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10 août 2016 3 10 /08 /août /2016 08:00
Flora et le monde.

Œuvre : André Maynet.

En réalité, partout où le regard portait, sur la corolle épanouie d’une fleur, sur la crête d’une vague, au sommet vert et bleu de la canopée on apercevait Flora. Mais on ne l’apercevait qu’imaginativement, à la manière dont on cueille l’image d’une brume ou bien la goutte de rosée que traverse le doux rayon de l’aube. Il en est ainsi du destin des Nymphes qu’elles visitent nos yeux sans jamais s’y arrêter et rien ne sert de se retourner sur leur passage puisque ce dernier est invisible, tout comme l’est le sentiment translucide ou bien l’effluve de l’amour qui fuit entre les doigts avec son grésillement d’élytres. La vue dont il faut se saisir est celle-ci : c’est un matin de printemps. L’air est si léger qu’il semblerait ne pas toucher le sol. Les bruits sont si ténus, si étroits qu’ils flottent avec la consistance d’une mélancolie. Tout est étrange comme à la survenue d’une nouvelle qu’on n’attendait pas. Tout est en fuite de soi. Rien ne repose jamais et le regard se trouble de ne percevoir que ce flottement, cette approximation des choses dans le corridor du jour. On hésite à traduire ce qui est contemplé. On se rassure sur soi. On tâte avec quelque fébrilité la pliure de ses coudes, on passe une main dans ses cheveux comme si ce simple geste devait nous reconduire à de plus claires pensées. On tangue d’un pied sur l’autre. On éprouve, au centre de son corps, le remuement des émotions, on cherche à y deviner le flux de la mémoire, à y retrouver un môle auquel se rattacher afin que cette impression de geste éthéré du monde reprenne enfin quelque consistance.

Voir Flora si immatérielle, à la limite d’un évanouissement et c’est du nôtre dont il s’agit, d’une perte presque irrémédiable, comme si un écho s’établissait, d’elle à nous, menaçant de nous reconduire à une forme tellement impalpable que nous deviendrions diaphanes, simples blancheurs incapables de se distraire d’elles-mêmes, manière de poussière d’albâtre se diluant dans les marées du songe. Mais pourquoi donc sommes-nous soudain hautement friables, genres de colosses aux pieds d’argile qu’un simple vent coucherait au sol ? S’agit-il seulement de nous ? De notre relation à l’univers ? De la conscience chancelante de qui prend acte de son irrémédiable vulnérabilité, de sa silhouette se perdant dans le tourbillon inconnu de quelque vortex ? C’est la source d’une réelle inquiétude que de sentir le sol se dérober sous la plante des pieds, la glaise se faire pressante autour des chevilles, les lianes de l’incompréhension serrer leur garrot autour d’un espoir dont il ne demeure plus qu’un battement dans l’air plissé d’ennui. Mais existons-nous au moins, à la manière d’une image réfugiée au creux d’un livre, à celle, vacillante, de la flamme de la bougie qu’un courant d’air menace d’éteindre, à celle encore d’une fontaine qui ferait couler goutte à goutte son eau dans l’ombrage de quelque frais vallon ? Il y a toujours danger à poser devant sa vision la trop grande beauté, l’œuvre d’art accomplie, le mystère d’une religion antique, l’évidence d’une philosophie lorsqu’elle vrille jusqu’à l’âme, énonçant une vérité qui, longtemps, nous était demeurée occultée.

Voir Flora dans cette sorte de dénuement, c’est dire ceci : partout est le gris qui fait au corps de l’Etrange une façon de linceul dont elle semble la pure émanation. Comme si de mystérieux fils s’étaient détachés du fond de l’image pour livrer cette forme à peine ébauchée, cette fable échappée de la rumeur d’un pinceau florentin, peut-être d’un Botticelli dans La naissance de Vénus, cette pure émanation de l’onde, cette émergence d’une conque virginale et originaire, cette concrétion pareille à un marbre qu’une eau cristalline, presque matérielle aurait portée au monde afin que soit connue la solution de continuité de ce qui est, toujours nous fascine à l’aune d’une incompréhension à son sujet. L’imparable principe de raison, les délibérations de la modernité cloisonnant l’univers, les choses d’un côté, l’homme de l’autre, le Sujet ici, l’Objet là, mais à une distance respectable de manière à ce que notre entendement fasse droit à son exigence intellective de séparation, de clivage, d’élaboration conceptuelle par laquelle comprendre ce qui n’est pas nous et toujours nous questionne. Depuis que le monde a fait de la vitesse son mode de connaître, de la semblance son profit le plus immédiat, de la superficialité sa manière d’envisager la profondeur, rien ne se montre que sous l’aspect de la division, de la fragmentation, de la pluralité archipélagique alors que l’entièreté de l’univers est là, à portée de main, à proximité du regard, logé dans la conque de l’oreille comme le clapotis de gouttes dans le clair d’une grotte. C’est de cela dont il nous faut être pénétrés, de la nécessité d’une unité à reconstruire, d’un faisceau convergent d’idées belles à réinstaurer, d’un sentiment du monde à porter au creux de ce qui ne demande qu’à l’accueillir, cette conscience qui nous fait tenir hommes-debout et nous distingue de ce qui rampe et se dissimule derrière tous les faux-semblants, se réfugie dans l’inconsistance et la dérobade. Devoir que celui d’ouvrir les yeux, d’agrandir sa pupille à la dimension de l’univers, immense phénomène de la mydriase, instance de la vision en tant que métaphore d’une lucidité qui nous fait défaut, que l’éparpillement a réduite à sa portion congrue comme si l’humain, pris de cécité, ne savait plus se voir lui-même et faisait des autres de simples évanescences sur une toile d’oubli.

De notre égarement parmi les choses, de notre parcours hémiplégique que distraient mille chemins divergents, qu’assiègent mille pensées diffuses, inconsistantes, promises à une constante diaspora, il faut sortir en rassemblant les fleurs du doute. En faire un bouquet afin que le divers ainsi accordé cesse de nous harceler et que de notre nouvelle conscience naisse enfin ce sentiment intime par lequel nous nous sentirons au centre de la ruche. Ouvrières assemblées en grappes dans la belle teinte solaire du pollen, et nous serons pareils à une Reine commise à sa propre royauté sans que rien de fâcheux n’en vienne perturber le cours, cette fluence par laquelle nous devinerons la trace de notre destin comme le sillage d’une brillante comète. Alors, parvenus à nous-mêmes, nous n’aurons de cesse de réunir les races, de faire converger les couleurs, de convoquer les pays pour en faire une seule et unique principauté. Tout comme Vénus naît d’un seul geste de son corps, de l’eau qui l’a fécondée, de la coquille dont elle provient, du ciel qui la reçoit, de la beauté qui la transcende et la rend visible aux yeux des Attentifs. De cette façon apparaît le sublime qui n’existe pas en soi, qui ne parvient à nous qu’à la mesure du regard que nous adressons à la musique venue du plus loin de l’univers. Constante harmonie dont nous ne nous séparerons jamais. Il suffit de l’avoir éprouvée une seule fois pour qu’au centre de l’âme elle entretienne cette fulguration, ce temps si condensé qui les contient tous et nous dépose bien au-delà de nous, dans ces immatérielles contrées que nos rêves nous font découvrir, tels des enfants, les yeux émerveillés, les lèvres luisantes de désir, les mains en coupe pour y recevoir l’offrande du jour. De Vénus à Flora le trajet est si court qui ne s’illustre que sous le registre de la spontanéité, de l’évidence. Comme si ces formes si subtiles avaient existé de toute éternité, attendant l’éclaircie d’une révélation, l’aire ouverte d’une contemplation. Voyez combien Flora constitue le signe de l’éternité. Rien à lui soustraire. Rien à lui apporter. Les choses belles sont toujours en excès d’elles-mêmes, simples cornes d’abondance diffusant leur miel dans l’espace révélé. L’eau est cette nappe identique à l’immobilité de l’air de la lagune. Mince brouillard que parcourt en sourdine le luxe du silence. Les nénuphars sont posés avec naturel, comme s’ils n’étaient que des bourgeons sécrétés par une vase qu’on suppose cristalline, douée de mystérieux pouvoirs, peut-être celui de créer l’incréé et de nous faire le don de ce pur surgissement du néant. Flora est une gemme, une pierre de Lune, un marbre que nos yeux polissent avec gratitude. Reflets blancs sur la pente du torse, autour du double questionnement de la gorge, sur l’arrondi des épaules, les parties éclairées du visage. Ombres douces qui jouent en de subtils harmoniques, tracent la levée d’une cendre, invitent nos yeux au poudroiement, à la vision synthétisante qui confond tout en une même syntaxe dont la lumière elle-même aurait du mal à produire le sens.

Ici et là, de minces touches de pastel, de très légères empreintes de sanguine pour nous dire, le désir, le battement de la vie, la réserve que métamorphose le regard des Esthètes. Tout en haut, se confondant avec la laine grise du ciel, le buisson des cheveux, à peine plus assuré, à peine un ton au-dessus pour nous révéler toute la grandeur du sens lorsque celui-ci, lissé d’humanité, ceint de juste poésie, se met à couler avec l’exactitude d’une clarté neuve dans le cercle bleu d’une clairière. Oui, combien cette image est apaisante qui nous restitue notre être, le situant au milieu d’un visible compréhensible, aire que, jamais, il n’aurait dû quitter, dont parfois nous nous éloignons faute d’avoir su reconnaître le monde en nous, nous immergés dans le monde. Être Flora, une minute seulement et happer cette volupté heureuse que voile le cerne de la pudeur. Voici de quoi exister. Vraiment !

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8 août 2016 1 08 /08 /août /2016 09:04
Fascination des formes.

Pascal Hallou - Peintures photos.

De l’étrange présence des formes.

C’est sûr, on ne sait pas très bien où l’on est. Il y a cette demi-obscurité, cette confluence des choses, cette complexité dont on ne saurait venir à bout. Pourtant on ne renonce pas à avancer, on immerge sa tête dans le massif des épaules, on aiguise ses pupilles, on fait de son regard ce dard rubescent, ce trépan de diamant avançant parmi les peuples de terre et de gravier, retournant les vagues de limon, perçant les plaques de schiste, abrasant les laves et les rivières de basalte. Ce qu’on veut : sonder, connaître, progresser avec la certitude qu’au terme de l’exploration jaillira la source, que s’élèvera son chant de cristal avec son amplitude à l’esprit géomètre, ses polyèdres aux faces rassurantes, toutes ces lignes tirant ensemble dans le même sens, produisant la beauté et l’harmonie qui y est associée comme l’écorce se lie au tronc dans la plus étonnante logique qui soit. Alors on sera apaisé, alors on s’abreuvera à la fontaine de jouvence, alors on se reconnaîtra comme homme pourvu d’un langage, ce bien si précieux qu’il nous mettrait en péril si, d’aventure, il venait à faire défaut, nous conduisant aux apories du silence, à la geôle de l’incompréhension. Ce qu’on refuse : le cheminement à tâtons, l’errance dans la clairière désertée de clarté, l’enchevêtrement des choses, leur sémantique obtuse, ce lexique si étroit qu’il nous éloigne de notre propre réalité alors que nous n’existons qu’à en commettre l’ordonnancement, à en édifier l’architecture.

Cette image nous la regardons comme nous le ferions d’une énigme ou bien de mystérieuses formes dissimulées dans le clair-obscur d’une grotte. Cela fourmille, cela tremble à la manière d’une gelée, cela se disperse en milliers de mots, cela fuse en un sabir dont nous ne percevons qu’une confuse mélopée. Ce pourrait être la surface d’un marais putride, le pullulement de lentilles sur l’eau usée d’une lagune, ou bien, peut-être, est-ce la croûte superficielle d’une lointaine planète dont quelque télescope nous livrerait l’esquisse d’un autre univers dont, jamais, nous n’aurions pu soupçonner l’inépuisable ressourcement, la prodigalité du paraître, la capacité de métamorphose comme si un métabolisme fou en entretenait, de l’intérieur, la multiple vision, manière de palingénésie inépuisable, de balancement immémorial pareil à l’alternance du jour et de la nuit, à la chute des secondes dans le col étroit du sablier.

Mais qu’avons-nous fait jusqu’ici, sinon remettre au goût du jour un jeu ancien ? Combien d’entre nous se souviennent avoir cherché à deviner, dans l’habileté d’un dessin brouillant volontairement les lignes, parmi les taches en noir et blanc d’une typographie ancienne, ici la forme de l’écureuil avec sa queue en panache, là le dessin d’une antique voiture, ici encore la lampe avec son abat-jour armorié, son aire de clarté. Genre de vertige visuel qu’alimente la faculté imaginative, que propulse hors de soi, peut-être, la violence d’un désir, que sous-tend le besoin immédiat, intellectif, de porter au devant du concept tout ce qui fait figure et se donne comme objet à connaître, hiéroglyphe à décrypter. Il y a une incroyable tension qui, toujours, fait son bouillonnement tel une lave, un geyser, juste au-dessous de la ligne de flottaison de la conscience, dont, le plus souvent, on ne perçoit guère que la trémulation lointaine, la vibration intime alors que le monde fait tourner les jours et que tout s’écoule à la vitesse des chutes d’eau dans la gorge des cirques. Pourtant combien il est satisfaisant pour l’esprit de se livrer à cet inventaire des signes et des sèmes qui, en tous sens, parcourent notre existence à la façon d’un subtil métier à tisser entrecroisant, sans cesse, les fils de trame de ce qui nous est étranger et les fils de chaîne qui sont les nôtres, avec lesquels nous tâchons de saisir ici, une bribe de sens, là un indice capable d’émettre une hypothèse, d’élaborer le début d’une fable, d’écrire les premiers vers d’un poème, de dresser les étais qui pourront concourir à mettre au jour une esthétique. Merveille que ce qui dresse pour nous le praticable des choses infinies dont nos yeux font l’inventaire rapide à défaut d’en pouvoir saisir la généreuse multiplicité.

Il y a un réel plaisir à énoncer, dans la grotte, la présence du perroquet en calcite translucide, les branches de corail, les efflorescences marines, les silhouettes animalières, les colonnes architecturées, les bourgeonnements floraux et légumiers. Cette sorte de loisir, qu’on dit volontiers populaire, n’en recèle pas moins une richesse dans laquelle puiser tout un catalogue de sensations, tout un clavier à partir duquel bâtir des fictions et donner assise aux rêves les plus divers. Mais ce qui paraît le plus important à saisir ici, c’est bien le lieu où s’origine la prégnance des formes, l’étrange fascination qu’elles exercent sur notre façon d’être au monde selon telle ou telle esquisse. Ce qui en constitue, sans doute, la matrice profondément ensevelie dans la psyché est, bien évidemment, constituée d’une expérience existentielle. La thèse qu’il faut poser d’emblée est la suivante : dans toute figuration, qu’elle soit naturelle ou bien artificielle, artistique ou artisanale, c’est la quête d’une présence humaine que nous manifestons. De toute présence humaine, à commencer par la nôtre puisque la subjectivité est la matière dont nous sommes modelés jusqu’en nos fibres les plus secrètes. Toujours nous sommes à la recherche de cette énigme fondamentale que suppose notre être-au-monde dont nous devinons les linéaments, ici ou là, s’enracinant, parfois, dans un sol qui les soustrait à notre regard, nullement à notre inconscient cependant. Nous appliquant à observer des configurations géométriques, à repérer la variété des profils d’une œuvre, à dénicher les tournures que prennent, tour à tour, les façons d’un langage, nous disposant à débusquer les modelés, à reconnaître les styles singuliers, à apprécier les éléments plastiques d’une sculpture, les aspects d’un paysage, à inventorier en un mot tout ce qui se catégorise sous l’intitulé de la pluralité, empreintes, textures des matières, traits et contours du dessin, galbes d’objets, lignes virtuelles ou réelles, de partage des eaux ou bien méridiens, frontières physiques et imaginaires, points de rencontre des ombres et des lumières, toute cette vaste alchimie visuelle ne fait sens qu’à nous situer par rapport à un environnement, à nous assurer d’une géographie qui nous est propre, à l’intérieur de laquelle nous installerons notre être et les prédicats qui en définissent l’allure, en précisent l’essence, cette singularité dont le caractère inimitable signe, sans doute, ce qui est le plus remarquable dans l’individu, cet inexpugnable fortin qui n’apparaît, en définitive, qu’à être posé vis-à-vis des autres formes que constitue toute altérité.

La Nature est le premier lieu dépositaire des formes, celle qui sollicite notre imaginaire, stimule nos capacités à produire du divers, à faire naître de l’onirique à partir de ce qui, dans sa simplicité, ne dit que la modestie de sa présence. Ainsi les forêts et les arbres sont-ils les prétextes à dresser telle ou telle chimère, les empilements de rochers à évoquer l’ombre tutélaire de géants, les nuages dans leur amoncellement mouvant à nous proposer toute une fantasmagorie dans laquelle puisent nos désirs de représentation, tantôt l’oiseau au corps de brume, la déesse voluptueusement allongée dans l’éther, le moutonnement de collines dans la lumière naissante. Mais toujours domine la dimension anthropomorphe comme si nous projetions sur le réel les images qui constamment nous traversent, celles d’êtres connus, parfois oubliés, notre propre identité avec laquelle nous n’en avons jamais fini. Etrange test de Rorschach dont les taches nous questionnent à même nos angoisses, nos ombres mémorielles, le passé qui tissa en nous le réseau complexe de notre histoire. C’est sans doute ceci, la vérité, reconnaître dans chaque tentative d’acte, chaque propos, parfois de simples lapsus, mais aussi dans la résille de nos créations l’empreinte que nous posons sur les choses, qui court à bas bruit telle une sournoise maladie qui nous visite de l’intérieur, dont nos gestes, nos façons d’être trahissent la récurrente et obsessionnelle présence. Avant d’être une question que nous posons au monde, nous sommes une interrogation en miroir, une voix dont l’écho ne touche des falaises parfois éloignées qu’à revenir livrer, dans l’enceinte de notre peau, la parole qui, un instant, s’est détachée de notre être avant d’y revenir avec un accroissement du sens. Comprendre les formes ne serait-ce pas se comprendre, d’abord, comme celle qui, jouant le rôle de tremplin, nous porte auprès des choses dans une manière de familiarité ? Toujours il est urgent de se posséder en son entièreté de manière à devenir, pour soi-même, un texte lisible, un livre fondateur de sa propre aventure. Plurielle herméneutique de l’ego par laquelle affirmer la certitude d’un cogito Je suis ce que je vois, lequel, nous installant dans notre être nous met en demeure de comprendre et de posséder le monde, d’abord le nôtre qui n’est qu’une réverbération de celui dans lequel nous jouons notre rôle, récitons notre partition, avançons sur la scène qui nous est allouée comme l’espace de notre propre dramaturgie. Certes le danger existe qui consisterait à se résoudre à sa propre fascination, autre nom pour la schizophrénie. Aussi, chaque image que nous prélevons du réel, convient-il de la métaboliser, d’en faire sa possession mais avec la visée éthique de la remettre à toute altérité afin que soit initiée la boucle infinie de la communication et la nécessité pour l’homme d’un vivre ensemble, d’une mise en commun des impressions, des sensations, des intellections qui nous traversent et constituent le fonds commun de l’humanité.

Formes et hypothèses psychanalytiques.

Mais se questionner sur la forme, comme toujours, c’est tâcher d’en connaître l’origine, d’en dévoiler la source donatrice de sens. Bien des théories psychanalytiques ont fait florès, parfois au prix d’interprétations si audacieuses qu’elles ne paraissaient constituer qu’un fragile édifice conceptuel. Cependant ces théories sont précieuses en ce sens qu’elles ouvrent un champ de réflexion et, provoquant notre curiosité, nous mettent au défi de comprendre aussi bien ce qui est soi que ce qui ne l’est pas. Au nombre de ces hypothèses fécondes, celle de l’objet primaire ou objet précurseur dont Winnicott endossa la paternité avec la belle exactitude d’un esprit ouvert à la vie, à ses frémissements, aux signes qui, pour être inapparents n’en sont pas moins fondateurs d’une psychologie, d’un fonctionnement de l’âme dans son sens étymologique. Objet précurseur, certes, mais précurseur de quoi ? Or, si le langage est l’événement le plus porteur de sens, accordons-lui le fait de nous éclairer. Deux définitions du Dictionnaire de l’Académie nous y aideront : Précurseur : « Personne clairvoyante qui donne l'exemple et ouvre de nouvelles perspectives » - « Objet qui en annonce un autre, plus perfectionné, plus élaboré ». Ces nouvelles perspectives, ces objets élaborés ne sont autre que les formes grâce auxquelles tout ce qui vient à l’encontre se révèle à nous avec la puissance d’une chose à connaître et à porter aussi loin que possible dans l’ordre d’une saisie afin que l’existence, prenant son essor, nous adresse le subtil lexique que nous sommes en droit d’attendre des phénomènes et autres manifestations sensorielles.

Du sein et du sourire comme formes premières.

A lire la littérature dans ce domaine, nous nous apercevrons vite que le sein est cet objet privilégié, cible originelle sur laquelle le nourrisson va focaliser ses premières capacités de représentation, projeter ses désirs, élaborer ses formes primitives d’amour, découvrir ce qui n’est pas lui et le place au seuil de toute altérité. C’est ce mécanisme inné, cette résurgence instinctive si semblable à une force animale, à une énergie naturelle qui le pousse en direction de cet objet-forme dont l’absence épisodique et la douleur qui en résulte feront surgir le mystère de l’objet halluciné, le pouce substitut ou bien le bout de chiffon dont Winnicott (encore lui) dira qu’il s’agit d’un objet transitionnel, découverte si féconde qu’elle ouvrira toutes grandes les portes de l’explication de la sphère immense du désir et de ses motivations, de la mise en place de l’activité fantasmatique qui lui est coalescente. Autrement dit c’est tout l’édifice du comportement humain qui est ici en jeu, aussi bien que les actes qui en découlent et qui sont au fondement de notre liberté.

Mais évoquer le sein ne saurait suffire à épuiser le problème, même si on lui reconnaît le rôle insigne d’alphabet de la relation, alpha d’une prise de conscience conduisant à l’oméga d’une aperception de la réalité. Il est nécessaire, cependant, de lui associer ce que René Spitz nommait stade du précurseur de l’objet, à savoir l’apparition du sourire dans les premiers mois de la vie du petit homme. Or ces deux faits, découverte du sein, émission du sourire sont concomitants dans l’expérience du bébé qui, inévitablement, les relie l’un à l’autre en tant que polarités essentielles de son développement. La thèse qui est à formuler ici est la suivante : toute forme ultérieure succédant à ces formes primitives prendra appui sur elles, si bien qu’on pourrait en retrouver la trace éminente dans toute archéologie du Sujet qui fouillerait en profondeur le sol constitutif des modes d’être, de se comporter, de faire saillie dans le monde de telle ou de telle façon. Tous, en nous, dans la complexité labyrinthique de notre psychisme, la trace primaire d’un sein, son gonflement lacté, l’empreinte d’un sourire, sa promesse de bonheur. Comprendre ceci c’est en même temps se donner accès au répertoire infini des formes qui nous habitent comme l’ombre tapisse la caverne ou bien le soleil éclaire le domaine du savoir au même titre qu’il illumine la terre.

Ce qui se laisse approcher dans cette photographie.

Comme tout acte de vision, ce qui vient à nous de la photographie, c’est d’abord son aspect global, sorte de conflagration des formes qui, au premier regard, ne livrent que l’indistinction et le flou, genre d’illisible chaos. Il faut alors prendre du recul, se dégager de son activité de synthèse, donner site à une analyse qui, isolant les formes, en tirera des significations. Il faut procéder par zones distinctes, délimiter des aires successives, établir des ilots, sans doute procéder par hypothèses et corrections, ajouts et effacements. Car la première saisie est abstraite, dénuée de sens et l’on se perd inévitablement dans ce maelstrom où se noient les lignes et s’emmêlent les couleurs. Nous sommes semblables à ces explorateurs qui, munis d’une machette, se fraient un passage dans la densité de la savane. Puis l’éclaircie survient, les formes se précisent comme si elles surgissaient d’un brouillard. Tout en haut de l’image, la granulation de graviers pris dans du bitume, alternance de teintes beiges et marron foncé qui font penser à une glèbe. Puis, allant vers le centre, la lunule d’une feuille morte. Puis, plus bas, d’autres feuilles plus claires dont beaucoup au limbe troué, puis une plume au centre de la composition, puis quelques monceaux non identifiables, agglomérat de goudron, terre, détritus divers.

Fascination des formes.

Voici, maintenant, ce qui était inconnu est devenu connu. Le réel tel qu’en lui-même avec son incontournable coefficient de lourde contingence et la limite indépassable selon laquelle il se donne à voir. La banalité du quotidien, sa densité têtue, son évidence si étroitement matérielle que, bientôt, nous détournons le regard, en quête du prochain spectacle. A aller regarder de trop près, à vouloir sonder l’insondable nous avons fini par trouver ce que, jamais nous n’aurions cherché au hasard de nos promenades. Combien nos pas d’automne piétinent de telles inconséquences dont nous n’avons même pas conscience ! Le monde, tout comme le firmament est constellé de milliards d’étoiles, est le lieu de rassemblement d’une infinité de minuscules dramaturgies (la mort d’un oiseau ; la chute d’un grésil dans le blanc de l’hiver ; la queue d’un cerf-volant envolé par une tornade ; la touffe de goémon sur les eaux vertes de l’océan et encore mille minuscules faits sans importance qui sillonnent la Terre et le ciel de leur trajet invisible), le monde donc est la scène sur laquelle, à chaque seconde, se produit un événement qui disparaît à même son apparition. Nous n’y sommes pas attentifs et voilà que notre destin ne s’en trouve nullement atteint. Pourtant, combien de charge de poésie dans la modestie de ce mince tableau d’automne, combien l’atmosphère en évoque, pour qui les a lues, les belles pages de « La Mare au diable » au travers desquelles Georges Sand, dans cette belle langue lyrique qui était la sienne, nous décrivait une scène de labour dans son Berry natal, cette terre si bien disposée à accueillir les phrases amples et les descriptions bucoliques correspondant en tous points à l’esthétique du romantisme. Regarder le simple, pourtant, ne nécessite aucune propédeutique intellectuelle, ne suppose aucun préliminaire à la saisie de la beauté. Il faut, tout simplement se confier à sa propre intuition, méditer, rêver, contempler, seules conditions préalables à la perception de ce qui veut bien se dévoiler à un regard curieux.

Mais nous étions partis des formes, nous avions évoqué le jeu qui consistait à les débusquer au milieu des mailles complexes du réel. Jouons donc maintenant et éprouvons la joie inépuisable des significations que, souvent, nous traversons sans les voir, qui nous traversent sans que nous y prenions garde. L’énigmatique peinture-photo de Pascal Hallou, nous avons pris la liberté d’en effacer quelques fragments afin de rendre visibles, ces formes si fascinantes, parfois animalières, souvent humaines puisque de l’humain nous sommes le support et que notre propre subjectivité trouve toujours à s’y loger en quelque manière. Ce que nous regardons, ce qui nous regarde, tout ceci nous constitue comme notre monde le plus proche, celui que nous pouvons nous approprier car si nous sommes au monde, nous ne le sommes qu’à être auprès des choses. Là est sans doute notre plus grande vérité. Sachons cueillir ce qui est à notre portée !

Fascination des formes.
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5 août 2016 5 05 /08 /août /2016 08:00
Murmure de l’eau.

Apnée et inspiration.

Avec Douni.

Œuvre : André Maynet.

Murmure n’aimait pas le crépuscule. Murmure lui trouvait un air trop usé par le passage du jour, ces balafres rouges qui entaillaient l’horizon et lui donnaient la figure du meurtre. Comme un sang qui aurait été déversé sur le monde avant que la nuit ne le recouvrît d’un suaire noir, un suaire de deuil. Depuis l’infini du temps les hommes s’entretuaient et la violence était à fleur de peau. Un prurit au creux des mains et des désirs mortifères. La tolérance n’avait plus cours et l’on avait du mal à se supporter soi-même, à faire face à son image dans le tain révolté des jours. Partout on sortait les dagues. Partout on décimait les têtes, on ébranchait les membres. Ne demeuraient plus que d’étranges culbutos oscillant de Charybde en Scylla, de confondantes silhouettes signant dans d’étiques tubercules la disparition de cette belle tempérance qui avait cerné les temps humains de si généreux lauriers. Non, décidément, Murmure ne supportait pas ces airs de sainte nitouche du couchant qui fomentait dans le dos des Inconscients des projets de subversion, si ce n’étaient de mutilantes et définitives révolutions. Dans les cannelures des rues il fallait progresser à la manière des crabes, glissant de travers sur sa carapace ornée de pustules de goémon, une pince, la plus fine, servant d’appui, canne si dérisoire dans la demeure étroite de l’heure, l’autre pince, la plus massive, ouverte avec ses crocs de corail prêts à entailler, à dépecer. Oui, la chute du jour, son agonie crépusculaire étaient bien une manière d’allégorie disant aux Errants la survenue de l’ombre qui, bientôt, les engloutirait et il ne resterait plus sur Terre, que des monceaux de désolation, des buccinateurs déchiquetés, des éclisses de carapaces pareilles à des roches que l’érosion aurait détruites à la mesure d’un temps sans pitié, sans ouverture, seulement commis à effacer, à gommer. Détruire, disait-elle !

Alors, afin de chasser de sa conscience ces effluves délétères, Murmure se levait dès l’heure blanche qui suivait la nuit, sa première incision par les rais de lumière. Tout était au repos et nul bruit ne dérangeait le sommeil encore lourd des arbres, l’engourdissement des taupes dans leurs galeries de glaise. Les oiseaux étaient au nid et l’on n’entendait leur mince gazouillement qu’à l’aune de son propre imaginaire. Ce qu’aimait Murmure c’était cette auréole de brume qui ceignait les choses et les parait d’une innocence immédiate dont, jamais, rien ne semblait pouvoir les distraire. Comme un air d’éternité et de calme qui planait tel un grand oiseau de proie, mais avec de bienveillantes intentions, voir simplement jusqu’à l’horizon infini et décrire de grands cercles à la tombée du jour, juste avant la chute dans le sommeil. Longtemps la jeune fille marchait le long de la vallée encore ensevelie dans ses plis d’obscurité. Sous les grands pins l’ombre était drue et le silence bleu-outremer, pareil à une mer qui se serait échouée, là, si près du mystère du ciel, sans pouvoir jamais l’atteindre. La Promeneuse songeait aux cigales aux transparents élytres repliés le long du corps, aux mantes religieuses, à leur curieuse posture en prie-Dieu, aux grillons à la robe de suie qui demeuraient dans la confidence, quelque part dans le domaine invisible des ramures. Parfois, tout en haut du cirque, se découpant sur le cristal du jour, le premier vol hésitant d’un rapace dont elle ne connaissait pas le nom, curieuse seulement du dépliement des rémiges pareilles aux dents d’un peigne immatériel. En contrebas des rochers couleur d’ardoise bleue, l’eau scintillait sous les premiers glacis de la lumière. C’était une série de minuscules lacs, une succession de claires cascades qui voyageaient vers l’aval avec la discrétion propre à ce qui n’a nul besoin d’être nommé puisque beauté accomplie à seulement exister.

Un long moment, Mumure se postait sur la dalle d’un rocher, jambes à demi immergées dans l’eau qui frissonnait. C’était alors si délicieux ce sentiment de dépossession de soi, comme si une partie du corps remise à la Nature, à sa généreuse présence, disparaissait à même cette glaciation, comme si la conscience, anesthésiée, scindait le corps en deux territoires distincts : celui du haut promis aux confluences de l’air, celui du bas plongé dans cette mare liquide si semblable à une eau originelle donatrice de vie. Vêtue seulement de quelque voile léger, mince pellicule venant dire l’appartenance au monde des hommes, mais dans l’effleurement, le souvenir presque dilué, Murmure, soudain, se laissait posséder par ce grand corps souple, visqueux, tellement inapparent qu’il prenait la consistance d’un fin brouillard, d’un nuage de gouttes d’eau rassemblées à des fins de ressourcement. Car Murmure-de-l’eau avait besoin de ce bain pareil à une liqueur de jouvence, désirait cette immersion pour se laver des agonies et des barbaries du monde d’en bas. Là, au centre de son élément -, avait-elle été poisson dans une vie antérieure ou bien dauphin accompagnant les équipages de marins ? -, Celle qui vivait l’instant dans sa plus pure intensité ne se sentait plus exister, ÊTRE seulement, tout comme la feuille EST dans le tourbillon de vent qui la remet à son destin de feuille et l’y laisse à demeure dans la simplicité. Plus qu’un massif de chair, plus qu’une enveloppe de peau, elle devenait cela même qui l’accueillait, cette intensité fluide qui l’entourait avec bienveillance, qui entrait en elle pour dire l’évidence de l’eau, la fuite verte de la rainette, la grappe d’œufs de saumons comme d’impalpables pépites, les lanières des algues, leur caresse de chevelures, les minuscules diatomées dont elle percevait l’étonnante harmonie géométrique intuitivement, faisant partie de soi, comme s’il n’y avait nulle séparation entre ce dehors qui interrogeait et ce dedans qui lui répondait à la façon d’un dialogue ininterrompu, d’un chant hauturier venant d’un lointain cosmos inaperçu, mais infiniment présent, infiniment donateur de bien et de douceur.

Ainsi, franchissant chutes et cascades, contournant verrous de pierre et amoncellements de moraines, se faufilant parmi toute l’efflorescence végétale, derrière les vitres noires de ses lunettes contre lesquelles ricochaient les trilles et les filaments de sable, Murmure conduisait sûrement, avec bonheur, son destin en direction de cet estuaire où les hommes, le plus souvent, gisaient à la manière de galions ensevelis, carènes émergeant à peine des complexités du limon et des torpeurs des vasières. C’était si harassant, parfois, de nager dans ce genre de volupté, de frayer sa voie parmi la brillance de l’onde et de devoir ressortir, face au couchant, dans la chute crépusculaire des secondes, de regarder avec les yeux agrandis de la pure conscience, les errements, les perditions, les valeurs bafouées qui faseyaient au seuil de la nuit pareils à des drapeaux de prière lacérés par le vent. Alors on rentrait au logis, la tête basse, encore emplie du luxe de l’eau, on revenait chez soi, identique à un fauve qu’une trop vive lumière aurait reconduit au seuil de sa tanière. On s’allongeait sur sa couche de paille. On étirait ses membres dans lesquels survivait la mémoire liquide, on lissait sa crinière de ses griffes acérées comme la pointe de la fourche. On se surprenait à feuler parfois dans la meute des heures nocturnes. Mais pourquoi donc fallait-il que la Terre des hommes fût ce charnier, cette inextricable jungle où il fallait se métamorphoser, chaque minute qui passait, en cette lionne acculée dans son antre de peur ? Pourquoi fallait-il vivre dans cette savane semée de pièges et de fosses qui menaçaient, à chacun de vos bonds, de vous précipiter en enfer tête la première avec une armée de chasseurs dansant en cercle leur ronde mortelle ? Pourquoi ? Ah, que vienne le matin ! Que vienne l’heure salvatrice ! Que vienne l’eau lustrale d’où ressortir avec l’âme apaisée ! Il y avait cette pureté à atteindre de manière à rendre aux hommes un cheminement qui leur devînt enfin compréhensible. Il n’y avait que l’eau pour cela. Une longue immersion dans l’inconscient. Puis une sortie au grand jour lavé des cauchemars du monde. Que cela ! Que vienne l’heure de l’eau ! Enfin.

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4 août 2016 4 04 /08 /août /2016 07:52
Ce regard qui nous interroge.

Lucie – Bronze.

Œuvre : François Dupuis.

De la tête, les yeux absents.

On est comme en orbite autour de la Terre et la grosse boule de métal frissonne dans le vide. Elle jette ses éclats, elle allume ses feux, elle réserve ses zones d’ombre. Elle se dissimule au regard dans l’ornière des vallées. Parfois sont des trous où glissent les racines blanches. Parfois des gorges profondes où se devine le Rien, la gueule ouverte du Néant.

On est comme en orbite autour du bronze. Le regard sonde la moindre éminence, devine les monticules, apprécie les failles, rebondit sur les zones de clarté, se perd, parfois, dans le tumulte de la glaise durcie, encore imaginativement vacante, qu’incisent et modèlent les doigts de l’artiste. On en devine encore le mouvement, on en en suppute le geste d’autorité qui décide de la forme et la maintient en équilibre tant le statut de l’œuvre est précaire en ce pétrissage qui semblerait jamais n’avoir de fin. Pourtant l’heure vient qui décide d’un contour et imprime dans la matière la fin d’une aventure. Le visage d’airain est là, figé dans une espèce d’éternité, sculpture qui nous fait face à la manière d’une figure antique toisant le temps depuis son irréfragable présence. Que rien ne saurait atteindre. Essence du métal qui défie le temps et s’installe dans la durée. Nul besoin d’en éprouver tactilement la dureté, ses copeaux de lumière, ses brillances de limaille, la pureté de son modelé disent son destin éternel, bien après que les hommes auront renoncé à voir et à comprendre. Cette tête, nous la regardons à la manière d’une concrétion terrestre, d’un minéral, peut-être d’une gemme inaccessible à notre esprit tellement sa résistance paraît disposée à s’affranchir de toute épreuve, fût-elle celle d’une corrosion à laquelle notre intellect pourrait la soumettre.

Pourtant quelque chose nous dérange, nous perturbe, sous quoi semble percer une fragilité, l’imminence d’une possible destruction. La faille est apparue, soudain, à la façon dont un éclair déchire la toile unie du ciel. Nous voici au bord d’un abîme dont l’ouverture est réalisée par les deux trous des yeux, genres d’orbites mortuaires ou, à tout le moins « d’inquiétantes étrangetés » dont notre conscience fait l’épreuve avec la douleur d’un déchirement. Ce que, il y a un instant encore, nous pensions éternel, se réduit à n’être plus qu’une simple hypothèse existentielle. Entre l’invincibilité métallique et le double percement oculaire se crée une insoutenable tension, s’élève un questionnement d’ordre métaphysique. Et si cette vision n’était que la révélation de notre propre finitude, l’image en creux de notre condition mortelle, le vide par lequel tirer sa révérence et s’absenter définitivement du monde, de soi ?

Mais si, au travers du motif du regard, se laisse aisément apercevoir la nature d’un questionnement philosophique (Voir Sartre et le regard aliénant d’autrui), ceci ne saurait évacuer la dimension également pertinente de cette thématique quant à l’évolution générale de l’esthétique. C’est du moins le contenu de la thèse qui va suivre, laquelle voudrait montrer comment le problème de la vision porte en soi les germes d’un bouleversement des perspectives qui ne sont autre que le passage du classicisme à la modernité et d’un changement radical des manières de représenter.

Histoire d’yeux.

Afin de rendre visible cette trace des yeux dans les œuvres d’art, nous nous référerons à Picasso, cette haute figure par laquelle voir, l’espace d’un destin, la métamorphose des formes à l’œuvre qui, toujours, témoignent non seulement des contenus picturaux qu’elles enferment mais font signe en direction d’une nouvelle manière de poser le monde devant soi. Et de l’amener au concept suivant des configurations préfigurant l’élaboration de paradigmes du savoir refondés. Bien entendu, cette réorientation des visées, si elle ne saurait se distinguer des phénomènes de mode, s’abstraire des diverses inclinations successives des écoles, en diverge cependant par la profondeur d’une tendance de fond s’extrayant du sol même des hasards et des contingences du quotidien. A l’évidence, dans toute figuration humaine, les yeux jouent un rôle si central qu’ils ne peuvent occuper, le plus souvent, que le point focal d’une toile, se situer au lieu de convergence de cela qui y fait sens. Yeux dépositaires de l’âme, braises émergentes de la conscience, lacs éthérés du romantisme, lumière d’une intellection dans un portrait de Baldassare Castiglione chez Raphaël, reflets de la pureté et de l’innocence dans « La jeune fille au turban » de Vermeeer, pupilles de l’inquiétude au travers d’un autoportrait de Van Gogh, agrandissement hiératique du regard du Christ tel que représenté par Rouault, sensualité mystérieuse émanant des yeux de Marylin Monroe traités par Andy Warhol.

Et la saisie de ce regard par le Voyeur est telle, la fascination si puissante que tout autre élément plastique pourrait être retiré de l’œuvre que celle-ci conserverait toute sa charge d’empathie ou de répulsion, de séduction, toute sa force interrogative. C’est cela le regard : la personne, son essence, la clarté par laquelle accéder à cet intérieur qui se dissimule et se dérobe. Jamais on ne peut fixer longtemps les yeux d’autrui sauf à tomber dans l’indécence, à succomber au trouble, à frôler un vertige sans fin. Un principe essentiel jamais ne se tutoie qu’au risque d’une perte : de celui qui en est la cause, de celui qui en est la conséquence. Longtemps l’on peut observer l’arc d’un front, la chute d’une joue, la fuite d’une hanche, le doux modelé des jambes, la discrétion de l’attache des chevilles car tout ceci est d’une autre nature, « périphérique », pourrait-on dire alors que les yeux sont l’origine, la source, le lieu de l’ineffable, l’interdit à ne pas franchir, le territoire secret que nimbe l’eau des larmes, que dissimule le brouillard de la vue. Quelque chose comme l’impossibilité d’une atteinte, un silence à ne pas décrypter, une parole à faire se dissoudre à même des lèvres muettes.

Le traitement par Picasso.

« Les yeux ne connaissent plus l’espace. Ils sont retournés à l’intérieur des orbites, et ils regardent vers le centre de la tête, la couleur de sang, la couleur noire qui ne connaît pas la vie ». Mydriase - JMG Le Clézio.

L’on n’étonnera personne, surtout pas les esthètes, si l’on énonce le truisme suivant : c’est à partir du Cubisme et des premiers essais autour des esquisses préalables aux Demoiselles d’Avignon que tout bascule, comme un regard qui, se retournant, sonderait l’intérieur de la tête pour y trouver de nouvelles façons de voir et de restituer cette vue sur la toile, la sculpture, la céramique, enfin tout support permettant de recevoir le message dont l’art détient le secret. Ce qu’énonce Le Clézio dans cette belle formule énigmatique faisant des orbites le réceptacle de la couleur de sang, la couleur noire qui ne connaît pas la vie, c’est rien de moins qu’une pure intellection dont le Cubisme se fera l’étendard. Oui, car cette esthétique ontologique, cette manière d’être et de se comporter, ne veut plus connaître de la vie que les projections sous l’espèce du concept, de représentations qu’au travers de rares objets agissant comme des icônes des temps modernes ( un crâne, une bougie, une bouteille, un verre, une guitare, une coupure de journal, une tête prismatique, des yeux vides semblant sonder leur propre étrangeté), rhétorique si simple qu’elle semble ramener à un degré zéro de l’énonciation la quête dont l’artiste se fait le héraut à l’aune d’un étonnant lexique comme s’il fallait retourner à une origine et recomposer le monde. (…) la couleur noire qui ne connaît pas la vie : Oui, car on vient d’abandonner la sensation, l’aire rassurante du sentiment, la nature lénifiante du romantisme, le songe impressionniste, le repère clair du symbolisme pour faire face à l’aridité du concept qui décline tout en analyses et synthèses et donne du monde cette image hautement abstraite où se reconnaissent à peine les personnes et les choses qui y figurent. Et cette impression de déréalisation, le traitement spécifique des yeux, cette émanation d’un primitivisme, cette exaltation d’une force brute non encore humanisée en renforce la puissance anxiogène, en accentue la démesure proprement hallucinatoire. Jusqu’ici les yeux servaient de repères, ils étaient les amers auxquels confier son errance. Voici qu’eux aussi s’absentent et reconduisent les hommes à leur tragique condition.

Si, depuis son entrée en peinture, Picasso les avait abordés, les yeux, à la façon somme toute classique de ses illustres prédécesseurs : voir le regard songeur de son Autoportrait mal coiffé de 1896 ; l’académisme dont témoignent les yeux de La Fillette aux pieds nus de la même époque ou bien la manière Velázquez du Portrait de Philippe IV en 1898, toutes les œuvres postérieures à 1906 dont le portrait de Gertrude Stein paraît être le point de départ, témoignent de ce bouleversement formel dont le regard focalise toutes les énergies. Ou bien l’aire visuelle devient sombre, impénétrable (Autoportrait de 1907), ou bien elle émerge à peine d’un masque inquiétant cerné d’ombres (Buste de femme. Etude pour les Demoiselles d’Avignon - 1907), ou bien encore les yeux des Musiciens aux masques de 1921 ne seront que des trous blancs anonymes et vides faisant plutôt signe vers un au-delà de la peinture comme signe prétendument inaccessible, à moins qu’il ne s’agisse de l’existence et de la difficulté à être ? A de rares exceptions près, ce thème du regard demeurera totalement énigmatique tout au long de l’œuvre, aussi bien dans l’étrangeté des yeux figurant sur deux plans différents (Jeune garçon à la langouste de 1941), dans la conflagration des regards comme s’ils venaient de deux modèles opposés alors qu’il s’agit d’un seul et même personnage (Buste de femme - 1943) et cette posture représentative sera itérative, trouvant certainement son point d’acmé dans cet insoutenable regard que l’artiste adresse au monde au travers de cette dernière toile encore retouchée la veille de sa mort, le 7 avril 1973, (Femme nue couchée et tête - Mai 1972) œuvre testamentaire par laquelle dire l’œuvre en même temps que l’impossibilité de l’artiste de s’y accomplir autrement que par sa propre disparition.

Les yeux de Picasso.

Qu’il s’agisse d’Autoportrait à la palette de 1906 ou bien de 1907 où déjà se devine la thématique novatrice des Demoiselles, ou bien encore des diverses déclinaisons photographiques où le Maître se met en scène, nul ne peut demeurer insensible à la qualité du regard. Ce regard noir, impénétrable, à l’aspect parfois presque vitreux, ce double lac d’obsidienne qui attire le monde à lui, ce mystère absolu du génie qui métamorphose chaque chose du réel en une décision esthétique. Ces yeux si ardemment noirs, si profondément passionnés sont les convertisseurs d’un univers qu’il s’agit de remodeler, de disposer vis-à-vis de sa conscience afin que celle-ci imprime son sceau singulier sur tout ce qui vient à l’encontre et ne doit, sous aucun prétexte, échapper au sort que, pour elle, on délibère, qui ne saurait avoir d’autre lieu d’émergence que dans la pensée de l’artiste. Le monde est à soi ou bien n’est pas. Regard-minotaure qui marque de son fer incandescent la peau de cela qui s’offre comme le subjectile sur lequel graver son empreinte à la manière d’une sève jaillissante, d’une efflorescence dont il est urgent de la communiquer à quiconque veut bien s’en emparer. Autre signe de la modernité et non des moindres, le règne de la toute puissante subjectivité est arrivé, l’auto-centration, la majesté de l’ego cartésien s’affirmant dans le célèbre « Je pense, donc je suis ». Et, si la pensée dévoile l’être, cette certitude de ne confier qu’à soi le soin de se penser et de penser le monde, cette affirmation est redoublée de la présence d’un JE souverain qui joue comme en miroir, qui se reflète en sa propre citadelle comme le ferait un écho sur la paroi d’une falaise. Les autres, les choses, le monde deviennent de simples planètes gravissant autour d’un moi dont le rayonnement paraît infini, doué de pouvoirs essentiels. Si la conscience antique était auprès du monde, confrontée à un cosmos universel, celle de l’homme moderne pointe en direction d’un cosmos personnel, individuel, en quête de lui-même. Le monde est en orbite autour de lui. Il en constitue la lointaine banlieue, le territoire presque inaperçu tellement la notion de Sujet éloigne dans l’ombre toute autre prétention à exister.

Abstraction faite des yeux.

Nombre d’œuvres modernes font l’économie de la représentation des yeux ou bien les traitent d’une manière si singulière qu’ils finissent par ne plus avoir, des attributs humains, que de lointaines résonances. Les représentations des figures féminines chez Willem de Kooning ne nous livrent que des personnages aux orbites vides, démesurées, dont on pourrait penser qu’elles constituent l’une des images inquiétantes de l’abîme. Dans son tableau Anxiété, Edvard Munch nous livre trois personnages au regard si absent qu’on croirait avoir affaire à des spectres venant d’outre-tombe, à des représentations fantastiques émergeant d’un étrange cauchemar. Dans son Autoportrait de 1912 Egon Schiele ne livre guère des yeux que ce violent contraste entre une sclérotique à la lumière de porcelaine et des pupilles si sombres qu’elles disparaissent dans le massif du front à la couleur de glaise. Autant dire que nous sommes éloignés d’une disposition ouverte sur l’extérieur, d’un déploiement du regard tel que proposé par la posture renaissante, ces yeux si limpides, hautement lisibles que nous propose du cardinal de Médicis un Andréa Mantegna, ou encore cette innocence, ce consentement à se dévoiler dont l’Autoportrait au manteau de fourrure d’un Albrecht Dürer nous fait l’offrande. Ici, bien plus que de choix esthétiques, il s’agit d’œuvres emblématiques qui engagent l’homme dans des catégories existentielles qui paraissent irréconciliables comme si le Cubisme, par le renversement des valeurs et des perspectives avait doté l’homme de moyens radicalement nouveaux de se connaître et de se représenter.

Ainsi, diffracter le regard comme dans le cubisme analytique, l’assombrir dans l’optique d’une vision expressionniste, le diluer dans une visée munchienne ou bien en décider l’absence dans le bronze de François Dupuis, toutes ces tentatives paraissent strictement équivalentes. Elles signent, tout simplement, l’abolition de règles classiques dont l’artiste s’affranchit de manière à disposer d’une nouvelle liberté, celle qui, au prétexte de la modernité, entraîne le sujet dans l’enceinte même de sa propre conscience, dans le bastion de son corps, cette construction si semblable à la monade leibnizienne dont il est convenu de dire qu’elle est dépourvue de portes et de fenêtres. Ces quelques considérations sur le regard dans la sphère artistique ne sauraient faire l’économie de cette visée si juste, si pertinente de Le Clézio dans Mydriase : « Voir c’est n’avoir plus d’yeux. On a brisé les écrans où s’allume et s’éteint l’univers. Puisqu’il n’y a pas de soleil, pas de lune, pas de nuit, il ne peut plus y avoir d’yeux ».

Abolissant le regard, la conscience contemporaine met le monde à distance comme s’il y avait deux univers séparés, celui du Sujet d’un côté, celui de l’Objet en un autre lieu. Etrange cécité tenant lieu de lucidité. On a volontairement supprimé de l’horizon de notre conscience tout ce qui n’était pas nous, tout ce qui ne figurait qu’à titre de probable anecdote, aussi bien les candélabres célestes auxquels nous dénions le droit d’influencer en quelque manière que ce soit notre destin unique. Être homme aujourd’hui devient synonyme d’une schizophrénie à endosser. Tout est séparé qui ne nous fait plus signe que d’un cosmos si étrange qu’il pourrait bien, un jour prochain, perdre sa raison, son ordonnancement donc et retourner au chaos originel. Peut-être ne sommes-nous que cela, une pure subjectivité se regardant à la mesure de sa propre intériorité ? Peut-être sommes-nous SEUL au monde, hallucinant tout ce qui n’est pas nous et nous visite à la manière d’un rêve éveillé ? Il y a si peu de certitude dans le simple fait de vivre ! Alors nous nous croyons en mesure de déserter ces yeux fertiles grâce auxquels le poète Eluard prétendait qu’on pouvait se connaître tout en connaissant l’autre. Mais, alors, qu’entend-on dans sa tête d’airain si ce n’est le bruit du monde dont nous percevons l’écho amplifié comme si, le posant à distance, il revenait vers nous avec la force des sources qui jamais ne tarissent. Est-ce au moins le murmure d’une parole que nous entendons ? Le début d’un langage ? Ce don essentiellement humain. Est-ce ceci ? Qui donc d’autre que nous peut nous en assurer ? Alors nous regardons cette énigmatique Lucie comme l’ancêtre qui nous a fait le don d’exister et nous fermons les yeux et nous demeurons en silence.

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26 juillet 2016 2 26 /07 /juillet /2016 08:03
Du sein de l’onde, Naïade.

"Canicule et tempera"

Avec Douni Hou

Œuvre : André Maynet

***

« En sa claire fontaine

La naïade s’endort au sein des verts roseaux. »

Leconte de Lisle, Poèmes antiques.

Il y avait les autres, tous les autres…

 

   Immenses et infinis rubans de goudron. On y roulait dans des carlingues chauffées à blanc. On était à l’étroit, pris dans l’étau de chaleur et la sueur faisait, sur le plancher, ses rigoles, ses confluents, ses mares pareilles à de minuscules lacs perdus dans l’anonymat de la poussière. On parlait peu. On comptait les gouttes qui perlaient au front, on repérait les spirales liquides distillant leurs minces circonvolutions autour de l’ombilic, on tâchait de deviner les minuscules cascades qui s’échappaient des tuyaux translucides des poils. Les pales des ventilateurs broyaient l’air compact, l’effeuillaient en strates rubescentes. Le rouge était partout. Le jaune produisait son incroyable énergie. L’orange coulait du convertisseur zénithal avec des bruits de gros insectes. La procession d’automobiles aux mufles luisants s’étalait le long de l’immense toile d’araignée qui corsetait la terre en tous sens. On voulait l’été, on voulait la lumière, on voulait les plages aux allures de déserts, les collines brûlées telles des sierras perdues en plein ciel. On voulait le bruit et la fureur, la peau tannée et le cercle blanc des lunettes autour des billes des yeux. On voulait la musique, le son aigu et percutant du métal. Ses cris de cigale, ses raclements de gorge, sa furie existentielle. On voulait la voix de poitrine, les exhalaisons du haschich. On voulait les camps où se concentrait la meute des vacanciers, les infinies processions pour un peu d’eau, pour deux tranches de pain, une pizza qui collait aux doigts, pour la douche froide, la poussière en longues écharpes dorées où se perdaient les criquets aveugles. On voulait la foule. On voulait les hommes en rangs serrés, les femmes aux poitrines opulentes, les hanches luisantes telles des chutes d’amphores. On voulait louvoyer parmi les confluences des corps, se lover dans l’odeur musquée du monoï, éprouver la chaleur des bassins contigus, se couler dans le grand lac anthropologique où l’amitié faisait ses lacets d’argent et ses rumeurs complexes. On voulait l’amour. Le sien, d’abord. Celui des autres, ensuite. Celui entrevu dans la résille d’un corsage, sur le fin liseré séparant le blanc du brun, tout le long de l’étroit bikini où les fesses chaloupaient dans une manière de vertige ontologique. Il s’agissait d’être, jusqu’au bout. Des ongles. Des crinières. Des toisons pareilles à des forêts pluviales. Du bassin où tanguaient de langoureux tangos. Du sexe incendié par les gerbes d’étincelles et les pluies drues d’escarbilles. On voulait exister jusqu’en sa plus infime parcelle afin que soit connue la mesure dionysiaque de la vie, son chant de plénitude porté jusqu’à l’acmé. On voulait vibrer avec ses congénères, aller au même pas, ressentir l’ivresse du contact, on voulait être un simple maillon de la chaîne. Un jour, on témoignerait de ceci devant l’humanité et les yeux s’empliraient des larmes de la nostalgie.

Il y avait Naïade, seulement Naïade…

Quelque part, dans un pays sans nom, sans histoire, sans frontières vivait Naïade en sa simplicité. Elle se sustentait de peu : une tranche de mandarine, un cerneau de noix, une pliure d’air, un zeste d’eau cristalline comme le quartz. Elle n’avait besoin de nul vêtement. Seul colifichet, sa longue chevelure qui évoquait plus la forêt d’automne que la parure d’une coquette. Un temps, cette nymphe avait vécu au contact des humains, tâchant d’éprouver leurs sensations, de comprendre leurs humeurs, d’épouser leurs mœurs. Mais elle avait vite résolu de leur fausser compagnie pour la simple raison qu’elle les trouvait, la plupart du temps ennuyeux, et le reste du temps si entichés d’eux-mêmes qu’ils ne l’apercevaient même pas, elle, Naïade, cette venue des eaux dont ils auraient dû méditer la sagesse ainsi que l’existence retirée en sa nature essentielle. Ce qu’elle faisait : plonger, nager, entraîner derrière elle toute une théorie de bulles qui constituaient son langage ordinaire. L’onde était comme son double, une deuxième peau dont elle aimait à s’entourer, glissant le long du jour parmi les lanières si souples, accueillantes qu’elles faisaient partie d’elle sans partage.

Décrire son présent consisterait à peu près en ceci : à contre-jour d’une nappe couleur de bronze, telle est Naïade dont le corps si fluet dessine une discrète chorégraphie, double effusion des jambes que surmonte et révèle la lumière des reins, courbe si peu apparente qu’elle paraît sortir du rêve, couler comme le vers du poème, susurrer telle la mélodie entendue sur le bord inaperçu de quelque clairière, puis le ventre si légèrement bombé qu’on le dirait tissé d’absence, simple rumeur sur la margelle d’un puits, enfin le doux éclair des bras repliés dans la position de la nage que recouvre, telle une nappe de goémon, la chevelure emmêlée d’eau. Une clarté venue d’on ne sait où dessine sur le sol - est-ce une pierre de lave, la solidification de quelque minéral ? -, un genre de damier, filaments qui courent au milieu d’une mosaïque ancienne pareille à celles découvertes dans des contrées antiques. Mais ce qui est le plus étonnant, c’est ce double mystérieux de la nymphe qui glisse au dessous d’elle comme s’il était son écho, peut-être le flottement de son esprit, le dessin à peine esquissé de son âme.

C’est de ce retirement, de cette discrétion, de cette position si proche d’une inconscience, peut-être proximité d’une origine, d’une innocence, qu’elle peut observer tout à loisir le monde, son agitation incessante, sa comédie, l’intense dramaturgie qui la traverse comme le ciel l’est par le lumineux éclair. Depuis la niche qu’elle a creusée dans l’onde rassurante elle se sent protégée des excès et des délires des hommes, de leurs empressements, parfois de leur folie de vivre. Elle existe au seul rythme de ses propres mouvements. Jamais ne diffère d’elle-même. Porte en soi un sentiment si intime de sa nature qu’elle l’éprouve à la manière d’un doux parfum, d’une subtile fragrance, d’un don si précieux que, jamais, elle ne le gaspille. C’est ainsi, le milieu aquatique porte en lui cette infinie réserve, cette disposition à être dans l’événement proche avec le recul nécessaire, le jugement adéquat. Nulle hâte qui vous prescrit de vous précipiter tête la première dans l’abîme d’une déconvenue ou bien vous livre, bien malgré vous, à l’inévitable aliénation qui vous tend les bras, que vous prenez pour quelque don du ciel alors que tout fomentait contre vous et qu’on n’attendait que votre chute pour vous administrer le coup fatal.

Il y avait les autres, il y avait Naïade…

Beaux éphèbes au torse de bronze, belles pulpeuses qui faites des regards des curieux une braise de désir, sachez que vous n’existez pas par vous-mêmes, seulement dans cet orbe de chaleur estivale qui vous dépouille de vos cerveaux par la même occasion qu’il vous gratifie d’un corps. Mais, selon le proverbe, on ne peut avoir le beurre et l’argent du beurre, sculptez donc votre anatomie jusqu’à en faire le lieu d’une fête, le culte indépassable qui fait de vous l’égal des dieux. Admirez-le tant qu’il est temps, l’entropie travaille qui vous métamorphosera bientôt, demain, peut-être même dans une heure en cette manière de naufrage dont, jamais vous ne vous relèverez. La canicule a cette vertu qu’elle fait fondre dans le même creuset la pensée qui s’essaie à penser et le produit même de cette pensée. Sans doute au terme de vos cérémonies héliopolitaines ne demeurera-t-il que l’empreinte de l’étoile blanche sur vos fragiles épidermes. Alors, lisant cette fable, vous n’aurez de cesse de vous projeter en cette Naïade que beaucoup ignorent, dont peu souhaiteraient endosser la sous-marine destinée. Pourtant c’est toujours sous la ligne de flottaison du réel que les choses apparaissent avec leur coefficient de réalité, avec leur sceau d’irréfragable vérité. Mais à ceci, au réel, à la vérité, y tenez-vous vraiment ? Y tenez-vous au point de vous dévêtir sur-le-champ et de plonger dans ce qui toujours questionne et demande réponse ? Y tenez-vous vraiment ?

« En sa claire fontaine

La naïade s’endort au sein des verts roseaux. »

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24 juillet 2016 7 24 /07 /juillet /2016 08:22
C’est Elle, pour ne pas la nommer…

« Prétérition ».

Œuvre : André Maynet.

C’est Elle, pour ne pas la nommer…

C’était un étrange dénuement qui se dégageait de Prétérition dans cette attitude de modestie dont elle paraissait affectée en son intime. Jamais elle ne levait les yeux pour regarder le monde, pas plus qu’elle ne considérait la course arquée du soleil, la déflagration blanche du goéland dans l’air chargé de mystère ou bien la fuite du jour, là-bas, dans le lointain parsemé de flocons de brume. C’était un constant étonnement que de l’apercevoir ici où là, campée dans la position de la flamme, altière dans son élévation même, simple dans le grésillement qu’elle émettait le plus naturellement, tout comme la cigale cymbalise dans les meutes d’air chaud avec la plus pure candeur qui soit. D’Elle on aura encore une idée approchante, l’imaginant sur le bord de quelque toile diaphane, son orifice excréteur, tel celui de l’épeire diadème, dévidant son fil de cristal invisible dans le silence d’un ciel vide. Elle n’avait guère de mouvement à faire pour exister, guère de son à émettre afin d’être reconnue, guère de pas à engager pour ouvrir le cheminement d’un hypothétique destin. Quiconque la voyait pour la première fois cessait sa progression, patte en l’air comme le flamant rose reposant sur un unique sarment, à peine s’il touchait terre, cherchant à deviner ce qui, dans cette étrange apparition détonait le plus : la coiffe de résille blanche, le corps d’albâtre longiligne (à peine la touche de la plume sur le bord d’une cendre), le coussin retenu sur l’ombilic par une lanière de toile, la sorte de mannequin impalpable hissé en son sommet, le luxe discret des bras paraissant sonner le glas de l’être, la cambrure du golfe des reins, l’évidence de la plante des pieds épousant le sol avec la certitude d’une réalité à connaître.

C’est Elle, pour ne pas la nommer…

Alors combien les interprétations eussent été saugrenues qui se fussent hasardées à émettre la possibilité d’une apparition, quelque part, à la jonction de l’espace et du temps, en un lieu si onirique qu’il eût été impossible d’en fixer les coordonnées terrestres. Car Elle, Prétérition, qui se nommait à même son propre effacement, comment en dresser l’esquisse signifiante sinon à se réfugier dans les oubliettes d’une amnésie, à suturer le double sillon de ses lèvres d’une parole muette, à faire de ses gestes une silencieuse chorégraphie aux imperceptibles arabesques ? Eût-on souhaité la saisir qu’elle se fût réfugiée dans cette nasse d’air cotonneuse qui l’entourait à la manière du cocon d’une chrysalide ou bien des bandelettes de la momie. Car, à l’évidence, la posture somme toute hiératique de Prétérition se donnait à voir telle une défense, une fuite, sans doute un refuge à l’encontre de tout ce qui, venant à l’horizon du monde, entaillait la conscience, plantait ses mors venimeux dans le creuset souple, onctueux de la chair. Ailleurs était violent. Autre était menace. Extérieur allumait sur la peau les braises de définitives incisions. En soi, il fallait demeurer en soi. De son corps, nulle effusion. De ses pensées une conque scellée sur elle-même.

C’est Elle, pour ne pas la nommer…

Prétérition pouvait demeurer des heures ainsi, immobile, ourlée d’une neige immatérielle, à la limite du jour et de la nuit, sur le bord de quelque joie triste, sur la lisière d’une mélancolie ascensionnelle dont on ne pouvait dire si, un jour, elle retomberait à la manière d’une plume abandonnée par les caprices du vent. Les curieux, les rationalistes, les impétrants de la réflexion itérative ne cessaient de se questionner à son sujet. Etait-elle bien réelle ? N’était-elle simplement le fruit d’une imagination assaillie de néant ? Etait-elle l’à peine concrétion d’un rêve ? Ou bien l’avait-on hallucinée pour la simple raison d’un désir voulant trouver à s’actualiser ? Sa forme si pure ne signait-elle la présence d’un vers, d’un rythme échappés d’un poème ? Ou bien alors fallait-il la percevoir dans l’ordre symbolique ? Dire d’elle qu’elle était en attente d’un événement ? Que cet événement ressortissait d’une volonté de mettre au monde, de porter au devant de soi ceci qu’elle tenait dans le secret de son ombilic, cet enfantement en puissance, cette vie à donner, ce souffle à faire s’élever parmi les contingences mondaines ? L’on pouvait tout supputer, aussi bien l’influence faste d’une invisible astrologie, la phase finale d’une alchimie dont elle était la pierre philosophale, le surgissement de quelque entité ésotérique se dressant à l’horizon des visions humaines et encore bien d’autres sornettes qui, immanquablement, n’atteignaient leur but qu’à l’aune de leur insuffisance.

C’est Elle, pour ne pas la nommer…

La réalité était bien plus simple en même temps qu’entachée de complexité. Prétérition, Elle qui se disait tout en se dissimulant dans une étrange mutité, il fallait l’approcher dans l’innocence, la deviner dans l’ombre bleue des feuillages, l’apercevoir dans sa nudité même. Ce mannequin blanc qu’elle avait perché tout en haut de son coussin était, SIMPLEMENT, NATURELLEMENT, dans une sorte d’EVIDENCE, l’archétype de la BEAUTE. La fuite dans la gorge étroite du jour, le modelé discret d’un désir, l’abondance du luxe partout répandu, la disposition de soi à s’inscrire dans l’avènement des choses immédiatement perceptibles. Cela avait la légèreté de l’intuition, la prévenance d’une forme essentielle, la sensation aboutie d’une esthétique. C’était comme de voir la mésange dans la levée de l’aube, d’apercevoir le fin voilier sur le dos de la mer, d’écouter la mélodie du vent au milieu des branches de l’olivier, de deviner l’entaille noire de l’hirondelle dans le ciel chargé d’orage. C’était comme de vivre en avant de soi, à la pointe aiguisée de la conscience avec, pour unique spectacle, la ligne infinie de l’horizon, la persistance légère de la colline, le flottement vert de la canopée, la poussière d’or de la dune touchée par les dernières vagues du couchant. Alors il n’y avait rien d’autre à faire qu’ouvrir la dalle de son corps au flux de l’univers et de nager, loin, là-bas, au milieu du fleuve des étoiles avec les yeux emplis d’un étonnement originel. Les choses laides, la violence, les meutes acharnées au combat, commises à la destruction, tout comme Prétérition, on les laissait derrière le paravent de son anatomie, on ne les regardait pas, on les ignorait à la façon de toutes les apories qui habitaient le monde de leurs haillons délétères. On ouvrait la conque de ses oreilles au chant de la mer, au clapotis des galets dans l’eau chargée de bulles, aux douces mélodies qui, partout naissaient du modeste : la voix d’un enfant dans le moutonnement de la prairie, le fouet du cerf-volant faisant vaciller les lames d’air, le nectar d’une parole d’où s’échappe le merveilleux poème. Sa peau, on en faisait le parchemin sur lequel inscrire le beau chiffre de l’humain, graver les signes de la connaissance, les lettres, les alphabets, faire naître des nuées de lignes complexes pareilles aux gribouillis d’enfants. Ses yeux, on les métamorphosait en de simples miroirs où se réverbérait la courbe de l’infini. Ce qu’il fallait faire, c’était l’apercevoir dans la dimension d’une pure pensée, dans l’inclination à être auprès des choses avec la grâce d’une brume d’eau s’élevant d’une tourbière, se fondant dans la coulée grise du ciel, simple dissolution de soi dont nul ne pouvait décrire le phénomène, circonscrire la venue. C’est ainsi, toute beauté se dispense d’être énoncée pour paraître et allumer des flammes dans les yeux des Attentifs.

C’est Elle, pour ne pas la nommer, BEAUTE, qui nous a accompagnés tout au long de cette dérive songeuse. Songeuse, oui, car elle est de la nature du rêve éveillé, cette disposition de l’être à se porter hors de soi tant en demeurant dans sa citadelle. C’est Elle pour ne pas la nommer. La Beauté !

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21 juillet 2016 4 21 /07 /juillet /2016 08:42
De l’huile à l’eau forte.

« Nu à la table ».

Eau forte.

François Dupuis.

De la pluralité des formes.

Appliqué à traiter un sujet, l’artiste dispose toujours d’une gamme presque infinie de techniques afin de mener son œuvre au jour et nous communiquer ce qu’il pense des choses, nous faire partager ses émotions, nous inviter à mettre en commun sa vision du monde. Tantôt la légèreté d’une aquarelle nous dit l’évanescence d’une figuration. Tantôt la matérialité d’une gouache nous incline à reconnaître la densité de la terre, la pesanteur d’un ciel chargé de nuages. Tantôt les hachures d’un dessin, les zébrures d’un graphite nervurent l’univers. Tantôt une huile et son insistance expressionniste. Tantôt enfin une eau-forte nous plaçant face à une transparence de ce qui vient à nous dans une manière de révélation. Regardant une œuvre telle que montrée dans son exécution finale, nous ne pouvons supputer la quantité d’esquisses sous lesquelles elle eût pu nous être livrée et pensons que ce qui est sous nos yeux est la seule forme accomplie d’une réalité surgissant dans son évidence. Pourtant nous sentons bien cette nécessité du divers de se constituer en apparence de telle ou de telle manière comme si, se déployant à partir d’une inépuisable corne d’abondance, son aspect menaçait d’être infini, nous conduisant aux portes d’un vertige. Myriade de fragments dont chacun reflète comme en un carrousel d’images un cosmos qui nous dépasse de sa majesté en même temps qu’il nous invite à en distinguer les mystérieux arcanes. C’est ainsi, nous sommes un minuscule point perdu dans l’univers qui contemplons avec quelque effarement cette immense symphonie à laquelle et dont nous participons. Chaque proposition formelle ne se limite pas à sa propre parution mais entraîne, de facto, une sémantique dans laquelle nous sommes inclus. Le monde ne profère qu’à sa mesure, laquelle joue en écho avec la nôtre puisque, aussi bien, il s’agit de NOUS qui observons, jugeons, nous impliquons dans le sentiment esthétique.

Du « Nu bleu » de Matisse.

De l’huile à l’eau forte.

Henri Matisse.

« Nu bleu souvenir de Biskra ».

Source : Wikipédia.

De manière à étayer le sujet qui se précise à l’incipit de cet article, nous nous arrêterons d’abord sur le traitement du nu tel que proposé par Henri Matisse dans sa forme expressionniste puis évoquerons son approche au travers de l’eau-forte par François Dupuis. Pour chaque œuvre, l’œil s’exercera à ne voir que le nu, l’isolant d’une possible contextualisation, efflorescences végétales chez Matisse, table et pichet chez l’Artiste contemporain. Le nu tel qu’en lui-même en quelque sorte.

« Souvenir de Biskra ». Au début il n’y a rien que la vibration blanche de la toile, cette inquiétude mallarméenne (« ni la clarté déserte de ma lampe Sur le vide papier que la blancheur défend »), cette hésitation à investir le monde d’une teinte, d’une coloration qui le fixeront à jamais dans des contours intangibles, un rythme, une manière qui sera celle de l’œuvre remise à la fixité de l’éternité. Puis viennent les premières touches colorées, certainement de simples lavis qui posent les relations élémentaires, délimitent les zones de lumière que viennent tutoyer les renforts des ombres, leur qualité de cernes, leur rôle de valeurs limites, de frontière à l’intérieur desquelles faire venir la phrase-clé qui constituera le discours essentiel de la présence humaine. C’est d’un corps dont il est question, d’une plénitude de chair dont il faut que les formes s’investissent. Il y est vite question d’une représentation dont « Luxe, calme et volupté » se faisait le héraut dans une autre toile du Maître, cet hymne à la joie, cette effusion de soi, cette pluralité de la figuration venant à nous, les Voyeurs de l’œuvre, cet exhaussement à partir du subjectile de façon qu’un ruissellement ait lieu, qu’une expansion se produise, que « Nu bleu » se dilate jusqu’à l’affirmation d’une évidence. Ce que « Luxe » installait dans la fragmentation pointilliste, la vibration colorée, « Nu » l’impose à la hauteur de sa palette haute en nuances, de son chromatisme qui vient à nous et nous impose cette atmosphère plénière où les grains d’air sont si serrés qu’il n’y a nulle place pour gagner cette œuvre à partir de son monde intérieur. Tout se porte au dehors de soi dans une effusion sans fin. Ce que fait le personnage de la toile, c’est de nous constituer en satellites, de nous amener au plus près de son orbite, de nous fasciner, voguant sur ses contours, ne le pénétrant jamais cependant, la matière est si dense, ténue, nul espace pour une effraction, une traversée des apparences qui nous révélerait l’apparition depuis le centre de son ombilic afin que, passés au travers du voile, nous puissions enfin en connaître la structure intime, la texture interne, en deviner les fibres qui en tissent l’arcature, en approcher la source par laquelle le jaillissement a lieu. Nous sommes pareils à des exilés qui rêvent d’un territoire mais ne peuvent en posséder que la vision lointaine, en voir la rutilance, en éprouver l’incroyable opacité. C’est d’une extériorité dont il s’agit, tout part de l’œuvre et vient à nous dans un genre de profusion. Les prédicats des teintes sont si affirmés, polysémiques, gagnant toutes les directions du visible que nous sommes pris dans une résille à laquelle nous ne soustrairons pas. Ce n’est pas nous qui allons à l’œuvre dans une démarche qui l’investirait depuis son centre, c’est elle, l’œuvre, qui se propage comme en ondes concentriques afin que, pénétrés par elle, il nous devienne désormais impossible d’échapper à son arborescence charnelle, de fuir au-delà du cri qu’elle profère dont nous devenons les simples échos. Oui, un cri, sans doute opposé à une douleur, un cri voulant dire la beauté existentielle, la force d’une énergie à communiquer, le débordement de l’instant, l’installation dans une manière d’immortalité dont la teinte charnelle, la douce profondeur des bleus-verts, les parmes assourdis, sont comme les subtils harmoniques. L’image qui vient à nous ne le fait que dans le déploiement, jamais dans la réserve ou bien le retrait qui en annulerait l’efficacité, en limiterait la capacité d’expansion. Comme si le langage du peintre se dotait de mots gonflés de suc, se révélait au travers de phrases dont la période ample, le bruit de cataracte à la Chateaubriand le mettait à l’abri de toute intrusion, en confiait le règne à une puissance dont jamais il ne pourrait connaître la fin ou même le début d’un repli. Un territoire est ici constitué devant nous qui semble vouloir se dire à l’aune de quelque absolu. Le « Nu bleu de Biskra » est une telle révélation qu’il ne peut s’auréoler que des vertus d’une présence infinie dont aucune autre ne pourrait exister qu’à se laisser voir sous la figure d’une hypostase, à savoir d’un retrait de la signification esthétique. Mais nous sommes partis de la toile blanche, de sa nudité que le peintre a habillée de couches successives, de strates pareilles aux sédiments d’une géologie nous dissimulant sa matière première. Telle une vérité de l’œuvre qui ne se révélait qu’à proférer, à chaque empreinte, à chaque ajout, une couleur, le glissement d’une forme, quelque chose dont sa nature était porteuse, qui nous était destiné afin que nous puissions en percevoir la secrète complexité. Activité de sommation, de surimpressions, de pleins venant emplir les vides dont l’Artiste ne fait son provisoire abîme qu’à venir le combler.

De l’eau forte de François Dupuis.

De l’huile à l’eau forte.

Après avoir connu la plénitude matissienne, il s’agit d’inverser les valeurs, de procéder à rebours, d’ôter les pellicules que le peintre de « Biskra » avait patiemment assemblées, d’aller au cœur du sujet en scindant les pleins, en forant des vides, en faisant du creux son mode de connaître. La plaque de cuivre est recouverte d’un vernis teinté de fumée, genre de bitume noir qui ne renvoie de lui que sa propre mutité, ne propose qu’un genre d’énigme. Alors c’est la pointe qui va entailler la surface, libérer le motif qui s’y inscrivait en puissance, faire émerger la figure de sa gangue d’ennui. Ici aussi il y a cri, mais cri du métal qui se révèle à même son incision, son érosion, comme pour retrouver un sol primitif qui l’abritait à la manière d’une antique présence qu’une archéologie exhume d’une réalité cachée. Premier geste de scarification que, bientôt, l’acide poursuivra de ses morsures incisives, attaquant les zones découvertes, lacérées, alors que les aires dissimulées par la pellicule protectrice demeureront à l’abri, comme irrévélées, en attente d’advenir dans l’espace heureux des demi-teintes, des lumières crépusculaires. Puis vient l’activité de polissage qui, effaçant presque toutes les traces, ne laisse guère visibles que les entailles que la gravure y aura ménagées. Affirmation du vide, rhétorique du creux, excision de la matière qui joue en mode dialectique avec l’huile, s’affirme comme son évident contrepoint. Là où l’huile se disait en épaisseur, onctuosité, élévation de pleine pâte, architecture spatiale, l’eau-forte lui oppose le retrait, la perte, l’invagination comme s’il s’agissait, cette fois, d’en connaître la vérité en termes de dévoilements successifs, de corrosion continue, de progression à l’intérieur même de la matière, dans l’intimité de sa texture, presque dans son mystère de corpuscule. Aller au cœur de ce qui toujours se dérobe et attise la curiosité, pousse la recherche, stimule l’exploration.

De l’huile à l’eau-forte, toujours la même joie de créer, de faire d’un simple matériau, - la toile, le cuivre -, le lieu d’une révélation, le domaine d’un sens en train de surgir d’une terre opaque, inerte, douée d’énergies et de tensions seulement à l’aune de cet ensemencement dont l’Artiste a le secret, qu’il met à jour et porte aux yeux des Voyeurs afin que l’étonnement de ces derniers, momentanément comblé, une rémission ait lieu dans l’ordre d’un éternel questionnement. Ce qui est à percevoir, outre les différences de forme, de tonalités, d’apparences de luxe ou bien de dénuement, c’est la dimension du discours propre de ces œuvres qui sous-tend une posture philosophique assez radicalement opposée. « Nu bleu » s’adonne sans réserve à une plénitude existentielle, à un sentiment hédoniste, à un espace de liberté apparente dont nous supputons que le sujet est porteur jusqu’à manifester une certaine impudence qui n’est pas sans évoquer les nus de Modigliani, une exposition de la chair à la lumière, un débordement voluptueux, un rayonnement si évident qu’il semble vouloir indiquer une « érotique solaire », un dépassement de l’interdit, la conquête d’un terrain de libre jeu où s’affirmer sans l’ombre d’une contrainte. Au regard de ce flux pareil au mouvement d’une marée d’équinoxe, l’œuvre de François Dupuis, tout en réserve, depuis la modestie de sa teinte monochrome, la sagesse de sa posture, nous invite à une manière de ressourcement bien plus métaphysique, sans doute ontologique puisque semble y transparaître une inquiétude de l’être que paraît vouloir confirmer l’effacement du visage, le retrait de la pose, sa presque disparition dans un fond qui l’absorbe et le reconduit à un étrange néant. Œuvre où domine un reflux, où se devine comme un étiage après que les flots se sont retirés, ne laissant plus paraître que des nervures, quelques moraines, quelques écueils signant une configuration anthropologique minimale, ce qui se traduit le plus souvent par le terme d’essence. Par rapport à « Nu bleu », bien des prédicats se sont évanouis, bien des couleurs se sont éteintes, bien des propositions plastiques se sont dissoutes, nous laissant, nous les Regardants dans une situation de face à face dont il ne sera nullement aisé de nous exonérer tant l’évidence du simple est là avec son coefficient d’irréfragable présence. Plus le dépouillement est venu à son terme, moins il est facile d’esquiver la réalité, de composer avec elle, de se soustraire à la franche nudité sous laquelle elle se livre. Alors, parvenus à l’extrême limite de la vision à laquelle nous aurons été conduits en raison même de la simplicité du motif, de l’urgence à connaître son dépouillement, à ôter de notre perception tout artifice qui en corromprait la saisie, nous sommes au pied de l’œuvre, sans doute dans la conque de son intériorité. Depuis cet antre primitif, cette suture originelle d’où tout semble partir, nous regardons la vie s’éployer, l’univers flamber sous les feux polychromes du réel, nous voyons son infini gonflement, sa dilatation continue, nous rebondissons sur la peau veloutée des choses, nous nous heurtons avec un identique bonheur à cet horizon bleu que nous tend Matisse qui n’est que la conscience du monde à la taille d’une outre alors que « Nu à la table » en dessinait le négatif inconscient, en dressait dans l’ombre la silhouette inaperçue des archétypes qui nous dominent, dont la fluence toujours nous échappe et nous sculpte à notre insu. Nous ne sommes que cela, soit des formes en excès, soit des formes en défaut. Notre propre vérité n’étant que le constant passage de l’une à l’autre. Nous voulons, tout à la fois, la plénitude de l’huile, mais aussi la sourde rumeur, le retrait si discret de l’eau-forte, sa presque inapparence comme si notre nature humaine n’en était que la figure oscillante, toujours saisie du dedans d’elle-même dans l’extériorité du paraître dont elle offre toujours l’énigmatique visage. Pareille au balancement du nycthémère, au surgissement de la lumière dans l’ombre dont elle procède, où toujours elle retourne comme le fleuve revient à la source donatrice de forme. Il n’y a d’autre lieu où naître à soi.

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14 juillet 2016 4 14 /07 /juillet /2016 08:25
Se détacher de soi.

« Dans les plis de l’atelier 13 ».

Photographie : Adèle Nègre.

Autour de la photographie.

Parfois certaines œuvres nous invitent à l’effleurement, au tutoiement de leur forme, à une approche distanciée seule à même de nous en dévoiler les intentions cachées. « Dans les plis de l’atelier 13 » est une photographie de cette nature qui ne se laissera saisir qu’à l’aune d’un détour. Car l’aborder frontalement conduirait tout simplement à une réduction de son essence, à savoir à prendre l’apparence pour ce que l’image veut dire d’elle, qui ne transparaît pas immédiatement dans la texture de sa surface. Il est nécessaire de sonder la rhétorique qui l’anime du dedans, de deviner la sémantique qui en est le subtil fleurissement. Son sujet, traité dans l’ineffable, dans l’à peine tremblement d’une réalité en train de se dissoudre implique un regard au second degré qui ira chercher ailleurs quelque clé de lecture explicative. Et cet ailleurs, il nous semble qu’il puisse se trouver dans le traitement d’un Magritte tel qu’évoqué dans « La grande famille » dont nous ne ferons nullement une description au plus près, tâchant seulement d’établir un rapport d’homologie formelle entre les deux œuvres, cherchant à dégager les lignes de force communes qui les sous-tendent.

Se détacher de soi.

« La grande famille ».

René Magritte.

Source : Pinterest.

Donc la figuration surréaliste. Tout en bas est la mer avec sa densité de mercure, ses vagues ourlées, laborieuses, qui disent la soudure au socle de la terre, la lourde matérialité, l’essai de naissance au monde, l’arrachement au tellurisme, aux énergies fondatrices. Les flots sont impénétrables, les flots sont immanents à leur propre parution et ne s’élèvent guère au-dessus de cette frange d’écume, de ces cicatrices qui labourent le derme aquatique. Comme si les eaux primordiales d’où tout provient, - les choses, les hommes et leurs espoirs vrillés à l’ombilic -, voulaient demeurer dans les limbes, connaître encore une manière de jouissance prénatale, un genre de satisfaction obtuse s’alimentant à sa propre genèse. Il est si doux pour le corps de demeurer dans sa gangue liquide, pour la conscience de se confier à ce bain lénifiant qui n’a encore rien décidé, gros de toutes les virtualités, plein de désirs bourgeonnants, d’essais de figuration qui feront leur bruit de gemme au cœur du domaine illisible. Être encore, l’espace d’un instant qu’on souhaite doué d’éternité, cette pliure au creux du monde, ce curieux hiéroglyphe, ce mystérieux signe abouché à une teinte sourde, immobile, pareille à l’enroulement d’une glaise dans la nuit primitive qui n’en finit pas de fomenter son aube prochaine, cette possibilité d’être ou de ne pas être, cette tentation de demeurer dans la lisière où tout s’abolit, ou rien ne se métamorphose encore.

Tout en haut le ciel , certes, mais un ciel lourd, un ciel d’orage, un azur d’encre qui menace, une barrière qui se dresse en plein espace disant aux hommes le domaine des dieux, l’interdiction pour les mortels de regarder ce qui est immortel, Ceci qui toise depuis la hauteur le peuple des fourmis et émet à leur égard l’injonction d’une presque disparition, tout au moins d’une humilité les reconduisant à l’antre obscur dont ils proviennent. Profil bas pour Ceux qui ne rêvaient que de hauteur, d’altitude, de vol hauturier au-dessus des contingences, de regard de rapace embrassant l’entièreté du domaine terrestre, de dépliement de rémiges disant l’empan de la liberté, la demeure d’une céleste volonté appliquant aux choses le sceau d’une royauté humaine. Seulement il faut consentir à moins d’ambition, il faut réduire la voilure, accepter cette zone intermédiaire entre une aliénation maritime et une aspiration éthérée qui serait à même d’ouvrir tous les horizons, de libérer toutes les énergies, d’octroyer toutes les puissances.

Notre demeure est un moyen terme, une zone de nidification dans laquelle, tel l’oiseau de Magritte, nous sustentons dans l’air, battant faiblement des ailes, à mi-distance de deux impossibles, ne pas naître et naître au-delà de ce que nous sommes et vouloir l’absolu comme perchoir où demeurer l’éternité entière. Notre espace anthropologique est l’espace du milieu, cette subtile décroissance, ce beau dégradé qui, partant du clair horizon s’élève jusqu’à la limite de la vision, là où vibre l’éclair de la transcendance. Le battement d’ailes est la métaphore hautement visible, pour qui s’entraîne à l’apercevoir, de la création s’accomplissant, laquelle emprunte à la matière d’en bas son coefficient de réalité, ses densités réifiées afin que sublimées au contact de l’univers d’en haut (qui se nomme indifféremment esprit, intellect, concept, âme), l’art puisse avoir lieu qui n’est jamais que l’opération de leur quintessence, le résultat de leur tension.

Du sein de la photographie.

Se détacher de soi.

Un identique voyage est à accomplir du bas de l’image vers le haut. En bas est le sol, le socle de terre sur lequel nous prenons appui de manière à progresser parmi les ornières mondaines. Sol de terre et de poussière qui vit de sa vie têtue, obstinée à ne rien proférer, à ne rien proposer d’autre que son étendue monotone parcourue du murmure du limon, du glissement des couches souterraines, destin de grotte scellée sur sa propre nuit, avenir simplement morphologique, muette tectonique des plaques, lourdeur amplement géologique. Ecouter son chant monotone, son bruit de râpe immémoriale n’apporte rien de plus qu’une fermeture de l’être sur sa propre déshérence, son occlusion, sa mutité si confondante qu’elle pourrait conduire dans la geôle d’une folie. Rien ne sort de terre qu’on n’y ait semé. Geste inaugural du Semeur qui initie une genèse.

Ce geste (qui est en même temps une geste, le début d’une fable humaine), c’est celui du saut qu’accomplit l’Artiste en direction de sa création. Car s’arracher aux basques du réel, abandonner ce cadre qui gît à terre, se divertir de soi, quitter le pieu de l’ego par lequel nous sommes rivés aux fers de la quotidienneté, c’est déjà se porter plus loin que son exister et entamer le processus de l’art. L’art n’est rien d’autre que cette impulsion ascensionnelle qui nous arrache à la pesanteur et nous livre dans cet espace intermédiaire, lieu de tous les possibles pour qui sait les expérimenter, les faire se lever du moutonnement des habitudes, les libérer des conformismes sociaux, allumer la flamme que toute chose recèle en soi à seulement être convoquée par un regard adéquat. L’art est curiosité, défloration du réel, ouverture d’une corolle dans la vertu même de son dépliement, grâce qui l’habite de toute éternité, qui n’attend que l’instant propice à son surgissement, ce kairos des anciens Grecs qui dit si bien la rencontre affinitaire d’une conscience et de ce qui la provoque à être. A se tenir ainsi hors de soi, à flotter dans cette zone médiatrice, on crée les conditions mêmes d’un déploiement. Car toute chose pour arriver à son essence a besoin de liberté, d’horizon ouvert, de paysage débouchant sinon sur un infini, du moins ne demeurant pas dans l’orbe d’un indépassable fini dont rien n’est à attendre que ce que l’on peut espérer d’une limite, d’une frontière, d’une impasse close entre ses murs étroits.

Belle cette impression d’irréalité, ce subtil flottement, cette irisation de la couleur, ce tremblement du jour qui nous dit la réserve d’invisibilité de toute chose, faille dans laquelle nous n’avons de cesse de nous engouffrer, de nous égailler tels des enfants éblouis par une lanterne magique, qui poussent de leurs doigts impatients le carrousel des images, la farandole de la joie. Oui, de la joie car il y a véritable épanouissement, dilatation de l’esprit, agrandissement de la vision de ce qui paraît et s’adresse à nous comme promesse de savoir et de préhension de ce métabolisme fou qui gire à l’aune de son singulier étonnement. L’art est une ivresse ou bien il n’est pas. Et nul besoin d’un peyotl, d’une mescaline, d’un opium afin que s’ouvrent les arcanes, que se déflorent les mystères, que se déversent dans nos yeux agrandis les millions de phosphènes lumineux tels le pinceau d’un phare dans la suie nocturne. Les jambes sont une chorégraphie venue nous dire la nécessité d’un saut, l’entame d’un voyage qui n’aura de fin qu’à quitter l’image, à renoncer à son incantation. Et l’aurions-nous laissée à sa surface de papier qu’encore son rayonnement nous atteindrait au plein de l’imaginaire, au creux de notre sensibilité aiguillonnée à vif. Car jamais l’on ne renonce à la beauté sinon à produire la thèse de son impossibilité, à en faire un objet, une contingence ordinaire, un phénomène purement passager disparaissant à même son apparition.

Un autre cadre, vertical, à mi-distance de ce qui n’existe pas encore, de ce qui se révélera plus tard dans l’espace d’une création, est là pour nous dire l’attache terrestre dont s’abstraire, cependant à ne pas oublier (nous sommes des êtres de chair), le regard à faire s’élever en direction de ce qu’il faut bien nommer une spiritualité, fût-elle profane, fût-elle soudée au plus près des phénomènes, découvrir enfin cette figuration humaine en surimpression, cette temporalité en acte, opérer cette diversion du regard au travers de laquelle convoquer une diaphanéité, une transparence, une résille dont nous ferons notre mode d’approche de l’œuvre. Jamais le réel n’est mieux appréhendé que dans ce tremblement de la vision qui ne le distrait de nos yeux que pour rendre visible ce qui s’y imprime dans l’ineffable. Car nous sommes aussi de cette nature, d’une invisibilité, c’est en ceci que l’art nous bouleverse et nous reconduit au plus près de notre être, là tout contre le bruissement de la source.

Tout là-haut, à la limite physique de l’œuvre, c’est comme un délitement subtil de l’humain, la perte de la figuration dans un effacement qui dit le domaine de l’irreprésentable, le lieu céleste dont nous parlions précédemment à propos de l’œuvre de Magritte, ce ciel qui se dissout à même son annonce. Car le support a nécessairement une fin que l’esprit prend en charge afin d’en faire son bien, de prolonger ce qui a été initié par le geste créateur, qui poursuit son chemin hors-champ, tout comme sur un écran blanc, vide d’image, s’imprime la voix off qui se retire pour mieux mourir, laisser place au seul travail du ressenti, à la seule empreinte de la sensation après que les stimuli originels l’ont désertée. Car vient toujours l’instant du retrait, du rideau que l’on tire, des projecteurs que l’on éteint, du silence qui s’installe sur les sièges de velours. Alors, à la manière d’un deuil, commence le long travail de recueil en soi, la descente au plus profond de la parole qui vient d’être proférée, qui fait sa houle, son flux et son reflux identiques à cette mer par laquelle nous sommes entrés dans l’œuvre comme si nous devions assister à note propre naissance. La confrontation à la beauté est toujours de cet ordre : naître dans sa propre authenticité qui n’est que l’écho de celle de la proposition plastique. Dans « les plis de l’atelier » naissent les œuvres vraies.

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13 juillet 2016 3 13 /07 /juillet /2016 19:31
Dedans sa boîte elle observait le monde.

Œuvre : André Maynet.

Petite, déjà, elle ne rêvait que de ça, se dissimuler derrière le premier objet venu, un meuble, un fauteuil et y demeurer aussi longtemps que possible de manière à ce que sa présence fût aussi discrète que la trace du nuage dans le ciel lavé de pluie. On ne l’entendait guère, on la devinait quelque part dans une faille d’ombre, occupée d’elle-même ou bien dorlotant une poupée dont elle était, la plupart du temps, une sorte de mère abusive. Son père lui disait, Boîteline, sors donc de cette boîte et va dans le jardin, au moins tu profiteras de l’air et de la lumière. Le sobriquet de Boîteline, dont plus d’un étranger s’étonnait à juste titre, lui était venu de sa manie à elle, Line, d’habiter des boîtes de carton comme tout un chacun vit dans son salon avec naturel et simplicité. Car Line était, par essence, de la race des aimables sauvages qui vous aiment d’autant plus que vous vous éloignez d’eux. Ce n’était pas qu’elle était foncièrement fâchée avec le genre humain, mais son esprit d’indépendance faisait d’elle une îlienne lorsque les jours étaient fastes et la locataire d’une geôle ou bien d’une bien étrange cellule dès que le temps virait à l’orage. Ceci avait, entre autres avantages, le mérite de la soustraire à la vindicte de ses parents car ces derniers, parfois irrités des fugues à répétition, ne savaient plus à quel saint se vouer afin de la dénicher dans la complexité des combles ou le sombre de la cave où dormaient les araignées et les gentils mulots.

Et cette tendance à la « boîtologie » n’avait nullement régressé dans le temps si bien, qu’adolescente, elle passait le plus clair de ses journées au creux d’un taillis, au fin fond d’une combe ou bien dans les hauteurs d’une palombière désaffectée dont elle faisait son lieu de retraite favori. De là, non seulement elle n’avait pas à supporter la promiscuité de ses copines qu’elle jugeait superficielles et des garçons boutonneux qui lui faisaient la cour avec la grâce de coléoptères s’ingéniant à pousser devant eux le butin consécutif à leur laborieuse récolte, mais elle avait tout le loisir d’observer le monde de loin et de n’en tirer guère d’inconvénient sinon, parfois, de ressentir dans ses membres un engourdissement passager. Il n’était pas rare qu’elle emportât dans son retranchement volontaire un livre illustré montrant les fosses marines, les profondeurs abyssales où vivaient les poissons aveugles aux yeux globuleux et les poulpes aux longs tentacules qui fouettaient les myriades de bulles du bout de leurs flagelles paresseux. Le lecteur, la lectrice auront facilement deviné que notre modeste héroïne, sous couvert de se distraire, se consacrait aux joies de la psychologie des profondeurs, sondant l’âme de ses habituels coreligionnaires à la lumière de ses réflexions, lesquelles pour être rapides n’en étaient pas moins douées d’une belle intuition. Ainsi, parfois, sur un carnet de croquis, jetait-elle, au hasard de ses fantaisies, quelque caricature de ses frères et sœurs, de ses oncles et tantes et de ses camarades de classe, autant d’esquisses dont elle eût pu décorer le musée Grévin, autre nom pour l’aimable comédie humaine dont les Existants étaient les représentants habituels à défaut de s’en apercevoir. Ses premiers émois littéraires, elle les trouvait aussi bien dans Les Rêveries du promeneur solitaire que dans les belles pages de Vendredi ou la vie sauvage du philosophe Tournier.

Du bout de son crayon, elle se plaisait à entourer les passages qui parlaient le plus à son cœur et il ne faisait aucun doute que c’était bien cet organe subtil et sensible qui était mis en jeu, plutôt que celui où était censé siéger la raison, ce mystérieux cerveau dont, depuis longtemps, on s’ingéniait à faire le tour sans bien savoir ce que cachait sa mystérieuse matière grise. Souvent elle parcourait un mince fascicule contenant des extraits de la Cinquième Rêverie, s’identifiant à Jean-Jacques lui-même et alors la palombière flottant dans le vent devenait pour de longues minutes cette belle île Saint-Pierre qu’entouraient les flots du lac de Bienne. Savait-elle seulement, d’une connaissance sûre ou par une approche toute émotive, qu’elle renouvelait l’expérience des romantiques et mettait en exergue le pur sentiment d’exister au contact d’une nature aussi généreuse qu’oublieuse du monde et de ses maléfices ? Sans doute n’en éprouvait-elle que les harmonieuses lames de fond, tout au bord d’une jouissance quasi-mystique dont la rêverie éveillée était le creuset. Et, quant au lieu de cette mystique, elle ne pouvait qu’être immanente, limitée à la découverte de son propre moi, à la révélation immédiate d’une identité qui se déclinait le plus souvent sous d’inoffensifs patronymes, au rang desquels, figuraient la Sauvageonne ou bien Farouche, ou bien encore Marmotte en raison de son inclination à regagner le refuge de son terrier à la première alerte qui se manifestait à l’horizon de son être.

Quand le soir approchait je descendais des cimes de l'île et j'allais volontiers m'asseoir au bord du lac, sur la grève, dans quelque asile caché; là le bruit des vagues et l'agitation de l'eau fixant mes sens et chassant de mon âme toute autre agitation la plongeaient dans une rêverie délicieuse où la nuit me surprenait souvent sans que je m'en fusse aperçu. Le flux et reflux de cette eau, son bruit continu mais renflé par intervalles frappant sans relâche mon oreille et mes yeux, suppléaient aux mouvements internes que la rêverie éteignait en moi et suffisaient pour me faire sentir avec plaisir mon existence, sans prendre la peine de penser. De temps à autre naissait quelque faible et courte réflexion sur l'instabilité des choses de ce monde dont la surface des eaux m'offrait l'image: mais bientôt ces impressions légères s'effaçaient dans l'uniformité du mouvement continu qui me berçait, et qui sans aucun concours actif de mon âme ne laissait pas de m'attacher au point qu'appelé par l'heure et par le signal convenu je ne pouvais m'arracher de là sans effort.

Et, tout comme le pensionnaire des Charmettes, lorsque le signal convenu, le hululement d’une chouette ou la fuite rapide d’un pic-vert, la chassait de ses habituelles songeries, elle se disposait à quitter son abri sans, toutefois, n’avoir lu et relu quelque passage de l’auteur du Roi des aulnes dont elle appréciait aussi bien la qualité de la prose que la profondeur et la justesse des idées. Elle était particulièrement sensible à ce passage de Vendredi où l’hôte de l’île de Speranza fait la découverte d’une grotte qui, pour être mystérieuse et inconnue, n’en recèle pas moins de prodigieuses richesses, à savoir de faire signe, symboliquement, vers cette vie d’avant la vie, cette conque primitive qu’il habita avant même que la lumière du jour ne l’atteigne.

Enfin il se décida à se lever et à se diriger vers le fond de la grotte. (…) Il arriva mollement dans une sorte de niche tiède dont le fond avait exactement la forme de son corps accroupi. Il s’y installa, recroquevillé sur lui-même, les genoux remontés au menton, les mollets croisés, les mains posées sur les pieds. Il était si bien ainsi qu’il s’endormit aussitôt. Quand il se réveilla, quelle surprise ! L’obscurité était devenue blanche autour de lui. Il n’y voyait toujours rien, mais il était plongé dans du blanc et non plus dans du noir ! Et le trou où il était ainsi tapi était si doux, si tiède, si blanc qu’il ne pouvait s’empêcher de penser à sa maman. Il se croyait dans les bras de sa maman qui le berçait en chantonnant.

Donc, sur le chemin qui ramenait Line (qui, tout aussi bien aurait pu se nommer « Robinsone » (pourquoi donc le féminin de Robinson n’existe-t-il pas ?), la jeune fille avait bien du mal à s’arracher à cette manière de « re-naissance » dont le texte de Vendredi l’avait dotée à son insu mais qu’elle revivait à la façon d’un événement exceptionnel. La blancheur du jour, la clarté du réel dont elle avait fait de nouveau l’expérience, voici qu’elle venait d’en vivre, dans les profondeurs mêmes de son corps, dans les arcanes de sa psyché, l’arrière-monde empli d’obscurité, ce sublime noir alloué au rêve, à la densité de l’imaginaire, au sol originel d’où le verbe de l’existence s’arrachait afin que l’homme se connaisse et avance sur le chemin de son destin. C’était ceci, elle en était maintenant sûre, qui l’inclinait le plus souvent à choisir le terrier plutôt que l’aire découverte de la plaine où soufflait le vent, à préférer la touffeur humide et grise de la mangrove plutôt que la plaque brillante de la mer, à longer la ravine emplie d’ombres mauves plutôt que le bord du plateau où glissait la lumière. Pour toujours, sans doute, elle serait cette étrange habitante des clairs-obscurs, cette sorte de bernard-l’hermite ne faisant sortir à l’extérieur de sa forteresse que cette pince dressée qui voulait dire la subtile préhension du jour, mais la toujours possible retraite et la rapide réclusion dans le noir, là où toutes les virtualités étaient possibles, toutes les puissances en réserve avant que ne s’actualise le champ des possibles. Être Line, c’était ceci : se tenir sur le bord des choses, à la limite de soi, progressant à la manière du caméléon, un pas dans le passé, un pas dans l’avenir, puis un nouveau pas dans le passé, en attente d’être vraiment. Car l’on n’était jamais sûrs de rien, pas même d’exister, d’offrir aux Autres une silhouette qui ne fût pas seulement une hallucination, une réverbération de ce que l’on souhaitait être mais qui, jamais, ne pouvait s’actualiser puisque, aussi bien, nos désirs ne sont réellement symbolisables sauf à être des esquisses qui s’effacent sitôt parues, comme sur la face grise des ardoises magiques de l’enfance. Et les Autres, du reste, n’étaient-ils pas de simples miroirs auxquels l’on ne demandait que de réfléchir sa propre image, de refléter son visage originel, celui qui nous fut donné un jour afin de goûter, sentir, voir, entendre le monde ? Et alors quelle importance de se nommer Sauvageonne, Farouche, Marmotte ces prédicats aussi improvisés qu’amusants dont tout un chacun pourrait vêtir sa forme tellement l’humaine condition est partout semblable, douée des mêmes analogies, des mêmes ressources, soumise à d’identiques écueils ? Ne serait-il pas plus simple, plus vrai, de procéder à une unique nomination qui assurerait au genre humain le caractère essentiel par lequel en reconnaître la belle singularité en même temps que la confondante aventure ? Les hommes, les femmes, nommons-les Narcisse, ces êtres constamment à la recherche d’eux-mêmes, tout comme Rousseau était en quête de lui-même dans cette Cinquième Rêverie dont le lac de Bienne lui renvoyait l’image, tout comme Robinson s’inquiétait de retrouver la sienne (et celle de Tournier par simple participation) dans cette grotte utérine, ce premier cosmos, au sens étymologique, cet univers organisé, intelligent et intelligible, mais aussi dans son acception de parure, ornement que l’on retrouve dans le mot cosmétique. Or, qu’est-ce que la cosmétique, sinon l’art de remettre de l’ordre, de la beauté dans ce qui risquerait d’en pâtir, à savoir cette épiphanie humaine que nous présentons au monde, aux autres, a nous surtout puisque nous sommes le premier miroir que les choses nous tendent afin que nous prenions sens. Or le sens est l’acte indépassable qui ouvre en même temps qu’il clôt notre propre compréhension de l’être. Que nous sommes. Les Autres sont de surcroît, pareils à d’incomparables reflets qui nous situent à notre point focal. Pour cette raison, nous sommes des sauvageons, des farouches, des marmottes et souhaitons le demeurer !

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13 juillet 2016 3 13 /07 /juillet /2016 19:28
Drapée dans sa nuit.

Photographie : Katia Chausheva.

C'était un matin sans attaches qui, déjà, quittait les rives de l'été, avec de légères brumes annonçant l'automne. Sur Paris, le ciel avait sa consistance grise, glissant sur le zinc des toitures dans un silence cotonneux. Je n'avais rien à faire au Journal et la ville agissait sur mon humeur à la manière d'un repoussoir. J'ai pris une veste légère, des chaussures de toile et suis parti ne sachant guère où le jour me conduirait. J'aimais, dans un genre de léthargie, remettre mon destin au hasard - mais en avait-il jamais été autrement ? - et confier mes pas à la première idée venue. Le bus 27 arrivait Place d'Italie. J'y suis monté sans bien savoir où ce minuscule événement me conduirait. Il y avait peu de monde à cette heure matinale et le Jardin du Luxembourg dévoilait des teintes vert de gris. Depuis le Pont du Carrousel, la Seine se laissait voir avec de faux airs tranquilles, telle une rivière colorée à la hâte, s'enfuyant vers quelque palette impressionniste. Après "Opéra", le bus s'arrêta Gare Sant-Lazare. Un instant je demeurai devant l'accumulation temporelle d'Arman. Mais que pouvaient bien indiquer ces horloges au détour d'une existence : un flottement, un changement de direction, le simple balancement entre la vie et la mort ou bien l'imminence de quelque fait étonnant ? Un genre de fable tragique et l'empreinte resterait longtemps suspendue dans le vide. Les quais de Saint-Lazare dégorgeaient leur foule pressée en direction du métro. J'errai un moment sur l'aire de ciment gris, puis me dirigeai vers un panneau indicateur portant les noms de quelques destinations. Je ne sais pourquoi je choisis Maison-U comme lieu où faire quelque découverte. Je n'en connaissais que le château, l'hippodrome et le début de la forêt dont je n'avais jamais dépassé la lisière. J'obliquai Rue de la Muette. Bientôt le peuple végétal et ses layons partant en étoile sous la rumeur des arbres. C'était si calme ces frondaisons et ce sable sous les pieds dissimulant le moindre bruit. Parfois des cavaliers et cavalières sur de beaux alezans. Leurs sabots semblaient des coups de gong qu'une savante étoupe eût transformé en lointaines percussions. L'espace n'avait plus lieu. Le Journal était loin au bord du canal, perdu au milieu des pierres grises. La ville était une perdition, quelque chose comme une île perchée sur une utopie, un grésil, le tracé de l'aile du pigeon. Tout menaçait de s'évanouir, de disparaître. Non dans la douleur. Dans le pur détachement de soi de ce qui entaillait et menaçait. Une liberté nouvelle, une simple décision d'apparaître dans la fuite des jours et de s'en remettre à cela qui voudrait bien se présenter.

Arrivant au bout d'un sentier, dans le cercle parfait d'une clairière, d'abord je ne vous avais pas aperçue. Seul le Château de la Muette et, comme en retrait, à la lisière, le Pavillon de Chasse. Vous y demeuriez dans l'ombre bleue, à peine plus visible que la brume sur l'étang. Alors, vous apercevant soudain, je me suis arrêté. Vous étiez drapée dans un grand châle noir. Votre visage en émergeait dans une pâleur lunaire qui me donnait le sentiment d'une apparition. Un peu comme si, brusquement, je m'étais trouvé sur le bord d'une nouvelle d'Edgar Allan Poe. Vous, dans la perspective de cette demeure austère dont les larges moellons de pierre blanche, les fenêtres aux cadres étroits, le sombre toit d'ardoises donnaient l'impression d'arriver hors du temps, vous donc, en un lieu indéfinissable. Comme en toile de fond, des phrases entières de "La Maison Usher" me revenaient en mémoire, genre d'équivoque marée qui faisait ses battements d'enclume dans la conque de ma tête :

"Pendant toute une journée d’automne, journée

fuligineuse, sombre et muette, où les nuages

pesaient lourd et bas dans le ciel, j’avais traversé

seul et à cheval une étendue de pays

singulièrement lugubre, et enfin, comme les

ombres du soir approchaient, je me trouvai en

vue de la mélancolique Maison Usher. Je ne sais

comment cela se fit, – mais, au premier coup

d’oeil que je jetai sur le bâtiment, un sentiment

d’insupportable tristesse pénétra mon âme."

Je ne savais plus qui j'étais réellement, quel grand écart m'avait subitement projeté vers Baudelaire, Poe, ce livre si étrange dont je possédais un exemplaire sur les rayons de ma bibliothèque. Parfois, les nuits où le sommeil tardait, j'en lisais quelques nouvelles, celle-ci, singulièrement, que je tenais pour un chef-d'œuvre et qui, aujourd'hui, me rendait ma monnaie au centuple. Je pensais à cette "arrière-rêverie du mangeur d'opium, - à son navrant retour à la vie journalière -, à l'horrible et lente retraite du voile." Mais comment retrouverais-je mon entière conscience hors du voile et ma lucidité après cette vision qui inclinait au fantastique ? Je me voyais si dérouté que j'allais rebrousser chemin, lorsque le linge qui vous enveloppait a vibré sous l'effet du vent forestier. Alors je me suis approché, si près que vous deviez percevoir ma respiration, le brouillard de mes yeux, l'agitation de mes mains. C'était étonnant cette posture hiératique dans laquelle vous vous teniez, pareille à la falaise de craie surplombant le vide que d'étranges freux auraient enveloppée du linceul noir de leur vol. Et, cependant, nul cri, la pesanteur du silence seulement. J'ai posé une première question, cherchant à connaître votre identité. Puis une deuxième sur la raison de votre présence dans ce théâtre ossuaire. Puis une troisième afin d'apprendre le lieu de votre séjour. Mais rien ne bougeait et l'air était comme figé, pris dans une étroite nasse. Dire mon désarroi aurait été une gageure dépassant l'entendement. Proférer un mot de plus une violation d'un domaine qui semblait réservé depuis les étroites membranes de l'étrange. J'ai reculé d'un pas, puis de deux. La poulie d'un vieux puits a fait son grincement de rouille au-dessus de la margelle. Cependant que vos yeux fixes semblaient me suivre dans ma déroute. Jamais je n'avais vu pareille intensité au fond d'un regard qui, pourtant, paraissait éteint, sur le point de vaciller. De quelle flamme intérieure étiez-vous animée qui vous privait de tout contact avec le monde ? Quel pesant secret dissimuliez-vous dans l'enceinte de votre peau d'albâtre ? Mais, à poser tant de questions sans réponse, je demeurais sur le seuil d'une porte qui, sans doute, resterait scellée.

Lentement, sur ma corde de funambule, j'ai fait demi-tour, toisant le vide avec quelque appréhension. Je progressais sur l'allée semée de sable avec circonspection, jetant parfois, un rapide regard par-dessus mon épaule. Déjà vous n'étiez plus qu'une vague ligne de fuite s'immolant dans une nuit sans fond. Au sortir du couvert des arbres un homme fumait, appuyé sur le pommeau d'une canne. S'apercevant sans doute de mon trouble et surpris par mon teint livide - je devais ressembler au masque du mime - il me dit, s'éclaircissant la voix :

"Monsieur, je vous vois bien troublé. Auriez-vous été victime de la Folle de la Muette ? C'est l'heure où elle attend ses victimes. Voyez-vous, ces temps-ci, des hommes, jeunes comme vous, disparaissent du côté du Pavillon de Chasse et, plus jamais l'on ne retrouve leur trace. Ah, il s'en passe des choses étranges, dans ce pays ! Mais hâtez-vous de regagner votre logis avant qu'elle ne se ravise. Sans doute vous a-t-elle pris en affection. Au moins provisoirement ! Bonsoir, Monsieur."

Les mots du vieil homme résonnaient encore dans l'enceinte meurtrie de ma tête lorsque, débouchant de la rue de la Muette, j'arrivais en vue de la gare.

"Tout d’un coup, une lumière étrange se

projeta sur la route, et je me retournai pour voir

d’où pouvait jaillir une lueur si singulière, car je

n’avais derrière moi que le vaste château avec

toutes ses ombres."

Oui, les paroles du narrateur de Poe, j'aurais pu les faire miennes, tant il y avait de similitude entre ce que je vivais à l'instant - le Château de Maison-U se découpant sur fond de ciel couchant - et cette étrange lueur qui semblait monter des profondeurs de la forêt. Le quai de la gare était vide et le vent du nord faisait son sifflement lugubre. Je suis monté dans le train, me suis affalé sur la première banquette venue. Il n'y avait personne et le convoi avait l'allure d'une équipée fantôme. Sur la droite, les tours de la Défense, prises dans leurs éternelles brumes grises semblaient tutoyer quelque cataclysme. A Saint-Lazare les bordures de ciment étalaient leurs perspectives à perte de vue dans une brume équivoque qui me rappelait le Pavillon gris, sa sinistre désolation. Je suis monté dans le bus 27 qui a quitté son aire de stationnement dans un chuintement de pneus et dans le vent de sa porte automatique. Il n'y avait ni chauffeur, ni passagers, sauf moi, blotti sur le strapontin au-dessus de la roue. À Italie, j'ai appuyé sur le bouton de demande d'arrêt. Le soufflet s'est déplié avec la mansuétude d'un vieil et lugubre accordéon. Je suis descendu sur le trottoir. La Place était livide, seulement parcourue de bourrasques. Arrivé à ma mansarde du septième étage, j'ai poussé un soupir de soulagement. Sur mon lit, le livre de Poe était ouvert. "La Maison Usher" faisait tourner ses pages les unes après les autres, s'arrêtant parfois sur des passages qu'autrefois, j'avais soulignés pour leur singulière beauté en même temps que leur étrangeté. Il ferait froid cette nuit sur Paris, l'air bleuissait. Il était temps de se disposer à la froidure. L'hiver était arrivé par une porte que l'on n'attendait pas, qui, jamais, ne se refermerait. Les draps, sur mon corps étroit, faisaient leur bruit de râpe. A ce régime-là il ne me resterait pas assez de peau pour connaître le printemps. La mansarde de la Maison Usher battait aux quatre vents et les volets claquaient sur la toile libre du ciel. Il me faudrait changer les gonds avant que tout ne chute dans le vide. Un malheur est si vite arrivé !

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