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13 juillet 2016 3 13 /07 /juillet /2016 08:04
« Oublieuse mémoire ».

Petites pudeurs avec un

"costume marin".

Œuvre : André Maynet

***

« L’Océan voudrait effacer en nous tout ce qui pourrait ressembler

à un souvenir et nous submerger dans sa grande masse oublieuse ».

« Boire à la source ». Jules Supervielle

*

 C’était un matin lumineux de septembre. Le regard portait loin dans l’air tendu comme une soie. Nul bruit à l’horizon sauf les dérives du vent là où le regard ne se posait jamais qu’à s’en absenter aussitôt. La saison touchait à sa fin. Les touristes étaient partis, laissant, derrière eux, des odeurs d’huile camphrée, des bateaux de papier, des queues de cerf-volant accrochées aux touffes hirsutes des tamaris. C’était une manière de désolation heureuse, la présence en creux d’une foule, la dilution des cris dans les sillons du sable. Ici et là couraient de brunes vergetures, flottaient des chevelures de goémon, blanchissaient des os de seiche pareils à des lueurs au fin fond d’une forêt. Tout était au repos, tout gisait à terre dans une irisation de lagune que, bientôt, l’hiver reprendrait dans son austère vêture. Marcher au bord de l’Océan était une manière de ressourcement, une recherche purement narcissique dans laquelle j’espérais que la brume solaire me délivrerait une image, peut-être un portrait à la teinte sépia, ou bien une silhouette que je pourrais faire mienne. Nous sommes tellement en quête de cette empreinte que nous croyons déposer sur les choses alors que, le plus souvent, ce sont elles qui gravent en nous les stigmates dont nous sommes porteurs à notre insu. Telle ride signant la joie, telle autre l’inquiétude, telle autre encore un souci dont l’épine plantée dans la chair nous fait existentiellement claudiquer sans que nous en connaissions la provenance.

 Soudain, dans l’échancrure du jour, là-bas sur la vaste plaine de sable, une double présence telle une apparition sur la dune du désert, un mirage vibrant de sa propre énergie dans l’air qui crépite et brouille la vue. Je ne sais comment le miracle s’est accompli, par quel mystérieux tour de magie a eu lieu cette condensation de l’espace, cette rétroversion du temps qui s’est saisie de moi et m’a déposé dans cette manière d’innocence première, d’heure native par laquelle renaître à celui, qu’un jour, j’ai été. Je suis « Mousse », cet enfant insoucieux, à peine engagé sur le chemin de la vie, trottinant à la façon d’un cabri, pieds nus effleurant le sol, vêtu d’un costume marin au bel ordonnancement (cette époque d’antan était sensible aux signes et symboles, à la rigueur d’un vêtement, au voyage qu’il appelait, à l’engagement qu’il supposait), ma main droite dans celle de Maman, cette effusion de l’instant aussi mince qu’un corps de libellule, son maillot couleur de chair jouant avec un teint si clair qu’il pourrait aussi bien être celui d’une fée, d’une princesse habitant un château de nuages. Je sens couler en moi son fluide, je sens ce courant, ce magnétisme qui me parcourt comme le ferait l’eau d’une fontaine, promesse de jouvence éternelle, de bonheur accompli, de félicité flottant tout juste contre l’âme, tel ce ballon bleu, cet azur si léger qu’il pourrait se confondre avec le lac des yeux, la promesse de l’Aimée, le vol d’un ange ou bien celui de goélands aux ailes largement éployées comme pour signifier cette seconde suspendue, goutte solaire dans un ciel qui, jamais, ne se reproduira. Qui est déjà en fuite. Qui est souvenir, mémoire entachée d’oubli.

 Il est si difficile de fixer l’existence dans les rives de l’heure alors que partout coule le sable vers son devenir, que s’agitent les vagues dans un flux qui les fait se lever en même temps que le reflux les emporte au loin, dans un mouvement si illisible qu’il paraît s’effacer dans le soubresaut même qui le constitue. C’est un réel ravissement que d’être ici et maintenant, dans son corps d’adulte, en haut de l’étendue de sable et, à la fois, dans cet instant si irréel qu’il semble un simple empilement d’idées, un brouillard de sensations, une brisure de petite madeleine dont le palais ébloui prend acte comme d’un événement à portée de la main, magnifié par la vertu de la réminiscence, amplifié à la seul force de l’imaginaire. Collision sublime des expériences qui s’emboîtent dans le genre d’œufs gigogne, chacun vivant de la matière de l’autre, du miracle de la rencontre, du frémissement qui, tel une ode, une arche, relie le présent à ce présent qui fut, que la mémoire réhabilite à l’aune d’une « seconde vie », cet écho qui porte haut le sentiment de vivre.

 Ce qu’il faut faire, c’est ceci : avancer tel le funambule, la grande perche de l’espoir tendue entre les mains qui frémissent, à la recherche de l’équilibre, doué d’une double vue, un œil à l’adret de l’existence, un autre à l’ubac, visant ce passé dont la poussière d’or est encore perceptible, quelque part dans la lumière du cortex, puis s’immisçant dans cet éclair du présent qui illumine notre front et dit notre passage sur ce fil infiniment tendu que toujours nous tâchons de saisir alors qu’il nous échappe, ligne d’horizon se perdant dans les limbes du crépuscule. Si bien de marcher ainsi, dans une sorte de rêve éveillé, la tête dans les nuages, les pieds solidement ancrés sur le sol dense de la réalité parmi les confluences du monde. La progression est si légère, anodine, empreinte d’un si imperceptible sautillement qu’on croirait à un surplace semblable à la marche du mime, enroulement d’un pas dans l’orbe de l’autre sans même que la succession en soit apparente, immobile mobilité vivant sa vie immatérielle à l’aune du rien, de l’éternelle irrésolution qui en fait une simple apparence, non le factuel procédant à l’avancée de son propre temps. Mais on sursoit à ce qui nécessairement va advenir, mais on se love dans l’ombilic du songe, mais on remonte le fil des jours aussi loin que l’on peut, on cherche à deviner une lointaine origine. Une faible et hésitante lumière vacille, là-bas, au bout de ce qui n’a pas de nom, n’en aura jamais car nul passé ne revient jusqu’ici dire sa fable, raconter ce que fut le bain dans l’eau de la claire fontaine, l’odeur du pain grillé dans le petit matin, la promenade en bateau sur la mer qui luisait pareille à une plaque d’étain.

 Vieux, maintenant, Petit Mousse, accompli jusqu’en son heure de cendre, tempes grisonnantes, barbe chenue, pipe d’écume au tuyau recourbé par lequel s’échappent, tels de fins nuages d’écume, les fragments de la mémoire. Maman vient de me lâcher la main me reconduisant à mon chemin de solitude. Je suis grand face à cet Océan sans limites qui me dit en termes métaphoriques la dérive hauturière de la vie. Oui, je sens ses vagues si proches, éblouies de bulles transparentes, son odeur d’écume (la même qu’autrefois lorsque, enfant, je m’initiais à ma première navigation, mon premier questionnement du monde et des choses), je vois son infini gonflement, sa houle, son dos immense pareil à celui d’une inoffensive et maternelle baleine. Je suis un Jonas qui dérive trois jours et trois nuits dans le ventre qui l’accueille pour mieux le rejeter ensuite. Je suis l’inconnu vers lequel je dérive afin que, me possédant un jour, l’énigme d’être fût résolue si, toutefois, elle peut prétendre à une connaissance. Le soleil baisse à l’horizon. La brume monte de la mer, toile grise où s’engloutit le ciel. Les goélands s’y perdent et leurs cris ne sont plus que d’étranges appels dont on ne sait plus ni le sens, ni le lieu d’où ils proviennent. Mon ballon, cette tache bleue de perle, je n’en vois plus que la larme pendue tel un œil perdu dans l’immense. Maman n’est plus qu’un pieu planté dans la vase, curieux bouchot de corail où viendront s’assembler des grappes de coquillages, plus qu’un sémaphore lançant dans le silence ses flammes presqu’éteintes. Tout se dissout dans une neige, tout se replie dans un frimas hivernal. Où suis-je, moi l’enfant qui croyait à l’éternité ? Où suis-je ?

«L’Océan voudrait effacer en nous tout ce qui pourrait ressembler

à un souvenir et nous submerger dans sa grande masse oublieuse ».

« Boire à la source » est toujours le risque de s’y abîmer.

 Où suis-je ?

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13 juillet 2016 3 13 /07 /juillet /2016 07:49
L'oiseau à l'aile blessée.

Photographie : Katia Chausheva.

Un matin, à la rédaction, Sternberg, comme à son habitude, m'avait jeté une boule de papier froissé qui dissimulait, au milieu de diverses notes, une adresse à peine lisible : "Allez donc faire un tour du côté de l'Öskjuvatn, y a certainement un papier à faire là-dessus." Sternberg adorait les mots imprononçables, les intrigues et les volcans. Le tout était réuni, il ne me restait plus qu'à prendre mon maroquin et voler vers l'Islande. A quelques encablures de la côte, l'avion tanguait dans une espèce d'eau grise qui devait ressembler aux nuages de cendre de l'Eyjafjöll. Lorsque je posai le pied à terre, la lumière de Reykjavik était pareille à une lagune plombée. La nuit serait bientôt là alors que le milieu de la journée venait juste de tourner la page. Pas très loin de l'aéroport, l'hôtel était confortable et j'avais emporté quelques livres, histoire de diluer l'ennui. C'est vous qui m'aviez accueilli à la réception, dans cette à peine clarté qui faisait ses lentes coulures. Vous parliez un français teinté de syllabes rondes et fuyantes comme si quelque galet avait habité le creux de votre palais. Et cette voix rauque, un peu traînante qui semblait venir de l'au-delà du temps. Ce qui m'avait frappé, d'abord, c'était cette manière de langueur avec laquelle vous vous manifestiez. Genre de félin assoupi qui aurait pris acte de la vie au travers de ses meurtrières. Et cette tristesse infinie qui semblait rôder à vos confins et faisait inévitablement penser à ce pays de feu et de glace que, périodiquement, une éruption venait recouvrir de sa taie floconneuse. Vous aviez si peu parlé, m'accompagnant jusqu'au seuil de ma chambre, puis retournant vers le hall avec la lenteur du désenchantement. C'était si déroutant d'arriver dans ce pays du bout du monde, d'y rencontrer peut-être celle qui incarnait avec tant de justesse, de vérité, cette âme islandaise si secrète. Un volcan couvant sous la cendre. Mais, n'y avait-il pas plus que cette inclination à la mélancolie? J'imaginais déjà quelque événement inattendu qui vous avait visitée, laissant, en vous, l'empreinte de quelque douleur.

Mais quelle subite intrusion du jour vous avait visitée pour que vous demeuriez dans l'être avec cette sublime fin de vous ? Vous étiez en partance vers un lieu que vous sembliez ignorer, oiseau blessé, à la recherche de son vol. Qu'aviez-vous vécu qui vous avait frappé de son aile noire jusqu'à vous faire basculer dans l'abîme ? C'était une étrange vision que de vous considérer, là, dans cette posture qui signait les paysages pris de tragique, aussi bien les visages disant l'infinie beauté du monde. Vous étiez en suspens de vous-même, en état d'apesanteur, dans l'ombre du doute, installée au centre coruscant de votre propre souffrance. Mais de quelle vérité étiez-vous atteinte que nul ne percevait ? Qu'y avait-il de quotidiennement inaperçu que vous abritiez au sein même de cette flamme éteinte ? Car il y avait conflit, verticale dialectique entre ce qui vous faisait vibrer bien au-delà de vous et cela qui vous rivait à votre unique existence. Diamant qui brillait de ses mille fragments réfractés, en même temps que gemme sourde prise dans des mailles d'ombre. Une déraison qui ne disait pas son nom et vous forait de l'intérieur, à la manière d'un trépan de l'âme. Quel gisement mystérieux abritiez-vous des regards, quelle puissance, quelle énergie inavouée brûlaient donc en vous ? Vous étiez cette sorte de banquise posée sur des eaux noires, dérive métaphysique ivre de sa propre errance. Que ne consentiez-vous donc à briser vos chaînes, à faire éclater la bogue de silence qui vous clouait à cet immarcescible flottement dans ces pôles glacés ? Il vous fallait partir de vous et gagner un autre continent, peut-être sous les alizés, afin qu'une apparition se produise, qu'un sourire habille vos lèvres d'un possible bonheur. Il fallait. Un moment, j'avais été tenté de vous proposer de me suivre jusqu'à Öskjuvatn, cette terre volcanique dont vous ne manqueriez pas de ressentir la vibrante énergie. Je vous sentais si intuitive, réceptive à cette nature avec laquelle vous aviez dû être en harmonie avant que ne se produise …. Mais que pouvais-je mettre après les points de suspension qui n'eût été une fable ? Vous étiez si près du mystère, de sa confondante énigme.

Le lendemain, un petit bimoteur m'avait conduit jusqu'aux rives de l'Öskjuvatn. Longtemps nous avions tourné autour du cratère. Depuis l'avion, je photographiais ce paysage si étonnant. Les nuages blancs et gris plombaient le ciel, renforçant l'impression d'outre-monde. Les roches couleur de latérite étaient brûlées par endroits, livrant des profondeurs de rouille, des ombres profondément métalliques. Accrochés aux flancs, des restes de névés brillaient avec des lueurs de phosphore. Les lacs étaient semblables à deux vitres vertes, immobiles, seulement parcourues, ici et là, de filaments pareils à un bronze ancien. C'était si étonnant de planer au-dessus de ce qui dépassait les limites de l'imaginaire, comme si l'on était parvenus aux limites d'une terre purement fictionnelle. Le pilote avait renoncé à poser l'avion à cause des rafales de vent. Tant pis, j'inventerais un chapelet sensoriel - odeur de soufre, éclatement des bulles, chaleur sous la croûte du sol - et Sternberg n'y verrait que du feu. Quelle importance, d'ailleurs, le papier tiendrait bien debout : ficelles du métier. Et qu'importait cette réalité-là, en regard de la vôtre qui paraissait bien plus profonde ? Éruptive, mais glacée sous le socle de roches et de glace. Drôle comme tout s'éclairait avec la lumière de la vérité. Là, sous mes yeux, dans la démesure du jour, c'était vous, seulement vous qui étiez posée comme une énigme à la face du sol. Le gris du ciel, c'était la couleur éteinte de votre front. Les griffures ombreuses des flancs, vos longs cils abritant votre regard. Les lacs verts, vos yeux que des reflets mouvants animaient de l'intérieur et qui faisaient à la surface de simples irisations. Légères, imperceptibles. Et les névés immaculés, la falaise de vos joues parcourues de clarté. Voilà, la réponse à votre mal de vivre était entièrement inscrite dans cet austère paysage avec lequel vous jouiez en écho. Comme si les signes du sol s'étaient déposés sur votre épiderme, y gravant les hiéroglyphes du manque, de l'incomplétude, de l'être voulant correspondre à sa propre vibration, s'inscrire dans le long poème du monde.

Quand nous avons rejoint Reykjavik, la clarté était une poudre neigeuse qui semblait vouloir tout dissimuler. Je suis rentré à l'hôtel. Une lumière étroite rôdait dans le hall. Sur le guichet de la réception, un papier blanc portant une écriture penchée, la main semblait avoir tremblé :

"Fjarverandi í dag."

"Absente pour la journée". Mes rudiments en islandais me permettaient, sinon de comprendre les subtilités de la langue, du moins de saisir le caractère de ce peuple aux contours si peu définissables. En réalité, ce que j'attribuais à quelque maladie ou bien à un chagrin n'était que l'ombre portée du pays que la latitude septentrionale reconduisait à un éternel silence. Au travers du hublot de l'avion, l'Islande n'offrait plus qu'un vague contour, une feuille glacée posée sur la Mer de Norvège, bribe détachée des neiges du Groenland. Sternberg l'aurait son article, seulement la partie émergée de l'iceberg. Sternberg n'était pas poète et ce qui existait au-dessous de la ligne de flottaison ne l'intéressait guère. Sans doute avait-il raison de ne pas s'encombrer de légendes qui meublaient l'imaginaire avec la persistance de l'abeille à récolter le pollen. Mon appartement se remplissait d'ombres longues. La nuit était proche qui, déjà clouait les paysages du nord dans l'encre de la solitude. Étiez-vous rentrée à l'hôtel à cette heure tardive ? Le froid, déjà, devait enfoncer ses aiguilles dans le vif de la peau. Je fumais une dernière cigarette avant de ma coucher. Le faisceau de la Tour Eiffel faisait, dans le ciel, ses lueurs boréales. Comme la rotation incessante et toujours ininterrogée du temps.

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12 juillet 2016 2 12 /07 /juillet /2016 08:54
Du bronze au monotype.

Bronze – François Dupuis.

Nécessité du bronze.

D’abord il y a la terre, souple, ductile, malléable, la terre infiniment disposée à être modelée, maniée selon quantité d’esquisses différentes, jeu de formes qui semblerait inépuisable, infiniment mobile. La lumière glisse sur les bosses, s’invagine dans les creux, rebondit sur les lignes de crête, se love dans les dolines. Poème du jour à même la fluence, la docilité des choses. C’est une ivresse que de constater ceci, de laisser voguer son esprit au rythme lent des vagues d’argile, mince océan doté de virtualités qui paraissent inépuisables, constamment ressourcées à l’aune de cette belle plasticité. Puis il y a les mains de l’Artiste, ces deux battoirs placés au bout de la conscience, ces deux outils artisanaux qui veulent discipliner les formes, les organiser en cosmos, donner lieu et temps à un thème esthétique. Ce sera donc un visage avec ses traits saillants, ses rides, le fossé de ses vergetures, le rictus d’une volonté, l’affirmation d’un maxillaire, le creux dans lequel reposera le cratère d’un regard, s’archiveront les images ayant foré la pupille depuis le décret de la naissance. Peut-être même avant, tant de choses existent qui demeurent scellées, inapparentes. Les doigts sculptent, polissent, ôtent de la matière, rajoutent un colombin ici, une éclisse de terre là, les index nervurent la pâte, la domptent, la disciplinent, l’amènent à parution telle qu’imaginée par Celui qui a le pouvoir de métamorphoser, d’amorcer une genèse, de déposer son empreinte, là, au creux du vivant où la liberté est si grande qu’en pourraient résulter mille épiphanies dont aucune ne serait plus vraie qu’une autre. Seulement question de moment, de hasard imprimé dans l’intimité d’un microcosme, d’intuition trouvant sa propre assise, ces lignes, ces retraits, ces écailles qui disent la présence d’une création, son urgence à devenir car le geste lancé nul ne saurait l’arrêter qu’au prix d’une annulation de ce qui est appelé à croître, tel le végétal qui lance sa ramure dans le ciel. Bientôt surgit de l’informe le dessin d’une figure qui, bien plus qu’ordonnancement de lignes, se constitue en dessein, en projet disant quelque chose de l’homme. De celui de terre qui n’est que l’écho de celui de chair qui lui donne le souffle et son âme en partage. Mystère de la parution qui fait éclater le réel. La sellette, son plateau tournant, deviennent le support du monde, le lieu de rassemblement des énergies, le creuset d’une puissance qui était en réserve depuis des temps immémoriaux, car toute œuvre a existé de tout temps et existera toujours en vertu même du principe transcendant qui l’habite et en nervure l’être.

Oui, il y a ébauche de visage, il y a vie logée au creux de la matière, cette imperceptible étincelle qui, depuis l’intérieur des corpuscules de terre se propage jusqu’à nous afin que nous en saisissions le langage, en percevions l’essence singulière. Nous, les hommes, qui sommes les seuls à pouvoir en déceler le tremblement, l’irisation. Puis il y a l’action de l’air, le temps du séchage qui vient compléter, naturellement, le sceau originel, l’amorce de ce qui fera œuvre et s’installera dans le flux du paraître. Puis il y a le feu, la fusion, le métal qui épousera le moule initial et accomplira ce qui avait été initié, la mise en acte d’une figure qui devra installer son règne parmi la multitude, se loger quelque part dans une position fixe au milieu des convulsions du monde. Bientôt sera le bronze poli, brillant à la belle teinte d’infini et d’irrévocable présence comme si une pellicule d’éternité en avait glacé la surface, faisant se lever la belle dialectique de l’éclair de l’instant et de l’immobilité de la durée.

Car voici que l’image qui était infiniment mobile depuis sa nature première de terre ductile, devient masque figé, pris dans une gangue qui lui donne à la fois sa beauté et le fixe à demeure comme si toute liberté s’en était soudainement retirée sous l’effet de l’alchimie de la combustion. Dureté de la matière qui nous livre son irréductible minéralité, qui s’affirme à la façon d’un tellurisme qui aurait traversé les couches de glaise les cristallisant dans une gangue métallique que jamais le temps n’épuisera, n’entamera, ne remettra dans un ressourcement de possibles esquisses. De la terre au bronze, il y a eu changement de régime ontologique. Liberté de la terre perdue au profit d’une volonté de la matière qui s’investit d’un temps géologique à l’empan si long qu’il ne nous est pas possible d’en percevoir l’être, d’en estimer la mesure qui se perd aux confins de l’esprit. Magnifique pouvoir sur les choses, sur la temporalité, geste qui transforme le présent de l’acte en un futur inépuisable. Devant toute œuvre en bronze nous sommes en effet saisis d’un sentiment d’éternité qui explique notre vertige et l’ascendant qu’exerce sur nous cet empire d’une matière dont il ne nous est plus possible d’envisager la quadrature. Il s’agit d’un autre lieu (celui mythologique de Vulcain ?) ; d’un autre temps (celui d’une immémoriale Genèse dont la tâche achevée trouverait son épilogue dans cette condensation matérielle située, par sa nature même, hors de toute durée). Nous considérons le visage, nous qui sommes encore malléables, soumis au changement, et ce profil de métal nous toise depuis le lointain de son éternité, avec ses orbites vides telles celles des mystérieux moais de l’île de Pâques ou bien ces yeux de jade infiniment énigmatiques des statuettes maya à la quête d’une intemporelle vision. Sans doute celle de l’art qui ne possède ni attaches, ni points de repères puisque l’invisible ne saurait s’inscrire dans une topologie terrestre, fût-elle illisible telle l’inscription sur un antique palimpseste. Face à la figuration d’airain nous sommes démunis comme nous le serions devant l’icône sacrée ou bien le visage de la déité que jamais nous ne devons apercevoir puisque toute représentation devient le lieu même d’une hérésie. Être dans le siècle et cheminer parmi les contingences de tous ordres exclut, de soi, toute allusion à une hiérophanie. Les hommes et les dieux font rarement bon ménage !

Liberté du monotype.

Du bronze au monotype.

Visage – Monotype.

François Dupuis.

L’encre court sur la feuille de cuivre, l’encre est libre qui fait ses confluences et ses remous, ses taches pareilles à des archipels et ses éclaboussures d’étoiles noires sur la toile du jour. La brosse est fluide, animée de mouvements pareils à une rapide chorégraphie, à un pas de deux dont l’Artiste est l’un des danseurs ; le lavis, les pointillés, les cernes et les ombres claires le Partenaire qui joue de ses subtiles variations, de ses fantaisies, de ses sauts de carpe. C’est comme une gigue, de rapides esquives, des doigts maculés de noir courent sur le sol de fumée, laissent des traces, des traînées, un chiffon essuie, une buée d’eau fine telle un brouillard vient apporter sa touche claire, des chevelures apparaissent, des ramures bougent sous le vent des mains, des clartés de caverne, des lumières de crypte, des remuements de lagune, des humeurs de tourbières. Tout est joyeux qui s’anime, tout est constamment repris qui biffe, annule, rehausse, dilue, métamorphose comme si ce jeu, jamais ne devait avoir de fin, ronde enfantine naissant et renaissant de sa propre énergie, éternel retour du différent dont les nuages sous la poussée de l’air sont les insaisissables figures. Nulle pause qui lierait l’imagination à son objet. Nulle imprécation qui guiderait la main sur telle voie plutôt que sur telle autre. Joie, sublime joie de la spontanéité, du geste d’envol, de l’indécision de l’arabesque, de la légèreté du moucheté, de la fugacité du pointillisme, du surgissement de l’intuition, ici une coulure, ici une griffure, là une résille, là encore un poudroiement d’encre mêlé à une lueur de neige. Blancs qui jouent avec les noirs, gris qui médiatisent, clartés d’aube et teintes crépusculaires. L’épreuve est encore une simple trace sur le verre, une esquisse dont nul ne sait ce que sera son futur, comment s’annoncera l’image finale. Etonnante et attendue alchimie qui décidera, en toute liberté, de l’impression du papier, de sa texture, des stigmates que la presse déposera sur le subjectile, subtile empreinte digitale, personnalité singulière qui sera révélée au terme du processus ; l’Artiste comme un enfant devant une pochette-surprise, en supputant le contenu, en goûtant par avance la joie subséquente.

Enfin apparaîtra, comme une naissance après la fameuse illusion anticipatrice vécue par Celui qui l’attendait, ce visage dont on ne savait rien, dont on ne connaissait ni les traits, ni l’expression pas plus que la singulière morphologie, cette manière d’île encore parcourue des flots amniotiques de la venue au monde, comme derrière une vitre, tout près d’une illusion, telle une clairière ouverte sur son propre étonnement un matin d’automne alors que commence à décliner la lumière. Une Anonyme, une Inconnue est là qui dévisage calmement avec la belle indifférence des choses irréelles, non nécessaires, avec la candeur d’une jeune fille nubile tout près de l’événement qui la portera bien au-delà d’elle-même, dans l’orbe d’un univers inconnu. Combien nous l’aimons déjà alors qu’elle n’est qu’une buée à l’horizon de l’être, un crépitement de sarments dans l’hiver qui approche, une touche de givre sur la courbe de l’âme. Inclination à une douce rêverie, tout près du lac de Bienne, pareils à ce Jean-Jacques solitaire que le songe étreint comme sa possibilité la plus proche. Romantisme à la Rousseau, invite à herboriser quelque part dans le calme d’un sous-bois, à faire de l’existence la cueillette d’une herbe, la contemplation d’une goutte de rosée dans le matin qui chante et s’éveille. Nous ne nous perdons sur la colline du visage qu’à mieux nous retrouver dans ce maquis dont nous espérons qu’un jour, il deviendra familier, mais dans l’approche, dans l’effleurement. Ramures des sourcils à l’incertaine flexion, arête du nez si peu visible, arc de Cupidon derrière lequel l’on devine la herse souple des dents, la langue gourmande de n’être pas encore révélée. L’ovale est si beau, si abouti dans son aspect ténébreux et cette main qui s’élève à peine d’un corps que nous devinons dans un genre d’innocence, de fierté originelle.

Antithèse de l’image précédente qui affirmait, dans sa rigueur de métal, l’irréfragable forme à offrir au monde, le contour irréductible à opposer à tout ce qui vient à l’encontre et demeure loin dans l’ordre de la figuration. Comme autant de satellites girant autour de la même planète sans s’y confondre, sans même en tutoyer la surface. Contrairement au processus de la terre qui, de mouvement en mouvement, de dessiccation en dessiccation, de fusion de métal en fusion de métal rive les choses à leur socle éternel, à leur intangible figure, l’avancée du monotype vers son destin léger est ce soubresaut, cette fantaisie, cette souple progression de l’éclaireur de pointe qui ne sait guère où il va, où aboutira son itinéraire, progressant à la façon d’un Indien, de buisson en buisson, découvrant soudain, dans le sursaut d’une révélation le paysage qu’à son insu il a dressé dans son imaginaire et qui, maintenant, se livre à lui comme la réalité qu’il est, cette œuvre à jamais finie, cette transgression du monde qui apparaît de telle ou bien de telle manière selon qu’on le considère depuis son nadir ou son zénith. Infinie liberté du monotype, de l’estampe qui nous restituent les images multiples de l’univers des existants, chaque regard étant le médiateur de ce qui, dans l’approximation, se donne à connaître comme l’une de ses possibilités. Du bronze au monotype, la distance de la nécessité à celle de l’événement. Deux façons de dire le monde en mode complémentaire. Nous n’en choisirons aucune puisque toute esthétique aboutie porte en elle les germes qui l’accomplissent et la déposent devant nous comme ce qui porte du sens, dont nous faisons notre ambroisie. Toujours les dieux sont présents dans les figures énigmatiques dont ils sont les dépositaires. L’art est le monde des dieux. Qui choisissent pour nous la forme selon laquelle ils s’actualisent. Toutes nous les aimons comme se subtiles déclinaisons de l’être. Car choisir serait contrarier les dieux. Or nous voulons l’Olympe. Or nous voulons l’envol !

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11 juillet 2016 1 11 /07 /juillet /2016 08:31
Du clair-obscur à l’obscure clarté.

"(...) La peinture au couteau c'est beau,

quand la lame est mûre."

Avec Zoé Mozart.

En écho avec l’image. (Voir l’image ci-dessous).

C’est à peine si la présence du jour fait signe dans le genre d’un retrait. Au-dehors les bruits sont cotonneux, comme étrangement absents à eux-mêmes. Une diagonale de lumière traverse la chambre, glisse sur les murs de plâtre avec la lisibilité d’un songe. Plus haut, une zone d’ombre dit encore la persistance de la nuit proche, son insistance à être, le passé qu’elle porte avec elle, l’empreinte de la mémoire dont elle est tissée. Le jeune enfant dort dans l’insouciance de son âge encore ressourcé à l’innocence du temps. L’image de lui qui nous parvient est hautement lisible, comme sculptée dans quelque marbre exact qui nous dirait la justesse de la présence, la richesse d’une expérience en train de se constituer, fût-elle inaperçue du Sujet, seulement esquissée sur la toile de la conscience. Les ombres n’effacent nullement les zones de clarté, elles jouent simplement en mode dialectique, elles affirment, elles élèvent une belle géométrie qui nous invite à découvrir le luxe de l’instant, l’éclair aussi prompt que non renouvelable. Ici, dans cette intersection de l’espace et du temps, se donne à voir, comme dans une salle de musée, une forme arrêtée, une esquisse sûre d’elle-même, la figure d’une durée suspendue, la mesure de l’homme jeune telle qu’elle pourrait être infiniment si les grains du sablier consentaient, soudain, à se figer, à suspendre leur course dans la gorge étroite de sa geôle de verre. La certitude que de l’être est à profusion, que le sens se condense ici et maintenant, que le réel est ceci, cette attitude d’abandon à soi dans la plus belle confiance qui se puisse imaginer. Il y aurait cet enfant au monde, cette superbe insularité et, tout autour, l’océan de la manifestation, mais comme un murmure, un flux et un reflux si inapparents qu’on n’en saurait rien, ici, entre les cloisons blanches d’une apparition ancrée dans la vérité. Le vrai est toujours ce qui se donne dans la verticalité d’une exactitude, telle le fil d’une lame qui ne brille qu’à être précisément un fil, c'est-à-dire l’unique parmi la pluralité des apparitions possibles.

Cette photographie se propose à la manière d’un oxymore, tout comme celle placée à l’incipit de l’article, dont nous tâchons de comprendre le fonctionnement interne. Oxymore donc. Cette figure de rhétorique réunissant deux termes de sens contraire afin de réaliser un effet de surprise, d’étonnement, telle « l’obscure clarté qui tombe des étoiles », dans Le Cid, nous place au cœur de la nuit, dans le surgissement tragique de la flotte ennemie, ces Maures inquiétants qui semblent une émanation même de l’ombre. Identique effet saisissant, écoulement temporel suspendu, dans El Desdichado de Gérard de Nerval : « Ma seule Etoile est morte, - et mon luth constellé / Porte le Soleil noir de la Mélancolie ». Le Soleil noir campe une vision de fin du monde par laquelle le poète devenu impuissant, serait assailli par l’impossibilité de créer, le luth devenant le symbole d’une mutité que cerne la folie. Ce qui est à remarquer dans l’utilisation de l’oxymore, aussi bien dans l’œuvre littéraire que dans les deux images que nous abordons ici, c’est moins un effet de style purement littéraire, donc une habileté de langage, que la constitution d’une esthétique abrupte, aux angles vifs, aux ombres et lumières tranchées, à l’évidente clarté, au propos si précis qu’il ne laisse aucun doute sur le contenu intentionnel de l’auteur : nous livrer une perception du monde aussi exacte que possible, une dramaturgie dont l’interprétation monosémique nous reconduit à nous situer, d’emblée, dans le domaine des certitudes, à écarter toute ambivalence qui nous égarerait dans d’invraisemblables hypothèses ou bien des suggestions sans fin. Corneille, Nerval, Ronis, le Photographe de l’œuvre placée en épigraphe veulent tout simplement nous amener à l’évidence d’une situation : le tragique dans Le Cid ; le surgissement de la folie dans El Desdichado ; l’innocence originelle dans Vincent dormant ; la quiétude dont Zoé Mozart est l’exacte illustration. Hors ceci, hors le sceau imprimé dans la cire de notre entendement de cette justesse du regard, tout autre essai de prononcer le réel serait mis hors jeu. Il y aurait, à seulement contempler ces belles images, à lire ces inoubliables vers, comme la fulgurance d’une apodicticité, laquelle serait l’exact envers de l’illusion, du soupçon ou de l’indécision. L’oxymore serait le procédé par lequel, élevant de clairs contrastes, la vision se doterait d’une manière adéquate de considérer les choses.

Du clair-obscur à l’obscure clarté.

« Vincent dormant »

Willy Ronis

Source : Pinterest

L’image en elle-même.

Du clair-obscur à l’obscure clarté.

Les ombres nocturnes sont encore si présentes qu’elles sembleraient vouloir faire le siège du jour, ne pas céder la place, garder encore cette trace du passé qui renonce à mourir. Le travail de la mémoire n’est rien d’autre que ceci, garder la saveur du fruit, son goût sucré, glacer le palais des fragrances qui l’ont habité, l’ont porté à la plénitude d’être dans un sentiment si ineffable que procéder à son effacement serait un acte de pure inconscience, de renoncement à soi. Alors la densité noire veut continuer à se dire bien au-delà de ce qu’elle fût dans l’instant, revendiquant sa part d’éternité. Mais le jour est là qui se lève, polit son arête de silex, entaille la nuit de sa nécessité de figurer, d’imprimer une nouvelle temporalité, d’écrire une fable neuve sur la page de l’exister. Lutte immémoriale qui fait s’affronter le blanc et le noir, la brillance et son contraire, cette suie du sommeil, ce bitume de l’inconscience, ces ténèbres de l’inconnaissance. Quiétude est là dans le luxe du paraître. Sa chevelure est un buisson noir qui se hisse des limbes avec la douce certitude d’en être séparée, d’en constituer la forme heureuse s’esquissant sur un fond incompréhensible, mais mis à distance, reconduit à son abstraite texture, à la confusion d’un langage venu de si loin qu’on n’en perçoit plus que des mots indistincts, des balbutiements, des bruits de galets roulés par les flots de la nuit. Le visage resplendit, demi-ovale que rehausse la palme d’une douce lumière, pareille à un lac couché sous l’opalescence de la Lune, l’œil vient s’y inscrire à la manière d’un simple feu-follet, d’une persistance de la conscience dans la dérive de l’heure, l’arête du nez en interrompt le voyage afin que tout demeure dans l’aire ouverte d’une compréhension. Au loin, une épaule émerge d’une brume indistincte pour mieux affirmer sa présence discrète. Le bras, l’avant-bras sont un pur mystère s’extrayant du silence de la nuit. On les dirait presque immatériels, animés d’une clarté interne alors que la partie invisible de la tête y prend appui tel un enfant conscient de trouver sur le sein maternel la patrie dont, jamais, il ne pourrait se séparer qu’à mettre son existence en danger. L’opacité est si effrayante qui fait sa mare cernée de mort, de repli dans la bouche négative du Néant.

Image portée à son acmé. Puissance des contrastes, nécessité de l’oxymore à se dire dans « l’obscure clarté », dans cette parution de l’être qui annule le Néant, lui substitue le jeu de la pure présence. Quiétude qui pourrait encore se dire Sérénité, Clairière de l’être dans la densité ombreuse de la forêt. Tous prédicats faisant se lever la justesse d’un langage qui parle tout autant au souci esthétique, à l’inclination de l’âme à trouver son exacte courbure, à l’exigence de l’intellect à découvrir le concept qui l’accomplit comme son intuition la plus aboutie.

Du clair-obscur à l’obscure clarté.

Ce qui paraît ici avec la plus belle pertinence, c’est la distance, l’opposition, la dialectique pour le dire en terme plus exact qui fait se dresser comme deux entités antagonistes deux esthétiques irréconciliables. Ce que le clair-obscur fait apparaître tel que chez ses Maîtres les plus éminents (Léonard de Vinci ; Georges de La Tour ; Rembrandt), sous la forme d’une réalité aussi intuitionnée que floue, indistincte, simple suggestion dont le Voyeur de l’œuvre aura à accomplir la synthèse à l’aune de son propre regard, « l’obscure clarté » (l’oxymore) le livrera dans une manière d’évidence, de totalisation à laquelle, bien évidemment, il n’y aura rien à retrancher ou à ajouter, tant l’apparence si parfaite, le jeu fini des ombres et des lumières, la netteté de la rhétorique, la précision des lexèmes constitueront les fondements mêmes d’une vérité à l’œuvre. Face à Quiétude, face à Vincent dormant, nous demeurons en silence, nous n’avons nullement à nous questionner, à saisir quantité d’esquisses signifiantes puisque, en une seule et unique représentation plastique, tout est dit d’une position de l’être-au-monde, une pause dans le mouvement du quotidien, une halte entre ce qui fut et ce qui sera qu’affirme l’éclair d’une parution, la mise entre parenthèses de la thèse par laquelle l’univers nous apparaît comme un inaccessible, un divers, une profusion, une corne d’abondance, un irrépressible flux parmi lequel nous nous débattons à défaut d’en pouvoir saisir l’essence.

A la vue polychrome, fuyante, à la multiplicité des perspectives qui peuvent toujours se glisser dans l’intervalle ménagé par le clair-obscur puisqu’il oscille toujours entre deux formes, deux modes de figuration, l’obscure clarté substitue l’unique vision de ce qui pourrait apparaître en tant qu’un intelligible dont l’aspect invariant nous rassurerait et nous mettrait en mesure de fournir à notre naturelle curiosité les assises par lesquelles, au moins temporairement, apaiser nos doutes. Merci Quiétude de nous ménager cette halte. Le repos est toujours un luxe !

Du clair-obscur à l’obscure clarté.

Autoportrait avec fourrure,

chaîne en or et boucles d'oreille (ca 1656-57)

Rembrandt.

Source : Wikipédia

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10 juillet 2016 7 10 /07 /juillet /2016 07:45
« Dépeindre, disait-elle, dépeindre… ».

« Chantier interdit au public ».

Avec Emilie June.

Œuvre : André Maynet.

Petite incise préalable à une lecture adéquate de ce texte.

Bâti sur le style de la nouvelle brève, cet écrit se veut non seulement polémique mais souhaite rendre justice, à l’aune de l’écriture, aux perdus de la société, aux mal-aimés, aux pauvres qu’éclabousse l’arrogance et la morgue des riches. Ces derniers dont l’insuffisance notoire n’a d’égal que l’impécuniosité de l’âme en même temps que l’inflation de l’avoir, à défaut de connaître l’être par lequel assumer l’essence non calculable de l’homme. Ces nantis méritent donc amplement que l’on se penche sur leur sort, que l’on considère avec envie leurs châteaux de cartes, que l’on se pâme devant leurs collections de maîtres, leurs suites princières et les clinquants dont ils brodent, à l’envi, leur existence inféconde. Si, riches, vous lisez cette prose, qu’elle décille au moins vos yeux et vous rende moins superficiel. Toute profondeur est celle du cœur. Il ne tient qu’à vous de vous reconnaître dans l’entreprise aussi fougueuse que dévastatrice dont Simplicité, ici, se fait l’héroïne. Fût-elle multipliée par mille afin qu’un peu de sagesse éclabousse votre fière et altière condition ! Mais terminons donc par un trait d’humour que vous, les patrimoniaux, apprécierez à sa juste valeur : « Plus il y a de riches, moins il y a de pauvres ! ». Si cette assertion est vraie du point de vue de la logique, elle est fausse du point de vue de l’humain. Cherchez l’erreur !

« Dépeindre, disait-elle, dépeindre… ».

« Dépeindre » et elle entaillait la peinture avec le silex de ses ongles ; « dépeindre » et elle lacérait le vernis du mors acéré de ses dents ; « dépeindre » et elle érodait la mince pellicule couleur de guimauve de la râpe de sa langue. C’était comme une furie logée au creux de l’ombilic, une rage labourant la caverne du ventre, une lave jaillissant de l’antre de la gorge. Cela faisait des heures que cela durait, et la révolte ne cédait en rien, la colère ne décolérait pas, la bourrasque continuait à produire ses effets dévastateurs. Aussi, nul dans l’immeuble cossu ne se fût risqué à une manœuvre d’approche, à émettre un conseil, à tenter de réduire une agitation qui paraissait ne jamais avoir de cesse. « Dépeindre », disait-elle, et même ses vêtures avaient subi l’outrage d’un courroux trop longtemps contenu, pareil à celui d’un enfant contrarié qui casse ses jouets afin que le dépit consommé il ne demeurât rien qui pût en témoigner. On ne sait pourquoi (sans doute pour ne pas humer de vapeurs toxiques), elle avait bâillonné sa bouche d’un mouchoir blanc identique à ceux que portent les Orientaux afin de ne propager leur contagion à leurs congénères ; ses seins menus comme des mandarines étaient comprimés dans une sorte de bandeau de gaze ; le vertige d’un chemisier entourant sa taille alors que ses pans tombaient le long des flancs dans le genre de haillons qui n’auraient trouvé refuge qu’à tutoyer les hanches de Simplicité.

Simplicité, tel était le nom que, de toute éternité, elle porterait puisque l’insupportaient les affèteries, les artifices, les colifichets dont nombre de gens importants s’affublaient afin d’être reconnus et fêtés à la hauteur de leur talent. La dentelle ne tolérait guère la proximité de la toile grossière, du coutil rustique ou bien de la serge brute. Donc, Simplicité, dans l’appareil le plus simple qui se fût imaginé, se tenait tout en haut de sa garçonnière, sous la lumière crue d’un abat-jour de tôle au centre d’une teinte grise que ne rehaussait que l’éclaboussure blanche d’une toile anciennement tendue sur un cadre de bois. Toile dont il ne demeurait plus qu’une vague géographie telle celle d’un continent glacé perdu dans la dérive d’une mer inhospitalière. Quiconque eût cru à un naufrage, à une quelconque perdition, au tutoiement d’un abîme se fût grandement trompé. Cette image somme toute de désolation signait au contraire l’épilogue d’une aventure menée contre le mauvais goût et les barbillons ostentatoires d’une bourgeoisie en mal de paraître. Et bien que la Jeune Femme ne fût en aucune manière révolutionnaire ou bien affiliée à quelque mouvement radicalement engagé dans une œuvre de destruction, elle ne supportait guère les entraves faites à la beauté. Donc, apercevant la laideur, elle sévissait, elle entaillait, elle détruisait jusqu’au terme d’un acte qu’elle jugeait non seulement réparateur mais apte à rétablir une injustice.

« Dépeindre, disait-elle, dépeindre… ».

Les choses simples, modestes étaient si belles dans leur naturelle innocence, dans leur touchante ingénuité. Ce qu’elle aimait, ceci : un clair de Lune au bord d’un lac, le vent léger faisant frissonner les feuilles d’érable pareilles à des lames d’argent, le glissement de l’eau sur le ventre souple des galets, la lumière à peine levée de l’aube à l’entour d’une dune, la fraîcheur d’une oasis sous le balancement des palmiers, la belle clarté sur la margelle d’un puits, la tache brune d’un maroquin sur une étagère, le luxe vert-amande d’un céladon tout près du four qui l’a vu naître, le translucide parchemin des cloisons d’une maison de thé, le bruissement d’une fontaine ou bien le parcours inaperçu d’une eau se perdant, quelque part, dans le silence de la terre. C’était cela qui lui plaisait, cette à peine visibilité des choses, cette mince élévation de brume dans la jeunesse du monde. Sentir glisser un glacis d’air sur sa peau, se disposer à recevoir la pluie du ciel, s’allonger sur la pierre humide de mousse, toucher du bout des doigts le vernis d’une jarre, la corolle d’une fleur, la légère pierre ponce sur le versant de lave d’un volcan. Toute une symphonie mineure, faite de simples attouchements, de couleurs à peine affirmées, de sons si discrets que, pour les entendre, il faut tendre l’oreille et en éprouver le bruit d’éponge dans le mystère d’une crypte. Une manière d’être à soi, aux autres, au monde dans une attitude si involontaire, si naturelle, si inclinée à la reconnaissance de l’immédiat, du disponible, qu’être devient tout simplement un acte de pure présence, tout comme le grésillement du criquet dans la chaleur qui l’accueille et le féconde tel l’unique phénomène qu’il est, une musique dans le concert de l’univers.

« Dépeindre, disait-elle, dépeindre… ».

Maintenant, Simplicité était dans la pose d’un enfant qui vient de commettre une bêtise et ne sait comment l’annoncer, comment la réparer ensuite. Devait-elle se saisir du rouleau à peindre, du seau de laque et badigeonner les murs, dissimuler son forfait, prier Dieu que personne ne vînt prendre acte de son délit que nul ne cesserait de commenter comme celui d’une personne prise de folie ? Ou bien habitée d’une étrange inclination monomaniaque qui l’avait conduite à tout niveler, à tout annuler, à reporter à une manière d’innocence originelle, de neutralité comme au commencement d’une histoire. Oui, se nommer Simplicité et aller jusqu’au bout de sa propre logique, c’était cela même, détruire la laideur et faire émerger, sinon une beauté instantanée, du moins annuler ce qui déposait dans l’âme d’inexplicables scories, d’incroyables manifestations d’un orgueil humain qui confondait sa mise en exergue avec une juste esthétique. Mais comment donc l’idée lui était-elle venue de louer cette bonbonnière tout en haut de cet immeuble haussmannien, en plein Paris, avec vue sur les frondaisons du Parc Monceau, sur les appartements gonflés de vanité et de médiocrité, l’une portant l’autre en son sein ? Quelle idée ? A moins que son geste de destruction n’ait eu un soubassement inconscient, n’ait été animé d’une nécessité de désobéissance sociale, de nivellement par le bas de tout ce luxe gangréné qui habitait les « beaux quartiers ».

Mais qu’avaient-ils de « beau » ces quartiers de carton-pâte, ces amoncellements d’encorbellements de pierres éblouissantes, ces tentures ostentatoires qui ne disaient que l’insuffisance foncière qui était logée dans la tête de ceux qui en avaient fomenté l’ordonnancement ? Oui, qu’avaient-ils ? Sinon la phosphoreuse vérité du mépris étalé à la manière d’une décoration imméritée, volée sur un champ de bataille inglorieux, peut-être sur le corps même d’un valeureux combattant dont le sang avait coulé en pure perte, juste pour qu’un jour pût s’affirmer la différence de hauteur, la dénivellation de la puissance, la morgue des possédants. Oui, symboliquement, effaçant les moulures de plâtre, gommant les rideaux de soie et d’organdi, peignant le velours des bergères de la teinte de l’anonymat, éliminant toute trace de domination, Simplicité avait créé les conditions d’une nouvelle Genèse dont elle serait l’ordonnatrice, elle qui voulait du fond de sa conscience qu’un homme égale un homme, qu’un mérite ne fût jamais plus haut qu’un autre, que deux consciences pesassent le même poids sur le plateau d’une balance enfin habitée de justice, de juste répartition de cela qui, par nature, n’appartenait à personne, sinon sous la juridiction des puissants et des ladres.

Oui, la tornade passée, Simplicité meublerait son nouveau logis de la rigueur du phalanstère, tendrait sur les murs la toile libre de l’Utopie, disposerait les assises de la lutte sociale. Partout seraient les livres libérateurs, ceux annonçant une ère nouvelle, ceux dénonçant les injustices, ceux faisant de l’homme la valeur à nulle autre pareille : Les Rougon-Macquart de Zola ; les Balzac de la Comédie humaine ; les Jules Verne du rêve éveillé ; l’ode à la pauvreté d’un Oliver Twist de Dickens ; Jacques Vingtras, le grand roman social de Jules Vallès, puis Les Misérables de Victor Hugo le magnifique, puis sans doute faudrait-il aller jusqu’à Mort à crédit de Céline, le roman de l’enfance douloureuse, de la misère la plus sordide qui se puisse imaginer. Oui, la révolte de Simplicité n’aura pas eu lieu en vain. Toute remise en cause de l’absurde (l’exploitation de l’homme par l’homme est, bien évidemment de cette nature sordide), est de l’ordre d’un gain, une victoire sur le silence du non-dit, sur le renoncement à être dont l’oppression est comme le fer de lance, le délictueux et ténébreux officiant. Sans doute l’image la montre-t-elle désemparée, privée de langage, de mouvement, sans doute proche d’un état de sidération avec l’impératif dont l’a affublé son Créateur : « Chantier interdit au public ». Oui, bien des chantiers de la petite histoire (la nôtre), mais aussi de la Grande, l’Histoire événementielle des hommes sont parsemés de citadelles de ruines devant lesquels nous restons « interdits » comme face à toute tragédie qui affecte l’être en ses fondements. Oui, tels des Simplicité, nous voulons saper les fondements de la laideur, nous voulons rétablir l’honneur des faibles et des opprimés. Sans doute l’une des plus belles missions sur Terre !

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9 juillet 2016 6 09 /07 /juillet /2016 07:35
Remise à soi dans le jour nu.

« Aglaé ».

Œuvre : André Maynet.

On lui avait dit l’art n’autorise aucune sortie de soi. De son propre corps il faut faire le lieu d’une esthétique. D’ailleurs le monde n’existe pas. Sauf celui de l’art avec lequel il faut se confondre. Esthète, d’abord, avait eu du mal à s’emparer de cette idée, à la faire sienne, à la loger dans le cœur battant de sa conscience, là où s’éclairait le site d’une vérité. Donc, il lui fallait renoncer au monde, devenir île, dresser, autour d’elle, le rempart des flots. Ce n’était pas si difficile, le monde était si décevant avec ses perspectives occluses, ses désirs en forme d’impasses, ses réalisations si éphémères dans l’ordre d’une belle authenticité. La plupart des gens vivaient une réalité archipélagique, grégaires ilots qui ne communiquaient entre eux qu’à se laisser porter par la même eau, flotter dans la même irrésolution. La même mode, le même conformisme étroit. Moutons de Panurge suivant les autres moutons comme leur ombre. Dans les faits il n’y avait aucune réelle communication, aucun don qui aurait fait de l’altérité le fondement d’un accomplissement de soi, un agrandissement de Celui, Celle qui vous faisaient face et demeuraient enclos dans la cellule roide de leurs propres corps. Parfois, de loin en loin, un regard, une lumière de sémaphore vous atteignant à votre périphérie, puis le retour à l’obscurité, puis la plongée dans l’irrémédiable condition humaine, un unique sillon à creuser sans que les sillons contigus aient à voir avec vous, à offenser les limites de votre silence inquiet. On naviguait chacun pour soi avec, en ligne de mire, la singulière étrave avec laquelle il fallait tracer sa route au milieu des flots et des épaves de toutes sortes.

Alors voici ce qu’avait fait Esthète. Elle avait pris son baluchon, un jeans de toile, des baskets, deux ou trois livres, des feuilles blanches, des mines de graphite, des pommes, quelques biscuits et elle était allée tout droit, vers le lieu virginal de son destin, ce dont l’art lui paraissait être la promesse, origine et fin en même temps. Elle avait franchi des collines et traversé des bosquets, dormi dans des clairières bleues, regardé les lisières se décolorer sous la poussée du jour. Elle s’était sustentée de quelques grignotements, avait, la nuit, regardé la pluie d’étoiles, s’était laissé bercer au rythme mystérieux de la Voie Lactée. A mesure qu’elle marchait, Esthète se sentait devenir plus légère, plus diaphane comme si son corps, traversé par l’éther, perdait peu à peu de sa consistance, lambeaux de chair en partance, que remplaçait le lexique aérien des mots, que peignait la brosse de martre souple d’une esquisse pareille à une aquarelle. C’était si excitant, si enivrant cette manière de flottement subtil pareil au vol souple de la chauve-souris dans les volutes mauves du crépuscule. Elle en aurait même poussé de petits cris de joie, de longues vibrations pareilles aux sifflements inaperçus des rhinolophes. Cependant, si elle percevait sa constante métamorphose, elle était encore reliée aux nourritures terrestres à défaut d’en pouvoir saisir l’ambroisie, d’en goûter le suc jusqu’à son extrême. Elle volait donc plutôt qu’elle ne marchait, se nourrissait de figues mûres qu’elle cueillait tout en haut des arbres qui fouettaient l’air de leurs étiques branches. Sous ses membranes largement éployées le paysage défilait, pareil à l’image colorée courant sur un écran de cinéma. Elle percevait une immense étendue de sable dont la couleur évoquait la croûte du pain alors que des bouquets d’arbres échevelés flottaient sous une brise chaude comme une haleine. Esthète ne le savait pas encore, bien qu’elle fût en chemin vers une omniscience, mais elle parcourait le ciel au-dessus du désert avec une déconcertante facilité, glissant parmi les lames d’air avec l’assurance d’un oiseau de proie, peut-être un aigle ou bien un milan jouant des ascendances selon de multiples et heureuses voltes.

Humaine cependant, au moins à l’aune de sa mémoire, il lui était fait obligation de rejoindre le sol, lequel prétendait être nourricier, en même temps qu’il constituait la seule surface à parcourir pour quiconque en avait déjà éprouvé la force tranquille, la qualité de ressourcement qui le traversait de part en part. Elle échoua sur une sorte de tumulus de sable que coiffait, dans un torchis blanchi à la chaux, une simple cabane, une hutte pour pèlerin de passage. En réalité elle avait rejoint, sans le savoir, le refuge d’un ermite, lequel, parvenu au terme de son cheminement spirituel, l’avait déserté pour d’autres cieux. Là, face au soleil qui faisait son disque blanc derrière une brume matinale, la jeune fille se posa sur un cadre de branchages sur lequel était tendue une peau pareille à celle d’un tambour. Elle était si bien, là, dans cette pose méditative dont son corps était le simple reflet, son corps si fluet, si apparent dans sa nudité même car, sans bien s’en rendre compte, Esthète s’était entièrement dévêtue, ne laissant paraître de son anatomie qu’un visage blême de Colombine, un cou infiniment gracile, des bras aussi minces que des pattes d’insectes, de fines attaches de cristal, des mamelons si étroits et dardés qu’ils évoquaient la corne du lucane cerf-volant, un abdomen légèrement cambré percé en son centre du diamant du nombril, la fuite des jambes vers le sol de poussière signant l’épilogue d’une mortelle apparition. Oui, mortelle et de ceci, la condition jouxtant la finitude, Esthète en avait une conscience aiguë, pareille à une braise qui la forait de l’intérieur et lui eût conféré la figure du martyr si la jeune apparition avait senti en elle le souffle religieux, l’appel vers un au-delà plein de promesses. Esthète n’était ni croyante, ni mystique, ni versée dans l’adoration de quelque idole de plâtre ou bien naturelle. Esthète - son nom en témoignait avec la plus grande vivacité -, se consacrait seulement à l’art, à ses figurations, à ses manifestations les plus visibles comme les plus discrètes.

Et, ce qui se révélait à elle, ici, sous le soleil qui commençait sa course arquée dans le ciel, tout contre le bleu d’acier de l’air, sous les coups de boutoir de la chaleur, n’était rien de moins qu’une contemplation de cette assertion qui lui avait été délivrée par on ne sait qui, peu importait, peut-être n’était-ce que sa propre voix intérieure, cette manière de ritournelle entêtante, de motif aussi primesautier que porteur d’un sens qui faisait son incessante rumeur dans les cerneaux gris de sa tête : De son propre corps il faut faire le lieu d’une esthétique. Oui, si elle était venue en cette lointaine contrée, si elle avait consenti à livrer sa nudité au soleil, à se nourrir plus de vent, ce terrible harmattan aux milliers d’épingles trouant la peau, que de substantielles provendes, c’était pour éprouver, dans le luxe de sa solitude, de son dépouillement extrême, la progression, en soi, de la lumière de l’art, tout comme d’autres trouvaient leur propre justification à glisser sur les pentes de neige ou bien à constituer un bûcher en prévision des rigueurs hivernales. Ce qu’aimait Esthète, par-dessus tout, c’était, le soir, lorsque les ardeurs solaires s’étaient atténuées, que le sable virait au gris, que les bousiers commençaient leur course rapide parmi l’éclat assourdi de la Lune, se disposer sur son assise, fermer à demi les yeux, n’y ménageant qu’une mince fente dans laquelle glissaient les étoiles et laisser les images qui venaient d’elles-mêmes la pénétrer jusqu’à l’ivresse.

Voici ce qui s’y illustrait avec le bonheur des choses simples. Elle y voyait, pêle-mêle, identiquement à un joyeux maelstrom, des croisements de lignes, de jolies courbes, des pleins et des déliés. Elle y voyait le corps étrangement alambiqué d’une déesse de Francis Bacon, visage dissimulé sous un masque mi-humain, mi-animal ; elle y découvrait cette étonnante composition de Picasso à l’époque des métamorphoses, grande baigneuse au bord de la mer avec son corps transparent par endroits, le golfe des seins dessinant une guitare éclatée ; elle y apercevait cette femme nue assise d’Egon Schiele, sa pose ostensiblement provocante, la crudité de sa représentation, le ventre qu’on aurait pu toucher à la seule force de son réalisme incarné, la grenade du sexe ouverte dans la densité de la forêt pubienne dont on devinait l’humidité, le spongieux, le disposé à l’acte amoureux, puis ces bas s’affirmant comme l’attribut d’une fille de joie dans l’attente de son prochain accouplement ; elle y devinait dans le luxe d’un jour à mi-ombre, le grenat des brocarts, la lumière des draps, la chair libre de la Vénus d’Urbino du Titien, ce mélange sulfureux de réserve, d’aristocratie, d’aisance naturelle, d’effronterie qu’un insistant regard soulignait depuis cette sérénité infiniment épanouie, cette offrande faite au Voyeur comme un don indépassable ; elle y saisissait, enfin, le Nu debout de Giacometti, cette si mince ébauche de la présence féminine qu’elle eût pu en faire, dans un geste immédiat d’appropriation, sa propre silhouette tant l’analogie était frappante, tellement sa propre image pouvait jouer en écho avec la représentation du peintre ami des Surréalistes.

Mais il s’agissait moins de ressemblance avec quelque esquisse que ce fût, que d’une confluence avec toute forme visible, à condition qu’elle consistât en une subtile émergence de l’art, en une affirmation d’une esthétique. Ici, au milieu du désert - cette belle métaphore du recueillement en soi -, au centre d’une immense solitude - la condition pour que quelque chose comme un absolu se dévoilât -, Esthète était la concrétion en un lieu indéterminé, en un temps infini, de ce que la beauté pouvait être dès lors qu’elle descendait de son empyrée et consentait à se poser, de telle ou de telle manière, sur le vol libre de l’oiseau, la crête d’écume de la vague, le corps polyphonique de la femme. Et foin du style, foin de l’école, foin de la pâte dans laquelle s’imprimait l’empreinte du beau, il fallait que tout ceci consentît à s’actualiser. Pour cette raison, de la valeur universelle de la sublimité, Esthète se disposait aussi bien à revêtir toutes les formes que ses visions lui délivraient comme si, simultanément, elle avait pu être l’égérie multiple et indéfinissable qui tenait le pinceau du peintre, la pointe du graveur, le burin du sculpteur. Le réel pour elle, le tangible, l’indépassable, c’était l’art en ses multiples et infinies déclinaisons. Ceci, elle n’y renoncerait pas. Il n’y avait pas de plus grande liberté que d’être unique tout en étant multiple, en devenant métamorphose continuelle. Une parution dans le sensible pareille à la succession des jours, au clignotement des galaxies, au ressourcement des yeux lorsqu’ils voient des choses polies au lustre d’une quintessence. La remise à soi dans le jour nu, cette formule aussi alambiquée qu’apparemment vide de sens, c’est cela, être l’être que l’on est sans distance, dans le jour qui vient, autrement dit dans l’art de l’homme qu’est le temps. Nous ne sommes que du temps que l’art vient remettre dans nos mains afin que nous connaissions quelque chose du monde. Dans la splendeur !

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8 juillet 2016 5 08 /07 /juillet /2016 10:10
« La traversée des apparences ».

Photographie : Adèle Nègre.

En guise d’approche de l’œuvre :

Au premier plan, des champs de pierres brunes que délimitent des lignes à peine plus sombres, manières de géométries floues dans un espace sans limite. Des silhouettes. Celle d’un homme, au loin, presque une indistinction dans la dérive de l’heure. Un troupeau. Sans doute de chèvres qui paraissent aller nulle part. Une bande d’eau claire en rehausse l’étrange présence. Puis la tranche verticale d’une falaise que prolonge un plateau à l’herbe rase. Des habitations. Rares. Sortes de cubes se fondant dans la teinte locale, beige jouant en harmonie avec des jaunes éteints, des verts couleur d’amande, un velours que surmonte, jusqu’en haut du ciel, la steppe aux formes érodées, usées comme le serait un tapis de laine à la trame visible. Ce qui vient d’être dit, ici, un « paysage de la sagesse » tel qu’en lui-même quelque part dans la Province de Koundouz, dans cet Afghanistan immémorial arrêté dans le cours du temps. Image en sustentation qui, jamais ne semblerait pouvoir regagner l’aire terrestre, tant elle est tissée de légèreté, traversée d’immatérialité, linge onirique flottant dans la limpidité d’un air de cristal. Avec une légère brume pour en atténuer la présence, en rendre le caractère si éphémère que tout pourrait s’arrêter là, la magie disparaître et nous frotterions nos yeux comme au sortir d’une nuit traversée des éclairs blancs du songe.

L’œuvre :

Voir cette belle photographie d’Adèle Nègre, c’est entrer en voyage, dans un autre Afghanistan à l’allure de rêve, s’extraire des mors du quotidien, se sentir en état d’apesanteur, être à sa propre limite, là où le corps est si diaphane, si éthéré qu’il pourrait bien se confondre avec la lame d’air, le passage du vent, le vol de l’oiseau dans la mare du ciel. Plus rien n’a lieu que ce frôlement des choses, ce glissement à la face de l’eau, ce flux du paraître qui pourrait se confondre avec la tunique transparente de la demoiselle ou bien l’opalescence de la méduse. C’est comme un spectre venu d’on ne sait où, une forme sécrétée par un inaccessible fond, une illusion se détachant de sa toile originelle. On n’est pas bien sûr de voir. On est poisson aux yeux vitreux dans le luxe végétal d’un aquarium, on palpite, on fait bouger ses ouïes, on trouble l’eau de la vision, on agite ses membranes, on déploie ses barbillons, on essaie de saisir le moindre mouvement de l’onde, de deviner son coefficient de réalité. A la vérité, c’est ceci qui se livre : la cendre des bras dans l’effacement même du mouvement qui les porte à figurer dans le premier tremblement du jour ; une anatomie devinée sourdant à peine de la toile qui la contient et la laisse à demeure ; la double ligne des jambes, ce ruisseau brun qui n’en finit pas de couler vers l’aval, d’initier un langage, de planter les premiers jalons d’une assise terrestre, mais dans l’incertitude, dans la douce insistance à être. C’est comme de se rendre au bord d’une lagune, à l’heure grise de l’aube et de jouer à percevoir l’essaim des îles, de tracer leur consistance de brume, d’apercevoir les oiseaux des marais parmi les enlacements des roseaux, les résilles des plantes aquatiques, la faible rumeur du monde des eaux. On est sur le bord d’une inquiétude, on hésite à se donner pour vrai, on voudrait le miroir de l’étang, la vitre lisse du ciel, le regard de l’autre, on voudrait confirmation de sa propre présence, s’immiscer dans la peau de Narcisse et devenir, en un seul éclair de la conscience, cette image sans doute trouble, inatteignable, fuyante mais cette représentation au gré de laquelle échapper au Néant, faire un pied de nez au Rien, poser les fondements de son être fût-ce sur une plaque de limon, l’envol d’un grésil, la tresse d’eau d’une fontaine. « Être ou ne pas être » !

Parlant de cette image, nous avons retracé en quelque manière l’itinéraire woolfien de « La traversée des apparences ». Car, ici, il n’y a eu qu’effleurement, édification d’une hutte à la consistance de liane, sorte d’entremêlements de mots susurrés du bout des lèvres, touches à fleurets mouchetés. Comme une libellule rasant l’eau, y prélevant une goutte scintillante de rosée dont elle fera son ambroisie. Entrer dans le monde de Virginia, de l’auteur de « La promenade au phare », c’est consentir à avancer de conserve avec ce qui, impalpable (émotions, fragilité du vécu, règne de l’éphémère, fuite du temps), nous édifie en même temps que nous sommes remis à notre condition mortelle et au surgissement de l’absurde qui lui est coalescent. Ecriture : travail de dentellière mettant en exergue le tissage patient des fils, leur esthétique gracieuse, le jeu de leurs relations complexes, la subtilité de leurs harmonies, mais aussi, la trace destructrice des lumières qui les séparent, des trous de clarté qui en détruisent patiemment le bel ordonnancement. Faire de l’art n’est jamais que ce patient travail d’équilibriste, cette action de jonglerie, cette assise sur le bord du trapèze que tutoient les dents acérées de l’anéantissement. Tout retourne indéfiniment au principe premier qui en a constitué le tremplin, en a permis l’élévation pièce à pièce, tout comme ces jeux d’adresse, ces tours infernales qui n’attendent que le moment d’un fatal déséquilibre des cubes de bois pour nous entraîner dans le vortex d’une disparition.

Photographier dans le style d’Adèle, c’est dire l’indicible, convoquer l’impalpable qui ne fait figure qu’à mieux s’absenter, faire se lever ce minuscule chant du discours intérieur, proposer ces petits riens du ressenti qui tissent nos vies sans même que nous en prenions conscience, tâcher de faire émerger l’incommunicable, de montrer l’écart qui nous sépare des autres, à commencer par celui avec notre propre monde si souvent mystérieux, presque inaccessible tellement le sans-distance se laisse apercevoir comme la distance maximale, l’abîme infranchissable. Or se trouver soi-même, rencontrer le monde ne pourra avoir lieu qu’au terme d’une constante introspection, d’une descente dans les profondeurs. Rien ne se dévoile dans la superficie. Rien ne fait signe d’une façon authentique à demeurer sur la croûte des choses, sur leur épiderme sourd et muet.

"Ce que je veux, c'est plonger dans les profondeurs, c'est exercer pour une fois mon droit d'examiner les choses et non d'agir sur elles […] c'est m'abandonner à mon irrésistible désir d'embrasser l'univers dans un seul acte de compréhension."

Plonger dans l’abîme, c’est tenter l’impossible, c’est se disposer, tel Stéphane Mallarmé, à rejoindre "l'énorme fardeau de l'inexprimé", ce qui parfois confine au silence et que les mots échoueraient à nommer, sauf peut-être le poème lorsque, livré à sa propre transcendance, il trace la voie d’une incantation dont le rythme est sa propre mesure, sa musique la voie par laquelle approcher du mystère. C’est là l’une des recherches empruntées par l’art, dont Virginia Woolf essaie de tracer le subtil cheminement :

« Ce que je veux atteindre en écrivant des romans se rapproche beaucoup, il me semble, de ce que vous voulez atteindre quand vous jouez du piano, commença-t-il, lui parlant par dessus son épaule. Nous tâchons de saisir ce qui existe derrière les choses, n'est-ce pas? Voyez ces lumières en bas, reprit-il, jetées là n'importe comment... Je cherche à les coordonner... Avez-vous déjà vu des feux d'artifice qui forment des figures ?... Je veux faire des figures.»

Or, qu’est-ce qu’une figure, si ce n’est une ébauche, une approximation abstraite d’une réalité, une approche, une esquisse afin que l’être d’une chose puisse être cerné d’un trait qui le porte au jour, en réalise la désocclusion et nous mette dans la possibilité de le comprendre ou, du moins, d’en posséder une rapide et sans doute fuyante intuition ? Or, qu’est-ce que le feu d’artifice sinon ce bref flamboiement, cette brusque constellation de lumière ? Ceci qui fait apparaître un cosmos pour mieux l’effacer ensuite, ne laissant sur la porcelaine de notre sclérotique qu’une traînée de phosphènes, de tremblants corpuscules qui ne semblent devoir exister qu’à l’aune d’une hallucination, d’une forme si imprécise qu’elle ne saurait nullement contenir dans le cadre étroit d’une géométrie, seulement dans le genre d’ondulations concentriques après la chute d’une pierre alors que l’onde reprend en son sein le mirage dont elle a bien voulu, l’espace d’un instant, nous faire l’offrande. Car tout est dans le retrait, la fuite continuelle, le pointillé dont notre conscience réalise la synthèse à même les écarts qui en composent la trame. Sentiment d’une immense architecture rongée en son sein, telle une termitière, des galeries qui la soutiennent mais que la première pluie réduira en un illisible tas de boue, un chaos indescriptible, indéchiffrable.

Alors, faute de pouvoir enfermer le réel dans l’aire étroite d’une geôle, d’en prendre acte, d’en décrire patiemment chaque face, d’en connaître la structure intime, il ne nous reste plus, tout comme la Photographe, qu’à essayer de saisir dans l’instant ce qui veut bien se laisser approcher, l’envol d’un voile léger, l’amorce d’un mouvement, la perte d’un corps dans l’anonymat d’une vêture, l’esquisse d’une danse sur la pointe des pieds, le sol se dérobant comme le fondement incertain qu’il est, parcouru des lézardes du doute et du tellurisme originel dont il est affecté. Aussi, combien cette belle œuvre toute en touches légères nous fait penser aux textes de Nathalie Sarraute, ces tropismes, ces minces battements de l’âme qui s’essaient à débusquer dans le langage de l’autre, dans ses postures, dans ses multiples configurations polyphoniques, cet air qui en signe l’apparition comme singulière présence au monde.

Lisons, dans la préface de « L’ère du soupçon », ce que sont ces tropismes :

« Ce sont des mouvements indéfinissables, qui glissent très rapidement aux limites de notre conscience ; ils sont à l’origine de nos gestes, de nos paroles, des sentiments que nous manifestons, que nous croyons éprouver et qu’il est possible de définir. Ils me paraissaient et me paraissent encore constituer la source secrète de notre existence ».

Ces « mouvements indéfinissables » qui tutoient la conscience cette « source secrète de notre existence », ne serait-ce pas le projet poursuivi par cette belle esthétique qui jamais ne dit son nom mais pose devant nous le bel étonnement de la création ? Ne serait-ce pas cela ?

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6 juillet 2016 3 06 /07 /juillet /2016 10:42
« Que philosopher…

« La mort d'une moule ».

Œuvre : Douni Hou.

..., c’est apprendre à mourir ».

Michel de Montaigne – Les Essais.

Donc cette citation de Montaigne pour nervurer le texte qui va suivre et lui donner une assise, un fondement à partir duquel tâcher de comprendre l’incompréhensible, à savoir la mort dans son incontournable réalité. Car, si l’on peut disserter à l’infini sur la finitude de l’homme (voir les très belles pages du philosophe Heidegger à ce sujet), ce geste de la pensée ne saurait se prolonger en direction de la mort réelle sans soulever une incoercible nausée qui s’illustre sous la forme d’une impossibilité de l’aborder, sauf à simplement méditer à son sujet. Le réel est fait de telle manière qu’il comporte, à l’intérieur même de ses propres limites, la possibilité d’être envisagé comme une suite d’événements auxquels trouver, toujours, une signification plausible, fût-elle de l’ordre de la joie, de la tristesse ou bien de la plénitude. Cependant son terme ultime, la mort, ne peut plus être vécu comme un fait ordinaire puisque, lorsqu’elle survient, nous sommes absents au monde et aux choses dont il est tissé habituellement. Nous sommes hors jeu, dans l’incapacité de juger l’acte qui nous détruit et nous reconduit au Néant. Pour cette raison de l’impossible prise en main de notre destin mortel jusqu’à sa réalisation dernière, Montaigne nous invite à dépasser l’inéluctable, à chasser de notre esprit ce nuage délétère qui ne peut qu’assombrir notre horizon et nous faire sombrer dans le plus étrange des pessimismes qui soit. Il faut donc se résoudre à « apprendre à mourir », seule attitude qui, nous affranchissant de ce qui se constitue comme aliénation absolue, nous ôterait toute liberté, nous reconduirait au seuil d’une aporie indépassable, telle celle qui s’applique à l’animal incapable de penser sa propre mort. Dépasser cette dernière c’est, paradoxalement, chasser de sa pensée cette préoccupation, devenir aussi insensible précisément que peut l’être l’animal, la pierre, c'est-à-dire constituer la mort en tant qu’objet inatteignable se situant au-delà du paysage ordinaire de notre vision. Et si Montaigne cherche à sauver l’homme de son désespoir, c’est en raison même d’une attitude philosophique dont il fera son quotidien : « C’est une perfection absolue et pour ainsi dire divine que de savoir jouir de son être », or l’on ne saurait inclure dans l’être ce qui, par essence, est du non-être, la mort qui s’en exonère par principe et ne devient qu’une hypothèse dont jamais nous ne validerons la pertinence.

Mais, maintenant, il nous faut nous placer dans la perspective de cette œuvre aussi étrange que belle de Douni Hou, dont le titre, « La mort d'une moule », n’est pas sans nous interroger. Nous parlions, à l’instant, de cette mort animale inatteignable par le concept, manière de somptueux présent de la Nature, jamais une moule ne pouvant se projeter au-delà de son présent aussi têtu que clos sur lui-même. Alors, évoquant cette extrême solitude ontologique d’une coquille embarquée dans sa propre « déréliction » (à la vérité un non-sens puisque toute déréliction est consciente de sa propre condition absurde), combien il nous est indispensable de connaître, par simple souci d’homologie, cette très curieuse et confondante mort d’une mouche dont Marguerite Duras, dans « Ecrire » fait l’un de ses thèmes de recherche, ombre funeste traversant l’œuvre à la manière d’un leitmotiv, d’une récurrente obsession qui alimente en filigrane la tension à l’œuvre dans toute écriture et, partant, dans tout essai de profération sur le plan de l’art.

« Oui. C’est ça, cette mort de la mouche, c’est devenu ce déplacement de la littérature. On écrit sans le savoir. On écrit à regarder une mouche mourir. On a le droit de le faire ».

Le génie de l’écrivain c’est cela, faire de l’incommensurable (la mort en tant qu’absolu), de l’incommunicable, le lieu même d’une écriture. Aborder ce qui ne peut l’être, la disparition d’un sens ultime, par le biais d’un acte transcendant ce à quoi il se rapporte. La mouche qu’écrit Duras devient par le déplacement de la littérature objet littéraire sur lequel disserter dans la distance qu’autorisent les mots. Le signifiant déposé sur la feuille de papier existe avec la nécessité même qu’il y a à témoigner de ce signifié qu’on n’atteindrait jamais qu’au terme de sa propre effectivité existentielle. Donc de sa propre biffure, de son exil de toute compréhension. C’est essentiellement la mission de toute œuvre d’art que de poser des symboles, d’inscrire des signes que la vie ne fait qu’effleurer à défaut de pouvoir en réaliser la monstration et les porter au-devant de notre présence autrement que par un genre de subterfuge, d’illusion. L’indicible que le langage soumet à notre entendement comme si, par sa médiation, nous pouvions en prendre acte comme d’un fait parmi d’autres, d’une possibilité d’actualisation. Si tant d’oeuvres nous interrogent avec une telle acuité, c’est qu’elles nous mettent en demeure de saisir cet insaisissable que, le plus souvent, nous désignons du terme de « métaphysique », cet en-dehors d’une matérialité qui nous constitue et nous met en échec dès lors que nous ne disposons plus des outils adéquats à son appréhension.

La mort enlacée, tressée à même l’écriture haletante de Duras dans Ecrire. La mort comme substance même des mots. Car ce qu’on ne peut vivre dans sa chair qu’au prix d’une insoutenable douleur, il faut le dire par le texte, la phrase, le faire sourdre du tissu même des mots. Ainsi chacun d’eux lancé dans l’espace devient le lieu d’une souffrance mise à jour, d’une tragédie devenue enfin supportable, d’un essai d’exorciser ce qui, de la vie, a fait le foyer d’une illisible avancée parmi les traces et les errements de son propre destin. La mort de la mouche porte en abyme d’autres morts, d’autres disparitions qui résonnent comme autant de brisures de son sentiment d’exister : l’aviateur anglais disparu à l’âge de vingt ans, le petit frère mort pendant la guerre du Japon, ce bébé qu’on a perdu, qui hante la mémoire et s’inscrit à la manière d’ineffaçables stigmates dont l’écriture portera la trace, fera resurgir l’insoutenable parcours.

Là où surgit l’œuvre d’art, n’y aurait-il pas seulement résurgence d’une souffrance enfouie dans le cheminement de l’expérience humaine ? C’est ce que semble nous dire JMG Le Clézio dans sa préface de Haï :

« Tahu Sa, Beka, Kakwahaï. Ces trois étapes qui arrachent l’homme indien à la maladie et à la mort, seraient-ce celles-là mêmes qui jalonnent le sentier de toute création : Initiation, Chant, Exorcisme ? Un jour, on saura peut-être qu’il n’y avait pas d’art, mais seulement de la médecine ».

Or, s’il y a médecine, c’est qu’il y a maladie, c’est que, tout au bout de la logique abrupte du vivant il y a sa négation, la mort réelle qui accomplit la finitude en sa demeure anatomo-physiologique, en sa dernière corruption qui, jamais, n’autorise l’éternel retour si ce n’est dans la croyance mythique d’une palingénésie. Il faut donc se disposer à mourir et, provisoirement, dans le miroir de la littérature, dans celui de la peinture ou bien dans les harmoniques de la musique, scansions temporelles qui sont comme les battements d’un cœur universel soumis au rythme indépassable de l’entropie. Alors comment ne pas deviner, dans cette écriture cernée d’une profonde vérité, tout ce que le drame humain recèle d’insupportables affirmations ? De dérives hauturières qui nous portent loin de nous vers d’illisibles contrées ? Nous en connaissons la légende. Nous en supposons l’utopique réalité. Mais jamais nous n’en soutenons le regard de braise qui nous reconduit à une interrogation qui ne trouve jamais de réponse puisque l’abîme est sans fond dans lequel se perd toute parole. Voici comment l’intolérable s’écrit pour l’auteur de « L’amant » à propos du jeune aviateur anglais :

« Le plus difficile à supporter c’est le visage détruit, la peau, les yeux arrachés. Les yeux vidés de la vue, sans plus de regard. Fixes. Tournés vers plus rien ».

« Et tandis que lui ne voit plus, elle est assaillie de visions qui sont autant de variations sur l’insupportable :

Je vois les lieux liés les uns aux autres (…)

Je le voyais partout, l’enfant mort (…)

Je te vois encore : toi. L’Enfant même ».

On ne saurait aller plus loin dans la description de l’indescriptible que la littérature pose devant nos yeux, peut-être afin d’exorciser, de faire sortir de la faille, l’espace d’un instant, l’éclair d’une rapide phrase, de quelques points de suspension ce qui, par nature, ne peut qu’être dissimulé, ôté à la visée de la conscience, soustrait au scalpel de la lucidité. Car aucun regard humain ne pourrait se confronter à ceci qui ne peut être soutenu qu’à procéder à sa propre extinction. Combien l’habileté de Marguerite Duras est parfaite qui, de la mort presque inapparente d’une mouche, nous conduit à d’autres morts qui prennent valeur universelle en tant que la mort de l’Homme, de son destin soumis à la biffure en croix.

Le propos de Douni Hou s’inspire d’une rhétorique semblable, laquelle convoque un chœur de Pleureuses sobrement vêtues du noir du deuil, le voile de mouchoirs blancs soustrayant à nos yeux les quatre visages éplorés. Comme si la douleur était si vive, qu’elle n’autoriserait nulle vue à la confronter. Ne voir la mort qu’au travers d’un déluge de larmes, d’un voilement de la face, d’une cécité absolue. Quant à la substitution de la mouche durassienne par cet inoffensif coquillage bâillant sa douleur infinie, voici qu’un nouveau palier est franchi dans le degré de l’enfermement. Car, si la mouche semblait pouvoir être affectée d’un certain degré d’autonomie, voler librement dans l’espace, faire ses mille voltes insouciantes et fantaisistes, à la rigueur choisir le lieu et l’heure de sa propre mort (la seule liberté), la moule, elle, toujours fixée à son bouchot ne saurait en aucune façon échapper à cette vie végétative qui, par avance, la condamne à ne connaître que la proximité des abysses, les eaux glauques d’une constante aliénation, les balancements de l’onde qui ne sont jamais ceux qu’elle commet mais qui sont décidés à sa place afin de dire les premiers coups de boutoir de la mort. De l’hypothétique mouche à la moule hallucinée, il y a la même distance que celle qui sépare le libre arbitre de l’aliénation qui s’affirme tel son contraire. Certes leur sort est commun mais sur le strict plan symbolique, la moule est doublement condamnée, d’abord en raison même de son essence occluse, ensuite par sa mort qui confirme la totale vacuité de son destin. Le dénuement est si total chez l’être empêtré dans les rets d’une condamnation par avance, qu’il pourrait s’envisager à la mesure de la pierre « sans monde », seule promesse de délitement, avenir de sable et de poussière. Bien évidemment, il ne s’agit ici que de postures théoriques et de modèles de compréhension afin que quelque chose comme une faible lueur vienne éclairer l’ombre dense du non-savoir.

Le traitement de la peinture est si habile que la moule privée de vie est dans la posture d’une vraie « nature morte » au sens strict du terme et cette nature est affectée de si piètre considération par ses possibles Voyeurs que ceux-ci occultent leur regard comme pour un redoublement de la disparition. Qu’advient-il, en effet, de ce qui, soustrait à toute vision humaine, se réfugie dans un anonymat, une perte si profonde du sens, que nous penserions que ceci n’a jamais existé vraiment ? On touche là les bas-fonds de ce qu’on pourrait nommer «le non-être absolu », une main recourbée et rigide, sépulcrale, comme touchée elle-même par le rayon de la mort, une autre main et un avant-bras posés sur la chair formolée et blême, cadavérique d’une table identique à celle des salles de dissection. Il s’en faudrait de peu que nous ne nous retrouvions dans la « Leçon d’anatomie du Docteur Tulp » de Rembrandt, mais avec une impression dramatique décuplée par le concert des Pleureuses, l’effacement de leurs visages, la mort ramenée à sa configuration la plus étrange qui se puisse imaginer, cette coquille promesse d’abondance, cette conque d’ordinaire promise à éblouir les palais de sa subtile fragrance alors qu’elle ne se résume plus qu’à ce dépouillement sans nom, à cette aphasie définitive dont plus rien, jamais, ne s’élèvera comme si, pour une fois, le Néant lui-même avait pu se doter d’une forme visible.

Merci, Douni Hou, de nous doter de cette grille de lecture de l’invisible. Nous ne serons donc, un jour, que des coquilles vides en attente de ne plus jamais être connues. Ici est notre essence par laquelle « philosopher, c’est apprendre à mourir » !

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1 juillet 2016 5 01 /07 /juillet /2016 08:10
Être à soi dans le ton fondamental.

« Tendre – semer 26 ».

Photographie : Adèle Nègre.

« C’est votre façon inconsciente de corporer qui est en jeu, votre présence jusqu’en vos absences. Votre manière de celluler, de sanguer, de chromosomer, de respirer, de digérer, de résonner, d’écouter, de dormir, de rire, de reculer, d’avancer, de hocher, de regarder, de parler, d’écrire, de remuer, de ne pas bouger, de rêver. […]Bref, c’est votre ton fondamental qui les irrite [les autres] au plus haut point, mais ce ton est là avant vous, il vient de plus loin que vous, il passe à travers vous, il vous crée, vous enfante, vous donne un sujet, des objets, une vie, une mort, un monde. »

Philippe Sollers. Un vrai roman – Mémoires.

Comment placer, à l’épigraphe de cet article, une autre citation que celle du très brillant Philippe Sollers dans son livre « Un vrai roman » ? Il y a parfois des rencontres entre des images et des textes qui tiennent, en une certaine manière, du prodige. Puissance des affinités qui, en convergeant, fusionnent en un sens qui les déborde et les porte « plus loin que vous », (plus loin qu’elles) dans une signification qui les rive à demeure et les accomplit comme la plus exacte des réalités qui soit, cette singularité qui vous fait vous sustenter « comme une pierre se soutiendrait dans l’espace » selon la belle formule claudélienne. Oui, ceci est mystérieux, ceci transcende la parution sensible de tout individu en la projetant sur l’arc incandescent de l’intelligible, de l’idée pure en tant qu’elle dit en invisible ceci qui passe à travers vous et vous donne un monde. Un monde, autrement dit un cosmos dont votre style est la mise en ordre, la couleur locale la meilleure façon de vous révéler aux yeux des autres tout en demeurant dans la réserve, dans ce pli d’obscurité, cette interrogation qui n’est que votre propre parole parmi les rumeurs de l’exister. Sans doute n’est-on accessible à l’altérité qu’à l’aune de cette lisibilité illisible, ce ton fondamental dont, seul, seule, vous êtes porteur, qui est votre marque, l’empreinte que vous apposez sur le bloc de cire du paraître avec l’urgence d’un phénomène à rendre présent en l’occultant, selon un processus oxymorique qui, disant sa prégnance, en révèle le caractère aussi précieux qu’incommunicable. Dit-on la couleur de ses yeux ? Révèle-ton la teinte mélancolique de son âme ? Trace-t-on les contours de ses propres émotions ? Esquisse-t-on le lavis de sa sensibilité ? Expose-t-on au plein jour la pliure de la grâce, là tout au fond du corps, que ferme la graine originelle de l’ombilic ?

Ce ton fondamental dont l’écrivain nous fait l’offrande tel un paradigme d’une connaissance du secret que nous sommes en essence, à savoir un inatteignable, un imprédicable, une forme sans contours, ce ton sourd cependant de nos mains, de nos gestes, de l’ambiguïté de notre sourire, d’un balancement de hanche, de l’irisation d’un regard, d’un trouble passager devant l’aimée ou bien du vertige né de la rencontre avec l’oeuvre d’art ; ce ton s’élève de lui-même telle une brume dont la lagune serait donatrice à même sa propre respiration. Ce ton, nous ne pouvons ni le dissimuler, ni l’annuler, ni le modifier en quoi que ce soit puisqu’il nervure notre être, bâtit notre propre pierre angulaire et transparaît jusqu’en notre langage, nos mots, nos tournures qui sont la Babel selon laquelle nous nous disons en tant que parole, nous livrons dans l’efflorescence du poème. En un mot, il est notre apparence la plus vraie, il est notre incontournable donation esthétique, le jeu phénoménal auquel ceux qui nous font face se heurtent, s’agacent, se désespèrent de nous connaître en même temps que leur vision fascinée s’ourle de vertige, s’auréole de questions qui n’ont de réponse qu’un éternel silence.

C’est ce même et mystérieux ton fondamental qu’Adèle Nègre fait naître en filigrane dans l’unité, l’harmonie d’une teinte dont nous percevons bien qu’elle est sous-tendue par une inclination particulière de l’âme, animée d’une force originaire comme si s’abreuver à cette source couleur de terre et de feuille morte était pure nécessité de se dire face au visible, dans l’arcane complexe des choses mondaines. De tel ou telle l’on dira le bleu des intentions, le noir du désespoir, le jaune du rayonnement, le rouge de la passion, l’arc-en-ciel du doute, la polychromie des esquisses successives. Et si nous n’étions qu’une couleur, le dépôt d’une touche affirmée ou bien légère sur le subjectile du monde, tantôt lavis, tantôt fusain ou bien pleine pâte solaire comme dans les tableaux de Vincent, ce génie traversé des éclairs de la lumière, des phosphènes de la révélation comme si chaque couleur posée sur la toile, avant même d’être une interrogation métaphysique, était de l’ordre d’une parution de l’être à chaque fois remaniée par le recouvrement des contingences, la poussière invasive du temps.

Tout ici, dans « Tendre-semer », tend vers cette mystérieuse note fondatrice, sème les signes d’une présence-absence qui est la tension de l’exister, cette fable venue du plus lointain espace, des limbes de la durée dont, ici et maintenant, nous actualisons l’imperceptible poudroiement. Alors il faut se saisir de l’image et, sans doute, d’une manière songeuse, méditante, contemplative laisser venir à soi ce qui voudrait bien faire sens dont nous pourrions, à notre tour, édifier les nutriments par lesquels se connaître, tout comme nous nous confierions aux impressions nées de la rencontre avec une « Sainte-Victoire » de Cézanne, un bleu de Chagall ou bien une nuit profonde d’un Soulages.

Le fond est un néant, un rien d’où, bientôt, émerge un possible, se laisse percevoir ce que pourrait être l’une des infinies déclinaisons du vivant. La teinte est de lagune, de rumeur océanique venue des sombres abysses, à peine une lueur, une vague clarté qui convient à toute naissance, à toute création dans sa douleur à se dire. Une vive lueur détruirait tout dans l’advenue soudaine, épileptique, de cela qui ne saurait se révéler que dans le silence, le mot dans sa gangue primitive, le balbutiement, la survenue dans le glissement, les pointes, la douceur d’une ballerine sur le parquet lissé d’ombre. On ne voit pas vraiment, on devine, on joue des coudes, on s’immisce au milieu de la boule compacte des autres, on cherche à percevoir, dans la forêt des têtes, dans la clarté avaricieuse de son musée imaginaire, là sur l’arrondi occipital où les neurones s’allument et s’éteignent avec leur bruit de comète, leurs gerbes de feux de Bengale. C’est comme la toile d’une cécité avec de rapides déchirures, une éclisse de clarté saisie au vol, puis la remise au noir et le cortex qui se débat afin que s’imprime dans la mémoire la beauté de cela qui a été vu, qui ne s’installe jamais que sous les auspices de l’instant, la fugacité de l’étincelle. Cette image nous dit ceci d’une fulguration, puis d’un retour dans des harmoniques si peu lisibles, dans la confidence, sous la glace du réel, à la limite entre le conscient et l’inconscient, sur la ligne floue où la compréhension n’est encore qu’une graine pliée dans sa promesse de semence, non encore cet épi que nous attendons et qui tarde à venir.

L’absence du visage, la soustraction de l’être dans son évidence la plus patente, la biffure de l’épiphanie humaine nous révèle la presque impossibilité de dire quoi que ce soit de notre mystère, de ce ton qui ne fait signe que dans la brièveté, dans une lumière crépusculaire qui annonce la nuit et s’y dispose comme dans l’antre accueillant dont il ne consent à sortir qu’avec parcimonie, telle une inaccessible vérité, une confuse calligraphie dans la texture usée d’un antique palimpseste. Et les cheveux, cette longue coulure qui semble dire une détresse ou, à tout le moins, le fragment, le prolongement de ce que nous ne verrons jamais, la tête, les yeux-fenêtres de l’âme, la bouche annonciatrice de la relation, le cou porteur de beauté, cette mince péninsule reliant l’intellect au reste du corps. Un bras seul comme si l’autre ne paraissait que par écho, par surcroît, à l’aune de ce que nous projetons sur une figure si bien dissimulée que nous ne renonçons pas à la voir, en traçons l’inaltérable esquisse seulement. Un linge blanc, tel un suaire, fait de l’anatomie un simple passage dans l’ordre du temps, bientôt un effacement, une cendre, une risée de vent dont, toujours, nous douterons qu’elle ait jamais existé. Et le bouquet jaune, cet éclaboussement, cette projection d’une lumière d’or, d’un pollen, dans l’atmosphère si éteinte, a-t-il seulement quelque prétention à la réalité ? Pouvons-nous au moins en deviner la fragrance, en approcher cette note fondamentale en quête de laquelle nous sommes afin que l’exhumant, nous puissions enfin percevoir la nôtre, ce fil de trame fondu dans l’ouvrage du tissage ? Et la main, cette effusion de la douceur, cet éclaireur de la rencontre, cette habileté qui façonne le temps, ménage l’espace, y creuse la belle dimension de l’humain, que saisit-elle de nous qui ne soit un mirage, que saisissons-nous d’elle qui ne disparaisse à tout jamais dans l’abîme irrésolu des choses muettes ?

Certes nous demeurons sur la lisière d’un questionnement, certes nous demandons à voir, toucher, sentir, entendre, goûter et l’éventail de nos sensations se referme sur les ailes de soie de la chimère, l’évanescence du mythe, les ombres portées du simulacre. Mais c’est ainsi, notre ton fondamental, tout comme le clair-obscur des toiles de Rembrandt, des peintures de De La Tour, aussi bien que la photographie dont nous avons tracé quelques pistes, notre ton est toujours en fuite de nous, des autres, du monde. C’est en cela qu’il est NOTRE TON et que personne d’autre que nous ne pourra en faire sa loi, pas plus que nous ne pourrons en offenser la discrète présence chez nos coreligionnaires. Pour cette raison et pour bien d’autres encore, il est notre bien le plus précieux. Toujours nous le cherchons faute de le savoir.

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22 juin 2016 3 22 /06 /juin /2016 08:07
« Sous ma peau. »

« Under my skin ».

« Et s’il y avait, sous nos plus épaisses carapaces,

la sensibilité qui fait de nous, de nous tous, des êtres… »

Photographie : Alain Beauvois.

L’en-dehors - L’écorce.

« Sous ma peau. »

Façade de l'Hôtel Altenloh.

Futur musée Magritte- Bruxelles.

Source : IPSEAA - Montpellier.

Afin de jouer en écho avec cette belle photographie d’Alain Beauvois (dont il nous précise la fonction symbolique, l’écorce tenant le rôle de la peau humaine, alors que l’aubier en serait la chair, là où s’inscrit l’être en sa vérité), il nous faut faire référence à la bâche en trompe l’œil qui s’étale sur la façade du futur Musée Magritte à Bruxelles. Donc aller voir du côté du surréalisme de manière à faire apparaître ce réalisme que nous pensons tenir sous l’autorité de notre regard alors que, toujours en fuite, il se réaménage constamment sans que nous puissions en fixer l’esquisse comme on le ferait d’un objet sur la plaque aux sels d’argent. On y voit une façade aux multiples fenêtres, deux pans de rideaux virtuels s’ouvrant sur une œuvre emblématique du peintre belge, « L'Empire des lumières ». Une rapide saisie herméneutique nous permettra de comprendre la rhétorique allusive de cette toile qui nous invite à écarter le voile qui recouvre le réel de façon à pénétrer dans cet « Empire des lumières » dont on aura compris qu’il est un autre nom pour la vérité de ce qui est. Merveille du symbole qui, en une seule appréhension du regard, une unique saisie de l’esprit nous conduit au plein des choses, là où le sens brille avec la belle impertinence d’un cristal. Et notre compréhension est d’autant plus aidée en ceci que la référence au rideau de théâtre nous montre combien il faut dépasser la croûte des apparences, percer la vitre de l’illusion et surgir au sein de la scène même, là où bat le cœur de la tragédie dont l’acteur est la figure allégorique. Seul l’aubier, cette chair tendre et fragile, infiniment dissimulée, nous offre le luxe d’un contenu inaltéré sur lequel peuvent venir se greffer les prédicats de l’exister dont la chose s’accommodera pour se présenter à nous selon tel ou tel phénomène.

L’en-dehors, toujours soumis aux aléas des actions extérieures, aux bruits, aux mouvements, aux métamorphoses successives sera soumis à un remodelage constant qui altérera sa pureté originelle. Perpétuelle dialectique de l’être et de l’exister dont la peau humaine, elle aussi, est l’étonnante historiographie. Tel homme au visage buriné, aux rides profondes traversant son front tels des sillons, aux cernes bistres sous les yeux, aux vergetures mangeant les joues, aux cicatrices à peine dissimulées sous le chaume d’une barbe chenue, tous ces signes patents d’une existence, que nous disent-ils sous cette esthétique sûrement belle qui aille au-delà de ce constat, de cette évidence architecturale, de cette présence figurative, de cette exposition d’une forme à laquelle nous nous attachons comme si elle était le dernier terme du lexique humain ? Car il y a mieux à voir que cette beauté somme toute relative. Il y a mieux à découvrir si notre vision, se décalant de ce réel aussi dense que têtu, parvient à se libérer du joug des perceptions et sensations immédiates. C’est toujours ainsi, le coquillage ne livre jamais son corail qu’à insérer entre ses valves la lame de la lucidité, l’intelligence d’un regard en quête d’autre chose que de cette surface lisse et trompeuse sur laquelle, toujours, nous échouons à comprendre. Tant que nous n’avons pas percé l’opercule, nous demeurons prisonniers d’images qui nous aveuglent et nous présentent leurs propres reflets comme la dernière page d’un livre portant le mot « Fin », l’épilogue accomplissant la fable en son ultime demeure.

L’en-dedans - L’aubier.

Mais reprenons l’image de ce visage humain, peu importe lequel, qu’il nous soit connu, que nous l’ayons aperçu dans la rue ou bien sur les pages glacées d’une revue. Combien sa présence nous étonne. Combien son aspect nous émeut. Certes la beauté est toujours une épreuve qui nous met en demeure de décrypter son sens, de faire un effort pour la soutenir du regard, l’installer au centre de la conscience et en faire le lieu d’une connaissance. Car, s’il y a de la beauté, elle existe moins en soi que parce que nous l’avons reconnue comme telle, que nous l’avons posée devant nous comme une marque insigne de l’humain en sa présence et de l’inaltérable rayonnement dont il est le tremplin. La beauté est la condition même par laquelle échapper aux apories dont la vie est prodigue, depuis la souffrance, la maladie jusqu’à la « maladie de la mort » dont, jamais aucune thérapeutique ne nous sauvera. La finitude est l’espace d’une telle incompréhension qu’il nous faut jouer avec elle, lui tendre des pièges constants, procéder par esquives, s’occuper, créer, aimer, vivre enfin pour que, mise à l’écart, elle se tienne à distance et suspende le souffle glacial du néant. Vivre est un vertige qui ne saurait s’accommoder du premier mirage, de bulles crevant à la surface des étangs, du poudroiement de l’heure, de la résille de glace ou du frimas semant les boqueteaux, du grésillement de la lumière dans l’aube neuve, du vol suspendu du colibri dans l’air tendu comme une soie. Il faut la déchirure, il faut l’entaille, le scalpel qui glisse sous la vergeture, la lame qui avance sous la cicatrice, en cherche la racine, le trépan qui creuse sous les orbites les poches des cernes, y trouve les stigmates premiers, les tellurismes, les peurs pliées en boule, mais aussi les joies immédiates, la cascade des pleurs, le gonflement de la sève lacrymale au contact de la démesure du monde, de son incroyable splendeur que côtoie la fermeture, que clôt le doute rongeant de son acide la plus discrète des certitudes. Nous sommes des funambules aux pieds poudrés de blanc qui avancent au rythme de leur balancier, une oscillation suivant l’autre, une progression attendant la suivante, toujours dans cette marge d’incertitude, dans cet écartèlement entre l’aubier de notre chair intime, la carapace de notre écorce dont nous faisons le portrait que nous tendons aux autres, au monde mais dont nous savons qu’il est fragile, soumis à l’estompe, manière de lavis, d’aquarelle légère flottant dans le battement de l’instant.

Le long de cette brève méditation, nous n’avons pas seulement ouvert la dimension d’une esthétique (toute apparition, par nature est de cet ordre, aussi bien l’œuvre aboutie, le fruit gonflé d’une belle ambroisie que le marais putride du siècle décadent), mais nous avons aussi marché sur la corde raide d’une éthique puisqu’un questionnement a eu lieu qui, par signes interposés (rides, vergetures, cicatrices) a fait surgir cette indispensable ouverture d’esprit au travers de laquelle se dessine la réflexion humaine qui interroge les fondements et nous porte au-devant de nous, dans cette belle aventure de l’exister. Nous avons seulement entr’ouvert une mince partie de ce rideau de scène qui symbolise si bien la marche du monde. Un instant nous aurons été les spectateurs d’une pièce qui ne se déroule pas seulement en-dehors de nous, mais aussi, mais surtout en-dedans, dans ce creuset de la conscience qui jamais ne s’éteint, l’ombre nous envahît-elle de ses funestes ailes. Toujours un aubier sous l’écorce. Toujours une sensibilité sous la raison. Toujours une sensation, un pathos pareils à une source dont nos yeux distraits ne voient que la résurgence au soleil. Le sachant ou bien à notre insu, nous sommes des explorateurs de la nuit, tout comme le poète qui y trouve le germe même de sa puissance. Or nous aimons la poésie, cette étoile au sein du cosmos !

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