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25 juin 2013 2 25 /06 /juin /2013 12:41

(Pré-Textes)

 

Sur quelques phrases

minimales

de JMG Le Clézio

 

Le livre des fuites.

Gallimard (Collection "L'Imaginaire" - p 67).

 

 

"J'entends tout ."

 

  Les bruits.  D'abord on ne s'en aperçoit pas. D'abord ils sont dans notre corps, pareils aux courbes ophidiennes de nos intestins, aux dépliement de nos conques intimes, à l'efflorescence de nos capillaires. Ils vivent à notre rythme, ils se collent à notre peau, sinuent longuement dans l'eau glauque de la lymphe. D'abord ils sont des passagers clandestins. Il y faut l'attention, l'éveil au surgissement de ce qui pourrait advenir.  Il faut les débusquer patiemment. Un à un. En faire l'inventaire. Ils sont les rumeurs intérieures que la clameur du monde vient inscrire à même notre chair. "J'entends tout." Cela veut dire que je m'entends au travers de ce langage intérieur. Et, d'ailleurs, est-ce bien le monde qui produit, orchestre ces rumeurs, ces susurrements, ce roulis permanent, ce bruit de fond ?

  Mais comment s'y retrouver ? N'émettons-nous, nous-même, à longueur de journée, ces bribes de phrases, ces exclamations, ces interjections, ces onomatopées seulement afin de  correspondre à cette voix si mystérieuse que l'autre-que-nous profère ?  A savoir tout ce qui gire continuellement à notre périphérie. Ne cherchons-nous pas à nous situer parmi cette manière de chaos qui, partout, roule ses immenses vagues, abat ses cataractes d'eau et de brume ?  Que dirait donc le bruit d'autre que notre position parmi la multitude ?

  Partout sont les bruits qui font leurs minces cantilènes, leurs effilements mielleux, leurs remous, leurs étirements aigrelets de bombarde, leurs clapotis de biniou. Ils sortent des bouches des égouts, des fissures de la terre, de l'entrelacs des racines, montent de failles abstraites, font leurs mouvances colorées, leurs danses mortifères. S'enroulent en lianes autour des concrétions étroites de nos jambes, s'étoilent en minces ramifications, enserrant notre cage à air, ligaturant le tube de notre gorge. Ils ricochent sur les aires granuleuses du cortex, s'enfoncent dans la spirale ombreuse du limaçon. Une fois à l'intérieur, ils ne lâcheront plus prise, ils feront partie de notre territoire. Mais, pour autant, nous n'en serons pas maîtres. Seulement les gardiens. Peut-être même les geôliers . Il y a urgence à les retenir. Aussi longtemps qu'ils nous habitent, nous demeurons vivants, éveillés à la signification la plus mince qui monte de la glaise, au souffle d'air qui glisse selon l'immense courbure du ciel. Clapotis de l'eau, surgissement de l'arc vibrant de la source dans l'obscurité compacte des choses. Que sont donc venus nous dire le chant de l'oiseau, la stridulation de la cigale, le cognement du seau dans la gorge du puits, sinon la magique symphonie de l'existant. Déployant ses rémiges, l'oiseau nous dit la majesté de l'espace; frottant ses élytres la cigale nous dit la mesure du temps qui passe; raclant les parois de roche et de sable, le seau nous dit la longue soif des hommes, leur dette vis à vis de la prodigalité de la nature.

  Nous entendons tout, mais s'exerce-t-on à écouter suffisamment ? Souvent l'oreille de l'Existant est distraite, accaparée par des affairements multiples, lesquels fragmentent le message du monde. Sons-tirets, sons-pointillés, sons-séquencés dont il devient difficile de faire la synthèse. Livrés au bourdonnement, aux crépitements de toutes sortes, nous nous détournons de la douce vibration des choses, du message dont elles voudraient nous faire l'offrande. Qui donc se soucierait du crissement de la feuille d'automne, du dépliement de la corolle, de la progression inaperçue du scarabée ?  Nous préférons nous détourner de ces minces phénomènes, leur préférant le tumulte de la ville, les clameurs consuméristes, le hourvari des foules pressées.

  Tous, nous savons cette nécessité d'ouvrir notre conscience à la marche de l'univers mais peu consentent à faire halte, le temps que notre entendement accorde aux phénomènes la faveur qu'ils méritent. Nous entendons tout. Non au sens de l'entendement. Seulement au sens du fardeau d'immanence qui courbe nos épaules de marcheurs étroits.

 

"J'aperçois tout."

 

  En est-il de la vue identiquement à ce que nous percevons grâce à l'ouïe ? L'on serait tenté de le croire tant il semble vain d'établir une hiérarchie de nos sens. Et pourtant, intuitivement, nous sentons combien la vue, le regard, le fait de voir sont sans commune mesure. C'est bien d'observer les objets, les personnes qui nous entourent dont il est d'abord question. Regard en tant que métaphore de la conscience, de médium privilégié de l'entendement, d'illumination dont on ne saurait trouver d'équivalent. Voir le monde, l'archiver dans les plis de la mémoire, le recueillir là où toutes les significations semblent converger : au foyer. Le point focal semble être quelque part, sinon fixé précisément au  support de quelque fibre nerveuse, du moins dans un "espace du dedans" qui a toujours occupé la réflexion philosophique, faute que cette dernière puisse en cerner les contours. Mais faisons un instant l'hypothèse qu'un "dedans" existe par rapport à un "dehors" qui lui ferait face. Et supposons donc que l'homme, dans sa quête  d'un monde à accueillir, prélève quantité de fragments du réel afin de se les approprier. Il s'agira alors moins de faire l'inventaire quantitatif des objets assimilables que d'en cerner la qualité, la valeur dont le Regardant pourra tirer profit, c'est-à-dire apporter à son jugement un accroissement d'être. Les choses-du-dehors ne nous sont réellement atteignables que si nous les soumettons à un long métabolisme au cours duquel intervient une métamorphose. Le concret opaque se dévoilant selon une infinité d'esquisses, qu'elles soient culturelles, métaphysiques, spirituelles et, en définitive, ontologiques. Car, sous l'existence, l'homme est toujours "condamné" à chercher l'essence, le fondement, la pureté originelle. En effet, à quoi servirait donc d'observer un simple existant si c'était seulement dans le but d'en définir les catégories possibles, selon les critères classiques de quantité,  qualité,  relation, lieu,  temps,  position,  possession, action,  passion. C'est bien la substance intime qui est en jeu, l'être de la chose dont il convient de mettre à jour l'infinie richesse qui s'y dissimile. Toute une patience herméneutique à initier d'un bout à l'autre de notre horizon en attente de déploiement. Nous sentons, immédiatement, combien il est plus gratifiant de chercher à définir ce qu'est la vérité en son fondement, plutôt que d'en exhumer le nombre de fois où elle se produit, en quel lieu, en quel temps, selon telle ou telle modalité. Tous ces aspects, s'ils sont intéressants, sont dérivés d'une signification originaire dont nous devons nous saisir.

  Ainsi le "J'aperçois tout.", s'il n'est nullement dénué de fondement apparaît à la manière d'une visée rapide et non sélective des choses avec lesquelles nous entretenons un commerce. Car il s'agit moins d'apercevoir le tout des choses que, dans une certaine manière, d'entrer en elles, les choses, afin que ces dernières délivrant leur secret nous conduisent à notre propre profondeur. Le "dedans" des choses surgissant à même le "dedans" de l'homme : vérité contre vérité.

  Mais, plutôt que de disserter abstraitement, regardons une chose, une maison par exemple, selon ses multiples et variées capacités à nous apparaître de telle ou telle manière. Si toute demeure peut nous livrer d'abord ses catégories les plus directement perceptibles, forme, dimension, tonalité, il lui reste toujours possible de nous révéler quelques certitudes dont nous pourrions émettre, à son sujet, un certain degré de réalité. Mais d'abord il nous faudra énoncer l'aphorisme célèbre de Protagoras, lequel déclare que "L'homme est la mesure de toute chose." Sans doute une telle affirmation n'est-elle pas fausse si l'on considère la prééminence de la conscience humaine sur toute autre forme de conscience, effective ou bien supputée. Nul ne saurait inféoder le jugement de l'Existant à l'aune de quelque injonction que lui dicterait l'objet dont il veut être le possesseur. Le rapport de l'homme aux choses n'est jamais de l'ordre d'une hiérarchie et d'une domination mais doit simplement se ramener au souci d'établir une connaissance aussi exacte que possible de ce qui nous fait face en une énigme toujours à résoudre.

  Ainsi le tour du potier n'est pas seulement un objet grâce auquel l'artisan peut fabriquer quantité de vases et de pots de nature différente dont les seules fonctions suffiraient à le définir. Circonscrire l'objet ne consiste nullement à en éprouver la circularité, à en tracer les limites. C'est du "dedans" des choses, à partir de leur chair intime que leur sens ultime peut apparaître. Bien souvent le Possédant se contente de faire des objets de simples domesticités concourant, en tant que prédicats de l'homme, à en faire émerger la figure de proue. Ainsi limités à leur ustensilité, nos vis- à-vis quotidiens n'apparaissent qu'à la manière d'hypostases d'une substance qui leur serait infiniment supérieure. Bien évidemment il ne s'agit nullement d'inverser les termes de la relation et de faire de toute nature humaine le serviteur de l'objet. C'est bien plutôt d'une mutuelle relation dont il s'agit, chaque signification particulière, singulière, trouvant dans sa confrontation ou le commerce avec l'altérité, la réverbération nécessaire à la perception de sa  propre entente avec lui-même. Donc à sa révélation.

  Être potier est plus que l'action de façonner des pots. Façonner des pots consiste à poser la pierre angulaire de la relation au monde, de la reconnaissance de l'autre qui nous fait face en sa concrétion toujours questionnante. La jarre, outre qu'elle est d'abord une forme esthétique directement perceptible, ne joue pas simplement à titre de décor. Elle accueille, en ses flancs, la nourriture dont l'Autre fera son profit et qu'il distribuera afin qu'entre les membres de la communauté s'établisse les prémices du dialogue. Elle abrite le grain qui constituera le recueil de la semence, son ouverture à la profusion par laquelle le laboureur signale à la nature accueillante la nécessité de la croissance universelle. Elle se resserre autour de l'ambroisie offerte aux dieux afin que ces derniers prennent soin de la descendance qui leur rendra grâce dans les limites de l'enceinte sacrée. Ainsi habitée du "dedans" par le "dedans" de l'homme, la jarre délivrera-t-elle une partie des fondements, des nervures qui concourent à soutenir son être, à lui permettre de faire phénomène dans l'espace et le temps auprès de ceux qu'elle rassemble comme pour une intime communion.

  Certes, l'on pourra toujours objecter que quantité de peuples, que nombre de modestes paysans ont côtoyé la jarre, l'amphore, sans en percevoir la moindre perspective signifiante, sans qu'ils en tirent la nourriture d'un concept, sans qu'ils se soumettent à la puissance du sacré. Mais, en ce domaine, toute affirmation de la perception humaine quant à la dimension de l'objet est toujours sujette à caution. Car, pour s'assurer de l'être de l'objet, il ne suffit pas de tenir à son égard un discours conceptuel faisant de la rhétorique le seul mode d'accès à l'essence des choses. Aussi bien y parvient-on par l'exercice d'un comportement averti du simple, du minime, du directement atteignable au travers de l'expérience quotidienne, par une manière de s'assurer de la présence de l'objet en un maniement respectueux. Le potier façonnant la terre de ses mains limoneuses peut, tout aussi bien que le philosophe, entrer en résonnance avec ce que la matière ductile, infiniment malléable contient de formes possibles, de métaphores potentielles, de ressources à accueillir le sacré en son éternel ressourcement.

  Mais voyons donc en quoi la maison dont, chaque jour de notre vie, nous foulons le sol, édifions les assises, habitons le dedans des murs, est à même de tenir, à notre endroit, un langage renouvelé. Maison née de la terre dont elle n'est, essentiellement que la projection dans l'espace, image inversée de la grotte abritante. De cette dernière, elle porte encore l'empreinte visible. L'homme nomade, silhouette actuelle de l'ancien cueilleur-chasseur, y trouve refuge chaque soir. Il y éprouve ce même sentiment de réconfort qu'éprouvaient ses ancêtres lorsque, réfugiés sous la voûte de roche, le repos pouvait survenir à l'abri des dangers, à l'écart des agressions de la vie sauvage qui rôdait alentour. Pour se rassurer, il y avait le feu dans le cercle de pierres, la meute humaine rassemblée dans des attitudes laineuses ombilicales; il y avait l'extérieur, sans doute menaçant, mais aussi nourricier, le dehors exultant et sombrement polyphonique que l'on représentait en surfaces  pariétales d'ocre jaune, de noir charbonneux, d'argile rouge. Là était l'art en ses premières manifestations, en ses représentations fondatrices de l'invention humaine. Les reproductions dont nous habillons nos murs contemporains n'en constituent que la lointaine réverbération, la réassurance narcissique à l'identique. Il y avait la natte sommaire, la peau animale posée à même le sol où s'animait la scène primitive engendrant la longue lignée, la merveilleuse aventure de l'ontophylogenèse.

  Mais, revenons aux fondements de l'humain tels qu'ils se révèlent au sein de la conque première. Revenons à l'outil, aux translucides bifaces, aux racloirs à l'arête tranchante, aux pointes, lances, flèches et harpons. Déjà, en eux, comme de nos jours dans leurs objets homologues, - couteau, poinçon, marteau, -, se révèle plus qu'une simple ustensilité, une véritable symbolique qui fécondera l'imagination, donnera site aux mouvances de l'âme humaine. Par l'outil, l'homme s'assure la maîtrise de la nature en même temps qu'il dresse les grands schèmes signifiant à l'infini. L'arme, si elle est destinée à la chasse et à l'assurance d'une survie, est en même temps la polarité masculine de l'humanité. Quant aux récipients de toute sorte, ils préfigurent la polarité féminine, le recueil et le don. Le bâton du paléolithique supérieur est l'insigne du pouvoir spirituel, alors que le coquillage, le cauri est l'ancêtre de notre actuelle monnaie, symbole de l'échange entre les vivants.

  A cet homo economicus, se substituera, sans pour autant le remplacer, l'homo religiosus affectant à l'environnement qu'il découvre un caractère sacré, outil, arbre, animal, l'Autre en son face à face. L'habitat, la hutte de branches de Terra Amata se confondra avec le ventre de la génitrice, de la terre. Le feu, quant à lui, deviendra le pôle sacré par excellence, triplement signifiant : obtenu par percussion il devient feu céleste  masculin; par friction, feu terrestre féminin; s'il est intérieur ou cosmique, il ouvre à la révélation. Comment, dans cette première ébauche du sens, lequel prolifèrera bientôt, ne pas reconnaître nombre de nos contemporaines icônes humaines ? Nos demeures sont remplies de manières de fétiches dont nous ne pourrions nous séparer seulement à l'aune d'un déchirement, d'une perte ou, à tout le moins, d'un sacrifice, d'une douleur. Bien des objets sont déifiés qui disent notre inféodation à une lourde matérialité !

  Ce qui, en des temps archaïques, s'imprimait en creux sur les parois des grottes, entre les parois végétales, se révèle à nous aujourd'hui, en relief, avec l'évidence des vérités révélées. Notre habitat est le lieu privilégié où inscrire la transcendance de l'homme à même la densité des choses, lesquelles parviennent, sinon à une désocclusion totale - il n'y a jamais de vérité que partielle -, du moins à une phénoménalité, à un rayonnement  qui nous assure de notre être. Mais, parvenu à ce point de l'exposé nous ne pourrions faire l'économie de la pensée phénoménologique de Mircea Eliade, appliquée au sacré, au religieux :

 

  "L'habitation n'est pas un objet, une "machine à habiter" : elle est l'Univers que l'homme se construit en imitant la Création exemplaire des dieux, la cosmogonie. Toute construction et toute inauguration d'une nouvelle demeure équivaut en quelque sorte à un nouveau commencement, à une nouvelle vie. Et tout commencement répète ce commencement primordial où l'Univers a vu pour la première fois le jour. Même dans les sociétés modernes, si fortement désacralisées, les fêtes et les réjouissances qui accompagnent l'installation dans une nouvelle demeure gardent encore le souvenir des festivités bruyantes qui marquaient jadis l'incipit vita nova. (Le commencement d'une nouvelle vie). Parce que la demeure constitue une imago mundi, elle se situe symboliquement au "Centre du Monde".  

                                     

                                                                                                 (Mircea Eliade - "Le sacré et le profane." )

 

  Considérer notre rapport aux choses et singulièrement à celles de notre demeure selon une telle perspective nous conduit à ne pas habiter distraitement mais à ouvrir le réseau des significations sous-jacentes. Seul l'animal, dans sa recherche d'un refuge primaire, pourrait en faire l'économie. L'homme "riche en monde" selon la célèbre formule heideggerienne, ne saurait s'en dispenser. Il en va de sa compréhension de l'existant en son ensemble. Nulle autre mission plus exaltante ne pourrait lui être affectée.

 

 

 

 

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25 juin 2013 2 25 /06 /juin /2013 08:46

 

  Où il est question du difficile problème de la nomination. Un Copain, comment le nommer autrement que par son nom habituel ? Et puis, un sobriquet, sera-t-il bien choisi ? Reflétera-t-il ce qu'est la personne en son fond ? N'y aura-t-il pas la tentation de l'affubler d'un caractère simplement "physique" ? Sera-ton assez proche d'une vérité ?

  Et puis affecter un nom de baptême ne saurait concerner uniquement la condition humaine. Qu'en est-il de l'animale ? Un chat, par exemple, peut-on l'appeler simplement "Noiraud" sans  conséquence de ce choix sur l'existence quotidienne du petit félin ?

  Car, voyez-vous, dans "Les Copains", on ne se limite pas à vivre au jour le jour en faisant rouler devant soi la boule de l'existence, on essaie de se poser des questions. Même sur l'infime, l'inapparent, même sur ce qui, peut-être, ne fera jamais phénomène le long du chemin de la vie. C'est comme cela chez Les Copains et, on peut vous l'assurer, ça vaut bien mieux qu'une virée chez McDonald's. Enfin, on voudrait pas être prétentieux ! Mais, on vous le dit, ça vaut vraiment le coup de longer un brin les rues d'Ouche, de faire un tour sur la Place du Marché. On vous le dit !

 

Antoine Bellonte (alias "Blanchette")

 

 

   En tout cas, c'est Antoine qui est tombé le premier; Antoine Bellonte qu'on appelle aussi"Blanchette" entre nous, même qu'on est pas tous d'accord sur l'appellation. Moi, je trouve que"Blanchette" ça va pas. "C'est une marque patronymique non discriminante" comme disent les Futés et même si la formule fait dans le tarabiscoté, c'est eux, les Futés, qui ont raison. Je vais vous expliquer pourquoi.

  Antoine, on l'appelle "Blanchette" parce qu'il a les cheveux blancs, mais complètement blancs, comme un albinos sauf que lui il a pas les yeux roses mais bleus, à la façon des myosotis. Or "Blanchette" ça veut dire qui est de la nature de la blancheur, comme la finitude est l'état de ce qui est fini, la négritude, l'état de ce qui est nègre. Et je suis sûr que vous le voyez déjà le talon d'Achille du raisonnement et que vous commencez à apercevoir pourquoi le pseudo-patronyme est "faiblement discriminant". Eh bien, il l'est, parce que l'état de la blancheur, le caractère de ce qui est blanc est trop répandu et trop général pour que puisse être attaché à son prédicat une spécificité qui lui permettrait de se détacher de son contexte.

  L'état de ce qui est blanc, on le trouve dans la neige, le lait, la farine, la feuille de papier, la toile de drap, les icebergs du Pôle Nord, le talc, les nuages, c'est comme qui dirait un état natif qui émerge à peine des limbes et on est constamment entourés de blanc sans même qu'on en soit conscients. Donc, quand on appelle Bellonte, "Blanchette", c'est, en fait, comme si on l'appelait pas et, je suis sûr, vous avez remarqué l'inclination de beaucoup de gens d'affubler leurs animaux de noms très originaux, du style "Noiraud", "Griset", "Caramel", "Noisette","Tigré", et vous voyez bien que le sobriquet est toujours lié, d'une façon ou d'une autre à la couleur, c'est à dire à un prédicat de l'ordre de la forme.

  Or, si on prend "Black" ou "Noiraud", c'est comme pour "Blanchette" ou "Boule de neige", on va trouver une foule de choses noires, comme le charbon, le cirage, l'encre, la suie, j'en passe et des meilleures, et votre chat, qu'en toute sympathie, vous aurez baptisé "Noiraud", eh bien  IL N'EXISTERA PAS, tout simplement parce que les gens s'amuseront pas à trier la masse des choses noires pour en extraire votre petit "Noiraud" qui est peut être si touchant et adorable mais qui devient totalement insignifiant de par la désinvolture de votre nomination.

  Du reste, à ce propos, j'ai une petite anecdote à vous raconter, d'abord pour l'anecdote, ensuite parce qu'elle illustrera mon propos sur la nomination. Un soir, avec Henriette, on rentre de chez Mozart et Melba, on essuie un méchant orage sur la route avec des flaques partout et de l'eau qui dégouline le long des portières. Henriette descend ouvrir le portail pendant que je manœuvre la berline au milieu de la cité lacustre. Henriette est mouillée de la tête aux pieds et c'est bien fait pour elle, elle avait qu'à emporter son parapluie. Henriette pousse le portail à roulettes; je descends de la voiture et alors ma moitié me dit "j'ai entendu un bruit dans la haie de laurier-tin, même on dirait le cri d'un animal" et je lui dis, "t'inquiète, on verra ça demain, d'ailleurs t'es comme Jeanne d'Arc, t'entends toujours des voix", mais comme Henriette elle entend comme une chauve-souris et, qu'en plus, elle a de la suite dans les idées, elle prend un parapluie, je comprends pas pourquoi d'ailleurs; elle fonce vers le laurier-tin et elle me rapporte un minuscule chaton, noir, mais vraiment plus noir on peut guère trouver et elle me le file dans les pattes, sans vergogne, en me disant que c'est elle qui avait raison, "et maintenant, tu peux te démerder avec le chat, je prends ma douche et je vais me pieuter !" 

   Je pense, "pour la douche, c'est superflu", elle en sort tout juste et  je reste comme un gland avec la bestiole noire dans les pattes qui se débat et gigote comme un beau diable et ce putain de petit greffier je peux tout de même pas le refiler dehors, ce serait inhumain, alors, pour couper court à la morale qui commence à faire mon siège, je dégotte un carton avec une serpillière, j'y dépose le colis comme Jésus dans la crèche, mais Jésus, lui, se tenait peinard, alors que le chaton colle à mes baskets en miaulant d'une voix presque humaine, alors je coupe court à son intention de me suivre et, délicatement du bout de mes baskets, je ferme la porte de communication, celle qui fait communiquer le parking avec le reste de l'hôtel et Henriette est déjà au pieu, en train de ronfler, alors que je commence juste à me brosser les dents. Le lendemain, au petit déjeuner, j'ai droit à la messe en breton et en basque à la fois. "T'as voulu le faire entrer, le chat, eh bien maintenant débrouille-toi, en tout cas j'ai assez avec toi à m'occuper, je VEUX PAS d'un chat en plus et d'ailleurs, ça pisse partout et ça se fout toujours dans tes guibolles quand tu marches, t'as qu'à voir avec la Spa ou la Mairie, au moins ça t'occupera plutôt que de passer tes journées à aller déblatérer avec ta bande de branquignols !" 

 

 

 

  

 

 

 

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24 juin 2013 1 24 /06 /juin /2013 17:32

 

Symphonie en noir et blanc.

 

 

 

   Toutes les couleurs sont égales. Cependant…

 

  Sur les corps couleur de nuit coulent les ruisseaux de la peur. L'angoisse est là qui fait ses mailles serrées, contraint au silence, à l'immobilité. La nuit est une étoupe, une souricière et les étoiles sont absentes. Le ciel est vide. Le ciel est aveugle.

Dans les baraques, sur les lits de planches,  le sommeil est étroit, traversé de flammes blanches. Les flammes des diamants qui habitent les filons de glaise sourde. Les flammes qui creusent les âmes, ravagent les consciences, allument le désir des hommes.

  Blanc est le désir, noire la peur. Longues zébrures couleur de braise sur les peaux meurtries. Elles disent, en lignes simples, le langage de la domination. Celui de la soumission aussi. Dans les boyaux étroits, dans les galeries brumeuses, les corps d'obsidienne souffrent en silence. La douleur est toujours la plus vive quand elle n'autorise même plus la parole. Au-dessus des sombres venelles où agonise l'espoir, sont les entrepôts avec leurs grandes bâtisses coloniales. Sous des opalines vertes, sur des tapis sombres brillent les gemmes de l'envie.

  Blanc est le pouvoir. Blancs sont les visages fascinés par les éclats pareils aux longs filaments des comètes.  Blanc est le sentiment qui contraint, opprime, réduit à néant l'essence de l'homme. Blanc est l'abîme du néant où le sens se dissout avec sa consistance de brume.

  Noire est la condition des hommes à la peine. Partout où errent leurs effigies d'ébène se révèle la ténèbre, gire l'orbe de la finitude. La nuit est une étoupe et les étoiles sont vides. La nuit est dans les corps et fait son bruissement, son cri assourdissant de chauve-souris. Les membranes de l'incompréhension, de la folie, du désarroi sont partout palpables et les abris de planches et de goudron sont  le refuge des erratiques.  Noir bitume où tout s'englue, où tout sombre et s'incline au désespoir.

 

   Toutes les couleurs sont égales. Cependant…

 

  Le temps est long dans les sillons de terre. Le ventre des choses est comme déserté. Rien n'en sortira qu'une noire solitude. Les pierres, dans l'ombre, allument des convoitises, incisent les regards. La sclérotique des Blancs est une porcelaine dure sur laquelle ricoche la lumière. La pauvreté aussi. La pauvreté est noire, elle ne connaît pas la clarté. Les mains sont noires, noueuses, usées comme de vieilles racines. D'autres mains sont blanches. Lisses. Les feux des pierres s'y allument. Les coupures vertes s'y consument comme des braséros ultimes. Il n'y a d'autre but que cette éternelle combustion. Les pierres sont infiniment précieuses, icônes dans le noir compact des rhizomes souterrains. Les rhizomes enserrent les corps dans une gangue nocturne. Les étoiles ont déserté le ciel et l'immensité est vide.

 

  Toutes les couleurs sont égales. Cependant…

 

  Long est le temps qui fait ses cordes tressées. Longue est la peur qui enserre les ventres. Ventres pareils au ventre sombre et étroit de la terre, là où s'abolit le langage. Longue la couleur noire saturée d'indicible. Noire est la lumière, Noir est l'Homme qui, soudain, surgit au firmament parmi les nuées d'incompréhension. Noir est l'espoir qui se fait jour alors que les Blancs oppressent, divisent, parquent. Noir d'un côté. Blanc de l'autre. Frontière au milieu. Pas de gris qui dirait la perte du Blanc dans le Noir, la perte du Noir dans le Blanc. Certaines couleurs : incompatibles. Métissage : mot interdit, pratique interdite. Il y a des réalités qui ne peuvent avoir lieu, des partages délétères, des actes prohibés. Alors on dresse les murs de la honte, on établit les frontières. La résidence est Blanche. Le taudis est Noir. Et, ainsi, à l'infini, selon l'imaginaire sans fin de la barbarie. "A visage humain", disait avec raison le Philosophe.

 

 

  Toutes les couleurs sont égales. Cependant…

 

Noir est l'homme qui, soudain, inverse la logique des peuples. Noir est Noir. Certes. Blanc est Blanc. Sans doute. Mais comment une humanité pourrait se construire sur cette sommaire dialectique ? Comme si les couleurs, de toute éternité, avaient été prédestinées à ranger les hommes selon leurs mérites, leurs valeurs. Combien tout ceci devient tout à coup détestable, hors jeu, impensable. Noir est l'homme qui crée, à la force de ses convictions, à l'amplitude de son intelligence, à sa capacité de visionnaire la Nation arc-en-ciel. Car toutes les couleurs sont égales.

 

    Toutes les couleurs sont égales. C'est cela qu'il nous faut proférer haut et fort afin que Celui qui s'est levé un jour nous entende.

    

 

Sur la courbure infinie des consciences

NELSON,

Nous écrivons ton nom :

 

Négritude.

Espoir.

Liberté.

Solidarité.

Ouverture.

Non-violence.

 

 

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24 juin 2013 1 24 /06 /juin /2013 09:18

 

  Où il est question de présenter ses Copains. Mais ce n'est pas si simple qu'il y paraît. Par qui commencer, comment dire ? Et, tout de suite, à l'improviste se pointent en même temps, sans prévenir, la Morale, les Valeurs et toute une kyrielle de questions auxquelles on n'avait pas pensé. On dit "amitié" et, aussitôt on a "Philosophie", "Ethique", "Liberté", des choses de cet ordre et alors il faut faire attention où l'on pose les pieds, comment l'on progresse sur le chemin de l'altérité. On a, comme qui dirait, des œufs sous les chaussures. C'est fragile, l'amitié. Alors il faut prendre des gants, toucher du bout des doigts, attendre les premiers frémissements. Ça vient toujours les frémissements, les vibrations élémentaires à partir desquelles se crée une complicité, une communauté de pensée, et, pour parler comme les Futés, une sorte d'existentialisme.

 

Les membres du Club des 7

 

 

  Ça fait belle lurette que je vous avais promis de vous en parler de mes copains ? Eh bien, nous y voilà, je vais vous dire deux ou trois mots sur le "Club des 7", mais ne vous affolez pas d'avance, vous souffrirez seulement en comptant jusqu'à six, vu que pour moi, le tour est déjà passé, à moins que mes compagnons ne se fassent un devoir de brosser mon portrait et, en matière de brossage, je leur fais plutôt confiance.  

  Donc "Les Copains d'abord". Dit de cette façon, ça paraît simple, un peu comme mon marchand des quatre saisons dirait "les légumes d'abord". Mais ça manquerait d'élégance, du fait que "légume", ça fait penser à l'antichambre du gâtisme et que mes amis supporteraient pas très bien l'analogie; pas plus, d'ailleurs, qu'ils n'aimeraient qu'on les qualifie de "grosses légumes" parce que, comme je vous l'ai dit, ce sont tous, moi-même y compris, des "Modestes" et si j'écris le mot avec une Majuscule c'est juste pour mieux enfoncer le clou; d'ailleurs on a tous notre carte du Parti, sauf qu'elle est périmée, mais ça empêche pas l'intention. Alors que le marchand des quatre saisons, avec sa petite carriole peinte en vert, avec les roues cerclées de fer et ses pyramides d'oignons, de navets et de choux qui font penser à Khéops, Khéphren et Mykérinos réunies, il vous dit "les légumes d'abord", il vous met dans l'embarras et vous êtes obligé de lui dire au Gontran, "d'accord pour les légumes, c'aurait pu être "les fruits d'abord", mais les légumes, par lesquels on commence, les oignons, les choux ou les navets ?"

  Vous voyez, ça a l'air de rien comme ça de vouloir parler de ses copains, mais ça pose au moins un problème de morale ou, si vous préférez, un problème de "valeur" et alors on se dit, l'Antoine il vaut mieux que le Jules et le Jules il est plus à considérer que le Marcel et le Marcel il vaut mieux en parler avant l'Yves ou après le Ramon et alors, partis comme on est, on peut ramer pendant des siècles, même après la fin des pyramides et on n'aura pas encore résolu le problème du fait que la Morale et les Valeurs, plus on tourne autour, plus ça vous échappe et c'est souvent un problème de point de vue, comme à la Bataille d'Austerlitz, si vous vous souvenez.

  Alors, pour pas rester les deux pieds dans un même sabot, je viens de prendre une vieille enveloppe du Trésor Public, je l'ai pliée pour en faire six cases pareilles, j'ai pris la paire de ciseaux que  j'ai achetée au Comptoir et j'ai découpé six morceaux bien proprets et, dessus, avec le stylo attaché au bout d'une ficelle, comme du temps où j'étais Magasinier, j'ai écrit en m'appliquant, bien au milieu de chaque petit rectangle, RAMON; JOSE; ANTOINE; MARCEL; YVES ; JEAN; y avait le compte, j'ai plié les papiers en quatre et je les ai mis dans mon béret et j'ai demandé à Henriette, ma moitié qui fait presque le double de moi, de piocher de sa main douce et potelée, les petits papiers, l'un après l'autre. Et alors c'était énervant cause à la voix toute menue et fluette d'Henriette, de les entendre les prénoms de mes copains et c'est un peu comme s'ils étaient retombés en enfance, avec leurs prénoms si minces et c'est comme s'ils avaient mis leurs barboteuses et coiffé leurs cheveux blonds et angéliques en coque et qu'ils jouaient dans le bac à sable.

 

 

 

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23 juin 2013 7 23 /06 /juin /2013 17:08

 

  Oui, parfois, quand la pure immanence colle à la vie, quand l'existence appelle la constante déréliction, quand le Néant vous regarde de son œil vide et blafard, alors vous n'avez qu'une envie : les reconduire au plus vite, tous ces empêcheurs de tourner en rond,  à une forme de parution tellement inapparente que vous ne les verriez plus faire leurs sordides facéties sur la grande scène du monde. En l'occurrence, ces trappes ouvertes sous les pieds ont pour nom : gâtisme, radotage, alzheimer, ramollissement cérébral, AVC, néoplasies , etc… La liste est longue des épées de Damoclès faisant leur bruit de métal au-dessus de nos têtes insouciantes.   

  L'ennemi est là qui veille dans l'ombre, attendant le moindre de vos faux-pas. L'ennemi est là auquel, en dernière analyse, vous n'échapperez pas. Vous êtes dans une souricière, la gueule emplie de fromage, les côtes meurtries par les barreaux de votre résidence éternelle, la queue guillotinée et sanguinolente. Votre bourreau, la Dame-Mortelle, la Pute-à-la-grande-faux, la  Démoniaque décérébrée vous offrira, en guise de dernière cigarette, une étroite et vigoureuse copulation, laquelle vous videra de votre précieuse substance. Vos flancs asséchés se rejoindront comme les parois de la bourse du pauvre. Vous sécherez, là dans la souricière du Néant, jusqu'à la fin des temps et l'on passera près de votre moquette grise rongée par les vers sans même s'apercevoir que vous avez existé. Et pourtant, convient-il de s'insurger contre ce qui constitue jusqu'en notre moelle intime, notre essence terrestre ? Heureusement, la grande trappe définitive ! Autrement ce serait une longue et laborieuse asphyxie de toute l' humanité claudiquant depuis l'aube des temps, homo erectus jusqu'à l'effigie contemporaine pareille à uns gesticulation sans fin. Mais ce serait vraiment inconcevable, cette longue litanie des Pèlerons de la Terre faisant, partout sur la surface du globe leur procession de millénaires ingambes et vertueux, se disposant sans doute aux joutes amoureuses afin que le fleuve humain puisse s'enorgueillir de milliers de ruisseaux adjacents. Plus un pouce carré où ne figurerait la noble engeance, plus une parcelle d'espace où essaimerait la ruche pléthorique. Et le miellat fécondant ferait ses lacs de gemme salvatrice. Il n'y aurait plus d'espace. Seulement une immense cohorte de frères siamois, soudés par les diverses parties de leur luxuriante anatomie, une manière de poulpe écarlate et visqueux étendu jusqu'aux limites du visible. La grande mare anthropologique faisant, partout, son refrain d'existence incorruptible., solennel, interminable. Cataractes de bras et de jambes, retournements de vulves gonflées, sidération de phallus protéiformes, expansions de géants polyphoniques faisant résonner dans le cosmos leurs monstrueuses éjaculations. Le langage lui-même ne serait plus que cette infinie théorie de gemmes résineux, cette résille de gamètes et de chromosomes, cette immense soupe métabolique où le vivant exploserait chaque milliseconde.  

  Car, voyez-vous, l'existence n'est que cela, gesticulations. Gesticulations désordonnées et malhabiles du bébé, gesticulations des hommes arrivés à la maturité, se lançant à l'assaut du mât de Cocagne de la gloire; gesticulations épidermiques, charnelles et déjà presqu'ossuaires des Amants livrés à la petite mort afin de mieux oublier la grande; gesticulations du pouvoir qui veut asseoir sa tyrannie; gesticulations des artistes qui tendent, devant eux, leur esquisse de plâtre et de carton afin qu'on leur accorde quelque cimaise; gesticulations des foules qui, maintenant on le sait, ne sont que de grands corps solitaires livrés à une longue et interminable crise d'épilepsie; gesticulations des prostituées sur les trottoirs du monde pour ne pas crever de faim; gesticulations des affamés, des damnés de la terre, des gueux, des intouchables de tous ceux qui rampent et végètent dans les cavernes putrides dans lesquelles les peuples pauvres sont relégués afin qu'on ne les voie pas; gesticulations des prédicateurs vendant sur les agoras du monde les dogmes aux nasses étroites; gesticulations des longues voitures aux mufles carrés qui sillonnent la terre avec haine, voulant défricher jusqu'à la dernière once de terre; gesticulations des avides aux mains griffues dans les allées pléthoriques du négoce de masse; gesticulations des paralytiques une sébile à la main; gesticulations des processions infinies derrière ceux qui disparaissent de l'horizon, s'accrochant aux derniers remparts de terre.

  C'est ainsi, les gesticulations sont partout. Celles de l'espace, celles des marées d'équinoxe, des tempêtes, mais surtout, mais toujours, mais définitivement les gesticulations du temps qui grignote méticuleusement chaque centimètre de peau, chaque bâtonnet de la vision, chaque cellule de moelle. Nous sommes des êtres soumis à la corruption. Au même titre que la pomme que le ver ronge de l'intérieur, le fruit finissant par chuter parmi la grande putréfaction terminale. Ça ronge à chaque instant, ça burine, ça divise, ça décroît, ça s'amenuise, ça s'étiole puis ça disparaît, sans presque laisser de trace. Sauf, parfois, dans les mémoires.

  Alors, lorsque la vieillesse sort ses dents chloroformées, qu'elle commence la curée, qu'elle enfonce ses incisives dans la pulpe souple; lorsque les premiers signes de la longue attaque sournoise font leur apparition, comment dresser une manière de barrage contre ce qui sème la révolte, comment endiguer ce vent de folie destructrice ? Ouragan. Tornade. Séisme. Cyclone. Afin de mieux percevoir la dimension de ce qui nous affecte alors, il faut abandonner le microcosme du corps, le reporter à une démesure; à de l'inenvisageable, à de l'inexprimable; il faut l'empan infini du macrocosme, il faut le big-bang, il faut l'ouverture de l'abîme le saut dans la gueule du volcan. Il faut… Quand les mains tremblent comme de la gélatine, que la colonne vertébrale joue aux osselets, que les tibias laissent s'écouler leur moelle, que les orteils se révulsent, que les oreilles se ferment aux bruits du monde, les yeux à la clarté, l'âme à la vie, alors quel langage employer qui traduise cela, cette trappe soudainement ouverte sous les pieds ?

"La vieillesse est un naufrage." constatait amèrement De Gaulle. Mais, au moins, y a-t-il quelque bouée salvatrice ? Non, il n'y a rien. Non, il n'y a que le Rien avec son corps tissé de vide et ses doigts se refermant sur un genre d'absolu : le seul qu'il soit jamais permis de connaître ! Alors que faire ? Tisser son ennui de silence ? Sauter par la fenêtre ? Lire Platon ? Faire l'amour ? Peut-être peut-on faire tout cela. Ou bien écrire. Mais écrire, comment ? Quelle est la façon de témoigner, de faire sens avec du non-sens ? Comment rester vivant alors que la vie s'épanche hors de nous à la vitesse des comètes. Oui, écrire. Ecrire avec application, en décrivant longuement les symptômes, les failles, les pertes et le surgissement dans l'oubli de soi. Ecrire pour ne pas désespérer.

  Mais la manière, le style, la façon d'aborder l'indicible. Sans doute la lucidité n'a-t-elle que deux choix pour apparaître, dénoncer, circonscrire ce qui, toujours, échappe : la tragédie ou la comédie. Ceci est vrai au moins depuis Aristophane, Sophocle, Molière. Ou bien, alors choisir la voie médiane de la tragi-comédie, sans doute la seule qui soit à même de parcourir tous les tons de la gamme. Mais rien n'est simple et les voies moyennes toujours soupçonnées de ne rien dire de la vérité. Comment dire l'indicible ? Les Copains, eux, ont choisi le chemin iconoclaste, truculent, le pied de nez à la finitude. Peut-être ont-ils raison. Souvent, contre la face de ce qui se dérobe avant  l'ultime perfidie de l'attaque mortelle, convient-il d'élever les digues de l'humour. Humour grinçant, dérangeant, urticant. Peu importe la forme. Sans doute la Dame à la faux n'y est-elle guère disposée !

  Ici, volontairement nous n'avons pas accordé de développement au meilleur des contrepoisons contre la Mort : à savoir l'Amour. Des Autres. De soi. De l'art et des choses transcendantes. Mais ceci est une autre histoire…

 

 

**************

 

 

 

  En fait, on en a parlé entre nous, Garcin, Sarias et moi et on pense que vous confondez un brin la jeunesse avec l'enfance. Faut quand même établir une ligne de partage entre les deux parce que c'est pas la même chose. L'enfant il est encore du côté "ascendant" du cordon ombilical, ça veut dire qu'il est à peine sorti de l'abri maternel; alors que le jeune il est du côté "descendant" et ça veut dire que lui, il en cherche un autre d'abri, un tout chaud, tout doux, accueillant, un peu comme la lointaine caverne de ses ancêtres, et même ça lui vrille le ventre pendant toute son adolescence et souvent après d'ailleurs.

  Avec mes potes, on pense que votre "Cleup", à la limite vous auriez pu le baptiser "Club de la Joyeuse Enfance", parce que l'enfance, c'est bien connu, on y retourne quand on est vieux et on s'y installe mieux dans l'enfance que les enfants eux-mêmes. Et, juste avant de développer le sujet, Garcin m'a proposé de vous poser une devinette. C'est la suivante :

"Quelle différence y a t-il, d'après vous, entre un enfant et un vieux ?".

Oh, vous fâchez pas, je dis "vieux" simplement parce que c'est le terme générique pour les anciens et que c'est mieux pour la devinette. Comment ? Eh bien, non, "vous avez tout faux" pour parler comme ma petite-fille; "la différence c'est pas le nombre de jours au compteur, c'est pas les rides ou la peau lisse, c'est pas un qui court et l'autre qui clopine; la différence c'est simplement que l'enfant, le tout petit bout de chou qu'on adore, qu'on se met en quatre pour jamais lui dire non, eh bien, le petit enfant, il est GÂTE et les vieux qu'on pousse gentiment sur leurs chaises à roulettes qui grincent des articulations, même des fois on les pousserait un peu plus fort pour récupérer le magot, eh bien les petits vieux, ils sont GÂTEUX".

  Oh, vous vexez pas, c'est juste une farce à Garcin qu'est un vrai pince-sans-rire et même Garcin, il dit souvent qu'entre les enfants et les vieux y a plus de ressemblances que de dissemblances. Il dit, par exemple, que les petits enfants et les grands vieux c'est pareil pour la marche à quatre pattes, c'est pareil pour les couches-culottes sauf que pour les vieux, vaut mieux qu'elles soient avec des élastiques renforcés pour éviter les fuites; c'est pareil pour la parole, ils font tous "Arrreu - Arrreu", avec plein de bulles dans la bouche, sauf que les vieux, en prime, y a la salive qui coule d'un côté ou de l'autre, ça dépend d'où vient le vent. Alors, heureux les petits "papimamis", d'être tout  juste comme les nourrissons, d'être si adorables avec vos petites rides partout qu'on y ferait plein de bisous et que c'est juste la pudeur qui nous retient.

  Vous dites ? Ah, oui, vous êtes comme les nourrissons mais en plus ridés ? Pas de problèmes, les petites "Mamis", prenez une livre de poudre de riz, une bonne épaisseur de cache-misère que vous vous collez sur la figure et vous vous la mettez dans les rides, y a pas mieux comme replâtrage et personne y verra que du feu, sauf après la douche, évidemment. Vous dites ? Vous avez des rougeurs, comme les bébés ? Vous aimeriez qu'on les passe au talc, à la marie-rose vos parties intimes, y a pas de problème les  "petipapis", y a maintenant plein de petites jeunes filles, belles et souriantes et disponibles avec des décolletés jusqu'au nombril et des culottes qui retiennent leurs aisselles, et elles demandent pas mieux que de vous frictionner, de vous langer, de vous emmailloter et même après elles vous mettront dans un lit avec des barreaux sur les côtés, non, c'est pas pour vous punir, c'est juste pour vous rappeler le parc en bois de votre enfance, celui avec les boules de couleur pour faire croire que, déjà, vous saviez compter jusqu'à cinq.

  Comment ? Vous savez encore? Ben on dirait pas, parce que quand vous savez pas quoi faire et que vous vous amusez à compter sur vos doigts, vous dites toujours "y a pas le compte, juste quatre j'en trouve", et vous recommencez par le pouce, et vous dites, à voix haute : "premier, second, deuxième, troisième, quatrième, eh merde, l'en manque un !" Vous voyez bien, adorable "petipapi" que vous y replongez la tête première dans l'enfance, même que c'était une de vos blagues à la mode du temps de la Primaire, et que ça marchait à tous les coups, avec les petits, la feinte du second et du deuxième. Alors, c'est pas une preuve que vous y êtes revenu, à la case départ ? Sauf qu'au Jeu de l'Oie, vous piochez rarement le double-six et que vous passez la plupart du temps à ramer sous le pont, à gueuler au fond du puits, à vous morfondre derrière les barreaux de la prison.

  C'est ça, les "petipapis", ça sert vraiment à rien de s'énerver. La vie elle est généreuse mais à force de faire plein de petits cadeaux, quand la roue a beaucoup tourné, alors elle se fatigue et elle croise un peu les bras et c'est plus comme du temps de Mendès-France où la "Vie", avec ses habits de la République, avec sa robe plissée de Marianne et son écharpe tricolore, elle vous filait plein de verres de lait à boire, matin, midi et soir, même ça vous filait un brin d'eczéma, mais tout de même, ce que vous aimeriez y retourner au bon temps de la Communale, à la bonne Ecole de Jules Ferry avec sa façade à moellons, sa cour de gravier et son marronnier, ses pissotières où, comme vos copains, vous vous ingéniez à envoyer votre jet par dessus la séparation en ardoise juste pour mouiller un peu les "Mitoyens".

  Et alors là, c'était la rigolade, la franchouillarde, et même à la récré, vous jouiez à "pince-couilles" avec les autres garnements et une fois, Chaliès, l'Instit vous a pris sur le fait et vous a collé deux torgnoles à vous en dévisser la tête, et même avec les torgnoles, vous aimeriez y revenir dans la cour où vous vous amusiez à "pète-pète" avec vos billes en verre et vos calots en acier, puis aussi à "L'Epervier", puis à la "Marelle" puis à "Chat perché". Même vous voudriez revenir à la Maternelle, sauf que de votre temps elle existait pas. Oh, vous savez, la Maternelle vous l'avez un peu tous les jours au "Cleup", surtout quand le Président Garcia invite les petiots, les plus petiots, ceux qui essaient de parler comme des grands, alors que les grands essaient de parler comme des petits. Les grands, ils pensent que les petits les comprendront mieux s'ils essaient de les imiter et vous savez ce que ça donne quand l'Emilie, la Jeannette et l'Ursuline se mettent à quatre pattes pour être à la hauteur des loupiots de la petite Section, ça donne des radotages touchants du style :

 " Qué ce cé ti va navoi le péti nenfan pou la noël-noël ?" ou alors : " Qui zi va me fai tou pein isettes pou sa mami quel zi fai pein de zizou patout patou", ou encore  : "E qué si dit mon piti Zulien a sa doudoune qui ni fai go go calin su péti tétét a son ti n'ange qué zazouille com piti noizeau" ou encore : "Vin nici su zenou ta mami série qué va te fair plin plin de gos poutous su ta pétit zézèt é qué n'aime ça mon ti lapin au gande noneilles, mèm i ressemb' a buc buni".

  Alors, là, vous voyez, mes "petit'mamis", on va redevenir sérieux parce qu'on commence à frôler le "degré zéro" de l'humaine condition et, franchie cette limite, il vous reste plus qu'à aboyer, à flairer le sol et à aller vous coucher dans la niche du clébard d'en face.

  J'ai forcé un peu le trait, vous dites ? Oh, à peine, "petipapi", même parfois c'est  nettement plus affligeant  que ça, tellement ça frise le Néant. Mais je vais pas embrayer là-dessus, on y serait encore à Noël et on est tout juste en Janvier. Allons donc, vous ronflez maintenant, d'une seule narine en plus - sans doute pour économiser l'autre, - comme dirait Garcin-, eh, oui, c'est l'heure de votre sixième sieste, "petipapi", attendez, je vous remonte un peu l'édredon, je vous mets une bouillotte sous les pieds, ah oui, c'est vrai, j'oubliais la SUSU, j'y colle un poil de miel dessus et je vous l'enfile dans la bouche, oh, du reste, celle-là, je peux pas la louper, elle est ouverte comme un four et puis y a plus, sur les gencives roses, toutes roses que deux ou trois ratiches qui se balancent au rythme de la luette, c'est vrai, "Papi", que vous ressemblez à un vrai petit nourrisson. Bougez pas surtout, je prends mon Brownie-Flash, que je vous immortalise, pour une fois elle vous coûtera pas cher votre "Eternelle Jeunesse" et faites de beaux rêves, "papi", mais gaffe à la torgnole, Chaliès, des fois, il pourrait bien arriver à l'improviste et ça pourrait chauffer. Enfin, je dis ça comme ça. Mais vous rêvez à la Faustine, "Papi" ? Vous êtes en bonne compagnie, "Papi", je reviendrai vous voir demain, quand vous serez plus grand !

 

 

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22 juin 2013 6 22 /06 /juin /2013 08:56

 

   Alors, ici, on entre  vraiment dans "L'auberge espagnole", mais dans ce qu'elle a de plus abrupt, de sombrement contingent. Le sens y est multiple, souvent au premier degré. Comment, d'ailleurs, ne pas en rester à ce degré lorsqu'il s'agit des bolées de cidre, des verres de Monbazillac, du jerk dansé par les joyeux lurons du "Cleup" ? Mais, à l'évidence, en demeurer à cette interprétation proximale, ferait l'économie de ce qui, en filigrane, s'y illustre. De la même façon que les "pitreries" d'un clown ne dissimulent jamais qu'un profond sentiment du tragique, les contorsions et autres galéjades rustiques des Copains  ne sont présentes  qu'à se rapporter à l'inévitable déréliction de la condition humaine. Toujours, sous le fard et les costumes d'apparat, se devinent les rides et la confondante nudité.  Ainsi en est-il de la vérité de tout Existant dans sa confrontation à la temporalité.

 

  Mais, les futurs disparus de notre horizon terrestre, ne croyez pas vous en tirer à si bon compte. Y a un point qu'on n'a pas encore abordé, c'est celui qui concerne la "Jeunesse" et je vois que vous avez compris car vos regards se portent tous sur l'enseigne qui flotte au gré du vent à la proue du bâtiment terrestre qui vous ouvre si largement les bras et que le Maire a inauguré en grandes pompes, aux deux sens du terme, d'une part en raison du 48 qu'il prend chez André "le chausseur sachant chausser", et d'autre part parce qu'il avait invité les Huiles du département pour donner un peu de lustre à la cérémonie qui intronisait le Cleup et le rangeait au sein du patrimoine municipal, juste après la Déchetterie, juste avant le Nouveau Cimetière qui a pignon sur rue en haut de la colline d'Ouche d'où les morts peuvent apercevoir les Pyrénées par temps clair et, après, c'est toujours le mauvais temps qui arrive.

  Mais allez surtout pas croire que mes digressions m'égarent, je vous ai à l'œil et je vous lâcherai pas avant que mon esprit critique et tordu ait fait le tour de la question. Donc, retournons au mot "Jeunesse", la troisième formule de la joyeuse devise. Mais, "aimables petits croûtons", vous nous prendriez pas pour des idiots, par hasard, en parlant de "Jeunesse" ?  L'autre jour, alors que vous fêtiez l'anniversaire d'un de vos recordmen de l'âge, Garcin, Sarias et moi, Jules Labesse, on s'est pointés discrètement au coin de votre préfabriqué et, du revers de la manche, on a frotté la buée qui était collée au carreau.

  Et alors ? Et alors, on a tout vu : l'Adalbert qui virait ses bretelles cause à la choucroute qu'il avait ingurgitée sans compter; le Barthélémy qui pissait dans une bouteille, il faisait trop froid dehors; la Blandine qui se trémoussait, un verre de mousseux à la main, en dansant le jerk; la Fantine, on lui voyait la culotte, l'ancienne avec une fente du nombril au coccyx, tellement elle s'envoyait en l'air avec le rock; l'Emma qui buvait la bière à la bouteille ; la Flavie, la Francesca et la Georgina qui faisaient "Tûûût - Tûûût - Tûûût" en jouant au petit train, même que le Faustin il faisait le machiniste avec le képi du garde-champêtre sur la tête et le sifflet à roulette qui arrêtait pas de faire "Trrriiit - Trrriiit", et la Sabine et la Salomé, elles se trémoussaient en racontant leurs farces salaces, même que leur gélatine autour des hanches en était tout agitée; alors vous voyez bien qu'on vous raconte pas des sornettes et Garcin, Sarias et moi on était tout remués du dedans, de voir un tel cirque.

  Mais, dites, au fait, croyez pas que je noie le poisson, la "jeunesse" elle est où, là-dedans ? Pouvez m'expliquer un brin ce qu'il y a de juvénile dans vos exhibitions, ce qu'il y a de touchant et de tendre, ce qui ressemble au printemps de la vie dans votre putain de cinéma ? Mais, "c'est à dégueuler", comme dirait Pittacci qui a toujours le mot pour rire. Oh mais croyez pas que je vais vous enfoncer parce que, moi, Jules Labesse, peut être avant même que je m'y attende, j'y arriverai à vos pantalonnades et, le pire, c'est que je m'en rendrai pas compte et j'en redemanderai du petit train, du jerk, du Monbazillac et des cotillons et mes potes qui se croient si malins, ils le lui piqueront le képi au garde-champêtre et le râteau du jardinier pour en faire un cheval et le Simonet qui aime bien les motos, il chopera une branche de frêne pour en faire un guidon, avec un petit rameau qui dépasse à droite pour le frein, un autre à gauche pour l'embrayage et alors nous aussi on y tournera autour des tables juponnées de blanc, nous aussi on en écumera des bolées de cidre du Loïc de Pont-Aven et, mine de rien, en passant, on leur pelotera un peu les éminences, celles de derrière surtout, à l'Emma, à la Flavie, à la Georgina et quand on rentrera au bercail on sera comme sur un petit nuage et on s'apercevra même pas que le temps aura passé, qu'on aura chopé une ride de plus, des cheveux en moins, des tremblements en prime, mais ça fait rien, on aura été "jeunes" pendant un sacré bout de temps et "c'est toujours ça que les Boches auront pas" comme disait mon grand-oncle François en 14-18.

 

 

 

 

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21 juin 2013 5 21 /06 /juin /2013 08:45

 

  Où l'on essaie de se replonger dans l'étymologie anglaise du mot "Club". Où l'on commence à aborder quelques thèmes incontournables qui font à nos oreilles, comme des bourdonnements d'outre-tombe : le Néant; l'Abîme; le Rien.

 

Le Groupe. 

 

Dites, vous y croyez, vous, à leur cure de jouvence du Club, juste en se  réunissant autour d'une bolée de cidre et de quelques crêpes de l'Yvette ? Ah, je peux vous dire, le Jules il est pas près d'y mettre les pieds dans leur bastringue et d'ailleurs leurs arguments sont creux et de se rassembler entre "vieux tréteaux" ça peut que vous filer la sinistrose et vous précipiter encore plus vite dans le trou, rien que pour éviter de voir votre image reflétée dans les yeux compatissants, certes, mais presbytes, mais sertis de cataracte, à la cornée semblable à du cuir. Et pour les oreilles, c'est pas mieux, ils vous font toujours répéter tout ce que vous dites parce qu'ils ont rien entravé ou alors, pire, ils opinent du bonnet pour vous faire croire qu'ils ont compris les gentils "papimamis" et c'est souvent pathétique parce qu'ils peuvent aussi bien vous répondre que leur adorable petit chien se porte bien alors que vous leur demandiez simplement des nouvelles de Lucien et bien sûr tout ça vous fait penser au "cornet à moustiques" que le Professeur Tournesol confondait avec le "cornet acoustique" mais, au moins, dans Tintin, c'était qu'une fiction alors qu'au Club la fiction dépasse souvent la réalité.

  Et puis, même leur logo, le "Club de l'Eternelle Jeunesse", il fait un peu cucul-la-praline et histoire à l'eau de rose et d'ailleurs, si on y regarde de plus près, c'est même que de la poudre aux yeux et, pire, c'est qu'un tissu de mensonges.

  D'abord, "club", ça vient de l'anglais du début du XVIII° siècle et ça veut dire "réunion","cercle", également "association" et, pour l'instant, je vous l'accorde, on ne voit pas très bien où le bât blesse, sauf que d'abord, la plupart des adhérents prononcent "cleup", sans vergogne, et que l'assourdissement de la consonne finale résonne comme une forme d'idiotisme, de "rabaissement" de la langue anglaise à un simple dialecte gaulois et que, ce faisant, le mot perd sa connotation "british" originelle de Société plutôt élégante et fermée, rompue aux bonnes manières et aux belles lettres, où l'on débattait essentiellement de questions politiques, comme plus tard en France, au sein du Club des Cordeliers ou des Jacobins, et que ces aimables et distingués échanges oratoires se faisaient autour d'une tasse de "Darjeeling", le petit doigt levé vers le plafond armorié des demeures de style élisabéthains et qu'on ne voit pas très bien l'analogie pouvant exister entre cette société anglaise cultivée, raffinée et les aimables beuveries ne s'illustrant guère que de réparties en forme de "vulgum pecus" fleurant bon le terroir et s'enroulant autour des lustres de papier crépon pliant sous le poids des cotillons.

  Ensuite, l'"Eternelle", ça fait penser à quelque chose qui dépasse un poil le genre humain, tout simplement parce que ça vient du latin "aeternalis" qui signifie "qui est sans commencement, infini, hors du temps", or, si je ne m'abuse, le "Cleup" lui-même il est pas éternel, il a bien commencé un jour; ses distingués membres non plus ils flirtent pas avec l'éternité même si certains d'entre eux enfilent les années à la queue leu-leu comme les perles sur un fil, mais avec tout le mérite qui leur échoit, il faut quand même reconnaître, les meilleurs ils dépassent guère les 105, 110 et ça fait plutôt léger comparé au Temps qui a duré, dure et durera toujours alors même que la race humaine ne sera plus qu'une infime trace dans l'univers, et puis, nos aimables Gaulois ils sont tout de même pas "hors du temps", ils s'en sont pas encore affranchis; ils ont bien un corps physique, matériel, d'ailleurs, pour la plupart, il passe pas inaperçu cause à l'obésité que leur refile le "Cleup", et leur organisme il est bien présent, "bien vivant", enfin si on peut dire avec son cortège de joyeusetés style Parkinson, Alzheimer, AVC, néoplasies, arthrose, ostéoporose et autres sournoises sénilités.

  Alors, ancêtres de tous temps et de tous pays, calmez-vous un chouïa, demeurez un peu parmi nous tant qu'il vous reste une pellicule de peau collée sur les tibias et les clavicules, vous l'aurez bien l'occasion d'ouvrir, sous vos pieds truffés d'ampoules, de cors et de durillons, la grande trappe qui vous conduira hors du temps et alors, si depuis l'au-delà, il vous reste encore un souffle de voix, de grâce dites-nous comment il faut faire pour l'éviter cette putain de trappe et dites-nous quelques secrets pour pas tomber dans les mêmes pièges que vous n'aurez pu éviter durant votre laborieuse et méritante existence. Ça doit bien refiler un peu de sagesse le Néant, l'Abîme, le Grand Rien parce que, à partir de rien tout peut faire sens et alors même les plus rustiques d'entre vous, si ça se trouve ils comprennent plus de choses qu'Einstein, Aristote et Léonard de Vinci réunis et ça nous rendrait service aux grands naïfs que nous sommes d'ouvrir un peu les yeux, de déplisser notre conscience et de pas simplement nous abrutir à pousser des caddies remplis jusqu'à la gueule dans des supermarchés, à regarder les jeux à la télé et à écouter jacter le type qui dégoise à longueur d'antenne sur Radio-Ouche pour nous raconter la mort du chien de l'Epicière, pour nous annoncer les dates des vide-greniers du canton et les horaires des messes paroissiales et, bien sûr, la météo au cas où on voudrait aller faire bronzette au bord de la Leyze.

 

 

 

 

 

 

  

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20 juin 2013 4 20 /06 /juin /2013 13:37

 

  Eh bien, voilà, il fallait tomber un jour dans le chaudron ! Faut dire, le Jules était un peu impatient de vous les présenter "les Copains" et, cerise sur le gâteau, "Le Club de l'Eternelle Jeunesse", la cheville ouvrière d'Ouche, son incontournable Image d'Epinal, son âme bien disposée à festoyer, à boire le vin jusqu'à la lie. Car, voyez-vous, au milieu d'une rusticité de bon aloi, les Ouchiens et les Ouchiennes  y pensent encore un peu à la bagatelle, à la bonne chère, à la ripaille, à la vie en pente, à la bonne franquette. Et ils y pensent d'autant plus qu'ils ont que ça à faire, la fête, jusqu'à plus soif, plus se trémousser, plus avoir une miette d'énergie dans la musette. Faut bien que jeunesse se passe, que vieillesse se tasse, que le temps trépasse.

  Alors, vous , vous attendez quoi pour aller les retrouver les "papimamis", les bienheureux impétrants des Caisses de retraite ? Des tours, comme les magiciens, ils en ont plein leurs sacs…

 

 

Le "Club de l'Eternelle Jeunesse".

 

 Eh bien, à Ouche y a une sorte de ratatouille où tout se mélange, un vrai RATA, et cette pitance on la sert trois fois par semaine aux bonnes âmes du coin, c'est même la Commune qui met sa toque blanche, ses sabots vernis, qui dresse les tables avec des nappes en papier, des couverts en plastique, des gobelets en carton, et le Maire lui-même, parfois son Adjoint ou un sous-fifre de service, disposent autour des tables juponnées, les Aubergines nées en 12; les Courgettes nées en 20; les Tomates en 18; les Poivrons en 30 et alors, tout autour de la table ça caquette et ça aspire, ça mâchonne et ça rumine, ça glousse et ça gémit, ça miaule un brin entre deux verres d'anisette, ça raconte "qu'autrefois même c'était mieux", ça dit que "maintenant y a plus rien qui va; qu'on fout le feu aux bagnoles rien que pour rigoler"; ça renifle et ça clapote; ça remonte les fèves au grenier; ça flotte dur dans les fringues de chez Damart-Thermolactyl; ça flageole des gambettes, ça ricane parfois en mâchouillant la tourtière; "et c'était bien en 14-18 quand nos hommes étaient au front, c'est pas qu'on les trompait mais des fois on faisait des entorses à la vertu, fallait bien passer le temps"; ça cascade le blanc doux dans les gosiers; "c'était chouette autrefois les dépiquages et la gerbière et les vendanges avec plein de vin qui dégoulinait des barriques"; on éructe à la cantonade mais on s'excuse pas, ça prendrait trop de temps "et le temps il nous est compté"; on fonce sur le clafoutis de l'Yvonne, on se remet un coup de Monbazillac, du sucré, du liquoreux; on soigne un peu sa goutte, demain on ira "au Docteur", et puis, quand le Rata est bien mûr, quand les bocaux de prunes sont vides, même l'eau de vie y en a plus, on débarrasse les tables et l'Edmond il prend son piano à bretelles et l'Eva elle tambourine sur les assiettes en carton et le Louis il fait des castagnettes avec son couteau et sa fourchette et le "RATADOUCHE" se met en marche, et alors ça chauffe Marcel, ça chauffe tellement que le "Club de l'Eternelle Jeunesse" il est ,à proprement parler, en ébullition et ça tourne autour des tables et par terre y a les mouchoirs en papier, les nappes, ça fait comme la jonchée de la mariée, et le long mille-pattes ondule et se bidonne, et les Aubergines et les Courgettes s'arrosent de confettis et on met des chapeaux pointus avec des ficelles en argent qui pendent derrière, et on souffle dans des mirlitons et des fois on pleure cause au vin mauvais, et on dit "que ça vaut pas les bals musette" et les grands jours de Monbazillac millésimé, y en a qui tombent et on les refile à l'hosto pour que les plombiers de service revissent en douce les cols des fémurs, et les "papimamis" remontent leurs joggings Adidas, primo pour faire plus jeune, secundo pour pas s'empêtrer les grolles dedans, tertio pour serrer un chouïa la viande qui se fait la malle et puis quand le Rata est tout au bord de la fatigue, que l'accordéon miaule comme le chat du Siméon, que les claquettes claquettent plus, y a le Poivron-en-chef-de-la-semaine qui claque des mains au-dessus de sa tête de condor, à la façon d'un danseur de flamenco et ça veut dire qu'il faut faire la danse du balai, remettre un brin de papier blanc sur les tables, que Léon, pour son anniversaire - on est pas tous les jours centenaire -, il a amené une galette des rois du boulanger et du cidre du temps de sa jeunesse et on va trinquer tous en chœur et même la veinarde (y a plus de femmes que d'hommes, c'est comme ça, faut pas chercher à comprendre, c'est simplement la loi du genre), donc la veinarde qui trouvera la fève, d'abord elle en paiera deux autres de galettes et c'est elle qui sera la Chef-Aubergine de la semaine prochaine et la semaine prochaine ça sera au tour du Gustave d'arroser sa carcasse un brin nonagénaire et on fera péter les bouchons et la semaine d'après ça sera encore mieux parce qu'il y aura le pack complet, la Laura, L'Antoinette, l'Amélie qui, à toutes les trois, dépassent les deux siècles et demi, d'ailleurs pour l'occase elles mettront leurs robes de mariées empesées à la naphtaline et on parie que ce sera ce lubrique de Jemblain qui se débrouillera pour les leur piquer les jarretières et on après on fera la quête pour acheter plein de coques avec plein de fèves dedans et comme ça y aura plus que des Rois et des Reines, et le temps passera, les heures, les minutes, les secondes, puis chacun déposera sa couronne, son habit d'hermine, ses écussons en forme de fleurs de lys et puis, de temps en temps, on troquera ses habits de Roi pour les frusques funèbres, pour les nippes d'outre-tombe et on accompagnera Félicia, puis Adélaïde, puis Félicité à leur demeure en forme d'éternité avec du buis tout autour et des plaques avec leurs noms gravés dessus - en doré-, ça fait plus mortuaire, et on dira pour se consoler, "c'est la vie, y a rien à y faire et puis on s'en tire pas si mal tant que ce n'est pas notre tour" et on fera comme un grand conseil de révision dans la salle des fêtes de la Mairie et on recrutera des nouveaux, des fraîchement émoulus des Caisses de retraite et on les intronisera, on leur apprendra les règles de la Grande Confrérie, même on offrira un pot aux frais de la Commune et on invitera des bambins de la Maternelle juste pour leur montrer comment ils seront dans quelques années et puis on s'y prend jamais assez tôt pour les nouvelles recrues, faut bien assurer sa descendance et le soir, quand les gamins seront partis, entre les rouleaux de serpentins, les tas de confettis et la pâte rose qui file entre les doigts, on fera quelques galipettes sur le parquet, histoire de retomber un peu en enfance et le lendemain on aura ses photos dans "La Gazette d'Ouche", entre le Maire et la Cantinière, alors, dites, si ça vous tente pas de rejoindre le Club de l'Eternelle Jeunesse, c'est que vous êtes blindé comme un vieux blaireau, mais vous finirez par y venir, vous aussi, y a l'Odette qui danse si bien la bourrée et l'Yvette qui fait des crêpes si bonnes et l'Andréa qui fait...Oh non je vous dis pas pour l'Andréa, ça serait pas convenable, oh juste une petite allusion pour vous mettre l'eau à la bouche, on dit que l'Andréa elle a le feu au tambour et on est pas mauvaises langues et elle dit elle-même qu'elle réveillerait les sens d'un mort, aussi bien d'un vivant, d'ailleurs, et l'Hubert et le Grégoire y se défendent de succomber aux charmes de l'Andréa et même quand ils frottent un peu avec elle pendant les tangos, ils disent que c'est pas leurs sens qui sont éveillés, que c'est l'Opinel qu'ils ont toujours dans la poche que l'Andréa elle prend pour argent comptant et qu'elle peut toujours se faire des illusions l'Andréa, leur virilité ça fait belle lurette qu'ils l'ont remisée au placard et que "l' ancienne belle" ils dansent avec juste cause à l'arthrose qu'il faut réchauffer pour éviter d'avoir les jambes raides, alors, vous voyez, on y trouve ce qu'on veut à "l'Eternelle Jeunesse", on y trouve des crêpes, du Monbazillac, plein de centenaires et puis, entre nous, vous êtes pas obligé de vous frotter contre l'Andréa, d'ailleurs qui s'y frotte s'y pique, elle se rase plus et parfois on la prend pour son "pôôôvre frère" qui lui ressemblait comme deux gouttes de vin. Alors quoi, vous dites que vous voulez réfléchir avant de prendre l'inscription au Club ? Vous avez bien raison mais réfléchissez pas trop longtemps quand même, vous savez elle tourne si vite la roue et si vous loupez le coche on passera à d'autres et il se peut bien qu'après, vous aurez des regrets éternels marqués sur une couronne avec des perles en céramique tout autour, enfin on veut pas vous filer le bourdon mais des occases comme le Club ça se trouve pas tous les jours et blabla et blabla...

 

 

 

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19 juin 2013 3 19 /06 /juin /2013 10:13

 

  

  Quand Jules se met à parler de ses copains, c'est peut-être l'émotion, peut-être la hâte qui le poussent à la poupe et le tout a tendance à s'emmêler, aussi bien la littérature, aussi bien les considérations existentielles, les métaphores, les clichés, les formules éculées, les lieux communs.  C'est un passionné le Jules, il lui faut lâcher la vapeur, parfois, sinon cela menacerait de déborder, de s'étaler, de finir en crue impossible à endiguer. Mais, rassurez-vous, les copains vont pas tarder à entrer en scène, ils sont tout juste derrière le rideau cramoisi, ils mettent leur nez de clown, ils enfilent leurs gants de magiciens, ils lissent leur moustache en guidon de vélo et alors va y avoir de l'ambiance mais, d'abord, c'est comme le Société Française d'autrefois, faut faire chauffer la boule et quand la mécanique est chaude, que les bielles commencent à tourner, alors…

 

  De mes copains, je vais vous parler et, me lisant, vous aurez un petit échantillon de la "Comédie humaine", oh certes un bien modeste aperçu et vous n'aurez pas l'occasion d'y croiser l'arrivisme élégant d'un Rastignac, l'asservissement aux désirs d'un Rubempré, le profil aristocratique d'un Nucingen. Mes copains et moi nous sommes des Modestes, "des gens sans importance", des "petites gens" de Dublin comme aimait à les décrire James Joyce. Rien que de bien ordinaire, me direz-vous, une sorte de réalisme à la Zola, de naturalisme ouvrier, de vie humble qui se suffit à elle-même, même si, parfois, elle se prend à rêver de sortir des coulisses, d'écarter le rideau cramoisi, d'ignorer le souffleur qui les maintient, à longueur de spectacle, dans les ornières, de renier l'Auteur qui les fige dans des conventions étriquées, de franchir l'avant-scène, de se mêler à la foule bariolée des spectateurs, de gagner les loges, de s'y installer dans des fauteuils de moleskine et d'y contempler simplement le spectacle du monde et alors tout deviendrait possible et les rôles seraient interchangeables et l'on se revêtirait de mille costumes et l'on serait libre de ses mouvements, de ses actes et l'on serait les créateurs de sa propre vie et il n'y aurait plus de frontières, de limites, et l'on serait l'Espace et le Temps eux-mêmes et l'on flotterait longtemps au-dessus de la Terre, si haut qu'on ne verrait plus ni les hommes, ni les villes et seuls les grands oiseaux migrateurs aux ailes éployées nous frôleraient de leurs plumes d'écume.

  Mais je sens que votre impatience s'étale, grossit et enfle à la manière d'une baudruche et je vais donc m'effacer complètement, comme sur la surface cendrée des ardoises magiques, et, chose promise, chose due, je vais vous les livrer mes amis, un peu comme à la curée, mais faites gaffe quand même, ne les avalez pas tout crus, laissez m'en des petits morceaux, des miettes, d'infirmes particules de mes copains, c'est si bon à déguster l'amitié, c'est comme un bourguignon, on  repique toujours au ragoût même si on a encore des morceaux entre les dents !

  Mes copains, je vais d'abord vous les présenter en bloc, comme un bloc de gelée de chez le charcutier, vous les livrer d'un seul tenant comme les terres soudées par une indivision. Mais je vous préviens, c'est simplement une commodité, une question de méthode, une simplification si vous voulez, parce que, en réalité, on est des individualités bien distinctes, d'ailleurs on revendique chacun notre propre marque de fabrique, notre label et on ne cèderait notre estampille pour rien au monde; on a bien le droit tout de même de se distinguer de la meute aveugle et bêlante qui longe les sentiers de poussière sans même se rendre compte qu'elle est une meute et qu'elle repasse éternellement dans les mêmes ornières et qu'elle bêle d'une seule et même voix , tellement pareille à son ombre que c'en est une tristesse abyssale.

  En fait, on constitue un groupe, une famille dont chaque membre peut aller à sa guise où bon lui semble, un clan où chacun se soutient mais veille cependant à son propre intérêt, ce qui, en résumé, signifie que nous ne constituons ni une coterie, ni un être unicellulaire, un genre de diatomée qui ne s'abreuverait qu'à sa propre source, n'engendrant que des lignées d'êtres dupliqués. Uniques nous sommes, uniques nous resterons et, ceci, nous l'affirmons avec la force d'une profession de foi. Mais si nous prenons autant de précautions oratoires avant de nous présenter à vos yeux, c'est bien que nous nous sentons attachés les uns aux autres, à la façon des grappes de moules soudées à leur bouchot, et que nous voulons éviter toute méprise de votre part qui vous conduirait à penser que nous sommes un seul mouton pourvu d'une multitude de pattes.

  N'importe, nous existons et c'est bien là l'essentiel; nous existons même si la plus grande partie de notre existence est maintenant derrière nous et la plus petite devant et, comme dirait Garcin qui a le bon sens chevillé au corps et les pieds sur la terre ferme, nous sommes, pour parler en images, des "vieux boulons", des "vieux débris", de "vieilles rengaines", de "vieux faitouts" dans lesquels nous avons trempé de nombreux croûtons, nous sommes de "vieilles savates", de "vieilles toupies", de "vieux apophtegmes" comme dirait Vergelin qui a des lettres; de "vieilles histoires", de "vieilles fadaises" et, pour tout dire, des "vieux machins", des "vieux trucs", de "vieilles choses". Le problème, vu sous l'angle métaphysique, c'est pas les "débris", les "clous", les "savates", et autres trompe-couillons, le problème c'est le "vieux", le problème, c'est que nous sommes tous "hors d'âge", sortes de vintages de Porto en voie de perdition, fûts millésimés recouverts de poussière et on voit même plus l'année sous les couches successives et on sera bientôt madérisés comme les bouteilles qu'avait l'Oncle François, couchées dans la paille depuis la guerre de Cent ans. Oui, je vous sens un peu perdu et je vais reprendre la main, parce que, quand mes copains se mettent en tête de parler tous ensemble, ça fait une espèce de cacophonie, de rumeur, d'immense bruit de fond et toutes ces voix mêlées finissent par être confuses et on ne comprend plus très bien qui parle à qui, qui veut dire quoi, comment chacun veut dire ce qu'il a à dire, et alors l'écheveau est tellement embrouillé qu'on finit par y perdre son latin. Pour les groupes, c'est toujours pareil, on sait jamais où est la tête, où est la queue, on sait jamais par quel bout tirer la ficelle pour obtenir Dupont, Durand et on attrape souvent Pierre alors qu'on pensait avoir Paul. C'est comme dans la ratatouille quand elle est trop cuite, ça fait une sorte de bouillie et bien malin qui y reconnaîtrait les aubergines, les courgettes, les tomates, les poivrons.

 

 

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18 juin 2013 2 18 /06 /juin /2013 08:05

 

  Où la lucidité de Jules ne fait ni l'économie des autres, Copains ou bien quidams, ni de celle de l'immense "Comédie humaine" qui déroule frasques et anneaux magiques, tours de prestidigitation et autres aimables soties afin de mieux vous enfumer, de tirer quelques marrons du feu. Mais la fausseté, l'hypocrisie, la roublardise  ne font pas leurs choux gras uniquement sur la scène du réel. Ô combien la littérature, le cinéma, le théâtre, la pantomime nous donnent l'occasion de rire de nous, des autres, de nos travers, de nos manies. Comme une manière de condiment à rajouter aux menus événements. Le sel de la vie n'a pas d'autre secret!

Le Groupe. 

  

   Moi, Jules Labesse, j'ai assez parlé de moi. Maintenant, vous devez un peu mieux saisir mes contours, ma perspective, mes lignes de fuite et je parie que vous pourriez même me dessiner sur une feuille de papier, y délimiter des zones de lumière, des zones d'ombre, y projeter quelques hachures, quelques pointillés, et le fusain se ferait parfois plus charbonneux et ça voudrait peut être symboliser mes états d'âme et parfois il y aurait des lignes claires comme l'espoir, des lignes indécises comme le doute, des lignes brisées comme la chute brusque du jour en hiver. Oui, bien sûr, ce ne serait qu'une ébauche, un essai de représentation et votre feuille contiendrait seulement l'une des esquisses possibles de Jules Labesse. Et puis, Jules Labesse ne peut prétendre se définir par la seule vertu d'un exercice solitaire, par le recours à une belle autarcie qui convoquerait le monde pour le réduire à l'espace singulièrement restreint de sa propre dimension.

  Vous vous souvenez, l'Océan Indien, les gouttes, la métaphore de l'un et du multiple, la théorie du savoir à partir du connu pour aller vers l'inconnu. Eh bien, maintenant, le moment est venu et je sens plein de gouttes impatientes qui se pressent autour de moi et leurs bouches jusqu'à présent muettes se gonflent de désir et leurs langues fluides et opalescentes commencent à s'agiter, longs filaments qui fouettent l'eau à la manière des algues, sortes de protestations peut être, et les gouttes, une à une, veulent exister vraiment, veulent qu'on les caresse du regard, qu'on les pare de mots à la façon dont les coiffes des lointaines îliennes s'habillent de fleurs odorantes, et les gouttes, peu à peu, se détachent et font, à la surface de l'eau, des cercles de bulles, des ronds multiples et les hommes penchés sur le rivage ne vivent qu'à les interpréter, à les comprendre, à les assimiler à leur propre savoir, faute de quoi il n'y aurait que ces énigmes en forme d'ondes et les hommes ne seraient pas tranquilles et leur sommeil serait traversé d'étranges et lancinantes questions.

  Donc, si vous le voulez bien, Jules va s'effacer un peu et vous pourrez ainsi distraire votre regard de sa personne, décaler un poil sa silhouette et alors, sur l'espèce de praticable, de décor en carton-pâte qui se dresse au-delà, vous les apercevrez les autres protagonistes, les mannequins de cire et de toile; les acteurs du Musée Grévin aux visages de cire; les marionnettes à fil, celles caricaturales d'Aristophane, celles de Bergman que la société persécute, mais aussi celles des foires qui enchantent le jeune Goethe; vous les verrez de vos yeux incrédules et c'est VOUS qui leur donnerez vie par la grâce de votre regard, l'acuité de votre pensée, la pénétration de vos sentiments; vous les verrez à l'infini les divines marionnettes, celles de Cervantès qui abusent Don Quichotte; celles de Gogol qui peignent les hommes sous les traits de la férocité, des tares, du ridicule, de la bouffonnerie; les Muppets de la télé aussi vous les reconnaîtrez et , peut être, à la façon de Geppetto, taillerez-vous vous-mêmes des marionnettes à votre convenance dans le bois d'une bûche, car vous le savez bien, c'est VOUS et  SEULEMENT VOUS qui tirez les ficelles, et les Autres bougent leurs bras et leurs jambes et les Autres déroulent leur saynète pour vous épater, pour vous être agréable, vous séduire, vous prendre dans les mailles de leur réseau de fils et de poulies, mais aussi pour que vous vous intéressiez à eux, que vous les fassiez exister à la seule force de votre volonté, et vous savez, comme Antonin Artaud le savait, que "tout vrai langage est incompréhensible", tout aussi impénétrable que l'Autre qui vous fait face, que la vérité est cachée sous une infinité de couches, qu'elle est sédimentée, qu'il vous sera nécessaire de ruser avec vos alter ego, d'interpréter leur confus conciliabules de signes, de décrypter leur gestuelle et peut être alors parviendrez-vous à cette "pantomime non pervertie" que l'Auteur du "Théâtre et son double" appelait de ses vœux mais dont il devait douter lui-même, la "folie" de cet homme n'étant que la figure de son extrême lucidité.

 

 

 

 

 

 

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