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12 novembre 2013 2 12 /11 /novembre /2013 09:06

 

 

XIII   Les Passants

 

 

  Des bruits humains, des bruits de paroles mais elle n’entend que des sons, ne peut savoir ce qui se dit, un peu comme les mots étranges inscrits sur la porte de fer. Abritée par la Tour, elle se hasarde à regarder vers le versant exposé au levant. Des formes aux ombres courtes gravissent la pente, lentement, faisant des haltes successives. Deux enfants d’abord. Une fille de taille moyenne, un garçon plus petit. Deux adultes derrière, leurs parents sans doute, le père portant un sac à dos bleu, la mère un panier rouge. Gemma sait qu’elle peut continuer à regarder l’ascension du groupe sans crainte d’être repérée, à l’ombre d’Albère. Quand les promeneurs parviendront au troisième lacet avant la dernière montée, alors elle descendra sur le versant opposé, ira se cacher derrière les touffes de genêts. Elle pourra voir les visiteurs, les entendre sans qu’ils s’aperçoivent de sa présence. Il y aura, entre le groupe et elle, la distance nécessaire. On ne lui volera rien. Ni son regard, ni la Tour, ni le Fort, ni la vue sur la mer, ni le golfe qui s’étend si loin, au nord, vers les grandes salines, ni les montagnes violettes au sud qui résonnent déjà des bruits de l’Espagne, du chant des perruches dans les têtes des palmiers, du balancement des bateaux dans les canaux de la marina, du cri des aigrettes dans la Réserve de l’Emporda.

   Cela, les salines du nord, l’Espagne derrière la frontière, elle ne les connaît pas, mais les pêcheurs qui jettent les filets dans la crique lui ont tout raconté et c’est un peu comme si elle y était allée, si elle avait vu les rectangles d’eau étincelants de sel, les hérons et les biches traversant la lagune dans l’air bleu et brumeux du petit matin.Et sur les gens qui voyagent beaucoup, qui traversent les mers, qui volent dans des avions, qui parcourent les savanes, les déserts, elle a le privilège du rêve car elle pense qu’on ne peut rêver que de choses imaginaires, non de ce qu’on a vu car, de cela, il ne reste jamais guère plus qu’un peu d’air sorti d’une outre dont on aurait pressé les flancs jusqu’à les faire se rejoindre.  Les promeneurs sont arrivés sur les pierres usées devant Albère. Ils s’arrêtent d’abord, soufflent longtemps, regardent l’horizon circulaire, les courants sur la mer semblables à des ruisseaux d’eau vive, la lente courbure du golfe tendue sous le vent, le flottement d’or des genêts, le clignotement blanc des bateaux dans le port, la disparition au sud, des montagnes sombres dans la brume d’été. Du sac bleu, le père sort des jumelles et regarde longuement le paysage si vaste qu’il croirait presque voir l’envers de la Terre, les îles lointaines, comme sur une immense mappemonde. Peut être, près du port, aperçoit-il le dos gris-bleu du dauphin dont le ventre, parfois, se confond avec les galets de la plage. L’air est vif, tout à coup, coupant comme la lame d’un silex, et les promeneurs s’habillent de blousons de toile, se réfugient derrière la Tour, semblable à l’immense tronc d’un baobab.                         

  De sa cachette, Gemma les observe, assise sur ses pieds, sans faire un mouvement. De temps en temps, pour mieux voir, elle écarte doucement les tiges des genêts et ça fait comme une sorte de halo jaune devant ses yeux, comme si le soleil s’était dispersé en des milliers de gouttelettes. Les enfants disposent en rond des dalles de schiste pour en faire des sièges, une pierre plus haute, au centre, pour la table. On s’assoit, on étire ses bras engourdis de fatigue, on cherche une position confortable. Le sac bleu est ouvert. On distribue des timbales, on y verse une eau claire gorgée de bulles, on boit de longues rasades qui calment un peu la soif. On coupe d’épaisses tranches de pain. On mange du jambon, du fromage, des œufs durs, des fruits, quelques biscuits. L’odeur de la nourriture, portée par le vent, se mélange aux senteurs épicées de la garrigue, traverse les fleurs jaunes, s’épanouit sur les lèvres sèches de Gemma, sur le contour de ses narines.

  Elle sent alors son estomac comme une poche vide, un antre déserté, une grotte humide en attente, où la marée déposera bientôt, comme dans les failles de la crique des Elmes, des algues, du plancton, de minuscules crustacés, des oursins, des moules à la coque noire et luisante. Mais Gemma, comme la grotte, vit au rythme de la mer. La nature lui a appris cette longue patience, ce jeu subtil du prédateur et de la proie où le guet lui-même anticipe le plaisir. Elle n’a pas faim vraiment et elle est comme la pieuvre, un simple repliement de tentacules, une dilatation de ventouses, un corps ramassé et disponible, tapi au fond d’un trou où la lumière ne parvient qu’en rampant. D’être là, simplement, les yeux dissimulés derrière une fente semblable au fil d’un rasoir, de surveiller les battements de l’eau, c’est comme ouvrir une coquille, en approcher le corail, en éprouver la douceur iodée. C’est un signe annonciateur qui se suffit à lui-même, dans lequel Gemma s’installe, prenant plaisir surtout à observer la scène, à anticiper le déroulement des gestes, à savoir que bientôt il ne restera plus, sur les dalles de pierre, que quelques épluchures, quelques fragments que bientôt les fourmis visiteront avant de les entasser dans leurs nids de brindilles et de terre.

  Ce qu’aime surtout Gemma, c’est entendre le rire clair du frère et de la sœur, la voix chantante de la mère, celle du père aussi, plus grave, qui parfois se mélange aux rafales de vent et alors on ne perçoit plus qu’un roulement pareil à celui des galets dans les vagues. Elle aime les mouvements vifs qu’ont les enfants, lorsque les mouches et les taons, les abeilles parfois, viennent tourner autour de leurs bras nus. Elle aime voir l’homme boire longuement au goulot de la bouteille et essuyer ses lèvres du revers de la main. Elle aime la façon qu’a le garçon de faire éclater les coques des amandes en les frappant d’une ardoise en forme de massue.

 

 

 

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12 novembre 2013 2 12 /11 /novembre /2013 08:57

 

Diverses considérations intempestives.

 

 

 Pensée molle.

*"Il n'y a rien à faire contre la pauvreté". Sotte affirmation de l'incurie.

 

Pensée proximale.

*Fiction : le narrateur n'est pas forcément l'auteur !

*Eden. L'innocence ne voit que la Pomme. Jamais le Serpent.

*C'est du rivage que la mer s'observe le mieux. Proximité est cécité.

*Pensées proximales. Non l'incurie de l'homme. Seulement la pente de la facilité.

 

Persuasion.

*Dans la tête du lecteur, enfoncez le clou, enfoncez-le jusqu'à ne plus voir que le clou, plus le lecteur.

 

Politique.

*Souvent la politique est à la démocratie ce que l'infidélité est au couple : une insulte. 

 

Principes.

*Assume le Principe de Contradiction, il te définit plus que ta persistance à être.

 

 

 

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11 novembre 2013 1 11 /11 /novembre /2013 10:47

 

XI   L’ascension

 

 

  Le sentier, dans son dernier parcours, s’élève brusquement, et Gemma respire à petits coups, un peu comme le fait un chien, s’arrêtant parfois pour reprendre son souffle. Le vent est violent maintenant, plaqué contre les rochers noirs qui escaladent le ciel. Il faut parfois s’accrocher aux racines, tirer sur ses bras, et il y a des petits points noirs qui dansent devant les yeux, de fines gouttes de sueur qui brûlent la peau. Albère est si près qu’on croirait presque la toucher de ses mains, mais la fatigue la fait reculer un peu plus à chaque pas. La Tour se découpe sur le ciel blanchi de chaleur. Une plate-forme de pierres que protège une rambarde rouillée, des parties manquent par endroits. La roche est usée comme d’avoir trop regardé le ciel ; lisse vers la mer, forée de trous vers la montagne.

  Gemma s’assoit un moment sur la dalle noire, met sa main en visière au dessus de son front, éblouie par la mer, immense plaque d’argent dont la courbe se perd à l’horizon. Des voitures, parfois, s’arrêtent le long du parapet du Fort. Des gens en descendent. Des touristes sans doute. Qui font de grands moulinets avec leurs bras, montent vers la barbacane où sont les canons, entrent dans la grande bâtisse. Des enfants, les bras en croix, sautent au dessus des créneaux en criant.

  Alors Gemma s’étonne de tous ces bruits, ces mouvement qui serpentent dans la garrigue en disant la vie des hommes, leur insouciance, leur désir immense de posséder la face lisse de l’eau, les promontoires de terre brune, les layons où glissent les lézards, le ciel tendu sous les assauts de l’air. Puis les voitures repartent et on les voit descendre lentement, comme de grands radeaux entre les rochers, on les perd parfois de vue, puis ressortent des failles avec des éclats de métal, rejoignant bientôt Port Vernant, ses larges avenues, ses grands bateaux blancs attachés aux môles de basalte, sa rangée de cafés aux terrasses ombragées où des parasols de toile bougent sous la brise, semblables à de grands tournesols.

 

 

XII   La Tour

 

 

  Le cœur de Gemma s’est calmé, sa respiration est plus régulière. Elle grimpe les quelques marches qui la séparent d’Albère. La Tour est imposante, constituée de blocs de roches brunes grossièrement taillés, que relient des joints de gravier gris. En bas, une lourde porte de métal interdit l’accès de l’édifice. Un panneau y est apposé, que Gemma ne lit pas. Les mots, pour elle, ne sont que des dessins muets, des empilements de signes. Elle aime bien la forme des lettres. Les pleins, les déliés, les pointes, les arrondis, les cercles, les lettres épaisses, celles qui sont penchées. C’est un peu comme du morse, comme une suite de sons abstraits, de percussions, de coups frappés sur des tubes de bambou. C’est un rythme pour les yeux, à la façon d’un collier de perles.

  Pour en connaître le secret, il faut aller dans de grandes salles, au milieu de beaucoup d’enfants et il y a, devant un tableau noir, une dame qui explique chaque signe, chaque assemblage de signes ; chaque mot, chaque assemblage de mots et alors on peut ouvrir de grands livres et y lire des histoires très savantes, des choses qui parlent de la terre et des arbres, des volcans, des fonds sous-marins, des étoiles et de plein d’autres connaissances, mais Gemma, ces choses-là, elle veut seulement les apprendre avec ses mains, avec sa peau, avec ses yeux, avec ses oreilles, en touchant, en goûtant, en observant, alors elle évite la ville, elle évite les écoles où l’on entasse les enfants, où on les emprisonne, où leurs jeux sont limités à des cours de ciment, de hautes grilles qu’ils quittent le soir pour les retrouver le lendemain et Gemma pense à ces enfants comme à des oiseaux en cage, à des souris blanches tournant continûment leur roue, à des perroquets savants qui vident le sac qu’on a rempli la veille.

  Gemma n’a pas lu les lettres blanches tracées sur le fond noir et c’est tant mieux car il lui reste un secret entier dont elle aura à faire le tour, dont elle rêvera peut être, ici, sur la garrigue, au milieu des touffes de lavande ou, plus tard, dans la grotte des Elmes. Ses yeux lui suffisent pour déchiffrer le monde, pour voir la Tour, percée en son milieu d’étroites fenêtres semblables à des meurtrières où s’engouffre le vent, pour distinguer, à contre-jour, paupières mi-closes, les antennes juchées au sommet et qui, vues de la mer, font comme des ailes de moulins qui auraient arrêté leur course en plein ciel. Ses oreilles la renseignent sur des rumeurs qui montent de l’eau, apportées par les rafales de vent.

 

 

 

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11 novembre 2013 1 11 /11 /novembre /2013 10:28

 

 

La chair luxuriante des mots.

 

 (Sur une proposition textuelle

d'Isabelle Alentour).

 

 ia lt

 

Photographie : Blanc-Seing.

  (Écriture à 4 mains.)

 

 

  "Le trou fait peur. Il est pourtant le lieu où frémit le silence d’où jailliront les mots. Laissons à hier le peu de dire. La voix est libre. La parole court devant. On peut mourir de lassitude à se chercher en vain. La parole est à nous, prenons-là. Et faisons chair de la matière des mots. Je ne peux penser expérience plus heureuse que celle-ci : mettre un point, aller à la ligne, ouvrir les guillemets, et prononcer un premier mot. Sans se soucier de savoir s’il introduit une explication, une cause, une conséquence, ou un devenir."

                                                                                                        Isabelle Alentour.

 

( NB : ARGUMENT central développé par Isabelle Alentour : pas de plus grand plaisir que le seul plaisir d'écrire, sans se soucier d'où vient et où va le langage. Comme un pur hédonisme se suffisant à lui-même. La sémantique contenue dans ce texte bref est si dense qu'elle a entraîné un vaste commentaire, lequel sera publié en plusieurs fragments et en totalité pour les Lecteurs et Lectrices qui voudront approfondir le sujet.)

 

 

 I ) - "Le trou fait peur."  

 

  Le trou entre les mots. Car il pourrait bien y avoir disparition et alors, le vide serait grand qui habiterait le monde. La mutité des choses, jamais nous ne pourrions en faire le lieu de notre connaissance. Et, cependant, cette peur du vide est une pure déraison à laquelle notre âme désorientée se livre à défaut de s'en être emparée de manière satisfaisante. Les mots ne naissent que de l'intervalle qu'ils ménagent entre eux. Il ne pourrait y avoir de pire situation que celle livrant la disposition du langage à une confusion sans fin. Car c'est précisément de ce vide, de ce rien que la parole prend essor afin que nous puissions nous en saisir adéquatement. Imaginons, un instant, la disparition de ces intervalles signifiants et appliquons-là à une phrase. Par exemple, celle-ci : "Le langage est l'essence de l'homme".

Nous obtiendrions ceci : "Lelangageestl'essencedel'homme", et bien évidemment, même l'enfant du fond de sa naïveté percevrait d'emblée l'absurdité d'une telle confusion.

  Car si, originairement, le langage est possiblement chaos, comme une longue parturition à peine détachée des eaux primordiales, il ne saurait prolonger son existence qu'à être  phénomène illisible. Or l'homme ne saurait exister en dehors de son abri. Il faut donc organiser, créer un cosmos à partir duquel rayonner. Il faut parler sur les agoras parcourues des discours des rhéteurs; il faut inventer les ressources de la dialectique platonicienne; il faut écouter les rhapsodes récitant les hymnes homériques; il faut lancer la voix sur la courbe du monde; il faut lire les textes imprimés; il faut écrire des poèmes, des romans, des biographies, des mémoires, des essais, bref, partout il faut déployer la merveilleuse mélodie humaine.

 

II ) - "Il est pourtant le lieu où frémit le silence d’où jailliront les mots."

 

  Alors se fait jour dans la pensée cette manière d'évidence relative à ce trou initial, lequel apparaît comme condition de possibilité de tout langage et non comme son envers, comme la bonde par laquelle il pourrait s'absenter de nous. Prise de conscience d'une différence à instaurer entre silence et langage afin que chacun, reconduit à son propre site, puisse donner essor  à son autre. Car les significations ne surgissent jamais que de cette mutuelle relation, de ce continuel passage de l'ombre à la lumière dont l'aube constitue la métaphore adéquate à une perception de toute médiation verbale ou bien écrite.

 

III ) - "Laissons à hier le peu de dire."

 

 Car demain sera toujours la mesure exacte de ce que nous aurons à livrer avec plus d'emphase qu'hier, plus de compréhension, plus de certitude. Le langage est cette croissance infinie qui se stratifie et hisse son socle vers plus de capacité d'explicitation. Il y a relation étroite entre notre sentiment d'exister et notre inscription dans le temps. Le corps oublie son état antérieur, la chair s'évanouit à mesure de son naturel trophisme, les yeux se voilent, les oreilles se bouchent, les mouvements s'amenuisent. C'est un peu comme si le paradigme de notre connaissance propre s'éparpillait en milliers de menus événements - sensations, affects, percepts - dont la synthèse finirait par devenir impossible, ceci nous laissant dans un état proche de la dispersion schizophrénique. Seule la plasticité du langage  nous installerait, en reliant les différents épisodes de notre vécu, dans une aptitude à nous y retrouver avec nous-mêmes, à nous unifier, à nous installer dans un sens clairement identifiable. C'est pour cette raison que l'écriture de mémoires, journaux et autres autobiographies se présenterait comme le fil rouge courant tout le long de notre vie, lui donnant ses assises et la dotant d'une boussole. Le langage comme ciment, liant de notre intime concrétion. La conscience de soi est toujours conscience verbalisée, donc pensée, donc ressentie, donc acte langagier. L'on ne peut sortir de son essence pour la comprendre. C'est d'elle et d'elle seulement que dépend notre liberté d'assurer notre transcendance parmi les objets du monde. 

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11 novembre 2013 1 11 /11 /novembre /2013 10:15

 

Pensée.

 

 

*Dire dans la simplicité une pensée complexe. Dire dans la complexité une pensée simple. Seuls quelques "grands".

 

*L'intuition est au raisonnement ce que l'instantané est à la pose.

 

*A la froideur du concept, oppose l'intimité heureuse de l'intuition.

 

*La Philosophie vit dans l'étonnement, le béotien dans l'étonnement de l'étonnement.

 

*Vivre un seul jour l'expérience de la pensée !

 

*Etonnant empan de la pensée heideggérienne : choisir l'Être et commettre 100 ouvrages à sa suite.

 

*Opposer au Principe de Raison le Principe de Contradiction.

 

*A elle seule la raison ne peut se prévaloir d'être l'étalon de la pensée. Le fou pense aussi qui apparaît sous la figure de l'égarement.

 

*Peu de nutriments pour nourrir le corps. Beaucoup de cogitations pour sustenter l'esprit.

 

 

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10 novembre 2013 7 10 /11 /novembre /2013 09:44

 

IX   L’imaginaire

 

 Gemma aime cela, cette réalité un peu lointaine qui maintient son attention en éveil. Un peu comme un enfant derrière une vitre, qui regarde les jouets de Noël et retire de cette paroi de verre sa seule jouissance : celle du désir différé. Il sait que l’objet, une fois dans sa main, perdrait toute forme de magie puisqu’il n’y aurait plus l’espace du rêve. Alors il préfère coller ses doigts à la vitre, écarquiller les yeux et imaginer, surtout imaginer.

  Gemma aussi imagine, vit d’images comme on vit d’eau, de soleil, de vent. Gemma s’imagine elle-même, se crée en quelque sorte, invente ses formes, ses mouvements, ses déplacements. Peut être n’est-elle que cela, Gemma, un empilement d’idées, d’émotions, de sensations, de perceptions. Peut être n’existe-t-elle pas vraiment, peut être n’est-elle qu’une vapeur à la surface de l’eau, une infinité de gouttes au milieu des nuages, un déplacement d’air, un souffle, une bulle d’écume ? Peut être n’est-elle qu’à la mesure de sa pensée, qu’elle se dissout quand elle dort, qu’elle disparaît, telle une racine dans l’épaisseur ombreuse de la terre ? Peut être ne sait-elle pas qu’elle « EST », qu’elle existe, qu’elle respire, semblable en cela aux veines de charbon au fond des puits, à la reptation des végétaux dans l’humus, au balancement des feuilles sous le vent, à la vibration des insectes dans la touffeur de la canopée.

 

X   Vision d’en haut

 

 Gemma a assez vu, assez regardé, elle veut bouger maintenant, sentir le sang courir sous sa peau, ses muscles se tendre, ses pieds nus se cambrer dans l’attitude de la marche. Elle attache son pull autour de sa taille. Elle est libre, elle n’a rien. Sauf la lumière, le vent, le sentier de poussière qui s’enroule en lacets vers la Tour. Elle a emporté le miroir. Elle n’a rien. Sauf son image au milieu des taches et des cassures de la glace. Elle ne l’a pas regardée. Elle sait que son visage y est gravé, qu’il est aussi réel que les pierres et les arbustes qui peuplent la garrigue. Depuis le départ du Fort, il n’y a plus de bitume, le chemin est escarpé, torturé, exposé à la violence du souffle marin, aux embruns venus de la mer, au soleil qui fait éclater les pierres. Des bruits atténués parviennent de la côte, roulement des voitures et des camions, grincement des trains sur les rails. Mais le monde est loin, très loin en bas et les gens sont de minuscules fourmis sur un coin de la Terre, hors de portée ; on n’entend pas leurs paroles, leurs mouvements sont à peine visibles, ils forment des colonnes dans les rues, des groupes devant les boutiques, de petits points noirs sur la ligne de la plage. C’est comme s’ils existaient par à-coups, par intermittence, sortes de petits pâtés d’encre, de virgules, de points de suspension, de tirets. De les voir si loin fait comme une dilatation de l’espace, image un peu irréelle, identique à celle d’un livre géant dont le vent tournerait les pages, si vite, qu’on n’aurait plus le temps d’y reconnaître les mots, de les assembler en phrases ; juste le bruissement du papier.

  Et c’est cela qui est bien, ce chuchotement si léger, si imperceptible qu’on peut y tisser une histoire, celle qu’on veut, même la plus lointaine, venue du pays où les nuages sont rois ; même la plus étrange, faite de la stridulation des cigales ; même la plus étonnante où les hommes sont des oiseaux aux ailes immenses, où les femmes-colibris butinent les corolles des fleurs, où les enfants sont des poissons d’argent dans des bassins d’eau verte. Laisser planer le monde comme un cerf-volant de papier dont la tête est au ciel, tout près des étoiles, le ventre gonflé de mistral, la longue queue fouettant l’air en des ondulations d’algues, sautant l’écume des vagues, lissant les galets des rivages jusqu’à la ligne où le regard ne porte plus.

  Montant le chemin où brillent les ardoises, où le mica s’allume en minces étincelles, Gemma est habitée de ce déploiement de l’espace, de cette tension qui bande son corps comme un arc-en-ciel, comme une arche sans limite, fille du ciel et de l’eau, immensément penchée au dessus de la Terre. Elle est alors cette vibration inaperçue, ce souffle suspendu, ce battement de pendule accordé à la marche du temps. C’est pour cela que les hommes ne la voient pas, qu’ils devinent seulement sa présence dans les mouvements de l’air, la chute de la pluie, la levée de la brume. Comme un filet de sable s’écoulant entre les doigts, l’image d’un rêve insaisissable.

 

 

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10 novembre 2013 7 10 /11 /novembre /2013 09:33

 

Pensées.

 

 

*La pensée est comme l'eau, toujours en mouvement. Bien des eaux, de nos jours, croupissent.

 

*Penser est agir aussi bien que bâtir de ses mains. Leçon heideggérienne.

 

*Se défaire du corset de la pensée unique, respiration de l'âme.

 

*Seule une pensée nomade connaît le monde.

 

*Voyage de la pensée : le seul voyage.

 

*Penser. Beaucoup essaient. Peu y arrivent. A commencer par nous.

 

*L'ellipse, le haïku de la pensée.

 

*Contrairement à la matière, la pensée n'a jamais de limites.

 

*Une phrase sans début ni fin qui ferait le tour de la pensée. Mythe de l'écrit.

 

*Penser comme on respire. L'apnée est mortelle.

 

 

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9 novembre 2013 6 09 /11 /novembre /2013 08:53

 

VI   La garrigue

 

 Gemma posa le miroir où flottait son image sur la dalle de pierre. Sa longue ascension l’avait fatiguée, elle sentait un creux au ventre. Elle descendit quelques marches, longea le mur semi-circulaire où alternaient, usés par le vent et l’air marin, merlons et créneaux, quelques uns encore pourvus de fûts de canons rouillés. Dès qu’elle s’en fut éloignée de quelques centaines de mètres, le Fort lui apparut à la manière d’un vieux bateau échoué sur des vagues de pierres. Elle remonta le lit d’un ruisseau presque à sec. Quelques filets d’eau coulaient entre des rocs ternes et érodés. Sur ses flancs, quelques maigres arbustes. Elle put y cueillir des baies violettes qu’elle mâcha longuement, buvant à même la flaque d’une conque. Un peu plus bas, un carré de terre partiellement clos de pierres, ancien jardin abandonné, était planté d’arbres fruitiers malingres et rongés de lichen. Des pommes jaunes et flétries, quelques amandes. Elle était habituée à ces repas frugaux qu’elle prenait, à n’importe quel moment de la journée, au hasard de ses trouvailles, se suffisant parfois de racines amères, de fades tubercules, de tiges anisées. Elle aimait mâchonner le fenouil, sentir le suc couler dans sa gorge, en recracher les parties fibreuses. Elle vivait au sein de la nature, au même titre qu’une espèce végétale, qu’une concrétion minérale et son corps, parfois, tanné par le vent, bruni par le soleil, se confondait avec les rochers, les algues, l’eau de mer, les troncs à la dérive. Elle était une sorte de flottement, une image entre deux eaux, un tremblement crépusculaire.

 

 VII   Les villes

 

 Les villes, elle les aimait aussi, mais comme on aime la pluie battante dans la chaleur de la mousson. Par contraste, pour la fraîcheur, l’étonnement, la fulguration. Les villes, elle ne les traversait que dans l’ombre portée des demi-lumières, dans la lente avancée de l’aube, dans le repliement du crépuscule. Elle entrait rarement dans le dédale des rues. Elle se contentait des franges, des marges, des lisières, des lignes bleues et grises des galets, tout près de la mer. Parfois, la nuit, elle s’aventurait le long des criques qui bordaient Blanuys, marchant à l’extrême limite de l’écume et des trouées des réverbères, immiscée dans la faille, poulpe aux aguets, prêt à replier ses tentacules. Elle ne se lassait pas alors, protégée par son cône d’ombre, de regarder les terrasses des cafés, le clignotement des néons, d’écouter les chansons sortant des grandes verrières, de sentir l’odeur poivrée des viandes grillées. L’eau lui venait à la bouche, plus par une sorte d’émotion que d’un désir du corps. Son plaisir naissait surtout des images qui pénétraient ses yeux, des effluves qui parcouraient sa peau, elle éprouvait vite un sentiment de satiété et regagnait  la crique qui abritait ses rêves. Lovée au creux des rochers elle recréait à nouveau la ville dans un genre de ravissement intérieur où se mêlaient les terrasses plantées d’agaves bleus, les bordures hérissées de pierres, les bancs de ciment près des plages de galets, le balancement des bateaux de pêche sur l’eau couleur de cendre, les visages brûlés par le soleil, les rires des enfants cascadant dans les ruelles étroites.

 

 VIII   Le jeu

 

 Aujourd’hui, assise sur le parapet du Fort qu’elle vient de regagner, c’est la première fois qu’elle voit la côte d’en haut, la ville, les anses, les presqu’îles, un peu comme on regarde une carte en relief ou le paysage miniature où roulent les trains des enfants, avec leurs signaux lumineux, leurs tunnels, leurs collines de carton, leurs barrières qui se lèvent et s’abaissent, leurs signaux rouges et blancs qui basculent, leurs gares aux marquises ajourées. Le soleil, au zénith, fait un gros disque jaune entouré d’un halo blanc. La lumière est bien droite, verticale, coulant à l’aplomb des toits, des murs, des trottoirs, délimitant le tracé des rues, soulignant les larges avenues bordées de platanes, s’accrochant aux bras des statues, glissant le long des mâts des voiliers. C’est alors un jeu, du haut de la montagne, de reconnaître les lieux, de les nommer, d’imaginer les itinéraires, d’anticiper les déplacements, les migrations des gens aussi minces que des fourmis. C’est à ce jeu que joue Gemma depuis son belvédère. Ses yeux mobiles, comme ceux des caméléons, ne se lassent pas de balayer la ligne d’horizon où passent les navires, de repérer sur le dos de la mer les sillages des bateaux de pêche, puis, vers la droite, le sentier du littoral montant au milieu des bouquets de pins, la descente sur Blanuys, les arcades de pierre qui soutiennent la falaise, la plage de galets où apparaît parfois Dolphy le dauphin, que les enfants appellent depuis la grève, les terrasses des cafés et des restaurants où glissent rapidement les serveurs en blanc et noir, les touristes avec leurs appareils photos, les enfants tenant leurs cornets de glace, le carrousel et son orgue de barbarie, le pont de ciment qui enjambe la Sioule, ses quelques filets d’eau encombrés de sable qui se heurtent aux premières vagues, le port de pêche aux barques bleues et blanches, les filets suspendus à des boules de verre, les longs voiliers tout blancs, longés de tubes qui étincellent, le Musée de la mer, ses vastes bassins où flottent les pieuvres, les carrés blancs des maisons vers Castell Béar, la voie ferrée, ses rails qui plongent dans la montagne, ressortent de l’autre côté, en Espagne, sur la paroi couverte de figuiers de barbarie.

 

 

 

 

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9 novembre 2013 6 09 /11 /novembre /2013 08:42

 

Pensée.

 

 

*Nulle autre issue que de se consumer au feu de la pensée.

 

*La raison seule ne peut tenir lieu de guide souverain. Il lui faut l'ombre portée de l'imaginaire.

 

*Penser : réfléchir le monde.

 

*Exigence : penser l'os jusqu'à la moelle.

 

*La vie appartient à ceux qui se libèrent de ses attaches. Pensée méditative.

 

*Pour se déployer, il faut à la pensée l'espace de la vérité

 

*Se libérer de la "pensée molle" qui justifie tout et son contraire.

 

*Penser en spirale. Atteindre le socle originaire.

 

*Comme le vent, la vraie pensée est libre.

 

*L'invisible ne peut jamais surgir dans l'horizon de la raison, faute de preuves.

 

 

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8 novembre 2013 5 08 /11 /novembre /2013 09:29

 

 

III   Les Ruines

 

 Elle entra dans les ruines pour s’abriter du vent et de la clarté. L’obscurité la surprit et faillit la faire chuter. Le sol était parsemé de gravats, de bouts de planches, de blocs de ciment pris dans des tiges de fer rouillé. Les murs sombres et humides étaient couverts de mousse et de lichen. Une odeur acide d’urine et d’iode flottait au milieu des éboulis, des cloisons éventrées. Elle traversa plusieurs pièces, évita des tessons de bouteilles, d’anciennes boîtes de conserve, des débris de plâtre et de carton. Elle passa sous le bâti d’une porte blanchie à la chaux. Quelques toiles d’araignée y étaient suspendues qu’elle chassa de la main. Elle déboucha sur une pièce obscure que n’éclairaient que d’étroites meurtrières. Quelques chiffons, de vieux journaux, une cheminée à montants de pierre d’où s’élevait l’odeur âcre des feux anciens.

 

 IV   Le miroir

 

   Sur la tablette de bois du manteau, des boîtes en métal, une bouteille couverte de suif avec un reste de bougie, un objet au brillant assourdi qu’un rayon de soleil vint, un instant, ranimer. Gemma  s’approcha du foyer encombré de cendres - ses yeux s’habituaient lentement à la pénombre -, parcourut la planche de ses doigts, saisit l’objet. C’était un miroir au tain piqueté de taches, traversé dans sa partie verticale, d’une longue fêlure. Du revers de son pull elle essuya la poussière qui se divisa en de longues traînées, à la façon d’une chevelure. Gemma revint dans la pièce attenante où le jour, maintenant, pénétrait en de larges coulées. Le miroir, éclairé de face, projeta au plafond un cercle lumineux qui parcourut les solives blanches ombrées de fumée. Elle s’en amusa, fit courir le faisceau sur le mur lépreux, le sol de ciment fissuré, l’orienta vers la pièce faiblement éclairée, sur l’âtre noir de suie, les boîtes rouillées, la bouteille verte maculée de perles laiteuses.

  Puis elle alla s’asseoir sur le seuil de pierres noires, au dessus du mur qui regardait la mer. Elle reprit son jeu et projeta le rond de lumière sur les touffes de romarin ; les maigres pousses de serpolet, le bleu des lavandes, le jaune éclatant des genêts. Elle pensa qu’elle avait bien fait de quitter sa crique de galets et de pierres trouées, de gravir la montagne où la lumière était si belle, où flottaient tant d’odeurs, où l’air était si pur, semblable à du cristal.

  Le soleil montait lentement dans le ciel, aspirant des traînées de vapeur, faisant éclore, de tous les creux de la garrigue, des nuées de papillons et chanter les oiseaux dans les taillis bordant les ravines.

 

 V   Le visage

 

 Au bout d’un moment, Gemma se lassa de faire bondir ses feux follets, posa le miroir sur ses genoux. Elle découvrit alors son visage. Pour la première fois. Sauf dans les flaques d’eau qui parsemaient sa crique, où parfois, elle avait aperçu son reflet tremblant, jamais aucun miroir ne lui avait renvoyé son image. Elle se découvrait elle-même comme un explorateur, jadis, pénétrait la forêt vierge. Au milieu des taches et des fêlures, ses traits apparaissaient, flous, comme une sorte d’estompe, de dessin au fusain. Puis les formes se précisaient, s’organisaient, se disposaient les unes par rapport aux autres. Le front d’abord. Lisse, bombé, où jouait la lumière. Les yeux en amande, bleutés dans la profondeur, irisés de vert tout autour. Les cils, longs, noirs, fins comme des pattes d’insectes. Les pommettes, hautes, cuivrées, à la peau fine et tendue. Les joues, légèrement creusées, aux reflets plus clairs. Les lèvres minces, arquées, couleur de mangue. Le menton à l’ovale adouci.

  La lumière qui montait dans le ciel, accentuait ses traits, creusait des ombres, imprimait des modulations. Son visage était mobile, comme l’eau de la mer, les ruisseaux des montagnes, la fuite du vent sur les collines. Les cheveux aussi variaient avec l’ascension du jour, un peu bleutés au dessus du front, longue tresse au noir profond sur le côté du visage, quelques mèches plus claires, presque cendrées aux extrémités, que retenait une écaille blanche.

 

 

 

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