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4 juillet 2013 4 04 /07 /juillet /2013 08:43

 

  Parfois, chez l'homme, en l'homme, il y a une telle charge de sens qu'on débouche, immédiatement, sur de la plénitude, de l'éblouissement, un genre de savoir absolu. Seulement tout ceci est tellement précieux, fragile, que surgit, d'emblée, l'indicible et ses contours tracés à l'estompe. Parler de cela, l'humanité, parler de l'amitié, des sentiments faisant leurs minces linéaments dans les consciences, parler de cette ambroisie qui coule entre les Existants et, soudain, la vue se brouille, et soudain les larmes se révèlent être les seules paroles. Et, soudain le silence s'installe comme la seule ressource.

  C'est ainsi. On peut librement parler d'un paysage, décrire longuement le mécanisme des horloges, faire l'apologie d'un concept, tracer l'esquisse d'un projet. Mais comment évoquer ce qui, ténu, tendu à l'extrême, vibrant comme la corde de l'arc ne peut se dire que dans une manière d'approche, d'effleurement, d'esquive avant que ne se révèle à nous la merveille des merveilles : l'existence en son ineffable beauté.

  Et alors, cette découverte s'abreuvant au sublime ouvre à toutes les pensées, à toutes les considérations, à toutes les démesures. Car, une fois la surprise passée, une fois la révélation étalée au grand jour, nous nous extrayons d'un cône d'ombre pour nous exposer à la lumière. Tout s'y révèle avec éclat, tout y rayonne, tout y signifie. Tout devient alors relatif, aussi bien les possessions matérielles que les diverses esquisses de la concrétude qui, quotidiennement, affectent l'homme et le détournent de son propre propos. Car, au premier chef, c'est bien avec nous-mêmes, dans l'enceinte de notre peau, que nous entretenons le commerce originel. Consubstantiellement attachés à notre stalactite de chair. Et, du reste, comment pourrait-il en être autrement ? Pourrions-nous différer de notre réalité ? Quel scalpel pourrait tracer la ligne de partage selon laquelle il s'agirait tantôt de nous, tantôt de nous en tant qu'autre.

  De ceci il faut être persuadé, l'Autre, nous le portons en nous, nous lui donnons acte, nous le sculptons à la force de notre regard, nous le modelons afin qu'il puisse faire écho et que notre voix ne profère nullement dans le vide. Cette partie de nous qui est déjà en l'Autre, qui est déjà l'Autre, nous la sentons confusément, comme nous percevons l'aube gagner notre peau afin qu'elle paraisse. Or, ce colloque singulier par lequel nous nous affirmons sur la scène du monde, en même temps que nous l'amenons à faire phénomène, nous lui affectons les prédicats de "conscience", de "vérité". L'une étant l'autre. L'une étant miscible dans l'autre.   

  Dites "conscience" et vous avez "vérité". Dites "vérité" et vous avez "conscience". Un genre de révélation en chiasme où les significations naissent de leur propre rencontre, de leur convergence, de leur nécessité à imprimer sur la face des choses leur urgence à être. Or, c'est bien souvent cette urgence métaphysique que nous confondons avec notre hâte à posséder, à courir ici et là en de multiples affairements. L'urgence métaphysique, ne veut jamais dire quelque empressement à réaliser quoi que ce soit. C'est bien du contraire dont il s'agit.       

  L'urgence est à comprendre comme la nécessité pour notre être de coïncider avec sa propre essence. Dès l'instant où ceci devient visible, alors s'éclaire le chemin par lequel nous nous rencontrons nous-mêmes, alors s'ouvre la voie par laquelle l'Autre nous devient immédiatement accessible. Le solvant universel convoqué à cette tâche est la relation. Pour commencer celle dont nous devons assumer le déploiement à l'intérieur de notre propre réalité, ensuite porter cette réalité au devant de l'Autre. Sans doute n'y a-t-il guère de mission plus exaltante pour les Existants que nous sommes.

 

 

La vérité, la conscience. 

 

La vérité, c'est bien caché dans un recoin de la conscience et la conscience il faut bien la retourner, l'examiner sous toutes les coutures, l'interroger longuement et, un jour, on connaît son secret mais on ne peut le dire à personne parce que ce n'est pas fait avec du langage, c'est fait avec du sentiment, de l'affinité, ça affleure juste, c'est un passage, un léger courant d'air, un déplacement inapparent, ça ne se voit pas avec les yeux, ça ne se touche pas avec les mains, ça ne s'entend pas avec les oreilles, ça fait juste une lumière de luciole, ça glisse à la vitesse d'un feu-follet, ça a à voir avec l'écume, le miroir de l'eau, le reflet de la lumière, le son des flûtes au sommet des Andes, le fin duvet des vigognes où souffle le vent, avec les cristaux de neige, la chute du grésil en hiver, l'indéfinissable couleur de la banquise, la présence translucide des anémones de mer, l'apparence du Gulf-Stream, le battement des ailes de papillons. 

  C'est comme ça, la vérité, ça joue à cache-cache, ça met des masques comme à Venise, ça s'enroule autour des proues effilées des gondoles, ça dort dans les vastes chambres des palais où il y a un clair-obscur, comme chez Rembrandt, ça s'irise en fines gouttelettes sur la lagune, ça vit une vie d'absence, ça s'efface et reparaît comme la buée sur les vitres, c'est dans le genre d'une impression, d'une intuition et c'est sans doute ça, cette sorte de chose impalpable qu'il nous refile Bellonte comme un paquet-cadeau avec plein de choses dedans et ça lui fait tellement plaisir à Bellonte et ça nous lisse tellement l'âme à nous aussi, les types du "Club des 7" et ça va même bien au-delà d'Ouche, au-delà de la Leyze, des collines et des bouquets de chênes du causse, ça n'a pas de frontières et je suis sûr que même à Lyon, à Paris ou à Rotterdam, les gens qui ont les yeux grand ouverts et la sensibilité qui va avec, ils le ressentent cet espèce de courant qui passe entre les hommes et ils n'ont besoin de rien dire, de ne rien faire, sauf de se laisser aller au rythme du temps, à la douceur des choses et surtout d'oublier, autour d'eux, tout ce qui bouge trop et blesse et entame et entaille et ne juge les hommes qu'à la couleur de leur peau, à la profondeur de leurs rides, au cal de leurs mains. Oui, vous avez compris, Antoine Bellonte c'est un baume, un gel qui apaise, une onction qui donne à la peau sa consistance de soie, au regard sa charge de mystère, à l'entendement sa plénitude de savoir. Alors, vous saisissez maintenant que Bellonte ça peut pas simplement être "Blanchette", ça peut pas davantage être "Hermès" ou "Mercure", c'est simplement un contour comblé d'humanité et, pour ça, il n'y a pas de vrais mots que l'homme ait inventés.

 

 

 

 

 

 

 

 

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3 juillet 2013 3 03 /07 /juillet /2013 08:24

 

NUIT DU 5 AU 6 OCTOBRE.

 

  Il n’y a plus de bruit sur Autan, sur le Terrain vague et c’est tout juste si l’on perçoit le glissement de l’air sur la tête des arbres, légère ligne blanche à l’horizon. Djamil ne cesse de se retourner sur sa couche, sa tête traversée d’obsessions, d’idées folles. Il entend la respiration calme et régulière de Lyubina, celle plus rapide et heurtée de Kalia. Il sait que sa femme ne dort pas, qu’elle pense à leur fille et ne trouvera le sommeil qu’au petit matin lorsque les brumes descendront des falaises et que la fatigue appuiera sur ses yeux, tels des bouchons d’étoupe. Djamil se lève, s’habille d’un pantalon de toile et d’une chemise. Dans le coffre accroché à la roulotte il saisit les collets en fil de laiton, les enfouit dans les profondeurs de ses poches. Dehors la nuit est claire, blanchie par la goutte figée de la Lune. Sur la gauche, les cases de ciment d’Autan dessinent d’étranges cubes pareils à des casemates ; à droite le treillis des grues se projette sur les murs des entrepôts. Djamil longe la Cité, monte le chemin de pierres qui conduit vers les carrières, contourne le « Volcan ». Ici la terre est maigre, semée de cailloux, hérissée de touffes de serpolet, de genièvres, de buissons noirs. Il en connaît toutes les sentes, les layons qui partent en étoiles, en nœuds, en ramifications multiples. Au hasard des touffes d’arbustes et de ronces, il plante des brindilles, les dispose en goulet au bout duquel le collet est tendu, accroché à une branche flexible. Parfois un lapin, un lièvre viennent s’y prendre, alors Djamil cueille un bouquet de plantes aromatiques, romarin, sarriette, origan et c’est comme un fumet généreux qui mouille ses papilles, fait gonfler sa langue, dilate son estomac. Mais les prises se font rares, les braconniers plus nombreux et les Roms sont souvent obligés de dénicher des écureuils, de traquer des hérissons qu’ils mettent à cuire dans une boule d’argile. Mais que serait la vie d’un Rom sans rapine, sans braconnage sinon une terre déserte et désolée ?

  Djamil vient de poser son dernier lacet. Il s’assoit sur une butte de terre, roule une cigarette, frotte le briquet. Il rejette la fumée, longue ligne grise que dissipe l’air frais de la nuit. Tout en bas, dans la vallée, la Bastide est une tache claire que ceignent les remparts d’argile. Les yeux de Djamil sont fascinés par la vision si belle des trois ponts aux arches semblables, des hautes tours de briques, de la Place aux arcades où luisent les pavés noirs, de la terrasse du Café El Patio rythmée par les voiles blancs et noirs de ceux qui viennent y boire des breuvages glacés pareils à l’eau des lacs. Djamil fait taire les rumeurs qui l’habitent, prête l’oreille. Des sons viennent de la Bastide, sinuent dans les lacis du vent. On entend des sonorités d’accordéon, des plaintes de violon, des percussions de peau identiques aux vibrations sourdes du doba tsigane. La musique s’amplifie, roule sur les pavés inégaux, ourle le bord des fontaines, se coule dans les venelles, s’insinue au creux des cours ombreuses, s’enroule autour des lianes des volubilis et c’est maintenant une rumeur qui gagne la plaine d’herbes, les ruisseaux, les bosquets, les sources, jusqu’en haut de la falaise blanche.

  Comme saisies d’ivresse les pupilles de Djamil se dilatent et il perçoit alors, sur les pierres noires qui jouxtent la terrasse d’El Patio, deux ombres tsiganes que la danse emmêle, alors que la pleine lune inonde le paysage d’une coulée de neige. Le rythme de la musique s’est accentué, est devenu plus vif sous les assauts de l’archet et ce sont maintenant les voix chaudes et voilées de Boti et de Lyubina qui résonnent à l’intérieur de l’enceinte de briques. Il regarde avec ferveur les mouvements amples et gracieux, les tournoiements des jupes rouges décorées de roses, la giration des foulards, l’éclat des lourdes créoles, les cercles des bijoux enserrant les bras, les chevilles, alors que les pieds nus font voler la poussière. Du Café El Patio sortent des salves de cris, d’exclamations, parfois de claquements de doigts, de coups de talons sur le sol de lave et il y a, dans l’air tendu, alors que le jour va poindre, une pluie de pièces d’or, à la façon des rayons du soleil lorsque le ciel s’habille de la teinte des feuilles. Les deux filles Roms remercient avec une sorte de révérence et leurs jupes rouges sont des corolles qui s’ouvrent sur l’éventail des dalles noires. La musique s’éteint en même temps que les dernières étoiles. Ceux de la Bastide regagnent leurs grandes demeures de pierre où bruissent encore les mélodies tsiganes. Une ligne claire décolore le ciel à l’horizon. Djamil quitte le chêne rouvre auquel il s’était adossé. En bas les maisons de ciment émergent peu à peu du sol couvert de gouttes d’eau. Les roulottes dorment encore dans les replis du Terrain vague.

« Demain Lyubina ira danser devant le Café El Patio » pense Djamil, et ses yeux brillent à la manière des veines d’or qui courent dans les profondeurs de la terre.

 

    

 

10 OCTOBRE.

 

  Quatre longs jours sont passés depuis l’explication de Djamil et de Kalia. Quatre jours à errer au milieu des herbes folles, à tourner en rond entre les planches de la roulotte, à user son regard sur les murs d’enceinte de la Bastide. De longs jours à contenir ses sentiments, ses émotions, ses rancœurs parfois, à éviter le regard de l’autre, à retenir les mots tranchants, définitifs, pareils aux lames de silex. Puis le soir, alors que les ombres s’allongeaient sur le Terrain vague, Djamil a sorti du coffre la robe rouge à volants, la ceinture noire à longues franges parée de cercles de métal, le chemisier blanc, le boléro ourlé de dentelles, le foulard semé de roses. Il a posé sur la chaise le doba du père Dezso puis a fixé Lyubina de ses prunelles dures et noires comme l’obsidienne. L’adolescente a baissé les yeux en signe de soumission. Alors Kalia est sortie sur l’aire de bitume et la porte a longtemps battu sous les rafales du vent. Le père a frappé deux fois à la roulotte de Matéo-le-gitan. Matéo a ouvert. Ses deux visiteurs se sont assis sur les chaises de bois. Djamil n’a pas parlé. Le gitan a compris que l’heure était venue pour Lyubina d’habiter son corps de femme, d’apporter sa contribution, de se relier à la tradition du peuple Rom.

  Il a sorti du buffet une bouteille d’eau-de-vie de baies sauvages, a rempli trois petits verres. Une odeur de genièvre et de prunelle a flotté entre les parois de la roulotte. C’était la première fois que Lyubina buvait de l’alcool. Elle l’a avalé d’un trait, à la manière des hommes, le liquide brûlant sa gorge. Elle aurait aimé avoir Boti à ses côtés mais son amie était allée chez la vieille Luana jouer aux tarots et passer la nuit à lire l’avenir dans le marc de café et la figure mouvante des étoiles. Quand les réverbères se sont allumés dans la Bastide, Djamil a estimé que l’heure avait sonné pour Lyubina, qu’elle devait s’ouvrir à son destin. Il a pris congé de Matéo, a accompagné sa fille jusqu’à la limite des remparts. Déjà les premiers hommes habillés de blanc, les femmes en longues tuniques noires commençaient à remonter les rues en direction de la Place. Peu à peu la terrasse d’El Patio s’animait. On commençait à y servir des boissons fraîches, des verres de vin dorés comme du miel. L’odeur des mets grillés montait en lourdes nappes qui se dissipaient au milieu des feuilles argentées des oliviers et des eucalyptus. Une rumeur s’élevait de la terrasse, palpable, et c’est la Place entière, les arcades qui résonnaient maintenant de cris et de rires, et parfois le bruit hésitait, en suspens, comme si les gens de la Bastide attendaient un événement imminent. C’est le moment que choisit Djamil pour pousser légèrement Lyubina aux épaules. Sans se retourner la jeune fille s’engage sous l’arche de briques claire et, pieds nus, commence à remonter la rue conduisant au cœur de la Bastide. Sa longue robe rouge flotte autour de ses hanches menues, les lourds bracelets illuminent ses bras et ses chevilles, le doba au bout de ses mains fait un halo blanc comme celui de la lune. Puis elle s’engage sur sa gauche dans la venelle étroite qui débouche sur El Patio et disparaît aux yeux de son père. Djamil attend un instant, dissimulé dans l’ombre des remparts. Bientôt une voix sourde, voilée, monte vers le ciel, accompagnée des percussions rapides de la doba, du carillon cuivré des cymbales. Le Tsigane s’appuie au mur de briques et son esprit s’emplit de visions, de sons de toutes sortes qui semblent sortir des failles de la terre, des touffes d’herbe, des rochers blancs des falaises. Il voit, comme dans un rêve, les eaux vertes de l’Olt couler entre des gorges boisées ; les plaines de joncs du delta du Danube osciller sous la brise ; les collines abruptes des Carpates monter vers le ciel ; il voit des chevaux harnachés de rouge, des montreurs d’ours, des roulottes coloriées, des mendiants qui retournent des monceaux d’ordures ; il entend les chœurs de Roumanie, le grincement lancinant des violons, le souffle chaud et haletant de l’accordéon, la grêle cotonneuse de la contrebasse, les cascades de trilles de la guitare. Puis les sons s’amenuisent, se fondent comme s’ils étaient bus par la terre et il n’y a plus qu’un souffle lent et régulier qui longe l’assise des remparts.

  Vaincu par la fatigue, Djamil s’endort, le front appuyé contre le tronc d’un arbre. Cependant que son mari courait poser ses lacets, Kalia, l’inquiétude au ventre, rejoignait la roulotte de Luana, alors que Boti dormait sur une banquette, pelotonnée dans une couverture de laine. Luana devina la confusion dans laquelle se trouvait la visiteuse. Elle lui servit une infusion de plantes qui l’apaisa un moment. Alors, dans une avalanche de mots, Kalia raconta tout : la rudesse de sa vie, le chômage, le projet fou de Djamil, la tentative de Lyubina, son entrée dans la Bastide, il y a quelques heures à peine, pour mendier ; l’avenir sombre, pareil à un nuage hostile qui se serait abattu sur le Terrain vague. Dans la roulotte que cerne la nuit, l’air est devenu lourd, presque irrespirable. Boti, sans doute en proie à quelque rêve agité mâchonne des mots incompréhensibles. Luana se lève, écarte le rideau qui dissimule une alcôve. Là, sur une étagère, une boule de cristal brille à la façon d’une étrange planète. Luana pose la boule sur la planche voilée de la table. Elle s’assoit face à Kalia. Peu à peu, dans le demi jour de la pièce étroite, le cristal semble vibrer, s’animer. Les ombres se nappent de clarté et bientôt des contours apparaissent, des détails émergent.

  A l’intérieur de la sphère se trouve une sorte de ville miniature avec son damier de toits, son quadrillage de rues et de venelles étroites, ses places, ses fontaines, ses ponts aux arches multiples. Kalia, approchant son visage du cristal, n’a aucun mal à reconnaître la Bastide, ses deux tours symétriques, son mur d’enceinte, son chemin de ronde circulaire. La cité est déserte. Sur la Place dallée de pavés la fontaine projette sa gerbe d’écume. Un peu plus haut, sur la terrasse du Café El Patio, ne restent plus que des vestiges de la fête, vrilles des serpentins, pluie de confettis, serviettes maculées de taches. A l’écart, sur un cube de pierre noire, des objets que Kalia reconnaît avec une sorte de ravissement teinté d’appréhension : cercle clair du doba entouré de ses cymbales, bracelets de cuivre, larges créoles touchées par la lumière. Kalia, que le spectacle fascine, ne peut détacher ses yeux des amulettes qui sont comme l’ombre, la projection de Lyubina.

  Soudain le cristal s’assombrit, couleur de cendre, couleur de nuit. Alors Kalia sait qu’il ne sert à rien de rester dans la roulotte de Luana, qu’il lui faut rejoindre la sienne, derrière le talus d’herbes sauvages, là où est son destin. Elle remercie, part à la hâte, la démarche hésitante. A l’horizon, un jour gris et incertain se lève, sorte de frémissement coloré agitant les feuilles claires des bouleaux et des aulnes. A droite, sur le chemin de poussière, la silhouette hésitante de Djamil. Kalia et Djamil montent les trois marches de bois de la carriole. Ils n’échangent aucun mot, se couchant tout habillés sur les banquettes usées. Par la porte entr’ouverte pénètrent les premiers rayons du soleil. Ils viennent tout droit de l’est, du lointain pays des tsiganes, là où la mémoire des hommes se perd dans les brumes du passé.

 

                                                                                                  (FIN).

 

 

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3 juillet 2013 3 03 /07 /juillet /2013 08:20

 

  Là, on entre vraiment dans le vif du sujet, on s'attache au fil rouge qui traverse "Les copains" du début à la fin, avec des digressions, des escapades, certes, mais c'est comme l'amitié, parfois il y a quelques nuages, des vents contraires mais, en définitive, tout revient à la case départ et l'amitié reste entière, peut-être même renforcée par les petits manquements, les minces dérobades. En matière d'amitié, de fidélité, Antoine Bellonte, alias "Blanchette", c'est l'étalon or, c'est la juste mesure, c'est la toise à partir de laquelle on établit son propre degré par rapport à l'altérité. Bellonte est inimitable parce que singulier. L'Autre est son oxygène.  Et,  quand un quidam a fait la connaissance de "Blanchette", tout de suite s'établit ce fil invisible, aussi ténu qu'un fil de soie, mais tout aussi résistant, à l'épreuve du temps, de l'espace. C'est ainsi, avec Bellonte on est conquis, on vibre, on est au diapason, on veut son contact, on veut ses yeux pour miroir, ses oreilles pour y déposer quelque confidence, sa bouche pour y entendre le doux poème de l'amitié. Suivez donc Bellonte, vous avez tout à y gagner !

 

 

 

 

Bellonte = Hermès

 

 

  Pour ce qui est de ce brave Bellonte qu'on peut pas trouver plus aimable sur aucun coin de la terre, Jules Labesse, il lui en a trouvé un de surnom, un peu à la façon de "Moïse" pour le chat et, pour Antoine, c'est "Hermès" qu'il a choisi. Oh, je comprends, dit comme ça, sans y être préparé, je comprends "qu'Hermès" ça peut sonner un peu bizarre à vos oreilles, ça fait même dans le genre mythologique et tout le monde est pas censé se marrer en entendant les noms des dieux de l'Olympe, et d'ailleurs, si ça vous choque les oreilles, vous pouvez toujours remplacer par "Mercure" qui est latin au lieu d'être grec, mais pour l'occupation en tant que dieu, c'est du pareil au même.

   Vous vous demandez sans doute pourquoi "Hermès", eh bien parce que Hermès ça lui va comme un gant au Bellonte, c'est presque un surnom taillé exprès pour lui. Si vous vous creusez un poil la tête, vous retrouverez vite qu'Hermès c'était le Messager par excellence, celui des dieux, le messager de la bonne nouvelle, même il symbolisait l'échange entre le Ciel et la Terre, il était le médiateur, celui qui assurait les voyages, les passages entre les différents mondes. Et Antoine, c'est pareil, c'est le genre à pas rester en place et ça lui file des démangeaisons d'être vissé sur un fauteuil, au coin du feu, alors il est toujours dehors à prendre le frais, à humer l'air comme un setter, à bomber le torse qui, présentement, doit être blanc lui aussi, du côté de la toison, à sillonner les rues d'Ouche, à commencer par celle de Madame Wazy, puis les Allées du Square, celles de l'Île du Foulain où y a un arboretum avec des arbres sans feuilles après le gel, puis, souvent il monte à la Gare, il s'arrête à la Poste discuter un coup avec les guichetières, même la petite stagiaire blonde elle aurait bien fait son affaire du temps où il avait vingt ans.

  Il va ensuite faire un tour à la Gare serrer les pinces des cheminots, aussi celles du Chef de Gare; après il fait un crochet par le Café du Départ, il va trinquer avec le patron, il cause un brin avec les types occupés à la belote et le problème avec Bellonte c'est qu'il connaît TOUT LE MONDE, et même ça marche en sens inverse, tout le monde le connaît et Bellonte il a toujours un mot gentil pour les petits vieux qui opinent du bonnet devant leurs portes sur leurs chaises à bascule, pour les chiens qui pissent dans les caniveaux, pour les types aux cannes blanches qui arrivent pas à trouver les clous, pour la boulangère qu'il visite quotidiennement, même ils parlent ensemble du temps qu'il a fait hier, du temps qu'il fait aujourd'hui et de celui qu'il fera demain, et l'Antoine redescend l'Avenue de la gare, il passe chez Dubreuil, l'ancien assureur à la retraite, et tous les deux ils causent de l'incendie de 54, celui qui avait pris à la Manu pendant l'hiver de l'Abbé Pierre, puis de l'inondation de 72, celle où le Père Dubreuil, enfin plutôt "La Providence" qu'il représentait, avait dû mettre la main à la poche, on avait du changer entièrement le fournil de Bouloche, même le magasin de vêtements de la Mère Gignoux il ressemblait aux entrepôts d'Emmaüs après le Déluge.

 Il est comme ça, Bellonte, il a un cordon ombilical en prise directe avec les Autres et c'est par là sans doute que lui arrive l'oxygène et c'est un vrai boulimique du social, de la main tendue, du dialogue permanent et personne ne se plaint de ses bavardages et même on les réclame et même on s'étonne et même on s'alarme si on a pas vu Antoine depuis trois jours, ce qui, par bonheur arrive jamais, et, si j'en ai parlé, c'est juste pour voir comment ça ferait si un jour ça arrivait; alors vous voyez bien que Bellonte on peut pas le réduire à "Blanchette", que toute sa sympathie grand ouverte comme les portes du Paradis on peut pas la ramener à la couleur de ses cheveux, que la flamme qui brille toujours dans ses yeux gris, c'est pas simplement dû à sa coupe en brosse, que ses amicales et vigoureuses poignées de main, elles ont pas grand chose à voir avec l'arc de ses sourcils semblable à de la cendre, que toute sa convivialité qui sue par chacun de ses pores c'est pas l'effet de sa façon de marcher, de mouliner avec ses mains, de remonter les commissures de ses lèvres; c'est plus profond, plus intime, ça vient du dedans, et faut pas s'y tromper aux évènements de surface, c'est juste quelques buées éphémères, quelques courants d'air passagers, peut être juste des miroirs aux alouettes.

 

 

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2 juillet 2013 2 02 /07 /juillet /2013 08:28

 

  Ici s'approfondit le thème de la nomination. Nommer quelqu'un n'est pas simplement lui coller une étiquette entre les omoplates avec son sobriquet écrit dessus. Non. Cela va beaucoup plus loin. Cela le détermine totalement et lui affecte une place singulière parmi les remous de la grande mer humaine. Cela l'installe sur une sorte de piédestal d'où il sera vu comme Untel ou Untel. Cela le pare d'un prédicat brillant qui le mettra en exergue. De cette manière il s'extraira de la multitude, deviendra cette identité reconnue au sein de la foule des autres nommés. Et, parfois, cette nomination sera si remarquable qu'il en sera tout auréolé, sa tête s'habillant de cette aura inimitable, de cette aire de signification en tous points comparable à la mandorle rayonnant autour du visage des Saints. Sans doute est-ce étrange. Sans doute cette effusion symbolique ne l'aperçoit-on qu'avec les yeux de l'esprit, les facultés de l'âme. Peu importe son degré de visibilité. C'est là, posé comme le fin brouillard sur les fils ténus de la vierge dans l'aube grise. Et plus c'est évanescent, plus c'est attaché à une vérité, donc à l'évitement de quelque compromission, de quelque complaisance. Et ce qui est vrai pour l'homme est vrai pour tout ce qui, sur terre, reçoit une telle nomination : les animaux souvent, mais aussi l'arbre, le vent, le nuage. Car, pour aussi étrange qu'il y paraisse, on peut affecter un nom à tout ce qui vient à notre encontre et ne demande qu'à faire phénomène. Ainsi en va-t-il de ce précieux langage qui métamorphose tout ce qu'il touche. Arrêtez de nommer les choses et vous les verrez subitement disparaître. C'est ainsi. Cela dépasse l'homme à la manière des grands pics qui trouent le ciel de leur pointe acérée.

  Les animaux familiers, nous leur attribuons un prédicat définissant leurs contours. Sinon comment reconnaître votre petit "Noiraud" parmi la masse des autres félins ? Tout chat nommé devient un chat royal. Les curieux qui s'aventureront dans le texte s'en apercevront. Les amateurs de chats - les félinophiles -, seront ravis. Les autres - les félinophobes -, ne tarderont guère à sortir leurs griffes et fouetteront l'air de leur queue. "C'est difficile de contenter tout le monde et son père.", disait le proverbe. Sans doute avec raison !

 

 

  Et, chaque fois que l'Inconnu empruntera la rue de Madame Wazy, il ne pourra éviter de penser à Moïse et l'image du chaton noir et celle du détenteur du Décalogue se superposeront, se confondront et l'histoire si touchante du petit "Noiraud" sera devenue universelle, et ses pas dans la rue résonneront comme des pas bibliques en marche vers le Sinaï, vers la terre de Canaan, et sa modeste petite existence sera touchée par la grâce et, tout en déambulant dans la rue ou les allées du square, sans que nul ne s'en doute, il avancera tout au bord de la transcendance, il sera devenu, par son seul nom et par l'écoute attentive qui lui est attachée, un CHAT ROYAL, et sa démarche sera plus haute et assurée, et son pelage semblable à celui du manteau d'hermine, et le chat anonyme, le chat de gouttière récupéré un soir d'orage au milieu de la touffe de laurier-tin, sera devenu, de par sa seule nomination, un chat de noble lignée, un Abyssin aux grands yeux vifs, aux pattes longues et fines, au pelage fauve tiqueté; un Bleu russe à la silhouette élancée, à la queue longue et effilée, aux yeux verts et lumineux en forme d'amande; un Burmese à la fourrure douce comme la zibeline, gris bleutée, contrastant avec le vert-jaune de ses yeux; un Chartreux à la robe semblable à celle des moines de la Grande Chartreuse; un chat de l'Île de Man aux hautes pattes postérieures, à la façon d'un lièvre, au poil soyeux; un Havana aux yeux verts, souple et gracieux, au museau fin, au corps longiligne et robuste, aux pieds petits et ovales, au pelage joliment acajou; un Birman ganté de blanc et à poils longs, avec des yeux bleu-foncé, au poil frisé sous le ventre, à la queue en panache; un Persan blanc aux yeux orange, à la robe blanche comme l'écume, aux petites oreilles couvertes de poils; un Persan bleu couleur de lavande à la fourrure longue, douce comme la soie, aux yeux de cuivre, à la petite queue fournie; un Persan chinchilla à la fourrure argentée, avec des touffes sur les oreilles, au nez rouge brique, aux yeux bleus cernés de noir; un Persan noir, couleur corbeau jusqu'à la racine du poil, à la queue courte et épaisse, aux yeux très largement ouverts; un Persan écaille de tortue avec sa robe tricolore, noir, roux et crème; un Persan marbré, Silver tabay, Brun Tabby ou Roux tabby; un Persan bleu-crème; un Persan coloré à poils longs; un persan fumé ou Persan smoke à la robe argentée; un Persan roux au poil épais; un Persan bicolore; un chat Rex à la fourrure en forme de vagues, aux moustaches et aux sourcils frisés; un chat Birman, enfin un chat peut être inconnu, sans origine précise, sans pedigree mais un chat qui étincelle et flamboie de par la vertu éminente de son nom, c'est simplement cela que vous aurez fait, c'est à cette mystérieuse alchimie, à cette métamorphose royale que vous aurez travaillé, peut être à votre insu, mais peu importe, votre hésitation, vos doutes, puis enfin votre passage de "Noiraud" à "Moïse" vous aura investi d'une baguette de magicien et la magie tient toujours de la séduction, de l'illusion et, en fin de compte, du prodige, et le prodige vous l'obtenez à la seule force de votre pouvoir de nommer et maintenant que vous êtes doué de ce savoir, vous ne nommerez plus qu'avec discernement et vous savourerez jusqu'à la lie, sans que les autres s'en aperçoivent, du reste, cette sorte d'ambroisie qui fait rêver les dieux et vous aurez, vous aussi, comme les anciens Grecs, un pied déjà dans l'immortalité.

  Alors, vous vous apercevez, maintenant qu'on peut y voir plus clair et même le Quidam de la Rue du Square, il pigerait du premier coup pourquoi c'est plutôt délicat d'appeler Bellonte par un sobriquet du type "Blanchette". C'est comme pour le "Noiraud" de la Mère Wazy, si le "Club des 7", sur la Place du Marché se met d'une seule voix à crier : "Blanchette, viens donc Blanchette; ohé, Blanchette, où es-tu ?", eh bien, y a tous les types d'Ouche qu'ont dépassé la soixantaine qui risquent de se pointer, vu leurs cheveux blancs, à moins que ce ne soit la chèvre de Monsieur Seguin en personne qui s'appelait "Blanquette" et même y a pas bien loin entre les deux du point de vue du nom.                                                                

 

 

 

 

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1 juillet 2013 1 01 /07 /juillet /2013 15:35

 

   Où il est question, encore et toujours, du problème de la nomination. Mais, pourquoi nous a-t-on affublé de ce nom que nous portons devant nous à la manière d'un étendard ? Mais ce nom nous détermine bien plus que nous pouvons le penser. Et, pour ce qui est de l'adorable chaton Noiraud-Moïse, ce dernier aura à assumer ce nom biblique avec toutes ses implications historiques et aussi, à n'en pas douter, morales et philosophiques. Quant à Madame Wazy, avec son foulard planté sur ses bigoudis et ses charentaises à trous, il lui suffira, chaque jour, de vaquer à ses menues occupations sans se douter qu'en la "personne" de son adorable compagnon à quatre pattes, se dissimule une richesse de sens incomparable !

 

 

 

Moïse

 

 

  Par contre, imaginez, vous êtes Madame Wazysmicokiewicz elle-même en personne, vous sortez dans la rue avec votre foulard boudiné sur la tête et vos pantoufles à trous pour faire aérer vos oignons et, de votre voix flûtée et aiguë qui sent pas forcément la rose, vous gueulez juste ce qu'il faut pour que votre félin vous entende : "Moïse, Moïse, viens ici mon petit Moïse à sa Mami"...et après vous fermez votre gueule pour que je puisse expliquer la suite à mon Lecteur. Et maintenant, imaginez le Type qui est passé tout à l'heure dans la rue et qui repasse à nouveau, comme si on avait rembobiné le film. Entendant "Moïse", le Type il va d'abord ralentir cause au fait qu'il y a pas beaucoup de types qui s'appellent Moïse dans le coin d'Ouche et aux alentours.

  Au second "Moïse", il va rester un pied en l'air, à la façon d'un flamant rose, du fait que c'est "l'étonnement" qui va le saisir, vous savez, le fameux "taumazein" grec qui vous tient en suspens et, dans le suspens, c'est rien de moins que la Métaphysique et la Philosophie qui déboulent en jouant des coudes, juste pour savoir qui va gagner la partie même si, soit dit en passant, c'est du pareil au même la Philosophie et la Métaphysique, et le Type de la rue il va commencer à se poser rudement des questions, il va se demander si le Moïse de la Mère Wazy c'est quelqu'un qui crèche dans la rue, si des fois ce serait pas le boucher ou l'horloger ou celui qui distribue les prospectus et il verra, soudain, l'aimable chaton se faufiler entre les plis de la robe de chambre de Madame Wazy et au début il comprendra pas aussitôt que "Moïse" ça concerne l'insignifiante petite chose noire qui rapplique pour bouffer ses croquettes et puis Madame Wazy disant "viens Moïse, mon chaton, rentre que tu vas attraper froid", alors le Type il fait la relation entre "Moïse"  et le félin et le Type il repose sa patte de flamant rose et il continue à arpenter la rue et il se dit, "tiens, c'est pas courant comme nom Moïse pour un chat, c'est même plutôt marrant", et avant d'avoir atteint le square où y a des bancs peints en vert, il essaiera de comprendre pourquoi "Moïse" et pas "Noiraud" par exemple, et de fil en aiguille, quand il arrivera du côté de la Gare, il aura déjà pas mal gambergé et dans sa tête ça fera plein d'allées et venues cause au fait que le Quidam il a obtenu son Certificat d'Etudes avec les félicitations du Canton et qu'en plus il lui reste plein de remontées du temps du catéchisme et alors il fera des suppositions, il évaluera le bien-fondé de l'appellation, il bâtira des hypothèses, il se souviendra pas peut être que l'histoire du "vrai" Moïse était racontée dans le Pentateuque et plus particulièrement dans l'Exode, les Nombres et le Deutéronome; que les allusions à Moïse se trouvaient dans Josué, les Juges, Samuel, les Rois et les Chroniques, il s'en souviendra peut être pas, mais ce qu'il retrouvera c'est cette histoire si belle de l'enfance de Moïse, telle que l'Abbé Grindoirela racontait dans le petit presbytère attenant à l'église, où d'ailleurs on attrapait des engelures à cause du froid polaire et même l'onglée pour les plus fragiles et alors, peu à peu, comme un chant venu de très loin, qui aurait traversé des rideaux de roseaux, des voiles de brume, il entendrait la belle histoire de Moïse, venue du plus loin de son enfance, et petit à petit il tisserait à nouveau les fils de sa mémoire et, en arrière de son front, tout contre le jour et la lumière, il retrouverait l'image de Moïse, d'abord celle de la statue de Michel-Ange dans le mausolée de marbre du pape Jules II à l'église San Piétro in Vicoli, à Rome mais c'est pas cette image du Moïse adulte figé dans la pierre qui habiterait longtemps ses pensées et, alors qu'il arriverait près de la barrière du chemin de fer, c'est le vrai Moïse biblique, le petit enfant Moïse, si touchant et démuni face aux hostilités de la terre entière, c'est celui qui naît au moment le plus critique de la persécution des Hébreux en Egypte et le Quidam ralentit sa marche qui est un peu entravée par les souvenirs du temps du presbytère et il revoit sa propre révolte à lui, enfant, lorsqu'il apprit de la bouche du bon Abbé Grindoire que ledit Moïse était, par sa naissance, tout désigné comme prochaine victime des caprices du Pharaon qui faisait jeter dans le Nil les mâles nouveau-nés et il croit même se souvenir qu'il en avait souffert de cette barbarie qui faisait des puissants des sortes de démiurges, lesquels avaient droit de vie ou de mort sur de tous jeunes innocents que l'origine même de leur naissance condamnait par avance, et alors que le Quidam arrive près de l'Usine de briques et de tuiles, ça revient en lui au galop, ça s'éclaire et il entend, comme au travers d'une brume, la voix usée et aigrelette du bon vieux Curé qui parle de Yokebed, l'épouse du lévite Amram, la mère d'Aaron et de Myriam qui met au monde un garçon que l'on cache, dans une corbeille étanche, au milieu des roseaux qui bordent le Nil, puis la voix familière, un peu usée par le temps, lui parle de la fille du Pharaon qui découvre la corbeille, l'ouvre et y reconnaît un tout petit enfant hébreu, et comme la fille du Pharaon a le cœur plus ouvert et plus glorieux que celui de son père, elle décide d'élever l'enfant et Myriam, restée à côté du nouveau-né, indique à la fille du Roi, une nourrice en la personne de Yokebed et l'enfant sera sauvé et portera le nom de Moïse, qui vient d'un verbe hébreu signifiant "tirer des eaux", et il grandira au palais royal et le Quidam pense alors que le palais royal c'est la modeste maison de cette Madame Wazy dont il connaît vaguement le patronyme tronqué, et le modeste chaton lui semble alors paré d'une sorte de gloire divine et rien ne l'étonnerait plus, pas même que la haie de pyracantha - plus connue sous le nom de "buisson ardent" -, qui est dans l'angle du jardin ne se transforme subitement en une langue de feu, que l'espèce de tumulus de pierre et de terre où poussent des plantes de rocaille ne devienne, par la vertu du Ciel, le Mont Sinaï lui-même et Dieu apparaîtrait au milieu des nuées d'orage et remettrait à Moïse, les Tables de la Loi, et la mémoire du Type se perd et se dilue lors de l'ascension de l'escalier qui conduit à l'antique Prieuré d'Ouche et la voix de L 'Abbé se fait si douce, si fluette, si éloignée que le Quidam n'entendra, ni les quarante ans que Moïse passera au désert, ni sa condamnation à périr avant l'entrée de son peuple à Canaan, après avoir désobéi à un ordre divin, ni sa mort sur le Mont Nébo, tout près de la Terre Promise.

 

 

 

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28 juin 2013 5 28 /06 /juin /2013 18:52

 

Pour lire adéquatement "L'autre côté du miroir".

 

 

 

  La folie, la déshérence mentale, les aberrations chromosomiques, les irrésolutions anatomiques et autres chausse-trappes existentielles, jamais nous ne voulons en être titulaires, jamais nous ne souhaitons  les considérer dans l'orbe rassurante de notre douillette et confortable raison. C'est toujours l'AUTRE qui en est affecté, l'Autre qui est en faute, l'Autre qui nous agresse à simplement nous montrer sa différence.

  A longueur de journée, nous polissons notre ego, nous l'encaustiquons, le posons aux cimaises de notre séjour sur terre afin qu'il nous dise la manière de grâce dont nous sommes atteints, dont notre visage aux traits réguliers, sans bubons ou excoriations, est la merveilleuse épiphanie. A nulle autre pareille. Cette singularité, partout nous l'affirmons. Aussi bien dans l'exacte quadrature de notre chambre, aussi bien en société, aussi bien sous toutes les latitudes.  Les miroirs sont là pour nous dire la perdurance des choses, la perfection de l'événement qui nous traverse, la certitude que, jamais, notre effigie ne pourra descendre de son piédestal. A seulement envisager ceci, que nous pourrions changer, nous métamorphoser en quiconque nous faisant face, nous sommes au bord du désarroi, envahis de doute, livrés à une sourde angoisse. Improbable aporie que nous nous hâtons de ranger au Musée Grévin de notre imaginaire. Tout y est immobile, en repos, figé dans une cire intemporelle. Jamais ne pourraient se réveiller, s'animer ces anatomies de résine et de filasse. Elles ne sont même pas humaines. Seulement d'inconséquentes formes sombrant vite dans l'oubli. Du moins le croyons-nous.

  Cependant le grain de sable est toujours prêt qui enraye la merveilleuse mécanique. Alors tout se grippe et grince. Tout se contracte et l'on entend les craquements de l'existence pareils aux attaques des charançons dans la bille de bois. Et l'on voit le réel se déformer tel le cierge sous l'effet de la chaleur. L'imaginaire est une guenille, le symbolique une parole grimaçante ne véhiculant plus que des signes délétères, incompréhensibles. Tout ceci survient à l'improviste, nous sommes tellement impréparés à ce surgissement que tout s'annonce dans le genre d'un déluge. Il aura suffi de croiser, dans la rue, tel visage grimaçant envahi de tumultes arcimboldiens, de poser son regard sur le goitre ou le moignon exhibés dans le métro, d'entendre les coassements de gorges mutilées et alors, nous serons soudain devenus Autre, nous aurons basculé dans le grand vide sidéral où la démence fourbit ses armes, dégaine ses rapières, fait mouche à tous coups, entamant le derme étroit de nos certitudes.

  Dans l'exacte dimension de notre chambre, tout juste à l'encoignure des murs, là où le réel poussé dans ses derniers retranchements ne nous présentera plus que sa face compacte, obtuse, têtue, il ne nous restera plus qu'à entrer de plain-pied dans l'inconcevable. Et le miroir salvateur, celui qui jusqu'alors nous tendait sa face joliment existentielle, ce miroir aura retourné sa peau, ne nous montrant plus que ses coutures, ses nervures de plâtre baveux, ses laborieuses moulures. Plus d'épiphanie. Plus de visage. Seulement le visage grimaçant de la folie, c'est-à-dire le visage hostile de l'Autre. Puisqu'aussi bien, être fou, ce n'est jamais que devenir Autre.

 

L'autre côté du miroir.

 

  Votre roadster blanc, vous l’avez posé sous les grandes palmes des cèdres. Vos sandales de cuir ont longé le gravier. L’air est frais mais déjà un brin estival. Vous vous sentez si bien dans votre costume de lin. A votre droite, des voitures garées, de longs bâtiments en enfilade. Sur votre gauche un château de pierres blanches, semblable aux « Folies » du XIX° siècle, jouxte une tour de tuileaux. Au centre, un kiosque d’acier et de verre. Plus loin un bâtiment bas couvert d’ardoises, percé de fenêtres nombreuses.

  Un petit groupe sous les frondaisons des tilleuls. Au milieu, une personne grande, mince, que vous supposez être le Tuteur, explique des choses aux Pensionnaires, leur donne peut être une marche à suivre. Vous n’entendez qu’une sorte de bourdonnement, de discours confus. De vagues regards vous dévisagent. Le Tuteur vous a vu, vient à votre rencontre. Vous lui dites votre souhait de rester un instant dehors. De prendre quelques photos, d’écrire de brèves notes. Vous vous asseyez sur un banc vert, percé de trous. Vous sentez la fraîcheur du métal. Vous ouvrez votre serviette de cuir. Vous y prenez un bloc sténo, un stylo bille. Vous faites un plan succinct de la Pension, du parc. Vous inscrivez quelques commentaires dans la marge.

  Votre regard vers la gauche. Une coursive de verre. Quelques Pensionnaires y déambulent. A côté du kiosque, dans l’ombre légère du matin, un banc en bois blanc que vous aviez à peine remarqué. Trois Formes y sont assises, dans des poses identiques, presque confondues. Comme des potiches sur des étagères. Aussi immobiles ou presque. Vos yeux peuvent s’en détacher facilement, comme d’objets connus qu’on ne remarque plus, devenus transparents à force de banalité.

  Sortie d’une haie, un peu en arrière de votre banc, une Silhouette noire. Démarche hésitante, syncopée. Le corps étroit, torturé, semblable à une vieille racine. Tête petite, sorte de boule ronde et ridée hissée sur un cou de rapace, à la peau jaune et flasque. Les yeux enfoncés, charbonneux, entourés de cernes violets.  La Silhouette s’approche, bouche convulsive, lèvres ourlées comme des coquilles Saint-Jacques. Des sons en sortent. Pliés, mâchonnés, expulsés avec effort. Ça fait des explosions, des remous, des chuintements. Les hiéroglyphes buccaux, vous essayez de les interpréter. On vous questionne sur votre présence, croyez-vous. Vous amorcez quelques mots. La Silhouette vous fixe, semble ne pas comprendre votre salmigondis. Vous faites quelques gestes, montrez votre appareil photo, le bloc-notes. La boule ridée semble avoir saisi. Du moins le supposez-vous. La Saint-Jacques s’ouvre largement, dévoile un appendice charnu, rose, serti de chicots noirs, et le rire a des bruits de caverne, de chutes de pierres, de rocaille, des craquements de stalactites et l’on désigne votre appareil et on le montre et on se montre du doigt et le rire gonfle, se répand dans les ombres du parc, parmi les aiguilles des cèdres et vous prenez votre appareil et la face hideuse, la face au rire inextinguible est si près de vous, vous en percevez l’écorce érodée, les boutons en forme de cônes, les comédons, les pustules, les scories et l’air est soudainement empli de remugles fauves et vous appuyez sur le bouton et l’éclair du flash illumine  la concrétion humaine qui gesticule et rit et s’effraie et pleure et se sauve dans le trou de la haie et le Tuteur vous adresse un petit signe amical qui veut dire  « Prenez patience, ce n’est rien, il faut juste s’habituer, ça ira mieux bientôt ». 

  Vous ne pensiez pas tutoyer si vite cette réalité en forme de néant, vous respirez plus profondément, vous sortez une cigarette de son étui, la flamme du briquet vous distrait un instant, vous aspirez la fumée et regardez la Pension derrière votre nuage blanc, « La protection est bien mince. », pensez-vous. On vous avait parlé de cette vie recluse, en marge de la société, de cette reptation souterraine où des hommes stagnaient, seulement mus par leurs instincts, une espèce de réflexe, quelques mouvements, quelques ondulations, un fragment de conscience.

  Le camouflet est sévère, mais vous n’avez pas l’habitude de renoncer. Les photos, les notes, elles vous ont été demandées, vous les ramènerez. On lira, on fera des commentaires, on comparera, on triera, on dira peut être « Ce cliché est meilleur que celui-là, il est plus esthétique, plus authentique, il est plus parlant. »  et on lancera les machines qui fabriqueront les images, qui ajusteront les mots, et on sera nombreux à acheter le papier recouvert d’encre fraîche et on dira « C’est pas vrai, c’est quand même pas croyable des choses pareilles. »  et on sera heureux d’être de ce côté-ci du papier, de ce côté-ci des signes, et on s’invitera entre amis, on boira quelques verres, on essaiera d’oublier et on oubliera vite, l’amnésie a du bon, « Et on vivrait jamais si on pensait qu’au malheur. » et on ira dans des salles obscures, il y aura sur l’écran blanc des hommes beaux et jeunes, des femmes épanouies, des enfants qui chantent et avant que le mot FIN ne s’inscrive sur la toile on aura oublié pourquoi on est venu s’emplir les yeux de rêve.

  Vous restez encore un moment sur votre banc de fer. Les trois Formes dans l’ombre du kiosque vous les aviez un peu négligées; il faut dire la Silhouette sortie de la haie vous avait occupé. Les trois Formes toujours aussi immobiles que des jarres dans la lumière lente d’un patio ou sur une scène à la Beckett. Si immobiles, si calmes dans leurs corps gonflés comme des outres. Quelques photos discrètes, ils ne vous ont pas aperçu, leur champ de vision est comme dévasté. Et quand bien même, ils forment une bulle compacte, une sorte d’amas, à la façon des pieuvres enlacées, comme si les unissait un lien siamois, de ténus filaments et ils semblent ne pas voir et ils sont en arrière de leurs paupières, comme des chatons nouveau-nés. Alors vos clichés ne pourraient les atteindre. Ils sont au-delà, très loin, dans quelque chose d’aquatique, d’amniotique, de mouvance imperceptible, une lente migration des gênes qui s’englue et les fige. « Gélatine », pensez vous,  « Méduses, sangsues. ». A peine vivantes, les Formes, au seuil de la conscience, attendant la sortie au grand jour, l’éclosion. Qui ne viendra pas. Vous le savez. Si peu de mouvements depuis que vous les observez. Quelques transgressions corporelles, si minces, hésitantes, comme si leurs membres courts sortaient de leur masse confuse, s’usaient aussitôt à la lumière du jour.

  Avouez-le, vous êtes un peu fasciné par cette humanité bégayante qui émerge à peine de la terre, qui déploie lentement ses antennes. Non, ne sombrez pas dans la torpeur, l’hébétude, et de trop les regarder risque d’être contagieux et il y a parfois d’étranges inversions où le regardant devenant regardé se dilue sous le regard de l’Autre, si étrange, si vitreux, si absent mais agissant par devers vous et vous ne sentez rien et vous êtes plutôt bien mais la gélatine commence à vous envelopper, à tisser serrés ses téguments élastiques, spongieux, et bientôt, comme dans un rêve, vous êtes absorbé, pieds et poings liés dans un cocon et peut être les trois Formes vont-elles vous annexer et, sur le banc de bois blanc, vous serez la quatrième Forme et d’autres hommes viendront à votre place, prendront des photos, s’étonneront de cette boule pareille aux amas blancs des chenilles processionnaires au sommet des branches, étroitement enlacées, aux mouvements infimes et l’on se demande si tout cela vit, si un métabolisme caché nourrit quelque projet et l’on peut, à son tour, rejoindre l’Informe, s’y abîmer et, comme l’araignée, vous vous mettez à tisser votre toile, et votre orifice excréteur, votre filière, suinte des fils invisibles, vous ne vivez qu’à attendre vos proies, non pour les digérer, mais pour vous dilater, vous dilater encore jusqu’au moment où la peau se retourne, où le monde n’est plus dehors mais dedans, où la logique devient purement fluide, sorte de retour aux eaux primordiales qui regardent le monde et ne sont plus regardées par lui et les hommes ont soudain basculé dans un mécanisme basal, élémentaire, amibien, et il n’y a plus de fuite possible vers l’arrière, le temps est effacé et la division cellulaire peut s’essayer à des formes multiples, le jeu recommence à zéro, et la Grande Loterie fait tourner sa roue à l’envers, lâche ses numéros et votre corps en forme de 8 se replie sur lui-même et ça fait un peu comme des bras primitifs qui emprisonnent la boule où est gravé le chiffre et le Hasard ne sera qu’une affaire de banc, celui des larves blanches aux yeux effarés, dans l’ombre du kiosque ; celui vert et troué où vous croyez exister maintenant, dans votre vêtement de lin que traverse une brise légère, tout ce qui vous reste de votre présence à vous-même.

  Vous avez tourné la tête vers la droite, du côté des remises, et vos yeux se sont arrachés, comme des ventouses, au spectacle du kiosque. Vous vous êtes levé, à la façon d’un somnambule, avez fait quelques pas. Il y a, sur les sentiers du parc, des allées et venues, des trajets hésitants, de brusques demi-tours, des bruits de cailloux qui raclent, des essais verbaux, quelques glapissements et l’on n’entend plus les oiseaux dans les massifs des arbres.

  Le Tuteur est seul maintenant. Vous souhaitez l’interroger. Vous n’avez plus en tête que des questions laineuses, effilochées, cardées à la machine de la déraison, des questions qui n’en sont pas vraiment tellement elles sont circulaires, sans fin ni début. Mais le Tuteur vous guidera, il connaît, lui, il est un peu passé de l’autre côté du miroir. Déjà votre démarche est plus aérienne, plus assurée, vos pas vous guident vers une sorte de salut et vous avez rarement ressenti à ce point ce que la relation veut dire, le fait d’être reconnu par quelqu’un  qui vous ressemble, qui est fait à votre image, qui, en quelque sorte, est votre propre reflet.

  Vous marchez et, d’un bâtiment sur votre gauche, des bruits métalliques, d’eau qui coule, d’objets qu’on déplace. Vous inclinez la tête et dans l’embrasure d’une porte, un Inconnu, grand, maigre, les yeux protubérants, le cou gonflé par un goitre, s’avance à votre rencontre, les bras repliés dans le dos, aspect d’une mante religieuse à la progression saccadée, un peu de fumée sort au dessus de ses épaules, monte le long de sa tête couverte d’un béret bleu, usé, troué par endroits; il n’est plus qu’à quelques mètres, il déplie son bras gauche, long et tentaculaire, une cigarette au bout des doigts, aspire profondément, vous recrache à la figure son nuage d’écume, il s’approche et ses yeux sont des globes effrayants si près de votre tête, des balles blanches injectées de sang et la Mante vous tend son bras droit alors qu’un flot de sons indistincts traverse la barrière de ses dents avec une sorte de bave jaune, il est tout près maintenant et son appendice continue à se déplier et, instinctivement, par pure civilité autant que par réflexe, vous tendez votre main droite, alors ça fait bizarre cette main très ronde, très lisse, en forme de boule, vous ne savez même pas comment la saisir, vous vous y reprenez à deux fois et dans votre paume moite et convulsive, vous accueillez le moignon de la Mante, ça fait penser à un crâne chauve, à un phallus qui ne coloniserait pas l’espace mais s’y occulterait en creux, dans l’ordre du passage à la trappe, du manque d’un avant-bras, d’une main, des doigts et vous ne savez plus trop comment vous en dépêtrer, et vous êtes, comment dire, soudé à votre Vis-à-Vis, il vous semble même que lui et vous c’est un peu comme un prolongement, une articulation insérée dans l’organique le plus élémentaire, genre de nécessité tissulaire, osseuse, condyle soudé au glénoïde, que bientôt des ligaments vont vous arrimer, vous attacher l’un à l’autre dans une sorte de grande fraternité corporelle, charnelle, indivisible et que vous ne tarderez pas à traîner derrière vous le gros insecte vert, comme un bousier roule sa boule et alors vous sentez dans votre gorge une grosseur mobile, gonflée, le goitre vous a peut être atteint et, sous peu, vous aurez, vous aussi, ce dos osseux, ces omoplates saillantes, ces pieds plats, ces coudes aigus en forme de crochets et vous ne saurez plus qui vous êtes vraiment, où sont vos limites, vous vous sentirez devenir Autre, ne vous posant même pas la question de savoir si l’Inconnu devient Vous, s’il y a des vases communicants et votre corps se révulse et votre volonté se tend et les veines de votre cou enflent et vous essayez de crier mais vous n’y arrivez pas, comme dans les mauvais rêves, et pourtant, dans l’air qui vous cerne, ça parle, ça parle d’un ton assuré, presque péremptoire, d’un ton clair qui sonne humain, très humain pourtant et le Poulpe se retire lentement de votre main aux doigts crispés, vos jointures sont bleues d’avoir trop serré et le nuage  de fumée, se fait plus discret, comme une encre qui réintégrerait son orifice originel et à côté de vous il y a un grand calme, des eaux bleues baignant les lagons, une barrière de corail tout autour et le Tuteur vous serre la main pour de vrai, tout sourire, énergiquement, avec la pression égale et conviviale et chaleureuse et réconfortante de ses cinq doigts, réels et indubitablement incarnés, recouverts de peau douce et il garde votre main dans la sienne et vous êtes comme un chaton perdu qui retrouverait sa mère et ça ronronne en vous et ça n’arrête pas de couler doucement comme un lait onctueux et le Tuteur vous sourit de ses yeux bleus et félins et il est comme une conque chaude et rassurante et vous vous lovez un peu en lui et vous fumez, tous les deux, de longues cigarettes qui font des filets bleus et les tilleuls au dessus de vous ont des trouées claires et des papillons colorés jouent à se poursuivre.

  Vous pénétrez dans un pavillon circulaire, sous les ramures des cèdres; il y a une grande pièce accueillante, un bar au fond et des spots au-dessus, une machine à café, l’odeur encore fraîche du marc, une légère empreinte de tabac blond, de hauts tabourets couverts de peau, des tomettes au sol, rouges et hexagonales, des livres sur des étagères, des revues, des journaux, des rideaux de percale, des tables rondes, toute une géométrie qui se coule à votre exacte dimension, dépourvue de meurtrières et de couleuvrines, tout en rondeur, la pièce, avec une lumière d’ambre un peu irréelle et le double expresso mousseux vous fait du bien et la cigarette que vous tend votre hôte, et ses paroles apaisantes et, au sein de la pièce ronde, dépourvue d’angles, où les ombres sont maîtrisées, lissées, ne cachant ni goules ni démons ni goitres ni bubons, vous revenez au réel, vous vous y installez, vous gardez cependant vos yeux grand ouverts et les objets vous parlent et les mots sont vivants, ils déploient leurs corolles, étirent leurs pétales, répandent leur nectar, les gouffres se comblent, les aiguillons s’émoussent, la vie est là, tout autour de vous, en vous, comme une sève battante qui gonfle vos viscères, le plein au-dedans, le vide au-dehors et le sentiment que rien ne peut vous atteindre et pourtant, vous le savez, le doute enfoncera bientôt son coin dans votre belle certitude, la bulle crèvera, tôt ou tard, vous ne l’éviterez pas, vous voulez simplement tenir le mal à distance, l’ignorer, et votre langage dresse un mur, une forteresse, comme si les mots étaient des boucliers et que les douleurs, les malfaçons, les incohérences s’y abîment, et vous veillez à ce qu’il n’y ait pas de brèche, que le vide s’emplisse, que les failles se comblent, et malgré cela vous sentez déjà que l’espace se fissure, que le temps se lézarde et que ce suspens ne tardera pas à se vêtir de haillons et qu’il faudra à nouveau se battre contre soi, freiner son cœur, calmer sa respiration, resserrer ses pores d’où la sueur s’échappera en de minces filets semblables à des mailles qui enserrent le corps.

  Un long couloir conduit aux Ateliers. On y perçoit un bourdonnement de ruche. C’est pire dès que la porte s’ouvre et, sans réfléchir, vous portez les mains à vos oreilles, les sons cognent sur vos tympans, et de longues vibrations parcourent votre corps. Le Tuteur vous tend des tampons d’oreilles et déjà leur contact est un soulagement. Les bruits se sont assourdis, ils glissent comme des éponges sur votre peau, et votre peau est devenue sensible à la manière d’une surface de tambour et les milliers de percussions y rebondissent, piégées dans le bloc de béton, s’enroulant autour des axes des machines, des outils, des cubes et des ronds de bois, des coulées de sciure et, jusqu’alors, l’idée ne vous était jamais venue de la concordance des sens et vous vous apercevez que votre ouïe et votre vue naviguent de concert et plus les sons vous enveloppent, plus est floue l’image qui vous parvient, comme si elle se dédoublait, se partageait en arrière de votre front, sur l’étrave de votre chiasma, ne vous parvenant que sous une forme fragmentée et les couleurs sont des remous et les contours se replient sur eux-mêmes, sortes de glissements ophidiens, vous cherchez à accommoder mais les lignes fuyantes semblent douées d’autonomie et votre raison ne suffira plus à rétablir l’ordre. Vous serez modelé à votre insu par toute cette agitation, vous en faites déjà partie, vos paupières étrécissent, vos pupilles se creusent et sur votre rétine se forme l’image inversée et étrangement nouvelle d’une sorte d’hydre au corps en forme de méandres, aux tentacules multiples, aux yeux innombrables et juste au-delà de votre limite, mais êtes-vous réellement  séparé ?, ça s’agite, ça convulse, ça gicle en toutes sortes de copeaux, ça varlope et assemble, les pieds-ventouses sont collés au sol, les mains semblables à des battoirs goujent et bédanent, les doigts mortaisent, les tenons s’assemblent, les maillets claquent, les lames des ciseaux se croisent sèchement, les écailles sautent sous les assauts des herminettes, on chanfreine, on cheville, on emboîte, on scie, il n’y a pas de répit, pas de repos et les muscles sont tendus, gonflés de sang et on passe à côté de vous, haches luisantes au bout des bras et vous vous dites qu’il suffirait d’un faux mouvement, d’une erreur de trajectoire, d’une intention mauvaise, d’une simple lubie, mais il y a en vous comme un interrupteur qui coupe le courant, biaise la conclusion et votre réflexion est élémentaire, purement limbique, reptilienne, logée au cœur de votre cerveau archaïque et vous appartenez simplement à ce microcosme où la démesure est la loi, où la raison vacille, où vous n’êtes plus très sûr de la justesse de vos perceptions et tout ce bizarre assemblage pose sur vous une chape de plomb, et les choses vous paraissent proches et lointaines à la fois, votre vision semblable à celle des poissons que déforme la pellicule d’eau, qui vous livre des doigts aux phalanges coupées, des têtes étrangement plates, des ventres gonflés, des dos larges avec des rigoles de sueur, des jambes courtes, trapues, aux tremblements de méduse, vos oreilles s’ouvrent à des rires parfois, rauques, épais, confondus avec la trépidation des moteurs, les sifflements des volants, le claquement des courroies, et il y a des filets de salive qui tombent sur le sol de ciment et des crachats visqueux et les vêtements qu’on dégrafe, les cols qu’on élargit, les ceintures qu’on défait et les bermudas laissent voir les hanches bancales, les bourrelets de graisse, la ligne de partage des fesses, quelques poils sidérés et jamais de paroles, jamais de signal qui informe, juste des cris, des grognements, ça ressemble aux plaintes des bêtes, mais en presque plus joyeux, c’est pareil à la ballade d’un corps au métabolisme fou, à l’alchimie déréglée, à la sexualité pliée de désir et soudain vous n’avez plus peur parce que vous comprenez, vous vivez au même rythme que cette Incongruité foudroyée et foudroyante, vous transpirez à l’unisson, vos fibres sont tendues sous votre peau, votre tête est vide, les idées l’ont désertée, vous flottez dans l’atmosphère criblée de poussière, vous n’allez pas tarder à vous baisser, à vous saisir d’un bec-d’âne, d’une doucine, à vous glisser dans le globe visqueux qui halète et transpire et lance partout ses membres dans l’espace, vous ferez bientôt partie de la Famille, vous serez à la tâche, comme vos frères et sœurs de galère vous participerez à l’œuvre commune et, bientôt, il y aura des visiteurs, vous les regarderez à peine de vos yeux injectés de sang, à la sclérotique jaune, et ils vous apparaîtront avec le flou qui sera commun à votre nouveau regard et les curieux, les hommes aux costumes de lin, aux corps sveltes et élancés, aux cheveux noirs et bouclés, ces hommes vous paraîtront étranges et vous aurez une sorte d’angoisse au creux du ventre et ça vous fera rire, vos compagnons aussi, et vous redoublerez vos efforts, les copeaux voleront, et vous montrerez que vous existez, on touchera peut être votre bras couvert d’eau et de sciure et vous regarderez le Tuteur, et ses yeux vous diront « C’est assez pour le moment l’exercice de la grande fraternité, de la grande immersion siamoise, il faut sortir tant qu’il est encore temps. » , alors vous franchirez la porte, vous enlèverez vos tampons d’oreilles et ça bruissera drôlement autour de vous et il y aura encore d’étranges bourdonnements tout contre vos tympans et peut être le bruit vous manquera un peu, l’agitation aussi, vous vous direz « C’est peut être contagieux cette espèce de folie » et cette idée vous plaira et vous la noterez sans plus attendre sur votre bloc-notes et à travers la porte vitrée où tourbillonne encore la sciure vous prendrez une  dernière photo.

  A nouveau dans la pièce circulaire, encore un peu ivre, c’est normal vous redescendez de la face cachée de l’astre métaphysique. Vous tenez, dans votre main droite, un verre de Sancerre. Vous parlez du temps qui passe, de la saison qui, bientôt, va basculer, des tilleuls que les abeilles butinent. Puis vous vous levez, remerciez le Tuteur, prenez congé et il vous invite à flâner à votre guise, dans le parc et aux environs, où bon vous semblera, « La vie est partout, l’intérêt pour la vie aussi. », c’est ce qu’il dit, « Il suffit de chercher ».

  Maintenant vous longez la coursive de verre, il revient à l’Atelier, vous sortez de plain-pied sur la terrasse de gravier, à votre droite, dans l’ombre du kiosque qui est maintenant verticale, sur le banc de bois blanc, les trois Etranges comme des berniques collées à leur rocher, vous doutez de votre mémoire, étaient-ils déjà là à votre arrivée, les Etranges n’ont-ils pas permuté avec d’autres Etranges, ne les confondez-vous pas; non, vous êtes sûr qu’il s’agit bien des Mêmes, mêmes corps, mêmes positions, mêmes vêtements, vous vous posez à nouveau sur votre banc vert, il est au soleil maintenant, ce qui vous oblige à mettre vos lunettes noires, on ne vous a guère  remarqué; les pieds se balancent tout près du sol sans jamais le toucher, jambes trop courtes, assises trop profondes, têtes chauves et plissées, on dirait des tortues, quelques crins en guise de cheveux, des ventres comme de pléthoriques bouddhas, des mains courtes parcourues de sillons, on dirait de vieux nourrissons que le temps a surpris, leurs mains bizarrement jointives, les doigts mêlés comme pour la prière, vague imploration, comme pour retenir une ultime énergie, se distraire encore un peu de l’affliction du corps, des cinq courtes protubérances qui, bientôt, moulineront, pouce autour du pouce, et hocheront la tête, et balanceront leurs brèves anatomies en guise d’harmonie et leurs yeux de clowns tristes, - mais en est-il jamais autrement ? - s’ornent de perles blanches, le pus jaillirait à la moindre pression, parfois leurs lèvres avec des torsions qui ressemblent à des mots, leurs langues épaisses où s’engluent les sons, et ils sont les seuls à comprendre l’incompréhensible, et ils grattent leur peau, leurs furoncles, leurs pustules et la vérité jaillit sur eux du fond de leur corps et leur vérité c’est du sang, de la lymphe, des larmes, et il n’y a rien au-delà et vous savez que le miroir, vous l’avez simplement effleuré, qu’il est seulement fissuré, que le tain est entamé, que l’autre côté est toujours un mystère, vous remontez dans votre coupé blanc, vous basculez la capote qui se replie sur le coffre, vous remontez l’allée de platanes, des ocelles de lumière jonchent le sol, il fait très beau. Sur le siège, à votre droite, l’appareil photo, le stylo noir, le bloc-notes, un coup d‘œil dans le rétroviseur, la silhouette massive de la Pension, l’image fuyante du kiosque, puis votre image à vous, effaçant les autres, ou presque, mais, au fait, ces boules blanches au coin des yeux, ces rides profondes, cette peau jaune et balafrée, cette bouche aux lèvres fissurées, ce filet de salive, ces dents cariées et de guingois, ces perceptions étranges mâtinées de folie, les aviez-vous VRAIMENT avant l’Asile, les aviez-vous ?, mais non, ce n’est qu’une impression, peut être la fatigue, un peu de repos vous fera du bien, il fait si chaud pour la saison…

 

 

 

 

 

 

 

 

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28 juin 2013 5 28 /06 /juin /2013 16:06
Sur quelques phrases de JMG Le Clézio
samedi 24 novembre 2012, par Jean-Paul Vialard 
 
©e-litterature.net


Les articles figurant sous la rubrique "PRE-TEXTES" n'ont pas pour rôle essentiel de résumer le contenu d'une œuvre ou d'en constituer une approche critique. Sous le titre de "PRE-TEXTE", il faut comprendre simplement une libre méditation sur quelques phrases empruntées à un Auteur, laquelle méditation a parfois à voir avec l'œuvre d'origine, mais parfois s'en éloigne sensiblement, cherchant seulement l'ouverture vers une possible écriture.

 

 

 

(Pré-Textes).

 

Sur quelques phrases

de JMG. Le Clézio.

 

Le livre des fuites

Gallimard (Collection "L'Imaginaire" - p 67)

 

 

  "TOUT EST JOUE". Il y a certaines phrases qu'il vaudrait mieux ne pas lire. Qu'il faudrait sauter. Puis ne plus regarder les mots. Les mots-couperets, les mots-yatagans, les mots-pierreux qui allument leurs éclats de silex aigu. Et les lettres, il faudrait les oublier, surtout le "T", la  lettre-gibet,  double potence mortifère;  le "O", cercle régulier pareil aux contours d'une geôle;  le "U" et son  cul-de-basse-fosse. Tout cela qui  transperce et enserre dans ses mailles étroites  les amas gris du cortex. Il vaudrait mieux ne pas lire.  Et on le sait. Mais, toujours on se surprend à enfreindre l'interdit, à soulever le voile, à déchiqueter  de nos dents acides les rognures maléfiques. On manduque et triture la formule vénéneuse jusqu'à lui faire rendre son dernier jus.

 

On se dit : "Tout est joué." On se dit : "Il suffit de pas y penser, voilà tout !". On se dit : "Juste une histoire de volonté, juste un écart de l'attention et le poison se diluera dans les plis du temps."

 

  Tout cela, on l'énonce, avec malheureusement, de fausses certitudes et notre voix intérieure en est tout affectée. Tout juste un énoncé aphasique avec des paramots, des paraphrases, des parapensées. On croit à la vertu de la maltraitance et on espère que le somptueux langage se délitera et, ainsi, il n'y aura plus place pour la moindre profération hostile, le poison du doute.

On croit qu'il suffit de dire les choses de biais, de prononcer de guingois et qu'on trompera son monde. On s'essaie à plein de formulations du genre :  tUtéjUé  phonétiquement, abstraitement, juste une suite de sons ricochés à la face du monde, juste histoire de voir si les mots joueraient une autre partition. Mais il y a toujours une insistance des choses à signifier dans l'insignifiant, il y a continuellement un genre de casque  qui vous prend aux tempes et l'écrit, les signes eux-mêmes se mettent à danser leur gigue mortelle, leur menuet d'effroi.

Seulement il y a danger à proférer de telles paroles inconséquentes, manières de gammes sablonneuses s'écroulant sous leur propre incertitude. D'imaginer que par la seule vertu d'un comportement magique on pourrait se défaire aisément du fardeau, contraindre la maléfique formule à regagner son antre d'avant la signification. D'avant l'angoisse majuscule qui vous enserre la gorge de ses doigts impérieux comme la gale. En réalité, c'est comme de la poix collée aux doigts et l'on a beau les agiter, les mots.  C'est même pire. Tout s'attache dans une manière de guimauve visqueuse dont il devient évident qu'on ne se dépêtrera jamais. "Piège"..."piège"..."piège." On pourrait hurler cela à tous les vents et personne ne nous écouterait, de peur de se fourvoyer  dans l'entonnoir, dans la goule suceuse où tourbillonnent les vents acides de la folie.

  Et, du reste, à quoi bon répéter l'antienne, sinon à en amplifier l'obsédante rumeur ? On est pris dans la masse cotonneuse, on est entouré de fils de soie compacts, comme la chrysalide et l'on sait que la métamorphose sera longue avant que de produire sa petite mélodie. L'existentielle. Celle qui obsède et rumine et vous envoie par le fond dès que vous commencez à y comprendre quelque chose au trajet que vous accomplissez sur votre coquille de noix. Au fait, avez-vous bien réfléchi au fait que ladite coquille est simplement l'image inversée de votre cortex dont la dure-mère serait le vernis au contact de la dernière eau ? N'est-ce pas là comme la métaphore d'une issue incontournable : le retour aux eaux originelles, l'amnios basculé cul par-dessus tête, le plongeon dans le placenta final ? Une manière de l'éternel retour du même, l'ambroisie première et dernière en tant que baiser muriatique du néant. Voilà. Il fallait le dire. Même à convoquer une sorte de métaphore vide, tellement le silence est grand qui suit de tels aveux. Dont tout un chacun est porteur dans son monde forclos. Le danger est toujours présent. Du langage. De la profération. Dans des temps antiques on coupait la langue des détenteurs de secrets et des prédicateurs pour moins que cela.

  Le livre, au début, on l'a lu d'une seule traite, sans même oser y introduire la moindre respiration. "Le livre des fuites". Tout au long des mots, des phrases, des paragraphes, des pages on a glissé sur le toboggan fictionnel, prétexte à se fuir soi-même. Eviter de faire halte. De se reconnaître. De voir son image dans le miroir. Le plus grand danger : la complaisance narcissique. Non. Il faut retourner tous les miroirs, face brillante contre la craie sourde des murs. Son image, il faut qu'elle se dissolve pareillement à la goutte d'eau dans le talc. Il faut en faire une simple blancheur, un halo inconscient de lui-même. Mais qui donc pourrait  nous empêcher de faire cela, de procéder à notre propre déconstruction, pierre à pierre, jusqu'à devenir poussière de sable illisible ? Qui donc ?  Un pur hiéroglyphe refermé sur sa sombre mutité. C'est simplement cela que l'on serait devenu.

 

Avec Jeune Homme Hogan (J.H.H.), on a proféré les paroles définitives :

 

"Je veux tracer ma route, pour la détruire, ainsi, sans repos."

 

  En proférant ceci,  on a cru avoir prononcé la formule magique qui nous abstrairait de nous-même, nous réduirait à néant, ce néant où renaître une fois pour toutes. On était dans l'erreur, l'erreur de nous-même, s'entend. Jamais que cela, l'erreur. Jamais l'erreur des autres. Ce serait trop facile de s'exonérer de notre dette de vivre. Seulement à soi-même, les comptes à rendre. Avec le néant pour solde de tous comptes. Après tout, c'était peut-être préférable que de se traîner le long de rives cernées d'inconséquence. Et, navigant de concert avec Jeune Homme Hogan, on avait fini par ne plus l'entendre la petite rengaine, elle s'était comme dissoute dans les mailles de l'espace, absorbée par l'étrave insistante du temps. Faut dire, on s'y était à peine arrêté à la première lecture sur le petit pavé inoffensif.

 

"TOUT EST JOUE."

 

 Ç'avait juste été une suite de sons, un genre de romance qui fait ses boucles dans l'air et se fond dans la toile grise du jour.                          

 

               tUtéjUé   tUtéjUé   tUtéjUé"" .....

 

  Comme un refrain, la reprise d'une comptine d'enfant, quelque chose dont on ne prend pas réellement acte, le simple vol capricieux du papillon. On verrait plus tard. Pour le moment on avait mieux à faire que de s'arrêter sur du léger, du primesautier, de l'allusif. Alors, tout au long des chapitres, on avait fait  rouler devant soi sa boule excrémentielle, identiquement au scarabée solaire, sans bien regarder où nous conduisait notre progression erratique. Sisyphe, on l'avait été bien des fois, ne remarquant même pas l'absurdité, la déraison exponentielle, nulle  et non avenue, entretenue, bégayée,  la figure de la finitude dont la vie avait le secret, à l'aune de mille respirations, mille  digestions, mille amours hautement prosaïques.

  Mais les gestes s'auto-entretenaient dans une manière d'écoulement de clepsydre têtue. On croyait se sauver à seulement persister dans l'existence, à poser ses pas dans les pas dérisoires qui nous avaient précédé. Or, si l'on s'était appliqué à regarder avec suffisamment d'attention, avec un penchant prononcé pour une élémentaire  lucidité, l'on se serait vite aperçu que nos pas recouvraient nos pas à l'infini, dans une manière de giration proprement mortelle et que nos perceptions de pas différents, signes d'une probable altérité, n'étaient que pure illusion. Nous donnions constamment le change, nous revêtant tour à tout des vêtures de Polichinelle, de Scaramouche ou bien de Brighella alors que nous ne nous travestissions que de notre infinie trémulation de ver solitaire.

  Mais, en réalité, le fameux "TOUT EST JOUE" dont nous faisions fi comme s'il n'eût point existé, chatouillait en permanence nos glaireuses évidences pelotonnées sur elles-mêmes à la façon du discret limaçon. Et, afin de mieux nous oublier, afin de réduire la gluante réalité de notre destin à une trace infinitésimale, nous nous étions fabriqué une manière de fiction, d'histoire atypique et abracadabrante, enfilant à tour de bras, à moulinets de mains évasives, à menus entrechats, les situations emboîtées les unes dans les autres, grains de buis de mystérieux chapelets dont nous ne nous demandions même pas à quel Saint ils étaient voués, tellement était inconséquent et abscons leur divin emmêlement.

  Nous nous contentions de nager entre deux eaux, bien au calme parmi la nasse poissonneuse, réchauffés par l'étroite certitude des écailles contiguës dont nous n'attendions rien d'autre que la réassurance glauque du frottis d'altérité supposée, ne cherchant nullement à connaître ce qui, au-delà de notre propre limite, s'illustrait comme la réverbération, à l'infini, de notre manque-à-être. Nous étions bien en fuite, mais en fuite de nous-même alors que nous pensions prêter allégeance à un héros de papier qui nous entraînait dans les arcanes d'un labyrinthe langagier qu'à l'évidence nous prenions pour le réel lui-même.

  Pour un peu, nous nous serions pris pour J.H.H. lui-même, déambulant sur toutes les faces du monde, de l'Asie au pays du Soleil-Levant, du Canada au Mexique, nous mêlant aux foules denses et bariolées, habitant toutes les chambres solitaires des villes, jouant longuement avec notre ombre comme si, l'espace d'un instant, cette dernière  était la seule perspective de nous-même dont nous pouvions vraiment être assuré, nous dissolvant parmi les klaxons, les mouvements, la fureur des immenses métropoles aux longs tentacules vénéneux, traversant des plateformes de ciment infinies, longeant des façades aux milliers de trous aveugles d'où rien de vivant ne sortait qu'un air glacé pris de vertige, connaissant l'immensité du silence alors que les humains plongés dans leurs rainures existentielles faisaient figure de longues cicatrices à peine visible sur la peau du monde, marchant, marchant toujours, environné des blocs mégalithiques des maisons où les mots n'étaient proférés qu'à être des galets cernés de mutité, où les mouvements étaient immobiles comme pris dans les mailles du coton, emboîtant le pas des femmes mulâtresses pareilles à des anguilles luisantes dans les ombres bleues de la nuit, disant des suites de sons, au hasard, essayant de fuir l'indomptable langage, se faisant le bourreau des mots tout en en devenant la victime, tâchant de dire à pleine gorge les injures, à vociférer les imprécations, à jeter de définitifs anathèmes, à hurler des formules inconséquentes, devenant la proie consentante bien qu'illucide de cette rhétorique démente, se débattant, lançant sa mitraille parmi la meute sidérée des agoras bien-pensantes: "Déchet", "Jésuite", "Pot de peinture", "Gouape", les mots retournant leurs gants, on ne pouvait les fuir, on ne pouvait éviter leurs calomnies urticantes, leurs objurgations en forme de faucille, on se baissait, on cherchait à se dissimuler, à faire en sorte que les syllabes ne vinssent vous ôter la tête d'un coup d'explosives occlusives, ne fissent de vos bras une compote sanguinolente sous les entailles des fricatives ou des sifflantes, on fuyait toujours, on fuyait, on pratiquait l'éternelle esquive, ne sachant même plus qu'on l'esquivait ...

 

...  "Fuir, toujours fuir. Partir, quitter ce lieu, ce temps, cette peau, cette pensée." ....

 

.... c'est cela que proférait Jeune Homme Hogan, c'est cela que disaient toutes ses hésitations, ses trajets incertains, ses interrogations, son corps soumis à la pesanteur existentielle, ses longues dérives songeuses; c'est cela que l'on faisait en tant que Lecteur, mettant notre destin dans celui de J.H.H., lequel, en abyme, mettait son destin dans la longue lignée généalogique oublieuse d'elle-même.

....c'est cela que faisait tout homme, fuir pour fuir, pour éviter de penser à la fuite, pour faire de toute fuite une possibilité de réalisation vraisemblable.

....c'est cela que faisait l'Ecrivain notant dans son  "Autocritique" :

 

"C'est vrai qu'il n'y a plus de limites. Tout s'échappe, se divise, fonce en tous sens. Quand on a commencé à ouvrir les portes de la fuite, quand on a libéré son esprit, ou ses mains...Jusqu'où se laisser porter ? "

 

...jusqu'où se laisser porter par l'écriture, sur quel rivage dont la vie ne nous aurait pas fait l'offrande ? Jusqu'où écrire afin de donner sens et ouverture à ce qui n'en a pas ? C'est-à-dire à l'existence qui, toujours, referme sa bogue sur son fruit secret. Car nous ne saurons jamais plus à son sujet que les interrogations que nous aurons formulées, les déplacements que nous aurons accomplis, les rencontres que nous aurons faites.

 

..."Ecrire pour soi, la malédiction !"...

 

...Ecrire pour l'autre, pour les aveugles, les muets, les riches, les pauvres, les gueux, les prostituées, les bourgeois, les ministres plénipotentiaires, écrire pour soi, quelle différence ? Ecrire est toujours écrire pour soi, écrire afin que s'ouvre le voile qui fait de nous des égarés parmi le fourmillement du monde. Et, d'ailleurs est-on sûr que les autres nous lisent ? Est-ce tout simplement possible ? Lorsque nous écrivons, c'est un fragment de nous-même que nous délivrons. Qui, jamais ne peut correspondre à l'autre, quand bien même il y aurait coïncidence des affinités, des expériences, communauté des vécus et des ressentis. Car toute écriture, toute création est singulière. Elle porte notre marque, elle témoigne de notre empreinte sur les choses, de la façon que nous avons de VOIR. C'est-à-dire d'orienter notre conscience de telle ou de telle façon selon l'esquisse qui nous est présentée, du réel, du symbolique, de l'imaginaire. Ecrire, c'est déjà avoir une explication avec soi-même. Or se percevoir adéquatement n'est une évidence que pour les doux rêveurs, les voyageurs en terre d'utopie.

Comment pourrions-nous  porter  sur notre territoire intime la vue la plus pertinente alors même que, jamais, nous ne serons en mesure de nous percevoir comme une totalité. Jamais notre dos, notre sillon vertébral ne nous seront directement accessibles, sauf à avoir recours à l'artifice de l'image. Et notre ombre nous habite-t-elle vraiment alors que nous n'y prêtons pas attention ? Et notre esprit, notre âme, ne sont-ils pas des territoires insondables, hors d'atteinte ? Souvent, nous ne nous croyons libres qu'à la mesure de notre ignorance ou de notre cécité, à moins qu'il ne s'agisse parfois, simplement, d'indulgence à notre égard. Certains diraient : d'auto-complaisance.

  Nous ne sommes pas libres. Voilà l'unique assertion possible, la seule affirmation dont l'humaine condition peut faire des gorges chaudes. Sans risque de brûlure, du reste ! Rien ne nous sert de nous dissimuler derrière nos étroites certitudes, de nous en remettre à des comportements de Judas.  "TOUT EST JOUE". Voilà énoncée une vérité incontournable que les existentialistes appellent"déréliction", certains philosophes nomment "le projet-jeté", un certain théâtre désigne sous le vocable "d'absurde".

"TOUT EST JOUE" et l'on croirait qu'il n'y aurait alors plus rien à énoncer, plus aucune création à mettre en œuvre. Erreur fondamentale s'il en est ! C'est bien parce que nous éprouvons le sentiment de l'insondable déréliction, de l'aporie de l'existence que nous sommes piqués à vif, aiguillonnés afin d'ouvrir une brèche. L'art n'a d'autre justification qu'une lutte sans fin d'Eros contre Thanatos. Ne pas écrire, ne pas peindre, ne pas sculpter, ne pas cultiver son jardin : là serait la vraie malédiction, la finitude consommée avant que d'avoir accompli son œuvre. Si les œuvres humaines sont infinies, la finitude peut bien jouir d'un énoncé tautologique, laquelle finitude est toujours et irrémédiablement FINIE .

 

 

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28 juin 2013 5 28 /06 /juin /2013 08:34

 

    Où le problème de la nomination est une question bien compliquée, qu'il s'agisse de donner un sobriquet à un humain ou bien à un gentil greffier que l'on vient de récupérer dans la rue, un soir d'orage et que, généreusement, on a refilé à la Mère Wazy, "Voisine" qui n'en revient pas d'avoir hérité d'une si touchante petite boule noire que, du reste, on pourrait facilement confondre avec tout ce qui, sur Terre, est noir : du charbon, une tache d'huile, des bulles de goudron. Alors, comme, dans le quartier, l'imagination est reine, il y a, évidemment, une tripotée de chatons qui s'appellent "Noiraud"…

 

  Ce que je vous dis là, j'en parlais l'autre jour avec Bellonte parce qu'il est un peu concerné par la question et qu'il semblait normal de causer avec lui du nom qu'il avait hérité du "Club des 7", surtout que, lui, était pas dans le coup le jour où on l'avait baptisé, enfin, mes copains. Et Bellonte qu'a plutôt l'esprit ouvert et l'entendement adéquat, il était comme vous, je parie, il pigeait pas trop le parallèle que je faisais entre le sobriquet qui était maintenant le sien et l'histoire du chat, et surtout il comprenait pas trop l'enchaînement avec l'histoire de la terre, des "Vilmorin", des "Elite", des "Clause".

  Alors je lui ai dit, "Antoine, c'est quand même pas dur, bon sang, "la terre" ça représente tous les chats qui sont noirs sur un coin du globe; les Graines-Noiraud, c'est encore des chats noirs, mais si tu veux, des chats noirs "particuliers" parmi l'ensemble "général" des chats noirs qu'on peut trouver dans le monde; alors que les Graines-Moïse, c'est encore les mêmes chats noirs "particuliers", ceux qu'on trouve, par exemple, dans le quartier, sauf qu'on s'est un peu creusé les méninges pour les baptiser les "Moïse" en question. Et la morale de l'histoire faut aller la chercher du côté des "chats-Moïse" qui, en un sens, auraient plus de réalité, plus de sens que les simples "chats-Noiraud" qui se confondent dans la masse parce que leurs noms les rendent, d'une certaine façon, anonymes, je dirai plus : invisibles ! Tu vois ce que je veux dire, Antoine?" .

  Et à la façon qu'Antoine avait d'opiner du bonnet et de me regarder de ses yeux bleus myosotis qui me traversaient la tête et allaient s'égarer du côté des platanes de la Place du Marché, je comprenais que Bellonte il commençait à pédaler dans la choucroute et que, du reste, il allait pas tarder à me le dire. Et d'ailleurs je me trompais pas, parce que, quand Bellonte a eu fini de faire l'inventaire des croûtes grises des platanes, il m'a dit, "tu sais, Jules, c'est pas pour te vexer, mais je vais te dire, toi et la bande de tordus du Club, que vous m'appeliez "Blanchette" ou "Trucmuche", ça me fait ni chaud ni froid et, d'ailleurs, de ce pas, on va aller prendre un "petit noir" au Café du Coin", et même si je voyais pas trop le rapport entre le petit noir sur le comptoir et l'histoire des sobriquets, ça nous a rudement fait du bien d'escalader les tabourets recouverts de simili cuir et de nous taper deux jus bien serrés, même qu'après on a fumé chacun notre narguilé en s'envoyant réciproquement des nuages de fumée dans la figure.

  Mais, après ce petit crochet par la "case Bellonte", c'était bien normal, après tout, on va juste reprendre l'explication parce que je sens que vous êtes restés sur votre faim et que, si on s'arrêtait là, vous seriez un peu frustrés et c'est jamais bon un sentiment d'inanition dans un pays où y a plein de trucs à bouffer. Alors on va poursuivre mais en faisant l'économie des graines et de la terre et du panier de la Mariée parce que, j'en suis sûr, vous avez parfaitement saisi le sens métaphorique de mon propos et, du même coup, son contenu.

  Revenons-en aux chats en général et au chat Noiraud en particulier qui, pour mémoire, s'appelle aussi Moïse et qui, présentement vit chez Voisine, après le cadeau que je lui avais fait le lendemain du soir de l'orage et je sens déjà votre esprit critique s'animer et vos arguments commencer à poindre. Vous vous dites, "c'est pas bien d'appeler un chat par deux noms, parce que le pauvre chat, au bout d'un moment, il saura plus à quel saint se vouer". Alors là vous avez pas tort et si on imagine qu'on pourrait appeler le petit Dupont, une fois Max, une fois Félix, eh bien le petit Dupond on le couperait en deux, d'une certaine manière et on le rendrait juste schizophrène et sur le plan psychologique et émotionnel, il aurait un peu de mal à rassembler les morceaux. Sauf qu'un chat c'est pas un humain et, qu'entre nous, il doit en avoir rien à cirer des thèses de Freud, de Jung et d'Adler, encore qu'on sait pas très bien comment ça fonctionne une pensée féline et peut être les greffiers, quand ils font semblant de dormir et qu'on n'aperçoit qu'une vague lueur noisette entre leurs paupières juste un peu fendues, eh bien peut être qu'ils font que nous observer et tirer des plans sur la comète et ils pensent que la condition humaine est inférieure à l'animale, d'autant plus que le chat était du genre sacré dans plus d'une civilisation ancienne et que les Egyptiens les vénéraient sous la forme du Chat divin, la déesse Bastet, qui était considérée comme une bienfaitrice et une protectrice de l'homme.

  Mais, pour en revenir à Noiraud-Moïse, au chat schizophrène de Voisine, alors je peux vous dire que l'appeler "Noiraud", c'est comme si on lui coupait l'herbe sous les pattes, parce que Voisine qui, du reste, s'appelle Madame WAZYSMICOKIEWICZ, eh bien quand elle va dans la rue et qu'elle dit "Noiraud, Noiraud, viens ici mon petit Noiraud adoré", eh bien, vous l'avez deviné, y a au moins dix matous qui se pointent, du fait que dans le quartier où l'imagination est reine, tous les félins qui, comme chacun sait ont quatre pattes, une queue, des moustaches et des oreilles pointues, eh bien tous les félins ils s'appellent Noiraud et la Mère Wazy elle est bien emmerdée  vu qu'avec le nom de baptême qu'elle a refilé au Moïse d'origine - on peut même dire qu'il y a usurpation d'identité -, elle doit aller trois fois par semaine au Comptoir d'Ouche avec son caddie à roulettes qu'elle remplit de boîtes de "Canigou" et de "Ronron" à la bonne odeur de soupe de poissons et de bouillabaisse frelatée.

  Alors que si elle lui avait gardé son nom d'origine au Moïse, elle en aurait eu un seul d'adorable petit chat noir qui aurait déboulé dans la rue sur ses pattes "menument coussinées" pour venir croquer ses croquettes et qu'après tout ça fait pas plus con de gueuler aux quatre vents, "Moïse, Moïse", plutôt que "Noiraud, Noiraud". Alors si je peux me permettre une petite incise linguistique à ce sujet, je dirai simplement que le nom que vous lui attribuez à votre petit chat si mignon, et d'ailleurs qu'il traînera toute sa vie de chat, il est pas si innocent qu'il y paraît. "Voire !", comme dirait mon Oncle d'un air dubitatif. Eh bien, la preuve est facile à faire et Moïse est cent fois préférable à Noiraud et, tant pis, si j'enfonce des portes ouvertes.

  Noiraud, ça fait seulement signe en direction de ses qualités physiques, corporelles et, en particulier, de sa couleur; donc quand vous dites "Noiraud", le Type qui passe dans la rue à ce moment-là, il va avoir comme un coup de flash dans la tête et il va voir : soit une vague tache noire, soit de l'huile usée qui pisse d'un carter de voiture, soit du bitume que les employés de l'Equipement filent sous les roues des bagnoles en été; à la rigueur il va voir un petit chat noir comme sur le calendrier du Facteur avec un nœud rose autour du cou - le chat, pas le Facteur -, et puis le flash il s'arrêtera aussitôt comme les anciennes ampoules des Brownie qu'on foutait à la poubelle après chaque cliché. Arrivé au bout de votre rue, le Quidam il y pensera même plus à votre gentil minet qui n'aura allumé dans ses neurones qu'une étincelle de briquet, et encore !

 

 

 

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27 juin 2013 4 27 /06 /juin /2013 07:37

 

  Où  vous verrez que la nomination d'un simple petit greffier, ça peut poser, comme qui dirait, des problèmes métaphysiques. En effet l'adorable petit chaton récupéré un soir de pluie et refilé gentiment à Voisine, comment donc le nommer : "Noiraud" ou bien "Moïse" ? Où vous verrez aussi que le recours à la botanique en tant que référent métaphorique, ça permet de comprendre bien des choses de l'ordre de la complexité langagière. Comme quoi tout se tient et quand on nomme son chat, eh bien, en même temps on accomplit un geste verbal identique à la germination des graines dans le profond de l'humus. Pas banal, tout de même !

 

 

 

Variations sur la nomination

 

 

  Et y a alors un truc qui me turlupine et le truc c'est pas les besoins du chat, c'est pas le paillasson qu'Henriette me charge régulièrement de nettoyer, le problème c'est "NOIRAUD", je trouve que ça lui va pas du tout à ce chaton. D'ailleurs, dans le quartier, y en a au moins une dizaine de "Noiraud", même je me demande comment ils font tous pour s'y retrouver avec ces appellations en forme de miroir. Parce que, vous voyez, "Noiraud", pour moi, c'est pas vraiment un nom. C'est juste des sons mais avec rien dedans. C'est juste des bruits qu'on fait avec la bouche et qui retombent dès qu'on a fini de les prononcer. Ils n'atteignent pas leur cible et leurs destinataires n'en sont pas plus affectés que par un aimable ris de vent qui ne froisse même pas la face de l'eau, pour dire comme les "Futés".

  Et, d'ailleurs, maintenant, on va essayer de faire dans le sérieux. Vous verrez, ça en vaut la peine ! "Noiraud", c'est à proprement parler, "in-existant", ça veut dire que ça n'arrive pas à s'exhausser du "rien", que ça ne se manifeste pas, que ça a donc le caractère du "néant" pur et simple. Vous allez penser que j'exagère, eh bien j'exagère en effet, et c'est de cette façon, et seulement de cette façon qu'on peut rendre visible des différences qui sont parfois accolées à la manière de sœurs siamoises, de pseudo-analogies qui ne sont, en réalité, que des faux-semblants. Si, à première vue, "Noiraud" et "Moïse" peuvent apparaître comme deux simples noms équivalents, leur prétendue similitude ne résiste pas une seconde à l'analyse.

  C'est comme ça, les mots, c'est comme les choses, il faut remonter à leur fondement et alors on voit qu'ils ne reposent pas sur le même sol, qu'ils ne poussent pas dans le même humus, que leurs racines ne s'abreuvent pas aux mêmes sucs. A ce stade de mon exposé, vous pensez,

"Jules Labesse il dégoise, il cherche du poil aux œufs et puis, après tout on en a rien à faire de sa prétendue origine des noms et on est pas des spécialistes de l'onomastique et s'il fallait mesurer chaque mot qu'on prononce à l'aune de la raison, s'il fallait tourner trente six fois sa langue dans sa bouche, questionner l'étymologie, la lexicographie, la sémantique et tout le bataclan avant de faire état de ce qu'on pense, eh bien y aurait plus de langage et la pensée ferait dans nos têtes des sortes de concrétions et l'on redeviendrait purement minéral, entièrement géologique et nous non plus on n'existerait plus et même ça nous ferait tout drôle de ne pas être allés jusqu'au bout du chemin, juste pour quelques grains de poussière qui se baladaient au-dessus et qu'on aurait voulu regarder de trop près".

  Oh mais là, Jules il sent que vous vous égarez, que vous essayez de noyer le poisson, que vous faites profil bas, que vous cherchez à contourner l'obstacle. Pour sûr, vous êtes pas obligé de penser comme Jules, vous êtes même prié de faire plutôt dans l'opposé, sinon vous n'allez pas tarder à vous transformer en mouton de Panurge. Mais Jules, il vous demande seulement de lui accorder quelques minutes d'attention et, après, quand vous appellerez "Black" ou "Noiraud", quand vous direz à votre dulcinée "viens ici, ma Brunette", eh bien vous le direz en toute connaissance de cause, en toute lucidité et ça vous empêchera même pas de dormir, de mettre votre asticot au bout de l'hameçon, de bourrer vos cartouches avant de faire des cartons sur le gibier à poils et à plumes qui vous passera devant le nez. Ce sera juste un chouïa de doute semé dans votre esprit, un peu de poil à gratter entre vos omoplates et vous direz, grattant et méditant, "il est pas un rien con ce Jules avec ses idées tordues, ferait mieux de nous raconter des histoires grivoises au moins ça nous fouetterait un peu le sang alors que ses divagations ça nous file juste envie de roupiller".

  De penser tout ça, c'est tout justement votre droit et ça empêche pas que Jules, son droit à lui c'est d'aller au bout de son raisonnement et de vous dire que les noms, eh bien y en a de deux sortes, c'est comme les graines, d'un côté y a les fertiles, de l'autre, les stériles. Vous allez, mettons, dans un champ avec, dans la main gauche, des "Graines-Moïse" et, dans la main droite, des "Graines-Noiraude". Vous faites deux sillons bien parallèles dans de la terre de qualité identique où, auparavant, vous aurez pris soin d'ajouter du compost, du bon; de l'humus, du vrai; même du fumier, de l'ancien, décomposé juste à point. Donc vous semez à la volée avec, bien sûr, le "geste auguste du semeur", un peu comme dans les tableaux de Millet, à l'heure de l'angélus, et à la fin vous recouvrez bien vos gentilles graines de terre fine, vous y mettez même au-dessus, un voile de protection qui ressemble à la traîne de la mariée, pour que les passereaux viennent pas déterrer votre semence.

  Vous laissez le temps passer, d'ailleurs vous vous mettriez en travers ce serait pareil, et puis, quand la végétation commence à pousser, que le printemps a accompli son œuvre, que les bourgeons bourgeonnent, que les rameaux avancent, que les feuilles commencent leur lente migration, vous y revenez, dans votre champ et, avec beaucoup de soin et de prudence, vous les découvrez vos sillons, vous soulevez avec pudeur et retenue la traîne de la Mariée. Et vous vous apercevez que, dans le panier de la Mariée, du côté gauche, y a des jeunes pousses vert-tendre, vigoureuses à souhait, qui vibrent sous le vent et, du côté droit, y a juste de la terre comme avant les semailles et y a rien d'autre qui dépasse.

  Vous vous dites alors, avec l'assurance qui est attachée aux évidences, "les "Graines-Moïse", elles étaient meilleures que les "Graines-Noiraud", un peu comme vous diriez, "les "Vilmorin" elles sont plus valables que les "Elite" qui, elles-mêmes sont meilleures que les "Clause" et vous vous creuserez pas davantage les méninges, vous achèterez plus que des "Moïse" et vous délaisserez les "Noiraud". Pourtant, vous auriez gratté la terre du bout de votre doigt, vous auriez trouvé la réponse à la devinette. Les "Noiraud", vous les auriez cherchées un moment, tout bonnement parce qu'elles ont la même couleur que la terre et alors, dites-moi, comment vous faites, la nuit, quand y a pas de lune et que les étoiles sont parties en vacances, comment vous faites pour les repérer les corbeaux, les corneilles, les boulets de charbon et les morceaux de crêpe qu'on se collait autrefois sur les manches en signe de deuil ? Comment vous faites ?

  Noir sur noir, ça fait quoi comme effet, ça parle comment à vos pupilles, comment vous les représentez sur une feuille de papier vos petites énigmes en forme de noire négritude, vos gentils Congolais qu'ont ciré leurs yeux et leurs dents en noir, comment vous faites pour les identifier ? Comment vous faites pour les distinguer ? Quelle ruse vous utilisez pour leur donner un nom ? "Macache Bonnot", comme dirait le Facteur, c'est quasiment innommable tout votre bastringue et y a même pas un seul indice qui dépasse de l'informe boule noire qui se tapit au fond du noir le plus profond que vous ayez jamais eu à confronter. Et pensez pas que je vous dis ça parce que j'aime pas le noir. Les Noirs, les Blacks par exemple, je les adore, de toutes les tribus et de toutes les ethnies; l'ébène est le bois que je préfère et si j'avais les moyens et la distinction qui va avec, je m'habillerais chez Jean-Paul Gauthier; même pour le design, je trouve que le noir c'est sobre et chic et ça fait pas clinquant, ça fait pas vulgaire, ça fait même plutôt "classe" et raffiné.

 

 

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26 juin 2013 3 26 /06 /juin /2013 08:26

 

    Où apparaît le personnage de Voisine, l'incontournable "mitoyenne" dont on ne saurait faire l'économie. Bien évidemment, sa parution dans la fiction ne peut se faire qu'à l'aune du vaudeville, de la truculence, de la naïveté.

  Où un simple chaton noir, adorable, sans importance - tout juste un chat - transforme le banal quotidien en aventure quasiment biblique. C'est Moïse en personne qui déboule avec toute sa mythologie, les Tables de la Loi et le Sinaï en prime.

  Où les échanges deviennent alertes, rebondissent entre les personnages comme des balles de ping-pong. La vie, en un mot, avec sa charge de rusticité, de vivacité, d'imprévu. "Les Copains", c'est le domaine des simples, des destinés au jour le jour avec, cependant, quelques envolées, quelques échappées vers la transcendance, les valeurs, la philosophie. C'est cela qui fait des "Copains" son essentielle singularité : la perle au milieu des avanies de la temporalité vulgaire.

 

  Elle est comme ça, Henriette, c'est pas une mauvaise jument mais quand elle a quelque chose sur le cœur, elle y va pas par quatre chemins. Alors, d'après vous, qu'est-ce qu'il a fait le Jules Labesse, pendant la journée qui a suivi le sauvetage du "petit noir", eh bien, Jules il a téléphoné à la Mairie, à la Spa, au Refuge, à "L'Arche de Noé", à la "Fraternité Canine et Féline Réunies", au "Véto", à "50 Millions d'Amis", à Brigitte Bardot en chair et en os, il a fait le tour de la Ville, du Canton, de l'Arrondissement et c'est tout juste si les Gentilles Hôtesses elles lui raccrochaient pas au nez et elles disaient, agacées comme si elles avaient pas gagné au Loto, "des chats ON EN A PLEIN, on en veut plus, on peut même vous en donner des dizaines et vous ferez des tapis avec si vous savez pas à quoi vous occuper" et Jules il leur répondait, avec courtoisie mais fermeté, "c'est quand même désolant, tous les idiots qui abandonnent les animaux! " et on lui répondait, "on a d'autres chats à fouetter" et le Jules il allait au rapport, comme on va à la Semaine, voir l'Adjudant-Chef de Compagnie et l'Henriette, en bonne "P-fat", elle en rajoutait une couche, elle disait, "t'as qu'à le refiler à Voisine, ton chat, d'ailleurs on sait même pas si c'est un chat ou une chatte et après t'imagines la chiée de petits chatons et Henriette qui éponge les fuites des petits chatons adorables"; alors, je dois dire, Henriette elle m'avait refilé une idée derrière la tête, laquelle valait son pesant d'or, l'idée, pas la tête !

   Je choppe le greffier après une bonne heure de cache-cache entre les cartons et les bouteilles du garage, je sors dans la rue, je file chez Voisine, je carillonne à la porte comme s'il y avait le feu, Voisine elle sort avec des bigoudis sur la tête et elle me dit, "c'est pourquoi vous faites tout ce raffut ?", je lui dis "c'est pour le chat noir qui était dans la haie et même il a bien failli y passer et avec l'Henriette ça nous a couru dans la tête toute la nuit cette histoire de l'orphelin qui cherchait après une Grande Âme, et alors on a pensé à vous parce que"...et je lui refile le présent dans les mains qu'elle a toutes fripées avec la Saint-Marc et Voisine, elle me regarde comme un merlan frit et elle me dit, "mais un chat j'en veux pas moi et, d'ailleurs pourquoi c'est pas vous qui le gardez"...et moi, je lui dis, "si, vous en voulez, en plus vous avez pas le choix, maintenant le petit déshérité, il vous a adoptée et déjà il vous aime avec plein de ronronnements que ça fait plaisir à entendre et VOUS AUREZ PAS le cœur de le remettre à la rue par le temps qui court avec le vent et la pluie et bientôt les gelées qui vont pas tarder et puis, j'ai du lait sur le feu à cause du tapioca et même Henriette elle est pas là, elle est allée à la Poste", et je vois Voisine, qui, d'un coup se radoucit et esquisse un vague sourire et elle se met à dire, avec des trémolos dans la voix, "tiens, c'est une bonne idée, je vais le garder le petit chat, c'est même un signe du Destin et d'ailleurs il paraît que ça porte malheur quand on trouve un chat noir sous la pluie et qu'on le garde pas et puis ça me fera une compagnie avec ma Mère qui ronfle toute la journée et c'est pas tous les jours la fête, on peut pas dire et les petits chats je les adore, surtout les noirs, les petits Noiraud avec une truffe toute rose, alors je sais pas comment vous remercier", - "en fermant ta gueule", je pense-, et, pendant que Voisine dégoise son chapelet de banalités, grain à grain, je rentre dare-dare à la baraque, je monte à l'étage où y a, comme qui dirait le 7° ciel qui m'attend, je rentre dans la cuisine et je lui dis à Henriette, "Ça y est pour MOÏSE, le tour est joué, ni vu ni connu je t'embrouille, c'est Voisine qui le prend en pension". Alors, Henriette elle me dit, "d'abord de qui tu parles ?" "De Voisine", je lui réponds. "Mais non", elle fait Henriette, "de QUIt'as causé, avant Voisine?".  "Eh ben, de MOÏSE, pardi, de qui veux-tu que je cause ?" . "Oui, et, à part le type de la Bible, qui c'est qui ton MOÏSE ?" . "Ben, le CHAT", je lui fais. "Et pourquoi, MOÏSE, s'il te plaît ?". "Ben, ça coule de source, si on peut dire, c'est clair comme de l'eau de roche, vu que le petit greffier, si tu vois ce que je commence à te dire, on l'a bien sauvé des eaux, hier soir, et si on l'a sauvé des eaux"..."Oui, te fatigue pas" elle me ditHenriette, "j'ai pigé et ça me fait plaisir !". "Ça te fait plaisir d'avoir pigé ? Faut dire, pour une fois, ça te change". "Non, Jules, ça me fait plaisir qu'il soit casé le chat, et fais-moi un autre plaisir tant que tu y es, va chercher un Petit Tordu à la boulangerie sinon, à midi, tu vas râler à cause du bout de croûton que tu pourras pas tremper dans ton civet de lièvre". Et, tout en clopinant sur le chemin de la Boulangère, je me récite, comme un refrain : "Petit tordu...Petit tordu...Petit...", oh, y en a peut être pour pas longtemps, je me dis, pour le "Petit Tordu" alors faut en profiter tant que le Jules il est à peu près droit !

  Voilà, c'était pour l'anecdote et maintenant il faut voir ce qu'on peut en faire de l'anecdote en question. Eh bien, c'était juste pour illustrer le problème des noms de baptême qu'on donne aux animaux.

  Peut être un mois plus tard je croise Voisine dans la rue, elle me dit, "il est mignon mon petit "Noiraud" et puis il vous gêne pas, il vient pas trop souvent dans votre jardin ?" . "Oh non, je lui fais, pour le jardin, ça on peut dire il est correct, il va pas y faire ses besoins, il préfère le paillasson, même qu'Henriette elle est ravie les jours où ça arrive le paillasson trempé comme une éponge". Sur ce je plante Voisine dans la rue et je reviens dans mon salon.                                                                                              

 

 

 

 

 

 

 

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