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12 septembre 2016 1 12 /09 /septembre /2016 08:28
Milieu du Gué.

"Réquisitoire muet d'Emilie".

Œuvre : André Maynet.

Puisqu’il faut parler en métaphores… Parfois tout fait sens dans une manière d’évidence. Parfois tout s’ouvre dans la plénitude et il n’est même pas besoin d’interpréter le monde. Les symboles parlent d’eux-mêmes. L’oiseau sur la branche est liberté. Le jaune est la passion de Van Gogh. Le blanc, la mélancolie d’Utrillo. La ruelle pavée, étroite, sombre, le signe d’une proche finitude. Le corps, le vôtre, une machine à vivre, à aimer selon le moment du jour, le coefficient de la passion. L’Autre, celui qui, vous renvoyant votre propre image, vous installe dans votre présence et vous y laisse le temps que durera l’éternité, vous n’avez même pas à le postuler tellement son cheminement tout contre votre hanche coule de source. L’abeille butine le nectar, l’abricotier fleurit, la fritillaire couronne fait bouger sa clochette parfumée, la fumée grise monte dans le ciel, disant l’activité de l’homme, son passage de comète, sa joie à jouer du tisonnier dans la chaumière où est rassemblée la meute des amis. Tout dans le naturel, tout dans la mécanique huilée et l’on n’entend même pas le cliquetis que font les rouages qui décomptent nos heures. Du reste nous n’y pensons pas puisque nous sommes tout en haut de la vague, sur la crête d’écume où rien ne peut nous atteindre que ce bonheur disponible et l’on s’endort, pareils à des chatons heureux contre le ventre souple de la mère. Et l’on rêve.

Puisqu’il faut parler en métaphores… Disons, vous êtes une belle Jeune Fille, à la taille mince, aux yeux lumineux, à la cambrure des reins si remarquable, qu’en effet l’on vous remarque. Vous êtes au bord d’une rivière, la Gélise par exemple. C’est le printemps et, parmi les confluences de l’air, vous sentez les rémiges de l’existence qui font leur chant à l’entour de votre peuple de chair. Vous retroussez votre jupe qui, déjà est bien mince, un mouchoir de poche, vous la retenez dans les paumes de vos mains et la serrez autour de votre taille. Vous entrez dans l’eau. Premiers frissonnements des gouttes, premiers picots de l’épiderme qui se dilate pour dire la joie simple d’être là, au milieu des prés semés de pâquerettes et du vol capricieux des papillons. Vous êtes comme aimantée, aspirée en quelque sorte par la rive opposée où nous supputons que vous allez rejoindre votre Amoureux. A moins qu’il ne s’agisse simplement de batifoler, de vous ébrouer et de terminer l’aventure, seule, abandonnée sur l’herbe verte, en attente de vous. C’est déjà une bien appréciable tâche que de vous confier à ce genre d’introspection saisonnière, laquelle vous disposant à accueillir l’été proche, ne pourra que vous combler. On n’est nullement triste lorsque les jours allongent, que son ombre portée au sol lutine avec la poussière et les rayons de lumière. Et pourtant.

Un instant, vous levez les yeux. Il y a eu, soudain, comme une césure de l’air, un hémistiche du temps, une ouverture de l’espace. Tout événement d’importance est de cette nature qu’il affecte les habituelles catégories grâce auxquelles nous percevons le monde. Là, au bord de la rive de sable et de gravier, c’est comme votre propre silhouette qui serait réverbérée par l’eau. Comme si Celle que vous apercevez, c’était simplement vous qu’un facétieux destin aurait décalée afin que, vous apercevant, vous prissiez enfin acte de vous-même comme vous le faites de vos amis, de vos voisins ou bien des quidams que vous croisez au hasard des rues. En réalité vous ne savez pas qui est Celle qui, maintenant, ôtant ses ballerines, ôtant la pellicule de son chemisier, la dentelle de sa culotte, en tenue d’Eve donc, avance à pas comptés au milieu de l’onde avec à peine plus d’insistance que les gerridés, ces « patineurs de l’eau », sur le miroir du lac. Sans doute pensez-vous qu’il s’agit d’une Etrange, peut-être d’une Adepte de quelque rituel, tant sa progression est lente, précautionneuse, semée de doute et clouée d’hésitation. Mais peut-être ne s’agit-il que de vous en un autre temps, un autre lieu alors que votre capricieuse mémoire n’a eu de cesse d’archiver ce souvenir dans la geôle de la mémoire. Celle qui vous occupe tant n’est autre que Milieu du Gué, autrement dit, vous, moi, l’amie d’enfance, la tante aimée, une personne qui ne perçoit plus très bien où sont les rives, quel signe d’un oracle pourrait se manifester afin de connaître le chemin à poursuivre, quel aruspice pouvant tracer sous le chemin des étoiles la voie à emprunter. C’est ainsi, parfois la vue se brouille, la volonté paraît se dissoudre et puisqu’il faut parler en métaphores l’esquif demeure prisonnier des courants contraires qui le mènent à hue et à dia et, le plus souvent nulle part, ce qui constitue le propre même de l’absurde. Mais il faut conter Milieu du Gué, comme on le ferait d’une fable à un enfant afin que, pénétré des enseignements qui s’y font jour, une leçon pût en être tirée. On disait, en des temps anciens, une morale.

Ce qu’il faut, maintenant, c’est apercevoir les symboles qui traversent l’image (la flamme de la torche, la rangée d’icônes séchant sur un fil, enfin l’ombre partout présente dans sa densité grise) et faire de ces signes la possibilité d’une compréhension de Celle qui en est le lieu géométrique, l’inspiratrice, Celle à partir de qui tout s’organise, rayonne et, enfin, retourne au repos. La flamme. Donc, au début, Milieu du Gué, se passionna d’abord pour tout ce qui était lumière. Aussi bien le faisceau d’une torche dans le grisé du jour, aussi bien la belle intellection dont le mouvement du même nom, les Lumières, fut l’emblème, cette philosophie qui éclaira les grands esprits au XVIII° siècle. Elle prit fait et cause pour La Lettre sur les aveugles dans laquelle Diderot s’interrogeait sur le rapport qui existait entre sensation et jugement à partir d’une opération que Réaumur avait réalisée sur un aveugle de naissance. Elle fit de la raison le centre de la pensée, de la connaissance sa préoccupation quotidienne et vit le monde aussi bien que la Nature par la catégorie de l’expérience et la vision de Buffon au travers de sa monumentale Histoire naturelle. Mais le feu de son désir ne pouvait demeurer sur le plan de ces abstractions, de ces projections sur l’entendement humain. Il fallait aller plus loin, au-delà de la pure intelligence, surgir dans le domaine flamboyant des sentiments, l’immense complexité des rapports humains, des rencontres, des révélations, du somptueux amour qui fait de la peau un miroir, des yeux des lacs emplis d’étoiles. Avec Rousseau et ses Confessions elle fit l’apprentissage d’une profonde introspection, elle remonta aux sources de l’enfance d’Emile, mais aussi de celle de Jean-Jacques, mais aussi, mais surtout, de la sienne où elle trouva quantité d’émotions, de penchants naturels oubliés qui, aujourd’hui, faisaient leurs lentes et fascinantes résurgences. Mais ce n’était pas encore assez, il était nécessaire d’aller plus loin, de goûter à cette lueur obsédante, à cette coruscation qui forait l’âme de son impérieux besoin d’éprouver le vertige, de disparaître au centre de soi. Avec Racine, elle fut Phèdre la passionnée, Phèdre l’adultère, l’incestueuse, Phèdre la condamnée, la suicidée d’un inexorable destin car l’amour n’est jamais libre, surtout lorsqu’il brave les interdits et s’exonère des règles intangibles d’une société. Là, à cet endroit où plus rien ne tenait que l’ivresse d’une passion incontrôlée, le point limite était atteint, le point de rupture au-delà duquel le sens n’a plus d’endroit où paraître. Alors les yeux se ferment et le gris envahit tout qui confine à une nuit proche, peut-être à un effacement.

L’ombre. Puisqu’il faut parler en métaphores… Que Milieu du Gué connut cette aporie était inévitable. C’était gravé dans sa complexion même. Elle n’était pas faite pour atteindre l’autre rive, celle où l’attend l’Amant, où ruisselle la félicité, où tout geste est une offrande infinie. C’est bien le milieu du gué, ce suspens de l’histoire personnelle, cette coupure d’avec soi qui, de toute éternité, était commise à paraître, tout comme l’orage éclate en raison même de sa propre nécessité. Le renoncement aux lumières, celles de l’esprit, du corps, de l’art, c’était cela, une confondante immobilité, un genre d’éternel présent s’alimentant à d’étiques et incompréhensibles heures. Le passé s’était dissous dans une vaporeuse brume. Le futur était devenu pure illusion. Le regard était fixe, comme perdu dans une interrogation vide. Milieu n’avait plus de vision de la torche qui dispensait sa flamme pareille à une goutte de résine blanche, pas plus qu’elle ne considérait la théorie d’icônes pointant vers l’art. Ses mains ne tenaient plus qu’un fil d’Ariane si invisible qu’on l’eût dit privé d’origine mais doué d’une fin terrible. Au bout était le labyrinthe et ses inextricables complexités. Au bout était l’enfer et ses cercles maléfiques, ceux-là même dont Dante faisait l’épreuve dans sa Divine Comédie, alors que guidé par le Poète Virgile il découvre l’étrange monde des Limbes. La ressemblance était si frappante qu’aussi bien Milieu du Gué eût pu faire siennes les paroles du Poète au début du Chant quatrième :

D’un bond, comme en sursaut, je me levai de terre,

Et cherchant de la nuit à sonder le mystère,

Mon œil de tous côtés se fixait incertain.

Je touchais à l’abîme où les ombres punies

Font tonner les échos de clameurs infinies.

J’étais au bord du gouffre : il était si profond.

Si chargé de vapeurs et d’épaisses ténèbres,

Que mes regards plongés dans ses cercles funèbres

S’y perdaient sans pouvoir en distinguer le fond.

Ici prend fin la fable de Milieu du Gué dont une phrase tirée de La Mort d’Ivan Ilitch de Tolstoï clôturera le sens, posant, ce qui toujours se manifeste lorsque nous voulons tutoyer l’indicible, à savoir le questionnement dont nous sommes, nous-mêmes, l’origine et la fin :

C'était la lumière avant, maintenant ce sont les ténèbres.

J'étais ici et maintenant, où vais-je ? Où ?

Pour cette simple raison nous sommes toujours au milieu du gué, aussi bien l’énigmatique héroïne d’André Maynet que vous, moi, les autres qui ne visons la lumière qu’à mieux oublier les ombres.

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12 septembre 2016 1 12 /09 /septembre /2016 08:21
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11 septembre 2016 7 11 /09 /septembre /2016 08:00

 

Inclinés à la luxure.

 

 LUXURE3

 

 Nous penchant vers cette photographie, avons-nous la possibilité de nous en distraire, ne serait-ce qu’un instant ? De lui tourner le dos et de vaquer à nos occupations quotidiennes, l’esprit libre ? Sans qu’une écharde demeure plantée dans notre chair, faisant ses urticantes trémulations ? Ses vrilles intimes, ses banderilles d’envie ? Et le désir serait là, à notre entour, avec ses bourdonnements sourds, ses nuées d’abeilles pressées. Mais qu’y a-t-il donc dans cette image qui nous cloue à notre destin et, dès lors, nous serions privés de mouvements et notre libre arbitre, notre jugement seraient comme mis entre parenthèses, tenus dans un insoutenable suspens ? D’où tout cela vient-il ? D’une vêture désordonnée, d’une posture d’abandon, d’une libre disposition de l’Amante qui en ferait les simples objets de notre désir ?

  Mais nous nous apercevons rapidement que nous faisons fausse route, que notre questionnement est inadéquat, qu’il gire autour du problème sans que les moindres prémisses d’un possible sens puissent lui être associés. Il nous faut nous enquérir d’autre chose, remonter à plus d’origine. Car notre habituelle vision, toujours, nous condamne à demeurer dans l’immédiatement saisissable. Il en est ainsi de la curiosité humaine qu’elle privilégie le visible au détriment de ce qui s’occulte dans ses plis. Donc l’origine. Donc le Paradis Terrestre. Donc Adam et Eve. Donc la genèse. Comme une rétrocession vers ce qui signifie toujours à l’aune d’une plus grande profondeur.

 

      cranach

       Lucas Cranach (l'Ancien)

Adam et Ève au paradis, 1533.

Huile sur bois –

 Berlin, Gemäldegalerie.

 

A simplement laisser notre regard courir à la surface du tableau de Cranach l’Ancien, déjà nous devinons où le bât blesse. Car la vision purement idyllique du paradis ne doit nullement nous abuser. Sans doute les couleurs dotées d’une aimable carnation, le ciel lumineux, le nid rassurant de la végétation, la pureté des regards nous invitent-ils à célébrer l’innocence d’un premier matin du monde, à découvrir la conque virginale à partir de laquelle, soudain, tout s’ouvre à l’aventure humaine. Mais tout est-il aussi simple qu’il y paraît ? L’attitude léonine ramassée sur elle-même, dans la posture de l’assaut, le dépliement ophidien entre fruits et feuilles sur fond de ciel couleur de soufre, tout ceci prend, inévitablement, la teinte du drame sous-jacent. Tout est suspendu à ce qui va suivre et fera du cheminement anthropologique, une longue procession, un infini chemin de croix avec ses mortelles stations.

  Mais revenons au désir, à la volupté dont la première image nous a fait le présent et essayons de mettre en relation. Ce qui, dans le tableau de Cranach, joue le rôle central, à la façon d’une clé herméneutique, c’est tout simplement ce rameau végétal qui occulte la vue et dissimule à nos regards le sexe d’Adam. La position centrale de ce motif pictural fait signe avec force vers sa dimension non seulement symbolique, mais allégorique. Dès lors nous avons à comprendre, au-delà de la représentation, l’idée d’une morale dont l’homme doit se saisir afin de donner des assises à son salut. Tant que la branche de figuier n’a pas déployé son pagne devant l’anatomie d’Adam, tout demeure dans l’inaccompli, les prédicats du réel sont en réserve, l’innocence fait partout son suintement de miel, la vérité brille comme ce ciel dont la tonalité, le rayonnement spirituel, disent la nécessaire assomption vers le Transcendant et, à tout le moins, vers une transcendance dont l’homme doit faire son objet afin de poursuivre une quête de lui-même conforme à sa nature, à savoir de ne se vêtir que des voiles de l’authenticité. Et, ici, il faut citer la Genèse, laquelle nous dit dans une belle langue pure et hiératique, l’ordre des humains face à l’incommensurable. Car, bien évidemment, il ne saurait y avoir de commune mesure entre le Créateur et les CréésLa Chute se relate de cette manière :

     « 6 La femme vit que l'arbre était bon à manger et séduisant à voir, et qu'il était, cet arbre, désirable pour acquérir le discernement. Elle prit de son fruit et mangea. Elle en donna aussi à son mari, qui était avec elle, et il mangea.

7 Alors leurs yeux à tous deux s'ouvrirent et ils connurent qu'ils étaient nusils cousirent des feuilles de figuier et se firent des pagnes. 8 Ils entendirent le pas de YHWH Dieu qui se promenait dans le jardin à la brise du jour, et l'homme et sa femme se cachèrent devant YHWH Dieu parmi les arbres du jardin. »

      Le feuillage et, à sa suite, la vêture, les colifichets de toutes sortes, disent en langage imagé ce que le concept a peu de mal à déduire des premiers pas de l’humanité : se vêtir, symboliquement, c’est dissimuler le péché originel, c’est avouer l’inclination peccamineuse de l’homme, sa naturelle et confondante curiosité qui le pousse à oser se confronter à l’arbre de la connaissance du bien et du mal, du bonheur et du malheur.  Or, nul ne peut prétendre regarder ces valeurs transcendantes comme on regarderait la plume de l’oiseau dériver dans le vent. La connaissance est toujours une brûlure et la vue de sa coruscation la promesse d’une cécité. A vouloir adopter l’empan de Dieu sans s’y être préparé, Adam et Eve n’ont fait qu’ouvrir sous leur marche hésitante la trappe de la finitude et ses signes avant-coureurs, à savoir la douleur et la progression laborieuse sur le sentier existentiel.

  Donc, toute clé de compréhension adéquate doit d’abord se munir de la tension existant entre le corps nu et le corps vêtu, de la dialectique abrupte entre vérité et mensonge. Notre inclination à la luxure ne serait donc pas simplement un acte « naturel », mais une conséquence de la « culture », l’appréhension de notions aussi abstraites que celles du bien et du mal étant de cette nature. Notre supposée luxure, plutôt de la percevoir à la manière d’une force obscure et instinctive, laquelle nous précipiterait sur la première « proie » venue, sachons qu’elle s’origine d’abord dans une privation de vérité, donc de liberté, dont nos lointains ancêtres nous auraient dépossédés à l’aune d’une bien dommageable curiosité.

  Ainsi visée, l’Amante qui dévoile à nos yeux de chiots nouveau-nés des bribes de son anatomie, ne le fait qu’à la condition que nous consentions à nous ouvrir à toute vérité, cette nudité qui ne s’habille de voiles qu’afin de porter à notre regard une nécessaire lucidité. Le désir, la luxure, la volupté ne naissent que de cette faille, de cette verticalité s’instaurant entre un ditla vêtureet un non-ditla vérité. Aimant, nous ne faisons que cela, ôter des voiles. C’est la seule raison pour laquelle l’Aimée se voile afin de se mieux livrer. Offerte nue à nos regards elle n’aurait figuré qu’à titre d’évidence. Or l’amour n’est jamais de cet ordre. Il y faut toujours le pagne de l’ambiguïté dont nous souhaitons qu’il tombe en même temps que nous lui demandons de différer le moment de la connaissance.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      


 


 

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11 septembre 2016 7 11 /09 /septembre /2016 07:51
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10 septembre 2016 6 10 /09 /septembre /2016 07:18
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9 septembre 2016 5 09 /09 /septembre /2016 06:38
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8 septembre 2016 4 08 /09 /septembre /2016 21:24
Vous ne le saviez pas …

"Le coquelicot" 1919 ou "Graine de pavot"
- Muséum of fine Arts - Houston -

Source : Impasse des Pas Perdus.

Vous ne le saviez pas et, pourtant, vous existiez bien au-delà de vous-même, dans l’ombre portée de celle que vous étiez. Cela faisait si longtemps que je vous habitais. J’étais votre alter ego, votre double de chair, le prolongement de votre esprit, l’écho de votre âme. Et il s’en fallait de peu que le feu de mon désir ne se confondît avec cette pourpre dont vous sembliez être l’hôtesse, qui me troublait et me donnait, chaque jour, l’ardente envie de connaître cette étrange citadelle. Car vous sembliez inaccessible, silhouette dressée contre la lumière du jour. C’était cela qu’il fallait conquérir, cette image lointaine, cette île entourée de flots et en faire une presqu’île, une terre à connaître, mais à ne jamais posséder, à simplement approcher dans le mystère de sa virginité. C’est ainsi, il faut demeurer dans l’orbe des choses pour les saisir avec exactitude. Dans la zone d’invisibilité où le regard s’ouvre, lance ses rayons en direction de cela qui est à dévoiler. Les cerneaux de la noix ne fouettent notre curiosité qu’à l’aune de leur dissimulation. C’est, armé de ces certitudes, que je réalisai une manière d’approche à distance, une lente reptation m’amenant dans le clair-obscur de votre esquisse. Du reste, comment aurais-je pu aborder celle que vous étiez, simple image fuyant sous l’horizon du jour ? Rien ne m’aurait servi de serrer les doigts, de mettre ma paume en conque, de dilater la pupille de mes yeux. L’eau, la lumière, sont animées d’une constante fuite, tout comme le temps qui nous intime l’ordre de ne jamais nous retourner sur les heures passées.

Novembre est arrivé, douloureuse supplique s’imprimant sur les feux d’un été mourant. Encore quelques lambeaux de chaleur, quelques robes frivoles aux terrasses, leurs corolles blanches s’ouvrant sur la vibration de l’air. Encore quelques boissons ambrées sur le cercle des tables alors que, bientôt, les cafés replieront leurs auvents de toile. Je suis assis sur un banc derrière les grilles du Parc Balency. Regard rêveusement appuyé sur les mouvements de la rue. Groupes d’étudiants joyeux, vieux messieurs un journal à la main, jeunes enfants dans la dispersion de leurs rires. La longue limousine s’arrête devant l’Hôtel de l’Etoile d’Or, somptueuse résidence aux encorbellements de pierre. Derrière les vitre fumées, vous n’êtes encore qu’un territoire anonyme, une Ultima Thulé dont chacun attend la révélation, sur le bord de l’étonnement. C’est si étrange de voir l’autre surgir de son propre retrait alors même qu’il ne se sait pas observé, qu’il vit dans le creux de sa doline avec la certitude d’une existence solitaire. Vous regardant descendre de votre voiture, tailleur gris cintré à la taille, large capeline coquelicot, escarpins vernis, je me surprenais à violer votre intimité avec l’impudeur naturelle d’un adolescent en quête de lui-même. Vous faisiez figure d’une servitude involontaire dont j’usais et abusais à ma guise, vous pliant au plus secret de mes caprices. Avait-on seulement le droit de regarder une inconnue à son corps défendant et de l’approprier à sa fantaisie sans qu’une sorte de culpabilité envahît l’esprit et obligeât à détourner les yeux ? Mais l’acuité de mon désir emportait avec lui tout sentiment contraire à la satisfaction de mon plaisir immédiat et le remords dont il eût été ordinaire que je sois saisi gisait à terre parmi la jonchée des feuilles mortes.

Le portier vous accueille sur le perron de pierre, prend votre bagage de cuir fauve alors que vous disparaissez à ma vue avec la souplesse du félin. A ce moment précis de votre effacement, c’est un phénomène d’empreinte qui m’envahit, me submerge et me laisse sur l’assise de mon banc, pareil à l’amoureux transi. Seul recours à la mémoire afin que votre évanouissement ne soit pas total. La flamme de votre capeline brûle mon front avec l’insistance du soleil d’été. Le gris de votre veste est le fin brouillard qui voile mes yeux. La minceur de votre taille le peu de certitude de pouvoir, un jour, vous revêtir d’un nom aimé, connaître l’intime de votre prénom avec la grâce de pouvoir le murmurer. Vos escarpins frappant la pierre, l’obsession de vous approcher enfin.

Vous ne le saviez pas mais j’étais celui commis à vous observer de loin, à vous entourer de soins, à vous protéger des autres, de vous-même aussi, le plus grand danger. Je devais demeurer dans cette réserve, me confiner à cette part d’ombre d’où pouvait surgir la lumière, la vôtre, à la manière d’un présent inconscient de son geste de donation. Longtemps votre image a flotté dans l’air chargé d’effluves automnales. Bientôt les grilles du Parc fermeraient. Alors, je me suis disposé à devenir inapparent aux autres, à moi-même, dans la silhouette la plus fuyante qui soit. Je me suis dissimulé derrière un bouquet de fusains, attendant le claquement du lourd portail qui disait la fermeture au public. Mon costume de toile serait bien léger pour affronter les vagues de la nuit, mais je crois que ceci était superficiel au regard de ce que, sans doute, vous dévoileriez de vous. Un long moment à rester dans l’incertitude de ce qui allait paraître, ou pire, la perte définitive d’une étrangère, puisque vous n’étiez que cela, une apparition et, bientôt, une simple effervescence sur le cercle de la mémoire.

Au deuxième étage de l’hôtel, sous les feux d’une opaline de cristal, une silhouette se déplace avec la légèreté du rêve, l’évanescence de l’imaginaire. La porte-fenêtre s’ouvre et je vous aperçois sur le balcon, derrière le rythme clair des balustres de pierre. La clarté de la rue monte jusqu’à vous, vous fait surgir de l’ombre à la manière d’une figure de proue. Vos cheveux, ramenés vers l’arrière, en chignon, ont l’éclat de la nuit, le lustre d’un lac sous la persistance des étoiles. La profondeur de vos yeux, leur noirceur, le large ovale dont ils s’entourent, l’éclair blanc de la sclérotique, tout ceci s’imprime sur la partie libre de mon corps, ricoche sur cette nébuleuse romantique dont, depuis toujours, je suis atteint. Votre visage, baigné par un doux voile est fait de porcelaine et de rose avec l’étincelle des lèvres qui y allume un rapide feu follet. Votre cou plonge dans le col du tailleur, pareil à la chute d’une neige précoce. Le reste de votre anatomie est un long poème nocturne se fondant dans l’air qui fraîchit. Vous fumez une longue cigarette dans une attitude aussi détendue que songeuse qui me fait penser à la présence de quelque contradiction dont seulement des nervures apparaissent. La rue est presque déserte avec, seulement, la trace vite dissoute de quelques passants attardés. J’ai remonté le col de ma veste, davantage par souci d’enclore en moi les images fascinantes dont vous me faites l’offrande, plutôt que par un réflexe de protection. La braise de votre cigarette décrit, dans l’air limpide, une rapide ellipse qui vient se terminer sur le ciment gris du trottoir. Ce geste ressemble si peu à la distinction dont vous semblez être le recueil naturel.

Vous ne le saviez pas mais il y avait une manière de perversité à oser apparaître sous les traits de la vulgarité. Mais, j’oubliais, vous ne vous perceviez pas épiée par un inconnu dissimulé dans l’anonymat d’un jardin public. En réalité, n’étais-je pas porteur de ce trouble de l’âme dont je vous accusais avec la légèreté des jugements hâtifs ? Et quand bien même votre conscience eût été avisée de mon acte de voyeurisme - il s’agissait bien de cela -, cela vous eût-il dispensé de vous comporter selon votre désir spontané ? J’attachais sans doute trop d’importance à un fait qui n’était qu’insignifiant.

Vous êtes à l’intérieur de la pièce dont je perçois les murs couleur d’ivoire possiblement tendus de soie. La lumière y est douce comme à l’intérieur d’une conque de corail. J’imagine des tableaux apaisés dans des cadres dorés, des amours de la Renaissance décochant leur flèche sur quelque robe fleurie, ricochant sur une gorge de nacre, un visage angélique parcouru de plénitude. Maintenant, c’est sur la clarté diffuse renvoyée par un miroir sur pied que j’aperçois vos mouvements de liane lente, vos gestes si semblables à une savante chorégraphie. La veste de votre tailleur, vous l’avez ôtée dans le silence de la nuit avec une manière de ferveur voluptueuse. Vos bras ramenés vers l’arrière ont calmement détaché l’agrafe de votre soutien-gorge et votre poitrine menue a jailli dans le demi-jour de la pièce avec l’affirmation d’un rare bonheur. Vous êtes dans l’évidence de vous-même, dans la conquête sans fard de votre corps, dans son exposition à l’aire ouverte de l’exister. Vos aréoles brunes sont l’affirmation du plaisir en même temps que la pointe avancée de votre liberté. C’est un grand bonheur que de vous observer ainsi, depuis ce corridor obscur faisant office de coulisses ombreuses alors que vous vous déployez sur la scène sans entrave de votre infinie solitude. La jupe de lin a glissé sur le fuseau de vos jambes avec une musique dont je suppute qu’elle a la discrète coloration d’une eau s’écoulant dans les replis de la glaise. Vous êtes simplement vêtue, maintenant, d’un porte-jarretelles noir, d’un mince triangle dissimulant encore votre intimité. Le dialogue est si beau qui s’instaure avec la soie blanche de la peau, les lanières sombres qui retiennent vos bas. Lentement, comme s’il s’agissait d’une cérémonie ou bien d’un rituel longuement éprouvé, vos doigts longs détachent les colifichets pareils à des fils de la vierge, laissant à nu l’aire lisse de vos genoux, jusqu’à l’extrême limite de vos pieds où s’allument cinq pétales couleur de rubis. Vous êtes si belle, ainsi, dans cette presque nudité qui vous révèle mieux que ne le ferait votre corps mis à nu. Vous demeurez là, dans cette pose hiératique, apollinienne, sculpturale, gemme tendue sur son propre désir. La mousse de votre mont de Vénus est cette forêt dans laquelle j’aimerais me perdre, si près de la source de vie, de la ressource à nulle autre pareille alors que, tout en haut, la canopée fait son bruit de bourdon, ses balancements incessants sous la meute du vent chargé de lourdes fragrances. Oui, vous êtes cette forêt pluviale, ce monde clos où ne parviennent plus les rumeurs de la foule. Seulement un long apaisement, une onction se posant sur la fontanelle ouverte de ma silencieuse demande. Je vous sens entrer en moi, prendre possession de mon antre de chair. C’est si délicieux cette sensation d’envahissement, de fusion, cette lente progression par laquelle une unité survient. Vous êtes moi comme je suis vous, jusque dans les mailles les plus secrètes de mon corps. Nous sommes enlacés, mêlés, nous sommes simples battements liquidiens dans le flux incessant du monde. Je vous sens progresser en bonds de jaguar dans le couloir de mon cou, je vous sens glisser comme l’anaconda dans les soufflets de mes poumons, vous immiscer dans la grotte de mon estomac, vous lover dans la capsule de mes reins, forer mon sexe, darder mon désir jusqu’à l’insoutenable incandescence, chuter le long de mes genoux, agiter la fougue étroite de mes orteils. Oh, non, ne vous retirez pas si tôt, demeurez en moi comme la source s’invagine dans l’ombilic de la terre. Non, ne me désertez pas car je serai orphelin de vous, inconsolable à jamais, perdu dans l’œil d’un puits sans fond.

Le soleil d’automne a commencé sa course lente en direction du zénith. La rue s’anime de quelques mouvements. Bientôt, un cliquetis de clés, la rotation du lourd portail de fer forgé. Le Parc Balency étire ses frondaisons dans un bruissement de feuilles mortes. Ma casquette, posée sur le banc, je la visse sur ma tête encore envahie des brumes du rêve. Je rajuste le nœud de ma cravate. Madame a horreur des tenues négligées. Le portier a amené la limousine devant la porte de l’Etoile d’Or. J’y regagne ma place. Je me rase avant de reprendre ma fonction. Il me faut être présentable, effacer les traces d’une nuit singulière. La portière arrière s’ouvre avec la retenue qui sied aux solennités. Vous vous installez sur le siège arrière. Je sens déjà votre odeur discrète, ses tons ambrés Chanel de jasmin et de patchouli avec un soupçon de rose. Vous êtes habillée du même tailleur gris qui flatte si bien votre teint léger, coiffée de la capeline coquelicot sous laquelle vos yeux sont des lacs sombres. Un moment je vous observe dans le miroir de courtoisie. La pulpe de vos lèvres y allume un premier feu alors que la veste, dans son échancrure, livre l’éclair noir d’une bretelle. La gorge de vos jambes croisées haut et c’est la mousse d’une forêt pluviale qui y apparaît dans tout son mystère, un abîme qui s’ouvre et appelle infiniment …

« William, je vous sens bien rêveur ce matin … Conduisez-moi à Paris, si vous le voulez bien … »

« Je veux bien, Madame, je veux … »

La longue limousine a quitté l’asphalte gris dans un bruit de chiffon mouillé. Quelques feuilles du Parc Balency folâtrent le long de la vitre dans un ballet incessant. Dans le miroir de courtoisie l’Hôtel de l’Etoile d’Or n’est plus qu’un genre d’hallucination. Quelques gouttes de pluie viennent s’écraser sur le pare-brise, pareilles au poinçon de la pluie sur les hautes frondaisons de la canopée. Il fera nuit quand Paris se montrera à l’horizon. Il sera temps d’aller dormir, les heures sont si courtes à l’approche de l’hiver !

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8 septembre 2016 4 08 /09 /septembre /2016 07:47
Au puits du secret.

Et puits, mine de riens.

Œuvre : André Maynet.

Là-bas, au loin…

Là-bas, au loin, il y avait cette foule compacte, ces rumeurs pareilles à des boules cotonneuses qui ciraient les tympans, bourdonnaient longuement dans le vestibule des oreilles. Mais pourquoi donc fallait-il ces constantes déflagrations, ces clameurs étouffées comme si quelque foudre céleste eût menacé les hommes de ses longues déchirures ? Des groupes déambulaient dans le fleuve des rues, les immeubles de verre lançaient leurs éclats anguleux, projetaient leurs yatagans de lumière. Les voitures jaunes aux mufles carrés avançaient derrière leurs vitres fumées, pareilles à des dangers impalpables, à des menaces anonymes. Piétons, errants, insulaires perdus dans le maelstrom humain, l’on essayait de se frayer un chemin parmi les confluences, les jeux complexes de jambes, les confus pas de deux, le golfe des hanches pressées, la trémulation des chairs, le glissement impalpable des peaux dont on ne percevait que l’abstrait clignotement. Le sol, hachuré de grandes entailles blanches, déglutissait sans cesse ses milliers de passants, ses milliers de cloportes montés sur leurs filins de cristal. De grandes entailles s’ouvraient à même le sol, d’immenses bouches par où s’engouffrait le peuple des Existants. Des femmes en habits, étincelantes oriflammes, poinçonnaient les trottoirs de leurs talons vindicatifs. Accrochées aux façades, de grandes enseignes lumineuses jetaient leurs dards de sang et leurs flots d’invectives multicolores. C’était une grande douleur d’avancer dans cette glaise visqueuse, de n’en être plus qu’un vague limon inconscient de ses mouvements, un égarement au milieu de ce qui ressemblait à une manière de déluge. Mais, en réalité, on n’avait guère conscience de cette folie, de ce continuel piétinement qui vous reconduisait au libre arbitre d’une paramécie dans un bouillon de culture. On progressait par petits bonds sournois, on frétillait de la croupe, on lançait des œillades à la cantonade, on s’aimait violemment sur un banc ou bien à l’ombre d’une gloriette dans un jardin public. On mâchait son pain azyme sur un tabouret de cuir. On buvait de longues rasades de bulles couleur de café. On rejetait bruyamment, par le nez, en deux longs jets écumeux, la fumée d’une cigarette. On entrait dans une salle de cinéma. Parfois on s’y endormait. Puis on rentrait au logis, cube étroit empilé tout en haut d’un empilement de cubes homologues. On avalait un barbiturique en somnolant devant les syncopes bleutées d’un écran. Puis on dormait jusqu’au déchirement de l’aube et tout recommençait dans un infini et vertigineux carrousel.

Ici, tout près…

Ici, tout près des choses intimes, tout se révélait dans le luxe des bonheurs ordinaires. La jeune fille qui s’appelait Mine de riens, était la seule Reine au milieu de son royaume. Elle avait choisi l’exil. Un jour, s’extrayant des pièges de la ville, marchant longuement sur les chemins du monde, elle avait découvert le Désert Blanc. Pure merveille pour les yeux. Enchantement pour le corps. Félicité pour l’âme. Dire la beauté de ce lieu, c’était énoncer ceci, dans la simplicité : des falaises pareilles à un talc étincelant se dressaient sous la forme de cônes tronqués. Leur sommet était plat. De profondes entailles labouraient leurs flancs, conséquence d’une érosion immémoriale. D’autres élévations, plus modestes, en forme de triangles, se découpaient sur l’ombre légère qui coulait le long de leurs roches impalpables. Au premier plan, une plage de sable blond aux ondulations douces. Des touffes d’oyats bistre en rythment la souple étendue. Au centre du paysage, l’éventail vert amande d’un palmier, son tronc de terre cuite découpé en damiers. Dans son prolongement, une ouverture en ogive ménagée dans le calcaire à des fins d’habitat troglodyte. C’est ici, dans la fraîcheur de la pierre, au centre des ombres bleues, pareille à la reine dans sa ruche que Mine de riens a élu domicile.

Mine de riens, on la regarde et l’étonnement n’en finit pas de faire ses pointes et ses piques quelque part dans l’épaisseur du derme, tout près de la peau où vibre la lumière. Elle est là, debout au centre de la demeure blanche, de la cellule secrète dans laquelle elle rayonne et diffuse ce bonheur qui lui appartient en propre. Pièce éclairée par un abat-jour de tôle. Cercle de clarté. Phosphènes gris pareils à un glacis sur l’épaule d’une terre antique. Une corde double descend du plafond. En son extrémité une poulie de bois grossier comme on en trouve sur les points d’eau, près des puits creusés dans les parois de sable. Au fond on entend tinter l’eau, on devine le ruissellement de gouttes translucides. Sous la poulie un cercle d’ombre dans lequel plonge une corde. Puis plus rien que le silence. Puis plus rien que le mystère. Ce trou dans le sol au jour uniforme, c’est la cachette secrète dans laquelle la Jeune Ermite recueille ce qui, du monde, doit être sauvé, cette beauté originelle que les hommes ont en garde mais dont, la plupart du temps, ils n’assurent le recel qu’avec distraction. Souvent, aux choses précieuses, au pur poème, à la toile simple et minimale, à la statuette d’ivoire ils préfèrent les scintillements et les éblouissements du superficiel, de l’immédiate satisfaction, du désir comblé avant même qu’il ne se soit manifesté avec la justesse nécessaire dont il doit être l’objet.

Ce que l’on trouve dans ce refuge souterrain (on pourrait facilement penser au secret de pyramides), des jarres au ventre lisse, des amphores couleur d’éternité, de délicates porcelaines aux reflets de parchemin. A l’intérieur, non de l’or ou des diamants, des gemmes précieuses mais de petits riens, de minuscules présents que la Fille du désert collectionne comme ses biens les plus précieux. Et, en effet, quoi de plus essentiel que ce qui surgit de la roche, de la plante, de l’animal avec la grâce de ce qui est évident, direct, ne demande rien d’autre que d’être au monde dans la confidence, l’à peine révélation, le bruit si ténu de la source au creux du feuillage. Dès l’aube, lorsque la fraîcheur fait ses éphémères attouchements, que la nuit bascule, que les étoiles en percent encore la toile diaphane, Mine sort de sa grotte, dans le plus simple appareil. Rien de plus beau que d’apercevoir, pour l’oiseau de passage, le rapide fennec, le scarabée à la tunique d’acier cet étonnant éphèbe, corps si semblable aux falaises alentour, orné des deux bourgeons menus de la poitrine, du triangle pubien avec sa toison légère (on y devine une mystérieuse bouche d’ombre lovée dans son secret), les fuseaux bien droits des cuisses, le glaive des jambes et enfin, subtile touche érotique, seule compromission à cette civilisation qu’elle vient de quitter, deux escarpins couleur de fraise, de plaisir, peut-être de désir, mais contenu, en attente, braise tapie dans une volupté silencieuse.

Alors Saharienne se baisse au gré de ses subtils déplacements. Cueille ici une branche sèche d’épineux acacia, là le reste noueux d’une souche d’olivier, ici encore une tunique d’insecte avec ses pattes semblables à des cils, encore plus loin la peau sèche d’un varan, la corne effilée, crénelée, d’un oryx. Parfois aussi des tessons de poteries anciennes, des sculptures de sel aux éblouissants cristaux. Puis, dans l’orbe d’un réel bonheur, ici ou là, au creux d’un rocher, sur la dalle de sable lissée par l’harmattan, une pointe de flèche, un galet aménagé à la belle teinte de terre, des signes épars, parfois une hache polie en néphrite aux veines profondes, des traces de sanguine et d’ocre, (on croirait y deviner l’élégance de la girafe, l’agilité de l’antilope, puis des hommes, des arcs aux formes si dépouillées qu’elles semblent dessiner ce qui, de l’humain, trace les prémices de la culture, grave dans la psyché universelle les signes de sa confondante parution). La suite des jours de Mine, ce n’est rien que ceci : un tissage d’enchantements, de merveilleuses mélodies qui font frissonner son corps, des musiques aériennes portées par le vent, des poèmes bleus à la naissance du jour, couleur de corail au crépuscule, teintés d’obsidienne dès que le soleil bascule derrière l’horizon, que les oiseaux se taisent, les lézard regagnent leur terrier d’ombre, les rêves naissent sous le croissant de la Lune. Rien que ceci : la vie pleine, disponible, immédiate de qui sait confier son destin au mouvement des astres. Se ressourcer au puits du secret, tel est le prodige par lequel cette Modeste tisse ses jours, brode ses nuits. Il n’y a pas de révélation plus belle que celle-ci.

Là-bas, au loin…

Pendant ce temps, dans les ornières des villes, aux nœuds complexes des carrefours, dans les hautes tours aux façades aveugles, dans les temples du consumérisme mondial, sur le mode du temps pressé, de l’espace condensé en sa plus étroite valeur, les hommes, les femmes tressent leurs rondes interminables, échafaudent les conditions de leur aliénation. Mais qu’attendent-ils donc ces aveugles, ces paralytiques, pour se débarrasser de la corne qui soude leurs yeux, des liens qui entravent leurs mouvements ? Qu’attendent-ils donc ? La Terre est grande qui peut accueillir la beauté. Oui, la Terre est grande.

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8 septembre 2016 4 08 /09 /septembre /2016 07:07
Dans la pliure pensive du jour.

Photographe : Stefano Brunesci.

« Estrella del dia », tel était le nom qui lui avait été attribué. « Etoile du jour », comme pour dire la rareté du présent et l’humilité des hommes devant la pure beauté. C’était ainsi, avant sa parution, une pure perte des choses dans l’ombre du monde. Les arbres, sur la colline, étaient dans une manière d’invisibilité. Les troncs inclinant vers des formes premières, indistinctes, simples traces de limon dans l’ornière du jour. Les yeux des feuilles étaient abolis, pliés sur leur cécité native. Dans les cimaises des rochers, les oiseaux de mer, les goélands à la vue puissante, les mouettes rieuses, les sternes rapides, tout le peuple céleste sommeillait comme si la nuit captatrice les avait retenus dans d’impalpables fils. Sur les cubes blancs du village, c’était une ombre longue qui faisait avancer sa toile et, alors, tout virait dans le gris de la lave, la surdité, ses reptations infinies. Sur le schiste des rues, la lumière avançait en longeant l’arête bleue des trottoirs et les hommes dormaient dans la douleur de l’aube. La respiration était si lente qu’elle soulevait à peine la nappe de brume, rumeur indistincte sur le cercle des chambres. Les lourds volets de fer ceinturaient les échoppes où dormaient les monceaux d’olives brunes, les pyramides de dattes. La lueur jaune du safran était un sable éteint en attente de clarté. Tout en bas de l’église, les chats glissaient dans les gouttières des rues avec le rythme du silence.

On se serait bien levés, on aurait enfilé le cuir de ses chaussures, on se serait vêtus d’un pantalon de toile, d’une veste élimée aux coudes, on aurait plissé ses yeux sur la naissance de la lumière, on serait allés rejoindre les autres, les vieux hommes aux visages de cuir sous l’arbre à palabres. Les rumeurs de la parole auraient festonné de larges essaims de mots se diluant dans la vitre grise du ciel. On aurait joué aux tarots dans la salle fraîche de l’Amistad, on aurait allumé de fins cigares avec leurs fils de cendre tendus dans l’air matinal. Tout ceci on l’aurait fait, ainsi que d’aller au Forn de pa, y acheter des pains à la croûte odorante dont la mie aurait habité les palais, on aurait regardé le chapelet des îles sortir du mystère de la nuit. Ceci aurait suffi à peupler d’images colorées, bavardes, la meute arbustive des têtes chenues, déjà en partance pour ce non-lieu dont ils étaient les anonymes passagers. L’autre côté du réel, là où les rêves dépliaient leur ombilic, l’imaginaire ses diagonales de cristal, la pure pensée ses myriades de fragments polychromes. Bientôt ils y seraient et ils verraient les coutures du monde, les fils des marionnettes, les poulies et les cintres faire se mouvoir l’étonnante dramaturgie humaine. Ils verraient leurs mains de corde usée hisser les filets tissés de poissons d’argent, ils verraient les fêtes de l’olivier, l’huile généreuse suinter dans les rigoles de pierre, ils verraient les vignes en terrasses, les grappes noires et le sang du vin faire sa tache en attente de la libation. Ils verraient les confluences d’espoir, les heures éclatantes de l’amour natif, les rendez-vous au clair de lune, ils regarderaient les criques se découper sons l’onction blanche de la lune, les feux follets des lamparos clignoter à l’encontre des étoiles, la ligne des lampadaires pareille à des sémaphores indiquant aux cieux l’étonnante présence de Calentia, ce prodige remis aux mains des hommes afin qu’ils en prennent soin. Ils verraient la boutique de Can Martinez, son store de toile rayé, ses étals de pommes luisantes, ses aubergines à la peau mulâtresse, ses grains de raisin gonflés de la lactation des femmes de la mer, ces déesses seulement atteignables depuis la pointe immaculée du songe. Les hommes étaient là, dans la pliure pensive du jour, leurs mains battant l’air, pareilles à des griffes de rapaces ne saisissant que le vide, un grand creux se dessinant en arrière de leurs fronts ridés, un abîme s’ouvrant dans l’arc usé de leur tête. Ils savaient, depuis leur intuition ancestrale, cette heure sublime mais hautement insaisissable où tout se soustrayait à leurs yeux assoiffés d’images, à leurs mains orphelines d’une forme à y recueillir. Ils savaient combien cette perte de la nuit, ce gain du jour ne se réalisaient jamais qu’à l’aune d’une longue déchirure. Il fallait se perdre nocturne pour se retrouver diurne, sur le bord du monde, en attente de l’évènement qui, bientôt, surviendrait, déploierait ses rémiges dans la poudre solaire.

Car il fallait qu’il y eût parution, car il fallait que se montre Estrella del dia , cette pure mise en forme de la beauté, cette esquisse platonicienne réalisée, cette hallucination plantant son écharde vive dans la braise des yeux. Alors, les vieux choucas, vieilles corneilles, les déjà-en-partance-pour-l’au-delà, les agitateurs de mots de l’arbre à paroles retrouveraient un semblant d’existence et, dans les canaux éreintés de leurs veines s’allumerait la fuite rouge du sang, dans la sclérotique de porcelaine s’animeraient les réseaux incendiés de la vue, dans leurs mains trembleraient les mailles ardentes du désir. C’était ainsi, chaque matin, dès l’aube radieuse étincelant de rosée. Là-bas, au loin, parmi les déchirements de la brume et la pluie de phosphènes, c’était la survenue à nulle autre pareille, comme si Estrella surgie des eaux prenait forme et le monde s’ordonnait en un immense et incroyable cosmos. Car, alors que l’événement avait lieu, plus rien n’existait que cela, le mystère d’être dans la lumière du jour.

On regardait la dimension ouverte de l’évènement. On disait la cascade d’obsidienne de la chevelure, le mystère des yeux pareils à d’étranges insectes sous la falaise du front, le linceul des joues lissées de clarté, l’arête droite du nez, la pulpe d’argile des lèvres, la douceur du menton, sa fuite dans une ellipse d’aube ; on disait la chute grise de l’épaule, sa lumineuse présence, on disait les colonnes des bras si semblables à celles d’un temple sacré, le pli des mains soutenant la résille de la vêture - semis d’étoiles sur l’encre du ciel -, on disait la discrétion de l’index faisant signe vers le secret de l’être qui, jamais, ne se dévoilerait ; les yeux des hommes tellement pris de cécité. On disait tout ceci mais dans le silence de soi, dans la réserve, le retrait, la pure discrétion car la beauté vraie ne peut qu’être effleurée, jamais proférée comme on le ferait pour l’objet posé devant soi.

C’était ainsi, après l’apparition, la lumière blanche coulait du haut de la colline. Les chênes-lièges se réveillaient, secouaient leurs troncs couleur de sanguine et une pluie de glands touchait le sol avec la douce insistance d’une comptine. Les eucalyptus faisaient chuter leurs écailles, dispersaient leurs capsules aux mille rayons de l’espace. Les dalles de pierre réverbéraient la lumière du ciel. Le lacis des venelles abandonnait sa glaçure bleue, se teintait d’une harmonie d’eau et l’on croyait à la chute d’une cascade dans quelque lieu tenu à l’écart des foules. L’arbre à paroles résonnait de cris joyeux, de bourdonnements, du dépliement des élytres des cigales. Au Forn de pa, c’était une infinité d’odeurs de levain et de croûte qui semaient leur fragrance dans l’air se déplissant. Dans les salles claires de L’Amistad, on entendait le glissement des lames du tarot et l’on croyait à des vagues souples faisant leur flux avec un bonheur simple. Sur les rochers noirs, sur les façades de ciment, sous les porches et les passages couverts se répercutaient les images circulaires du vol des goélands, les cris aigus des sternes, le crépitement des essaims d’abeilles. C’était cela, ce bonheur simple qu’Estrella apportait aux vivants sur ce coin de terre. C’était cela que les existants, sur cette île d’exil, recevaient comme une ultime faveur. Puis le jour baissait, la guirlande des lampes festonnait le port, les ruelles se teintaient de bleu profond, la forteresse de l’église faisait sa découpe claire alors que les hommes regagnaient leur solitude. Longue serait la nuit, immenses les rêves, impérieux les désirs du jour, les seuls à porter Estrella au-devant d’eux, à allumer dans les yeux les flammes de la joie. Il n’y avait plus qu’à attendre. Ceci était déjà l’amorce d’un bonheur ! D’une révélation de soi à soi.

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7 septembre 2016 3 07 /09 /septembre /2016 08:02
De la mouche à l’escargot : la finitude.

L'écrasement d'un escargot

Acrylique sur toile

Œuvre : Douni Hou

***

La mort en tant que la mort

 « Le plus effrayant des maux, la mort ne nous est rien, disais-je : quand nous sommes, la mort n'est pas là, et quand la mort est là, c'est nous qui ne sommes pas ! Elle ne concerne donc ni les vivants ni les trépassés, étant donné que pour les uns, elle n'est point, et que les autres ne sont plus. Beaucoup de gens pourtant fuient la mort, soit en tant que plus grand des malheurs, soit en tant que point final des choses de la vie ». (Epicure – Lettre à Ménécée).

 Si Epicure, en un certain sens, décrète la mort de la mort pour la simple raison qu’elle ne lui est jamais directement accessible, l’homme, pour autant, peut-il en faire abstraction comme d’une chose contingente et la ranger dans un espace-temps qui ne le concerne plus ? Certes, philosophiquement parlant, la mort ne nous est rien puisque lorsqu’elle nous affecte c’est en dehors des sensations par lesquelles nous pourrions l’éprouver et émettre un jugement à son sujet. La mort en tant que la mort du point de vue du concept s’opposerait donc à la mort réelle, matérielle, « atomique » pour reprendre la visée démocritéenne. Notre corps n’y a pas accès de notre vivant dans la mesure où le travail de corruption qui l’affecte n’est pas encore parvenu à son terme. Ce n’est qu’au travers d’une activité de l’esprit, d’une affection de l’âme que nous pouvons en parler. Cette biffure dernière que constitue notre destinée humaine se présente donc comme l’un des thèmes les plus féconds de la philosophie dont l’art a fait également l’une de ses cibles favorites. Ici se résume l’ambiguïté ontologique de cela qui n’étant pas effectivement présent paraît dans l’être comme une provocation à penser. La mort donne à penser pour paraphraser la célèbre formule de Paul Ricoeur. La mort donne à créer. Voyons de quelle manière.

L’escargot de Douni Hou

 On regarde l’étonnante toile de Douni Hou et, déjà, on n’y est plus. On est ailleurs. On est penchés sur un corps mort. Chair blafarde qu’entaille le jour de sa lame translucide. Tout vient de l’anatomie d’outre-tombe, tout y revient dans une manière d’étrange ballet existentiel. La salle est dans la pénombre. Des hommes en habits noirs. Des cols d’hermine blanche. Des visages graves, sérieux, tendus comme en attente d’une révélation. Ou bien sidérés devant un spectacle hors du commun. A droite, à l’extrémité de la scène un autre homme portant chapeau sombre aux larges revers. Moustache et barbe finement taillées. Col de dentelle ouvragée. On devine le personnage éminent, quelque sommité avec son cercle de disciples. Il tient à la main droite une pince chirurgicale avec laquelle il exhibe l’un des avant-bras sanguinolents du défunt avec un luxe de détails, muscles et tendons, pulpe charnelle que l’on dirait étrangement douée de vie. Fantaisie de l’artiste ou bien coup de Maître qui nous livre en une abrupte dialectique l’infini couplet, le diabolique dialogue de ce qui est avec ce qui n’est plus. Ironie subtile aussi qui fait surgir le vivant, ce bras parcouru de sang, de la mort, cette rigidité cadavérique pareille à un gisant de pierre reposant dans quelque secret sépulcre.

De la mouche à l’escargot : la finitude.

La leçon d’anatomie du Docteur Tulp

Rembrandt

*

 Il s’agit de La leçon d’anatomie du Docteur Tulp telle que livrée par le génial Rembrandt. Evidence du chef-d’œuvre peint en même temps que se révèle la mise en lumière d’un problème fondamental : celui de la mort. Cru. Vertical. Inenvisageable tellement la marche est vertigineuse qui conduit de la gloire de vivre au tragique post-mortem. Tout est suspendu et la toile vibre d’une étonnante lumière comme si Thanatos, soudain, avait réduit les Existants à ces masques de cire, à ces concrétions éclairées de l’intérieur, telles des gemmes qui brilleraient à l’aune de leur absence. Mutité, lèvres scellées, glaciation mentale en même temps que tissulaire. Ici règne un air d’éternité comme si le pinceau du génie de Leyde avait saisi l’insaisissable, ce fil tendu entre l’être et le non-être dont tout un chacun n’a la révélation qu’à l’instant où il n’a plus de conscience pour en thématiser le passage à l’acte. Autrement dit la révélation échoue aux rivages mêmes qu’elle aborde.

 Mais si je parle du Hollandais c’est en raison de l’étrange similitude qui, au travers du temps et de l’espace permet aux deux œuvres de résonner d’une même voix. Rembrandt aussi bien que Douni Hou nous donnent à voir l’irreprésentable. Et que l’on n’aille pas s’y méprendre, la tension est la même, l’effroi identique qui sous-tend les deux représentations. Que l’inoffensif escargot vienne en lieu et place du cadavre n’enlève rien à la signification qui court en filigrane. Toute mort est par définition inimaginable, qu’il s’agisse de celle d’un humain, d’un animal ou bien d’une plante puisqu’il s’agit toujours d’une absence au monde, d’une perte, de la césure définitive d’une flamme qui brillait, que le destin mouche avec la brusquerie d’un acte sauvage, incompréhensible. Peut-être la fragilité du gastéropode renforce-t-elle l’injustice qui lui est faite ? Un homme peut se rebeller en conscience. L’hôte de la coquille ne le peut dont l’impuissance est celle d’un individu privé de libre arbitre, dépourvu de mémoire et de jugement. Apercevoir l’épée de Damoclès est, pour l’homme de l’ordre de l’indicible, de la stupéfaction muette, de l’absurde le plus immédiat. De la mort on peut parler. D’elle on peut se gausser tant qu’elle n’est qu’une théorie, c'est-à-dire une simple contemplation dans un hypothétique horizon. Mais la mort, la vraie, s’approche-t-elle et voici que surgit celle qui n’était qu’assemblages de mots, symbole, allégorie qui, jamais, ne trouverait à se réaliser. Fantôme qui hantait les brumes de notre inconscient avec la pure inconsistance d’une fable, l’irréalité de la fiction perdue dans l’écheveau complexe de l’imaginaire. La toile de Douni aussi bien que la peinture de Rembrandt posent au moins quatre types de questions qui peuvent se répartir selon les types suivants : métaphysique, éthique, ontologique, esthétique. Voyons en quoi cette classification non seulement trouve sa justification mais s’impose d’elle-même au travers de ce qui est évoqué en filigrane dans ces deux propositions picturales.

La question métaphysique

 Toute représentation de la mort accomplie telle qu’exposée chez le Hollandais ou bien seulement approchée par Douni Hou nous déporte inévitablement vers l’en-dehors de la physique qui nous constitue, tresse nos chairs et dure tant que le phénomène de la corruption n’a encore nullement réalisé ses dernières œuvres. Regardant L’écrasement d’un escargot ou La leçon d’anatomie, nous sommes saisis de la même peur. Inconsciemment, nous prenons la place de ces Voyeurs tétanisés, de ces personnages qui, déjà, n’en sont plus, comme si leurs vêtures ne cachaient plus que des outres vides. La métaphysique est ceci : cet espace, cette vacuité entre celui que je suis ici et maintenant et celui que je serai (mais aurai-je encore une identité, un ego qui pourra dire « Je » ou bien « Je » sera un tel « Autre » qu’il n’aura même plus la possibilité de se connaître ?), ce pur mouvement de dématérialisation, cet aller-retour de navette entre les fils du métier à tisser, cette spiritualisation nous conduisant à l’Être, à l’Infini, à l’Absolu ? On le voit, chemin de l’immanence vers une transcendance dont on ne peut même pas envisager la réalité puisque, aussi bien, elle est incommensurable à notre singulière et étroite individualité. Ce qu’il y a d’évident, c’est la façon dont ces deux œuvres nous arrachent à nous-mêmes, nous distraient de nous, nous posent en regard de cette interrogation fondamentale avec laquelle nous n’en avons jamais fini : qui suis-je ? En direction de quoi tend cette existence finie ? Qu’advient-il lorsque la navette immobilisée, le tissage terminé, plus rien ne semble se produire que ce suspens, cette halte au-dessus du vide ? Question en tant que question qui porte dans son irrésolution même la marque insigne de l’indépassable aporie.

La question éthique

 Mort relative. Certes il paraît curieux de prédiquer la mort en tant que relative. Même, n’y aurait-il pas arrogance à la qualifier ainsi puisque toute mort clôturant le champ existentiel de celui qui en subit l’outrage est définitive et ne saurait s’ouvrir éventuellement à nouveau qu’en termes de palingénésie, autrement dit de croyance ? Mais le jugement porté sur ce retrait définitif de l’être doit être envisagé à l’aune de la position que l’on occupe par rapport à son effectuation. Simple question de point de vue, tout comme le paysage apparaît selon des esquisses différentes depuis l’endroit où on en prend acte. Beau, imposant, merveilleux ou simplement banal, sans attraits.

 La mort de tout être est relative lorsqu’elle est celle d’une altérité. Elle ne devient un absolu qu’à devenir la nôtre puisque, après sa survenue, nous serons dépourvus de conscience pour proférer quoi que ce soit à son sujet. La notion d’absolu de la mort, du moins le supputons-nous, est attachée à l’impact qu’elle représente pour celui qui en est affecté, à la situation irréversible dont elle porte l’irrémédiable sceau. A ces considérations s’attachent, inévitablement, le lexique du drame et de la tragédie. A quoi s’oppose la perception de l’événement qui est de l’ordre de l’accidentel, du renouvelable, non du définitif. Ces nuances traversent ces deux représentations dont il s’agit de sonder le discours sous-jacent.

 Le fondement essentiel de la tragédie, traditionnellement, est ce qui relève d’une transcendance : le monde divin, les dieux et les déesses, l’artiste, le politique au sens noble, enfin tout destin dans lequel peut se deviner le déploiement de l’exceptionnel, de l’unique, de l’incomparable. Ces humains tutoient constamment l’Olympe et n’ont de relation à l’altérité qu’au titre de leur génie, non en raison d’une prétendue homologie. Songeons à Bérénice, à Phèdre qu’attirent les plus hautes sphères alors que leur réel est tissé de ces brumes diaphanes inaccessibles au commun des mortels. Le drame, quant à lui, est d’essence bien plus modeste. Il s’adresse aux héros ordinaires, aux hommes d’extraction populaire qui, à défaut d’être atteints de transcendance se satisfont du rythme et du don de l’immanence. Pensons aux héros de Victor Hugo, Cosette, Jean Valjean qui éprouvent la présence physique de la mort dans leurs vies semées de vicissitudes et de malheurs de toutes sortes. En définitive, n’éprouvent le drame véritable que ceux qui, placés dans une situation existentielle en forme d’abîme, sont réellement confrontés, en leur chair, en leur âme aux affres de la finitude.

 Du sujet évoqué par l’œuvre de Douni Hou, cet escargot dont le sacrifice est préparé à des fins qu’il ne nous est pas aisé de percevoir (simple exercice sadique, affirmation de la toute puissance de l’homme sur les autres règnes, mise en scène d’une disparition programmée, curiosité malsaine, jubilation d’ordre esthétique ?), de ce sujet donc il nous est au moins possible de tirer un enseignement. Il ne s’agit, bien évidemment ni d’une tragédie, ni d’un drame pour la simple raison que la victime n’est pas humaine et qu’aucune catégorie anthropologique ne saurait s’y appliquer. Cette mort est d’un autre ordre. Cette mort est événementielle. Elle est factuelle. Elle ne nous implique nullement en tant que sujet. Elle est le tout autre que nous avec quoi nous n’avons nulle liaison. Elle ne mobilise ni affectivité, ni sentiment et se réduit à n’être qu’un phénomène de pur constat.

 Quant à l’œuvre de Rembrandt, si elle place au centre de la composition un corps humain véritable, fait de chairs, de muscles, de tendons et d’aponévroses, ce corps est simple matière, objet d’étude et d’observation, matériau duquel de futurs chirurgiens (surtout ceci avant que d’être de simples hommes), font un objet d’investigation clinique, anatomie réifiée ne présentant guère d’intérêt qu’à ouvrir de nouvelles voies de connaissance, tout comme l’on se passionnerait pour la dissection d’une chauve-souris ou bien la structure interne de quelque fossile.

 Donc tout ici s’assume en tant que regard sur une mort relative et les Voyeurs de L’écrasement de l’escargot, tout comme ceux de La leçon d’anatomie peuvent retourner vaquer à leurs occupations après les événements dont ils ont été les témoins attentifs, sans que leur esprit en soit affecté et qu’une empreinte durable s’imprime quelque part dans leur territoire affectif. Cependant il est une situation dans laquelle cette anecdote ne s’effacera nullement sans reste. Imaginons maintenant les Spectateurs des toiles respectives regagnant leur logis, en proie à une nuit de mauvais sommeil. A la lisière de la conscience et de l’inconscient, sur cette ligne de flottaison indistincte qui, déjà, commence à pénétrer dans les arcanes du rêve, surgissent des images qui sont de cruelles identifications. Ces jeunes gens insouciants ne voient pas seulement la coquille d’un gastéropode qu’une presse va broyer, ils sont le gastéropode lui-même. Les chirurgiens, tellement absorbés par ce cadavre qui les fascine deviennent ce cadavre aux chairs plâtreuses, à la peau rigide. Et voici, soudain, que chez tous ceux qui étaient à distance de la mort en tant que phénomène naturel, normal, se produit un basculement, qu’un glissement « dramatique » a lieu qui les conduit de la périphérie de l’altérité à la centralité d’une subjectivité. Alors on pourrait dire que ces Vivants provisoires font l’expérience de la mort en tant que la mort réelle, qu’ils en deviennent l’effigie patente, l’une des possibles actualisations. Alors ici se comprend mieux le titre placé à l’incipit de ce paragraphe : « la question éthique ». Car il s’agit bien d’une morale qui nous frappe en plein visage et nous assaillit tout comme l’est le guerrier qui a voulu se débarrasser de son boomerang. A nous distraire de la question de la mort, à toujours vouloir la rejeter dans cette altérité qui peut la recevoir alors que nous nous en excluons avec l’énergie du désespoir, nous n’avons fait que poser les assises d’une aporie morale qui destine la finitude à ce qui n’est pas nous et la remet comme irrecevable en notre propre citadelle. C’est toujours ainsi, la mort ne peut être que la mort de l’autre.

La question ontologique

En définitive tout revient à la question de l’être. Et comment n’y reviendrait-elle pas, elle qui nous tient en suspens au-dessus du vide, certes dans le vertige, mais en sursis tout de même ? Regarder l’escargot, regarder le cadavre de la salle de dissection, c’est faire l’inventaire du temps et le parcourir d’un seul empan de la conscience depuis notre origine jusqu’en la brume de notre finitude. Le trajet accompli du passé en direction du présent est un simple chemin mémoriel, une suite de réminiscences proustiennes heureuses ou bien douloureuses à la manière des évocations de jours anciens tels que tissés d’ennui, pris dans le piège d’une stagnation comme dans les fictions de Georges Bernanos. Mais de ceci, courtes joies ou souveraine lassitude l’on ressort toujours. Toujours les blessures se cicatrisent. Là où le parcours est bien plus douloureux, que ce soit pour les hommes de haute stature affectés par la tragédie ou bien les existences modestes disposées aux attaques sournoises du drame, c’est lorsque le travail de synthèse existentielle se dirige du présent palpable vers ce futur par définition inaccessible, d’abord parce qu’inactuel mais surtout parce que sa dernière borne nous échappe toujours et que, lorsque nous nous en saisirons, alors il sera trop tard pour s’en approprier la totale réalité. Nous sommes toujours en porte-à-faux, nous sommes toujours des êtres du manque, confondants puzzles dont la dernière pièce, jamais ne pourra être posée par nous, seulement par le Destin qui porte aussi, étrangement, le nom de Mort, ce nom imprononçable, sauf par la bouche d’ombre du Néant. Sidérante voix off dont nous entendons le tumultueux écho derrière l’écran blanc de notre songe. Alors, tant qu’il est temps, nous nous recroquevillons en boule sur le fauteuil de moleskine rouge parmi le peuple de nos frères et nous nous ressourçons aux présences contiguës. Ce n’est qu’à la fin du spectacle, lorsque le rideau à plis retombe et s’immobilise que nous connaissons les affres d’une immense solitude. On est seul face à la mort et aucune main, fût-elle charitable, ne vient vous tirer de ce mauvais pas. Observez donc attentivement les deux œuvres dont il est parlé ici. Baissez l’abat-jour. Plissez un brin les yeux. Qu’apercevez-vous alors ? L’indicible !

La question esthétique

 Le thème de la mort traverse tout le champ esthétique, en tous lieux, en tous temps, tel le thème qu’il est, à savoir un incontournable. Car, s’il constitue bien un indicible au sens strict, il ne s’exonère pas moins de paraître, là où il peut, sous les traits d’un dessin, dans la pâte visqueuse d’une peinture, dans un sombre poème métaphysique, dans une fable ou un roman dont il dessine l’ossature parfois visible, parfois seulement entr’aperçue. Dans son œuvre, Douni Hou l’aborde avec une belle constance, soit parce qu’il constitue l’un des fondements de la création, soit en raison d’une fascination ou bien pour faire droit à une représentation douée de prestiges et de mystérieuses puissances. On n’est jamais mieux soumis à l’imperium d’une idée que lorsqu’elle contient en elle, tout à la fois une énigme insoluble et l’attirance du vide qui lui coalescente. Longue et fastidieuse serait l’évocation historique qui en retracerait les étapes picturales successives, telles les pierres d’un chemin de croix. Il suffira d’en rappeler quelques oeuvres célèbres. Ces dernières considèrent la mort comme un sujet sérieux, tragique. Douni Hou, quant à elle, mettant en scène L’écrasement d’un escargot en prend le contrepied avec ce traitement ironique dont elle a le secret.

 L’enterrement du Comte d’Orgaz du Gréco est un exemple des plus frappants, se présentant comme la mise en scène d’une réalité mythique, fastueuse où l’on aperçoit, à la fois les grands de la Terre, les dignitaires de Tolède, les Saints et les « grands » du Ciel, La Vierge Marie, Jésus, Saint Pierre tenant entre ses mains les clés du Paradis. Rien que du « beau monde ».

 Dans La Mort de Casagemas, Picasso met en scène une violente dramaturgie qu’une pâte vigoureuse aux tons complémentaires contrastés, aux touches expressionnistes à la Van Gogh, exalte avec force. S’y devine le sentiment d’impuissance face à la brusque privation de la vie, à cette amitié qui lui échappe après le suicide du jeune homme qu’une liaison amoureuse a désespéré. Ici, nulle place pour un humour qui mettrait à distance. La mort elle-même devient palpable, non seulement dans son aspect matériel, mais comme cette démesure toujours prête à frapper l’homme à tout instant, détermination à laquelle nul n’échappe. Je terminerai cette rapide énumération en citant quelques œuvres d’Edvard Munch dont la série La Frise de la Vie traite d’une manière itérative, certes de la vie, mais surtout de la peur et de la mort dont le célèbre tableau Le Cri est sans doute comme la résurgence de cette révolte intime, emblème le plus vif et inquiétant de l’angoisse lorsqu’elle n’a plus de signification à faire sienne. Comme une obsession permanente, son œuvre sera une succession de tableaux ante ou post-mortem : La mort dans la chambre du malade ; L’enfant et la mort ; La mort de Marat ; La jeune fille et la Mort.

 La jeune fille et la Mort, titre générique de nombreuses œuvres de peintres très différents mettant en relief le sombre lien entre sexualité et mort. Au nombre des modernes ou des contemporains, Marianne Stokes, Egon Schiele, Joseph Beuys. Et la littérature ne sera pas en reste avec Dostoïevski et La maison des morts où l’atmosphère du bagne et du goulag sera reconstituée dans toute sa poignante réalité. Quant à Céline et à son Voyage au bout de la nuit, comment mieux faire ressentir ce quotidien tissé de misérable, de cupidité et, pour tout dire, d’une mort latente, sinon réelle qu’en décrivant la guerre, le travail absurde d’un médecin confronté au pur nihilisme ?

Mort et art

 Sans doute Céline nous aidera-t-il à faire la transition vers ce rapport étroit qu’entretient la mort avec sa valorisation esthétique. Ici je citerai l’excellente analyse d’Henri Mitterrand dans son Dictionnaire de littérature :

 « Comme Artaud dans sa Lettre sur la cruauté, Céline pourrait déclarer que le Mal est la loi permanente et que tout espoir est un leurre qui cache le mensonge de Dieu, l’au-delà voilé de la nature qui est la mort : « la vérité, c’est la mort ». (…) Faire de l’art avec le Mal, telle est désormais la vocation de l’écrivain qui, à force d’émotion, de tremblement et de violence, tente de retrouver une pureté originelle et perdue».

 Et, au titre de ces belles réflexions sur le destin de toute entreprise littéraire ou bien picturale, je donnerai le point de vue développé par Gilles Deleuze dans QU’EST-CE QUE L’ACTE DE CRÉATION ? :

 « L’acte de résistance, il me semble, a deux faces : il est humain et c’est aussi l’acte de l’art. Seul l’acte de résistance résiste à la mort, soit sous la forme d’une œuvre d’art, soit sous la forme d’une lutte des hommes ».

 Mais si l’œuvre d’art résiste à la mort c’est bien parce que l’art a partie liée avec elle, la mort. C’est donc que l’art en est l’une des faces constitutives, tout comme la vie qui en est le reflet. Toujours cette ambiguïté de la création qui oscille entre deux pôles, cette incertitude, ce doute foncier dont tout écrivain, tout peintre, tout poète sont constamment assaillis tout au long de leurs œuvres. Emmanuel Bouju dans Littérature sous contrat en dresse un saisissant constat :

 « Le drame de l’écriture que va raconter Nathalie Sarraute, qui a fait des mots les personnages principaux de son œuvre, tient à cette nécessité où se trouve l’écrivain d’encercler et de détruire tout ce qui est mort ou/et porteur de mort dans le langage, pour ne garder que ce qui vit. Travaillant constamment entre la vie et la mort, l’écrivain court un très grand risque, celui du néant existentiel – que connaît la romancière dans Le Planétarium :

 Tout est mort. Mort. Mort. Mort. Un astre mort. Elle est seule. Aucun recours. Aucun secours de personne. Elle avance dans une solitude entourée d’épouvante. Elle est seule. Seule sur un astre éteint. La vie est ailleurs… »

 Oui, la vie est ailleurs que dans le geste créatif. Sans doute dans La Vie matérielle pour évoquer le titre d’un ouvrage de Marguerite Duras. « Cette espèce de livre qui n'en est pas un », qui « parle de tout et de rien comme chaque jour, au cours d'une journée comme les autres, banale». Mais est-ce si sûr ? La vie réelle, la vraie vie n’est-elle pas celle qui, à chaque instant, pose la question de l’exister au travers de ses manifestations, singulièrement de ses créations, de ses projections esthétiques, des figures de l’art qui en tracent le sillage transcendant. Comment, en effet, disserter de la mort si l’on demeure au plan de sa réalité propre, c'est-à-dire en-deçà de son effectuation ? Il faut un geste de la pensée qui l’englobe et la dépasse, ce que seuls l’art, la philosophie, la littérature peuvent réaliser. Alors même le fait le plus banal prend son étonnante dimension. Alors le moindre fait sublimé par le génie de l’artiste se dévoile comme chargé d’une infinité de significations que, jamais, la parole n’épuisera. Comment, en effet, mettre en relation d’homologie un langage strictement humain et une entité métaphysique qui le dépasse comme la silhouette de tout être vivant diffuse une aura invisible qui en est pourtant partie intégrante ? Notre propre mort marche dans notre ombre sans que nous y prenions garde et, pourtant, nous sentons sa présence. Nous sentons sa présence dans la mort d’une mouche telle que décrite par l’auteur de L’Amant, dans la fable picturale telle que tracée par Douni Hou, dont l’escargot constitue l’être fragile bientôt affecté d’absence par la volonté de ses exécuteurs dont on ne sait s’il s’agit d’une expérience gratuite teintée de sadisme ou bien d’un acte de préméditation de leur propre mort. Car le mécanisme de la projection est toujours présent qui identifie l’homme à l’arbre, à la pierre, au gastéropode.

Mais écoutons Duras dans Ecrire :

 « La mort d'une mouche, c'est la mort. C'est la mort en marche vers une certaine fin du monde, qui étend le champ du sommeil dernier. On voit mourir un chien, on voit mourir un cheval, et on dit quelque chose, par exemple, pauvre bête… Mais qu'une mouche meure, on ne dit rien, on ne consigne pas, rien.

 Maintenant c'est écrit. C'est ce genre de dérapage-là peut-être – je n'aime pas ce mot – très sombre, que l'on risque d'encourir. Ce n'est pas grave mais c'est un événement à lui seul, total, d'un sens énorme : d'un sens inaccessible et d'une étendue sans limites. […]

 C'est bien aussi si l'écrit amène à ça, à cette mouche-là, en agonie, je veux dire : écrire l'épouvante d'écrire. […]

 Oui. C'est ça, cette mort de la mouche, c'est devenu ce déplacement de la littérature. On écrit sans le savoir. On écrit à regarder une mouche mourir. On a le droit de le faire ».

 Non seulement On a le droit de le faire, mais on le fait à chaque instant de sa vie, à chaque souffle, à chaque pas. Dans la vie ordinaire, dans la vie de l’art. Comment pourrait-il y avoir de différence puisque toute œuvre pose la question de l’être-au-monde ? Ce n'est pas grave mais c'est un événement à lui seul, total, d'un sens énorme : d'un sens inaccessible et d'une étendue sans limites. Oui, l’art, la vie, la mort sont une étendue sans limites. Toujours on peut disserter à l’infini à leur sujet. Un illimité sur un naturellement limité par deux bornes indépassables : notre origine, notre finitude. Deux voies nous demeurent ouvertes : la verticalité stoïcienne et l’affrontement frontal ou bien l’esquive et la posture ironique. De toute manière les opposés se rejoignent toujours lorsqu’il s’agit d’aborder les questions essentielles. Dans sa belle représentation, Douni Hou nous livre les clés d’un symbolisme aisément compréhensible. La presse à graver est l’image de l’art qui consent à immoler une innocente victime, le docile et innocent escargot, afin que l’œuvre qui en résultera soit productrice d’une vérité. Et quelle vérité sinon celle de la mort ? Les enfants émerveillés et fascinés assistent à leur propre sacrifice anticipé comme si la liberté octroyée par la mort - la seule liberté -, s’illustrait déjà alors que le Grand Rouleau du Destin est en marche qui ne rétrocédera pas !

NB : Pour les lecteurs intéressés par ce thème, on en trouvera une autre déclinaison dans mon article intitulé Mort d’une mouche : de Duras à Dupuis.

www.blanc-seing.net/2015/11/mort-d-une-mouche-de-duras-a-dupuis.html

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