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2 août 2013 5 02 /08 /août /2013 10:09

 

La délicieuse petite subjectivité égocentrée.

 

 

   Vous aurez deviné, Henriette, on peut pas vraiment dire qu'elle est vraiment en phase avecGarcin. Faut dire, le Garcin, il est plutôt du genre mal équarri et il semble plus tenir à la complétude de sa bedaine qu'à l'incomplétude de ceux qu'il croise. C'est comme ça, Garcin, c'est pas le mauvais diable, mais il n'hésite jamais à jouer des coudes dans la fille d'attente de la primaire, à pousser un brin la viande des Mitoyens, de façon à piquer la place à côté du poêle qui ronfle alors que les giboulées font les malignes juste derrière le carreau.

  Oui, vous me direz que vous en connaissez plein des types du genre de Garcin, des pas-gênés-aux-entournures qui pensent qu'ils sont la Terre, le ciel et les étoiles. Ils sont comme des soleils avec le carrousel des planètes qui tourne autour et ça les empêche pas de mettre un pied devant l'autre.

  Des fois, Henriette, elle dit que tous les hommes sont comme ça. Des fois Jules dit que toutes les femmes sont comme ça. C'est étrange, tout de même, cette manie de se défiler dès l'instant où il s'agit de prendre le miroir et de trouver au milieu du tain brillant ses petites taches, ses petites éclaboussures, lesquelles sont là juste là pour nous dire nos insuffisances, nos manquements, nos obsessions mesquines et la vie qui tourne autour et qui n'en peut mais !

  Indulgence avec soi, exigence avec les Autres comme si ces derniers étaient de faibles et confondantes hypostases de notre propre royauté. Mais c'est tout simplement magnifique cette manière d'inconscience qui nous permet d'exister à l'économie, le cul posé sur les braises sans même en sentir la chaleur. Oh, souvent, il y a bien des inquiets, des atrabilaires, des métaphysiques qui viennent souffler sur les braises, juste histoire de voir si, au-dessus, brûle la flamme de la conscience. Mais heureusement pour chacun de nous, nous sommes desSubjectivités montées sur pattes, de minuscules volcans animés de l'intérieur et nous ne consentons à prendre acte des autres insularités qu'à projeter en leur direction, fleuves de lave, rigoles de feu, jets de lapillis et autres bombes volcaniques.

  Et, de cela, y a-t-il lieu  d'en prendre ombrage, d'aller en place de Grève, de dresser l'échafaud et de disposer sa tête sur le billot ? Mais alors nous ne serions que notre propre bourreau, nous mettrions fin à l'individu, pas à l'humanité, à ses travers, à ses marches de guingois. Car, voyez-vous, nous sommes comme les crabes. Nous ne consentons à sortir de notre abri de rocher qu'à aller sucer la moelle de l'Autre, le pauvre et innocent bernard-l'hermite qui traîne son existence derrière lui à la façon d'un obséquieux boulet. Mais, dans ceci, il n'y a rien de tragique, pour la seule raison que, tour à tour et collectivement, nous sommes tantôt crabes, tantôt bernard-l'hermite et nul ne songerait à s'en offusquer ! Et comme je suis, comme vous, une pure Subjectivité, je sais que vous pensez comme moi.

  En son temps, un type comme La Bruyère - quel nom délicieux tout de même pour dire aux arbres que nous sommes comment ils doivent pousser ! -, ce type donc, dans les "Caractères"dressait le portrait robot de l'humaine condition, avec justesse, nous inclinant à corriger nos défauts.  Mais c'est au délicieux Blaise Cendrars que nous laisserons le soin de conclure :

  "Sans l'appui de l'égoïsme, l'animal humain ne se serait jamais développé. L'égoïsme est la liane après laquelle les hommes se sont hissés hors des marais croupissants pour sortir de la jungle."

   Sans doute sommes-nous continuellement occupés à sortir de la jungle des comportements et sentiments humains. Mais qui donc consentira à lâcher la liane le premier ? 

 

 

 

 

 

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2 août 2013 5 02 /08 /août /2013 09:59

 

  Vous aurez deviné, Henriette, on peut pas vraiment dire qu'elle est vraiment en phase avec Garcin. Faut dire, le Garcin, il est plutôt du genre mal équarri et il semble plus tenir à la complétude de sa bedaine qu'à l'incomplétude de ceux qu'il croise. C'est comme ça, Garcin, c'est pas le mauvais diable, mais il n'hésite jamais à jouer des coudes dans la fille d'attente de la primaire, à pousser un brin la viande des Mitoyens, de façon à piquer la place à côté du poêle qui ronfle alors que les giboulées font les malignes juste derrière le carreau.

  Oui, vous me direz que vous en connaissez plein des types du genre de Garcin, des pas-gênés-aux-entournures qui pensent qu'ils sont la Terre, le ciel et les étoiles. Ils sont comme des soleils avec le carrousel des planètes qui tourne autour et ça les empêche pas de mettre un pied devant l'autre.

  Des fois, Henriette, elle dit que tous les hommes sont comme ça. Des fois Jules dit que toutes les femmes sont comme ça. C'est étrange, tout de même, cette manie de se défiler dès l'instant où il s'agit de prendre le miroir et de trouver au milieu du tain brillant ses petites taches, ses petites éclaboussures, lesquelles sont là juste là pour nous dire nos insuffisances, nos manquements, nos obsessions mesquines et la vie qui tourne autour et qui n'en peut mais !

  Indulgence avec soi, exigence avec les Autres comme si ces derniers étaient de faibles et confondantes hypostases de notre propre royauté. Mais c'est tout simplement magnifique cette manière d'inconscience qui nous permet d'exister à l'économie, le cul posé sur les braises sans même en sentir la chaleur. Oh, souvent, il y a bien des inquiets, des atrabilaires, des métaphysiques qui viennent souffler sur les braises, juste histoire de voir si, au-dessus, brûle la flamme de la conscience. Mais heureusement pour chacun de nous, nous sommes des Subjectivités montées sur pattes, de minuscules volcans animés de l'intérieur et nous ne consentons à prendre acte des autres insularités qu'à projeter en leur direction, fleuves de lave, rigoles de feu, jets de lapillis et autres bombes volcaniques.

  Et, de cela, y a-t-il lieu  d'en prendre ombrage, d'aller en place de Grève, de dresser l'échafaud et de disposer sa tête sur le billot ? Mais alors nous ne serions que notre propre bourreau, nous mettrions fin à l'individu, pas à l'humanité, à ses travers, à ses marches de guingois. Car, voyez-vous, nous sommes comme les crabes. Nous ne consentons à sortir de notre abri de rocher qu'à aller sucer la moelle de l'Autre, le pauvre et innocent bernard-l'hermite qui traîne son existence derrière lui à la façon d'un obséquieux boulet. Mais, dans ceci, il n'y a rien de tragique, pour la seule raison que, tour à tour et collectivement, nous sommes tantôt crabes, tantôt bernard-l'hermite et nul ne songerait à s'en offusquer ! Et comme je suis, comme vous, une pure Subjectivité, je sais que vous pensez comme moi.

  En son temps, un type comme La Bruyère - quel nom délicieux tout de même pour dire aux arbres que nous sommes comment ils doivent pousser ! -, ce type donc, dans les "Caractères" dressait le portrait robot de l'humaine condition, avec justesse, nous inclinant à corriger nos défauts.  Mais c'est au délicieux Blaise Cendrars que nous laisserons le soin de conclure :

 

  "Sans l'appui de l'égoïsme, l'animal humain ne se serait jamais développé. L'égoïsme est la liane après laquelle les hommes se sont hissés hors des marais croupissants pour sortir de la jungle."

 

  Sans doute sommes-nous continuellement occupés à sortir de la jungle des comportements et sentiments humains. Mais qui donc consentira à lâcher la liane le premier ? 

 

 

 Garcin 

 

 

  "D'abord Garcin, j'ai envie de me le payer depuis longtemps, celui-là, c'est plutôt un drôle de type, on dirait qu'il est vraiment SEUL sur la Terre et d'ailleurs, quand il te croise dans la rue, le José, il te dit même pas bonjour, et il est comme chez lui et il occupe tout l'espace, faut dire, avec le bide qu'il a on voit pas comment il pourrait faire autrement, et son chien, son épagneul qui ressemble à une serpillière, il fait comme s'il le voyait pas quand il lève la patte et qu'il vient discrètement arroser ton thym et ton romarin, et si t'as le malheur de lui dire quelque chose, le Garcin il t'envoie sur les roses et il te dit que t'es qu'une râleuse et comme conversation c'est plutôt limité avec lui, quand il t'a raconté l'insurrection dans les Aurès, en 54, qu'il a dit "les Berbères", "La Kabylie", "Le FLN", "Ben Bella" et quand il t'a parlé du bled, des expéditions de représailles, des fouilles des indigènes, des types en djellaba qu'il poussait devant lui, mains sur la tête, du couscous avec lequel il buvait du Sidi Brahim, eh bien Garcin, il a plus rien à te dire, et c'est comme si l'outre s'était dégonflée, c'est comme s'il faisait du sur-place depuis qu'il avait eu vingt ans dans les Aurès, au moins, à cette époque-là, il devait être mieux physiquement, du moins je l'espère pour sa dulcinée."

  J'ai toussé un peu, j'ai bougé un chouïa devant le formica, mais ça n'a pas enrayé la tornade et Henriette elle a même monté d'un cran du côté de la véhémence-, et elle a rajouté :

  "Dire que ce pauvre Garcin a même pas été foutu de réussir le Concours pour entrer chez les Flics, faut quand même être con, c'est pas si compliqué que ça de vérifier les papiers d'identité et de faire passer les bagnoles au carrefour d'Ouche, surtout à l'époque, des bagnoles y en avait presque pas, juste les cars de Pierson ils circulaient dans les années 60 et puis, tiens, j'ai oublié un truc du côté de la politesse, quand Garcin il entre à la boulangerie, il passe devant tout le monde parce qu'il a, soi-disant, des médicaments à aller chercher pour sa Georgette qu'a toujours des migraines et nous, comme des connes, on le laisse passer et on râle juste après qu'il est sorti, parce que, autrement il en profiterait pour noyer le poisson et nous faire, une fois de plus, le coup des kabyles et, d'ailleurs, moi j'aime pas les sanguins."

  J'essaie de lui dire à Henriette  qu'y a pas vraiment de rapport entre les sanguins et les kabyles, mais elle poursuit :

  "Je les aime pas les sanguins, leur côté "bon vivant" qui te fait toujours passer pour une emmerdeuse et puis ils sont plutôt du genre décomplexés et un brin impudiques et, dès qu'il y a un rayon de soleil, tu le vois, le Garcin, déambuler dans les allées du square avec la bedaine à l'air, le short kaki comme du bon temps de l'Algérie et même c'est pas très ragoûtant toute cette bidoche qui s'expose façon étal de boucherie."

 

 

 

 

 

 

 

 

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1 août 2013 4 01 /08 /août /2013 18:07

 

Le Matou des Collines.

 

 charmettes

 Source : Musée Jean-Jacques Rousseau - Montmorency.


 

     Le Mathieu, quand il s'est absenté, ça a fait comme une traînée de poudre dans la campagne où la terre est blanche. Personne y croyait vraiment. Le Mathieu, lui, qui était aussi immobile et puissant que le chêne rouvre. Avec ses jambes plantées à la façon de deux socs dans l'argile grasse. Et ses mains larges comme des battoirs. Et son tronc rugueux et son front arrimé aux nuages. Mais c'était pas Dieu possible. Et on s'était même mis à convoquer la Vierge Marie et tous les Saints et, pourtant, dans le coin, on se laissait pas facilement aller à la prière. Et l'église, on y avait pas mis les pieds depuis la première communion ! C'est qu'on était tellement attelés au limon, hélés à la grange, attachés aux fayots et ça laissait pas beaucoup de temps pour la parlotte avec les anges. Alors on se courbait vers le sol et on demandait pas son reste.

  Alors, le Mathieu, comme ça, sans crier gare, il a pris ses cliques et ses claques et il s'en est allé moissonner les nuages chez Saint-Pierre. Vous parlez d'une fichue histoire. C'est pas plus tard qu'hier qu'on le voyait encore dans sa grande verrière blanche avec le regard qui flottait vers l'horizon. C'est vrai, depuis quelque temps, il avait ses yeux gris qui s'absentaient. Le Mathurin y disait que c'était juste histoire d'aller faire un tour du côté de sa jeunesse, dans les Aurès où y avait des filles, des Berbères aux yeux comme la braise. Faut dire, ce pauvre Mathieu, dans la vie, il avait juste trimé. Même pas le temps de se trouver une Epousée. Même pas le temps d'aller au bal. Sauf bien avant l'âge mûr, deux ou trois fois, mais ça l'avait pas emballé. Ce bandonéon qui miaulait, ces lumières noires qui faisaient briller le col des chemises, et les yeux qui s'allumaient dans la nuit, on aurait dit des dames blanches. C'était pas trop son affaire ces réunions où la Commune se retrouvait pour danser, boire et faire la fête. Lui, son affaire, c'était la terre.

  Faut dire à  "Las Combes", perché en haut de la colline, avec juste le pech derrière la remise et sa coiffe de châtaigniers, le Mathieu il était bien tranquille. Même le vent du nord s'y aventurait pas sur ses terres. Juste, parfois l'autan avec de l'air chaud et la pluie était pas loin. Alors Mathieu prenait sa fourche et se dépêchait de rentrer le foin. Les Agenaises au mufle luisant, elles avaient la rumination facile et il fallait en mettre de côté pour l'hiver. De la bonne herbe avec de la luzerne, du sainfoin et le fenil en était tout embaumé et l'odeur elle venait jusque dans la cuisine. Parfois même dans la chambre musarder parmi les araignées. Quant il faisait chaud, que le soleil montrait ses rayons, souvent le "Matou" - c'était juste un sobriquet, cause au flegmatique et à l'embonpoint -, il allait se réfugier dans le nid d'herbe sèche et il dormait tout son saoul jusqu'à l'heure de la "toste", des tranches de pain trempées dans du vin sucré. Fallait souvent prendre des vitamines cause à la tâche qui vous faisait suer pareil à la fontaine de l'Artémis. Pas bien causant, le Voisin, mais remplir la cruche à son puits réconciliait et puis on pouvait quand même boire sans se parler. Des fois que ça aurait fait des courants d'air !

  La 'toste". Faut dire, le Type des Combes, il aimait ça le pain. Plus que de raison,  disait le Docteur. Mais ces gens de la Ville, avec l'Abel, on dit qu'ils y connaissent rien et qu'ils disent ça juste manière de nous taquiner. Juste au matin, alors que les vaches somnolaient encore, le Mathieu y découpait des tranches comme des meules pour affuter les couteaux et, jambon à la main, Opinel de l'autre, y déambulait entre les herbes, histoire de voir s'y avait pas un lièvre pour trinquer ou un lapereau à mettre à tremper avec des pruneaux. C'est les grives qu'il préférait. Il les attrapait avec des matoles de grillage de sa fabrication et, en rentrant au bercail, il les épluchait, les volatiles, avec l'eau à la bouche et la rosée qui lui mouillait les sabots. C'est pas pour dire, et puis y a pas de raison de se moquer de ceux qui sont plus là, le Matou il avait un sacré appétit. Même un jambon, y paraît, y survivait pas à la semaine. Et le vin, y fallait bien vider les barriques pour la prochaine vendange. Et le Docteur, toujours lui, il disait que c'était pas une circonstance atténuante et que les crises de goutte, fallait pas chercher midi à quatorze heures.

   Le Matou, tout de même. Et dire qu'on verra plus sa grande carcasse au milieu de la garenne où il allait couper le bois pour la cheminée. Son chien, le Berdouille, il l'avait toujours fourré dans les pattes. Tellement, parfois, les pattes on savait plus à qui elles étaient. Ça faisait comme une boule d'amitié qui passait par les chemins avec juste un peu d'inquiétude. Mais pas comme les Bourgeoises de la ville qui se posent des problèmes juste en se regardant marcher. Et encore on a pas parlé de ce bon vieux Bertille  qui se saucissonnait avec le trio. Parce que, à trois, ça va mieux pour marcher. Y en a toujours un ou deux de disponible pour ramasser l'autre, juste s'y fait un faux-pas. Et le Mathieu qui disait souvent : "Pour bien marcher, faut être foutu comme un tabouret pour traire les Garonnaises, avec trois pieds, t'en as toujours un de rechange !" Parce que, faut pas croire, l'Hôte des Combes, l'avait pas le certificat d'études mais savait compter les litres de lait de la Bermé et de la Noiraude, y savait compter les litres qui lui restaient dans la barrique même si elle fuyait un peu. Par contre y avait des calculs, il savait pas les faire : celui avec les trains qui se croisent et les rouleaux de tapisserie qu'y fallait savoir compter en enlevant les portes et les fenêtres. Faut dire, à "Las Combes" les trains y risquaient pas de grimper la côte et la tapisserie, elle était tellement clairsemée, même on voyait les pierres.

  Mais le Matou, ça le tracassait pas plus que ça. Avec les fayots, les poules, les lapins, et la braconne qu'il revendait aux Mitonneux du coin, ça lui suffisait pour arrondir ses fins de mois et même, d'ailleurs y s'était jamais aperçu qu'ils avaient des angles. Les fins de mois. Pour lui, les fins étaient comme les débuts et, du reste, ça lui aurait causé du souci si ça avait pas été pareil. Il aimait bien les jours qui se ressemblaient et il était pas envieux comme les mioches du Chef-lieu de Canton qui, à peine la morve sortie du nez, réclamaient la voiture ou bien alors ils faisaient un malheur. Le Terrien, il pensait que tout ça, les progrès d'aujourd'hui, c'était juste bon à attiser la jalousie et à semer la zizanie. Il avait pas besoin de se forcer pour vivre, comme ceux qui cherchaient du poil aux œufs. Il laissait les jours passer et ça lui était une occupation suffisante. Oui, pour  sûr, il aurait pu chercher une Fiancée dans le voisinage, quant il était encore présentable, avec des cheveux noirs et la tenue militaire. Mais c'était pas dans sa nature, toutes ces complications, les épousailles et les disputes entre les marmots, même il aurait pas pu écouter les histoires de la Catinou et du Jacouti dans le poste. Et puis, il se sentait pas bien apprêté pour préparer une chambre, faire de la place, nettoyer la poussière. Ça l'avait jamais empêché de vivre, la poussière, et puis ça faisait des jolis ronds dans l'air quand le soleil envoyait ses rayons.

  Mais, allez pas croire, c'était pas un sauvage le Matou. Y sortait jamais ses griffes, y cherchait pas la bagarre. C'était un docile. Un peu comme les Garonnaises qui se laissent traire sans s'occuper de la Bourse ou du temps qui change. Même c'était un disponible, le Matou. Toujours à ronronner quand on allait le voir. Et, d'ailleurs, y avait plein de gens du canton qui allaient aux légumes chez lui. Quand il vous voyait, il glissait vers vous, et on se demandait comment il faisait compte tenu de sa circonférence de tonneau, mais l'amitié ça lui donnait de la prestance, ça le précipitait vers vous, avec les bras ouverts comme des faux. Ses yeux gis comme la cendre de la cheminée, il les plongeait dans les vôtres et ça vous grattait jusqu'à l'âme. Juste des chatouillis, pas des méchancetés. Et ses mains comme des moules à beurre, elles attrapaient les vôtres de main et vous sentiez une écume vous sauter au corps, et vous sentiez un miel qui dégoulinait en vous avec ses sucreries. Le Mathieu, d'un air de rien, il lui fallait se brancher sur le courant des autres. Ça devait lui recharger les batteries et il souriait en pressant vos menottes menues entre ses meules de gruyère. Puis, quant il avait bien fait le tour de votre position, alors de sa voix étonnamment douce pour un tel volume, il vous disait : "Alors, la Classe, qu'est-ce que je peux pour toi ?".

 Il avait des remontées du temps du Régiment. Il tutoyait tout le monde et tout le monde le lui rendait bien. Pour les carottes grosses comme des manches de pioche, pour les patates obèses, on donnait ce qu'on voulait et même on aurait rien donné, il s'en serait pas offusqué. Ce qu'il voulait, surtout, c'était vous voir et vous serrer dans son amitié parce qu'après ça faisait un grand vide dans le mitan du ventre et on peut pas dire qu'il aimait ça le Mathieu. En ville, ils appelaient ça avec un nom anglais qui voulait rien dire mais, après tout, le Terreux, ça le regardait pas. C'était un peu des suppositions inutiles et il avait mieux à faire que de s'occuper de ces bêtises. Il était un peu comme ses Garonnaises, à brouter l'herbe de ses prés, à ruminer longuement et après il s'endormait sur la chaise de paille aux pieds de guingois, cause à la charge.

  Sacré Matou, pour une farce, c'en est une. Oui, la dernière, mais il le savait bien ce vieux comparse qu'un jour ce serait la dernière pirouette, la dernière tranche de la miche grasse, la dernière poignée comme un sémaphore de l'amitié. Et les orphelins qu'il laisse : ce bon vieux Berdouille qui, maintenant, ressemble plus à une serpillère qu'à un expert de la chasse; et le Bertille qui marche de guingois en évitant les mottes. Et la Bermé qui réclame sa traite et la Noiraude qui éparpille les mouches avec sa queue pleine de folle avoine. Et la Catinou qui braille dans le poste et le Jacouti qui lui remonte les bretelles du tablier, comment y vont faire maintenant qu'y a plus d'âme à "Las Combes", maintenant que le sol pour la batteuse résonnera plus des cris du Matou, que la faux fera plus sa musique dans les carrés de trèfle, que le bouchon de la chopine sera vissé pendant une éternité sur le goulot de la dame-jeanne ? Comment y vont faire, tous ceux-là avec leurs yeux pleins de lames vides ? Et si, au moins…

 

  Mais c'est l'Abel et le Mathurin qui se pointent avec leurs mines de conspirateurs et leurs bérets de feutre noir posé sur leurs têtes comme des crêpes de deuil. Mais ils ont pas l'air tristes. Même on dirait qu'ils rigolent comme s'ils étaient pris de vin et qu'ils viendraient trinquer le coup avec le Matou. Mais faites pas de bruit, mais bougez pas. Mais le Matou il me semble le voir dans les plis de la paille du reposoir, dans le creux du foin au milieu des odeurs de luzerne, dans les trous de la miche, dans le grillage tordu de la matole, dans le manche de la faux, dans les sabots crottés, dans les cercles du tonneau et même dans l'air qui passe. C'est L'Abel et le Mathurin qui le disent : ceux qui s'absentent ils ont laissé leur empreinte sur les choses, dans la fuite des jours, sur les mottes grasses et encore plein de choses comme ça. C'est ça qu'ils disent et peut-être ils ont pas tort. Mais j'entends comme une parole qui vient à mes oreilles et qui réclame son Opinel. Sacré Matou, tu seras toujours le même. Même depuis l'au-delà, tu peux pas t'en passer de ta rondelle de miche. T'as raison, Matou, c'est si bon de mastiquer sa croûte avec le pech derrière ses oreilles qui fait son bruit de feuilles et tout devant, à l'horizon, la terre qui fait ses mottes douces et, couché à ses pieds pareils à deux traversins Le Bertille et le Berdouille qui ronflent à l'unisson ! Sacré Matou !

 

 

 

 

 

 

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1 août 2013 4 01 /08 /août /2013 09:30

 

  

  Eh bien, voilà, aujourd'hui c'est la portion congrue, comme pendant le carême. La prochaine fois, vous aurez plus de matière à vous mettre sous la dent. L'inventaire des "branquignols" continuera afin que vous puissiez bien vous pénétrer de ce que leur moelle intime a à vous conter. Car chaque Protagoniste des Copains est une figure unique et, d'un air de rien, si vous les suivez bien, vous y trouverez plein de menues considérations sur la vie "qui donnent à penser" pour parodier l'excellent Paul Ricoeur, lequel employait la célèbre formule à propos du symbole. Mais, dites-moi, sauf votre respect, l'Homme, le Sarias, le Bellonte; la Femme, l'Henriette, vous, les Lecteurs, vous les Lectrices, moi l'Ecriveur-impénitent, on en serait pas des sortes de symboles, et non des moindres, vu qu'on est bien du visible qui cache un peu de l'invisible, non ? Dites, d'après vous, les pensées, les sentiments, les affinités, les souvenirs, la contemplation, l'étonnement, l'émerveillement, l'amour, c'est visible ces machins-là, c'est visible ?

 

4 en 1 

 

Pendant tout le temps où j'ai disserté un brin sur Bellonte, Sarias, le "manque" et autres considérations, Henriette touillait les petits morceaux de papier dans mon béret, et à la fin, ça ressemblait à des cannellonis ou à des bouts de lasagne, mais ça n'avait plus guère à voir avec les petits carrés de papier sur lesquels j'avais écrit, avec application et affection, les noms de mes copains.

  Henriette, elle est du genre "soupe au lait", elle supporte assez bien la cuisson, mais quand la crème commence à se former, alors il vaut mieux aller voir ailleurs. C'est ce que je m'apprêtais à faire lorsque Henriette s'est brusquement débondée et même son indéfrisable en était tout agité. Elle a balancé les petits morceaux du Trésor Public sur le formica de la cuisine et on aurait dit qu'ils étaient un peu orphelins, mais c'était peut être qu'une impression subjective, et elle m'a dit :

 "Ça sert à quoi, au fait, toutes ces conneries sur tes bouts de papier ?, et puis j'ai autre chose à faire qu'à te tenir la jambe, et du reste, quelle importance ça a que tes branquignols ils arrivent en premier ou en dernier sur la liste, ils se valent tous, toi y compris, alors, je vais te dire, les quatre qui restent, tu peux en faire un lot, un seul, et même t'as pas besoin de te fatiguer avec ton stylo, je vais te dire ce que j'en pense, moi, de tes chers potes".

 

  

 

 

 

 

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1 août 2013 4 01 /08 /août /2013 09:09

 

Les couleurs du fondement. (7° Partie)

 

 

 

  GRISE la mystique religieuse.

 

  Et, en préambule, il s'agit d'affirmer que rien ne saurait être ignoré de ce qui, pour l'homme, fait sens. Être agnostique ne veut pas pour autant dire négliger et mettre entre parenthèses le fait religieux. Un savant peut se livrer à un travail de recherche sur les textes sacrés, donc à une tâche herméneutique, sans pour autant adhérer à leur contenu spirituel ou bien éprouver un quelconque sentiment de piété. S'intéresser à la sphère des signifiés présuppose qu'on puisse les aborder TOUS sans idée préconçue, sans le moindre a priori. Témoigner d'un vif ressentiment vis-à-vis de la religion en général relève plus d'un compte personnel à régler avec celle-ci que d'une attitude de chercheur objectif en quête de vérité. L'attitude d'un Michel Onfray dans son"Traité d'athéologie" relève plus d'un dogmatisme levé contre un autre dogmatisme que de l'infinie sagesse dont doit être atteint le Philosophe dès qu'il entreprend de connaître le monde. La religion en fait partie. Rien ne sert d'en réaliser une mise à l'écart.

  Quelques révélations d'ordre mystique ont donné lieu aux plus belles pages de la littérature classique. Ne leur accorder aucun crédit participe plus d'une volontaire cécité de l'intellect que d'une véritable curiosité au regard de laquelle les limites n'existent pas.

  Ce long préalable étant posé, voyons maintenant ce que la mystique a à nous apprendre.

 

  Dans l'ordre du religieux, nous ne pourrons faire l'économie de la révélation de Saint Jean de la Croix, lequel, dans la "Nuit Obscure" (Noche obscura), fait l'expérience mystique qu'il développera tout au long de sa vie dans de nombreux écrits.  

"Il cherche à y témoigner du chemin des âmes vers Dieu." (Wikipédia).  

 

Pendant une nuit obscure,

Enflammée d'un amour inquiet,

O l'heureuse fortune

Je suis sortie sans être aperçue,

Lorsque ma maison était tranquille.

 

"L'âme dit, en ce cantique, de quelle manière elle est sortie, tant d'elle-même que de toutes les choses créées, savoir : en exerçant sur elle-même une rigoureuse mortification qui la fait mourir à soi-même et aux créatures, qui la fait vivre à l'amour divin et a Dieu, et qui la remplit de délices célestes."

Commentaires de l'abbé Jean Maillart, jésuite.

 

 

 

  L'on ne saurait davantage passer sous silence la participation en Dieu de Pascal.

 

  "La nuit du 23 novembre 1654, Pascal connait une nuit d'extase mystique, où il rencontre Dieu et est habité par des sentiments de "certitude, joie, paix, pleurs de joie". C'est la "seconde conversion" de Pascal, qui le conduit à renoncer aux plaisirs du monde, et aux sciences humaines, vaines face aux sciences divines. Il se retire à compter de 1655 chez les jansénistes de Port-Royal, qui s'opposent alors aux jésuites de la Sorbonne. Pascal prend part à la querelle, défendant ses amis jansénistes par l'écriture de 18 lettres appelées les "Provinciales" (du titre de la 1ère, Lettres écrites à un provincial par un de ses amis)."

 Source : Bibm@th.net


 

L'an de grâce 1654,

Lundi 23 novembre, jour de Saint Clément, pape et martyr, et autres au Martyrologue,

Veille de saint Chrysogone, martyr, et autres,

Depuis environ dix heures et demie du soir jusqu'à environ minuit et demie.

FEU

Dieu d'Abraham, Dieu d'Isaac, Dieu de Jacob,

non des philosophes et des savants.

Certitude. Certitude. Sentiment, Joie, Paix.

Dieu de Jésus-Christ,

Deum meum et Deum vestrum. Jean 20/17 *

" Ton Dieu sera mon Dieu "

Oubli du monde et de tout, hormis Dieu.

Il ne se trouve que par les voies enseignées dans l'Evangile.

Grandeur de l'âme humaine

" Père juste, le monde ne t'a point connu, mais je t'ai connu ".

Joie, Joie, Joie, pleurs de joie.

Je men suis séparé. ___________________________________________________

Dereliquerunt me fontem aquae vivae.

" Mon Dieu me quitterez-vous? "___________________________________________

que je n'en sois pas séparé éternellement.

" Cette est la vie éternelle, qu'ils te connaissent seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ ".

 

Jésus-Christ,_________________________________________________

 

Jésus-Christ,_____________________________________________

Je m'en suis séparé ; je l'ai fui, renoncé, crucifié, Jean 17__________________________

que je n'en sois jamais séparé.____________________________________________

Il ne se conserve que par les voies enseignées dans l'Evangile.

Renonciation totale et douce. Soumission totale et douce.

Soumission totale à Jésus-Christ et à mon directeur.

Eternellement en joie pour un jour d'exercice sur la terre.

Non obliviscar sermones tuos. Amen.

 

" Le mémorial " -  Blaise Pascal.

 

 pascal

 

 

 

 Enfin, pour terminer cette longue méditation sur la façon dont la conscience humaine s'y prend pour faire se déployer les significations qui se présentent à elle, il est important de préciser que le véhicule emprunté pour parvenir à ce but (art, philosophie, science, religion) est moins à prendre en considération que l'intensité de l'expérience éprouvée, sa profondeur, le sentiment d'accomplissement et de plénitude qui lui y est attaché.

 

 

 

 

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31 juillet 2013 3 31 /07 /juillet /2013 10:13

 

 La figure mythique de la corrida. 

 

  La corrida ! Il faut l'avoir vécue, une fois au moins, pour en connaître le prix. Et, au préalable, avoir effacé de sa conscience toute allusion à une quelconque valeur morale prétendant situer l'homme par rapport à l'animal ou même seulement poser la question de  l'intérêt réel d'un tel sacrifice. La corrida existe à la manière d'une culture profondément enracinée dans l'âme espagnole, pareillement à une religion dont, régulièrement, il faut célébrer la liturgie. Pour les"aficionados", c'est une nécessité, comme la nécessité existentielle conduit, un jour, tout Existant face au visage blême et sombrement tragique de la Mort.

  Donc, ma seule et unique corrida, je l'ai vue, en compagnie de mes Parents, vers l'âge de 11 ou 12 ans, dans l'arène où la foule exultait sous le soleil de plomb. La tension était vive, palpable comme si, soudain l'air était devenu dense, à la consistance d'ouate. C'était une sorte de clameur du jour, une chaîne invisible qui reliait les hommes entre eux, dans une manière d'immense solidarité, de communion intime. Car, autrement, comment affronter seul l'allégorie de la finitude sous les traits de la puissante charge taurine ? La peur est alors à son acmé lorsque le Toréador se retrouve face à son destin : l'impressionnant Taureau qui, peut-être va le réduire à néant !

  Alors, dans la conscience du Toréador s'opère un étrange retournement : il devient soudain Minotaure. Et pourquoi donc évoquer la figure du Minotaure, cette représentation mythique d'une métamorphose humaine ayant en partie basculé dans l'animalité ? Mais tout simplement parce que cette forme purement fantastique recueille en son sein ce qu'il y a à comprendre de la corrida : face à la monstruosité taurine, à sa fougue, à sa violence -la Mort est de cette nature incompréhensible -, l'homme-Toréador n'a d'autre alternative que de basculer, lui aussi, dans une animalité abrupte : violence contre violence.

  Si l'homme, dans l'arène, restait lui-même, c'est-à-dire dans sa compréhension habituelle, sensible à la raison, au sentiment, alors, pour lui, la partie serait perdue. Le geste sacrificiel n'autorise jamais une quelconque faiblesse.  L'homme, par avance, y perdrait la vie. Or, la règle du jeu implicite qui relie en un même mouvement, Toréador et aficionados, consiste à n'entrevoir qu'une seule issue : celle de la mort de l'animal. Dans cette perspective l'humanité acquiert, de  facto, une manière d'imperium par laquelle asseoir sa toute-puissance, ce qui revient, symboliquement, pour elle, l'humanité, à devenir l'égal d'un dieu, donc à entrer dans l'immortalité. C'est toujours du même combat dont il s'agit, d'Eros contre Thanatos, de la Vie contre la Mort.

  De cela, on ne sort jamais, sous quelque latitude que ce soit, en quelque temps, fût-il antique ou moderne. Toujours la question sous-jacente à tous nos actes, nos gestes, nos pensées. Mais il faut que cette constante préoccupation demeure sous la ligne de flottaison existentielle, faute de quoi nous serions, à chaque instant, hautement périssables, menacés de sombrer dans l'abîme à chacun de nos pas. Alors les hommes ont inventé le travail, les loisirs, alors les hommes, les femmes ont inventé l'amour afin que la lignée perdure et que les Vivants, par existences interposées, puissent s'assurer d'un semblant d'éternité. Mais, faisant cela, cachant le tragique sous des monceaux d'occupations et de divertissements, pour autant la question de la chute finale demeure entière.

  Alors les hommes ont inventé la corrida, afin de resituer sur la grande scène de l'existence la dramaturgie originelle, celle qui posela Mort comme condition de la Vie. La Nature nous en donne constamment la sublime leçon. Les choses ne sont corruptibles et ne mettent un terme à leur naturel écoulement qu'à laisser la place à de nouvelles éclosions. Le pourrissement est le tremplin à partir duquel une nouvelle récolte pourra avoir lieu, un renouvellement s'opérer dans un cycle de l'éternel retour. La corrida rejoue l'éternelle partition de la vie en son clignotement alterné, pareillement à l'arène qui, scindée en deux parties, ombre et lumière, s'anime en allégorie existentielle. C'est ainsi, nous sommes au cœur d'un battement et il nous faut en intégrer le rythme. L'affrontement de l'homme contre le taureau est le versant éclairé de la Métaphysique, alors que la Mort en est son accomplissement ultime.

  La seule corrida que j'aie jamais vue s'est soldée par la mort du Toréador. Peut-être cet épilogue tragique m'installait-il, déjà, dans une compréhension latente de la finitude. Parfois l'attrait de la Philosophie, de la Métaphysique ne trouvent guère d'explication plus claire. Mais peu importent les racines, dès l'instant où l'arbre déploie ses ramures. Cependant, jamais l'écorce ne saurait oublier les rhizomes. L'une s'alimente à l'autre, la sève en est le naturel opérateur. Nous sommes une plus ou moins longue continuité et ceci nous le savons depuis l'éclairement de notre conscience, autant dire depuis toujours !

 

 

 

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31 juillet 2013 3 31 /07 /juillet /2013 09:57

 

  La corrida ! Il faut l'avoir vécue, une fois au moins, pour en connaître le prix. Et, au préalable, avoir effacé de sa conscience toute allusion à une quelconque valeur morale prétendant situer l'homme par rapport à l'animal ou même seulement poser la question de  l'intérêt réel d'un tel sacrifice. La corrida existe à la manière d'une culture profondément enracinée dans l'âme espagnole, pareillement à une religion dont, régulièrement, il faut célébrer la liturgie. Pour les "aficionados", c'est une nécessité, comme la nécessité existentielle conduit, un jour, tout Existant face au visage blême et sombrement tragique de la Mort.

  Donc, ma seule et unique corrida, je l'ai vue, en compagnie de mes Parents, vers l'âge de 11 ou 12 ans, dans l'arène où la foule exultait sous le soleil de plomb. La tension était vive, palpable comme si, soudain, l'air était devenu dense, à la consistance d'ouate. C'était une sorte de clameur du jour, une chaîne invisible qui reliait les hommes entre eux, dans une manière d'immense solidarité, de communion intime. Car, autrement, comment affronter seul l'allégorie de la finitude sous les traits de la puissante charge taurine ? La peur est alors à son acmé lorsque le Toréador se retrouve face à son destin : l'impressionnant Taureau qui, peut-être va le réduire à néant !

  Alors, dans la conscience du Toréador s'opère un étrange retournement : il devient soudain Minotaure .Et pourquoi donc évoquer la figure du Minotaure, cette représentation mythique d'une métamorphose humaine ayant en partie basculé dans l'animalité ? Mais tout simplement parce que cette forme purement fantastique recueille en son sein ce qu'il y a à comprendre de la corrida : face à la monstruosité taurine, à sa fougue, à sa violence - la Mort est de cette nature incompréhensible -, l'homme-Toréador n'a d'autre alternative que de basculer, lui aussi, dans une animalité abrupte : violence contre violence.

  Si l'homme, dans l'arène, restait lui-même, c'est-à-dire dans sa compréhension habituelle, sensible à la raison, au sentiment, alors, pour lui, la partie serait perdue. Le geste sacrificiel n'autorise jamais une quelconque faiblesse.  L'homme, par avance, y perdrait la vie. Or, la règle du jeu implicite qui relie en un même mouvement, Toréador et aficionados, consiste à n'entrevoir qu'une seule issue : celle de la mort de l'animal. Dans cette perspective l'humanité acquiert, de  facto, une manière d'imperium par lequel asseoir sa toute-puissance, ce qui revient, symboliquement, pour elle, l'humanité, à devenir l'égal d'un dieu, donc à entrer dans l'immortalité. C'est toujours du même combat dont il s'agit, d'Eroscontre Thanatos, de la Viecontre la Mort.

  De cela, on ne sort jamais, sous quelque latitude que ce soit, en quelque temps, fût-il antique ou moderne. Toujours la question sous-jacente à tous nos actes, nos gestes, nos pensées. Mais il faut que cette constante préoccupation demeure sous la ligne de flottaison existentielle, faute de quoi nous serions, à chaque instant, hautement périssables, menacés de sombrer dans l'abîme à chacun de nos pas. Alors les hommes ont inventé le travail, les loisirs, alors les hommes, les femmes ont inventé l'amour afin que la lignée perdure et que les Vivants, par existences interposées, puissent s'assurer d'un semblant d'éternité. Mais, faisant cela, cachant le tragique sous des monceaux d'occupations et de divertissements, pour autant la question de la chute finale demeure entière.

  Alors les hommes ont inventé la corrida, afin de resituer sur la grande scène de l'existence la dramaturgie originelle, celle qui pose la Mort comme condition de la Vie. La Nature nous en donne constamment la sublime leçon. Les choses ne sont corruptibles et ne mettent un terme à leur naturel écoulement qu'à laisser la place à de nouvelles éclosions. Le pourrissement est le tremplin à partir duquel une nouvelle récolte pourra avoir lieu, un renouvellement s'opérer dans un cycle de l'éternel retour. La corrida rejoue l'éternelle partition de la vie en son clignotement alterné, pareillement à l'arène qui, scindée en deux parties, ombre et lumière, s'anime en allégorie existentielle. C'est ainsi, nous sommes au cœur d'un battement et il nous faut en intégrer le rythme. L'affrontement del'homme contre le taureau est le versant éclairé de la Métaphysique, alors que la Mort en est son accomplissement ultime.

  La seule corrida que j'aie jamais vue s'est soldée par la mort du Toréador. Peut-être cet épilogue tragique m'installait-il, déjà, dans une compréhension latente de la finitude. Parfois l'attrait de la Philosophie, de la Métaphysique ne trouvent guère d'explication plus claire. Mais peu importent les racines, dès l'instant où l'arbre déploie ses ramures. Cependant, jamais l'écorce ne saurait oublier le rhizome. L'une s'alimente à l'autre, la sève en est le naturel opérateur. Nous sommes une plus ou moins longue continuité et ceci nous le savons depuis l'éclairement de notre conscience, autant dire depuis toujours !

 

 

La corrida (2/2). 

 

 

Cinq heures et demie. Alors que le soleil commence à décliner, que la moitié des gradins se teinte d'or pâle, le Matador attend derrière la porte; le taureau se fond dans le noir du corral, et le public vibre d'un même suspens, d'une même pulsion, d'une même impatience. Bellonte et moi, faisons totalement partie de cette masse anonyme, de cette énorme coulée de lave qui n'attend que sa propre éruption, son jaillissement dans l'espace clos de l'arène. Alors, du fond de l'ombre, surgit un cavalier qui fait face au Président. De ce dernier il reçoit la clé du "torril" et "l'aguacil" sait alors que l'heure est venue, que la Feria de Saint-Firmin va trouver son épilogue, en même temps que son sens. Miguel Perez Antuno, encore à l'abri des regards, protégé de la foule et du soleil, de la démesure du déferlement taurin se signe à trois reprises car la foi est grande parmi le peuple des Gitans et son geste est empreint de croyance, d'espérance et de superstition à la fois.

  Alors, dans le soleil, s'ouvre la porte des "chiqueros" et le taureau surgit de toute la puissance de sa fureur, sa folie, son impétuosité et, dans le creuset où les hommes et les bêtes se confondent, il y a comme des forces telluriques antagonistes, de longues déchirures, des abîmes qui s'ouvrent et les spectateurs sur les bancs de bois, fascinés, ne savent plus s'ils existent vraiment, s'ils assistent à une fin, ou au contraire à un grand commencement et il y a, dans leurs yeux, des spirales en forme de questions, dans leurs oreilles de sourds bourdonnements et leurs gorges sont sèches et l'on ne songe même plus à les abreuver du vin noir qui a la couleur du sang sur les robes épuisées des animaux vaincus.

  Puis c'est l'ouverture de la porte principale, celle qui ne peut conduire qu'à la victoire, à la gloire, celle qui ne peut faire apparaître la symbolique que porte en lui le Matador qu'à la mesure de la transcendance de l'homme sur toutes choses, et Miguel Perez Antuno sait qu'il porte en lui, dans les broderies de son habit de lumière, l'espoir de tout un peuple; dans la muleta rouge sang une sorte de violence aveugle, dominatrice, qui, bientôt, réduira à néant la charge taurine et alors tout reprendra sa place et la mise à mort dira à la Nature le lieu insigne de l'homme et l'assise de son règne.

  Miguel Perez Antuno n'a plus peur maintenant alors qu'il combat la charge noire et écumante sur la ligne circulaire qui partage l'ombre et la lumière. Par la grâce de son art, il est devenu un funambule glissant sur un arc tendu entre la terre et le ciel; les vivats des "aficionados" lui parviennent comme une rumeur qui surgirait du ventre du limon, et il sait qu'il ne lui reste plus qu'à planer à la manière d'un vautour qui, bientôt, fondra sur sa proie et il sait que dans ce combat douteux, c'est lui et lui seul qui détient le pouvoir, l'unique pouvoir et que la force de sa volonté fera de lui, jusqu'au bout, le maître du ballet fatal; que c'est lui qui donnera la mort alors que la foule exultera et il sera soudain l'égal d'un dieu.

  Puis c'est une intense chorégraphie qui mêle le noir luisant du taureau, le rouge écarlate de la "muleta". Perez Antuno varie les passes. Les "véroniques", corps tendu comme un arc, bras droit ouvert qui fait onduler la cape, le bassin offert à la manière d'une provocation, mollets cambrés, ballerines bien à plat sur le sol. Puis les "passes à genoux" où le corps dessine un passage dans lequel s'engouffre l'impétuosité de l'animal. Puis les "passes de muleta", alors que le sang ruisselle déjà sur le dos du taureau planté de deux banderilles. Les gradins ressemblent soudain à une immense marée humaine et les gorges sont déployées pour signifier l'imminence du sacrifice. Miguel Perez est maintenant parcouru d'une seule et intense vibration qui fait de sa chair un tumulte de pierre, sorte de menhir où se concentre la vie, toute l'énergie du peuple de Pamplona, des sols de Navarre et son épée, sourdement, s'enfonce dans le garrot, dard foudroyant et victorieux et l'animal vaincu s'effondre au moment où l'ombre recouvre l'arène d'une immense taie.

  Déjà l'attelage de mules enrubannées traîne au sol la dépouille qui trace derrière elle un dérisoire chemin de poussière, un grand signe courbe sur le sable, une ellipse cendrée que recouvriront bientôt les empreintes des prochains sacrifices. Perez Antuno a maintenant regagné sa chambre à l'Hôtel Aficion où il est déjà en prière pour remercier Saint-Firmin, la protection dont il a bien voulu l'assurer. Par la porte où le Matador a disparu, apparaît la silhouette de Ramon Sarias. Bellonte et moi ne savions où il était passé tout le temps qu'avait duré la corrida. Il a vivement remonté les gradins pour venir nous rejoindre. Il tenait, bien serré dans ses mains, un peu de sable ocre de l'arène et une banderille tachée d'un peu de sang coagulé. Un étrange et heureux sourire illuminait son visage, témoin d'un vraisemblable état de plénitude.

  Demain, nous reprendrons le train pour la France. Bellonte et moi, pensons que nous ne dirons rien au "Club des 7" de notre escapade en terre Ibérique. Ça ferait jaser dans Ouche et on finirait par nous considérer comme des originaux qui prennent leurs rêves pour des réalités. Du reste, Ramon était bien d'accord avec nous pour garder le secret, car, pense-t-il, "on n'est jamais si bien trahi que par ses propres amis!"

 

 

 

 

 

  

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31 juillet 2013 3 31 /07 /juillet /2013 07:46

 

Les couleurs du fondement. (6° Partie)

 

 

 

GRIS le sentiment océanique.

 

  Et ce sentiment de la Nature (à la fois subjectif si nous considérons comme dans l'hypothèse Gaïa que la Nature pense, éprouve, existe sous forme consciente; à la fois objectif, en tant que sentiment que nous projetons sur elle), cette soudaine plénitude dont nous sommes possédés, à notre insu, nous retrouvons tout cela inclus dans le "sentiment océanique" initié par Romain Rolland, repris par Carl Gustav Jung, sentiment dont les connexions avec le concept de noosphère de Teilhard sont évidentes. Le "sentiment océanique" est cette sublime impression de se trouver, soudain, portés hors de nous-mêmes vers une manière de transcendance, de totalité avec laquelle nous sommes en écho, microcosme réverbérant le macrocosme. Double spécularité où nous regardons le monde comme lui nous regarde : fusion des consciences. Nous disons "des consciences" car nul sentiment d'ampleur ne saurait surgir de la rencontre d'une conscience - la nôtre -, avec un événement périphérique de la nature, un quelconque objet, une simple entité matérielle. Il y faut plus. Il y faut une projection de notre propre conscience sur le monde. Sans doute pourra-t-on dire que la supposée conscience de la Nature, c'est nous qui la lui communiquons du sein de notre exaltation. Peu importe, ceci n'obère en rien la qualité de l'expérience spirituelle. Mais tâchons de comprendre plus avant et écoutons ce qu'a à nous dire André Comte-Sponville, lequel ne rattache pas nécessairement cette dimension d'ouverture  à une quelconque attitude religieuse :

 

  "Au fond, c'est ce que Freud décrit comme « un sentiment d'union indissoluble avec le grand Tout, et d'appartenance à l'universel ». Ainsi la vague ou la goutte d'eau, dans l'océan... Le plus souvent, ce n'est qu'un sentiment, en effet. Mais il arrive que ce soit une expérience, et bouleversante, ce que les psychologues américains appellent aujourd'hui  (…) un état modifié de conscience. Expérience de quoi ? Expérience de l'unité, comme dit Swami Prajnanpad : c'est s'éprouver un avec tout. Ce « sentiment océanique » n'a rien, en lui-même, de proprement religieux. J'ai même, pour ce que j'en ai vécu, l'impression inverse : celui qui se sent « un avec le Tout » n'a pas besoin d'autre chose. Un Dieu ? Pour quoi faire ? L'univers suffit. Une Église ? Inutile. Le monde suffit. Une foi ? À quoi bon ? L'expérience suffit. "

 

Mais bien évidemment les religions et philosophies, quelle que soit leur nature, ne peuvent être exclues d'un accès à cette dimension aussi étonnante qu'enthousiasmante. –rappelons que le mot "d'enthousiasme", étymologiquement, vient du grec ancien : ἐνθουσιασμός ,enthousiasmós  qui veut dire "Avoir Dieu en soi". Cependant l'on conviendra que tout un chacun, sous un terme aussi générique que celui de Dieu, mettra le contenu de sens avec lequel il éprouvera le plus d'affinités.  Et l'empan sera large, "Dieu en soi" pouvant aussi bien résulter de l'observation du simple brin d'herbe et de l'activité très rousseauiste d'herboriser, que de la contemplation de la beauté d'un incunable, en passant par la dégustation d'une sublime ambroisie ou la vue de l'Aimée. Et nous pourrions citer encore le ravissement consécutif à l'écoute d'une pièce musicale ou bien la quasi extase à la vue du chef-d'œuvre. Rien ne saurait, par essence, limiter ce "sentiment océanique" dont la "logique" consiste à excéder tout ce qui se présente aux sens afin d'en faire le creuset d'un émerveillement. Dieu, à lui seul, ne saurait prétendre remplir la majestueuse "corne d'abondance". Il y a place pour la multitude !

  Dans nombre de disciplines, philosophies ou religions, concourant à trouver l'éveil spirituel (Zen par exemple), la métaphore océanique comme univers et celle de la vague à dimension humaine concourent à faire émerger ce fameux "sentiment océanique" conduisant à éprouver la nature de l'être comme non-duelle :

 

"Au-dessous du monde des perceptions sensorielles et de l'activité mentale, il y a l'immensité de l'être. Il y a une vaste étendue, une vaste immobilité, et une petite activité frémissante à la surface, qui n'est pas séparée, tout comme les vagues ne sont pas séparées de l'océan. "

 

  Eckhart Tolle - Le Pouvoir du moment présent -Ariane, 2000. Source : Wikipédia.

 

  Nombre de nos penseurs occidentaux, Schopenhauer, Husserl, Heidegger, Karl Jaspers ou encore Georges Bataille, pour ne citer que ceux-là, affirment la réalité d'une telle non-dualité. Tous mettent en exergue, dans leurs œuvres, "l'expérience intime et transcendantale de l'unité entre sujet et objet." (Wikipédia).

 

Enfin, afin d'être complet sur le sujet de ce sentiment sans doute bien difficile à traduire par de simples mots, nous voudrions citer le point de vue exprimé par Mona Chollet, journaliste et essayiste suisse qui, dans "Nouveau millénaire, défis libertaires", prend position quant à ce "sentiment océanique" :

 

  "Et puis, il reste aux hommes un moyen de rester en contact avec cet «autre chose» dont ils ont parfois l’intuition. Ce moyen, à en croire Pietro Citati, ce sont… les mythes – ces mythes dont se méfie tant Michel Onfray. Les mythes, déclare Citati, sont «l’ultime reflet» d’une lumière cachée, «une sorte de souvenir-réflexe, de magique mémoire intuitive». Cela expliquerait pourquoi les écrivains, et tous ceux qui prennent en charge l’élaboration fictionnelle, sont à ce point exténués par leur tâche, qui consiste à assumer à la fois les limites parfois rageantes de l’existence humaine et l’intuition déstabilisante de tout ce qui la dépasse; à assumer, en résumé, ce tiraillement des extrêmes, ce mélange hétérogène, impur, qui fait la condition humaine, et devant lequel les religions, refusant l’évidence, n’ont jamais voulu s’incliner."

 

Belle méditation s'il en est quant à la démesure dont l'homme est constamment affecté et que les sceptiques, les matérialistes et autres adeptes d'une pensée réputée "dure" (ce qu'elle est sans doute), rejettent hautainement comme s'il s'agissait d'un caprice juvénile. Mais les équations les plus habiles ne sauraient prétendre détenir la totalité de la vérité, loin s'en faut. La Lune a une face cachée. Ce n'est pas pour autant qu'elle n'en est pas moins réelle. Peut-être l'est-elle davantage pour la simple raison que sa propre réalité est constamment excédée par la conscience humaine qui la vise et projette sur elle un imaginaire fécond auquel ne saurait souscrire sa face d'évidente visibilité. 

 

  

 

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30 juillet 2013 2 30 /07 /juillet /2013 09:35

 

Les couleurs du fondement. (5° Partie)

 

 

 

GRISE la noosphère.

 

 

  Se contenter de vivre sur la Terre pourrait facilement se confondre avec une progression de l'Homme en direction de ses besoins vitaux, que l'on peut également qualifier de "primaires", à savoir se nourrir, se vêtir, trouver un toit où s'abriter. C'est ce que firent, pendant plusieurs milliers d'années nos ancêtres hominidés vivant dans les grottes et progressant au rythme de la cueillette et de la chasse. Teilhard de Chardin, en paléontologue éminent, n'ignorait évidemment rien des événements de l'évolution humaine. Sans doute pensait-il, dès le début de ses travaux - n'oublions pas le fait qu'il était Père Jésuite -, que cette dimension de l'homme entièrement tournée vers l'appropriation de biens matériels ne suffisait pas à en faire une description anthropologique satisfaisante. L'homo sapiens sapiens lui donnait déjà raison qui entrait dans le domaine des activités sociales, culturelles, religieuses.

  Mais ce n'était pas encore assez. A cette dimension devait se rajouter une perspective spirituelle, donc une inscription vers la transcendance. Pour Teilhard, matière et esprit sont une seule et même chose dont l'humain ne sait pas percevoir les nécessaires convergences.

Il faut plus d'amplitude à l'intellect afin que ce dernier se prépare à prendre la mesure de ce qui, selon le Père Jésuite, s'annonce à la manière d'une révolution et, à cette fin, il reprend la notion de "noosphère" dont il pense qu'elle est à même de rendre compte de ce qui s'annonce à l'horizon de la fin du siècle : l'immense réseau de communications humaines entourant le globe de ses milliards de significations aussi diverses que complexes. La vie devient existence, une " pellicule de pensée enveloppant la Terre, formée des communications humaines ".

- (Bien évidemment, chacun, chacune reconnaîtra dans cette formulation, la révolution cybernétique de l'Internet ainsi que l'explosion exponentielle des Réseaux Sociaux. Le Père Teilhard en était le précurseur conceptuel) -  Ainsi se rejoignaient dans une même unité compréhensive, "sciences de la terre, anthropologie et métaphysique chrétienne." ( Jean Onimus). Le sommet  de la théorie culminant en un "point Oméga" signant l'accomplissement dans une parfaite spiritualité et la nécessaire rencontre avec Dieu auquel l'homme aboutirait après être parti d'un "point alpha".

Que la thèse de Teilhard trouve comme épilogue l'arrivée dans la sphère divine, n'étonnera personne. Pour les agnostiques dont la plupart des hommes font partie, à commencer par nous, il suffira d'envisager une "spiritualité laïque", cette dernière étant simplement constituée des buts supérieurs et ultimes dont nos  actions et nos jugements peuvent s'emparer. Par exemple l'art, l'action humanitaire, les considérations élevées de l'esprit, la contemplation, la méditation, l'ascèse physique ou mentale, l'immersion dans le sentiment de totalité que la Nature peut nous offrir si nous savons nous y disposer.

 

 

 

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29 juillet 2013 1 29 /07 /juillet /2013 20:55

 

"Dessine-moi un mouton !"

 

mouton1 

Source : Y'a quoi dans ma tête ?  

 

 

  Elle s'appelle Lisette, mais tout le monde l'appelle "Myosotis". Pour la couleur de ses robes, je crois, ou bien parce que, souvent, elle rêve au ciel. Un jour, donc, que Myosotis s'occupait à ranger la petite chambre sous la mansarde, quelque chose se passa que je vais vous conter. Myosotis aimait la musique, les berceuses surtout, et un jour elle écoutait ses romances distraitement, époussetant ici une plume, là un petit nuage de lumière. L'air printanier faisait ses boucles sans se soucier de la mansarde et les papillons voltigeaient, têtes en bas, pieds dans l'azur, leurs trompes enroulées comme celles des éléphants. La musique de Myosotis folâtrait un peu partout et, parfois, s'enroulait dans le calice des glycines. Mais personne, alentour, ne se souciait ni des culbutes des papillons, ni des notes cristallines, ni du plumeau de Myosotis.

  Puis, soudain, parmi les facéties du tumulte aérien, la Jeune Fée, car c'était d'une Fée dont il s'agissait, entendit comme un minuscule glougloutement qui serait venu d'on ne sait où. Cela ressemblait, soit à un bêlement, soit à une complainte et Myosotis n'y accorda pas plus d'attention qu'à l'air embaumé qui faisait ses menus pas de deux. Malgré tout, elle tendit l'oreille et il lui sembla entendre une petite voix qui semblait venir d'au-delà de l'horizon :

 

"Dé..ine..  oi … eu … ou…ton !"

 

Myosotis se demanda si elle avait bien entendu et, à tout hasard, en direction de la mansarde :

 

"Que dis-tu ? Je n'ai pas bien compris !"

 

"Dé..ine..  oi … eu … ou…ton !", reprit la petite voix, comme intimidée.

 

Myosotis se mit en quête de la voix. Elle finirait bien par trouver. Elle déplaça quelques vases de porcelaines, des buées de mouchoirs brodés, des papiers qui sentaient, précisément, le myosotis. Alors qu'elle soulevait une pile de livres :

 

"Dé..ine..  oi … eu … ou…ton !" reprit la voix, plus fortement. On y sentait de la colère.

 

La Fée commençait à perdre patience, lorsque, parmi les livres, se détacha le merveilleux ouvrage du " Petit Prince" qui chuta sur le parquet. Le vent fit s'ouvrir quelques pages et, pour incroyable que ce fût, le Petit Prince en personne déboula dans la mansarde comme s'il y avait vécu de toute éternité. Visiblement, il y était chez lui. Loin de s'en offusquer, Myosotis décida d'accorder l'asile à son Protégé et, s'approchant de lui :

 

"Pourrais-tu, s'il-te-plaît, répéter ?"

 

"Bien sûr, dit le Petit Prince, dessine-moi un mouton !"

 

"A la bonne heure, répondit Myosotis. Cette fois je comprends, mais ceci ne te dispense pas d'être poli !".

 

Le Petit Prince, assis sur un sofa, ne sembla point s'offusquer de la remarque et, visiblement intéressé, regardait Myosotis tracer d'une main peu habile ses premières esquisses.

 

"Mais, ce n'est pas un mouton que tu as dessiné là !"

 

"Si, répondit Myosotis, mais je dois avouer, je ne suis pas très douée pour le dessin !"

 

"C'est le moins qu'on puisse dire", reprit Le Petit Prince d'une voix peu indulgente.

 

Pour autant, Myosotis ne se laissait pas troubler et, bientôt, les murs de la mansarde furent couverts de dessins joliment griffonnés. Cependant les papillons papillonnaient toujours, les myosotis sentaient bon, l'eau de la rivière cascadait avec un bruit joyeux. Tout était disposé à la joie et à l'harmonie, sauf le Petit Prince qui semblait bouder et affectait une mine contrariée.

 

"Ce n'est pas un mouton, il n'a que deux pattes !"

 

"Oui, c'est un mouton à deux pattes, comme toi !"

 

Le Petit Prince semblait ne guère apprécier l'humour de son Hôte et menaçait de rejoindre les pages imprimées de son livre. Or, Myosotis, pour ne pas le connaître était tout émue à la simple idée de le voir disparaître.

 

"Viens donc ici et ne fais pas la tête, tu vas voir, c'est bien un mouton et regarde donc comme il est beau !"

 

Petit Prince grimpa sur les genoux de Myosotis et se pencha sur les images qu'elle tenait. Il semblait s'être radouci et paraissait disposé à écouter.

 

"Tu vois, commença Myosotis, ici, c'est la tête du mouton, on voit bien ses boucles frisées, puis ses yeux doux et rieurs, puis ses…"

 

"Ne te fatigue donc pas, coupa Petit Prince. C'est un jeune homme que tu as dessiné, pas un mouton !"

 

"Mais, je t'avais bien dit, je ne sais pas dessiner les moutons ! Alors…"

 

"Eh bien tu n'avais qu'à ne rien dessiner !"

 

"Mais, tu aurais été tellement contrarié ! J'ai dessiné un peu au hasard, en te regardant, et voilà ce que cela a donné."

 

"Je suis plus beau que ça, en vérité. Tu aurais pu t'appliquer, tout de même !"

 

Tout en disant cela, le Petit Prince s'était tellement rapproché de Myosotis, qu'ils faisaient, tous les deux, comme une grosse boule de laine avec plein d'écume tout autour. Alors, voyant que le Prince était revenu à de meilleurs sentiments, Myosotis entreprit de lui conter, par le détail, un dessin encore tout odorant du fusain qui l'avait noirci.

 

"Mais, Petit Prince, tu es beau. D'ailleurs prends donc la peine de te regarder. Vois-tu, ici c'est ta tête avec plein de boucles de la couleur de la châtaigne. Et le front si clair, on dirait l'eau de la source. Et les pommettes comme deux parenthèses pour encadrer le sourire. Et les yeux, si pétillants, avec plein d'étincelles ! Et le menton pareil à une colline avec la lumière qui brille dessus. Et, le reste, Petit Prince, je n'en parle pas. Ce ne serait pas convenable. Mais c'est pareil et on se croirait parmi les étoiles !"

 

Petit Prince n'avait pas bougé et semblait tout occupé à rêver. Il paraissait voguer quelque part dans l'espace, peut-être du côté de son astéroïde au nom mystérieux et un vague sourire ouvrait son visage sous la forme d'une amande et les lèvres, doucement, articulaient des mots à la consistance de brume :

 

" I.. ne…oi… eu…a ..our…, i te Plaît !"

 

"Mais, Euti … Rince .. j'ai pas bien compris", reprit Myosotis en le taquinant.

 

"Dessine-moi un amour", articula méticuleusement le petit personnage de l'astéroïde B 612.

 

Alors, Myosotis prit une grande feuille de papier, l'épingla sur le mur de la mansarde et, à l'aide du fusain, y traça deux portraits qu'un cœur entourait. Dans le cœur, alors que la rivière faisait toujours son chant d'eau vive, que les papillons musardaient sous la soupente, que la lumière tissait ses dentelles, deux amoureux enlacés pour l'éternité, le Petit Prince et Myosotis, semblaient en chemin pour une lointaine étoile. Le monde continuait à tourner, les oiseaux gazouillaient dans les charmilles, les nuages tressaient leurs fils de soie.

  On dit que les Amoureux élurent domicile, loin, dans une contrée qu'on ne peut même pas imaginer, là où les moutons ont deux pattes, des cheveux bouclés, des fronts couleur d'azur. Et, comme dans tous les contes qui se terminent bien, ils eurent beaucoup d'enfants, de moutons à deux pattes, je veux dire, de moutons qui parlent, comme vous et moi, le beau langage de l'Amour.

  Mais, j'ai oublié de vous dire, le Petit Prince s'appelle Alexis. Il est beau comme un nuage. C'est sans doute pour cela que Myosotis l'a emmené loin, là où seulement les rêves existent. Là où l'amour est roi, où l'amour est reine. Car, dans ce mystérieux pays, l'amour se conjugue aussi bien au masculin qu'au féminin ! Et l'on dit même que les moutons y content des histoires à dormir debout. Sur deux pattes, évidemment !  

 

 petitprince.jpg

 

Source : Y'a quoi dans ma tête ?  

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