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10 mai 2016 2 10 /05 /mai /2016 07:40
Soleil d’automne.

"A quoi tu penses ... à nos amours (10) "

Isabelle Mignot (2015)

"Te voici, mon amour, ravagée par une question.

Du doute je suis revenu avec des épines vers toi.

(....) C'est moi, mon amour, moi qui a ta porte frappe. Ce n'est pas le fantôme, celui qui s'arrêta hier à ta fenêtre. Je fais voler ta porte ; j'entre en ta vie entière ; dans ton cœur je viens vivre ( ...)

Ecarte cette peur, je suis à toi (...) et j'entre dans ta vie pour n'en plus ressortir, amour, amour, amour, pour n'en plus jamais ressortir"

Pablo Neruda

***

  Vivre, c’était cela, se lever le matin dans la porte étroite du frimas et ne la refermer qu’au soir dans l’indistinction des brumes. Comment donc ce « sentiment du septentrion » s’était-il emparé de moi ? Pareil à une caravane progressant dans un immémorial balancement entre le sable et les mirages. Mais le sable était ce lac infiniment brillant parmi le silence des tourbières. Mais les mirages étaient ces indistinctes silhouettes qui se fondaient dans le murmure des jours. Pas une parole plus haute que l’autre. Pas un chant qui s’élevât au-dessus du frémissement blanc des bouleaux. On m’avait dit : « Vous verrez, la taïga c’est une paix, un ressourcement. Un baume dont l’âme fera sa fête. Plus rien ne paraîtra qu’un vague songe. A Elle vous ne penserez plus qu’avec « les intermittences du cœur ».

 Belle formule, comme si Proust lui-même, depuis quelque Combourg romantique, m’eût tendu une perche salutaire afin de panser une blessure fichée au plein de la mémoire. « Elle», je ne pouvais jamais l’évoquer qu’à l’aune de ce pronom « impersonnel », comme si cette forme si discrète, si elliptique, m’eût assuré de sa disparition - ce qu’à l’évidence je ne souhaitais pas -, et m’eût installé dans un possible repos, une pause dans la meute serrée des jours. J’écrivais, beaucoup, regardant ce morne paysage au travers des vitres embuées de la datcha, gravais des écorces de bouleaux, y devinant, parfois, au milieu des reliefs bruns, l’esquisse de ce qu’Elle aurait pu être si Elle avait consenti à m’accompagner, à prendre ma peine en partage. C’était sa fierté, sans doute, qui l’en avait empêchée ou bien, plus sérieux, la dissolution des sentiments à l’épreuve du temps. Parfois, dans le hululement d’une dame-blanche, je croyais reconnaître sa voix, dans la chute des feuilles sa présence feutrée dans le clair-obscur d’une clairière.

 Septembre et déjà la chute libre du jour, son clignotement dans le réseau aérien des branches, l’agitation du vent pareil à une cendre. Les heures sont si calmes, les secondes si étales dans la ligne longue de l’automne. Il y a si peu d’événements et les paroles sont de coton, les pensées pareilles à une soie impalpable que tisserait la lame de l’ennui. J’ai laissé ma porte entr’ouverte. Parfois, dans un éclair de lumière, s’y inscrit le vol innocent d’’un gobe-mouche ou bien la tache claire s’un sizerin. Seul bruit de la plume qui glisse sur la nappe lisse du papier. Les pins, sapins et trembles sont une présence si discrète que je n’en perçois même plus le vert atténué, si proche de la teinte de l’eau. Puis, soudain, dans la toile unie du temps, comme une longue déchirure, un grincement venu de très loin, un cri qu’on ne connaissait plus qu’au pli intime de la mémoire.

  Oui, la porte a légèrement pivoté sur ses gonds. Oui, la lumière est entrée avec sa douceur de miel, ses vibrations, ses allées si colorées que plus rien n’existe en dehors d’elle. Les ombres se sont espacées, s’effaçant derrière la soudaine présence. Encore quelques vestiges de nuit accrochés aux angles de la pièce, telles des virgules d’ombre qui n’en finiraient pas de mourir. C’est comme le surgissement d’une aube dans la clameur du ciel, comme une immense paix qui atténue les angles, érode les aspérités, lisse le grain de la mélancolie. Il y a tellement de beauté assemblée en un même lieu, tellement de plénitude et c’est comme un immense gonflement, une infinie dilatation du paysage qui paraîtrait ne jamais vouloir finir, et c’est comme la naissance d’un horizon. Et voilà que se fait jour, à mon oreille, ce qu’elle attendait depuis l’origine du monde. Et voilà que le fruit de la bouche, l’ourlet carmin des lèvres délivrent les paroles magiques :

« C'est moi, mon amour, moi qui a ta porte frappe

Je fais voler ta porte j'entre en ta vie entière

dans ta vie pour n'en plus ressortir »

 cela coule comme la source, cela fait son long suintement dans l’âme, cela jaillit comme l’eau de la fontaine, cela vibre longtemps sur l’aire souple des yeux. Tout ceci d’un seul souffle, d’une seule parole unie, pareille à la clarté d’une évidence, à la générosité d’une innocence d’enfant.

 Elle est entrée pour ne plus ressortir. La porte de la datcha nous l’avons refermée sur le glissement du jour. Les sizerins poussaient leurs trilles, les épinettes agitaient doucement leurs cônes, les bouleaux étaient une immense marée blanche venant mourir sur le seuil de rondins. Elle, pliée dans une étole blanche, dormait devant le feu de cheminée. Bientôt l’automne le cèderait à l’hiver. Le paysage serait une longue poésie traversée de la plainte du blizzard. Il ferait chaud à deux, Elle tout près de moi. Moi tout contre Elle dans la porte ouverte de la nuit.

 

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9 mai 2016 1 09 /05 /mai /2016 08:24
Grises étaient les heures.

Photographie : Blanc-Seing.

Grises étaient les heures. Blanche ma solitude. Pourquoi fallait-il que tu aies élu cette ville d’eau pour dernier refuge ? Car, après, il n’y aurait plus rien que le vide et l’absence. Le jour était une poussière sale, une chute de pluie sans fin, la perte du jour dans une faille si étroite qu’on eût dit l’extrémité d’une île, la pointe avancée de quelque septentrion qui, bientôt, serait pris de glace. Etonnante la dérive des êtres, leur soudain éloignement quand la césure a eu lieu. Tu sais, comme dans les alexandrins. Mais eux l’appellent, la césure, comme une pause, une respiration, le point d’équilibre de leur rythme. « Hémistiche », tel était le nom qui m’accompagnait, battant mon flanc avec la régularité de l’heure à s’écouler, entaillant mon âme de son scalpel. Pour moi, la césure était devenue abîme et, sur ses flancs, plus rien ne paraissait qu’un morne paysage privé de sons et de couleurs. L’exact contraire de la joie, l’amplitude de la tristesse lorsqu’elle confine à la mélancolie. Et, sous la pluie si fine qu’elle noyait en elle toute volonté de parution, aussi bien du ciel, aussi bien de la terre, voici que surgissait dans l’aire libre de ma tête le vers entêtant, le bourdon aux ailes mordorées avec son bruissement d’étoupe :

« La chair est triste, hélas! et j'ai lu tous les livres. »

Oui, tous les livres, je les avais lus, depuis les Antiques, depuis Sappho la poétesse jusqu’à Proust le moderne, en passant par les romantiques, les réalistes, les naturalistes. Mais, de cela, que demeurait-il, sinon une phrase, une mélodie, un titre, l’évocation d’un paysage, le goût d’une « Petite Madeleine ». Que restait-il ? C’était, étrangement, Mallarmé qui survivait au naufrage. C’étaient ses vers si musicaux, son invitation au poème, son effroi de ne plus le voir paraître, cet « Ennui » majuscule qui appelait l’exil vers cette terre d’outre-poésie que, sans doute, l’âme du poète habitait lorsque le corps se serait absenté. Existe-t-il une lointaine Thulé où l’on se sustente de mots, où le vent est une ode, l’eau une cantilène, les nuages une prose légère ? Existe-t-il ?

Je descends cette rue d’escaliers où brille la lame coupante du jour, pareille au silex. Rien ne me sera donc épargné, comme si la pluie, à l’unisson de ma tristesse, voulait m’exiler bien au-delà de moi- même, m’entraîner dans une irréversible chute. Faut-il que les métaphores soient parlantes, bavardes, pour qu’elles nous intiment l’ordre d’interpréter, avec autant d’acuité, le chiffre de leur symbole ! Aucune lucidité ne se mettra entre parenthèses, aucune vérité ne se dissimulera à la clarté de mon entendement. Aucune fuite à l’horizon qu’un fin brouillard noie dans le doute et l’approximation. La lumière est si basse, à peine une vague blancheur dans le réseau serré de l’heure, une ligne tremblant à l’idée même de sa native ambiguïté. Vois-tu, toi qui dois lire dans quelque chambre d’hôtel, sous « la clarté déserte » d’une opaline - je connais tellement tes petites manies, tes infinies obsessions -, toi qui dois lire une histoire romantique, tes yeux, au moins, perçoivent-ils ce que je perçois, la fin d’un cheminement, le saut irréversible dans un inconnu qui, nécessairement, deviendra notre commune geôle ? Je le sais, pas plus que moi, tu n’échapperas à tes tourments. Ton regard, sous ton casque de cheveux courts, est parfois si semblable à l’insondable mystère de Baudelaire, comme si, depuis le pli de ta conscience, depuis la source de ton intimité, tu ne pouvais serrer dans tes doigts fragiles, que ces « Fleurs du Mal » qui s’invaginent en toi avec la puissance de quelque esprit maléfique. Tu sais, ces fleurs qui croissent en nous, elles ne repoussent jamais, elles ne sont nul Phénix qui pourrait renaître de son propre flétrissement. Rien ne s’exhausse de soi qui a été perdu par insoumission ou bien par une insuffisance de la vue. Oui, je sais combien mon discours te paraîtrait « décalé », moralisateur. Pourtant il apparaît comme le seul possible dans ce que nos vies sont devenues, cette sente étroite qui disparaît à même son apparition dans la complexité du monde. Des sentiments, surtout, qui sont si solubles dans l’eau, cette eau qui tombe du ciel avec une belle insistance.

Mes pensées, si envahissantes, m’ont porté jusqu’au bas de la ville sans même que j’en sois conscient. Un pont enjambe l’eau. Je m’approche du bouillonnement blanc et gris de la Nive. Je pense à Bayonne, vers l’aval, à l’Espagne si proche où nous avions passé des jours heureux avant que les Fleurs ne se fanent. L’air est toujours si poisseux, le ciel si bas qu’il n’est habité ni de lueurs, ni traversé du tumulte des oiseaux, du criaillement des mouettes, l’océan est si proche, on croirait entendre son balancement sourd, ses cognements contre la barrière de rochers. Ta lettre que je tenais, froissée au creux de mes mains, semblable à une corolle usée par le temps, voici qu’elle flotte maintenant entre deux eaux, deux hésitations, avant que le courant ne l’emporte bien au-delà de nous dans les tourbillons de bulles et les théories de brindilles qui cascadent vers l’aval. Ce qui demeurera de toi, dans l’illusion du jour, dans l’usure du temps, cette mince flottaison ne pouvant dire son nom. Hasard toujours innommé qui nous entraîne, pareils à des fétus de paille, vers nos propres rivages. Ce qui demeurera de toi, dans cette ville d’eau, de pluie, de pleurs, ceci :

« La chair est triste, hélas! et j'ai lu tous les livres.

Fuir! là-bas fuir! Je sens que des oiseaux sont ivres

D'être parmi l'écume inconnue et les cieux! »

Ceci que le poète disait en vers alors que ma vie s’écoule en prose, semée ici et là, de césures, de ruptures, d’hémistiches que les dés ont jetés dans l’insondable marée des jours. Césures, seulement, intervalles, comme ce temps silencieux qui flotte entre les grains du sablier. Dans celui-ci, les grains de silice se sont métamorphosés en cilice. C’est cela qu’il me faudra endurer, cette chute si lente qu’elle semble ne pas avoir de fin. Ne pas avoir de fin !

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8 mai 2016 7 08 /05 /mai /2016 07:37
 Les cinq portes de la Rivière Kiriyama.

Mariko, la 20e station du Tōkaidō, sous-titrée dans un cartouche rectangulaire :

« La Maison de thé aux célèbres spécialités »

(Meibutsu chamise)

Hiroshige.

Source : Wikipédia.

Dans la maison de papier, l'air coule en fines volutes blanches. Chiyoko, allongé sur sa lame de futon, écoute le silence. Tout est immobile et la lumière est une poussière posée sur les choses. Bientôt le jour montera au milieu du ciel, effaçant les mystères, les secrets. Il ne restera plus alors que le déplacement rapide des hommes sur la terre. Chiyoko sait qu'il doit partir avant que la clarté n'efface tout. L'eau fraîche sur son visage, comme une pluie bienfaisante. Puis quelques cubes de goyave pour calmer la faim. L'enfant s'habille d'une culotte et d'une chemise de toile. Dehors, le dépliement du jour lève sur sa peau une ligne de picots. Dans le Village de Mitsuaki les demeures sont encore dans la cendre de l'aube. Seuls quelques filets de fumée montent des toits, aspirés par l'air frais. Alors que le chemin commence à s'élever vers la montagne, les pentes bleuissent et le chant des insectes se confond avec les fissures de la terre. Chiyoko s'accroupit au milieu des herbes tapissées de brume. La rivière, pâle comme l'argent, descend en lacets vers la vallée. Puis, soudain, à la face de l'onde, la danse des libellules bleues. Un grésillement, une légère insistance, une respiration si faible qu'elle imite le souffle dans les tubes de roseaux. C'est là, tout près, ça se loge dans le creux de l'oreille et pourtant c'est si peu perceptible, juste deux ou trois notes qui tressent le silence et l'air se creuse et il y a dans l'eau un frémissement d'écume, une levée de bulles, un arc-en-ciel de gouttes. Le bruit est si mince, si aérien que Chiyoko en deviendrait diaphane, imperceptible, qu'il pourrait à tout moment devenir feuille ou arabesque de vent, disparaître dans un pli d'eau. Puis le plateau du monde s'inverse soudain : ça y est, Chiyoko est de l'autre côté du visible; une porte s'est ouverte, une porte très haute, rouge, semblable à un torii, avec ses ailes relevées qui soutiennent le ciel et c'est tout juste si les choses ont des limites, et les montagnes sont des glaciers profonds aux reflets de grottes marines, et l'eau de la rivière Kiriyama brille d'un drôle d'éclat phosphorent, pareil à une neige immaculée. Au loin, les maisons de Mitsuaki sont des flocons légers que le jour féconde de sa longue lumière. Alors, sur ce versant de la terre où tout parle et se dilate, où tout est devenu nouveau langage, s'ouvrent les yeux muets de l'enfant ébloui. Il n'y a rien d'autre à faire que de se laisser porter par la mélodie du paysage, à disposer son corps à l'air et aux nuages, aux sons et aux couleurs, aux douces harmonies.

La Porte KOUKEI.

"Vapeur qui s'élève de la terre

Vol blanchâtre

D'un insecte d'un nom inconnu."

BUSON.

Maintenant Chiyoko est très loin et sa vue est immense. Un paysage long comme une légende s'offre à ses yeux. Des dalles de rochers aussi douces que l'argile descendent jusqu'au fleuve. Plus loin une plage de galets, puis des marécages semés de fines tiges de roseaux. Une lumière lente descend du ciel, confond tout dans une même harmonie, étouffe les sons, fige les mouvements. C'est comme si les nuages avaient arrêté leur course rapide, le vent s'était réfugié dans le pli secret des montagnes, tout là-bas, au loin, et les grands arbres semblent avoir replié leurs branches, poli leurs troncs, usé leurs racines jusqu'à se fondre dans la terre. Chiyoko ne se lasse de regarder le miroir étincelant de l'eau, la fuite du sable sur les rives, l'écume douce des roseaux, les flancs assourdis des collines de pierres, les roches géantes lissées d'air pur. Il commence à descendre le long du chemin qui conduit à la vallée. Parfois il s'amuse à étrécir ses paupières, à n'y laisser qu'une fente à la manière des félins. Rien ne filtre qu'une brume mystérieuse où tout se dilue, où lui, Chiyoko, devient l'eau et le sable, la pierre et le vent, l'arbre et l'oiseau. Il voit le monde de l'intérieur; il voit le flanc des poissons, leurs écailles argentées reflétant les coulures sombres de l'eau; il voit les algues aux fins cheveux, le glissement des anguilles pareil à des lacets d'ébène; il voit les brindilles des fourmis sur le sable, les petites boules luisantes des scarabées tellement semblables à du métal, les tuniques noires des poules d'eau, leur bec rouge tel une braise, les bulles vertes des grenouilles et, sous la toile du ciel, le vol des hérons cendrés à peine plus visible que la trace d'une buée.

Puis il arrive sur le plateau de graviers et ouvre les yeux qu'il avait, un instant, refermés. Il aperçoit alors une nuée de Pèlerins au milieu du fleuve, d'autres rassemblés sur la rive opposée. Ils sont comme des fourmis qu'attirerait un mystérieux aimant. Longue colonne qui chemine avec une sorte d'obstination. Chiyoko commence à traverser le fleuve à gué, sans que personne ne le remarque. Lui, au contraire, observe cette étrange population qui semble venue d'un autre temps, d'un autre âge, plus loin que l'horizon, plus loin que la mémoire. Les femmes, vêtues de tuniques étroites, les hommes, la taille enserrée d'une étoffe nouée autour des reins, paraissent fantomatiques, aussi peu réels que s'ils s'imprimaient sur le fond de quelque ancienne estampe. Les plus âgés sont juchés sur les épaules de solides porteurs, alors que certains empruntent des radeaux et que d'autres effectuent la traversée sur des palanquins, huttes de bois miniatures. De l'autre côté du fleuve, des hommes se reposent autour d'un feu, leurs corps rougis par les flammes alors qu'un filet de fumée blanche tresse ses filaments dans l'air teinté d'ivoire. Puis vient la traversée du marais, au milieu des plumets des roseaux et du vol blanc des aigrettes. Beaucoup de Pèlerins se sont massés sur les rives pour se reposer. Chiyoko poursuit sa route. Aussi haut que puisse porter son regard, ce ne sont que montagnes cernées de brumes mauves, versants tannés comme le cuir, puis, plus bas, une colline de sycomores au manteau si épais qu'émergent à peine à sa base les toits bleus d'un château aux multiples tourelles. Une meute de maisons basses s'y adosse pour y trouver refuge, dans un moutonnement de toits indistincts. La lumière décline et le jeune voyageur sait qu'il lui faut se hâter s'il veut franchir le col avant la fin du jour. Les ombres sont plus longues maintenant et les passants des silhouettes fuyantes qui se fondent dans le demi-jour assourdi des gorges. Tout en bas, dans un étroit goulet, cascade vers l'aval, un chemin couleur d'encre marine. Sur les versants abrupts, une herbe rase, parcimonieuse et les griffes des racines qui s'accrochent aux parois. Derrière Chiyoko, vêtues de kimonos, deux femmes sans âge portent sur le dos des fagots de branches. Tout près du col, deux maisons au toit de neige puis, au sommet, une ligne plus claire où repose le ciel. Chiyoko s'assied un instant sur ses talons. Il n'y a pas de bruit et les choses sont immobiles, tout entourées de lumière. Seule une vibration muette de l'air qui veut dire à l'enfant toute la beauté du monde.

Maintenant Chiyoko franchit le col et alors s'offre à lui une nappe de clarté, un paysage ouvert comme un livre. Immense plateau de la mer parcouru de sillons, de levées d'eau, de courants multiples. Infini dôme liquide où battent les voiles des bateaux. Puis se succèdent des langues de terre brune à la végétation pressée qui s'appuient aux cônes légers des montagnes. Tout en bas du versant, des maisons aux toits de rondins attendent les hôtes de passage. Chiyoko s'y fraie un chemin au milieu des Pèlerins aux visages durcis de fatigue. On lui donne en silence quelques figues sèches, des dattes, un peu d'eau fraîche. Chiyoko s'endort avant même d'avoir terminé son frugal repas.

La Porte CHOUKAKOU.

"Quel silence !

Imprégnant la roche

Le cri des cigales."

BASHÔ.

C'est au moment où la nuit bascule, à peine cernée de lueurs, que Chiyoko quitte l'auberge. Les Pèlerins dorment encore, pliés dans leurs étoffes grises. Le jeune voyageur se presse. Maintenant le ciel est barré par une falaise verticale qu'entaille un mince col. Sur l'autre versant, une longue plaine parcourue d'herbes courtes, de quelques arbres aux feuillages touffus. Tout près de lui, une buvette de campagne attend les visiteurs. Quelques voyageurs l'ont précédé. Un homme de forte corpulence, adossé à un palanquin, respire bruyamment. Parfois, sur ses lèvres, quelques bulles éclatent, pareilles à de minuscules baudruches. Penchées sur une bouilloire, deux femmes soufflent sur les braises en cadence. Le feu crépite et l'eau se met à bruire avec son roulement de crécelle. Chiyoko s'assoit sur un banc de roseau, à côté d'un homme qui se met à jouer du shamisen. Chiyoko n'a jamais entendu une musique aussi belle, aussi pure. Des notes minces et aigrelettes se détachent des trois cordes pincées par le musicien; le plectre de bois fait son crissement de gravier et c'est, soudain, comme si les bruits de la terre s'étaient réveillés, s'étaient rassemblés sur la mince bande d'argile où la buvette s'abrite, à l'ombre du grand cryptomère. La Porte Koukei avait ouvert les yeux de Chiyoko, la Porte Choukaku illuminerait ses oreilles. Maintenant les sons montaient de toutes parts, se regroupaient en lacs, se divisaient en ruisselets, tombaient en fines gouttelettes. On entendait, très loin, dans le Village de Mitsuaki, des sandales de bois claquer sur les chemins de pierres; des foyers frémir sous l'éclat des braises; des fouets de bambou battre la mousse dense du thé. On entendait les doigts rapides de la pluie sur les parchemins des alcôves; sa descente fluide sur les pentes huilées des dômes de papier. Chiyoko se penchait un peu vers l'avant et la conque de son corps vibrait d'échos : froissement de papier de la Rivière Kiriyama; scie aiguë des cigales; orages lointains des abeilles; vrilles lancinantes des crickets. Et puis l'avancée soyeuse des taupes dans leurs tunnels de glaise; les murmures des Pèlerins qui gravissaient les collines de pierres; le glissement du vent sous les nuages; les cris perçants du bec-croisé des sapins; les gazouillis du bengali. Chiyoko vivait heureux au milieu de ces mélodies. Il se serait volontiers attardé dans cette buvette de roseaux sur laquelle veillait le grand arbre. Le joueur de shamisen s'arrêta de jouer. Les bruits regagnèrent les lourdes profondeurs de la terre. Cependant nul oiseau ne chantait plus sous l'horizon. Chiyoko comprit que sa halte avait assez duré. L'enfant prit son mince ballot et poursuivit son chemin. Au loin, dans l'air qui bleuissait, quelques ruches pareilles à d'étranges termitières et les silhouettes mêlées d'hommes penchés sur l'encolure des chevaux. Derrière lui, au bout de la longue plaine d'herbes, le spectre irréel des Pèlerins faisait une ligne sans fin.

La Porte KAN'SHOKU.

"Des feuilles de lotus de l'étang

Bougent sur l'eau

Pluie de juin".

SHIKI.

Chiyoko a repris sa longue route. Il a enlevé ses socques de bois, les a attachées à son cou. Elles battent régulièrement son torse de petits coups de maillet. Il aime bien sentir le contact de ses pieds sur le sol, le fourmillement du sable dans ses talons, les billes de gravier entre ses orteils, les coussins de poussière doux comme la mousse. Au loin, au-dessus d'un vaste lac, le ciel s'est obscurci. Des taches d'ombre parcourent le sol et, bientôt, une pluie oblique commence à tomber qui noie tout dans une même flaque grise. Chiyoko essaie de s'abriter sous le cône de son chapeau mais les filets d'eau glissent sur son visage, ruissellent le long de son cou, irisant son dos d'une multitude d'ondes, levant de longs frissonnements sur sa poitrine. C'est d'abord une sensation de tiédeur, l'avancée de mille ventouses collées à sa chair. Puis, à mesure que l'eau progresse, ce sont des mailles fraîches qui enserrent ses bras et ses jambes, des cristaux froids et blancs comme la neige qui coulent dans ses veines. Devant lui, au milieu de la pluie d'orage, il aperçoit la cohorte chancelante des Pèlerins, certains arc-boutés sur leurs chevaux, d'autres à pied, s'abritant en grelottant sous des manteaux de paille. Seul le bruit de la pluie et son martèlement régulier sur les hautes branches des pins, les toits serrés des maisons, les hommes épuisés. Par instants l'averse se calme et il y a alors des sautes de vent qui couchent les roseaux, courbent les saules, font naître des plis d'eau. On s'abrite derrière ses mains rougies par le froid, mais le souffle traverse la dérisoire barrière et alors les yeux s'irritent, picotent, s'emplissent de larmes qui sinuent le long des joues. De fortes rafales appuient sur le corps et il faut alors se pencher vers l'avant en luttant contre les lames d'air. C'est un marécage qui entoure Chiyoko, un tumulte liquide, un lacis de courants, de remous. La frontière entre lui et le monde est si mince, si imprécise. Ses mouvements, pris dans l'étoupe, n'esquissent qu'une marche lente, dépourvue d'issue. Au milieu du cortège des Pèlerins, parmi le vent et la pluie, il n'est plus qu'une forme indécise, une faible lueur à la recherche d'un abri.

La Porte HOUKOU.

"Aux hibiscus

Aux sarrazins se mêlent

Des chrysanthèmes sauvages".

BUSON.

Alors que la nuit commence à descendre sur les rives du lac, derrière l'écran d'une maigre végétation, se dessine la silhouette d'un relais. Plusieurs visiteurs y sont déjà attablés devant des bols fumants. La pluie vient de s'arrêter, libérant les arômes de la terre : la lourdeur entêtante de l'humus, la note musquée des racines, la touffeur des mousses et des lichens, les effluves vertes des fougères, la senteur épicée des aiguilles de pin. Chiyoko s'assoit sur une pierre lisse qu'entourent les cannes jaunes et vertes des bambous. Les odeurs des mets servis aux Pèlerins se mêlent aux arômes végétaux, à la légèreté des camélias, au parfum épanoui des lotus. C'est un carrousel de senteurs, de fragrances, de notes tantôt persistantes, tantôt de touches subtiles semblables à l'églantine. A la confluence de ces odeurs multiples, Chiyoko est comme pris de vertige alors qu'une frêle senteur de thé parvient à ses narines.

La Porte AJI.

"Calmement

L'ombre bouge

Et verse du thé à son invité".

BUSON.

Le jeune voyageur entre dans l'auberge où des Pèlerins mangent en silence une soupe à l'igname. Il s'assied à une table, près d'une fenêtre. Une jeune femme, vêtue d'un kimono, une écaille dans ses cheveux noirs, lui apporte son repas, pose le plateau et repart dans un bruit feutré de socques. Malgré la faim, Chikoyo ne mange pas. Il veut seulement emplir ses yeux, l'espace d'un instant, du bonheur simple du dîner. Puis, du bout de ses baguettes, il saisit un sushi qu'il porte lentement à la bouche. Il reconnaît d'abord le goût parfumé de l'algue nori, pareil à celui du champignon, puis les arômes subtils du riz, les touches de vinaigre et de sucre, le sel, la note alcoolisée du saké. Sur le chemin, des voyageurs continuent à passer sans s'arrêter, le dos courbé sous de lourds ballots. Appuyés sur des bâtons, ils cherchent à poursuivre leur route aussi longtemps que le jour durera. D'autres formes errantes, couvertes de poussière, se sont attablées dans un coin de l'auberge. Chiyoko avale de longues goulées de thé noir qui tapissent son palais d'une saveur corsée. Puis il déguste quelques gâteaux sucrés. La pâte de haricots fond lentement sur sa langue, rehaussée, à intervalles réguliers, de petits cubes de gingembre au goût fort et épicé. Pour finir, le petit verre de saké, à l'aspect trouble et nuageux, enflamme ses papilles. Peu après, vaincu par la fatigue, Chiyoko s'endort avant même que l'hôtesse ait desservi la table.

Chiyoko s'éveille, étire ses bras et ses jambes, lourds comme s'ils étaient pris dans les mailles d'une chrysalide. Il sort de l'auberge. Le jour est à peine levé et les montagnes, au loin, découpent sur le ciel leurs silhouettes dentelées. Le chemin est une longue ligne pâle qui s'enfuit vers l'horizon. Chiyoko marche longtemps dans le demi-jour, sans rencontrer âme qui vive. C'est comme si les Pèlerins s'étaient évanouis, que leur but se soit dissous dans quelque faille mystérieuse de la terre. Bientôt le bruit de soie de l'eau, le gonflement des bulles sur les rives, le déplacement léger de quelques insectes. Chiyoko reconnaît le chant souple de la Rivière Kiriyama, ses festons de libellules bleues, les chatons de saule comme une neige dorée. Il traverse l'eau sur les pierres où se réverbère la courbe claire du ciel. Il aperçoit déjà les premières maisons de Mitsuaki avec leurs colonnes de fumée, leurs toits posés comme des ailes sur les murs de papier. Chiyoko pousse la porte de la maison. Une lumière assourdie frôle les choses avec si peu d'insistance qu'elles pourraient, soudain, ne plus exister. Chiyoko, lui aussi, ne sait plus vraiment où sont ses propres limites. Il s'allonge sur son étroit futon, entre songe et réalité. Il voit un cryptomère aux ramures géantes; il entend les notes cristallines du shamisen; de ses doigts il touche les gouttes de pluie, le souffle du vent, les plumets des roseaux; il sent l'odeur étrange des lotus, des bambous; sa gorge se dilate sous les effluves du thé. Il voit un long chemin circulaire, pareil à un rêve; il voit cinq portes régulières avec leurs ailes levées vers les nuages. Cinq portes comme autant de mystères qu'il ne connaîtra jamais mais qu'il abritera au plus secret de lui-même, cinq portes ouvertes, pour toujours, sur l'infini spectacle du monde.

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7 mai 2016 6 07 /05 /mai /2016 07:35
Au seuil du monde.

Photographie : Gilles Molinier.

Etude - 2014.

C’était comme de dire « nuage » et de clore ses lèvres sur le silence du ciel. C’était comme de regarder le plateau de la mer et de sentir la rumeur de ses vagues. De toucher la fleur et d’en approcher le pollen, sa lente poussière. De goûter le miel et son poivre illuminerait la gorge. D’entendre le crissement des étoiles sur l’aire souple de sa peau. C’était comme de vivre au bord du monde, de rêver sa courbe infinie, de deviner l’étendue de ses membranes, le miroir de ses lacs, le scintillement de ses villes, la lumière des phares se réverbérant sur le dôme du ciel. C’était comme d’exister en-dedans de soi, d’amasser ses propres fragments, de les amener à sa périphérie, là où la chair est si diaphane qu’il n’y a plus de partage entre les choses. Tout uni dans la parole du poème, tout proférant dans les limites d’une unique symphonie. Alors il n’y a plus de frontière, plus de césure, plus de rupture qui divise et éloigne les hommes de ce qu’ils sont en leur essence : la pure disposition à être, sans délai, sans distance. Le soi ouvert au soi dans la plénitude des choses. Alors tout se divertit de sa propre présence, alors toutes les bogues se déplient et disent l’étrange beauté qu’il y a à figurer parmi les allées de l’exister, au milieu des arbres, près des rivières aux lames d’argent, sous l’aile noire du milan faisant, dans l’air, ses cercles d’infinie compréhension. Tout signifiant à même sa parution, tout parlant la langue de l’herbe, le scintillement de la goutte de rosée, le premier rayon de soleil sur les iris des femmes pareils aux feuilles des arbres qu’encore visite l’ombre de la nuit.

Voici ce qu’il faut imaginer. C’est un matin aussi pur que l’eau grise de la mer. Diego a quitté le village avant même que la nuit ne bascule. Quelques étoiles sont encore piquées dans la toile du ciel. Il n’y a pas de vent et les oiseaux dorment, quelque part, dans leurs carlingues de plumes. Les hommes n’ont pas ouvert leurs paupières et c’est la cendre et la blancheur native qui habitent le globe de leurs yeux. Tout contre les plafonds de craie, on aperçoit le flottement de quelques rêves, les pliures chamarrées de l’imaginaire, les étincelles adoucies de la conscience. La mémoire fait sa spirale, son limaçon d’où, parfois, s’échappent les boules de gemme des réminiscences. Il n’y a pas de volonté, de désir de puissance, de main tenant un sceptre ou bien une règle, une équerre, le fléau de la loi. Tout est égal, soudé dans une même indistinction. Un homme égale un homme. Une femme égale une femme. Un homme égale une femme. Les enfants ne sont pas des rois mais des innocences en attente de devenir. Il n’y a pas de discours et les agoras du monde dorment les poings fermés. Il n’y a aucun Démosthène voulant haranguer la foule, sa bouche fût-elle cousue de cailloux. Il n’y a rien qu’une unique respiration, le gonflement infini de la poitrine du monde, les allées et venues du sang pourpre dans les corps assoupis, les flottements de lymphe dans les rivières de peau. L’esprit est au repos qui fait sa flaque de plomb à l’ombre des désirs.

Le chemin serpente parmi les touffes d’euphorbes et les lianes souples des volubilis. Parfois le cliquetis d’un grillon dans son tunnel de glaise. Parfois le raclement des écailles des lézards dans leurs tuniques bleues. Parfois le crissement de la lumière dans le lacis des racines. Maintenant Diego est arrivé en haut de la colline. Là est « Imagen del mundo », l’arbre solitaire qui veille sur la destinée des hommes. Diego la sait cette vérité du plus loin de sa mémoire. L’arbre, cet arbre, (mais aussi tous les autres), rassemble en son sein l’entière communauté des existants sur terre. Il est un microcosme levé dans l’azur afin que soit dite, une fois pour toutes, l’étrange beauté des choses, le recueil en elles de tout ce qu’il y a à comprendre de la vie, face au ciel, parmi les eaux, dans les efflorescences du végétal, l’échine des animaux, l’apparition des visages de porcelaine avec l’obsidienne des pupilles qui fait son éclat de diamant. Les couleurs sont présentes dans leur brillante polyphonie, les formes aussi, les yeux étirés en amande, les peaux teintées de cuivre, les traces rouges du henné sur le filigrane des mains, le rubis des ongles longs, le battement des cils comme des ailes de libellules, les dessins pariétaux sur la calcite des grottes, la calligraphie des sons sur les lèvres des femmes, l’éclat solaire de la cruche, la lumière des hanches dans le secret des amphores. Tout ceci est présent, continuellement présent, infiniment disponible. Il suffit de se baisser, de cueillir le caillou aux arêtes multiples, d’y lire sa fable, d’y faire résonner l’amplitude du poème. Il suffit et Diego, depuis l’arche ouverte de son jeune âge, depuis le site fécondant de son innocence, Diego dispose ses paumes vers le ciel afin que la moindre goutte y dépose son nectar, y allume ses mille feux, y fasse naître les pierres précieuses de l’émerveillement.

L’arbre est planté dans l’herbe dense, devant le rideau gris du ciel alors que le zénith se dissimule encore dans la suie nocturne. Un moment, l’enfant observe la scène, comme si un miracle devait survenir, un événement s’annoncer. Et c’est toujours de la même manière que le prodige arrive. Diego ferme les yeux, puis les ouvre dans la confiance libre d’être au monde, non pour y séjourner avec des mains de paralytique, mais pour toucher tout ce qu’il y a à toucher, éprouver tout ce qu’il y a à éprouver. Ça y est, maintenant il est passé de l’autre côté du monde, dans ce corridor des songes où ce qui était invisible aux yeux des égarés, devient hautement préhensible. Tout s’éclaire du-dedans avec l’évidence qu’a la chenille à devenir chrysalide couleur de limon puis papillon aux ailes multicolores, fête du sens à nulle autre pareille. Le miracle d’être est ce fourmillement qui parcourt l’épiderme de ses milliers de picots pressés, qui fait naître dans l’antre du palais ce suc polychrome, qui dessine dans l’arcature des mains les modes de préhension du multiple, qui donne aux jambes la souplesse de l’algue, qui érige les pieds en socles infinis de soi, en parcours nomades parmi les paysages ouverts, les plaines d’herbe des savanes, les cônes de sang des termitières, l’encre sombre des calderas, les rochers troués de bulles avec, encore, les reptations sourdes de la lave.

L’écorce s’est ouverte par laquelle Diego a eu accès à l’âme d’Imagen del mundo, en même temps qu’il a débouché dans la vastitude de son propre domaine. L’arbre en lui, lui en l’arbre. Immense arche d’alliance, fusion en mode inaperçu des affinités. Recueil au profond de l’exister de sa sublime profusion. Diego est bien dans son abri sylvestre, tout en haut de la colline qui domine la mer, le chapelet des îles noires, les montagnes violettes à l’horizon qui s’éloignent dans la brume des heures. L’escalier de bois, les marches taillées dans la chair souple de l’arbre, il les gravit lentement, pieds nus, soudé à celui qui l’accueille de toute la force de sa sève disponible. Car il y a effusion réciproque, car il y a entente, cellule contre cellule, fibre contre fibre. Le colimaçon monte à la manière d’un reptile qui serait soudé au tronc, avec la brillance de ses écailles, avec ses éclats couleur de platine. Cela fait un bruit de vague, cela lisse la pulpe des talons, cela ouvre à la connaissance de soi par la singularité du contact avec ce qui n’est pas soi, qui, jamais ne le sera et qui, pourtant, vient de signer une manière d’appartenance indéfectible. Parfois, dans les nœuds, les croisements des branches, sont de minces orifices, des manières de meurtrières où glisse le jour, poinçonnant le corps de Diego d’éclaboussures blanches. Parfois un hibou ébroue sa tête chenue dans l’ombre et l’enfant pense qu’il pourrait facilement devenir cet oiseau taciturne à seulement le vouloir, à simplement l’imaginer. Parfois la progression est lente au milieu des volées de marches, des carrefours de ponts, des jonctions de passerelles.

C’est immense un arbre dans la force de l’âge, c’est étonnant ce que cela a amassé de temps condensé, d’espace pareil à des cordages souples, des théories de câbles faisant leur treillis dans la demeure de ce qui semble être une éternité. Car, si le temps humain est court, pressé, tressé de mailles rapides, le temps de l’arbre est séculaire, lent balancement d’une rive à l’autre des jours, d’un abîme à l’autre des années. Comme une immense architecture racontant par le menu la suite infinie de milliers d’événements, la cascade constamment bondissante des harmoniques de l’être. Diego est bien dans cette certitude d’un jaillissement perpétuel, d’une inépuisable corne d’abondance paraissant dans l’ivresse même de sa propre substance. Et plus Diego monte à l’assaut du navire de bois, de la goélette bercée par le vent, plus il se sent léger, pareil à la trille cristalline d’une sonatine dans le ventre heureux de quelque clavecin. Cela résonne en lui, cela fait ses multitudes d’ondes, ses irisations, ses éventails colorés comme dans les cristaux emmêlés des kaléidoscopes.

Mais là où la vision est la plus belle, où l’esprit se dilate à la façon d’une outre, où l’âme prend son envol c’est quand l’enfant, plein de la sève nourricière de son hôte sylvestre, parvient dans la demeure dernière des larges frondaisons. Là, sous la poussée des vents contraires, sous la lutte incessante des éléments, tout contre le ventre écumeux des nuages, sous la vitre magique du ciel, si près des éclairs aux rayons de feu, s’élève une symphonie qui fait trembler le corps, semble le dissoudre, le porter au-delà de lui-même, à la limite d’une sublimation. Dans l’entrelacs complexe des feuillaisons, c’est tout le peuple des arbres qui s’est rassemblé pour dire à l’enfant que rien ne disparaît jamais qu’à la mesure de sa propre limite à lire adéquatement le monde. Ce dernier est hautement déchiffrable à celui qui s’applique à en connaître le lexique, à retourner le caractère des hiéroglyphes afin que s’éclairent, de l’intérieur, les signes de la vie. Ils ne sont nôtres qu’à les faire se révéler. Ils sont là, ils attendent d’être connus, ils sont impatients de nous communiquer ce qu’ils dissimulent depuis la nuit des temps dans le pli de leur conscience. Oui, les choses ont une conscience. Ceci n’est le privilège de l’homme, la conscience, qu’à considérer l’univers grâce à une lunette anthropocentrique, c'est-à-dire, parcellaire, hautement subjective, entachée d’erreur. La vérité est cette évidence par laquelle le monde apparaît en totalité, avec l’ensemble de ses nervures, avec son envers, ses coutures, ses cicatrices, ses excroissances, mais aussi l’incroyable beauté qui, partout, fait signe et nous appelle à la fête, à l’incroyable cérémonie, au festin pluriel dont nous sommes les humbles serviteurs, nous les hommes, non les ordonnateurs.

Diego est intimement pénétré de ce savoir. C’est la raison pour laquelle sa quête jamais ne s’achève. Parvenu à l’extrême pointe du végétal, il glisse son corps d’enfant curieux jusque dans les moindres feuilles, dans ces espèces de lunules à la clarté de métal sombre qui sont les yeux de l’arbre, la sentinelle qui l’amène au bord des choses, ces yeux qui sont la métaphore ouverte de sa conscience. De là, la vision est infinie qui fait ses étoilements jusqu’au profond des comètes, à l’extrême limite du cosmos. Souvent, Diego, épuisé par tant de joie simple, par tant de visions fondatrices du sentiment d’exister, Diego s’endort alors que tout en bas de la colline, les hommes sous l’arbre à palabre commencent à s’agiter comme d’impatients sémaphores, que le jour commence sa course arquée vers le zénith. Alors il n’y a plus que ceci : des hommes distraits, les mains en conque devant le clignement de leurs paupières, des barques bleues et blanches qui déplient leurs voiles sur la courbure de l’eau, le grésillement des cigales dans les touffes de serpolet, un enfant endormi dans le frais des feuillages, attendant d’être. Le reste qu’est qu’anecdote coulant sous le ciel à la manière du temps qui passe. Fermons les yeux. Il reste encore beaucoup à rêver. Beaucoup à apprendre de soi, des autres, du monde. Nous demeurons. A notre manière, nous sommes des arbres. L’automne nous dépouille que le printemps ravive de ses couleurs chatoyantes. Un « éternel retour du même » avant que les feuilles ne jonchent le sol de leurs nervures définitives. Il faut cette morsure au cœur, cette entaille de l’âme afin que nous perdurions, conscients de nos propres enjeux. Soyons des limbes ! Après, il ne dépendra plus de nous d’être parmi les choses. Mais simplement, humblement, choses parmi les choses. Ayons demeure. Ceci est notre plus sûr destin !

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6 mai 2016 5 06 /05 /mai /2016 07:44
Le complexe d’Ophélie.

« Desired drowning »

Avec Alexendra.

Oeuvre : André Maynet.

Être-en-devenir (comment aurait-on pu nommer autrement cette simple apparition qui, dans l’instant qui venait, semblait encore dépourvue de prédicats ?), Elle donc figurait au monde avec une telle candeur, une telle évanescence que seul un filet à papillons eût pu la retenir l’espace de quelques secondes avant qu’elle ne disparût dans l’éther sans laisser quelque trace visible. Cette Etrange venue de nulle part (pour son plus grand malheur, la suite de l’histoire le contera), semblait s’être ingéniée, contre sa propre nature, à paraître sous les auspices de la plus pure des visibilités qui se pût concevoir. Quand on est si proche de l’ange, de sa consistance de brume, parfois serait-il préférable de se résoudre à ne fréquenter que les voies célestes, à renoncer aux allées terrestres dont l’essence est de n’en être pas une et de précipiter ceux, celles qui s’inquiètent de sa consistance dans les ornières les plus inextricables qui soient. Pendant de longues années, Celle qui nous occupe ici, parcourut les rues de villes, longea des vitrines aux angles vifs, se vêtit de parures qui consistaient plus à se déguiser qu’à se révéler dans la seule vérité qui fût, simplicité d’une existence pareille au tremblement de l’aulne dans la levée discrète du jour. Elle ne mit guère de temps, malgré une obstination remarquable, à remarquer que, ni la terre, ni l’air, ni le feu n’étaient les éléments qui convinssent à ses inclinations profondes. Ni la terre élevée des montagnes, fût-elle belle, ni l’air des hauts plateaux, fût-il vivifiant, ni le feu solaire dans sa gloire de lumière, éclairât-il jusqu’au dernier pli de la conscience. Ce qu’Être-en-devenir aimait par-dessus tout, c’était de se dénuder entièrement, de laisser son corps s’immerger dans l’eau d’une lagune, ce vaste reposoir auquel elle demandait seulement qu’il lui ménageât l’aire d’un éternel repos et le calme qui convient à l’onde lorsqu’elle n’est troublée ni par les vagues de la passion, ni bousculée par l’impatience des hommes, leur impétuosité à être dans l’instant, leur hâte à jouir dans l’immédiateté. Elle avait pour unique compagnon un double symbolique de soi, une manière de Scaphandrier qui disait en image ce qu’elle pensait en mots. Le globe de sa tête émergeant au-dessus de l’eau, encagé et protégé de toute intrusion disait combien les rumeurs terrestres, les meutes d’air que respiraient les hommes ne convenaient guère à son mode d’existence retiré, un genre d’érémitisme qui semblait constituer une fin en soi. Par contre, que le bas du corps fût invisible, que de lourdes semelles de plomb qui ne semblaient vouées qu’à entraîner une noyade volontaire devinssent aussi interprétables que des sémaphores, ceci disait avec suffisamment de force combien cette jeune Apparition souhaitait se soustraire à l’empire des vivants pour rejoindre celui des morts.

En réalité, cette Egarée parmi les confluences du temps, cette saisie dans les mailles serrées de l’espace, ne savait nullement qu’elle jouait, en sourdine, la réplique de la pièce de Shakespeare, « Hamlet », y subissant, comme la malheureuse Ophélie, sa condition tragique jusqu’à l’excès. Identiquement à l’héroïne du drame et à ses supposés états d’âme, c’est à un simple détour dans le parc ombragé et harmonieux d’une ville d’eau, empli d’un charme tout romantique, qu’elle prit conscience de sa propre inclination à aimer, sans partage, le chuchotement de la rivière, son éparpillement en des milliers de gouttes cristallines, son ébruitement sous les sons les plus divers qui allaient du glissement de la feuille aux plaintes du violon, en passant par l’avancée duveteuse d’une écume contre le galet ou bien le lit de limon. C’est ainsi, la rencontre du paysage, lorsqu’elle résonne en soi avec sa qualité propre, éveille quantité d’harmoniques par lesquelles connaître son être et lui donner enfin l’assise qu’il appelle en silence et se désespère, parfois, de connaître un jour. Surtout lorsque la vie ne présente plus de sens que celui d’un abîme.

Comme l’Ophélie shakespearienne, elle semblait se fondre dans une même métamorphose qui, l’enlevant à sa propre nature, la livrait en un seul et même mouvement, à la folie et au monde naturel dont les fleurs étaient le symbole le plus parlant. Car, à son insu, Ophélie était devenue un simple être floral, sa bouche n’articulant plus que des mots semblables à des jacinthes aux discrètes clochettes, à des perce-neige confondus dans leur propre blancheur et c’était comme si elle se fût absentée de sa douloureuse destinée, ne vivant plus qu’au rythme de la plante, de la forêt, enfin de l’eau qu’elle avait décidé de rejoindre comme sa dernière demeure. Alors, ici, il nous faut parler précisément de l’eau, de sa valeur symbolique, de son utilisation dans le roman et aussi du motif de la noyade dont le personnage qui en est affecté, thématise la disparition de l’Aimée, aussi bien Eurydice pour Orphée, aussi bien la femme d’Hugues Viane, objet de passion trop tôt disparu, pour son mari désespéré, dans le roman « Bruges-la-morte » de Georges Rodenbach. Les différentes représentations de l’histoire de cette Noyée célèbre (peintures de Delacroix, de John Everret Millais ou bien Alexandre Cabanel), l’ont portée à la dignité d’un véritable mythe féminin que Gaston Bachelard a nommé, dans « L’eau et les rêves », Complexe d’Ophélie. Mais écoutons le philosophe des éléments et son interprétation de la relation de la figure féminine avec l’eau : L’eau […] est la vraie matière de la mort bien féminine. […] Ophélie pourra donc être pour nous le symbole du suicide féminin. […] L’eau est le symbole profond, organique de la femme qui ne sait que pleurer ses peines.

Mais, bien au-delà des peines, des pleurs qui lui sont attachés, ne pourrait-on y voir également l’accès à cette liberté (on pourra aussi bien dire la fuite, la dérobade, tout ceci étant affaire de subjectivité mais aussi et surtout d’éthique), dont la mort offre le visage clair et limpide dès l’instant où, dégagée de son aspect sordidement factuel, elle devient principe même de libération et accès à cet absolu dont, vivant, existant, aimant ou bien nous lamentant, nous ne percevons que les mailles aporétiques à force de demeurer insaisissables. Ecrivant une pièce, à l’instar du grand Shakespeare, peignant à la manière de Delacroix, écrivant dans la veine symboliste d’un Georges Rodenbach, photographiant dans le beau style d’André Maynet, sait-on jamais ce que sont les motivations sous-jacentes, les postures face à la Dame à la faux, au terrible Destin ? Mais que pourrait-on savoir d’un mystère par définition plus grand que nous que, peut-être, seule la privation de vie nous conduira à dévoiler, à apercevoir enfin dans la lumière de sa vérité. Mais à défaut de ceci, de savoir, offrons à toutes les Ophélie, à tous leurs créateurs (n’en sont-ils pas les adorateurs secrets ?), cette belle poésie d’Arthur Rimbaud, « le Voyant ». Le Poète voit toujours ce que nous n’apercevons pas :

…O pâle Ophélia ! belle comme la neige !

Oui tu mourus, enfant, par un fleuve emporté !

C'est que les vents tombant des grand monts de Norwège

T'avaient parlé tout bas de l'âpre liberté…

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6 mai 2016 5 06 /05 /mai /2016 07:31
« Le monde aurait pu être … ».

Photographie : Céline Guiberteau.

« Le monde aurait pu être aussi simple que le ciel et la mer ».

André Malraux.

Cela faisait une éternité qu’Adam marchait sur la surface rugueuse de la Terre. Il avait franchi des vallons verdoyants, longé des falaises blanches, s’était faufilé parmi les herbes mouvantes des savanes, connu des forêts de bouleaux, aperçu le sol gelé de la taïga, traversé le lacis des mangroves sans qu’il rencontrât la moindre présence humaine. De cela, de cette désertion du monde, il s’étonnait mais sans ressentir angoisse ni contrariété. Se reportant à la Genèse, pourtant, il y retrouvait la trace de sa généalogie, celle des descendants dont il avait commencé l’épique lignée. Ainsi, sur la falaise de son front, en lettres bibliques, s’énonçaient les Caïn, Abel, Hénoc, Irad, Mehujaël, Metuschaël, Lémec, mais ceci se perdait bientôt dans une brume compacte comme celle qui enveloppe les tourbières et les nimbe de mystère. A dire vrai, Adam, bien qu’il ne fût père indigne ou procréateur indifférent, se distrayait de la suite de ses héritiers comme on abandonne un jouet d’enfant dans l’anonymat d’un coffre envahi de ténèbres et de poussière. Un vague trait sur le livre de la mémoire, quelques mots faisant leur faible lueur de mèche d’amadou sur le point de s’éteindre.

Cependant, une lueur dépassait la clarté de toutes les autres. Cette brillance, ce feu d’artifice, ce sillage de comète avait pour nom EVE, vive lumière qui faisait dans le ciel d’Adam une infinie gerbe d’écume. Elle nappait les lointains d’une clameur jamais aperçue jusqu’à ce jour. Elle métamorphosait la nuit en crépuscule ou bien la décolorait en dévoilant les hanches souples de l’aube. Une image persistait avec une belle insouciance dans la conscience d’Adam avec la vigueur qu’a une ritournelle à vriller la tête d’un jouvenceau en quête de sommeil que le matin surprend dans la même agitation que la veille. C’était l’image du Paradis qui diffusait ses toxines dans le sang d’Adam, le portait à ébullition telle une lave rubescente qui conduisait l’entièreté de son corps à la limite de l’incandescence. Ce qu’il voyait, ceci : un paysage qui semblait tout droit sorti de l’imaginaire d’un enfant innocent ou bien du rêve d’un peintre fou. La terre y était une succession de lentes ondulations vertes comme l’eau, qu’au loin, cernait la pente bleue d’une montagne. Quantité d’animaux s’y prélassaient dans des postures qui ne manquaient de l’étonner : loups si dociles qu’on eût pu les accueillir dans la conque ouverte de ses bras, félins pris de mansuétude, camélidés au sourire béat, symphonie d’oiseaux au plumage arc-en-ciel qui, perchés sur les plus hautes branches d’un arbre plus symbolique que réel, lançaient en direction du ciel leurs chants polychromes. Tout était si beau dans la simple mesure du jour, dans le rythme unique de l’évidence. Tout était fruit, tout était pure donation que les mains d’Adam pouvaient saisir à loisir, surtout ce corps si délicat de sa compagne, cette sublime terre d’argile dans laquelle s’imprimait la rumeur de la lumière, le prodige de la musique, la volupté d’une gourmandise fondant contre l’exquise ogive du palais. C’était de ce rayonnement, de cette plénitude dont le premier parmi les hommes était atteint, flamboiement qui, jamais, ne devait s’éteindre, brasillant sous la cendre dans les époques d’effroi et de stupeur. Les Existants ne savaient rien de ceci, de cette pure joie originaire qui les traversait de la fulgurance de l’éclair et c’est pour la simple raison qu’ils l’avaient oubliée que s’allumaient aux quatre coins du monde, guerres et infamies de tous genres. Sans doute était-il temps de frapper aux consciences, en ces jours de disette morale, afin que quelque chose comme un sens pût émerger de l’atonie universelle. Mais ce discours sur la misère du monde est, en quelque sorte, périphérique. Ce qui est à accentuer dans l’attitude d’Adam, c’est cette manière d’absence qu’il constatait à la vue du Paradis, dont beaucoup sans doute s’étonneront, et cette vacuité qui entamait son âme neuve se disait en termes de « manque océanique » - en éprouvait-il le sentiment vertical dont Romain Rolland avait fait, en son temps, l’apologie ? -, ce manque qui se distillait en vagues et en flux, en reflux et en dunes : la MER était la pièce manquante du puzzle ontologique et cet oubli divin forait loin à l’intérieur du corps, laissant une lande de sable et d’ennui.

C’est un matin comme les autres avec quelques écharpes de brume et le soleil qui se pose avec lenteur sur les choses révélées. Adam, que sa longue marche a porté aux limites de l’épuisement, chemine sous le couvert des pins maritimes. C’est étrange ce qu’il sent, cette odeur iodée qu’il ne connaît pas. C’est étrange ce qu’il entend, ce bruit sourd de cataracte, ces coups de gong répétés qui, périodiquement, frappent et font vibrer le socle de la Terre. C’est étrange ce vent qui agite la tête des grands conifères à la manière d’une chevelure que traverseraient d’invisibles doigts célestes. Le sentier monte parmi les touffes discrètes des euphorbes, les pommes brunes des pins et les coulures de sable pareilles à de minces ruisselets. Bientôt le haut de la dune, son balancement immémorial, sa mouvance maternelle, son abri pour le voyageur égaré. Soudain la vue est immense et le regard se déplie jusqu’à l’horizon avec la même amplitude qu’une pensée accordée à la joie. La mer est là, étendue dans le calme et la majesté. La mer sous le ciel gris, la mer faite de bandes irisées, de fragments de lumière, d’éclats de verre, de brillances de porcelaine. La mer qui vient de si loin qu’elle n’a plus la mémoire de ses origines. La mer-langage que traversent les mots en noir et blanc, leur intime clignotement sur la page sans fin alors que l’horizon, toujours, recule, disparaît et se recompose dans le basculement des heures. Une voile est au loin qui fait son triangle blanc, étonnant sémaphore de la présence humaine qu’Adam suit des yeux longtemps, conscient de n’être pas seul sur la courbe infinie de la Terre. Un de ses mystérieux descendants vogue vers son destin, celui qui s’inaugura sous les vents alizés du Paradis. Puis la plage, cette pellicule cendrée toujours en mouvement, vrillée du trou des vers, où se creusent des gorges et des courants attirés vers la démesure du large. La lumière crépite sur les arêtes de mica, la lumière dessine ses arabesques, ses bandes alternées de présence et de retrait, ses surgissements et ses abandons. Adam est fasciné. Adam est conquis jusqu’en son centre. Voici maintenant qu’il comprend cette phrase étrange qui habite sa tête depuis que les idées y font leur turbulent carrousel : « Le monde aurait pu être aussi simple que le ciel et la mer ». Oui, que le « ciel et la mer ». C’est l’absence de « la mer » qui avait fait du Paradis une terre d’incomplétude. C’est pour cette unique raison qu’Eve - cette figure marine si proche de la plénitude de l’eau -, avait quitté son site originel pour rejoindre un ailleurs et cet ailleurs est là, devant les yeux d’Adam émerveillé, tout contre une touffe d’oyats aux cheveux lissés de vent, lente ondulation pareille à la courbe infinie de la dune. C’est si troublant, soudain, ce dévoilement d’une vérité qui brille jusqu’au dôme infini du ciel. Et cette vérité s’énonce de cette manière : une falaise blanche doucement incurvée, une anse pour accueillir le marin, l’esquisse d’un golfe pour dire le tremplin existentiel. Le repos est là, dans cette intime parenthèse que toujours nous cherchons, nous les descendants d’Adam, nous les égarés sur Terre qui avons notre attache, ici, dans ce rythme portuaire que toujours nous habitons sans toujours l’apercevoir, qui se nomme dans la discrétion et nous porte au-delà de nous dans le sublime voyage d’être. Ici est notre lieu !

« Le monde aurait pu être … ».
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3 mai 2016 2 03 /05 /mai /2016 07:47
« Si beau de voir la mer ».

Photographie : Gilles Jucla.

« Si beau de voir la mer ».

HIER – Ce que Rollin aimait faire, c’était ceci : arriver tout en haut du talus d’herbe et de sable, un peu essoufflé, cheveux au vent, haleine contre l’air marin et voir, soudain, derrière la limite visible, la large ouverture de la mer, son étendue pareille à une mare d’or avec, au loin, la barre de végétation sombre qui en fermait le rythme. Parfois, sur la plaque immobile de l’eau, de mystérieux courants, des irisations qui semblaient venues des abysses aux yeux inquiets. C’était une grande beauté alors, la levée d’un flux intime qui inondait le corps de son onde bienfaisante qui, jamais, ne paraissait vouloir se refermer. Cela flottait longuement en lui et le jeune garçon était cette immense nacelle suspendue dans le vide, cette baudruche pleine de joie, ce ballon faisant, dans le ciel de l’âme, sa lente et sûre ascension. C’était comme s’il avait été un goéland à la forteresse de plumes, un oiseau céleste voguant au-dessus de la Terre, apercevant, depuis ses pupilles d’obsidienne, le visage entier de la Terre et même parfois au-delà, là où les brumes naissent et ôtent aux hommes le pouvoir de lire le monde en son entier. De longues heures, Rollin demeurait dans l’attitude de la contemplation, imaginant le peuple des rochers pareil à un immense dôme que le ciel aurait confié à l’eau afin que cette dernière pût trouver assise et fondement, une manière d’ancre avec laquelle s’attacher au sol. Tout alors était en harmonie, il n’y avait plus de division, plus rien qui séparait, plus de ligne qui venait troubler cette continuité dans laquelle le corps se fondait comme dans une sublime évidence. C’était le soir que Rollin préférait, lorsque la boule solaire exténuée d’avoir trop brillé, s’approchait de sa rêverie et faisait, au nadir, sa nappe unie, sa large avenue en partance pour le rivage nocturne. Il y avait, dans la trame de l’air, comme un calme soudain, un subtil relâchement et tout habitait dans tout avec la souplesse de l’algue, l’écoulement régulier du temps dans la gorge du sablier. D’ailleurs l’eau de la mer qui refluait, se retirait de la masse compacte des rochers était cette belle métaphore illustrant ce temps de l’enfance qui glisse et s’écoule vers l’aval avec sa rumeur tissée d’innocence et de liberté originelle. Mais le temps en son essence se déchire parfois et, alors, c’est le surgissement du monde inquiet, celui par lequel le sens se referme.

AUJOURD’HUI - Rollin est à demi allongé sur sa méridienne, dans sa maison d’architecte, tout près de la cheminée au large manteau de cuivre. Des baies qui donnent sur le jardin provient une belle lumière blanche, parfois striée de gris. C’est une manière de généreux clair-obscur qui gagne la pièce, ménageant quelques golfes d’ombre dans les parties les plus éloignées du jour. De temps à autre, Rollin passe la grille de ses doigts devant le globe de ses yeux. Il n’en perçoit que l’envol pareil à une brume, la sombre cadence qui se noie dans l’illisibilité. Rollin est âgé, aujourd’hui. Rollin est aveugle. D’avoir trop lu, trop écrit, trop regardé la plaque de la mer et son étincellement vermeil, son poudroiement pareil à une nuée d’abeilles dans l’écartèlement du jour. D’avoir trop aimé, d’avoir trop vécu. Rollin est seul dans sa maison, cette ruche bien trop grande pour lui. Sa compagne des jours heureux s’est absentée depuis quelques années, ôtant de l’horizon du vieil homme ce qui lui restait de faible vision pour apercevoir l’amour faire ses voltes et ses belles arabesques. Ne lui reste plus que le baume de la réminiscence, la configuration étoilée de quelques images anciennes, le tremblement, loin, au fond de l’enfance, de cette eau qui brillait à la manière d’un inépuisable trésor. Quelques souvenirs visuels ricochent parfois dans la tête de Rollin, des plages de roches luisantes, le bleu cendré d’un rocher, la fuite de l’eau vers l’aval du temps.

DEMAIN est déjà là qui fait son bruissement d’élytres et plus rien ne paraît qu’un éternel silence. Mais qui donc rallumera la lampe magique ? Qui donc viendra illuminer, fût-ce une dernière fois, la joie ancienne qui énonçait, depuis le centre vivant du corps, depuis la parole tendue comme un poème déployé au-dessus du monde : « Si beau de voir la mer ». Oui, « Si beau de voir la mer ! ».

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25 avril 2016 1 25 /04 /avril /2016 08:52
Elle qui sauvait le monde.

« Variation autour de
Mir
anda. »

Œuvre : André Maynet.

Au début il n’y avait Rien. Sur ce point la plupart des Existants étaient d’accord. Mais les choses se compliquaient dès qu’il s’agissait de donner une forme à ce Rien. Les uns disaient que Le Rien était un absolu dont on ne pouvait même pas parler puisque émettre une parole à son sujet c’était le faire venir dans la présence. D’autres disaient que le Rien était un carré dont on avait enlevé les quatre côtés ou bien un cercle dépourvu de centre et de circonférence. D’autres encore l’envisageaient sous les auspices d’une tabula rasa dont rien n’émergeait que le Rien lui-même. Tout ceci, à l’évidence, ne reposait que sur des propos sophistiques et des arguments d’habiles rhéteurs dont on eût vite fait de démonter les mécanismes si l’on s’en était donné la peine. En réalité voici comment l’origine prit lieu et temps. Certes au début il n’y avait Rien, puis, soudain, il y eut Quelque Chose. Par quelle grâce ceci pouvait-il s’accomplir : par l’entremise d’un subtil démiurge, à l’aune d’une percussion d’atomes, à la suite d’un éternuement des dieux, eu égard à la puissance d’une Idée trouvant à s’actualiser ? Nul ne pouvait prétendre en décrypter le mystère. Ce qui était certain, en tout cas, c’est que Louve était présente sur l’aire lisse du monde et qu’on ne pouvait l’annuler à la seule force de sa volonté. C’est comme cela, parfois, il y a des surgissements qui deviennent des vérités incontournables, dont il paraît souhaitable de les accepter plutôt que de chercher à en faire une démonstration vouée d’avance aux gémonies. Donc sur un plateau aussi dénué de relief que la face immobile d’un lac se trouvait Louve avec, accrochés à ses tétines, deux jumeaux s’allaitant du lait nourricier. Bien sûr tout le monde aura reconnu les mythologiques personnages de Romulus et Rémus dont on prétend qu’ils fondèrent Rome l’Immortelle. Mais ils firent bien plus que cela, par leur action empreinte de résolution ils donnèrent forme au monde en son ensemble. Ne souhaitant nullement demeurer aux yeux de l’Histoire comme de simples observateurs de vautours décidant de l’emplacement d’une cité, fût-elle en tous points remarquable, ils se dotèrent des instruments qui leur permettraient de jouer le jeu infini du monde : une boîte de Meccano et une autre de Lego dont ils firent l’alpha et l’oméga de tout ce qui s’élèverait au-dessus du Rien dont la Louve, leur mère, s’était extraite avec vaillance et détermination. Donc ils assemblèrent briques et poutrelles, pièces de liaison et rouages, vis et écrous, faisant progressivement apparaître, les libérant du Rien, mottes de terre et boqueteaux, douces collines et frais ruisseaux, nuages et oiseaux, montagnes et mers, couronnant le tout d’une kyrielle de petits bonhommes dont la simple et heureuse apparence ne le cédait en rien à leur inclination à jouer de tout ce qui se présentait, aussi bien le vol flûté d’une abeille ou bien le grondement du torrent sur son lit de pierres. Donc Garçons et Filles, les premiers prototypes du genre humain, avaient tout d’abord exercé l’art de construire, d’édifier et de faire croître, partout où c’était possible, l’arche fécondante de l’humain. Seulement c’était sans compter sur la pente naturelle de l’homme, quelques galopins s’ingéniant bien vite à déconstruire ce qui avait été patiemment construit. C’est ainsi tout retourne au chaos dont il provient avant que de se dissoudre dans cet insaisissable Rien dont des générations de philosophes distingués ont fait leur fond de commerce sans bien savoir qu’au bout du bout se situait une inévitable faillite.

Donc les gamins avaient fabriqué à tour de bras, machines et automobiles, usines et barrages, hautes cheminées et foyers rutilants, trains à grande vitesse et aéroplanes au fuselage d’argent qui traçaient dans le ciel immaculé le chiffre de leur puissance. Toit ceci aurait pu durer une éternité si l’on avait pris soin de l’inventer, l’éternité, mais il y avait eu comme un oubli tragique qui avait installé un temps fini avec ses multiples rouages, ses barillets, ses cliquets qui, chaque seconde qui passait, décomptait les secondes restantes pour chaque destin qui s’était confié à la grande horloge de la vie. Et la peau de chagrin accomplissant sa vertigineuse mission, le temps étrécissait, serrant dans son étau mortifère les têtes chérubiniques aussi bien que les démoniaques et les vides de pensées. Autrement dit il semblait que l’on avait affaire à une confondante engeance obsédée du mouvement de sa propre perte. Zébrant le ciel de leurs sillages blancs, les avions sciaient la branche sur laquelle les humains étaient assis. Dégageant de fuligineuses fumées qui peignaient les nuages en gris, les usines sapaient leurs fondations. Moulinant sans cesse l’eau claire des fleuves les barrages détruisaient la belle harmonie de l’onde. Parcourant jusqu’à la moindre parcelle de poussière, les automobiles se faisaient les fossoyeurs des rubans de bitume qu’elles visitaient à la vitesse de l’éclair avec une manière de rage au ventre. Le problème de tous ces rejetons du Lego et du Meccano réunis, c’était l’implacable logique, la nécessité ancrée dans la moindre parcelle de leur architecture qui les poussait à célébrer l’éternel retour du même, réduisant à néant leur fulgurante progression.

Alors le Déluge avait eu lieu qui avait tout emporté sur son passage, hommes et bêtes, maisons et arbres, forêts et collines, rivières et colifichets patiemment entassés par les candidats à l’existence. Bientôt, de la prodigieuse ascension des hommes en direction de leurs sidérants désirs, il ne resta plus qu’une immense désolation, un champ de ruines, quelques tessons de poterie pour les archéologues futurs, si, du moins, un jour, ils trouvaient à habiter un corps. Vraiment, l’activité avait tourné court, la loterie n’avait délivré que de mauvais numéros ; le jeu de l’oie ouvert ses prisons, offert ses cases où il fallait passer son tour en attendant des jours meilleurs ; les petits chevaux édifié des écuries dont on ne pouvait sortir tellement les dés s’entêtaient à ne produire que les chiffres du néant. Voici, tout était à recommencer. Le Déluge cessa, cueillit ses eaux délétères, laissant la place à la Tempête qui en était, si l’on peut dire, la forme hypostasiée, manière de gentille euphémisation dont ou pouvait déduire que les choses allaient pouvoir s’arranger, que, bientôt, le soleil brillerait à nouveau sur les têtes angéliques des effigies humaines.

Et, en effet, c’est bien ce qui se produisit à la simple apparition de Louve. Mais une Louve métamorphosée, se tenant debout, n’ayant conservé de ses pléthoriques tétines que deux minuscules éminences, lesquelles témoignaient encore de son destin de génitrice originelle, de son statut de donatrice de vie. Ses cheveux tombaient en cascade le long de sa tunique d’albâtre, le bas de son anatomie était serré dans un justaucorps blanc, ses jambes fines et divinement arquées reposaient sur la glace du sol qui réverbérait sa douce présence. Sa main gauche ajustée à son flanc, tenait dans une manière d’inapparence souveraine un fil à peine visible au bout duquel, hissé sur des montants de bois mince, flottait une mappemonde. Des continents y figuraient dans un genre de si belle harmonie qu’on se fût disposé instantanément à y établir son règne pour le temps qui nous serait affecté. Voilà donc ce qui était advenu et recommençait, initiant à nouveau le cheminement de la belle aventure humaine. Car les hommes, depuis la retraite forcée que leur avait assignée le Déluge, avaient tourné mille fois leur langue dans leur bouche, touillé quantité de pensées dans l’enceinte de leur tête, enfanté pléthore d’attitudes éthiques dans la blême oscillation de leur âme. Maintenant, sous la conduite éclairée de Louve-la-belle, ils se tenaient dans la disposition à aimer tout ce qui était autre : la terre, l’oiseau, le frère humain, la course arquée du soleil, la lumière de la primevère, le chant du hibou, le sentier dans les bois, la marche au sommet de la colline, la pliure d’eau de la vague, l’ascension de la Lune sur la toile de la nuit, la comptine de l’amour, les manifestations étoilées de l’art, le balancement sans pareil de l’amitié, parce que c’était lui, parce que c’était moi, la grâce sans équivalent du geste gratuit, la main tendue à celui, celle qui étaient dans le besoin, la contemplation du firmament avec le poudroiement de la Voie Lactée, le grésillement du grillon dans les hautes herbes d’été, le clignotement du lampyre pareil à l’éveil de la conscience lorsqu’elle vise les chose adéquatement.

C’était tout cela que Louve traînait à sa suite dans ce si beau retrait, cette belle innocence du regard, dans la modestie de son apparence, dans la jarre prolixe de son corps qui s’ouvrait en Babel dès qu’on lui réclamait du sens, qu’on s’adressait à elle dans des pensées claires et intelligibles, les seules dont l’homme devrait être porteur à la cimaise libre de son front. Oui Louve-Babel, nous te voulons. Oui Génitrice-fontaine de beauté nous te remercions de nous abreuver de ton eau pure comme le cristal. De ce luxe immédiat nous voulons être atteints. Du Rien nous voulons nous exonérer car il n’y a pas de plus beau présent que la Présence elle-même. Nous puiserons à ton eau. Oui, à ton eau ! Merci d’être là et d’y demeurer dans cet inestimable luxe. Oui, inestimable luxe !

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24 avril 2016 7 24 /04 /avril /2016 08:38
Le baobab contrarié.

Œuvre : Sandrine Blaisot.

Fahasambarana, qui voulait dire « bonheur », tel était le nom de ce jeune garçon de dix ans au visage rond comme une boule de glaise, aux cheveux d’étoupe, au nez légèrement épaté. Sa couleur était celle du pays qui l’avait vu naître, Madagascar, mélange d’ocre, de terre de sienne avec l’aplat des joues plus clair, couvert de lumière. Autour du cou il arborait un jonc de cuir noir. Il était vêtu d’un lamba mauve qu’il portait en pagne avec un pan retombant sur son épaule droite. Tous les jours que la nature faisait le voyait parcourir les sentiers de latérite rouge, les chemins de terre qui couraient sur les hauts plateaux parmi les herbes, près des montagnes aux ondulations violettes alors que le ciel roulait ses lourds nuages couleur de cendre. Fahasambarana était un enfant gai qui ne se s’éloignait jamais d’un léger sourire, lequel découvrait la barrière d’émail de ses dents, pure blancheur dans ce paysage accueillant qu’était sa physionomie.

Bien qu’il ne fût point sauvage, le jeune enfant ne fréquentait guère ses congénères aux jeux bruyants, leur préférant de longues errances sur les plaines où soufflait le vent. Parfois, au hasard de ses pérégrinations, il cueillait un bois usé, le couvercle d’une boîte de conserve, un vieux casier de planches, quelques crins de nylon et en faisait un instrument dont il jouait, s’asseyant sur un rocher, face à l’immensité de l’espace. Une petite musique aigrelette sortait de l’instrument improvisé, pareille au cri du criquet déchirant la toile du ciel. Alors il rêvait longuement, se laissant porter par les trilles qui sortaient de ses doigts comme des milliers d’insectes à la carapace chantante. Ce qu’il aimait aussi, c’était collectionner les pierres, celles, volcaniques, gonflées de bulles ; les noires comme de l’obsidienne ; les rouges pareilles à la crête du coq ; les mauves qui ressemblaient à sa peau lorsque l’aube l’éclairait, et parfois, quand la chance lui souriait, il mettait la main sur un galet de labradorite bleu, veiné, aux reflets brillants. Fahasambarana ne se lassait jamais de regarder ses cailloux, les portant au devant de ses yeux comme d’inestimables présents. Ses trésors, il les plongeait dans l’ombre d’un petit sac de toile qu’il portait accroché à son épaule libre, sa main gauche serrant, le plus souvent, le manche d’une mince lance dont son aïeul lui avait fait le don. La pointe de flèche, plus qu’une arme, était un symbole d’appartenance à une tradition, à un sol, une manière d’affirmer les vertus de son clan. Jamais il n’en faisait usage pour attaquer ou bien se défendre et prenait appui dessus comme il l’aurait fait d’un simple bâton.

Les animaux, aussi, il les aimait. Les chiens errants au dos fuyant, à la queue basse, les chats faméliques qui ondulaient dans les villages, entre les baraques de tôle. Les oiseaux, surtout les corbeaux et leurs cris dans l’air pareil à la lame d’un couteau. Mais ce que préférait Fahasambarana, c’était l’animal fétiche du lieu, le sublime caméléon à la robe vert émeraude, avec ses ocelles jaunes, sa queue en spirale, sa tête triangulaire dans laquelle bougeaient les yeux immensément mobiles, les pattes comme de gros gants pourvus de griffes, la marche hésitante, un pas en avant, une pause, un pas en arrière, puis à nouveau une mince progression, langue soudain projetée pour saisir un insecte. Il avait apprivoisé un caméléon, autrefois, il en avait joué, l’emportait partout avec lui, jusqu’au jour où il avait disparu dans les hautes herbes pour ne plus revenir. Fahasambarana passait ainsi de longues heures à l’extérieur de la cabane familiale, libre de ses mouvements, s’essayant à capturer, ici, un scarabée-girafe à l’échine rouge ; ici encore une grenouille verte tachetée d’argent ; là un gecko à l’allure de feuille. On l’aura compris, ce jeune Malgache était doté d’un tempérament passionné qui l’amenait à s’intéresser à peu près à tout, à condition que ce tout coïncidât avec ses affinités. Or celles-ci étaient plurielles et orientées vers la vie sauvage, ce que la nature de Madagascar lui offrait avec une infinie prodigalité.

Passionné par inclination, il pensait que la couleur de la passion était le rouge ; sa manifestation la lumière - il aimait la longue zébrure de l’éclair dans le ciel d’orage -, son bruit la foudre ; son dessin l’arbre qui faisait la jonction entre la terre et le ciel, deux éléments qu’il aimait entre tous. Il avait une sorte de fascination pour les grands baobabs, pour leurs énormes fûts orange dressés dans le bleu de l’éther et leur chevelure étique dispersée aux quatre vents. Il en connaissait la légende, le Dieu vengeur qui, voulant protéger sa création de l’orgueil, l’avait planté à l’envers afin que seules les racines soient visibles, autrement dit le versant de l’humilité. Près de son village était une clairière entourée d’une maigre végétation, arbustes ras, épineux rabougris, quelques rochers sur le sol à la couleur de feu.

Le baobab contrarié.

Au centre de cette désolation, un arbre étrange ou, plutôt, un enchevêtrement inextricable de ramures complexes, lesquelles se laissaient difficilement déchiffrer. On ne savait guère s’il s’agissait d’un végétal contrarié par le vent, d’un étonnant hasard de la croissance comme chez le torturé bonsaï ou bien d’un inexplicable phénomène de la nature. A seulement le contempler, sans bouger, assis sur une éminence d’argile, Fahasambarana méditait longuement, tentant de trouver, à cette manière de prodige, toutes sortes de justifications. Tantôt il pensait que l’arbre avait été tressé par un dieu-enfant souhaitant imprimer dans la matière vivante de l’arbre son éternelle empreinte. Tantôt il y voyait une simple excroissance du sol voulant imposer sa volonté à l’espace. Tantôt la marque d’un géant facétieux qui aurait voulu tresser quelque rameau afin de se désennuyer du temps. Et puis, le plus souvent, il se persuadait qu’il s’agissait d’un baobab fortement contrarié par la réprimande divine, baobab dont la colère l’avait tout simplement conduit à cette croissance désordonnée faite de nœuds et de bifurcations, d’aiguillages et de voies partant dans toutes les directions imaginables. Souvent, portant sa main devant son œil droit ou bien gauche, tirant parti des déformations d’une vision monoculaire sans relief, il fantasmait longuement sur les images qui frappaient sa rétine. Successivement, il voyait un genre de monstre sylvestre au caractère redoutable, aux yeux de jais dissimulés dans la conque des bras, au corps convulsif et tubéreux, aux membres si compliqués qu’ils paraissaient pris de folie, on aurait même cru aux prises de plusieurs individus se livrant une lutte terrible. Ou bien c’était un combat de lourds palétuviers dans l’ombre dense des mangroves. Ou encore un enroulement d’anacondas pendant la période de l’accouplement. Et il n’était pas rare que ces fantasmagories prissent la vêture du rêve, les meilleurs jours ; les oripeaux du cauchemar les nuits cernées de chaleur et parcourues du vent des orages.

Ces nuits-là, dans la baraque de planches, l’air tissait ses nappes denses au milieu des corps cherchant un peu de repos. Les moustiques vrombissaient. De rapides geckos glissaient le long des poutres du toit. Au travers des fentes de la tôle, Fahasambarana suivait le clignotement de la lune dans les trouées des nuages, le pépiement des étoiles, tout là-haut, si loin, et les éclairs, parfois, lançaient leurs étranges lueurs. L’intérieur était alors habité d’ombres mouvantes, de rapides ocelles qui ressemblaient aux glissements des caméléons sur les branches couleur de terre. Tout contre l’abri de planches un vieil arbre au tronc usé, aux rameaux disposés en faisceaux faisait son chant de râpe, sa cantilène de suie. Alors, un instant réveillé, Fahasambarana s’enroulait dans son linge blanc, tassait son corps menu sur la natte de feuilles et confiait son sommeil aux arbres du monde, quels qu’ils fussent. Peut-être étaient-ce les arbres qui étaient pris de passion que les hommes seulement regardaient, que le jeune enfant logeait au creux de son imaginaire comme le bien le plus précieux qui fût. Peut-être !

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23 avril 2016 6 23 /04 /avril /2016 07:46
Libre de vous dans le jour qui vient.

Photographie : Nadège Costa.

Tous droits réservés.

Libre de vous dans le jour qui vient.

Que veut donc signifier cette mince ritournelle fichée dans l’espace des rêves ? Et qui ne veut point partir. Qui fore son trou à l’aune de son mince grésillement. Qui vrombit comme l’essaim d’abeilles et l’on est au centre de la ruche avec l’éblouissement du pollen. Et l’on n’est plus soi que dans le doute et l’approximation.

Cette image de vous qui faisait notre siège, détourait nos jours, cernait nos nuits de lumière, d’où venait-elle donc ? N’était-elle qu’une illusion venue frapper la rétine de notre imaginaire ? Ou bien une hallucination comme sous l’effet de quelque narcotique ? Ou bien encore une photographie aperçue dans une vitrine, une effigie colorée sur la cimaise d’une affiche ? C’est si troublant d’être hanté, habité de l’intérieur par une manière d’Ondine se dissolvant à mesure qu’elle apparaît. Comment ne pas être troublé alors qu’aucun nom, aucune identité ne peuvent être épinglés à l’angle de cette vision ? Quelle autre issue que de fouiller ses souvenirs, d’ouvrir le coffre à jouets de son enfance, de plonger les mains dans les fantasmes adolescents, de s’immerger dans les rêveries de l’âge adulte, ces perditions de soi dans la brume des jours ? C’était une telle douleur que de chercher à connaître et de ne rien savoir. Les doigts se tendent, se courbent parfois sous l’espèce des serres des rapaces, griffent l’air et ne ramènent que des volutes de rien, des fragments aussi vides que le néant. Si éprouvant !

Libre de vous dans le jour qui vient.

Mais comment pourrons-nous jamais être libres alors que, dans notre sommeil, rougeoie la braise de vos lèvres, se dessine le parfait arc de Cupidon disant la félicité dont nous devons être saisis à seulement vous côtoyer ? Comment, alors que le ruissellement de vos cheveux est une fontaine à laquelle se ressourcer et poursuivre, vers l’aval, la fuite longue de son destin ? Que la porcelaine du visage est si douce, si harmonieusement colorée qu’elle installe dans un genre de crépuscule comme au bord des lagunes inondées de clarté ? Que le cou est l’invite estompée à se saisir d’un bien mystérieux territoire ? Que le talc qui inonde votre gorge est tellement semblable au duvet du cygne, à sa fuite à peine esquissée sur le miroir des eaux ? Comment ? Y aurait-il perdition de soi à chercher davantage ? Ne serait-il pas préférable d’en demeurer à cette ineffable vibration sur l’arc de la pupille, à ce dédoublement de soi ? Une partie dans la conque de peau, une autre hors de sa conscience, dans l’orbe d’un domaine invisible, peuplé des efflorescences du songe ? N’est-ce pas un excès d’orgueil, la poursuite d’une quête impossible que de vouloir rapatrier dans son aire intime cela qui, jamais, ne s’y trouvera puisque la matière onirique est aussi insaisissable que le vol du moucheron dans le vent tissé de nullité ? La tentation est si grande ! La friandise est là, à portée de la main, il suffirait de tendre les brindilles désirantes de ses doigts, de déplier leur pulpe jusqu’à toucher et poisser ses propres signes avant-coureurs, ses sentinelles avancées de ceci qui est une insoutenable tentation. Mais il y a la vitre du réel. Mais il y a la vigie de la morale, l’aiguillon de la conscience et, soudain, alors que l’irréparable, l’impensable se promettaient d’être, voilà que l’on rétrocède vers son état antérieur, que l’on replie sa curiosité naturelle comme la langue du caméléon dans l’antre de sa bouche. S’ensuit alors une mutité doublée de sidération. On n’est plus très sûr de coïncider avec sa propre image, de porter en soi une unité. On est dispersés, ailleurs, exclus du temps, absents de l’espace.

Alors on est dans l’errance, pareil au loup des steppes tournant sur lui-même au milieu des chutes du grésil. Les yeux se voilent, l’ouïe siffle comme la bise, les membres sont gourds, la langue est une braise éteinte soudée au palais, la fourrure piquée des étoiles du givre. On cherche une proie. Un mulot suffirait. Peut-être même la carapace vide d’un scarabée. Mais il n’y a rien à l’horizon et les flancs, sous l’arrogance du gel, se resserrent comme les mâchoires d’un étau. On est si étique sous le ciel pris dans la glu. On est si infime dans l’heure immobile. On se dispose à faire du grand linceul blanc celui qui sera le dernier et nous conduira là où nous n’avons jamais cessé d’être : à l’extrême périphérie de nous-mêmes et les pieds dans l’abîme. Mais au milieu des giboulées, parfois la lueur blanche du soleil et une auréole disant encore la vie, la nécessité de ne point vendre son âme au diable, de chercher dans la moindre éminence du sol la possible lisibilité du monde. Alors on consent à rebondir, alors on fouille la caverne de sa mémoire. Là, sur les murs de calcite phosphorescente, les milliers d’images faisant leur carrousel, leur entrechat, leur gigue pariétale et les neurones sont en feu et les dendrites fusent longuement dans la nuit semée d’encre.

Libre de vous dans le jour qui vient.

Que veut donc signifier cette mince ritournelle fichée dans l’espace des rêves ? Mais c’est de vous, de nous dont il s’agit, de notre commune rencontre sur les chemins de l’exister. Il y a tant d’images partout répandues, hissées tout en haut de nos fronts, lovées dans les ventricules carmin de nos cœurs, logées dans la cavité de nos sexes désirants ! Tant d’images à moissonner, archiver, feuilleter le long des corridors de la mémoire. Oui, nous la voyons maintenant, votre image, dans ce palais de cristal, dans cette myriade de fragments. Kaléidoscope. Feu d’artifice. Lumière fusante de Bengale. Etoiles vives dans la soie du ciel. Cataractes et chutes, vrombissements et déflagrations, déploiements et replis dans la maille inventive des jours. Oui, on vous reconnait. Inutile de mettre les masques comme à Venise, de dissimuler votre cheminement sous l’agitation de quelque bergamasque. Animé, sauté et circulaire. Vous voilà mise à nu, sous le feu des projecteurs. Vous livrez, à votre visage défendant, les traits qui vous définissent mieux que ne sauraient le faire les traits de crayon de l’habile Léonard de Vinci. Mais prenons le temps de faire votre inventaire, de dresser votre portrait, d’en tracer la belle perspective comme dans une peinture de la Renaissance. Voici qui vous êtes, en réalité :

Celle qui nous donna le jour et pencha son doux visage sur le mince évènement que nous fûmes, attendant que vînt notre essor sur cette terre parcourue de longues vergetures.

Celles qui animèrent nos premiers jeux, nous blottirent dans la niche accueillante de leurs mains, dessinant à la craie, dans la cour de gravier, les cases de la marelle.

Celle qui, dans la classe aux vitres teintées de blanc d’Espagne, guida notre doigt sur notre premier livre de lecture.

Celles qui, tout en riant et caquetant, battaient le linge dans l’antique lavoir du village qu’alimentait l’eau d’une claire fontaine.

Celles que nous découvrîmes sur les pages glacées des livres d’art, ces idoles dont nous rêvions à défaut de pouvoir les posséder : les Mona Lisa ; les Marie de Médicis ; les Jeunes filles au turban.

Celles qui accompagnèrent nos voyages littéraires : la belle Madame de Rénal du « Rouge et du noir » ; la gracieuse Madame Gamiani de « Deux nuits d’excès » ; la passionnée Sanseverina de « La Chartreuse de Parme ».

Celles qui, sur scène, la superbe Athalie ; la passionnée Phèdre ; l’héroïque Bérénice nous donnèrent à penser la tragédie.

Enfin, toutes celles dont on croisa, par hasard, l’aventureuse marche, sur un quai de gare, dans une salle d’attente, à la terrasse d’un café, dans la salle enfumée d’un pub, dans l’échange d’un sourire, l’effacement de soi pour céder le passage, la main tendue pour gravir l’escalier, les coulisses du théâtre, le rêve éveillé, l’image surgie, au coin d’une rue, pareille à une brève illumination.

Libre de vous dans le jour qui vient.

Que veut donc signifier cette mince ritournelle fichée dans l’espace des rêves ? Et qui ne veut point partir. Qui fore son trou à l’aune de son mince grésillement. Qui vrombit comme l’essaim d’abeilles et l’on est au centre de la ruche avec l’éblouissement du pollen. Et l’on n’est plus soi que dans le doute et l’approximation.

Et l’image est là qui fait sa rumeur, son mince bourdonnement. Que vienne le sommeil, que s’installe la densité du rêve ! Nous n’en pouvons plus de vivre là, sur le bord de l’imaginaire et de risquer de chuter à seulement voir le pétale des lèvres, les cordes bleues des cheveux, la gorge de lait qui palpite dans l’air embaumé d’ombres. Que vienne le sommeil !

Libre de vous dans le jour qui vient.
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