Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
4 septembre 2016 7 04 /09 /septembre /2016 15:34
Épiphanie distraite.

Œuvre : Barbara Kroll.

Brugge, Oostende perdues dans d'irréversibles brumes et la route à peine visible dans l'hésitation crépusculaire. Continuer sur cette lancée aurait été pure folie. Le capot de la voiture enfonçait sa proue dans une masse cotonneuse, filandreuse qui collait aux vitres. Alors, j'ai pris le premier chemin de traverse. Un instant, il m'a semblé franchir un pont puis arriver sur une sorte d'île que je ne connaissais pas. Comme si, dans un rêve - le temps s'était dilué dans de bien étranges perditions -, un chemin n'en finissant pas m'emmenait plus loin que mon propre corps dans un imprévisible événement. Je me suis arrêté sur ce qui ressemblait à un môle de pierre que surmontait la lame blanche d'un phare. À peine un clignotement syncopé dans le ciel pris d'une pluie floconneuse. À quelques mètres devant moi, l'étique et fantomatique silhouette d'un bâtiment presque ruiné, tel qu'on les voit dans les banlieues perdues des villes. Un décor de cinéma pour un policier ou bien un film d'avant-garde. Ou bien encore pour ces essais intellectuels de mise en scène de l'étrange. À l'angle de la bâtisse s'allumait et s'éteignait, dans une espèce d'évanouissement une enseigne dont quelques lettres avaient été effacées par le temps. Il n'en restait plus que ceci :

Épiphanie distraite.

Je n'avais guère à faire la fine bouche en cet endroit du bout du monde, lequel, du reste, ne figurait sur aucune carte, je devais bientôt en faire l'inquiétante découverte. Sur le parking, je devinais quelques antiques automobiles, la plupart rongées par la corrosion des brumes et du sel, du moins le supposais-je. Il s'agissait plus d'un cimetière de voitures - je me remémorais alors la célèbre pièce d'Arrabal vue, il y a longtemps, à Paris -, que d'une aire de stationnement. Cependant mes remarques paraissaient bien superfétatoires si l'on considérait la singulière situation dans laquelle je me trouvais. Je remontai le col de mon trench-coat, allumai une cigarette pour me donner du cœur à l'ouvrage. Mes pas, sur la dalle de béton, déposaient des empreintes grises telles qu'on les voit sur les premières chutes du grésil. Je me réjouissais déjà intérieurement à l'idée de rencontrer quelqu'un, un portier fût-il revêche, tellement la solitude commençait à poisser entre mes doigts gourds. La bise s'était levée qui faisait sa petite musique de nuit. Je devais me rendre à l'évidence, le progrès, ici aussi avait frappé, en cette Ultima Thulé, et l'hôtel n'était accessible qu'à l'aide d'une carte bleue. La porte pivota avec un bruit de charançon. Une coursive longeait le bâtiment sur sa longueur. Je devais me trouver sur la façade qui devait être orientée vers la mer. La chambre disponible, genre de box de béton était dans le plus simple appareil : un lit métallique, un chevet avec une lampe à l'ampoule nue, une chaise et, au mur, un miroir dans un renfoncement du mur. Il me faisait inévitablement penser à un mirador, enfoncé qu'il était dans la paroi de ciment gris. Et mirador, en quelque manière, il l'était. Constitué d'une glace sans tain, il donnait accès à la chambre contiguë. Cette disposition, pour étrange qu'elle fût, si elle me choquait, n'en piquait pas moins ma curiosité. Mais je décidai de différer ma contemplation de ce qui me serait donné à voir, dont je supputais la proche parenté avec la figure du néant.

Un réchaud électrique était posé sur une console en métal avec quelques sachets tenant lieu de petit déjeuner. Je dégustai donc un "délicieux" capuccino, envoyant en direction du plafond quelques volutes de fumée. Je ne percevais rien d'autre que le raclement continu du vent sur les arêtes de ciment. Cependant, parfois, à intervalles réguliers, comme le râle amplifié d'une respiration. Sans doute la fatigue, alliée à un imaginaire prompt à s'enflammer, justifiait-elle ce qui apparaissait comme de simples hallucinations. Persuadé de ne rien voir que de très banal, je me postai cependant à l'arrière du miroir. La pièce était faiblement éclairée, sans doute par une imposte ou un genre de meurtrière. Le temps que mes yeux accommodent puis apparut l'esquisse dont, à ma conscience, vous délivriez la tremblante image, pour ne pas dire fantomatique. Adossée au mur d'en face, vous disparaissiez dans une blancheur de talc, comme si vous sembliez en partance pour une mort prochaine. Combien ceci était confondant et proche d'un simple cauchemar. Mais, à défaut de m'inscrire dans un retrait - j'aurais pu vous tourner le dos -, je n'avais de cesse de creuser votre intimité jusqu'aux limites d'une possible vérité. Que faisiez-vous donc là, seule dans cet archipel du bout du monde, dévêtue alors que le froid gagnait certainement tous les pores de votre peau ? Quelle sinistre aventure vous avait contrainte à trouver refuge dans cette cellule quasi-monastique, aussi blême que l'espace du vide ? Aviez-vous été abandonnée au bord d'une route ? S'agissait-il d'une réclusion volontaire ? Faisiez-vous pénitence afin de vous laver d'un inavouable péché ? Le carrousel des questions frappait contre ma tête à la façon du maillet sur le gong. Il n'y avait aucune des hypothèses qui tenait. Étais-je l'objet d'une cruelle abolition de mon état de conscience ? Ou bien la folie commençait-elle à grignoter la fragile langue de sable sur laquelle je me tenais, alors que le flux montait ? Fallait-il que je me pince au sang pour retrouver un semblant de lucidité ? Il me fallait savoir et ne pas demeurer dans cet étrange pas de deux où, ni l'un ni l'autre, n'avancions, cloués sur le liège par la volonté d'un destin qui nous dépassait. Je demeurai un instant à faire votre inventaire, à commencer par cette étrange statue d'albâtre que vous offriez à ma vue dans une sorte d'offrande impudique. Corps fluet, seins menus comme ceux d'une fille impubère, dôme du ventre effacé, bassin étroit, jambes réunies devant vos mains qui se rejoignaient dans un geste d'impuissance plutôt que de protection. Une momie dans ses bandelettes eût été douée d'une vie plus visible. Du bout de l'ongle j'ai frappé plusieurs fois l'écaille de la vitre. Un clapotis de catacombe s'en est suivi qui, un instant, vous a fait tressaillir. Ô juste un frémissement d'eau sous la palme du vent. Tout de même j'étais rassuré. Il n'aurait pas fallu que je fusse la victime d'un mauvais songe. Cependant mon apaisement fut de courte durée. Voilà que, faisant glisser mon regard vers le haut de votre corps - une pénombre y faisait couler sa densité -, je m'apercevais que vous étiez dépourvue de visage. Comment ceci était-il seulement possible ? Un nuage d'encre ou bien une huile grasse, bitumeuse, l'avait recouvert d'un violent sédiment qui vous rendait invisible aux yeux des mortels. Et, pour mon plus grand désarroi, j'étais ce mortel envahi de ce "sentiment tragique de la vie" dont je ne savais guère, en cet instant, si je m'en relèverais jamais.

Combien il était aporétique de constater l'effacement de ceci qui donnait à l'humaine condition ses plus nobles assises. Visage contre visage. Face contre face. Cimaise contre cimaise. Ce si beau visage qui portait l'existant au faîte de ce qu'il était, à savoir pure transcendance et sortie du néant vers son probable destin. Mais voici que vous étiez annulée, réduite au cercle du vide, à l'absence totale, à la perte de votre identité. Épiphanie distraite d'elle-même qui reconduisait à la condition du végétal, au rythme immémorial de la pierre. À cette heure incisée de ténèbre, au milieu des brumes, je ne me posais même pas la question de savoir comment cela était possible, anatomiquement, physiologiquement. D'être sans tête, sans sémaphore dans lequel l'autre pût vous reconnaître en même temps qu'il procédait à sa propre reconnaissance. C'était si surréel cette situation, comme au bord d'un vertige, saisi d'évanouissement. Le vôtre, s'entend. Le mien par voie de conséquence. Biffée parmi la foule des signifiants. Les autres, les vivants sur Terre, les mobiles, les ténébreux, les commis de salle, les manucures, les éphèbes, les vieillards, y compris les valétudinaires, les vivants donc étaient assurés de leur être comme la mer l'est d'être parcourue de vagues. D'être balancée entre flux et reflux. D'être fouettée des longs cheveux des algues. Une existence sans doute bien végétative, mais une existence tout de même ! De vous regarder, cependant, je ne me lassais pas. Situé sur le bord de l'abîme qui fascine et ne cherchant nullement à y échapper. La sensation de perte suffisant à entretenir ce mortel suspens. Identiquement à celui qui devient gemme dure et solide sous le regard de feu du cobra alors qu'illuminent les écailles et que darde la langue érectile, que s'affûtent les crochets qui, bientôt, planteront dans la chair le poison définitif. Oui, je crois que le curare m'avait atteint au plus profond de l'esprit, au pli douloureux de l'âme. Votre secret, il me faudrait le percer, y consacrerais-je toute mon énergie, ce qui restait de la puissance d'un cerveau décidément bien malmené. A poser la chose devant soi et à l'examiner, voici ce qu'elle laissait apercevoir de son funeste destin. Les quatre fontaines par lesquelles s'annonçait le ruissellement humain depuis la source jusqu'à l'estuaire, il n'en restait qu'un simple égouttement indistinct, non perceptible, simple réminiscence s'épuisant à sa propre profération. Les yeux, recueil de la beauté du monde, étaient scellés. Les oreilles, conques largement ouvertes au poème, à l'ébruitement des odes de l'amour, demeuraient operculées dans leur cire native. Le nez ouvert aux fragrances, à l'odeur musquée de la peau de l'amant, à la douceur iodée de l'air marin, voici que n'y circulaient plus que l'air plombé de l'ennui et le renoncement à être. Et la bouche, la sublime bouche qui dit l'amitié, déplie les sonnets de la rencontre, sublime l'arche ouverte du langage, il n'en demeurait que l'abolition des lèvres et la gangue de la langue soudée dans un obséquieux silence. Comment pouvait-on porter un corps en avant de soi sans l'aide de ces sens qui donnaient lieu à la sensualité, à la plénitude du sensualisme, à la démesure de vivre parmi les touffeurs du monde ? À cette statue d'albâtre n'étaient plus confiés que ses bras afin de connaître et d'avancer. Mais peut-on seulement embrasser quoi que ce soit sans que des yeux voient, des oreilles ne saisissent des sons et des paroles, sans que des narines ne se dilatent sous la poussée des effluves, qu'une bouche pulpeuse et carminée ne se dispose à accueillir l'expérience définitive d'aimer ? Comment ?

La fatigue, métamorphosée en épuisement, a eu raison de moi. Je suis allongé sur le sol de poudre grise dans un drôle d'état comateux. Comme après une nuit entre potaches et des beuveries sans fin. La tête lourde, prise en tenailles. La mâchoire contractée. Langue collée au palais. Vision en strabisme où tout vacille à l'infini. J'attends que le monde autour de moi arrête de tourner, que la sarabande s'apaise. Je me hisse péniblement contre la falaise verticale du mur, mes doigts imprimant dans le plâtre la trace de l'effroi. La vitre est là, si proche qu'elle me brûle et vrille étrangement mon sexe comme pour dire la fin de la partie. La descendance qui s'arrêtera là, dans ce cube de béton, cette geôle étroite et silencieuse. Il fait si froid soudain et je sens, dans mes vertèbres, les coups de griffe de Thanatos. Il a gagné la partie. C'est l'évidence même. Ici, je ne l'avais pas encore compris, est la demeure d'Hadès celui qui a reçu les "ombres brumeuses ", et ouvert les portes de l'enfer. Déjà le roi des morts nous tient dans sa poigne. Cet hôtel était notre dernière demeure, laquelle, sur la carte, ne pouvait recevoir de lieu où figurer. Car la mort n'a pas de lieu puisqu'elle nous appartient comme l'ombre appartient au soleil lui-même. Le soleil a des taches qui témoignent, déjà, de sa lente extinction. Mais est-il l'heure de s'intéresser aux astres et à la marche des étoiles alors que le feu de vivre nous quitte et que la glace nous atteint en plein front. Oui, je comprends maintenant, cette impression de dévastation qui habite mon corps, le désert dans lequel ma tête se dilue comme la couleuvre des sables disparaît dans la dune. Voici comment la mort s’empare de nous, nous grignote de l’intérieur, nous déglutit jusqu’à ce que ne demeure que l’empreinte livide de son passage. Comme un tourteau que l’on débarrasse de sa matière blanche, de sa matière grise et il ne reste plus que sa carapace pour témoigner de ce qu’il fut. Le tourteau, nous, c’est pareil. La poussière aura fait son œuvre qui nous dissoudra dans le vent de l’Histoire.

Je me redresse lentement, mes ongles incrustés dans la nappe de ciment, je titube et parviens à trouver une pause me permettant de tenir debout. Encore quelques instants. Au-dessus de moi le vide et le vent du silence. Mon corps s’arrête au-dessus du moignon de mon cou, éminence ronde, phallique, rendant son dernier sperme, ses ultimes gouttes de sang. C’est l’autre côté de la vitre qui m’intrigue et me questionne. Mon double mortel, mon écho, mon alter ego de chair amputé de sa sève. Au travers de la feuille de verre, la lumière est basse comme dans un catafalque. Ma coreligionnaire n’est plus là. Simplement une flaque au sol : larmes de résine, pertes aquatiques, lymphe blanchâtre, grises desquamations. Epiphanie gommée de son sol ontologique, de sa statuaire sémantique. Même plus un lexique aphasique qui dirait, quoique le disant mal, la douleur d’exister. Je pousse le verrou de ma chambre. Le long de la coursive, des traces que je ne peux voir, ni sentir, pas plus que je ne peux en saisir l’odeur, en goûter le fumet. Quel goût a donc la mort ? Sucré, salé, acide, amer ? Ou bien un goût métaphysique ? Ou bien pas de goût du tout ? Ou bien un goût de revenez-y ? La clé, dans la serrure gelée et embrumée de la voiture fait un drôle de grésillement. Un peu comme des tibias que l’on frotterait l’un contre l’autre dans l’espoir d’en faire jaillir des étincelles. Le cuir des sièges est froid, mare gelée qui s’accommode de mon anatomie tronquée. Après tout les sièges sont si loin de ma tête, de ce qu’il en reste, cette bosse bleue, pleine d’ecchymoses et de souvenirs douloureux, de frustrations écloses et de désirs rentrés. Devant, dans le faisceau des projecteurs, une silhouette - une compagne, enfin -, fait du stop le pouce levé vers le ciel fardé de gris. Je m’arrête et elle s’assoit sur le siège frère, croisant haut ses jambes, dévoilant ses longues pattes de mante religieuse. Alors nous parlons sans voix. Alors, nous regardons sans yeux. Alors, nous écoutons sans oreilles. Alors nous nous donnons le baiser de la mort, sans lèvres, ni bouches, ni langues. Longtemps nous roulons sur le pont qui, jamais, ne semble finir. C’est long la descente aux enfers ! Au fur et à mesure des stations du chemin de croix, nous nous délestons de ce qui nous embarrasse et nous lie encore trop à la mesure étroite de l’humain. Une constante et langoureuse perdition de ce que nous sommes, ces corps de gloire qui se délitent sans que nous n’y prenions garde. Comme sur un tableau enduit de tragique et de désespérance, nous confions nos corps à l’aire de la toile. Du haut, partent de longues giclures d’huile comme si l’artiste - la mort ? -, avait voulu biffer cela même qui apparaissait et était inéluctablement voué, par essence, à la destruction. Le spalter, nous le sentons donner de vigoureux coups de queue comme l’espadon ferré par l’hameçon chargé de finitude attaque la chair qui sera métabolisée afin que quelqu’un vive d’une mort donnée, d’une mort nourricière, en quelque sorte. Chaque jour qui passe, nous mourons de vivre, nous vivons de mourir. Car tout est si subtilement emmêlé que, jamais, nous ne voyons dans nos corps existentiels, le territoire d’Eros, celui de Thanatos. Lutte immémoriale qui nous remet à notre intime nature, à notre seule vérité sur Terre : nés pour mourir. Tout comme l’œuvre d’art que l’on dit immortelle. Sans doute l’est-elle en principe, non en fait puisque toute matière porte en germe les racines de sa propre destruction. Oui, le jour baisse, oui le noir partout se répand, fait ses flaques, ses irisations de goudron, ses mares d’huile visqueuse. Le jour de la toile, qui n’était que lumière, étoile au ciel du monde, perd aussi sa clarté, plonge dans ces teintes sourdes qui ne parlent pas, ne sentent pas, ne goûtent pas, n’entendent pas la mort arriver sus ses pattes soyeuses comme le porc des pinceaux. La toile est noire maintenant, maculée de grandes zébrures qui disent l’impossibilité de l’art à nous faire demeurer tout là-haut, dans l’altitude altière de notre propre cimaise. Chaque jour nous perdons la tête pour un rien ou bien pour quelque chose dans la relativité des événements qui viennent à notre encontre. Nous perdons la tête comme ces personnages qui nous disent en mode pictural ce que nous, les hommes, les femmes disons en mode corporel. La lumière est éteinte dans l’atelier. Cette nuit il y aura du brouillard sur Brugge, sur Ostende, sur la mer du Nord, sur toutes les mers du monde, des voyageurs égarés, des hôtels sans retour, des rideaux tirés sur des exils définitifs. Fera-t-il jour demain ? Fera-t-il j…?

Partager cet article
Repost0
4 septembre 2016 7 04 /09 /septembre /2016 07:44
Haut, sous le ciel du désir.

La gitane, 1910, Kees van Dongen,

(Saint-Tropez, Musée de l’Annonciade)

Je venais de passer une période difficile au Journal et j'avais besoin de faire une pause avant de me lancer dans de nouveaux projets. C'est Lorenzo qui m'avait conseillé d'aller faire un tour dans les Corbières. "Tu vas à Baljac-sur-Ciel, m'avait-il dit, sans me donner davantage de précisions, là tu pourras écrire tes chroniques. Dans le calme parfait !" Je ne lui avais guère demandé d'autres précisions et, par ce brumeux matin d'octobre, j'arrivais bientôt dans ce village du bout du monde, plutôt un hameau d'ailleurs. Cinq ou six maisons sombres, comme taillées dans la lave avec d'étroites ouvertures pareilles à des meurtrières. La population : deux couples de retraités dont un, anglais, chez qui j'étais allé récupérer la clé du gîte; deux bergers; un homme toutes mains et sa jeune femme; une étrangère à l'identité inconnue. En tout, une petite communauté ne dépassant pas les dix âmes. Maintenant je comprenais mieux pourquoi le calme promis par Lorenzo ne pouvait qu'être réalité. J'espérais, cependant, qu'il ne devienne, par sa verticalité, obstacle à l'écriture. J'avais un retard qu'il me fallait combler.

Je logeais dans un modeste appartement de deux pièces, orienté vers le sud avec, ce qui était rare dans cette contrée, une grande baie vitrée. Un pré d'herbe courte et de plantes sauvages, quelques platanes aux feuilles déjà jaunissantes, un banc de bois avec une auge en pierre, un bâtiment vers l'ouest, flanqué, sur sa partie postérieure, d'un escalier métallique montant vers une minuscule terrasse. Les seules traces de vie, s'il y en avait, ne pouvaient venir que du gîte discret et de ses deux fenêtres dont une était partiellement occupée par la tenture d'un rideau pourpre. Parfois, à intervalles réguliers, le chant d'un coq, le passage du tracteur des bergers, les sonnailles des troupeaux dans les pâturages. Rien ne me tentait plus que de me mettre à mes chroniques dans ce lieu de sérénité. Le paysage, je le verrais plus tard, après un nécessaire travail de débroussaillage. A la rédaction, ils attendaient un papier sur "Le soleil et l'acier" de Mishima; un autre sur "Mexico midi moins cinq" de José Agustin, enfin un dernier sur "La famille royale" de William T. Vollman. Près de deux mille pages à lire. Bien que coutumier de la lecture en diagonale, la semaine ne serait pas de trop pour mener la tâche à bien. Je m'étais installé derrière la baie, rideaux de tulle filtrant cette belle lumière d'automne, dans l'émiettement des teintes de l'arrière-saison. Le pur bonheur d'exister après les remous et les eaux grises de Paris. J'avais commencé par Mishima. Sans doute "le soleil et l'acier" de cette œuvre magistrale avaient-ils infusé en moi leur singulière énergie. En tous cas l'écriture semblait se calquer sur le rythme facile de ces jours au cours serein. Mon travail, non seulement avançait bien, mais le premier article brillait d'un éclat dont je ne l'aurais cru capable, il y a quelques jours de cela, entre les quatre murs du Quai aux Fleurs avec la perspective du ruban lent de la Seine. Mes journées se déclinaient donc en lectures intensives, productions d'écrits, repas pris sur le pouce et cendrier menaçant de déborder.

C'est, justement, en allant vider le cendrier à l'extérieur que votre présence s'est dévoilée. Oui, "dévoilée", ici le terme ne pouvait trouver d'autre substitut. En effet, le voile pourpre de la fenêtre située à l'étage avait un instant tressailli, alors qu'une silhouette fuyante s'y était inscrite dans l'appréhension de paraître. C'est du moins cette impression qui ressortait de ce qui se traduisait par un évitement, sinon une fugue. Mon interprétation, rapidement confirmée par les brèves et discrètes remarques de ma logeuse anglaise. Varjo, tel était le seul patronyme par lequel on vous connaissait, possiblement d'origine finnoise. Mystérieuse Varjo vivant à l'écart du monde, seulement occupée de solitude, de longues errances sur les terres désolées de la garrigue. Tantôt l'on vous apercevait sur les collines d'argile rouge lacérées par la pluie, tantôt sur les plateaux d'herbe rase semés de moutons hirsutes et de vaches à la robe grise ou bien dans les talus de sédiments où roulaient les meutes de galets ronds. Parfois, de vos promenades, vous rameniez des bois éoliens blanchis comme des os, des souches usées de genévriers, des pierres porteuses de traces de fossiles. Les bergers, ces hommes taciturnes, ne vivant qu'au rythme de leurs troupeaux, vous ne laissiez de les inquiéter. Et, dans ce pays austère ratissé par le vent et brûlé de soleil, vous apparaissiez inévitablement sous les traits de l'étrange, du mystère, sinon d'une vie à cacher à la curiosité des vivants.

Mes notes avançant plus qu'il n'était espéré, je m'accordais quelques pauses et profitais de cette contrée à l'étonnante géologie. Tout s'y imprimait dans une manière de générosité en même temps que de démesure et j'imaginais volontiers qu'à souder son oreille au ventre des rochers, on eût pu encore y percevoir les sourdes reptations de la lave. Plusieurs fois je vous avais croisée sur ces erratiques chemins, vous saluant d'un unique "bonjour" auquel, invariablement, vous répondiez par un énigmatique et indépassable "hei", sans modulation ni coloration particulière, comme une porte entr'ouverte que l'on prend soin de refermer aussitôt. Grande, élancée, au beau visage couleur d'olive que détourait un casque de cheveux de jais. "Etonnant pour une fille du Nord, pensais-je, que cette allure tellement proche de l'andalouse ou bien de la sombre beauté murcienne." Vous n'en deveniez que plus secrète en même temps que désirable car, je dois en convenir, cette démarche de liane au creux des chemins parcourus de vent était hautement voluptueuse, inatteignable en quelques sorte, comme si la nature elle-même se fût heurtée à l'éclipse de votre silhouette. Fortification dressée contre le jour, figure de proue à l'avant de bien étranges flots. Rien ne m'excitait plus que de forer cette impénétrable cuirasse, rien ne me soulevait davantage que de traverser cette douve qui vous séparait du monde. Sur ma table, depuis quelques jours, cette bouteille "d'Alaric", ce vin rouge, corsé, généreux, à la teinte si sombre, comme du sang séché, à la rudesse toute minérale, qui brûlait agréablement la gorge, semblant vous reconduire aux tumultes primitifs dont ce pays avait été la proie en des temps diluviens. Cette bouteille de pur plaisir, il devenait urgent qu'on la boive ensemble, afin qu'un mur fût franchi, qu'un semblant de relation s'installât.

Il est tout juste dix-huit heures, ce soir-là, et après que la tramontane a cessé de balayer les hauts plateaux, ce sont des caravanes de nuages gris qui viennent de la mer et se drossent vers les hauteurs de Baljac en longues volutes si semblables à la densité de l'encre. Et, soudain, le jour a presque basculé dans la nuit. Comme une tempête qui grossirait, venue des confins de la terre, pressée de charrier ses flots contre l'argile assoiffée. Dans votre appartement, derrière le rideau pourpre, ce sont des lueurs de braise qui dansent au plafond. Sans doute un feu de cheminée dans l'air brusquement rafraîchi. Je crois qu'il est temps que je vous invite à boire un verre de ce vin si étonnant. Parfois les plus belles amitiés naissent du simple geste de la libation. Je gravis les degrés de fer qui montent chez vous. Je frappe à la porte vitrée. Un "hei" me parvient qu'une rafale de vent dissout. J'entre. Sauf le feu, nulle autre source d'éclairage. Quelques secondes pour accommoder et vous êtes là dans la splendeur de votre nudité. Allongée sur la nacre de fourrures blanches, des peaux de mouton, sans doute. Votre corps, comme une offrande. Nulle défense qui consisterait à vous revêtir d'un voile, à porter vos bras dans le geste d'une poitrine à dissimuler, dans un autre à croiser vos jambes sur le dénuement de votre sexe. Là, entièrement présente, comme disposée à un rituel, à une immémoriale cérémonie. Désormais, je vous sais inatteignable par la parole. Votre sculpture de chair est un bronze qui dit la pure beauté. Le carmin de votre bouche, la virgule rubescente du désir. La grappe lourde de vos seins, l'aréole brune, la donation ultime. Le lac de votre ombilic, la doline du secret. Le cuivre de votre ventre, l'exigence de l'acte à accomplir. La cambrure de vos reins, la source de vos errances sur les chemins de poussière. La forêt pluviale de votre sexe, la douleur d'une vacance qui réclame, en silence, sa part de plénitude. La chute de vos jambes, l'impérieuse nécessité à échapper à ces contingences terrestres qui vous terrassent. En quelque manière, je vous sens au bord d'une terrible finitude, un glaive traversant la bannière de votre anatomie, un étau serrant votre front d'albâtre. Je n'ai que trop tardé. Nous n'avons que trop tardé. La bouteille "d'Alaric", par mégarde je l'avais amenée, comme une ombre me suivant, comme un subtil breuvage m'intimant l'ordre de rejoindre cette lourde et lente géologie qui m'attendait, là, de toute éternité. Le vin, couleur de sang éteint, je l'ai fait couler sur l'ovale de cristal de verres juchés sur leur pied aussi fin que la corde des songes. Nos verres se sont choqués dans un tintement crépusculaire. Nous avons bu longuement. Moi, ce qui était votre corps sublimé. Vous ce qui était mon plus haut désir dans le ciel sans étoiles. Nous étions tendus, comme au bord d'une arène, en habits de lumière, et nous attendions qu'un sacrifice fût consenti. Car nous savions qu'il s'agissait de cela et qu'à dépasser ce feu qui nous animait, nous taraudait de l'intérieur, nous y perdrions nos âmes. Nous y perdrions les nervures qui soutenaient les limbes de l'exister. Que serions-nous, après le désir, sinon des outres résonnant dans le vide ? Que serions-nous à nous précipiter dans l'abîme dont personne, jamais, n'était ressorti indemne. Nous étions comme des enfants, la faim au ventre, derrière les vitrines de friandises. Nos doigts poissaient déjà, nos glottes déglutissaient, nos ventres métabolisaient les sucs avec des meutes de plaisir. Pourtant, c'est au bord de l'inanition qu'il nous aurait fallu faire halte et maintenir nos êtres en suspens. Mais le néant appelait, mais l'absolu faisait ses étincelants rubans et nous étions fascinés, suspendus entre vivre et mourir, au milieu du gué qui nous crucifiait métaphysiquement, nous priverait bientôt de notre assise ontologique. Car, franchir la faille qui nous séparait et nous tenait en haleine était bien pire que l'attente : la porte ouverte sur une éternelle perdition dont, jamais, nous ne pourrions racheter la dette.

Il pleuvait, maintenant. De longues cordes d'eau tressaient la surface livide des vitres. Parfois des éclairs et des lueurs d'acier sous le ventre bleu des nuages. Et le vent qui faisait son battement sur la cimaise des tuiles. Alors, je suis entré en toi avec l'heureuse certitude d'un savoir à posséder. Alors tu es entrée en moi avec l'ardeur d'une pure vérité. Nous ne connaissions plus nos limites, soudés que nous étions aux rives d'un vivre immédiat. Ni temps, ni espace. Seulement cette sublime voix qui naissait de nos corps unis, avec, en toile de fond le ressac de la mer, au loin, son rythme de balancier. En toi, je sentais le travail de la houle. En toi, étaient les lames blanches du ciel, le vol étourdi et un peu ivre des oiseaux, les cascades de lave, les sourdes reptations du magma. En toi, cet absolu qui te portait aux limites de l'évanouissement ou bien d'une connaissance extrême. Tout cela était pareil. Tout cela fusionnait dans une manière de perdition qui gommait tout, animus et anima confondus dans une éternelle libation. Toi, moi, comme le rythme du jour et de la nuit. Moi, toi, comme la quintessence réalisée dans la demeure de l'androgyne. Nous étions immergés dans cette longue perte géologique, nous étions argile et galet, moraines et glacier, lente immersion dans un lac de lave primitive. Le feu, les braises, les théories de cendre n'étaient plus qu'une lointaine allégorie ne nous atteignant même plus. Nous étions feu, braises et bientôt cendres puisque le temps se saisirait de nous avant même que nos souffles mêlés se soient apaisés, que nos doigts se soient dénoués. La nuit avançait sur son tapis de feutre et tout glissait dans une unique indistinction. Où étais-tu, toi, Varjo ? Où étais-je, moi qui n'avais plus de nom ni de prénom ? Seulement deux lignes de fuite courant vers l'horizon des songes.

Le ciel s'est éclairci et les gouttes de pluie poudrent les vitres d'un paisible frimas. Une lueur d'aube rampe à ras du sol, touchant à peine la demeure étroite de notre couche. La lumière est si faible qu'elle nous tient, encore un instant, dans les limbes d'une heureuse inconscience. Réunis comme deux parchemins dans le mystère des pages. Un coq lance vers le ciel gris le chant qui sépare les hommes, les jette encore hagards dans la demeure incertaine de leurs destins. Il fait si doux dans les rêves à peine issus des mailles nocturnes. Mais voilà que la déchirure se produit, que la différence fait naître de l'ombre ce qui, par nature, doit être séparé. Comme une loi infrangible sécrétée par la marche des heures, disposant ici le blanc, ici le noir; ici l'amant, ici l'aimée. Rien ne sert de s'abreuver plus longtemps d'illusions. Là est la limite au-delà de laquelle le songe se dévêt devant la réalité. Alors, comme Adam, comme Ève, on se retrouve nus, les mains vides, nulle trace de paradis. Alors on se lève et on marche vers le jour en essayant de tituber le moins possible. Alors on avance et l'on distrait de soi toute pensée qui reconduirait vers un passé immédiat. Il y a si peu de certitude dans la clarté qui vacille. Je descends le rythme de métal et les marches impriment, sur mes pieds nus, les picots existentiels comme autant de dards enfoncés dans la chair attentive. La lumière est dans le ciel, haute, indivisible, faite d'une même onde parcourant la contrée infinie. Juste le temps de prendre mes affaires, mes articles terminés surtout. Mishima, Agustin, Vollman seront mes confidents pendant mon retour parmi les hommes. Car, oui, je les avais oubliés mes compagnons d'infortune, mes compagnons des jours inquiets. Je dirai à Lorenzo combien ce pays est merveilleux, combien le vin y est bon, rude en même temps qu'apaisant. Je lui dirai combien les filles … Non, je ne dirai rien, ni à Lorenzo, ni aux autres, ni à moi-même, du reste. Sur vous, Varjo - votre prénom signifie bien "ombre", n'est-ce pas ? -, que pourrais-je dire ? Une ombre que les premiers rayons du soleil dissolvent pour la remettre à son étrange condition. Immobile parmi le silence des pierres. Oui, je vous aperçois, vous la discrète, au revers du rideau pourpre, dissimulée dans votre propre finitude, à peine un glacis posé sur la lunule claire de votre visage. C'est étonnant combien, déjà, vous appartenez au passé, au monde brumeux des rêves, aux lisières qui toujours abusent nos yeux alors que nous croyons y lire des promesses de vie. Je roule sur la route dans le clignotement alterné des ombres et des trouées ménagées par les platanes. Chaque tronc dépassé, chaque flaque blanche oubliée m'éloigne de vous. Hei, Varjo, quand donc visiterez-vous à nouveau mes rêves ? Ne me laissez pas à moi-même, Varjo, c'est si terrible la solitude. Et votre corps est si beau dans la danse qui est le sien, à contre-jour de la mémoire. Oui, votre corps est si beau ! Infiniment !

Partager cet article
Repost0
4 septembre 2016 7 04 /09 /septembre /2016 07:30
Partager cet article
Repost0
3 septembre 2016 6 03 /09 /septembre /2016 19:51
Scellée sur le jour qui vient.

Photographie : Katia Chausheva.

Votre photographie, je l'ai reçue par la poste ce matin. Un peu froissée, égratignée, avec les taches visibles du temps. Est-elle ancienne ou bien est-ce une simple négligence qui en aurait affecté la trame ? Mais, voyez-vous, je la préfère à ces images trop bien léchées, lisses et glacées qui ne disent rien d'autre que l'illusion et le mensonge. Ces griffures, ces accrocs sont la marque insigne de ceci qui a vécu, sans doute souffert et incline à disparaître. L'écorce des arbres, au fil des jours, se décolle de l'aubier, se couvre de vergetures. De rides, devrions-nous dire. Ces sillons qui disent, bien mieux que n'importe quel langage, la souffrance des heures, la maturité et les feuilles d'automne qui ne tarderont guère à tomber. Dites-moi, au moins, ces cernes qui vous installaient dans une manière de jouissance heureuse, l'étoilement de la peau à la pliure des paupières, cette légère fossette qui entaillait votre menton, tout ceci, vous l'avez bien conservé ? Vous n'avez rien gommé ? Ce serait faillir et tomber hors de vous que de vous laisser aller à ces enfantillages. Je vous sais droite, naturelle, concentrée sur la marche de votre destin. Nul ne peut progresser à côté de ses pas sans risquer de chuter et de ne point se reconnaître, une fois levé. C'est un tel bonheur de coïncider à soi, de voir, dans le miroir, son image inaltérée, pareille à un écho disant sa jeunesse, son enfance, son origine. Qui cherche à s'échapper de soi finit, inévitablement, dans l'errance, et, à tout le moins, dans l'erreur.

Mais je ne voudrais vous ennuyer avec ces considérations par trop morales et je vais me hâter de faire votre portrait. Vous êtes si belle dans la juste mesure des choses. Cela, vous le savez. Est-ce la raison qui précipite votre tête dans la douceur d'une précieuse modestie, dans le geste d'une esquive ? Vous êtes si discrète et c'est à peine si la lumière ose vous toucher. Un simple effleurement de palme. Une fontaine qui ruisselle vers l'aval et, bientôt, se confondra avec les eaux terrestres. A bien vous regarder, je retrouve ce retrait, cette permission de vous absenter, cette quête d'un lac intérieur. C'est si élégant le retirement de soi jusqu'à l'effacement, l'illisibilité. Un trait de libellule dans l'air qui vibre. L'aile du papillon à contre-jour du ciel. Mais ne nous laissons pas aller à ces faciles métaphores qui nous éloignent de notre objet. Vous, dans le creux de mes mains, vous dont je voudrais me désaltérer et disparaître dans le souvenir de vous et rien d'autre ne viendrait à l'encontre. L'osmose est une telle joie. Un don des dieux. La pure oblativité qui dissout le monde et se sublime dans les merveilleuses "affinités électives". Deux êtres fusionnant en un seul. Il fallait le génie de Goethe pour écrire ce roman et le porter à l'incandescence. Seul un génie. Mais à quoi bon disserter ? Votre image me tient lieu de nourriture intellectuelle et spirituelle si, par ce dernier mot, on entend la seule piété qui soit : l'amour porté à celle par qui la vie se métamorphose en existence. Et qu'importe la séparation, vous qui vivez loin, au-delà des monts, au-delà des mers. L'amour est-il plus fort quand les amants demeurent dans un boudoir ? L'amour aurait-il peur des frontières, des distances ? Nos sentiments sont intacts depuis cette séparation dont nous n'avons même plus le souvenir. Et peut-être le sont-ils en raison même de cet océan qui nous porte, chacun, aux limites du monde. Oui, je cesse ce discours oiseux, cette énumération de poncifs qui faisaient le bonheur des œuvres romantiques du XIX° siècle. Ou, plutôt, romanesques. Convenons-en, nous sommes des romans, à moins qu'il ne s'agisse de simples romances et nous nous perdons dans les trames de la fable, les remous de l'histoire. Nous avons mieux à faire. Je regarderai votre beau portrait et m'isolerai dans ce territoire. La vérité est là, dans cette image de vous qui vous détermine bien au-delà de ce que vous pensez. Vous êtes votre épiphanie, le reste est simple bavardage.

Que je vous dise. Vous êtes si troublante avec ce casque de cheveux sagement tiré vers l'arrière, comme s'il souhaitait demeurer dans l'ombre du passé. Et ce front bombé, lissé de clarté qui dissimule, j'en suis sûr, de bien belles pensées. Et cet ovale de nacre qui fait le tour de vous et se perd dans la souple éminence du menton. Les traits de fusain de vos sourcils aussi inapparents que le vol de l'abeille. Votre nez perdu dans la cendre. L'arc de Cupidon qu'effleure le bourgeonnement du désir. Mais en sourdine. Comme un clavecin bien tempéré. Votre bouche fermée sur les mots du poème, cela que vous proférez, comme un enfant susurre. Et la mer d'ambre de votre gorge que recouvre la neige d'un talc. C'est si étonnant la réserve de cette couleur, assourdie, qui paraît mutique mais qui dit, de vous, l'irréfragable présence. Pur acte de donation qui vous fait paraître, en même temps que vous vous retirez du champ de vision, de la curiosité anonyme, des complots qui tissent le monde.

Vous savez, vous me faites tellement penser à l'étrange beauté de la geisha, à son mystère, à cette discrétion ourlée d'élégance et de culture à fleur de peau. Vous en avez le charme subtil, l'apparence raffinée. Le haut chignon de jais que traverse une écaille blanche, le kimono de soie et sa large ceinture obi, les pétales de soie d'une rose, les mains de porcelaine, tout ceci est en vous avec tellement de naturel que vous en avez les attributs à seulement respirer, bouger avec souplesse, demeurer dans l'aire immaculée de votre corps. Et le regard de la dame de compagnie, s'il se détourne pudiquement de l'objectif du photographe, n'atteint pas la profondeur du vôtre, son éclipse, sa profondeur. C'est cela qui fait votre charme et trouble ceux qui vous rencontrent. Pensant vous absenter des désirs ordinaires, vous ne faites que les porter à la densité de la braise. Les yeux, ces "fenêtres de l'âme", dit-on, n'ont jamais autant de puissance qu'à être dissimulés. Dans ceux de la coquette l'on voit la danse de la séduction; dans ceux de l'effrontée la cerise de la tentation; dans ceux de l'impudique les prémices de la volupté. Dans l'absence des vôtres, l'on ne voit rien et c'est bien pour cela que l'on y voit tout. Scellée sur le jour qui vient, vous êtes le bouton de fleur, le germe que l'on rêve d'ouvrir mais qui se refuse au dépouillement. Ceci est votre force qui, pourtant, aurait l'apparence d'une faiblesse. Pour cette raison mon amour vous est acquis jusqu'à la nuit définitive. L'on n'aime jamais tant que ce qui, toujours, nous échappe. Votre photographie, je la cloue sur le mur de ma chambre, à l'envers, votre visage contre le blanc de la chaux. Ainsi, je n'aurais plus aucune raison de ne plus vous aimer. Votre absence en sera illuminée. Mais cela vous le savez, à demeurer seulement dans le silence de votre effigie. Qui est pure beauté. mais de cela aussi, vous êtes alertée. J'éteins la lumière, il y a trop de clarté. Le rayon de la lune suffira. Ne croyez-vous pas ? Mais à trop poser de questions je sais vous ennuyer. Dormons, si vous le voulez bien. L'océan qui nous sépare n'est pas si large. A peine une flaque sous le scintillement des étoiles. Prenez donc ma main, que je cueille la vôtre. Ainsi la nuit nous surprendra en flagrant délit de mensonge. Il faut bien savoir mentir, parfois …

Scellée sur le jour qui vient.

Photographe inconnu - Vers 1910

Source : MailOnline.

Partager cet article
Repost0
3 septembre 2016 6 03 /09 /septembre /2016 07:28
Partager cet article
Repost0
2 septembre 2016 5 02 /09 /septembre /2016 10:53

( Petite note liminaire : cette nouvelle est longue, qui comporte une fin violente, violente comme la vie, parfois, souvent. Vous serez avertis, averties, jamais mon écriture ne sera complaisante. On ne s'arrange pas avec les pitoyables apories qui parcourent le monde de leurs dents de vampire. On notera également qu'il s'agit, ici, de pur imaginaire, aucune inféodation s'établissant en direction du principe de réalité, fût-il géographique ou historique. Bon courage si vous lisez ! )

 "L'en-dehors…", disait-elle.

Oeuvre : Barbara Kroll.

Jeune Fille

Acrylique sur toile

Solitude était belle et ceci se voyait avec assez d'évidence pour que l'on s'abstînt de le souligner. Elle portait haut une poitrine menue, en figure de proue. Ses jambes étaient aussi longues que des lianes et son visage reflétait la lumière du jour avec toutes sortes de grâces. "L'en-dehors…", disait-elle et elle jetait au travers de la vitre étoilée ses yeux en forme d'amande. Le jour s'y écoulait en une pluie de cristal. Le soleil, parfois, sur le mur opposé, imprimait une tache orange pareille au corail. Sa chambre, Solitude l'aimait, comme on aime un fruit, d'abord en lui ôtant la peau, puis en serrant entre ses dents ses quartiers pleins de rosée. Sa chambre, elle l'effeuillait, en faisait des strates emplies de visions multiples. Elle aimait bien ses murs couleur de paille éteinte, son lavabo en faïence craquelée, la cloison derrière laquelle se trouvait le réchaud à gaz, sa boule en papier qui diffusait une lueur de forêt maritime. Elle aimait aussi les quelques images qui flottaient au hasard de la pièce : une reproduction des "Demoiselles d'Avignon", une nature morte aux pommes de Cézanne et, surtout, un grand poster d'une œuvre de Brueghel l'Ancien représentant les "Chasseurs dans la neige".

 "L'en-dehors…", disait-elle.

"Chasseurs dans la neige".

Pieter Brueghel l'Ancien. 1565

Source : Wikipédia.

Parfois, elle se laissait aller à rêver de longues heures, et peu s'en fallait qu'elle ne disparût dans les complexités neigeuses de la toile. Mais, si Solitude regardait ses icônes avec beaucoup d'attention, elle n'en était pas moins regardée par elles, ses icônes qui, pour paraître immobiles, n'en étaient pas moins animées d'une vie intérieure, d'une passion à s'emparer du monde et des êtres d'un seul et même empan de la vision. Et quand, lassée par la rigueur des jours, Solitude s'inclinait à penser l'en-dehors de sa chambre, la fuite de ses murs tels de hautes falaises surplombant l'ennui, alors, les images projetaient en elle, Solitude, leurs effigies d'effroi. Soudain la belle et étrange Jeune Femme se sentait envahie de mouvements divers et contradictoires qui la conduisaient au bord du rêve, dans une manière d'étrange perdition. A l'intérieur de ses alvéoles, dans un étonnant sabbat, elle sentait les battements d'immenses chauve-souris, froissements continus de membranes dures comme le carton. Au plein de ses viscères se débattaient, en des mouvements reptiliens, quantité de vers annelés dont elle sentait les cannelures battre la paroi de son abdomen. Son sexe, envahi de feu, luttait contre une invasion d'oryctes à la corne dressée; ses genoux devenaient les hôtes d'une cohorte de termites dont les glaireuses anatomies glissaient vers l'aval de son corps avec la pesanteur des jours sertis d'angoisse. La chambre, en Solitude, avait parlé, la chambre exigeait la désertion immédiate, le non-recours à quelque gîte doucereux ou bien simplement abritant. Et ceci insufflait en elle, dans la tension de sa tunique de peau, tellement d'urgence à se libérer des murs, qu'elle ne savait plus si cette oppression résultait seulement d'elle ou bien émanait de ces bizarreries que devenaient, soudain, ces images familières.

A haute voix, longeant la coursive du couloir enduite de lumière éteinte, seulement vêtue d'une chemise de nuit, elle proférait à haute voix, telle une incantation, ce qui devenait l'hélice urticante de son obsession : "L'en dehors…L'en-dehors…L'en-dehors", comme si cette seule formulation, douée de quelque magie pût la libérer de ses démons. Les dalles de pierre résonnaient de la nudité électrique de ses pieds, autour de la rambarde de fer de la rampe s'enroulait, en volutes étroites ce qui, il faut en convenir, ressemblait fort à la survenue d'une subite démence. Mais elle, Solitude, tout entière consacrée à sa passion, laquelle était de porter au dehors ce dedans qui la clouait sur la feuille de liège de l'entomologiste, ne ressentait dans l'aire dévastée de son corps, que le mouvement de marée d'équinoxe, forte, tempétueuse, certes, mais ô combien la libérant de l'enfermement. Ou, du moins de ce qu'elle considérait comme tel. Elle passait devant le guichet de sa Concierge, psalmodiant toujours son antienne, ne s'apercevant même pas de la présence noire de celle qui veillait à la quiétude de ses hôtes. La lourde porte de bois se refermait en claquant en un bruit de crypte, alors que la lumière, descendant en trombe, aveuglait et inondait la ravine de la rue. Des pigeons, dérangés par le bruit soudain, s'éparpillaient dans le ciel en une litanie de plumes. Solitude, comme hypnotisée, aimantée par l'unique trajet qu'elle accomplissait de manière somnambulique, absente aux autres, égarée d'elle-même, glissait de trottoir en bitume, de bitume en pavés de façon à rejoindre ce lieu salvateur dont elle avait fait le but de son pèlerinage depuis le jour où les images murales avaient lancé leur incantation.

Invariablement, arrivée sur la Place du Levant - dont on pouvait légitimement se demander si le nom ne présentait pas une valeur symbolique de renouveau, de nouvelle naissance à soi -, donc, sur la Place, tournant le dos aux magnifiques hôtels renaissance aux façades de pierres armoriées, elle choisissait un banc, toujours le même, orienté vers la dalle claire des quais, vers le fleuve dont l'écoulement, par intervalles, se dévoilait parmi les rumeurs insistantes de la ville. Là, pareille à la densité du gisant dans sa gangue de granit, elle restait des heures entières, lustrée par la lumière, poncée jusqu'à l'âme par le regard vindicatif des Passants qui pensaient avoir affaire à une Romanichelle atteinte de mysticisme. Son hiératisme y contribuait, ses paroles psalmodiées entérinaient le jugement du peuple de la rue qui, souvent, se gobergeait à la seul idée de la folie qui couvait comme la braise sous les cendres. Le peuple s'en croyait dispensé, de cette folie, alors qu'il en était atteint en son intime, tellement poésie et fantastique s'était éloignées d'eux à la vitesse des étoiles dans le ciel d'été.

Ce qu'aimait Solitude, alors que la lumière levée teintait le ciel de grandes balafres couleur d'ivoire, c'était de regarder la danse des grues qui, dans le port, déchargeaient les ballots de marchandises venues d'Afrique. Et ce qu'elle aimait par-dessus tout, voir les navires blancs glisser sur la ligne boueuse du fleuve, pareils à des troncs à la dérive. Tantôt c'était le "Ville de Fès" qui longeait les quais de sa lourde coque d'acier, tantôt le "Ville de Casablanca" avec ses canots pendus comme des grappes au-dessus de ses flancs. Mais celui qu'elle préférait, c'était le "Ville de Tanger" avec sa haute cheminée qui jetait en l'air ses nuages de cendre. Longtemps elle fixait, dans la clameur du jour, les mouvements de fourmis de ses passagers. Et, lorsque la coupée se posait sur la dalle de pierre, elle se perdait dans la foule des touristes, en pensée seulement, habitant chaque corps comme sa demeure propre. Elle regardait la Ville, SA Ville depuis les hublots noirs derrière lesquels les femmes dissimulaient leurs yeux. Elle la regardait depuis les torses musclés et noueux des hommes qui marchaient en chaloupant comme des marins. Elle regardait jusqu'à l'ivresse, emplissant son outre de peau des images du monde. Regardant, elle était aussi regardée par ces Exilés de la Terre qui ne la voyaient qu'à la manière d'une cariatide soutenant le chapiteau de quelque demeure renaissance. Solitude, dans l'en-dehors de soi, devenait transparente, invisible aux autres, impalpable, pure effigie distraite d'elle-même. Immobile sur son banc, seulement entourée des ramures d'air, se sustentant des images comme elle l'aurait fait de plus substantielles nourritures, elle dérivait aux limites du rêve, si près d'une disparition que nul n'aurait pu la décrire.

C'est lorsque le soir avançait, que les Passagers remontaient à bord de leur ville de tôle, au moment où les arbres commençaient à projeter sur le sol leurs boules denses et énigmatiques que Solitude sentait croître en son fond l'appel de sa chambre, pareil au son d'une sirène dans la brume. Déjà les guirlandes de lumière, sur le "Ville de Tanger", faisaient leur rythme de luciole et l'air mauve s'allégeait comme aspiré par la toile grise du ciel. C'était alors une incantation venant des gorges étroites des caniveaux, des rebords des trottoirs, des pliures de zinc des toits, des angles des ardoises, un ordre qui appelait, qui invitait à regagner cela qui avait été déserté et qui réclamait son dû. Car Solitude appartenait à sa chambre comme la chair à l'ongle et il y avait danger à se dissocier, à fuir ce qui était abri et ressourcement. Sur le banc qui commençait à se détacher d'elle, parmi le rythme sourd des lattes de bois, s'illustrait la petite comptine existentielle, la minuscule fable en forme de vrille qui forait jusqu'à l'âme de l'Esseulée : "L'en-dedans…L'en-dedans…L'en-dedans…" - Le refrain se limitait à ces trois salves salvatrices par lesquelles Solitude échappait au monde du-dehors dont elle sentait la menace pareille au souffle de l'inattendu, à l'haleine acide de la Mort. Solitude se levait, comme attirée par de mystérieuses forces, guidée par une étrange aimantation. S'ouvrait, devant elle, la bouche d'ombre qui la reconduirait à elle-même, empruntant le chemin de bien lumineuses catacombes. A peine avait-elle franchi les premières marches qui s'ouvraient là, sous le banc, à même l'aire de ciment, et déjà le long boyau de calcite allumait sa neige, installait sa phosphorescence. L'air fraîchissait et la Passante sentait son corps, sous la buée de la chemise, se recouvrir d'une mince couche de givre. Il y avait des chemins différents, des nœuds de verre qui s'étoilaient dans tous les sens. Des chauve-souris poussaient leurs sifflements aigus, des insectes aux coques de platine traçaient leur route en un sillage étincelant, des cloportes, hissés tout en haut de leur architecture de diatomée brillaient, tels des diamants. L'eau des minuscules lacs, les barrages de moraines, les minces écluses, les chutes d'eau, tout vibrait de l'intérieur, tout faisait son langage discret dans la mesure étroite de la nuit, dans l'orbe claire du silence. "L'en-dedans…L'en-dedans…L'en-dedans…", cela lui parvenait, maintenant, avec plus de conviction, plus de force, en même temps langage intime émanant d'elle, de son centre habité d'images translucides et mouvantes, en même temps parole oraculaire paraissant émerger des parois elles-mêmes. C'était étrange, tout de même, cette voix d'outre-tombe qui, tout à la fois s'échappait d'elle comme sa propriété et semblait provenir d'un tout autre lieu, d'une tout autre volonté. Quelle Moïra s'annonçait donc dans les spires arbustives du langage, quel destin se dessinait en filigrane en chaque pas accompli en direction de la Chambre ? Avait-elle un être, cette Chambre qui aimantait, désirait, semait ses imprécations aux quatre vents du désir, dictait son imperium aux étirements de la conscience ? Solitude existait-elle autrement qu'en ce songe étroit qui la cernait de toute part, lui ôtant jusqu'à son libre arbitre ? Solitude était-elle une idée, une hallucination, une Lilith aérienne voguant dans les arbres de la pensée, dans la chevelure du vent, dans la plénitude lunaire, dans les plis de la nuit ? Était-elle démon nous enjoignant de la rejoindre dans sa fantasque épopée, menaçant de nous engloutir dans quelque pandémonium dont elle avait le secret ? Était-elle la gueule où se précipiter pour échapper aux forceps du réel, surgir dans l'arche libre et fécondante de l'imaginaire ?

C'est à ces questions qu'essayaient de répondre les boiteux et les hémiplégiques de l'âme, tous ceux à qui la réserve d'invisible parlait en terme de mystère ou bien, pire, dans la langue de l'imprécation, de l'anathème, du rejet. Nombreux étaient ceux, celles qui, portés au mur de l'étrange, confrontés à l'illusion fantastique, condamnaient sans appel cette indécision de Solitude d'apparaître selon les perspectives de la pensée droite, orthogonale, élevant vers les cieux la fière stèle des certitudes, édifiant le menhir du concept avec l'assurance d'une belle stabilité. C'était la folie qu'on redoutait surtout, son visage hideux et grimaçant et nul, ici, dans cette Ville de grands Bourgeois et de Notables en robes et fracs ne se serait hasardé à croiser, fût-ce du regard cette Fille de la nuit qui portait, derrière elle, la traîne d'une union contre nature. La folie, non seulement on la redoutait mais on l'abhorrait, on la vomissait, on en faisait des pelotes de réjection, tels les noirs corvidés qui triaient le bon grain de l'ivraie. Nul, ici, se serait amusé à faire "L'éloge de la folie" comme cet idiot d'Érasme d'Amsterdam. La folie, terreau sur lequel s'élève le gueux et le laissé pour solde de tous comptes, la folie qui hante l'inconscient des Nantis jusqu'à leur donner la nausée, à les conduire au seuil de cette même folie qu'ils clouent au pilori, faute d'en connaître le prodigieux pouvoir de réenchantement du monde. Oui, Messieurs les pisse-vinaigre, la folie ne vous a point effleurés, celle qui fit écrire à Lautréamont les plus belles pages de la littérature française, celle qui porta Artaud tout en haut des beaux vertiges de la langue, celle qui alimenta la prodigieuse pensée de Nietzsche jusqu'à l'incroyable destinée de Zarathoustra, ce guide pour l'homme.

Oui, un instant, nous avons déserté la contrée de Solitude, nous l'avons perdue pour retrouver les marécages de l'aporie et les inglorieuses opinions qui clouent, contre les portes des granges des aliénés, les crapauds du mépris et de l'incompréhension. Mais ce n'était qu'un écart de la pensée, un saut en direction d'un réel trop réel qui enclave les cerveaux et détruit jusqu'à la possibilité de s'élever dans l'ordre de la connaissance. Car il y a toujours danger à exclure l'autre dans sa différence, fût-elle dérangeante et, par nature, elle l'est toujours. Mais retrouvons Solitude dans son périple au travers des boyaux de la terre, tout près du tellurisme où s'agitent les puissances sourdes de l'inconscient. Maintenant, la galerie devient plus étroite, débutant une ascension en direction de marches taillées dans la roche. Il y a, au bout du mince tunnel, comme une lumière diffuse, sépulcrale, une clarté pareille à la couleur éteinte d'une sclérotique de plâtre avec son iris plus dense au centre. "L'en-dedans…L'en-dedans…L'en-dedans…", la noire litanie parvient aux oreilles de l'Égarée avec des rumeurs sourdes, pareilles à la chute de tampons d'ouate. Comme des boules d'étoupe qui percuteraient les tympans, donneraient des coups contre la paroi élevée de la conscience. Folie percutante des mots qui glaivent l'en-dedans du corps, font éclater l'esprit en mille fragments épars. Solitude gravit les dernières marches qui conduisent au lieu du recueil, à l'aire de nidification, à l'espace du don. Du moins le croît-elle.

Soudain, l'air est glacial, sibérien, serti de lueurs d'aquarium. Où le plafond qui abritait, où les murs qui donnaient asile, où la cheminée où rougeoyaient les braises ? Où la vie qui battait à l'unisson de la grotte fondatrice ? La neige est partout qui fait son linceul livide, les ramures des arbres sont droites dans l'air calciné, le vol noir des corbeaux ampute le ciel de sa part ouverte, éclairante. Et ces cris au loin, ces meutes de cris qui ondoient et glapissent, mutilent et abrasent. Cris d'hommes, hurlements de bêtes. Tout est tellement étroit dans la fente perdue du monde. Tout est tellement alloué au sombre, au reclus, à l'emmêlement racinaire, pieds bots de palétuviers, enserrement de mangrove où battent les eaux mortes. Et ceci qui luit faiblement dans des percussions d'étain et de plomb, est-ce la vitre inversée du ciel, est-ce le lac gelé sur lequel d'étiques patineurs dessinent la chorégraphie de l'ultime ? Au loin, le surgissement de collines et leurs mottes d'herbes rases, comme des cairns dressés dans les brumes serrées des tourbières. Perdition de la lumière dans des coulures longues du jour. Hébétude qui, partout, sécrète sa gangue d'ennui.

Au loin des maisons, mais s'agit-il de cela, ces abandons coiffés de congères d'où ne sort nulle fumée, nulle exhalaison de vie ? Et puis, plus loin, dans un fourmillement de membres et de pas indistincts, que sont ces silhouettes, bâtons sur l'épaule, qui semblent glisser vers l'aval de l'existence ? Quelles sont donc leurs sinistres occupations ? Moi, Solitude, j'en ressens la lame d'effroi lentement s'immiscer dans la jungle de ma chair, déchirer l'espace de mes côtes, fouailler, déjà, dans mes viscères afin que le sang incarnat qui l'habite vienne se perdre dans la neige, la maculant à peine, tellement mon agonie sera éclectique et sidérante. On n'a que faire des Folles qui hantent les villes de leurs imprécations en forme "d'en-dehors", puis, l'instant d'après, "d'en-dedans", comme si la moindre des significations se pût attacher à de telles sornettes, de telles facéties.

Mais nous, les Bourgeois de cette Ville, nous qui avons fait la réputation de ses hautes fortifications, nous qui avons créé la Hanse Maritime, qui avons élevé le vin à la dignité d'une ambroisie, qui avons fait de la fortune un art de vivre, pouvons-nous demeurer muets et laisser les fous, les folles répandre à tout va des fleuves d'insanité qui, bientôt, réduiront à néant le travail patient que des siècles ont contribué à sédimenter ? Pouvons-nous, nous vous le demandons, renoncer à ce que nous sommes, nous exiler, nous poser en haut d'un bûcher et procéder à notre propre ignition ? Nous vous le demandons.

Moi, Solitude-la-folle, moi le génie malveillant je m'en remets aux mains du destin. J'attends avec confiance mes bourreaux, ces "chasseurs dans la neige" avec lesquels je vais m'accoupler afin que, jamais, ne se perde la graine de la folie, ce malin génie qui, de l'intérieur fera s'écrouler la citadelle de la raison sur laquelle les hommes de faible volonté ont dressé les étendards de la gloire. Mais entendez-les donc, ces horribles Bourgeois se remplir la panse de ce vin qui les honore et nous oblige tant, nous les Modestes commis à demeurer dans nos chambres de désolation. Ô juste une sortie du côté des quais pour apercevoir leurs invités, ces Hommes habillés de blanc qui descendent de leurs passerelles avec des airs importants, accompagnés de leurs épouses qui glougloutent comme des dindons dans une cour de ferme. Puis on nous remise dans nos chambres étroites alors que les bruits de la fête cognent à nos fenêtres comme de gros bourdons. Le bruit de la bêtise, dit-on dans les sombres venelles où grouille la piétaille mais où est vive la conscience. De soi, des autres, du monde.

Mais je les sens s'approcher, ces Chasseurs envoyés par la Guilde des Marchands, je les sens, j'en flaire déjà les remugles vineux, je devine l'émoi qui s'empare de leurs haut-de-chausses rien qu'à l'idée de me déflorer, moi, Solitude-la-folle. Mais je les attends de pied ferme, poitrine déjà offerte, sexe dénudé, incarnat, anémone rubescente dans laquelle, à tour de rôle, bientôt, ils planteront les hallebardes de la haine. Je les attends. Bientôt je ne serai plus qu'une loque sanguinolente sur des mottes de neige rougies par une existence d'errements et d'humiliations. Ça y est, juste derrière moi je sens leurs sexes rutilants dégainés et pris de furie à l'idée de trousser la Folle. Ça y est, je suis couchée sur le linceul qui sera le dernier et je sens, en moi, la force insensée de leurs coups de boutoirs. Ça y est, je suis Celle par qui la honte est arrivée dans cette Ville, Celle qui doit payer le prix de sa folie. La folie qui agresse et vous fait craindre de basculer cul par-dessus tête au cas où lui prendrait l'idée saugrenue de se loger en vous, là, bien au chaud, dans l'intimité étroite et obséquieuse de votre corps-petit-bourgeois. Ça y est, ils ont fini leur sale besogne dont ils vont rendre compte à la Guilde, ils se fagotent en hâte, ils remontent la colline avec leurs chiens, ils ont eu leur part de pitance, eux aussi, les chiens. Une Folle, pensez donc, ça ne vaut même pas la corde pour la pendre, alors pourquoi pas la gent canine de la fête ? Pourquoi pas ?

Solitude, je meurs, là, dans la neige telle qu'en moi-même, puisque cela devait être mon destin. Le ciel est si bas, si noir qu'il est comme un grand drap mortuaire qui éteint la Ville avant que la nuit ne se dispose à tomber. En bas, sur le "Ville de Tanger", on entend se choquer le cristal des verres autour d'une lueur de rubis, tellement semblable au sang des folles. Encore un dernier sursaut et je connaîtrai la paix de l'ombre, la définitive. Quant à vous qui avez assisté à mon immolation, ne soyez nullement affectés. Je pars l'âme tranquille. Les Chasseurs qui, en réalité, n'étaient que les sbires de l'orgueil et du mépris, voilà qu'ils ignorent que la folie est contagieuse, voilà déjà qu'ils commencent à errer, de chambre en port, de port en chambre, tantôt "en-dedans", tantôt "en-dehors", mais toujours sur les membranes souples et inventives de la folie, cette compagne d'outre-vie ! les voilà qui commencent à rôder…

Partager cet article
Repost0
2 septembre 2016 5 02 /09 /septembre /2016 10:51
Noir - Rouge - Chair.

"Oblivion".

Photographie : Katia Chausheva.

Noir - Rouge Chair - Voici les trois notes fondamentales par lesquelles vous apparaissiez et demeuriez au monde. Il semblait qu'au-delà de ces tonalités brutes, rien de plus ne devait faire sens. Vous étiez ramenée - à votre insu ? - à ce triptyque qui semblait, une fois pour toutes, vous avoir installée dans l'aire d'une immense solitude. Mais, au moins, entreteniez-vous un dialogue avec ces couleurs usées si proches d'une extinction ? Le rouge vous parlait-il une langue de feu, vous entraînait-il dans une violente passion, vous faisait-il basculer dans un lac de sang aux bien étranges contours ? Le noir était-il la marque insigne d'un deuil que vous n'auriez pu dépasser, d'une nuit vous enfermant dans l'avant-parution d'un poème, d'une nuée d'oiseaux noirs - des freux, par exemple -, vous précipitant dans quelque éternelle mélancolie ? Cette chair, si proche d'une argile claire, était-elle la réminiscence d'un passé, alors qu'elle portait votre parution sous les auspices de la pure beauté ? Ou bien était-elle la précipitation dans un âge mûr dont vous redoutiez qu'il ne devînt une simple réclusion ? Ou bien encore était-elle stigmate d'un temps à proprement parler indépassable ?

Tout ceci était tellement mystérieux ! Arrivant à Portopalo, dans cette Sicile ardente, brûlée par les flammes blanches du soleil, on m'avait parlé de vous. De votre réclusion dans cette sorte de palais baroque donnant sur la mer, avec ses encorbellements de pierre, ses prétentieuses fenêtres renaissance, sa curieuse tour hexagonale surmontée de créneaux, son belvédère en porte-à-faux sur la dalle bleue de la mer. Votre demeure, pour étrange qu'elle fût, l'était moins cependant que votre personne. Car aucun des existants, ici, ne savait le lieu de votre provenance, la nature de votre long séjour - deux ans d'une interminable claustration -, le projet qui pouvait couver sous une cendre menaçant de s'éteindre. Personne n'était autorisé à vous rencontrer et votre refuge était pareil au repaire de l'aigle, si haut perché que nul n'aurait pu s'y présenter qu'au risque de sa propre chute. Avais-je au moins l'envie de chuter ou bien une inconscience habitait-elle mon désir d'en savoir plus sur vous ? Rien ne servait de s'interroger sur des motivations complexes. J'ai sonné longuement. Le pas de votre porte donnait sur un jardin planté d'oliviers et l'horizon était un fil tremblant de chaleur. J'entendais le carillon faire son grésillement entre les murs du vestibule que j'imaginais blanchis de chaux. Puis, soudain, un déclic, la porte s'ouvrant, sans doute sous l'effet d'une action à distance. Je vous voyais, abandonnée, sur un sofa grenat, pliée dans le bouillonnement des voiles noirs, votre visage d'albâtre étonnamment posé sur la ramure ouverte de votre main, votre bras de marbre surgissant d'un étrange clair-obscur avec sa charge d'énigme. En réalité vous étiez, du point de vue de la chair, cette simple cimaise, cette curieuse épiphanie portée par l'ascension de votre coude, de votre poignet comme si ces derniers, ramenés à leur supposée origine, étaient sortis d'un proche néant. Cela faisait froid dans le dos de penser à cette dentelle de peau qui paraissait au bord d'un évanouissement. Il y avait si peu de présence, le tout noyé dans ces trois harmoniques Noir - Rouge - Chair - dont il semblait qu'ils constituaient une fin en soi, l'espace d'un non-retour, la figure ternaire indépassable d'un destin scellé à son propre môle.

Un bruit léger me parvenait de l'étage, alors que je m'engageais dans l'escalier. Peut-être le cliquetis d'une antique machine à écrire. Un large couloir partageait la bâtisse en deux. Des boiseries sombres au mur, quelques tableaux dont je ne pouvais deviner le sujet dans cette clarté troublée d'ombre. Au fond, sur la gauche, une coulée de lumière que je supposais venir de la pièce la plus éclairée. Je pensais qu'elle était le lieu de votre habituel séjour. Les rayons obliques du soleil ménageaient un espace plus sombre et mes yeux devaient accommoder afin de saisir ce qui se passait dans le salon. Votre présence se faisait discrète, à peine une brume dans la levée grise de l'aube. Je me suis assis sur un tabouret en face du sofa. Je redoutais d'engager une conversation que, sans doute, vous ne souhaitiez pas. Du reste vous demeuriez dans le silence. Le rideau, agité par une brise légère faisait son battement régulier, celui que j'avais pris pour le bruit d'un clavier. Dans leur course descendante, les rayons du soleil frappaient bientôt un miroir, éclairant ce qui, jusqu'alors, était demeuré dans l'obscurité. Devant moi j'avais bien la braise éteinte du sofa, ses plissements de lave, ses sourdes reptations semblant exprimer la nécessité de traverser le voile compact des apparences.

Un livre était posé sur cette manière d'énigme, ouvert sur une page qui, bientôt, ne laisserait de m'interroger. J'y reconnaissais cette belle œuvre de l'expressionnisme allemand, une gravure sur bois d'Erich Heckel "Fränzi allongée", Noir - Rouge - Chair -, cet alphabet minimal dont vous étiez supposée, vous l'hallucinée, être la figure emblématique. Le soleil brûlait dans le ciel incendié. Le soleil brûlait dans ma tête aussi. Cette inextinguible soif de fouiller le réel jusqu'à l'os, d'en extraire cette moelle qui disait le monde en mode majeur à partir seulement de quelques unes de ses tonalités, de ses lignes de force. Noir - Rouge - Chair -, comme une sublime partition mettant en demeure de comprendre et de ne jamais rester sur le bord acéré du doute. Noir - Rouge - Chair -. Vous n'étiez donc que cela, cet infime clignotement entre nuit, braise, corps. Que cela, mais question ouverte à l'infini à laquelle il fallait répondre au risque de se fourvoyer. Plutôt errer que de s'immoler dans le silence. Noir - Rouge - Chair -, voilà ce que j'étais venu chercher, ici, sous le ciel bouillant, sur la terre fissurée de cette île, dans les racines fondatrices rejoignant le grand bassin d'eau bleue.

Noir - Rouge - Chair.

Erich Heckel.

"Fränzi couchée".

Source : MOMA.

Mon séjour, sur cette île du bout du monde, trouva sa résolution à simplement passer de l'image que vous étiez à sa réalisation picturale dans ce merveilleux expressionnisme que "Die Brücke" mit en exergue avec tant d'exactitude et de force expressive. "Die Brücke" : "Le Pont". Oui, c'était cela, il fallait toujours mettre en relation les deux rives du fleuve, les deux rives de l'exister. L'origine et la fin et le parcours qui permettait à la tension de se produire.

L'aile blanche de l'avion décrit son cercle au-dessus du Capo Passero. La mer est cette flaque d'eau qui scintille au loin. Un castelet de briques et de pierres blanches comme un rêve qui se dissout. Un rideau de tulle prend son envol par l'ouverture d'une fenêtre. Les feuilles d'un livre se tournent. Noir - Rouge - Chair, bientôt dans le ciel blanc, il ne restera plus que cette mélodie à trois temps effeuillant son rythme imaginaire. Il sera l'heure de dormir, les rêves éveillés sont toujours des évasions dont, jamais, on ne revient ! Partons pour plus loin, il y aura encore d'autres fleuves étincelants, d'autres ponts les franchissant. Jamais rien ne cesse dans l'instant qu'à l'aune de la finitude. Le ciel est ouvert qui appelle.

Partager cet article
Repost0
2 septembre 2016 5 02 /09 /septembre /2016 10:49
Affinités.

« Illusion secrète ».

avec Douni Hou.

Œuvre : André Maynet.

Monde-d’en-haut. (La conscience).

C’était toujours pareil, on n’en avait jamais fini avec le réel dont on épuisait les charmes à mesure de leur découverte. On se levait dans une rumeur de brume solaire. On sortait dans la rue avec, dans la lunule des yeux, les étoiles du rêve. On marchait en titubant comme de pathétiques culbutos et il s’en serait fallu de peu qu’on ne chute. Vers l’avant et sa mort prochaine. Vers l’arrière et la densité de la mémoire, ses éclaboussures, cette existence passée qui s’effilochait entre les mailles grises du cortex. On n’était assuré de rien. Ni du monde qui se détricotait infiniment. Ni des autres, ces turbulences blanches dans le doute matinal. Ni de soi dont l’inconsistance faisait penser à ces amas de boules cotonneuses fixées à la tête des pins. Le monde-d’en-haut qu’éclairaient les feux de la conscience, c’était cette fuite continuelle, cette citadelle de brique et de plâtre, cette complexité de ruelles, cet emmêlement de caniveaux, ces volées d’escaliers à la Piranèse, ces échelles de cordes par lesquelles s’extraire de la foule et s’assurer d’un possible cheminement. Mais, en soi, dans quelque circonvolution complexe, peut-être dans la spirale de la cochlée ou dans la graine serrée de l’ombilic l’on percevait une manière de contraction de l’espace comme s’il n’existait plus de lieu où paraître vraiment. Etrangeté, miroirs de l’illusion dans quoi tout se perdait, se diluait. La vue se dédoublait, les doigts devenaient gourds, les oreilles s’emplissaient de cire, le massif de la langue bougeait avec hébétude dans la caverne de la bouche. Certes on ne se résolvait pas à capituler, on tendait les bras en direction de ce qui n’était pas soi, on palpait, on supputait d’autres vies que la sienne. Par exemple on voyait les lèvres pulpeuses d’une jeune fille, on lançait ses doigts en sa direction afin de s’assurer de sa présence. Mais, soudain il ne restait plus entre pouce et index qu’une purée sanguinolente couleur de fraise mûre. Ou bien l’on se rendait dans la pièce en demi-ton d’un musée. On se dissimulait dans une encoignure, juste à la limite de la lumière zénithale et du sol de béton gris et on se disposait à observer un tableau de Giorgio de Chirico, Mélancolie et mystère d’une rue. Une fillette d’ombre y faisait rouler un cerceau. Une roulotte vide avec ses portes ouvertes qui béaient sur le néant. Plus loin, dans la perspective de la rue encadrée par des rythmes d’arcades abstraites, une ombre encore, mais plus inquiétante, signant l’absence de celui qui était à son origine. Puis un ciel d’orage, plombé vert-de-gris avec des teintes d’aquarium. Alors, comme hypnotisé, on s’approchait du tableau, de sa toile magique, on osait le geste sacrilège, le geste iconoclaste celui de se confronter à la transparence de l’art, à sa fragilité de verre.

On se retrouvait au-delà, derrière le subjectile, on était ombre soi-même, cette fuyante fillette, cet homme de suie, cette suite d’arches claires et de fenêtres vides, cette roulotte au seuil si mystérieux d’où coulait une rivière d’ombre. On avait franchi l’écran du possible. On se tournait vers le monde, loin là-bas vers la résille de lumière qui tremblait dans les salles du musée. Tout était devenu illisible. Les visiteurs, simples spectres déambulant dans les catacombes des pièces. Les gardiens dont seule la vêture subsistait, outre gonflée d’ennui. Seules les toiles vivaient et dialoguaient entre elles, en silence. Le monde réel, c’était ceci qui vivait à l’abri des hauts murs des musées, qui se dissimulait à la vue, qui proférait à voix basse. Mélopée métaphysique disant aux hommes de bonne volonté la nécessité de sortir de leur commedia dell’arte, de laisser chuter leurs masques de mimes, de se reconnaître pour des personnages de fiction. Car il n’y avait que ceci à comprendre : la vibration de verre de la toile d’araignée, le vol du phalène sur le miroir de l’eau, le voile de brume sur la lagune teintée d’absence. Les hommes réputés vrais, les femmes aux hanches désirées, tout ceci n’était que poudre aux yeux et utopies, fantasmes majuscules et tours de magie auquel on feignait de croire.

Monde-d’en-bas . (Le rêve).

Affinité a plongé dans cette mystérieuse et luxueuse pellicule d’eau qui la porte à notre regard avec l’évidence des choses vraies. Les anneaux de lumière sur l’aile du papillon, la ligne courbe de l’horizon, la fuite du vent sur les plateaux andins. Certes le galbe de son beau corps d’ivoire, jamais nous ne le saisirons mais il nous appartient en quelque manière, comme nous échoit un objet rare dans la discrétion de l’aube. Une jambe est levée, un pied tendu qui tutoie l’orgueilleuse citadelle des hommes. Ce curieux assemblage de vanités épidermiques, de toilettes sophistiquées, de conduites si codifiées qu’elles font penser aux sculptures figées du musée Grévin. Puis le compas des deux jambes s’ouvre sur ce bleu profond, cette nuit préliminaire au rêve. Oui, au rêve, cette seule réalité avec l’art, avec l’imaginaire. Mais, individus aux yeux soudés par les larmes d’envie, occultés par les rayons d’une gloire obséquieuse, quand donc cesserez-vous de vous voiler la face, quand déchirerez-vous la nuée de brouillard qui vous tient soudés à votre rocher, telles des patelles sous les coups de boutoir de l’eau ? Mais regardez donc combien la Plongeuse rayonne d’une pure candeur, combien son attitude est naturelle, autrement dit portée par l’arc élevé de la joie. Ici, tout est en harmonie. Ici tout concourt à dire l’immédiateté de ce qui paraît à la façon d’une floraison. Le linge blanc qui flotte autour du corps est une écume, une glaçure infiniment soudée à celle qui la porte, genre de couverte qui fait d’une céramique cet objet rare qu’on dispose dans le secret d’une alcôve. La tête est si effacée, la coiffe en chignon si touchante, évocatrice d’une forme à laisser deviner, ce visage que prolonge un masque afin que le regard protégé puisse jouir de cela qui va se manifester à la manière dont éclot un bourgeon dans l’air fécondé de rosée. Ce qui se donne là, tout au bout de l’anse douce des bras, cette poterie indéfinissable, cette jarre décorée d’arabesques bleues est tout simplement la métaphore par laquelle trouver sa propre vérité-réalité. Car ici les deux, vérité et réalité, fusionnent en une seule et unique apparence. Celle-ci n’est nullement tissée des faux semblants que nous tendent les humains, de leurs tours de passe-passe, de leurs pirouettes, de leurs miroirs aux alouettes. La seule vérité-réalité c’est lorsque l’inconscient se recueille dans ses affinités mêmes, au sein de cette amphore douée de belles virtualités, animée du flux d’une éthique-esthétique et qu’apparaît cette certitude d’être au plus près de cette « illusion secrète » qui est la nôtre. Car toute certitude intime portée à son acmé résulte de cette mystérieuse alchimie, de cette confluence de soi à soi. Alors nul espace qui autoriserait la fuite, permettrait la dérobade. Nageuse est là qui fait corps avec cet élément qui sans doute la dépasse infiniment mais qui, en même temps la révèle à son être profond. Seul le rêve, l’inconscient sont capables de ce prodige. Car ici tout se déploie avec une belle amplitude. Si le réel est bien ce que l’on envisage en totalité, genre de position immuable avec quoi l’on s’entend, que seules nos affinités avec les choses synthétisent, alors le rêve en est la voie royale, le seul chemin d’accomplissement. Nageuse en est le porte-emblème, la subtile révélation.

Au-dessus de l’eau, dans l’éclair de la conscience, toute chose se fragmente et occupe une position nullement interchangeable. Le ciel est à sa place, tout en haut de la vision, les nuages y flottent comme de gros amas de coton, les oiseaux en traversent le miroir éblouissant sans toutefois s’y confondre. La ligne d’horizon est un fil bien net qui sépare l’air de l’eau. L’océan est un gonflement de vagues et de bulles qui possèdent leur vie autonome. Dans tout cela, nulle participation d’un élément à un autre. Nulle fusion qui autoriserait le goéland à être A LA FOIS, ce cumulus dans la nuée d’orage, cet éclair zébrant l’espace, cet arbre qui penche au-dessus du rivage. Dans le monde clos et rigoureux de la conscience, chaque chose à sa place. Chacun y joue à titre singulier, chacun dans son autarcie comme si l’univers était un immense puzzle ou bien un kaléidoscope aux mille fragments, aux mille couleurs. C’est bien la tâche de la conscience que de lire le monde à l’aune de la raison-raisonnante et d’en délivrer cette image constructiviste, ce savant assemblage que nous prenons pour le réel. Mais, en définitive, nous n’en percevons successivement (et non simultanément) que des pluralités d’esquisses qui non seulement ne l’accomplissent pas mais n’en livrent que des écailles, des éclisses, des pièces à l’infini dont nous sommes incapables d’appréhender le coefficient d’existence. De là le vertige. De là l’incompréhension. De là l’aporie constitutive de la condition humaine.

Seuls l’art, l’imaginaire, le rêve.

Mais limitons notre propos à ce rêve dans lequel, à sa suite, nous nous portons en direction d’Affinité dans sa dérive songeuse. Regardez ici combien tout est lié, uni, combien tout est en osmose. Un seul cosmos dans lequel lire le tout du monde. Rêvons donc avec cette Visiteuse des eaux de l’endormissement, des fluides qui parcourent l’en-dessous de la ligne de flottaison, à savoir lorsque nous nous abandonnons avec confiance aux séductions du pouvoir onirique. Si le monde du dessus nous apparaissait comme une surface infiniment divisible, ici tout joue avec tout et c’est comme une mélodie aquatique qui baigne tous nos sens dans un même émerveillement. Rêvons donc. Flottons donc dans l’image, libérons son pouvoir de connaître (ou mieux de « co-naître »), c'est-à-dire ne naître de concert avec elle, d’en éprouver la chair vive, d’en sentir la force à nulle autre pareille. Infini pouvoir de la représentation lorsqu’elle se charge de symbolisme, que coule en elle toute la sémantique dont se saisit notre intelligence afin que la moindre parcelle d’ombre soit éclairée, que l’aube devienne cette belle annonciatrice de lumière que la nuit a préparée depuis ses membranes de suie que nous quittons à regret dans le poudroiement du jour.

La ville des hommes s’est abîmée dans les eaux profondes. On aperçoit ses murailles lie de vin, ses briques illisibles, ses tours, ses échauguettes, ses barbacanes, tous ses artifices qui la font tenir debout mais que nous réaménageons au gré de notre fantaisie. Voyez les hommes qui courent sur les remparts. Voyez les belles en habit qui vont à la fête. Entendez le galop des chevaux caparaçonnés de toiles vives, détourés de lumineuses oriflammes. Sentez combien le feu est vif, joyeux dans l’âtre où l’on va faire cuire le gibier et festoyer jusqu’à l’aube. Incroyable et immense ville d’Ys, Kêr Izel, la Ville basse, la ville sous la mer, cette cité dont la légende dit qu’elle était liée à Paris. Mais écoutez l’eau battre, c’est celle qui frappe les quais de l’Île Saint-Louis. On y voit Baudelaire, ses cheveux rares sur un front qui se dégarnit, les yeux noirs et profonds, le col blanc, la lavallière de soie, la vêture qui se perd dans une brume grise. Mais, est-ce Aragon qu’on devine « Toujours quand aux matins obscènes / Entre les jambes de la Seine / Comme une noyée aux yeux fous / De la brume de vos poèmes / L’Île Saint-Louis se lève blême / Baudelaire je pense à vous ». Et nous pensons à cette noyée aux yeux fous, à Plongeuse, à la flamme qu’elle tresse dans l’eau, à ce vase qui joue là comme son réel le plus immédiat, le plus accessible. Mais voyons avec elle cette magnifique amphore, ce stamnos à figure rouge du V° siècle avant Jésus-Christ, ce récipient qui servait au transport du vin et nous voici très loin dans le temps du côté de la Grèce antique, nous apercevons Ulysse attaché au mât de son navire, nous entendons le chant des sirènes, nous les percevons telles qu’Homère les a décrites, mi-femmes, mi-oiseaux et, parfois, l’outre s’emplit du vent qu’Eole retient avant que la navigation ne reprenne son cours. Qu’Ulysse ne déroule son épopée vers Ithaque.

Oui, voilà où le rêve nous a conduits l’espace d’un instant : hors de l’espace donc dans tous les espaces ; hors du temps donc dans l’extase triplement temporelle du passé-présent-futur ; hors des hommes donc avec tous les hommes, leurs belles complexités, leurs chants polyphoniques, leurs figures diaprées continuellement changeantes. Là où le rêve nous a emmenés n’est rien de moins que le lieu de tous les lieux, le temps de tous les temps, les formes de toutes les formes, à savoir cette mystérieuse métamorphose qui nous a atteints depuis notre naissance et nous accompagnera jusqu’à notre dernière pirouette. Ceci, seul le rêve, l’imaginaire, l’art en sont capables pour la seule raison qu’ils sont libres de voguer à leur guise dans cette mer de l’inconscient riche de toutes les virtualités, site de tous les prodiges, tremplin de tous les possibles. En leurs puissances respectives, tout s’y abolit, couleurs et formes, mais aussi tout s’y ressource et se dote des vertus de ce qui, illimité, traverse tous les horizons. Et c’est parce que nous ne pouvons qu’être en totale affinité avec ce que le rêve nous donne à voir (y compris avec le tragique ou l’étrange ou encore le pur métaphysique ou le fantastique ou le merveilleux) que le réel y vient à notre encontre avec cette charge infinie de sens. Avec Plongeuse, soyons cette Ophélie au clair de Lune, tête ceinte de fleurs, chevelure telle une onde, ne consentant à la noyade qu’à mieux renaitre à ce que nous sommes, des êtres de désir qui ne rêvent que de complétude. Or il ne tient qu’à nous de nous soustraire à nos manques. Rêvons ! Nous n’avons rien de mieux à faire.

Partager cet article
Repost0
1 septembre 2016 4 01 /09 /septembre /2016 07:39
Partager cet article
Repost0
29 août 2016 1 29 /08 /août /2016 09:46
Visiteuse.

"La visiteuse du 13 de la rue de Saintonge".

Œuvre : André Maynet.

Visiteuse en ses premières esquisses.

Visiteuse. Ainsi avais-je nommé cette sublime apparition qui avait éclairé d’un jour nouveau le gris habituel de mes heures. Rencontre de hasard, un soir, dans ce modeste bistrot de la Rue de Saintonge dans lequel, le plus souvent, je me contentais d’aller prendre un café après avoir flâné dans le Marais, regardé quelques vitrines de galeries où s’exposaient des œuvres contemporaines. Elle était entrée dans la discrétion, s’était assise tout près des boiseries anciennes de la devanture. Sur la table de faux-marbre cerclée d’un liseré de laiton, elle avait posé une revue. Dans la demi-lumière coulant au travers des vitres elle avait allumé une cigarette. Des volutes de fumée, aussi songeuses qu’elle le paraissait, montaient en nappes grises vers le plafond de stuc. Je me suis approché d’elle, lui ai demandé la permission de partager, sinon sa solitude, du moins ce coin de marbre sur lequel nous pourrions deviser. Hésitante au début, puis mise en confiance sans doute par mon attitude bienveillante, courtoise. Elle sortait tout juste du Musée Picasso. De la revue qu’elle avait posée à côté de sa tasse, elle sortit une carte postale avec une reproduction de Guernica.

Guernica.

De Guernica elle extrayait surtout ce terrible motif du cheval qui semblait rassembler en lui, non seulement l’effrayant épisode du massacre d’une population innocente mais toute la densité de la tragédie dont la guerre est la figure de proue. Situé au centre de la toile, sous ce candélabre solaire qui ne pouvait s’interpréter qu’en tant que symbole de la raison, cette représentation était le signe du basculement dans l’ombre la plus dense de la condition humaine. Comment pouvait-on se relever d’un absurde qui envahissait l’âme au point de ne lui laisser aucun point d’attache, aucune prise sur ce réel si violent qu’il paraissait disparaître à même l’image qu’il délivrait ? Emblème d’une perdition dont, peut-être, les Existants, jamais, ne pourraient se relever. Elle disait tenir à ce thème du cheval dans l’art, thème, selon elle indépassable puisque image de la pure beauté. Pour cette unique raison Picasso avait choisi de le placer au lieu géométrique de sa composition. Il était le point focal à partir duquel comprendre l’essence même du drame.

Cheval de Niaux.

Les jours qui suivirent notre première rencontre furent tissés de discussions aussi passionnées que vives. Visiteuse semblait s’éveiller au contact de l’art, de ses manifestations plurielles. Nous voguions de concert sur les mêmes eaux lustrales. Oui, lustrales. Nous naissions à nouveau à nous, une pureté originelle se présentait comme une façon ravivée de comprendre le monde, d’en deviner les enjeux, d’en supputer la profondeur inaperçue. Je lui parlais longuement de ce qui, toujours, avait retenu mon attention : les premiers signes pariétaux des hommes de la préhistoire. L’émouvante tête de cheval de Commarque en Dordogne, le profil si touchant du petit étalon de Mongolie dans la grotte de Niaux. C’était comme un rêve qui s’emparait de nous et nous disparaissions presque dans les nuages conjugués de nos cigarettes. Visiteuse était aussi déconcertante que curieuse de tout. A peine abordions-nous une nouvelle facette de la discussion que ses questions fusaient pareilles à une nuée d’abeilles dans l’or du couchant. Alors je lui expliquais le symbolisme des équidés, du moins ce que j’en avais retenu ou bien inventé. C’est si complexe une culture, la manière dont on la reçoit, le procédé selon lequel on la métabolise.

Essence du cheval.

Je lui disais le cheval comme l’un des archétypes fondamentaux hantant la psyché humaine. Originellement, il paraissait attaché aux profondeurs chtoniennes ou bien aux abysses marines. Animal ténébreux auquel on associe l’inconscient, la mère. Il recèlerait la mémoire du monde. Emblème aux valeurs tonales opposées et complémentaires. Soit blanc, solaire et masculin. Soit noir, terrestre et féminin. Tantôt éprouvé comme bénéfique, tantôt ressenti comme maléfique. Alors elle me disait comprendre sa valeur magique, son utilisation par le chaman comme médiateur aidant à franchir le seuil de la mort. Je précisais sa fonction incontournable, sa figuration fréquente sur les bâtons perforés, les propulseurs comme si cet objet commis au jet, à la propagation dans l’espace, portait en lui sa valeur de signifié destiné à investir le domaine du savoir. Conquête, déjà, du domaine de l’art, dimension la plus élevée pour dire la quête de l’homme, sa recherche d’une transcendance. Visiteuse prenait de l’assurance, affirmait ses idées avec clarté. Son mince corps, (je le devinais sous la légèreté de la vêture) à peine la fragile tunique d’une demoiselle sur le miroir de l’eau, elle le campait sur son assise, les reins légèrement cambrés, la poitrine que je devinais menue, deux boutons de rose dans un air printanier, le torse partagé par le sillon médian tel une infime vallée sous la brise de l’heure, la souple et ombreuse dépression du nombril, le triangle discret du mont de Vénus, sa presque disparition sous la poussée de l’abdomen, sa faille ombreuse, un trait de carmin que referme la naissance des cuisses, puis des jambes longues, de fines chevilles dont je percevais, sur l’une d’elles, un lacet de cuir ligaturant cet isthme dont je pensais que j’aurais pu faire le lieu d’un pur bonheur.

Amour ?

Car, dois-je l’avouer, je devenais insensiblement amoureux, au rythme des violences de Guernica, à celui des hachures de charbon sur l’épaulement de la roche magdalénienne, aux subtiles évocations qui, à bas bruit, dressaient un genre de cartographie du Pays de Tendre. C’était comme si les bourgeonnements d’une esthétique fomentaient à mon endroit les plus somptueux projets. La souveraine beauté de mon Interlocutrice faisait se lever en moi de blêmes et impérieux sentiments pareils à la montée de la Lune dans un ciel d’équinoxe. Ce que je savais, ici, dans l’obscure clarté du bistrot, ce que je pressentais d’une impossible situation, d’un événement à ne jamais atteindre, ceci : avec Visiteuse, jamais nous ne ferions l’amour, pas plus que nos lèvres ne s’effleureraient, ni nos sentiments ne se fondraient dans la lueur inventive d’un même creuset. Notre union, mais le terme de « communion » eût mieux convenu, ne résidait que dans le fait de mettre nos passions à distance, tout comme le phalène vibre dans la clarté de la lampe sans jamais s’y abîmer. Une simple attirance, une aimantation mais comme deux pôles opposés qui se repoussent à la force de leur désir trop grand, de leur puissance destructrice. S’aimer dans l’obscur. Dans l’ombre. Dans la densité du noir. Ou bien provoquer l’amour, l’élever aussi haut que possible afin que, demeurant un absolu, il devînt un éros contemplatif, une œuvre de l’esprit qui laisserait la chair au repos, dans le tumulte de ses érosions terrestres, de ses démesures géologiques. Ténébreux tellurisme dont, bientôt, nous aurions été les victimes plutôt que d’en devenir les oriflammes éblouissantes.

Le cheval de Léonard.

Rue de Saintonge, derrière les vitres automnales teintées de givre, petites étoiles de beauté, nous nous retrouvions chaque jour. « Retrouvions » veut dire, ici, qu’entre nous tout confluait, mais à la façon de deux eaux, l’une teintée de bleu (Elle, par exemple, cette silhouette qui eût pu se fondre en plein ciel), l’autre jaunie comme une argile (Moi, par exemple, genre de stèle dont la disparition soudaine, à même la glèbe, n’eût étonné personne), osmose donc, chacun en ressortant avec sa teinte originelle une fois la confluence passée. Mais alors, quel était donc le mystérieux phénomène qui réalisait la jonction, mêlait un instant les eaux dans une même unité, une coloration identique, touche de ciel, touche de terre qui disaient l’espace d’un poème unique, la nécessité de mettre en commun, de diluer jusqu’à l’extrême limite d’une disparition ? L’art, bien entendu, notre intérêt pour ses belles manifestations, la fusion qu’il réalisait, genre d’athanor, de lieu alchimique où tout valait tout, où tous les rythmes se conjuguaient, où toutes les visions engendraient les mêmes rêves, à savoir de faire de nos imaginaires respectifs les seules pierres de touche du réel. Alors la Rue de Saintonge devenait au cœur de ce sublime Marais, cet autre marais hautement préhensible, cette eau infiniment vibrante, cette effusion de lumière au centre de laquelle une braise couvait sous la cendre, que nous prenions soin d’entretenir, à défaut de la laisser s’embraser. Les lèvres de Visiteuse eussent pu s’offrir aux miennes, fraises carmin où trouver toutes les saveurs du monde. Mes mains longues et blanches eussent pu serrer dans leur réseau de veines bleues les index de l’onirique Présence, en faire un bouquet à destination des dieux et des déesses de l’Olympe. La pente de son cou, ma tête eût pu en épouser la délicate chute et ses yeux auraient été des larmes de cristal perdues dans d’infinies contrées.

C’est elle qui, la première, fit allusion aux études de cheval dont Léonard avait été chargé en vue de faire fabriquer, pour le Duc de Milan, la plus monumentale statue équestre du monde. De son sac de toile elle sortit un carnet d’esquisse sur lequel elle avait jeté, au fusain et au crayon, dans une superbe imitation du Maître, le profil d’un cheval, ainsi que sa vue de face, muscles saillants, canons étroits, sabots au parfait arrondi. Le tout sur un fond bleu et bistre dans la plus pure tradition de l’artiste de Vinci. A l’évidence c’était si réussi qu’il ne manquait plus que le bruit du galop. A mesure que je parcourais les images saisissantes au regard de leur perfection, me revenaient en tête quelques notes prises par Léonard pour consigner en mots, avant leur traduction en dessin, quelques uns des caractères les plus frappants de ces esthétiques animales : « Morel Fiorentino est gros et a un beau cou... » ou bien encore « Ronzone est blanc, il a des belles cuisses et se trouve à Porte Comasina ». C’était étonnant de constater combien ces images d’une anatomie somme toute plébéienne prenaient, sous le crayon du dessinateur, l’aspect d’une beauté idéale dont aucun exemple vivant ne pouvait se trouver en quelque endroit de la Terre. C’était cela le prodige de l’art, assembler le divers, le multiforme, le polychrome, le bavard et en faire cette pureté, cette unité indépassable, ce parangon dont éblouir les yeux de toute créature. Alors CE cheval de Morel ou bien celui situé à Porte Comasina devenaient LE cheval parfait dont toute représentation sensible n’était que la forme dégradée selon les visées du « divin Platon ». Il s’était hissé à la hauteur souveraine de l’Intelligible et y demeurerait pour l’éternité puisqu’il en était la Forme directement perceptible par l’œil de l’âme, celui qui, seul, reconduisait directement à la vision des essences.

Le masque.

Comment, de fil en aiguille, dans la suite des jours, en étions-nous arrivés à l’évocation du masque neutre, celui-là même dont le mime revêt son visage afin de nous livrer sa gestuelle, ceci je ne saurais le dire, pas plus qu’elle, Visiteuse, n’eût sans doute pu en formuler un début d’explication ? Mais quelle relation existait-il donc entre cette représentation d’un cheval, fût-elle prodigieuse et douée de pouvoirs insoupçonnés et ce simulacre de visage blanc sans trait particulier, sans expression clairement identifiable, sinon celle d’un insondable mystère ? Car devant le masque nous demeurons cois. Car devant l’effacement de l’épiphanie humaine tout s’écroule soudain et fait silence. Fait silence ! Précisément, nous voici parvenus au seuil d’une explication. C’est bien du dépouillement de tous les prédicats dont il est habituellement investi dont a à souffrir ce simulacre blanc, cet écho du vide, cette barrière qui se dresse devant la personne et en efface, soudain, les traits distinctifs, en abrase la personnalité, en gomme les sens en même temps que le SENS. Car tout se synthétise dans ce sommet de l’humain qui est comme sa figure avancée, le phare dont se sert l’altérité pour se repérer, amer irremplaçable qui, lorsqu’il s’en remet à n’être plus qu’un signe illisible, nous dépose les mains nues et le regard déserté face à ce qui ne reçoit plus de nom. Comme si, privé de langage le visage devenait cette irrésolution, cette jarre dépourvue d’anses, cette cruche sans bec, cette amphore aux flancs si étroits que seul le creux en justifie l’étique parution.

Dans la salle du bistrot rien ne faisait plus de bruit, pas plus le tintement des verres que le liquide coulant dans les gorges, pas plus la porte s’ouvrant et se fermant que le passage, dans la rue, d’un cyclomoteur ou bien le poinçonnement du trottoir par quelque talon aiguille. L’air s’était soudain étréci à la taille d’une simple rustine, l’atmosphère réduite à la dimension de la transparence. Entre Visiteuse et moi, ni une parole, ni un soupir, pas plus qu’un regard. Seulement ce genre de flottaison en plein ciel avec cette figure blanche, livide, ce trait absent de lui-même, cette ligne sans épaisseur. Tant et si bien que nous ne savions plus quel était l’espace distinct occupé par chacune de nos propres effigies. Visiteuse-Moi-Moi-Visiteuse, identiquement à ces boules compactes qui, parfois, sous l’effet du flux marin, s’assemblent en pelotes incompréhensibles, sable, goémon, eau sans début ni fin, identité inextricable que le promeneur écarte du pied comme une chose sans importance. Oui, d’avoir comme objet de méditation cette figure décolorée aux orbites vides, aux lèvres scellées, aux joues creuses, au menton fuyant, c’était comme d’être dépossédés de notre propre existence, de ne plus posséder notre quadrature, simple errance infinie parmi un cosmos privé de repères. Ce fait constituant, bien évidemment, l’accomplissement du nihilisme. Puisque tout cosmos s’origine dans l’ordre.

Les SENS, disions-nous. Leur perte. Oui car tout visage qui ne voit plus, n’entend plus, ne goûte plus, ne sent plus est livré à une utopie sans fin, c'est-à-dire à ne plus avoir de site où habiter. Et pourtant renoncer à exposer la péninsule la plus marquante de sa personne, à savoir son visage, non seulement ne doit pas nous désespérer à la manière dont l’est un orphelin privé de toute famille. C’est bien de l’exact contraire dont il s’agit. Renonçant à cela même qui nous qualifie le plus, laissant refluer tout signe extérieur d’identité, abandonnant toute nervure singulière nous nous approchons soudain d’une nature si essentielle, si neutre, dépourvue de toute vanité que tombe toute prétention à faire rayonner notre égo, à le constituer en sujet souverain opposé aux autres sujets, mais aussi aux objets qui sillonnent le monde de leur prétention à être. Pour cette raison le masque supprime tout bavardage inutile, ramène notre langage à une absence de profération, à un genre de mutisme dont la gestualité économe de notre corps devient le site, tout comme l’esquisse du cheval livrée par Léonard de Vinci devenait la dernière tentative de dire l’art dans sa plus haute essence. Il en est ainsi des personnes, des animaux, des choses qu’elles ne signifient à leur plus haut point qu’à opérer réductions, effacements, soustractions, tous gestes remontant de l’estuaire à la source afin de s’abreuver à ce qui, encore naïf et frais, s’en remet à l’aune d’une ineffable vérité.

C’est toujours un geste de dépossession qui nous met paradoxalement en contact avec le rare, le précieux, l’estimable, le poème, la musique. Ainsi le cheval stylisé, le cheval-symbole d’un peuple opprimé, Guernica expression de l’absurde lorsque la barbarie se mêle de conduire l’humanité à sa perte. Mais aussi cheval primitif de Niaux, de cette préhistoire qui s’essaie à penser, à proférer les premiers sons distinctifs l’éloignant du sauvage, de l’informe, qui s’ingénie à faire des griffures pariétales de charbon et de sanguine les signifiants natifs qui, au cours de l’Histoire, tresseront les assises de ce langage unique, essentiel dont l’art est l’expression la plus aboutie. Art également que cette sublime apparition de Visiteuse, essence même du retrait, de l’estompe, de la biffure, peut-être même le dernier mot du sacrifice avant que la mort ne surgisse et n’efface l’être. Car toujours est présente l’ombre derrière la lumière, tout comme les ténèbres de Guernica se dissimulent derrière tout visage dont la marque policée serait ôtée, laissant alors la place aux rumeurs archaïques qui sourdaient des premiers hominidés avant même que l’humanité et le concept ne les atteigne. C’est ainsi, nous provenons d’une cotonneuse confusion, nos gestes sont encore gourds, empreints d’une mémoire élémentaire, notre néo-cortex souffre encore des atteintes sournoises et instinctives de notre système limbique, de nos décisions reptiliennes.

Oui, nous voulons être des hommes, des femmes tels que nous les propose André Maynet, de pures effigies si discrètes qu’elles coïncident avec elles-mêmes, seul moyen d’atteindre l’être à défaut d’en être investis par nature. Ce que l’art a à faire, essentiellement, réaliser l’assomption des Formes par lesquelles connaître le monde et le douer de Raison. A cela il faut nous employer comme à la tâche la plus exaltante qui ait été donnée à l’homme.

Visiteuse tire sa révérence.

Le jour a baissé. Les derniers clients sont partis. Je suis seul dans la salle qui est envahie d’ombres. A peine une lumière du Nord qui se pose sur l’arrondi des tables. Il n’y a pas de bruit et l’atmosphère est si étrange. Comme si une eau de lagune avait noyé la rue avec ses faibles clapotis, ses rumeurs de lichen, ses battements de mousse. Heure de plomb et d’étain où tout se confond avec tout, où l’on a du mal à s’apercevoir soi-même, où le vol du pigeon à la gorge lustrée se perd dans les confins de la ville. Seuil de la porte. Son encadrement de bois foncé, ses vitres où se meurent les dernières gouttes du jour. Image qui s’en détache. Mais si faiblement. Mince silhouette à contre-jour du ciel. La Forme est nue. Le corps si étroit. Une touffe de cheveux semblable à la robe de la châtaigne. Le golfe des reins cambré. Fesses joliment bombées, deux collines dans le crépuscule. Et les jambes si longues, pareilles à ces flûtes andines qui n’en ont jamais fini d’émettre leur son mélancolique. Souffle venu du fond des âges alors même que les hommes n’étaient pas. Simples remuements généalogiques dans le lointain cosmos. Les pieds si légers paraissent ne pas toucher terre. Maintenant La Forme chevauche un fier coursier à la robe si belle qu’on dirait la Beauté elle-même faite monture afin qu’une déesse y prenne place. Intime affinité de celle qui chevauche et de celui qui est chevauché. Multiples connivences. Acceptations réciproques. De natures si différentes mais, en définitive, complémentaires. Rien qui sépare. Rien qui oppose. Unité des deux dans une silhouette unique. On dirait une sculpture taillée dans une pierre claire ou bien coulée dans un bronze patiné par l’usure du temps. Le visage de La Forme est dissimulé par un masque neutre, blanc de titane, impénétrable. Même les fentes ménagées pour les yeux semblent illisibles. Sur la croupe du cheval, un châssis de bois clair tendu d’une toile grise anonyme, silencieuse. On n’en perçoit que l’envers, ses fixations, comme l’on verrait une anatomie saisie de l’intérieur. Bientôt l’étrange binôme s’éloigne dans la chute de l’instant. Il n’en demeure qu’une trace si imperceptible et l’on penserait avoir fait un rêve habité de lueurs éternelles. Maintenant je suis dehors dans l’obscurité qui nait des encoignures de portes, monte des caniveaux, badigeonne le ciel de balafres de bitume. Au loin, sans doute au-delà de l’horizon, dans une contrée de nuages et d’azur se laisse entendre un galop régulier. Serait-ce une monture échappée de mon imaginaire ? Ou bien le grondement du tonnerre ? Ou bien le bruit que fait l’art lorsqu’il vient nous visiter ici ou là dans le creux secret de notre cortex ? Mais qui donc frappe à mon âme ? Qui donc ? Mais personne ne répond. L’art n’a pas de bouche pour proférer. Seulement une attente d’être et de paraître à la cimaise humaine. Oui, à la cimaise humaine !

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : fugues & contrepoints
  • : Littérature - Philosophie - Art - Photographie - Nouvelles - Essais
  • Contact

Rechercher