Affinités.
*Assembler inlassablement les éléments complémentaires. L'affinité appelle la répétition.
*Tout désir qui régresse est le signe d'une insuffisante affinité.
*Toute affinité est nécessairement vraie. Jamais un simulacre.
*Jamais affinité ne se confondra avec ta propre personne. Il lui faut l'espace de la différence.
*L'altérité est le pôle d'aimantation de l'affinité.
*Ton ennemie ? La négation de l'affinité.
*L'affinité ne se décrit pas. Se vit.
*La plus belle métaphore de l'affinité : le SUMBOLON grec ou l'ajointement intime de deux tessons de poterie originellement réunis. Force du Symbole.
*Affinité : métaphore du Taijitu, fusion du Yin et du Yang.
*Affinité : le QI ou souffle originel des chinois comme osmose des dualités.
*Tes affinités te déterminent tout autant que tes actes.
*Tes affinités : le SENS pour toi.
Mots muets : sérénité ou bien polémique ?
Source : La Voix Lactée.
LES MOTS MUETS
"Ils n'épargnent jamais personne
Les mots muets qui suintent
S'enroulent au fond de l' estomac
Se bloquent au fond de la gorge
Se démonnent et s'accrochent
Prenant de l'ampleur dans le corps
En des airs de gargouilles
Ils implantent leurs griffes
Et lacèrent les ventres
En peignant des joues pâles
Et des lèvres exsangues
Ils frissonnent les yeux
Bloquant les dos et sectionnant les jambes
Et lorsque las d'être des prisonniers
Ils arrivent à s'évader
Les mots muets éclatent en désordre
Déterrant tout le mal
Et coulent en torrents
De larmes de boue et de sang"
Sylvaine Trantoul Diet.
Ce beau poème nous dit, en termes évocateurs, incarnés, chargés de soufre et de reflux gastriques, les humeurs vitreuses des mots lorsqu'ils ont été trop longtemps contenus, qu'ils ont longuement ferraillé avec eux-mêmes, à l'étroit dans les gorges cavernicoles, dans les fosses carolines exsangues, se retrouvant, d'un seul coup, projetés dans l'air violent qui, soudain les dégrise, en même temps qu'ils se chargent de l'énergie nécessaire à l'affrontement. Alors, gare, il y a danger, il y a urgence à fuser de son intérieur comprimé, vers cet air libre qui vous aspire et décuple votre force. Alors la déflagration se produit à la mesure de ce qui, pour n'avoir pas été dit, avoir végété en une atmosphère confinée, se libère au plein jour avec toute la violence du monde.
Suivent, à l'appui du texte quelques rapides réflexions sur le langage silencieux en ses différentes
figures.
Le langage, essence de l'homme, oui et le silence comme un contrepoint de ce qui se profère, si bien que nous pourrions croire les "mots muets" terrés au creux de quelque abîme, retirés dans leur sourd mutisme, déjà en partance pour un énigmatique au-delà de la parole. Alors, avec ces mots retirés, occlus, mutiques, nous serions quittes, tranquilles dans notre coquille de chair, en quelque sorte inatteignables. Mais c'est là mesurer les mots à l'aune de ce qu'ils ne sont jamais, à savoir une pure perte, un déficit, un renoncement à produire du sens. Et les "mots muets" sont, bien souvent, remplis de poudre noire, n'attendant que la flamme pour surgir à l'air libre. Les détonateurs : l'amour, la passion, la haine, la vengeance, la violence, le désir, la cupidité, l'envie, la paresse, la luxure. Mais nous nous apercevons que nous avons cité, en partie, les péchés capitaux.
Les mots muets ne seraient-ils que démoniques, livrés à une surpuissance
vindicative, tendant leurs griffes, bandant leur arc, enduisant les pointes de leurs flèches de curare ? Ne seraient-ils commis, en définitive, qu'à tuer, à faire passer dans la trappe de la
finitude tous ceux qui s'exposeraient à leur courroux ? C'est comme un lacis de serpents, - l'allégorie du mal, de la tentation - en attente de prodiguer leur mortelle blessure, comme une braise
vive qui couverait et n'attendrait que le souffle de l'ennemi pour projeter ses tonnes de cendres et de scories, projeter ses lapillis ignés à la face des hérétiques qui n'auraient pas pu accéder
à leurs messages secrets, à la poche sécrétant tout le venin du monde. Muets, les mots, qu'à attendre impatiemment,
comprimant leur ressort d'acier, la sortie au plein jour, l'éclatement des visages dans une somptueuse gerbe de sang. Une pure volupté des mots à
plonger leur langue dans le liquide chaud, souple, à enfoncer leurs dents de vampire dans la chair qui déglutirait ce torrent d'hémoglobine jusqu'à ce que mort s'ensuive. Terrible pouvoir
du langagecomprimé sous les assauts des meutes mondaines, sous les objurgations, les reniements, les coups de boutoir du mépris. Car il faut une charge de
haine de la part de celui qui devient leur cible, afin que les flèches muettes partent à l'assaut et se livrent au massacre.
Mais alors, il faut se poser la question de savoir si tout langage
silencieux repose sur un même sol disposé à la polémique, à la lutte, au combat. La prière, la méditation, la contemplation ne se livrent jamais à une joute, fût-elle oratoire. Les
pensées qu'elles créent se dirigent, constamment, avec souplesse mais détermination, vers un but ultime, transcendant les catégories habituelles de l'existence humaine. En contact avec les
universaux que sont le Beau, le Bien, le Vrai, - ou du moins leur
euphémisation provisoire, en attendant mieux - les mots s'emplissent de valeurs essentielles qui les soustraient aux tentations simplement terrestres. De même, le
Poète qui, dans l'espace silencieux de son empyrée, compose odes et ballades, en contact avec la Muse, son intention ne saurait se cerner de
quelque projet belliqueux. De même l'Amant, l'Aimée, transportés sur les hauteurs ménagées par Eros, figurent le lien que les Mortels établissent avec les Divins dont il ressort
l'image du sacré, du précieux, du rare. De même le Philosophe dont le parcours en direction de la Vérité le
soustrait aux tentations habituelles dont les non penseurs sont, le plus souvent, écartés.
Alors, faut-il être Religieux, Poète, Amant, Philosophe afin que les mots, à fleurets mouchetés, nous parlent la belle langue de la sérénité, du calme, de la mesure, de l'équanimité de l'âme ? Alors nous faut-il nous, les hommes, ôter cette croûte archaïque qui cerne encore nos visages de bien étranges lueurs, habite la conque de nos oreilles avec des grondements d'orage, enroule notre langue dans des torsions quasiment vipérines, durcit nos maxillaires en éperons de granit ? Que faut-il pour être hommeet porter sur soi un regard juste, un jugement honnête, une estime suffisante ? Que faut-il ?
Nous sommes les enfants de la Terre et du Ciel.
Source : Jeanbaptistebesnard's Blog.
(Sur une proposition
d'Isabelle Alentour).
"Une nuit, sur la mer.
Dehors il pleuvait.
Eux, au-dedans, ils s’aimaient.
Insensible tangage et sourde volupté. Les vagues venaient de très loin les bercer. Les bercer, et mourir. Entre chaque vague un suspens. La première très joyeuse, la dernière pure vibration,
chant inaudible et indicible entrecoupé de nappes de sommeil.
Au matin, un peu de chagrin. Longtemps la jeune fille regarda l'homme allongé auprès d’elle.
- Les plaines sont trop étroites et la terre pesante, lui disait-il. Tu ne seras pas loin, mais tu ne seras pas là. Aussi chaque jour je t’apporterai des orages, et nous irons les danser sur les
plages.
- Regarde, dit la jeune fille simplement. Regarde tout autour l’étendue des possibles."
Lire ceci, c'est comme de s'installer sur le bord du monde et regarder l'origine. Tout est dit del'Homme dans le refuge auprès de l'Amante, cette conque qui recueille et fait don de la vie. Doux bruissement, rythme des vagues amniotiques, terre d'asile toujours quittée à regret. Car sortir du possible en direction du réel est toujours une douleur. Seul le grand Océan primitif amène son tangage pareil à une universelle harmonie. Symbiose, fusion, volupté en miroir. Gagner les rives de la Terre et, alors tout paraît trop étroit, aussi bien les plaines, tout semble se disposer à la lourdeur, à la pesanteur, aussi bien les plis de la glaise.
On a quitté la Terre Promise, on a plongé au mitan des vagues existentielles. La Femme est désertée, son amour libre, ouvert, s'est replié à la manière d'une corolle souple, tentaculaire, genre d'anémone de mer occluse, reconduite à son souvenir d'outre-vie, là où ne s'informaient que de pures virtualités.L'Homme est orphelin, abandonné à son sort, solitude forant jusqu'au tréfonds de l'âme. "Tu ne seras pas là", tu seras quelque part sur le cercle de réminiscence, mémoire aquatique, vagues, rythme syncopé, univers en suspens. Mais comment retrouver cette libre disposition de Soi à l'Autre autrement que par le rêve, l'imaginaire, la longue et sourde méditation. "Les bercer et mourir", voilà donc cette vérité qui sépare les Amants - la première relation est de cet ordre, l'inceste est toujours une fable qui rôde juste au-dessous de la ligne de flottaison - les Amants qui, chacun de leur côté, accomplissent leur chemin dans cette manière de bercement, rythme immémorial cerné de finitude.
Jamais on ne sort de cette alternative, de ce balancement, de cette vibration ontologique du jour à la nuit, de l'ombre à la lumière. Le ciel est, lui aussi, devenu trop étroit. Alors que reste-t-il pour distendre la peau fripée du monde, si ce n'est inciser le ventre des nuages, y faire surgir les éclairs - cette sublime métaphore de la divinité, de l'esprit, de la brûlure de l'intellect - d'y provoquer l'orage. L'orage comme larmes du ciel, mémoire du grand bain primordial, destination la Terre qui en sera fécondée afin que puisse se reconduire le cycle temporel vers un genre d'infini. D'absolu. L'Amour n'est rien que ceci ou bien n'est pas. Tout Amour reproduit en microcosme ce que le grand Amour primordial, immense macrocosme a dessiné au sein même des âmes dont elle veut réaliser l'assomption sur les vagues terrestres. En définitive, nous ne sommes que les Fils, les Filles de ces belles noces de la Terre et duCiel qu'un jour nous connûmes, afin de porter témoignage de leur existence. Tous, nous le savons mais, souvent, renonçons à en tracer l'arche de lumière. Pourtant c'est gravé en nous, comme la marche des étoiles est inscrite sur la courbure de l'éther.
Affinités.
*Affinité : n'a jamais affaire à la religion. La religion est attachée au dogme; l'affinité à son contraire : l'étendue mobile et infinie du sens.
*Nulle fiction dans l'affinité. Du réel seulement.
*Affinité comme métalogique. Ne s'appuie sur la raison que pour mieux la transcender.
*Axiome : Plus il y a de langage, plus il y a d'affinité.
*L'affinité porte à la parole ce qui, par essence, demeure invisible.
*L'affinité n'est jamais sans esthétique existentielle.
*L'affinité s'origine toujours à une matrice terrestre. Elle est de l'ordre de la racine.
*Rien mieux qu'un LIEU intimement investi ne peut décrire l'espace de jeu de l'affinité.
*Foyer des affinités : la Chôra platonicienne, espace matriciel par excellence.
*L'affinité est toujours un "entre-deux" qui n'a aucune réalité palpable en soi. Seulement une tension.
*Tout "Passage" est, en acte, ce que l'affinité est en puissance.
*Coalescentes à notre condition, les affinités sont le plus souvent silencieuses.
La sentence du Président Simonet.
Honoré Daumier : L'Avocat au placet.
On commençait juste à composer la liste des membres du Tribunal, avec le Juge, les Assesseurs, le Greffier et tout le cirque lorsque, tout à coup, qu'est-ce qu'on voit sortir des ombres des peupliers, tout en haut de l'Avenue ? On voit la Vamp de Saint-Trop avec les lunettes, un reste de maquillage, la perruque, les escarpins; donc on voit "Marcelle" ou "Marcel", c'est au choix, qui descend le bitume en chaloupant et la Pin-up dans le cœur tatoué, elle chaloupe aussi mais, allez pas croire qu'on va être indulgents, qu'on va s'y laisser prendre au piège de Pittacci et la sentence on l'aura prononcée avant même qu'il arrive au banc et l'exclusion définitive du "Club des 7", il s'y attendra pas le Marcel et ça, il le digèrera jamais et peut être il en fera une jaunisse mais fallait qu'il réfléchisse avant et, juste au moment où le Président Simonet, du haut du banc où il a grimpé pour l'occasion, va dire la "Voix de la Justice", eh bien le Pittacci - ou ce qu'il en reste -, déboule au milieu des bancs, essoufflé, avec du rimmel qu'a coulé sur les joues et de la poudre de riz qu'a dégouliné sur le menton et, avec des sanglots dans la parole, le Salaud, il nous dit :
"Oui, je sais, j'ai fait une entorse au règlement, mais c'était pour...la bonne cause...au Cleup j'y suis allé comme une taupe de la C.I.A....pour choper à vif l'esprit du Cleup...et pour ça, faut dire, j'ai rien perdu...et je vais vous raconter...ce qui s'y trame à "L'Eternelle Jeunesse"...eh bien, ce qui s'y trame, c'est que nos Conjugales...oui, la tienne Sarias; la tienne Simonet; ta moitié, Labesse..., eh bien elles vont monter un Cleup concurrent, même elles se sont pas foulées...elles l'appelleront "Les Copines d'abord"...elles iront voir le Maire qui leur vissera des bancs comme les nôtres...et vous voyez d'ici la catastrophe...sauf que c'est imminent du point de vue du passage à l'acte...d'après ce que j'ai compris...c'est comme une sorte d'ultimatum...ou on leur fait un peu de place à nos dulcinées...ou elles dégoupillent les grenades, elles ont dit...et alors là, ça va saigner!...et je crois qu'il vaut mieux mettre un peu d'eau dans notre Artaban..."
Le Président Simonet coupe court à l'épanchement avant que les paroles de Marcel aillent grossir la Leyze et, du haut de son avisement, alors qu'on est tous muets comme des carpes qui écouteraient l'Aristote, le Simonet, de ses mots apaisants :
"En tant que Président, je me dois d'assumer une décision qui, sans doute, en contrariera plus d'un, mais qu'il convient de mettre en œuvre afin que la justice se rétablisse sur cette Place du Marché, sur ce microcosme qui reflète le macrocosme, le Grand Tout. Car n'oubliez pas que le monde nous regarde comme nous regardons le monde et que, chacun de nos agissements se joue en miroir sur la grande scène de l'Humanité. Alors, mes chers Amis, bien qu'il m'en coûte, je vais trancher dans le vif, sachant par avance que votre magnanimité, votre sens de la justice, votre disposition à l'égard du devoir apaiseront la rigueur d'une volonté seulement attentive à rétablir l'ordre des choses.
C'est vrai, à vivre chaque jour plongés dans notre cocon, nous en avons perdu le sens des réalités. Nos chères Conjugales souffrent seulement d'être exclues de notre chaude amitié qui élève, tout autour de nous, des barrières semblables aux fortifications d'Alésia. Elles aussi, elles en veulent un peu du bon gâteau de la gauloiserie, elles en veulent un petit morceau de cette Place pour coller leurs yeux à la lunette du "Grand Cirque Humain". Elles veulent voir la parade, les clowns et les jongleurs, les saltimbanques et les bateleurs; elles veulent en profiter des tours des magiciens qui habillent la réalité des habits d'Arlequin ou de Pierrot ou de Polichinelle; elles veulent l'entendre le bruit du monde avec tous ses soupirs, ses halètements, ses syncopes, ses sirènes qui hurlent, ses mélodies en forme d'attrape-nigauds; elles veulent les écouter les grandes déclarations d'amour des amoureux qui vivent sur la Terre, des Don Juan, des Casanova, des modestes transis d'amour et qui n'osaient pas le dire leur amour de peur que ça empêche le monde de tourner en rond; elles veulent voir les "GRANDS" de ce siècle avec leurs habits d'hermine et leurs chamarrures, leurs vêtements de brocart; elles veulent y regarder au-dessous des grandes robes de ces Messieurs, pour savoir ce qui s'y passe vraiment , juste histoire de voir s'il n'y avait pas anguille sous roche et manœuvres sournoises; elles veulent les dépouiller de leurs vêtements, les midinettes de "Gala"; elles veulent égratigner le vernis des ongles du show-biz, soulever le voile des étranges lucarnes qui, le soir, bleuissent les appartements de leurs lueurs trompeuses, souvent démentes, parfois mortelles à force de maquiller les paroles, d'en faire des projectiles, des missiles au service du Pouvoir, des Nantis; elles veulent aller faire un tour du côté de la Corbeille, regarder la Bourse comment elle tourne, voir si les Riches ont une âme et à quoi elle ressemble, si elle n'a pas des ailes en forme de yens ou de dollars, des élytres pour éblouir les pauvres, des buccinateurs pour les manduquer, les digérer, les faire disparaître de la surface du globe, et après tout c'est pas de leur faute aux Riches si les pauvres sont pauvres, s'ils ont le ventre vide et les mains grand ouvertes sur le Rien, c'est pas de leur faute, alors qu'ils circulent, les pauvres, y a vraiment rien à voir !; elles veulent s'asseoir dans les salles obscures où, sur le grand écran, s'agite la grande pantomime; elles veulent connaître l'envers des choses, repérer les coutures, les abîmes, forer les interstices, creuser les os, sucer la moelle, car, voyez-vous, je vous le dis en tant que Président du Tribunal, il n'y a que ça qui vaille, aiguiser les canifs de la lucidité et faire partout des entailles, faire surgir le suc et la sève et jusqu'à la moindre humeur qui parcourt le rhizome humain; ouvrir les pupilles, dilater les yeux jusqu'à la mydriase et entailler la peau du monde, y repérer les failles et aller y voir de plus près."
Affinités.
*Affinités ? Elles te parlent de toi, de l'Autre en toi, de l'Autre en l'Autre. Chaîne sans fin.
*Pas de plus belle affinité pour ton corps que la caresse du vent.
*Massage : affinité artisanale.
*L'affinité est toujours à l'origine d'un objet du "troisième genre". Chaux + Acide = Gypse.
*Dyade primitive : première modalité existentielle de l'affinité.
*Un être sans affinités : racine morte.
*Douleur, maladie. N'infirment pas l'affinité. La tiennent provisoirement à distance.
*Liens de l'affinité : reposent nécessairement sur une éthique.
*L'affinité de l'ascète avec la douleur, jamais une fin en soi. Chemin pour accéder à la libre joie.
*Scellement des affinités. Jamais autant que dans la pudeur, le silence.
*L'affinité n'est pas la mise en relief d'une conception du monde. Cependant, une conception du monde n'est jamais sans affinités.
*Affinités. Jamais loin du sensible, de l'affect, de l'émotion.
L'expédition du Club des 6. (suite)
Source : Atelier Mascarade.
Alors qu'on s'est tous un peu succédés derrière la lucarne, maintenant, moi, Jules Labesse, je vais vous faire quelques confidences. Tous ce grand Guignol, tout ce Carnaval, c'est plutôt sympathique sauf que nos Conjugales à nous, le "Club des 7", elles y sont dans le grand bazar, et faut voir comment ! Déchaînées, elles sont ! tant et si bien qu'elles échangent leurs costumes et qu'entre les échanges, elles sont en tenue d'Eve, évidemment. Et puis c'est si rapide leur métamorphose, on a du mal à les reconnaître. La Sarias, tantôt elle est en Gitane, tantôt en Hippie avec des habits fluo et des pantalons à volants; la Garcin, elle passe du Jazzy rose à l'Infirmière débridée avec des collants à mi-cuisse, ça vous en donne le tournis; la Bellonte, c'est tantôt Lady corsaire avec ses larges bottes à revers, tantôtMadonna vamp avec sa guêpière zébrée et ses bas cancan, même ça fait plutôt "Madame Claude"; la Pittacci elle oscille entre Miss 70 avec son rad'chat, ses bottes blanches en plastique et l'Odalisqueavec sa jupe voile rouge qui cache même pas ses parties charnues; la Calestrel elle jongle entre laPompom Girl avec son bustier à étoiles, sa jupe à godets, ses Adidas et Baby rose qui suce son pouce avec sa culotte en satin et revers de fourrure, ses bas résille blancs et ses chaussures à petits nœuds couleur fraise; la Simonet elle passe sans transition du Petit Chaperon rouge très très court vêtue - même que le Loup aurait eu peur pour sa virginité ! -, à la Cow-Girl au haut dénudé, au pantalon taille basse, tellement basse qu'elle n'a plus rien à cacher; le colt à la main au cas où vous seriez pas consentant. Enfin, vous voyez le spectacle !
Qui aurait jamais dit que de si fidèles Conjugales se seraient laissé aller à de tels errements ? Vous dites quoi ? Ah, oui, j'ai pas parlé de la mienne de Conjugale ? Ben non, j'ai pas osé. Parce qu'alors là,l'Henriette, pour l'occasion, elle portait la bannière et elle serrait les pompons. Oh, non, c'est pire que vous imaginez. Elle tenait à la fois de Bikini Noël avec son deux-pièces mini, mini pas plus grand qu'un timbre-poste et ses collants à rayures; tantôt c'était Geisha avec son kimono largement ouvert sur des collants noirs; tantôt Lolita Marine tellement ingénue avec sa boule de barbe à papa dans la main droite, son large béret bleu, sa robe sage mais haut perchée, ses mi-bas couleur carotte, ses chaussures basses vernies.
Et là-dessus, le mousseux qui coule à flots, et les meringues qui flottent dessus, et les mirlitons qui mirlitonnent, et les confettis qui volètent, et les trompettes qui ont "tuuut tututut", et les ballons de baudruche qui font "clac-clac" et les trompettes en plastique qui font "coin-coin" et les cymbales qui s'emballent et les serpentins qui serpentent. Vous pouvez pas avoir une idée tellement elles étaient loufoques nos Conjugales, et le "Zizi sauteur" qui sautait et le "Briquet lance-eau" qui lançait l'eau et la poudre qui éternuait et les bombes qui fumaient et, au milieu de tout ce bataclan, au milieu de la fumée et des étincelles, des feux de Bengale, au milieu des pétards-cigarettes et des bonbons au poivre, de la suie magique et du poil à gratter, mais approchez donc, regardez, mais c'est notre Pittacciqui est fringant comme un gardon et d'ailleurs on le reconnaît juste au tatouage qu'il a sur la jambe, un tatouage du temps de la Manu, avec un cœur et une pin-up assise dedans, même on l'aurait jamais reconnu sans ça, parce que, avec sa grande perruque blonde, ses lunettes Saint-Tropez, son immense cape de velours rose et revers marabout, sa robe fendue jusqu'à mi-cuisse, ses escarpins argentés, eh ben, le Pittacci il a plutôt fière allure, même il se déhanche joliment et il fait des ronds de jambe, et il lance des œillades par dessus ses verres, et il se caresse la joue façon chochotte, et on sait plus trop s'il fonctionne "à la voile ou à la vapeur" et le Pittacci l'en perd pas une l'animal, et un œil dans le décolleté de la Laura, et une main sur le charleston d'Yvonne, et un doigt dans la jarretière del'Antoinette, et à nouveau un œil, l'autre, dans la robe à froufrous de l'Amélie, et un baiser rapide sur les discos des jumelles, et un tour de piste autour de l'Adélaïde, et encore une main sur la grande sauterelle, et maintenant les deux mains qui plongent dans le décolleté de l'Andréa, même ça la gêne pas l'Andréa de se faire peloter par une copine et on dirait que le monde est en roue libre; et tour à tour le Pittacci roucoule comme un pigeon, offrant une plume à la Sarias, un duvet à la Bellonte, un petit coup de bec à la Garcin, une gorge déployée à sa moitié même qu'on trouve ça un peu normal; puis, en chœur, la Calestrel, la Simonet et l'Henriette, elles paradent autour du colombin, elles écartent leurs plumes et d'ailleurs c'est plutôt indécent et le traître du "Club des 7" en profite pour leur en refiler des roucoulades, des gorges chaudes, des ébrouements de plumes et ses caroncules se gonflent de désir et c'est tout juste si on assiste pas à la "scène primitive" et ça nous fout tellement les boules, à nous,"les petits enfants du club des 6", qu'on décide soudain, comme un seul homme, de partir sans même revisser la plaque d'aération, de descendre l'Avenue de la Gare, avec ce con de Pittacci qui nous reste en travers de la gorge, de passer devant chez Pierson qui, présentement, doit roupiller sur un des sièges de son Pullman, de longer la guitoune du Crédit d'Ouche, de passer devant chez Nelly qui, compte tenu des deux heures du matin, doit roucouler au milieu de ses amants, d'arriver sur les bancs peints en noir cause à la nuit, de même pas s'y asseoir dessus vu l'impatience et, c'est décidé, on va lui régler son compte à ce salaud de déserteur qu'a déserté juste pour pouvoir peloter nos Conjugales. Encore, les autres assidues du Cleup, le Marcel il avait pas à se gêner, elles y allaient que pour ça, pour la bagatelle et comme, dans le Cleup, y a plus de bonnes femmes que d'hommes, on les soupçonne d'être un peu portées sur les copines et après tout ça les regarde, mais..."
Les articles figurant sous la rubrique "PRE-TEXTES" n'ont pas pour rôle essentiel de résumer le contenu d'une œuvre ou d'en constituer une approche critique. Sous le titre de "PRE-TEXTE", il faut comprendre simplement une libre méditation sur quelques phrases empruntées à un Auteur, laquelle méditation a parfois à voir avec l'œuvre d'origine, mais parfois s'en éloigne sensiblement, cherchant seulement l'ouverture vers une possible écriture.
(Pré-Textes).
Sur quelques phrases
de JMG. Le Clézio.
Le livre des fuites
Gallimard (Collection "L'Imaginaire" - p 67)
"TOUT EST JOUE". Il y a certaines phrases qu'il vaudrait mieux ne pas lire. Qu'il faudrait sauter. Puis ne plus regarder les mots. Les mots-couperets, les mots-yatagans, les mots-pierreux qui allument leurs éclats de silex aigu. Et les lettres, il faudrait les oublier, surtout le "T", la lettre-gibet, double potence mortifère; le "O", cercle régulier pareil aux contours d'une geôle; le "U" et son cul-de-basse-fosse. Tout cela qui transperce et enserre dans ses mailles étroites les amas gris du cortex. Il vaudrait mieux ne pas lire. Et on le sait. Mais, toujours on se surprend à enfreindre l'interdit, à soulever le voile, à déchiqueter de nos dents acides les rognures maléfiques. On manduque et triture la formule vénéneuse jusqu'à lui faire rendre son dernier jus.
On se dit : "Tout est joué." On se dit : "Il suffit de pas y penser, voilà tout !". On se dit : "Juste une histoire de volonté, juste un écart de l'attention et le poison se diluera dans les plis du temps."
Tout cela, on l'énonce, avec malheureusement, de fausses certitudes et notre voix intérieure en est tout affectée. Tout juste un énoncé aphasique avec des paramots, des paraphrases, des parapensées. On croit à la vertu de la maltraitance et on espère que le somptueux langage se délitera et, ainsi, il n'y aura plus place pour la moindre profération hostile, le poison du doute.
On croit qu'il suffit de dire les choses de biais, de prononcer de guingois et qu'on trompera son monde. On s'essaie à plein de formulations du genre : tUtéjUé phonétiquement, abstraitement, juste une suite de sons ricochés à la face du monde, juste histoire de voir si les mots joueraient une autre partition. Mais il y a toujours une insistance des choses à signifier dans l'insignifiant, il y a continuellement un genre de casque qui vous prend aux tempes et l'écrit, les signes eux-mêmes se mettent à danser leur gigue mortelle, leur menuet d'effroi.
Seulement il y a danger à proférer de telles paroles inconséquentes, manières de gammes sablonneuses s'écroulant sous leur propre incertitude. D'imaginer que par la seule vertu d'un comportement magique on pourrait se défaire aisément du fardeau, contraindre la maléfique formule à regagner son antre d'avant la signification. D'avant l'angoisse majuscule qui vous enserre la gorge de ses doigts impérieux comme la gale. En réalité, c'est comme de la poix collée aux doigts et l'on a beau les agiter, les mots. C'est même pire. Tout s'attache dans une manière de guimauve visqueuse dont il devient évident qu'on ne se dépêtrera jamais. "Piège"..."piège"..."piège." On pourrait hurler cela à tous les vents et personne ne nous écouterait, de peur de se fourvoyer dans l'entonnoir, dans la goule suceuse où tourbillonnent les vents acides de la folie.
Et, du reste, à quoi bon répéter l'antienne, sinon à en amplifier l'obsédante rumeur ? On est pris dans la masse cotonneuse, on est entouré de fils de soie compacts, comme la chrysalide et l'on sait que la métamorphose sera longue avant que de produire sa petite mélodie. L'existentielle. Celle qui obsède et rumine et vous envoie par le fond dès que vous commencez à y comprendre quelque chose au trajet que vous accomplissez sur votre coquille de noix. Au fait, avez-vous bien réfléchi au fait que ladite coquille est simplement l'image inversée de votre cortex dont la dure-mère serait le vernis au contact de la dernière eau ? N'est-ce pas là comme la métaphore d'une issue incontournable : le retour aux eaux originelles, l'amnios basculé cul par-dessus tête, le plongeon dans le placenta final ? Une manière de l'éternel retour du même, l'ambroisie première et dernière en tant que baiser muriatique du néant. Voilà. Il fallait le dire. Même à convoquer une sorte de métaphore vide, tellement le silence est grand qui suit de tels aveux. Dont tout un chacun est porteur dans son monde forclos. Le danger est toujours présent. Du langage. De la profération. Dans des temps antiques on coupait la langue des détenteurs de secrets et des prédicateurs pour moins que cela.
Le livre, au début, on l'a lu d'une seule traite, sans même oser y introduire la moindre respiration. "Le livre des fuites". Tout au long des mots, des phrases, des paragraphes, des pages on a glissé sur le toboggan fictionnel, prétexte à se fuir soi-même. Eviter de faire halte. De se reconnaître. De voir son image dans le miroir. Le plus grand danger : la complaisance narcissique. Non. Il faut retourner tous les miroirs, face brillante contre la craie sourde des murs. Son image, il faut qu'elle se dissolve pareillement à la goutte d'eau dans le talc. Il faut en faire une simple blancheur, un halo inconscient de lui-même. Mais qui donc pourrait nous empêcher de faire cela, de procéder à notre propre déconstruction, pierre à pierre, jusqu'à devenir poussière de sable illisible ? Qui donc ? Un pur hiéroglyphe refermé sur sa sombre mutité. C'est simplement cela que l'on serait devenu.
Avec Jeune Homme Hogan (J.H.H.), on a proféré les paroles définitives :
"Je veux tracer ma route, pour la détruire, ainsi, sans repos."
En proférant ceci, on a cru avoir prononcé la formule magique qui nous abstrairait de nous-même, nous réduirait à néant, ce néant où renaître une fois pour toutes. On était dans l'erreur, l'erreur de nous-même, s'entend. Jamais que cela, l'erreur. Jamais l'erreur des autres. Ce serait trop facile de s'exonérer de notre dette de vivre. Seulement à soi-même, les comptes à rendre. Avec le néant pour solde de tous comptes. Après tout, c'était peut-être préférable que de se traîner le long de rives cernées d'inconséquence. Et, navigant de concert avec Jeune Homme Hogan, on avait fini par ne plus l'entendre la petite rengaine, elle s'était comme dissoute dans les mailles de l'espace, absorbée par l'étrave insistante du temps. Faut dire, on s'y était à peine arrêté à la première lecture sur le petit pavé inoffensif.
"TOUT EST JOUE."
Ç'avait juste été une suite de sons, un genre de romance qui fait ses boucles dans l'air et se fond dans la toile grise du jour.
tUtéjUé tUtéjUé tUtéjUé"" .....
Comme un refrain, la reprise d'une comptine d'enfant, quelque chose dont on ne prend pas réellement acte, le simple vol capricieux du papillon. On verrait plus tard. Pour le moment on avait mieux à faire que de s'arrêter sur du léger, du primesautier, de l'allusif. Alors, tout au long des chapitres, on avait fait rouler devant soi sa boule excrémentielle, identiquement au scarabée solaire, sans bien regarder où nous conduisait notre progression erratique. Sisyphe, on l'avait été bien des fois, ne remarquant même pas l'absurdité, la déraison exponentielle, nulle et non avenue, entretenue, bégayée, la figure de la finitude dont la vie avait le secret, à l'aune de mille respirations, mille digestions, mille amours hautement prosaïques.
Mais les gestes s'auto-entretenaient dans une manière d'écoulement de clepsydre têtue. On croyait se sauver à seulement persister dans l'existence, à poser ses pas dans les pas dérisoires qui nous avaient précédé. Or, si l'on s'était appliqué à regarder avec suffisamment d'attention, avec un penchant prononcé pour une élémentaire lucidité, l'on se serait vite aperçu que nos pas recouvraient nos pas à l'infini, dans une manière de giration proprement mortelle et que nos perceptions de pas différents, signes d'une probable altérité, n'étaient que pure illusion. Nous donnions constamment le change, nous revêtant tour à tout des vêtures de Polichinelle, de Scaramouche ou bien de Brighella alors que nous ne nous travestissions que de notre infinie trémulation de ver solitaire.
Mais, en réalité, le fameux "TOUT EST JOUE" dont nous faisions fi comme s'il n'eût point existé, chatouillait en permanence nos glaireuses évidences pelotonnées sur elles-mêmes à la façon du discret limaçon. Et, afin de mieux nous oublier, afin de réduire la gluante réalité de notre destin à une trace infinitésimale, nous nous étions fabriqué une manière de fiction, d'histoire atypique et abracadabrante, enfilant à tour de bras, à moulinets de mains évasives, à menus entrechats, les situations emboîtées les unes dans les autres, grains de buis de mystérieux chapelets dont nous ne nous demandions même pas à quel Saint ils étaient voués, tellement était inconséquent et abscons leur divin emmêlement.
Nous nous contentions de nager entre deux eaux, bien au calme parmi la nasse poissonneuse, réchauffés par l'étroite certitude des écailles contiguës dont nous n'attendions rien d'autre que la réassurance glauque du frottis d'altérité supposée, ne cherchant nullement à connaître ce qui, au-delà de notre propre limite, s'illustrait comme la réverbération, à l'infini, de notre manque-à-être. Nous étions bien en fuite, mais en fuite de nous-même alors que nous pensions prêter allégeance à un héros de papier qui nous entraînait dans les arcanes d'un labyrinthe langagier qu'à l'évidence nous prenions pour le réel lui-même.
Pour un peu, nous nous serions pris pour J.H.H. lui-même, déambulant sur toutes les faces du monde, de l'Asie au pays du Soleil-Levant, du Canada au Mexique, nous mêlant aux foules denses et bariolées, habitant toutes les chambres solitaires des villes, jouant longuement avec notre ombre comme si, l'espace d'un instant, cette dernière était la seule perspective de nous-même dont nous pouvions vraiment être assuré, nous dissolvant parmi les klaxons, les mouvements, la fureur des immenses métropoles aux longs tentacules vénéneux, traversant des plateformes de ciment infinies, longeant des façades aux milliers de trous aveugles d'où rien de vivant ne sortait qu'un air glacé pris de vertige, connaissant l'immensité du silence alors que les humains plongés dans leurs rainures existentielles faisaient figure de longues cicatrices à peine visible sur la peau du monde, marchant, marchant toujours, environné des blocs mégalithiques des maisons où les mots n'étaient proférés qu'à être des galets cernés de mutité, où les mouvements étaient immobiles comme pris dans les mailles du coton, emboîtant le pas des femmes mulâtresses pareilles à des anguilles luisantes dans les ombres bleues de la nuit, disant des suites de sons, au hasard, essayant de fuir l'indomptable langage, se faisant le bourreau des mots tout en en devenant la victime, tâchant de dire à pleine gorge les injures, à vociférer les imprécations, à jeter de définitifs anathèmes, à hurler des formules inconséquentes, devenant la proie consentante bien qu'illucide de cette rhétorique démente, se débattant, lançant sa mitraille parmi la meute sidérée des agoras bien-pensantes: "Déchet", "Jésuite", "Pot de peinture", "Gouape", les mots retournant leurs gants, on ne pouvait les fuir, on ne pouvait éviter leurs calomnies urticantes, leurs objurgations en forme de faucille, on se baissait, on cherchait à se dissimuler, à faire en sorte que les syllabes ne vinssent vous ôter la tête d'un coup d'explosives occlusives, ne fissent de vos bras une compote sanguinolente sous les entailles des fricatives ou des sifflantes, on fuyait toujours, on fuyait, on pratiquait l'éternelle esquive, ne sachant même plus qu'on l'esquivait ...
... "Fuir, toujours fuir. Partir, quitter ce lieu, ce temps, cette peau, cette pensée." ....
.... c'est cela que proférait Jeune Homme Hogan, c'est cela que disaient toutes ses hésitations, ses trajets incertains, ses interrogations, son corps soumis à la pesanteur existentielle, ses longues dérives songeuses; c'est cela que l'on faisait en tant que Lecteur, mettant notre destin dans celui de J.H.H., lequel, en abyme, mettait son destin dans la longue lignée généalogique oublieuse d'elle-même.
....c'est cela que faisait tout homme, fuir pour fuir, pour éviter de penser à la fuite, pour faire de toute fuite une possibilité de réalisation vraisemblable.
....c'est cela que faisait l'Ecrivain notant dans son "Autocritique" :
"C'est vrai qu'il n'y a plus de limites. Tout s'échappe, se divise, fonce en tous sens. Quand on a commencé à ouvrir les portes de la fuite, quand on a libéré son esprit, ou ses mains...Jusqu'où se laisser porter ? "
...jusqu'où se laisser porter par l'écriture, sur quel rivage dont la vie ne nous aurait pas fait l'offrande ? Jusqu'où écrire afin de donner sens et ouverture à ce qui n'en a pas ? C'est-à-dire à l'existence qui, toujours, referme sa bogue sur son fruit secret. Car nous ne saurons jamais plus à son sujet que les interrogations que nous aurons formulées, les déplacements que nous aurons accomplis, les rencontres que nous aurons faites.
..."Ecrire pour soi, la malédiction !"...
...Ecrire pour l'autre, pour les aveugles, les muets, les riches, les pauvres, les gueux, les prostituées, les bourgeois, les ministres plénipotentiaires, écrire pour soi, quelle différence ? Ecrire est toujours écrire pour soi, écrire afin que s'ouvre le voile qui fait de nous des égarés parmi le fourmillement du monde. Et, d'ailleurs est-on sûr que les autres nous lisent ? Est-ce tout simplement possible ? Lorsque nous écrivons, c'est un fragment de nous-même que nous délivrons. Qui, jamais ne peut correspondre à l'autre, quand bien même il y aurait coïncidence des affinités, des expériences, communauté des vécus et des ressentis. Car toute écriture, toute création est singulière. Elle porte notre marque, elle témoigne de notre empreinte sur les choses, de la façon que nous avons de VOIR. C'est-à-dire d'orienter notre conscience de telle ou de telle façon selon l'esquisse qui nous est présentée, du réel, du symbolique, de l'imaginaire. Ecrire, c'est déjà avoir une explication avec soi-même. Or se percevoir adéquatement n'est une évidence que pour les doux rêveurs, les voyageurs en terre d'utopie.
Comment pourrions-nous porter sur notre territoire intime la vue la plus pertinente alors même que, jamais, nous ne serons en mesure de nous percevoir comme une totalité. Jamais notre dos, notre sillon vertébral ne nous seront directement accessibles, sauf à avoir recours à l'artifice de l'image. Et notre ombre nous habite-t-elle vraiment alors que nous n'y prêtons pas attention ? Et notre esprit, notre âme, ne sont-ils pas des territoires insondables, hors d'atteinte ? Souvent, nous ne nous croyons libres qu'à la mesure de notre ignorance ou de notre cécité, à moins qu'il ne s'agisse parfois, simplement, d'indulgence à notre égard. Certains diraient : d'auto-complaisance.
Nous ne sommes pas libres. Voilà l'unique assertion possible, la seule affirmation dont l'humaine condition peut faire des gorges chaudes. Sans risque de brûlure, du reste ! Rien ne nous sert de nous dissimuler derrière nos étroites certitudes, de nous en remettre à des comportements de Judas. "TOUT EST JOUE". Voilà énoncée une vérité incontournable que les existentialistes appellent"déréliction", certains philosophes nomment "le projet-jeté", un certain théâtre désigne sous le vocable "d'absurde".
"TOUT EST JOUE" et l'on croirait qu'il n'y aurait alors plus rien à énoncer, plus aucune création à mettre en œuvre. Erreur fondamentale s'il en est ! C'est bien parce que nous éprouvons le sentiment de l'insondable déréliction, de l'aporie de l'existence que nous sommes piqués à vif, aiguillonnés afin d'ouvrir une brèche. L'art n'a d'autre justification qu'une lutte sans fin d'Eros contre Thanatos. Ne pas écrire, ne pas peindre, ne pas sculpter, ne pas cultiver son jardin : là serait la vraie malédiction, la finitude consommée avant que d'avoir accompli son œuvre. Si les œuvres humaines sont infinies, la finitude peut bien jouir d'un énoncé tautologique, laquelle finitude est toujours et irrémédiablement FINIE .