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8 février 2014 6 08 /02 /février /2014 08:57

 

 Je crois volontiers que, parmi tout ce maelstrom en définitive bien naturel, s'élevait un nécessaire attrait pour une effervescence intellectuelle, attisée par nos lectures respectives et notre curiosité en direction des sphères sociales et politiques, lesquelles se déclinaient, la plupart du temps, sur le mode utopiste. Cette période devait me conduire, pour ma part,  à un vif intérêt pour les utopies les plus diverses : Saint-Simon, Fourier et leurs phalanstères prônant une société socialiste, égalitaire à visée essentiellement philanthropique. Une possible thèse du monde qu'un idéalisme sans doute "constitutionnel" devait enraciner dans mes habitudes de pensée et mes manières d'être et dont, aujourd'hui, bien des arêtes et perspectives demeurent apparentes. JP, quant à lui, s'affranchissait en quelque sorte des préceptes utopistes et des projets irréalistes en adhérant aux propositions d'un socialisme dont les préceptes, à cette époque, venaient en droite ligne des apparatchiks du Kremlin.

  Eh bien voilà pour le contexte général dont, aujourd'hui, nous ne pourrions plus rien tirer, si ce n'est une vibrante nostalgie ou bien quelque anecdote savoureuse. D'autres écrits se chargeront d'en faire le récit. Je ne sais, à l'heure actuelle, comment cette notion en somme assez floue joue pour mon ami JP. Peut-être les éclaircissements suivants éclaireront-ils sa lanterne, identiquement à celle que Diogène agitait devant lui, parcourant les rues de la ville en s'exclamant : "Je cherche un homme … Ôte-toi de mon Soleil" et j'imagine JP subitement illuminé de l'intérieur, portant la bonne parole sur toutes les agoras du monde, distillant à qui voudrait bien les recueillir les précieuses gemmes de sa pensée, manière de Zarathoustra revenant parmi ses semblables après un exil de dix ans au terme duquel une vérité devait inévitablement surgir.

  Donc, voilà pour la "mythologie" et c'est à partir d'ici que les choses seront examinées du point de vue du présent, ici et maintenant, m'essayant à retourner cette fameuse peau du réel, revenant dans le passé, cherchant à le revisiter à l'aune des expériences concrètes qui ont émaillé le cours de ma vie. Je procèderais donc à une description phénoménologique en première personne, citant des épisodes que je considère fondateurs quant à l'élaboration de cette énigmatique Chair du milieu, cette chair dont nous souhaiterions qu'elle fût une manière "d'idée directrice" existentielle, aussi bien esthétique, qu'éthique. Le Lecteur aura donc conscience, lisant les articles que je commets régulièrement, qu'au-dessous de la surface des mots, s'agite en permanence, selon pleins et déliés, cette "Chair du Milieu" qui en est comme la racine fondatrice, les nervures permanentes, le déploiement continu selon lequel toute chose apparaît en sa forme écrite. Quant à la notion d'affinité qui sera développée ailleurs, elle est indissociable de cette "Chair" dont, métaphoriquement, elle constitue la peau, donc la structure sensible en contact avec les choses, les Autres, le monde.

 

 

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7 février 2014 5 07 /02 /février /2014 09:27

 

Une allégorie définitive.

 

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Œuvre : Arek Szwed. 

 

  Ce personnage ne se contente pas d'être étrange et "archéologique", mais manifeste une évidente inclination à nous faire prendre des vessies pour des lanternes. Car, sous son air patelin et sa bonhommie compulsive, cet Étrange ne nous convie pas moins à nous enseigner une leçon au moins existentielle, sinon métaphysique. Il n'est que de chercher, sous les traits de l'apparente simplicité, ce qui s'y dissimule de compréhension et s'y annonce à notre insu. Cet Étrange donc, qui d'un air de rien semble regarder le ciel en bâillant aux corneilles, ne laissera de nous interroger. Même un enfant serait averti, soit de quelque supercherie dont son accoutrement serait la projection symbolique, soit d'une disposition à détourner l'attention des badauds afin de commettre quelque forfait. On n'est pas vêtu de cette manière hautement anachronique et affabulatoire à seulement s'illustrer dans les rues à titre de Passant engagé dans la seule quotidienneté. Il en est ainsi du sort des Voyageurs - voyons la valise sur laquelle il est assis - qu'ils portent souvent dans leurs bagages quelque message à destination de l'humain, ceci s'accomplirait-il sous la figure de la banalité. Il apparaît à la façon d'une manière d'Hermès, et possède donc une force d'élévation mais est aussi le protecteur des voleurs : sous l'apparence, une puissance cachée, laquelle peut aussi bien être maléfique que positive, selon l'humeur du moment et le projet qui l'anime.

  Mais soyons enfants un moment, le temps de développer à son sujet un genre de fiction ou bien de plausible fable. Ce Voyageur qui semble faire halte après un long parcours nous émeut par son humble posture et sa simplicité, sinon sa truculence que parvient tout juste à dissimuler un faux air de sérieux. Tout droit venu de l'astéroïde B 612 du bon Saint-Exupéry, nous nous attendrions volontiers, qu'arrivé sur Terre, il se mette en quête de quelque volcan à ramoner et de baobabs à arracher afin que l'espace fût suffisant sur la Planète Bleue. Mais clôturons la référence au Petit Prince - le bonnet d'aviateur nous avait irrésistiblement entraîné dans son étrange galaxie - et faisons l'inventaire de ce curieux accoutrement et des ouvertures qu'il nous suggère. Une lecture symbolique des attitudes et des vêtures nous aidera à mieux cerner cet étonnant  Personnage.

  Le couvre-chef, comme son nom l'indique si bien, est l'attribut du pouvoir, de la domination. Les lunettes posées sur le front indiquent l'importance accordée au regard, donc à la conscience et, par conséquent, à l'exercice de la lucidité. La barbe chenue, largement étalée, fait penser à quelque Mathusalem qui n'aurait pas encore renoncé à se diriger vers ses 970 ans, cette longévité exceptionnelle se doublant nécessairement d'une infinie sagesse. L'ample manteau rouge - sans doute usé par un très long usage témoigne d'un rang simplement royal (sans doute les parures d'hermine se sont-elles dispensées de paraître encore après un si long périple). Le pantalon, de facture indigente, apparaît comme la parure des gens modestes. Impression que vient encore renforcer une appartenance à la glèbe dont les gros souliers de paysan  sont l'évidente effigie. La valise, quant à elle dit le Nomade qui vient de faire halte. La trompette en forme de cor, attribut ordinaire de l'ange, réalise l'association du ciel et de la terre. Voilà donc pour les symboles latents dont ce Personnage est porteur, comme, autrefois, l'homme-sandwich exhibait une réclame dont les pauvres hères, parfois, n'avaient même pas conscience, tellement leur condition pliait sous la charge  dont ils étaient lestés.

  Voici donc les symboles exposés devant nous. Ceux du pouvoir, de la lucidité, de la sagesse, de la royauté, de la modestie, de l'esprit de médiation. Et, maintenant, que pouvons-nous en faire qui puisse éclairer notre lanterne ? Car, à laisser ces symboles vivre leur propre existence autarcique, nous demeurons dans l'ignorance de ce qu'ils auraient à nous dire si, d'aventure, la fantaisie nous prenait de les faire jouer entre eux, comme les mots s'assemblent à l'intérieur de la phrase en vue de signifier. Autrement dit, passons du simple lexique symbolique à la sémantique de l'allégorie puisque cette dernière, l'allégorie, n'est jamais qu'un assemblage de symboles censés nous délivrer un sens particulier, sinon nous indiquer une règle de vie. Donc cet Étrange, ce presque  Étranger, dont nous ne pensions pouvoir établir qu'un portrait par défaut, voici qu'enfin il se dispose à nous parler le langage existentiel dont nous pensions qu'il s'absentait. Et ce genre de parabole sous-jacente à l'attitude pateline, voici vers quoi elle nous fait signe :

 Tout chemin s'érigeant en destin ne saurait oublier quelques règles fondamentales ressortissant aussi bien à une esthétique qu'à une éthique. Hommes-debout, nous souhaitons nous parer des vêtures de la royauté (le manteau) afin que notre silhouette puisse rayonner bien au-delà de notre propre esquisse. A cette fin nous disposons de l'attribut du pouvoir sous lequel nous abritons notre front désirant (le couvre-chef). Cependant une telle ouverture au monde ne saurait nous exonérer, ni d'une nécessaire sagesse (la barbe), ni d'une lucidité (les lunettes) qui en est l'exact corollaire. Notre verticalité nous assure d'une transcendance, laquelle ne doit en rien nous faire oublier l'immanence (le pantalon) dont nous provenons. Ainsi notre regard ne doit-il jamais prendre congé de nos assises modestes (les souliers) que la glèbe macule encore de sa lourde signification. Tout cheminement nécessite des haltes afin qu'une vérité (la trompette céleste) puisse surgir du sillage que nous traçons, parfois dans une manière d'égarement ou bien, seulement, d'insouciance. L'essentiel consiste à savoir que nous sommes en chemin (la valise) et que ce chemin, s'il doit nécessairement s'accomplir afin qu'un but soit atteint, ne doit jamais occulter l'origine.

   Voilà, en termes allégoriques, ce que ce sympathique Personnage de céramique vient nous annoncer sous les auspices d'un comportement débonnaire. Ainsi sont les choses qui nous parlent constamment depuis leur minuscule empan. La fourmi portant sa brindille tient un conciliabule que, souvent, l'éléphant pourrait lui envier depuis sa forteresse grise. Rien ne s'ouvre qu'à ceux qui interrogent. Merci à cet Étrange de nous avoir convié au voyage le temps d'une singulière fantaisie !

 

 

 

 

 

 

 

   

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7 février 2014 5 07 /02 /février /2014 09:24

 

  C'est cela qu'il faudrait faire, lorsque l'âge avance, que nos besoins d'évasion de nous-mêmes deviennent moins impérieux, que les pulsions s'étiolent, que le physique le cède à la réflexion, que l'urgence devient repos, que la fébrilité régresse pour s'invaginer dans le cocon douillet des dernières certitudes. Autrement dit : témoigner quand il en est encore temps. Tout témoignage a son importance, fût-il discret, modeste, inapparent. Mettre à jour, en quelque sorte, une phénoménologie du simple, du discret, de l'inaperçu. Car toute existence peut trouver sa légitimité à dire ce qu'elle a été. Ce en quoi elle a été singulière. Ainsi, combien de documents anthropologiques trouveraient leur chemin dont les autres hommes pourraient s'inspirer, combien d'existences passionnantes pourraient éclore, faire leurs mille voltes et fonder le sol d'une généreuse communauté existentielle.   

  Notre  époque actuelle, entièrement vouée à l'expansion de l'ego, à son incroyable imperium, à son étalement sur toutes les contrées du monde, cette époque donc devrait faire halte, ouvrir une parenthèse afin que, de ce repos salutaire, de ce merveilleux suspens, puisse s'élever une autre dimension de l'humain, faite d'ouverture, de paix, d'attention, de libre disposition à tout ce qui puise son fondement dans des valeurs transcendant les frontières de l'individu. Cette époque devrait se doter de cette fameuse Chair du Milieu dont il est temps, maintenant, d'essayer de réaliser une approche satisfaisante.  

  Sans doute la formulation peut-elle paraître étonnante, ambiguë, faisant directement sens, dans une première saisie, vers cette somptueuse chair féminine dont, adolescents, nous découvrions avec ravissement, les premiers linéaments troublants, les manifestations éblouissantes. En effet, comment ne pas être ravi à soi-même lorsque, au détour d'une rue, sur le colimaçon d'un escalier ou bien dans l'encadrement frais et puéril d'une fenêtre, se dévoilent de longues jambes gainées de soie, que pigeonne une gorge frémissante, que s'ouvrent des lèvres pulpeuses et carminées sur la barrière de nacre des dents ? Comment ? Mais il faudrait être amputés de l'âme, racornis de l'esprit, paralytiques de corps pour ne pas se livrer à une manière de danse intérieure aussi bien dionysiaque - volcan intérieur -, qu'à une juste mesure apollinienne - beauté parlant à la raison son subtil langage -, alors que la vie est une sève, un bourgeonnement, une turgescence contenue à grand peine. Je ne sais si en ce temps lointain nous formulions cette question avec autant de recul, mais je présume que nos impatiences devaient prendre le pas sur des considérations d'ordre esthétique.

 

 

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6 février 2014 4 06 /02 /février /2014 08:57

 

Tout cela aura été qui, maintenant, ressurgit avec la clarté des évidences, avec un genre d'apodicticité, de vérité aisément démontrable. Tout cela provient d'une compréhension qui, alors, n'était arrivée qu'aux prolégomènes du sens. C'est ainsi, le temps est un opérateur subtil qui, lorsqu'il se retourne vers le passé, participe simplement à une mue hautement réversible. La peau, dont on ne voyait que les écailles brillantes, sourdes, compactes se retourne soudain et, alors, apparaissent les nervures, les coutures internes, les viscères que l'on ne pouvait deviner, les humeurs, les liquides, les aponévroses, les tendons, autrement dit toutes les structures du sens à l'œuvre du-dedans des choses. Parvenu à "l'âge d'homme", ("avancé", diraient certains) me voici enfin pourvu des instruments du taxidermiste, des pinces et des scalpels qui me permettent de percer à jour les secrets de l'exuvie, cette lente et inapparente métamorphose qui nous travaille de l'intérieur, dont, la plupart du temps, nous ne percevons que les signes extérieurs, métabolisme à l'œuvre au-dessous de nos perceptions nécessairement distraites. Nous sommes trop occupés à évaluer notre propre mue sans bien en pressentir les fondements internes. C'est cela qu'il faudrait faire - métaphoriquement, symboliquement, s'entend -, inciser la tunique de notre peau, la retourner afin de lui faire rendre son jus. Car nous sommes cette immense réserve de sucs divers, de liqueurs complexes, d'ambroisies subtiles.

  Nous devrions être condamnés à faire notre inventaire; à procéder sans retard  à notre propre taxonomie; à étiqueter, patiemment, tout ce qui parle et chuchote, les myriades de sensations, les clignotements infinis de nos perceptions tactiles, kinesthésiques, sensorielles; les lignes mouvantes des affects, les architectures orthogonales de nos raisonnements, les courbes fluides de nos pensées, nos fourmillements esthétiques, nos glaciations éthiques, nos connotations morales, nos déflagrations passionnelles, nos pulsions étoilées, nos confluences verbales, nos magnétismes altruistes, les couperets de nos décisions, les coups de fouet de notre radicalité, les armatures de nos défenses, le treillis serré de notre égoïsme, la perte vive de nos illusions, les résurgences de l'espoir, les dolines de nos sentiments amoureux, les failles de notre déraison, les éruptions de nos envies, les bombes ignées de nos coups de foudre.

 

 

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5 février 2014 3 05 /02 /février /2014 09:26

 

L'infinitude.

 

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Œuvre : Barbara Kroll. 

 

  Alors que cette œuvre s'annonce sous les traits évidents de la finitude, n'est-il pas étrange de la placer sous le titre "d'Infinitude" ? Sans doute y a-t-il là atteinte à l'esprit logique. Seulement l'existence est rarement "logique" et, du "logos", c'est surtout l'aspect langage qu'il faut retenir, plutôt que son aptitude à rationaliser. Nous disons bien "Infinitude" et ceci peut trouver à s'éclairer sans difficulté. Jamais nous ne pouvons atteindre notre propre finitude afin, qu'en tant que Dasein, nous puissions connaître la totalité de notre être. Nous sommes toujours fragments, parcellaires, non parvenus au terme à partir duquel nous pourrions nous saisir globalement d'une manière identique au regard de l'Autre qui nous synthétise et, ainsi, prend possession de nous. C'est pour cette raison d'une inaptitude à se poser devant soi, à la manière d'un objet que nous contemplerions, que nous utilisons le mot "d'infinitude". Jamais nous ne parvenons à notre propre fin et, dès lors que celle-ci s'annonce, il est déjà trop tard pour que nous puissions en faire quoi que ce soit. Nous n'avons plus la conscience qui nous permettrait de nous en emparer. Nous sommes remis à la bouche étroite du néant, sans condition de possibilité de pouvoir penser cette existence dont nous venons de nous retirer. Nous sommes donc, quoi que nous fassions, des êtres placés face à la démesure de l'infini. De là notre sentiment permanent d'incomplétude, de là notre angoisse. Il n'est jamais rassurant de se sentir en voie d'achèvement, sans qu'il soit possible de parvenir à la clôture du sens.

  Mais il faut en venir à cette œuvre dont la pesante  noirceur nous plonge dans de bien ténébreuses réflexions. En réalité, ce dessin nous ne le regardons pas, c'est lui qui nous attire dans ses arcanes comme la veuve noire emprisonne l'innocent moucheron dans les multitudes blanches des fils de la vierge qu'elle lui destine comme sa finitude. Cette Allongée, nous la percevons comme l'une des possibles figures du tragique, sinon la dernière avant la mort. Tout ce qui, chez l'humain, constitue sa réserve de plénitude, sa capacité à occuper l'arche lumineuse d'un possible destin, tout ici s'inverse dans des harmoniques semblant rétrocéder vers une singulière disparition. Le buisson des cheveux est un énigmatique cadre détourant un visage blafard, lunaire, de mime triste - nous pensons, bien évidemment au Mime Marceau -; le cirque des yeux est envahi d'un chanvre bitumeux d'où le regard - cette lumière de la conscience - est absent; les lèvres habituellement carminées et désirantes - cet antre de la sublime parole -, plongent dans une encre lourde, impénétrable; le corps est cette immense plaine blanche, neigeuse, froide d'où n'émerge nul signe de vie, abandonné qu'il est dans la posture du déjà-inexistant; les mains sont pareilles à des croisements ossuaires faisant signe vers ce qui restera après que la chair sera devenue poussière. Cette Allongée est-elle simplement gravement malade, incurable, on bien déjà en partance vers plus loin que son corps ? Nous inclinerions à penser qu'une rigidité post-mortem est déjà en train de métamorphoser son esquisse humaine en simple souvenir aux yeux de ceux qui, après elle, vivront. Mais, pour autant, avons-nous remis aux mains de Thanatos ce simple reflet de Celle qui, sans doute, a existé à la face de la terre, marché, aimé, probablement enfanté, désiré ? L'avons-nous condamnée à n'être qu'un passé en voie d'accomplissement ? Sans doute avons-nous interprété au plus près de ce que nos sentiments nous dictaient. Il y a une telle désolation à prendre acte de ce fusain aux traces si charbonneuses. Et l'objet entre les mains, quel est-il ? Sans doute un ustensile ordinaire, une tasse venue s'échouer dans l'armature rigide des doigts. Mais cette tasse n'est pas celle du quotidien. Elle est celle qui contient la ciguë dont Socrate a fait son dernier breuvage, préférant la finitude de la vérité, à la relativité du mensonge des habituels SophistesElle, sur son grabat, a-t-elle décidé d'en finir avec la vie, de pratiquer sa propre euthanasie, de tirer sa révérence et de disparaître dans les eaux lourdes du Styx ? Mais nous ne pourrons poursuivre notre interprétation qu'à chercher dans le domaine de l'art quelque homologie. Et celle-ci, nous la trouverons chez Kirchner, l'un des fondateurs de "Die Brücke"le mouvement expressionniste allemand. 

 

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 Ernst Ludwig Kirchner

Jeune fille assise (1910).

 

 Entre les deux figurations, de nombreuses  confluences de sens se font jour et l'on pourrait presque les superposer sans risquer de tomber dans un faux-sens ou bien dans des excès interprétatifs. La pose est identique, l'impression générale dévitalisée, investie d'une profonde lassitude. Cependant, maintenant, il convient de poser les différences, lesquelles permettront de mieux mesurer l'abîme tragique dans lequel nous plonge la représentation de Barbara Kroll.

 

 

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 Ce qui éloigne ces deux représentations, c'est d'une façon visible, la couleur par rapport au traitement en noir et blanc. Ce que Kirchner rend patent en matière de dramaturgie résulte du violent espace dialogique dans lequel les teintes complémentaires jouent sur le mode d'oppositions irréductibles : le jaune argileux du visage se détachant sur le bleu intense du couvre-lit et celui, plus atténué des cernes au-dessous des yeux; le vert amande du corsage jouxtant le rouge intense de la robe. La seule couleur commune résidant dans le noir de jais de la chevelure. Quoi qu'il en soit du parti pris pictural concernant les teintes posées sur le support, nous pouvons constater que le résultat atteint une identique démesure quant à la mise en image de la figuration humaine. Le traitement de Barbara Kroll dépassant même en amplitude les intentions du Peintre de la "Brücke" : on est passé de l'expressionnisme au mutisme, le regard encore présent dans le tableau coloré devenant absent du fusain de l'Artiste contemporaine. Il y a donc plus grande fermeture du Sujet face à cette existence qui, pour être souvent douloureuse, devient ici quasiment insupportable, aux portes de l'ultime désespérance. Le Métaphysicien ibérique, Miguel de Unamuno affectant à l'un de ses livres le titre de "Sentiment tragique de la vie", se situait lui aussi dans cette même veine d'une aporie constitutive du Dasein, aporie avec laquelle il doit composer, parfois, comme le Peintrele Poète.  Alors est atteinte la démesure de l'expression, tout au bord de l'abîme qui clôture tout, aussi bien la transcendance de l'art, que les contingences pesantes du parcours humain. De quoi nous interroger sur les misères et les désolations qui, partout, sans distinction ni de race, ni de couleur, ni d'âge, ni de condition, moissonnent les têtes alors que le monde continue à tourner, montrant tour à tour, sa face de lumière, sa face d'ombre. Il en est ainsi de l'exister, parfois brillante polyphonie, parfois discours aphone disparaissant sous des meutes de pathétiques ténèbres dont ce dessin nous aide à prendre acte l'espace d'une contemplation. A l'évidence, la picturalité de Barbara Kroll tutoie en permanence, dans des teintes plombées de chair et de bitume, l'essence de la destinée humaine. En cela, nous pouvons la qualifier d'existentialiste. Regardant ces œuvres sombres, nous ne pouvons éviter de nous poser le problème de notre liberté. Sans doute la réponse nous appartient-elle en propre, comme toujours, lorsque nous décidons d'emprunter tel ou tel chemin. Ce chemin de représentation, lui, suppose une véritable exigence. Pour cette raison nous ne pouvons qu'y adhérer de toute la force de nos racines constitutives !

 

 

 

 

 

 

 

 

  

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5 février 2014 3 05 /02 /février /2014 09:17

 

  Quant à dire d'où je tirais cette subite et profonde intuition - pour moi, dès l'énonciation de la formule, j'étais persuadé de sa pertinence -, éducation, lecture, influence religieuse, philosophique, association libre lexicale, jeu de langage, présence corporelle particulière, expérience existentielle s'étant inscrite à bas bruit, "illumination" poétique, allégeance à une croyance, prière secrète en direction d'une idole, érection d'une icône purement abstraite, attachement à un  principe souverain, transcendant le réel; présence imaginaire; attrait avant l'heure pour ces espaces intermédiaires du type de la chôra platonicienne, pour le territoire de l'imaginal tel qu'évoqué par Henri Corbin, lieu célestiel de l'âme chanté par les néo-platoniciens de Perse; appel de l'herméneutique des textes et  essai d'interprétation de ce qui était, à proprement parler, indicible; inclination naturelle à accueillir les formules éclairantes, peut-être magiques, peu importe, ceci fonctionnait, du moins en ce qui me concernait, à titre de repère idéel, de braise rougeoyant sa belle signification dans les traversées nocturnes, d'aimantation vers un Nord lumineux, à moins que ce ne fût vers un Orient à partir duquel installer toute origine, en attente de son déclin sur l'aire dormante des lueurs occidentales.

 

  Peut-être y avait-il, déjà, en filigrane, l'attrait d'une culture nipponne (cérémonie du thé; calligraphie, estampes de la belle période de l'ukiyo-e; spiritualité zen avec ses jardins de pierres sèches, ses aires ratissées, ses ponts et ses érables en feu; ses élégantes geishas en kimonos de soie; ses rizières en terrasses; ses cerisiers en fleurs à contre-jour du Mont Fuji), peut-être ? Mais à quoi bon chercher des justifications, de possibles soubassements, quelque hypothèse éclairante puisqu'en définitive il ne s'agit que de rationalisations après coup. Et quand bien même la raison éclairerait, est-on à même de déceler toutes les motivations inconscientes, de décrypter tous les archétypes à l'œuvre, toutes les soudaines intuitions aussi volatiles que l'encens, aussi éphémères que l'éclat du lampyre dans les herbes d'été ? 

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4 février 2014 2 04 /02 /février /2014 09:52

 

bleu-noir, l'écriture.

 

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 Source : littlefrog.

 

 

  Présentation de l'Editeur :

 

  Une jeune femme au corps long et souple, un homme élégant, grand lui aussi. Ils se rencontrent ce soir-là dans un café de la station balnéaire. Il est désespéré, à cause de quelqu’un qu’il a vu par hasard le jour même, qui était celui qu’il attendait depuis toujours et qu’il voulait revoir coûte que coûte : un jeune étranger aux yeux bleus cheveux noirs. “ Quelle coïncidence ”, dit-elle.
Il demande à la jeune femme de venir dormir à son côté, dans la chambre nue qu’il habite face à la mer ; il la paiera. Elle accepte. S’ouvre alors une aventure intense et déchirante qui va les conduire l’un et l’autre au bord de la folie et de la mort.

 

 

  Lettre à la presse :

 

C’est l’histoire d’un amour, le plus grand et plus terrifiant qu’il m’a été donné d’écrire. Je le sais. On le sait pour soi.
Il s’agit d’un amour qui n’est pas nommé dans les romans et qui n’est pas nommé non plus par ceux qui le vivent. D’un sentiment qui en quelque sorte n’aurait pas encore son vocabulaire, ses mœurs, ses rites. Il s’agit d’un amour perduPerdu comme perdition. (C'est moi qui souligne). 
Lisez le livre. Dans tous les cas même dans celui d’une détestation de principe, lisez-le. Nous n’avons plus rien à perdre ni moi de vous, ni vous de moi. Lisez tout. Lisez toutes les distances que je vous indique, celles des couloirs scéniques qui entourent l’histoire et la calment et vous en libèrent le temps de les parcourir. Continuez à lire et tout à coup l’histoire elle-même vous l’aurez traversée, ses rires, son agonie, ses déserts.

Sincèrement vôtre
Duras

 

  Notes préliminaires :

 

"Les yeux bleus cheveux noirs" tient une place singulière dans l'œuvre de Marguerite Duras. Publié en 1986, soit deux ans après l'immense succès de "L'Amant" (1984), ce livre avait un défi à relever, celui de succéder à un "monument" de l'édition. Sans doute les nouveaux lecteurs récemment acquis à la"cause durassienne", étaient en attente d'autre chose, alors que l'objet littéraire proposé creusait davantage encore le parti pris d'une étonnante modernité. En réalité, plus que du choix d'un style, "Les yeux bleus" veut indiquer la bonne voie à emprunter qui est celle de l'Amant véritable (la littérature) , non ce Chinois initiateur des émotions esthétiques de la jeunesse, mais cet Amant-là, anonyme, effacé dans son évanescente silhouette, cet homme qui révèle Duras à elle-même à l'âge de la maturité accomplie et la porte au-devant d'une écriture sublimée, quintessenciée.

  Ici, tout semble être donné dans le titre lui-même : "Les yeux bleus cheveux noirs".

Donc, l'Amant est nécessairement un "faux amant", celui dont on parle depuis la chambre transformée en scène de théâtre (ce lieu incontournable de l'écriture), cet homme étrange qui a "les yeux bleus cheveux noirs … le teint blanc des amants"cet homme qui semble incapable d'aimer une femme, sinon son écriture. "Depuis toujours c'était sans doute lui qu'elle voulait aimer, un faux amant, un homme qui n'aime pas."
  
Car aimer un homme dans la quotidienneté, c'est-à-dire lui confier son corps, c'est en même temps amputer le corps de la littérature de ce qu'elle réclame, ce corps de l'écrivain précisément, cet espace sacrificiel en chemin vers la mort et l'absolu. Ce corps, il faut en faire le lieu d'une dramaturgie, couvrir son visage d'un "carré de soie noire", ce fétiche cérémoniel qui dit la coupure du monde, des autres, de l'amant-de-passage, lequel abolirait tout essai de création vraie. Il s'agit de vérité de l'écriture, de surgissement dans le plein du signifié. Ceci ne saurait souffrir d'exception sauf à se renier dans quelque facilité.

  Donc, "les yeux bleus cheveux noirs". Essayons de décrypter.

Les yeux bleus. Et, d'abord, comme matrice du surgissement littéraire : les YEUX. Car cette œuvre est, avant tout, la mise en acte d'une subtile écriture visuelle, lieu imminent d'une monstration, d'une révélation, de la contemplation de ce qui, toujours, demeure occulté, à savoir la démesure de l'art.

  "Elle dit qu'on devrait arriver à vivre comme ils le font (le faux amant; l'écrivain) , le corps laissé dans le désert avec, dans l'esprit, le souvenir d'un seul baiser, d'une seule parole, d'un seul regard pour tout amour.(Entendons d'une unique vision de la littérature).

  "Ils se surprennent tout à coup à se regarder l'un l'autre. Et tout à coup se voir. Ils se voient jusqu'à la suspension du mot sur la page, (ce suspens par lequel advient l'œuvre jusqu'à ce coup dans les yeux qui fuient et se ferment".

Le BLEU, ensuite. Des yeux, bien évidemment, mais aussi de la mer, du ciel, le Bleu  en tant que reflet de cet absolu qu'il faut atteindre afin de ne pas désespérer.

Cheveux noirs. Qui jouxtent la soie noire posée sur le visage comme pour dire la fin de toute chose, la mort à l'existence ordinaire, contingente, matérielle. Comme pour dire la naissance, par delà le néant, à l'écriture aussi impénétrable que la broussaille coiffant l'émergence de toute parole.

Ensuite, il faut mettre en opposition yeux bleus et cheveux noirs.

Yeux bleus des Gens du Nord. Proches icebergs. Exigence des pôles. Ici, il s'agit d'une expérience de la pureté, de la recherche d'une aire blanche, celle de la chambre austère, dépouillée, au centre de laquelle se dresse comme un autel, la dalle vierge sur laquelle écrire, naître à soi, à la littérature, au monde.

Cheveux noirs des Orientaux. L'énigme si proche. Peut-être la réminiscence de la Chine du nord, cette initiation au plaisir, cette pliure au désir qu'est le corps de l'écrivain, cet écartèlement entre la passion de l'homme rencontré et celle, totale, de l'écriture.

  En quatre mots, tout est dit de la métaphore littéraire (les yeux), de la couleur de l'absolu (le bleu), de l'érotisme (les cheveux), du néant (le noir) qu'ouvre toute création.

  Le livre en son entier peut être interprété comme la mise en équation de la littérature selon Duras. Une exigence de tous les instants, une disponibilité à la théâtralité qui fonde toute entreprise de création, la folie de l'amour absolu, cette "perdition", l'inclination permanente à tutoyer le sublime, un cri proféré de l'intérieur du silence, l'absence à soi jusqu'au vertige, une fascination de tous les instants, la pratique de l'excès permanent, un éthylisme de la rencontre, l'Autre comme conduisant au prodige, aussi bien à la destruction. On l'aura compris, nous sommes là portés à notre condition extrême de Voyeurs, nous les lecteurs sous le charme des "yeux bleus cheveux noirs", cet autre nom du chef-d'œuvre quand il se confie à une écriture dont encore, aucun écho n'a été trouvé.

  Mais disserter sur ceci serait une entreprise sans fin, tellement le sens est à profusion, suspendu à chaque mot. Ce qu'il faut faire, c'est seulement se porter au cœur battant de l'œuvre, directement à la clef de voûte qui soutient l'ensemble de l'architecture, au point où tout converge et là où tout bascule. L'objet ici décrit - qui sera commenté selon une libre méditation -, est le sexe même de la littérature, ce battement intime non directement observable, seulement les effets qui en résultent, ce sexe ouvert, antre de la création, attirant aussi bien que repoussant (ici l'on pense aux atteintes toujours possibles d'un "vagin denté", d'une anémone marine se nourrissant de ses  lecteurs-prédateurs), sexe qui ne se donne à voir que dans le moment même où il produit sa laitance au milieu des lueurs bleutées des abysses alors que flottent les longs filaments des algues pareils à de mystérieuses soies noires.

 

  L'extrait :

 

"Sous la lumière jaune, le visage nu.

Elle parle de la chose intérieure. Au-dedans de cette

chose intérieure il fait la chaleur du sang. Il serait peut-

être possible de faire comme si c’était un lieu différent,

fictif, et d’y glisser, lentement d’y glisser jusqu’à la

chaleur du sang atteinte, de rester là, et d’attendre, rien

d’autre, attendre, voir venir.

Elle répète : Venir une fois pour voir. Que ce soit

maintenant ou plus tard, il ne pourra pas l’éviter.

Il entend que peut-être elle pleure. Il supporte mal

qu’elle pleure, il la laisse.

Elle remet la soie noire sur son visage.

Elle se tait.

 

C’est alors qu’elle ne demande plus rien qu’il va sur le

sexe étale. Elle écarte les jambes pour lui se placer

dans leur creux.

Il est dans le creux des jambes écartées.

Il pose sa tête au-dessus de l’entrouverture qui ferme

la chose intérieure.

Il est le visage contre le monument, déjà dans son

humidité, presque à ses lèvres, dans son souffle. Dans

une docilité qui fait venir les larmes il se tient longtemps

là, les yeux fermés, sur le plat du sexe abominable.

 C’est alors qu’elle lui dit que c’est lui son véritable

amant, à cause de cette chose qu’il lui a dite, qu’il ne

voulait jamais rien, que sa bouche est si près, que c’est

intenable, qu’il doit le faire, l’aimer avec sa bouche,

l’aimer comme elle aime, elle, elle aime qui la fait jouir,

elle crie qu’elle l’aime, de le faire, qu’il est pour elle

n’importe qui, comme elle pour lui.

Elle crie encore alors qu’il a retiré son visage.

 

Elle ne crie plus.

Il se réfugie contre le mur près de la porte. Il dit :

— Il faut me laisser, tout est inutile, je ne pourrai

jamais.

Elle se couche le visage contre le sol. Elle crie de

colère, elle se retient de frapper, puis elle ne crie plus,

elle pleure. Et puis elle s’endort. Il vient près d’elle. Il

la réveille, il lui demande de dire ce qu’elle croit. Elle

croit que c’est déjà trop tard pour qu’ils se séparent.

Elle se détourne. Il regagne le mur. Elle dit :

— Peut-être l’amour peut-il se vivre ainsi dans une

manière affreuse.

Elle dort sous la soie noire jusqu’au plein jour."

 

 

Libre méditation. 

 

On regarde l'Autre et le regard est aliéné. Aliéné à l'amour.

A cet impossible qui s'appelle amour.

A cette fontaine de larmes. L'amour est une tragédie. Jamais il ne faudrait connaître.

Connaître et déjà la Mort, son visage de soie noire, son sexe de sang chaud.

Et cet antre qui attire et repousse.

Comme le regard aimante et revient à soi.

Il n'y aura pas d'amour sexe à sexe. Cette trahison. Cette faiblesse.

Il y aura absoluité. Bouche à sexe. Parole gravitant dans le mystère ouvert.

Mystère fécondant l'œuvre. Langue disant le désir.

Lèvres à lèvres. De Lui qui demande. D'Elle qui reçoit et donne à la suite.

Visage écrivant l'amour à même le sexe-désirant-désiré.

Désirant être LU. Être ECRIT. Être MOT.

Car l'amour, avant tout, est un MOT Un cri. Une supplication.

De Lui qui voudrait. Mais ne peut.

D'Elle qui peut mais ne voudrait.

Un lamento avant que la Mort ne surgisse.

Yeux bleus cheveux noirs.  Absolu inatteignable de l'art.

De l'écriture qui, toujours, se retire alors même que désirée.

L'écriture on la regarde comme on regarde l'Amant.

On crie son désespoir de l'avoir, de ne pas l'avoir.

Car, toujours on sait que cela fuit, que cela qu'on avait pensé dans la chambre,

sous la lumière de la lampe - cet éclair - cette illumination -,

ce regard qui vous convoquait à être, à surgir au plein du langage,

voici que cela se retire, voici que cela part vers le Nord

avec le bleu intense des yeux, d'outre-ciel,

avec le noir des cheveux comme la soie qui fait signe, qui appelle, vers la Mort, l'Absolu.

Il fait si sombre lorsque l'Amant-l'Amour-l'Ecriture partent vers les icebergs.

Alors on pleure. Alors on supplie.

Alors on trouve un Amant, un substitut de ce qui aurait pu être mais qui, jamais, ne sera.

Car, ce qui aurait été, la Mort ou le vent comme on veut le sexe de l'Amant,

sa bouche désirée mais cette bouche est muette, mais cette bouche est assoiffée d'un autre désir.

D'un absolu qui est le corps à nu, sous la lumière crue de la vérité.

Car le théâtre, cette existence sublimée se dira en langage, en mots,

au plus près du texte, dans l'incandescence du livre.

Le livre, on fera comme s'il s'écrivait chaque soir, à coups de larmes, à coups de cris,

dans des enroulements blancs des draps, leurs flaques de lumière,

dans des allers-retours de corps suppliciés laissés à leur propre décision.

Mais qu'est donc le corps - cette chose -, alors que l'écriture vous l'arrache,

vous délivre de cette pesanteur, et la mer n'est plus qu'un rêve bleu

qui se rythme en phrases et les mouettes ne sont plus que cet éclatement blanc

qui dit le lexique du rêve.

Celui qu'on boit, à longueur de nuit sous la lumière nue du lustre, avec des volutes de fumée

et les yeux emplis de larmes.

Avec son corps délivré qui danse, emporté par les mots.

Il n'y a plus de chambre, plus de parc, plus d'hôtel, plus rien

que le balancement de la parole - cette frénésie -, cette mise hors-de-soi

qui vous place au milieu du langage.

Et les mots coulent avec leur bruit d'amour, avec leur persistance de sang,

leur confluence de sève.

La jouissance est là qui plante son pieu dans la pulpe du sexe des mots,

qui en fait éclater la grenade, en libère les pépins gonflés de suc.

Écrire-Duras, c'est aller au fond de soi, là, dans cette vie intérieure, intime, profonde,

dans cette "chair du milieu" qu'est le sexe délivrant son nectar et le livre s'écrit

dans une manière d'extase, et plus rien ne compte que ce rythme au seuil de la Mort.

Demain, il sera trop tard.

C'est là, au milieu de la nuit, que tout doit s'accomplir, dans les larmes,

dans le lac des yeux bleus, dans la forêt des cheveux noirs.

Il n'y a pas d'autre lieu où exister que celui-ci :

L'ÉCRITURE,

la MORT.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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4 février 2014 2 04 /02 /février /2014 09:01

 

Le Café. Une véritable institution, un genre d'âme du village, un lieu de conciliabules dont, du reste, on n'a guère retenu que l'image d'Epinal. C'est dans un tel lieu, le Café Jembès, que nous nous retrouvions, JP et moi, en semaine, afin d'échanger quelques idées. Nous avions pour nous l'espace du Bistrot, en totalité, les occupations quotidiennes retenaient aux champs ou à la ville. C'était un genre de lieu idéal, ouvert aux débats les plus divers. Or, tout le monde sait la propension de l'âge adolescent à s'inventer un monde, à faire fleurir les projets insensés, à tresser les conditions d'une possible liberté. C'est comme cela, c'est l'adolescence qui l'exige, ou bien alors c'est l'arrivée subite dans l'âge adulte sans même s'apercevoir qu'il existait, juste avant, cette merveilleuse antichambre où les pensées les plus fécondes, mais aussi les plus irréalistes, faisaient leurs gigues et leurs pas de deux pour le plus grand bonheur de ceux qui les agitaient. Certes, le décor était indigent, - la prairie verte d'un billard fané, ses quatre pieds en boules; les table de faux marbre où couraient les lézardes; les sièges de skaï noir aux ressorts pléthoriques; le bar à l'ancienne, mais ceci nous importait peu. Nous sirotions nos "Pelforth brunes" agrémentées d'une rasade de grenadine, la mousse aérienne et ambrée est là, tout près encore, avec sa note sucrée.

  Ce qui comptait alors, c'était d'agiter des idées, n'importe lesquelles, dans un désordre qui n'était même pas savant - le fatalisme dont JP  s'était entiché à la lecture de Diderot; l'existentialisme de Sartre et "Les séquestrés d'Altona" au théâtre de la ville voisine; "Les confessions" de Rousseau que je lisais alors assidûment, ainsi que "De la nature des choses" de Lucrèce; bien évidemment "La nausée"; "La peste"; mais aussi un cocktail de pensées prélevées à la hâte dans des études sur Marx et Engels, surtout cette belle formule de "matérialisme dialectique" dont nous faisions nos délices, n'en comprenant que l'enveloppe externe, à défaut d'en saisir la portée philosophique, sociale et politique (ceci serait pour bien plus tard), mais tout ceci était secondaire, il nous fallait cette ambroisie des mots gonflés de suc, débordant de significations (nous en sentions l'urgence de les connaître de l'intérieur, d'en faire les sentinelles qui éclaireraient nos idées, occuperaient nos impatiences), il nous fallait alimenter cette manière de feu alchimique. Ceci s'appelait "exister". A défaut, nous nous serions résolus à vivre. Cependant jamais adolescents n'auraient consenti à cette vie végétative, en veilleuse, identiquement à l'éteignoir avec lequel le bedeau mouchait les flammes des cierges dans l'église paroissiale.

  Et, au centre du dispositif (que je me résoudrai, provisoirement, à appeler "intellectuel", tant l'échafaudage en était branlant, approximatif, sans doute enthousiaste), brillant de tous ses feux sourds, pareillement à une gemme précieuse dans les veines de glaise : "LA CHAIR DU MILIEU". Autres métaphores qui pourraient être éclairantes : l'étoile au ciel du monde; l'agitation du sémaphore; l'arche de lumière au bout du tunnel. Si l'on fait l'hypothèse que l'adolescence, passage obligé entre deux séquences claires, celle de l'enfance, celle de l'âge adulte, s'illustrait seulement à titre d'ombre, alors cette Chair venait l'illuminer de sa mystérieuse présence.

 

  

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3 février 2014 1 03 /02 /février /2014 09:41

La Chair du Milieu

ou

les pierres vives du sens

lpvds 

Source : La Boîte Verte.

Peinture de gemme : 
Carly Waito.

 

                                                                                      Cet article est dédié à mon Ami JPL

 

 

  [Quelques mots sur le choix de l'illustration. Carly, artiste installée à Toronto, réalise de petits tableaux hyper réalistes de gemmes et minéraux avec une telle minutie, un tel art du détail, de la réflexion de la lumière, de la structure géométrique que nous sommes directement exposés à l'essence de la matérialité dans une manière de "ravissement esthétique", notre regard éprouvant quelque difficulté à se séparer de ce qui peut paraître représentation exacte de la réalité, mais surtout, mise en œuvre d'une vérité.

  Tant et si bien que si l'on nous demandait de faire surgir, par la seule force de notre intellect, par la puissance de notre imaginaire, là, devant nous, la configuration symbolique de ce que la perfection, la beauté pourraient donner à voir, eh bien se livrerait à notre vision, dans une manière d'étonnement, en même temps que de délectation, cette sublime gemme aux facettes à proprement parler fascinantes. Nous serions alors si proches d'une beauté éternelle que nos sens alertés se porteraient immédiatement au devant des Idées platoniciennes, parangon plus que parfait de ce que le Beau révélé peut porter en soi de significations latentes mais qui ne demandent jamais qu'à surgir.

   Nous aurions alors une idée assez précise de ce que l'énigmatique formule de "Chair du Milieu" veut nous donner à penser. La gemme est cette pure essence qui, provenant du feu essentiel cosmique, passe par différentes étapes métamorphiques, avant que de nous parvenir sous cette forme épurée, synthétique, merveilleux assemblage de faces signifiantes, nervures hautement visibles du sens, comme une métaphore de ce qui toujours nous parle depuis sa mutité, sa compacité afin que, dotés du regard adéquat, nous nous risquions à pénétrer dans le cœur vif d'un langage originel.]

  La Chair du Milieu, cette mythologie concrète, hautement jouissive, palpable, éployable en milliers de figures, en quantité de fragments polychromes, tous les jours nous en faisons l'expérience avec notre intellect, nos affects, notre sexe, notre physiologie, notre expérience d'être mais nous n'y prenons garde, nous l'ignorons, le sachant ou bien à notre insu. Mais, avant d'en préciser la teneur, il faut, comme toujours, remonter aux fondements, aux premières émergences de ce qui m'apparaît, aujourd'hui, digne de recevoir le prédicat de "concept", tant il y a à connaître à partir de cette Chair. Le "pèlerinage aux sources" sera celui d'un retour sur des terres adolescentes, lesquelles, comme chacun sait, sont les premières efflorescences d'un sens qui, la vie durant, s'édifiera, se sédimentera couche après couche, lentement, souvent d'une manière subliminale et, un jour, de l'intuition première surgira une manière de plénitude existentielle, de système disposé à l'accueil d'une philosophie. Rien de moins que cela : l'ouverture d'une clairière à cela qui veut bien se montrer des phénomènes de la nature, de l'art, de la littérature, du poème.

  Donc il faut se reporter bien en arrière du temps, à une époque où la justesse des choses aussi bien que leur simplicité signaient une qualité de vie totalement disposée à accueillir le rare, le modeste, l'étonnement aussi, cette qualité première de toute pensée s'orientant vers une connaissance en profondeur du réel, mais aussi bien de l'imaginaire, et, bien évidemment du symbolique. Il y avait alors, en dehors de tout penchant légitimé par une inévitable nostalgie, correspondance spontanée des êtres et des choses, plaisir mutuel du partage, inclination à l'aventure immédiatement à portée de la main (le proche suffisait à notre propre éloignement des contingences, à notre voyage en terre d'Utopie), tentation d'expérimenter, dans la mesure ordinaire, toute nouvelle piste dont la finalité était, simplement, d'ouvrir nos yeux sur le monde environnant.

  Mai 68 et ses convulsions n'étaient encore qu'une vague brume à l'horizon. La société, le style de vie, la mode, la façon de penser, de se comporter, pour tout dire nos racines, tout cela s'enlevait sur le fond de la période d'après guerre et les sentiers de notre modernité d'alors avaient pour noms : Sartre; Camus; Jean Gabin; Brel; Brassens; Mouloudji; Ferré; Serge Reggiani; Serge Gainsbourg; Jane Birkin; la Nouvelle Vague pour ne citer que quelques pistes éclairantes. Les villes n'étaient pas encore d'immenses conurbations aux ramifications complexes, les voitures ressemblaient à de vraies automobiles faites amoureusement "à la main", les cinémas avaient des "ouvreuses", les bistrots une âme et Prévert aurait  encore pu déclamer ses poèmes sur les toits de Paris, cigarette au bec, sans que personne ne s'en fût offusqué. Il y avait place pour une liberté, de la chanson, de la parole, de la fantaisie. Les villages étaient des villages, avec leurs mairies, leur écoles Jules Ferry, leurs cafés où, le dimanche, on venait jouer au billard, à la belote, à la manille en sirotant son "Picon-citron".

 

 

 

 

                                                                        

 

 

 

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2 février 2014 7 02 /02 /février /2014 09:36

 

Théorie du secret.

 

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 "Mille et trois souffles d'écorce ou la dernière forêt…"

 Œuvre : Jephan De Villiers.

 

  A peine aperçu et ce Petit Peuple d'Écorces nous interpelle. Comment pourrait-il en être autrement ? Soudain, nous sommes arrachés à nos préoccupations mondaines et transportés au-delà des contingences vers une terre de l'imaginaire. Nous ne le savions pas, mais ces fragiles Personnages de bois nous hantent depuis la nuit des temps. Ils sont là, cachés au creux d'un buisson, près du cercle lumineux de la clairière, adossés à un chêne à la majestueuse ramure ou bien dans le clair-obscur d'une résille de pin, attendant la marche vers leur destin. Ils sont des guetteurs de l'infini que leur mince statuaire dispose à l'oubli. Ils sont tellement inapparents que nous n'y prenons garde et nos pieds hasardeux butent souvent dans leur modestie de fibre sans que nous nous en apercevions. Et, pourtant, nous eussions été bien inspirés de les prendre en considération plutôt que de les confier aux feuilles étroites de l'oubli. Car ces Modestes sont porteurs d'un secret tellement lié à notre propre destinée que nous aurions dû le percevoir au moindre bruissement de la forêt, au minuscule  passage de l'oiseau à contre-jour des feuillaisons. Mais nous sommes distraits et demeurons volontiers dissimulés dans notre conque germinale pareils à des Existants en voie d'éclosion.

  Et puis, le Petit Peuple, il faut le dire, n'éveille guère l'attention des humains. Depuis leur taille d'environ cinq pouces de haut - les Lilliputiens, pour mémoire, en mesurent six -, ils passent inaperçus, simples flottements sur le bord ombreux de quelque rivière. Ils sont tellement discrets, on ne les entend guère sauf le froissement d'une brume qui s'élèverait de l'onde, sauf le glissement de la fourmi porteuse de brindille. Ce qui les rend précieux c'est précisément cette inscription dans l'inapparent. La libellule touche notre cœur à seulement imprimer dans l'air sa trace de cristal.

  Mais comment donc les avons-nous découverts ? Leur venue au monde s'est faite dans une telle ingénuité, un simple grésillement d'élytres, un faible rythme de tamtam sur le sol de poussière, la fuite du vent le long du sentier semé d'herbe et de minces graviers. La nuit était venue dans sa vêture d'obsidienne, lame longue se confiant à la rumeur des étoiles. Bien des Vivants, déjà, avaient confié leur hasardeux destin aux coussins de plume et le bruit du monde était pareil au glissement de l'eau. Quelques AttentifsNoctambules impénitents, Astronomes dans leur sphère savante, Gardiens de phares, Écrivains penchés sur leurs manuscrits d'encre avaient été alertés par ce qui ressemblait à un frottement, un mince raclement se produisant sur l'écorce d'argile où vivaient les hommes. Alors, tous ces Veilleurs de l'impossible avaient, un instant, déserté leurs lunettes, leurs lentilles blanches, leurs plaines de papier et avaient ouvert leurs yeux sur l'événement qui parcourait la Terre de sa douce insistance. Et voilà ce qui s'était dévoilé à leurs yeux incrédules :

  Toute une théorie de menues Écorces, toute une pléthore d'éclisses de bois marchaient en caravane dense sur les chemins du monde, comme attirés, aimantés par on ne sait quelle force mystérieuse, abritant dans leur houle de branches un char démesuré, hautes roues cerclées de fer, lit de rameaux sur lequel reposait une dalle de bois nervurée surmontée d'un objet aussi étrange qu'insolite, lequel faisait penser à une grande coque de noix cerclée de cordes serrées. Même l'imaginaire le plus fécond - ce dont les Voyeurs n'étaient pas dépourvus, loin s'en fallait -, même l'inclination à l'invention demeuraient le souffle court et l'on ne formulait guère d'hypothèses au sujet de cette singulière ethnie. Dévisager suffisait. Rêver s'imposait. Être dans le silence s'illustrait comme la seule initiative envisageable. Ce qui était le plus étonnant, c'était la force silencieuse dont semblaient être pourvues ces menues Esquisses, leur volonté apparemment intangible d'atteindre quelque but, leur résolution de porter à son terme un projet réel, bien qu'illisible pour Ceux qui s'essayaient à en déchiffrer le confondant hiéroglyphe. Leur progression, quoique lente - elle faisait penser à une procession en direction de quelque idole -, se déroulait avec une belle constance, visiblement guidée par une pure lumière dont on ne pouvait savoir l'origine (Brillante Étoile, Icône boisée, Gemme translucide ?), les Petits Personnages au visage blafard faisant penser aux Moaïs de l'Île de Pâques, stèles mystérieuses toisant l'infini. Ils en étaient la minuscule représentation symbolique, leurs faces épatées semblant témoigner d'une identique interrogation du monde étrange qui leur faisait face. Et la démesure du char qu'ils entouraient de leur multitude pressée amplifiait encore l'impression de cérémonie possiblement initiatique ou bien de rituel crypté.

  Mais toutes les supputations des Veilleurs de nuit, pour savantes qu'elles fussent, ne cernaient la vérité de ce Petit Peuple que dans un genre d'approximation en tous points semblables aux plans que pouvaient tirer sur la comète les premiers découvreurs d'une terre vierge. Ce que les Distraits terriens ne savaient pas, c'est que cette procession incompréhensible à leurs yeux n'était que la résultante de leurs propres comportements ainsi que de leurs coreligionnaires, lesquels avaient foulé la Terre sans souci de la préserver des atteintes et des blessures qui, toujours, finissent par précipiter l'essence des choses dans des abîmes dont nul peut se relever à moins qu'un miracle ne se produise. Ce que transportaient les Minuscules consciences boisées n'était rien d'autre que ce qu'elles avaient pu sauver qui, encore, n'avait pas subi d'atteintes irréversibles et dont ils pensaient qu'il leur appartenait de les mettre en sécurité, quelque part sur un Mont éloigné de la curiosité des Erratiques. C'était donc un bien précieux, le plus précieux de tous, de minuscules rejetons de la Nature qu'il s'agissait de préserver de toute prédation, de toute dégradation. Comme une "toison d'or", un présent divin  à faire aux hommes, une garantie d'une possible immortalité, le royaume d'une sagesse infinie par laquelle continuer à rayonner, à doter le monde de ce Bien qu'ils cherchaient depuis toujours, à défaut de pouvoir s'en saisir.

  Dans la coque de noix refermée sur elle-même afin que le trésor soit préservé, transmissible aux générations futures, dans de menus écrins pareils à de la soie, l'on pouvait trouver : des copeaux de nuages pareils à des éclats de neige; des limailles d'étoiles, des vrilles de lumière, des queues de comètes, de fins cheveux de cascades, des perles de rosée, de longs fils de la vierge, des paillettes de glace translucide, des ailes ajourées de Nacrés de la ronce, des antennes volubiles de Zygènes cendrées, des broderies de brume, des dentelles de pluie, des rémiges d'air, des voilures de sternes, des aiguilles d'oursins, des vols de colibris, des yeux mobiles de caméléons, des clapotis de fontaine, des étoiles de mousse, des barbes de lichen, des crosses de fougères, quantité de graines, des sons de flûte, des glacis de lacs, des processions de moraines, des écailles de bois, des cris d'enfants joyeux, des farandoles, des tintements de comptines, des écritures, des sautillements d'araignées d'eau, des coulures de vent, des chutes de frondaisons, des levers de soleil, des aubes grises, des nuits de mercure, des sabliers intemporels, des jours immobiles, des trilles de secondes, des sarabandes de minutes, des échos de dunes, des balancements de palmiers et encore plein de choses cachées depuis toujours au regard des hommes alors que leurs yeux étaient  plein de merveilles mais qu'ils ne le savaient pas !

  Les soirs de pleine Lune, disposez-vous derrière votre fenêtre, ne faites aucun bruit et ouvrez vox yeux sur le miracle du monde. Vous les apercevrez sans doute ces Petits Écorcés faisant leur bruit de cigale alors qu'au-dessus de leur innocent cheminement les étoiles les observent avec toute la bienveillance qui sied aux rituels sacrés. Car c'est bien un itinéraire de cette nature qu'ils accomplissent afin de nous dire la nécessité de chaque chose que nous négligeons parfois de considérer avec la bienveillance qui sied à l'inapparent. Le chiffre du monde est aussi bien dans l'écorce qui flotte entre deux eaux que dans la chute de la feuille  sur le sol d'automne, que dans l'œuvre d'art qui tient son langage dans la pure beauté. Aussi bien en nous. Le secret est seulement à contempler : c'est de cette manière qu'il s'ouvre et rayonne dans l'espace et le temps : son aire de jeu infini.

 

 

 

 

 

 

 

    

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