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19 avril 2020 7 19 /04 /avril /2020 07:46
La pierre et l’eau.

L’automne s’était prolongé à la manière d’un été solaire, lumineux, plein d’entrain et de joie de vivre. J’avais loué un minuscule gîte au centre d’un cirque de collines dans ce merveilleux pays des Corbières. Simple vie pastorale rythmée par les longues promenades de « rêveur solitaire » au milieu des argiles rouges et des boules blanches du calcaire, des rondeurs sympathiques des galets. Les taches grises des vaches, la houle des moutons dans les vastes enclos, tout ceci dessinait les limites d’un paysage bucolique dont mon âme s’emparait avec une belle insouciance. Loin étaient les bruits des villes et les pérégrinations touristiques au pied des citadelles. Le hameau de Faleyrac était une mince principauté dont je n’avais guère franchi les limites depuis une semaine. Ivre de lectures - Mishima et son « Soleil et l’acier » avaient occupé bien des méditations sous le cercle de la lampe - ; comblé de collines envahies des étoiles jaunes des astérolides, des touffes d’euphorbes à la teinte vert-de-gris, des fleurs couleur de cendre des immortelles, j’étais assoiffé de découvrir une nature moins exposée aux attaques de l’érosion, aux caprices d’un vent violent, cette Tramontane qui ponçait jusqu’à l’os la moindre éminence de terre.

Tout début d’après-midi en ce dimanche solitaire - les dimanches sont toujours cette longue désolation, cette faille verticale ouverte dans la procession mécanique des jours -, le hameau est endormi et je suppose ses habitants envahis de sieste sous les coups de boutoir de la chaleur. Le vif été au cœur de l’automne, une blessure infligée à la terre, une faucille menaçant de moissonner les têtes, les grappes de raisins séchant sur pied dans les terrasses de cailloux. La chaleur, on l’entendait crépiter, bruire telle une armée de cigales à la diabolique cuirasse. La chaleur, on en sentait la reptation jusqu’au centre des chairs et la respiration était à la peine, la sueur profuse qui cernait le front d’une rosée acide. Demeurer dans la fraîcheur du gîte - tel un lièvre au repos -, était une bien grande tentation et, cependant, je sentais une étrange aimantation faire son grésillement à l’extérieur, sur le parvis de castine blanche, à l’ombre des chandelles noires des cyprès. Alors, existe-t-il un plus grand bonheur que de se vêtir légèrement, de monter dans sa voiture, de partir on ne sait où, comme cela, au hasard ? Il n’y a pas de meilleur aiguillon à la création que ce genre de mince déroute que l’on inscrit dans la trame dense des habitudes. De l’étonnement ne naît pas seulement la sublime philosophie et son inséparable compagne, la métaphysique, mais c’est le domaine de la poétique qui surgit. Qu’est-ce donc que le poème, sinon le merveilleux au milieu du quotidien, le surprenant mouton noir qui gambade à sa façon et ne bêle qu’à l’écart du troupeau ? Le poète est toujours maudit, sinon il n’est pas poète !

De Faleyrac, la route descend en lacets très lents, pareille à une comptine amoureuse que l’on confierait à un jeune enfant au bord du sommeil. Partout, à gauche, à droite, des touffes de chênes verts, des pins d’Alep flottant dans le bleu du ciel, des sorbiers agitant leurs baies orangées pareilles à de minuscules pommes. Et, de loin en loin, un mas perdu sur un plateau de pierres, souvent une résidence secondaire où l’on festoie autour d’un verre. Bientôt un minuscule pont avec un ruisseau faisant ses flaques étiques, parfois l’amorce d’un petit lac dans la vallée qui commence à s’élargir. Route toujours sinueuse, ayant plus d’affinités avec un sentier muletier qu’avec une voie de communication. Seul à bord de mon véhicule. Seul sur Terre ? Etrange sensation d’une immense vacuité des choses en même temps que se crée, du côté de l’ombilic, la douce écume de la solitude, la sérénité qui en tresse les contours. Bientôt un genre de parking que côtoie une tour en ruine. Plus bas, vers l’aval de la vallée, quelques maisons de pierre sombres se serrent autour d’une rue unique. Le village est désert, comme si ses habitants avaient sombré dans quelque immémoriale hébétude. Un pont avec ses deux arches en ogive enjambe un modeste ruisseau. Tout près une maison au crépi rose, jouet de petite fille, est posté en sentinelle, ses volets fermés sur la lumière du jour.

Je longe la rive. Etonnante impression de fraîcheur qui contraste avec la fournaise ambiante. Au bord d’une eau transparente, cristalline, que retient un minuscule barrage, une vaste dalle semble attendre la halte du visiteur. Jamais peut-être, jusqu’alors, je n’avais éprouvé avec une telle intensité ce que le mot « plénitude » veut dire. Impression de force interne, de déploiement du sentiment jusqu’à la limite de peau. Le corps se dilate, les yeux sont emplis de cette belle humeur vitreuse qui n’est ni tristesse, ni joie, mais certitude d’être à l’orée d’une révélation. De soi, du monde, des autres que leur absence rend étrangement présents. L’écume est là au plein du corps, qui fait ses battements, déroule ses efflorescences, vrille ses anneaux sous l’effet d’une brise intérieure. De grosses carpes grises flottent à mi-eau, leur ventre soulevant des paillettes de mica qui brillent dans l’ombre. Etoilements du sens à l’œuvre, partout, dans le chatoiement de la nature. Les branches basses des saules se courbent vers l’eau, plongent parfois, ressortent avec un ruissellement de gouttes. Le cri strident d’un martin-pêcheur, parfois sa fuite turquoise-orangée sous l’abri des feuilles. Comme un point d’exclamation à la fin d’une phrase, une façon de dire l’immédiateté des choses dans la courbure du simple. Puis plus rien que le repos. Plus rien qu’un silence éternel et le passage d’une brise au ras du ruisseau qui nous dit la rareté de l’instant, la fuite en arrière du temps, l’eau s’écoulant de la conque fermée des doigts. Ecoulement jamais gratuit, seulement perceptible afin, qu’en nous, ne s’installe une confondante cécité. Car la question de vivre est posée à chacun de nos pas, à chacune de nos respirations.

Derrière le pont, deux ou trois enfants sont venus pêcher - d’où viennent-ils dans ce paysage minéral, austère, dédié aux buissons et aux épines ? -, ils se servent de cannes de bambou, d’un fil improvisé et, au bout de leur hameçon frétille un ver sans doute cueilli dans la vase proche. Ils rentreront bredouilles à la maison, cependant la tête pleine de bonheur et d’histoires à raconter. Immense force du réel à susciter des vocations de peintre et d’écrivains si, du moins, le geste du regard est conforme à l’objet à décrire, d’abord, à poétiser ensuite. Quelques passants en tenue d’été, sans doute des touristes venus de la citadelle proche sur les fortifications de laquelle déferlent, en grappes denses, des essaims de touristes. A les voir, à imaginer l’enfer dont ils viennent, immense sentiment de bonheur d’être là, simplement, dans la contemplation des trajets immobiles des carpes, du miroitement de l’eau qui reflète dans une manière d’impressionnisme discret - je pense à Monet, à ses sublimes « nymphéas » -, la nappe de végétation couleur d’eau comme si l’osmose, la rencontre s’imposaient, là, dans ce microcosme ouvert à toutes les beautés du monde. Bientôt, le ciel se courbe, s’appesantit comme s’il voulait enclore une esthétique prête de disparaître. Les dentelles grises et mauves de la végétation projettent sur l’eau leur mince résille. Il y a une accalmie avant que n’arrive le crépuscule. Alors, sur la dalle de pierre qui commence à fraîchir, je me retrouve soudain au bord de l’Evre, sur sa ligne si paisible, dans le tumulte serein du « vallon dormant » des « Eaux étroites » dont Julien Gracq a si bien évoqué la simple beauté. Non, nous ne sommes pas séparés du monde, nous d’un côté, lui de l’autre. Entre le monde et nous, un continuel échange, des flux mêlés, des symphonies communes. Le monde et nous ; nous et le monde : un perpétuel croisement, le déploiement d’un mode dialogique, l’analogie, le reflet réciproque des métaphores. Tout comme l’eau de ce modeste et inapparent ruisseau joue avec la pierre de la garrigue, chacun tirant de l’autre sa propre raison d’être, en même temps qu’un genre de sémantique universelle.

La pierre qui m’a accueilli est loin, maintenant, cernée d’ombre où dorment les carpes au ventre pléthorique. La lune est levée dans le ciel. On voit sa masse laiteuse pareille à un œil gigantesque veillant au sommeil des hommes. Le sommeil est long à venir, ici, au milieu des montagnes de calcaire, entre l’Arcadie chère à Giono, l’Evre plantée au centre du cœur de l’écrivain. Le sommeil est long à venir qui fera naître les songes. Oui, les songes !

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18 avril 2020 6 18 /04 /avril /2020 08:23
Le pays des ombres grises.

Photographie : Katia Chausheva.

Je ne sais quel hasard, ce jour de passage à Bruxelles, m'amena au pied de l'Atomium. Sans doute un désœuvrement ou bien une irrésolution. Bien évidemment, il y avait la file des visiteurs et vous, Grise, que je ne connaissais pas encore, parmi les curieux. Vous étiez juste devant moi et, je ne sais quelle faute d'équilibre - sans doute vos hauts talons -, vous fit chuter dans mes bras. Décontenancée vous ne pouviez que l'être, moi aussi qui ne m'attendais pas à ressentir un contact aussi soudain qu'inattendu. J'éprouvai la souplesse étonnante de votre corps mais constatai aussi, ce teint si pâle, cette glace dont vos doigts semblaient atteints. Vous vous êtes excusée et votre naturelle confusion, un instant, ramena un peu de rose sur vos joues. Nous avons voyagé ensemble dans ces étranges boules de chrome puis sommes allés prendre un café. Une boisson vous ferait du bien. Vous fumiez de longues cigarettes à l'odeur de miel, regardant, au travers des vitres, les arbres dans leur mousse verte. Vous sembliez ailleurs qu'en vous-même, dans d'énigmatiques contrées dont je pensais que nul autre que vous ne pouvait y aborder. Un instant je me suis levé, allant chercher une brioche qui vous réconforterait. Vous l'avez grignotée du bout des lèvres, comme une enfant qui aurait voulu faire durer sa friandise. La bascule du jour teintait le paysage de lueurs d'aquarium. Je vous ai proposé de dîner en ma compagnie mais vous aviez un train à prendre. Je vous ai accompagnée jusqu'à la gare. Les voitures étaient à quai qui, bientôt quitteraient la Belgique en direction de la lointaine Corogne. De votre fenêtre vous m'avez salué, votre mouchoir blanc agité du bout des doigts. De retour dans ma chambre d'hôtel je sentais encore votre troublante présence, cette discrète odeur boisée dont je n'arrivais pas à définir s'il s'agissait de santal ou bien de cèdre. En tout cas une trace ineffaçable demeurait de vous. Je devais, bientôt, m'en apercevoir.

Je me suis couché tard dans la nuit. Sur la Chaussée de Vilvorde quelques voitures faisaient leur bruit d'éponge. Un réverbère perçait le brouillard naissant. A cette heure avancée il n'y avait plus de piéton pour marquer la présence humaine. Il me fallait consentir à dormir ! Nuit pareille à la nuit d'orage avec des grondements, au loin, et les lueurs blafardes dans le ciel noir. Au réveil, ma tête était emplie de songes et vous y occupiez la presque totalité de l'espace. Quel charme m'aviez-vous jeté pour que je fusse, ainsi, attaché à votre image avec la force d'une dette ? Mon petit déjeuner, face à la nuée des arbres, fut pareil à l'errance infinie lorsque le jour est dépourvu de but. J'avais du mal à écrire mes articles et le moindre mouvement sur Vilvorde me tirait à lui avec l'insistance de l'événement soudain, incontournable. J'ai enfilé ma veste, suis descendu sur le quai. La fraîcheur était déjà là, sur octobre naissant. J'ai pris mon paquet de cigarettes, mon briquet. Un rectangle de papier blanc est tombé qui l'accompagnait. Il portait une écriture serrée, un simple numéro de téléphone. Il avait cette odeur de cèdre ou de santal, en tout cas la vôtre, à n'en pas douter. J'ai aussitôt compris que vous aviez profité de mon absence - le trajet pour aller chercher la brioche - pour glisser cette courte missive dans ma poche. Mais quelle intention vous avait poussée à faire ce geste qui m'apparaissait incompréhensible ? Vous paraissiez tellement éloignée des préoccupations du monde. Je suis remonté dans ma chambre. J'ai composé les numéros. Longtemps une sonnerie a retenti dans le vide. J'étais porté à ma périphérie comme si, désormais, rien ne me permettrait de réintégrer celui que j'avais toujours été, à savoir un homme certes sensible à la beauté, mais situé en dehors des intrigues amoureuses. Une semaine durant, tous les jours, cette même sonnerie et mon absence au réel qui ne cessait de m'inquiéter. Enfin, un soir, presque à la limite de la nuit, vous décrochez. Je reconnais votre voix un peu grave, voilée sans doute par le tabac. Je m'inquiète de votre santé, vous demande de vos nouvelles, projette de venir vous voir. "No venga, es la tierra de tonos grises !" Décontenancé par votre réponse, je traduis avec les quelques bribes d'espagnol que je possède encore : "Ne venez pas, c'est le Pays des ombres grises !" Puis un silence qui devait durer éternellement. Heureusement, au verso de votre carte, votre adresse.

La voiture roule vite sur les routes désertes du petit matin. Un long temps à conduire avec de brèves haltes. J'arrive tard dans la nuit dans ce petit port près de La Corogne où vous résidez. La brume de mer s'est levée, une brume blanche qui suinte sur les vitres, poisse le regard. Tout se présente dans l'indistinction, comme dans un mauvais rêve. Sans doute la fatigue et la hâte d'en finir avec cette énigme que vous êtes. Les rues sont étroites, plutôt des gorges entre les falaises blanches des maisons. Les boules des réverbères sont des yeux de baudroies qui regardent la nuit avec hébétude. Il n'y a pas de bruit. Ou, plutôt, les bruits sont étouffés comme s'ils traversaient une étoupe dense. Il est si difficile de respirer dans toute cette ouate qui ne cesse de s'effilocher. De longues nappes coulent de chaque côté de la carrosserie avec un chuintement proche de l'abrasion. Les dalles des rues coulent lentement vers la mer avec d'étranges reptations. Sur la plage, les galets se choquent et cognent contre les pierres du quai. Mais on ne les voit pas, on les devine seulement. Et toujours ce brouillard compact qui soustrait au regard quoi que ce soit de visible, de compréhensible. Sur la droite, la silhouette fantomatique d'une grande bâtisse de craie. Les ouvertures en paraissent ébréchées comme celles des ruines des châteaux d'Écosse. Des rideaux de soie nagent aux fenêtres, poussés par un vent intérieur, certains déchirés. La toiture, trouée par endroits, se soulève comme prise de halètements. Par intermittences, des ombres grises sortent du rez-de-chaussée, à travers les grandes baies vitrées. Parfois des éclats de musique venant sans doute d'une cave. On dirait des figures ossuaires illisibles sortant d'une boîte de nuit. Parfois leur frôlement est si proche. On sent leur haleine avinée, formolée, imprégnée de vapeurs de nicotine. Des dents claquent, des cris de jouissance s'étranglent sous la levée du demi-jour. On se dissimule, on se tasse sur les sièges de cuir, on serre le volant. Les mains sont moites, les jambes prises de frayeur. On est là, tout contre les ombres grises, elles entourent la voiture, on sent leur frôlement de chauve-souris, on entend leur souffle acide de rhinolophe. On devine les ailes membraneuses, les oreilles pointues, on écoute leur urine faire ses rigoles jaunes, on perçoit leurs sexes flasques enduits de résine, de gemme lourde. Les accouplements ont lieu, là, contre les plats-bords des baies et des ruisseaux de sanies se perdent entre les pavés. On est tout près du lieu livide de la mort. La mort, la fête, la collusion des corps, les orgasmes purulents, tout ceci est si proche, tellement imbriqué dans cette poix de l'exister. Les ombres agitent la dentelle de leur ultime perdition et leur râle ponce infiniment les pierres noires, use les galets, rogne le bois des barques, desquame les enduits des façades. Et toujours cette danse macabre des ombres. Grises, à la consistance de fumée, si proches de l'évanouissement, de la toile onirique, de la résille de l'imaginaire. Alors on ne sait plus Bruxelles, ses boules de chrome levées dans le ciel, on ne sait plus les quais de Vilvorde, le glissement inconnu des péniches, on ne sait plus vous, Grise, dans votre perte, dans la chute qu'un inconnu recueillit dans l'aire confiante de ses bras. Ceci est si loin dans les mailles dissoutes du temps. Alors on ne sait plus soi, ses propres limites, on connaît son occlusion aux heures, ses reniements de l'espace. Alors on sort du cocon d'acier comme un nageur le ferait, remontant de l'eau des abysses. Alors on se fraie un chemin parmi les ombres grises, les nervures fuligineuses, les remugles des catacombes. On entre dans le grand palais blanc de l'outre-vie, on chaloupe entre des corps meurtris, des tables bancales, des chopes écumantes, des vêtements perdus, des plâtras. On monte les marches disloquées, au milieu des éclats de brume, des monceaux d'incompréhension et on s'assoit sur la margelle du doute, si près de vous, Grise, que vous en êtes comme absente. Grand praticable dont il ne reste plus que quelques étiques tréteaux, une vague toile de scène usée, des brigadiers ne frappant plus les trois coups de la représentation. Grise, vous êtes là, sur le bord d'un parapet, chevauchant le vide, renversée comme pour le geste de l'amour, sexe effacé, os du bassin saillants, vos seins menus posés sur la cage d'os de vos côtes, sur les bourrelets de votre sternum, sous l'attache hautement visible de vos clavicules, les cordes de votre cou infiniment tendues, l'enclume du menton accrochant un peu de lumière, la pince de vos lèvres serrée sur le secret de votre parution, les trous du nez pareils à des orbites vides, les diamants de vos yeux forant déjà la mine grise de votre crâne, le front taché de pâleur, le massif de vos cheveux rongé par l'acide de l'oubli. Grise, vous êtes morte. Grise vous êtes au-delà de vous-même, dans l'abolition de vous, dans l'extinction de celui que j'étais. Grise, nous ne sommes plus que des ombres en partance pour une oublieuse mémoire. Grise, combien vous aviez raison, alors que nous étions vivants tous les deux de lancer votre cri : "No venga, es la tierra de tonos grises !". Oui, Grise, nous sommes morts tous les deux de n'avoir pas su nous aimer alors qu'il en était encore temps !

"Ne venez pas, c'est le Pays des ombres grises !" Que les hommes de bonne volonté inscrivent ceci à la cimaise de leurs temples. Le Pays des ombres grises, c'est celui de l'amour que l'on n'a pas connu. Jamais nous n'en ressortons indemnes. Jamais !

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18 avril 2020 6 18 /04 /avril /2020 08:22

 

"La ligne flexueuse".

 

 

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 Œuvre : Sibylle Schwarz.

 

 

 

« Il y a, dans le Traité de peinture de Léonard de Vinci, une page que M.

Ravaisson aimait à citer. C'est celle où il est dit que l'être vivant se caractérise

par la ligne onduleuse ou serpentine, que chaque être a sa manière propre de

serpenter, et que l'objet de l'art est de rendre ce serpentement individuel.

« Le secret de l'art de dessiner est de découvrir dans chaque objet la manière particulière

dont se dirige à travers toute son étendue, telle qu'une vague centrale qui se déploie

en vagues superficielles, une certaine ligne flexueuse qui est comme son axe générateur. »

 

Henri BergsonLa pensée et le mouvant (Chapitre IX).

 

 

 Si le mot de Léonard de Vinci peut s'appliquer à une œuvre, c'est bien à celle que nous livre actuellement Sibylle Schwarz, continuel lacis de lignes par lequel surgit le monde et, singulièrement, la figure féminine dans toute sa "flexuosité". Car, à tracer seulement quelques lignes sur la feuille de Canson et voici que se présente à nous ceci qui est identifié à la personne humaine. Ce qui est passionnant, dans toute œuvre d'art, c'est de tenter de mettre à jour les conditions de l'émergence des formes et, sauf à supposer qu'elles aient existé de toute éternité comme dans l'empyrée platonicien, il nous faut bien consentir à en retracer l'apparition en son phénomène. Alors il nous reste à imaginer l'Artiste dans la lumière neutre et nordique de son atelier, un fusain ou bien une encre de Chine à la main. "Le vierge, le vivace et le bel aujourd'hui" (Mallarmé) est là, sous la main, tremblant de recevoir ce qui va inaugurer un nouveau jour, à savoir l'apposition d'un signe sur le silence blanc de la page. Toujours l'hésitation première, le suspens, la tension intérieure sans laquelle il n'est pas d'œuvre possible. Car c'est bien d'une effraction dans le monde dont il s'agit. C'est bien du corps même de l'Artiste que va avoir lieu l'effusion. Il y a de l'affect en réserve qui va s'actualiser et donner "lieu" à l'œuvre. Entendons accorder place et situation parmi les pluralités mondaines.

 La main, soudain, survole le papier dans un geste aérien, lequel tient tout autant de la chorégraphie que de l'intuition et, déjà, les premières lignes apparaissent qui disent le sujet dans sa visibilité. Lignes qui se croisent et convergent, se rassemblent et s'écartent comme pour mieux circonscrire l'espace plastique qui s'ouvre. Impression de facilité, de naturel dont le prolongement "logique", pour le Regardant, est de penser à cette Muse invisible qui guide le geste alors que naît une forme harmonieuse, signifiante, comme si un destin, de tout temps, l'avait tenue en réserve, attendant le moment propice à sa révélation. Mais, à proprement parler, il n'y a pas d'extériorité d'où se présenterait la ligne, le trait, l'esquisse  que l'Artiste, remis au simple rôle d'exécutant, n'aurait plus qu'à nous révéler en traçant sur l'aire disponible les nervures d'une figure préexistante. C'est un peu de son corps, de son esprit, de son âme dont le Créateur nous fait le don. Traçant l'effigie féminine, c'est rien de moins qu'un écho de sa propre anatomie, qu'une vibration de sa chair qui sont en jeu. La main qui trace n'est jamais séparée de l'âme qui existe. Elle en est le naturel prolongement, de la même manière qu'elle est la pointe avancée de la conscience, la lumière par laquelle quelque chose d'une existence singulière se donne comme objet du monde privilégié, puisque figuration de l'art.

 

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  Mais ces quelques considérations générales sur les conditions originaires de l'œuvre ne doivent aucunement occulter cette œuvre-ci et ses particularités. Qu'y voyons-nous qui nous interroge et mérité que nous en méditions le contenu ? Ce qui, manifestement, s'y éclaire d'une façon évidente, c'est cette curieuse ubiquité au travers de laquelle transparaît l'être, comme s'il possédait une qualité intrinsèque de dédoublement. Si nous regardons attentivement la surface commise à ces étonnantes superpositions, nous y repérons aussitôt un genre d'enlacement unissant, dans un couple fusionnel l'Amant et l'Aimée. Ceci est assez clair pour qu'il soit inutile d'épiloguer à son sujet. Et pourtant, sommes-nous si sûrs d'avoir mis à jour ce qui, dans cette apparente confusion des lignes, cherchait à se dire ? Car, si toute œuvre se laisse facilement lire depuis sa surface immédiatement interprétable, ceci ne nous dispense nullement d'en chercher des traces plus profondes, sans doute inconscientes, sans doute cryptées. Mais c'est bien là l'intérêt de toute connaissance que de forer au-delà des simples apparences, lesquelles sont souvent allouées, sinon à quelque mensonge, du moins à la dissimulation de la vérité.

  Il eut été aussi facile de représenter l'Hommela Femme, dans une attitude "naturelle", soit l'un à côté de l'autre ou bien le visage de l'un dissimulant le visage de l'autre. Cette "transparence" comme celle que l'on peut apercevoir dans des dessins de jeunes enfants n'est cependant pas fortuite. Elle indique une intention, elle fait signe en direction d'une fusion, d'une osmose; ces lignes imbriquées l'une dans l'autre portant le nom d'Amour. C'est de cette façon que ce mot tellement galvaudé peut se tracer dans l'espace graphique.

 

llf3.JPG  AMOUR.


 Et, à partir d'ici se pose la question de savoir pourquoi cette forme-ci  plutôt qu'une autre ? Ceci semble lié au moins à deux types d'explications : l'une liée à un problème de temporalité; l'autre à une dimension de SujetTemporalité d'abord, parce que tout geste est conditionné par son moment apparitionnel. Sibylle Schwarz eût-elle différé le moment du dessin et, inévitablement, le graphisme en aurait été modifié. Question d'inspiration, conséquence d'un état d'âme, simple influence de la lumière pénétrant dans l'atelier. Ensuite, tonalité d'une subjectivité s'ordonnant toujours à un vécu déterminé, à des expériences, des connaissances, des inclinations vers tel ou tel type d'esthétique. Barbara Kroll, présente dans plusieurs de nos articles, aurait traité ce sujet sans doute d'une manière plus dense, opaque, à l'aide de peinture plutôt que d'avoir recours au simple trait.

  Ce qui, ici, est intéressant, c'est de voir combien la situation de l'œuvre, son effectuation par l'Artiste est liée, d'une façon intime, on pourrait dire corporelle, charnelle, viscérale à ce que, chacun, EST (il s'agit d'ontologie) selon l'instant qu'il traverse et dont il témoigne, marchant, parlant, dessinant, faisant un geste ou bien émettant une idée. Ce qui est à comprendre, c'est que ce personnage-double, lequel pourrait figurer le portrait de l'androgyne, n'est rien d'autre que la projection sur l'aire libre de la feuille de ce que fut son Auteur sur ce coin de la Terre en cet instant qui décida du destin de cette figuration-ci.

  Et l'image de l'androgyne, cette superbe ambivalence apparaissant comme totalité de l'être puisque réunissant en UN seul genre le MULTIPLE partout dispersé, cette fusion des opposés nous permettra d'effectuer une transition vers l'idée que toute forme vivante - dont le dessin est la mise en scène -, est originairement nécessairement métamorphique; tout ce qui apparaît se transforme sous nos yeux, tout comme nous-mêmes qui sommes embarqués dans le rythme général de l'entropie. Le trait majeur à saisir est ceci, que toute réalité, aussi bien le simple événement existentiel que l'événement hors du commun de l'œuvre d'art ne sont que l'instantané d'un processus métamorphique dont, à sa façon, peut témoigner la venue au jour du somptueux papillon qui aura été successivement, larve, chrysalide et pour finir imago nous proposant sa forme achevée. L'œuvre elle-même est le simple témoin de ce moment ontologique où une forme est apparue alors que d'autres commençaient à se superposer à sa propre visibilité. Cette monstration de la figure-androgyne nous dit ceci, que nous n'apparaissons jamais qu'à imprimer sur la face changeante du monde et des choses ces quelques lignes flexueuses et serpentines qui se nomment aussi, tracesempreintesstigmates. Ce sont ces mêmes témoignages du vivre ici et maintenant qui se trouvent inscrites dans les tablettes d'argile sumériennes, dans l'assemblage monumental des blocs des pyramides et aussi bien sur la "Pierre de Rosette" avec tous ses mystérieux hiéroglyphes qui nous fascinent par leur étrangeté. Tout comme des signes "androgynes"qui voudraient, par leur emmêlement, nous mettre à l'épreuve de la connaissance. "Connaître", étymologiquement, c'est "naître avec". Donc, avec le monde, nous sommes toujours en "co-naissance", ce qui veut dire que nous naissons à lui comme il nait en nous. La chair qui nous porte, tout comme la chair de l'œuvre, dont "les lignes flexueuses" indiquent le chemin, sont des voies par lesquelles nous accomplissons notre être temporel et spatial tant qu'il nous est donné de voir. "Connaître", c'est également « avoir commerce charnel avec », avec tout ce qui fait phénomène ou bien demeure dans le secret de l'invisibilité. Ce secret, il n'y a pas d'autre moyen de le mettre à jour que de dévoiler, grâce à nos "affinités électives", ces sublimes lignes qui nous parlent le langage du partage, qui nous livrent l'arche généreuse de la donation. Toute œuvre vraie est de cette nature qu'elle nous porte au bord de nous-mêmes dans une manière de révélation.

  Nous ne naîtrons à notre être propre, au monde,  aux choses qu'à devenir des Champollion. Il est grand temps de se disposer à être  égyptologues. La tâche nous appelle et nous requiert afin que nous ne demeurions dans notre cécité ! "Lignes onduleuses ou serpentines", nous ne sommes que des rivières qui, un jour avons été sources, en attendant notre déploiement dans le large estuaire. Il n'y a guère que cela à comprendre et à fêter comme il se doit : dans la pure joie d'exister !

 

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 La pierre de Rosette.

Source : Wikipédia

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


  

 

 

 

 

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18 avril 2020 6 18 /04 /avril /2020 08:20
AMOUR

 

                « La Jeune Fille à la perle »

                        Johannes Vermeer

                       Source : Wikipédia

 

*

« On ne sait jamais pourquoi on tombe amoureux de quelqu’un :

c’est même à cela qu’on reconnaît qu’on aime. »

 

Francis de Croisset

 

***

 

   Supposons un instant que cette « Jeune Fille à la perle » soit réelle, contemporaine incarnée, si près de nous que nous en serions troublé, chamboulé, doutant même de notre propre existence. C’est ainsi, la rencontre de toute beauté est une véritable épreuve, surtout lorsqu’elle se double d’un incoercible sentiment d’amour. Comment, en effet, ne pas tomber en amour devant celle qui a été nommée « La Joconde du Nord » ? En décrire l’apparence est déjà succomber à sa grâce infinie. Tout concourt à nous la rendre chère : son turban à la si belle chute, on dirait la pluie d’une source ; la perle qui est suspendue à son oreille, on penserait à un cosmos s’échappant de sa pesante nuit ; le teint de son visage, cette fraîcheur d’aurore dans le jour qui s’annonce ; la présence de ses yeux, pur surgissement de l’être ; la courbe à peine visible de son nez, une esquisse sur le blanc d’une toile ; la parenthèse purpurine de ses lèvres, un fruit qui vient d’éclore ; le haut de sa vêture, cette terre d’ombre parsemée de golfes de couleurs claires.

   Ayant décrit « Jeune Fille », nous n’avons été qu’un observateur extérieur de son apparence, un genre de papillon rêvant de butiner la fleur mais n’osant s’en approcher de peur de faire s’évanouir un rêve. Parfois convient-il de demeurer à distance de ceci qui nous fascine et exerce sur nous comme une crainte qui nous laisserait sur le bord de notre propre existence. A la fois, nous sommes en nous, dans l’orbe d’une possible joie, et hors de nous, happés par cette image qui, aussi bien, pourrait devenir notre tombeau. Car il y a risque réel de perte d’identité. Car il y a danger de fusion. Alors nous demeurons à l’entour, comme si, perchés sur le bord d’un calice, nous admirions les étamines, les pensant hors d’atteinte, les estimant si fragiles qu’un simple ris de vent pourrait les soustraire à notre regard. Atteint de ce sentiment, nous sommes bercé d’amour et, cependant, ne le savons pas. Et ne pouvons le savoir puisque cette pure vertu cardinale est toujours hors d’atteinte, hors de portée. Elle se donne à la manière de ces Universaux, Beau, Bien, Vrai, qui brasillent au loin, se laissent deviner et s’éloignent dès le moment où nous projetons de les saisir. Ils ne peuvent vivre qu’à être des buées, des brumes qui tachent nos yeux et désespèrent nos mains. Toujours nous sommes en deuil de leur présence qui n’est qu’absence dans l’infini du temps, que fuite dans l’illisible de l’espace.

   Non seulement nous ne savons pourquoi nous aimons, quels en sont les fondements, les motivations profondes, mais nous ne pouvons savoir ce qu’est Amour. Tout au plus pourrions-nous tâcher d’en deviner la mystérieuse essence en déployant un genre de litanie dont les rapides assertions tisseraient les fils d’Ariane de son arachnéenne présence :

 

Amour est blancheur

de colombe.

Amour est clarté

de la goutte.

Amour est silence

entre deux mots.

Amour : blancs

dans la peinture

de Cézanne.

Amour : précession

de la parole.

Amour : langage

non encore venu

à soi.

Amour : geste originel

enclos

dans son geste même.

Amour : centre et contour

de la flamme

en une seule

et unique

parution.

Amour : lumière de l’étoile,

non l’étoile

Amour : l’art dans la toile,

non la toile

Amour : beauté

dans le paysage sublime,

non le paysage

 

      Voyez-vous, dans cette énumération à la limite du visible, il y a comme un avant-goût de tragédie. Nous longeons un abîme dont nous ne percevons le fond, en sentons seulement la confondante texture. Un appel de la mort qui ne veut dire son nom. L’amour en sa forme privative, négatrice de soi - il ne peut être que cela -, nous l’exprimons comme nous le ferions de Dieu en termes de théologie négative : Dieu n’est pas la Nature - Dieu n’est pas l’Histoire - Dieu n’est pas la Science - Dieu n’est pas l’Art - Dieu n’est pas la Personne et, cependant, Il traverse ces différentes entités, les réalise, leur donne souffle et puissance, si du moins nous en croyons le dogme de la foi. Tout ceci se résume en une tautologie : « Dieu est Dieu », tout comme nous pourrions dire « l’Être est l’Être », « l’Amour est l’Amour ». Pour la suite des temps nous n’aurons d’autre formulation à proposer que celle, sans doute consternante, qui nous laisse sur notre soif, nous désespère et qui fait de l’Amour le lieu même de sa nature, une simple réverbération en écho, un constant redoublement de sa possibilité. S’il n’était ce constant évanouissement, nous pourrions en fixer l’assise existentielle, dire, par exemple, « Jeune Fille est Amour ». Mais, énonçant ceci, nous ne ferions qu’effectuer un rapt de l’Amour, le remettrions entre des mains qui l’emprisonneraient et le retiendraient en tant qu’unique et incessible propriété.

   Or, l’Amour, jamais, ne peut être de l’ordre d’une possession sauf à être envisagé en tant qu’une matière cessible, échangeable, façonnée à l’aune d’une volonté particulière. Or l’Amour ne peut se comprendre qu’à la lumière d’une dialectique qui clive définitivement les « objets » en présence. Si « Jeune Fille » est « l’objet » de mon amour, je fais de l’amour, en un même geste de capture, un identique « objet » de ma passion. Ceci signifie que j’ai confondu un Particulier avec l’Universel. Le sentiment que j’éprouve en direction d’une personne humaine ne peut être qu’immanent alors que l’Amour est toujours affecté d’une métaphysique qui l’effectue en totalité et le prive, en cette perspective, de tout lien effectif avec la réalité. Pour cette raison il ne saurait se vêtir de quelconques prédicats, « telle Jeune Fille », « telle couleur de cheveux », « tel rayonnement des lèvres ».

   Seul lieu pour l’Amour : une liberté infinie. Nous, les hommes de modeste condition, le plus souvent, confondons l’amour (avec une minuscule à l’initiale), autrement dit nos rencontres diverses, nos embrasements successifs, nos désirs incandescents avec l’Amour (avec une Majuscule à l’initiale), cet ineffable, cette source vive mais inatteignable dans le concret de l’existence mondaine, sinon il tomberait dans les fosses carolines de la contingence. L’Art subirait une identique chute de son être propre si nous le réduisions à « telle œuvre » de « telle école » en ce temps et ce lieu déterminés. Une habile formule en exprime le rare et l’inscription hors le reproductible : « L’Art pour l’Art ». Ici, « pour » veut dire « en tant que », donc l’Art en sa totalité unifiante.

   Certes, il est toujours difficile de suivre les voies d’une spéculation abstraite lorsqu’elle se rapporte à la vie de tous les jours, à « telle Belle Apparition » dont nous  souhaiterions qu’elle nous comblât en notre entièreté. Car nous ne vivons qu’à la lumière de cet espoir et toutes les considérations qui ne se focalisent sur « l’objet » élu, nous en chassons les ombres néfastes. Nous nous réfugions dans le nid réconfortant d’une subjectivité, nous évacuons toute objectivité, nous plaçons la vérité sous un boisseau afin qu’elle ne vienne nous tenir un langage auquel, volontairement, nous attribuons le caractère d’une mystification. Nous voudrions, soudain, que notre monde se résume au triangle de l’Elue, de l’Amour dont nous la croyons investie, de notre Conscience qui, en une certaine manière, effectuerait la synthèse de ces précieuses présences.

   Peut-être est-ce ceci « Aimer », un avant-goût d’absolu qui consisterait à donner sa propre vie pour que l’Autre soit Aimé. Seul un acte héroïque pourrait nous sauver du naufrage d’une aliénation faisant la part belle aux compromissions, à l’égoïsme partout répandu, aux petites dérobades qui nous placent en tant que celui, celle dont les mérites sont grands et les demandes toujours justifiées. Toute Grande Idée (l’Amour en est une) est nécessairement tragique pour la simple raison que tous nos actes, fussent-ils les plus généreux, sont bornés par l’incontournable finitude. De ce fait l’Amour nous sera toujours inconnu, seulement quelques rapides actualisations d’un amour ordinaire, plongeant ses racines dans le marigot du prosaïque et la mangrove complexe du hasard des rencontres. Et n’allons nullement en déduire que notre finitude est une impasse. Bien au contraire c’est elle, en tant que terme final, absolu, qui éclaire tous nos actes, révèle notre pensée. Serions-nous éternels et l’Amour ferait son point fixe devant nos yeux, nous n’en percevrions même pas l’incomparable esquisse. Nécessité des différences pour que les choses apparaissent et signifient. C’est bien notre condition mortelle qui nous fait envier l’Amour comme notre chance la plus évidente d’échapper à notre funeste sort. Certes nous le savons en sursis mais notre passion en efface les traits les plus saillants, en gomme les aspérités les plus troublantes.

   Toujours nous confondons Sentiment et Amour. Le Sentiment est de nature essentiellement humaine, alors que l’Amour est de nature essentielle, idéelle, il est pure abstraction seulement perceptible au gré du concept, aux possibilités labyrinthiques de l’entendement. Il ne saurait être compris que dans la perspective d’une contemplation, mais active, assidue à débusquer tout ce qui peut faire sens.  L’Amour est sous la férule d’une domination divine. Eros nous décoche ses flèches depuis les indicibles volutes de l’Empyrée. Son carquois est rien de moins que mythologique, autrement dit il nous invite à écouter le Logos, ce langage primordial qui anime notre être et nous fait, parfois, l’égal des dieux. Toujours l’Amour transcende les Amants, les obligeant à se dépasser eux-mêmes, en les fusionnant dans cet événement singulier de la « petite mort », c'est-à-dire de la liberté avant-courrière qui précède la Grande, celle indépassable qui nous ouvrira toutes grandes ces portes de l’Universelle présence du Beau, du Bien, du Vrai, de l’Amour. Nous sommes en attente de cela mais ne le savons pas !

 

 

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17 avril 2020 5 17 /04 /avril /2020 08:04
Ce jour déjà joué.

« So wird heute gespielt ».

Esquisse.

Œuvre : Barbara Kroll.

Ce jour déjà joué.

Surgir de sa nuit, faire effraction dans l’aube neuve, c’est déjà une telle douleur, une telle tragédie et des lambeaux du songe s’accrochent aux cheveux avec obstination et l’on titube dans la venue de soi au monde. C’est comme de s’extraire d’un lourd placenta, d’en porter le suaire de sang témoin de luttes immémoriales. Toujours l’Existant est le lieu de ce drame : naître sans l’avoir voulu et porter ce faix sur les épaules avec la densité de l’incontournable, le poids immarcescible du rocher de Sisyphe. Car la pierre du destin est inaltérable qui soude le corps à sa flétrissure originelle et le reconduit, constamment, à sa germination, ce microcosme oublieux de soi, puis à son inévitable disparition. « Car, avant toute chose, nous sommes nés pour mourir. » Mais qui donc a osé proférer une telle imprécation ? Qui donc s’est levé au plus haut d’une agora, dépassant la foule des Distraits, pour leur dire avec la violence d’un cratère en fusion la cruelle vérité ? Qui donc ? Qu’on le saisisse, qu’on lui brûle la neige de la sclérotique avec de l’acide formique, milliers de piqûres dans l’organe de la lucidité et, qu’ensuite, on le jette dans la fosse aux lions avec le pouce vers le bas afin que lui soit signifiée sa mort douloureuse pareille à un écartèlement. Mort-Ravaillac dont le démembrement figure le notre propre, la diaspora de notre esprit, la giclure de notre corps dans l’espace de la sidération. Car nous avons cessé de vivre depuis l’instant FATIDIQUE qui a signé notre arrêt de mort. Car nous sommes des morts-vivants ou bien des vivants-morts, ce qui, en définitive, revient au même, que l’on s’ingénie à nommer notre biffure en croix quelles que soient les habiletés lexicales déployées à nous précipiter dans l’abîme du nul et non avenu. Mais faut-il que la condition humaine ait commis un crime de lèse-majesté - qui, Majesté ? les dieux ? Dieu en personne ? le savoir exponentiel de l’Absolu ? la vue sans horizon de l’Infini ? la démesure de l’Art ? la dignité de l’Histoire à nous faire paraître dans la marche des siècles ? le langage inaccessible de la Poésie ? les Valeurs transcendantes ? les arbres élevés de la Liberté ? la luminescence inaltérable de la Vérité ? le très haut salut de l’Ethique ? l’envol insaisissable de l’Esprit ? la figuration néantisante de l’Être ? la quadrature complexe de la Nature ? la perte-en-soi de la Métaphysique ? les avenues polychromes de la Philosophie ? le vertige de la Connaissance ? le Radeau de la Méduse de la Psyché ? la pliure labyrinthique de l’Âme ? la fuite irrémédiable de l’Amour ? la non-préhensible Beauté ? l’incandescence multiple des Idées ? la balance biaisée de la Justice ? les gauchissements du Droit ? les clignotements sidéraux du Bien ? -, qui, Majesté ? quel, le crime pour que nous nagions et nous débattions dans la soue avec du limon plein les yeux et des mouvements pathétiques si peu conscients d’eux-mêmes ? Qui ? Qui ? Qui ? Interrogation trois fois expulsée de nos bouches arsenicales et artisanales afin que, de cette torsion, de ce fiel existentiel que nous déglutissons en direction du ciel sorte enfin, sinon une justification, du moins une parole apaisante, peut-être seulement l’énonciation d’un doute au sujet de notre devenir sur Terre. Mais même les paroles d’effroi seront les bienvenues plutôt que ce lourd silence qui paraît conspirer à notre perte à chaque battement de notre cœur, à chaque élévation de notre poitrine, à chaque coup de boutoir de notre sexe. A chaque fois nous mourons. A chaque fois nous épuisons la puissance de notre langage. A chaque fois nous démolissons l’architecture de nos cellules. De la naissance à la mort, un seul arc infiniment tendu, un seul passage continu qui nous lamine de l’intérieur et, lentement, la termitière s’effrite, et, lentement, nos corps glaireux laissent s’épancher leurs sucs mortifères sur le sol de poussière qui n’aura plus souvenance de nous. Même pas notre nom. Même pas notre souffle perdu dans l’agitation tellurique du monde.

Ce jour déjà joué.

Ici, sur le subjectile que l’huile habille de ses couleurs de feu et de sang, de ses esquisses de peau et de cheveux s’écoulant vers la bonde de la finitude, je suis la silhouette de ce qui, à jamais, s’efface dès que paru. Aussi bien les couleurs pourraient s’inverser, revenir à leur origine végétale, animale, minérale, c'est-à-dire au plus près d’un fondement comme pigment témoignant de la trace humaine. Réelle, autant que vous qui me regardez et vous interrogez sur celle que je présente au monde qui, en vérité, est votre propre projection dans l’espace de l’œuvre. Ce n’est pas moi que vous voyez. Ce n’est pas une figure peinte qui, un jour, dans la verticalité de son anonymat figurera à la cimaise d’un musée. Non, ce serait trop simple cette remise de l’œuvre à une manière d’absolu dont, vous-mêmes, vous absenteriez sous prétexte que vous n’y êtes pour rien. Mais l’évidence est que vous avez posé votre regard sur celle que je tends à votre naturelle curiosité afin qu’interrogés, vous ne puissiez plus oublier cette « inquiétante étrangeté » dont je suis la dépositaire, tout comme le Regardant que vous êtes devient le support, à son insu, évidemment, de l’incontournable question de la Présence. Oui, de la Présence Majuscule, autrement dit de la transcendance qui vous affecte l’espace d’un voyage avant que n’arrive le terme de la destination. Le terminus. Tout le monde descend. Après il n’y a plus rien que le vide et la constellation de l’éternel silence. Mourir, c’est simplement cela, ne plus pouvoir parler. Ne plus émettre de « oh » et de « ah », ne plus proférer que l’indicible du bout d’une mémoire déjà ensevelie dans les cendres du passé. Le problème, le seul problème, c’est que l’au-delà de votre disparition ne saurait être représenté. Or, pour nous, êtres de la représentation, êtres du positionnement de l’objet face au sujet, nous sommes désemparés dès l’instant où la lanterne magique cesse de faire défiler ses images. C’est cela le tragique, vouloir imager, métaphoriser, vouloir faire apparaître et, en guise de monstration, l’espace du Rien. Aussi bien que moi, vous êtes une simple Esquisse dont le temps joue, de la même manière que le chat saisit le mulot, le retient, le laisse s’échapper, le reprend d’un habile coup de griffe indolore pour lui donner espoir, puis, soudain, décide de son arrêt de mort. Il ne reste plus, sur le tapis d’herbe verte, qu’une tache de couleur complémentaire, ce beau carmin qui symbolise le temps s’étendant du premier souffle au dernier, ce respir que nous tenons en suspens de peur qu’il ne nous fausse compagnie. C’est de ce même suspens dont vous êtes affectés, croyant admirer une belle jeune femme au sortir de sa nuit pourpre, sans doute entre les bras de son amant, alors qu’il faut percevoir cette rivière de sang qui s’écoule vers l’aval du temps et qui, bientôt, ne sera plus que la survenue puis la fuite d’un friselis dans le fleuve mondain. La métaphore qui clôt cette brève méditation est la seule bouée dont nous pouvons faire notre sursis avant que sa maîtrise ne nous échappe. Il est encore temps. Temps !

Ce jour déjà joué.
Ce jour déjà joué.
Ce jour déjà joué.
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Published by Blanc Seing - dans L'Instant Métaphysique.
16 avril 2020 4 16 /04 /avril /2020 07:47
 Celle de la Montagne Blanche.

Photographie : Katia Chausheva.

C'était la première fois que l'homme du Nord que j'étais se retrouvait à de pareilles latitudes. Berval, passionné de volcanologie, m'avait tellement vanté la sombre beauté de Lanzarote. J'avais débarqué un soir d'Octobre à Arrecife, vêtu d'une simple chemise et d'un pantalon de toile, chaussé de mocassins de cuir. Le temps était incroyablement doux et cela me changeait des humeurs maussades d'Ostende ou bien de Copenhague. Toute cette blancheur inhabituelle me faisait cligner des yeux et je dissimulais ma vue derrière des vitres noires. L'hôtel était situé à Charco de San Ginés, petit port de maisons claires et de barques de pêche à l'étrave bleue et rouge, usée par l'eau de mer. Le lendemain de mon arrivée, je laissai les rivages étincelants de lumière pour gagner l'intérieur des terres, du côté de la Montagne Blanche. Je ne saurai dire d'où lui venait son nom, le sombre massif qu'elle offrait au regard inclinant vers des teintes de croûte brûlée que des murets d'obsidienne noire délimitaient à sa base, traçant une géométrie de champs monochromes. Ce paysage était sublime de rigueur et de retrait dans un anonymat qui confinait à la mutité. L'agitation des grandes cités était si loin. Du haut du volcan la perspective était étonnante, depuis les cercles de pierre où les ceps de vigne s'abritaient du vent, jusqu'à la côte qu'on devinait au loin, immense flaque bleue contre le moutonnement des maisons blanches. Ce lieu était si fascinant que je décidai de circonscrire ma quête autour des pentes du cratère, parfois près de l'ancienne caldera dont les flancs étaient tapissés d'euphorbes claires. Il y avait peu d'habitations, quelques maisons basses adossées à la pente, que coiffaient des bouquets de pins parasols.

Un soir, redescendant du sommet, j'aperçus une maison dont je pensais qu'elle résumait à elle seule l'âme des Canaries. Murs à la couleur de chaux, toit en terrasse, volets teintés de vert pâle, pareils à une eau éteinte. Une porte à claire-voie était restée entr'ouverte sur la densité de l' ombre. Je m'approchai dans l'intention de fixer sur la pellicule un document qui, un jour peut-être, illustrerait un article. Là, dans la nuit intérieure, légèrement en retrait des lointaines rumeurs des pierres, se tenait, dans une posture étrangement sculpturale, une jeune femme au corps de jarre étroite, sa peau lustrée de la douceur d'un clair-obscur. Les pieds cambrés touchaient à peine le sol d'argile, les jambes étaient longues qui ne semblaient jamais finir, le fuseau des cuisses faisait penser à la douce carnation des tableaux de la Renaissance, la hanche était un arc de clarté incliné vers le mystère de l'ombilic, la poitrine menue, couronnée de deux boutons de jais alors que le visage perdu dans la touffeur de remous gris ne disait rien qui fût perceptible. Celle de la Montagne était dans l'immobilité, assise sur ce qui semblait être un canapé recouvert d'une taie couleur de terre profonde et, à l'arrière-plan, luisaient dans une coupe semblable à un vase en raku, quelques oranges à l'étrange présence. Ces fruits me faisaient inévitablement penser à ceux peints par Cézanne, à leur plénitude de chair parmi les boiseries anciennes aux teintes si proches des ténèbres.

Je suis demeuré un instant dans l'hésitation, ne sachant si je devais rester dans l'attitude du guetteur ou bien continuer mon chemin et me distraire au plus vite de cette étonnante vision. Mais il est une temporalité propre au saisissement qui vous laisse dans l'embarras, désemparé et vous fige dans une attitude d'attente, comme si votre destin entier en dépendait. Alors que le soir avançait, couvrant de pénombre le haut de la montagne, baignant la côte dans des eaux violettes et que rien ne m'attendait nulle part, je me suis assis sur un rocher, légèrement de biais afin de ne pas être remarqué. Vous étiez si démesurément disposée au suspens, à l'éternelle disposition de vous au regard du monde. Alors ce fut le carrousel des questions. Étiez-vous un modèle attendant la venue du peintre qui vous coucherait sur la toile ? Étiez-vous un marbre antique qu'un sculpteur avait momentanément abandonné ? Étiez-vous un mannequin de mode attendant qu'une robe longue la revêtit des apparats d'une soirée mondaine ? Ou bien une belle de jour qu'un notable de la ville allait rejoindre ? Ou bien, plus simplement, une îlienne à la plastique parfaite qui s'offrait aux regards sans l'ombre d'une arrière pensée ? Les pensées faisaient leurs feux de Bengale, leurs arcs-en-ciel incessants; les idées entonnaient leurs mélodies polyphoniques et c'était comme d'entendre un chant grégorien résonner dans l'enceinte de quelque lieu sacré. Il y avait tellement de joie à être ainsi, sur le bord d'une révélation, penché sur le cercle infini du rêve, dans les mailles souples de l'imaginaire. Depuis votre multiple silhouette, vous instilliez en moi des gerbes de lumière, des fragments de cristal, des clartés de gemme. Je vous habitais mieux que vous n'auriez pu le faire vous-même. J'étais votre tête soudée aux nuages noirs, j'étais vos yeux remplis de larmes silencieuses, l'étrave de votre nez humant la poudre de pierre, j'étais le lisse de vos joues visitées par les derniers rayons du soir, la pulpe de votre bouche mâchant longuement les fruits du désir, votre menton et votre cou, le haut de votre buste, énigmatique promontoire sur lequel naissaient les filaments du poème, j'étais les dunes menues de vos seins happant de leurs noires aréoles le vol des oiseaux, j'étais votre flanc à la chute vertigineuse, la forêt dense de votre mont de Vénus, la doline claire de vos fesses pareilles au lac sous le glissement de la lune, j'étais l'amphore de vos cuisses, l'arrondi de vos genoux, le vertige de vos jambes, l'étonnement de vos chevilles, l'arc tendu de vos pieds sur la dalle étroite et limoneuse du sol. J'étais surtout celui qui supposait tout mais ne savait rien. J'étais celui qui était libre. De soi, de l'autre, du monde, de tout ce qui palpitait sur terre ou demeurait terré dans les mailles serrées de l'indicible.

Vous dire que mon détachement de vous fut difficile, pour ne pas dire un arrachement, ceci est une simple euphémisation du violent sentiment qui me submergea. Le retour à l'hôtel, je le fis dans une manière d'hébétude, comme au bord de l'ivresse, avec le feu des étoiles au-dessus de ma tête et la glace de l'imprécation fichée dans le tube des os. Oui, c'était un genre de malédiction que d'être obligé de rejoindre le corridor fangeux de la réalité. Comment, après avoir tutoyé tant de beauté, comment poser son vol d'albatros sur le rugueux des pierres et demeurer vivant, les ailes soudées à la gangue de son corps ? Comment ? Comment ne plus planer infiniment sur les cercles d'air blanc, s'élevant toujours plus haut, là où le regard dilaté s'éploie à la mesure du vent lui-même, dans l'orbe de la lumière, sa puissance sans limites ? Comment rester simplement homme et ne pas chuter ? C'est ceci que je pensais avec la dague de la vérité enfoncée dans la plaine des omoplates, alors que l'avion, prenant de l'altitude, dans un jet de vapeur compacte, faisait son virage au-dessus des cratères. Je voyais tout jusqu'à l'infime. Les pentes charbonneuses du volcan, son enceinte tachée d'euphorbes, le sentier qui descendait parmi les pierres, le carré de votre maison blanche, sa terrasse, l'eau claire des volets. Et ceci que j'apercevais dans la fente étroite du jour levant, dans la brume indistincte des songes, était-ce vous, Celle de la Montagne Blanche, Celle qui toujours m'interrogerait sous tous les cieux du monde ? Ou bien n'aviez-vous été que le temps d'une illusion, un cruel éblouissement, la perte d'une eau limpide dans la faille vite refermée du sol ? Quand je me suis éveillé, le brouillard recouvrait tout de sa taie blanche. Bientôt l'avion se poserait sur l'aire invisible de cette Flandre si mystérieuse dont j'avait fait mon séjour. Mystère contre mystère. Lanzarote contre Zeebrugge. Il me faudrait du temps pour reprendre pied ! Le temps de la mémoire.

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16 avril 2020 4 16 /04 /avril /2020 07:46
Celle qui songeait.

« Voyage onirique ».

Œuvre : Douni Hou.

 

 

 

 

Une tache de fuchsia.

 

Combien il était étrange de voir Songeuse flâner dans la ville à la recherche d’on ne savait quoi. Elle semblait ailleurs. De ses pas légers comme la plume elle touchait à peine les dalles de ciment. Manière de sustentation dont elle semblait vivre de l’intérieur comme si un alizé gonflant sa peau y avait produit une subite élévation, une avancée à la limite d’un retrait, d’une parenthèse définitive. Alors on se dissimulait derrière quelque arbre dans l’espoir de l’apercevoir, peut-être de percer son secret. Ce que l’on voyait à contre-jour de la lumière, ceci : une silhouette pareille à une esquisse au plomb sur un parchemin, les cheveux en minces ruisselets au-dessus de la tête, un front de porcelaine, des yeux couleur de lagune, du rose aux joues aussi discret qu’une tache de fuchsia dans la levée de l’aube, un cou ombreux, un buste nu, les deux frêles bâtons des clavicules, l’ébauche d’une poitrine menue qu’un bras discret venait protéger d’une hypothétique intrusion, un linge à plis ceignant ses hanches. Mais ce qui surprenait le plus, ce n’était nullement cette nudité qui eût pu offusquer un esprit janséniste ou bien un anachorète en contemplation. Elle était si discrète, si évanescente que cette apparition était naturellement vêtue de sa simplicité, de sa vérité. Jamais on ne s’étonne de l’authentique, toujours du saugrenu, de l’inconcevable, de l’outrancier.

 

Comme une pluie diaphane.

 

Avancer dans les rues, portée par le souffle printanier n’était pas un problème. Ce qui interrogeait bien davantage, c’était cette sorte d’écho, de réverbération qui s’attachait au corps de Songeuse comme la pluie diaphane noie les paysages d’Eire ou d’Ecosse dans une continuité sans faille. Eau mêlée à la pierre, pierre pénétrée d’humidité jusqu’en son sein. Ce qui laissait les Passants dans une hésitation infinie, c’était ce double que Songeuse entraînait derrière elle comme si une discrète aura l’avait dématérialisée, comme si un corps astral en était la fuyante émanation. On regardait Rêveuse et, en même temps, on avait ce beau dessin tracé au crayon, pareil à un subtil tracé d’Ingres, tête légèrement inclinée dans une grâce impalpable, yeux imperceptibles, bouche à peine entr’ouverte, peut-être sur le seuil d’une profération. Mais on n’était sûr de rien. Pas même de ce lourd silence, de cette gangue de plomb qui scellait tout dans un impénétrable mutisme. Impression à la limite du traduisible qui disparaissait à même ce vigoureux contraste, cette insoutenable tension qui résultait d’une fragilité adossée à l’obscurité, à la densité d’un indéchiffrable hiéroglyphe. Et puis cette attitude inclinant à ne paraître que dans l’absence, la divergence affirmée des regards, l’effacement des traces de la vie, ce bourgeonnement rose de l’être coïncidant avec sa propre image alors que son double, décoloré, poncé par la lumière, semblait procéder à sa propre biffure. Combien tout ceci était troublant, combien ceci donnait à penser à l’antichambre d’une mélancolie, peut-être à l’existence d’une schize divisant le moi en deux parties distinctes, l’une consciente, l’autre engluée dans un inconscient qui faisait signe en direction d’un inconcevable effacement, d’une proche disparition. On voyait celle qui était là devant soi et l’on se disposait, déjà, à s’absenter de soi, par pur mimétisme, par souci d’altérité, par devoir d’humanisme.

 

Une petite madeleine.

 

Cependant, il y avait une autre interprétation à faire surgir de cet inhabituel tableau. Onirique, dans sa posture double était peut-être, seulement, la mise en image de cette étrange réminiscence proustienne, cette appartenance au passé que suscitait, soudain, la remémoration d’un fait ancien au contact d’une expérience fondatrice d’une nouvelle façon de comprendre son singulier destin. Qu’avait donc vu Rêveuse qui la projetait dans cette arrière-cour des jours anciens où sa silhouette de jouvencelle, peut-être d’enfant, s’allumait dans l’antichambre de son corps ? Quelle petite madeleine qui l’installait dans le lointain Combray d’une Tante Léonie lui servant cette mince friandise qui serait comme un séisme intérieur, une lézarde par laquelle, rejoignant son passé, réunir deux bouts d’une fiction disjointe par l’incontournable décision du temps ? Etait-elle au moins alertée de cela qui se tressait en sourdine et inonderait sa vie d’une joie jusqu’ici inéprouvée, dissimulée dans quelque faille de la mémoire, oubliée dans la spirale d’une sensation ancienne ? Pouvait-elle formuler, au moins dans une manière d’approximation, ces merveilleuses pensées dont le narrateur, dans Du côté de chez Swann, faisait son miel avec la belle intuition littéraire que l’on sait : «…et je sens tressaillir en moi quelque chose qui se déplace, voudrait s’élever, quelque chose qu’on aurait désancré, à une grande profondeur ; je ne sais ce que c’est, mais cela monte lentement ; j’éprouve la résistance et j’entends la rumeur des distances traversées».

 

Corps-palimpseste.

 

Mais si le sentiment de la durée n’est donné ni par l’oublieuse mémoire, ni par quelque construction intellectuelle, pas plus que par une subite illumination qui viendrait éclairer un esprit embrumé par le rouage complexe des jours, seul le corps est le dépositaire de ces heures, de ce temps perdu que l’on ne retrouve jamais qu’à éprouver, à même le massif de son corps, à même la densité de sa chair, au travers de ce tressaillement, de cette résistance dont nous parle l’auteur de la Recherche. Car, en tout premier lieu, nous sommes un roc biologique au travers duquel transitent toutes les mouvances de notre exister, toutes les empreintes qui font de nos heures ce tissage de la réalité dont nous ne percevons plus le nébuleux emmêlement des fils. Et pourtant nous sommes fusionnés, infiniment reliés, ne serait-ce que par l’eau de nos cellules, l’air de notre respiration, le sang de nos veines. Notre corps est le palimpseste où, chaque seconde qui passe inscrit les mots de la fable dont nous constituons le texte. Tout comme nos cicatrices sont les témoins des accidents événementiels qui nous ont affectés, la superposition symbolique de nos radiographies corporelles est la représentation plurielle des scansions de nos extases temporelles. Infini emboîtement d’images, succession de mises en abyme dont chaque nouvelle efface l’ancienne, ne laissant plus subsister que la trace de surface, les strates révolues se dissolvant dans les plis du temps.

 

Voyage onirique.

 

Cette proposition iconographique que nous offre Douni Hou est infiniment précieuse en ceci qu’elle rend visible un phénomène habituellement occulté à notre regard, celui des esquisses successives dont, présentement, nous ne dévoilons plus que la plus accessible, à savoir celle de l’instant, ici et maintenant, dans son incoercible et éphémère donation. La temporalité a ceci de particulier qu’elle ne se livre qu’à se retirer dans le moment même de son surgissement. De là notre désarroi. De là notre impatience à happer tous les désirs qui scintillent à notre porte. De là notre inclination à nous ruer sur tout ce qui fait signe et s’annonce comme une chance supplémentaire d’échapper à la fin qui nous guette comme un voleur dans la nuit. L’habile dépliement corporel mis ici en scène constitue, non seulement une variation plastique sur un sujet somme toute classique, mais se laisse apercevoir en tant qu’allégorie métaphysique. Partant d’un réel palpable, facilement préhensible, elle nous invite à regarder en avant de nous, en arrière de nous, afin que, pourvus d’un regard ontologique adéquat, nous renoncions à feindre de vivre, à affecter d’exister alors que la seule réalité qui devrait jamais venir à notre encontre et nous questionner en notre fond est d’être et seulement d’être car tout le reste, toute fioriture, tout prédicat apposé sur cette vérité fondamentale n’est que processus de diversion et poudre aux yeux. Ceci, tous nous le savons. Tout comme Rêveuse, Songeuse, Onirique dont tous les masques et variations onomastiques ne dissimulent rien d’autre que la recherche de cet être-au-monde par lequel nous faisons trace sur les chemins de fortune qui, un jour, nous furent assignés.

Tout « voyage onirique » est cette ultime tentative de se rejoindre en un lieu qui réalise notre unité. A la Recherche du temps perdu correspond cette image ancienne qui rôde alentour sans faire de bruit. A la notion du Temps retrouvé correspond la synthèse qui, dans un seul empan de la pensée, une seule visée de la mémoire, une unique fusion des sensations, harmonise celui, celle que nous avons été avec, celui, celle que nous sommes dans le présent qui nous rencontre. Puisque, aussi bien, Être et Temps sont les deux pôles qui sont coalescents, qui toujours nous traversent quand bien même nous affecterions de ne pas nous en apercevoir. Ce que l’existence dissimule dans les convulsions de la contingence, l’art nous le restitue au centuple. Il n’est que de regarder ! La joie, toute joie, n’est que de bien voir.

 

 

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16 avril 2020 4 16 /04 /avril /2020 07:44
In-présence du temps

 

                 Photographie : Blanc-Seing

 

***

 

Le seuil est immobile

Vois-tu

Qui ne profère plus rien

De TOI

Il énonce son langage

De pierre

Une longue mémoire

Qui s’use aux carrefours

Des vents

 

L’horizon est libre

Il file là-bas

Vers les brumes bleues

Du causse

Où es-tu que je puisse

Deviner ton corps 

Où ton esprit

Que je l’emplisse

De joie 

Où ton âme 

Vibre-t-elle tel le diapason 

A-t-elle des ailes

Et part-elle pour des cieux

Que jamais je ne connaîtrai 

 

Le seuil est immobile

Je l’ai habillé

Du souvenir de TOI

J’y ai posé quelques larmes

En guise d’obole

J’y ai deviné l’empreinte

De tes pas

Une onde si fragile

Elle tremble

De ne plus être

 

Le seuil est immobile

Pareil à un temps

Sans racine

Le jour s’y englue

Tel l’insecte

Dans la toile

 

Dis-moi l’éclatante nécessité

De vivre

Dis-moi la feuillure de l’heure

Son indéfectible attente

Dis-moi encore et toujours

Les contours de ton être

 

Le seuil est immobile

En deuil de TOI

Comment pourrait-il

En être autrement 

Le grain serré de la pierre

Se désespère

De ne plus être frôlé

Tes sandales si légères 

S’y posaient

Dans la méditation du jour

 

La chambre est vide

Qui fait son curieux gonflement

Qui appelle et puis se tait

Tout s’y dissout

Et plus rien n’y paraît

Que le vide

 

Partout où tu as posé

Tes doigts

Je les ai posés

Partout où tu as imprimé

Tes lèvres

J’ai imprimé les miennes

Partout où ton regard

S’est porté

J’ai laissé errer le mien

Il était un lieu sans amarre

Un lieu de pure perdition

 

Sur la route

Qui glissait au loin

Je t’ai accompagnée

L’ajointement soudain

De nos mains

Était-il le scellement

De nos âmes 

Ou bien un étrange rituel

Que nous savions

Le dernier 

Où bien était-il

L’antépénultième

 

Ta voiture blanche

Au long capot

L’éclat de ses chromes

Les points rouges de ses feux

Ont longtemps vibré en moi

Ils ont creusé un puits

D’innombrable attente

Aussi le fil des heures

S’égrène-t-il lentement

Il fait son bruit

De gouttes claires

Dans la nuit d’une crypte

 

Partout où tu viendras

 Je viendrai

Sur la courbe bleue

Des planètes

Dans les yeux révulsés

Des étoiles

An sein même

De mes rêves lapidaires

Dans la gemme

De mon cœur

Où se fige la braise éteinte

De mon sang

 

Vois-tu n’aies nul regret

Ma souffrance est

Un plus grand don

Que ne l’était ma joie

Car à trop m’inonder

Elle te rendait invisible

Du sein de ma douleur  

Tu bourgeonnes et éclos

Semblable au bouton de rose

Qui se dépliant

Apporte l’être au monde

Qu’il visite

 

 

Partout où tu seras

Je serai

Aurais-je d’autre raison

De vivre

Que celle-ci 

 

Toujours les gouttes

S’assemblent

Qui font les ruisseaux

Ils coulent sous des berceaux d’ombre

Rejoignent d’autres tresses d’eau

Se jettent dans l’estuaire

 

Quel est donc celui

Qui t’accueille

Seras-tu au gré des jours

Qui viennent et vacillent

Différente de cette buée

Pliée aux choses

Et qui leur donnent

La gloire de vivre

Autre chose

 

Ne réponds pas surtout

Seul le silence sera

Le reposoir

Des amours qui furent

Et qui désespèrent de visiter

Le lieu de leur native rencontre

 

Le seuil est immobile vois-tu

Il est la parole retenue

Qui n’attend

Que de parler

Oui de parler

De TOI

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14 avril 2020 2 14 /04 /avril /2020 18:59
Sur la lisière de l’être.

 " The dark side ".

 

   Hier soir, à la tombée de la nuit,

   le Cap Blanc Nez, à l'horizon le Cap Gris Nez

   et...des nuages noirs...

 

   " Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle ".

   Spleen et envie de printemps...

 

   Photographie : Alain Beauvois.

 

 

 

 

   JOUR.

 

   On marche le long de la côte. On respire. On emplit ses yeux de la lumière des embruns. On enfonce ses semelles dans la croûte de sable. Parfois des Errants au loin avec leurs gestes de camelots, leurs cris pareils à ceux des freux. Avec leurs envols tels la pluie de rémiges des grands albatros. Clarté qui tombe du ciel en de longues cataractes. Bruits divers, ils glissent sous la lame d’eau. Le monde est agité. Le monde est pluriel qui déplie sa roue de paon. Polychrome, prolixe. On dirait le carrousel d’une fête foraine avec sa grande loterie, ses montagnes russes, ses pommes d’api nappées de caramel rutilant. On rit et chante aux terrasses des cafés. On aime dans les chambres où coule le jour en tresses liquides. On festoie partout, dans le ventre des tavernes, sur l’aire lisse des plages, sur les terrasses de pierre d’où se laisse voir la courbure immense des choses. Clameur pareille à des jeux dans une cour d’école. Certains lisent des romans de gare. D’autres boivent dans de grands verres du sirop d’orgeat couleur de néant. D’autres encore déclament les cantilènes de l’amour avec les yeux perdus au monde. Tout vit et prolifère sous la grande arche du cosmos sans que personne ne s’aperçoive du prodige de vivre. Ainsi vont les hommes embarqués sur un navire avec, à la proue, la trace scintillante du bonheur. Parfois du malheur. Mais on oublie. On boit. On aime.

 

   NUIT.

 

   Bruits qui se sont évanouis. On n’entend plus guère que le glissement continu, la rotation de la Terre, le chuintement de la mécanique céleste. Trajets de comètes avec leurs longues queues d’émeraude. Semis d’étoiles comme une nuée de sable poussée par le vent de la dune. Globe laiteux de la Lune qui rit aux anges et ne se préoccupe même pas du sort des Dormeurs abandonnés à leurs rêves d’écume. Les consciences sont au repos, cachées dans quelque pli du corps, inaccessibles. Les yeux sont vitreux comme ceux de momies antiques entourées du chant perdu de leurs étranges bandelettes. Les tiges des bras soudées au tronc du corps. Les pieds-tubercules enfoncés dans les nattes d’oubli. Respirations si inapparentes qu’on croirait avoir affaire à des gisants de pierre dans le jour avaricieux d’une crypte. Sont-ils morts ? Sont-ils vivants ? En partance pour une île imaginaire ? A bord d’un Radeau de la Méduse avec sa cargaison d’âmes en perdition ? Sont-ils encore figures humaines ? Projets ? Mémoires ? Passions éteintes en attente d’une résurrection ? C’est si terrible d’être là, couchés dans cette nasse d’illisibilité dont nul archéologue ne parviendrait à déchiffrer les troublants hiéroglyphes ! Alors on renonce à soi. On plie le bivouac. On se prépare à faire le grand voyage vers l’au-delà où sont les rivières d’argent, les lacs scintillants de brume, les jardins semés d’oiseaux multicolores et de grands animaux à la courbe aimable. On se dispose et on attend.

 

   ENTRE-DEUX.

 

   Jour : ouverture de la lumière.

   Nuit : fermeture de l’ombre.

  Jour : choses en leur apparaître, peut-être dans leur illusoire réalité, leur trompeuse apparence. Mais on ne choisit pas. On regarde et on boit les images, toutes les images.

   Nuit : dissimulation, secret. Invite de l’imaginaire qui supplée au manque du réel. Amplitude du rêve qui mêle et métamorphose choses, individus, espaces, temps. Déflagration des images qui disent en mode de représentation ce que, jamais, l’esprit ne pourrait concevoir. Immense liberté de la divagation onirique, à moins qu’il ne s’agisse, tout simplement, d’une aliénation. Pris dans la geôle des figues emmêlées l’être se dissout comme s’il était noyé dans un bain d’acide. Comment arriver à soi, se posséder, fût-ce de l’intérieur alors que les métaphores croisent leurs invisibles liens qui ligaturent les membres, cernent la tête des mailles étroites d’une folie à l’œuvre ?

Si belle la nuit qui diffuse sa mélodie invisible !

Si beau le jour qui revêt les choses d’un immatériel glacis ! Piège peut-être ? Oui, mais beau !

 Si beau l’entre-deux comme l’espace blanc qui sépare deux mots, deux notes de silence qui mettent en musique la symphonie du monde. Sans l’entre-deux, la césure, la pause, le retrait, le passage, la lisière, les phénomènes se dissoudraient à même leur apparence. Il n’y aurait plus de phrase, plus de texte, plus de langage et les hommes seraient des menhirs de pierre aux yeux vides, scrutant l’espace du Rien du fond de leur Néant.

   L’entre-deux : la forme sublime, l’opérateur qui fait passer du tout au rien, du rien au tout.

   L’entre-deux, le motif qui dessine l’être des choses en leur apparaître temporel.

   Le jour efface le temps dans la trop vive clarté.

   La nuit l’absorbe et le dissout dans le tumulte feutré de ses ténèbres.

   L’entre-deux hisse les choses de leur mutité à la force de son clair-obscur. Distance, différenciation qui isole et met en lumière les signifiants afin qu’ils parviennent au seul lieu où se puisse concevoir leur être, dans la plénitude de leur signifié. Faisant ceci, l’entre-deux opère la mutation de l’invisible en direction du visible. Tel mot qui demeurait inapparent, isolé dans sa consternante autarcie, voici qu’il se met à jouer en écho avec l’autre mot, son alter ego, qu’il résonne et commence à entonner le chant du langage. L’entre-deux se fait Artiste. Il prélève des teintes sur la palette : ici un noir profond, là un blanc étincelant. Il mélange et harmonise en une seule valeur de gris ce qui était illisible, inaudible. Et, miracle, voici que la toile se met à proférer, à initier le début d’une œuvre qui n’est encore qu’esquisse mais qui poursuivra sa belle sémantique à l’aune de la temporalité qui la traversera et la portera plus loin que n’auraient pu le faire deux notes isolées, ce noir mutique, ce blanc mutique semblables à des mimes sans parole sur la scène de la représentation humaine.

 

  LE DIT DE L’IMAGE.

 

   Cette belle photographie nous dit, précisément, cet entre-deux dont nous sommes en quête au seul motif de comprendre ce qui nous arrive, ici, en cet instant de notre traversée. Le « côté noir » tout en haut de l’image endeuille notre vision, la chasse de ce qui pourrait constituer une manière de lecture. Jamais on ne peut lire dans la chambre noire qu’annule l’obscurité. Alors on dirige la pointe de sa conscience ailleurs, là où un accueil voudra bien se montrer comme possible halte pour l’esprit. Nous voici au bas de l’image, sur cette grève qui ne dit son nom et nos pas s’égarent dans cette suie qui englue notre marche et nous rive au sol comme si notre cheminement n’avait plus de lieu où exercer sa volonté de conquête.

   Haut, bas de l’image : deux identiques apories dont nous pourrions ressortir exténués si nous demeurions en leur étrange pouvoir.

   Entre-deux de l’image : ici est la sublime déchirure du réel, la nappe de clarté, le rayonnement de la présence qui nous installe en un site d’immédiate saisie de ce qui se donne à voir. Une langue d’eau fait bouger son sillage d’argent depuis le rivage. Nous en suivons la douce modulation jusqu’au Cap Blanc Nez, puis, plus loin, dans le flou des brumes le Cap Gris Nez. Alors, combien nous sommes rassurés par ces polarités géographiques, ces noms que nous pouvons donner aux choses ! Combien s’éclaire le feu d’une joie intérieure !

 

Sur la lisière de l’être.

  Saint Jean-Baptiste à la fontaine.

  Le Caravage. 1610 ?

  Source : Wikipédia.

 

   Tout comme dans l’œuvre du Caravage, Saint Jean-Baptiste à la fontaine, le sens venait totalement du centre de l’image qu’encadraient deux zones d’ombre, ici, les deux Caps ne font signification qu’à être situés dans cet entre-deux qui les révèle en tant que ce qu’ils sont, une figuration qui tient parole et nous délivre des doutes et des incertitudes d’une vision obérée du monde. Là nous voyons clair. Là nous pouvons produire du langage. Là il nous est possible d’inscrire l’étincelle vive d’une poésie. Le poème n’est que ceci, le surgissement de l’éclair entre deux instances indigentes de la prose du quotidien.

   Alors nous pourrions dire la plaque de bitume de la mer où affleurent les écailles d’eau cernées de la phosphorescence des abysses.

   Dire la belle dérive continentale de ce Nez à la configuration humaine qui hume les fragrances des embruns.

   Dire la déchirure du ciel, cette eau en suspension, cette théorie des nuages pommelés qui, bientôt, basculeront pour que se poursuive l’éternel retour du même, eaux mêlées aux eaux dans un jeu circulaire infini.

   Dire l’obélisque dressant en direction du ciel sa flamme grise disant en mode oblique la douleur des hommes, leur étrange présence entre deux manifestations, l’une noire de deuil, l’autre blanche de naissance.

   Tout devient lisible dans cet intervalle. Aussi bien le génie de l’homme, sa couronne solaire, son flamboiement, aussi bien la tragédie de l’Histoire qui dresse souvent la stèle funeste de son impossibilité à être autrement que dans un confondant nihilisme agité par l’effondrement de toutes les valeurs.

   Dire sur ce site livré à la fureur du vent l’étreinte passionnée des Amants avant que ne les fauche le glaive du destin, ne les ramènent au néant les forceps de la nécessité.

   Dire notre désarroi lorsque, à la pluie mêlée de vent, se joint une infinie tristesse qui dissimule à nos yeux ce fragment de beauté dans lequel se projette la beauté du monde.

   Ce que le crépuscule donne à voir, cette incision du réel, l’aube la reprendra en son sein avant que le jour n’efface le mystère des choses. Notre mérite en tant qu’hommes, si cependant nous en avons un, c’est de nous questionner longuement sur cette faille de clarté qu’ourlent deux lèvres d’ombre. Comme si, allégoriquement, le paysage nous disait en termes contrastés, une note noire, une note blanche, le « côté noir » que toujours nous dépassons à glisser le coin de notre conscience dans la chair du réel. Peut-être n’y a-t-il plus beau voyage que celui-ci ?

 

 

 

 

 

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14 avril 2020 2 14 /04 /avril /2020 18:57
D’elle nait le possible.

Messagères.

Œuvre : André Maynet.

 

 

 

 

Effusion de source.

 

   C’était à peine si quelque chose se détachait dans le jour gris. Tout semblait aller de soi et nul ne se serait offusqué de sa propre présence, ici, sur la vitre claire du jour que nimbait un majestueux silence. On n’avait guère à faire pour sentir la vie battre en soi. Respirer doucement. Voir deux traits de vapeur fuser tout contre ses narines. Sentir le gonflement léger de sa poitrine pareil au lever de l’aube. Eployer dans le bonheur palpable ses rémiges ouvertes sur les vertus du vol stationnaire. Les formes de l’exister étaient naturelles. Les teintes se montraient dans la plus belle évidence qui fût. La cambrure du dos était ce golfe accueillant les grains de lumière tout comme l’estuaire le fait des flots apaisés avant que ceux-ci ne s’égayent dans le vaste océan. Tout était en liaison, tout se donnait sans nulle contrainte. C’était un camaïeu d’emboîtements logiques, la chute silencieuse du sable entre les lèvres libres du sablier. C’était le ruissellement d’une eau claire sur la paroi lisse d’une grotte de calcite. C’était le susurrement d’une confidence, là au creux du palais, avant qu’elle ne s’ébruite dans les mailles de l’air. Bouger eût été une offense à l’accueil des choses. Parler se fût immiscé identiquement à la déchirure de quelque étoffe dans le luxe d’un salon. Penser ne se pût imaginer que dans l’effleurement seulement, dans la levée délicate d’une efflorescence suivie d’une autre efflorescence. Comme si chaque chose appartenant à chaque chose, une étonnante osmose en eût été la forme d’apparition la plus exacte. Il est des instants où tout semble converger dans l’orbe de la joie, où les plaisirs sont un miel, un nectar coulant du ciel jusqu’à emplir en totalité les jarres des corps qui en deviennent intérieurement lumineuses, à la limite d’une phosphorescence. Comme si les parois de l’être, devenues subtilement poreuses, avaient essaimé au dehors la pure félicité, le sentiment d’un accomplissement parvenu au terme de son éclosion, bourgeon faisant sa corolle jaune dans l’orbe des certitudes. Rien d’autre à faire alors que de se disposer à sentir cette effusion de source parmi le lacis des mousses vertes et les rives aux rassurantes frondaisons.

 

Mouette.

 

   C’était une mouette tout droit venue des rivages atlantiques où soufflait la vapeur marine en douce nébulosité. Sans doute s’était-elle égarée dans les zones hauturières du ciel, tant et si bien qu’elle parvint dans cet étrange territoire sans nom, manière de Nusquama, de non-lieu où ne se percevait guère que la fragrance de l’Absolu et les exigences d’une pensée non gauchie par les agitations mondaines. Mouette, en étrange sustentation, semblait fascinée par Eclaireuse, par sa lampe-torche dans le rayon duquel elle se tenait, tant et si bien que sa tête menue prise d’effroi n’agitait plus que des idées vagues et sans intérêt. On ne tutoie pas l’Absolu, soudain, sans en être tétanisé pour des temps indéfinissables, sans doute pour l’éternité. Cependant, située au centre de la magie, elle ne s’étonnait ni de cette dernière, la magie (est-on jamais surpris d’un état qui vous transporte hors de vous au plein de votre enfance, au sein de l’expérience plénière qui fait de votre réminiscence l’épure d’une joie ?) ni d’elle-même dont le corps frappé de stupeur vibrait à l’unisson des étoiles sans même qu’elle en fût consciente. Elle n’avait rien à espérer de rien, ayant atteint une espèce de point fixe du bonheur, faveur que les humains poursuivaient à longueur de temps sans y réellement parvenir.

 

Eclaireuse.

 

   Eût-on demandé au dernier des hommes s’intéressant à l’esthétique de dessiner (en supposant qu’il fût habile en ce domaine) une femme dans son évidente beauté, qu’il aurait commis une telle œuvre dont le moins que l’on pouvait dire c’était qu’elle était la mise en image de ce Beau idéal qui avait tellement agité la tête chenue des penseurs antiques. En effet elle était cette beauté réalisée, cette si plaisante géométrie, ce sensualisme mis en acte, cette perfection descendue de quelque empyrée jusque sur la Terre (mais dans quel district, nul ne savait), pour dire aux hommes de bonne volonté que leur sort n’était pas tragique, que toujours se levait, à l’horizon du monde, quelque clarté guidant les Hagards en direction de Vénus, la Belle Etoile, dont, le plus souvent, il n’apercevaient nullement le signe amical, rivés qu’ils étaient sur leur chemin si semblable à celui de la Croix. Portaient-ils encore en eux, fichés au centre de leur tumulte de chair, l’épine douloureuse de la Chute ? Eclaireuse, au nom si délicat, si précieux, telle l’illuminatrice des jours à venir, se tenait dans la posture ineffable de la cambrure, arc tendu contre les flots du jour. Son corps était l’évidence faite chair, genre d’éphèbe dont on ne percevait même pas la nature du sexe, ce qui la rendait infiniment touchante, pareille à l’orée d’une grâce qui serait venue visiter le domaine des hommes. Dans sa main, au bout de son bras gauche replié à la façon du lanceur de javelot, elle tenait une lampe dont le faisceau semblable à une brume s’élançait en direction du ciel. Dans son lumineux parcours, comme naissant de sa subtile énergie, Mouette apparaissait fixée dans son vol. L’image qu’elle donnait d’elle était celui d’un oiseau qui aurait été cloué contre l’ouate de l’air par les soins d’un habile taxidermiste, peut-être même façonné par les doigts d’un invisible démiurge. Ou bien elle était le sujet de l’une de ces habiles toiles symboliques qui n’imite le réel qu’à mieux le dépasser. Ou encore elle était simplement l’Idée platonicienne dans sa dialectique descendante, encore tout illuminée de sa vision de l’âme dont elle s’étonnait encore qu’elle pût réellement exister. Quoi qu’il en fût des hypothèses plus ou moins fantaisistes, elle était cette exception faisant dans l’espace sa trouée de félicité.

 

La Lampe.

 

   Mais, maintenant, après avoir interrogé le domaine des existants, l’oiseau, la jeune femme, pouvait-on en faire autant du simple objet ? « Objets inanimés, avez-vous donc une âme / Qui s'attache à notre âme et la force d'aimer ? », disait le poète Lamartine citant pêle-mêle à l’évocation de son Milly natal, montagnes, vallons, saules, vieilles tours, murs noircis, fontaine, chaumière. Une montagne éprouve-t-elle des sensations ? Un vallon est-il sensible à des sentiments ? Des saules pensent-ils ? Bien évidemment tout prêterait à sourire si ces évocations n’étaient que prétexte à poésie. Mais, pourtant, ne s’agit-il que de cela ? N’y aurait-il rien d’autre à apercevoir qui pourrait sourdre de la texture même de ces vers ? Le Poète nous fournit la réponse à l’initiale du dernier quatrain : « Chaumière où du foyer étincelait la flamme… » C’est au cœur même du foyer, dans l’étincellement de la flamme que se concentre toute l’énergie des « objets ». Sans cette belle lumière fondatrice d’un être ils ne seraient rien qu’un assemblage de roches, des ramures s’ébrouant dans le vent, des accumulations de pierres en ruine. Tout ce qu’une lourde matérialité vient obérer d’une possibilité d’exister, un seul vers en restitue le vivant emblème en raison de sa force sémantique et symbolique.

 

Tout se met à rayonner.

 

   Et, à partir d’ici, il s’agit de retrouver l’image et de l’approcher selon la grille de lecture lamartinienne. Cette lampe qui menaçait de sombrer bien vite dans l’oubli des choses contingentes, la voilà soudain investie d’un pouvoir nouveau, celui d’éclairer, donc de donner sens, de porter au jour tout ce qui se trouve dans l’axe de son rayonnement. Identique métamorphose à celle qui touche montagnes, vallons, saules qui sortent non seulement de leur habituel anonymat mais se vêtent des habits de personnes réelles, douées de conscience et des infinies valeurs qui transcendent ceux qui en sont atteints.

   Tout se met à rayonner, à tenir le dialogue de l’ouvert, de l’infiniment disponible, tout inaugure le possible dont la corolle se déploie à la mesure de cet incroyable événement. Non seulement la lampe ne peut plus se ranger au rang des ustensiles purement immanents, mais la voilà douée d’un prodigieux pouvoir. Tout simplement d’amener le réel à son être.

   Revenons un instant à la fiction. Tout est encore dans le gris avec cette lame plus claire au bout de laquelle Mouette semble immobilisée pour le temps des temps. Comme une Forme immuable attendant d’être décryptée, reproduite dans le sensible pour le plus grand bonheur des âmes qui seront en état d’effervescence à son contact. Concentrons notre attention sur la main gauche d’Eclaireuse et intimons-lui l’ordre d’éteindre la lampe. Progressivement. C’est d’abord une teinte foncée pareille à de l’anthracite. Puis c’est du graphite avec encore quelques reflets de clarté. Puis c’est du charbon, dense, sourd, pareil à une veine au fond d’un puits de mine. Nous tâchons de voir mais nos sclérotiques sont de bitume et nos pupilles sont des orifices occlus par où n’entre plus nulle lumière, où ne s’éclaire plus nulle signification. Eclaireuse n’est plus qu’un lointain souvenir, Mouette un point indistinct à l’horizon illisible du monde. Or, ce qui ne s’inscrit plus que dans la mémoire, ne s’archive que dans les plis du souvenir, tout ceci N’EST PLUS, tout ceci s’est évanoui en même temps que disparaissait le beau trajet de la flamme initié par la lampe puisque, aussi bien, toute lumière est ceci qui brûle et porte au devant de nos yeux l’exception de vivre. Cette image, un instant, en aura été le sublime révélateur. Lumière, être : une seule et identique chose, un seul et identique prodige dont cette image assure la belle présence et l’assurera à jamais. Toute œuvre empreinte de vérité implique sa propre éternité. Mais cette dernière remarque était inutile puisque VOUS LES REGARDEURS, savez ce qu’être éclairés veut dire !

 

 

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