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17 février 2014 1 17 /02 /février /2014 09:43

 

Les Petits Grégaires.

 

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Œuvre : Marc Bourlier. 

 

 

  Il y avait une fois un très vieux Chêne, plus que millénaire - il rivalisait avec ce bon Mathusalem -, qui vivait sa vie tranquille au milieu d'une clairière semée de vent et parcourue de soleil.  Tout autour de lui, dans un cercle aussi respectueux que distant, une meute d'arbres divers, frênes, hêtres, châtaigniers et bouleaux confiaient leurs vertes chevelures aux tresses de lumière. Une existence somme toute paisible faite de balancements de frondaisons et de chutes de glands sous les trilles des geais des jardins. Une pure féerie, la vie comme l'écoulement d'une source claire au frais des ombres bleues. Parfois, montant de la mer, cet immense lac se fondant avec l'horizon, une brume matinale qui habillait le peuple de la forêt d'une toile vert-de-gris pareille aux friselis des lichens. Les journées se déclinaient sous le mode du simple :  ricochets de clarté sur le vernis des feuilles - on aurait des milliers d'yeux semés dans la pénombre -, jour à claire-voie faisant ses ocelles sur le tapis des mousses, fuites inventives animant le petit peuple des sous-bois, mille-pattes et autres fourmis sous les fardeaux de noires brindilles. Tout se passait de si agréable manière que ceci eût pu durer l'éternité et même bien au-delà si les hommes ne s'étaient mêlés de la partie de bien fâcheuse façon. Sillonnant la Terre de leurs parcours vénéneux - les automobiles aux mufles carrés se touchaient -, allumant en haut des tours d'infinis scintillements de lampes polychrome - on pensait à des guirlandes ou bien à des lanternes de papier -, parcourant la moindre faille d'espace disponible, les Existants avaient semé la zizanie et fâché la Nature plus que de raison. Les tempêtes succédaient aux tempêtes, les pluies diluviennes aux pluies diluviennes. Partout on maudissait le Temps, on le vouait aux gémonies, on voulait l'exécuter en Place de Grève, ne sachant même plus, au creux de cet immense désarroi, que, soi-même, l'on était responsable de ce Déluge avant la lettre.

  Le climat était si courroucé qu'il ne laissait plus guère apercevoir que des lambeaux de ciel bleu et quelques presqu'îles se sauvant des eaux. Partout était la grande désolation, y compris parmi le Peuple des Arbres. On avait beau serrer son feuillage, arrimer ses racines dans le sol de limon, glisser insensiblement vers le Vieux Chêne afin de le protéger d'une mort prochaine, rien n'y faisait et ce qui devait se produire finit par se produire. Un beau matin, parmi une avalanche de branches et des lacis de lourdes racines, empêtré dans les écailles de son tronc plus que séculaire, le Vieil Arbre n'avait pu résister à la furie des éléments. Ce qui faisait sa force, sa puissance, à savoir l'immensité de sa feuillaison, alourdie par les cataractes d'eau, ceci avait fini par avoir raison de sa belle longévité et le Chêne gisait dans une mare de boue, agitant encore désespérément quelques rameaux en direction d'une possible clémence du Ciel. Il était malheureusement trop tard et Vieux Chêne commençait son écoulement vers l'aval, se déchiquetant sur les rochers du torrent, s'écorchant sur les graviers et les pierres ponces pour finir, dans le delta du fleuve, en milliers de fragments avec lesquels, plus tard, les enfants édifieraient les défenses de leurs châteaux de sable.

  Mais ces événements terminaient une histoire en même temps qu'ils constituaient les fondements d'une nouvelle. Après avoir vécu les tourments et minuscules joies d'une vie terrestre - tantôt ils avaient été destinés à faire du feu, tantôt à caler le pied d'un meuble ou à couvrir les allées d'un jardin -, les Petits bouts de boisles Rejetons du Vieux Chêne avaient fomenté le début d'une Révolution, s'extrayant du pied d'une chaise, abandonnant la barbacane d'une forteresse de plage, se libérant de la condition de verrou que leur avait conféré la cabane de planches. Car, voyez-vous, le Bois est doué de mémoire. Elle est inscrite à même leurs fibres, dans la densité de leurs nervures. Elle court dans le reste de sève qui colonise encore leurs corps longilignes. Et alors, la mémoire fait ce pourquoi toute mémoire a été inventée : remonter le cours des eaux jusqu'au lieu de fraie originel, tout comme les saumons.

  C'est à la rencontre avec leur passé de tronc, de branches, de ramures que les Petits Délaissésles Petits Séparés se destinaient, se soustrayant à l'empire des hommes. Il fallait aller vite, progresser la nuit, dans les marges d'ombre, éviter les flaques de lumière, les terrasses où vibrionnaient les discours des Vivants, pareils au bourdonnement de la ruche. Il fallait s'assembler en minuscules troupeaux, remonter les sentiers de cailloux, franchir des verrous de pierre et, enfin, confluer dans la clairière de laquelle on était issus. Mémoire génétique, souvenir sylvestre de sa condition antérieure. Une manière d'archéologie boisée, de lente recherche, laquelle devait conduire au site premier, à la source événementielle. Il y avait tant de bonheur, de singulière joie à s'assembler parmi les touffes jaunes des genêts, l'éclatement blanc des hardes de bouleaux, les confréries de hêtres. Tellement de bonheur simple d'avoir échappé à l'inconséquence humaine qui marchait vers l'abîme sans même en apercevoir la tragique ouverture. Comme on se jette dans la gueule étroite et mortifère d'un entonnoir doué de finitude.

  Certes, le spectacle n'était guère encourageant et l'imbroglio végétal ne tenait que le discours de la confusion. Mais il en aurait fallu bien davantage pour effrayer les Minuscules Fragments. Ils étaient passés, il y a peu, dans les mailles d'une insondable aporie et seulement d'en sortir les comblait d'aise. C'était comme une immense respiration qui les parcourait de pied en cap, une manière de plénitude qui gonflait dans l'intime des fibres et, de cette dilatation, ils faisaient la clairière ouverte d'une possible aventure. Nul ne sait encore lequel de ces Simples prit l'initiative - peut-être celle-ci était-elle d'ordre collectif -, mais, en tout cas le chantier fut vite entrepris. Les Petits Grégaires, car c'était essentiellement de cela dont il s'agissait : l'esprit communautaire, le souvenir de l'unité avant l'éparpillement, l'immense diaspora -, les Grégaires donc, eurent tôt fait de s'assembler en une mince cathédrale de bois, souvenir du tronc dont, inconsciemment, ils reproduisaient l'empreinte existentielle, se soudant entre eux, s'arrimant les uns aux autres comme les Alpinistes en cordée, s'attachant comme les berniques au rocher, s'emboîtant mutuellement comme les pièces d'un puzzle.

  Là, dans la chaleur du cocon retrouvé, parmi l'étonnement des fougères et les facéties des écureuils à la queue solaire ils vivaient leur vie de Petites Statues Précaires - sans doute avaient-ils entendu parler du bon Dubuffet -, à l'abri de la vindicte des hommes, de leur compulsion à tout vouloir dominer, à tout disposer en équation, en abstractions qui faisaient se ployer la totalité de l'existant sous la férule extrême de la Volonté de Puissance - peut-être avaient-ils entendu parler de ce bon Nietzsche ? -, ils vivaient donc et peu leur chalait que l'existence fût nihiliste, consumériste, utilitariste, ils étaient revenus à leur condition première et, avec un peu de patience, un jour feront-ils renaître ce Vieux Chêne dont ils sont les merveilleux héritiers. En tout cas, les regarder suffit à notre enchantement. Leur allure débonnaire, leur dénuement nous plaît. Puissions-nous leur ressembler l'espace d'un instant. L'espace d'une mince lucidité ! 

 

 

 

 

 

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16 février 2014 7 16 /02 /février /2014 17:11

 

Tout poème est rythme du monde.

 

 

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Georges Braque.

"Oiseau" - Céramique.

Source : Amorosart. 


 

Sur un Poème de

Sylvaine Trantoul Diet :

 

 

 

LA RONDE DES VENTS

 

 

 

 

Il y avait du vent qui accrochait la lune
Il y avait le temps qui comptait doucement
Il y avait le chant des oiseaux et la brume
Il y avait un cœur qui battait tendrement

Et la terre a tourné en refaisant le monde
Le soleil s'est enfui voleur de sentiments
Les étoiles ont brillé de larmes toutes rondes
Le ciel s'est embrasé brûlant tous les serments

Et dans la voie lactée la douceur s'est enfuie
Cependant qu'elle et lui dans un dernier adieu
Reprenaient le chemin de leur ancienne vie
Sans jeter un regard vers la voûte des cieux

 

 

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C'est TRES BEAU cette petite musique intérieure à laquelle nous convie ce poème. Et si je dis Poème, c'est parce qu'en effet c'est bien de cela dont il s'agit.

 Je dis "Poème" au regard des métaphores qui y sont présentes et nous convient à lever la tête vers les cieux afin d'y bâtir notre propre cosmologie.

Cette Terre qui refait le monde, n'est-elle pas la sortie des contingences et notre arrivée dans un lieu de l'espace dont, parfois nous rêvons, à défaut de pouvoir le saisir ?

Ce Soleil qui soudain nous déserte et nous prive de ce à quoi nous tenons le plus, à savoir nos affects, n'est-il pas en fuite pour mieux nous installer dans une pure joie solaire, celle de la rencontre ?

Ces Etoiles aux larmes rondes n'ont-elles pas à nous dire la nostalgie dont nous serons inévitablement atteints dans cette contrée qui nous est promise mais dont nous ne savons rien encore ?

Ce Ciel ne s'embrase-t-il pas à nous délivrer de nos serments, ces chaînes terrestres par lesquelles, souvent, nous renonçons à notre propre liberté ?

  Je dis "Poème" au regard de l'essentiel qui, partout fait sa trace :

Le Vent qui est souffle - Le Temps qui est essence de l'Homme - Le Chant qui est le dire quintessencié - Le Cœur qui est le rythme même de la vie, aussi bien de la phrase et surtout, la pulsation vive du Poème.

  Je dis "Poème" au regard de la temporalité, "il y avait" "il y avait" "il y avait" "il y avait" qui nous installe dans cet "imparfait" dont nous sommes tissés et dont, jamais nous ne venons à bout. C'est pour cela que nous parlons, écrivons, aimons. Seulement pour cela.

  Je dis "Poème" au regard du rythme souverain qui fait cet immémorial balancement, son incise en parfait équilibre, juste hémistiche faisant de l'alexandrin ce bercement sans fin, cette heureuse comptine dont, enfants, nous aimions à nous entourer avant que le sommeil ne nous ravisse et que la maternelle figure prenne congé de nous.

  Je dis "Poème" au regard du discours allusif qui nous reconduit au lieu d'une "re-naissance". Car ici, tout est éphémère et brume; tout est fuite et tristesse; tout est douceur et nostalgie; tout est amour et recommencement.

  Je dis "Poème" au regard de l'amour qui y fait ses inaperçus linéaments, sous la clarté de la Lune, les battements du cœurles sentiments enfuis, les larmes des étoiles, l'embrasement du ciel, la douceurElle et Lui en chemin vers un possible événement.

  Je dis "Poème" au regard de la transcendance des mots par lesquels nous dépassons notre condition mortelle en direction d'un immédiat infini :

  Le vent  nous arrache à la terre en même temps qu'il nous relie à la mobilité de l'esprit; la Lune nous incline au mystère alors que son éclat n'est que reflet de notre effigie de glaise; les oiseaux nous invitent au voyage intemporel, au grand dépaysement onirique, à la liberté sans limite ; le Soleil nous arrache à la pesanteur du monde et nous ouvre les portes du souverain Bien ; le Ciel convoque notre âme afin qu'elle s'exonère des pesanteurs de la chair ; la Voie Lactée trace notre propre voie comme chemin de pure lumière.

  Ici, tout ruisselle de significations, de puissants harmoniques. Tout s'habille de chant, de danse, de mouvements aériens. Alors nous pensons au souffle de l 'harmattan; aux tableaux de Magritte "La page blanche" où la Lune est une feuillaison parmi d'autres; aux "oiseaux" de Braque à la si belle géométrie célestielle; alors nous pensons à la gloire solaire de Van Gogh, aux ciels d'Eugène Boudin avec ses cataractes de nuages clairs, enfin nous pensons à nouveau au Hollandais génial, à Vincent et à sa "Nuit étoilée" alors que le vivant n'est plus qu'une immense arche de clarté où s'abîme tout le rythme du monde comme pour dire la merveille d'exister, mais aussi celle de disparaître car l'une est coalescente à l'autre et ceci nous fait HommesFemmes jusqu'au "bout de la nuit", là où s'ouvre le Poème de l'Être que toujours l'on invoque mais que jamais l'on ne peut effleurer. Ce poème qui a pour nom Finitude dont chaque jour, nous récitons un alexandrin, si peu pressés d'en atteindre le dernier quatrain, alors que celui-ci est le seul qui puisse clore l'interrogation que nous sommes venus poser au monde, alors que le monde nous interroge en retour. Il ne saurait y avoir d'autre vérité que cet infini balancement du Poème dont notre parole est l'indigent reflet, mais le reflet tout de même !  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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15 février 2014 6 15 /02 /février /2014 09:08

 

Le ciel noir

ou

la nuit féconde du poème.

 

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 Photographie : Blanc-Seing.

 

 (Libre méditation sur un Poème

de Nath Coquelicot.)

 

 

"Le ciel noir

La cerne du grand chagrin

Porté au bout portant

De début du cœur.

 

Améthyste boussole

Creusée au vert de veines.

 

Pour tout voyage

Eteint à la paume venteuse

Elle élève

L'aile dorée de l'aigle

Sous les clameurs lunaires.

 

Enluminures à la coupole

 

Par et pour

Les renaissants

Les partants

Et même

Les attendants.

 

Sentez

L'herbe écrasée

Ou de si peu piétinée .

 

Elle est au loin

De cette odeur

 

Sur le Fil

Ou entre

 

Au Lieu-Bleu"

 

 

 

 

  Mystérieuse écriture qui fait d'elle-même le lieu de sa rencontre. Ne cherchez pas hors des mots, pas plus que dans la métaphore installant l'image révélatrice. Ici est le lieu d'un dire qui se plie dans l'événement du langage. N'essayez pas de traduire selon l'esquisse d'une logique. Il faut être dans les mots, mais aussi sur leur bord échancré, là où le vertige appelle. Ces mots sont de la chair, du sang, de la peau tendue contre le vent du monde. Pas de traduction qui dirait, dans le simple, l'idée directrice, l'évidence de la donation. Le poème convoque toujours hors de lui, dans une manière de démesure que nous souhaiterions maîtriser. Que le texte s'ouvre dans la limpidité et consente à son propre déchiffrement. Voilà ce que réclament, à la fois, notre indigence à être et notre appel vibrant à la concrétude. Notre effigie nous la dressons face au poème, telle une falaise-palimpseste sur laquelle nous voudrions que vienne s'inscrire la trace des signifiants.

  Mais rien ne s'imprime sur la rétine de ceux que trop de réalité aveugle. Lire le poème est s'installer face au vide, un verre d'absinthe à la main, et attendre que vienne l'ivresse. Le recours au tangible est toujours un piège vers lequel nous basculons à la mesure de notre indigence. Buvez donc du peyotl, piquez-vous à la mescaline, instillez dans vos veines bleues une dose de "noire idole". Il n'y a pas d'autre passage en direction du poème que celui d'un écart de soi, de l'autre, du monde.

  C'est un lieu intermédiaire, peut-être ce "Lieu-bleu" qui nous dit en mode rassemblé la nécessité d'un site où faire phénomène, en même temps qu'une couleur propice à faire se révéler une "stimmung", une inclination à la pure élévation vers ce qui veut bien se montrer.  Car nous ne surgissons dans le plein des choses qu'à nous distraire de notre quotidienne inclination à nous sentir simplement hommes. La révélation poétique est hors du cadre de la manifestation contingente. Le poème est ce non-lieu qu'habitent les étoiles, la brillance des comètes, la fusion océanique, l'étincelle de rosée, la sublime intuition, l'arche ouverte de l'intellection. Voir le poème ne consiste jamais à se baisser pour cueillir le caillou au bord du chemin en lui demandant de rendre des comptes. Le caillou est cette gemme lumineuse qui brille de l'intérieur et ne se dévoile qu'à la mesure d'un regard compréhensif. Ceci veut dire d'une vision qui  s'empare adéquatement des choses. Regard contre regard. Poème contre poème.

  Car l'homme est poème dès lors qu'il se dote d'un dire essentiel, "quintessentiel" pourrions-nous même suggérer. Rassemblant la quadruple essence de la Terredu Cieldes Divins et des Mortels pour reprendre la figure transcendante du Quadriparti heideggérien. Car c'est à cette ouverture qu'il faut se disposer afin que la profondeur de la poésie puisse être saisie. Jamais la Terrele Cielles Divinsles Mortels ne sont par une sorte d'inadvertance, ils jouent un jeu constant de renvois, ils se modèlent les uns les autres. Mais jamais dans le reniement de la parole, jamais dans la fuite du langage. Il leur faut le subtil ajointement d'une parole libératrice et unifiante, cette Poésie qui les fait se conjoindre en un même lieu.

  Le poème n'est pas cet objet, cette objectivité que nous pouvons poser devant nous afin d'en saisir une possible esquisse. Il faut se déprendre de cette tendance à "voir" le poème de la même façon que nous apercevons l'arbre ou bien la crête de la montagne. C'est du-dedans du langage que tout se décide et vient à nous. Pour cette raison, même si le poème est métaphore, donc surgissement visuel, il est tout autant chant du monde, mélodie, balancement, flux et reflux des mots en leur généreuse harmonie. Le poème, il faut l'entendre, l'écouter comme notre propre voix intérieure, avec ses modulations infinies, ses élévations, ses chutes, ses reprises, ses halètements, ses soupirs. Le poème est, avant tout, respiration, souffle de l'esprit, vent de l'âme, translation d'un vide à un autre vide. C'est pour cela que nous disons que toute poésie aboutie est d'abord ce plain-chant, cet hymne de caractère sacré qui s'exhale de la voix du Poète pour rejoindre la voix intime de l'homme. Le mode de relation est donc tissé d'invisible, d'inaudible, d'inapparent. Chercher les "apparences" du poème est le meilleur moyen de le reconduire à une vacuité que, par essence, il ne saurait avoir.

 

Sur le Fil

Ou entre

 

Au Lieu-Bleu

 

Là, seulement, est

 

:

 

LE SITE

du

POÈME.

 

 

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13 février 2014 4 13 /02 /février /2014 08:46

 

Le crépuscule passionnel.

 

 

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 Œuvre : Barbara Kroll.

 

 

 

    La passion se fait JOUR et tout se met à rayonner dans la clarté. Les yeux ont la brillance des lacs, le front est une pure falaise d'albâtre, les lèvres disent la puissance du désir, les joues s'illuminent des flammes de l'exister. C'est une seule arche de lumière qui part de la peau et renvoie dans l'azur son empreinte de beauté. Les ongles lancent des feux, les dents ouvrent leur clairière d'ivoire, les cheveux sont une forêt lissée d'aube nouvelle. La voix est un chant qui se multiplie en écho sous le dôme du ciel et les rêves portent en creux la signifiance du jour, des heures claires. C'est, partout, un bruissement d'eau, c'est partout le glissement de l'air sur la glaçure des feuilles. Au loin sont les maisons pliées dans leur chaux blanche et leurs toits de sanguine. Comme pour dire le juste mystère des choses quand le soleil fait sa tache éblouissante au zénith.

  Le vol des oiseaux est immensément libre, géométrie d'ailes coupant les nuages en fragments de neige et de cendre. Tout en bas, le bruit de la rivière parmi la cascade des galets est une à peine respiration du monde et les songes s'élèvent comme des buées bleues. La crête des arbres fait sa dentelle irisée à contre-jour des yeux et les hommes se ceignent de vêtures légères et les femmes sont diaphanes comme le tulle. Long rire des corps exultant sous la poussée de l'air. C'est une levée de brume qui dit son nom en une suite de notes cristallines et les tympans sont éblouis à seulement s'ouvrir à cette pure fécondité, à cette remise des choses au simple, à l'évident murmure de ce qui paraît et se fait promesse d'abandon.

  Il n'est besoin de rien pour continuer à vivre, sauf ouvrir ses yeux aux nuées de phosphènes, dilater sa peau et la disposer au gonflement de la sève partout présente. Les gemmes sont là qui diffusent continûment leur lexique de joie. Dans les buissons, les trilles des merles sont une ode au temps qui s'installe à demeure dans l'horizon prolixe.  Car tout parle, depuis le grincement de la fourmi sur le chemin de poussière jusqu'à la stridulation de la pluie sur le lit de feuilles sèches. Tout est poème sous l'arcature de la passion, tout est langage jusqu'à la démesure. Tout coule depuis l'origine vers une heureuse confluence, tout fait signe vers le dépliement du destin hors de sa conque de nacre. Tout se déploie et s'attache au vivant avec la souplesse de l'imaginaire. Lèvres du monde toujours disponibles à une juste libation. Tout dans l'exactitude, tout dans la profusion, tout dans le surgissement de ce qui visite les sclérotiques de porcelaine et se dilue dans le jais des pupilles.

  Au-dedans, dans l'orbe intime des choses, c'est une douceur d'écume, c'est un vent andin, un étalement de lagune sous la pierre ponce du temps. Cela fait ses atermoiements en mode poétique, sa petite musique ombilicale, son battement d'écluse. Il n'y a que cela à observer : son affinité avec ce qui se présente et se loge au plein du corps avec son insouciance d'outre fécondée par la justesse de la survenue. Le sublime est si près avec ses attouchements de toile, ses empreintes libres, ses linéaments de soie. Il n'y a d'autre chose à faire que de laisser son réceptacle de chair s'adonner à la parution des significations et se confier à la nuit qui approche.

  La passion se fait NUIT et alors tout s'inverse, et alors tout se divise en ombres soudées à l'épiderme. Ce sont comme des picots de chair révulsée, de longs frissons qui s'étoilent et se divisent à l'infini, se glissent parmi les feuillets étonnés de la conscience. Soudain, ce qui était lumière, pure clarté, se métamorphose en traits fuligineux plongeant dans la suie et le goudron. Les mains se révulsent en crochets, la broussaille de la tête se colore d'obsidienne, se ploie sous la pesanteur de l'encre. Ce qui était clairière devient forêt pluviale sous des cataractes d'eau. Les grains de clarté s'agglomèrent en boules d'étoupe, le vent fait ses nœuds compliqués, les paroles se fondent en une glaise compacte, incompréhensible. La souple mouvance de la silhouette  se perd dans un réseau serré ne portant plus l'effigie humaine qu'à paraître dans l'absurde. Visage de cire lourde, impénétrable. Épaules chutant vers une fatalité aux contours flous. Croisement des bras semblables à des tiges mortes de graminées lacérées par le vent. Jambes ossuaires avec les boules des genoux gonflées de lassitude.

  Et l'Autre devenant si peu visible, rongé par le drame de la passion inversée, retournée comme un gant. Visage en lame de couteau, dont la minceur dit le constant désarroi. Griffes des mains sur lesquelles repose la saillie étroite du maxillaire. Doigts dans la position d'une imploration. Bouche occultée par l'insignifiance du monde. Plomb des bras, dissimulation des jambes dans les plis d'obscurité. A droite, comme une résurgence d'un passé heureux, une dalle de lumière, pareille à un ciment lissé par l'aile souple du temps. Des traces de charbon, des stigmates de la passion ancienne peut-être, des graffitis portant la donation de soi en direction de ce mystère de l'Autre, de sa constante turgescence dans l'ordre du monde alors que tout s'efface et se dilue dans la pâte de l'exister.

 

  Partout le noir colonisant le blanc. Et aucune trace de gris, aucune surface qui viendrait médiatiser l'impossible relation, la perte à jamais de soi dans l'abîme de l'Autre. Car il y a ceci, toujours l'Autre est cet abîme qui nous aliène et nous distrait de nous. Cela nous le savons depuis la densité de notre lucidité mais, toujours, nous voulons nous écarter de la vérité, laquelle est une lame à double tranchant. Qui blesse, quelle que soit la face par laquelle s'effectue la préhension. C'est cette troublante réalité que Barbara Kroll, au travers de ses différentes œuvres, essaie d'instiller dans la dimension ouverte de notre regard. Elle dit en taches, en noir et blanc, en jaune, en traits charbonneux ce que dit notre âme mais que jamais nous ne voulons porter à la clarté du paraître. Certaines lumières sont trop fortes pour nos yeux qui se voilent afin de ne pas sombrer dans une proche cécité. Laquelle n'est que le revers d'une insoutenable saillie des choses. Il faut regarder par des meurtrières le faisceau éblouissant de la lampe à arc. La passion est cette vive illumination qui, tantôt nous visite sous les auspices d'une bienveillance, tantôt retourne contre nous son venin de veuve noire. Jamais, cependant, l'on ne peut prendre l'une en s'exonérant de l'autre. Le corail de l'oursin est toujours avec sa bogue urticante !  

 

 

 

 

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12 février 2014 3 12 /02 /février /2014 09:03

 

Du Rien surgit le Multiple.

 

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Œuvre : Antoine Josse.

Violence topographique (Détail) 2012.

 

   A peine saisissons-nous l'image que, déjà, nous devrions nous en séparer. Comme si un vertige s'était soudain emparé de nous. Comme si le vide s'ouvrait sous nos pas, nous condamnant à l'issue fatale, dernière pierre du destin en forme de surplomb. Nous sommes là, au bord de l'innommable, dans une manière de sustentation qui semblerait ne plus avoir de fin et, pourtant, nous demeurons. Non que nos membres inférieurs soient pris de tremblements ou bien qu'ils se figent dans une inquiétante catatonie. Non, nous sentons qu'il y a autre chose qui se fait jour et cloue notre existence sur cette arête décisive. Si nous ne fuyons pas, cet immobilisme doit bien être fondé en raison. Si nous devenons rocs, ce n'est pas à seulement nous fondre dans cette griserie géologique. Il nous faut forer plus profond, il nous faut saisir pourquoi ce tellurisme figé nous soude à sa matière compacte comme si, de toute éternité, nous en avions été partie prenante. Si nous prenons du recul - attention de ne pas chuter dans le piège qui guette -, nous nous apercevons de la désolation radicale qui habite ce paysage minéral. Une pure abstraction dans laquelle nous aurions dû déjà nous fondre, pareils à la fissure dans le rocher. Et, cependant, nous survivons, et cependant nous ne sommes pas dans le tragique. Nous sommes même dans une sorte d'élévation qui porte notre regard bien au-delà de cette blanche apparence.

  Nous observons et nous disons : le ciel vide, le nuage gris, l'avancée du rocher, la haute maison solitaire, le vide à l'infini, l'indistinction formelle. Ceci que nous avons décrit n'illustre que les nervures du Rien, les esquisses du Néant. Corollairement nous devrions être dans la désolation, la perte, le déni existentiel, mais rien de ceci nous étreint. C'est bien plutôt du contraire dont il s'agit : non d'une euphorie qui serait déplacée et  n'aurait aucun lieu où se situer, mais seulement un sentiment de plénitude, un genre de fourmillement peuplant notre corps. Mais il faut l'amener à faire phénomène.

  Ce que nous voyons, c'est ceci : l'éparpillement blanc des mouettes sur la vitre du ciel, la meute grise des nuages en réserve dans la pâte ductile de l'air, la lente procession des arbres - emmêlement des troncs, dépliement des larges ramures, reptation des racines dans les failles du roc -, le peuple des hautes maisons avec leurs toits d'argile et leurs portes étroites, les théories de broussaille accrochées au rugueux des pierres, la profonde vallée et le ruissellement des eaux dans la gorge fuyante. Ceci que nous percevons, ainsi que tous les bruits associés - vent, bruissement des frondaisons, langage des hommes, glissement de l'eau parmi les galets -, ne résulte nullement de quelque hallucination dont nous aurions été atteints. Ceci est une réalité aussi tangible que l'est au soulier du paysan la lourdeur de la glèbe. Autrement dit, nous sommes pris dans un réseau de mailles serrées, nous en sentons la pesanteur, l'inévitable confluence avec notre effigie de chair, mais nous ne savons comment l'expliquer. Nous vivons une énigme sans pouvoir y accéder. Alors, nous n'aurons guère d'autre alternative que de recourir à l'image. Et ce recours passera par une toile de Brueghel l'Ancien :

 

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Paysage hivernalPieter Brueghel l'Ancien, 1595

Source : Wikipédia.

 

  Sans doute, au premier abord, le parallèle ne s'illustrera pas avec évidence. Bien évidemment, entre la toile du Maître Hollandais et l'œuvre d'Antoine Josse, il ne saurait y avoir d'homologie formelle. Nous pouvons même parler "d'opposition" et c'est bien dans ce combat des œuvres entre elles que se trouve la clé du problème. "Coincidentia oppositorum" ou la "coïncidence des opposés", soit le jeu du noir et du blanc, du jour et de la nuit, du vide et du plein, de l'un et du multiple. Car le monde ne nous apparaît qu'à se dialectiser, à faire surgir le multiple du rien. Le titre affecté à cette représentation "Violence topographique" indique bien cette nécessité de partir d'une terre désolée afin que, par un acte de violence interprétative, nous parvenions à installer un monde, celui-là même dont nous sommes privés, démunis, comme ôtés à nous-mêmes lorsque nous sommes les Voyeurs de cette manière de désolation que constitue cette maison solitaire s'approchant du vide absolu. C'est ainsi, l'homme commençant à tutoyer l'inaudible, l'invisible, l'innommable se dote toujours des instruments lui permettant de fuir cette insoutenable aporie. A cette fin, il commet son imagination à la recherche d'une immédiate solution. L'homme du désert convoque la densité de la forêt pluviale; l'homme glacé boréal, la touffeur méridionale; le noctambule, l'aube qui le sauvera de la nuit. La peur du vide appelle toujours la mesure rassurante de la plénitude. Comme la Nature, l'homme "a horreur du vide", alors il se met à sécréter les fils qui lui serviront à tisser les trous de la déraison, alors il peuple ce qui ne l'est pas de tout ce qui peut jouer à titre d'investissement de l'espace, d'occupation de la temporalité. Ceci est une constante anthropologique, laquelle ne souffre jamais d'exception.  Le mécanisme est davantage ontologique - il s'agit d'être -, plutôt que psychologique - il s'agit de se comporter. Autant dire que ce réflexe, pour être présent la plupart du temps, ne s'illustre guère que dans l'urgence réalisatrice.

  La bûche et le feu subséquent sauvent du froid polaire. La foule des agoras préserve de la solitude de l'anachorète. La cataracte blanche du soleil efface la glaciation lunaire. En plus de ceci, l'homme par essence, se destine toujours à recevoir  un bonheur suffisant, en raison de quoi toute représentation d'une désolation appelle aussitôt son exact contraire, la radiance de la vie, l'exubérance polyphonique du réel transfiguré par la puissance de l'art, fécondé par l'arche du désir, transcendé par la démesure de la passion. Si l'homme se complait un instant à s'assumer dans la justesse et l'équilibre apolliniens, il n'en souhaite pas moins se précipiter, dès qu'il le peut, dans le débridement sans limite des activités dionysiaques. La lyre du dieu de la lumière, des arts et de la divination joue toujours en mode dialectique avec la grappe de l'excès dont Dionysos est porteur jusqu'à l'ivresse. Mais celle-ci, l'ivresse n'est jamais que le contrepoison de la finitude qui instille dans le cœur la mesure du doute et de l'incertitude. C'est pourquoi nous disons que la comédie est le signe avant-coureur de la tragédie, laquelle ne trouve son équilibre qu'à s'annuler à nouveau dans le rire, lequel trouve aussitôt sa chute dans les larmes. La vie comme basculement de l'un - le rire - à l'autre - les larmes -, comme si la géométrie  existentielle ne s'annonçait qu'à l'aune de cet inépuisable ressourcement. Identiquement à l'arbre qui ne se déploie qu'au délitement de ses feuilles.

  Regardant "Violence topographique" et son apparente nudité, en réalité, nous ne faisons que nous diriger vers "Paysage hivernal", lequel, pour ne pas être peint à la seule naïveté d'un bienheureux hédonisme - nul ne sait plus dire ce qu'est le bonheur -, ne nous propose pas moins le visage de la multitude. Alors nous devenons, à nos corps défendant, ce ciel inclinant vers un bleu pastel, les immenses effigies noires des arbres peuplant de leurs dépouillement l'aire immense de l'éther, ces maisons blanches de neige, ces friselis de vie à l'horizon, cette mare de glace à la belle teinte d'argile qui emmène ses Patineurs vers leurs destins obliques. Alors, l'espace d'une représentation, nous serons devenus "autres", la seule façon que nous avons de nous avancer vers l'abîme sans que notre conscience en soit dramatiquement alertée !

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

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11 février 2014 2 11 /02 /février /2014 09:00

 

Peuple de l'Invisible.

 

pdl-i.JPG 

Source : L'homme trottoir.

You tube.com. 

 

(NB : Cette fable qui tutoie en permanence le tragique

souhaiterait redonner la parole à Ceux qui l'ont perdue

à la mesure de  notre inconscience qui la leur a ôtée.)

 

    Le rayon de lumière troue la vitre et se perd dans l'indistinction. Le rayon de lumière perfore l'aile de l'éphémère sans y faire halte. Le rayon de lumière se glisse dans la brume sans y laisser d'empreinte. Comme une brise le fait qui traverse les hommes à leurs corps consentant. Ils ne le remarquent plus ce souffle qui les anime et les tient debout. Ils n'ouvrent plus les yeux sur la pertinence du monde : elle coule de source, elle fait ses minces filaments vers l'aval - la finitude - et ils sont pris de cécité.

  La lumière les traverse, les hommes, et ils n'y prennent garde. La lumière nous traverse, Nous les Invisibles et ne laisse derrière elle que les ombres qui n'étaient que des entraves à sa liberté. Toutes choses ricochent sur le bord du monde avec légèreté et le monde en garde une trace si mince qu'on croirait à un rêve déroulant ses anneaux depuis le lointain cosmos. A longueur de journée, la lumière - la conscience -, fait ses mesures et ses ajours partout où sont posées des choses à butiner. Vol stationnaire du colibri, le bec en faucille planté au cœur du pollen, puis le vol soudain, irréfléchi, n'est plus qu'une vibration colorée ne se souvenant même plus ni de sa cause première, ni de son essor final. Pure perte dans l'éther tendu comme une lame de cette étincelle de lucidité qui ne se ressource plus faute de se fondre dans l'urgence, la fuite, la longue diaspora habitant le vivant et le disposant au non-lieu permanent. Tout dans la constante fermeture d'une parole essentielle qui se dissout dans le bavardage et cloue la poésie au pilori. Il vaudrait mieux la mutité, l'immobile dans le secret de soi, la confidence à elle-même allouée. Il y a trop de dispersion et les choses éclatent sous la meute de l'indigence prolixe. Il y a trop de fausse plénitude, de rebondissement de l'inutile, trop de trajets ivres de leur propre égarement.

  Nous,  Peuple de l'Invisible, pouvons témoigner de cet exil de l'homme, de l'homme qui, croyant progresser en direction de la Terre Promise ne court qu'après ses propres fantômes, ses propres lignes de fuite. Tous les jours, sur les trottoirs du monde, fourmille la grande marée humaine. Millions de menus pas qui percutent le sol de leurs pointillés noirs, qui maculent le sol de leurs semelles sourdes aux battements de la Terre. Car ces battements sont ceux qui nous animent, Nous Invisibles et que nous confions à la Terre afin qu'elle les mette à l'abri en attendant une hypothétique résurgence. Car ces battements sont tissés de douleurs, de longues méditations, de vastes pensées - les trottoirs disposent à cela, la pensée -, qui parcourent les sillons d'eau jusqu'à la source qui, un jour, pourra sourdre parmi l'hébétude des humains. Et les humains nous découvrant, mettront leurs mains en conque et s'abreuveront longuement à notre immémoriale sagesse. Car les meutes de ciment gris que nous habitons depuis une éternité nous ont disposés à la réflexion abyssale en même temps qu'à une insondable mansuétude envers les Erratiques dont nous observons les pathétiques déambulations depuis la meurtrière de nos regards. Car nous sommes à portée pour sonder l'âme des humains, juste au-dessous du niveau de flottaison, là où les piétinements incessants signifient bien au-delà de ce que les yeux auraient à nous dire, que nous ne voyons pas. Là, parmi la foule des jambes, au milieu de l'effervescence des talons percutant le sol de leur impérium, nous devinons ce qu'il en est de la nature de leurs Possesseurs. C'est ainsi que nous voyons des humbles, des modestes aux voûtes éculées, des précieuses aux bottines vernies poinçonnant le pavé de leur hargne native, des supposés "grands blonds" - nous n'apercevons pas la cime de l'édifice - aux chaussures noires, à la pointe relevée comme celle des pirogues, des semelles larges comme des péniches avec des orteils sertis de cors et de pénurie, des escarpins montés sur échasses et nous devinons de longues jambes gainées dans des résilles sulfureuses, des sabots, parfois, avec leur naïveté et leur touche pateline, des bottes aussi, décidées, énergiques, voulant dire la puissance imposée au bitume comme si l'on voulait le perforer.

  C'est ainsi que nous nous sommes naturellement entraînés, Nous les Invisibles, à une métaphysique qui, pour n'être pas subalterne, n'en est pas moins immanente à l'objet humain en ses parties proches d'une glèbe dont elle provient mais dont beaucoup s'affranchissent. Il y a beaucoup à tirer de cette minuscule foule chaussée. Par exemple des conclusions en matière d'éthique. En voici un bref aperçu. Ce sont plutôt les débonnaires Nu-pieds qui s'arrêtent devant nos concrétions fragiles et notre escarcelle sonne de quelque menue monnaie qui agrémentera notre ordinaire. Chaussures-éculées, souvent, nous adressent quelques mots de réconfort et nous sentons, au-dessus de nos têtes comme une brume de chaleur qui fait son bourdonnement de guêpe. Bottines-vernies, quant à elle, accélère l'allure et nous sentons dans cette précipitation subite comme un blizzard glacé qui nous envahit jusqu'à l'os. Chaussure-pirogue feint de tousser et change de trottoir, comme pour éviter une banane symbolique dont le béton se serait doté en vue d'obtenir sa chute. Escarpins-guindés nous adresse quelques mots en forme de hallebarde dont nous ne saisissons que l'entaille non la supposée subtilité, il faut dire que nos oreilles exposées au gel sont dures comme de vieux pneus. Voilà ce qu'il en est de ce Peuple des rues qui toujours nous frôle sans jamais s'arrêter, comme si leur vue s'arrêtait aux boules de leurs genoux, afin que leurs yeux évitent de se porter en direction de bien étranges bas-fonds. Faisant ceci, ils nous oublient, certes, nous reléguant dans les marges des caniveaux et des arêtes de trottoirs. Mais ils s'oublient aussi, eux-mêmes, car jamais l'on ne peut s'exonérer d'une vision totale du monde. C'est la totalité qu'il faut voir afin d'être hommes, d'être femmes et de mériter les faveurs de son essence. Ne nous regardant pas, ne nous considérant pas, ils ne font que nous condamner à rejoindre cet état de nature dont chacun provient mais se dépêche d'occulter la provenance. Nos têtes sont des broussailles, nos fronts des falaises parcourues de crevasses, nos yeux des gemmes glauques qui filtrent une rare clarté, nos nez des presqu'îles entaillées de vent, nos joues des plaines parcourues de savanes blanches, nos oreilles des avens dans lesquels se perdent les bruits de la foule indistincte.

  Le Peuple fier qui nous domine de sa haute statuaire, nous ne l'apercevons qu'à la mesure de son piétinement, son visage ne nous est pas accessible, pas plus que les sourires qui pourraient s'y inscrire ou bien la violence y déferler.  Nous en sommes réduits aux hypothèses dont les jambes pressées, les pieds impérieux, les chaussures énigmatiques nous livrent un début d'explication, quelques signes pareils à de mystérieux hiéroglyphes. Peuple-d'en-haut, Peuple-d'en-bas, jamais nos regards ne se croiseront. Il existe une différence ontologique, un fossé infranchissable. Simple question de regard. Le regard du trottoir ne sera jamais le regard de la fenêtre, du balcon et cette indigente métaphore n'a nul besoin d'une explication. Un enfant la décrypterait facilement. Qestion d'altitude. La montagne est plus élevée que l'abîme, même si la proximité les rassemble en un lieu identique. Tout se résume à l'impossibilité d'un regard. Nous, les Invisibles regardons trop bas. Vous, les Visibles regardez trop haut. Entre les deux l'espace infini de l'incompréhension, comme si l'on parlait des langues vraiment, essentiellement, dissemblables. L'une étant le sabir de l'autre. Très loin, à l'horizon de l'homme, comme au travers d'un brouillard de sable, nous devinons l'élévation d'une immense Tour qui semble tutoyer les Cieux. La Tour de Babel existe-t-elle vraiment ou bien n'est-elle qu'une utopie ? Nous attendons la réponse dans l'écartèlement du doute. 

 

 

 

 

 

 

 

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10 février 2014 1 10 /02 /février /2014 16:45

 

L'invisible turgescence des mots.

 

 

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Photographie : Ness. 


"Toute forme, toute couleur, tout vie naît d'où le regard s'arrête. Ce galbe n’est que la crête d’un invisible incendie, un tison, jardin de braises fraîches, dans la chaude ardeur du jour.
Je garderai dans mon regard comme une rougeur plutôt d’aube que de couchant, qui est un appel non à la nuit mais au jour, flamme qui se voudrait cachée.
Tu sais que je ne crains ni la lumière ni l’ombre et qu’il n’y a d’amour que celui qui saigne."

 

                                                                        Texte : Milou Margot.

 

 

    C'est là, à la jonction des corps que prend naissance l'écriture. C'est à peine un effleurement, c'est juste une intuition, c'est là "où le regard s'arrête" car le regard est image et le langage est pur ébruitement de l'insaisissable. C'est pour cette raison de l'inapparent que nous nous saisissons de la métaphore, cette si belle figure de rhétorique qui, à elle seule, suffit à dire la poésie. Car saisir le réel ou bien réinventer le passé ou projeter un désir dans l'avenir est simple affaire de dentellière. C'est de trous dont nous partons afin de les cerner du langage dont les fils tissés seront les médiateurs et, alors, ce qui demeurait caché, en filigrane, apparaît au plein jour avec la petite musique d'un ouvrage aérien. Ici, encore, toujours, nous chutons - mais avec bonheur - dans l'image. Nous sommes des êtres de la représentation. De nous-mêmes, d'abord. De l'Autre ensuite. Enfin de notre mutuelle relation. Ceci s'appelle "passage", simplement. Comme le temps qui passe entre les mailles ouvertes des jours, comme l'amour qui fait ses irisations tout autour des visages sans jamais les toucher. Seuls, galbes contre galbes. Juste l'appartenance réciproque mais en mode éloigné. Dans l'autarcie. Jamais de fusion, sauf illusoire. Jamais chair soluble dans une autre chair. Sauf l'enfant né de l'amour. Mais qui est singulier, unique, s'appartenant du fond intime de lui-même. Jamais aliénable. Toujours libre.

  Car la liberté, métaphoriquement posée, est ce point d'incandescence qui lie les corps, ajuste les esprits, fait se conjoindre les âmes. C'est pourquoi le Poète parle de combustion, "d'incendie", de "braises""d'ardeur", de "rougeur", de "flamme", de "sang". Tout dans la rubescence, tout dans le surgissement, tout dans l'étincelle. Comme une obsession voulant s'attacher au dire impossible du feu, aussi bien de la passion. Ou alors il faudrait l'empan de la phénoménologie bachelardienne - ce merveilleux Philosophe de la poétique -, pour cerner ce puissant archétype faisant aussi bien signe vers l'esprit que vers la combustion amoureuse et la flamme du désir. On n'écrit pas gratuitement la "Psychanalyse du feu" et "La flamme d'une chandelle" lorsqu'on est un génie qui sait débusquer dans les éléments leur puissance originelle. Fascination du Philosophe pour ce feu qui anime l'âme des Romantiques, fit se jeter Empédocle parmi les flammes, donna à Héraclite l'alpha et l'oméga de son principe du gouvernement du monde et celui d'une consomption éternelle.

  Or, écrire, c'est bien se saisir du feu car l'amour des mots ne saurait être, entre "ombre" et "lumière", que cet amour "qui saigne" de ne jamais pouvoir saisir sa propre fin qu'à clôturer la langue, ce qui revient à basculer dans l'épaisseur et la lenteur des eaux. Un élément éteignant l'autre. Or, à ceci, nous ne saurions nous résoudre qui ferait se fondre deux corps l'un dans l'autre et éteindrait définitivement la flamme de la passion. Car celle-ci, la flamme, ne peut surgir que d'un écart, ce dernier fût-il aussi subtil que la rencontre en un éclair saisissant d'un galbe contre un autre galbe. Toute écriture, avant d'être violence - l'amour est de cet ordre -, est d'abord une caresse à peine posée sur la courbure du monde : à savoir l'Autre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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9 février 2014 7 09 /02 /février /2014 17:56

 

Petite incise sur l'instant.

 

(à partir d'un court texte de Nath Coquelicot).

 

 fleuron1

 

 

 

 Nath Coquelicot :

  "Nous étions baignés par le soleil d'hiver et partagions deux, trois et quatre cafés. Sa voix grave tambourinait mes tympans, il disait n'avoir que très peu d'amis et être bien ainsi, il n'en avait plus que deux et demi . Le demi faisait n'importe quoi et piétinait ses plates-bandes. Je l'écoutais et regardais ses yeux bleus profonds océan. D'un geste de la main, il a soulevé sa casquette et s'est frotté dans un mouvement rond et ferme le front , puis les yeux , puis les joues. Je me demandais quelles pensées il voulait écraser, ou chasser ou empêcher de s'envoler. C'était un bel instant."

 Blanc-Seing :

  L'instant, par principe, s'éclipse avant même qu'on en ait savouré le caractère éphémère, insaisissable. C'est assurément  pour cette raison qu'il ne nous en reste que quelques fragments que, plus tard, notre mémoire assemble : un morceau d'ami, un piétinement, un ébruitement dans la conque de l'oreille, des yeux-océan, des pensées-chrysalides, puis des envols infinis. Lorsque nous en faisons la synthèse a posteriori, c'est étrange, paradoxal, cet instant aussi vite effacé qu'apparu nous semble avoir pris la dimension de l'éternité.

   Mais c'est l'essence du temps que d'être si peu réductible à quoi que ce soit d'autre. Tant et si bien qu'aucune quadrature ne pourrait l'enclore dans une quelconque  volonté.  Et nous demeurons hagards, les yeux au ciel interrogeant les étoiles. Et les minutes pleuvent autour de nous, en nous, sans même que nous en sentions le subtil écoulement. La finitude se tisse de minces fils de la Vierge qui nous traversent et que nous traversons dans la lame souple du secret.  C'est simplement parce qu'un jour nous nous abreuverons à la ciguë socratique - la seule à même de nous dire notre propre vérité -, que cet instant est précieux, comme il l'était pour l'Écrivain Proust qui, dans la "Petite Madeleine", retrouvait certes un goût, une saveur, un moment précieux, mais surtout, se retrouvait lui-mêmece Petit Marcel qui, depuis ce lointain jour de l'enfance ne s'appliquait à chercher que ce "Temps perdu" auquel il a consacré sa vie entière. Sans doute, sommes-nous, tous, des Monsieur Proust qui nous ignorons.

 

  Car, écrivant ce minuscule texte et VOUS me lisant, nous ne faisons que pousser la navette temporelle afin qu'elle nous accompagne encore l'espace d'un crépuscule - le jour baisse -, d'une nuit parcourue de songes multiples, puis l'aube grise sera là, avant que ne surgisse un nouveau jour avec son soleil encore d'hiver, ses rencontres, ses conciliabules, ses espérances, ses doutes. Et, surtout ces réminiscences qui nous ont portés jusqu'à aujourd'hui, car nous ne sommes que mémoire, aussi bien du temps de notre vie que de cette inconnue d'outre-vie depuis laquelle, peut-être parvenus à une manière d'absolu, nous jonglerons avec tous ces instants comme des enfants insouciants. C'est ce que je crois. Mais, VOUS, qu'en pensez-vous ? 

 

 

 

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8 février 2014 6 08 /02 /février /2014 14:06

 

Parlotte à deux voix avec Nath Coquelicot.

 

(Sur un échange à partir de Facebook).

 

 padvanc.JPG

Source : Nicolas Bordas.

 

Nath Coquelicot :

 

J'ai lu et je sais que je vais y revenir. Y aurait-il là des phrases que je ferais mieux de ne pas lire ? La première lecture est venue cogner, la deuxième, à laquelle je réserve un autre temps va être celle de l'arrêt sur certains mots, puis je vais m'immerger. Mais je sais que je vais revenir, comme vous le disiez, à suivre, je suis, je vais suivre, rebondir, me taire et respirer, hoqueter pourquoi pas ? Je lis chair souvent, merci !

 

  Blanc-seing :

 

Merci pour cette lecture hoquetante, palpitante, passionnelle en un mot. Comme je l'aime. Ou bien l'on dit dans la pulsion ou bien l'on demeure dans le silence. Le dire est cette expression qui sort tout droit des alvéoles et fait son bruit de bourdon alentour du monde. Proférer est toujours une expulsion de soi en direction de ce qui est autre : les Autres, bien évidemment, les choses, la beauté, mais aussi cela qui repousse et blesse. Autant déployer son scalpel et entamer ce cuir qui, partout, enserre et menace de tout reconduire à la mutité. De sa parole il faut faire un CRI, tendu, tragique, démesuré comme celui, pathétique, d'Edward Munch. L'existence est cette continue turgescence en direction de ce qui fait face et, souvent, nous aliène.

  Il y a trop de tristesse et trop d'ivresse corollairement contenues dans l'orbe étroite de nos gorges et il faut un gueuloir, celui que Flaubert réclamait pour ses textes afin qu'ils fassent phénomène dans une manière de clameur. Gueuler le monde, en extirper ce qui se dissimule sous les fausses apparences - les sourires ne sont que l'envers du tragique, de la peur infinie de la finitude -, gueuler le monde  de la misère, de la dérision, de l'égoïsme cuirassé, blindé identiquement à un vieux blaireau. Le monde, il faut cogner dessus jusqu'à lui faire entendre raison, jusqu'à lui ôter toute envie de paraître dans l'insolence majuscule. Partout, sur la Planète Bleue, on égorge des enfants, on dresse les bunkers de la honte, on érige les murs des différences sociales, raciales, des sexes.

  Mais les sexes se valent tous dès qu'il s'agit de se précipiter, tête la première, dans la première aporie venue. Mais les couleurs de peau sont identiques pour oppresser et faire travailler dans les mines de la honte. Mais les corps sont tous beaux qu'on livre à la prostitution mondialisée en se voilant la face. Mais les religions sont toutes égales qui encagent les consciences. Que ne se révolte-t-on devant tant d'inepties ? Que ne prend-on les armes ? Dressons les arbres de la liberté, coiffons nos têtes de bonnets phrygiens. Et merde aux riches et merde aux inconscients et merde à tous ceux qui vomissent leur haine sur les peuples pauvres et les opprimés.

 

  Marre de cette plurielle inconséquence qui mutile les pauvres boyards et verse les eurogaz à tous les oligarques du monde qui dressent vers le ciel d'hiver toutes les flammes olympiques de la gloire. Ces flammes sont celles d'un nouvel impérialisme, peut-être pire que la dictature promise par les Bolchéviks. De cécité nous crevons, d'indifférence nous creusons les tombes de l'humain. Mais quand donc serons-nous, les Hommes, les Femmes de la Terre, un peuple debout ? Quand donc les consciences s'ouvriront afin que nous y déversions l'indispensable beauté ? Nous hurlons dans le désert et nos yeux sont muets !  

 

 

 

 

  

 

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8 février 2014 6 08 /02 /février /2014 09:43

(Pré-Textes).

 

Sur quelques phrases

de JMG. Le Clézio.

 

Le livre des fuites

Gallimard (Collection "L'Imaginaire" - p 67)

 

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  "TOUT EST JOUE". Il y a certaines phrases qu'il vaudrait mieux ne pas lire. Qu'il faudrait sauter. Puis ne plus regarder les mots. Les mots-couperets, les mots-yatagans, les mots-pierreux qui allument leurs éclats de silex aigu. Et les lettres, il faudrait les oublier, surtout le "T", la  lettre-gibet,  double potence mortifère;  le "O", cercle régulier pareil aux contours d'une geôle;  le "U" et son  cul-de-basse-fosse. Tout cela qui  transperce et enserre dans ses mailles étroites  les amas gris du cortex. Il vaudrait mieux ne pas lire.  Et on le sait. Mais, toujours on se surprend à enfreindre l'interdit, à soulever le voile, à déchiqueter  de nos dents acides les rognures maléfiques. On manduque et triture la formule vénéneuse jusqu'à lui faire rendre son dernier jus.

 

On se dit : "Tout est joué." On se dit : "Il suffit de pas y penser, voilà tout !". On se dit : "Juste une histoire de volonté, juste un écart de l'attention et le poison se diluera dans les plis du temps."

 

Tout cela, on l'énonce, avec malheureusement, de fausses certitudes et notre voix intérieure en est tout affectée. Tout juste un énoncé aphasique avec des paramots, des paraphrases, des parapensées. On croit à la vertu de la maltraitance et on espère que le  somptueux langage se délitera et, ainsi, il n'y aura plus place pour la moindre profération hostile, le poison du doute.

  On croit qu'il suffit de dire les choses de biais, de prononcer de guingois et qu'on trompera son monde. On s'essaie à plein de formulations du genre :  tUtéjUé, phonétiquement, abstraitement, juste une suite de sons ricochés à la face du monde, juste histoire de voir si les mots joueraient une autre partition. Mais il y a toujours une insistance des choses à signifier dans l'insignifiant, il y a continuellement un genre de casque  qui vous prend aux tempes et l'écrit, les signes eux-mêmes se mettent à danser leur gigue mortelle, leur menuet d'effroi.

  Mais c'est vraiment un comportement de gamin morveux débitant ses gammes sablonneuses au fond d'une cour d'école que d'imaginer cela. D'imaginer que par la seule vertu d'un comportement magique on pourrait se défaire aisément du fardeau, contraindre la maléfique formule à regagner son antre d'avant la signification. D'avant l'angoisse majuscule qui vous enserre la gorge de ses doigts impérieux comme la gale. En réalité, c'est comme de la poix collée aux doigts et l'on a beau les agiter, les mots.  C'est même pire. Tout s'attache dans une manière de guimauve visqueuse dont il devient évident qu'on ne se dépêtrera jamais.  "Piège"..."piège"..."piège." On pourrait hurler cela à tous les vents et personne ne nous écouterait, de peur de se fourvoyer  dans l'entonnoir, dans la goule suceuse où tourbillonnent les vents acides de la folie.

  Et, du reste, à quoi bon répéter l'antienne, sinon à en amplifier l'obsédante rumeur ? On est pris dans la masse cotonneuse, on est entouré de fils de soie compacts, comme la chrysalide et l'on sait que la métamorphose sera longue avant que de produire sa petite mélodie. L'existentielle. Celle qui obsède et rumine et vous envoie par le fond dès que vous commencez à y comprendre quelque chose au trajet que vous accomplissez sur votre coquille de noix. Au fait, avez-vous bien réfléchi au fait que ladite coquille est simplement l'image inversée de votre cortex fumeux dont la dure-mère serait le vernis au contact de la dernière eau ? N'est-ce pas là comme la métaphore d'une issue incontournable : le retour aux eaux originelles, l'amnios basculé cul par-dessus tête, le plongeon dans le placenta final ? Une manière de l'éternel retour du même, l'ambroisie première et dernière en tant que baiser muriatique du néant. Voilà. Il fallait le dire. Même à convoquer une sorte de métaphore vide, tellement le silence est grand qui suit de tels aveux. Dont tout un chacun est porteur dans son monde forclos. Le danger est toujours présent. Du langage. De la profération. Dans des temps antiques on coupait la langue des détenteurs de secrets et des prédicateurs pour moins que cela.

  Le livre, au début, on l'a lu d'une seule traite, sans même oser y introduire la moindre respiration. "Le livre des fuites". Tout au long des mots, des phrases, des paragraphes, des pages on a glissé sur le toboggan fictionnel, prétexte à se fuir soi-même. Eviter de faire halte. De se reconnaître. De voir son image dans le miroir. Le plus grand danger : la complaisance narcissique. Non. Il faut retourner tous les miroirs, face brillante contre la craie sourde des murs. Son image, il faut qu'elle se dissolve pareillement à la goutte d'eau dans le talc. Il faut en faire une simple blancheur, un halo inconscient de lui-même. Mais qui donc pourrait  nous empêcher de faire cela, de procéder à notre propre déconstruction, pierre à pierre, jusqu'à devenir poussière de sable illisible ? Qui donc ?  Un pur hiéroglyphe refermé sur sa sombre mutité. C'est simplement cela que l'on serait devenu.

 

Avec Jeune Homme Hogan (J.H.H.), on a proféré les paroles définitives :

 

"Je veux tracer ma route, pour la détruire, ainsi, sans repos."

 

  En proférant ceci,  on a cru avoir prononcé la formule magique qui nous abstrairait de nous-même, nous réduirait à néant, ce néant  où renaître une fois pour toutes. On était dans l'erreur, l'erreur de nous-même, s'entend. Jamais que cela, l'erreur. Jamais l'erreur des autres. Ce serait trop facile de s'exonérer de notre dette de vivre. Seulement à soi-même, les comptes à rendre. Avec le néant pour solde de tous comptes. Après tout, c'était peut-être préférable que de se traîner le long de rives cernées d'inconséquence. Et, navigant de concert avec Jeune Homme Hogan, on avait fini par ne plus l'entendre la petite rengaine, elle s'était comme dissoute dans les mailles de l'espace, absorbée par l'étrave insistante du temps. Faut dire, on s'y était à peine arrêté à la première lecture sur le petit pavé inoffensif.

 

"TOUT EST JOUE."

 

 Ç'avait juste été une suite de sons, un genre de romance qui fait ses boucles dans l'air et se fond dans la toile grise du jour.                           

 

tUtéjUé   tUtéjUé   tUtéjUé"" .....

 

  Comme un refrain, la reprise d'une comptine d'enfant, quelque chose dont on ne prend pas réellement acte, le simple vol capricieux du papillon. On verrait plus tard. Pour le moment on avait mieux à faire que de s'arrêter sur du léger, du primesautier, de l'allusif. Alors, tout au long des chapitres, on avait fait  rouler devant soi sa boule excrémentielle, identiquement au scarabée solaire, sans bien regarder où nous conduisait notre progression erratique. Sisyphe, on l'avait été bien des fois, ne remarquant même pas l'absurdité, la déraison exponentielle, nulle  et non avenue, entretenue, bégayée,  la figure de la finitude dont la vie avait le secret, à l'aune de mille respirations, mille  digestions, mille amours hautement prosaïques.

  Mais les gestes s'auto-entretenaient dans une manière d'écoulement de clepsydre têtue. On croyait se sauver à seulement persister dans l'existence, à poser ses pas dans les pas dérisoires qui nous avaient précédé. Or, si l'on s'était appliqué à regarder avec suffisamment d'attention, avec un penchant prononcé pour une élémentaire  lucidité, l'on se serait vite aperçu que nos pas recouvraient nos pas à l'infini, dans une manière de giration proprement mortelle et que nos perceptions de pas différents, signes d'une probable altérité, n'étaient que pure illusion. Nous donnions constamment le change, nous revêtant tour à tout des vêtures de Polichinelle, de Scaramouche ou bien de Brighella alors que nous ne nous travestissions que de notre infinie trémulation de ver solitaire.

  Mais, en réalité, le fameux "TOUT EST JOUE" dont nous faisions fi comme s'il n'eût point existé, chatouillait en permanence nos glaireuses évidences pelotonnées sur elles-mêmes à la façon du limaçon. Et, afin de mieux nous oublier, afin de réduire la gluante réalité de notre destin à une trace infinitésimale, nous nous étions fabriqué une manière de fiction, d'histoire atypique et abracadabrante, enfilant à tour de bras, à moulinets de mains évasives, à menus entrechats, les situations emboîtées les unes dans les autres, grains de buis de mystérieux chapelets dont nous ne nous demandions même pas à quel Saint ils étaient voués, tellement était inconséquent et abscons leur divin emmêlement.

  Nous nous contentions de nager entre deux eaux, bien au calme parmi la nasse poissonneuse, réchauffés par l'étroite certitude des écailles contiguës dont nous n'attendions rien d'autre que la réassurance glauque du frottis d'altérité supposée, ne cherchant nullement à connaître ce qui, au-delà de notre propre limite, s'illustrait comme la réverbération, à l'infini, de notre manque-à-être. Nous étions bien en fuite, mais en fuite de nous-même alors que nous pensions prêter allégeance à un héros de papier qui nous entraînait dans les arcanes d'un labyrinthe langagier qu'à l'évidence nous prenions pour le réel lui-même.

  Pour un peu, nous nous serions pris pour J.H.H. lui-même, déambulant sur toutes les faces du monde, de l'Asie au Pays du Soleil levant, du Canada au Mexique, nous mêlant aux foules denses et bariolées, habitant toutes les chambres solitaires des villes, jouant longuement avec notre ombre comme si, l'espace d'un instant, cette dernière  était la seule perspective de nous-même dont nous pouvions vraiment être assuré, nous dissolvant parmi les klaxons, les mouvements, la fureur des immenses métropoles aux longs tentacules vénéneux, traversant des plateformes de ciment infinies, longeant des façades aux milliers de trous aveugles d'où rien de vivant ne sortait qu'un air glacé pris de vertige, connaissant l'immensité du silence alors que les humains plongés dans leurs rainures existentielles faisaient figure de longues cicatrices à peine visible sur la peau du monde, marchant, marchant toujours, environné des blocs mégalithiques des maisons où les mots n'étaient proférés qu'à être des galets cernés de mutité, où les mouvements étaient immobiles comme pris dans les mailles du coton, emboîtant le pas des femmes mulâtresses pareilles à des anguilles luisantes dans les ombres bleues de la nuit, disant des suites de mots, au hasard, essayant de fuir l'indomptable langage, se faisant le bourreau des mots tout en devenant la victime, tâchant de dire à pleine gorge les injures, à vociférer les imprécations, à jeter de définitifs anathèmes, à hurler des formules inconséquentes, devenant la proie consentante bien qu'illucide de cette rhétorique démente, se débattant, lançant sa mitraille parmi la meute sidérée des agoras bien-pensantes: "Déchet", "Jésuite", "Pot de peinture", "Gouape", les mots retournant leurs gants, on ne pouvait les fuir, on ne pouvait éviter leurs calomnies urticantes, leurs objurgations en forme de faucille, on se baissait, on cherchait à se dissimuler, à faire en sorte que les syllabes ne vinssent vous ôter la tête d'un coup d'explosives occlusives, ne fissent de vos bras une compote sanguinolente sous les entailles des fricatives ou des sifflantes, on fuyait toujours, on fuyait, on pratiquait l'éternelle esquive, ne sachant même plus qu'on l'esquivait ...

 

...  "Fuir, toujours fuir. Partir, quitter ce lieu, ce temps, cette peau, cette pensée." ....

 

.... c'est cela que proférait Jeune Homme Hogan, c'est cela que disaient toutes ses hésitations, ses trajets incertains, ses interrogations, son corps soumis à la pesanteur existentielle, ses longues dérives songeuses; c'est cela que l'on faisait en tant que Lecteur, mettant notre destin dans celui de J.H.H., lequel, en abyme, mettait son destin dans la longue lignée généalogique oublieuse d'elle-même.

....c'est cela que faisait tout homme, fuir pour fuir, pour éviter de penser à la fuite, pour faire de toute fuite une possibilité de réalisation vraisemblable.

....c'est cela que faisait l'Ecrivain notant dans son  "Autocritique" :

 

"C'est vrai qu'il n'y a plus de limites. Tout s'échappe, se divise, fonce en tous sens. Quand on a commencé à ouvrir les portes de la fuite, quand on a libéré son esprit, ou ses mains...Jusqu'où se laisser porter ? "

 

...jusqu'où se laisser porter par l'écriture, sur quel rivage dont la vie ne nous aurait pas fait l'offrande ? Jusqu'où écrire afin de donner sens et ouverture à ce qui n'en a pas ? C'est-à-dire à l'existence qui, toujours, referme sa bogue sur son fruit secret. Car nous ne saurons jamais plus à son sujet que les interrogations que nous aurons formulées, que les déplacements que nous aurons accomplis, que les rencontres que nous aurons faites.

 

..."Ecrire pour soi, la malédiction !"...

 

...Ecrire pour l'autre, pour les aveugles, les muets, les riches, les pauvres, les gueux, les prostituées, les bourgeois, les ministres plénipotentiaires, écrire pour soi, quelle différence ? Ecrire est toujours écrire pour soi, écrire afin que s'ouvre le voile qui fait de nous des égarés parmi le fourmillement du monde. Et, d'ailleurs est-on sûr que les autres nous lisent ? Est-ce tout simplement possible ? Lorsque nous écrivons, c'est un fragment de nous-même que nous délivrons. Qui, jamais ne peut correspondre à l'autre, quand bien même il y aurait coïncidence des affinités, des expériences, communauté des vécus et des ressentis. Car toute écriture, toute création est singulière. Elle porte notre marque, elle témoigne de notre empreinte sur les choses, de la façon que nous avons de VOIR. C'est-à-dire d'orienter notre conscience de telle ou de telle façon selon l'esquisse qui nous est présentée, du réel, du symbolique, de l'imaginaire. Ecrire, c'est déjà avoir une explication avec soi-même. Or se percevoir adéquatement n'est une évidence que pour les sots, les  inconscients où les insuffisants d'esprit, les trépanés de l'âme. Comment pourrions-nous  porter  sur notre territoire intime la vue la plus pertinente alors même que, jamais nous ne serons en mesure de nous percevoir comme une totalité. Jamais notre dos, notre sillon vertébral ne nous seront directement accessibles, sauf à avoir recours à l'artifice de l'image. Et notre ombre nous habite-t-elle vraiment alors que nous n'y prêtons pas attention ? Et notre esprit, notre âme, ne sont-ils pas des territoires insondables, hors d'atteinte ? Souvent, nous ne nous croyons libres qu'à la mesure de notre ignorance ou de notre cécité, à moins qu'il ne s'agisse parfois, simplement d'indulgence à notre égard. Certains diraient : d'auto-complaisance.

  Nous ne sommes pas libres. Voilà l'unique assertion possible, la seule affirmation dont l'humaine condition peut faire des gorges chaudes. Sans risque de brûlure, du reste ! Rien ne nous sert de nous dissimuler derrière nos étroites certitudes, de nous en remettre à des comportements de Judas.  "TOUT EST JOUE". Voilà énoncée une vérité incontournable que les existentialistes appellent "déréliction", certains philosophes nomment "le projet-jeté", un certain théâtre désigne sous le vocable "d'absurde".

"Tout EST JOUE" et l'on croirait qu'il n'y aurait alors plus rien à énoncer, plus aucune création à mettre en œuvre. Erreur fondamentale s'il en est ! C'est bien parce que nous éprouvons le sentiment de l'insondable déréliction, de l'aporie de l'existence que nous sommes piqués à vif, aiguillonnés afin d'ouvrir une brèche. L'art n'a pas d'autre justification qu'une lutte sans fin d'Eros contre Thanatos. Ne pas écrire, ne pas peindre, ne pas sculpter, ne pas cultiver son jardin : là serait la vraie malédiction, la finitude consommée avant que d'avoir accompli son œuvre. Si les œuvres humaines sont infinies, la finitude peut bien jouir d'un énoncé tautologique, laquelle finitude est toujours et irrémédiablement FINIE .

 

 

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