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9 avril 2020 4 09 /04 /avril /2020 10:19

 

Accueillir l’imago en nous.

 

 

al-ien.JPG 

 Œuvre : Barbara Kroll.

Technique mixte sur papier.

100/70.

  

 

    Comment s’emparer de cette Isolée qui semble sombrer dans quelque mutisme, comme si un secret était sur le point de transgresser la barrière des dents, cette herse mettant à l’abri la forteresse intérieure ? Par « s’emparer », il faut entendre : la sortir de son cachot existentiel et l’amener dans le nôtre qui n’est jamais que l’écho de toutes les geôles du monde. Car c’est bien dans l’étroitesse d’une cellule monastique que notre conscience se débat, aussi longtemps que le phénomène de l’altérité ne l’a pas ouverte à l’éploiement de la rencontre. Nous sommes des huîtres perlières, de même que nos Vis-à-vis, suspendus au phénomène du voisinage, perle contre perle. Autrement dit, nous ne vivons qu’à être intimement inclus dans l’expérience des affinités. Mais nous mesurons toujours avec une certaine réserve l’ampleur de ce qui s’annonce dans lesdites affinités qui, adéquatement analysées, se révèlent avec la profondeur d’un réel site ontologique. Être en affinité avec l’Autre, le monde, les choses et alors se met en place le cadre souple d’une apodicticité. L’évidence de vivre en est la donation la plus sûre. Et ceci dans le registre d’une harmonie qui paraît sans limite.

   Dans notre constant affairement, le plus souvent, nous portons un regard distrait sur cela qui nous fait face, aussi bien l’objet que le Sujet humain. Aussitôt qu’abordé, nous commençons à nous en désintéresser, préoccupés que nous sommes de décupler les approches dans la plus grande amplitude. Comme si l’axiome qui guidait nos pas était le suivant : se réaliser dans la multiplicité plutôt que dans l’étroitesse de l’unique. Mais l’on aperçoit combien cette conception pléthorique demeure insuffisante à « l’appropriation » de ce qui nous demeure extérieur. Afin que les choses surgissent en nous avec l’empan d’une « parole heureuse »  - (nous empruntons ce titre à un ouvrage de Jean Greish)  -, parole dont nous serons fécondés, il est nécessaire d’avoir accordé une pleine et entière attention à toutes ces présences, lesquelles sont douées de langage. A condition que nous nous y disposions. Car les choses parlent et a fortiori les Effigies humaines que nous croisons dans l’exercice de notre quotidienneté.

  Cette image qui, parmi les milliers d’autres dont nous sommes journellement abreuvés, en quoi peut-elle retenir notre attention et commencer à susciter un intérêt ? S’agit-il de sa qualité esthétique, à savoir son traitement volontairement  sombre, tragique, dû à l’obscurité naturelle du fusain ou d’une huile bitumeuse ? Ou bien y avons-nous aperçu le début d’une allégorie qui voudrait faire signe en direction d’une manière de retrait à observer car il y aurait non seulement impudeur à regarder la confusion humaine, mais effraction en l’Autre, donc viol potentiel ? Et, ici, s’affiche la dimension éthique par rapport au sujet de l’œuvre. Une autre façon d’aborder cette Etrange consisterait à la voir comme une lointaine idole, inaccessible, retirée dans quelque empyrée dont nous n’apercevrions que la sombre projection. Possible mythologie nous inclinant à la distance, à la limite. Le domaine des Déesses n’est jamais miscible dans la simple dimension anthropologique. Ou, encore, serions-nous dans le recueillement et notre attitude s’interpréterait à la façon d’une piété, d’une observation religieuse du monde.

  Toutes ces hypothèses n’ont de valeur qu’en tant que bornes conceptuelles supposées baliser notre chemin de pensée. Et nul n’irait affirmer que nous sommes d’abord et prioritairement des réflexions en acte, des entendements qu’une chair serait venu entourer afin de lui assurer une possible sustentation. Car, de chair, de sang, de peau, de nerfs, de tendons, de ligaments nous sommes constitués et ceci, ce fondement incarné, cette trémulation d’organes, cette « viscéralité » compacte nous définit aussi bien que notre esprit, notre âme concourent à déterminer CeuxCelles que nous sommes. Cela veut simplement dire que toute rencontre avec l’Autre est, initialement, tremblement, ce qui peut se traduire, d’un même bond de l’expérience de l’altérité comme joie, aussi bien comme peur. Tout frisson est toujours de la nature de l’ambiguïté. Positivement ressenti comme un phénomène du corps annonciateur d’une métamorphose et négativement éprouvé à la manière d’une peur archaïque dont nos cellules gardent le souvenir dans l’entrelacement du limbique et du reptilien.

  Car, si nous sommes Hommes-debout, nous ne le sommes qu’à demi, émergeant tout juste des hautes herbes de la savane, lesquelles cachent encore dans leur densité la mémoire de la pierre, du silex, de la grotte. L’aventure de la sortie au plein jour dans laquelle s’abrite la découverte de l’altérité - l’animal, l’anthropoïde, la foudre, la nuée solaire -, tout s’annonce comme fureur et frémissement. Tout événement hors de soi, de sa gangue de peau, est insondable mystère, menace, mais aussi bien promesse d’avenir. Car cheminer de concert avec un (uneautre-que-soi, c’est ouvrir un espace d’indétermination, c’est frayer une voie où le tremblement est la première et inaltérable manifestation, le premier pas  qui ouvre la trace existentielle, grave l’empreinte de ce qui, différent de nous, nous est consubstantiellement dédié comme seule possibilité de réalisation. Et ce bouleversement, ce saisissement sont tantôt le signe d’une acceptation immédiate ou bien l’annonce d’une difficulté à surmonter, d’un nécessaire ajustement, souvent du dépassement d’une polémique.

  Le premier cas de figure, celui par lequel la rencontre est simple frisson, qu’un poème de Julos Beaucarne peut aisément mettre en musique :

 

« Où sont les chemins où aller ensemble ?
La feuille du tremble se penche sur nous.
Excepté toi et moi tous les oiseaux du monde
Ont depuis longtemps commencé leur nid. »

 

 Le chemin comme métaphore de l’exister que la feuille tremblante vient frôler de son incertitude à être, de son identité vacillante. Une manière de crépuscule s’effaçant dans la nuit accueillante mais énigmatique du nid. Bien des oiseaux frémissent qui regagnent leurs conques de plumes.

  Le second cas de figure convoque, lui aussi, le tremblement, mais dans une composante plus terrestre, géologique, sorte de séisme, de faille par laquelle se heurtent deux continents. Tectonique des plaques, parfois longues fissures, profondes diaclases fragmentant le réel. Les parties disjointes cohabitent, sans éloignement, mais dans la douleur d’être. Parfois, au sujet des altérités passionnelles, parle-t-on de« coup de foudre », ceci n’étant qu’un cas limite de la rencontre, un accroissement métaphorique et sémantique voulant dire le surgissement étonnant de l’événement.

  En réalité tout destin croisé porte en lui les stigmates d’une peur primitive, « cavernicole », abritée sous la paroi de rocher alors que le feu céleste incendie l’horizon. Le tremblement de l’altérité n’est que ce lointain écho qui ricoche jusqu’à nous, pareil au trajet elliptique du boomerang. Partant du point indistinct d’une humanité bégayante, circonscrite à son massif de chair, il y a comme une « logique » du jet qui place l’homme contemporain comme le destinataire de cette frayeur irrationnelle. Mais, s’il y a effectivement tremblement - aucune économie n’en est possible -, il y a aussi l’ouverture d’une signification neuve portant le fleuve anthropologique à son ravissement d’estuaire, là où tout s’épanouit et fait signe vers une possible généalogie. L’espace générationnel n’est que l’évidente résultante de cet effroi primitif, lequel, métabolisé par le Principe de raison et la conduite d’une juste affectivité reconduit cette pulsion à une simple énergie libératrice en même temps que constituante de toute humanité.

  Bâtissant cette courte thèse nous n’avons fait que sauter sur place, ne nous éloignant en aucune façon de la Solitaire dont l’Artiste nous fait le don. Or, maintenant, si nous regardons adéquatement cette Silhouette humaine avec, en arrière-plan, le filigrane du tremblement qui soutient notre relation commune, nous pourrons nous emparer de sa présence si, seulement et comme condition de possibilité de la rencontre, nous avons ressenti ce tremblement originaire, cette émotion fondatrice de tout lien. Accédant à ceci, nous aurons rassemblé les conditions de notre propre métamorphose dont l’autre nom est : accueil. C’est donc l’imago, la phase terminale de la mue du Sujet à laquelle nous aurons accordé un site. Comme le papillon est l’imago après qu’il a été oeuf puis larve. Ce n’est qu’à l’issue de ce long et complexe frémissement du vivant que nous avons pu en reconnaître la forme terminale, autrement dit « signifiante ». L’altérité est ce sens en voie d’accomplissement que notre regard porte à son achèvement en même temps que nous concourons au nôtre. Ceci nous ne le savons pas seulement à l’aune de notre entendement, mais aussi grâce à cette trace de l’origine que nous portons depuis la nuit des temps et qui nous installe dans l’aube fondatrice de tout événement.

  Il n’y a pas d’autre voie à emprunter pour connaître CeluiCelle qui nous fait face, dont nous assurons l’assomption, à titre de réciprocité, en remerciant son apparition. Faute de cela nous l’aurions condamné à demeurer dans le non-achèvement. Y compris à notre propre incompréhension. Toute existence est dialogue ou bien perdition dans la mutité. Ceci nous le savons avec la qualité de l’évidence attachée aux choses simples.

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

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8 avril 2020 3 08 /04 /avril /2020 08:21
Géographie du désir

                       Œuvre : Barbara Kroll

 

***

 

 

Je te voulais à moi seul,

pleine et entière.

Ceci tu le savais.

 Ceci tu en sentais les ondes

au creux même de ton corps.

 

Parfois, rêveuse, romantique,

tu te laissais aller à quelque confidence.

Certes, sans trop t’avancer.

Toujours tu progressais

à pas de loups,

de peur, sans doute,

 que quelqu’un ne te surprenne,

fomentant quelque étrange projet.

 

Donc, parfois tu te vivais

 presqu’île rattachée

à la terre qui était mienne,

immense solitude

que nous partagions à deux.

« Deux-en-un », me disais-tu

 à la manière d’un slogan,

d’une réclame ancienne.

 

 De cette unité assemblée

je me satisfaisais

et les jours coulaient paisiblement

 avec l’insistance légère d’une écume,

d’une plume que le zéphyr aurait emportée.

Le temps volait haut,

ne nous effleurait que de son ineffable palme.

Le soleil nous illuminait

et nos visages brillaient

à la façon de masques anciens vêtus d’or.

 

 Il y avait tant de bonheur simple

à être là,

dans l’immédiate affinité,

sans qu’aucune question

se fût posée quant à nos destins.

 Ils semblaient tracés

de toute éternité,

nous devançant, au loin,

sur le fil de l’horizon

qui vacillait doucement.

 

De te savoir presqu’île,

je me satisfaisais,

ne voulant guère penser à un futur

que chaque jour, chaque heure

modifiaient au gré des événements.

 J’avais bien aperçu,

 ici ou là,

 tes moments de vague à l’âme,

la brume dans tes yeux gris

pareils, quelquefois, à un lac éteint,

à une cendre sur le cône d’un volcan.

 

Tu te réfugiais volontiers

sur ton île,

 la cernais de houle

au cas où quelqu’un

 eût souhaité t’y rejoindre.

Mais d’où te venait donc

cette tristesse native,

 quelle lame plongeait donc en toi

l’insistance d’un souci ?

Te parler ne servait à rien.

Tu refusais toute offrande.

Tu demeurais en silence

des jours entiers.

Sans doute en étais-je affecté

mais j’acceptais ce don de toi

 si parcimonieux.

 

Peut-on quelque chose

 contre une nature,

un penchant qui s’écoule

vers l’aval du temps

avec une manière d’implacable logique ?

 

Des heures durant,

me dissimulant derrière les pages d’un livre,

 je t’observais à la dérobée.

 Je ne sais si tu percevais mon manège

mais ta posture hiératique,

ton immobilité,

le presque effacement de ton aura

te situaient hors d’atteinte.

C’est si mystérieux les êtres de rien,

les fiancés du néant,

les naufragés en plein ciel

pliés sous le vent des nuages !

 

 Décrire ton essence était ceci :

 prononcer, dans l’écho d’une crypte,

les cinq syllabes du mot

I-NA-TEI-GNA-BLE.

Bien sûr, il n’y avait nul retour,

Seulement la venue d’une nuit

semée d’ombres longues.

Successivement, tu avais été

presqu’île,

 puis île,

 puis archipel.

Autrement dit tu t’étais fragmentée

 en des milliers d’éclats,

sortes de paillettes de mica

que le jour divisait à l’infini.

 

Puis, un jour, bien après

que la stupeur t’avait frappée,

tu ne parlais plus,

ni ne souriais,

ni n’aimais,

ta perte fut définitive.

De toi il ne demeure,

dans la grande maison vide

 livrée aux courants d’air,

que cette esquisse peinte qui, sans doute,

était ta parole la plus exacte.

Tu figurais, ta représentation du moins,

sur le crépi d’un mur jaune taché d’empreintes.

 Nue,

totalement.

Allongée sur un genre

 de couverture bariolée,

on aurait dit une bâche militaire.

Ni ta tête,

 ni le bas de tes jambes

n’étaient visibles,

si bien que le titre

de « Femme partielle »

ou bien « fragmentée »

eût constitué le seul commentaire

de cette toile ascétique.

 

Les aréoles de tes seins :

une rapide griffure de graphite.

Ton Mont de Vénus :

 glabre et déserté.

La faille de ton sexe :

un abîme depuis longtemps refermé.

De ce que je nommais aimablement

 « Géographie du désir »,

 ce lavis ne trace plus

que les mailles floues d’anciens souvenirs.

Sais-tu qu’en cette cruelle morphologie

tu ne fais que mimer

l’incapacité de l’existence

 à nous combler ?

 

Oui, nous sommes des êtres

 que la faim torture,

que la soif cloue au pilori

 et pourtant nous vivons

ou tâchons de le faire.

Il est si tragique d’être soi

parmi le vaste désarroi

 du monde !

d’être soi !

 

 

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7 avril 2020 2 07 /04 /avril /2020 16:09
BEAUTE

                       Matrayi - Inde, Tamil Nadu.

                     Photographie Thierry Cardon

 

***

 

 

   « BEAUTE », à l’initiale, en lettres Majuscules, comment pourrait-on nommer d’une autre manière ce portrait d’une Indienne alors que, ne l’ayant vu qu’une seule fois, nous ne pourrons plus l’oublier. C’est la grande force de la beauté que de pénétrer jusqu’au plein de la conscience et d’y laisser dineffables empreintes. Ces dernières resurgiront lorsque, au hasard de notre cheminement, un visage radieux nous aura souri, une main d’enfant nous aura salué, un geste de reconnaissance nous aura ému. Car la beauté, avant toute chose, s’adresse à notre sentiment. Sentiment de la rencontre, sentiment d’être au monde dans la justesse. Jamais la beauté ne se donne sous les traits de la caricature ou de la fausseté. Beauté est exigence de vérité ou bien elle n’est que « poudre aux yeux », illusion qui s’effacera aussi vite qu’elle était parue. La beauté est en soi si exacte que, toujours, nous échouons à la nommer autrement, à la remplacer par quelque synonyme, « grâce », « splendeur », « perfection » et notre esprit, dans cette substitution lexicale, sent bien une sorte d’euphémisme qui en atténue le sens. Toute valeur essentielle est poinçonnée à l’aune du rare, c’est bien ce qu’indique, ici, ce seul et unique vocable que toute autre forme pervertirait, dévierait de sa substance intime. A la rigueur, seule une tautologie pourrait exister posant l’équivalence BEAUTE = BEAUTE. C’est dire l’exigence qui est intuitionnée originellement dans la reconnaissance d’une telle essence.

  Mais, maintenant, dans l’unique souci de coïncider de manière étroite avec le réel, il suffit de décrire au plus près. Là, au foyer des mots, sera peut-être ce que nous cherchons à dire qui, inévitablement, fuit au-devant comme si tout essai de profération était voué à ne saisir que des brumes et les voiles du songe. Le ciel est clair, lumineux. Il a la teinte que seul peut avoir l’esprit en sa manifestation la plus éthérée, la plus limpide. Ce ciel pourrait se donner comme la limite, la ligne d’horizon séparant, dans la continuité, le sensible de l’intelligible.

   De nom, tout comme beauté appelle beauté, il ne pourrait recevoir que celui unique, non permutable, de CIEL Et, ici, la relation de la forme au sens est bien plus que fortuite. Le mot en son épellation phonétique, appelle l’idée, suscite l’essence, tisse d’indéfectibles liens s’élevant des phonèmes, ouvrant la dimension inaltérable de la signification. Ainsi la morphologie tient-elle en son sein le secret d’un être impalpable. Nous disons [s j E l] et, déjà, nous entreprenons l’élévation pour bien plus haut que nous, bien plus haut que le mot en sa densité vibratoire. Ce que [s j] gardait en sa réserve, [E l] le déploie et le porte au plus loin, peut-être dans cet invisible qui nous toise, dont nous ne savons rien, mais qui hante nos pensées et blanchit nos nuits. Il n’est que de lire l’image labiale et d’apercevoir la transition gestuelle depuis une quasi-occlusion jusqu’à une lumière qui croît et paraît n’avoir nulle fin.

   Que dire de la montagne qui ne soit un lieu commun ? Sa forme est si parfaite, doucement ascensionnelle d’abord, puis s’élevant progressivement selon cette belle symétrie jusqu’au toit du ciel. Comment ne pas évoquer les montagnes aussi célèbres que symboliques qui fécondent la psyché humaine traversée d’immémoriaux archétypes ? Le Mont Kailash au Tibet, sa masse de rochers sombres striée de coulées de neige, vénéré des Hindous, des Bouddhistes. Le Mont Fuji, au Japon, éternellement poudré de blanc, qu’adorent, en particulier, les adeptes du shintoïsme. Le Mont Thabor en Galilée déifié depuis la lointaine époque des Cananéens.

   Elle, « Beauté », dont la tête tutoie le sommet de la montagne, ne serait-elle symbole du sacré, justesse de la perfection, pure manifestation d’une unité intérieure ayant résolu toutes les apories du dualisme, de la division, de la parcellisation du monde, mais aussi des autres et du moi, cet ego occidental qui est si constamment flatté qu’il ne brille qu’avec intermittence, sous l’amicale pression d’un regard, sous la brise momentanée d’une caresse, sous l’impulsion d’une reconnaissance. Bien différente est la topique orientale qui vit en symbiose avec la nature, les divinités, l’espace et le temps et trouve immédiatement le lieu de son harmonie au sein même d’un généreux microcosme, d’un Soi dilaté par l’expérience ouverte de la quotidienneté.

   Et, maintenant, pourrait-on dire le visage mieux que sous l’angle de cette belle photographie ? Ce que l’image délivre en un clin d’oeil d’œil synthétisant, il nous faut le dire dans la durée, c'est-à-dire le temporaliser avec tous les risques de gauchissement, de déformation. Mais peu importe, évoquer la beauté est toujours le précieux d’une inépuisable ressource. La nappe des cheveux se dispose de chaque côté de la tête, comme un fluide subtil qui aurait suspendu sa course. Le front est haut, enveloppé de lumière, doucement galbé, patiné. Heureuses doivent être les pensées qui s’y abritent, généreux les projets qui y éclosent. Et puis, ce front, n’est-il rayonnant de la présence de ce point de santal et de curcuma, ce tilak que l’on éprouve tel le symbole du soleil levant, ce tilak dont on dit encore dans les textes sacrés : « un front sans tilak est comme une maison sans toit, un village sans temple, une fleur sans parfum ou un cœur sans pitié ». Nul commentaire n’est utile sauf celui-ci : en Inde il ne saurait y avoir de réelle beauté sans cette marque insigne de la conscience humaine.

   On devine les yeux profonds, peut-être deux éclats d’obsidienne tout contre le cristal de l’âme. Les pommettes, luisantes comme deux pommes, disent la fraîcheur, la spontanéité, la présence au monde dans la confiance, le souple abandon. La totalité du visage est signe de plénitude dont témoigne un franc sourire, que rehausse l’émail blanc des dents. Le cou est fin, discret. Les épaules tombent avec naturel. La vêture enveloppe le buste avec tant d’évidence qu’on la remarque à peine. Les avant-bras sont hâlés qu’un généreux soleil a sans doute brunis. Les mains sont fines, genre de dentelles qui flottent. La plante des pieds est doucement teintée de gris.

   La posture est toute de générosité et d’empathie dirigée vers ce monde ouvert qui attend et espère. L’inclination naturelle de l’âme indienne à la piété, sa disposition au sacré, la considération noble de l’altérité, le respect de la vie sous tous ces horizons, ceci suffit à dire le précieux de toute humanité lorsqu’elle s’oriente vers son destin en toute quiétude, ourlée de l’une des vertus les plus belles qui soient, à savoir une éthique qui ne transige nullement avec la vérité mais la porte au zénith de la conscience humaine.  Mais il ne servirait de rien de continuer à décrire la beauté, de chercher à disserter dans l’optique de notre vision occidentale du monde. Laissons donc parler Çaunaka interrogeant le sage Angiras dans la Mundaka Upanishad, et n’oublions pas que le sage est celui, en Inde, qui est censé connaître l’essence de toutes choses :

 

« Ô bienheureux,

quelle chose suffit-il donc

de connaître pour tout connaître ? » 

Angiras lui répondit que

« le sage, par la connaissance supérieure,

arrive à concevoir partout

 ce qui ne peut être perçu

ni appréhendé,

qui est sans attaches

ni caractéristiques,

 qui n’a ni yeux ni oreilles,

ni mains ni pieds,

qui est éternel,

multiforme,

omniprésent,

extrêmement subtil

et inaltérable,

la matrice de

tous les êtres ».

 

(Mundaka Upanishad  I,3,6).

  

 

      Cette « matrice de tous les êtres », ce qui donc nous façonne à notre insu, ne serait-ce, précisément, cette beauté fugitive si rare, si insaisissable, ce genre de beauté en miroir, l’extérieure reflétant l’intérieure, l’intérieure reflétant l’extérieure ? De ceci naîtrait une subtile et indicible harmonie devant laquelle nos esprits occidentaux saturés d’immanence se poseraient l’éternelle question d’un « je-ne-sais-quoi », à laquelle répondrait en écho un « je-sais-tout » oriental illuminé de transcendance. Peut-être, simplement, l’écart d’une différence ontologique liée à la nature de la lumière : naissante à l’orient, couchante à l’occident.

 

Jamais nous ne pouvons renoncer à la beauté-vérité

 sauf au risque de nous-mêmes.

 

 

 

 

 

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7 avril 2020 2 07 /04 /avril /2020 13:34
Être consigné à son abri

Être consigné à son abri comme la diatomée est circonscrite à son protoplasme en forme d’illusoire transparence. C’est de ceci dont on était saisi et l’étonnement se dissimulait encore à notre entour avec des discrétions d’ellipse. Pour la grande aventure anthropologique, tout restait encore à voir, à comprendre, à tester du bout des lèvres. Il y avait comme une immense aporie constitutive des choses et tout se dissimulait dans le tout, sans fin ni commencement, comme une plainte, un sanglot qui aurait parcouru l’univers à la manière des cheveux des comètes, ne prenant jamais acte de la traînée d’écume dont, en grande partie et d’une façon essentielle, elles étaient constituées. Une conscience d’avant la conscience, tricotant une maille à l’endroit, une maille à l’envers, genre de Pénélope défaisant chaque jour le métier de la veille. Dans la trame du tissage, parmi les allers-retours de la navette prosaïque, il fallait introduire la césure, il fallait déchirer le voile du réel, non pour lui faire rendre raison, le monde n’est jamais cela, mais pour l’amener à paraître dans la forme d’une énigme au moins partiellement lisible.

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7 avril 2020 2 07 /04 /avril /2020 13:32
Puis, on ne sait pas très bien comment

Puis, on ne sait pas très bien comment, cela est venu ce dépliement de corolle, cette efflorescence qui n’en finissait pas de faire ses chatoiements, ses dialogues de comptine. C’était comme un chant qui serait venu du Ciel avec des écumes blanches d’oiseaux et des ailes de nuages, des glissements d’air et des perles de pluie. Cela entrait dans le golfe des oreilles avec des flux si doux, cela s’installait dans l’aire souple de la bouche, cela lustrait la peau avec la délicatesse de la lagune à frôler l’anse des rives. Cela faisait naître. Cela dépliait les rémiges de la conscience. Cela s’étoilait jusqu’aux confins de l’ombilic. Les mains étaient prises du vert amande des feuillages, les pieds comptaient leurs doigts sur les bouliers multicolores des enfants. Alors, de là où l’on était, le cristallin s’ouvrant à la lumière, la pupille forait son puits d’obsidienne, on pouvait REGARDER, - ce prodige -, on pouvait se saisir des choses et les déposer sur la pointe extrême de son envie de connaître. Car, ici, depuis l’Hélice Grise, tout prenait sens avec l’amplitude d’un cosmos. Tout apparaissait en fragments polychromes dans les fines ciselures des kaléidoscopes.

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7 avril 2020 2 07 /04 /avril /2020 13:30
Tout parlait le langage de la beauté.

Tout parlait le langage de la beauté. En bas, tout en bas, la mangrove était loin qui faisait ses écluses d’eau saumâtre et ses glissements d’anaconda. Tout demeurait dans l’indistinction, l’inachèvement, comme si la vie sur Terre n’était que végétative, repliée en boule terminale de fougère. En attente d’une fécondation. Mais c’était bien le regard dont on avait reçu le don qui illuminait le tout du Monde. C’était la lame du phare faisant son infinie rotation qui sortait les choses de leur densité primaire. On regardait la libellule de cristal et d’émeraude et celle-ci prenait son envol pour nous dire la merveille d’exister. On regardait le luxe polychrome du caméléon et il déroulait sa langue de gemme pour se saisir de ce qui passait à sa portée : des grains de lumière, des perles de rosée, des feuillaisons de poèmes. On regardait la crête de la montagne et elle s’ouvrait pour nous dévoiler les cristaux qui éclairaient ses flancs tachés de nuit. C’était une ivresse que de se laisser emporter par cette Hélice Grise qui nous possédait de l’intérieur, grande vague déferlant tout contre les voilures de l’esprit. Un immédiat gonflement du sens courant jusqu’à la courbe dernière d’une nuit toujours disponible, toujours fécondante. Car il n’y avait pas de barrière pour délimiter les vastes territoires de la pensée, car il n’y avait pas d’obstacle élevant sa herse devant les élans de l’intellection. Tout était là dans l’évidence et l’on flottait dans cet espace qui, tout à la fois, était un non-lieu et la totalité des lieux, un non-temps et la totalité des instants portés à l’incandescence.

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6 avril 2020 1 06 /04 /avril /2020 10:09
Née du silence.

« Angélophanie...d'une divine ».

Avec Evguenia Freed.

Œuvre : André Maynet.

C’était ici, c’était ailleurs, c’était autrefois, c’était maintenant. C’était comme d’être parvenu à l’extrémité du monde avec la langue d’une péninsule plongeant dans le bouillonnement des eaux. On en voyait l’infini flottement mais on n’en pouvait discerner la géographie, en décrire ne serait-ce que l’illisible fuite dans une manière de troublant questionnement. Tout se dissolvant à même sa parution. On tendait le bras, on dépliait la corolle de sa main et ne s’y révélaient qu’une pluie d’écume, l’envol d’une colombe dans le jour boréal. Tout était dans la pliure, dans l’enroulement sur soi, dans l’atténuation de la lumière, dans le dénuement d’une couleur cendrée proférant à demi-mots l’incertitude d’être. Dans cette clarté floconneuse tissée de cendres et d’ennui comment eût-on pu s’illustrer soi-même autrement que dans l’hésitation à paraître ? Jamais on n’était allés à l’extrême pointe de son corps, là où la granulation de chair devient si fluide qu’on ne s’appartient plus vraiment. Versement de notre jarre intime dans le fleuve mondain sans que s’annonce la moindre distinction. Sentiment profond, mais ineffable, mais indicible, d’être le vol gris de l’oiseau dans la rafale qui le dessine, d’être la valve rainurée de la coquille que visite l’eau de l’océan, la feuille que porte la brise entre ses lèvres adoucies. C’est si étrange de ne plus s’appartenir que dans le filin d’une idée qui nous rattache à l’exister dans la nuance, l’approche, l’essai de coïncider avec quelque chose, fût-ce la discrétion de l’étoile de rosée dans la faille bleue de l’aube. On est là, sur la pointe des pieds, on s’essaie à un entrechat, on avance sur le cercle de l’exister cherchant à deviner le secret de sa chorégraphie, à percevoir sa petite musique venue de si loin qu’elle s’ourle de silence et nous incline à n’être qu’énigme, simple molécule abritée dans le creux d’une spirale.

On est là, postés dans la guérite, on regarde au travers d’une si mince fente qu’elle pourrait aussi bien s’absenter que nous n’en aurions même plus conscience. Il en est de toute fascination comme de toute magie, elle ne produit ses effets qu’à mieux nous hypnotiser, qu’à nous serrer étroitement dans les rets de notre imaginaire, à nous circonscrire dans les mailles de notre désir. Alors nous buvons la sublime ambroisie et devenons le breuvage lui-même, cette ébriété, ce flottement infinis qui pulvérisent nos sensations en une myriade de gouttelettes pareilles à une brume. On veut connaître. On veut savoir en dépit de cette lueur vacillante qui nous visite avec l’inconstance d’un feu-follet. On déplisse la toile de ses paupières. Les grains de lumière font leur farandole. Il y a des trilles, des suspens, des rafales comme au plus fort de la tempête, puis de soudaines accalmies. La clarté, le lexique du jour on les sent glisser sur le toboggan de notre chiasma, on en suit le trajet constellé de signes, de points et de tirets, morse mystérieux qui surgit dans notre citadelle avec la force d’une braise trouant la nuit d’ébène. Puis ce sont les premiers éclats, les premières nuées de phosphènes qui envahissent l’écran blanc de notre scène occipitale, y gravent les images que, bientôt nous aurons à déchiffrer comme autant de confondants hiéroglyphes. Voici, cela se précise, voici, cela prend forme, ce qui veut dire que le sens se construit patiemment, à coups de projecteurs comme autrefois dans les scintillements et les syncopes du cinéma muet, pluralité de sèmes si denses que nous avons de la peine à marcher de conserve avec eux, à en démêler la subtile alchimie. Alors, saisissant une bribe de signification ici et là, nous disons ce qui nous visite et faisons paraître ce qui, il y a seulement un instant, ne s’animait que du spectacle confus des esquisses, des ébauches préparatoires à la compréhension.

Alors nous disons au plus près. Nous disons le miroir sombre de la lagune, le camaïeu de gis, cette belle teinte médiatrice entre l’être et le non-être, ce qui pourrait aussi bien avoir lieu et temps que disparaître à même son ambivalence, son ambiguïté. Nous disons la touffe presque inapparente du végétal, le rythme sourd des massettes, la ligne d’horizon si peu tracée qu’elle en est illisible, l’à-peine nuage se perdant dans l’étain du ciel. Nous disons la lumière zénithale, sa coulée pareille à une Pierre de Lune, la glaçure qu’elle pose sur cette Inaperçue, cette « Née du silence », tellement la touche est subtile, simple effleurement de ce qui est à naître afin que nous en prenions possession, que nous lui donnions une stèle sur laquelle paraître dans l’immobilité et le luxe de ce qui avance au-devant de nous dans la modestie. Mais regardons plus avant. Mais visons dans la profondeur. Ne nous contentons pas d’une rapide approche qui serait définitive en raison de notre certitude. Tout est toujours en fuite que nous essayons de saisir. Constante métamorphose du réel. Constante anamorphose de l’être qui brille sous mille apparences et qu’il serait vain de vouloir enfermer dans le cadre contraignant d’un concept ou d’une rationalité. Cette prétendue « divine », cette mise en acte d’une « angélophanie », est-elle bien de cette nature ? N’est-ce pas nous qui attribuons l’essence à ce qui vient nous visiter et ne saurait dialoguer avec nous puisque l’image est cette muette supplique à laquelle nous prêtons notre propre parole méditante. Jamais proférante. Oui, sans doute le traitement de cette icône nous invite-t-il à cette singulière approche de ce qui ne saurait en réalité s’enfermer dans la précision d’un prédicat. Jamais nous ne saurons qui est cette Etrange. Jamais nous ne pourrons la cerner et délimiter ses traits comme nous le ferions pour une chose du monde, un outil ou un instrument à la fonction bien établie. La joie que nous éprouvons à regarder « Née du silence » est à la mesure de son apparition-disparition, du flou dont elle aime à s’entourer de manière à sauver son bien le plus précieux, l’être qui en soutient ce corps esthétique à la mesure de l’égarement, du désarroi qu’il suscite en nous. Du reste une voie est tracée en cette direction d’une toujours possible distraction de la présence et le refuge dans l’absence.

Drapée dans son linge identique à une impalpable brume, elle nous reconduit au mythe d’Isis et de son voile. Isis à qui Héraclite, dans le temple d’Ephèse, dédie un ouvrage portant l’énigmatique aphorisme : « Nature aime à se cacher ». Isis dont les seins font signe en direction de sa fonction nourricière, le voile étant le symbole des mystères dissimulés. Magnifique allégorie faisant du voile d’Isis cette vêture symbolique voulant dire l’effort des hommes, au travers de la science, de la poésie, vers un décryptage des secrets de la Nature. Mais la Nature est l’Être. Donc, originellement, c’est de cela dont il s’agit : porter au jour ce qui se dérobe dans les plis de la nuit, dans les volutes d’ombre, dans le dédale de ce qui brille et demeure toujours invisible, la phénoménalité en son essence. En réalité, nous n’existons qu’à être dévoilés afin que puisse se réaliser l’extase nous extrayant du néant. Nous ne sommes qu’à être voilés, puisque l’être n’a ni prédicat, ni lieu, ni temps, ni silhouette à offrir à notre contemplation. Ainsi est l’être qui se dérobe toujours à nous dès l’instant où nous nous mettons en quête de sa présence. Le voile est ce qui nous interroge et nous fait poser la question de notre ouverture au monde. Questions nous sommes depuis notre premier dévoilement, notre naissance jusqu’à laquelle nous étions voilés et ceci jusqu’à notre mort où le voile nous soustraira à nouveau aux yeux de ceux qui interrogent.

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6 avril 2020 1 06 /04 /avril /2020 10:07
De l’autre côté du visible.

« Essuyeurs ».

Œuvre : Douni Hou.

 

 

 

 

De ce côté-ci du visible.

 

Combien cette image nous paraît rassurante. Combien nous sommes émus à simplement regarder ces enfants qui semblent venus d’un autre âge. Peut-être d’une parenthèse de l’Histoire. Peut-être d’un temps d’écume et de douceur. D’un temps de joie immédiate où les choses se livrent dans une manière d’évidence, de naturel. Alors les étants déclinent leur identité dans le simple. La pomme est ce fruit à la chair souple qui inonde le palais de son suc généreux. Le chat s’étire et arrondit son dos à l’aune d’une féline paresse. La crête de la montagne bleuit dans le jour qui vient. Ces enfants qui semblent tout droit venus d’une image d’Epinal, d’une heure parmi le rythme heureux des Année Glorieuses, nous les faisons nôtres sans autre souci que de les voir tels qu’ils sont, à savoir des innocences en train de s’épanouir. Leur jeu est si spontané, leurs gestes si dépouillés, si retirés d’un calcul qu’ils paraissent s’enlever d’eux-mêmes de la toile qui en a assuré l’essor. Quoi de plus enfantin que ce ballet des mains qui caressent le décor, quoi de plus satisfaisant pour l’esprit que cette félicité directement donnée à la rencontre avec le monde ? Trouver un lieu où être sans attente. Caresser une paroi, sentir, au bout de ses doigts, le croisement des fils, deviner le tissage qui les mêle tout comme le Destin organise la vie des hommes à leur insu.

Au début, regardant l’œuvre avec une certaine distraction, nous n’y avons aperçu qu’un divertissement dont nous ne connaissions ni l’objet, ni la finalité. Nous étions fascinés et entraînés à une vision rassurante de ce qui se donnait à voir : le jeu pour le jeu et rien qui trouble et dérange. Inconsciemment, nous avons besoin de donner des gages à notre narcissisme, de faire de la toile un miroir qui nous renvoie le spectacle rassurant de cela qui vient à notre encontre. Mais, dans le fond, avons-nous suffisamment regardé ? Correctement regardé ? Dans l’adéquation au réel dont se vêt la vérité ? Avions-nous seulement perçu ces lettres sur le subjectile ocre qui tracent le mot « larme » ? Nous étions-nous questionnés sur la nature de ce que voulait signifier l’action d’essuyer, sans doute d’effacer ? Vraisemblablement nous occultions ce qui aurait pu s’immiscer dans notre conscience avec la dureté de la pierre. Nous avions évincé tout l’implicite qui courait à bas bruit parmi la texture serrée de la trame. Inévitable inclination humaine qui longe l’abîme, feignant de n’en être pas informé. Une sorte de progression au bord d’une cécité afin que la toujours possible brûlure ne vienne toucher notre âme de son effusion ignée. Il est toujours si douloureux de s’exposer au tranchant de silex de la lucidité. Oui, c’est bien ce signe avant-coureur de tout désespoir, parfois hérissé d’une possible tragédie que le mot « larme » contient comme si, à sa seule évocation, soudain, le monde pouvait basculer. Et, parfois, en effet, il se met à tourner à l’envers et nous laisse démunis, les yeux mouillés et les mains vides. Nous sommes orphelins, nous sommes perdus et rien ne fait plus signe qui nous remettrait au bord de l’embarcation dont, depuis toujours, nous étions les passagers inconscients. Peut-être heureux de l’être.

LARME. Nous en prenons connaissance. Nous soupesons le mot, en éprouvons le gonflement, en saisissons le jaillissement dans un futur proche, comme si, déjà, le présent en était affecté, sur le bord d’une connaissance que nous pressentons dangereuse. L.A.R.M.E. Le mot, nous le triturons, le décomposons, voulons en éprouver toutes les facettes. Car, enfin, il nous faut transgresser notre propre massif de chair et surgir dans cela qui veut se dire, se retient et menace d’exploser, de lacérer notre visage, de labourer notre derme, d’y déposer des scories qui, jamais, ne pourront en être évincées. Il y a des vérités pareilles à des épines. Elles se plantent dans la conscience et, dès lors, nulle échappatoire. Il faudra vivre avec la blessure et admettre que ses propres yeux se mettent à sécréter des larmes, gluantes résines qui ne sont jamais que de l’esprit devenu matière, pensées métamorphosées en petites gênes existentielles. Un prurit à jamais ! LARME, nous commençons à en percevoir l’incroyable polysémie, la face ductile, incroyablement mobile, la propension à habiter aussi bien le chagrin passager, que le basculement du sens dans l’aporie indépassable qui nous guette dès que nous ne percevons plus « l’inquiétante étrangeté » dont nous sommes modelés, tout comme le monde qui nous accueille et toujours nous remet en question. Nous le savions. LARME peut aussi bien se scinder, se vêtir d’une apostrophe et devenir, par une manière d’étrange exuvie, L’ARME et faire signe en direction de la guerre, du pogrom, de l’holocauste, de l’immolation, du génocide. Certes ces mots sont lourds à prononcer, douloureux et il s’en faut de peu qu’une soudaine aphasie ne les maintienne dans l’isthme du gosier et qu’aucune profération verbale n’en devienne possible. Mots de la douleur et de l’incompréhension. Mots du nihilisme accompli et l’horizon devient vide et la parole blanche.

 

De l’autre côté du visible.

 

Oui, nous avons procédé à un saut. Oui, nous sommes passés sur l’autre versant. Là où les larmes sont versées tout contre les armes qui les provoquent et font des corps de simples cibles, des effigies pareilles à celles de champs de tir où le jeu est subtil lorsque la figure humaine est réduite à un pointillé, à une silhouette dont la forme n’est plus reconnaissable. Réduire à néant. Biffer de l’existence. Certes nous sommes encore de ce côté-ci mais la toile est si mince qui, à tout instant, peut se déchirer et nous livrer à l’inconcevable. Un œil est là, derrière, dans la déchirure du tissu. Il guette. Une mince lueur s’y dessine. Conscience des hommes qui subissent des assauts dont ils ne comprennent pas le sens. Partout s’allument les éclairs des bombes. Partout les barils de la détestation, de la haine, font leurs traînées de chlore dans le ciel chargé d’humeurs délétères. Partout les feux de la violence, les scories d’une rage qui veut détruire, simplement détruire. Annihiler. Les « raisons » de la guerre, les motifs de la confrontation sont toujours si inextricablement emmêlées qu’il n’y a plus de lecture possible de ces événements tragiques. Alors on se terre. Alors on se groupe en famille, entre amis, entre communautés promises à l’extinction. On étrécit les mailles de l’exister à la peu de chagrin. Dehors, le déluge des bombes. Dedans la poussière, le vol des gravats, les nuées de ciment, les provisions étiques, les cris et surtout la PEUR qui envahit tout, suinte le long des plâtras, gangrène les cœurs, tétanise le buisson des mains.

Dehors les ruisseaux de sang dans les caniveaux de l’indifférence. Certes on se réunit. Certes on menace. Certes on brandit la mesure de rétorsion, la mise à l’index, la réprobation universelle. Mais que faire lorsque la barbarie s’empare des hommes et que le désir de tuer devient leur unique mobile, leur seule et coruscante obsession ? Tout devient obscur. La lumière semble avoir abdiqué, renoncé à allumer l’étincelle de l’espoir sur quelque coin de la Terre. L’ennemi est invisible. Seulement des Tyrans qui se dissimulent dans l’ombre et inclinent le pouce vers le sol depuis leurs palais de stuc, de suffisance et d’inhumanité. Le bruit constant des bombes est leur éructation. Les déflagrations qui détruisent les tympans sont leurs paroles. Les gaz qui rongent les bronches sont leur respiration fétide, le seul langage qu’ils tiennent depuis leurs bunkers tapissés de haine et de violence gratuite. On établit des corridors afin de sauver les vies qui peuvent encore l’être. Mais les trêves sont de courte durée et c’est toujours le crépitement des armes qui reprend le dessus, assène sa loi d’airain. Comment alors, être encore, Femme, Homme, Enfant sur les routes de l’exode que, sans doute, l’on désignera à la prochaine vindicte des Spectres de l’ombre.

Les temples, les amphithéâtres millénaires que les civilisations ont patiemment construits, voilà qu’ils s’effondrent comme châteaux de cartes, signant la fin probable de l’humanité. Tout est bafoué qui a un sens : l’Histoire, l’Art, le Beau, le Bien, le Vrai, ces universaux par lesquels l’homme affirme sa transcendance et reconduit le néant dans les limbes. Voici que les immémoriales forces souterraines surgissent. Voici que la pieuvre tentaculaire que l’on croyait disparue à jamais, déplie à nouveau le génie du mal, lacère les oeuvres des créateurs, fait des autodafés des ouvrages de l’esprit. Y a-t-il une limite à la folie des hommes ? Vraiment les expériences n’apprennent rien, les événements se dissolvent à mesure de la marche inexorable du temps. Il n’y a plus d’espace. Il n’y a plus d’éternité. Plus de projet qui tienne. Plus de futur. Seulement un horizon dévasté où seul l’instant saisi de vertige préside à sa propre destruction. L’arme a remplacé l’âme et tient lieu de principe de vie. Partout on entend les déflagrations de la fureur en acte, les assauts de la démence. Le monde ne se montre plus en poésie, pas plus qu’en prose. Le langage a été aboli par un inextinguible désir de puissance qui n’est jamais que l’envers de la raison. Le langage, essence de l’homme, est parvenu à son extrême limite, à sa pathétique abolition. Mais qui donc arrivera qui ranimera la flamme ? Mais rien ne sert d’attendre Dieu dont on sait qu’il est mort depuis longtemps. Pas plus qu’il ne convient d’agiter quelque espoir messianique. Chacun en soi, dans le secret de sa conscience, possède une partie de cette résurgence par laquelle l’homme se redressera et portera haut le destin irréfragable de son identité. Ces enfants de l’image, si nous les interrogeons adéquatement quant à leur essence, sont l’allégorie par laquelle « essuyer » ces larmes qui témoignent d’une trop grande douleur. Le temps est devant nous qui exige notre humanité. Nul ne saurait s’y dérober.

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6 avril 2020 1 06 /04 /avril /2020 10:05
Encre immobile

 

                                   Photographie : François Jorge

 

 

***

 

 

   Comment écrire le rien et ne risquer de tomber dans une illisible parole ? Peut-on décrire le vol du nuage au-dessus de la savane d’herbe ? Que peut-on évoquer du vol blanc de la mouette dans la brume d’eau ? Est-il possible de faire apparaître le mirage du désert dans la trame des mots ? Ceci qui me questionne, tu en conviendras, Sol, ressemble si fort à une obsession qu’il m’a semblé que je ne pouvais en communiquer la substance qu’à mon Egérie de toujours. Cela fait si longtemps que je confie à ta belle sagacité mes ruminations de songe-creux et, jamais, tu n’as manifesté la moindre impatience. Faut-il que tu sois généreuse, ou bien patiente, ou bien les deux ! Par-delà les territoires qui nous séparent, moi ici sur l’aire désolée du Causse, toi dans l’immense Forêt Boréale, ne serait-ce pas l’image d’une thérapie à distance dont il faudrait faire l’hypothèse ? Je me sens si bien après nos échanges. Parfois tu mets du temps à répondre à ma lettre, mais cet intervalle est habité d’une si ample anticipation de plaisir qu’il s’agit, en réalité, d’une manière d’éternité. A la première heure je guette la voiture de la poste et ne me sens libre que lorsque, lettre en mains (parfois un léger tremblement), à l’aide d’un canif, je déchire avec attention le dernier écran qui me sépare de ta belle écriture. Et ce papier bleu qui sent la nostalgie, déjà un voyage vers cette terre d’utopie qui m’accueille comme le premier de ses habitants.

   Voici, aujourd’hui, notre site de rencontre sera l’un de ces paysages enchanteurs comme il en existe si peu, raison pour laquelle, sans doute, nous en gardons au creux de l’âme comme l’empreinte définitive. Il ne te sera pas trop difficile de te rendre par la pensée au lieu où je t’attends. Ce que tu vois au large, cette mappemonde bleue, c’est la Méditerranée cette si belle mer, cet immense lac intérieur qui, depuis la nuit des temps, a baigné et inspiré les plus hautes civilisations. Pour cela il nous suffirait de penser aux Anciens Grecs, à leur sagesse, à leur capacité infinie de création. Aujourd’hui encore nous reposons sur leurs étonnantes découvertes.

   Mais demeurons dans le présent. Ce que tu aperçois encore, cette bande de sable jaune, c’est le cordon du littoral. Puis laisse glisser ton regard comme si tu voulais trouver refuge à l’intérieur des terres. Tu survoleras alors l’Etang de l’Ayrolle, ce miroir étincelant qui semble vouloir rivaliser avec l’étendue marine si proche. Puis, enclos à l’intérieur d’une mince digue, l’étang de la Sèche, puis, plus en retrait, l’étang de Bages et son village de maisons claires, genre de vigie qui scrute l’horizon à l’infini. Entends-tu, Sol, combien ce nom est beau, Bages, issu du latin BAÏA que l’on traduit volontiers par « lieu de plaisance ». Il n’y a pas de hasard, le nom reflète toujours ce qu’il tâche de montrer avec le plus d’exactitude possible. Et puis sa si douce phonétique. D’abord «BA», qui se ferme initialement sous la pression de l’occlusive, puis s’ouvre infiniment sous l’ampleur vocalique du « A », ce son tellement doué d’amplitude, de disposition à une ferveur disante de la joie. Puis « GE », cette projection d’amour en direction de ce qui fait face, cette propulsion des lèvres (ces pulpes sublimes) qui se donnent comme geste d’oblativité et il semblerait que la bouche demeurerait ouverte sur cette profération sans qu’il soit humainement possible de lui substituer autre chose de plus signifiant. Oui, Sol, j’en conviens, cette interprétation d’une réalité qui paraît si simple te semblera, sans doute, dépasser son objet. Mais arrête-t-on jamais la volupté dans son flux essentiel ? Tout langage est volupté, il suffit d’en écouter les subtils harmoniques, ils sont nos nervures, les véhicules au gré desquels nous nous signalons au monde en tant que doués de parole. C’est déjà une telle exception !

   Voici, tu as accompli l’essentiel du trajet. Oui, laisse encore ton corps planer, tel celui du flamant, et, sous la voilure de tes ailes, cette double ligne d’un chemin parmi les touffes d’herbe rase, l’envolée d’une digue au loin, des buttes de terre blanche (tout est si virginal, ici, si étonnamment initial !), des meutes d’ilots, dans la brume, tout au fond, de plus hautes terres qui ressemblent à un rideau de scène, la tenture bleue du ciel parsemée des flocons des nuages. Oui, je disais « l’essentiel », mais l’essentiel est toujours à venir : en nous, hors de nous, en l’autre, dans la sphère toujours disponible du vaste monde.

   Et maintenant, Sol, efface toutes les couleurs, abaisse toutes les lignes, ne conserve de la réalité (elle est virtuelle pour toi, je l’admets, mais n’en possède pas moins de valeur), que quelques traits, un alphabet si simple, alternance de noir et de blanc, qu’il te semblera le poème même réduit à sa figure fondatrice, dire le tout à partir du rien. Tu vois, ma question première s’éclaire. Le Tout ne fait sens qu’à se réduire (n’entends nullement une perte, un gain, bien au contraire !), à quelques points, à des fuites, à des illusions que nous captons dans la nasse de nos yeux afin de conférer à la chose vue en son essence le caractère de ceci seulement qui est à considérer. Tu le sais bien, Sol, toi la lucide, les détails ne sont que des trompe-l’œil qui dissimulent leur propre réalité sous des fards. La plupart du temps nous nous contentons de facéties, de mimes, de spectacles fallacieux.

    Voir c’est voir ce qui le mérite, autrement dit évacuer toute cette charge de superflu qui en obère l’exacte perception. Dans l’étrave de notre chiasma nous archivons bien trop d’informations contradictoires, de signaux qui se percutent, d’éléments infructueux qui, jamais, ne parviendront à l’éclosion. Seulement une prolifération d’objets dont la plupart n’ont d’apparente utilité qu’à masquer ce dont notre conscience devrait s’emparer après en avoir effectué un tri minutieux. Combien l’image que nous regardons tous les deux est rassurante, empreinte de douceur, dispensatrice d’une vérité. Ici, que pourrait-on remettre en question ? Tout se donne dans le nécessaire, nous pourrions dire dans le « primitif », tant une naissance paraît proche, peut-être le début d’un monde, avant que ne se déploient ses stériles artefacts.

   Oui, Sol, regardons de tous nos yeux ce qui vient à nous simplement à déplier notre propre entièreté. En effet, nous ne serons jamais plus complets qu’à recevoir en partage ce qui s’inscrit dans la beauté. Or, que trouver de plus immédiatement cerné de plénitude que le beau paysage, sa pure présence, son coefficient de compréhension des choses du monde ? La Nature est indépassable, ceci nous le savons en notre for intérieur (notre fort intérieur ?), nous en sentons l’intime remuement dans le bastion de notre corps, nous en apprécions la texture à même la complexité de notre esprit. Ainsi s’énonce l’évidence de ce qui est simple : la source, la goutte de pluie, le bouton de rose, la touche de pourpre sur la joue aimée. C’est comme un frisson qui fait lever sur la peau une résille de bonheur. Cela picote juste au-dessus du tissu du derme, cela rougeoie d’un désir contenu, cela fait son chant d’étoile dans la nuit qui vient.

   Je te sais aussi attentive que moi à ce bourgeonnement qui dit son nom dans la discrétion. Une horizontale, deux verticales, deux taches noires et tout est énoncé de ce qu’il y a à connaître. Ces signes sont si universels que quiconque sur Terre en peut saisir la signification. Une architecture claire de la donation. L’horizon n’est plus celui, laborieux, du projet, du destin, mais la simple apparition d’une paix dépliant sa corolle à qui veut bien la prendre. Les mâts (mais en perçoit-on encore l’utilité ?), ne deviennent lisibles qu’à inscrire leur immobile trajet dans la levée d’une esthétique. Les coques (mais elles ne sont plus des objets qui permettent de naviguer), ne sont là qu’à assurer le contrepoint de l’évanescence des lignes. Tout joue en écho. Tout réverbère tout dans la modestie. Tout communique dans l’arche ouverte du silence.

   L’essentiel est cela : il n’y a plus de frontière, plus de cadre autour qui limiterait, enfermerait le réel dans une topographie réductrice. De là vient ce sentiment d’infinie liberté. Le regard s’appliquant à viser est, d’emblée, spatialisé, porté hors des habituelles contingences, son potentiel s’accroît d’une étendue qui semblerait n’avoir nulle fin. Parvenir à ceci qui défait les liens habituels avec les choses ne s’obtient qu’à l’aune de l’effacement. Effacement des couleurs, abolitions des formes. Toujours le fourmillement distrait, n’est-ce pas Sol ? Souviens-toi de ton égarement, parfois, devant le fouillis végétal de la forêt boréale. Une incapacité de soi à s’arrimer à la texture du multiple, du polyphonique, me disais-tu et je percevais combien cette arythmie de la présence troublait ton âme éprise de clarté, d’humilité. Entends-tu encore, en toi, le chant singulier du dénuement ?  Y trouves-tu la consolation des âmes simples devant le spectacle inégalé de la Nature ? Dessines-tu toujours des esquisses qui ne sont que l’élagage des habituelles évidences avant qu’elles ne prennent tout leur sens, quelques traits synthétisant la sensation, la portant à sa pointe extrême, là où l’incandescence a lieu ?

   Considère bien ceci, Sol, nous venons d’évincer tout ce qui, il y a peu, retenait notre attention : le chemin, les bouquets d’arbustes, la plaque d’eau bleue, les ilots semés de taches beiges, la colline au loin, le pâté de maisons, les nuages glissant devant le ciel. Pour autant en éprouvons-nous quelque chagrin ? Non, tu en conviendras, c’est bien du contraire dont il s’agit : une ineffable joie naissant à même « l’effervescent contact de l’esprit avec la réalité » selon les beaux mots de Pierre Reverdy. C’est cela le simple en sa plus belle efficience, graver en nous les stigmates d’une perception élémentaire qui seront, pour notre mémoire, un précieux fanal auquel s’arrimeront les points cardinaux de notre être. Comme si la rose des vents s’était dépouillée de ses fluides secondaires, Ponant, Libeccio, Sirocco, Mistral, Grec, pour n’en conserver que ses courants majeurs, Tramontane, Levant, Marin, figures essentielles sans lesquelles la Méditerranée aurait perdu son visage. Car toute chose possède sa nature profonde à laquelle nous nous référons selon les ressentis de notre intuition. Mais je ne t’apprends rien, toi l’héritière du Grand Nord qui en captes si bien l’étrange magnétisme !

   Nous voici parvenus, je crois, au terme de notre voyage sur cette belle confluence de terre et d’eau que constitue ce « lieu de plaisance ». Sans doute n’en verras-tu jamais le paysage réel. Mais qu’importe, tu l’auras rencontré à ta façon, laquelle sera unique. Tu te seras orientée vers ce Levant qui, chaque jour voit se lever le SOLeil (SOL, ici tu reconnaîtras ta belle empreinte), vers ce Marin qui vogue au sud, ne rêve que de nuits chaudes, d’étoiles criblant le ciel, d’étangs où flottent les rêves des hommes. Il me restera à éprouver la froidure de la Tramontane, elle se lève pour toi, se glisse parmi les blancs bouleaux, ils sont le simple que tu habites, où tu trouves ton repos. En est-il ainsi, Sol, ou bien est-ce mon naturel baroque qui en a décidé ainsi ? Je sais, tu ne m’en diras rien. Tu es si discrète dans l’heure qui point. Si discrète !

 

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5 avril 2020 7 05 /04 /avril /2020 19:00
Quand l’homme crée le paysage.

« Un jour nouveau se lève ».

Photographie : Gines Belmonte.

 

 

 

 

   Le jour comme une hésitation…

 

   Le jour est comme une hésitation à l’horizon, une faille encore à peine ouverte, une promesse de dépliement. Les choses sont au repos. Nul bruit qui viendrait froisser l’eau, en altérer la sublime pellicule. Nul mouvement sauf le gonflement à peine esquissé du flux et du reflux, cette métaphore de la respiration humaine, des battements du cœur, ce compteur existentiel qui fait tourner ses rouages à notre insu. Comme pour nous rassurer. Suspendre le glaive. Laisser la vie faire ses fantaisies, dilater l’espace du rêve, inviter à paraître la rumeur romantique pareille à une guirlande de fleurs dont la fragrance, longtemps, ornerait la sève disponible de nos fronts, allumerait sur la sclérotique de nos yeux l’envie d’être dans le luxe du jour qui vient. Au loin la garrigue semée de cailloux, traversée de la course bleue des muscaris, ponctuée des grappes rouge sombre des orchis. Puis les étangs, ces flaques immobiles tournées vers le ciel, miroirs réverbérant l’infini. Puis la mer, immense, au dos énigmatique, à la présence si mystérieuse qui court, au loin, vers d’étranges contrées que, sans doute, nous ne connaîtrons jamais. Tout est là, posé devant nous comme un décor de théâtre avec le rideau de scène des nuages, cette lame grise qui n’en finit pas de tomber et, dans l’échancrure de sa parution, l’œil blanc du soleil, sa traînée vermeil sur la vitre d’eau que fragmentent les copeaux d’air. A gauche une digue de pierres qui fait son môle noir puis disparaît à la vue, attirée par  la densité des abysses. A droite, mais nous ne l’avions nullement aperçue, la silhouette d’un homme à la limite d’une visibilité. Aussi bien aurions-nous pu la prendre pour un élément du paysage, tronc levé sur le bord du rivage, balise destinée à indiquer le dessin de la côte aux navires hauturiers qu’une brume aurait égarés, ici, tout près du banc de gravier que piétinent les mouettes et les goélands.

 

   L’univers se tait.

 

Quand l’homme crée le paysage.

   Imaginons, maintenant, qu’une étrange magie ait subtilisé la silhouette humaine, ne laissant devant nos yeux que le spectacle d’une généreuse nature, mais livrée à elle-même, vivant de sa propre autarcie, hors la conscience de l’homme qui la vise, lui donne sens et l’accomplit en une certaine manière. Voici ce qui se produit. Sur la rétine de notre œil, sur la courbure de notre esprit, dans les arcanes complexes de notre âme, il y a comme une rémanence, une insistance, une persévérance dont nous aurons le plus grand mal à nous détacher, n’en faisant qu’un deuil partiel. Il n’est pas si aisé, en effet, de considérer le monde en excluant de son spectacle sa composante anthropologique. Alors quelque chose manque. Alors nous sommes orphelins. Nous sommes pareils à des nouveau-nés soudainement expulsés de l’antre amniotique qui les hébergeait, simples souvenirs d’un océan primordial, d’efflorescences imaginaires qui collent encore à nos fontanelles à peine jointives, failles non encore occluses par où s’invagine l’angoisse, où surgit la grande peur d’une solitude à assumer jusqu’au vertige. Mais, ce sentiment diffus que nous sentons poindre en nous, identique à un flot d’équinoxe, songeons un instant que la nature, un instant métamorphosée, en ressente par une sorte de curieux animisme, une désolation identique à la nôtre alors que, tout juste expulsés de notre territoire originel, nous errons sur le rivage tels des naufragés.

   Il faut croire à une désespérance des nuages, à une éclipse du soleil, à une brisure de l’horizon, à un repli de l’eau en quelque endroit mystérieux semblable à une grotte. Car plus rien, alors, ne devient visible. Plongée dans la confusion. Connaissance du chaos. Perte du cosmos dont le regard de l’homme était porteur, posant la quadrature du monde, disposant ici les flots régénérateurs, là cette vague accueillant l’arche de Noé des Existants, là encore la meute de pierres noires où trouver refuge par mauvais temps. Car le nuage est muet. Le ciel silencieux. Le vent immobile. La mer paralytique. Les rochers privés d’assise dès l’instant où nulle conscience ne les vise, ne les synthétise pour les porter au réel et en féconder la belle présence. Comme le serait la peau du reptile après que l’exuvie a eu lieu, que la tunique d’écailles ne témoigne plus que d’une vie passée, peut-être d’une existence rampante, au ras du sol, mais existence tout de même avec le subtil déroulement de ses anneaux, avec ses éclats mercuriels dans la plaine d’herbe ou bien le glissement parmi les pierres de la garrigue. Seul l’homme est à même de percevoir toute cette richesse ontologique, de la porter sur les fonts baptismaux de la pensée, de la traduire en langage, d’en faire une poésie, d’en bâtir une légende, d’en tirer un savoir, d’en déduire une connaissance, d’en édifier une morale. Etonnant jeu des métaphores du vivant, incroyable fécondité des métamorphoses successives par lesquelles se disent aussi bien l’ouverture de la rose que le chant d’amour, le faible éclat du lampyre dans la nuit d’été. Miracle de l’hélice qui se déploie et porte, comme dans une chaîne d’ADN, le secret de l’être, cet inatteignable qui nous fait aller de l’avant, désirer, aimer, féconder l’Amante afin que le prodige ait lieu dans le temps et l’espace, éternel retour du même avec lequel les hommes n’en auront jamais fini, long poème de l’univers, immense tablette mésopotamienne sur laquelle nous gravons, à l’infini, les signes de ce que nous sommes, la lumière des étoiles, l’urgence à dire ce bonheur qui nous a été octroyé un jour, dont nous sommes comptables vis-à-vis de notre conscience, ce falot à l’infaillible étincelle qui perce la nuit de l’inconnaissance de son impérieuse nécessité. C’est ceci que nous dit Diderot,  cette vision de l’homme comme fondatrice de toute Histoire, dans un article de l’Encyclopédie :

  

   "Si l'on bannit l'homme ou l'être pensant et contemplateur de dessus la surface de la Terre, ce spectacle pathétique et sublime de la nature n'est plus qu'une scène triste et muette. L'univers se tait ; le silence et la nuit s'en emparent. Tout se change en une vaste solitude où les phénomènes inobservés se passent d'une manière obscure et sourde. C'est la présence de l'homme qui rend l'existence des êtres intéressante."

 

   L’homme en contemplation.

 

   Et maintenant, comment ne pas rapprocher cette belle photographie de l’œuvre romantique de Caspar David Friedrich intitulée « Le Voyageur contemplant une mer de nuages » ?

 

Quand l’homme crée le paysage.

Source : Wikipédia.

   Si, regardant le paysage, l’homme donne lieu et sens à ce dernier, nous livrant à l’approfondissement de son étrange posture, une certitude surgit pour nous : ce sens ne saurait être que réflexif, se rapportant à lui-même, l’homme. Le monde est un évident miroir dans lequel tout individu, prioritairement, indubitablement, est en quête de soi. Qu’est ce nuage pour moi ? Cet horizon de quelle manière s’adresse-t-il à moi ? Cette mer que dessine-t-elle pour moi que je n’aurais pas saisi ? C’est donc toujours sur le mode du pour-moi que l’univers fait sens et se laisse décrypter. Ego de l’homme face à l’ego du monde. Double réflexivité au gré de laquelle chacun trouve sa place et signifie dans l’horizon des choses. Sans doute objectera-t-on que soleil et nuage ne pensent pas, que le phénomène que nous leur adressons par notre simple présence ne les incline, les choses, à nulle visée intentionnelle. Certes, mais ceci est une assertion strictement humaine. Qui donc pourrait affirmer que la mer, aussi infinitésimale soit son niveau de conscience, son accueil à la connaissance, serait dépourvue de toute aptitude à éprouver depuis le centre de ses molécules d’eau, de ses mouvements liquidiens, quelque tremblement qui serait comme l’écho d’une pensée ? Sans doute cette concession faite aux choses eu égard à un atome de jugement résulte-t-elle d’un naïf panthéisme faisant de tout événement sur terre le réceptacle de sensations, le territoire d’une possible formulation interne fût-elle du genre du microcosme alors qu’en cette matière l’homme aurait, étrangement, la dimension du macrocosme dont, pourtant, il n’est qu’un infime et, sans doute, insignifiant fragment. Il faut redonner valeur aux choses, creuser la place qui revient de droit à la nature, la respecter comme la matrice qui nous a portés, a déplié la corne d’abondance dont nous pensons qu’elle nous est redevable de tout, ciron que nous sommes au regard de l’infini pour reprendre, dans l’esprit, les célèbres termes pascaliens. C’est seulement dans ce bel échange, dans cette dialectique fondatrice de l’exister  où chacun reconnaît l’autre comme son égal - l’homme, la nature - que réside notre plus grande chance de constituer un avenir commun, sans crainte aucune de sombrer dans une bluette onto-écologique qui ne ferait que nous abuser et ne nous disposerait qu’à poser des questions inopportunes. L’erreur fondamentale de tout solipsisme, la faille inévitable dans laquelle nous précipite tout égotisme assidu est de nous persuader, nous les hommes, que notre royauté est telle, nos mérites si grands que tout ce qui n’est pas nous se présente seulement comme objet dont nous pourrions user à notre gré dans un rapport de suzerain à vassal dans lequel toute chose, hormis l’homme, serait en situation d’hommage à rendre à celui qui le dépasse et le contraint à exister du haut de son naturel mérite. Mais que ferait l’homme, que deviendrait-il sans la source qui l’abreuve, le soleil qui l’éclaire, le sentier qui lui indique la voie à suivre afin de ne pas s’égarer ?

 

   Être à soi devant le monde.

 

   Que le monde existe, que nous le reconnaissions pour tel, que nous instaurions un dialogue avec lui ne nous prive nullement de l’examen de Celui, Celle que nous sommes. Bien au contraire c’est la confrontation primitive de l’homme avec l’univers qui est essentiellement fondatrice de ses sentiments, de ses ressentis, condition d’émission de tout jugement d’une subjectivité en acte. Le monde est le tout autre que moi, l’étalon, le système métrique auquel je me réfère, consciemment ou à mon insu afin que ma position terrestre, humaine, soit dotée des polarités qui me conduiront sur le chemin de la vie. Je regarde la mer, comme l’inconnu de la photographie. Je contemple, depuis le socle de rocher de Caspar David Friedrich, la vapeur des nuages, la montagne à l’horizon, peut-être cette indistincte bâtisse qui paraît surgir d’une nappe cotonneuse. Je perds mon regard dans le firmament d’une nuit blanche que troue le dard des étoiles. Je vise tout ceci et, d’abord, je vise celui que je suis car c’est bien de moi dont il s’agit en dernière analyse, des perceptions qui vont jaillir dans l’antre de mon cortex, des images qui vont inonder l’écran de mon lobe occipital, des éblouissements qui illumineront la chambre secrète de mon imaginaire, des vertus apéritives qui vont faire de mon âme une vibrante ambroisie, une matière ignée, le foyer d’une étrange combustion. Tout est toujours question de mienneté, cette égoïté métaphysique, certes lointaine, certes insaisissable.  Pourtant elle n’est réellement nôtre qu’en raison même de sa fuite, de son inconsistance, de sa nébuleuse empreinte. Serait-elle préhensible, elle revêtirait le prédicat de la chose, elle se verrait réifiée, reconduite au statut de la pierre, de la cendre, de l’éclisse de bois sous le derme de l’écorce. Or, c’est certain, nous ne prenons conscience de nous en notre être qu’à nous poser face à la matière, à quelque de chose de dur, de compact, afin que, délesté de cette confondante mutité nous puissions entendre le langage de la légèreté, le déploiement de l’arborescence, le susurrement de l’écume. Certes il est paradoxal d’évoquer ces buées, ces évanescences de manière à faire s’élever la polémique par laquelle donner à s’affronter, en une belle joute, le corps que nous sommes, l’esprit qui souffle et fait gonfler l’outre de notre peau, l’âme qui assure le tout de sa combustion car toute vie est énergie, puis sa perte progressive, puis…

   Mais cette apparente digression ne nous éloigne guère de notre propos de départ qui posait l’homme comme créateur du paysage et, par simple effet de réversibilité, faisait de ce même paysage un miroir regardant l’homme, un vis-à-vis lui intimant l’ordre de s’y retrouver avec lui-même, que ce soit en mode d’image poétique, de peinture romantique, de délibération philosophique. Trois modes d’accès à une unique vérité. C’est par l’altérité du monde que nous avons accès à nous-mêmes  car, sans cet étalon du réel comment s’y retrouverait-on avec soi ? La solitude serait immense qui nous conduirait à la folie. Ce qui devient intéressant à partir d’ici, c’est de chercher à débusquer, dans l’attitude de ces Voyeurs, les traces dont ils sont en quête. Car ce sont assurément des chercheurs. De poésie ? De silence ? D’absolu ? D’un inatteignable Rivage des Syrtes ? D’une utopie à la Thomas More ? D’un peyotl, d’une mescaline qui, traversant leurs corps de chair les exilerait de cette lourde pesanteur pour gagner quelque cime éthérée, peut-être découvrir une transcendance ?

   Si l’homme crée le monde, fabrique le paysage à la manière d’un énoncé performatif qui, disant la chose l’installe - (« Je déclare la session ouverte », et l’événement a lieu à l’aune du verbe qui le produit) -, « Je regarde la mer » et voici la mer devant moi avec la certitude qu’elle n’est nullement une invention, une fiction, une simple hallucination - (car, ne la regardant plus, pour moi, elle devient, à proprement parler « in-existante », privée de lieu et de temps) -, si, donc nous créons ce que nous voyons (entendons, touchons…), c’est tout simplement en raison du fait que nous sommes un monde nous-mêmes, un bref cosmos avec ses coordonnées polaires, ses trajets de comètes, ses portes de communication, ses passerelles, ses lois, ses propres règlements, ses levers de soleil et ses couchers de lune, c’est que nous sommes un univers en miniature avec son origine et sa fin, sa course au milieu de l’éther, ses résolutions immédiates et ses atermoiements infinis, avec sa morale et son inclination à la faute, avec son inextinguible laideur et son incroyable beauté. Et si solipsisme il y a, si l’égoïté fonde notre nature c’est eu égard à cette belle autonomie par laquelle nous nous donnons assise à nous-mêmes en même temps que nous élevons le tremplin par lequel rencontrer les choses du monde. Mais revenons un instant à la belle photographie de Gines Belmonte, à la peinture de Friedrich et installons-nous dans la peau de ces personnages en méditation qui nous fascinent parce que méditant, parce qu’ils sont NOUS face au mystère du paysage. Face à celui-ci, le paysage,  nous avons fait, jusqu’ici, l’économie du prédicat essentiel qui, nécessairement, doit lui être appliqué comme sa nature la plus propre : SUBLIME. Oui, c’est de ce sentiment du sublime dont nous sommes atteints dans notre chair puisque, aussi bien, nous sommes ce Contemplateur de l’image face à la trace ouvrante du soleil, cette silhouette en redingote se détachant sur la mer de nuages. Nous n’avons d’autre ressource que d’être ces énigmatiques personnages. Ne le serions-nous pas et alors nous serions sortis de ces étranges représentations, nous serions ailleurs qu’en leur belle rhétorique. Si notre thèse est logique (et il faut qu’elle le soit), en toute rigueur nous dirons que le sublime, à l’instar du paysage qui le sécrète, c’est nous qui le fondons et lui donnons essor. Essentiellement de deux manières. Ou bien nous inclinons à une attitude apollinienne teintée de réserve, allouée au calme, longuement méditative et alors nous serons dans la photographie situé à l’incipit de cet article où tout semble reposer dans la sérénité, où la nature elle-même est empreinte d’une douce poésie, non encore saisie du rythme du temps, en attente, sur le bord de l’évènement. Ou bien nous sommes pris dans une sorte de bouillonnement dionysiaque, de turbulence et alors, avec Caspar David Friedrich nous serons face à un spectacle grandiose, à des éléments en mouvement, à l’effervescence blanche des nuages, à la majesté des pics pareils aux arêtes des glaciers. Mais peu importe la nature à laquelle s’abreuve le sublime. Ce qui demeure essentiel c’est la trace déposée à la manière d’un vivant sédiment dans la conscience humaine. Ces moments de recueil, jamais ne s’effacent, qu’ils soient liés au repos ou à la puissance. Et ils s’oblitèrent d’autant moins que c’est nous qui les avons amenés à leur déploiement à la seule force de notre regard. Ce pouvoir, cette condition de possibilité strictement humaine est, bien évidemment, une des composantes, peut-être la plus inaperçue, la plus secrète de la sublimité, mais ô combien fondatrice d’un sentiment d’exister, parfois avec ivresse.

   Certes l’homme crée le paysage mais est, en retour, créé par lui. Comme si tout sens n’était que le passage d’une réalité à une autre, d’une relation à une autre, une transitivité, une mobilité, un échange, l’intervalle à combler entre deux mots que leur autarcie réduirait à néant. La phrase ne prend son effectivité réelle qu’au principe de l’enchaînement des mots. Les mots, isolés, abstraits de leur contexte, sont immanquablement atteints de vacuité et résonnent comme les gouttes d’eau qui, se détachant de la margelle d’un puits, se précipitent dans un abîme sans fond.  Du lexique épars qui nous est confié, il faut faire une syntaxe, élaborer une sémantique, puisque, aussi bien, nous sommes langage et sans doute que cela. Oui, nous sommes cette médiation de nous-mêmes aux autres, des autres à nous-mêmes. Tout autre essai d’exister en dehors de se sublime balancement, de cette immémoriale oscillation serait voué aux gémonies. Nous ne sommes qu’un balancier entre deux pôles identiquement fascinants, naissance et mort en tant qu’accomplissement des projets-jetés que nous sommes. Là est la plus belle aventure de notre condition. Il suffit d’en écrire la légende.

 

  

 

 

 

 

 

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