"Je suis au milieu des événements, quasiment invisible."
C'est cela que pensait Youri depuis sa mansarde sous les toits de zinc et d'ardoises grises. Il se pencha par la fenêtre. Les Passants, dans la rue, formaient des colonnes de fourmis noires qui se croisaient joliment sur le passage zébré de blanc. Pareil à une portée musicale. Ou bien à des touches de piano, ivoires maculés des trajets laborieux et multiplement hésitants de la marée humaine. Fourmis ou bien cloportes, on se demandait où les conduisait leur destin en forme d'antennes agitées que des mandibules volubiles venaient souligner de leur sourde rumeur.
Un instant, Youri chercha à démêler les sons, à percevoir des voix, des dialogues. Mais le bruit des voitures, le grognement tubéreux des autobus, les sirènes pareilles à des cornes de brume cliquetaient de toute part et il ne put rien interpréter de vraisemblable qu'un hourvari indistinct. Une jeune femme, isolée du flot des Vivants, chaloupait à l'aplomb du trottoir. Elle dissimilait ses yeux derrière des vitres teintées et fumait, laissant s'échapper de petits nuages de buée blanche. Youri la héla longuement "ohohoo...ohohooo", faisant varier la mélodie, mais sa missive se perdit parmi les lames d'air. Un vent léger s'était levé qui faisait tourbillonner les feuilles. La Ville tournoyait à l'infini sans s'occuper des quidams qui la peuplaient. Des volutes acides balayaient la vitre glauque du ciel. Au septième étage, Youri tutoyait l'invisible, s'y mêlait avec délices. Il eût été confondu si son appel avait été entendu. Comme pris en flagrant délit d'exister. Il y avait mieux à faire. Glisser le long de la vie à la manière dont l'agile fumerole s'échappe du volcan cendré. C'était cela qui était bien : être une étrange étrangeté, aux autres, à soi-même. Un cheminement dans l'ornière du doute, une progression dans le toujours inaccompli.
Du reste, sa vie n'avait été que cette longue séparation de lui-même, ce volontaire dédoublement de borderline, cet écart, cette faille hautement schizophrénique. Pour Youri, exister n'était en rien adhérer à quelque philosophie, fût-elle celle de l'existentialisme, cette fausse liberté, cet humanisme tiède réchauffé à l'aune de l'engagement. Youri Nevidimyj pratiquait un volontaire détachement de tout ce qui pouvait lier, relier, assujettir, contraindre. Sa liberté consistait à ne jamais savoir où ses pas le porteraient, à quoi ses gestes aboutiraient, quel serait le sens pouvant s'attacher au moindre de ses actes. Seule une longue ligne de fuite aurait pu porter témoignage de cette manière d'absence dont il était affecté, comme d'une grâce, tellement cette inclination naturelle, il la ressentait avec l'impérieuse nécessité d'une vérité à toujours atteindre, à toujours avoir à portée de main.
Quasiment invisible à ses voisins de palier, des étudiants ou étudiantes au nomadisme érudit qu'il croisait dans les couloirs. Leurs ombres finissaient toujours par disparaître, aspirées par la faible clarté des coursives de plâtre. Lui,Youri, descendant sur la pointe des pieds, les orteils cambrés, position insupportable au commun des mortels alors qu'elle constituait, pour le Mansardeux, la plus jouissive des érections qui fût. Toujours il avait marché sur ses ergots, toujours il marcherait ainsi. Le sol, la poussière, la promiscuité du ciment martelé par des milliers de pas lui était devenu un domaine hostile, hautement répulsif. De retour dans sa mansarde, après ses errances pluvieuses et mortifères, il passait de longues heures, visage contracté, dans l'attitude du Saint devant de pieuses images, prélevant méticuleusement, menus gravillons, brins de végétaux et autres fragments qu'il prenait soin de classer au profond d'un sac de papier fermement attaché à l'encolure. Cette activité purement classificatoire et obsessionnelle était devenue, en quelque sorte, coalescente à sa condition, si bien que ses rêves, plutôt que de sacrifier au culte d'Eros, servaient un dieu barbare et exigeant, lequel ne se satisfaisait jamais des miettes qu'on lui dédiait, fût-ce avec générosité et application. A défaut d'être une rigoureuse taxonomie commise à inventorier les entités du vivant, sa manie s'attachait à archiver les plus infimes corpuscules qu'il collectait avec la même méticulosité que met un numismate à disposer parmi les feuilles de soie les papiers monnaie et les assignats les plus précieux.
Autrui.
*N'attendez des autres nulle reconnaissance : ils sont trop occupés d'eux-mêmes.
*Superbe ambiguïté de la langue anglaise : "Tu" et "Vous" s'y confondent.
*L'or : l'altérité du riche.
*Méfie-toi des miroirs déformants que te tendent les Autres. Anamorphose du sujet.
*Demande à tes ennemis d'abattre leur jeu. A tes amis, jamais.
*Se glisser dans la peau de l'Autre avant de prétendre le connaître.
*L'Autre n'est jamais que Vous-même qui vous faites face.
*Erreur originelle de la psychanalyse : faire croire qu'on peut interpréter à la place de l'Autre.
*Méfie-toi de ceux qui te veulent du bien, jamais de ceux qui te veulent du mal.
*Les couleurs n'ont été inventées que pour faire surgir les différences.
*Les Couleurs également assumées : signe de la tolérance.
*Je ne joue mon propre JE qu'avec les cartes de l'Autre.
Les articles figurant sous la rubrique "PRE-TEXTES" n'ont pas pour rôle essentiel de résumer le contenu d'une œuvre ou d'en constituer une approche critique. Sous le titre de "PRE-TEXTE", il faut comprendre simplement une libre méditation sur quelques phrases empruntées à un Auteur, laquelle méditation a parfois à voir avec l'œuvre d'origine, mais parfois s'en éloigne sensiblement, cherchant seulement l'ouverture vers une possible écriture.
(Pré-Textes).
Sur quelques phrases
de JMG. Le Clézio.
Le livre des fuites
Gallimard (Collection "L'Imaginaire" - p 67)
"Je suis au milieu des événements, quasiment invisible.
Est-ce que, par hasard, je n'existerais pas ?"
LA LIGNE 27
PROLOGUE
Le texte qui vous est proposé ci-dessous relate une mince "histoire" individuelle, celle d'un "bâtard" de la Grande "Histoire", Youri Nevidimyj, fils d'une modeste moujik ayant scellé son destin à celui d'un riche boyard, liaison contre nature que les Révolutionnaires réduiront à néant. Youri sera confié aux "bons soins" d'un Orphelinat. Olga, sa Mère s'expatriera à Paris, ville tentaculaire que son fils rejoindra bientôt et au sein de laquelle ses errances d'immigré trouveront à s'illustrer. Existence tissée de folie. Perte d'un Sans-Racines dans une manière d'univers concentrationnaire dont les Voyageurs de la Ligne 27 - dont l'Omnibus maldororien est la métaphore, emportant entre ses flancs les haines des Révolutionnaires, lesquels poursuivent cette violente et inimaginable écharde de l'Histoire dont Nevidimyj sera la bien involontaire victime.
Les destins séparés de la Mère et du Fils trouvent leur épilogue "naturel" dans une confluence mortelle, alors même que Youri consent à endosser définitivement l'invisibilité dont il a été affecté tout au long d'une existence vouée à une manière de néant. Aura-t-il vraiment existé l'espace d'une fiction ?
Les quelques phrases empruntées à JMG Le Clézio ne sont en réalité que le "Pré-Texte" à quelques simples méditations métaphysiques, parmi lesquelles le fait de savoir comment un destin particulier s'inscrit dans le dessein plus général de l'Histoire.
On notera, sans doute, quelques approximations historiques. Elles importent peu au regard de la simple question qui vaille, à savoir l'existentielle.
On s'étonnera peut-être du style, parfois classique, parfois atypique, s'évadant vers quelques licence ayant à voir avec la problématique des "Chants de Maldoror". Ces derniers sont présents, tout au long de la narration, en filigrane. Comment, en effet, mieux rendre compte d'une folie partout présente, en même temps que de la déréliction à l'œuvre dans les fantasques déambulations de Youri Nevidimyj, qu'en approchant, même de loin, la galaxie maldororienne ?
Ce texte, soumis à bien des outrances, fantaisies et autres visions imaginaires et fantastiques est à considérer comme un prétexte destiné à faire surgir quelques esquisses, sans doute sombres, sans doute nihilistes, mais en réalité inévitables de l'aventure existentielle. Le parcourant, sans idée préconçue, c'est à notre propre métamorphose qu'il nous convie.
Aphorismes.
*En peu de mots, l'aphorisme en dit plus qu'un long discours, l'espace de l'interprétation y est préservé.
*Aphorismes : cristallisations de la pensée.
*Plus l'aphorisme est spontané, plus il a de sens.
*Aphorisme. L'intuition le crée, la raison l'annule.
*Aphorisme, étincelle de l'instant. Réflexion, flamme de la durée.
*L'aphorisme est à la pensée ce que le haïku est à la poésie : l'essentiel.
*Toute tentative de commenter un aphorisme risque d'en vider la substance.
*Méditer un aphorisme par jour : une manière de demeurer vivant.
Art.
*Une œuvre belle : oubli du temps et de l'espace.
*Les choses ne sont pas esthétiques en soi, seul le regard les esthétise.
*Ramenez-moi quelque chose de plus beau qu'un galet lissé par la lumière.
Une révolution copernicienne.
le savant humaniste qui a changé notre vision du monde
en plaçant le Soleil au centre de l'Univers (peinture de Jan Matejko)
Alors, moi, Jules Labesse, excédé par le discours du Président, je lui lance :
"Eh pourquoi le matin, nous les hommes, et pas l'après-midi ?". Et le Jean : "Parce que, le matin, Labesse, c'est les femmes qui font la popote, et si on inverse les rôles...tu vois ce que je veux dire ?".
Je voyais, en effet, et même plus qu'il ne pouvait penser. Je me rendais compte qu'on ne verrait plus beaucoup d'Ouchiennes aller retirer leurs billets ni entrer et sortir du Comptoir d'Ouche, ni Nelly exposer son pigeonnant au balcon, parce que, c'est bien connu dans toute la région, c'est surtout l'après-midi que les paroissiennes vont faire leurs dévotions dans les commerces, c'est presque une maladie, et nous, les Aubergines, il nous restera plus qu'à nous regarder dans le blanc des yeux, et après tout, ce sera déjà pas si mal que du blanc d'yeux on puisse encore en avoir à regarder, alors le Simonet, il a peut être pas tort.
Et le Jean qui, sans doute, avait deviné mon encouragement muet, il rajoute :
"Et faites pas cette tête-là. C'est quand même pas une punition de rester l'après-midi au chaud, à la maison. Et puis vous avez tous vos vieux phonos du temps de la Communale. Eh bien mettez-y quelques 33 tours du Georges et ça vous réchauffera jusqu'au tréfonds de l'âme ".
Sur ce, le Jean descend de son banc, et tous, comme des glands, à la queue-leu-leu, on reprend le chemin du casernement. Le jour se lève. Au fond de l'Avenue de la Gare on entend encore les couinements de nos Conjugales entre les murs du "Cleup de l'Eternelle Jeunesse". On traverse le pont comme si c'était le "pont des soupirs", comme si le Destin lui-même venait de nous rejoindre, traçant les ornières étroites qui, dorénavant, seraient notre horizon ordinaire. On se serre les mains, comme après un enterrement, et puis on se dit qu'on peut tout de même pas renoncer à notre devise, qui est celle de Paris et de "Tonton Georges" en même temps. "SES FLUCTUAT NEC MERGITUR". On franchit la Leyze sans se faire submerger. Maintenant je remonte seul la Rue du Square. Y a la Mère Wazy qui gueule toujours après Noiraud, "Viens ici mon petit chat chéri, que j'ai des croquettes si bonnes". Je pousse le loquet. Cette fois, je suis sûr, y a pas de bombe à retardement cause à Henriette qui s'envoie encore en l'air au joyeux Cleup des Foldingues. Je me fais une chicorée. Je remplis une bouillotte. Je dresse la table pour le retour de "l'Epouse Prodigue". Je lui mets un napperon brodé avec le service en porcelaine, je passe au four quelques croissants du Comptoir, je lui tourne un chocolat comme elle l'aime avec de la mousse dessus et de la poussière de "Van Hooten" pour faire joli. Je file au jardin. Je cueille une rose. Rouge. Je sais, elle va apprécier. J'allume le phono. J'y pose le vinyle qui commence à tourner. Tiens, j'entends ses pas dans la rue, même on dirait qu'elle marche pas droit. Juste le temps de sauter dans le pieu. Dans la chambre qu'est contiguë à la cuisine, et vu que la cloison elle est pas plus épaisse que les murs japonais, j'entends tout comme si j'y étais. C'est même comme si je voyais au travers des briques. Et, en fait, je vois rien, sauf le disque qui tourne et le Georges qui chante et, d'ailleurs, je vous en fais cadeau de la chanson de "Tonton", elle est si belle :
"Je n'avais jamais ôté mon chapeau
Devant personne
Maintenant je rampe et je fais le beau
Quand ell' me sonne
J'étais chien méchant ell' me fait manger
dans sa menotte
J'avais des dents d' loup, je les ai changées
Pour des quenottes !
Je m' suis fait tout p'tit devant un' poupée
Qui ferm' les yeux quand on la couche
Je m' suis fait tout p'tit devant un' poupée
Qui fait Maman quand on la touche.
J'étais dur à cuire ell' m'a converti
La fine mouche
Et je suis tombé tout chaud, tout rôti
Contre sa bouche
Qui a des dents de lait quand elle sourit
Quand elle chante
Et des dents de loup, quand elle est furie
Qu'elle est méchante.
Je subis sa loi, je file tout doux
Sous son empire
Bien qu'ell' soit jalouse au-delà de tout
Et même pire
Un' jolie pervench' qui m'avait paru
Plus jolie qu'elle
Un' jolie pervenche un jour en mourut
A coups d'ombrelle
Tous les somnambules, tous les mages m'ont
Dit sans malice
Qu'en ses bras en croix, je subirai mon
Dernier supplice
Il en est de pir's il en est de meilleur's
Mais a tout prendre
Qu'on se pende ici, qu'on se pende ailleurs
S'il faut se pendre."
La ritournelle vient à peine de s'arrêter. J'entends frapper à la porte. La porte s'ouvre et Henriette elle entre tout doucement, comme si elle marchait sur des balles de ping-pong. Elle est toujours en Lolita Marine, même ça lui va bien avec son béret bleu, sa robe mini, ses mi-bas couleur carotte, ses chaussures vernies :
"Dis, Jules, tu vas pas te pendre, quand même ? "
"Pour sûr, je vais pas me pendre, Henriette. Même la vie elle fait que commencer !".
FIN DE LA RECRE.
Affinités.
*Privé de tes affinités originelles ? Exposé à la mort.
*Tes affinités : elles te reconduisent à ta propre essence.
*Affinités électives ou la magie de l'attraction réciproque.
*Affinité absolue : fusion de l'UN dans l'AUTRE.
*Affinités naturelles : Noces de la Terre et du Ciel.
*Athanor des affinités. Transmutation du plomb en or.
*Evidence des affinités : "Parce que c'était lui, parce que c'était moi." La Boétie - Montaigne.
*Chute des affinités. Eloignement de deux monades celées dans leur autarcie.
*Affinité des coquillages : eau qui les relie.
*Amour vrai : affinités transcendées.
*L'affinité n'a jamais à voir avec l'immanence. Il lui faut le lieu, le passage, l'ouverture. La transcendance.
*Art : mise en scène des affinités.
*Les affinités ont ceci de remarquable qu'elles sont identiques à elles-mêmes dans le temps.
La Comédie Humaine.
Émile Zola compare
la Comédie humaine à la « Tour de Babel ».
Source : Wikipédia.
"C'est passionnant de chercher une sorte de vérité au milieu de toute l'agitation, de toute la démesure, de la fornication, de la tromperie, de l'illusion; c'est passionnant de l'ouvrir tout à fait le grand livre de la "Comédie Humaine" et de décrire minutieusement, obstinément, armé de patience et d'attention, toutes les petites manies, les travers, les manquements, les faussetés, les dérives dues à l'amour, à l'argent, à la gloire, à l'ambition; mais aussi, la générosité, le dévouement, l'humilité, l'altruisme dont l'homme est le creuset, assure le recel; c'est passionnant de faire un bout de route avec Balzac, de poursuivre avec lui le rêve de Louis Lambert, de chercher à percer le problème de la connaissance, d'essayer d'ouvrir le mystère de la pensée, de cerner la folie, le génie, les aspirations parfois surhumaines des individus; c'est passionnant, dans "Ursule Mirouet" de chercher à percevoir le surnaturel faisant irruption dans le réalisme, de décrire une scène de la vie de province mettant en lumière l'avidité des héritiers, les complots tramés contre l'auteur du testament; c'est passionnant de suivre les méandres des personnages balzaciens, leur délectation pour l'intrigue, le pêché, les combines, leur goût des situations limites, des franges, des marges, là où grouillent les larves et les scories de l'aporie existentielle; c'est passionnant de démonter les rouages de la vie, d'en démêler les ressorts, de tutoyer l'argent et la puissance, l'honnêteté parfois aussi, de côtoyer et d'éprouver, comme si l'on s'était glissé dans leur peau, le sens de l'escroquerie d'un Nucingen, la pente du crime sur laquelle glisse Vautrin, de ressentir l'impérieuse ambition d'un Rastignac, de s'enfoncer avec Eugénie Grandet dans l'avarice et la tyrannie.
C'est bien aussi d'éprouver les choses du côté de la victime, d'être, pour un instant, le Père Goriot, de souffrir pour ses filles jusqu'à en devenir le "Christ de la paternité"; c'est bien de s'identifier à Madame De Mortsauf, de vivre sa schizophrénie, déchirée qu'elle est entre vertu et passion amoureuse; c'est éclairant de jouer le rôle de l'ambitieux Lucien de Rubempré qui, par sa faiblesse, devient le jouet de Vautrin; c'est bien d'étudier le grand carrousel des mœurs où l'âme humaine se déchire en milliers de versions, en milliers de facettes; de s'immiscer dans la vie privée avec "La Femme de trente ans"; de pénétrer la vie de province avec "Le Curé de Tours"; de se laisser entraîner par Sarrasine dans la vie parisienne jalonnée d'expériences de vies fausses et absurdes où la richesse est étalée au grand jour avec son côté clinquant et tumultueux.
C'est bien de vivre dans "Un épisode sous la Terreur", le parcours étrangement "humain" de Charles-Henri Sanson, le bourreau de Louis XVI qui ne demande rien d'autre qu'une messe pour le Roi défunt; c'est éclairant aussi de voir les convictions parfois contradictoires du Docteur Benassis qui peuvent s'interpréter comme une conscience hésitant à choisir entre la doctrine libérale, le dogme socialiste, l'utopie fouriériste; c'est étonnant de suivre les méandres de Séraphitus-Séraphita, curieux androgyne à la recherche de l'amour parfait; et puis il faudrait passer en revue les 2209 personnages de la "Comédie Humaine", Gobseck, le Colonel Chabert, Honorine, le Docteur Rouget; avoir l'omniscience de Gaudissart, tout savoir et parler encore de Sarias, de ses calots, de son déracinement; de Garcin, brave mais buté dont l'horizon présent ne dépasse guère la Commune d'Ouche, dont l'horizon d'hier se heurte aux montagnes arides des Aurès; puis faire encore le tour de Bellonte, de sa gentillesse, de sa disponibilité qui paraissent sans limites; puis plaisanter sur les fantasmes presque hors d'âge de Pittacci, dont le bon sens nous sauvera peut être de la pire des situations, enfermés comme nous l'étions, jusqu'à maintenant, dans notre territoire étroit de la Place d'Ouche; puis évoquer les vœux pieux de Calestrel, lesquels ont du mal à entraîner l'enthousiasme des foules; parler de Jules Labesse, mais seulement en filigrane, vous avez bien aperçu quelques unes de ses obsessions, de ses ritournelles, de ses lignes de fuite et y a pas de quoi fouetter un chat, y a pas de quoi donner lieu à l'étoffe d'un roman, après tout, comme disait Céline : "C'est un garçon sans importance collective, c'est tout juste un individu", alors y a pas de raison de s'éterniser et, quant à moi, y a rien de plus à dire qu'à propos des autres branquignols qui, eux aussi, sont seulement des "individus" qui, jour après jour, font quelques bulles à la surface de l'eau pour qu'on ne les oublie pas.
Et, comme je disais au début de mon intervention, eh bien, nos Chères Compagnes, elles en veulent une part du gâteau et même, pour nous tous, ce sera salutaire et si, par hasard, on décidait de ne pas se pousser sur nos bancs pour qu'elles puissent y poser leurs légitimes curiosités, la place elles la prendront et, je suis sûr, elles amèneront les Foldingues du Cleup et alors, pour nous, c'en sera fini de l'observation d'Ouche, du Comptoir, de la Boutique à Nelly parce qu'on croulera sous le poids du destin et il ne nous restera plus qu'à jeter l'éponge. Alors, et il ne s'agit aucunement d'une fuite de notre part, juste un partage équitable des choses, j'ai décidé, en mon âme et conscience, qu'à partir de la semaine prochaine, y aura un tour de garde alterné sur les bancs verts : les hommes le matin, les femmes l'après-midi".