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29 janvier 2014 3 29 /01 /janvier /2014 08:51

 

La tentation de l'absolu.

 

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Source : Fondsécrans.biz. 


 

 

L'écriture en partage. Facebook paraissant avoir pour vocation essentielle de favoriser le partage, le texte ci-après voudrait répondre à cette exigence. Manière d'écriture à 4 mains, d'entrelacement du texte d'Isabelle Alentour avec le mien. Ecriture que prolonge une autre écriture dont nous souhaiterions que le lecteur s'empare afin de continuer la tâche entreprise.

 Le texte en graphies rouges est le texte originel de son Auteur. Celui en graphies noires est mon apport personnel dont je souhaiterais qu'il soit perçu dans un prolongement tissé d'affinités avec cela qui fait sens et autorise ainsi la poursuite d'une mince tâche herméneutique. ]

 

Le texte en son entier :

 

 

"Je ne voulais pas tout le ciel, je voulais juste l'envol. Je voulais m'élancer, sans rien tenir ni retenir. Comme les nuages traversent et disparaissent. De là-haut j'aurais pu admirer les montagnes, les collines dénudées qui peuplent l'arrière-pays, si belles et si austères au soleil du midi. 
Mais on ne peut demeurer trop longtemps dans la grande lumière. Trop de clarté aveugle. La folie est au bout. L'intensément aussi. L'absolu est une nuit plus vaste que celle de l’inconscient, un trou noir absorbant jusqu'au temps, un trou blanc innommable, faute d'un mot. Mot vacant, mot muet, mot manquant. 
En tout instant de fin - fin d'un monde, d'une vie, d'un amour, d'une valse - le souffle de ce mot qui manque fait frissonner la peau. C'est le mot du dépouillement de soi. Hier, le langage semblait avancer avec l'âge. Aujourd'hui il est le dépositaire de nos désillusions."

 

                                                                                                      Isabelle Alentour.

 

 

 

    On ne dira jamais assez la beauté absolue de ce texte. Qui se suffit à lui-même, comme toute œuvre aboutie, définitive, laquelle entraîne sa propre clôture. Mais la tentation est grande de dérouler le langage, de tisser des fils autour des vides, de combler de matière les blancs, les transparences, le verbe suspendu, comme en filigrane. Car tout langage, et celui-ci de toute évidence, laisse place au silence, au vide, à l'abîme afin que quelque chose paraisse de l'indicible et fasse sens. Peut-être d'une manière subliminale, sur la pointe des pieds, en apesanteur. Identiquement aux araignées d'eau qui traversent le miroir de mercure  ne le touchant que du bout d'une pensée infinitésimale. Seulement une approche de ce qui voudrait se dire mais ne peut jamais qu'être effleuré. Le ciel, les nuages, les paysages à contre-jour de la lumière sont tissés d'une telle immatérialité qu'ils n'autorisent l'effraction qu'à être énoncés dans la pudeur, à figurer dans l'exactitude d'une économie du langage. Dire le rêve, l'illusion, les prouesses de la parole, le frimas ouvert des nuages, le frisson de la peau, la caresse d'amour, tout ceci tient de l'art de l'équilibriste, sinon du prodige.

  Comment dire en mots ce qui vibre entre soi et la démesure de l'espace, ce qui s'instaure de tension heureuse entre la colline parcourue d'oliviers vert-de-gris et le centre de la conscience ? Comment dire l'ineffable - aussi bien l'absolu -, quand tout ramène aux confins du monde habité par les hommes ? Quand tout est immensément matériel, explicable, quand tout est réseau de causes et de conséquences depuis cette origine que, tous, toutes, nous cherchons, battant l'air de nos pattes de chiots, de nos museaux attentifs à la laitance maternelle ? Nous sommes orphelins de nous-mêmes, jusqu'à l'ivresse. Nous sommes égarés sur des chemins qui semblent n'avoir d'issue qu'un éternel questionnement.

  Qu'en est-il de l'homme, des sentiments, de la nature, de la démesure du langage, de notre rapport aux autres, de l'empan inatteignable de l'art ? Qu'en est-il de NOUS, en définitive, puisque c'est bien NOUS qui posons les questions au monde ? Mais le monde est muet, mais le monde est complexe, mais le monde est une énigme. Alors il faut parler, faire des sons avec sa bouche tendue comme le vent. Alors il faut marcher dans le jour, à contre-lumière jusqu'à déboucher dans les ruelles tortueuses de la nuit. Alors il faut être SOI, jusqu'à la démesure, c'est-à-dire jeter son effigie de chair et de peau aux étoiles. Il faut brûler son épiderme au feu de l'inconnu, il faut broyer le calcaire de ses os et le disperser aux quatre vents, comme l'achillée mille feuilles qui annoncerait notre possible destin. Il faut pratiquer la mancie, l'art de la divination et devenir transparent à soi. Devenir soi au-delà de soi. Il faut contourner son corps, faire de ses mains des griffes, se saisir de son propre décor de carton-pâte et longuement regarder, au travers du massif compact, s'il y a un esprit, si l'âme fait ses révolutions de l'orient à l'occident, si l'art a fait ses dépôts sur l'arc tendu de la conscience, si la liberté à ouvert une aire, si la justice tient son glaive et sa balance au mitan du cœur gonflé de sève rouge, si les alvéoles palpitent au rythme de la poésie, si le sexe est le lieu d'une transcendance, si le plexus est l'agora où le discours des hommes tient enfin la clé de l'énigme : qu'en est-il du langage pour qu'il nous habite avec tellement d'intensité qu'il éblouit avec la force d'une lampe à arc ? Qu'il fore jusqu'aux viscères de l'intellect avec ce dard aigu comme la lame, qu'il s'étale avec la majesté de la lave et envahit jusqu'à nos perceptions ordinaires, les laissant sous la cendre de l'étonnement ?  C'est tout cela qu'il faudrait demander et bien d'autres choses encore : le secret des métamorphoses, le vol stationnaire du colibri, le mystère de l'aube par lequel, chaque jour, nous quittons la fable nocturne pour plonger dans le tragique du réel.

  Mais les questions, il faut les poser en direction de ce qui s'ouvre à la manière d'un papyrus dont on déplierait la fragilité d'écorce afin qu'il nous délivre quelques signes inaperçus, quelques nervures dont nous pourrions éclairer notre demeure obscure. Car ce que nous voulons, c'est que la gemme s'éclaire de l'intérieur et apaise nos souffrances. Ou, plutôt, ce que nous ne voulons pas, c'est l'entièreté du ciel, mais uniquement ce cadran par lequel notre vue s'arrache à la poussière et débouche dans une lumière dont nous ne connaissons pas la subtilité mais que nous souhaiterions boire comme une ambroisie. Alors nous disons :

 "Je ne voulais pas tout le ciel, je voulais juste l'envol. C'est bien cela, n'est-ce pas, le ciel est cette plume de paon, ce nuage ocellé, ce tremblement de libellule qui nous ravit et nous reconduit au centre de nous-mêmes alors que nos yeux ruissellent de lumière et que nos mains se serrent autour de l'invisible. Fécondant l'espace, il nous est loisible d'en sentir la trame, d'en lire la texture ouverte sur l'inconnu. Mais le ciel, jamais on ne peut le vouloir. Il est le domaine libre du vol de l'oiseau, la fuite oblique de l'aile du goéland, le flottement de l'écume dans lequel le nuage nous est donné afin que nos yeux s'ancrent dans la dérive de l'azur. C'est une longue parution, un immense glissement, une question ricochant sur une question. C'est si fluide le ciel et nos mains en sont lavées, dépouillés dès qu'elles s'inventent la possibilité d'une aire, d'un lieu, d'un habitat. Partout nous habitons, sur terre, près de l'herbe, sur les collines où chantent les pins, où s'éparpillent les graines parmi la trille des cigales. Même la résine nous pouvons la faire nôtre, l'inviter à pénétrer dans la faille du regard, à teinter d'argile la voûte accueillante de notre dure-mère. Mais le ciel ! Il est souplesse, fuite, libre destination des choses. Il est envol.

 Je voulais m'élancer, sans rien tenir ni retenir. Je voulais seulement la puissance du vide à féconder l'âme. Car le ciel est lisse, sans aspérité, sauf la courbure du vent. Alors il faut se confier à lui avec la légèreté d'une pensée, l'inconsistance du flocon, la libre pente du sentiment. Il faut être simple vacuité, mains en conque offertes au silence. Et regarder immensément, la réponse étant dans la vision, non dans ce qui pourrait en tenir lieu, de l'ordre de la feuille, de la brindille, de la pluie, de la boule d'air. Ici est le lieu du non-lieu. Ici est la dimension ouverte de l'imaginaire. Nous ne tenons jamais rien du ciel. Comme les nuages traversent et disparaissent, nous traversons et disparaissons, nous sommes au ciel et en même temps happés par la terre. C'est comme cela, nous sommes des terriens, des concrétions d'argile élevant dans l'air leur supplique, la vrille blanche des questions, l'hélice sans fin des interrogations. Mais le ciel est vide, muet et nous renvoie, comme en écho, nos litanies de boue et de poussière. Il nous faut nous résoudre à être des êtres de fange, de simples exhalaisons de tourbières sous la poussée des brumes et l'encerclement des pierres. Cela que nous savons depuis que le monde est monde, nous voudrions en faire un détail, une question subsidiaire, mais la matière est têtue  qui fait notre siège.

  Alors nous disons avec, dans la voix, les cristaux d'une infinie tristesse : De là-haut j'aurais pu admirer les montagnes, les collines dénudées qui peuplent l'arrière-pays, si belles et si austères au soleil du midi. Et nous le disons au conditionnel, signant par là les limites, posant les bornes de notre finitude étroite. Mais à l'incipit de notre dire, nous avons inscrit, comme sur une cimaise de feu : "De là-haut", gravant ainsi, dans les sillons de la terre, sur l'adret des montagnes, sur l'ubac des collines la marque insigne d'une nécessaire élévation. "De là-haut", car la terre est étroite, car la terre est têtue qui, jamais, ne lève ses yeux de glèbe au-delà de ses propres insuffisances. Car ce qui nous entoure, le lac brillant comme une vitre, la flamme des cyprès dans le ciel noir, les champs de tournesols avec leurs mille soleils, ceci ne s'éclaire qu'à faire son tremblement sur l'infini dont le ciel est la visible partition.

  Mais c'est le regard qui est question. Toujours. Notre regard par lequel le monde se présente à nous selon d'inépuisables esquisses. Mais regarder, regarder VRAIMENT, jusqu'à la mydriase, à l'éclatement pupillaire, n'est pas une question de globe oculaire, seulement de jugement, de pure intellection, de lucidité. Seulement, celle-là, la lucidité est un feu, une coruscation qui brûle tout sur son passage. Après, les cendres retombent longuement, comme sur un champ de ruines. C'est pour cela que nous énonçons : Mais on ne peut demeurer trop longtemps dans la grande lumière. Trop de clarté aveugle. Et, disant cela, nous sommes sur le tranchant de la lame. A savoir sur la ligne de crête infiniment étroite de la vérité. Et nous savons qu'au débouché du tunnel dans lequel les hommes vivent, lorsque le jour se présente, il ne le fait jamais dans le retard de lui-même à s'annoncer. Non. C'est d'un surgissement dont il s'agit. Là, dans le "soleil du midi", alors que la boule blanche est au zénith, nous portons nos mains en grille devant notre visage dévasté. Comment soutenir la flamme du réel, comment faire de la faiblesse de l'homme devant tant de puissance, une force qui le déposerait au seuil de l'univers libre de lui-même, accordé au mouvement du nycthémère, à la palpitation des étoiles ? Comment obtenir le prodige et ne pas retomber dans la lourde perdition qui fait de nos yeux des orbites vides pivotant sue elles-mêmes dans l'abîme ouvert du doute, de la désespérance ? Car il y a détresse à ne pas pouvoir se saisir du ciel et de toutes choses qu'il abrite en son sein. Nos doigts griffent l'inconséquence de l'azur et il ne reste que des larmes, des sanglots blanchâtres pareils aux écoulements de résine. La folie est au bout.       

  L'intensément aussi. Ceci, nous le percevons dans les cellules mortifiées de notre corps, dans les plis de notre esprit, dans les complications de notre âme. L'intensément : cet inatteignable qui nous fait constamment signe et ne nous assigne qu'à mourir. L'intensément-amour; l'intensément-art; l'intensément-existence. Dire ceci comme une litanie au regard de tous les chemins du monde. Mais dire l'intensément autrement que par la parole. Autrement que par les mains. Avons-nous l'organe qui serait disposé à une telle démesure ? Où est-il ? Dans le cœur, le foie, le sexe, les reins ? Est-il pulsation de carmin, bile apatride, jouissance infinie, eau lustrale dont les fonts baptismaux nous porteraient hors de notre territoire de peau vers un au-delà, un innommable. Même la religion s'y épuiserait. Même la magie. Même la précieuse alchimie. Un dépassement bien au-delà de la vision imaginale des néoplatoniciens de Perse, au-delà de la confondante Île Verte, au-delà de la Mer Blanche, ces lieux habités de pure présence nous guidant vers un supposé Soi spirituel. Tellement au-delà de tout que l'intensément ne proférerait rien d'autre que l'AbsoluCe néant ourlé d'écume où, dans un même élan se confondent L'Amourl'AmantL'Aiméel'Artla pure Beauté.

  L'image de Dieu lui-même n'en serait qu'une vacillante icône perdue dans les mirages du désert. Car, parler de l'Absolu ne se peut. Quant à le figurer, figurerait-on la fuite du vent, la trace du vol de l'oiseau, le glissement du sentiment dans la pliure du jour ? Figurerait-on l'aube grise qui déjà décroit et n'est plus elle-même ? Figurerait-on ce qui, se dévoilant, n'a de cesse de se voiler ? Décrirait-on la trame du clair-obscur, l'évanescence du sfumato, la brillance équivoque de l'outre-noir ?  Figurerait-on l'infigurable ? L'absolu est une nuit plus vaste que celle de l’inconscient, un trou noir absorbant jusqu'au temps, un trou blanc innommable, faute d'un mot. Il faudrait écrire l'Absolu en biffant d'une croix le nom l'annonçant. Comme un report à lui-même de sa propre parution. Car, ici, la chambre d'écho est si étroite que la réverbération se confond avec cela qui l'a fait naître. Habitation sans murs ni fondements. Arbre sans tronc ni racines ni feuilles. Simples ramures faisant glisser dans l'espace l'écartement de leur transparence. Silence ne se disant qu'au prix du silence. "Faute d'un mot" pour pouvoir dire. Mot vacant, mot muet, mot manquant. Ici le langage atteint ses limites pour n'être plus que points de suspension et bientôt pure disparition dans le silence.

  En tout instant de fin - fin d'un monde, d'une vie, d'un amour, d'une valse - le souffle de ce mot qui manque fait frissonner la peau. Et qu'y a-t-il au-delà du frisson si ce n'est la désertion de soi ? Car nous avons un corps, une peau sur laquelle viennent ricocher les frissonnements du monde, la parole des autres, la caresse d'amour. De ceci nous sommes provisoirement assurés tant que notre peau n'est pas devenue ce parchemin, ce palimpseste usé où ne se grave plus le chiffre de l'univers qu'à titre de perdition, à l'aune d'une confondante amnésie. C'est le mot du dépouillement de soi. C'est l'après-mot comme miroir de  l'avant-mort. C'est la perte du sens dans la cendre et l'oubli. Il y a tellement de vertige sur la scène de l'exister ! Tellement d'abîmes discrets qui, continûment sapent la base de notre architecture de sable. Le sable, cette inusable métaphore du temps, ce sable qu'enfants, dans l'insouciance de l'âge, nous creusions de nos pelles dociles, alors que le grand âge ne se prépare qu'à en recevoir l'ultime onction, la couverture terminale. Hier, le langage semblait avancer avec l'âge. Aujourd'hui il est le dépositaire de nos désillusions."

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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26 janvier 2014 7 26 /01 /janvier /2014 10:25

 

Moderato Cantabile : écrire l'absolu.

 

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 Source : European Books Medias.

 


      Résumé.

  Un meurtre a lieu dans un café au-dessus duquel Anne Desbaresdes accompagne son fils à sa leçon de piano – il rechigne à jouer la sonatine de Diabelli et s'obstine à ignorer la signification de moderato cantabile. Dans ce café, elle rencontre un homme – il lui dira s'appeler Chauvin – qu'elle interroge chaque jour, lors de fins d'après-midi qui s'étirent, à propos du crime passionnel, dont ils ne savent rien ni l'un ni l'autre. Le dialogue entre la jeune bourgeoise et l'ancien employé de son mari, répétitif et rythmé de verres de vin, les rapproche dans leur ennui.

 

                                                                                             Source : Wikipédia.

 

 

 C'est incontestablement à partir de Moderato Cantabile que l'œuvre de Marguerite Duras devient "durassienne",  prend son inflexion singulière qui ne la quittera plus.  Écriture au plus près d'une vérité qui travaille de l'intérieur et demande quelque sacrifice afin que sa parole puisse être restituée en direction du  lecteur. L'écriture de Duras est cette constante tension entre exister et mourir, ce qui, en dernière analyse, signifie toujours d'une manière identique. Écrire est mourir. A soi, à l'autre, au monde. Rarement les enjeux de la littérature auront été cernés de si près. Il y faut une vie, il y faut une passion. Il y faut la cigarette, la boisson, un constant dépassement de soi, une quête de l'impossible. Il y faut l'Amant qui transcende le réel, la musique qui emporte loin. Les cimaises de l'art ont ceci de particulier qu'elles ne se laissent atteindre qu'à l'aune d'une perte. Marguerite y consentira avec une admirable adhésion,  un renoncement, parfois, à vivre le quotidien autrement que par la recherche d'une parole qui en délivre la moelle intime. Œuvre de chair et de sang, œuvre indépassable : l'exigence est à ce prix.

  Mais il faut parler de ce chef-d'œuvre que constitue Moderato Cantabile, de ce pur météore éclairant de son sillage de feu le ciel des lettres. Bien entendu, énoncer ceci, à savoir le chef-d'œuvre, suppose quelques justifications. Elles s'établiront, d'abord, sur d'incontournables homologies, reconduisant l'œuvre au sol d'un rigoureux classicisme. Paradoxe seulement apparent pour ce livre figurant comme icône de la modernité. Car la modernité exige les règles fondant toute littérature, à défaut de tomber dans les apories de la mode. Moderato présente l'architecture des grandes tragédies. Les trois règles sacro-saintes y sont respectées à la lettre. Unité de lieu : le café, (la maison, accessoirement). Unité de temps : quelques jours ramenés à la densité de l'instant. Unité d'action : le meurtre comme acte dernier de l'écriture. Tout ceci dans une trame tellement serrée, dense, qu'il n'y a place que pour ce qui occupe les deux protagonistes : Anne Desbaresdes et Chauvin. En réalité il n'y a qu'eux. Les autres personnages ne jouent qu'à la manière de contrepoint. Y compris l'enfant qui n'est que le prétexte à évoquer la musique, cet absolu dont l'écriture se veut l'éternel écho.

  Ce livre étant construit comme une tragédie, il faut en suivre la chronologie, le long de VIII courts chapitres qui peuvent figurer comme autant d'actes d'une pièce de théâtre.

 "Et qu'est-ce que ça veut dire, moderato cantabile ? reprit la dame.

- Je sais pas.

 Et, en effet, l'enfant (le fils d'Anne Desbaresde, dont il faut bien avoir conscience qu'il n'est qu'une manière d'allégorie de l'artiste ["Parfois, dit-elle, je crois que je l'ai inventé…"], cet enfant donc s'entête à ne pas vouloir préciser ce dont il s'agit. Pour lui, comme pour Anne (comme pour Duras), "Moderato, ça veut dire modéré, et cantabile, ça veut dire chantant, c'est facile." Et, si cela ne veut dire que celasans doute faut-il entendre que, tant que la  sonatine de Diabelli ne consistera qu'en des gammes répétitives, alors on ne sera pas encore dans la musique, mais dans l'antichambre, dans cet "infiniment moyen" leclézien qui dit la pure contingence, non la forme accomplie de l'œuvre. Or "Anne-Marguerite" ne saurait se contenter de cette approximation. Il faut forer plus profond, il faut percer l'opercule qui retient de ce côté-ci du monde. Il faut déboucher de plain-pied dans la sonatine, à savoir dans l'art, dans les mots taillés dans le cristal.

  "Il faut apprendre le piano, il le faut."

  "Il le faut, continua Anne Desbaresdes, il le faut."

  "Pourquoi ?" demanda l'enfant.

  "La musique, mon amour…"

  En ces quatre courtes phrases qui sonnent comme des injonctions, se tient toute l'éthique durassienne. Ici est le lieu d'un incontournable. Ici est le site qui, dans un même empan de la pensée, rend coalescents, l'amour, l'écriture, l'ivresse, la danse, la musique, la mer, l'absolu, la mort. Coalescents et indissociables. Dire la musique, c'est dire l'écriture; dire l'écriture c'est dire l'absolu; dire l'absolu c'est dire la mort. Des emboîtements successifs qui disent l'absolue nécessité de surgir au plein de la vérité ou bien se taire. Ou bien se résoudre aux gammes que la dame s'ingénie à faire entrer dans la tête du jeune prodige. Du moins de cela qu'il deviendra lorsqu'il aura franchi le mur compact de la réalité. Car il n'y a que cela qui vaille, surgir au plein de l'événement créateur, devenir, soi-même, musique :

 "Le jeu se ralentit et se ponctua, l'enfant se laissa prendre à son miel. De la musique sortit, coula de ses doigts sans qu'il parût le vouloir, en décider, et sournoisement elle s'étala dans le monde une fois de plus, submergea le cœur d'inconnu, l'exténua."

 Tout est dit de l'enjeu dont l'enfant est porteur, cet enfant qui, en son sein, fait coïncider la musique, l'amour, "Anne-Marguerite" dans l'exigence la plus grande qui soit : celle du sublime. Le miel, cette miraculeuse gemme en étant la condensation portée à l'incandescence. On aura compris que la musique posée comme objet de la quête, il faille se porter bien au-delà de ceci que le  "moderato cantabile" laissait percevoir dans les hésitations de l'enfant à en donner la définition.  C'est moins le tempo qui importe - moderato, allegro, vivace -, que son degré de perfection, que sa forme accomplie. Un indépassable en quelque sorte. Ainsi sera l'écriture ou bien ne sera pas !

  Mais, maintenant, il faut avancer dans la gamme de ce qui se montre et se dévoile, comme les étapes successives conduisant au cœur même de la littérature. A la fin de la leçon de piano, Anne Desbaresdes ayant entendu les cris, se renseigne.

"Quelqu'un qui a été tué. Une femme."

"Au fond du café, dans la pénombre d'une arrière-salle, une femme était étendue par terre, inerte. Un homme, couché sur elle, agrippé à ses épaules, l'appelait calmement.

  - Mon amour. Mon amour."

  Il se tourna vers la foule, la regarda, et on vit ses yeux. Toute expression en avait disparu, exceptée celle, foudroyée, indélébile, inversée du monde, de son désir."

 Alors, ici, dans cette scène si théâtrale, dramatiquement signée, comment ne pas penser à la scène homologue d'Orphée et d'Eurydice ?

  Au cours de leur mariage, Eurydice, mordue par une vipère mourut et rejoignit le royaume des Enfers.

 " Lors de la remontée des Enfers, Orphée se rassure de la présence d'Eurydice derrière lui en écoutant le bruit de ses pas. Parvenus dans un endroit où règne un silence de mort, Orphée s'inquiète de ne plus rien entendre et craint qu'il ne soit arrivé un grand malheur à Eurydice. Sans plus attendre il décide de se retourner et la voit disparaître aussitôt.  (Source : Wikipédia).

  "Orphée […] la reçoit sous cette condition, qu'il ne tournera pas ses regards en arrière jusqu'à ce qu'il soit sorti des vallées de l'Averne ; sinon, cette faveur sera rendue vaine. […] Ils n'étaient plus éloignés, la limite franchie, de fouler la surface de la terre ; Orphée, tremblant qu'Eurydice ne disparût et avide de la contempler, tourna, entraîné par l'amour, les yeux vers elle ; aussitôt elle recula, et la malheureuse, tendant les bras, s'efforçant d'être retenue par lui, de le retenir, ne saisit que l'air inconsistant."  (Métamorphoses - Ovide).

 Dans Moderato, c'est bien cet "air inconsistant" qui demeure après que la femme a été tuée. C'est bien le meurtrier qui, pareil à Orphée assiste, impuissant, à la fuite de Celle par qui il existait :

" Mon amour. Mon amour."

 Mais la référence au classique ne s'arrête pas là et il faut se rapprocher du "Phèdre" de Racine, de manière à y trouver un écho. Bien évidemment, ici, il ne s'agit nullement de faire un calque de l'œuvre théâtrale et de le plaquer sur le roman durassien. C'est la situation qui est racinienne. Le parallèle des situations croisées pouvant se décrire de cette façon-ci :

 Le Mari d'Anne Desbaresdes  trouve son homologue dans Thésée, le Roi d'Athènes.

Anne Desbaresdes endosse les habits de Phèdre.

Chauvin (l'employé du Mari, bien plus jeune qu'Anne) se reconnaîtra sous les traits d'Hippolyte.

 Le thème présente de troublantes similitudes : il s'agit  d'un amour impossible entre "Anne-Phèdre" et son beau-fils "Chauvin-Hippolyte".

Mais écoutons Phèdre faire l'aveu de son amour illégitime pour Hippolyte, à Oenone, sa nourrice et confidente :

 

"Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ;
Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue ;
Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler ;
Je sentis tout mon corps, et transir et brûler."

 

Les phrases équivalentes, du point de vue du sens, dans Moderato :

 

"Elle baissa les yeux, se souvint et pâlit.

Anne Desbaresdes gémit.

Une plainte presque licencieuse, douce,

sortit de cette femme.

Et aussitôt, le tremblement des mains recommença."

 

 C'est donc, par-delà le temps, et les registres littéraires d'une même histoire dont il s'agit, celle des Amants confrontés aux limites d'une réalité toujours cruelle, laquelle, par avance, condamne toute forme de relation. Dans le cas de Phèdre, c'est l'acte incestueux qui se profile. Dans celui d'Anne Desbaresdes, celui d'un inceste social. On comprendra aisément que dans les deux cas ce n'est rien de moins que le tragique existentiel qui surgit, ceci posant de manière évidente leur qualité esthétique. Pour une seule raison : on ne tutoie jamais l'absolu qu'à participer à son exigence, à dépasser les limites de la convention, à s'en affranchir pour déboucher dans le règne singulier que seule la beauté peut offrir.

 La progression dans le texte, à partir d'ici, on ne la comprendra qu'à faire sienne cette manière d'évidence : Absolu - Passion - Écriture sont des équivalents taillés dans la même gemme, l'une appelant l'autre, l'une se fondant dans l'autre. Il n'y a plus de séparation que symbolique (les lieux, les objets, les personnages), tout concourant à cette ultime disparition dont l'art est la mise en acte, l'achèvement.

 

L'en-dehors de la passion Les gensle paysage.

 

  Qu'il s'agisse de l'enfant, du professeur de piano, de la patronne du bar, des ouvriers des usines, tous ces sujets ne jouent qu'à la manière d'un décor, d'une toile de fond sur laquelle prend appui la trame romanesque. (Sans doute identique à ce que la voix-off, au cinéma, est à l'image : une sorte d'écho, d'indécision venant habiter les marges indécises de l'écran.) Mais, pour autant, la présence des personnages n'est nullement facultative, comme si elle était de surcroît. Bien au contraire, le continuel remuement de ce théâtre d'ombres vient renforcer l'isolement du couple Chauvin-Desbarèdes, mettant en lumière une triple transgression dont leur relation est révélatrice :  d'âge d'abord, de milieu social ensuite, de culture pour terminer.

  "Le bruit sourd de la foule s'amplifiait toujours, il devenait maintenant si puissant, même à cette hauteur-là de l'immeuble, que la musique en était débordée."

   "Anne Desbaresdes resta un long moment dans un silence stupéfié à regarder le quai, comme si elle ne parvenait pas à savoir ce qu'il lui fallait faire d'elle-même. Lorsque dans le port un mouvement d'hommes s'annonça, bruissant, de loin encore, l'homme lui reparla."

 Le paysage, quant à lui, pose sur la scène la vacuité d'une beauté quotidienne, paraissant  harassée d'exister. Comme un destin qui aurait voulu dire, sous forme métaphorique, l'insoutenable vérité.

 "Le couchant était si bas maintenant qu'il atteignait le visage de cet homme. Son corps, debout, légèrement appuyé au comptoir, le recevait déjà depuis un moment."

 

 * La contemplation de la passionLe Café.

 

 "Dans la lumière du néon de la salle, elle observa attentivement la crispation inhumaine du visage de Chauvin, ne put en rassasier ses yeux."

 "Anne Desbaresdes boit, et ça ne cesse pas, le Pommard continue d'avoir ce soir la saveur anéantissante des lèvres inconnues d'un homme de la rue."

 "Elle fit alors ce qu'ils n'avaient pas pu faire. Elle s'avança vers lui d'assez près pour que leurs lèvres puissent s'atteindre. Leurs lèvres restèrent l'une sur l'autre, posées, afin que ce fût fait et suivant le même rite mortuaire que leurs mains, un instant avant, froides et tremblantes. Ce fut fait."

 

Le sacrifice de la passion : la fleur.

 

  "Elle regardera le boulevard par la baie du grand couloir de sa vie. L'homme - (Chauvin qui la surveillait : "Un homme rôde boulevard de la Mer. Une femme le sait.") - qui l'aura déjà déserté. Elle ira dans la chambre de son enfant, s'allongera par terre, au pied de son lit, sans égard pour ce magnolia qu'elle écrasera entre ses seins. Il n'en restera rien."

 "L'homme s'est décidé à repartir vers la fin de la ville, loin de ce parc. A mesure qu'il s'en éloigne, l'odeur des magnolias diminue, faisant place à celle de la mer. "

 "Le magnolia entre ses seins se fane tout à fait. Il a parcouru l'été en une heure de temps. (…) Anne Desbaresdes continue dans un geste interminable à supplicier la fleur."

 

 La passion réalisée : la mort.

 

 "Anne Desbaresdes attendit cette minute, puis elle essaya de se relever de sa chaise. (…) Chauvin regardait ailleurs. Les hommes évitèrent encore de porter leurs yeux sur cette femme adultère. Elle fut levée.

-Je voudrais que vous soyez morte, dit Chauvin.

- C'est fait, dit Anne Desbaresdes.

 

  Car l'écriture est ce jeu adultérin de transgression de tous les interdits, afin que le langage parvienne à dire cet inatteignable, l'absolu par lequel il devient littérature. Car l'écriture est mort à soi de l'écrivain d'abord, mort à soi du lecteur ensuite. Seul cet au-delà donne accès à ceci qui verticalise : "Elle fut levée". Entendons : "elle fut livrée à la parole, sans possibilité de retour". Cette mort symbolique d'Anne Desbaresdes  n'est autre chose que l'assomption de Marguerite Duras dans l'ouverture de la langue. Ouverture dont elle ne redescendra plus puisqu'aussi bien, à partir de Moderato Cantabile, la passion avait trouvé son accomplissement. Ainsi naît tout ravissement : du don qui est aussi, une manière d'absolu !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

  

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24 janvier 2014 5 24 /01 /janvier /2014 09:24

 

Modiano : une esthétique du silence.

 

 mueds

 Source : Nuagesetvent

***

Dora Bruder - Résumé :

   Patrick Modiano, ayant retrouvé un avis de recherche dans un vieux numéro de Paris-Soir de 1941, décide d'enquêter sur la jeune Dora Bruder, née en 1926 à l'hôpital Rothschild dans le 12e arrondissement de Paris et domiciliée au 41, boulevard Ornano, qui a disparu à l'âge de 15 ans à la suite de fugues répétées puis d'arrestations par la police française. Cherchant à retracer le plus d'éléments possibles de la vie de cette jeune fille — à laquelle Modiano s'identifie de plus en plus intimement —, l'auteur analyse toutes les données retrouvées (souvent sous forme d'extraits de documents officiels de la période 1941-1942), entrecoupées de passages de sa propre existence et de celle de son père, mises en relation avec celle de Dora.

  Dora Bruder et son père, juif d'origine autrichienne, furent à quelques mois d'intervalle arrêtés, emprisonnés à la caserne des Tourelles du boulevard Mortier, puis internés au Camp de Drancy avant d'être déportés à Auschwitz le 18 septembre 1942, date du convoi qui les emporta vers les camps de la mort.

                                                                                         Source : Wikipédia.

 

Quatrième de couverture :

    "J'ignorerai toujours à quoi elle passait ses journées, où elle se cachait, en compagnie de qui elle se trouvait pendant les longs mois d'hiver de sa première fugue et au cours des quelques semaines de printemps où elle s'est échappée à nouveau. C'est là son secret. Un pauvre et précieux secret que les bourreaux, les ordonnances, les autorités dites d'occupation, le Dépôt, les casernes, les camps, l'Histoire, le temps  - tout ce qui vous souille et vous détruit - n'auront pas pu lui voler."

 Commentaires :

   Ainsi se termine cette œuvre, sur un secret, comme un livre d'Histoire refermerait ses pages sur une période  si trouble qu'elle n'autoriserait autre chose que cette non divulgation des apories qu'elle abrite en son sein. Le secret. On n'en ressort pas indemnes, pas plus qu'on n'atteint une quelconque liberté à l'issue des romans de Modiano. Ou bien, cette liberté est conditionnelle : il nous faut comprendre l'incompréhensible. Inconcevable oxymore qui outrepasse la figure de rhétorique pour gagner celle de l'Histoire. Figure si proche de la néantisation que nous sommes pris d'un vertige. Lisant, avançant avec ces ombres à la consistance de brume, nous sommes irrémédiablement confrontés à un lieu sans espace, à un temps sans temporalité. "Inquiétante étrangeté" qui se saisit de nous et nous projette dans la meurtrière d'un irrationnel, d'une folie habitant l'homme depuis la nuit des temps. Folie ayant pour noms : guerres, génocides, déportations, shoah, étoile jaune, Drancy, Auschwitz. Et la liste serait encore longue de ces "barbaries à visage humain" qui s'annoncent épisodiquement à l'horizon du monde. Comme une maladie qui progresserait à bas bruit, comme l'immonde qui ne se terrerait qu'à mieux ressurgir afin de lancer contre les Vivants la morsure de ses dents muriatiques.

  Mais comment parler de ceci qui nous atterre sans tomber dans une irréversible haine ou bien s'apitoyer sur le sort de ceux qui furent les victimes des grands déchaînements ? Comment ? Et, pourtant, il faut témoigner, ne serait-ce qu'en vertu d'une dette mémorielle. Cette dette dont Modiano est atteint jusqu'en son tréfonds, dont il s'acquitte avec talent, souci de la vérité, pudeur infinie. Cette littérature est belle qui dit, dans la sobriété, l'exactitude, l'humanité, la douleur infinie des hommes, leur lutte contre ce qui ne peut être proféré qu'à demi-mots, en de subtiles touches, en esquisses. Ou bien selon la note objective de l'archive, du compte-rendu administratif, de la fiche de police, de l'ordonnance officielle. Modiano sait parfaitement jouer de ces deux registres, comme le musicien joue la fugue, le thème musical passant d'une voix à l'autre. Cette fugue qui traverse la narration et la structure, la tient en suspens, comme une polarité à laquelle faire s'arrimer le récit : conjonctions des fugues. Celle de Modiano lors de sa jeunesse. Celles, à répétition de Dora, avant la dernière, la définitive qui moissonnera sa jeune existence. Toute l'économie du livre girera infiniment autour de cette fugue, contrepoint à tout ce qui s'y joue dans l'ordre du tragique, de l'irréversible, comme la main gantée de fer d'un destin qui broie et condamne tous ceux, toutes celles qui traversent les dédales de l'Histoire en un temps et un lieu donnés. Car la fugue n'est pas seulement sertie d'événementiel, elle est aussi le fondement d'un lieu symbolique lourd de significations. Fugue de soi, de l'autre, du monde toujours piégé alors qu'on avance avec toute l'innocence adolescente vers les mâchoires qui, toujours, se referment. Et leur morsure est souvent définitive ou bien laisse dans l'âme des survivants de vives blessures. Toute leur vie de recherche obsessionnelle - d'une vérité, d'une origine, d'une cause, d'une explication -,  sera la mise en acte d'une telle dramaturgie .

  Donc deux voix. Nous essaierons d'interpréter la première, celle qui essaie de dire dans le retrait, la distance, l'effacement, une réalité fuyante en elle-même (les événements sont si loin) ; une réalité difficile à cerner en raison de sa nature trouble, équivoque, ambiguë. C'est davantage l'aspect formel de l'écriture que nous retiendrons que le contenu que cette écriture est censée dévoiler. C'est donc une esthétique que nous nous appliquerons à rendre visible en tâchant d'en faire émerger les essentielles nervures. La musicalité, d'abord, laquelle peut se thématiser selon trois modes : la fugue, le silence, le vide. Ces trois éléments se mêleront tout au long de la narration, créant une manière de paysage en demi-teintes, une lumière grise, rasante, si près du sol qu'elle en paraît être une émanation, une brume, une clarté floconneuse, une aube empreinte de doute, cette si belle temporalité disant le passage d'un état à un autre, d'un temps à un autre, d'un état d'âme à un autre sans que l'on puisse dire l'instant qui a précédé le basculement, celui qui l'a suivi, alors que le destin faisait avancer son historialité et que son destinataire n'en pouvait être conscient.

  C'est toujours, chez Modiano, cette écriture du basculement, si exacte, empreinte d'une poésie évocatrice des choses, juste avant qu'une trop vive clarté ne les éclaire qui fonde sa singularité. Modiano, on ne peut le confondre avec un autre écrivain. C'est là la marque du talent, du don, que de trouver un chemin de crête par lequel dire le monde à la manière d'une origine, d'un surgissement de source fraîche, pure. Assurément, ici, nous sommes conviés à découvrir les ornières de l'homme, mais dans le juste regard qui, seul, en autorise la mise au plein jour.

  Ici est une écriture de funambule, une écriture qui fait glisser ses chaussons enduits de talc sur la corde d'acier tendue au-dessus de l'abîme. A progresser, il faut une extrême retenue, il faut libérer les mots avec précision, souci de la vérité, comme l'on se saisit de la perche qui vous retient de la mortelle chute. Avancer tient de l'art de la dentellière qui entoure les vides d'un fil arachnéen, d'une résille diaphane. Sans doute n'y a-t-il que cette parution du texte à l'aune d'une fragile architecture qui soit à même d'en assurer le difficile équilibre. La progression de Modiano n'est autre que sa propre avancée, sa constellation biographique trouvant toujours un écho dans le destin de ses protagonistes dont il recherche l'origine, comme il recherche obsessionnellement, la sienne propre. Écho se réverbérant continûment sur les parois du texte. Écho de sa fugue jouant avec celles, à répétitions, de Dora. Écho de ses années de pensionnat se reflétant dans les internements des Bruder, des Sterman, des Rotsztein, des Strohlitz. Écho de son anonymat à lui, cet adolescent malaimé, ignoré, sans attaches bien déterminées, réfléchi par le statut dissimulé de son Père, Juif non déclaré aux Autorités. Écho, enfin, avec ces écrivains qui sont comme les témoins, les sémaphores éclairant "du plus loin de l'oubli", cette période trouble.

  Friedo Lampe : "Lui, ce qui l'intéressait, c'était de décrire le crépuscule qui tombe sur le port de Brême, la lumière blanc et lilas des lampes à arc (…) et tous ces gens qui se cherchent dans la nuit…"

  Félix Hartlaub qui observe dans "Notes et impressions" : " (…) le Ministère des Affaires étrangères abandonné, avec ses centaines de bureaux déserts et poussiéreux, au moment où les services allemands s'y installent, les lustres qui sont restés allumés et toutes les pendules qui sonnent sans arrêt dans le silence".

  Roger Gilbert-Lecomte : "… Il a traîné ses dernières années à Paris, sous l'Occupation…En juillet 1942, son amie Ruth Kronenberg s'est fait arrêter en zone libre au moment où elle revenait de la plage de Collioure."

 Magnifique témoignage par-dessus le temps, l'espace du lien profond que tout langage vrai - la littérature -, entretient entre les hommes. Dialogue des textes, des idées, des vécus au-dessus des peurs, des errances, de l'absurde. Comme si la littérature, à sa manière, était ce lien invisible, mais profond, cette manière d'aube grise inaperçue tissant sa toile à contre-jour du ciel afin que quelque chose pût paraître et témoigner, un jour, de ce que fut la barbarie, mais aussi son contrepoison, cet art contre lequel se déchaîna avec tant de haine et de véhémence la stupidité du fascisme. "La stupidité du fascisme", cette tautologie ne trouvant de justification qu'à l'intérieur de ses frontières étroites, bornées, nihilistes. Alors, cette furie, ou bien il faut lui crever les yeux, empaler dans son monstrueux œil de Cyclope le pieu ardent  d'Ulysse et de ses compagnons  ou bien la prendre à revers avec toute la subtilité dont une écriture est capable. C'est cette dernière voie dont Modiano se fait le défenseur. Écriture de la trace et de l'empreinte, écriture de la fuite et de la finitude, écriture de la conscience ouverte aux beautés du monde qui demeurent après que les rapaces ont plongé leurs becs délétères dans la précieuse chair de l'Existant.

  Esthétique de la fugue, du  silence, du  vide. Comme ces passerelles de lianes frêles disent l'impétuosité du courant qui les frôle et menace constamment de les détruire. La grâce tutoyant l'abîme. Modiano a l'art consommé de suggérer plutôt que de démontrer, la finesse de l'intuition plutôt que les habiletés de la dialectique. Écoutons-le parler dans cette prose si subtile qu'elle nous laisse en suspens avant, peut-être, de nous faire basculer dans cet oubli, cette amnésie dont il est atteint, autant que ses personnages le sont. Peut-être une manière de croire en l'homme au seuil d'une écriture toujours possible bien qu'en quête d'elle-même :

"Janvier 1965. La nuit tombait vers six heures sur le carrefour du boulevard Ornano et de la rue Championnet. Je n'étais rien, je me confondais avec ce crépuscule, ces rues."

  "…les perspectives se brouillent pour moi, les hivers se mêlent l'un à l'autre."

  "…et ces impressions fugitives que j'ai gardées : une nuit de printemps où l'on entendait des éclats de voix sous les arbres du square Clignancourt, et l'hiver, de nouveau…"

  "Peut-être, sans que j'en éprouve encore une claire conscience, étais-je sur la trace de Dora Bruder et de ses parents. Ils étaient là, déjà, en filigrane."

  "J'étais pris de cette panique et de ce vertige que l'on ressent dans les mauvais rêves…"

  "Les traces de Dora Bruder et de ses parents, cet hiver de 1926, se perdent dans la banlieue nord-est, au bord du canal de l'Ourq."

  "Ce sont des personnes qui laissent peu de traces derrière elles. Presque des anonymes. (…) Et cette précision topographique contraste avec ce que l'on ignorera pour toujours de leur vie - ce blanc, ce bloc d'inconnu et de silence."

 "On se dit qu'au moins les lieux gardent une légère empreinte des personnes qui les ont habités. Empreinte : marque en creux ou en relief. Pour Ernest et Cécile Bruder, pour Dora, je dirai : en creux. J'ai ressenti une impression d'absence et de vide, chaque fois que je me suis trouvé dans un endroit où ils avaient vécu."

  " … ce quartier de la Chapelle m'apparaît aujourd'hui tout en lignes de fuite…"

  "Et, tout au fond, la masse brumeuse des immeubles."

  " … j'avais ressenti le vide que l'on éprouve devant ce qui a été détruit, rasé net."

  "14 décembre 1941 - Suite de fugue."

  "Je n'ai aucune photo de ce pensionnat disparu."

  "La station était déserte à cette heure là et les rames ne venaient qu'à de longs intervalles."

  " Puis en rang, en silence, jusqu'au dortoir."

  " … j'avais l'impression de marcher sur les traces de quelqu'un."

  "  … cinquante-cinq ans auront passé depuis la fugue de Dora."

  " … et l'on se demande s'il fait vraiment jour et si l'on ne traverse pas un état intermédiaire, une sorte d'éclipse morne, qui se prolonge jusqu'à la fin de l'après-midi."

  " … d'autres soirs la ville d'hier m'apparaît en reflets furtifs derrière celle d'aujourd'hui."

  " Et soudain, on éprouve une sensation de vertige, comme si Cosette et Jean Valjean (…) basculaient dans le vide."

  " Et la nuit, l'inconnu, l'oubli, le néant tout autour."

  " Il me semblait que je ne parviendrais jamais à retrouver la moindre trace de Dora Bruder."

  " … pour capter, inconsciemment, un vague reflet de la réalité."

  " … du 8 jusqu'au 14 décembre - le dimanche de la fugue de Dora."

  "Qu'est-ce qui nous décide à faire une fugue ? Je me souviens de la mienne le 18 janvier 1960…"

  " … vous éprouvez un sentiment de vacance et d'éternité - le sentiment illusoire que le cours du temps est suspendu …"

  "Je crois qu'elle demeurera toujours anonyme, elle et les autres ombres arrêtées cette nuit-là."

  " … nous avons suivi notre chemin, côte à côte, en silence."

  " Nous n'avons pas échangé un seul mot pendant tout le trajet…"

  " … et a-t-elle erré pendant toute la soirée, à travers le quartier jusqu'à l'heure du couvre-feu."

  "J'ignore si elle entendait tout, dans le silence des nuits de black-out…"

  "Vous n'avez pas seulement tranché les liens avec le monde, mais aussi avec le temps."

  " … comme si l'hiver de cette année-là séparait les gens les uns des autres, brouillait et effaçait leurs itinéraires, au point de jeter un doute sur leur existence."

  "Mon silence ne signifiera jamais que cela va mal."

  "Il me semblait que je devais le faire un dimanche où la ville est déserte, à marée basse."

  "Le boulevard était désert, ce dimanche-là, et perdu dans un silence si profond que j'entendais le bruissement des platanes."

  "Je me suis dit que plus personne ne se souvenait de rien. Derrière le mur s'étendait un no man's land, une zone de vide et d'oubli."

  "Et pourtant, sous cette couche épaisse d'amnésie, on sentait bien quelque chose, de temps en temps, un écho lointain, étouffé …"

  "… je me souviens d'avoir éprouvé cette même sensation de vide…"

  "Depuis, le Paris où j'ai tenté de retrouver sa trace est demeuré aussi désert et silencieux que ce jour-là. Je marche à travers les rues vides."

  Et, si le vide, l'absence des choses, leur immense vacuité planent sur le récit comme l'aile immense d'un prédateur, c'est également dans le choix des tonalités, dans un chromatisme étroit limité au Blanc (le vide); au Noir (l'Absurde), au Gris (la médiation entre ces deux équivalents "in-signifiants", afin que surgisse la trame d'une possible signifiance, fût-elle voilée, brumeuse), c'est donc dans les couleurs qu'il s'agit de trouver une symbolique existentielle, une empreinte à poser sur le flux et le reflux du monde :

  "Un champ de neige au bord duquel attendent une roulotte et un cheval noir. "

  "… tout était noir dans ce pensionnat : les murs, les classes, l'infirmerie - sauf les coiffes blanches des sœurs."

  " Il suffisait de rester entre ces murs noirs du pensionnat et de se confondre avec eux…"

  "Et là j'ai pénétré dans une salle déserte dont les fenêtres en surplomb laissaient passer un jour grisâtre."

 " … de demeurer oublié, à l'ombre de ces murs noirs, eux-mêmes noyés dans le couvre-feu."

 " La nuit tombe tôt et cela vaut mieux : elle efface la grisaille et la monotonie de ces jours de pluie …"

  " Ce dernier mois de l'année fut la période la plus noire, la plus étouffante que Paris ait connue …"

  " … un jour de froid et de grisaille qui vous rend encore plus vive la solitude …"

  "… puis en passant au-dessus des voies ferrées, comme si j'avais pénétré dans la zone la plus obscure de Paris."

  "Un voile semblait recouvrir toutes les images, accentuait les contrastes et parfois les effaçait, dans une blancheur boréale."

  "Jusqu'à ce jour, je n'ai trouvé aucun indice, aucun témoin qui aurait pu m'éclairer sur ses quatre mois d'absence qui restent pour nous un blanc dans sa vie."

  "Les façades étaient rectilignes, les fenêtres carrées, le béton de la couleur de l'amnésie."

  "… les infinies nuances de gris qui n'existent qu'à Paris."

  "On a (…) bouleversé le paysage de cette banlieue nord-est pour la rendre, comme l'ancien îlot 16, aussi neutre et grise que possible."

  Modiano commentant une photographie sur laquelle figure Bruda et ses parents, le jour de leur mariage :

  "Elle est enveloppée dans un grand voile blanc…"

  "… et porte un nœud papillon blanc."

  "… elle porte une robe et des socquettes blanches."

  "… dont on dirait que ce sont des fleurs blanches."

  "Elle a posé sa main gauche sur le rebord d'un grand cube blanc ornementé de barres noires (…) et ce cube blanc doit être là pour le décor.

  "Elles portent toutes les deux une robe noire et un col blanc."

  "… d'abord Dora et sa mère, toutes deux en chemisier blanc…"

   C'est sans doute sur ce sentiment d'un paysage à la Turner, enveloppé de ses brumes équivoques qu'il convient d'aborder l'œuvre de Patrick Modiano, ce voyageur immobile toujours à contre-courant de l'Histoire afin qu'une histoire puisse advenir !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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22 janvier 2014 3 22 /01 /janvier /2014 09:54

 

 

L'énigme du monde.

 

l-edm1.JPG 

Mise en images : Blanc-Seing.

Source : Google images.

  

  Inlassablement, Hombre parcourait les immenses corridors de la terre. Aussi bien les vastes plaines que les hauts plateaux abandonnés au vent, que les rivages où battait le flux immémorial de la mer. Et, parfois, mais plus rarement, il sillonnait la glace miroitante des avenues et fréquentait les cours d'immeubles, les places qu'habitaient les fourmis humaines. Son destin semblait être celui de déambuler parmi le vaste monde, d'en noter les impressions, d'en radiographier les pulsations, d'en éprouver la chair dense, pléthorique, exposée aux événements multiples. Hombre vivait de cela et uniquement de cela. Il était un genre de sismographe enregistrant la moindre vibration, la plus infime éruption, la plus insignifiante coulée de lave. Son corps était le réceptacle vivant sur lequel se déposaient les traces de l'exister et ceci suffisait à son bonheur. Il n'avait nul besoin de consigner ses impressions dans quelque registre, son anatomie ayant tout prévu en matière d'archivage.

  Ses mains étaient les réceptrices des mouvements, aussi bien de la Nature que de ceux de ses CoreligionnairesSa tête collationnait les pensées. Dans l'ouverture de ses bras se réfugiaient les malheurs du monde. Dans le tronc de ses jambes la marche en avant de l'humanité. Dans ses poumonsle vent des humeurs. Dans son cœur la plénitude des sentiments, mais aussi les détresses. Dans ses viscères le métabolisme du vivant. Dans le pieu de son sexe les aventures de la généalogie.

Ainsi vivait-il au rythme des marées, des migrations des peuples, des œuvres humaines, des grandes diasporas, ainsi existait-il dans le feu des passions, dans l'infinie courbe du monde occupée à girer autour d'elle-même dans un mouvement qui lui semblait proche de l'ivresse. Pour Hombre, l'existant était une pure évidence, une manière de faveur qui avait été faite à l'univers depuis l'origine des temps. Tout n'était qu'enchaînement de causes et de conséquences, mécanique parfaite et il suffisait d'aller à l'estuaire, de remonter le fleuve jusqu'à la source pour en connaître la subtile origine, cette pluie bienfaisante et donatrice de vie, laquelle venait du nuage, lequel résultait de l'évaporation des masses liquides, lesquelles venaient d'où elles voulaient. Peu lui chaulait de savoir quelle en était l'explication.La Présence de tout ce qui vivait lui importait plus que la raison de cette dernière, que le principe fondateur et peut-être ultime, fût-il de nature céleste, fût-il Dieu lui-même. Car Hombre ne s'affiliait à aucune croyance particulière, si ce n'était celle, immédiate, directement préhensible de cette "phusis" des Anciens grecs, de cette physique donc, l'homme était partie prenante au même titre que l'arbre, l'oiseau ou bien le modeste éphémère. Tout pour lui s'inscrivait dans l'ordre de la Nature dont il recevait l'empreinte à la manière d'un panthéiste heureux. Si les choses n'étaient pas divines au sens strictement religieux, du moins étaient-elles vénérées dans l'ordre du sacré, l'Homme dominant ce bel édifice de sa présence purement verticale. On l'aura deviné, le Déambulant cherchait, dans la moindre parcelle de vie, dans la plus infime étincelle, sans doute une justification du monde et, conséquemment, la sienne. Obnubilé par la densité de la matière, par sa consistance fermée et opaque, il en était venu à s'oublier lui-même, à se distraire de ce grand carrousel auquel il participait sans en avoir une conscience bien établie. Il ne tenait nul journal et l'introspection ne faisait pas partie de son quotidien. Il se confiait au souffle du vent, à l'ornière du chemin, au lent dépliement de la chrysalide, à la fuite du nuage contre le toit du ciel, aux paroles, faits et gestes de ses semblables.

  Seulement, à errer ainsi au hasard de ses pérégrinations, à inventorier dans son globe de chair l'entièreté des événements qui s'y imprimaient chaque jour, la coupe était pleine et, maintenant, le tout du monde ricochait sur sa peau avec la violence d'une sombre polémique. Son corps outragé était devenu le lieu d'une insupportable géhenne, l'espace étroit et incompréhensible d'une violente coruscation, l'aire mutilée par laquelle le non-sens venait le visiter  avec l'assiduité que met le taon à faire votre siège dans les forêts d'automne. Hombre était pris dans une sombre geôle dont il devenait urgent qu'il pût s'extraire afin de ne pas s'exposer à une immédiate finitude. Les millions de signes qu'il avait archivés au plein de ses artères, au mitan de ses cartilages, sur la toile infiniment tendue de ses aponévroses, voici qu'ils faisaient surface, comme une résurgence qui s'annonce après un long parcours souterrain, s'écoulaient par l'orifice des narines, sourdaient parmi la cire des oreilles, déglutissaient leur bile épaisse sur le massif de la langue; les milliers de ponctuations, de points de suspension, d'interrogation s'enroulaient, telles de ténébreuses lianes autour du cou comme s'il se fût agi d'un tronc recouvert de mousse; les centaines d'interjections, d'exclamations, faisaient leur somptueux toboggan sur la forêt de poils de la poitrine, certains s'accrochaient à la corniche étroite de l'ombilic, puis se laissaient choir sur l'éperon du sexe, finissant par se dissoudre dans le désordre des soies pubiennes. Tout ainsi s'écoulait vers l'aval du corps, dans une logique qui semblait irréversible, donc d'autant plus inquiétante qu'Hombre n'en pouvait percevoir l'intention finale, sinon celle d'un absurde en acte, genre de boule de Sisyphe qui se fût travestie en une infinité de fragments non reconnaissables mais tout autant destructeurs malgré leur forme de nanisme.

  Alors que sa silhouette menaçait à tout moment de disparaître sous cette avalanche de menues apories successives, Hombre, dans un ultime effort de volonté, parvint à s'extraire un instant de cette glu qui le piégeait comme la résine le fait du coléoptère que l'on destine au plaisir de la collection. Il lui fallait mettre le monde à l'épreuve, en tester le degré de réalité, en éprouver la chair luxuriante - en même temps qu'il soumettrait la sienne, cette chair constitutive de son humanité,  au feu de la vérité, celle-ci fût-elle tranchante comme le silex -, et il se mit à répéter quelques gestes dont il était familier depuis son enfance, lesquels, toujours, l'avaient assuré d'être Vivant parmi les Vivants. D'abord, il se mit à crier aux collines, aux dunes de sable, enfin aux montagnes et plus particulièrement à leurs cirques dont il savait la forme destinée à restituer la voix, cette nervure de l'essence humaine. Il disposa ses mains en cornet et, faisant face aux larges parois de basalte qui s'élançaient vers le ciel, lança un long cri qu'il modula sous l'espèce de quelques figures sonores, faisant varier les parois de son résonateur buccal. Un instant, il attendit que le son revint à ses oreilles. Il savait, par expérience que, parfois, ce phénomène était long à se produire. Il lança derechef une longue trille en direction des falaises de pierre : "É…cho; ééchoooo; éééchooooo…". Rien ne se passa. L'écho s'était perdu, quelque part, peut-être absorbé par une faille inaperçue. Hombre ne manqua  d'être troublé par cette absence qui lui paraissait, pour le moins, revêtir le caractère de l'étrange. Mais, Hombre n'était pas homme à lancer aussi vite le manche après la cognée et, poursuivant son chemin, se mit en devoir de faire un nouvel essai. Il fit face à la boule blanche du soleil, lequel, situé à mi-distance du nadir et du zénith était dans l'inclinaison optimale pour faire s'allonger longuement l'ombre portée de toute chose, eût-elle l'épaisseur du doute ou bien le ténu de l'indécision. Or, Hombre, pourvu d'une taille longiligne mais de haute stature - on se le représentera assez bien en ayant à l'esprit la gravure de Don Quichotte-, ne pouvait ignorer que son ombre, infiniment supérieure à sa taille réelle, s'imprimerait sur le sol de poussière avec la grâce que met le cerf-volant à animer le sol de sa traîne infinie pareille à une précieuse arabesque. Quand, se retournant, Hombre commença à s'apercevoir que nulle trace ne maculait ni l'herbe, ni les graminées qui dansaient innocemment dans le vent, sa sueur commença à faire deux longues rigoles de part et d'autre de sa colonne vertébrale et des rythmes de frissons se répandirent au creux des reins comme un vent mauvais. Sans doute, n'était-il pas encore suffisamment alerté de ce qui se passait juste une coudée au-dessous de la ligne de flottaison des choses et, obstiné de nature, il se résolut à faire rendre raison à tout ce qui venait à son encontre. Savoir l'origine de ce qui, ici et là, courait sur les chemins du monde, voilà ce qu'il était nécessaire d'entreprendre jusqu'à épuisement de ses forces. Questionner, accuser, mettre au pied du mur, se confronter à, rendre grâce de, questionner, s'enquérir, telle était la mission dont Hombre se pensait le légataire universel, l'Existant-tout-désigné avant que le terme de sa propre vie ne soit atteint. Mais pour faire rendre raison, c'était de provocation dont il fallait s'armer, afin que l'existence, acculée à son destin, consentît à parler haut et fort.

  Avisant une souche qui obstruait son chemin et voulant connaître l'identité du fauteur de trouble, donc cette raison qui se dissimulait dans l'entêtement du bois, il dégaina un violent coup de pied en direction de l'obstacle, proférant de concert : "C'est la faute à Voltaire." Mais rien ne se manifesta qu'une contusion subséquente et des douleurs évanouies aussi vite qu'apparues. Quant à la souche, atteinte d'une soudaine invisibilité, elle venait de s'absenter de la scène. C'est alors qu'il vit un chemineau qui venait vers lui avec l'air menaçant de celui qui en veut à votre bourse. Il lui jeta à la figure, comme si l'insulte était définitive et empreinte d'un acide mortel : "C'est la faute à Rousseau". Non seulement le Flâneur ne lui répondit point, mais il disparut du champ de vision d'Hombre, ne laissant même pas sur son passage l'empreinte qu'il eût dû laisser dans la boue fraîche et non moins réjouissante à une vue exercée à dénicher la beauté des choses partout où elle se dissimulait. La raison du Questionnant commençait à vaciller, comme commençait à se dissoudre toute sorte d'explication logique qui, habituellement, accompagnait tout phénomène affecté de visibilité. Sur la crête d'une dune éclairée par le soleil, quelques existences humaines apparaissaient comme sur le fond d'un théâtre d'ombres et s'évanouissaient dans un poudroiement se sable sans qu'on pût en deviner le motif ou bien le sombre dessin. Tout ceci était on ne peut plus étrange, atteint d'un bizarre surréalisme, peut-être d'un caractère fantastique dont les rouages demeuraient infiniment mystérieux. Mais, bientôt, ce fut la silhouette d'Hombre qui changea de dimension pour devenir simple projection d'une ligne sur la surface claire du sol. A demi-conscient de l'événement qui se saisissait de lui et voulant attribuer au souverain langage le souhait de conclure cette bien confondante aventure, Hombre saisit un bâton de craie qui traînait à terre et, sur un carré de ciment providentiel, se mit en devoir d'écrire son nom. Les mots lui paraissaient procéder d'une telle essentialité qu'il les pensait absolument inaltérables. D'une main naine mais qui se voulait sûre, le Petit Humain traça sur la pierre grise, cela qui le constituait anthropologiquement, à savoir ce nom qui lui appartenait en totalité, dont il était le seul possesseur, dont le règne était infini autant que singulier, affecté à une existence particulière parmi le grand déluge existentiel inondant le monde de ses milliers de bras, de jambes, de bouches, de mouvements, de gesticulations de tous ordres :

 

HOMBRE

 

  Son patronyme, il avait pris soin de l'écrire avec des Majuscules, afin que ceci pût affirmer la majesté de sa nomination et, prenant un peu de recul, afin de pouvoir juger l'effet de sa calligraphie, il s'aperçut bientôt que la première lettre s'était égaillée dans la nature, on ne sait où, comme saisie d'un inexplicable caprice. Donc il était simplement devenu :

 

OMBRE

 

et, bien évidemment, sans qu'il fût Champollion lui-même, ce genre de hiéroglyphe qu'était devenu son nom laissait deviner aisément la lourde symbolique qui, désormais l'habitait. D'Hombre à Ombre, il y avait le même écart ontologique qu'entre un Existant bien doué de raisons de vivre et Celui déjà happé par une proche finitude, dont le crépuscule s'annonçant n'était que la figure de proue. Cette nouvelle frappe du destin, il devait la faire sienne, l'intégrer à ce tremblement métaphysique qu'il était soudain devenu, à cette manière de perdition ne disant son nom qu'à titre d'une incomplétude. Mais le pire était sans doute à venir. Les lettres semblaient douées d'intentions, sinon maléfiques, du moins de projets aussi inquiétants qu'illisibles. Elles dansaient une singulière gigue, un menuet entièrement saisi d'effroi. Tantôt se mélangeaient - et alors c'était un phénomène de dépersonnalisation qui s'emparait del'Existant :

 

BOMER

 

Ou bien une lettre surgissait à l'improviste, venue d'on ne sait où, et alors le sens de L'Existant en était métamorphosé :

 

SOMBRE

 

Ici, l'on ne pouvait plus douter que l'Existant ne fût tombé dans de sales draps, si sales que, sans doute,la Mort rôdait en quelque couloir inaperçu : derrière l'épaule de la Dune mangeuse de vies, dissimulée sous les traits d'une inoffensive souche ou bien d'un chemineau figurant l'inquiétante silhouette deThanatos lui-même. Mais, cette apparition de l'Ombre immédiatement suivie de celle, jouissive en diable (tant pis pour les lettres manquantes !) du dieu de l'Amour lui-même :

 

EROS

 

Dans quelque recoin de sa mémoire, bien que celle-ci devînt défaillante depuis que l'Existant semblait régresser vers une condition plus qu'hypothétique, l'antique lutte d'Éros contre Thanatos, donc de la Vie contre son ennemi héréditaire, la Mort, cette lutte se reproduisait donc et il en était la victime apparemment toute désignée.

 

ROSE

 

Cette dernière anagramme, métamorphosant EROS en ROSE lui paraissait être du plus mauvais goût qui se pût concevoir, même si la couleur favorite de l'Amour était mise en relation, d'une façon plutôt logique, avec Eros qui en portait les éternels et indéfectibles attributs.

 

OSER

 

Enfin, fallait-il que les lettres soient prises de folie pour "oser" de telles substitutions de son patronyme, lequel devenait, maintenant, franchement incompréhensible et, sans doute, ne manquerait de disparaître dans un proche horizon. La prémonition d'Hombre - ou de ce qui en restait -, n'était pas une chose vaine et, par soustractions successives, la figure qu'il présentait au monde devenait si mince, inapparente qu'on finirait, sans doute, par l'oublier.

 

OSE

OS

O

 

Voici ce qu'il était devenu, cette simple voyelle dont la forme même, énigmatique, faisait davantage sens vers le mime d'un étonnement, d'une sidération, d'une perte proche dont une bouche devenait l'effigie à défaut qu'un corps doué d'entièreté fût commis à paraître. Hombre, en effet, était ce simple cercle tournant sur lui-même, cette manière de circonférence vide, cette aire de néantisation vers laquelle tout l'univers semblait destiné à s'engouffrer, aussi bien les Autres humains que les quadrupèdes, les montagnes crénelées, les fleuves étincelants, les arbres aux larges couronnes, les langues de feu, les maisons des humains, leurs véhicules prétentieux et toutes choses faisant sur la Planète ses voltes inutiles.

 

HOMBRE … OMBRE … OMBR … OMB … OM … O … O … … … o … .

 

était devenu cette sorte d'inconséquence infinitésimale, cette animalcule perdue dans l'immense soupe cosmique, sorte d'antiparticule, d'antimatière signant la fin de tout, à commencer par lui, . . . ce point d'infini, cette dernière aberration de l'essence humaine, cette ultime ponctuation de l'immense fable qu'avait toujours été le Monde, son incroyable prétention à exister, donc à sortir du Néant, à transcender l'Absolu en direction de l'Être, cette vaste blague, cette pantomime, cette commedia dell'arte, cette bouffonnerie par laquelle, un jour, un (.) , un seul minuscule (.) avait naïvement cru pouvoir devenir

 

o … o … O … O … … OM … OMB … OMBR … OMBRE … HOMBRE

 

   Mais reprenons, au début, à l'origine, Hombre n'était qu'un minuscule point (. ) sur la toile de fond

de l'univers, un imperceptible (.) qui flottait dans un non-espace, un non-temps et les choses étaient réduites à n'être rien que cette inconséquence sans début ni fin. Alors, il s'était dilaté autant qu'il avait pu, introduisant en lui ce qui lui manquait afin de parvenir à la dimension propre de l'exister, à savoir, de la distance, du décalage, de l'écart, de la disparité, de la distinction, de la divergence, de l'inégal, de la variété, de la différence, en résumé de L'ALTÉRITÉ. De telle manière que, devenant cercle, il faisait apparaître ce qui était lui et ce qui était non-lui. Il instaurait donc un lien de signifiant à signifié; il établissait les conditions mêmes du SENS, donc de la compréhension, de l'interprétation et de ce qui en constituait le fondement : le sublime langage.

  Mais il faut avoir recours au schéma afin que le propos s'éclaire, en même temps qu'Hombre se constituera sous la forme d'un  Existant "en chair et en os". Au début, l'EGO tournait à vide à l'intérieur d'une sphère close :

 

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Puis, le cercle se substituant à la sphère, fit apparaître ce qui lui était extérieur, l'ALTER, d'abord comme élément séparé, dans un simple rapport de contiguïté :

 

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Puis la fusion des contraires ou "Coincidentia oppositorum ", réalisa le passage de l'un dans l'autre, c'est-à-dire le début de la constitution du sens qui est toujours passage d'un Signifiant (Moi) à un Signifié (L'Autre) :

 

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Dès cet instant, les oppositions totalisantes définissant la quadrature existentielle de l'Être, donc les orients selon lesquels pouvait se réaliser son empreinte sur le monde, mettant en relation ce qui, depuis toujours, ne semblait être contradictoire qu'à être conceptualisé dans des champs autarciques, manières de monades leibniziennes "sans portes, ni fenêtres".

  Le point devenant cercle ouvrait le sens des choses et leur mutuel échange parvenant à l'unité du tout, seule façon de rendre l'univers pensable et cohérent. Les jonctions s'établissaient dans une osmose douée d'intelligibilité :

 

 

 

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C'est cela même qu'Hombre avait vécu dans un processus d'involution le faisant passer, lui et les choses alentour, par le chas d'une aiguille. Cette rétrocession jusqu'à l'antre primitif, en tant qu'infime point perdu dans le vaste univers, il l'avait vécue jusqu'à "l'in-signifiance", à la non-reconnaissance de sa propre essence. Conscient de cette aporie le conduisant à n'être plus  qu'une pure abstraction privée d'altérité, donc de monde sur lequel pouvoir édifier un SENS et, tout d'abord un LANGAGE, il devait reprendre appui su cette forme minimale du point, en faire la condition même d'un tremplin ontologique qui le conduise à la dignité de l'existence. C'est simplement en direction de ceci, cette prise de conscience d'une ALTÉRITÉ qui nous constitue de fond en comble que cette minuscule fable était destinée. VOUSMOIALTEREGO, ne sommes que des points en attente de devenir cercles. Nos mutuelles affinités nous y conduisent. C'est pour cette raison que nous sommes HommesFemmes et souhaitons le demeurer aussi longtemps que possible. En dernière analyse, nous ne sommes Tous,Toutes, que ces lieux de passage, ces miroirs qui reflétons le monde à qui nous donnons lieu en même temps qu'il nous amène à notre propre parution. Jeu infini de miroirs se reflétant dans un infini de miroirs, ainsi en abyme jusqu'aux confins extrêmes du temps , de l'espace, points de suspension, tant que dure l'éclaircie. A notre insu ou bien le sachant, nous sommes au centre d'une cosmologie où se jouent, sur le mode de la réverbération, l'écho infini, l'ombre toujours portée au-delà d'elle-même, le mondeles hommesles femmesles oiseauxles nuagesla lunele soleilles arbresla mer et plein d'autres beautés dont nous ne prenons acte qu'en les regardant, donc en les créant. Il n'y a rien en dehors de notre regard que la solitude infinie des sidérations universelles !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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21 janvier 2014 2 21 /01 /janvier /2014 11:49

 

­­­­­­­Tout silence est un cri.

 

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Œuvre : Barbara Kroll.

Technique mixte sur papier.

 

 

  Tout silence est un cri.  En attente d'être proféré. Le silence vrai, profond, absolu n'existe pas. Existerait-il et alors, c'est nous qui n'apparaîtrions pas, qui demeurerions scellés dans quelque inconnu inatteignable. Le silence, s'il parvenait à son essence, ne véhiculerait qu'effroi et perdition. Imaginons, un seul instant, que les bruits qui parcourent la Terre de leur museau chafouin s'évanouissent et nous serions perdus, entièrement voués aux gémonies. L'insoutenable nous saisirait à la gorge et les meutes de grondements sourds frapperaient de leurs gongs mortifères l'aire sidérée de notre cochlée. Car ce serait la Terre elle-même qui, libérée des agitations de la grande marée humaine, surgirait dans notre boîte d'os avec la même furie qu'une marée d'équinoxe. Nos osselets ne seraient que charpie sonore, l'enclume délivrerait ses percussions de métal, l'étrier ferait ses vibrations répercutées contre le cuir lacéré de la dure-mère.

  La Terre s'invaginerait en nous par tous les orifices disponibles, bouche, oreilles, sexe, faille rectale. Nous serions gagnés de l'intérieur, colonisés. Ces bruits de la Terre que l'agitation perpétuelle des hommes occulte, ces bruits donc s'étaleraient partout, dans l'immense territoire anthropologique livré à son soudain démembrement. Nous entendrions le long glissement des racines contre la tunique étroite du limon. Nous entendrions les cataractes de lave faire leur sourd bouillonnement tout contre l'écorce du globe, les écroulements blancs des majestueux icebergs et l'immense houle de glace consécutive, les rugissements solaires de l'étoile blanche plantée au milieu du zénith, les plaintes blafardes de la lune, le crissement des étoiles, la longue déchirure des nuages aux ventres lourds, le craquement des failles sismiques, le long raclement de l'eau au profond des abysses, l'écroulement des roches millénaires sous les assauts de l'érosion, le mugissement du vent sur les arêtes vives du monde. Une pure frayeur envahissant toutes les géométries libres du sensible.

  Mais tout ceci ne serait rien ou seulement une simple fiction s'imprimant sur les circonvolutions de notre imaginaire. Le silence de la Terre, ou bien son envers, le déchaînement dionysiaque des forces telluriques ne peut jamais être qu'une simple mythologie géologique. Mais ce qui est bien réel et plus préoccupant c'est le silence des hommes, leurs murmures éteints, leurs renoncements à paraître dans l'ordre de la parole. Pour l'accomplissement de son destin, la Terre dispose de l'empan immémorial de l'univers; l'homme seulement de sa frontière de peau : un temps étroit, des jours comptés comme des gouttes, un ruissellement que, bientôt, la poussière effacera. Dans la demeure exacte de l'exister, Celui-qui-paraît s'imprime sur le visage des choses à la mesure de son langage. Il n'y a guère d'autre secret afin de déployer la vérité partout présente qui ne fait face qu'à être convoquée dans des mots. Les mots comme concrétion ultime pour l'homme afin de témoigner. Ceci est une apodicticité lorsqu'on a éprouvé la puissance du poème, la force de la déclamation, le subtil vibrato de la voix. Seulement la parole est la chose du monde la plus répandue et la moins bien partagée. Sur les vastes agoras des cités, il y a les bavards, ceux qui parlent sans cesse, dressant autour d'eux de vivantes et polyphoniques tours de Babel, puis il y a ceux qui vivent à l'ombre de cette forteresse, que l'on n'entend pas, ils sont de mutiques rhizomes tapissant la glaise de leur hémiplégie native. Comme si, de toute éternité, leur langage s'était sédimenté, avait reflué à l'intérieur de leur tunique de chair mais, à leur insu, mais contraints au silence par l'hostilité des autres hommes ou bien, seulement, leur lourde indifférence.

  Ils sont légion les Condamnés-au-mutisme : les habitants des savanes où le bétail ne laisse plus voir que la radiographie de la misère; Ceux des slums promis à n'être que d'éternels apatrides; Ceux des favellas qui, depuis leurs villages de tôle et de carton, ne voient que les plages des Riches et la luxuriance du monde; Ceuxenfants, qui travaillent à façonner des cubes d'argile pour des maisons qu'ils n'habiteront jamais; Celles qui sont soumises à la loi d'airain de la domination du Mâle, encagées, violentées, livrées à la sordide prostitution; Celles qui travaillent dans les ateliers insalubres, surpeuplés, pour un salaire de misère alors que leurs tortionnaires les regardent à peine du haut de leur insupportable profit; Ceux qui, dans les sombres boyaux des mines extraient l'étain destiné aux loisirs des NantisCelles que des employeurs indélicats réduisent à l'esclavage, parquent comme des bêtes dans les réduits de somptueuses villas; Ceuxles Sans-logis qui dorment sur les plages de galets, face aux palaces étincelants de la morgue humaine; CeuxCelles qui, en raison des hasards de la naissance se retrouvent à l'ubac du monde, dans l'obscurité et la misère, alors qu'une minorité bien-pensante se situe à l'adret, sur le versant continûment ensoleillé, là où le langage fait son entêtant bourdonnement d'abeille, souvent de simples bavardages inconscients de leur propre fatuité.

 

 

  Mais un jour viendra, il n'est pas loin, il s'annonce, il fait ses préparatifs et surgira au ciel du monde comme la tornade s'enroule autour des palmiers échevelés et les aspire dans l'immense maelstrom de son œil dévastateur. Car le silence des Opprimés n'est qu'une halte, une pause avant que ne déferle le grand tsunami. Les mots ne meurent jamais. Dans l'enceinte des têtes ravagées, ils font leurs pelotes, ils bandent leurs arcs, ils enduisent la pointe de leurs flèches de curare, ils gonflent et dilatent la conque d'os, soufflent dans les poitrines pareils à des vents fous. Ils cherchent un orifice par lequel faire phénomène sur la grande scène du monde, l'immense pantomime dont les humains sont les piètres et consentantes marionnettes. Et alors quand ils ont atteint la sombre violence du désespoir, ils sortent du corps avec la furie qui sied aux grandes tragédies : ils déchirent le bandeau blanc qui obture leurs yeux; ils surgissent de la bouche occluse en lacérant les lèvres et c'est un badigeon écarlate qui macule le bas de leur visage; ils vibrent au bout des doigts avec des brillances de lumière à arc; ils s'évadent des lourdes poitrines, semant leur laitance acide, sulfureuse; ils jaillissent de l'ombilic en filets de bile verte; ils s'évadent de l'antre du sexe et répandent au sol des généalogies de vies avortées; ils sourdent des boulets des genoux avec des relents de poudrières; ils bondissent avec des rugissements d'osselets de la pliure des métatarses. Alors, bien évidemment, les victimes se comptent par millions. Partout sur la Terre, dans les rues des villes, au bord des océans, sur les plateaux d'herbe, dans les plaines où souffle le vent, les ruisseaux d'hémoglobine, les cataractes de chair, les lambeaux de peaux font leurs inutiles drapeaux de prière, leurs offrandes étiques, leurs libations stériles en direction de dieux qui n'existent plus. Les hommes, se prenant pour ces inatteignables icônes, ont retourné contre eux une longue patience qui s'est métamorphosée en pure folie. Bientôt le déluge de sang se retirera de la conscience des hommesLa Terre boira l'inconséquence humaine jusqu'à la dernière goutte et, comme la mémoire des Existants est, depuis toujours, livrée aux assauts de l'amnésie, les Riches regagneront leurs demeures armoriées, les Pauvres leurs caniveaux désolés. Ainsi va le monde. Tantôt bavard, tantôt silencieux, mais toujours étrangement sourd aux plaintes qui montent de l'ombre et qui, jamais ne voient le jour ! 

 

 

  

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20 janvier 2014 1 20 /01 /janvier /2014 09:52

 

La terre : une pensée ductile.

 

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 Jurga Sculpteur.

 

 

    "La terre". Dire ceci et déjà nous sommes au-delà de nous-mêmes dans une pensée en train de se constituer. Sans doute une pensée primitive comme peut l'être un sentiment originel. Diffus, si loin dans le temps. Mais intimement présent. La terre comme genèse. Sans doute une pure fiction, mais peu importent les fondements, c'est notre ressenti qui, seul, compte. Donc l'origine comme simple glaise que l'eau vient porter à sa plénitude. Puisqu'aussi bien, il ne saurait y avoir terre sans eau. Terre seule, et ce n'est que fissure et, bientôt, poussière. Eau seule et la fuite liquide est éternelle. Donc confluence de l'eau et de la terre afin que, du geste démiurgique initial, puisse surgir la merveille anthropologique. TousToutes, nous sommes imprégnés, sinon de cette foi, du moins de ce puissant archétype qui parcourt l'humain depuis la nuit des temps. Donc nous sommes eauterre; donc nous sommes océaniques et terrestres, indissolublement. Ceci comme une vérité qui parcourt notre anatomie à bas bruit, tout juste une hésitation au-dessous du niveau de la conscience. Notre chair est une terre. Notre sang, nos cellules charrient cette eau millénaire. Comme une source dont nous devrions constamment nous abreuver afin de ne pas déserter nos propres racines.

  Si la terre revêt immédiatement un caractère spatial - nous pouvons la modeler à l'infini sous de multiples esquisses qu'il nous sera loisible de  renouveler selon notre propre fantaisie -, en elle peut également se lire la projection d'une temporalité. Mouillée elle est identique à l'instant  dont elle peut revêtir la forme fugace. Sèche, elle commence à s'inscrire dans la durée mais avec un caractère encore éphémère. Cuite au four, elle devient quasiment séculaire sinon millénaire, à la limite de l'intemporel. Enfin, émaillée, c'est rien de moins que le caractère de l'éternité qui se fonde en elle. Tout ceci, cette dimension de la terre à signifier d'une manière polyphonique, dans des déclinaisons aussi diverses, peu de matériaux peuvent y prétendre, lesquels semblent affectés d'une rigidité native. Ils semblent, par nature, immuables, ce qui les circonscrit à une signifiance d'autant plus étroite. Or, si comme il a été dit plus haut, nous soutenons la thèse de notre appartenance à une genèse, comment faire l'économie d'un parallèle de l'homme avec le matériau sublime qui l'a porté à la parution. Comment ne pas voir dans la temporalité de la terre, avec ses quatre âges successifs la métaphore du cheminement humain? Enfance, jeunesse, âge mûr, vieillesse. Bien évidemment, les esprits épris d'une juste rationalité allègueront le défaut, chez l'homme, d'une possible éternité. Sans doute auront-ils raison. Mais à réintégrer l'œuvre d'art dans la dynamique humaine, l'on rétablit en même temps le caractère universel et éternel qui en constitue l'essence. Immortel, l'art nous lègue depuis des millénaires des œuvres qui, jamais ne s'effaceront. Témoins les merveilleuses lampes à huile, coupes, amphores, jarres et autres figurines de l'époque hellénistique, par exemple. 

   Mais, maintenant,  il nous faut nous disposer à regarder adéquatement une œuvre contemporaine que nous désignerons comme "Le Penseur". Comment, en effet, faire l'économie de l'œuvre de Rodin -l'Artiste y pensait-elle lors de sa création ? -, alors que les affinités sont évidentes.

 

ltupd2.JPG 

Le Penseur.

Rodin.

Source : Les expositions

et événements parisiens.

 

 C'est moins la figure qui nous questionnera ici, que la matière dans laquelle chaque œuvre a été exécutée. Commençons par Rodin. L'œuvre impressionne par la rigidité de sa posture, par le caractère d'airain qu'elle dégage - rappelons qu'elle est coulée dans le bronze -,  par l'austérité dont elle est porteuse. Ici, l'on est à la limite de l'idée de forme, sans doute dans la catégorie des Intelligibles ou formes platoniciennes immuables, intangibles, identiques à elles-mêmes, et, surtout, indépendantes de la pensée. Pour une juste représentation de cette dernière, la pensée, l'on pourra se questionner sur le paradoxe. Quant à la station temporelle, Rodin, par son choix d'une matière si exacte, en reste à l'éternité, à défaut de convoquer l'instant, la durée relative ou le caractère millénaire. Manière de fixité dont le Voyeur de l'œuvre ne peut qu'être atteint lui-même. Or, l'essence de l'homme, essentiellement temporelle, ne saurait s'affranchir de l'une quelconque de ses composantes.

  Et, maintenant, comment percevons-nous le traitement contemporain de cette même pensée ? La matière est chaude, souple, modelée dans cette pâte primitive dont on devine encore la somptueuse douceur, l'obéissance au doigt, la souveraine plasticité, la ductilité à nulle autre pareille. La trace de l'Artiste y est présente. Nous pouvons encore y déceler ses hésitations, ses doutes, ses irrésolutions, mais aussi bien ses décisions, ses impératifs et l'imposition d'une volonté mesurée imprimant ses mouvements à la matière. Mais, ici, il existe comme un consentement du matériau à figurer selon telle ou telle esquisse. La céramique est  vivante, douée d'une âme si visible qu'on la toucherait du doigt comme on le ferait d'un insecte fragile. L'émotion est là, dans la vacance du regard - la pensée porte toujours au loin celui qui s'y adonne, mais non dans une attitude anonyme, abstraite, déréalisée. La pensée est du réel porté à l'incandescence, du pur cristal faisant sa vibration. La pensée, on la voit. Ici sur le modelé du visage, la pliure des cheveux sous le tourment intérieur, la tension de la nuque tout entière portée vers l'objet de sa contemplation. La pensée on perçoit ses linéaments subtils sur la falaise oblique du front, ses circonvolutions dans les mains faisant retour vers la conscience. La pensée est cela qui nous parle un langage intérieur depuis un extérieur qui l'annonce dans une manière de donation si proche de l'évidence que nous en ressentons les vives éclaboussures, le flux et le reflux, le bourgeonnement infini. C'est cela la forme : l'entrée dans un sens immédiatement perceptible, lequel ne nécessite ni savante propédeutique, ni allégeance à quelque savoir crypté. Ici, la pensée est charnelle, a la consistance d'une pulpe à laquelle s'abreuver longuement. Voyeurs de l'œuvre, nous devenons instantanément cette Pensée qui pense l'œuvre qui, elle-même est pensée. C'est comme un cercle herméneutique qui s'instaure dans lequel nous nous immergeons et sommes des Penseurs. La seule chose qui soit possible face à ce qui, identiquement au symbole "donne à penser" selon la belle expression de Paul Ricoeur. Nous avons eu affaire à une "terre pensante" que nous n'oublierons pas, pas plus qu'elle, ne nous oubliera. Il en est ainsi de toute chose pourvue d'une âme. Assurément ici, l'enjeu était de telle nature !

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

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19 janvier 2014 7 19 /01 /janvier /2014 09:51

 

Un lieu où réfugier la peur.

 

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 Œuvre de Marc Bourlier.

 

 (Cette mince histoire en forme d'allégorie, voudrait attirer l'attention sur ces œuvres qui, pour paraître modestes, n'en sont pas moins grandes. C'est bien leur simplicité émouvante qui les rend attachantes. L'art n'est jamais mesurable à sa forme achevée, pas plus qu'à la matière dans laquelle il trouve son accomplissement. Or, si l'a priori était tel, que seule  la matière noble créerait  les conditions de son émergence, l'or des Incas - pour précieux qu'il est -, supplanterait toutes les magnifiques totems sacrificiels africains enduits de sang , bouillies et autres bières communielles, alors que le rite est porté à la vertu d'une cosmologie voulant dire l'ordre du monde. Ici, peut-être, avec ces minuscules Totems de bois, un culte est-il rendu à quelque ancêtre primitif, peut-être cet Arbre millénaire - image archétypique du Temps - , qui lui donna vie en des flux  temporels si éloignés que nous les qualifions "d'immémoriaux". La tentative d'animer ces fétiches revient, en se remémorant leur bien étrange itinéraire, à les doter de l'esprit qui en parcourait les fibres élémentaires pour, aujourd'hui, en retrouver quelques signes. Il ne saurait y avoir guère de définition plus éclairante de ce qu'est, précisément, une signification : la liaison entre un signifiant et un signifié. Du signifiant-Bois au signifié-Esprit qui en constituait le fondement, comme le ciel est au fondement du nuage.)

 

 

    Les Petites Figurines de bois vivaient à l'origine sur l'Île d'Utopie, entourées d'une mer aussi bleue que le céladon, avec quelques reflets verts pareils aux feuilles des nénuphars. Ils étaient de simples planches usées par le vent et le frottement du sable, des écorces tombées au sol, des tenons et mortaises désassemblées par les hasards du destin. Ils vivaient leur vie à l'ombre des palmiers et se mettaient au soleil quand la brise se levait afin de rafraîchir les fibres de leur chair. Ils n'avaient guère d'autre occupation que de méditer, de longues heures durant, comptant les grains de silice et les plumes des goélands qui faisaient dans l'air leur tumulte d'écume. Les plus sages d'entre eux s'adonnaient à l'exercice de la pensée, les plus frivoles à soulever les écailles qui tenaient lieu de jupes, ce dont leurs Compagnes sylvestres ne s'offusquaient point car il ne s'agissait que d'un jeu puéril. Donc sans autre conséquence que celle d'un pur divertissement. L'Île était peuplée de tout un joyeux carrousel d'Habitants pas plus hauts que trois noix de coco. Leur peau était couleur de terre et leurs yeux brillants comme la porcelaine. La plupart des Îliens s'occupaient à la pêche et à la sculpture du bois qui parsemait les plages de corail.  C'est ainsi que ces Petites Dérisions flottées, que la mer rejetait sur la côte étaient devenues, au fil du temps, ces étranges Figurines en tous points semblables à de gentilles marionnettes, trois chutes de bois leur tenant lieu de nez et d'oreilles, alors que trois trous figuraient les yeux et la bouche. Leurs corps étaient uniment droits, comme s'ils s'étaient érigés en haut d'un manche à balai. Autant dire leur apparence commune, dépouillée, faisant plus dans la sobriété que dans l'exubérance. Chacun, sur l'Île, s'accordait à leur reconnaître une beauté ordinaire, sans aucune fioriture, ce qui semblait confirmer l'idée d'une inclination à vivre dans la modestie et de se contenter du sort commun qui est le signe des âmes simples.

  Tout aurait pu durer ainsi jusqu'à la fin des temps si, un jour, n'avait débarqué sur l'Île, une sorte de Robinson Crusoé, cheveux en cascade, barbe hirsute, bonnet à poils, genre d'aventurier à la peau boucanée et au verbe haut. Pour direct et ouvert qu'il était, il n'en semait pas moins une manière de zizanie parmi le peuple des Cocophiles et celui des Boisés. Car cet homme étrange venu de quelque péninsule lointaine - son embarcation munie d'une voile était des plus étonnantes qui fût, avec sa tête de mort et son croisement ossuaire -,  et les histoires qu'il distillait à longueur de journée fascinaient tellement les Petits Personnages qu'on les eût dit atteints de quelque catalepsie. Eux qui avaient coutume de flotter entre deux eaux, de cabrioler sur la crête des vagues, voici qu'ils demeuraient, des heures entières prostrés sur leur monticule de bois comme si d'invasives échardes les avaient cloués sur une étrange cimaise.

  Ils ne s'animaient guère qu'à l'aune des raconteries de l'Aventurier, lequel prétendait que sa Péninsule était le lieu de tous les plaisirs, qu'on y vivait heureux à simplement y respirer l'air et à flâner dans les rues, là où étaient les boutiques bariolées et la foule des badaudsLes Petites Figurines ne comprenaient pas exactement ce que Robinson leur racontait et, c'est bien cette part d'étrangeté qui les saisissait au mitan du bois, les métamorphosant en de vibrants désirs. Un soir de pleine lune, alors que tout le monde flottait dans des rêves célestes, les Boisés montèrent à bord de l'embarcation et, tant bien que mal, firent gonfler la voile qui, déjà, les emmenait vers le Pays des songes. Ils devaient en revenir, mais en revenir vraiment au sens propre, bien  avant que Mathusalem n'atteigne ses 970 ans, mais ceci est une autre histoire. Donc ils naviguèrent au milieu des vagues bleues et des crêtes blanches. Ils croisèrent des dauphins et des bancs de poissons argentés. Ils longèrent des cargos au ventre dodu et échouèrent au pied d'une immense colline de sable, semée, par endroits, de pins à la majestueuse corolle. Ils mirent bâton à terre, firent quelques pas d'unijambistes et, se grattant le liteau se dirent qu'ils avaient bien fait de quitter cette Île où le temps était aussi immobile qu'un mirage au milieu du désert.

   Ils prirent un peu de repos et s'allongèrent sur la plage afin de dégourdir leurs fibres. Une douce chaleur commençait à s'insinuer dans leurs veines lorsqu'ils entendirent, venant du haut de la dune, des bruits de voix. Ils demeurèrent là où ils étaient, curieux de voir à quoi ressemblaient les IndigènesLes Boisés étaient restés assemblés car ils étaient animés d'un instinct grégaire, lequel abritait une chaude amitié et une naturelle disposition à aider son prochain. Bientôt la plage fut envahie d'une bande de joyeux fêtards qui semblaient tout droit sortis de quelque boîte de Pandore. Chacun semblait avoir été investi d'une mission que les Petits Îliens ne pouvaient guère comprendre, eux qui avaient toujours vécu au contact d'une nature immédiate et généreuse qui ne connaissait aucune sophistication. Les Nouveaux Venus, découvrant le Petit Peuple, n'avaient de cesse d'en explorer les étranges facettes. L'un d'entre eux, du bout de son pied chaussé de cuir, envoya quelques Fragments de Bois en direction de l'eau, alors qu'un autre s'ingéniait à agrandir les trous des yeux et de la bouche à l'aide d'un poinçon et qu'un dernier, du bout de sa cigarette commençait à faire brunir la croûte qui menaçait de s'enflammer. Des Curieux et Curieuses sortis d'on ne sait où parcouraient la vaste plaine luisante tapant dans tout ce qu'ils rencontraient : bogue d'oursin, os de seiche, cordages usés, débris de troncs. Décidemment, c'était une bien étrange occupation que celle de ces Déambulants qui semblaient animés d'une rage à l'encontre des choses, fussent-elles les plus inoffensives. Parfois, certains approchaient des Petites Effigies un genre d'œil cyclopéen qui les fixait avec insolence, bientôt suivi d'un éclair aveuglant. Invariablement cette action étrange était-elle suivie d'une bruyante exclamation, comme s'il se fût agi d'un exploit.

  Bientôt les Venus-de-l'Île furent parcourus de bleus et de frissons, d'ecchymoses et de contusions et leurs corps menaçaient de rompre sous les assauts des meutes urbaines. Bientôt la folie mondaine des Hommes-ordinaires mettrait en danger la moindre Petite Eminence Boisée ou bien de branche lisse qui s'aventurerait hors du terrier originel, cette Île qu'ils avaient désertée, croyant trouver dans un ailleurs prometteur les délices qu'ils venaient de délaisser pour un paradis factice. Celui d'une terre où de bizarres comportements trouvaient leur site, où la brusquerie tenait lieu de civilité, l'outrecuidance supplantait toute forme de rencontre. Décidemment, ces Humains qui battaient le sable de leurs empreintes grossières étaient aussi peu fréquentables que l'est le pic-vert pour une famille de vermisseaux ! Il fallait agir sans délai. Il fallait retrouver la conque primitive, celle qui, entourée des Trois-Pieds-de-Coco, leur avait donné la grâce d'exister, l'aisance à être sous des cieux qui n'avaient rien de provisoire alors qu'ici, sous ce monticule de sable fréquenté de Bizarres, ne s'annonçait que l'étroitesse du jour et la mesure de l'ombre compacte, muette, donatrice de mort.   

  D'une vieille tôle qu'abritait une cabane de planches ils firent une embarcation, se blottissant autant qu'ils le pouvaient dans ce cercle étroit qui ressemblait tellement à la félicité de leur Île. Longtemps, de leurs souffles arrondis, ils simulèrent une hypothétique voile sur laquelle ils appuyèrent leur vent subtil afin que pût être atteinte Utopie dont ils sentait le ressac trembler dans l'âme même de ce bois qui les constituait.

 

  Lecteurs, Lectrices qui vous penchez sur leur touchante histoire, lorsque, sur la plage vous trouverez un de leurs minces et modeste coreligionnaires posez-le au creux de votre main, modelez-le en forme d'Ebauche boisée avec trois trous et trois bouts de volige pour le visage, une éclisse droite pour le corps et confiez-le à l'eau limpide. Soyez alors assurés qu'il cinglera vers cette terre originelle qui mit au monde ses semblables pour le bonheur de vos yeux. Car ces modestes Silhouettes, sans doute par une juste intuition, savent établir le profil d'une vérité. Celle-ci qu'ils découvrent toujours auprès de Ceux, Celles qui leur prêtent attention avec tout le respect que l'on doit au Modeste, au Simple, cette si belle effigie de la parution sur Terre  

 

 

 

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18 janvier 2014 6 18 /01 /janvier /2014 09:13

 

Au-delà des êtres périssables.

 

addep 

 Caspar David Friedrich 

L’Abbaye dans un bois (1809)

Source : Wikipédia.

 


 

(Écriture à 4 mains - Le texte en graphies rouges est celui de Senancour - Le texte en graphies noires est le mien. NB : Petit essai, au travers du temps, de développer quelques thèmes qui traversent l'Histoire.)

 

 

 "Ma situation est douce, et je mène une triste vie. Je suis ici on ne peut mieux ; libre, tranquille, bien portant, sans affaires, indifférent sur l’avenir dont je n’attends rien, et perdant sans peine le passé dont je n’ai pas joui. Mais il est en moi une inquiétude qui ne me quittera pas ; c’est un besoin que je ne connais pas, qui me commande, qui m’absorbe, qui m’emporte au delà des êtres périssables..."

 

Etienne de Senancour.

Oberman

                                  LETTRE XVIII.  (Extrait).                            

 

 

"Ma situation est douce, et je mène une triste vie.  Mais comment l'existence peut-elle associer douceur et tristesse si ce n'est par la vacuité de tous les instants qu'elle introduit en notre âme alors même qu'une paix semblait nous être acquise ? Ici, dans ce Manoir retiré du monde - les champs alentours sont l'idée même d'un lent océan -, alors que nul bruit ne me parvient que celui de quelques oiseaux nichant dans les cèdres centenaires, comment cette lassitude de l'esprit à se mouvoir peut-elle se manifester ? C'est une bien grande usure du corps que de le sentir incapable d'imposer sa loi à une volonté défaillante. Mais sans doute, s'agit-il moins de volonté que d'une décision du destin à mon encontre. C'est comme une sombre menace qui envahirait l'azur, répandant en son sein de bien funestes nuages. Et pourtant, qui passerait en cet endroit retiré du monde, disponible à la rumeur du vent, au chant de la source, aux sourds craquements de la glèbe en retirerait aussitôt un sentiment de plénitude. Penchant de tout homme à s'immerger dans ce qui l'accueille avec bonté et ne semble rien demander en retour.

  Je suis ici on ne peut mieux et, souvent, au cours de mes rêveries, je me surprends à penser à ces merveilleuses "Charmettes" du bon Rousseau, à cette "maison blanche avec des contrevents verts…une couverture de chaume" et quoique ma demeure ait des volets couleurs d'argile et un toit en tuileaux, je me sens quelque affinité avec le logis que souhaitait le Citoyen Genevois. A moins que mon inclination à aimer ce décor rustique n'ait pour fondement, davantage l'amour du Philosophe que le style de sa demeure qu'il souhaitait campagnard afin d'être en accord avec lui-même.

  … libre, tranquille, bien portant, sans affaires; libre en effet, mais au sens de l'absence de contraintes, non en raison d'un choix que ma conscience m'aurait dicté. Tout, ici, coule uniment sous la couleur éternelle du ciel, sous le glissement infini des nuages. Comme si rien, jamais, ne devait plus entraver le cours des choses. De l'insaisissable à portée de la main, de l'inatteignable à profusion, de l'invisible couché sous la lame distraite des yeux. Que ne puis-je saisir ces instants pareils au galop de l'alezan dans les prairies semées de vent ? Que ne puis-je devenir souple crinière et m'accoupler à l'air, entendre ses murmures, connaître ses secrets ? Certes ma santé est suffisante et hormis quelques douleurs vite effacées, l'indolence est mon ordinaire. A tel point que certaines parties de mon corps sont des isthmes attachés au continent de l'âme par une terre à peine perceptible, un simple filament oublieux de lui-même. Quant à mes affaires, elles se résument à peu de choses et mon souci serait plutôt de n'en pas avoir, livré à la mesure incontinente des jours, à leur bavardage subtil mais cerné, toujours, d'une impalpable inquiétude.

  … indifférent sur l’avenir dont je n’attends rien d'autre qu'une suite anonyme des heures, une fuite à jamais des secondes. Le plus clair de mon temps confié à mes livres dont l'inventaire toujours recommencé est pareil à ce qui fuit derrière l'horizon et que, jamais, nous ne rattrapons. Jadis, les maroquins sombres, les dos luisants marqués au fer me tenaient lieu de projet. A seulement en regarder l'ordonnance au milieu des chaudes boiseries, mon bonheur était assuré. Et puis, parfois, un titre attirait-il mon attention et je n'avais de cesse d'en relire des passages cent fois lus. Maintenant les lettres défilent sous mes yeux hagards comme la rivière poursuit sa course liquide sous le couvert des arbres, dans une manière d'égarement de soi.

  … et perdant sans peine le passé dont je n’ai pas joui. Ce passé qui n'est plus qu'un lointain écho, une veine d'argile se perdant au profond de la terre. Ce passé que, tous les jours, je rejoins par les vertus du songe, par les ruines qu'il ne manque pas d'évoquer, dont la vieille Abbaye non loin du Manoir est la mortelle image. Pourquoi donc les choses ne demeurent-elles pas telles qu'en elles-mêmes ? Pourquoi cette impermanence qui étreint le corps, vide l'esprit, emplit la pensée d'une passion aussi envahissante que vaine ? Mais que pourrions-nous retirer à faire surgir des nuits anciennes quelque souvenir dont, aujourd'hui, la lumière vacillante éclairerait notre cheminement ? Ces temps sont fossilisés au même titre que ces pierres usées qui n'ont plus rien à nous dire. Aussi pathétiques que ces arbres lançant contre le ciel les lézardes noires de leurs branches. Il faut nous résoudre, nous aussi, dans quelque repli de notre âme, à accueillir les prémices de cette mort à laquelle nous pensons continûment, mais dont personne ne veut nommer la faux définitive. Car les choses sont sans retour et nos yeux se portent au ciel, à sa vacillante lumière, plutôt que de chercher à apercevoir les fondations, les racines qui s'égarent dans les ombres denses du sol. Nous ne jouissons du temps qu'à le voir fuir, nous échapper puisque telle est son essence à jamais occluse. Là est bien cette réalité que nous assignons au silence, que nous destinons aux oubliettes de l'entendement. Mais à quoi bon s'indigner puisque notre condition est mortelle et que nous ne vivons qu'à défaut  de ne pas encore mourir ?

  … Mais il est en moi une inquiétude qui ne me quittera pas, depuis toujours je l'éprouve sans en bien saisir la silhouette. Depuis toujours elle m'habite et fait ses ramifications, enserre ma poitrine dans un réseau serré de mailles, étrécit mon souffle à la taille du doute fin comme la lame.  …c’est un besoin que je ne connais pas, qui me commande, qui m’absorbe, et contre lequel il ne me servirait à rien de m'élever. S'insurgerait-on contre la fuite du vent, la lumière des étoiles, la cascade chutant sur les rochers  dans une myriade de gouttes étincelantes ? Il en est du destin de l'homme comme du cours des fleuves; parfois nous les contraignons en édifiant des barrages à leur encontre, mais l'aval les appelle qui, toujours, les gagne à son territoire, la mer où vivent les majestueuses vagues. Et la mer est toujours inquiétude : sous la face brillante qui réfléchit le ciel, est l'abysse impénétrable habité de poissons aveugles. Au fond de moi, en quelque habitable obscur, depuis les lointains de l'enfance, je sens palpiter cette eau de lagune triste, cette immobilité immémoriale qui me rattache, par-delà ma conscience, aux forces primitives qui m'habitent, comme elles vacillent en  tout homme, mais dont il se dissimule l'existence. Je la sens là, aux aguets, cette invincible force, cette puissance démiurgique, ce tourbillon infini … qui m’emporte au delà des êtres périssables..., qui a pour nom "NÉANT". C'est par lui que j'existe, c'est par lui que je meurs. Comme les ruines de l'Abbaye qui s'écroulent pour retourner à leur origine, ce sol dont elles ne s'élèvent que l'espace de paraître à la manière d'un symbole dressé devant la conscience des vivants.

 

 

 

 

 

 

 

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17 janvier 2014 5 17 /01 /janvier /2014 09:31

 

La lame étroite du Rien.

 

 LLÉDR

 

Eneas Fog

 

 (Sur une page de Milou Margot).

 

 

"El líquido amniótico
y la laguna Estigia.
Entre dos aguas,
nada."

Antonio Rivero Taravillo

 

EL HOMBRE

 

 

   L'eau d'abord.

 

 C'est tout juste un point à l'horizon du monde, un germe en attente de voir, une oreille disposée à des échos si lointains qu'on les dirait issus du songe. C'est à peine une aube et la lumière est celle des gemmes, lente à se mouvoir, pareille à une résine. Les mouvements sont si doux, faibles oscillations, pure poésie disant le lieu originel, la conque donatrice de forme. Hombre est là, dans sa nacelle liquide, non encore issu de lui-même, seulement un pli avant que ne s'ouvre le sillon du sens. Il y a un langage, ou plutôt l'amorce d'une comptine et, au travers du dôme étoilé - un cosmos est en train de naître -, les sons font leur susurrement, leurs glissures souples, leur alunissement amniotique. C'est si bien cela qui sort du silence avec tout juste ce qu'il faut de voix, de présence pour dire l'effigie de l'homme, sa découverte étonnée dans si peu de temps, son immersion dans la grande marée battant les cinq continents de ses flux éternels. Alors, dans sa niche ontologique, Hombre, non encore parvenu au dépliement de la pensée, se love infiniment au creux de cette doline subtile qui féconde la moindre de ses reptations. Comme recueilli sur l'événement à venir. Pas encore homme, tellement semblable à l'hésitation animale à paraître sur la scène de l'exister. Pattes repliées sur la bosse du ventre, tête aussi lourde qu'une boule de glaise, plaine du dos doucement incurvée, long cordon faisant sa vrille aux confins de la Planète-Mère. Le museau est si fin, à peine fendu par l'ébauche de la bouche, et les yeux ne sont encore que deux minuscules points aveugles inconscients de la clarté nocturne de l'antre qui l'abrite. Une manière de pré-conscience heureuse d'elle-même. C'est si rassurant cette position d'attente par laquelle le monde s'annonce dans les lointains. Un peu comme un Marin sur son embarcation perçoit la terre enveloppée de brume sans en bien reconnaître les formes. Une promesse d'accueil, la survenue d'un port entre les pierres grises du quai, la ruelle à gravir, le seuil de la demeure, la table dressée, un feu dans l'âtre et des bras qui serrent pour contenir l'exil.

 

   La terre ensuite.

 

  Alors est la terre ferme qui rassure et mutile, donne et reçoit, abrite et exige. Car la terre, à l'opposé de l'eau, demande son dû, réclame son lot de sueur. La griffe, il faut la planter au cœur de l'humus, y introduire la semence, attendre le soleil, le cycle des saisons afin que le déploiement ait lieu qui nourrira les hommes. La terre est dure, la terre est inhospitalière et Hombre doit panser ses plaies, ôter de son visage les échardes du soleil, lisser son épiderme tailladé des morsures des ronces. La terre est aride, parcourue d'immenses lézardes qui boivent les pleurs des Existants. Car exister sur terre, sous la plaque dure du ciel, juste au-dessus de la poussière prolixe, sous l'assaut des maladies est toujours une redoutable épreuve. L'eau est loin qui disait l'origine, la douceur de vivre, l'Eden avec ses arbres aux fruits denses, ses cascades vives, ses guirlandes de fleurs comme des sourires venus de l'azur, ses étoiles d'herbe attendant la pause des Premiers Venus. Cela paraît si loin cette île qu'Hombre n'avait connu qu'à la manière d'un chiot nouveau-né, avec la bave faisant ses filets de cristal, les pattes leurs moulinets naïfs et primesautiers. Simple boule en attente d'un devenir tellement illisible. L'eau maternelle faisait sa cloison immatérielle, son duvet, sa percussion d'écume et Hombre, depuis son épidermique comète n'en ressentait que le battement assourdi, l'espèce de balancement lié au rythme naturel des choses.

  Mais, un jour, les eaux ont rompu la poche céleste, le déluge a eu lieu, livrant Hombre au monde hérissé de piquants où roulent les bogues des oursins. Il lui faut nager, longtemps, avant de trouver l'autre rive, la liquide, la terminale qui le sauvera de sa terrestre aventure. Mais il lui faut nager à sec, sur la terre, en rampant comme le ver,  contracter ses anneaux, puis s'étirer longuement avec les mottes qui déchirent le ventre. Car, ce que traverse Hombre, à la force de ses convulsions, de ses pathétiques contorsions, n'est autre chose que le RIEN, lequel s'étend toujours entre deux océans équivalents. Océan de l'avant-vie; Océan de l'après-vie. Mais cela, avant même de surgir dans la matière opaque du monde, Hombre ne le savait pas, ne pouvait le savoir. Ses ancêtres, comme lui, un jour, avaient déboulé, tête la première, dans la grande marée tellurique, avaient usé leurs membres jusqu'au moignon. Car l'essence de la Terre est de faire disparaître ce qui lui est confié. Une éthique de l'usure, une morale du délitement, un principe de l'effacement. Nul ne peut y échapper, sauf les fleuves et rivières lorsque, par bonheur, ils ne s'assèchent pas dans quelque faille mortelle. Hombre, tout comme ses semblables, dispose d'un corps que le temps - métaphoriquement la Terre -, use consciencieusement jusqu'à épuisement du sens. Bientôt, parmi les allées du monde, ne subsistent plus que d'infimes monticules pareils à de la cendre que le vent disperse aux quatre horizons de la destinée humaine.

 

 

   L'eau enfin.

 

  Rendu à une manière de forme originelle - la cendre est si proche de l'eau, de son parcours échevelé -, Hombre embarque pour le Styx, ultime voyage qui le mènera au travers des courants de la Haine, des rivières de flammes de la Passion, des fleuves du Chagrin, du torrent des Lamentations, du ruisseau de l'Oubli vers les marais du monde chtonien, les seuls à même de prendre en considération la condition aquatique dont la Nature l'avait pourvu mais dont, par une coupable inconséquence, il avait voulu s'affranchir afin de goûter aux joies terrestres. Mais ces joies ne sont pas à destination de l'homme, seulement réservées aux  arbres aux larges et profondes racines, aux reptations de la lave, aux gemmes brillant dans les veines sombres du limon, aux reflets métalliques qui sourdent de la nuit  immémoriale de la matière. La terre est trop primitive pour recevoir la chair de l'homme et la faire prospérer. La chair de l'homme est océanique, c'est-à-dire ouverte à la poésie et aux choses de l'âme, aux principes subtils.  C'est pour cette seule et unique raison que Styx, l'Océanide, fille d'Érèbe (les Ténèbres) et de Nyx (La Nuit) vient toujours reprendre son dû, cet Hombre (L'Ombre) que l'homme est toujours à défaut de pouvoir demeurer longtemps dans la lumière. Hombre est cet intervalle entre deux infinis, deux libertés d'égale valeur, l'Océan amniotique originel par lequel il surgit au plein jour, l'Océan final dont il fait sa dernière demeure. Son passage sur Terre n'est que cet éclair  pareil au Rien, cette temporalité dont il est tissé mais qui, toujours lui échappe, qui s'appelle existence, dont l'étymologie essaie de l'arracher à ce Néant constitutif, sans toutefois pouvoir y parvenir. Le destin de l'homme est donc tragique à n'être que cette brève illumination. Mais la beauté est toujours un vif éclat qui ne dure pas, comme l'aube ne paraît qu'à laisser l'aurore lui succéder dans une gloire de clarté. C'est l'éphémère de la vie,  que le Poète a voulu traduire en une formule aussi belle qu'elliptique. Nous pouvons la formuler de la manière suivante :

 

"Liquide amniotique et Styx.

Le Rien entre les deux."

 

"El líquido amniótico
y la laguna Estigia.
Entre dos aguas,
nada."

 

  Il n'y a pas d'autre vérité que celle-ci, d'un battement de l'Homme entre deux rives d'eau. La Terre métaphorisant la dramaturgie par laquelle nous sommes au monde alors que nous ne cessons de nous en absenter. Notre liberté ultime est à ce prix. Il nous faut y consentir !

 

 

 

 

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13 janvier 2014 1 13 /01 /janvier /2014 09:40

Un graphisme de l'ambiguïté.

 

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Œuvre : Sibylle Schwartz. 

 

  Ayant face à soi l'objet esthétique, la ligne en l'occurrence, ou bien nous essayons d'en pénétrer la signification, ou bien nous nous en détournons et alors nous serons dans le souci, et alors nous serons dans la préoccupation. Car, cette ligne sinueuse qui nous aura fascinés l'espace d'un instant continuera à faire ses trajets, à notre insu, quelque part dans notre inconscient. Mais d'abord arrêtons-nous à la ligne, à sa belle et infinie sinuosité. Si nous ne projetons  que de la regarder, elle, faisant abstraction de l'espace tout autour, alors ne restera que son tracé noir, lequel sera identique à la fermeture de toute parole qui aurait pu énoncer quelque chose à son sujet. Identiquement à l'obscurité du poème, laquelle demeure toujours hors d'atteinte, sans saisie possible, sans faille par où faire effraction. Et maintenant, faisons simplement l'inverse, entrons à l'intérieur de la ligne pour n'y retrouver que l'aire blanche pareille à une neige. Ici s'installera le silence et nulle autre chose qui aurait pu porter un sens. Bien évidemment, ces deux situations limites ne sont évoqués qu'à tenter de mieux comprendre l'essence de la ligne.   

  Donc, à ne considérer qu'elle, la ligne,  dans son cheminement graphique ou bien à seulement  voir l'aire qu'elle contient, rien ne s'éclaire. C'est alors de leur mutuelle relation,  ligne>>><<<blanc que se produira l'événement pictural. Faisant le trajet continu de la ligne au blanc, du blanc à la ligne dans une sorte de jeu alternatif, nos yeux ne font que prendre acte de leur constante dialectique, de la tension qui les lie et les maintient chacune dans leur être. Mais la solution ne réside pas dans cette opposition chromatique, sans plus. C'est ailleurs que dans le Noir et le Blanc, considérés comme entités séparées, qu'il est nécessaire d'interroger. C'est leur fusion dans le Gris qu'il faut chercher à saisir adéquatement. L'intellect procédant toujours par synthèse, c'est la teinte intermédiaire qui s'illustre toujours comme thème central du regard. Le Gris est la teinte du milieu, celle qui assure le passage du jour à la nuit, qui dit en cendre la perte du feu, en brouillard la lumière atténuée. Espace de médiation, support d'une transitivité, figure du messagerle Gris est cette teinte qui symbolise les deux registres auxquels elle appartient, le Noirle Blanc pour la thèse qui nous occupe. Cette couleur neutre, centrale, porte donc en elle les racines génétiques qui l'ont mise à jour, à savoir les tonalités opposées qui en constituent l'origine. C'est pour cette raison que le Gris symbolise une première figure de l'ambiguïté, comme l'androgyne est le miroir des principes masculin et féminin qui l'animent. Mais, si le Gris est un premier trait disant la polysémie de l'image, il n'en épuise pas le sens.

  Maintenant, c'est sur la ligne elle-même qu'il faut porter son attention, donc sur le Noir, mais sur un noir délié, faisant ses trajets sur l'ivoire de la feuille et ceci, d'une manière qui ne saurait être considérée comme contingente, gratuite. Si la main qui tient la plume semble tracer sur le subjectile un pur hasard, c'est seulement parce que nous nous évinçons d'emblée les motivations inconscientes qui s'y dissimulent, aussi bien que les figures archétypales qui en constituent la trame. Ici, ce qui est à considérer comme un redoublement de la signification, faisant signe, lui aussi vers une possible équivocité, ce sont surtout les collisions de lignes, leurs enchevêtrements, leurs nœuds, leurs entêtements à se positionner à tel ou tel autre endroit du corps. La figure représentée, à la limite de l'illisibilité ou bien de la confusion se perd dans les linéaments multiples d'une confondante polysémieLe Mont de Vénus est comme brouillé - mais est-ce nous qui le constituons ainsi ? -, perdu dans les mailles d'un sombre buisson, les fuseaux des doigts sont pris d'étranges vibrations, d'inexactitudes dont le réel s'offusque, les visages se perdent dans la forêt de l'indicible, l'épiphanie humaine se dissolvant sous l'itération du trait à signifier ce qui, de l'homme, de la femme, ne se peut représenter qu'à l'aune d'une perte. Comme si tout essai de faire surgir quelque  épiphanie était voué à l'échec avant même d'avoir pu se constituer en phénomène accessible au Regardant. Ici, nous sommes dans l'amphibologie picturale, tout trait s'actualisant pouvant faire l'objet d'interprétations plurielles dont aucune ne pourrait en excéder une autre. Mais dont aucune ne serait totalement porteuse d'un sens indéfectible. Et le trait est si brouillé qu'il semble s'extraire de l'empan commun de la perception pour acquérir une manière de statut autonome auquel nous n'aurions plus accès, l'ambiguïté native se métamorphosant en simple aporie. Nous ne pouvons plus rien proférer de sensé à propos de la figure qui nous fait "face". L'énigme est là, au sein d'une indépassable mutité.

  Enfin, il nous reste à considérer l'étonnante superposition des visages par lesquels nous sommes ramenés à n'émettre à leur sujet que de simples conjectures, d'étranges hypothèses. Nous évoquions la dimension archétypale de l'œuvre, la figuration de la face nous en propose une lecture singulière. Mais de quels visages s'agit-il donc pour que nous demeurions sur le seuil, dans l'indécision, le doute, nous dirions presque l'imposture, tellement le message se voile dans l'indétermination. Figure tutélaire du Père ? Figure du Fils placé sous la protection d'une Mère originelle ? Figure de l'Aimé(e) se fondant dans celle de l'Amante ? Couple fondateur : Adam inclus dans Eve ? Figures mythiques de Tristan et Yseult tendrement enlacés ? Double représentant le Jumeau Céleste ? Image narcissique assistant au redoublement de l'ego ? Matérialisation d'un indicible - l'âme , dont le trait voudrait dire la complexité à porter au-devant de la conscience ? Apparition de l'Ombre comme Double du romantisme allemand ? Quelle que soit l'esquisse proposée nous demeurons en retrait, dans le questionnement, lequel semble indépassable. L'ambiguïté menace de réduire au silence tout essai de formulation puisque, aussi bien, nous sommes toujours dans les marges, dans des vérités approchées, dans le tremblement de l'illusion. Et si, du reste, l'Art pouvait se définir comme le contraire de "la mimèsis" grecque, laquelle proclamait la seule validité d'imitation du réel, si l'Art donc était le domaine de la pure illusion, alors nous serions ici en présence d'une figure achevée de la représentation picturale . Il nous reste à regarder cette proposition à nouveau, à l'orée du sommeil. Cette femme allongée, dont une réverbération gît à ses côtés, ne serait-elle, tout simplement, l'image même du songe ? Il nous reste à l'expérimenter !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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