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15 décembre 2015 2 15 /12 /décembre /2015 08:57

 

Quand le jour s'annonce.

 

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                                                Photographie : Blanc-Seing.                                                        

 

 

 

  Les contours de la nuit sont encore présents, mêlés au corps des choses, glissant sur leurs fines arêtes, montant le long des troncs à peine visibles.  C'est une simple insistance, une imperceptible respiration, une parole scellée. Les nappes d'ombre émergent de l'eau, retenant encore, dans leurs plis d'obsidienne, le proche égarement des couleurs.

  Les couleurs sont sourdes, si semblables à l'écorce, à l'humus, à la feuille morte, au marais où nagent les tritons. Toujours l'ombre naît de la terre, de sa complexité, de son entrelacs, de son emmêlement. Jamais elle ne vient du ciel. Sauf les nuages d'orage aux ventres tubéreux.  Sauf le crépuscule d'hiver pareil aux toiles glacées de Brueghel l'Ancien lorsque le ciel habité d'oiseaux perdus vire au vert et la neige fait sa longue toile d'ennui. Il y a alors si peu d'espace pour l'homme, pour la course de ses pensées, l'étoilement de ses rêves. Tout est cloué dans une même immobilité et les montagnes, au loin, semblent orphelines d'une transcendance ou, au moins, d'une possible élévation vers quelque spiritualité. Ou, à défaut, d'un idéal.

  Les couleurs d'avant-le-jour  sont sépulcrales, plombées, comme sidérées et déjà exclues de la nuit féconde, là où était l'ombilic des rêves. L'œil prolixe par où voir l'invisible. C'est-à-dire pour s'ouvrir à ce qui pourrait survenir si la peau du réel se retournait et nous livrait l'envers des choses, si le palimpseste du monde nous révélait son chiffre premier, si, brusquement, nous surgissions dans la pure origine. Alors les Formes nous habiteraient comme nous les habiterions, sans division, sans partage, sans procès. La pure évidence d'exister nous saisirait. Et nous ne saurions que proférer, tant ceci serait de l'ordre du surgissement.

  Nous regarderions, les yeux distendus jusqu'à la mydriase. Alors les ombres se mettraient à parler. Leurs lèvres gonflées de sève nous diraient la beauté partout répandue, que, souvent, nous ne savons pas voir. Si Brueghel nous attriste, c'est que, déjà, en quelque pli de la conscience, nous portons une plaie vive, une écharde mortelle. Ce que nous sentons, ce que nous voyons, c'est nous qui l'inventons à la mesure de notre inconséquence.

  L'ombre n'est jamais qu'une des déclinaisons de la lumière, qu'une atténuation de la couleur avant que le jour ne vienne nous dire le monde selon telle ou telle de ses nervures. L'ombre est belle parce que pénétrée de ce que la nuit a déposé en elle de mystère, de questions, sans doute de secrets. L'ombre est nécessaire afin que nous ne nous dispersions nullement dans un aveuglant flot de clarté. Celui-ci que, trop souvent, l'on confond avec la vérité. Mais si une telle chose existe, elle ne s'esquisse qu'à l'ajointement du clair et de l'obscur, comme dans les tableaux de Rembrandt ou de Léonard de Vinci. Il y faut cette imprécision, ce flou, cette vibration dont toute chose est nécessairement cernée afin qu'elle puisse se manifester, il y faut ce passage d'un état à l'autre, comme l'intervalle entre les mots signifie, l'écart entre les notes crée la mélodie.

  Ombre sur ombre n'est que confusion. Lumière sur lumière, aveuglement.

Ombre sur lumière; lumière sur ombre, et voici qu'apparaît ce que, depuis toujours, nous attendions, dont l'aube est la poétique illustration. Le jour ne s'annonce à nous que par ce jeu sublime entretenu avec ce qui l'a précédé et dont il procède. La nuit ne nous apparaît qu'à être une lente décroissance du jour. Les limites, les frontières, les divisions, c'est seulement nous qui les métabolisons afin de donner à nos corps errants de suffisantes quadratures qui, en réalité, ne sont que des leurres pour notre entendement, des gages pour notre raison.     

  L'annonce du jour est, en même temps, le mot ultime de l'ombre. Il ne tient à notre exister que de prolonger cette belle dialectique à la manière de cette étonnante diastole-systole qui ne vibre qu'à nous donner lieu l'espace d'une vie. Cela nous le savons du fond intime des choses, mais nous devons constamment l'oublier, faute de quoi la mesure dissimulerait ce qu'elle est en charge de révéler : l'exister en lui-même et encore bien d'autres choses qui parlent à notre conscience un langage d'aube, une pure partition de funambule.

 

 

 

 

                                                                                        

 

 

     

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14 décembre 2015 1 14 /12 /décembre /2015 09:55
Le destin ambigu des formes.

Photographie : Pascal Hallou

***

  La pullulation des formes est une réalité si évidente que nous finissons par les oublier, nous noyer en elles en quelque sorte. A commencer par la forme humaine dont la nature nous est consubstantiellement destinée, dont la silhouette nous est si habituelle que, parfois, nous ne percevons même plus la hauteur de sa stature et la nécessité qu’elle constitue en tant que point de repère sur le chemin de l’exister. Il en va de même pour de nombreuses formes au seul motif qu’elles constituent notre horizon ordinaire. Ainsi de celles du temps, présent qui coule en nous sans même que nous en remarquions le flux, passé dont notre mémoire nous livre les images comme des stations de notre être glissées au cœur de l’intime. Nous ne les interrogeons plus puisque, aussi bien, elles sont inscrites dans notre chair, elles habillent notre peau et nous livrent au monde en tant que celui que nous sommes et avons été. Sans doute la forme de l’avenir est-elle plus difficile à saisir car située en dehors de notre expérience et des événements qui s’y dévoileront. Quant aux formes de l’espace, cette autre catégorie nous disant les motifs du paraître en général, de ce qui nous fait face, nous en possédons une aperception immédiate dans le cône élevé de la montagne, la courbe éployée de la terre, le gonflement de l’océan aussi loin que porte le regard. Celles de l’Histoire nous deviennent prégnantes à la mesure des images qu’elles suscitent en nous : paysages antiques des œuvres et des textes de l’humanisme renaissant ; mouvement prolétaire des travailleurs théorisé par l’idéologie marxiste ; icônes des sociétés contemporaines que dressent, ici et là, les temples de la consommation. Pour ce qui est de la culture, les formes en sont tellement catégorisées qu’elles se donnent à nous avec la facilité des évidences : le poème ordonné en vers, le théâtre en actes, le conte en épisodes fabuleux, le roman en séquences existentielles. Enfin l’art, domaine princeps des formes en est doté de si riche manière que nous ne pourrions en énumérer la liste qu’au prix d’une ennuyeuse litanie : volutes architecturales, volumes de la sculpture ; aubades, concerti et autres intermezzos de la musique ; ballets classiques et multiples figures de la danse contemporaine ; déclinaisons infinies de la peinture qui évoquent en nous le portrait, la nature morte, le paysage.

  Les œuvres picturales nous interrogent si fort au travers de leurs formes qu’il convient de nous y arrêter et de méditer à leur sujet. Et d’en faire un rapide inventaire, non chronologique, mais centré sur les différents styles successifs censés mettre en relief leur étonnante polysémie.

Le destin ambigu des formes.

« Le Songe du chevalier »

Raphaël

1503 – 1504

*

  D’abord « Le Songe du chevalier » de Raphaël. D’emblée ce tableau nous parle car nous pouvons lui attribuer un coefficient de réalité dont notre environnement quotidien, nos connaissances, notre empirie nous offrent mille esquisses chaque jour qui passe. La colline surmontée d’un château, les personnages si vrais qu’on les croirait vivants, l’arbre déployant sa ramure, tout ceci est si préhensible, si immédiatement intégré dans l’arche du possible que nous nous y disposons comme la quatrième figure de l’œuvre, celle qui instaurera un dialogue avec le peintre, avec sa figuration, si bien que nous serons le dernier terme de la fable, celui qui, opérant l’analyse de la vision et de ses différents prédicats en réalisera la synthèse opératoire. C’est de cette manière que naît toute interprétation de ce qui vient à nous dans l’ordre du visible. Non seulement nous sommes voyants, mais nous nous positionnons en herméneutes de cette réalité picturale. Alors se déploie le cycle infini des hypothèses, alors avance la roue polychrome qui, de ce qui apparaît, établit une légende. Et peu importe son degré de vérité ou bien de fausseté. C’est d’abord de comprendre dont il s’agit, ensuite de poursuivre son chemin lesté d’une telle connaissance, en elle-même support de liberté, car rien ne saurait être pire que de demeurer en silence face à l’œuvre et de se soumettre au supplice de l’énigme. Le processus de connaissance, fût-il labyrinthique, osé, tendu comme le fil, il n’en permet pas moins de franchir un obstacle, celui de l’inconnaissance, et de poursuivre son métier de déchiffreur du monde. L’une des interprétations de ce tableau, telle qu’elle nous est livrée par Wikipédia :

 « Le thème présenté reste énigmatique et a fait l'objet de plusieurs interprétations. Certains historiens d'art estiment que le chevalier endormi représenterait Scipion l'Africain (236/184 av. J.-C.), en train de rêver de choisir entre la Vertu (Virtus) représentée par Pallas) (derrière laquelle se trouve un chemin abrupt et rocheux) et le Plaisir (Voluptas), représenté par Vénus portant une robe ample. Elles lui offrent les attributs idéaux à ses devoirs : l'épée (l'art militaire ou la vie active), le livre (la Connaissance, l'étude, c'est-à-dire la vie contemplative) et la fleur (l'Amour). »

 Nous voulons toujours aller au-devant du réel pour le justifier et, corollairement, y trouver place. Nous apercevons bien dans l’essai d’interprétation ci-dessus le début d’une histoire semblant fonder une mythologie. Bien d’autres scénarios auraient pu se présenter dont peut-être aucun n’eût fourni la clé du travail de Raphaël. Peut-être le peintre de la Renaissance aurait-il été en peine de fournir les fondements véritables qui, au travers d’une cascade d’affinités et d’expériences picturales, avaient abouti à ce « Songe » aussi beau que pénétré de classicisme dans sa forme.

  Et, maintenant, nous changeons si brusquement de registre, en apparence du moins, que nous ne reconnaissons guère ces formes pour des formes réelles, je veux dire, pour des rencontres que nous ferions au hasard de nos cheminements dans l’ordre de la nature, de l’humain ou bien de l’objet. A première vue, ce tableau de Piet Mondrian, intitulé « Composition XIV », ne semble correspondre qu’à un assemblage de lignes et de courbes, certes harmonieuses, maîtrisées, mais nous n’y reconnaissons plus le lexique rassurant de la condition hum aine, comme si cette œuvre se situait hors-sol, purement virtuelle, manière de fiction ne reposant que sur de hasardeuses prémisses intellectuelles.

Le destin ambigu des formes.

Piet Mondrian

« Composition XIV »

*

  Sans doute pensons-nous qu’il n’y est question que d’une mathématisation de l’espace, de l’édification d’une géométrie conceptuelle, de hasardeux paradigmes d’une possession du monde dont nous ne pourrions plus saisir que quelques nervures, quelques points saillants à défaut d’y trouver le trait de l’horizon, le portrait connu, la pomme posée sur la table qui est comme l’amer nous disant encore notre appartenance à la quadrature du vivre. Les habituelles pierres angulaires sur lesquelles s’établit notre jugement esthétique semblent avoir cédé la place à une dispersion, une atomisation dont nous ne savons plus très bien ce qu’elle signifie. Et pourtant, ce tableau est-il si loin du précédent, dans l’esprit de son créateur ? Est-il cette pure abstraction pour laquelle il semble se donner au premier et rapide empan du regard ? N’y aurait-il pas des lignes de forces inaperçues, des aimantations, des polarités qui en assureraient la présence sur le plan ontologique ? Car, même si nous sommes temporairement privés d’orient, sans doute nombre de significations souterraines parcourent-elles l’œuvre de la même manière que le glissement des plaques tectoniques affecte l’écorce terrestre sans que rien n’y paraisse dans le cadre des événements ordinaires. Simple question de vision, d’acuité de la pupille intellective. Oui, il faut bien s’accorder à reconnaître que, sauf à opter pour une pétition de principe, toutes les formes ont égale valeur et contiennent en même quantité les sèmes nous ouvrant la voie d’une compréhension. C’est à la prise en compte de cette optique sur l’art que nous convie Mondrian dans les quelques assertions ci-dessous qu’il adresse à son ami Bremmer et qui semblent résonner à titre de justifications :

  « Je construis des lignes et des combinaisons de couleurs sur des surfaces planes afin d'exprimer, avec la plus grande conscience, une beauté générale. La nature (ou ce que je vois) m'inspire, me met, comme tout peintre, dans un état émotionnel qui me pousse à créer quelque chose, mais je veux rester aussi près que possible de la vérité et à tout extraire, jusqu'à ce que j'atteigne au fondement (qui ne demeure qu'un fondement extérieur !) des choses […]. Je crois qu'il est possible, grâce à des lignes horizontales et verticales construites en pleine conscience, mais sans ‘‘calcul’’, suggérées par une intuition aigüe et nées de l'harmonie et du rythme, que ces formes fondamentales de la beauté, complétées au besoin par d'autres lignes droites ou courbes, puissent produire une œuvre d'art aussi puissante que vraie ».

Brigitte Leal, Mondrian / De Stijl, Paris,

Éditions du Centre Pompidou,‎ 2010

Mais quelles sont donc les propositions de l’artiste qui sont à accentuer afin que nous nous mettions en résonnance avec ce qu’il veut dire, cet objet toujours insaisissable, cette œuvre d’art en éternelle fuite à mesure que nous nous en approchons ? La nature (ou ce que je vois). Ce qu’il faut retenir est le ce que je vois qui apparaît comme la clef de voûte de tout essai de profération dès que l’indicible s’offre comme la seule matière à laquelle l’art a constamment affaire. Tout est question de regard, certes, mais de regard singulier, subjectif, immanent à la conscience même de celui qui s’applique à en percer la nature, à en traduire les fondements. Car c’est bien d’un paysage dont Mondrian nous parle au travers de « Composition XIV ». Oui, de son paysage mental, de sa vérité intérieure - il n’y a de vérité qu’intérieure -, des affinités électives qu’il a tissées avec le monde. Chaque individu est marqué au fer rouge par la verticalité de sa propre expérience, brûlé à la braise des rencontres, poncé jusqu’à l’âme -l’artiste, cette sensibilité à vif -, par les métamorphoses qu’il impose à la matière, les transfigurations qu’il initie dans les arcanes de sa création - cette chair vive du sens qui le travaille sans relâche -, ébloui lorsque l’alchimie qu’il produit change le plomb du réel en or de l’imaginaire, en cristal du songe. Pour cette raison, profonde, éminente, pour combler le puits sans fond d’une angoisse constitutive, le créateur donne son sang, son sperme, ses humeurs, fait couler sa lymphe telle la sève de l’arbre débordant de l’écorce. L’acte artistique est acte d’amour ou bien il n’est pas. Identiquement à une rencontre sexuelle qui n’est ni la reconduction de la précédente, ni la projection de la future. Toujours un événement transcendant le réel, toujours une fécondation de ce qui est sous le ciel, près de la terre comme une arche à faire lever. Il n’y a pas d’autre mot pour dire le temps et l’espace d’une vérité dont l’œuvre doit être la mise en forme à l’aune de ce qu’elle a extrait à la mutité, au silence, au lourd sommeil des hommes que le rêve ne visite que trop rarement. Le rêve d’un monde à regarder et à accomplir dans le même geste apparitionnel.

  Et, maintenant, il faut accomplir un saut supplémentaire dans l’ordre de l’abstraction, de la déréalisation de ce qui, en temps ordinaire, vient se poser sur la courbe de notre sclérotique. La belle photographie de Pascal Hallou est de telle nature qu’elle nous met en demeure de trouver, en nous, les fondations mêmes qui feront surgir cette œuvre de la nuit dont elle est l’hôte, tout comme le poème se hisse de l’ombre qui, primitivement, l’accueille, cet inconscient dont nous ne pouvons rien dire puisqu’il nous échappe et nous reconduit dans l’antre des objectivations hasardeuses.

Le destin ambigu des formes.

  Mais posons à nouveau l’image face à nous et regardons-là dans la perspective des deux propositions picturales précédentes. Etrangement, l’hypothèse fût-elle osée, je dis qu’elle se situe à la jonction du travail Renaissant et de celui de la Modernité. Et en quoi donc cette thèse est-elle recevable ? Mais uniquement dans une visée strictement formelle. Si le visage de cette photographie nous oriente vers l’aridité d’une abstraction, en filigrane se dessine en elle un référent qui nous est continûment donné, à savoir la figuration, au premier plan, d’une avancée de terre que surplombe un ciel parcouru du courant des nuages. (Ici, j’écarterai volontairement l’aspect de la réalité dont on peut penser qu’il s’agit d’une bordure de trottoir que longe une flaque d’eau multicolore). Du Renaissant elle reprend l’ordonnancement général, à savoir qu’elle s’attribue, en tant que prédicats du paraître, un ciel au zénith, une terre au nadir, les deux seules orientations grâce auxquelles tout homme est doué de coordonnées topologiques. Terre qui y apparaît dans le genre d’un « humus » fondateur de « l’humain », puisque, aussi bien, les deux mots sont affectés d’une racine commune. Ici prend appui une fable quasiment biblique de l’ordre d’une mise en forme de la glaise afin que l’homme fût extrait de la sombre materia prima. Et ce que la densité de la terre recueille en son sein, ces forces primitives fondamentales, le ciel les reprend pour les porter à la visibilité. Dans les étonnants remuements des nuages semble se dissimuler, comme en abyme, une autre entité originelle, cette eau océanique qui, souvent, devient lustrale. De la Modernité, à la façon d’un Mondrian, elle arrache au monde du réel les lignes les plus pertinentes selon lesquelles l’univers se dévoile à nous. Si bien que, ayant cru apercevoir le sol de l’homme, son ciel éthéré, déjà nous sommes en quête d’autre chose, saisis de doute, portés aux limites du rêve et de l’imaginaire. Brusques illuminations du songe, déflagrations de la conscience dès qu’elle perd ses attaches pour céder la bride aux forces telluriques de l’irrationnel. Pour l’artiste moderne c’est bien de cela dont il s’agit : d’une subversion du réel qui, tout en le déconstruisant, nous en propose une nouvelle mouture, une élaboration hors de toute visée commune. Si la saisie du tableau de Raphaël se faisait à l’aune de quelques hésitations interprétatives - nommer les personnages, définir les symboles qui les déterminaient -, la syntaxe moderne est d’une autre complexité en même temps qu’elle instaure un infini régime de liberté. Complexité parce que nous peinons à saisir adéquatement les motivations artistiques sous jacentes. Liberté car aucune contrainte ne nous intime l’ordre de regarder dans telle ou telle direction. S’il existe une essence de la modernité c’est bien dans un sens que nous pourrions qualifier « d’existentialiste » : nous sommes devant un choix qui engage notre liberté. Nous sommes seuls au monde avec ce qui nous regarde et nous interroge. Car il serait naïf de penser que seul l’homme est celui qui questionne. Toute œuvre portée à son point d’incandescence est cette étoile dont il nous est demandé de définir le lieu de provenance, la raison de sa présence ici et maintenant, le sens en direction duquel elle fait signe. De ceci il ressort cependant que toute forme interroge à égalité, qu’elle s’inspire de la démarche classique, symboliste ou bien hermétique. C’est au Voyeur des œuvres de se doter du regard qui, correctement orienté vers la lecture de l’œuvre en tirera la quintessence. Ce bref article en a proposé trois voies. Mais les voies de l’art, comme chacun sait sont infinies, aussi bien que la qualité du regard qui s’accorde à en faire le subtil inventaire. Soyons libres de regarder mais avec la justesse que requiert toujours ce qui, s’attachant à la densité terrestre, ne demande jamais qu’à s’en extraire avec l’aide d’une lucidité et d’une conscience ouvertes. Tout comme le symbole dont Paul Ricoeur disait qu’il « donne à penser », l’art nous intime à le rejoindre par ce beau geste de l’esprit qui amène à la contemplation ce qui, jusqu’alors, demeurait celé. Ainsi va toute proposition artistique qui, en son fond, est questionnement, levée du voile des apparences, surgissement au plus près de ce qui est à connaître, l’être de l’œuvre en son unicité.

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14 décembre 2015 1 14 /12 /décembre /2015 09:16

 

Le corps-palimpseste.

 

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                   Sur une page Facebook de Marie P. Zimmer.

Avec Nathalie Starchild. 

 

  Pour s'y reconnaître avec le corps, il faut remonter à l'origine ou, du moins tâcher d'en établir une thèse vraisemblable. Au début, au tout début, alors que rien n'a encore vraiment commencé, le corps est une argile compacte, une glaise sourde, un impénétrable limon. Rien n'y est visible, pas plus de l'extérieur que de l'intérieur. Rien ne s'y imprime. Tout s'y dissout dans une manière d'incompréhension native. Comme si une effraction n'était possible, une interprétation des signes à venir occultée par nature. Donc corps livré à une confondante surdi-mutité, à une absolue cécité.

  Mais le corpstout corps, ne saurait se résoudre à demeurer dans cette gemme immobile, dans cette gangue de pierre. Le corps est là pour témoigner, faire phénomène sur la scène du monde, se laisser décrypter en même temps qu'il se livre à une singulière herméneutique de tout ce qui vient à l'encontre. Le corps surgissant à la lumière cherche à déployer la chair des choses, à en extraire la pulpe, à en lire la complexité, à en forer la quadrature existentielle. Si le corps ne le faisait, alors il serait entièrement livré à la matière, inclus dans la roche, incliné à vivre sa vie de racine parmi les tumultes de l'humus. Le corps mérite mieux que ce laborieux balbutiement, cette plongée dans l'hébétude, dans l'in-signifiant.

  Alors se produit l'événement à l'incomparable splendeur : la monination. Soudain, sur la face désolée du rien, s'imprime le langage qui fait ses floraisons multiples, pousse ses rameaux dans toutes les directions de l'espace. Ces corps jusqu'ici innommés, qui n'avaient nul praticable sur lequel paraître, voici que, soudain, ils deviennent visibles, ils s'éclairent de l'intérieur, ils gonflent, se dilatent, écartent les parois étroites de la jarre afin, qu'en elle, au-dehors d'elle, se lise le chiffre de l'homme, celui du monde. Microcosme s'éployant aux dimensions du macrocosme. Il aura suffi de nommer AdamEve pour que s'étoilent des myriades de significationsLa parole a envahi tous les étages de Babel, elle sort par les portes, les fenêtres, monte en spirale dans l'éther qui en est fécondé, métamorphosé.

  Ce qui, jusqu'alors, promettait d'être une longue dérive humaine, une terrible diaspora, s'auréole des contours de ce qui ne se dira plus qu'en termes d'essence, de fondement. L'homme a trouvé son site, l'homme est habité du-dedans et ces mots dont il fait son breuvage continu, ces mots aux vrilles mobiles, aux lianes colonisatrices, aux milliers de radicelles, il les découvre faisant leurs longues pérégrinations partout où la peau est disponible, où se révèle l'aire accueillante au sens, à la signification, au chemin parcouru selon une direction, une aimantation, une polarité.

  Mais c'est le corps en totalité qui porte au-devant de lui l'étendard du langage, qui s'en imprègne jusqu'en ses moindres fragments. Car tout signifie bien au-delà de ce que les apparences têtues ne livrent qu'avec parcimonie, tout s'anime de correspondances, d'analogies, de points d'accord. Tout en osmose jusqu'à l'infini. Partout les mots font leurs carrousels, leurs pas de deux, leurs entrechats; partout se grave au burin ce qui veut porter l'homme en sa demeure essentielle, à savoir la compréhension de ce qui se fait jour, l'interprétation plurielle, l'affairement à débusquer l'infime, ce qui s'esquive, se dissout dans le brouillard du temps.

  Les jours passent, les nuits passent. Le langage s'imprime dans les consciences, éclaire l'intellect, fait ses gerbes de météore tout juste en arrière de la vision, ses feux de Bengale dans le cercle des yeux, ses cataractes sur la falaise du front. Bientôt c'est le corps en son entier qui est gagné comme par une éruption pareille à la fièvre. Partout se hissent les sémaphores, les signaux, les clignotements. Partout s'imprime la caravane pressée des minuscules signes noirs, tout est en marche, désormais et la peau devient le sublime réceptacle d'une éternelle symphonie.

  Les écritures s'amoncellent, se superposent, se mêlent  dans un genre d'ivresse. La clarté du ciel fait son manège de pierre ponce, la mémoire des hommes archive puis dissimule ce qu'elle a connu, dévoilé, exhaussé. Tout se recouvre, se sédimente et c'est comme si la fuite des jours recouvrait les signes  d'un voile d'oubli. Superposition d'écritures, de consciences vives, identiquement aux anciens parchemins que les Scribes grattaient pour les recouvrir de nouvelles empreintes. Nouvelle signification occultant l'ancienne, ouverture d'un regard renouvelé, constant affairement des hommes, depuis qu'ils ont reçu la faveur d'une nomination, à donner au temps un nouvel essor, au langage les conditions de son éternel ressourcement. La peau est ce palimpseste métaphorique sur lequel, générations après générations, civilisations après civilisations nous, les Existants, témoignons de notre passage sur terre, du sens que nous y avons provisoirement déposé. Cela, il faut le savoir à défaut de pouvoir s'y soustraire.  

  "Le langage est la maison de l'être…", nous dit le Philosophe Heidegger dans la "Lettre sur l'humanisme". Dans son abri habite l'homme. Les penseurs et les poètes sont ceux qui veillent sur cet abri. "

  Soyons donc, nous-mêmes, à corps consentants, cette demeure du langage qui nous fait HommesFemmes, c'est-à-dire écoutant ce que l'être a à nous dire : notre existence dans une contrée déterminée afin qu'y déposant notre trace, nous puissions témoigner de la rareté de l'essence humaine dont le langage est le révélateur. Il ne saurait y avoir de plus belle voie que celle de la Pensée, de la Poésie, toutes deux nous reconduisent à l'essentiel. 

 

 

                                                                                                   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     

 

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13 décembre 2015 7 13 /12 /décembre /2015 08:38

 

Ce fragment qui ne parle  de toi.

 

 

cfqnpdt.JPG 

 « Art au féminin ».

Nadège Costa.

Tous droits réservés.

 

 

 

   Que saisit-on de l’être, sinon deux ou trois traits  puis le vent replie ses rémiges et l’espace est vide, la conque repliée. Il n’y a plus qu’un souffle à l’horizon, un crépitement de brume, une haute falaise où ricoche le regard. C’est ainsi, tout s’absente à mesure que notre naturelle inquiétude s’ingénie à tracer le contour des choses. L’à-peine apparition comme règle du jeu. Le vacillement de la flamme. La perdition du jour et la nuit étend son emprise et la raison se dilue dans l’étrangeté de l’encre. Tout dans le trait incertain de la mine de plomb. Tout dans l’irrésolution de l’étain, ce gris sourd qui teinte d’indécision les toits de Paris. Les ciels sont perdus et la blancheur des oiseaux n’est que faire-paraître de l’absence.

  Ce serait si bien si le temps faisait halte, si le concept déroulait ses copeaux, si le jour s’effeuillait en minces compréhensions. Le passage, la perte, l’évanouissement, le non-retour c’est tellement teinté d’effleurement, c’est tellement poinçonné de temporalité. Il n’y a plus de parole qui énonce quoi que ce soit. Le poème s’abîme dans ses rimes obsolètes. Le théâtre n’est que praticable tissé de mensonges. Les livres illusions de milliers de signes. Tout est alloué à la réduction, tout est divisé par la faille des heures. Il n’y a plus de sentiment d’éternité. Mais en a-t-il jamais été ainsi ?

   Notre vision, nous l’avons voulue large, destinée aux vastes plaines d’herbe, aux hauts plateaux lissés de vent, aux horizons maritimes ouverts sur l’infini. Notre entendement nous l’avons souhaité étendu, aux ailes infiniment éployées afin que le monde y dépose ses mots de science, ses lexiques de certitude. Et pourtant rien ne s’y est imprimé que fuite et désolation. Pas même l’ombre d’un pessimisme, pas même la diversion d’une souveraine mélancolie. Nous eussions été comblés d’apercevoir seulement le vol courbe d’une pensée, l’ellipse fuyante d’une intuition, la fente diagonale d’un furtif ravissement. Rien et encore ce mot en dit trop qui évoque le néant et son cortège d’ombres métaphysiques ! Rien, comme cela, en 4 lettres, pas même écrit sur une feuille transparente, pas même susurré en voix intérieure, pas même pensé sur le mode de la disparition. Non. Rien en tant que rien. Donc Rien absolu. Sans arêtes, sans voix, sans murmure. Le Rien collé à son propre écho. Le Rien sans épaisseur, pas même celui de la carnèle liant avers et revers.

  Mais tout ceci peut-il s’écrire ? Nous voulons dire le Rien. A peine avons-nous proféré un mot et voici que déjà nous ouvrons une clairière dans l’opacité universelle. Déjà cela se met à briller. Déjà cela indique un chemin. Nous disons « herbe » et nous avons l’herbe, son chatoiement vert d’eau, sa densité mortelle. Nous disons « femme » et nous avons des vérités en forme de proue, des promesses bleues, des arcatures de joie. Nous disons « rosée » et cela se met à briller sur la pointe avancée des tiges matinales. Mais, disant « herbe, femme, rosée », avons-nous obtenu autre chose que le début d’un poème, l’amorce d’une espérance, la dispersion d’une angoisse ? Notre langage nous porte-t-il au-delà de nous-mêmes, nous déposant au pays des chimères ? Ou bien demeure-t-il scellé à notre bouche avec la persistance de la voix à moduler l’espace intérieur ?

  L’instant viendra où je t’écrirai la juste mesure du jour, ce dévoilement par lequel tu t’annonces alors que tu n’es que voilement, image au bord du monde, filigrane que toujours je  crois saisir dans la densité du papier alors qu’il n’est que pure illusion. Au moment où l’aube bascule dans le dépliement du monde, parfois, tu inscris ta silhouette sur la vitre lisse du ciel. Une folie de nuage et puis le vent disperse tout dans une finitude éthérée. Comment vivre après cela, le vide est si grand qui appelle et l’abîme est ouvert avec ses ondes serrées comme le silence. Un fin brouillard éteint tout dans une même irrésolution. Plus rien ne reste visible et les idées s’engluent dans une résine dense, impénétrable. La forêt vierge est-elle ainsi, cette impression de pure vacuité parmi le cri des singes hurleurs et le tumulte des aras ? Double perdition de l’aventure dans la parole scellée en elle-même. Mais qui donc nous entendrait alors que le monde est vacarme assourdissant et les consciences simples girations infinitésimales ?

  Alors nous rêvons. Alors je rêve et le champ de l’image cède sous la poussée du désir. Tout s’écroule à la manière d’un château de cartes et il ne demeure plus qu’une Reine attristée pleurant des larmes amères d’avoir été dépouillée de ses atours. Qu’est-il de plus tragique, pour la Fugitive que tu es, que d’être réduite à ôter ton masque, à réduire ton loup à la taille d’une simple réminiscence ? Tu avances masquée et te dissimules dans la supplique même de ton ombre. Souvent je joue à imaginer ce qui est hors-cadre, ce qui est le naturel prolongement de cette effigie diluée dans l’estompe. Mais le territoire que je découvre est simplement ceci : le haut du visage est colline d’albâtre que vient féconder l’insistance de la lumière ; l’oreille percée d’un scarabée est une éblouissante conque s’abreuvant des mots des hommes ; l’épaule laisse s’écouler doucement vers la mer son glissement de dune ; tes mains sont nervures dans le croisement de la clarté ; le reste de ton corps fuite vers l’aval d’une indistinction native, comme si une étrange origine t’inclinait à n’être que glaise parmi le glissement des choses.

  Est-ce le fleuve en son écoulement qui t’appartient en propre, sa fuite vers l’estuaire ? Simple racine dans la touffeur des mangroves ? Ou bien sa source, sa cascade de bulles claires, sa consistance de brume, son à-peine effraction au milieu des rives de l’exister ? Ou bien encore, la souplesse des eaux chantant dans le resserrement des galets ? Sans doute ne le sais-tu pas toi-même. On n’est jamais totalement soi tant que la finitude n’a pas refermé son étreinte. On est flottement entre deux pôles, glaçure bleue sur la courbe d’un céladon, vide intérieur de la jarre façonnée par le potier, espacement du jour et de la nuit dans la perte du crépuscule et la lueur permissive de l’aube. Te questionnant, toi l’Esseulée-du-monde, je n’ai fait qu’ouvrir la clairière des mots en direction d’une angoisse fondatrice qui me fait Homme en même temps qu’elle m’arrache des lambeaux de peaux, mais dans la juste mesure d’une perdition différée. C’est cela le questionnement, Nous face à la marée qui monte insensiblement et bientôt atteindra son point d’acmé. Nous sommes ces colosses aux pieds d’argile qui demandons toujours aux Autres de nous fournir la clé de l’énigme. Que nous sommes. Qu’est l’Autre dans son apparition de fragment ? Car, du réel, nous ne saisissons jamais que des tessons dont nous cherchons à reconstituer notre possible archéologie. Mais nos mains sont gourdes, mais nos yeux sont tachés de cécité, mais nos jambes sont prises de glace et nous demeurons ici parce que nous ne pouvons fuir ailleurs. Et pourtant nous dressons contre le vent de l’exister notre peau tendue comme la voile, et pourtant nous avançons !

 

 

  

 

 

 

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12 décembre 2015 6 12 /12 /décembre /2015 08:38

 

La dune sous le vent.

 

sable

                                                                        Photographe non identifié. 

 

 

  Juste un souffle léger, une mince respiration. L'Endormie est là, pliée dans les volutes de sable, à l'approche du jour. Les battements de l'Océan sont si près, on dirait la venue d'une ombre, le passage d'une cendre, une à peine ébauche de ce qui va surgir et tout ensevelir dans une même ambiguïté. Longue est l'attente qui s'entoure de nuit. Long est le vent venu du large alors que les sternes sont encore au repos.

  Les bruits sont comme retirés au fond des conques marines, soudés aux plis d'obsidienne, cloués de lenteur. Ces  abris au creux des ténébreuses falaises sont si réels, si attirants avec leurs minces flots amniotiques, leurs appels drapés de silence. Les eaux originelles font leur clapotis d'outre-ciel alors que la vie n'est que luciole, émergence du néant avec si peu d'insistance. Et pourtant, déjà, l'exister fait son murmure d'exil dont chacun sait le péril, le tortueux chemin, l'irrésistible force d'aimantation.

  La peau native s'ourle d'hésitants picots, de hérissements, se dissimule sous des bandelettes pareilles à celles des momies. Cela ressemble à un fourmillement de hiéroglyphes, à une pluie de signes, à une projection de gemmes temporels. C'est donc cela qui déjà parle de finitude alors même que la première lumière s'annonce. C'est donc cela le rythme du monde, la marche irrésolue vers un possible destin. Temps, il est encore temps de faire halte, de demeurer sur cela qui s'annonce, en-deçà du grand tumulte. Ce qu'il faut faire : ensevelir sa concrétion de chair dans cette tunique de silice, ne faire qu'un avec la Dune-mère, glisser sous le vent, dissimuler son visage derrière le paravent aigu de l'avant-bras, laisser exposés à la vacillante et vertigineuse clarté, l'arrondi de l'épaule, la faible turgescence d'un sein, le globe tubéreux du bassin. Et la main, pareille au surgissement d'une douleur, qui s'essaie à étreindre le rien.

   On est alors comme un bois éolien habité d'étonnement, une simple hallucination à la face du monde. Et les yeux, ces avant-postes de la conscience, ces méticuleux éclaireurs de pointe, il faut les cerner de charbon, les dissimuler dans une manière de gangue pierreuse. Toujours il sera temps de les inciser alors que les flammes blanches y déverseront leurs tonnes de phosphènes éblouissants, alors que la cruelle réalité y écrira les cinglants stigmates du jour. Peut-être de la vérité. Mais de cela nous ne sommes jamais assurés. Alors nous nous réfugions dans le sable mouvant du doute. Alors nous devenons des gisants au profond de leur sépulcre, des formes minérales que de laborieuses cryptes noient dans un étrange clair-obscur.

  Pensant cela, l'Endormie au plein de l'indistinct est pur oubli d'elle-même, longue errance à la lisière du jour, esquisse fuyant ce qui pourrait témoigner d'une solitude infinie ou bien d'un surgissement dans le puits sans fond de quelque vide. Tout en haut, sur la vitre glauque du jour, s'essaient les premiers pas de deux des humains. Pathétiques gesticulations, soubresauts machiniques, grincements de poulies, longs déplacements ossuaires. Le fil d'horizon est une ligne infinie ouverte aux glissements, aux ondulations métaphysiques. Partout sont les scalpels qui cinglent l'air, les yatagans en formes de faux, les sabres recourbés qui font, consciencieusement, leurs moissons de têtes. La grande révolution temporelle est en marche avec ses arbres de la liberté soudés au firmament, ses enfants prodigues aux mains vides et ensanglantées, son humanité bégayant et claudicant sur les sentiers d'hébétude.

  Partout est la grande peur qui ruisselle et fait ses mares putrides, ses marigots  où nagent les tritons. Mais cela, il faut le penser seulement, en badigeonner son chiasma optique, juste en arrière du regard, en faire une méditation, peut-être une silencieuse incantation. Cela il faut le garder en nous, tout juste dans la spirale de l'ombilic, dans les circonvolutions de la pensée, dans les corridors de l'imaginaire. Jamais l'Endormie ne doit en être alertée. Sous peine de disparition. Le sable est toujours mouvant dont nous devons oublier la disposition à l'ensevelissement, la capacité à tout dissimuler dans cette néantisation que, tous, nous redoutons sans même y croire. Ainsi nous sauvons-nous de nous-mêmes : le plus grand danger. 

 

 

                                          

 

 

 

  

 

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11 décembre 2015 5 11 /12 /décembre /2015 08:51
Babel sans langage.

Œuvre : Barbara Kroll.

Au début, lorsque les hommes n’étaient pas encore les hommes, lorsque la matière était leur alphabet premier, le mouvement le sens selon lequel ils s’orientaient, les sensations le livre dans lequel ils puisaient les signes à peine visibles de l’exister, tout était si simple que rien ne semblait entraver leur marche sur les chemins de terre, contrarier une vie végétative semblant n’avoir nul autre horizon que cette progression à bas bruit dans les ornières du monde. Hommes et femmes s’assemblaient en boules indistinctes, amas identiques aux confluences des chenilles processionnaires, attouchements réciproques de paramécies aux cils éminemment vibratiles, conjonction de formes protoplasmiques indifférenciées, emmêlement de tentacules pareils à ceux des poulpes, osmose de flagelles et de lignes rhizomatiques dont le déroulement à l’infini paraissait constituer la finalité. Ceci avait le visage d’un cosmos si peu constitué qu’il était constamment pris de convulsion comme si, à tout moment, il menaçait de retourner au néant dont il provenait. Dans ce marigot habité de reptations et d’étranges confluences, ce qui tenait lieu de conscience, une pure sensation interne de l’ordre d’un métabolisme primitif, rien ne se dessinait qui aurait indiqué la sortie du règne de la confusion. Nul essai en direction d’une quelconque élévation, nul exhaussement de soi et la volonté ne se hissait guère hors de cet univers clos, totalement dédié à l’incompréhension, au remuement élémentaire, à l’oscillation têtue d’un pendule ivre de son propre balancement.

Cependant des forces s’étaient levées depuis le sol spongieux où croupissait l’humanité en devenir, des bulles avaient éclaté perforant la croûte de la tourbière, des colonnes de gaz avaient fusé vers le ciel plombé, mutique, refermé sur cette étonnante désolation. D’abord ce n’avaient été que borborygmes, sons invertébrés, cliquetis s’insérant dans l’antre des dents, éructations plus proches d’une excroissance anatomique que d’un essai de s’extraire de la densité qui plaquait l’humain au sol d’argile lourde et de bitume épais. Il fallait déplier le pavillon de l’oreille, ouvrir l’entonnoir qui communiquait avec enclume, marteau, étrier - ces mécaniques, ces automatismes, ces emboîtements de causes et de conséquences strictement matérielles -, il fallait tendre la peau du tympan à la manière d’un tambour, faire de la cochlée une caisse de résonance où les bruits venaient s’enrouler pareils à des spirales de clarté dans la nuit serrée de l’inconscience. C’étaient de simples déflagrations, des pétards de fête en robe multicolore, des feux de Bengale crépitant le long des nerfs avec des stridulations d’élytres, des plaintes de scie musicale. On s’étonnait avant même que ne naisse l’interrogation métaphysique dont les bruits étaient l’évidente propédeutique, les vibrations les prémices d’un sens futur, les irisations le début d’une mise en relation de ce qui se taisait et de ce qui proférait et commençait à déplier la bogue infinie du sens. On faisait de son corps une manière de cathédrale dans laquelle l’orgue des mots commençait à s’agiter, à diffuser ses chapelets de phrases, ses cantiques de textes. C’était comme un souffle venu de loin, sans doute au-delà des comètes, une parole cosmique, un feu déchirant l’ombre, une boule ignée parcourant le vide sidéral avec sa traîne scintillante, son infinie pluie d’étoiles.

Les premières manifestations du langage, les merveilleux phonèmes qui dilataient l’étrave du larynx, gonflaient la montgolfière des joues, traversaient la barrière des dents, projetaient le tube des lèvres dans une surprenante mimique articulatoire, tout ceci, tous ces efforts, tous ces arrachements figuraient à la façon d’une éjaculation d’un désir trop longtemps contenu. Les premiers essais de profération étaient strictement spermatiques, résine expulsée de l’antre phonatoire, longs filaments pareils à une filasse, écume blanche, lymphe filandreuse qui disait le rattachement des mots au roc biologique, leur participation au monde interne, leur vibration organique. Les premiers mots : glaire physiologique, mucus organique, excroissance épithéliale, anamorphose cellulaire. On disait « arbre » et l’on éructait l’arbre, on l’extrayait du massif de son corps, on lui donnait les feuilles et les ramures, on bâtissait son tronc, on l’asseyait sur des racines qui n’étaient que le prolongement de soi, la sourde alchimie de sa propre substance, la gangue souple de ses tissus, la sève de sa lymphe originelle.

Entre les mots et les hommes il n’y avait pas l’épaisseur de l’aile de la libellule, pas la distance de la molécule d’air. L’équation était simple qui disait : Homme = Langage. Il y avait simple équivalence, totale affinité, inclusion réciproque des systèmes. Le son proféré par l’homme en direction du monde était cette chair de soi dont il faisait le don afin d’être reconnu. Etant reconnu en tant que tel il brillait par son langage qui était sa gemme particulière, ce diamant rutilant au cœur des ombres dont il était tissé au plus profond, cette faille toujours inaperçue qui le constituait et ne se manifestait qu’à l’aune du silence, ce tremplin de la profération. Parler : faire jaillir une étincelle, allumer un sémaphore afin que l’autre, alerté de cette braise surgissant du pli intime en ressente l’unique et irremplaçable valeur. Le langage était un quartz dont l’homme sentait la vibration à défaut de pouvoir la nommer. Pour cela il n’avait pas encore l’empan d’une large pensée qui l’eût conduit à élaborer un suffisant jugement, une distance nécessaire à une juste vision.

La chute, car l’homme était tombé dans le piège que lui tendait le langage, ç’avait été d’en user inconsidérément comme il l’aurait fait d’une boisson enivrante sans même se rendre compte que cette dernière l’éloignait de soi dans une ivresse sans fin, une giration folle dans les mailles de laquelle il construisait sa propre geôle. Parler inconsidérément, à tort et à travers, avoir une opinion au sujet de tout et de rien, disserter sur le néant et la provenance du premier feu, de l’eau originelle, du vent, de sa force, de sa direction, gloser sur le sexe des anges et la nature de l’androgyne, tout lui convenait dans la mesure où il pouvait user de mots librement, s’entourer de ses bandelettes rassurantes tout comme la momie gagne l’éternité de son curieux enveloppement. Ne connaissant plus du langage que sa gangue formelle, son bruit de rhombe sur les agoras du monde, son incessant grésillement, l’homme s’éloignait de son essence, laquelle était celle-là même de son propre être, le double de sa condition existentielle. Faisant avancer ses énonciations, proférant ses diatribes, projetant ses exultations, il ne faisait que s’éloigner de soi dans une manière de solitude autistique dont le cheminement de la taupe au sein d’ombreuses galeries eût constitué l’une des plus éclairantes métaphores.

Arbre sans racines il se tenait debout à la simple force de sa naïveté et il substituait à l’indispensable lucidité l’acte de foi en ses propres arguties. Faisant ceci, il avait élevé autour de lui les murs d’une Babel dont l’usage premier était de signifier et de se rendre visible à toute altérité avec laquelle entretenir un commerce afin que le destin de l’homme, posé sur le socle de l’échange, de la reconnaissance mutuelle, assurât à la parole une haute mission, à son exister le site d’une reconnaissance dont tout être se mettait en quête comme sa justification la plus immédiate mais aussi la plus fondamentale. De la Tour de Babel qui lui était promise comme édifice commis à son rayonnement, l’homme avait tout simplement inversé les valeurs, élevant le mur des mots à la manière d’une protection, d’un repli qui le reconduisait à son opacité première, à la solitude et à l’aporie de son corps qui n’était somme toute qu’un genre d’épave flottant sur l’eau mutique et fermée dont le Radeau de la Méduse était l’illustration la plus proche. Pris dans les rets de leur propre tragédie, les hommes avaient usé les mots à des fins strictement utilitaires et opportunistes, avaient négligé ce qu’un langage porté à son acmé, comme dans le poème, l’amour ou bien l’évocation de l’absolu, recelait de beauté et de valeurs annonciatrices d’une pure félicité. Maintenant ils flottaient sur cet océan de mots qu’ils avaient créé comme l’on aurait fabriqué un objet destiné à ne remplir qu’un usage subalterne et le langage s’était retourné contre eux, les isolant sur leur radeau de fortune, scellant les fenêtres de toutes les Babel au travers desquelles, s’ils avaient usé de discernement, ils auraient pu écrire la belle fable fondatrice de l’humain. Par inconséquence, par insuffisance de pensée ils avaient transformé le monde en autant de Babel sans langage, en autant de fortifications vides de sens et ils erraient, SEULS, à la recherche de leur propre généalogie. Mais ils n’avaient plus de mémoire. Le temps s’était dissous. L’espace avait étréci à la dimension d’une cellule vide, d’une forme sans contenu.

Ce qui, plus haut, pouvait figurer à titre de parabole voulant indiquer la condition de l’homme hors du langage, trouve exacte figure dans cette œuvre de Barbara Kroll à laquelle on pourrait accoler le prédicat « d’hermétique ». En effet tout s’y abîme en même temps que paraissent les lignes d’une énonciation picturale comme si le lexique mourrait avant que d’être arrivé à son terme. Qu’y voyons-nous, en effet, si ce n’est la fermeture à l’exister, l’occlusion de toute parole refluant dans la terre lourde des corps avec l’impérieuse insistance qu’éprouve un pêcheur à dissimuler sa faute ou bien à l’affubler des vêtures d’une illisibilité ? Derrière les vitres noires des lunettes on imagine des yeux de porcelaine, très durs, froids, se retournant dans l’enceinte de peau, fouillant de sombres galeries, parcourant des volées d’escaliers, longeant des balustres lourds, alors que l’immense vacuité résonne du silence des mots outragés. Les mots sont redevenus ce qu’ils étaient au début, au tout début, de simples battants de cloches résonnant contre les parois d’airain où rien ne s’inscrit que l’effroi et le tremblement d’un glas infini. Matière sur matière. Organe sur organe. Empilement d’os sur empilements d’os comme si une esthétique de la Mort avait gelé le langage dans le cristal, l’avait acculé aux infinies et hallucinantes visions d’un labyrinthe de glaces et de miroirs se reflétant l’un l’autre. Tout se dissolvait dans l’aire abrupte d’un non-sens affecté de rumeurs internes, travaillé au corps par les coups de boutoir du vide. Les visages, ces figures avancées de l’épiphanie humaine, les voilà éclatés, occupés à scruter avec les outils d’une cruelle cécité des espaces opposés, irrémédiablement irréconciliables comme si une ligne de partage, une effrayante tectonique des plaques en avait frappé les destins du sceau de l’impossibilité d’être autrement qu’à l’aune d’une rupture, d’un silence, d’une impossibilité de paraître sous le texte de l’homme, de la femme, sous la phrase de la rencontre. Promontoires de la sculpture humaine que n’effleure plus le vent du langage, hautes falaises qu’aucun vol hauturier ne tutoiera plus de l’aile de la poésie. Plus de lauriers ornant d’une gloire, fût-elle éphémère, les fronts soucieux d’avoir perdu ce qui portait la pensée, ces myriades de mots, ces nuées d’abeilles vives des vocalisations, ces glissements célestiels qui disent l’être dans sa plénitude et font de l’homme une royauté à nulle autre pareille. Visages cireux, identiques à ces masques du passé qui hantent de leur consternante effigie les allées des musées Grévin du monde. Tels des spectres de mime qui ne dissimuleraient rien d’autre que l’avenue glaciale du néant. Là où les mots s’absentent l’on ne voit plus que le rocher où cogne le vent, la mer frissonnant sous la poussée du vent, la terre creusée de sillons où glisse la pluie. Jamais l’homme. Jamais le langage sans l’homme. Jamais l’homme sans le langage. D’une condition l’autre dans le pli de la même et unique réalité. De ceci nous ne pouvons faire l’économie. Pas plus que nous pourrions nous soustraire à ce que dit cette œuvre en peinture alors que c’est en langage que nous en assurons la sustentation au-dessus du vide de la non-profération, au-delà de toute perte définitive de cela qui menacerait de s’installer dans le site d’un nihilisme accompli.

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10 décembre 2015 4 10 /12 /décembre /2015 08:39

 

La Métaphore grise.

 

 

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 www.dreamingofzoi.com

 Photographie : Allan Amato.

 

 

 

   Scrutateurs de l'image, nous ne le serons réellement qu'à pénétrer au cœur de la signification même de la Métaphore en son sens premier. Étymologiquement, « métaphore » vient du grec metaphora, qui signifie « transport » – au sens matériel comme au sens abstrait. (Encyclopaedia Universalis). Et c'est bien cette notion de "transport", de "passage d'un lieu à un autre" dont il faudra faire la voie de notre entendement. Car, ici, l'ébauche photographique nous dévoilant le phénomène en même temps qu'elle l'occulte partiellement, nous invite au voyage, donc au "transport", mais à un double passage : celui de la Passante - nommons-là ainsi -, en premier lieu; en second lieu, le nôtre en direction de ce qui nous est donné à découvrir. Il s'agit de "découverture", en effet, puisque le Sujet est un constant voilement-dévoilement.

  Mais c'est au "transport", au "passage", à la transitivité d'un site en direction d'un autre, proche, immédiat, que nous devons nous rendre attentifs, faute de percevoir ce qui se joue en filigrane et s'adresse à nous en mode métaphorique. Afin de mieux percevoir l'essence de cette représentation, nous ferons signe en direction de deux modes d'expression artistique - le cinémala littérature -, dont deux titres nous paraissent saisir dans toute sa profondeur la matière même de la métaphore. D'abord "La traversée des apparences" de Virginia Woolf; ensuite "Les ailes du désir" de Wim Wenders.

  Dans le roman de Virginia Woolf, l'héroïne, Rachel Vinrace entreprend un voyage vers l'Amérique du sud sur un bateau appartenant à son père. En réalité, c'est à la découverte de soi qu'elle se livre au travers d'un voyage initiatique. Voyage de soi vers soi.

  "Les ailes du désir", quant à lui, met en scène, d'une manière allégorique, le désir de l'ange Damiel pour Marion la Trapéziste terrienne. Donc, pour l'ange, devenir homme et connaître l'amour, mais aussi devenir mortel. Voyage de l'éternité vers la temporalité finie. Voyage de soi vers le non-soi s'inscrivant dans la finitude. Le titre, au demeurant, est éclairant en matière de compréhension de ce que la métaphore veut nous montrer : "Les ailes" (de l'Ange), du désir (en direction de la Marion), ou "le transport" du célestiel dans le lieu du terrestre, ou encore "le transport" de la pure contemplation des choses et la chute dans "le péché", ou encore du spirituel au matériel, ou encore de la transcendance à l'immanence. Ce sont toutes ces valeurs, édéniques et séculières; divines et peccamineuses; esthétiques et mondaines que la figure  de rhétorique est supposée nous montrer alors que, la plupart du temps, nous n'en percevons que la surface brillante et le sens premier comme si le désir, en effet, ne se déplaçait qu'à l'aune de ses ailes éthérées et translucides.

  Mais que l'on s'intéresse à l'aventure de Rachel en quête d'elle-même ou bien de celle de Damiel à la recherche de son double terrestre, c'est toujours au même événement auquel nous sommes référés, c'est toujours d'un transport identique hors de soi, d'un changement de lieu, d'un passage d'une condition existentielle à une autre. Et c'est du même thème, de la même préoccupation dont il est question dans la photographie à laquelle nous cherchons un sens. "La Passante" est là, debout,  effigie de chair paraissant occupée d'elle-même, comme provisoirement figée (c'est la résultante de l'instantané du cliché, non la réalité effective d'un Sujet toujours en mouvement) , le corps dans une attitude questionnante que vient renforcer le signe  hiératique du visage, comme saisi, ce visage, par un lieu à faire émerger de l'ombre. Le regard est au passé, la partie gauche du corps également, teintée d'obscurité, le bras gainé de cuir venant en renforcer la perte définitive. Car hier ne saurait, à nouveau, surgir dans la présence. Le corps, à droite, faiblement éclairé, seule émergence de l'épaule, de l'ébauche du bras, du globe tronqué de la chute des reins, ce corps donc s'illustre d'un avenir encore si peu lisible qu'il en paraît inaccessible.

  "La Passante" est en souci d'elle-même, en souci de son passé qui prend la teinte du bitume, de la suie, de l'encre, s'habillant de nuit au sein de laquelle trouver refuge, possible ressourcement; "La Passante" est en souci de son avenir lequel s'irise d'écume, de craie, d'ivoire, s'habillant de jour pour y connaître l'ouverture de son destin; "La Passante" est en souci de son présent dont la cendre, la lave, le galet la déposent dans l'aube qui est le cœur même de la présence à soi. "La Passante" est ce transport, cette pure transitivité de la NUIT vers le JOUR, alors que l'AUBE est une singulière vibration, la seule que l'Existante puisse ressentir en son intériorité troublée par la vacuité temporelle qui, partout, fait ses effleurements. Dans l'indécision de la lumière à s'affirmer, à entrer en lice définitive avec cette nuit néantisante, La Passante  se situe comme cette médiatrice entre le NOIR et le BLANC, à savoir en tant que cette silhouette GRISE, la seule à pouvoir témoigner de l'être qu'elle porte au-devant d'elle et qui fait phénomène à nos yeux avec tant d'illusoire vérité, cet oxymore souhaitant dire seulement en termes de combat, de polemos, ce que l'exister veut dire par la tension permanente entre la Vie et la Mort.

  Et, ce n'est pas seulement le Sujet de la scène qui est dans cet insoutenable affrontement, c'est nous-mêmes dans l'effroi d'une contemplation qui nous reconduit inévitablement aux deux termes par lequel notre Dasein signifie, à savoir la Source dont nous provenons, l'Abîme auquel nous nous destinons. C'est seulement cela qui justifie notre avancée sur les chemins du monde. C'est seulement cela  qui fait nos mains désirantes, notre corps tremblant, nos yeux brillants, notre bouche articulant les sons du poème, notre sexe imprimant sa semence au hasard des rencontres. C'est seulement cela qui nous fait nous saisir de la boule d'argile, la modeler pour en faire une sculpture. C'est cela qui nous fait coucher sur le papier des milliers de signes pressés pareils à des pattes d'insectes. C'est cela qui met le feu à nos reins afin de trouver l'Existantl'Existante qui donnera acte à notre volonté de peupler la terre. C'est cela, l'humaine condition, cet éternel transport en-dehors de nous, alors que nous n'existons vraiment qu'à l'intérieur de notre fortification de peau. Nous, les Hommes, les Femmes ne sommes que des êtres de l'aube et du crépuscule - des transitions temporelles -, alors que nous croyons nous inscrire de toute éternité dans la plénitude du jour, dans la conque protectrice de la nuit. C'est sur la ligne de crête que nous progressons, minuscules fourmis en dette de nous-mêmes, ne sachant quelle décision nous appartient de confier nos destins à l'adret exposé au soleil, à l'ubac cerné d'ombres. Le chemin ne dure qu'à longer le fil étroit entre les deux. Il n'y a pas de plus grande vérité que celle de contempler l'aube, cette belle Métaphore grise qui nous fait être nous-mêmes alors que, déjà, nous ne sommes plus !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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9 décembre 2015 3 09 /12 /décembre /2015 08:37

 

 

En-deçà des mots.

 

 

zoï-copie-1 

A propos de Zoï & Cie. 

                                                                                    

 

   Nous sommes au bord de l'image, comme en retrait, ne sachant proférer quoi que ce soit de vraiment dicible. Nous nous tenons dans une manière de suspens et y demeurons aussi longtemps que cette apparition nous visitera. Comment dire le trouble, traduire le frisson alors même que tout se noie dans une brume dont nous ne saurions éprouver l'aérienne qualité. Pourtant nous ne pouvons nous contenter de cette incertitude. Pourtant nous ne pouvons rester sur cette lisière, si près  du flou, de la ligne ambiguë se retirant sans cesse d'elle-même, comme commise à sa disparition, à son effacement.

  Alors nous sommes reconduits à évaluer ce qui nous échappe selon des figures déjà connues afin que, de ces esquisses, puisse naître une réassurance, se profile une terre où poser nos pas. Sans doute penserons-nous, d'abord, aux belles représentations de la Renaissance italienne et singulièrement au tableau de Sandro Botticelli"Le Printemps". Mêmes teintes douces, nacrées, parsemées de reflets d'ivoire, de blancs vaporeux. Nous n'aurons guère d'efforts à produire avant que n'apparaisse, dans la limpidité de l'air, un cortège de fleurs, roses-thé, lys, chèvrefeuille, ainsi qu'une pluie de pétales d'orangers. Toute une évocation à demi-mots d'une nature encore recueillie en elle-même, inclinée à la douceur de l'aube, à la pureté, à la virginité.

  Mais nous n'aurons encore nulle certitude quant à la photographie, à son contenu latent. Alors nous irons du coté de Balthus, de ses jeunes filles nubiles, à mi-chemin de l'enfance, de l'adolescence, gardant de la première l'attitude gracile, l'apparente innocence, la quête d'une possible protection; de la seconde une fausse ingénuité, une disposition à une libre exposition du corps, un penchant à un déjà troublant érotisme, sinon aux prémices d'une perversion. Serons-nous allés trop loin ? Déjà nos fantasmes seraient-ils présents dans un genre d'effraction qui ne voudrait se dire ?

  Nécessité de revenir sur des rives plus alanguies, moins exposés à une supposée passion.  Les Filles-fleurs de David Hamilton  sont là, par un genre de nécessité, comme pour réparer un coupable oubli. Mêmes teintes pastels, adoucies, même bruine, même voile, même vapeur dans lesquelles les jeunes Apparitions  flottent, absentes, chairs éthérées, presque impalpables à force d'évanescence. Un pur surgissement onirique dont il semblerait que nous ne puissions  jamais nous saisir. Mais revenons à de plus justes considérations, ne nous laissons pas abuser par la fascination de l'image. Qu'elles soient balthusiennes ou bien hamiltonniennes, les figurations sont toujours l'exposé d'un désir, d'un vertige, d'un abîme au bord duquel nous nous tenons comme sur le seuil d'un danger. La déflagration est là qui menace, qui fait ses orbes et à laquelle nous échapperons d'autant moins que la grâce recouvre ces œuvres du voile d'une supposée fragilité, d'un en-deçà d'un acte qui ne saurait se commettre. Et pourtant le chemin est là, sur lequelle le Voyeur est engagé, son long cheminement s'accomplissant bien après que la peinture, la photographie auront été, en apparence, abandonnées. Ainsi sont les images dans leur force première qui, longtemps, forent en nous des puits dont nous ne percevons même pas l'œil maléfique.

  Ces "Filles du Rêve", ici présentes, (nommons-les ainsi) , nous ne les voyons qu'au travers d'un brouillard, dans la lumière déclinante du crépuscule. Fragiles constructions de l'imaginaire à l'arrière desquelles nous pourrions élever quelque tour écossaise prise dans d'impalpables embruns  alors que le lac proche nous inviterait, sinon à la rêverie, du moins à une proche dissolution de l'exister. Nous serions tout simplement à l'orée d'un possible langage, dans la conque encore refermée des mots avant qu'ils ne consentent à s'ouvrir, juste une douce incantation trouvant refuge, en arrière des lèvres, dans le secret d'une mystérieuse alcôve. A l'origine, sans doute, le discours n'était-il que cela, une à peine efflorescence que seule une illusion des sens pouvait s'essayer à formuler. Ou bien s'agissait-il d'une mutité confrontée à l'infini silence du monde ? Peut-être cette image, minimale à souhait, si proche d'un secret, nous enjoint-elle de demeurer dans l'en-deçà des mots. Seul lieu possible dont l'art a, depuis longtemps, fait son domaine.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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8 décembre 2015 2 08 /12 /décembre /2015 08:52

 

Offrande à la méridienne.

 

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                                                      A propos de Zoï.

 

"Dreaming of Zoï" - Oui, nous rêvons de Zoï. Tous, sans exception. Hédonistes et épicuriens, existentialistes et matérialistes, philosophes et maraîchers, moines tibétains et geôliers de prison, prostituées et catéchumènes, droguistes  et apothicaires. Tous nous rêvons. Mais nous rêvons debout, les mains tendues vers le vide et nous tremblons. De peur, de désir, de concupiscence, d'effroi, de crainte de plonger dans une subite cécité. Car, alors, comment continuer à exister, à faire son chemin parmi les ornières et les bosses éruptives d'un univers en perpétuelle combustion ? Comment, simplement, vivre, c'est-à-dire, manger, respirer, faire sa toilette, vaquer à ses occupations quotidiennes ?

  Comment être homme, femme, enfant alors que s'éloignerait de nous, à la vitesse des comètes, une si belle apparition ? Mais nos yeux seraient trop étroits pour contenir nos larmes, nos oreilles soudées de chagrin, nos bouches pareilles à celles des gisants, notre langue de plomb, notre goût révulsé dans l'antre déserté de la bouche, nos mains égarées telles de vieux rameaux égouttant vers le sol leur gélatineux désarroi. Oui, nous serions des statues de sel alors que le soufre et le feu se déverseraient sur Sodome et Gomorrhe; nous serions Moïse au Sinaï recevant les Tables de la Loi sur lesquelles s'effaceraient, à mesure de leur lecture, les signes gravés du Décalogue; nous serions Marie-Madeleine rendue, soudain à la nuit de la vision, la Résurrection du Christ devenant pure fumée, illusion. Nous serions dépossédés d'une partie de nous-mêmes, la plus intime, la plus précieuse, celle qui nous relie à notre origine. 

  Hommes, nous n'aurions plus de Mère sur laquelle nous reposer, plus de sein auquel nous ressourcer. Plus de Maîtresse à honorer sur quelque méridienne souple, onctueuse, à la chair de pêche, à la consistance de sable.

  Femmes, nous n'aurions plus de Rivale à envier, à imiter, à encenser ou bien dont nous souhaiterions qu'elle disparût à jamais, nous faisant cependant l'offrande, avant son ultime disparition, de cette chevelure au ruissellement de jais; de cette si belle chute des épaules; de ce galbe altier où le Modèle se coule dans une exacte amphore; de ce Mont de Vénus que nous ne voyons pas mais que nous supputons pareil au Jardin des Délices, tout près de la virginité, de la chasteté, de l'innocence d'Adam et Eve; offrande encore de ces jambes si longues, si intimement fuselées, si troublantes dans leur perfection  quasiment biblique alors que l'attache des escarpins fait son sifflement de serpent et la tenture rouge son drapé voluptueux. La Pomme est là qui fait son bruit de péché. Nous sommes si près de la faute, juteuse, acidulée, abruptement  charnelle, au doux velouté, comme si le Paradis lui-même ne tarderait guère à surgir, dissimulé par quelque lampadaire à la consistance de soie.

  Enfants, nous n'aurions plus la conque des bras où nous lover, l'assise du bassin à partir de laquelle prendre essor, la certitude des jambes à nous tracer la voie parmi la multitude.

  Tous, hommes de loi, femmes de petite vertu, nonnes ou bien savants illustres nous sommes identiquement fascinés, nos yeux dérivent comme pris d'absinthe, notre corps se convulse sous les tensions de la mescaline, nos membres sont des concrétions perdant leurs gouttes d'opium alors que, tout autour de nous, le silence s'illumine des derniers feux dont nous puissions cerner nos fronts, des ultimes signes de sémaphores nageant au milieu des brumes, des quelques cris indistincts que nos bouches intempestives voudront bien articuler avant que nous ne rendions notre dernier souffle.

  Alors, conscients, badigeonnés de lucidité jusqu'en notre intime, décillés, décrottés, étrillés à vif, écorchés identiquement aux mannequins de peau et de viscères des salles d'anatomie, nous sommes une ligne continue de souffrance, une impossibilité à nous illustrer sur le grand praticable où s'agite la sirupeuse marée humaine, l'immense convulsion en forme de coupe-coupe, lame recourbée pareillement à celle du généreux yatagan.

  Alors nous nous mettons à régresser brusquement, nous sommes portés à notre condition première de chiots nouveau-nés, du lait plein les babines, les pattes boudinées, la truffe rose, les yeux soudés;  nous nous portons à espérer, nous poussons de petits cris, de minces grognements, nous cherchons à tâtons la Louve aux mille tétines dégorgeant son miel apaisant, nous nous serrons contre les mufles carrés de nos frères, nous nous frayons une place parmi l'étroitesse du monde et, en chœur, comme pour une première aubade, un concert inaugural, tous ensemble les catéchumènes, les épicuriens, les existentialistes, les filles de joie, les laissés-pour-compte, les chiots-orphelins, nous sautons sur la méridienne, face à la Pure Merveille, nous applaudissons longuement, nous rêvons de Zoï, nous aboyons, nous émettons de minces glapissements, notre langage est si peu sûr, si peu élaboré, on dirait un sabir, un virelangue, une touchante comptine pour enfants, nous sommes si émus, si vulnérables, une simple brise nous ramènerait  dans les limbes et, nous n'en sommes pas sûrs, mais il se pourrait bien qu'il se fût agi là du sort le plus enviable car, encore non informés, semblables à une gélatine n'ayant été atteinte de nul prédicat, de nulle signification, tout eût pu se produire, y compris de recevoir pour destin, le simple accomplissement du regard, là, sur cette méridienne, alors que notre Muse, notre Inspiratrice éternelle, bien loin d'être métamorphosée en statue de sel comme la femme de Loth, aurait dressé devant nous l'image même de la Beauté majuscule alors que la Joconde elle-même se serait longuement morfondue, inconsolable dans sa longue solitude, sous les soins empressés de Léonard n'y pouvant rien changer !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                          

 

 

 

   

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7 décembre 2015 1 07 /12 /décembre /2015 09:41

 

Citoyens du monde.

 

NP1

@Naïade Plante/ www.naiadeplante.com 

 

  Cette image est belle. Nous pourrions nous contenter de dire cela et vaquer, sans plus, à nos occupations. Mais, alors, nous nous serions contentés d'un constat. Nous en serions restés à une simple émotion esthétique. Et, du reste, nous serions-nous demandé ce qui, de l'émotion ou bien de l'esthétique était essentiel ? Car, si cette image est belle - et, assurément, elle l'est - elle l'est pour bien des raisons que notre paresse naturelle répugne à évoquer. C'est ainsi, nous nous livrons toujours à une sorte de facilité dont nous ne percevons même plus qu'elle nous est coalescente, qu'elle délivre de nous une silhouette "d'homme pressé". Sans cesse nous butinons, nous sautons d'une chose à une autre, nous distrayons notre regard du monde, de sa configuration plurielle, de sa complexité.

  Cette image est belle. Il nous faut le répéter à la manière d'un leitmotiv afin que, de cette simple répétition, puisse naître un sens dont notre entendement n'aurait été suffisamment alerté. La décrire, d'abord, car de l'observation du réel naissent toujours quantité d'esquisses signifiantes. D'abord il nous faut dire l'évidente beauté plastique de cette Indienne anonyme, la tache blanche de son sourire, sa peau tannée de soleil, l'élégance des doigts où les bagues allument leurs éclats, le drapé du vêtement faisant ses vagues couleur de terre et de cendre, le geste flou de la main pareil à une volonté de protection, à une naturelle réserve - comme si le geste photographique était une offrande en soi, un genre de reconnaissance -, il nous faut dire la vivacité de la petite fille, son air espiègle ou bien simplement joueur, son empressement à trouver un refuge dans l'abritement maternel.

  Cette image est belle, tout simplement parce qu'elle est une image VRAIE. Certes l'esthétique y est présente, la grille blanche à l'arrière-plan y structure la scène, l'aire de ciment pose les limites du praticable, les sacs de jute y introduisent la présence vraisemblable de l'activité humaine, sans doute le fourmillement proche, les déambulations complexes des passants. Mail il y a plus. L'esthétique se double bien d'une émotion, d'un trouble et, bien évidemment, nul regard ne peut faire l'économie des incontournables accessoires de la pauvreté : la bouteille pour la soif, le carton où abriter de menus objets, la sébile ouverte à une toujours possible offrande. Et voilà que l'esthétique se double d'une éthique. Le regard porte, avec lui, la conscience du monde, du partage, de l'altérité, la nécessaire lucidité face à ce qui, parce qu'insoutenable, indicible, incompréhensible, nous questionne bien au-delà de notre égarement quotidien.

  Cette image est belle. Elle nous contraint à la mydriase, à l'ouverture de la conscience afin que tous "les Damnés de la terre" (voir le livre de Franz Fanon) ne fassent pas seulement phénomène à l'aune de simples documents anthropologiques, mais d'existants avec leur lot de souffrances, de demandes muettes, de rébellions tues en raison d'une impossibilité à extraire d'un corps affamé, la nécessaire révolte. Cette image nous invite à nous confronter au miroir des peuples pauvres. Elle le fait avec pudeur, sobriété, élégance. Elle le fait avec une remarquable économie de moyens. Elle reprend, en filigrane, la belle idée de Le Clézio selon laquelle "les peuples pauvres sont beaux". L'écrivain écrit dans "L'extase matérielle" : "Les pauvres m'émeuvent…" et, plus loin, à propos de leurs souffrances, il précise que ces dernières réactivent en lui "…toutes les vieilles angoisses de l'enfance, la peur du froid et de la faim, de l'inconnu, de la détresse physique…"

 La tristesse évoquée par l'image est étonnamment souriante, solaire et nous invite à réfléchir à nos obsessions de richesse, de consommation, à notre désir de paraître, de briller des feux d'une inconscience portée à son point d'acmé.

  Aujourd'hui, parmi les fléaux de toutes sortes, guerres, maladies, tornades et autres bouleversements climatiques existe un autre fléau, plus insidieux, évoluant à bas bruit, rongeant les consciences à la manière d'un acide, un fléau qui n'est autre qu'un égoïsme grandissant dont nous pouvons penser qu'il minera, petit à petit, les fondements des sociétés, les réduisant à n'être plus que d'étiques miroir ne reflétant plus qu'un genre d'immense vacuité.

   "Nous autres, civilisations, savons maintenant que nous sommes mortelles.", disait Paul Valéry. Peut-être ne le sont-elles qu'à la mesure de notre indifférence à la marche chaotique du monde. A sa manière, cette image contribue à en éclairer la question. C'est pourquoi nous disons : "Cette image est belle".

 

                                                                                     

 

  

 

 

     

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