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10 août 2013 6 10 /08 /août /2013 08:22

 

L'éclosion littéraire.

 

(Sur une image

et un texte

de

Pierre-Henry Sander.)

  

 

12 

Source : non identifiée. 

 

 

  "Douceur d'une matinée d'été.. aube métaphysique où s'annonce, dans sa simplicité, l'éveil de toutes choses.. et c'est à cet instant que je l’aperçois, au milieu des parfums et des mousses, sous la tonnelle de roses mystiques.. tellement voluptueuse.. magnifique.. et sa présence, silencieuse et blanche me ravit.. me ramène, semblable à Ève, au cœur du plus évident des êtres dont je suis à jamais ébloui.."

                                                                                                   Pierre-Henry Sander. 

  

 

  La nuit est une île. Tout autour les battements longs de l'eau, le vent réfugié dans l'obsidienne des grottes marines, le silence dilaté comme une écume. Il y a tellement de beauté, partout dissimulée. Sur les  collines, les branches tortueuses des oliviers dessinent leurs folles arabesques. Ecriture noueuse plantée dans la chair du monde. L'effraction n'est pas, simplement retenue au sein de ce qui pourrait se dire, mais que l'ombre retient. Car la nuit est un secret, un mystère, un poème s'ouvrant à même son occlusion. La conque des mots gire infiniment parmi les étoiles et l'onde sourde de la Lune veille longuement.

  Tout en bas, près des demeures des Hommes, dans les replis de ciment gris, les respirations sont à la peine. Ce sont les volutes des phrases qui font leurs cercles étroits et ceignent les fronts prolixes. Mais du dedans, avec retenue, peut-être avec crainte. De ceci,  aucune conscience n'est alertée, car le rêve souverain veille sur leur repos. L'île féconde les pensées et les retient nuitamment afin qu'elles puissent prendre leur essor et essaimer en grappes lumineuses, tout au fond des corps absents d'eux-mêmes. C'est ainsi que s'étoile en rhizome le langage dont, encore, ne se peuvent percevoir que quelques vibrations. Quelques égarements. Les mains parfois, du creux du silence, lancent leurs ramures, griffent l'encre lourde, essaient de saisir quelques bribes, quelques signes mais l'heure ondoyante les laisse au bord du marécage parmi les brumes denses des tourbières. Les mots, embusqués dans le plein de la lande, font leur bruissement de bruyère, leur douce persistance : éphémères en attente du jour.

  Sur les grèves de galets, parmi les coulures d'argent des méduses; dans le lacis des ruelles étroites; sur les falaises phosphorescentes des maisons, partout la parole se dispose au déploiement, à la polyphonie longuement contenue. C'est comme un arc de lumière qu'on aurait contraint dans les bulles de la roche, gonflant de l'intérieur, poussant les bords ultimes de la gemme et cela ferait un bruit d'incandescence, une effusion de lave, un souffle venu des profondeurs, du socle même de la terre. Lente et longue parturition, en attente de la délivrance. Partout, contre le dôme infiniment tendu du ciel, sur la plaque dure de l'eau, dans les remous de la glaise s'animent les sources polychromes, ricochent les eaux lustrales en infinis filaments. Le feu est là qui, bientôt, fera son éclatante auréole jusqu'à la courbure pleine du zénith. Mais les mots, jamais, ne sauraient surgir dans pareil tumulte. Il leur faut plus de sérénité, de calme, et alors ils peuvent lentement déplier leurs corolles, fleurs de lotus étalant sur l'onde leurs longs calices blancs.

  C'est l'aube en sa douceur native qui donne au langage sa consistance de soie, pareille au subtil bouton de rose en attente de l'ouverture. Le sens est là, entièrement contenu dans cette germination, faisant ses embouclements alors que le jour est seulement une promesse, non une réalité tangible dont on serait assurés. C'est à la jonction de la nuit et de la première clarté que le Poème se révèle à nos yeux étonnés avec l'évidence d'une vérité. Car, encore, il n'y a pas la brûlure de l'étoile blanche, ses scories déversées à l'apogée qui aveuglent les hommes. Alors, dans leur neuve cécité, ils ne savent plus où guider leurs pas. C'est si terrible l'avalanche de phosphènes, si dangereux pour la conscience et la peau se met soudain à brûler comme un palimpseste usé et les signes s'effacent et tout se referme dans une étrange mutité. Les hommes, hagards, cherchent en vain et les bibliothèques, dans le ciel de soufre, ne dressent plus que leur architecture de métal tordu et les livres ne sont plus que cendres d'autodafés vengeurs. Comme si tout s'éteignait et revenait à la ténèbre primitive.

  Oui, sans doute avons-nous été saisis d'effroi et notre perdition était celle du langage lui-même. Mais nous le savons, cette sublime essence de l'homme qui en fait la grandeur et le distingue de tout ce qui rampe et se corrompt, cette arche brillante ne pouvait s'effacer à jamais. Cette belle Jeune Femme dont, encore, nous n'avons dit mot, dont le regard entièrement tourné vers le livre ouvert sur ses genoux, semble en profonde méditation, n'est-elle pas, tout simplement la Muse de la Poésie ?  Erato; Calliope; Terpsichore, mais peu importent les attributs. La Muse que nous allouons à l'être de culture que nous sommes, dès l'instant où nous nous recueillons sur un dire essentiel, voilà la façon adéquate de l'habiter. Nous ne saurions avoir de meilleure assise pour exister pleinement que de l'amener, elle et le langage dont elle est la dispensatrice, à cette merveilleuse éclosion littéraire dont nous nous abreuvons comme nous le ferions à la Khôra elle-même, ce mystérieux réceptacle, cette étonnante  nourrice platonicienne, genre de Mère recevant les empreintes de l'Intelligible afin qu'elles puissent avoir "lieu" dans l'espace sensible.  

  La littérature est un "lieu" de cet ordre car nous ne saurions mieux la définir qu'à nous immerger en son sein, afin qu'en en recevant l'empreinte, nous en fissions l'offrande à ce qui, toujours, en nous, questionne et que jamais nous ne comblerons par une définition ou un quelconque impératif. Car la littérature est cette "présence silencieuse et blanche" grâce à laquelle notre propre empreinte sur le monde devient visible.

 

 

 

 

 

 

 

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10 août 2013 6 10 /08 /août /2013 08:12

 

La Place du Marché (3).

 

 

  Alors, Jules il met sa casquette de l'Office de Tourisme et il vous fait visiter les "Lieux Saints". C'est un peu comme si on était à la Mecque ou à Jérusalem : il faut un peu de recueillement. D'abord, bien sûr, il y a le banc sur lequel on est présentement assis et l'autre banc en vis à vis. Puis il y a la cabine téléphonique, toute neuve, ronde, "en altuglass", il dit le Maire pour faire plus chic, même on voit bien les gens qui téléphonent et tous les gestes qu'ils font et leurs lèvres qui remuent et même parfois on s'amuse à deviner la conversation et, des fois, je suis sûr qu'on trouve parce que, avec les copains, on pense tous la même chose par rapport à la supposition de ce qui est dit par l'Anonyme. Puis la Boîte aux lettres, jaune, sur un socle de pierres, et dans la journée il y a beaucoup de gens qui viennent y mettre des lettres et, on a remarqué, c'est souvent les mêmes qui viennent, c'est les types qu'ont pas encore Internet, on en a déduit logiquement avec le "Club".

   Puis la petite Boutique peinte en bleu myosotis, avec sur le côté des cataractes de tissu de soie avec des gros nœuds rouges et, derrière la vitrine, plein de flacons de couleur qui doivent sentir bon, tellement ils sont beaux : c'est la Boutique à Nelly, l'esthéticienne, que Pittacci appelle souvent "l'Esthétichienne", à la façon des Auvergnats, parce qu'il dit que Nelly a eu, a et aura beaucoup d'amants et alors ça le fait rigoler, Pittacci, mais ça le fait rigoler jaune parce que la Nelly c'est un drôle de canon et qu'il peut toujours se l'arrondir pour l'approcher d'un peu plus près. La Boutique à Nelly c'est "La Niche de Vénus". Le côté "niche", c'est pour nos amis à quatre pattes, parce que Nelly elle fait aussi dans le toilettage pour chiens et chats, et le côté "Vénus", c'est pour les élégantes d'Ouche qui, de cette façon, peuvent faire d'une pierre, deux coups.

  A côté, il y a l'Echoppe du Bijoutier. Elle ressemble, du reste à un écrin à bijoux, avec, à la devanture, plein d'horloges modernes qui tictaquent  en imitant les anciennes avec leurs balanciers en laiton et des rangées de montres qui brillent au soleil comme de gros yeux qui lorgnent ce qui se passe sur le parking d'en face. Encore à côté, il y a le Comptoir d'Ouche, c'est là où les Ouchiennes vont remplir leurs caddies à roulettes, ça fait dans le genre Epicerie d'autrefois sauf que les rayonnages sont en métal et pas en bois vermoulu et que l'Epicier, qui s'appelle Montillon, à la place du crayon sur l'oreille et du tablier bleu, il est derrière sa calculette en euros, avec des jeans et un sweat Lacoste. Pour le reste c'est pareil, y a encore du "Y a bon Banania" avec le bon Nègre qui rigole sur la boîte, des pâtes "Lustucru" avec plein de bons œufs de la ferme; des rouleaux de réglisse avec une bille d'anis au milieu; des surprises en forme de cornet avec, dedans, des mirlitons, des confettis, des barres de nougat et des petites voitures qu'on monte soi-même, et y a juste les "Pamper's" en plus pour les Mamis et leurs petits enfants, même y paraît que c'est mieux que les langes d'autrefois qu'il fallait frotter au lavoir du coin. A part ça, c'est toujours une épicerie, sauf qu'aujourd'hui on dit "Supérette", y paraît que c'est mieux, mais moi je dis que c'est contradictoire comme appellation, parce que "super", ça fait dans le superlatif, le truc qui t'en donne plus que pour ton argent, alors que le "ette", ça fait dans le diminutif et ça te retire d'une main ce qu'on t'a donné de l'autre.

  Mais il paraît que le commerce c'est fait pour ça, alors nous, le "Club des 7", on perd pas notre temps à broder sur les appellations, ce qui nous intéresse c'est de voir sortir les clientes et on fait des paris sur ce qu'elles achètent, à la façon des bookmakers à Londres qui parient sur presque tout ce qui existe, aussi bien les courses de chevaux que la couleur de la prochaine capeline de la Reine ou le résultat des élections en Papouasie Nouvelle-Guinée. Puis, un peu plus haut, en remontant la rue, y a les clignotants en forme de croix verte qui clignotent juste au-dessus de la Pharmacie du Centre et, d'ailleurs, ça clignote tellement que même un aveugle il peut pas se tromper et les portes s'ouvrent automatiquement quand une mouche passe juste devant. Sarias dit : "C'est un piège à cons ces officines, ce qui les intéresse c'est juste ton pognon, et les types qui vendent les médicaments, c'est des épiciers, comme au Comptoir d'Ouche à côté, ils sont même plus capables de te faire une préparation comme autrefois, parce que, autrefois, les vrais préparateurs, ils pouvaient te fabriquer des suppositoires, des sirops pour la toux, des baumes, des lotions, des infusions, des décoctions et maintenant ils ont remplacé tout le bastringue par des génériques et chaque sourire qu'ils te font ça veut juste dire merci pour tes 150 euros, merci pour tous ces petits biftons qu'on a juste à traverser la rue pour les porter chez le Père Arcillac".

  Arcillac, c'est le patron du Crédit d'Ouche qu'a plein de Secondaires à la campagne et des 4/4 pour monter les chemins qui y conduisent et le Père Arcillac il est bien connu pour ses bonnes actions, ses "actions de grâce" comme dirait Calestrel, sauf que ses actions à lui, c'est celles du CAC 40, même c'est dur à gérer y paraît et puis ça rapporte pas autant qu'on le dit et c'est pour ça qu'Arcillac, en fin d'année, il te baisse toujours le montant de tes intérêts et y a des mauvaises langues qui disent que c'est dans le sien d'intérêt, enfin c'est pas facile de s'y retrouver dans toutes ces embrouilles, alors nous, les "Modestes", on préfère prendre les intérêts comme ils sont et pas discuter avec Arcillac, en plus on est pas trop du même bord, question politique et droits du peuple à disposer de lui-même.

  Ce qui nous intéresse, au Crédit d'Ouche, c'est surtout le Distributeur Automatique de Billets qu'est en vis à vis du parking et nous, on est juste au bout, et on peut voir les gens qui vont retirer leur magot. Alors on fait comme avec le Comptoir, on essaie de deviner ce qu'ils retirent comme argent les Ouchiens, comment ils le retirent, ce qu'ils en font de leurs petits billets verts, bleus et jaunes avec plein d'étoiles dessus et alors on s'amuse à plein de déductions, à savoir ce que ça veut dire du point de vue du comportement, et même plus, parfois, de la "conduite humaine", comme on dit chez les "Futés" et on a même mis au point une sorte d'échelle de valeurs et c'est Calestrel, évidemment, qu'a eu l'idée de celle des "Sept Péchés Capitaux" et faut dire que ça nous convient bien à nous autres les membres du "Club" et, avec un brin d'entraînement et quelques vérifications "a posteriori", on peut faire des recoupements, vérifier des hypothèses et faut dire qu'on a un peu le pif parce que c'est plutôt rare qu'on se trompe, mais il faut dire qu'on fait un vrai travail de synthèse sur chaque cas particulier et qu'on apporte toujours suffisamment de preuves pour pas tomber dans le parti pris et la subjectivité qui va avec. Pour le moment on a des conclusions provisoires et on va vous les communiquer en exclusivité sur un échantillon représentatif d'Ouchiens et d'Ouchiennes qui, à notre avis, constituent un genre de groupe de référence à valeur universelle, parce que ce qui se passe à Ouche, devant le Guichet à billets d'Arcillac, ça se passe aussi devant tous les guichets de France et de Navarre et comme un Ouchien vaut bien un autre Ouchien qui vaut bien un autre Navarrais qui vaut bien un autre Français, alors y a pas de raison...

  Mais venez donc vous blottir au milieu du cocon fraternel du "Club des 7", on vous fera de la place, juste celle qui convient à l'amitié, oui, on sait, elle est un peu invisible la place mais elle existe, c'est sûr, asseyez-vous comme nous sur le haut du siège, en appui sur vos fessiers, posez vos pieds bien à plat sur l'assise verte en métal laqué et, maintenant, traversez le parking de votre regard et laissez-le se poser sur la petite marquise peinte en vert - c'est pour les jours de pluie -, qui se déplie au-dessus du Distributeur à billets, ouvrez vos paupières juste ce qu'il faut, une légère fente comme font les crocodiles, et surveillez les Ouchiens et les Ouchiennes comme s'ils étaient vos proies favorites et ne perdez surtout pas une miette de leurs faits et gestes et si, au début, vous arrivez pas trop à les classer, les Ouchiens dans notre grille de lecture, on vous donnera un petit coup de main, on chuchotera à votre oreille pour vous mettre sur les rails et vous verrez comme on est dans une manière de vérité au "Club des 7" et ça vous paraîtra bien naturel que nos concitoyens on les mette dans la case "péchés", et on vous voit venir, vous allez dire : "Il faudrait une case supplémentaire, une case sans péché, une case vierge.", mais dites-nous, amenez-le donc l'oiseau rare qui a jamais péché, par action, omission et même, souvent, volontairement, et s'il existe cet "oiseau de Paradis", on lui en fabriquera une case immaculée, blanche, avec tout plein de volètements d'ailes angéliques, avec du duvet d'altérité, avec de l'écume de compassion, des frôlements de sympathie, des glacis de dévouement, des nuages de disponibilités, des fluides de désintéressement, des palmes de générosité, des rémiges de noblesse, des filets d'indulgence, des mailles de bonté, sûr, on vous la fera la cage supplémentaire toute remplie d'ouate et de bons sentiments et on mettra même au-dessus, en exergue, une petite étiquette avec, marqué en lettres bien visibles : "Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil" et même ça fera plaisir à Rousseau tout au travers des siècles..."

 

 

 

 

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9 août 2013 5 09 /08 /août /2013 21:31

      Le langage à l'œuvre dans le texte.

 

Ce bref article est destiné

à faire le point sur un de

mes textes et sur les commentaires

qui lui sont attachés sur facebook.

Il s'agit de "SA.LE .'ATTENTE".

 

 

   Catherine Ysmal ainsi que René Thibaud - on suit plus facilement ses "laudateurs"  que ses détracteurs ! -,  me semblent avoir bien compris de quoi il retourne avec ce texte atypique. Sans doute le sens n'en est-il pas immédiatement perceptible. De toute manière, étant destiné essentiellement à faire émerger une "chose" aussi difficile à percevoir que l'aporie dont l'existence est tissée, il fallait qu'il produise du non-sens. On n'écrit pas sur le VIDE ou le RIEN comme on peut le faire à partir d'un thème à la mode, dont, du reste, il n'y a rien à dire, mais, je pense, pour de tout autres raisons.

  Petite information : je ne participe, ni n'anime d'Atelier d'écriture. Cependant ce texte peut très bien se ranger sous cette rubrique car il expérimente et questionne l'écrit. Une telle tentative ne pourra jamais être aussi bien "comprise" qu'à être envisagée du-dedans du langage. C'est le langage en tant que tel qui est le premier, non le Principe de Raison qui voudrait, en fonction de règles déductivo-logiques s'emparer du sujet comme le Savant le fait, posant l'objet à observer devant soi en lui appliquant un regard "extérieur".

  Devenir, soi-même, "mot" est la condition de possibilité d'y entrevoir quelque chose, non de "pertinent", mais "d'ontologique". Car il y est essentiellement question d'ETRE et de NEANT. Ces entités dont nous sommes construits mais que nous poussons devant nous, comme le bousier le ferait de sa boule d'excrément, sans bien en connaître la teneur. Parfois, souvent même, nous dissimulons-nous ce qu'il y aurait à connaître mais que nous occultons, car tout ne saurait être de l'ordre des évidences, lesquelles sont soumises à un sombre destin.

  Si tout ceci est ILLISIBLE et je ne juge ni les laudateurs, ni les détracteurs, je peux aisément le comprendre, d'autant plus que le but poursuivi n'était autre. Expliquer l'incommunicable par l'incommunicable. La forme d'écriture essayant d'en faire surgir le fond. Bien sûr, ce style "subversif", taillant dans le vif du langage, triturant les mots pour leur faire rendre leur dernière moelle, leur jus intime est difficile, sans doute, à côtoyer. Bien évidemment, pour ma part, en tant qu'Ecriveur-Impénitent, je le vis de l'intérieur et sais, par anticipation, les thèses que je pose de manière implicite, mince travail "herméneutique" dont le Lecteur, la Lectrice, ne sont pas informés. Pour Ceux, Celles qui s'intéresseraient à l'entreprise, qu'ils sachent simplement que cette "fiction métaphysique" repose sur deux a priori, au moins.

  D'abord, le premier jeu à comprendre est celui du jeu de mots, lequel par soustraction de graphies, partant du mot SALLE D'ATTENTE se laisse lire comme SALE ATTENTE (vous aurez tous compris la reptation de l'inéluctable finitude sous la l'homophonie).

  Ensuite, l'attente des personnages fictifs, ombres métaphysiques s'il en est, procèdent à leur propre biffure, ôtant successivement tout ce qui pourrait faire "corps", donc "existence" à l'intérieur des vêtures, lesquelles ne sont que les apparences, les illusions dont l'existence aime à se draper.

  L'apparition du LIVRE, quant à elle,  est celle-là même du LANGAGE en tant qu'essence de l'homme, laquelle étant également promise à la disparition procède du NEANT dont nous sommes issus et auquel nous retournons par simple destination humaine.

Préalablement à la publication de ce texte, j'avais volontairement "omis" d'en donner de possibles clés de lecture afin que la finalité parvienne à faire sens et à s'éclairer de "l'intérieur", à savoir du-dedans de la conscience du Lecteur, de la Lectrice, afin qu'une nécessaire tension ouvre  le langage à ce à quoi il est essentiellement destiné, à savoir à mettre en relation avec le monde.

  Mes textes, quels qu'ils soient, reposent toujours sur un fond de vérité, mais le font "radicalement" ou "idéalement" (dans une perspective globalement néoplatonicienne), mais rien de ceci, je l'avoue, n'est facilement perceptible. Il y a toujours, de la part du Lisant un effort à produire afin de s'introduire dans la bogue et d'en découvrir la chair. Sans doute cela donne-t-il, parfois, l'impression d'hiéroglyphes ou bien de signes "hermétiques".

  Le langage est notre bien commun. Nous le partageons et, de ce fait, adoptons des conventions communes aisément déchiffrables. Parfois convient-il de s'en abstraire afin qu'un dire dépouillé de tous ses pré-requis compréhensifs parvienne à créer, à nouveau, du sens. Mes remerciement à TOUS lesLecteurs, Lectrices, aussi bien les convaincus que ceux, celles envahis d'un doute. C'est bien le doute qui est créateur d'existence car poser la question est le thème fondamental de l'aventure humaine.

  Pour ceux, celles qui seraient tentés par l'aventure d'une énonciation serrant au plus près ce qui, par  nature, toujours se dérobe, d'autres textes suivront. Pour l'instant, dans la même veine, que ceux, celles qui le veulent veuillent bien se reporter à "LE CORPS LE SAIT", lequel, à sa façon, méditant sur l'existence d'un laissé-pour-compte de l'exister, procède, langagièrement parlant, à sa propre disparition : une manière d'ESTHETIQUE DE L'EFFACEMENT.

 

Petite note ajoutée mais pour autant non superfétatoire. Mon article récent sur l'excellent livre deCatherine Ysmal , "Irène, Nestor et la Vérité", article dont le titre est "DU DEDANS DU LANGAGE, LA LITTERATURE", fait la thèse suivante : le propre du livre c'est bien de partir du langage lui-même, en direction de la fiction et non l'inverse. C'est le langage qui parle en premier et prête vie aux personnages à qui il est confié. C'est le langage qui est premier et ceci est parfois tellement vrai qu'il rend obsolète le cadre du roman lui-même, les lieux, la temporalité, les protagonistes. C'est le langage qui signifie et s'attribue, en tant que possibles et évanescents prédicats, la galaxie romanesque. Ainsi les excellents auteurs du Nouveau Roman - on n' a guère fait mieux depuis -, Robbe-Grillet, Nathalie Sarraute, Claude Simon - pour ne citer qu'eux, dont les livres, avant d'être des situations romanesques sont des constructions langagières rigoureuses. C'est cela que je nomme "l'en-dedans de la littérature", geste par lequel naît la véritable écriture, sans concession, sans dérobade, ne disposant que des mots, rien que des mots afin d'apporter au plein jour la dimension d'une compréhension authentique sans laquelle la création ne serait que pur verbiage. Catherine Ysmal l'a bien compris et c'est certainement la raison pour laquelle certains Lecteurs ont un peu de mal à l'accompagner dans son entreprise littéraire.

 

  La littérature est une exigence ou bien elle n'est pas !

   

 

 

 

Sans doute texte déroutant pour Celui, Celle qui se destinera à essayer d'en devenir Lecteur, Lectrice. Lecture de l'étonnement même en sa confondante stupeur. Ecriture métaphysique de la Métaphysique. Ou comment dire la possible figuration de l'être, en même temps que la persistance du néant à le dissoudre, cet être qui s'essaie à exister alors que le jeu est perdu d'avance, que les dents muriatiques du néant rongent constamment depuis leur propre invisibilité ? Comment dire le visible confronté à l'invisible, sinon par une esthétique de la disparition, par un langage semblant avoir perdu la raison alors même qu'il signifie bien au-delà du bavardage du quotidien. Seulement cette manière qui essaie, laborieusement, dans la densité, dans l'intervalle resserré des mots, de dire l'impensable, l'innommable, le toujours fugitif est, par nature, une écriture exigeante demandant qu'on l'investisse de l'intérieur et que l'on cesse de la considérer comme un objet que l'on scruterait de l'extérieur. Car, pour saisir correctement le langage en tant que langage, il faut consentir, soi-même, à devenir mot, lettre, ponctuation. Cette mystérieuse SAL.E   . ATTENTE - (qu'on veuille bien être attentifs à ceci qui reste alors que certaines lettres ont été prélevées, qui, déjà, introduisent dans une esthétique d'une temporalité moissonnant l'être, au moins partiellement, en attendant que se présente l'épilogue en forme de retrait définitif !) -, salle d'attente donc qui trouve à s'exprimer dans l'abrupt et l'inconnaissable des toiles de de Chirico. Figuration de l'être sous les espèces de mannequins d'osier aux têtes oblongues et vides, à la rigidité de mécanique mortelle, alors que leur fond apparitionnel en forme de lumière d'aquarium ne semble annoncer que le vide sur lequel ces Etranges se figent comme pour nous dire la vacuité de toute chose.

  La "vie-sal.e  .attente" est bien, en effet cet étrange ballet immobile entre quatre murs, ceux-ci jouant à titre de quadrature indépassable, de mesure destinale étroite, juste une meurtrière où ricocher l'espace de quelques pirouettes, puis se hisser révérencieusement vers cela qui nous appelle que, cependant, nous ne connaissons pas. Et les livres sur les tables ne sont que l'hypostase, sous forme de volume, de brique compacte, du Langage, essence de l'homme dont la subite et consternante disparition signerait la perte de l'homme, autrement dit, la perte de l'être !

 

 

I-Grande-3959-plaque-de-porte-braille-et-texte-relief-salle 

 

 

00

Giorgio de Chirico.

Chant d'amour.

Mystère et mélancolie d'une rue.

 

 

  DE QUELQUES LETTRES DEROBEES AU TITRE

EN GUISE DE SURGISSEMENT DE L’INCONCEVABLE

OU DE L’IMPOSSIBILITE A NOMMER LA FUITE :

NEANT

  

 

   Le sol est gris. Uniformément gris. Sa lisséité pourrait être troublée de clarté. Ne l’est pas. Est seulement dans l’atténuation. Sa nature  de sol est d’être atténuée. Jusqu’à l’invisible. Ou presque. Dans l’effleurement de sa limite.

  Posées sur le sol gris. Gris dans l’atténuation, autant qu’il est possible. Sur le sol gris, des chaussures. Noires. Non totalement noires. Dans la limite du noir absolu. Noir élimé par l’usure. Usure avancée. Sans retour possible vers l’intégrité du noir de l’origine. Usées. Sans dépasser le connu de la forme. Il est dans leur nature d’être usées. Dans leur forme.

  Chaussettes. Dans la transition. Gris-noir. Uniformément trouées. Au talon seulement. A la pointe, seulement. L’usure est contenue dans les chaussures, dans l’invisibilité des trous dérobés. Toujours au regard dérobés. Les trous. Comme absents. De l’existence réelle.

  Des pieds, à l’intérieur, sont devinés. Supposés, seulement dans l’offrande de leur non visibilité.

  Pantalons . Gris anthracite. Dans la descente du noir vers le gris. Etroits. Dans le genre de jeans. Elimés. A la courbure des genoux, surtout. Sur la mésa des cuisses. Elimés, les jeans. D’une usure de plateau usé par le vent. Elimés dans le gris plus clair. Dans la trame. Il est de la nature  des jeans d’être usés. Dans la toile. Dans la trame. Dans la croisée des fils.

On suppose des jambes. Invisibles dans le serrement gris. Usé.

  Pull. Dans l’atténuation du gris. Moins que le sol. Moins que les chaussures. Moins que les jeans. Gris dans la vibration. Approche de la cendre. De la poussière. Amorce de clarté. Sans clarté visible toutefois. Sans clarté qui se dirait. Dans l’évidence. Non-dit du gris qui veut se dire dans l’absence. Des plis à la surface. Où se creuse la noirceur. Où se rassemble le noir. A la pliure. Seulement à la pliure. Dans le profond des plis. Plus clair, le gris. Sur les rebords de l’échancrure. La clarté n’est pas présente. Réellement. N’est visible que dans sa confrontation au gris foncé. Au profond des plis. Froissement du pull. Aux aisselles. Aisselles grises du pull. Gris usé. Dans la trame plus claire. Plis des manches, des aisselles. Il est dans la nature du pull d’être dans le désordre des plis. Dans l’enveloppe grise, un corps  est supposé. Qu’on ne voit pas. Qui se décrit dans son extérieur, seulement. Dans le renflement des plis. Le renflement comme supposition.

  Les manches. Longues. Cascades de plis, aussi. Dans le jeu de la lumière grise.

Prolongement des manches : gants . Noirs. De cuir. Comme les chaussures. Dans l’usure de la peau. Souple. Comme un abri. Un refuge. D’une clarté plus claire. Sur le dessus. D’une clarté plus sombre. En dessous. Il est de la nature  des gants d’envelopper. De serrer dans le creux du resserrement. De rassembler des formes jointives. Tout en les séparant. Une séparation dans la proximité.

On suppose, au-dedans, des gants. Des mains. Evoquées, seulement. Imagées, seulement. Non réelles dans la saisie des objets. Dans l’effectivité du serrement des doigts. Des manipulations. Supposées, seulement. Non démontrables. Saisissables seulement dans l’intervalle de leur séparation. Dans l’occultation.

  Le col roulé. Gris anthracite. Cannelures des plis. En diagonale. Clarté supposée sur le revers des pliures.

  Cou supposé dans le tube du col. Supposé dans le renflement des flancs. Du col. Du haut du col. Qui signe une limite. Arrêt de la vêture. Du gris déposé sur le cuir, les mailles, la toile.

  Au-delà du pull. Une tête supposée. Non évoquée, toutefois. Dans l’absence d’un couvre-chef. Tête non visible. Dans l’absence réelle. Dans la non-présence. Absence d’usure du cuir, de toile élimée, de plis. Pour témoigner. Absence de matière où imprimer une trame. Figure de l’absence. De la trame. Du visage. Non-dit absolu du visage. Qui demeure dans la dissolution des formes.

  Au-delà des formes dissolues, le plafond. Dans l'atténuation du gris. Dans le dégradé du gris, depuis le sol jusqu'au col. Du pull. Jusqu'à la limite des plis. Couleur approchée. De la lave. Approchée, seulement. Pas réellement réelle. Témoignant seulement des autres couleurs. Jouant avec elles. Dans un jeu muet, cependant. Immobile. Dans la mutité du non-dire. Pas totale. Dans l’amorce, seulement. Dans l’essai de profération. Dans l’ébauche articulatoire de la forme. Il est de la nature  du plafond d’être seulement ébauché. De relier les formes entre elles. A défaut de l’être soi-même. Une forme.

  A la jonction du plafond et du sol. Plaques plus claires. Comme du gris délavé. Du gris hésitant. Dans la tentation de la blancheur. La tentation, seulement. Le désir approché. Seulement. Non le désir lui-même. Qui serait un aboutissement. Hésitation vers le blanc. En direction de... Non installée dans... Doute gris-blanc. Inscrit sur quatre plaques. Entre le gris soutenu du sol. Et le gris atténué du plafond.. Les quatre plaques peuvent être nommées parois . Ou bien murs . Dans l’approximation du dire seulement. Dans l’essai d’effraction vers la parole. Qui est celée. Dans les parois verticales. Comme abruptes de ne pouvoir se dire. Irrésolues. Muettes, surtout, dans la matité de la couleur. Sourde, la couleur. Comme retirée d’elle-même. Dans un secret à lui-même non dicible.

  Il est de la nature des murs de ne rien proférer. Jonction, seulement. Etais du réel. Murs porteurs du réel. Médiation des murs. Sans autre fin que la médiation. Que la relation des choses entre elles. Semblance des murs dans la contiguïté. Des quatre panneaux. Semblance approchée, seulement. Essai de similitude. Où se dissimulent les différences portées par les murs. Minimes. Dans l’oubli d’elles mêmes, les différences. Reconnaissables, les murs, dans la seule nomination de repères à eux dévolus. Positions cardinales, les repères :Nord—Sud—Est—Ouest. Commodités où installer les repères. Seulement commodités. Notées : N—S—E—O .

  Mur E : Surface lisse. Dans le vague d’une supposée blancheur. A droite, une trace. Rectangulaire. Comme une porte. Ancienne. Dont on ne verrait que l’encadrement. Qui aurait été rebouchée. Scellée.

  Mur N : Dans le dégradé du gris et du blanc. Paroi continue. A droite. A l’angle presque du mur E et du mur N : une faille . Mince. Tout en longueur. Meurtrière. Etroite, dans l’incertaine donation d’elle-même. Incisée de gris plus profond. Comme des hachures. Gris soutenu. Comme une barrière au regard. A l’impénétration du dire. Enigme de la trace innommée.

  Mur O : Une seule plaque unie. Dans la monotonie de son unité.

  Mur S : Paroi continue. Aucune ouverture. Qui ferait diversion. Qui égarerait le regard. Le perdrait peut être. Dans l’égarement du continu. Dans la persistance.

  Murs N—S—E—O : unis dans l’unique dégradé de la couleur. Semblables. Sauf deux. Différence de la porte scellée. De la fente. Etroite. Etroite, voulant dire l’absence surgissant dans la présence. Le retrait du dire dans son cèlement. Qui ne veut pas dire abandon. Mais question. Seulement question. Sans qu’aucune offrande de la parole puisse parvenir à son effraction. A son décèlement. De la question.

  Au centre du sol, un cube gris. Presque confondu avec le sol. Seules les arêtes plus claires. Dans l’infime remuement de la ligne. Ebauche limitée à son propre contour. Jamais au-delà, le dire de l’objet. Sans pieds, l’objet. A même le sol. Soudé sur le gris du sol. S’en détachant à peine.  

  Il est dans la nature  du cube d’être prolongement. Seulement émergence vague. Du sol dans sa lisséité.

  Sur le cube très bas, à peine dégagés de sa surface : des parallélépipèdes . Gris dans leurs contours. Gris plus clair au milieu.

  D’un côté : superposition de quatre parallélépipèdes. Dans la netteté de leur superposition. Semblent ne faire qu’une seule forme. Sans limite entre les quatre. Sur la face faisant face au plafond : des inscriptions. Noires. Dans l’absolu du noir. Plus que les chaussures. Un noir qui se dit. Totalement. Absent de doute. L’inscription : des barres horizontales. Des barres verticales. Une seule barre arrondie. Ne contrarie pas l’ensemble, toutefois. Une barre en diagonale. Deux barres courtes. Jointives. Au dessus des barres de gauche. Jeu des barres entre elles. On suppose un mot. Exactitude de la supposition. Qui détache un mot de la surface uniforme. ETRE, le mot lu. Non supposé, maintenant. Bien réel. Au centre de son évidence. Evidence qui clôt tout commentaire. Tout essai d’explication. Toute explication ferait, du mot, retour à la forme. Seules barres visibles dans leur mutité de barres. Plus rien au-delà.

  D’un autre côté : un parallélépipède. Massif. De hauteur égale à l’ensemble des quatre parallélépipèdes. Strictement égale, la hauteur. Inscriptions, également. Sur la face orientée vers l’atténuation grise du plafond. Des barres. Verticales. Horizontales. Diagonales. Courte barre, aussi. On suppose, comme précédemment, un dialogue entre elles, des barres. Le mot supposé est exact dans la supposition. Comporte une lettre de plus. Que le mot précédent. NEANT, le mot lu. Sans ambiguïté aucune. Certitude du mot. Qui ne suppose aucune effraction. Dans la dimension d’une connaissance plus approfondie. Sinon, réduction à l’état de barres dans la tentative du connaître. Peut être même pure disparition. Des barres. Dans le non proféré.

  Pour faciliter la nomination. Seulement le nom, en tant qu’évoqué. Non la réalité comme réalité. La nomination du cube qui peut être dite : Table . Celle des quatre parallélépipèdes identiques : Livres. Celle du parallélépipède unique : Livre. Pour mémoire : nomination simplement. Non la certitude d’un objet réel. Qui pourrait s’introduire dans une quelconque quotidienneté. Noms seulement. Dans leurs contours de noms. Pas en tant que choses observables, manipulables. Noms nommés dans leur nomination. Rien de plus.

  Vacuité de la nomination, parfois. Vide du nom non proféré. Pas même le contour du nom. Qui délimiterait une forme. Annoncerait une présence. Nécessité, maintenant, d’un retour. En arrière. D’une remontée, ensuite, vers le présent de l’énonciation. En arrière : le sol natif. Dans son innocence d’uniformité grise. Elan d’un départ. Vers le dire. Le nommable. Le figurable. Pièces successives de la vêture. De la base de la chaussure au sommet du col. Pièces qui parlent. Qui dialoguent. Qui échangent. Entre elles. Seulement à partir de leur surface, de leur émergence. Sous le miroir de leur paraître : seulement du vide. Pas même la consistance d’un souffle. Du vide. Dans sa démesure. Hors de la vêture : un monde. A l’intérieur : stricte désolation. Du non-paraître. Vêture vide. Qui signifie l’absence. Et pas autre chose. Qui pourrait recevoir consigne, situation, coordonnées. Absence irraisonnée. Du non-devenir. De l’aporie comme telle. Pas au-delà. Ceux qui pourraient figurer dans la vêture. Ceux qui devraient y habiter. Logiquement. Leur lieu en tant que vide, les situera comme Les Absents. Les situera. C'est-à-dire leur donnera site. Provisoirement. Sous réserve du retrait du site. Dans la possibilité immédiate et permanente. Du retrait. Les Absents. Jamais une nomination. Qui ferait surgir la présence. Lieu imaginaire. Uniquement. Sans plus. Lieux imaginaires tendant les vêtures. Gonflées à la manière d’une voile. Donc au nombre de quatre, Les Absents. Quatre : non une mesure numérique. Qui inscrirait dans une série. Qui instaurerait une relation. Des quatre à chaque autre de la série. Quatre veut dire ici : analogie des vêtures dans leur quadrature. Rappel de l’absence. Contenue dans les quatre vêtures. Contenue ne veut pas, ici, dire de l’ordre d’un contenu. De son rapport au contenant. C'est-à-dire quantifiable. Contenu veut seulement situer le lieu possible d’une absence. Pas de rapport de l’absence à la vêture. L’absence est l’envers de la vêture. Comme l’envers d’une peau. Dont la vêture n’est pas consciente. Pas informée. La vêture porte l’absence, comme la poterie porte le vide. Identité symbolique de la vêture et du récipient. Identité symbolique de l’absence et du vide. L’absence, identique à elle-même. Logée dans des vêtures quatre fois semblables. Dans leurs formes, couleurs, positions. Destinalement semblables. Donc toutes concernées par la mêmeté. Pour introduire la différence, symbolique, mais non réelle : identification à des positions de l’espace. Des vêtures. Et incidemment l’envers des vêtures. Juste installées dans le gris-blanc du doute. Du doute qui a reçu, anciennement déjà, le nom de mur. Provisoirement. Dans l’évitement de la représentation. De la certitude d’objet. Que recèle toute représentation. Les Absents, comme « doublures » des vêtures, seront désignés par leur position cardinale . N-S- E-O. Comme les murs.

  Le cube de la pièce. Silencieux. Installé dans le silence comme silence. Dans l’immobile. Et rien d’autre.

  Le lieu des Absents . Silencieux  aussi. Vide du silence qui habille la vêture. Mais, ici, silence différent de celui de la pièce. Silence en tant que différence, en tant qu’intervalle de la parole. Silence en tant que demande de mots. Tension silencieuse de la demande. Cachée sous les plis de la vêture. Inapparente au regard. Seulement esquissée dans la tension de la vêture.

  Silence de la pièce. Qui paraît immuable. Comme serti dans son non-paraître. Qui apparaît dans la différence. D’une émergence soudaine. D’une voix portée par la fente du mur N. Léger écartement de la faille. Dans la parole proférée. Décalage du silence. Entre les parois grises. Dont l’espace s’agrandit de la voix. De ses ondes maintenant perceptibles. Lointaines, les ondes. Comme venues à travers un rideau. D’eau. Liquide. Mince pellicule. Se fendant. Semblable à l’éclatement d’un miroir. Etonnement du silence habité par le dire de la voix issue de la faille.

  Le nom d’ Absent N est proféré. Moins son nom que son absence de nom. L’Absence , dans la vêture, se meut en direction de la faille. Qui demande aussi la présence. Du livre ETRE présent sur le bloc gris qui a été nommé Table.

  Disparition. Vêture et Absence au-delà de la faille. Au creux de leurs vêtures, les trois Absents , dans la pièce, questionnent la voix de la faille. En silence. Seulement. L’Au-delà du mur N n’est perçu qu’à la mesure de la voix. Aucunement d’une  manière différente.  On suppose, au creux des vêtures, cette Parole absente de corps. Voix seulement portée par le souffle d’elle-même. Rien d'autre au-delà. Au-delà du mur N : seulement quatre tapis sur le sol. Tapis blancs. Dans la pureté de la non-couleur. Dans la virginité d'une naissance. Blancs, les tapis. Blancheur veut dire ici : disposition au recueil de la parole. A l'impression de la parole sur la trame du tapis. marque de la vêture noire sur la blancheur. Du tapis.

  La Parole, derrière la vêture. Affairée au dire. Avec le silence de L’Absent. Qui se dissout dans les intervalles de sa propre parole. La parole de L’Absent  n’est audible que dans l’écoute de La Parole qui profère des mots en direction de la vêture. Les mots proférés par L’Absent : délivrance de sa propre parole. Qui seule gonfle, soutient la vêture. Comme un souffle. Le retrait du souffle dans la vêture la condamne, la vêture, à sa propre dépouille. A l’absence dans l’immatériel. A la non- visibilité. Au confondu dans la blancheur du tapis. A la double absence : absence elle-même libérée des mots, absence de son propre contour. Absorbée par la blancheur, la vêture.

  Dans la faille, la voix requiert maintenant la présence des  trois autres Absents. Inclus dans les vêtures, respectivement S-E-O. Vêtures absorbées par la faille. Porteuses, également, chacune, d’un livre ETRE. Allongement des vêtures. Sur les trois tapis blancs. A côté de la disparition de la vêture N. Dont la trace n’est plus lisible. Dans la blancheur du tapis. La Parole , derrière les trois tapis, convoque au dire le silence des trois Absents. A savoir : S-E-O. La délivrance des trois paroles retire le souffle des trois vêtures. Qui disparaissent dans le blanc des tapis. Dans la trame avaleuse de formes. Engloutisseuse de mots. Le lieu de l’au-delà du mur N : quatre tapis seulement. Blancs. Dans la blancheur du non-dire où les formes ont été dissoutes. A l’intérieur d’elles-mêmes. Dans le renoncement du contour. De l’esquisse d’une parole. Le lieu seulement habité. De quatre tapis blancs. Du sol gris jouant avec les tapis. De quatre parallélépipèdes aussi. Chacun anciennement nommé : ETRE. Dont le titre n’est plus lisible. Seules quelques barres enchevêtrées. Percussion de signes. Sans plus de signification que la percussion elle-même. Attentive, la percussion, à sa propre disparition. Qui disparaît dans la texture du support blanc. Lui-même inapparent sur la surface du tapis. Blanche elle aussi. Jeu double du blanc. Qui ne résonne que dans l’absence. Et dans nulle autre chose. L’au-delà du mur N est dans l’occupation de sa propre dissolution. Et nulle part ailleurs que dans cette absence à lui même.

  Il faut, maintenant, revenir au cube de la pièce. Délimité par le sol gris. Le plafond dans l’atténuation du gris. Les murs N-S-E-O. Dans le dégradé du gris et du blanc. L’absence des vêtures : signe la présence, jusqu’alors inaperçue, de quatre chaises. Blanches. Identiques. Les pieds : quatre tubes blancs. L’assise : plaque blanche. Carrée. Sans que les angles soient arrondis. Les montants : blancs. Tubes plus étroits que les tubes des pieds. Le dossier : blanc. Droit. Non incurvé dans l’intention de prêter appui à une forme de corps. La chaise : blanche dans les formes nettes de sa simplicité. A la limite de l’oubli. Presque fondues, les chaises. Dans les couleurs dégradées des quatre parois. Auxquelles les chaises font face.

  La pièce, désertée par les vêtures, par l’absence des  vêtures, peine à soutenir la tension des parois opposées. Deux à deux. Dans leur similitude de parois. Dans la dégradation avancée du gris et du blanc. Reniement de la tension à se soutenir elle-même. Retrait dans la faille du murN. Dont la faille est comblée. Par l’identité du paraître des murs S-E-O.Rassemblement identique du non-paraître dans l’effacement de la meurtrière. Dont les bords rassemblés l’annulent. La faille. Le plafond aussi, dans son atténuation grise, rejoint l’absence de la faille. Qui appelle le renoncement du sol dans son évidence grise. La disparition du cube gris. Privé , maintenant, du remuement de ses lignes. A la façon du parallélépipède, autrefois évoqué sous le nom de Livre. Affecté par le renoncement des parois à la tension. Rogné dans l’épaisseur. Dans l’amplitude du volume. Limité à la consistance d’une simple feuille. Consistance de buée et de souffle. Où le titre même de Néant renonce à ses appuis. Dans une finitude ne pouvant elle-même dire son nom que dans l’absence d’un langage. Dont la faille elle-même n’est plus porteuse. Dans l’ultime clôture de ses bords. Dans ses limites. A la façon d’un mot replié sur sa spirale. Oublieux de ses lettres. Pour n’être plus qu’attente. Longue à venir. D’un bord à l’autre de l’abîme.

 

 

 

 

 

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9 août 2013 5 09 /08 /août /2013 08:25

 

La Place du Marché (2).

 

 

 

  Comme vous pouvez vous en douter, l'inauguration des bancs fut suivie de nombreux essais et tâtonnements au cours desquels tous les cas de figure possibles en matière d'assises furent expérimentés. Cela concerna, au premier chef, nos positions respectives sur les bancs : devait-on s'y ranger : par date de naissance, par taille, par similitude vestimentaire dans un souci d'esthétique, en fonction de nos signes du zodiaque, de nos préférences pour l'exposition face au levant ou au couchant ? Ainsi plusieurs jours furent-ils mis à profit, dans un genre de ballet quasiment surréaliste qui devait étonner plus d'un Ouchien, dans le but d'apporter une réponse satisfaisante aux préoccupations métaphysiques qui nous assaillaient. Cependant nous avions épuisé l'infini éventail des positions, attitudes et postures qui nous semblaient adéquates en la matière et aucun d'entre nous n'était satisfait des réponses, tant ergonomiques que posturales que nous apportions à notre nouvelle situation.

  Ce n'est qu'au terme d'une longue méditation empreinte de componction que Calestrel en personne, - sans doute quelque ange gardien lui avait-il soufflé la solution ? -, nous permit de dénouer l'écheveau et d'en extraire le fil qui fonderait notre certitude, en même temps que notre joie de vivre. Donc, un beau matin, alors que la déprime commençait à nous entourer de ses ailes grises et membraneuses, Calestrel, l'air réjoui pour une fois, nous déclara tout de go : "J'ai trouvé, pour les bancs, c'est qu'on est assis trop bas et que le monoxyde de carbone nous joue des tours pour la matière grise et nous refile même de l'acide lactique dans les muscles et c'est pour ça qu'après on est tout tétanisés".

  Chacun se regarda en essayant de soupeser les arguments développés par Calestrel alors que Simonet, toujours discret mais prompt à réagir pour mettre en œuvre de nouvelles idées, venait tout juste de s'asseoir sur le banc disposé face au levant, sur la partie supérieure du dossier, fort étroite mais tout de même suffisante pour permettre l'appui des fessiers, alors que les pieds reposaient sur l'assise verte en métal laqué. Tandis que nous hésitions à lui emboîter le pas, tant la position nous paraissait saugrenue, Simonet argumenta à haute et claire voix, comme l'aurait fait un Grec du VIII° siècle avant Jésus Christ, sur l'agora, à Athènes, que seule la position qu'il avait présentement adoptée était la bonne, et il ajouta : "En plus on domine un peu la situation, on est comme une vigie en haut de son mât, c'est une vraie position stratégique, d'ailleurs vous devriez essayer sans plus attendre."

  Et le "Club des 7" suivit ses conseils, et nous nous retrouvâmes alors, selon l'expression favorite d'Henriette, "comme des aubergines" sur nos bancs verts, et nous nous entraînions déjà à affûter nos arguments, lesquels étaient nombreux en faveur de la solution ingénieuse dont Simonet avait été porteur. Alors, pêle-mêle, on se met à énumérer les avantages :

  "C'est mieux en hauteur pour la vue sur la Place; on a l'impression que les idées circulent plus facilement; ça fait plus original que d'être en rangs d'oignons sur l'assise; ça fait plus jeune; ça fait plus décontracté; c'est quand même mieux que d'être assis sur les chaises en plastique du "Club de l'Eternelle Jeunesse" devant une table avec des couronnes des rois; c'est mieux que sur les sièges à Pierson qui commencent à se débourrer; c'est mieux que de roupiller dans son salon devant les grandes asperges de la Starac; c'est mieux que les pliants en toile pour aller regarder couler les gouttes d'eau dans la Leyze".

  Tout ça était d'ailleurs "tellement mieux" qu'on finit par en rester bouche bée tellement y avait rien à ajouter à tant de massive évidence. On s'accorda sur le fait non moins évident que le Siège du "Club des 7" était une sorte de lieu géométrique de la petite cité d'Ouche et que, somme toute, il était plutôt logique d'avoir échoué sur ce coin de la Place du Marché, un peu à la façon dont les bois flottés se retrouvent sur les plages de galets des rivières quand la crue se retire et, du reste, pour pas demeurer dans le flou, je vais vous la décrire, la Place, ça vous fera comme un imagier d'Epinal  que vous pourrez faire défiler devant vos yeux comme une grosse boule de plastique avec de l'eau dedans, un village en couleurs, et quand on la retourne, la boule, ça fait plein de neige qui convoque Noël sur le paysage et alors on redevient enfant et on applaudit des deux mains et on recommence et même parfois on peut voir sur les miniatures qui flottent, une église, une place, des bancs, des petits personnages assis dessus et même ces personnages nous ressemblent comme deux gouttes d'eau, nous les très heureux adhérents du "Club des 7", et avec votre loupe de philatéliste, derrière laquelle vos yeux seront dilatés comme des yeux de grenouille, vous essaierez de nous reconnaître, vous avez maintenant assez d'indices pour cela, et vous vous direz peut être : "Attends, celui-là qu'est au milieu, c'est Bellonte ou c'est Labesse ?, à moins que ça soit Sarias ou peut être Garcin ?".

   Ça fait rien si vous tombez pas juste du premier coup, s'il vous faut faire une seconde pioche et puis, je reconnais, on est tellement attachés les uns aux autres qu'on fait comme les grappes de fucus sur les rochers, et quand quelqu'un tire sur un bout de filament, y a tout le paquet qui vient et alors les boules vertes qui sont tellement pareilles, on a le droit de les confondre, peut être même le devoir, et pour faire la différence, il faut une vue un peu aiguisée, un poil de curiosité toute saine et alors on est content quand on arrive à élaborer le distinguo, il suffit de trier un peu et de mettre les pièces dans les bonnes cases.

Je vous l'avais promise l'image d'Epinal, eh bien la voici.

  "Tenez, venez donc vous asseoir à côté de Jules Labesse, sur le banc peint en vert et Jules aura le plaisir de vous faire faire le tour du propriétaire. Comme vous pouvez le voir, on est bien sur notre Place, on peut pas même être mieux. Ça vous fait quoi comme impression d'être assis sur le banc, tout entouré des maisons d'Ouche qui sont si jolies, de ses petits immeubles pareils à des jeux de Lego et de ses commerces avec tant de couleurs qu'on se croirait à Disneyland ? Et puis, je sais pas si vous avez remarqué mais la Place du Marché, c'est semblable à un cocon doux et moelleux avec sa forme bien fermée, avec ses platanes aux larges feuilles qui font comme des gros tampons d'ouate du début de l'été jusqu'à la fin de l'automne, avec les bordures en ciment qui sont arrondies et ça fait penser à des coussins, avec les capots des voitures et leurs museaux de chiots, avec les quelques passants qui flânent et qui sont si gentils et qui vous disent bonjour comme s'ils vous envoyaient des baisers, même à moi, ça me fait toujours l'effet d'une grosse boule de guimauve qui vient me caresser les joues et puis le vent, sur la Place, il est tout doux et soyeux comme la peau d'un bébé cause aux immeubles qui lui font comme des langes et alors, je peux vous dire, quand vous y posez les fesses sur le banc du "Club des 7", eh bien je peux vous dire que c'est comme la glu du Père Abel pour choper les pinsons, ça vous y scotche un moment sur votre banc et quand vous le quittez vous vous sentez tout drôle et même vous n'avez plus en tête que l'idée de venir vous y blottir derechef. Oui, je sais, à l'instant même vous pouvez pas encore éprouver tout ça, quoique je vous sente un peu nostalgique".

 

 

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9 août 2013 5 09 /08 /août /2013 08:04

 

AZALAÏ, UN CHEMIN VERS LA LUMIERE

                                                                                                                                                         

 

  Nour ne dort pas cette nuit. Elle reste immobile sur sa natte, regardant fixement le glissement des étoiles dans le ciel, le croissant de lune mangé par la nuit. Dès la première lueur de l’aube elle sort de sa hutte, s’appuie contre le mur de pisé. Peu à peu, autour d’elle, les autres cubes de terre s’éclairent, touchés par la lumière. Personne n’est encore levé alors que la tête du grand nim et ses feuilles sombres commencent juste à émerger de l’ombre. Pour Nour c’est un grand jour aujourd’hui. Elle vient d’avoir treize ans et va partir pour son premier voyage, le voyage vers l’or blanc, l’Azalaï. Elle est la seule fille du Village à accompagner les hommes. Elle sait le prix de cette faveur qu’elle doit à la longue maladie qui vient de la traverser. Ses yeux avaient été atteints, recouverts d’un voile et elle était restée de longs mois isolée dans son monde de brumes.

Les hommes du village disaient :

  "C’est la fumée de la cuisine qui a attaqué tes yeux."

Les femmes disaient :  

  "Tu as dû aller dans un endroit nyamana en brousse, alors tu as attrapé la maladie falaka."

Les enfants disaient :

  "C’est la faute aux jinéninws qui sont dans la poussière, ils ont attendu le vent pour sauter dans tes yeux et ils t’ont rendue aveugle."

 Le Chef du Village disait :

   "Nour, quand tu iras mieux tu feras le voyage du sel. A Taoudéni il y a des génies qui guérissent les yeux juste en les regardant".

  Nour était guérie maintenant mais elle préférait être guérie deux fois. Cette caravane de l’Azalaï, cette longue marche sur les dunes silencieuses, dans la lumière dorée du soleil, cent fois elle l’avait faite dans son imaginaire, cent fois elle l’avait vécue avec l’intensité de ce qu’on ne peut jamais atteindre que par le rêve. Enfin elle allait pouvoir se jucher en haut de la nacelle attachée à son chameau et découvrir l’immense désert à côté de son grand frère Hadi, le guide; enfin elle pourrait puiser l’eau dans de grandes outres en peau, boire à la calebasse de longs traits d’eau fraîche comme le faisaient les hommes, regrouper les chameaux dans leurs cercles de branches en sifflant entre ses doigts à la façon de Rahal, dormir sous la tente près de son ami Djamel; regarder briller dans la poussière le beau visage d’Anouar avec sa barbe blanche taillée à la lame, flotter dans le même bleu indigo que celui qui voilait le corps de Boualem, le distingué, confier ses secrets à Amine; observer le clignotement des étoiles dans l’ombre de la silhouette d’Hilal qui connaît par cœur la carte du ciel, la position des astres, la longue fuite du vent sur l’épaule des dunes.                 

  Enfin elle allait  pouvoir regarder, elle qui avait été privée de vue, tout ce monde étrange et minéral, le faire entrer en elle par tous les pores de sa peau, le boire à satiété à la manière du nomade épuisé après une longue marche au travers des sillons du désert. Alors la lumière la féconderait, elle la petite miraculée, celle qui avait tutoyé l’abîme et posé un pied dans le néant, dans l’absolue certitude d’un monde privé de clarté, de couleurs, de mouvements. C’était comme un vertige en elle de penser à cette multitude qui l’entourait, au peuple du ciel, du sable, de la nuit, à ces milliers d’yeux qui habitent le monde et la regardaient comme elle, Nour, pouvait maintenant regarder les choses, leur peau si douce et accueillante et jusqu’à leur chair intime, à leur substance la plus secrète.

  Le grand nim est maintenant au milieu du ciel, tout entouré d’étincelles, ses feuilles vernissées brillant comme des milliers d’yeux, et les hommes, dans leurs voiles bleus, sortent de leurs huttes, le visage encore pris de sommeil. Rahal et ses compagnons rassemblent les chameaux, chargent sur leurs dos les ballots d’herbe sèche qui serviront à les alimenter, les bidons d’eau, les provisions pour l’Azalaï. Au centre d’un cercle de pierres, à même le sable, Amine dispose quelques branches rabougries, allume un feu, y pose la théière cabossée et noire que les flammes recouvrent bientôt. Les hommes se sont rassemblés. Le thé coule en un long filet d’or, les gobelets se remplissent d’une mousse odorante légère comme du pollen. Les nomades boivent le liquide brûlant en soufflant dessus et Nour les imite, réchauffant ses mains au contact du métal. Dans le village de terre les enfants sont venus assister au départ, ainsi que les femmes entourées de leurs minces étoffes.

  Puis la caravane se met en marche, lentement, oscillant au rythme mesuré des chameaux. Alors les yeux de Nour s’ouvrent dans son visage couleur de cuivre, dessinant sous ses arcades deux fenêtres pareilles aux trous qui incisent les murs de pisé. De ce voyage elle veut tout retenir, les odeurs, les bruits, les déplacements et jusqu’aux choses les plus insignifiantes, jusqu’aux insectes et aux lézards qui nichent dans les ornières de sable. Maintenant le soleil est un disque blanc, éblouissant, et la chaleur crépite sur la toile du ciel. Le chemin est long, harassant, mais Nour ne se plaint pas. De voir son frère Hadi, de voir Naahil, Boualem, la longue ligne des chameaux, la mer de dunes, le brouillard de chaleur à l’horizon, comme un mirage, tout cela lui suffit. Elle n’a besoin de rien d’autre que de voir autour d’elle. Elle se souvient de la nuit infinie qui l’avait habitée, qu’elle n’oubliera jamais et la lumière est une fête qui déroule ses anneaux au plus profond de son corps, de sa mémoire. Les jours passent, les nuits passent semblables à la lente dérive des pirogues sur le miroir des eaux. Parfois, la nuit, Nour se lève, sort de la tente et reste de longues heures à regarder les étoiles, jusqu’au moment où l’horizon s’éclaire d’une mince ligne bleue, aussi peu visible qu’un fil. Dans la journée elle aime bien voir le travail des hommes, les tresses d’herbe qu’ils fabriquent pour assujettir les ballots, les soins qu’ils donnent aux chameaux blessés, la viande qu’ils font cuire sur la braise, dans un nuage de fumée qui pique les yeux. Quand le vent se lève, qu’il fait rouler le sable en fin brouillard, Nour plisse un peu les yeux et essaie de deviner le paysage, les chaos de pierres parfois, les bois torturés du désert si semblables à des animaux étranges et très anciens. Elle pense aux génies du sel dont lui a parlé Zaïm, le Chef du Village, dont les pouvoirs rendent la vue à ceux qui l’ont perdue.

  Après des jours de longue marche, de balancements sur le dos des chameaux, Taoudéni est enfin en vue. Nour, à peine arrivée, se poste sur un bloc de basalte usé par le sable et le vent et regarde droit devant elle, fascinée, les plaques de sel qui brillent au soleil et que des hommes, noirs et en haillons, sculptent de leurs houes de fer. C’est une lumière qui la submerge, la délivre, apaise son corps autant que son âme. Elle ne pense ni à manger ni à boire, ni à s’accorder quelque repos à l’ombre des casemates d’argile qui longent la mine. Elle regarde seulement, de toute la force de ses yeux, à la limite de la douleur, de l’évanouissement. Elle est tellement entrée en elle-même qu’elle n’entend même pas son frère Hadi lui dire :

  "Nour, prends garde à toi, la lumière du sel pourrait bien t’apporter à nouveau la maladie Falaka".

La caravane repart, chargée d’or blanc. Après avoir franchi la houle des dunes on arrive bientôt à Bamba, au bord du Fleuve Niger, au pied du grand baobab, là où ont lieu les transactions. Le sel s’est bien vendu cette année et, demain, ce sera le chemin du retour. La nuit est calme, bercée par la danse des étoiles. Dès avant l’aube Nour se lève. Elle veut voir le jour sortir du fleuve à la façon d’un brouillard qui monte dans le ciel pâle. Bientôt le soleil commence sa lente ascension, puis, soudain, les yeux de Nour  s’assombrissent et se voilent comme si le temps s’était inversé. Elle sent alors  la maladie Falaka qui est à nouveau tombée sur elle comme un destin funeste et ses yeux s’emplissent de larmes et deux rivières coulent le long de ses joues. La nuit est autour d’elle, au-dedans d’elle et c’est comme une immense taie qui recouvre son corps, éteint la terre. Dans le silence qui plane comme une menace, elle devine la voix d’Amine qui a compris sa détresse et vient s’asseoir à côté d’elle :

   "Nour, ne pleure pas. Toute cette nuit autour de toi ce n’est pas la maladie Falaka qui vient de te rejoindre, c’est seulement Tannin qui t’a surprise, tu ne l’attendais pas. Tannin, c’est quand la Lune est placée à la tête ou à la queue du Dragon et qu’elle te cache le soleil. Tannin, c’est le nom de l’éclipse, Nour, seulement l’éclipse et bientôt le jour va renaître, le Fleuve Niger scintillera, la caravane reprendra le chemin du Village. Et tes yeux pourront briller à nouveau, pour toujours, tout juste comme la lumière qui, elle, est éternelle."

                                                                                                                                                                                           

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8 août 2013 4 08 /08 /août /2013 10:53

 

Seul notre regard esthétise le monde.

 

 

 

 "De la Place du Marché", tel pourrait être le titre d'un ambitieux essai sur la toponymie, la fonction symbolique des lieux, la socialité naturellement investie dans les objets du quotidien que nous n'apercevons plus faute de trop les avoir sous les yeux. Une vraie thèse de sociologie que viendraient étayer des arguments psychologiques, peut-être même la projection de quelque nouveau philosophème. Ainsi métamorphosée en Principe philosophique, La Place serait-elle regardée différemment par les habituels chalands qui la traversent sans même s'apercevoir qu'une simple Place, ça parle, que des Bancs réfléchissent, que les Platanes se livrent à une dialectique ascendante, alors que les Trottoirs, pour immanents qu'ils paraissent, n'en sont pas moins le sol sur lequel Aristote-le-pigeon, roucoulant et fiantant, élabore, depuis l'éminence de ses caroncules, quelque nouvelle théorie à même de poser les bases d'une singulière éthique, peut-être même d'une épistémologie renouvelée. Car toute connaissance, pour être reconnue en tant que telle, souvent, pour ne pas dire toujours, procède par accumulations de fait empiriques, concrets, journellement éprouvés, afin qu'un savoir juste, incarné puisse se faire jour en lieu et place des sombres ruminations instinctives dont la tyrannie du "on" ( on pense comme Untel, on juge comme Tel Autre, on bâtit des hypothèses sur les croyances communément admises) finit par faire des systèmes complets à valeur soi-disant universelle.

  C'est tout de même étrange cette cécité des humains face au réel. Ils ne le perçoivent qu'à la mesure d'une masse compacte, souvent abstraite, simple rotondité, assemblage d'angles, percussions de lignes, polygones emboîtés, architectures muettes, cubes de Lego, vissages  de pièces de Meccano, empilements de baguettes de Mikado. Et, alors, comment s'y prendre pour faire fonctionner le tout, matière contre matière, boulons sur boulons, rivets sur rivets. Toute une théorie de pièces ne jouant qu'à la mesure d'une théorie mécaniciste. Simplement juxtaposition de corpuscules et d'atomes. Ainsi relié à une fonction simplement objectale, le Vivant se réduirait, de pas sa perception des choses, au seul statut d'homme-machine.

 

"Objets inanimés, avez-vous donc une âme
Qui s'attache à notre âme et la force d'aimer ?..."

 

Lamartine - "Milly ou la terre natale."

 

 

  Et, ici, comment ne pas faire référence aux vers célèbres de Lamartine, le chantre de l'âme, lui qui disait de la poésie qu'elle était « de la raison chantée », merveilleuse formule par laquelle les choses ne se révèlent pas seulement à nous par leur côté orthogonal, géométrique, quadrangulaire, cet aspect dont la raison fait son ordinaire; mais aussi par leur "chant", autrement dit par leur voix, leur langage, leur côté inclinant à l'imaginaire, au rêve, à la dimension archétypale du monde, car le monde n'est pas seulement cet objet-ci, cet objet-là en leur unicité, leur occlusion mais tous ces modèles d'objets idéaux, ces parangons auxquels, par nature, nous nous référons inconsciemment afin de percevoir ce réel, précisément dans sa singularité. Avant de percevoir cette pomme-ci en tant que signifiant, nous en avons une nécessaire précompréhension en tant que signifié, la pomme en tant que telle.

  La Place du Marché; Milly, il s'agit toujours pour l'homme de se situer par rapport à un lieu investi de significations particulières, d'en tirer ce fameux "chant raisonné" qui, seul muni de ces deux faces explicatives, nous délivre la force intime et mystérieuse du lieu, sa puissance. 

"Montagnes; vallons, saules; vieilles tours; murs noircis par les ans; coteaux, sentier rapide, fontaine; chaumière, toit", ne brillent pas seulement de l'extérieur, à la manière d'objets séparés du Poète. Le Poète, ce lieu natal, il l'a investi dans le moindre repli de chair; il l'a lié à son souffle, accordé au rythme de ses battements de cœur, à l'allure de ses pas. En termes psychanalytiques, on dirait qu'il a introjecté tous ces objets afin que le signifiant métabolisé devienne du signifié, à savoir de l'essence, de l'âme. La Montagne n'est plus simplement forme, élévation dans l'espace d'une géologie, adret et ubac. La Montagne est cette projection fantasmatique dont le Regardant métamorphose la naturelle apparition. D'objet simplement posé devant soi, la Montagne devient Sujet à part entière, c'est-à-dire langage, c'est-à-dire conscience si l'on veut être cohérent dans son analyse. La Montagne vit, parle, éprouve, ressent et peu importe si tout ceci résulte d'une projection anthropologique faisant de la pierre un objet vivant, existant peut-être même. La compréhension du monde n'est jamais qu'une hypothèse que nous faisons en sa direction avec notre inévitable interprétation subjective. Les choses ne sont pas fixées comme si une loi d'airain les concernant avait été gravée à la manière d'un quelconque décret humain ou bien même divin.

  C'est notre regard qui esthétise le monde, lui attribue telle ou telle forme, telle couleur, telle fonction, tel aspect. Le monde en-soi ne se modèle qu'en fonction de l'idée que nous nus faisons de lui. Le monde, nous le sculptons. Toute conscience vise l'objet et l'assigne à sa propre vision. S'il en était autrement, que les choses fussent immuables, alors la vision du monde rétrécirait comme peau de chagrin et le regard de tous les individus de la Planète serait contenu dans la même nasse étroite. Or, bien évidemment il n'en est rien. Chaque être, de par sa singularité, habille le monde selon sa propre liberté.

  La montagne pour moi, jamais ne sera la montagne pour toi. Tout simplement parce que chaque expérience la concernant l'a investie d'une pluralité de sens, par essence, différents. "La Montagne magique" de Thomas Mann, n'est pas "Le Mont analogue" de René Daumal, lequel n'est pas l'Annapurna de Maurice Herzog.

  La Place du Marché, pour la bande de Branquignols, se décline d'autant de façons qu'il y a de regards s'appliquant à en faire l'inventaire. La Place de Simonet-le-penseur n'est pas la Place de Pittacci-le-voyeur. Sans doute cette rapide démonstration était-elle superflue. Cependant il y a nombre de portes que l'on croit ouvertes alors qu'on y bute souvent. La Place du Marché est de telle nature qu'elle appelle une polyphonie des voix, une multiplicité des regards. Il suffit de s'y laisser aller !

 

 

 

 

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8 août 2013 4 08 /08 /août /2013 10:44

 

  "De la Place du Marché", tel pourrait être le titre d'un ambitieux essai sur la toponymie, la fonction symbolique des lieux, la socialité naturellement investie dans les objets du quotidien que nous n'apercevons plus faute de trop les avoir sous les yeux. Une vraie thèse de sociologie que viendraient étayer des arguments psychologiques, peut-être même la projection de quelque nouveau philosophème. Ainsi métamorphosée en Principe philosophique, La Place serait-elle regardée différemment par les habituels chalands qui la traversent sans même s'apercevoir qu'une simple Place, ça parle, que des Bancs réfléchissent, que les Platanes se livrent à une dialectique ascendante, alors que les Trottoirs, pour immanents qu'ils paraissent, n'en sont pas moins le sol sur lequel Aristote-le-pigeon, roucoulant et fiantant, élabore, depuis l'éminence de ses caroncules, quelque nouvelle théorie à même de poser les bases d'une singulière éthique, peut-être même d'une épistémologie renouvelée. Car toute connaissance, pour être reconnue en tant que telle, souvent, pour ne pas dire toujours, procède par accumulations de fait empiriques, concrets, journellement éprouvés, afin qu'un savoir juste, incarné puisse se faire jour en lieu et place des sombres ruminations instinctives dont la tyrannie du "on" ( on pense comme Untel, on juge comme Tel Autre, on bâtit des hypothèses sur les croyances communément admises) finit par faire des systèmes complets à valeur soi-disant universelle.

  C'est tout de même étrange cette cécité des humains face au réel. Ils ne le perçoivent qu'à la mesure d'une masse compacte, souvent abstraite, simple rotondité, assemblage d'angles, percussions de lignes, polygones emboîtés, architectures muettes, cubes de Lego, vissages  de pièces de Meccano, empilements de baguettes de Mikado. Et, alors, comment s'y prendre pour faire fonctionner le tout, matière contre matière, boulons sur boulons, rivets sur rivets. Toute une théorie de pièces ne jouant qu'à la mesure d'une théorie mécaniciste. Simplement juxtaposition de corpuscules et d'atomes. Ainsi relié à une fonction simplement objectale, le Vivant se réduirait, de pas sa perception des choses, au seul statut d'homme-machine.

 

"Objets inanimés, avez-vous donc une âme
Qui s'attache à notre âme et la force d'aimer ?..."

 

Lamartine - "Milly ou la terre natale."

 

 

  Et, ici, comment ne pas faire référence aux vers célèbres de Lamartine, le chantre de l'âme, lui qui disait de la poésie qu'elle était « de la raison chantée », merveilleuse formule par laquelle les choses ne se révèlent pas seulement à nous par leur côté orthogonal, géométrique, quadrangulaire, cet aspect dont la raison fait son ordinaire; mais aussi par leur "chant", autrement dit par leur voix, leur langage, leur côté inclinant à l'imaginaire, au rêve, à la dimension archétypale du monde, car le monde n'est pas seulement cet objet-ci, cet objet-là en leur unicité, leur occlusion mais tous ces modèles d'objets idéaux, ces parangons auxquels, par nature, nous nous référons inconsciemment afin de percevoir ce réel, précisément dans sa singularité. Avant de percevoir cette pomme-ci en tant que signifiant, nous en avons une nécessaire précompréhension en tant que signifié, la pomme en tant que telle.

  La Place du Marché; Milly, il s'agit toujours pour l'homme de se situer par rapport à un lieu investi de significations particulières, d'en tirer ce fameux "chant raisonné" qui, seul muni de ces deux faces explicatives, nous délivre la force intime et mystérieuse du lieu, sa puissance. 

"Montagnes; vallons, saules; vieilles tours; murs noircis par les ans; coteaux, sentier rapide, fontaine; chaumière, toit", ne brillent pas seulement de l'extérieur, à la manière d'objets séparés du Poète. Le Poète, ce lieu natal, il l'a investi dans le moindre repli de chair; il l'a lié à son souffle, accordé au rythme de ses battements de cœur, à l'allure de ses pas. En termes psychanalytiques, on dirait qu'il a introjecté tous ces objets afin que le signifiant métabolisé devienne du signifié, à savoir de l'essence, de l'âme. La Montagne n'est plus simplement forme, élévation dans l'espace d'une géologie, adret et ubac. La Montagne est cette projection fantasmatique dont le Regardant métamorphose la naturelle apparition. D'objet simplement posé devant soi, la Montagne devient Sujet à part entière, c'est-à-dire langage, c'est-à-dire conscience si l'on veut être cohérent dans son analyse. La Montagne vit, parle, éprouve, ressent et peu importe si tout ceci résulte d'une projection anthropologique faisant de la pierre un objet vivant, existant peut-être même. La compréhension du monde n'est jamais qu'une hypothèse que nous faisons en sa direction avec notre inévitable interprétation subjective. Les choses ne sont pas fixées comme si une loi d'airain les concernant avait été gravée à la manière d'un quelconque décret humain ou bien même divin.

  C'est notre regard qui esthétise le monde, lui attribue telle ou telle forme, telle couleur, telle fonction, tel aspect. Le monde en-soi ne se modèle qu'en fonction de l'idée que nous nus faisons de lui. Le monde, nous le sculptons. Toute conscience vise l'objet et l'assigne à sa propre vision. S'il en était autrement, que les choses fussent immuables, alors la vision du monde rétrécirait comme peau de chagrin et le regard de tous les individus de la Planète serait contenu dans la même nasse étroite. Or, bien évidemment il n'en est rien. Chaque être, de par sa singularité, habille le monde selon sa propre liberté.

  La montagne pour moi, jamais ne sera la montagne pour toi. Tout simplement parce que chaque expérience la concernant l'a investie d'une pluralité de sens, par essence, différents. "La Montagne magique" de Thomas Mann, n'est pas "Le Mont analogue" de René Daumal, lequel n'est pas l'Annapurnade Maurice Herzog.

  La Place du Marché, pour la bande de Branquignols, se décline d'autant de façons qu'il y a de regards s'appliquant à en faire l'inventaire. La Place de Simonet-le-penseur n'est pas la Placede Pittacci-le-voyeur. Sans doute cette rapide démonstration était-elle superflue. Cependant il y a nombre de portes que l'on croit ouvertes alors qu'on y bute souvent. La Place du Marché est de telle nature qu'elle appelle une polyphonie des voix, une multiplicité des regards. Il suffit de s'y laisser aller !

 

 

 

 

La Place du Marché. (1)

 

 

  Bellonte, Sarias, Pittacci et tout le reste de la Compagnie on a fait partie du même troupeau lorsqu'il s'est agi de commencer la longue transhumance qui allait devoir nous conduire des portes de la retraite jusqu'à celles, que nous espérons encore très éloignées, de notre ultime demeure. La retraite, on en parlait depuis longtemps entre nous, un peu comme on parle d'une utopie, à la façon dont devait méditer, vers les années 1602, depuis sa prison napolitaine, Tommaso Campanella quand il écrivit "La Cité du soleil", radieuse cité solaire, idéale, égalitaire et communiste, qui devait avoir pour fonction première de lui faire oublier les sombres murs de la geôle.

  Mais n'allez pas croire, pour autant, que l'analogie est telle que la Manu ne nous apparaissait qu'à la façon d'un bagne dont nous n'aurions cherché qu'à nous soustraire. Que nenni, la Manu, nous l'aimions un peu comme une femme, une mère, une maîtresse à laquelle nous étions attachés depuis toujours, prêts à consentir en sa faveur tous les sacrifices que l'entendement peut imaginer, même si, en retour, notre dévotion n'était parfois récompensée que d'une forme d'ingratitude. Cependant, nos Patrons et Actionnaires ne nous en demandaient pas tant quant à nos états d'âme et, lorsque notre tour est arrivé, un beau matin, nous avons trouvé dans les casiers respectifs qui nous étaient affectés au vestiaire, sept lettres identiques qui nous informaient, en termes clairs et sans ambiguïté, qu'en ces temps de dure compétition internationale, il convenait de dégraisser - oh, on nous laisserait tout de même assez de laine sur le dos -, et que nous serions mis prochainement à la retraite, par anticipation, la plupart d'entre nous oscillaient entre cinquante six et cinquante huit ans.

  Faut dire, les conditions de départ, on les remplissait tous haut la main : débuts chez les arpètes à l'âge de 14 ans, des annuités à revendre, la Carte du Parti couplée à la Carte du Syndicat et, sans doute, pour la plupart d'entre nous, une silicose insidieuse qui devait progresser à bas bruit dans nos replis pulmonaires, attendant de ressortir à l'air libre sous des formes éthérées et joyeuses ayant pour nom, "insuffisance respiratoire", "emphysème", "tuberculose", etc..., lesquelles, pour le moment, se dissimulaient sous les figures plus douces de la toux, de bronchites fréquentes et d'expectorations à répétition.

  Au juste, je sais pas exactement qui, parmi les membres du "Club des 7", a eu le premier l'idée d'établir notre état major sur la Place du Marché. Faut dire, qu'à la réflexion, dans tout Ouche, y a pas mieux comme emplacement pour, tout à la fois, voir et être vu, entendre et être entendu, toucher et être touché, sentir et être senti, s'informer et être informé et c'est même un vrai coup de génie que, sur cette Place si importante pour les Ouchiens et les Ouchiennes de tout bord, de toute confession, de toute obédience, on ait réussi à trouver, du premier coup, l'endroit exact, précis, incontournable, "absolu", en quelque sorte, à partir duquel on puisse tenir fermement les manettes, avoir sous les yeux tous les clignotants, les écrans de contrôle et même être investis d'un étrange pouvoir, comme si dépendait de notre seule volonté commune et indivisible, l'incroyable capacité d'appuyer sur le "bouton rouge", le bouton secret, avec un code confidentiel connu seulement des membres de la Confrérie, cette simple et décisive action nous mettant en position de régner sur le destin de nos concitoyens, même les plus influents.

  Bien malgré nous, nous avions hérité d'un pouvoir quasiment "nucléaire" que nous devions à notre propre intuition à débusquer le lieu hautement symbolique, à la fois catalyseur et diffuseur d'énergie et, comme au tout début de notre nouvelle vie de titulaires d'une pension nous n'investissions l'aire cimentée qu'avec crainte et circonspection, plantés à la façon de poireaux qu'on aurait érigés sur la place d'un sol gelé et hivernal, l'un d'entre nous eut l'idée bien naturelle -mais encore fallait-il y penser ! -, de rendre visite à Charles d'Estillac, le Maire d'Ouche, porteur d'une requête aussi simple que facile à satisfaire. Nous voulions obtenir de notre "Cher Elu", qu'il nous octroie un banc sur lequel nous pourrions nous asseoir, plutôt que de nous figer dans une pose éternelle qui, si elle convient aux flamants, ne saurait satisfaire aux exigences de la morphologie humaine. Pour des raisons purement esthétiques, le Maire n'avait pas voulu d'un tel mobilier urbain sur la Place entièrement rénovée, mais notre acharnement à faire son siège - si l'on peut dire -, eut raison de ses dernières irrésolutions.

  Le banc demandé, on l'obtint. Vert, pour faire dans l'écologie. Avec quatre pieds, pour faire dans l'équilibre. Avec un dossier incliné, pour faire dans le médical. Les Employés Municipaux avaient à peine fini de boulonner les pieds sur les dalles de pierre reconstituée, que chacun d'entre nous s'essaya à la meilleure assise possible et comme nos fessiers aussi bien que nos lombaires et nos coccyx purent se loger sans peine et sans douleur sur la nouvelle assise, nous en déduisîmes, à l'unanimité, que ce banc était bon pour la Communauté et, qu'en quelque sorte, nous en ferions le siège de notre nouvelle Confrérie.

  Cependant notre contentement immédiat n'était qu'à la mesure de notre naïveté et de notre incompétence dans le calcul arithmétique. Car, s'il y avait bien un banc muni de quatre pieds et d'un dossier, peint en vert, émaillé au four et si l'on ne pouvait aucunement douter de la qualité de son assise, il y avait un élément, et non des moindres, qui nous avait échappé. Quoique nos morphologies fussent fort différentes, et certaines fort minces d'ailleurs, que la bonne volonté de chacun ne pût être mise en doute, que la fraternité fût grande, à l'évidence nous ne pouvions être tous logés à la même enseigne et, quand quatre d'entre nous étaient assis, trois étaient debout, ce qui, notamment, avait pour inconvénient :

1°) de ne permettre aucunement un face à face visuel;

2)° d'engendrer une réelle fatigue chez ceux qui devaient adopter la position debout et de torturer les vertèbres cervicales de ceux qui restaient assis;

3)° enfin d'entraîner un véritable "jeu de chaises musicales", et c'est l'avisé Bellonte, expert en amitié et en stratégies relationnelles qui eut l'idée, somme toute simple mais parfaitement symétrique, genre d'idée en "miroir", qui lui permit de nous déclarer un jour :

 "J'ai trouvé, pour le banc, il nous en faut deux, l'un face à l'autre", " élémentaire mon cher Watson" il rajouta, juste pour nous amener un brin de culture côté Sherlock Holmes, "et demain, je vais aller voir d'Estillac pour lui en toucher deux mots".

  Le surlendemain, les Communaux boulonnaient un second banc, peint en vert, laqué au four, à un mètre vingt du premier, et, à peine posé, nous savions que les bases de notre territoire venaient de recevoir leurs limites et leur coordonnées intangibles, et que, désormais, nul n'y dérogerait. Il ne nous restait plus alors qu'à fêter dignement l'évènement. Le lendemain, le mousseux coulerait à flot entre les deux assises si vertes qu'on les aurait crues recouvertes de mousse ou de gazon semblable à celui qui pousse sur le terrain de sports tout près de la Leyze.

 

 

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7 août 2013 3 07 /08 /août /2013 12:21

 

L'Autre, comment le percevoir adéquatement ? 

 

 

l'aclp

      Source : AVOIR-ALIRE.COM.

 

 

   L'Autre, ce fameux continent inconnu, comment procéder afin, qu'un jour, il devienne visible?  Un peu comme si, devant soi, on avait un bloc d'argile, que l'on se munisse d'une mirette ou bien d'une spatule et que, patiemment, à petits coups, l'on dégage des pellicules de terre afin de parvenir à découvrir la sculpture qui s'y occultait. Ou bien que l'on se saisisse d'un crayon, d'un Conté un peu gras, par exemple, faisant sur des grandes feuilles de Canson des esquisses à partir desquelles nous pourrions saisir un peu de cette réalité extérieure que nous tend l'Autre sans que nous puissions bien en prendre la mesure.

  La méthode utilisée par Jules a essentiellement consisté, d'abord, à bien regarder ses Copains - La Place du Marché est une manière de lieu idéal -, à scrupuleusement noter les nervures, creux, dépressions et dolines dont ses Amis lui faisaient quotidiennement l'offrande, une manière de géologie à ciel ouvert, puis jetant quelques notes sur des feuilles quadrillées. "Quadrillées", cela a-t-il tellement d'importance ? Mais bien évidemment, quand on connaît le Jules. Pensez seulement à son ancien métier de Magasinier à la Manu et, déjà, vous aurez un début de réponse. Le Jules, du temps du boulot, classait journellement des milliers de pièces, ressorts et autres clavettes, dans des centaines de tiroirs : les fameuses catégories d'Aristote, si l'on veut. Quand on essaie de rationnaliser, c'est toujours de la même façon que l'on procède. Le réel, que nous percevons d'abord sous la forme d'une masse profuse, plurielle, luxuriante, un peu comme la forêt pluviale dense se montre à l'explorateur égaré, ce réel donc, nous sommes contraints de le découper, comme avec un simple cutter, puis, posant les pièces du puzzle devant nous, nous reconstruisons ce puzzle.

  C'est tout juste ce qu'a fait ce bon Jules Labesse. Ses Copains, il les a un peu démantibulés, a placé, d'un côté la tête et le cou; d'un autre les membres, façon Ravaillac; puis le torse; puis le reste des pièces détachées et, ainsi, comme le faisait Picasso avec ses modèles, les amenant à éclater sous la poussée plastique du cubisme, disposant devant lui les aires anatomiques selon son bon plaisir, disjonction du visage, diaspora des membres, fragmentation des seins, du sexe, le tout devenant disponible, immédiatement préhensible, aussi bien dans l'ordre du fantasme que dans celui de la visée artistique. Mais, vous l'aurez compris, Labesse n'était pas Picasso, pas plus que Jules n'était Pablo. Mais peu importe, l'on peut vivre sans forcément être né sous le soleil de Malaga et se prendre pour le Minotaure lui-même.

  Donc Jules ayant étalé ses Copains devant lui, avait tout le loisir de les observer sur toutes les coutures, aussi bien les extérieures, les corporelles, mais aussi les intérieures, le caractère, les mœurs, les pensées, l'esprit, les fantasmes et aussi bien l'âme parce que, lorsque vous la cherchez adéquatement, vous finissez par mette la main dessus. Enfin, façon de parler, vu qu'elle est infiniment mobile et que, lorsque vous pensez l'apercevoir dans quelque pli, le foie, la rate, elle se débine aussitôt dans un autre secteur, la tête, le sexe ou bien au mitan de la glande pinéale.

  Car, voyez-vous, l'âme, avant d'être un bout du corps, aussi intime fût-il, c'est surtout de la mobilité, du passage, de la fuite, de la translation, du vent, du souffle, du déplacement, du voyage, de la pérégrination, une zébrure, un changement coloré, une métamorphose, une imago, un écoulement, un ruissellement, une onde-corpuscule, un phosphène, du brouillard au-dessus du marais, un glissement, un sillage, une spirale, une ligne sans fin, une voie vers l'horizon, un éther, la courbure du cristal, la vibration du grain de silice, l'amplitude du quartz, le vol de l'éphémère, la goutte de rosée, le scintillement au bout des herbes, la persistance du givre, le cristal de neige, le gaz au-dessus de la tourbière, la part des anges, le glacis de la toile, le tain du miroir, la quadrature du cercle, la sphère céleste, l'eau des abysses, le clignotement des étoiles, l'éclipse, la queue coruscante des comètes, l'éblouissement, l'instant d'avant le jour, la couleur lisse de la perle, le gris, le gris, le gris, l'écume sous le vent, la respiration du monde, l'ellipse sans fin des mots, l'arcature du jour, l'enclin du soir, la nuit souveraine, le chant de la Lune, le balancement du nycthémère, la diastole-systole, le gonflement du cardia, les yeux, la pupille, l'occlusion ouverte de l'obsidienne, la courbure du galet, l'ambroisie, la gemme des mots, le susurrement, la confidence étoilée, le secret polychrome, l'estompe du temps, la Petite Madeleine, les rivages lagunaires, les Syrtes, le glissement sur la lame d'eau, le souffle du marais, le bleu de l'iceberg, le peyotl, les météores, l'île, l'utopie, les chants polyphoniques, la voix voilée, le regard de Picasso, l'outre-noir de Soulages, l'extase matérielle de Le Clézio, les lieux de Duras, la flûte au sommet des Andes, la laine des vigognes, la mémoire oblitérée de Modiano, l'odeur des incunables, la rencontre, les affinités électives, les chants maldororiens, la folie artaudienne, les moustaches de Nietzsche, la démence de Zarathoustra, la fée aux miettes, le nuage, les gouttes de pluie, les visages de cuivre des Indiens, la main tendue, les guillemets, l'apostrophe, la coupure dialectique, la césure du soir, les matins bleus, les mains du vent dans l'olivier, le balancement du palmier, l'épaule des dunes, la fuite de l'eau dans les acéquias, l'agitation menue des oyats, le poème du feu, le rayonnement de l'âtre, les escarbilles, les feux de Bengale, la musique des astres, l'amour platonicien, les sphères, les sphères, les sphères, le signe de l'infini, le delta, les lettres, la ponctuation, la divine comédie, Thélème, la vision panoptique, les fragments colorés du kaléidoscope, la mutation du caméléon, la brise marine, le sommet des montagnes, la canopée multiple, les seuils, les portes, les clés, les embouclements du langage, la question, la question, la question, l'instant Métaphysique, le silence, le silence, le silence et encore plein de dilatations, de gonflements, d'éploiements, d'efflorescences, de conques ouvertes, de cornes d'abondance, de dépliements de crosses de fougères, et encore plein de pleins de pleins de pleins, c'est tout cela l'âme, c'est tout cela que Jules Labesse cherchait à comprendre parmi les circonvolutions, diapreries et autres arabesques que faisaient, à longueur de temps, ses Amis sur la Place du marché et aux alentours d'Ouche. C'est cela même qu'il essayait de mettre en musique par ses tableaux, ses graphiques, ses milliers de gribouillis, c'est cela qui le faisait avancer, le faisait croire à un possible avenir. C'est cela, cette complicité, cet assemblage étroit, comme le font les moules sur leurs bouchots, qui permettait aux Copains de naviguer d'une rive à l'autre de l'existence avec du sens accroché entre les bornes, l'originelle, l'ultime. C'est cela que vous, Lecteurs, Lectrices, cherchez si, d'aventure, vous avez eu le courage de cheminer à mes côtés jusqu'ici.  C'est du SENS dont vous êtes en quête. Et peu importe qu'on l'appelle amitié, amour, art, esprit, âme, peu importe. L'essentiel est d'être en chemin vers plus illisible que soi et d'essayer, patiemment, méticuleusement, d'extraire cette fameuse "chair du milieu" (attention : marque déposée) dont nous sommes construits et que, souvent, nous n'apercevons pas, faute qu'elle soit dressée devant nous à la manière d'un menhir.

 

 

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7 août 2013 3 07 /08 /août /2013 09:55

 

  L'Autre, ce fameux continent inconnu, comment procéder afin, qu'un jour, il devienne visible?  Un peu comme si, devant soi, on avait un bloc d'argile, que l'on se munisse d'une mirette ou bien d'une spatule et que, patiemment, à petits coups, l'on dégage des pellicules de terre afin de parvenir à découvrir la sculpture qui s'y occultait. Ou bien que l'on se saisisse d'un crayon, d'un Conté un peu gras, par exemple, faisant sur des grandes feuilles de Canson des esquisses à partir desquelles nous pourrions saisir un peu de cette réalité extérieure que nous tend l'Autre sans que nous puissions bien en prendre la mesure.

  La méthode utilisée par Jules a essentiellement consisté, d'abord, à bien regarder ses Copains - La Place du Marché est une manière de lieu idéal -, à scrupuleusement noter les nervures, creux, dépressions et dolines dont ses Amis lui faisaient quotidiennement l'offrande, une manière de géologie à ciel ouvert, puis jetant quelques notes sur des feuilles quadrillées. "Quadrillées", cela a-t-il tellement d'importance ? Mais bien évidemment, quand on connaît le Jules. Pensez seulement à son ancien métier de Magasinier à la Manu et, déjà, vous aurez un début de réponse. Le Jules, du temps du boulot, classait journellement des milliers de pièces, ressorts et autres clavettes, dans des centaines de tiroirs : les fameuses catégories d'Aristote, si l'on veut. Quand on essaie de rationnaliser, c'est toujours de la même façon que l'on procède. Le réel, que nous percevons d'abord sous la forme d'une masse profuse, plurielle, luxuriante, un peu comme la forêt pluviale dense se montre à l'explorateur égaré, ce réel donc, nous sommes contraints de le découper, comme avec un simple cutter, puis, posant les pièces du puzzle devant nous, nous reconstruisons ce puzzle.

  C'est tout juste ce qu'a fait ce bon Jules Labesse. Ses Copains, il les a un peu démantibulés, a placé, d'un côté la tête et le cou; d'un autre les membres, façon Ravaillac; puis le torse; puis le reste des pièces détachées et, ainsi, comme le faisait Picasso avec ses modèles, les amenant à éclater sous la poussée plastique du cubisme, disposant devant lui les aires anatomiques selon son bon plaisir, disjonction du visage, diaspora des membres, fragmentation des seins, du sexe, le tout devenant disponible, immédiatement préhensible, aussi bien dans l'ordre du fantasme que dans celui de la visée artistique. Mais, vous l'aurez compris, Labesse n'était pas Picasso, pas plus que Jules n'était Pablo. Mais peu importe, l'on peut vivre sans forcément être né sous le soleil de Malaga et se prendre pour le Minotaure lui-même.

  Donc Jules ayant étalé ses Copains devant lui, avait tout le loisir de les observer sur toutes les coutures, aussi bien les extérieures, les corporelles, mais aussi les intérieures, le caractère, les mœurs, les pensées, l'esprit, les fantasmes et aussi bien l'âme parce que, lorsque vous la cherchez adéquatement, vous finissez par mette la main dessus. Enfin, façon de parler, vu qu'elle est infiniment mobile et que, lorsque vous pensez l'apercevoir dans quelque pli, le foie, la rate, elle se débine aussitôt dans un autre secteur, la tête, le sexe ou bien au mitan de la glande pinéale.

  Car, voyez-vous, l'âme, avant d'être un bout du corps, aussi intime fût-il, c'est surtout de la mobilité, du passage, de la fuite, de la translation, du vent, du souffle, du déplacement, du voyage, de la pérégrination, une zébrure, un changement coloré, une métamorphose, une imago, un écoulement, un ruissellement, une onde-corpuscule, un phosphène, du brouillard au-dessus du marais, un glissement, un sillage, une spirale, une ligne sans fin, une voie vers l'horizon, un éther, la courbure du cristal, la vibration du grain de silice, l'amplitude du quartz, le vol de l'éphémère, la goutte de rosée, le scintillement au bout des herbes, la persistance du givre, le cristal de neige, le gaz au-dessus de la tourbière, la part des anges, le glacis de la toile, le tain du miroir, la quadrature du cercle, la sphère céleste, l'eau des abysses, le clignotement des étoiles, l'éclipse, la queue coruscante des comètes, l'éblouissement, l'instant d'avant le jour, la couleur lisse de la perle, le gris, le gris, le gris, l'écume sous le vent, la respiration du monde, l'ellipse sans fin des mots, l'arcature du jour, l'enclin du soir, la nuit souveraine, le chant de la Lune, le balancement du nycthémère, la diastole-systole, le gonflement du cardia, les yeux, la pupille, l'occlusion ouverte de l'obsidienne, la courbure du galet, l'ambroisie, la gemme des mots, le susurrement, la confidence étoilée, le secret polychrome, l'estompe du temps, la Petite Madeleine, les rivages lagunaires, les Syrtes, le glissement sur la lame d'eau, le souffle du marais, le bleu de l'iceberg, le peyotl, les météores, l'île, l'utopie, les chants polyphoniques, la voix voilée, le regard de Picasso, l'outre-noir de Soulages, l'extase matérielle de Le Clézio, les lieux de Duras, la flûte au sommet des Andes, la laine des vigognes, la mémoire oblitérée de Modiano, l'odeur des incunables, la rencontre, les affinités électives, les chants maldororiens, la folie artaudienne, les moustaches de Nietzsche, la démence de Zarathoustra, la fée aux miettes, le nuage, les gouttes de pluie, les visages de cuivre des Indiens, la main tendue, les guillemets, l'apostrophe, la coupure dialectique, la césure du soir, les matins bleus, les mains du vent dans l'olivier, le balancement du palmier, l'épaule des dunes, la fuite de l'eau dans les acéquias, l'agitation menue des oyats, le poème du feu, le rayonnement de l'âtre, les escarbilles, les feux de Bengale, la musique des astres, l'amour platonicien, les sphères, les sphères, les sphères, le signe de l'infini, le delta, les lettres, la ponctuation, la divine comédie, Thélème, la vision panoptique, les fragments colorés du kaléidoscope, la mutation du caméléon, la brise marine, le sommet des montagnes, la canopée multiple, les seuils, les portes, les clés, les embouclements du langage, la question, la question, la question, l'instant Métaphysique, le silence, le silence, le silence et encore plein de dilatations, de gonflements, d'éploiements, d'efflorescences, de conques ouvertes, de cornes d'abondance, de dépliements de crosses de fougères, et encore plein de pleins de pleins de pleins, c'est tout cela l'âme, c'est tout cela que Jules Labesse cherchait à comprendre parmi les circonvolutions, diapreries et autres arabesques que faisaient, à longueur de temps, ses Amis sur la Place du marché et aux alentours d'Ouche. C'est cela même qu'il essayait de mettre en musique par ses tableaux, ses graphiques, ses milliers de gribouillis, c'est cela qui le faisait avancer, le faisait croire à un possible avenir. C'est cela, cette complicité, cet assemblage étroit, comme le font les moules sur leurs bouchots, qui permettait aux Copains de naviguer d'une rive à l'autre de l'existence avec du sens accroché entre les bornes, l'originelle, l'ultime. C'est cela que vous, Lecteurs, Lectrices, cherchez si, d'aventure, vous avez eu le courage de cheminer à mes côtés jusqu'ici.  C'est du SENS dont vous êtes en quête. Et peu importe qu'on l'appelle amitié, amour, art, esprit, âme, peu importe. L'essentiel est d'être en chemin vers plus illisible que soi et d'essayer, patiemment, méticuleusement, d'extraire cette fameuse "chair du milieu" (attention : marque déposée) dont nous sommes construits et que, souvent, nous n'apercevons pas, faute qu'elle soit dressée devant nous à la manière d'un menhir.

 

 

 

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essai0

 

 

 

      Quand j'ai fini mon dessin, Henriette vient, entre deux poireaux, jeter un œil par-dessus mon épaule :

 "Qu'est-ce que tu dessines encore, Jules ?"

"C'est mes copains de la Place du Marché", je lui dis, et elle reprend :

"Dis donc, ils ont une drôle de tronche, tes copains; tiens, jette plutôt ton torchon à la poubelle et mets le couvert, c'est l'heure du pot-au-feu, si, toutefois, tu consens à passer à table, et puisque tu es devant le poste, mets donc "France-Info", ça nous fera un bruit de fond et ça sera toujours mieux que tes radotages".

  Alors je fais ce que me dit Henriette et puis on passe à table et pendant qu'on déguste le bœuf et les carottes, entre les morts en Irak, la chute de la bourse à Wall Street, le dernier Congrès des Verts, je gamberge dans ma tête parce qu'Henriette vient d'y semer le doute et un brin de confusion et je dois dire qu'au moment où elle me sert une double boule de glace avec des frisettes de chantilly dessus et quelques copeaux de chocolat, j'essaie de rassembler les morceaux du puzzle et c'est plutôt difficile de s'y retrouver et quand j'arrive à habiller Garcin de quelques contours c'est Pittacci qui devient flou et quand je fais la mise au point sur Pittacci, c'est Calestrel qui se pointe avec un cortège d'ecclésiastiques accrochés à ses basques, et quand je commence à méditer sur les raisons qui font que la religion est comme elle est, c'est Simonet qui me fait un clin d'œil, comme s'il voulait me dire que tout ceci est de peu d'importance, et lorsque nous arrivons au café et que je jette un regard discret sur ma grille de lecture qui ressemble plutôt à un gribouillis de gamin, je pense qu'après que j'aurai desservi le couvert, j'irai faire un tour dans le Square, c'est toujours bon, la marche pour remettre un peu les idées au clair, c'est sans doute parce que les idées elles trouvent une assise ferme et concrète chaque fois que les pieds touchent le sol, et après j'irai dans le salon, je prendrai une grande feuille de papier, j'y ferai des cases et, comme quand j'étais magasinier à la Manu, j'essaierai de trier les pièces, de les ranger par ordre, par taille, et alors je suis certain que tout deviendra simple et limpide, évident en quelque sorte, et, bien sûr, vous en profiterez vous aussi de cette nouvelle clarté, tant et si bien que vous pourrez en parler à vos copains des copains de Jules et que vous pourrez, vous aussi, les disposer dans des cases et jouer avec eux comme on joue au jeu de l'oie, aux petits chevaux, aux dames ou aux échecs. Alors vous patientez une petite heure, le temps de noircir mes feuilles et après, je vous montrerai mon nouveau dessin, vous verrez, il sera passé de l'esquisse à la forme définitive et vous comprendrez alors que c'est plutôt pas si mal de disposer d'une grille de lecture pour trier le grand bazar qui nous entoure..........................................................................

....................................................................................................................................

...........................................et................................................................pendant........

.............le temps...................................où...........................je....................................

....................................................................................................................................

............m'échine à.............................................................tracer................................

.........................................mes................traits....................................au

cordeau......

............................................................à mettre..........................................................

........................dans les petites cases.....................................tous mes

 

copains.......

 

....en essayant...............................................de

 

voir...................................ce qui.....

....................................les rapproche.......................................mais

 

aussi.................

................................................................ce qui les.................................différencie..
.................à quels grands types..............................on peut.......................................

.......les identifier.............................sous quel régime

 

symbolique...............ils...........

....................fonctionnent.........eh bien...............il ne vous reste............plus.............

.............qu'à compter les points.........comme on compte les

 

jours..............dans cette

 

foutue existence.....................comme dirait

 

Henriette..................................................

 ......................................eh bien, me revoilà, Jules Labesse.........................j'espère..

....que j'ai........................................pas été...............................trop.....................long !

 

 

essai2

essai3

 

 

 Mais je vous sens un peu décontenancés. Oui, vous vous attendiez à mieux, aussi bien sur le plan de la forme que du fond. C'est bien normal et je reconnais volontiers que vous pouvez, légitimement, ressentir quelque frustration. C'est pas que je veuille me justifier, mais pendant que j'étais en train de gribouiller sur mes feuilles, bien peinard dans le salon, Henriette elle a déboulé et, tenant le torchon caché dans son dos :

 "Dis mon Petit Jules, t'aurais pas oublié quelque chose à faire pour ton Henriette ?"

Je vous avoue, l'espace d'un éclair, ça m'a fait quelque chose qu'Henriette elle me cause avec une voix douce comme du miel et je croyais même que c'était une voie détournée, pour me dire, entre les mots, en quelque sorte, "Jules, mais t'as donc rien compris, c'est tout simplement "la lune de miel" qu'elle te demande ton Henriette" -, et alors que j'en revenais pas de cette repousse inattendue de l'amour conjugal, quand Henriette elle a agité devant moi le petit torchon avec des damiers blancs et rouges dessus, j'ai compris, qu'en guise de retour d'affection, c'était l'essuyage des assiettes et des couverts qu'elle me proposait de sa voix qui voletait comme de gentils papillons sous l'effet d'une brise printanière :

 "Et, ce quelque chose à faire, si tu me suis bien, c'est tout de suite parce que, sur le formica, j'ai même plus la place d'y poser mes mots croisés et tu sais bien que c'est mes seuls loisirs, et pendant ce temps, Monsieur joue à tirer des plans sur la comète" et, lorgnant mes jolis gribouillis, "Je te jure, Jules, tu gaspilles ton temps pour pas grand chose et plutôt que de brosser le portrait des autres légumes, tu ferais bien d'aller balayer devant la porte, que le Facteur puisse au moins venir jusqu'à la boîte aux lettres".

   Et, sur ce, l'Henriette, elle a tourné sur elle-même comme une toupie. Alors comment voulez-vous que Jules pris dans ce tourbillon de l'existence, il ait eu le loisir de vous fignoler un tableau aux petits oignons. C'est pas une vie, comme dirait Garcin, les yeux perdus sur la ligne beige des Aurès.

 

 

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6 août 2013 2 06 /08 /août /2013 08:11

 

Les couleurs du fondement. 

 

 

malevitch

Kazimir Malevich - Carré noir sur fond blanc -

Source : Wikipédia. 

 

 

Nous mangeons, nous buvons. Nous vivons.

Nous voyageons, nous écrivons. Nous vivons.

Nous lisons, nous fumons. Nous vivons.

Nous aimons, nous rêvons. Nous vivons.

Mais nous N'EXISTONS PAS !

 

Nous mangeons, nous buvons, nous voyageons, nous écrivons, nous lisons, nous fumons, nous aimons, nous rêvons et cela s'appelle VIVRE.

 

"VIVRE", "VIVRE", criait l'Homme-fou et il battait des mains en appelant l'infini.

 

"VIVRE", "VIVRE", criait l'Homme-fou et il faisait sa gigue sur le bord du monde en convoquant l'absolu.

 

"VIVRE", "VIVRE", criait l'Homme-fou et il sautait vers les étoiles en convoquant Dieu.

 

Mais Dieu ne pouvait l'entendre, car l'homme-fou, n'EXISTAIT PAS !

 

Certes, il faisait sa pantomime dans les rues hasardeuses de la ville; certes il courait dans les avenues à la vitesse d'une comète; certes il franchissait beaucoup de carrefours et de ponts, mais L'homme-Fou n'EXISTAIT PAS !

 

Il buvait et l'eau faisait son bruit de fontaine le long de l'œsophage. Il mangeait et l'on entendait les nutriments faire leur cascade vers l'aval. Il aimait et l'on entendait plein de soupirs et de sanglots. L'Homme-Fou était vivant, trop vivant, trop occupé à vivre et négligeait d'exister. Cela veut donc dire qu'il était à peine sorti du néant, un pied dedans, un pied dehors, la tête enfouie sous la nappe de peau, les yeux gonflés d'eau, les poings encore rouges des eaux maternelles, le teint laiteux, les cheveux collés sur la fontanelle, les lèvres roses faisant leurs bulles de glaires. C'était un nouveau-né plein de vagissements stériles qui éructait au grand jour sa rengaine d'ennui : "VIVRE - VIVRE", mais personne ne l'entendait, même pas les autres humains, puisqu'iln'EXISTAIT PAS !

 

Certes il vivait, plus qu'il n'était coutume, en-dehors de toute règle de bienséance, braillant aux quatre coins de la planète son tragique glapissement "VIVRE- VIVRE" et les sons ricochaient sur la vitre des choses et se retournaient contre le Vivant et ses tympans se déchiraient sous la pression et ses mains dodues et boudinées griffaient pathétiquement l'air et le "VIVRE - VIVRE"faisait ses longues trémulations bien après que le nourrisson avait rendu l'âme. En fait, sa courte et gélatineuse vie, le Vivant l'avait usée, l'avait dilapidée en de pitoyables objurgations, en des essais avortés de connaître quelque chose du vaste monde. Il n'avait été, l'espace de son apparition, qu'une série de métabolismes, une suite de battements de cœur, des diastoles-systoles, des sécrétions glandulaires, hypophysaires, des trophismes épithéliaux, des remuements de condyles à l'intérieur de glénoïdes bien huilés, des enroulements de métatarses, des combustions de graisse, des empilements de  glycémies, des  partitions de transaminases, des congestions de liquides bilieux et hépatiques, enfin, en quelques  mots rapidement synthétiques, des perditions entraînant d'autres perditions, des enfilades de non-sens, des clignotements à l'infini, des gammes de BLANC et de NOIR, sans qu'une once de GRIS vienne tempérer la démesure, lui accorder visibilité, parole, voix, langage.

  C'est ainsi que les jours se déclinent pour les Vivants, un jour BLANC, un jour NOIR, mais jamais de jours GRIS. 

Pourtant c'est LE GRIS qui est constitutif du sens, de la marche des étoiles, de l'immense bifurcation des mondes, de la coruscation des planètes, des galaxies de la connaissance.

 

Le NOIR est abstrait.

Le BLANC est abstrait.

Le NOIR ne profère rien.

Il se tait. Il se renferme dans sa coquille. 
Il referme sa coque de noix sur ce qui aurait pu apporter de la lumière, de la connaissance, du désir.

Le BLANC est identiquement muet.

Il est vide. Il est glacé. Il est une vitre sur laquelle ricoche le jour.

Il est une démesure qui boulotte la lumière. Il la manduque, il la digère. Puis, plus rien.

Sur le BLANC, jamais de clarté apparente. Lumière contre lumière.

Mais attention : le BLANC n'est pas la lumière, il en est la décoloration. Il est pure affinité du vide. Le BLANC est l'irrésolution entre les mots. Le BLANC est l'en-creux de la parole. Le BLANC est tout sauf la virginité. Il est l'éblouissement qui précède la volupté. Il est pure folie de se fondre dans l'Autre. Au risque d'une perdition.

NOTA BENE :  Le NOIR n'est pas la nuit. Il en est l'exact opposé.

Le NOIR replie le calice ouvert de la nuit. Le NOIR boit les étoiles. Le NOIR est l'inconscient qui fait ses mille voltes afin de nous plonger dans la cécité. Le NOIR est la ténèbre. Le NOIR est le bitume qui enrobe les orbites et dissout le chiasma optique et alors ce sont des jours de goudron, de pétrole, des jours fossiles. Le NOIR est excès de BLANC. Il rejette et vomit longuement l'écume immaculée. NOIR à cette seule condition : d'une éviction de ce qui, à lui, s'oppose.

 

Le BLANC est rejet du NOIR. Il est pure brillance. N'admet jamais la tache, l'ombre qui l'altérerait. Le BLANC, c'est juste du NOIR qui a retourné sa calotte.

 

Le BLANC et le NOIR c'et une polémique. Echec et mat.

Le BLANC et le NOIR  sont de pures illusions.

Le NOIR existerait dans l'absolu et rien ne pourrait paraître.

Le BLANC existerait dans la totalité et l'univers serait une étincelle éteinte.

Le BLANC et le NOIR sont de pures illusions, des vues de l'esprit, de gentilles hallucinations.

Le BLANC pur existerait et le NOIR s'absenterait.

Le NOIR pur existerait et le BLANC s'absenterait.

Le BLANC est confusion puisque rien n'y paraît.

Le NOIR est confusion puisque rien n'y paraît.

 

Le NOIR est l'absence d'intervalle qui fusionne les mots et en brouille la perception, comme une soupe précosmique dont, encore, n'émergerait nul cosmos signifiant. Ainsi :

 

 "Riennesignifiedèslorsquel'espacequiexistententrelessignesseconfondenuneseulechaîne,

laquelledevientinsignifianteetrapidementsynonymed'unintraduisiblesabirdont

mêmeunlinguisteéminentnepourraittireraucunehypothèsevraisemblable."

 

  Ce qui, énoncé clairement, se traduit ainsi :

 

  "Rien ne signifie dès lors que l'espace qui existe entre les signes se confond en une seule chaîne, laquelle devient insignifiante et rapidement synonyme d'un intraduisible sabir dont même un linguiste éminent ne pourrait tirer aucune hypothèse vraisemblable."

 

Le premier énoncé est bien évidemment celui d'un VIVANT; le second celui d'un EXISTANT. Le premier est un chaos. Le second est un cosmos.

 

  Seul le GRIS signifie. Le GRIS est le médiateur entre les mots, leur souple respiration, leur haleine inventive. Le GRIS est pure donation de ce qui existe avant de se révéler au grand jour. C'est pour cela que les aubes sont GRISES. Le GRIS c'est le passage du souffle à la parole. C'est la teinte intermédiaire des sentiments entre haine et passion. Le GRIS, c'est l'imaginaire qui fait ses boucles entre rêve et réalité. Le GRIS c'est le lieu d'élection où les choses parviennent à leur éclosion, à mi-chemin entre intelligible et sensible. Le GRIS, c'est l'ajointement du jour et de la nuit, là où s'immisce la Muse de la poésie.

 

  GRIS est le mystérieux imaginal des ésotériques, ce fameux Barzakh ou entre-deux que les sens sont incapables de saisir, une limite qui sépare le connaissable de l’inconnaissable, le monde matériel du monde de l’esprit et du Mystère. C'est le  lieu de la perception Imaginative, le lieu des rêves et visions. "

 

GRISES les clés qui font communiquer, d'un seul geste, comme d'un seul mouvement de la pensée, les espaces du-dedans avec les espaces du-dehors : le corps et le cosmos; le vécu intime et le réel; le sentiment et la raison; l'inconscient et le conscient; la méditation-contemplation et l'usage social du langage.

 

GRIS, les seuils qui délimitent l'espace collectif et l'espace individuel; la nature ouverte et la grotte primitive; le sacré du temple et le profane du lieu commun; les cimaises des musées et la déambulation de la rue; la nature et la culture.

 

GRISES, les portes qui font communiquer entre eux les lieux spécifiques de l'habitation; celles qui conduisent de l'inconnu au connu, du polysémique abstrait de l'espace indifférencié au signifiant singulier de l'espace maîtrisé.

 

GRIS les ponts de la mixité sociale réalisant la synthèse des modes de vie, de pensée, effectuant les conditions d'un libre échange des cultures en les métissant, en les ouvrant à d'autres civilisations, à d'autres beautés, à des conceptions différentes des modes selon lesquels la vérité tend à se manifester sous les diverses latitudes.

 

GRIS les passages situés dans les villes, généralement passages couverts réalisant la médiation des fonctions plurielles de la cité : passage du commerce à la culture, puis aux loisirs, puis au religieux, au festif, au pur hédonisme, parfois aussi aux zones interlopes dédiées à la luxure.

 

GRIS, les sourires ouvrant l'épiphanie humaine en direction de l'Autre afin qu'une mutuelle compréhension puisse exister, qu'une fusion des affects, des percepts, des concepts puisse trouver un site à partir duquel se déployer selon de nouvelles perspectives.

 

GRIS, l'amour cimentant en une union indéfectible l'Amant et l'Aimée en une seule arche expressive-compréhensive.

 

GRIS, l'espace de la raison sensible, dans lequel Michel Maffesoli, ce Sociologue inventif, essaie de nous situer afin de créer un espace intermédiaire, une pensée médiatrice entre l'aridité du concept et la pente déclive des passions.

 

GRIS, l'espace géopoétique dont Kenneth White a été l'heureux concepteur :

Ce monde géopoétique situé à l'épicentre de la trilogie Eros, Logos, Cosmos, soit à l'intersection de l'amour, du langage-raison, de l'univers. Il crée un "monde", celui de l'union harmonieuse de  l’esprit et de la Terre.

 

GRISE est encore l'étonnante Chôra platonicienne qui instaure un espace intermédiaire de gestation entre l'être absolu et l'être relatif, lieu de bien des supputations et de thèses intellectuelles, mais seulement préhensible par la voie de l'intuition. Car, comment "imaginer" le passage du "rien" au "quelque chose" sans faire référence à cette "nourrice primordiale" dont le sein symbolique ou halluciné, donnerait lieu et place au devenir, à l'exister en son merveilleux déploiement. 

 

GRISES les coïncidences des opposés (voir/être vu; le repos/le mouvement; le fini/l'infini,…) où s'immolent en un même creuset ce qui, par nature, semblait antinomique, livré au grand écart, inconciliable à jamais. Partant de ce qui nous est proposé d'appréhender dans le monde du fini, nous nous disposons, dans une démarche purement cognitive, à la compréhension de l'infini, lequel est, par définition, toujours à envisager dans toute opération d'intellection. La contradiction est une détermination interne à la raison discursive. Or,  N. de Cues prétend dépasser les mots pour dire l’être. Nous ne saurions mieux projeter pour dire le Sens. Et, pour mieux percevoir le propos du Penseur médiéval, prenons un exemple simple, celui de la paix. On ne peut penser le problème d'une paix concrète entre les peuples sans en avoir une perception en même temps abstraite de l'ordre de l'éthique, donc "infinie".  Or l'éthique n'est jamais perceptible "directement", mais seulement en raison d'une opération de l'entendement et, pour être tout à fait complets, de l'esprit, aussi bien que de l'âme en ses multiples acceptions.

 

GRISE L'hypothèse Gaïa.

 

Cette séduisante hypothèse dont nous ne nous hasarderons  pas à dire si elle nous paraît épistémologiquement recevable, présente la Terre comme un organisme vivant, doué de conscience, d'intention, ceci pour les avancées les plus radicales de ce concept.

Cette idée de "Terre animée" a toujours hanté l'imaginaire humain. La plus belle expression en étant, sans doute, le point de vue du pionnier de la "conscience environnementale", Henry David Thoreau situant la Terre dans une perspective spirituelle assez semblable, dont le contenu, sans doute teinté d'un lyrisme débordant, marqué du sceau du plus foncier vitalisme, n'en demeure pas moins étonnante, mais aussi enthousiasmante en ces temps d'obscur consumérisme :

 

" La terre que je foule aux pieds n'est pas une masse inerte et morte, elle est un corps, elle possède un esprit, elle est organisée et perméable à l'influence de son esprit ainsi qu'à la parcelle de cet esprit qui est en moi. " 

 

Cette hypothèse, pour hasardeuse qu'elle paraisse, présente l'indéniable avantage de nous donner à penser de quelle façon peut s'opérer le fameux passage d'un processus biologique à un processus de l'ordre de la psyché.  On reconnaît là le mythe de la Terre-Mère traversant de nombreuses civilisations, notamment chez les peuples célébrant les cosmologies amérindiennes. L'hypothèse Gaïa semble signer une manière de retour vers une mystique, sous des apparences scientifiques. De telles émergences dans la pensée contemporaine apparaissent comme des remises en question des thèmes de la modernité, laquelle, à partir de Descartes s'est orientée vers un réductionnisme résultant d'une séparation du corps et de l'esprit. Beaucoup d'esprits éclairés, évoquent l'urgence d'un retour à un plus juste équilibre permettant de repenser le sens de l'homme dans la Nature, ce qui, pour notre propos, s'énoncerait de la manière suivante : "Plutôt que de persister à vivre , l'Homme devrait s'essayer à exister". Formule elliptique s'il en est, dont la forme aphoristique convient bien à une nécessaire condensation de la pensée.

 

GRISE la noosphère.

 

 Se contenter de vivre sur la Terre pourrait facilement se confondre avec une progression de l'Homme en direction de ses besoins vitaux, que l'on peut également qualifier de "primaires", à savoir se nourrir, se vêtir, trouver un toit où s'abriter. C'est ce que firent, pendant plusieurs milliers d'années nos ancêtres hominidés vivant dans les grottes et progressant au rythme de la cueillette et de la chasse. Teilhard de Chardin, en paléontologue éminent, n'ignorait évidemment rien des événements de l'évolution humaine. Sans doute pensait-il, dès le début de ses travaux - n'oublions pas le fait qu'il était Père Jésuite -, que cette dimension de l'homme entièrement tournée vers l'appropriation de biens matériels ne suffisait pas à en faire une description anthropologique satisfaisante. L'homo sapiens sapiens lui donnait déjà raison qui entrait dans le domaine des activités sociales, culturelles, religieuses.

  Mais ce n'était pas encore assez. A cette dimension devait se rajouter une perspective spirituelle, donc une inscription vers la transcendance. Pour Teilhard, matière et esprit sont une seule et même chose dont l'humain ne sait pas percevoir les nécessaires convergences.

Il faut plus d'amplitude à l'intellect afin que ce dernier se prépare à prendre la mesure de ce qui, selon le Père Jésuite, s'annonce à la manière d'une révolution et, à cette fin, il reprend la notion de "noosphère" dont il pense qu'elle est à même de rendre compte de ce qui s'annonce à l'horizon de la fin du siècle : l'immense réseau de communications humaines entourant le globe de ses milliards de significations aussi diverses que complexes. La vie devient existence, une " pellicule de pensée enveloppant la Terre, formée des communications humaines ".

- (Bien évidemment, chacun, chacune, reconnaîtra dans cette formulation, la révolution cybernétique de l'Internet ainsi que l'explosion exponentielle des Réseaux Sociaux. Le Père Teilhard en était le précurseur conceptuel) -  Ainsi se rejoignaient dans une même unité compréhensive, "sciences de la terre, anthropologie et métaphysique chrétienne." ( Jean Onimus). Le sommet  de la théorie culminant en un "point Oméga" signant l'accomplissement dans une parfaite spiritualité et la nécessaire rencontre avec Dieu auquel l'homme aboutirait après être parti d'un "point alpha".

Que la thèse de Teilhard trouve comme épilogue l'arrivée dans la sphère divine, n'étonnera personne. Pour les agnostiques dont la plupart des hommes font partie, à commencer par nous, il suffira d'envisager une "spiritualité laïque", cette dernière étant simplement constituée des buts supérieurs et ultimes dont nos  actions et nos jugements peuvent s'emparer. Par exemple l'art, l'action humanitaire, les considérations élevées de l'esprit, la contemplation, la méditation, l'ascèse physique ou mentale, l'immersion dans le sentiment de totalité que la Nature peut nous offrir si nous savons nous y disposer.

 

 

GRIS le sentiment océanique.

 

  Et ce sentiment de la Nature (à la fois subjectif si nous considérons comme dans l'hypothèse Gaïa que la Nature pense, éprouve, existe sous forme consciente; à la fois objectif, en tant que sentiment que nous projetons sur elle), cette soudaine plénitude dont nous sommes possédés, à notre insu, nous retrouvons tout cela inclus dans le "sentiment océanique" initié par Romain Rolland, repris par Carl Gustav Jung, sentiment dont les connexions avec le concept de noosphère de Teilhard sont évidentes. Le "sentiment océanique" est cette sublime impression de se trouver, soudain, portés hors de nous-mêmes vers une manière de transcendance, de totalité avec laquelle nous sommes en écho, microcosme réverbérant le macrocosme. Double spécularité où nous regardons le monde comme lui nous regarde : fusion des consciences. Nous disons "des consciences" car nul sentiment d'ampleur ne saurait surgir de la rencontre d'une conscience - la nôtre -, avec un événement périphérique de la nature, un quelconque objet, une simple entité matérielle. Il y faut plus. Il y faut une projection de notre propre conscience sur le monde. Sans doute pourra-t-on dire que la supposée conscience de la Nature, c'est nous qui la lui communiquons du sein de notre exaltation. Peu importe, ceci n'obère en rien la qualité de l'expérience spirituelle. Mais tâchons de comprendre plus avant et écoutons ce qu'a à nous dire André Comte-Sponville, lequel ne rattache pas nécessairement cette dimension d'ouverture  à une quelconque attitude religieuse :

 

  "Au fond, c'est ce que Freud décrit comme « un sentiment d'union indissoluble avec le grand Tout, et d'appartenance à l'universel ». Ainsi la vague ou la goutte d'eau, dans l'océan... Le plus souvent, ce n'est qu'un sentiment, en effet. Mais il arrive que ce soit une expérience, et bouleversante, ce que les psychologues américains appellent aujourd'hui  (…) un état modifié de conscience. Expérience de quoi ? Expérience de l'unité, comme dit Swami Prajnanpad : c'est s'éprouver un avec tout. Ce « sentiment océanique » n'a rien, en lui-même, de proprement religieux. J'ai même, pour ce que j'en ai vécu, l'impression inverse : celui qui se sent « un avec le Tout » n'a pas besoin d'autre chose. Un Dieu ? Pour quoi faire ? L'univers suffit. Une Église ? Inutile. Le monde suffit. Une foi ? À quoi bon ? L'expérience suffit. "

 

Mais bien évidemment les religions et philosophies, quelle que soit leur nature, ne peuvent être exclues d'un accès à cette dimension aussi étonnante qu'enthousiasmante. – rappelons que le mot "d'enthousiasme", étymologiquement, vient du grec ancien du grec ancien : ἐνθουσιασμός ,enthousiasmós  qui veut dire "Avoir Dieu en soi"-.  Cependant l'on conviendra que tout un chacun, sous un terme aussi générique que celui de Dieu, mettra le contenu de sens avec lequel il éprouvera le plus d'affinités.  Et l'empan sera large, "Dieu en soi" pouvant aussi bien résulter de l'observation du simple brin d'herbe et de l'activité très rousseauiste d'herboriser, que de la contemplation de la beauté d'un incunable, en passant par la dégustation d'une sublime ambroisie ou la vue de l'Aimée. Et nous pourrions citer encore le ravissement consécutif à l'écoute d'une pièce musicale ou bien la quasi extase à la vue du chef-d'œuvre. Rien ne saurait, par essence, limiter ce "sentiment océanique" dont la "logique" consiste à excéder tout ce qui se présente aux sens afin d'en faire le creuset d'un émerveillement. Dieu, à lui seul, ne saurait prétendre remplir la majestueuse "corne d'abondance". Il y a place pour la multitude !

  Dans nombre de disciplines, philosophies ou religions, concourant à trouver l'éveil spirituel (Zen par exemple), la métaphore océanique comme univers et celle de la vague à dimension humaine concourent à faire émerger ce fameux "sentiment océanique" conduisant à éprouver la nature de l'être comme non-duelle :

 

"Au-dessous du monde des perceptions sensorielles et de l'activité mentale, il y a l'immensité de l'être. Il y a une vaste étendue, une vaste immobilité, et une petite activité frémissante à la surface, qui n'est pas séparée, tout comme les vagues ne sont pas séparées de l'océan. "

 

  Eckhart Tolle - Le Pouvoir du moment présent - Ariane, 2000. Source : Wikipédia.

 

  Nombre de nos penseurs occidentaux, Schopenhauer, Husserl, Heidegger, Karl Jaspers ou encore Georges Bataille, pour ne citer que ceux-là, affirment la réalité d'une telle non-dualité. Tous mettent en exergue, dans leurs œuvres, "l'expérience intime et transcendantale de l'unité entre sujet et objet." (Wikipédia).

 

Enfin, afin d'être complet sur le sujet de ce sentiment sans doute bien difficile à traduire par de simples mots, nous voudrions citer le point de vue exprimé par Mona Chollet, journaliste et essayiste suisse qui, dans "Nouveau millénaire, défis libertaires", prend position quant à ce"sentiment océanique" :

 

  "Et puis, il reste aux hommes un moyen de rester en contact avec cet «autre chose» dont ils ont parfois l’intuition. Ce moyen, à en croire Pietro Citati, ce sont… les mythes – ces mythes dont se méfie tant Michel Onfray. Les mythes, déclare Citati, sont «l’ultime reflet» d’une lumière cachée, «une sorte de souvenir-réflexe, de magique mémoire intuitive». Cela expliquerait pourquoi les écrivains, et tous ceux qui prennent en charge l’élaboration fictionnelle, sont à ce point exténués par leur tâche, qui consiste à assumer à la fois les limites parfois rageantes de l’existence humaine et l’intuition déstabilisante de tout ce qui la dépasse; à assumer, en résumé, ce tiraillement des extrêmes, ce mélange hétérogène, impur, qui fait la condition humaine, et devant lequel les religions, refusant l’évidence, n’ont jamais voulu s’incliner."

 

  Belle méditation s'il en est quant à la démesure dont l'homme est constamment affecté et que les sceptiques, les matérialistes et autres adeptes d'une pensée réputée "dure" (ce qu'elle est sans doute), rejettent hautainement comme s'il s'agissait d'un caprice juvénile. Mais les équations les plus habiles ne sauraient prétendre détenir la totalité de la vérité, loin s'en faut. La Lune a une face cachée. Ce n'est pas pour autant qu'elle n'en est pas moins réelle. Peut-être l'est-elle davantage pour la simple raison que sa propre réalité est constamment excédée par la conscience humaine qui la vise et projette sur elle un imaginaire fécond auquel ne saurait souscrire sa face d'évidente visibilité. 

 

GRISE la mystique religieuse.

 

  Et, en préambule, il s'agit d'affirmer que rien ne saurait être ignoré de ce qui, pour l'homme, fait sens. Être agnostique ne veut pas pour autant dire négliger et mettre entre parenthèses le fait religieux. Un savant peut se livrer à un travail de recherche sur les textes sacrés, donc à une tâche herméneutique, sans pour autant adhérer à leur contenu spirituel ou bien éprouver un quelconque sentiment de piété. S'intéresser à la sphère des signifiés présuppose qu'on puisse les aborder TOUS sans idée préconçue, sans le moindre a priori. Témoigner d'un vif ressentiment vis-à-vis de la religion en général relève plus d'un compte personnel à régler avec celle-ci que d'une attitude de chercheur objectif en quête de vérité. L'attitude d'un Michel Onfray dans son "Traité d'athéologie" relève plus d'un dogmatisme levé contre un autre dogmatisme que de l'infinie sagesse dont doit être atteint le Philosophe dès qu'il entreprend de connaître le monde. La religion en fait partie. Rien ne sert d'en réaliser une mise à l'écart.

  Quelques révélations d'ordre mystique ont donné lieu aux plus belles pages de la littérature classique. Ne leur accorder aucun crédit participe plus d'une volontaire cécité de l'intellect que d'une véritable curiosité pour laquelle les limites n'existent pas.

  Ce long préalable étant posé, voyons maintenant ce que la mystique a à nous apprendre.

 

  Dans l'ordre du religieux, nous ne pourrons faire l'économie de la révélation de Saint Jean de la Croix, lequel, dans la "Nuit Obscure" (Noche obscura), fait l'expérience mystique qu'il développera tout au long de sa vie dans de nombreux écrits.  

"Il cherche à y témoigner du chemin des âmes vers Dieu." (Wikipédia).  

 

Pendant une nuit obscure,

Enflammée d'un amour inquiet,

O l'heureuse fortune

Je suis sortie sans être aperçue,

Lorsque ma maison était tranquille.

 

"L'âme dit, en ce cantique, de quelle manière elle est sortie, tant d'elle-même que de toutes les choses créées, savoir : en exerçant sur elle-même une rigoureuse mortification qui la fait mourir à soi-même et aux créatures, qui la fait vivre à l'amour divin et a Dieu, et qui la remplit de délices célestes."

 

Commentaires de l'abbé Jean Maillart, jésuite.

 

 

  L'on ne saurait davantage passer sous silence la participation en Dieu de Pascal.

 

  "La nuit du 23 novembre 1654, Pascal connait une nuit d'extase mystique, où il rencontre Dieu et est habité par des sentiments de "certitude, joie, paix, pleurs de joie". C'est la "seconde conversion" de Pascal, qui le conduit à renoncer aux plaisirs du monde, et aux sciences humaines, vaines face aux sciences divines. Il se retire à compter de 1655 chez les jansénistes de Port-Royal, qui s'opposent alors aux jésuites de la Sorbonne. Pascal prend part à la querelle, défendant ses amis jansénistes par l'écriture de 18 lettres appelées les "Provinciales" (du titre de la 1ère, Lettres écrites à un provincial par un de ses amis)."

                                                                                                                                    Source : Bibm@th.net

  

 

L'an de grâce 1654,

Lundi 23 novembre, jour de Saint Clément, pape et martyr, et autres au Martyrologue,

Veille de saint Chrysogone, martyr, et autres,

Depuis environ dix heures et demie du soir jusqu'à environ minuit et demie.

FEU

Dieu d'Abraham, Dieu d'Isaac, Dieu de Jacob,

non des philosophes et des savants.

Certitude. Certitude. Sentiment, Joie, Paix.

Dieu de Jésus-Christ,

Deum meum et Deum vestrum. Jean 20/17 *

" Ton Dieu sera mon Dieu "

Oubli du monde et de tout, hormis Dieu.

Il ne se trouve que par les voies enseignées dans l'Evangile.

Grandeur de l'âme humaine

" Père juste, le monde ne t'a point connu, mais je t'ai connu ".

Joie, Joie, Joie, pleurs de joie.

Je men suis séparé. ___________________________________________________

Dereliquerunt me fontem aquae vivae.

" Mon Dieu me quitterez-vous? "___________________________________________

que je n'en sois pas séparé éternellement.

" Cette est la vie éternelle, qu'ils te connaissent seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ ".

 

Jésus-Christ,_________________________________________________

 

Jésus-Christ,_____________________________________________

Je m'en suis séparé ; je l'ai fui, renoncé, crucifié, Jean 17__________________________

que je n'en sois jamais séparé.____________________________________________

Il ne se conserve que par les voies enseignées dans l'Evangile.

Renonciation totale et douce. Soumission totale et douce.

Soumission totale à Jésus-Christ et à mon directeur.

Eternellement en joie pour un jour d'exercice sur la terre.

Non obliviscar sermones tuos. Amen.

 

" Le mémorial " -  Blaise Pascal.

 

 pascal

 

 

 

 

Enfin, pour terminer cette longue méditation sur la façon dont la conscience humaine s'y prend pour faire se déployer les significations qui se présentent à elle, il est important de préciser que le véhicule emprunté pour parvenir à ce but (art, philosophie, science, religion) est moins à prendre en considération que l'intensité de l'expérience éprouvée, sa profondeur, le sentiment d'accomplissement et de plénitude qui lui y est attaché.

 

 GRISE la question de la Métaphysique.

 

 Mais nous ne saurions conclure ce tour d'horizon en direction de la compréhension des significations sans faire référence au problème qui traverse toutes ces tentatives et en constitue les fondements. A savoir la question essentielle formulée par Leibniz en 1740, sur laquelle repose l'édification de la Métaphysique :

 

"Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?"

 

 

  Poser la question n'est certainement pas la résoudre. Mais, tout de même, comment pourrait-on éviter de l'aborder ? Et, ici, sans doute, rejoignons-nous notre attitude de tout jeune enfant, lorsque découvrant la possibilité de la Mort et, corollairement, l'inquiétude viscérale dont elle porte l'ombre, plonge, irrémédiablement, dans une angoisse constitutive, laquelle déterminera l'essence de notre propre finitude humaine. Et, ici, identiquement, sommes-nous reconduits à l'orée de notre adolescence, peut-être au seuil du jour, alors que les choses s'abîment dans une manière d'ambiguïté, d'illisibilité et que, soudain, le fait d'ÊTRE devient tellement ténu, irreprésentable, que surgit l'idée du RIEN, du NEANT et, sans même le savoir, notre corps, notre esprit deviennent les lieux géométriques, le point focal où la Question fait ses cruelles mais indispensables interrogations. C'est de notre propre vision, de notre compréhension intime du monde dont il s'agit. Comme un cercle herméneutique sans fin, une fuite vers l'avant, cernée de mortelles obsessions, attendant seulement, qu'un jour, l'existence sur son ultime déclin nous en livre, peut-être, l'explication. Bien évidemment, nul doute que s'origine, à partir d'une telle requête, les instances essentielles de la Métaphysique. Les racines sont plantées dans le sol inquiet, l'arbre se déploiera, fera ses feuillaisons sans, pour autant, que les assises terrestres, chtoniennes, ombreuses soient, un seul instant oubliées.

  Que Leibniz, en son temps, ait fait intervenir l'Être suprême, à savoir Dieu, de façon à clore provisoirement le débat n'a rien de vraiment étonnant. La Cause première apporte bien des apaisements lorsque l'âme est troublée. Il s'agissait, tout simplement, de la reprise de la conception d'Aristote. Comme quoi l'histoire des idées ne demandait qu'à être reconduite. Mais, quelles que soient les perspectives adoptées, qu'il s'agisse d'une assise religieuse, spirituelle, profane, matérialiste, idéaliste, le problème fondamental n'en est pas moins évacué, qui continue son évolution en sourdine, à bas bruit. Qui jette la Métaphysique par la porte peut, à tout moment, s'attendre à la voir se manifester par la fenêtre. Ne se débarrasse pas des concepts fondamentaux qui veut !

  Bien évidemment, cette question posée de cette manière presque indigente, pourrait paraître naïve et, sans doute, bien inopportune aux esprits épris d'une interprétation toute matérielle du monde. Car, pourquoi se poser la question dès l'instant où de l'étant nous est fourni à portée de la main et où son existence ne semble pas pouvoir être remise en question. Mais le registre des évidences est souvent étroit et il faut donc aller y voir de plus près. Car, tout aussi bien, le Néant aurait pu être la seule forme de "manifestation" à laquelle l'être aurait pu consentir depuis sa constante énigme. Mais l'être-présent aussi bien que le Néant-imaginé demeurent deux hypothèses dont les équations sont identiquement difficiles à mettre en scène. Nous en sommes réduits au domaine des conjectures. Et tant mieux.

  Ainsi sont créées les conditions par lesquelles nous ne cesserons de convoquer l'étonnement philosophique, seul à même de nous porter au-delà de nous-mêmes, vers notre propre compréhension humaine d'abord, vers la saisie du monde ensuite. Nous aurions pu nous contenter de vivre, c'et-à-dire de ne considérer que le fonctionnement de nos mécanismes biologiques, nos assises basales, nos métabolismes élémentaires, nos destinées d'amibes. Mais, dès l'instant où s'introduit la question du pourquoi, alors nous ne sommes plus en repos, alors nous ouvrons grandes les portes de la sémantique existentielle alors que, jusqu'alors, ne s'étaient présentées à nous que des suites lexicales isolées, comme autant de mots sans lien les uns avec les autres.

  Le Pourquoi est de telle nature qu'il métamorphose aussitôt ce que la vie lui présentait à la façon d'une évidence en préoccupation de tous les instants, en thèse réellement existentielle. Cherchant, par cette question même, à nous extraire de ce Néant qui nous provoque, nous nous appuyons sur les bases dont la vie nous fait le don afin, par ce seul exhaussement, d'élaborer la question, c'est-à-dire donner du SENS à ce qui ne saurait en avoir. Le trajet accompli est celui-là même de la Philosophie qui, voulant se libérer de l'impensable, a recours à la seule question fondant l'existence et qui est celle de l'énigme de l'être dont l'équivalent pourrait être l'énigme d'exister. Car exister, c'est être. Alors que vivre n'en constitue que les prolégomènes, les conditions de possibilité d'une apparition.

  La vie, dans sa profusion, prend souvent l'apparence du chaos. Si rien n'est organisé, le vivant se rebelle et devient illisible, à la façon du tableau de Giorgio de Chirico où tout est soumis au registre de la schizophrénie (donc de la perte du sens). Si tout est organisé, ordonné par le langage, la raison, le logos en tant que question, tout redevient pensable, hypothèse progressant vers une thèse éclairée-éclairante du monde en tant que cosmos. Le cosmos étant un autre mot pour dire la compréhension, le sens. 

  Nul doute que la question de Leibniz soit  une question fondamentale. La posant de cette manière dont on pourrait penser qu'elle résulte davantage d'un jeu de cour d'école que d'un esprit de rationalité, nous percevons, aussitôt, sous l'apparente candeur, l'abîme de réflexion. Car, élaborer la question qui met en perspective l'énigme de l'être, ne saurait résulter d'un simple passe-temps, comme l'on jouerait au cricket. Encore que tout jeu suppose une prise de risque et une situation face à de l'inconnu. A éluder une telle question, pour autant, nous ne l'évacuons pas. Si nous faisons mine de nous en absenter, aussitôt, surgit à sa place une autre question faisant sa mortelle giration: qu'en est-il du Néant ? Comme un jeu infini de bascule où il s'agit de l'être ou bien du non-être. Chaque question portant en soi son immense charge de mystère, d'inquiétude. Car, comment envisager l'être, cette pure abstraction sans être saisi de vertige. Car, comment habiller le Néant d'une silhouette qui ne nous effraie point ? C'est toute la dimension de notre vision du monde sous son angle Métaphysique qui court sous de telles projections. Disant cela, la vie, l'existence, la Mort, le Néant, nous ne faisons que répéter l'éternelle antienne dont nous ne saurions nous libérer qu'à saper nos fondements humains.

 

  Que nous y consentions ou non, nous sommes toujours dans l'inquiétude d'être. La Question métaphysique en étant la perspective la plus visible. C'est de cette Question dont, à tout moment, nous devons être pénétrés afin d'accéder à l'Exister et ne pas demeurer dans les pesanteurs du Vivre .

  Nous chercherons, ainsi, à nous absenter de tout ce qui gire dans l'orbe de la quotidienneté avec sa succession de clignotements abscons, NOIR - BLANC - NOIR - BLANC, appelant ce GRIS intermédiaire, l'unique voie de passage nous intimant à connaître ce dont l'être est constamment pourvu et que notre entêtement à ne pas voir dissimule sous des voiles d'inconnaissance, alors que l'évidence du sens est si proche, nous brûlant constamment de son urgence à paraître.

  Pourtant du GRIS, nous sommes constamment entourés, mais c'est nous qui ne savons pas le reconnaître, en faire notre demeure. Car tout réside dans la façon d'habiter la demeure que nous sommes, d'habiter le monde ensuite. Et l'habiter avec plénitude passe par des voies multiples, lesquelles peuvent être aussi simples que de regarder la lumière faire sa glaçure sur l'arrondi du galet, mais, aussi bien, se placer en situation de comprendre la pensée complexe, la théorie inventive, le concept ouvert, la sublime métamorphose, les subtilités du métabolisme, les phénomènes de plasticité humaine, les glissements successifs du sens, du secret au révélé, de l'ésotérique à l'exotérique.

  Le problème du sens, c'est que, la plupart du temps, il n'est pas directement saisissable. Il y faut au moins une attention, le recours à une propédeutique, l'acceptation de la remise en question des évidences dont le réel nous abreuve sans, pour autant, qu'il nous donne les clés de compréhension qui, en toute logique, devraient y être afférentes de manière à ce que nous puissions en réaliser une lecture adéquate. Mais bien des choses de ce fameux réel se présentent à nous comme les hiéroglyphes se montraient à Champollion dans toute leur charge de mystère. Et c'est bien cette dimension de sens caché qui en fait tout l'intérêt. Qu'aurions-nous à chercher si tout, d'emblée, avait reçu son empreinte définitive ? Nous n'aurions plus de question à nous poser et, de facto, le langage, cette essence singulière marquant l'homme de son sceau, n'aurait plus à rayonner. Une aporie et nulle autre chose.

  Tout ce qui a été évoqué précédemment dans cet article concourt à apporter un "supplément d'âme", à proposer un tremplin à partir duquel mobiliser la pensée, une ouverture dont le regard pourra se saisir afin que la conscience mobilise de nouveaux territoires. Bien évidemment la profusion des propositions peut paraître déconcertante, mais ce n'est qu'à l'aune d'une telle amplitude que peut se révéler l'immense champ éclairant-éclairé que nous serons amenés à investir si nous consentons à pénétrer dans la "multiple splendeur" dont, par essence, nous devons être les révélateurs. Abandonnant le NOIR et le BLANC à leur naturelle mutité, c'est au GRIS que nous demanderons de déployer la symphonie du monde. Celle-ci empruntera quantité de chemins dont, par définition, nous n'épuiserons jamais les ressources.

  Quelques pistes ont été données, celle du barzakh ou perception imaginative; de la raison sensible; de la géopoétique; de la chôra platonicienne; de la coïncidence des opposés; de l'hypothèse Gaïa; de la noosphère; du sentiment océanique; de la révélation mystique de Saint Jean; de la nuit d'extase pascalienne; des mythes; de la question fondamentale leibnizienne et, bien évidemment, la liste n'en est pas exhaustive. Elle dépend bien plus d'un choix affinitaire que des conclusions d'une logique.

  Le fil rouge, le dénominateur commun qui relie tous ces essais de compréhension de ce qui nous fait face, tient dans le fait qu'ils résultent d'une simple volonté de ne pas limiter notre cheminement sur terre au fait de vivre selon notre seul métabolisme, identiquement aux battements de cils de la diatomée, mais d'ouvrir un colloque singulier avec l'exister dans toute la profondeur de ce que ce terme veut dire, essentiellement depuis que la pensée des Philosophes est passée de la conception cartésienne instaurant la dualité corps /esprit et la raison comme moteur de l'entendement, à une philosophie plus soucieuse de s'enquérir de ce qui se dissimulait sous les apparences en tant que chair subtile du monde, sens ultime des choses comme, seule la phénoménologie a su l'envisager.

  Mais, de façon à surgir au plus près de ce qui voudrait se dire, il faut abandonner les considérations abstraites et se référer à quelque expérience concrète. Considérer le Vivant et l'Existant en tant qu'esquisses sensiblement différentes de la figure humaine, surtout dans leur relation à un mode de vie ou bien d'exister. A cette fin, nous convoquerons l'œuvre d'art, un tableau par exemple, que nous aborderons selon deux modes distincts, celui du Vivant, celui de l'Existant.

  Le Vivant regarde l'œuvre dans sa pure apparition compacte, matérielle, superpositions de couches de peinture et d'aplats de couleurs, dans sa matérialité donc, ce qui revient à dire que sa visée est d'ordre ESTHETIQUE, qu'il ne cherche à y percevoir qu'une manière de dialectique abrupte dont ne se dégagent que les formes  du BLANC et du NOIR, fermées sur elles-mêmes.

  L'Existant, vise la même œuvre mais d'une façon essentielle, en découvrant sous la surface esthétique l'empreinte ETHIQUE qui l'anime et l'assure d'une vérité : la façon qu'a l'œuvre, dans son dessein d'authenticité, de correspondre à son essence.

  Ainsi, le décalage entre VIVRE et EXISTER pourra analogiquement être rapporté à la différence s'instaurant entre la perception d'une FORME de nature plastique et le FOND qui la sous-tend et qui peut se décliner à l'aune de tous les prédicats concourant à en établir la signification intime. L'ordre de ladite signification passe, dès lors, du simple constat de la présence à la compréhension de ce que cette dernière signifie pour nous, en tant que nous sommes des singularités en quête d'une nécessaire complexité.

  Rapportée au Poème, cette réflexion fait le constat suivant : Si le Vivant n'en perçoit que le rythme, la cadence, la prosodie, le chant du langage, l'Existant, lui, en décrypte la mélodie inaperçue du monde.

 

  La VIE est une ESTHETIQUE.

  Le NOIR est une ESTHETIQUE.

  Le BLANC est une ESTHETIQUE.

  La VIE, le NOIR, le BLANC sont les prémisses du sens.

 

  L'EXISTENCE est une ETHIQUE.

  Le GRIS est une ETHIQUE.

  L'EXISTENCE, Le GRIS sont les ressources réelles du sens, leur révélation, leur vérité.

 

"VIVRE", "VIVRE", criait l'Homme-fou et il se dispersait dans les marécages NOIRS et BLANCS de la schizophrénie, simplement parce qu'il n'avait pu, ou su, donner sens à ce qui lui faisait face et qui n'était, en réalité, qu'une partie de lui-même, une réverbération. Et il était atteint de FOLIE. Mais d'une folie d'en-bas.

"EXISTER" , "EXISTER", disait l'Homme-Fou et il sinuait parmi les nuages, volutes  et circonvolutions GRISES. Et ceci, il le faisait car il questionnait tout ce qui venait à son encontre, n'oubliant de se questionner lui-même. Sur son origine. Sur le chemin accompli. Sur sa finitude. Et il était atteint de FOLIE. Mais d'une folie d'en-haut.

 

  Mais c'est toujours de FOLIE dont il est question. Car la Vie, l'Existence, si elles sont regardées adéquatement, ne parlent guère d'autre chose. Mais recherchons donc l'étymologie du mot "folie" afin qu'elle nous éclaire sur son inévitable polysémie :

 

  2. 1690 (Fur. : "Il y a aussi plusieurs maisons que le public a baptisées du nom de la folie, quand quelqu'un y a fait plus de despense qu'il ne pouvoit, ou quand il a basti de quelque maniere extravagante."). Prob. altération d'apr. folie = déraison.

 

  Il est tout de même curieux de constater que, par glissements successifs, la folie comme déraison se soit métamorphosée en folie en tant que maison, à savoir l'habitat et, par voie de conséquence, la façon d'habiter. Mais alors, l'admirable langage - comme toujours - , nous ferait-il signe vers une compréhension plus adéquate de ce que veulent dire, successivement, Vivre, Exister, comme si l'habiter, essence fondamentale de l'être humain, ne prenait réellement sens qu'à nous mettre sur la voie de quelque urgence ontologique ? De cela, jamais nous ne pourrons être assurés. Qu'il nous soit cependant permis de poser une hypothèse selon laquelle, Vivre correspondrait à un habiter en voie de constitution, en tant que possibles fondations de ce qu'il y a à construire. Cela serait, en quelque sorte "l'inhabiter".

  Alors qu'Exister serait l'habiter dans sa plénitude, lorsque la maison est achevée et le sens mis à l'abri.

  C'est sans doute ce que veut exprimer l'article dont un extrait est reproduit ci-dessous :

 

« “Habiter” (wohnen) signifie “être-présent-au-monde-et-à-autrui”. […] Loger n’est pas “habiter”. L’action d’“habiter” possède une dimension existentielle. […] “Habiter” c’est […] construire votre personnalité, déployer votre être dans le monde qui vous environne et auquel vous apportez votre marque et qui devient vôtre. […] C’est parce qu’habiter est le propre des humains […] qu’inhabiter ressemble à un manque, une absence, une contrainte, une souffrance, une impossibilité à être pleinement soi, dans la disponibilité que requiert l’ouverture » (pp. 13 et 15).

Annabelle Morel-Brochet, - "Un point sur l’habiter. Heidegger, et après…" - EspacesTemps.net, Livres, 04.11.2008
http://www.espacestemps.net/articles/un-point-sur-lrsquohabiter-heidegger-et-apreshellip/

 

  Ainsi de la démesure qu'annonçait l'œuvre de Kazimir Malevich - Carré noir sur fond blanc -ne faisant jouer que deux abstractions "in-signifiantes", à l'œuvre de Giorgio de Chirico où le signifié se fragmente pour ne plus laisser apparaître qu'un lexique fragmenté, nous avons essayé d'introduire les éléments d'une sémantique s'essayant à resituer l'homme dans la dimension dont il ne saurait longuement s'absenter, celle du SENS qui le constitue et l'affirme au monde en tant que belle esquisse anthropologique. C'est peut-être ce que De Chirico, en habile Métaphysicien, voulait signifier à titre d'énigme, en peignant ce beau "Chant d'amour". Car, jamais LE SENS n'est donné d'avance. C'est nous qui le créons à mesure que nous EXISTONS !

 

 de chirico-copie-1

"Chant d'amour" - Giorgio de Chirico.

Source : Wikipédia.

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

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