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7 avril 2015 2 07 /04 /avril /2015 07:55
La trace ouvrante  du jour.

Les traces, oui les traces. Pareilles aux stigmates sur le corps du Christ. Mains et pieds cloués, flanc portant le trait du javelot. Traces qui disent une histoire à l’aune de leur simple présence dans l’effacement. Mais ceci qui s’offre à notre regard, témoigne-t-il qu’une douleur les ait fixées sur la dalle de ciment gris ? Ou bien est-ce uniquement un excès de notre imaginaire qui les habillerait du suaire de la tragédie ? Sans doute est-ce nous qui esthétisons cette photographie el lui conférons les couleurs d’une sémantique particulière. Le paysage possède-t-il un état d’âme, est-il triste ou bien est-ce nous qui le sommes parce que l’hiver, parce que la solitude, le manque d’horizon ?

D’où viennent ces empreintes, quelle est leur destination ? Ceci nous ne le saurons jamais. Ne nous reste plus que le recours à l’imaginaire, lequel, souvent, emprunte les bottes de sept lieues du romanesque. Alors nous disons la voiture partie après avoir déposé l’amante sur l’aire de neige blanche, ses pas rapides afin de regagner le logis où l’attend, dans la stupeur …

Ici s’arrête le film et ne reste que cette image tressautant comme dans les salles obscures d’antan, sur les fauteuils de moleskine rouge où il était si bon, si doux, de dissimuler aux yeux des autres d’abord, aux siens propres, ensuite, les lignes de son désarroi. Peut-être une brusque séparation. Peut-être une mauvaise nouvelle. Peut-être, enfin, une douleur comme celle du Christ. Mais étions-nous sur Terre pour un quelconque acte de rédemption ? Qu’avons-nous à racheter qui constituerait la condition de notre liberté ? Ces traces que nous apercevons sous les auspices de stigmates, n’est-ce pas nous qui les avons imprimées à même notre conscience afin de donner un sens à notre aventure existentielle ? Quoi que nous fassions, nous sommes toujours au pied du Golgotha. Le ciel est infiniment bas avec des cernes bleu-marine, la procession des affligés est pareille aux lumières du Néant. Les visages sont cireux comme ceux des passagers d’outre-tombe. Seul le corps du Christ illumine la scène à la hauteur de son sacrifice : celui du sang versé afin qu’un rachat ait lieu. Mais ceci est une imposture. La finitude en est la mise en croix.

Les traces, oui, les traces ! La trace ouvrante du jour est la faille même par laquelle il se referme, le jour, et met un terme au jeu. Aimant, souffrant, écrivant, créant, ce sont des traces que nous versons dans le recueil de l’Histoire afin de porter au jour celui, celle que nous aurons été l’espace d’une parole. La mutité en est la fermeture dernière.

La trace ouvrante  du jour.
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6 avril 2015 1 06 /04 /avril /2015 08:33
La mise en scène du monde.

« Derrière le rideau ».

Œuvre : Laure Carré.

Oui, c’est étrange, combien cette œuvre contient de vérité dans la simple esquisse qu’elle nous propose. C’est bien là la force de l’art que de nous installer, d’emblée, dans le lieu des significations. D’ordinaire, ces dernières ne nous atteignent que trop rarement, comme de surcroît, identiques à de simples ornements plaqués sur une réalité dont nous serions assurés depuis la nuit des temps. Nous sommes tellement sûrs de vivre dans la bonne mesure, de placer nos pas dans les seules voies qui s’y dessinent pour nous. Mais, ces voies ne seraient-elles pas, simplement, des ornières dont nous assurons nos pas, les croyant vraies et ordonnées à une connaissance adéquate du monde ? C’est un baume pour l’âme que de vivre dans un corps bordé de certitudes, que de s’immiscer dans un esprit clairvoyant. Car, c’est bien de cela dont nous sommes persuadés : posséder une vision exacte des choses.

Mais affectons à notre regard entaché de strabisme l’aire d’une perception mieux assurée. Nous regardons l’image et nous y voyons un être qui questionne notre raison. Il y a une manière de trouble qui s’installe à demeurer sur le bord d’une révélation. Certes, rien n’est vraiment apparent à un œil distrait. Nous disions « être » afin de ne pas utiliser le vocable affirmant le genre, soit du masculin, soit du féminin. Car il y a hésitation et notre jugement demeure en suspens. Sur la frange de l’étonnement. Nous regardons et nous voyons : un beau visage d’homme aux traits réguliers comme dans les portraits antiques, visage dans une épiphanie sûre d’elle-même. Puis nous glissons et voyons une poitrine de femme au galbe plaisant et ferme - une promesse de maternité ? -, puis des doigts longs et fins, des ongles aux lunules bien délimités, physionomie de quelque bel éphèbe.

C’est alors que nous sommes saisis d’un doute. Ce mystérieux personnage qui ne dit son nom, qui se dissimule derrière le rideau de sa propre ambiguïté, ne serait-il pas le fantasme éternel des existants sur Terre, dont le souhait d’embrasser les deux genres sonne à la manière d’une muette supplication ? Soudain surgit la lumière du mythe platonicien de l’androgyne, espèce du troisième genre dont la nostalgie nous hante longuement. L’amour ne serait que la mise en scène de cette recherche effrénée de l’unité fondamentale, celle de l’androgyne, précisément, dont il est dit que l’on n’en fait jamais le deuil complet. Nous sommes des êtres en partage, des lexiques incomplets. C’est pour cette raison que nous dissimulons notre manque « derrière le rideau ». Voici ce que nous dit en termes d’expression plastique ce que le mythe nous dit grâce au symbole. C’est de cette vérité dont nous devons être pénétrés afin que, sur nos tourments amoureux, nous puissions mettre un nom !

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5 avril 2015 7 05 /04 /avril /2015 08:54
Coulisse du jour.

« Cette heure. Oui, cette heure. » Cela il faudrait l’énoncer comme une vérité puis faire silence. Mais il est si tentant de festonner, d’orner de broderies, de tresser quelque perle à la lisière du jour. Mais pourquoi donc ? Le jour ne se suffit-il à lui-même ? Lui faut-il une intendance, la pourpre d’un prédicat, l’améthyste d’une sensation, le béryl d’une mélancolie ? Le jour est là, funambule sur le bord d’une visitation. Il ne demande rien. Il gît. N’énonce pas. Se retient. Hésite. Se nomme aube, le temps s’écoule si vite.

Tout est dans le murmure de soi. Ombilic en écho et la graine se cèle. Immense mutité et l’on demeure coi, en arrière de soi, dans le tumulte du corps. Le jour, on voudrait le dire. Avec sa chair, avec l’outre gonflée de sa peau, avec la hampe vrillée de son sexe. Ejaculation céleste et les gouttes de résine retombent longuement pareilles à une procession de plaintes. Ou bien de sanglots. Comment savoir alors que tout est pris dans la gangue de l’incompréhension ? Ô douleur d’être dans la citadelle où souffle un vent froid. Les oubliettes mugissent leur musique glacée. L’acide muriatique de la folie ronge les os. Les mains sont garrotées et les ligaments sont de blanches lianes. Possessives. Ô barbacanes où le vent cogne avec furie ! Ô perdition et l’esprit s’étrécit à la taille de la meurtrière.

La ville est dans la cendre et les hommes sont fous. Violence d’être dans la quadrature du monde. Quand donc l’éclipse totale, la nuit, les os broyés dans la meule du temps, la gélatine des désirs coulant dans le caniveau leur aporie constitutive ? Quand donc ? Tellement de peur, de souffrance et les mains sont vides. Et les mains sont impuissantes. Sortons de la coulisse du jour et offrons-nous en holocauste sur le praticable du monde. Notre effacement de l’être n’aura pas été vain. D’autres naîtront qui danseront sur nos cendres. Oh, oui que vienne l’écume et le tourbillon du jour ! « Cette heure. Oui, cette heure. »

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4 avril 2015 6 04 /04 /avril /2015 08:58
L’absente ou la figure congédiée.

« L’absente ».

Hommage à Jeanloup Sieff.

Œuvre : Sophie Rousseau.

Ici, il convient essentiellement de s’interroger sur le titre de l’œuvre, « L’absente ». Souvent, le titre ne permet pas de déboucher immédiatement sur l’intention de son auteur. La plupart du temps même, nous n’arrivons guère à le relier en quelque manière à ce qui nous est montré. Alors nous sommes désemparés. C’est toujours un deuil à faire que de ne pas se saisir d’une signification. Et, à y songer plus avant, cette encre avait-elle besoin d’un commentaire ? Ne se suffisait-elle pas à elle-même, parlant du cœur de ce qu’elle est, à savoir une esthétique, la mise en forme d’une idée, la projection d’un sentiment, l’efflorescence d’une émotion ? Qu’y a-t-il de surcroît dans ce geste de nomination que nous n’aurions pas aperçu sans cette mention ajoutée ? En un mot, ce titre ne joue-t-il pas à titre de cosmétique, n’est-il pas pur souci d’intellection ?

Mais à poser toutes ces questions nous demeurons sur le seuil, nous n’entrons pas dans la chair de l’œuvre, dans la sémantique qu’elle nous propose afin d’être éclairé, de sortir de la marge d’inconnu que nous tend toujours une création, surtout si elle s’écarte d’une « mimésis », d’une imitation de la nature comme la pratiquaient les anciens Grecs. A la vue de « l’Aphrodite de Cnide » de Praxitèle, nous sommes immédiatement dans l’évidence d’une représentation harmonieuse du corps humain, nous y observons non seulement les formes, mais aussi la grâce et l’incomparable beauté. Cette sculpture peut vivre et témoigner d’un état d’âme de l’artiste, de sa vision du monde, sans qu’une mention à son sujet soit nécessaire. Si nous ne savions pas qu’il s’agit de « l’Aphrodite de Cnide », cette inconnaissance n’enlèverait rien à notre passion et à notre compréhension de cette perfection de pierre. Là où les choses se compliquent, où la vue s’obscurcit, où les repères deviennent flous, c’est lorsque l’œuvre, dépouillée de son versant naturel, de ses atours habituels du réel, verse dans l’abstraction et disparaît de ce fait dans les arcanes d’un non-savoir à son sujet. Car, consciemment ou inconsciemment, nous sommes toujours à la recherche de formes - ces mises en perspective du réel -, qu’elles soient de la nature du paysage, de l’animal ou bien de l’humain. Ces lignes signifiantes sont l’architecture même de notre existence, elles en assurent la nécessaire géométrie, nous font le don d’un lieu pour notre habitation, l’offrande d’un temps où vivre parmi les choses familières dont notre monde singulier est constitué. A ne pas les discerner, nous sombrons dans un site apatride dépourvu de sa quadrature, nous errons comme si nous avions perdu le Nord.

Mais regardons quelques œuvres en partant de celles qui sont les plus abstraites, pour remonter, ensuite, vers les prémices d’une figuration, donc d’une entente avec nous-mêmes, car il s’agit de fournir à l’être que nous sommes des interprétations qui l’assurent d’un savoir suffisamment stable et d’une manière de réassurance narcissique. C’est bien lorsque le monde devient « monde-pour-nous », c'est-à-dire cet univers pourvu de coordonnées rassurantes que nous gagnons une assise ontologique : le réel se met à nous parler hors de sa naturelle densité, de son opacité constitutive. Il nous porte en-dehors de nous, au-devant de lui, seules conditions d’un dialogue fécond, d’être à être. Commençons par le « Carré blanc sur fond blanc » de Malévitch. Première peinture monochrome qui initie l’ère des grandes abstractions. Ici, l’œil bute sur la forme élémentaire du carré dans lequel ni portrait, ni paysage ne pourront trouver site et aire de nidification. Quant à la couleur, cette bi-tonalité minimale confondue dans un lexique quasiment identique, elle n’ouvre guère la voie à l’habituel bavardage dont le réel est souvent la figure de proue. Ici est le lieu du silence et de la méditation, ici est l’espace infini face auquel l’homme recule jusqu’à percevoir son propre néant. Les repères ont été effacés et la mention « Carré blanc sur fond blanc » vient encore renforcer l’effet de néantisation, comme si un confondant écho venait redoubler la nullité de l’absence de couleur, ce prédicat tellement associé à la vie, à sa propension à la profusion. Les phrases décisives de Malévitch prédisent une nouvelle ère au cours de laquelle le paradigme esthétique va se trouver bouleversé :

« J’ai troué l’abat-jour bleu des limitations colorées, je suis sorti dans le blanc, voguez à ma suite, camarades aviateurs, dans l’abîme, j’ai établi les sémaphores du Suprématisme. […] Voguez ! L’abîme libre blanc, l’infini sont devant vous ». Kasimir Malévitch, Du cubisme et du futurisme au suprématisme. Le nouveau réalisme pictural, 1916.

On ne saurait mieux énoncer les conditions du désarroi des voyeurs des œuvres. Il y a comme une sorte de disparition des catégories qui, jusqu’ici, avaient constitué la possibilité d’un cosmos. Les portes paraissaient grand ouvertes face à un inévitable chaos. « La suprématie du sentiment pur qui trouve un équivalent dans la forme pure » (Wikipédia), voici que s’énonçait le passage du sentiment pareil à la ligne d’horizon se métamorphosant en pure verticalité rationnelle. Dès lors s’imposait le commentaire de l’œuvre dont le titre était la forme elliptique.

Soulages, maintenant et ses célèbres polyptiques voués au culte du noir et seulement du noir. Bien évidemment le passage du blanc au noir n’est en rien une inversion des valeurs, seulement une continuité dans un chromatisme différent. Au début nous ne voyons que ce voile nocturne contre lequel notre vue bute comme si de mystérieuses ténèbres en constituaient le linceul. A l’évidence, l’abstraction est toujours là, peut-être même renforcée par ce concept « d’outre-noir » dont l’artiste joue avec subtilité, nous reconduisant à un ailleurs dont le subjectile constituerait le tremplin ontologique. Car Soulages nous invite à nous expatrier de ce monde pour nous convier dans un autre, mystérieux et pourvu d’un étrange pouvoir, peut-être celui de nous introduire dans les arcanes de l’art. Et pourtant, si notre vue dérape continuellement sur la face de bitume, nous y percevons des stries - premières formes d’une organisation de l’espace, mise en mouvement d’un rythme -, nous y percevons aussi ces nervures dont le réel est tissé, ces lignes de force que constituent la théorie des arbres, la chute oblique de la pluie, les fils de trame du tissage lorsqu’ils élaborent, non seulement une cosmologie comme chez les Dogon, mais constituent les mailles mêmes dont l’homme se vêt pour paraître aux yeux de ses semblables.

Amorce d’un cadre existentiel dont les points de repère deviendront encore plus visibles chez un Zao Wou Ki dont les lithographies faites de larges coups de pinceau - nappes fluides recouvertes de traînées ocres, de signes couleur de terre sombre, de surfaces vertes - ne sont pas sans évoquer l’art ancestral du paysage chinois comme chez Guo Xi (1020 – 1090), où l’encre et les couleurs estompées sur soie se situent dans un genre de médiation entre la représentation réaliste et une certaine forme d’abstraction.

Mais regardons, maintenant « L’absente », cette œuvre contemporaine que nous interrogeons. Elle pourrait se situer dans la continuité de l’art où les formes appellent à la fois le réalisme, donc la raison qui lui est associée et l’émotion qui s’en distingue en introduisant dans l’œuvre un flou, une ambiguïté. D’instinct, lorsque quelque chose se présente comme une énigme de la vision, nous en référons à un réflexe immémorial, celui de la représentation et notre âme ne sera en repos qu’au terme de notre enquête. Ce que nous voulons apercevoir c’est l’arbre, le chemin, le bouquetin sur la crête alpine, l’objet en nature morte, l’oiseau à contre-jour du ciel, la mer et ses moutonnements infinis. Mais ici, précisément, ne s’agit-il pas d’elle, la mer, comme si nous l’observions du haut d’une falaise, faisant ses remous d’écume dans l’anse de galets en contrebas ? Il pourrait s’agir d’un paysage du côté d’Etretat que le regard de l’artiste aurait quintessencié afin que l’œuvre, dépassant le réel sourd et aveugle, que l’œuvre donc nous entraîne à sa suite ailleurs que là où nous sommes, enfermés dans notre tunique de peau. L’art est toujours ce processus d’enlèvement, de ravissement qui nous distrait de nous-mêmes afin de nous déposer dans ce site sans feu ni lieu qui s’appelle beauté et nous requiert de la regarder comme la seule réflexion vraie de l’être que nous sommes. Et c’est seulement lorsque nous sommes gagnés à cette vérité-là, le rayonnement de l’œuvre en sa singularité, que nos yeux voient avec la seule pertinence qui soit, celle des choses justes.

Mais alors, qu’en est-il de « L’absente » ? Comment la situer dans la perspective de l’œuvre et en faire autre chose qu’une coquetterie venant effleurer l’encre de son mystère ? Ici, il faut tenter une hypothèse, « L’absente » c’est la figure ; figure qui, toujours, est miroir pour l’homme, source d’identification et de projection. Nous sommes tous, toutes des Narcisse en mal de reconnaissance et ce que nous attendons de l’art, c’est qu’il rende possible notre propre épiphanie dans l’horizon du monde. Or, voir une figure, fût-elle éloignée en apparence de celle que nous proposons au réel, c’est toujours installer un réseau de significations jouant à titre de rhétorique alors que nous en constituons l’un des signifiants en direction d’un signifié, cet être que nous sommes et que nous ne percevons jamais qu’à la mesure d’une confondante illusion. Cette encre, à l’instar de toute œuvre laissant apercevoir en filigrane une possibilité d’attache au réel, joue à la façon du fameux test de Rorschach, elle nous convie à nous y retrouver avec nous-mêmes par le jeu subtil des identifications. L’image que nous revoie le monde n’est jamais que notre propre image qu’un miroir nous renvoie : activité spéculaire nécessaire à notre adhésion à l’existant.

Pour clore cette réflexion, nous voudrions mettre en parallèle cette œuvre, « L’absente », avec une photographie de Jeanloup Sieff « Les Petites Dalles ». Outre que s’y inscrit une homologie formelle avec ce que nous propose Sophie Rousseau, cette falaise au-dessus d’une mer blanche et écumeuse, aucune figure n’est présente - nous parlons ici de figure humaine -, qui ferait signe vers une présence rassurante. C’est à nous, les voyeurs, de faire le travail de surgissement d’une épiphanie, à commencer par la nôtre, puis celle de l’Autre, enfin du monde de manière à ce qu’un sens puisse se produire et que nous ne demeurions pas absents à nous-mêmes.

L’absente ou la figure congédiée.

"Les Petites Dalles".

Oeuvre : Jeanloup Sieff.

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3 avril 2015 5 03 /04 /avril /2015 08:40

 

 

Toujours l'image suppose l'imaginaire. 

 

capel

  Source : non identifiée.

 

   

  Cette image est simplement belle et ceci pour diverses raisons. D'abord pour son originalité. Combien de clichés sont ordinaires de nos jours, souvent images d'Epinal ne mettant en scène que d'aimables icônes familiales, des portraits conventionnels, des poses en pied devant quelque site touristique incontournable. Mais que les "Tours-Eiffel", les "Sacrés-Cœurs" nous soient donc épargnés. Vraiment nous ne savons plus si nous devons vénérer les silhouettes qui s'y détachent ou bien réserver notre foi en l'image en direction de ces vénérables monuments dont notre imaginaire est rebattu. L'imaginaire. Voilà le grand mot lâché et alors nous sommes comme à la dérive, sans boussole dont nos pas auraient à s'inspirer pour assurer leur destin.

  Le problème, aujourd'hui, est bien celui du reflux de l'imagination au profit de ce qui lui tient lieu, manière de viatique nous guidant parmi les multiples errances, à savoir les assises du réel dont, il paraît, nous ne devrions plus faire l'économie. A force de matérialité obtuse, d'étroitesse dont notre cheminement aime à s'entourer, sans doute afin d'accéder à une probable réassurance narcissique, nous ne percevons plus le monde qu'à l'aune d'étroites meurtrières. Car, pour beaucoup, le fait d'exister doit nécessairement nous obliger à nous incliner sous les fourches caudines de ce qui fait le menu de notre quotidienneté : de simples propos récurrents dont nous ne percevons plus guère que le bruit de fond sans bien en comprendre la persistante rumeur.

  Si "exister", au sens étymologique, revient à "sortir du néant", autrement dit à assurer une transcendance vers une liberté, alors il nous faut nous affranchir de tout ce qui contraint et érode et rétrécit notre vue à l'empan étroit du toujours-à-portée-de-la-main. Jamais nous ne ferons face à notre essence humaine qu'à tracer la voie d'un constant renouvellement des formes, lesquelles induisent toujours une intellection, une esthétique et une ouverture à une plénitude du sens. Ici, dans cette image, se trouvent réunies les conditions mêmes nous extrayant de nous-mêmes afin que, disposant d'une manière de nouveau paradigme de la connaissance, nous soyons conduits vers d'autres horizons.

  Peut-être cette photographie résulte-t-elle d'un montage, donc d'une manipulation, donc d'un décalage par rapport à ce qui fut lors de la prise de vues. Peu importe, sauf à accorder au réel une prééminence dont il ne saurait se revendiquer. Symbolique et imaginaire peuvent nous féconder bien au-delà des routines et des visions moutonnières du monde. L'espace ouvert par la "fantaisie" est illimité. Il est une poétique dont nous ne pouvons que nous abreuver. Beaucoup, dans ces temps considérés comme modernes, se disent disponibles à la plus libre des virtualités, arguant le recours constant à l'image, à l'artefact, à la communication à distance dont Internet et les réseaux sociaux se font les chantres. Pensant s'investir dans quelque activité sans doute ressortissant de l'imaginaire au sens large, ils n'utilisent ce levier virtuel qu'à mieux maîtriser ce réel qui leur échappe dont ils voudraient avoir un usage infini et toujours disponible.

  Parodiant la célèbre assertion d'André Malraux, nous affirmons que le siècle sera imaginatif ou ne sera pas.  A la construction de notre propre "musée imaginaire" il nous faut œuvrer afin de dématérialiser ce réel qui, plutôt que de nous servir, souvent nous aliène. De telles images y contribuent. Sachons donc les apprécier selon l'ampleur dont elles nous font l'offrande. 

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2 avril 2015 4 02 /04 /avril /2015 07:52
Du singulier à l’universel.

« Travail en cours ».

Œuvre : François Dupuis.

Ce que nous propose ici l’artiste est rien de moins qu’une grille de lecture ontologique. Qu’en est-il de l’être en son épiphanie ? Comment nous apparaît-il ? Pouvons-nous en déduire quelque chose à son sujet ? L’altérité est un phénomène tellement sidérant qu’il ouvre toujours, devant nous, l’espace d’une vacuité infinie, d’un abîme. Alors comment ne pas faire référence à la sagacité et à la profondeur de Montaigne :

« Qui se connaît, connaît aussi les autres, car chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition. »

Mais, sans vouloir euphémiser les propos de l’humaniste, est-ce si simple de découvrir celui qui nous fait face et demeure toujours dans son mystère ? Sommes-nous la bonne mesure pour juger celui qui, fondamentalement, est différent de nous. Et puis, arriverons-nous à nous connaître jamais ? Nous-mêmes ? Nous sommes ces bleus icebergs flottant sur des eaux glacées alors que notre partie immergée, nous n’en saisissons qu’une manière de blancheur, de silence se perdant quelque part, là-bas, dans les plis du temps, les circonvolutions de l’espace. Et, pourtant, malgré ces précautions philosophiques, il nous faut nous décider à dévoiler cela même qui se voile et menace, toujours, de se dérober. Il nous faut donc regarder et donner sens à notre vision. Tout est dans le regard et dans la justesse qu’il consent à nous livrer si nous nous appliquons à en faire l’inventaire avec soin. Cependant, nous serons toujours dans une forme de vérité, non dans la certitude d’un absolu. Regarder, c’est projeter sur le monde la résille de ses affinités, l’architecture de ses connaissances, l’entrelacs de ses émotions. C’est bien évidemment d’une subjectivité dont il est question, à savoir d’une singularité que, chacun, sur Terre, porte en lui comme le bien le plus précieux. Mais voyons de plus près et chaussons les lunettes d’un des penseurs majeurs du XX° siècle. Il nous aidera à y voir plus clair.

Demandons à Sartre de nous éclairer. Une phrase décisive est prononcée dans « L’Être et le Néant » qui pose l’acte de la vision d’autrui (qui est un écho de la mienne, bien évidemment) comme tentative de réification, me réduisant à la simple contingence, au statut d’objet, à la pure facticité comme privation de liberté et chute de la transcendance dont, en tant qu’homme, je suis l’image insigne pour la seule raison que je sors du Néant et m’en affranchis :

« Je saisis le regard de l’autre au sein même de mon acte, comme solidification et aliénation de mes propres possibilités. »

Autrui me regardant, moi-même regardant autrui, c’est d’une double néantisation dont il s’agit, chacun y perdant sa liberté originelle. Ce constat amer d’un existentialisme réduit par la seule présence d’une altérité fera dire à Garcin, dans « Huis clos » : « L’enfer c’est les Autres. »

Donc, regardé, je suis condamné par la simple conscience qu’autrui prend de mon existence. Bien sûr le constat est philosophique, il est un paradigme de la connaissance qui pose la théorie comme premier signe permettant de déchiffrer ce confondant hiéroglyphe dont mon vis-à-vis est l’émergence. Ceci ne saurait signifier que tout regard me visant souhaite ma perte. Sartre s’est longuement expliqué sur ses propres propos et sur l’interprétation erronée qui en avait été faite. Bien évidemment la nature du regard qu’on m’adresse peut être de pur amour. Il n’en demeure pas moins que dans le cadre des fondements d’une pensée, la capture du regard de l’autre apparaît comme la relégation de mon être dans une geôle dont il possède les clés alors que je ne peux la saisir.

Mais, maintenant, regardons l’œuvre et ce qui s’y dessine dans cette profusion de portraits, dans cette myriade de regards alors que c’est nous, qui allons regarder et prendre acte de ces existences virtuelles qui surgissent comme autant d’interrogations. Ce qui frappe, d’emblée, c’est l’extraordinaire diversité des formes apparitionnelles. Bien que l’épiphanie soit humaine et appartienne en partage à l’ensemble des sujets, chaque figure s’y illustre d’une manière qui, chaque fois, lui est singulière. Simple problème d’identité. Comment, autrement, si les prédicats étaient strictement superposables, l’être pourrait-il se laisser voir dans son unicité ? Même les sosies, même les jumeaux homozygotes, malgré un patrimoine génétique commun, ne sont nullement des fac-similés qui diraient la même réalité. Toujours un léger décalage, toujours une inclination particulière au travers de laquelle la rareté se manifeste. Car c’est bien de cela dont il s’agit, de rareté, donc de quelque chose de précieux. Chaque présence est unique et c’est parce qu’elle est unique qu’elle peut apparaître. Jamais le blanc ne fait sens sur le blanc. Il y faut le jeu dialectique : le blanc surgissant du noir et s’y accomplissant alors que son alter ego - le noir -, (son autre réalité) se manifeste par le même geste phénoménal. Alors nous regardons et nous interrogeons. Qu’en est-il de cet être dont nous ne saisissons qu’une pluralité d’esquisses comme si, toujours, l’image de l’humain tressautait dans la lanterne magique, ne se laissant percevoir qu’à la mesure d’un désir chargé de sa propre frustration, de son éternelle disparition ? N’y aurait-il rien d’autre à saisir que cette fuite perpétuelle hors des catégories qui nous font exister, l’espace et le temps ?

Tous ces visages qui font « face » - comme si le langage s’amusait de sa propre métaphore appelant à une prochaine parution -, ces visages donc demeurent dans un genre d’abstraction, sinon d’insaisissable. Nous les voyons avec leurs belles caractéristiques, le flou d’un regard, la douce éminence d’une joue, l’arête du nez telle une falaise, le sourire que des lèvres ébauchent, une impression songeuse, la discrétion d’un souci, l’énigme, l’affirmation de soi, les stigmates de la douleur, un essai de séduction, le glissement du tragique sur les vagues des rides, tout ceci nous l’apercevons et, pour autant, nous ne pouvons rien dire de l’homme, sinon cette polyphonie dans laquelle chacun donne de sa propre voix. Mélopée dont n’émerge aucun son qui signifierait pour l’ensemble à titre d’essence.

C’est ici qu’intervient la subtilité d’une figuration, cette silhouette blanche, transparente, sans autre prédicat apparent qu’un lexique prompt à revêtir tous les autres lexiques qui voudraient bien s’enlever de soi en direction d’une présence, d’un témoignage existentiel. Alors, ici, s’annule soudain la thèse sartrienne selon laquelle mon regard efface l’autre en le reconduisant à sa propre absence. Alors, ici, surgit le large empan de la sphère platonicienne, laquelle ouvre un monde à la hauteur de l’Être, cette Forme des formes qui, les englobant toutes, les possibilise chacune selon l’esquisse qui lui est propre dans l’apparition sensible qu’elle propose au monde. L’Idée, la ressource à nulle autre pareille de l’intelligible consent à figurer parmi la multitude que représente tout existant. L’Être qui se détache du fond avec la dignité de ce qu’il est, à savoir une pure essence, consent à entrer en scène sur le praticable d’une présence affectée d’espace et de temps. L’Être se décline en une multiplicité d’êtres qui tiennent de sa permanence, son immuabilité, le luxe de s’informer selon tel ou tel aspect. Dans les visages que nous propose l’artiste, lesquels ne sont que les reflets de la réalité supérieure des archétypes, transparaissent, en filigrane, les figures d’un monde hors de portée, si ce n’est au regard des ressources de l’intellection. Le sublime équilibre qui s’établit entre les effigies sensibles - les personnages de la scène artistique -, et le principe qui leur a insufflé la vie, - l’intelligible -, tout ceci semble à même de clore une histoire et de la rendre parfaitement compréhensible aux yeux de ceux qui en font la rencontre. Si la théorie des portraits noyés dans un genre de brume gris-bleue parvient à nous parler, d’abord, à nous émouvoir, ensuite, c’est à la mesure de ce subtil reflet qui fait se renvoyer en écho le singulier en direction de l’universel, l’universel en direction du singulier. Etrange figure du chiasme qui est la rhétorique de l’Être-être, cette ambiguïté rendue indéchiffrable à l’aune d’une insuffisance du regard. C’est pourquoi, regardant l’œuvre et le jeu de miroir, nous la disons achevée. Elle n’est en chemin que vers sa propre assomption. Alors nous la regardons être et nous demeurons en silence !

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1 avril 2015 3 01 /04 /avril /2015 08:13
De la myose à la mydriase.

Photographie : Céline Guiberteau.

« Parfois, je me demande si l’Art a encore une signification dans un monde insensé mais souvent je pense... oui plus que jamais... » Céline Guiberteau.

Pour tâcher de comprendre ce qui est à l’œuvre dans cette photographie, ce que sont les problèmes sous-jacents à la visibilité immédiate, il faut d’abord consentir à fermer les yeux et renoncer, provisoirement, à ce qui apparaît comme possible forme esthétique. Faire ceci nous reconduit en-deçà de l’acte créatif, là où rien ne s’est encore ébauché qu’un vague projet, une intentionnalité encore dans les limbes du connaître. La grande feuille blanche au centre de l’image, il faut en faire son deuil, la ramener à une simple virtualité, lignes en puissance, non encore en actes. Tout est dans l’obscur, dans une manière de néantisation et aucune parole ne se profère qui se constituerait en sémaphore, c'est-à-dire en signification, mot, phrase, langage. Tout est si refermé, si retiré dans une cécité dont les contours nous ramènent à notre propre subjectité. Nous sommes seuls au monde, isolés dans une confondante autarcie, nous sommes des êtres-jetés dans la mare des contingences et nous faisons la douloureuse expérience du cachot existentiel. Comment, en effet, se projeter, prétendre à quelque transcendance, alors que nous nous élevons si peu de la matière proche, gangue dans laquelle se confondre à jamais.

Mais, imaginons un instant que la grâce nous visite soudain, nous faisant l’offrande d’une vision minimale du monde, une vision tout de même, cette merveilleuse disposition ontologique par laquelle nous nous révélons à nous-mêmes en même temps que le monde consent à livrer ses premières nervures. Le regard est discret, les paupières s’ouvrent dans le silence des yeux, simple fente identique à celle du saurien en embuscade, pupille étroite, simple trou d’aiguille, en myose, tout début d’une prise de conscience. Le grand carré blanc est une simple tache qui nous aveugle, que d’abord nous ne percevons pas. Ce qui nous visite de douloureuse manière, ce sont les ombres, les fermetures, les marges dans lesquelles rien du monde ne se révèle qu’à la mesure d’une aphasie, d’une privation de la parole, d’un simple bégaiement, d’une indigence à faire se lever un projet, à débuter le cycle de quelque naissance. C’est avant la parturition, c’est le domaine infiniment occlus et nous sommes sourds à nos propres battements, à notre souffle, à ce qui, plus tard, deviendra notre rythme d’hommes, de femmes, à savoir le gain d’une liberté. Sur la photographie, le corps de l’artiste, nous ne le percevons qu’au travers de son angoissante densité, pareil à une gemme qui se dissimulerait dans les lourdeurs de la terre, dans les plis énigmatiques du sol, avant que les éléments ne s’informent vraiment. Les pieds sont ces deux membres à peine distincts, à peine issus du fond avec lequel ils se confondent. Le cercle des bras semble étreindre le vide, l’absence, vague parenthèse où ne s’inscrit qu’une confondante vacuité. Le massif de la tête ne se distingue guère de la touffeur des forêts que même la lumière ne peut rencontrer. Jusqu’à maintenant, tout s’est présenté à nous selon le mode de la fermeture, du repliement, de la bogue au milieu de laquelle la vie demeure un mystère insondable.

Mais il faut aller plus loin, sortir de notre marche chaotique, de notre cadence hémiplégique. L’essence de l’homme appelle constamment ce qu’elle est en son fond, à savoir l’arche du merveilleux langage. Être homme, c’est être appelé à connaître, à proférer, à jeter sur le papier les signes de l’inconcevable don d’exister. Cela, cette vérité fondamentale, les passagers du monde la savent depuis l’intérieur de leur conscience, depuis leur architecture de chair et devient alors une urgence le fait de porter au jour ce qui se dissimulait derrière des voiles d’incompréhension.

Alors que la main de l’artiste, jusque là, était confinée à ne recevoir d’autre fonction que celle de tenir la feuille blanche, voici que cela s’éclaire, que cela s’anime. Sur le subjectile naissent, comme par magie, les premières spirales signifiantes, les premières ébauches de l’art. Tout comme les originelles formes pariétales dessinaient, sur les parois ténébreuses des grottes, la rhétorique infinie de l’humain, la myriade d’images qui sillonneraient l’univers de leur beauté ouverte. Oui, soudain tout s’illumine, la pupille éclate en mydriase, les phosphènes cascadent dans l’antre du visage, dessinant l’épiphanie de l’autre, du différent, du monde sur lequel jeter sa semence afin que les moissons aient lieu, que le blé coule et que s’initie le cycle éternel de la renaissance. Au sortir de la conque amniotique, alors que notre fontanelle est translucide, portant encore le témoignage des eaux originelles, alors que nos yeux sont soudés comme deux graines en attente de germination, nous naissons à nous-mêmes, aux autres, au monde. Mais, pour autant, notre naissance n’est pas achevée. Il nous faudra naître une seconde fois : sous la poussée du langage, de la connaissance, de l’art enfin qui synthétise le tout dans une communion heureuse. Faute de ceci, posséder langage, connaissance, art, nous demeurons au pied même de notre socle humain, étrangers à la beauté qui est l’autre nom du Vrai, du Bien. L’art est cette dimension solaire, ce pur émerveillement qui fait tenir debout notre chair mutique. Un corps que ne visite l’art est simple contingence parmi les pierres, progression de taupe dans son tunnel de glaise. L’art est simplement l’art de bien regarder et de porter à la dignité tout ce qui mérite de l’être, à commencer par l’autre dont le miroir nous tend une clé de compréhension de ce que nous sommes.

Oui, l’artiste a mille fois raisons qui pose d’abord la question. Car nous ne saurions être debout à ignorer l’interrogation qui est coalescente à notre propre condition. Être homme c’est faire sien le souci de Leibniz en tant que position fondamentale quant à l’être : « Pourquoi y a-t-il l’étant et non pas plutôt rien ? ». Ceci entraîne, ipso facto, la thèse de la signification. Tout est sens si nous savons regarder, ce sens que tout artiste interroge incessamment afin qu’une lumière s’éclaire et que se dissipent les ténèbres du non-savoir.

Puis le « monde insensé », oui, la formule est juste qui pointe en direction de l’absence de sens. C’est, en quelque sorte tâcher d’apporter une réponse à l’immense vacance qu’a laissée le nihilisme, nihilisme que la formule de Nietzsche accomplit et porte à l’incandescence : « Dieu est mort ! » Certes, Dieu est mort. Cet apophtegme a moins une portée religieuse que strictement humaine. « Et c'est nous qui l'avons tué ! », précise le philosophe afin de pointer en direction de l’insuffisance de l’homme à considérer les valeurs à la hauteur qu’elles méritent. « Dieu est mort », cette sentence rapportée à l’homme face à l’art revient à dire que la beauté s’est effacée de l’horizon du monde.

Cette belle œuvre sonne comme la métaphore d’une reconnaissance que nous devons à la création : issue des bras de l’artiste, bras qui semblent surgir des ténèbres, elle est constituée de ces belles spirales qui disent le rayonnement de toute chose lorsqu’un regard adéquat vise le réel et le porte au-delà de lui-même sur les rives d’une ineffable beauté. Pour cette raison, nous ne pouvons que souscrire à l’assertion qui dit la nécessité pour l’homme de se ressourcer à la fontaine de l’art. Ici est le lieu d’une nouvelle naissance. La nôtre. Celle du monde. C’est pour cette raison que nous accentuons, comme il se doit, la fin de l’énonciation.

« Parfois, je me demande si l’Art a encore une signification dans un monde insensé mais souvent je pense... oui plus que jamais... »


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25 mars 2015 3 25 /03 /mars /2015 09:08
Nervures de l’être.

« Mon éclipse »

Œuvre : Laure Carré  C’est par les formes et uniquement par elles que le monde nous apparaît et que nous apparaissons au monde. Nous regardons la montagne et nous apercevons une forme. Nous voyons une femme et c’est encore une forme qui se précise. Nous lisons un poème et c’est toujours une forme qui dépose son empreinte en nous. La peinture, au cours de son histoire, est succession de formes, depuis les premières ébauches pariétales jusqu’aux polyptiques abstraits de Soulages en passant par la douce carnation des modèles de la Renaissance.

Qu’en est-il du corps et singulièrement du traitement de la femme dans les propositions plastiques ? Arrêtons-nous, d’abord, sur un tableau célèbre, celui de Rubens, « Vénus au miroir ». La forme y est généreuse, toute de pleins et de déliés, la chair est somptueuse, le réalisme y est si troublant qu’on dirait Vénus directement accessible, il suffirait de tendre les doigts.

Nervures de l’être.

Peter Paul Rubens « Vénus au miroir »,

env. 1614–1615.

Source : Wikipédia

Puis, effectuons un grand saut dans le temps et les manières de représenter ce qui apparaît. Ici, devant ce fragment d’une étude des « Demoiselles d’Avignon », nous sommes comme saisis par le contraste qui s’instaure entre les œuvres. Le plein a laissé la place au simple trait de plume, la forme devient esquisse, la matière de l’œuvre se métamorphose en pur concept, en intellection se saisissant du réel dans un dépouillement, une essentialité. Libérée de ses contraintes classiques, ôtant toute idée de mimésis, donc de reproduction fidèle de la Nature, la création s’instaure à l’aune d’une simple métaphore. Si Rubens peignait la feuille, sa chair, l’épaisseur de son limbe, son chatoiement automnal, Picasso n’en conserve que ses nervures, autrement dit son aspect hivernal, à la limite d’une proche disparition.

Nervures de l’être.

Etude « Demoiselles d’Avignon » (fragment) - Picasso

(C) RMN-Grand Palais - Béatrice Hatala

 

   Ce que nous propose l’artiste dans sa vision contemporaine du monde est encore une réduction de ce qui se laissait voir chez l’inventeur du cubisme. Non seulement il n’y a plus de chair, mais le formalisme se réduit à un simple schématisme, dessin ayant expulsé de la rhétorique picturale tout élément qui pourrait être considéré comme « superflu ». La lecture est celle d’un presque silence, identique à celle qu’on peut faire des feuilles lorsqu’elles sont réduites à la simple architecture, à quelques traits demeurant après que le temps a rempli son office de destruction. L’être reconduit à ses fondements, à un sol originaire. Au-delà il n’y a plus de représentation possible. Au-delà il n’y a plus de perception et l’œil erre à la limite de quelque absolu. Le lexique se confond avec la lettre, alors que dans les tentatives précédemment évoquées, il se traduisait en mot dans les « Demoiselles », en phrase dans la « Vénus ».

Nervures de l’être.

   Singulière progression, spectaculaire métamorphose qui semble s’être inversée dans son principe puisqu’elle procède du plein vers le vide. Le processus final est le témoin d’états antérieurs, il fait signe vers un réalisme tout en le dénonçant, le déconstruisant, en une certaine manière. « Déconstruction » : un tel vocable doit nous alerter sur l’intention de « modernité » qui agit en filigrane. Un des traits de cette modernité est de réduire les formes à leur plus petit dénominateur commun, de la même manière que l’alambic du parfumeur s’empare de la plante et la réduit à cette fragrance subtile que sera le parfum achevé. Ici, à l’évidence, on reconnaîtra le thème récurrent d’une philosophie idéaliste dont le motif le plus apparent est de disserter sur l’existence pour mieux mettre en exergue l’essence, soit la vérité de l’être. Mais, si le concept de modernité est à l’œuvre au travers de ces trois états de la « matière », il faut en chercher les raisons dans l’histoire même de la peinture.

Si une montagne pouvait être représentée avec son luxe de détails, avec la luxuriance et la précision propres au paradigme de l’Antiquité, elle pouvait aussi bien trouver sa raison d’être dans les quelques touches colorées d’un Cézanne - père de l’art moderne -, afin que l’on s’emparât de façon immédiate de la « Montagne Sainte-Victoire ». Dès lors il ne s’agira plus de confier sa vision aux canons classiques, pas plus que de sombrer dans les arcanes d’un confus romantisme. Soudain, la Nature acquiert un statut d’autonomie, c’est elle qui se met à rayonner du cœur même de ce qu’elle est, à savoir cette pure transcendance qui élève dans l’éther les facettes du sens. Oui, la montagne parle, sous les espèces du symbole, sous l’autorité d’une géométrisation des formes, sous l’apparence du simple qui décille les yeux des voyeurs et les intime à un regard plus essentiel. Le geste esquissé par Cézanne sera repris et amplifié par ses illustres héritiers, Braque et Picasso qui feront du cubisme l’alpha et l’oméga de toute compréhension du monde formel. Cependant, au tout début, le cubisme dit « analytique » conservera dans le thème de sa pluralité de lignes et sa complexité monstrative quelque chose de l’empreinte d’un monde de représentation plus ancien. Le cubisme dit « synthétique » - forme la plus achevée de cette mutation artistique -, portera à son acmé une nouvelle vision du monde. Le fourmillement visuel, l’imbrication des formes, leur enchevêtrement naturel renonceront à dire les choses dans leur bavardage pour en demeurer à une parole essentielle. La feuille nous dit l’arbre aussi bien que l’arbre lui-même. La conceptualisation du réel est cette opération de l’esprit qui part du particulier pour aller au général, à l’universel. La simple goutte d’eau contient en germe la totalité de l’océan. Participant « à » et « de » l’océan, elle en est à la fois la forme hypostasiée en même temps que la forme quintessenciée. Microcosme et macrocosme jouent en miroir, instituant un constant mode dialectique, l’un indiquant l’autre par un simple jeu de renvois.

« Nervures de l’être » : maintenant il s’agit d’expliquer le titre. Le problème que nous pose cette vision d’un formalisme large ou bien réduit à l’essentiel est bien de savoir si l’une des deux formes contient plus d’être que l’autre, donc nous assure d’une vérité plus fondée en raison. En un mot, Rubens nous livrerait-il plus d’art - plus d’être, plus de vérité -, alors que celle-ci, la vérité, irait décroissant au fur et à mesure que l’on se rapproche de la scène contemporaine ? Bien évidemment nul ne s’ingénierait à démontrer la plus ou moins grande valeur artistique de telle œuvre par rapport à telle autre. Si les qualités esthétiques sont radicalement différentes, elles n’en poursuivent pas moins le même but : dire le corps, mais surtout dire la femme dans ce qu’elle fonde au gré de son apparition. Or la femme réelle qui est représentée n’a pas troqué sa nature profonde au gré des représentations qui en sont données par l’idéalisme, le symbolisme, l’expressionnisme. Il y a continuité de l’essence féminine, laquelle se traduit en diverses et multiples strates existentielles. A chaque époque correspond une façon de regarder et de traduire ce regard dans les faits. Donc, ici, ce que nous mettons en perspective n’est autre chose que la permanence d’un invariant - la femme en sa nature -, que s’ingénie à faire apparaître la variation toujours recommencée d’une matrice formelle susceptible de brusques et soudains revirements. La mode n’a guère d’autres définitions. Dans le domaine de l’art elle prend le nom plus distancié « d’école ».

L’être et sa vérité dans leur fond immuables demeurent et leurs traces sont visibles ici et là, dans des lieux différents, autrefois et maintenant dans des temporalités aux tonalités nécessairement divergentes En termes de psychologie des profondeurs ceci s’énoncerait de cette manière : l’image de la femme, ce puissant archétype qui traverse aussi bien l’aire ouverte de notre conscience que la bogue fermée de notre inconscient, cette image formatrice de ce que nous sommes s’est imprimée en nous à notre insu. Nous en sommes porteurs de la même manière que de notre ressenti de l’arbre, de l’eau, de la puissance solaire. Toujours ces images s’actualisent en nous sans que nous en sentions la continuelle lame de fond. Ce sont les artistes, ces voyants, qui nous en livrent les déclinaisons au cours des âges dans des modes d’être qui sont différents en surface mais demeurent liés à un socle commun, celui qui fonde notre humanité et nous porte au-delà de nous vers le site des connaissances essentielles. Toute éclipse n’est que temporaire qui obscurcit la lumière. Celle-ci demeure, la lumière, et nous convoque toujours dans la pensée heureuse du monde.

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24 mars 2015 2 24 /03 /mars /2015 09:26

 

Hommes de la Baie de Hạ Long .

 

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"Les chaînes karstiques de l'île de Cat Ba se découpent de façon caractéristique sur le ciel."

 

                                                                                                             Source : Wikimedia Commons. 


 ********

 

 

 

  "On n'apprend jamais rien des autres ou très souvent ce qui nous déçoit. On vit si longtemps avec soi-même qu'il devient presque impossible de tolérer l'autre. On ne voudrait qu'apprendre à se tromper mais ne nous mentons-nous pas en ouvrant nos perceptions ? Ne finir qu'avec le goût de sa propre peau, de ses propres angoisses et refuser les odeurs d'ailleurs pas si lointaines… Est-ce vraiment cela notre unique dessein? Se refermer sur notre monde, la circonférence de notre moi, de notre émoi ? Encore et toujours le nombril autour duquel nous ne sommes jamais las de tourner ?"

 

                                                                                                       Valérie Evrard.

 

 ********

 

  Tout autour de ceci qui nous interroge.

 

   C'est ainsi, parfois, au détour d'une brume passagère, derrière l'écran troublé des réalités, alors que tout paraît de suie et de cendre, nous proférons quelque assertion en forme de vérité et, lorsque nous disons ceci ou bien cela nous sommes assurés d'être au plein des significations. Seulement le problème des significations, précisément, dès l'instant où elles s'abritent derrière notre enceinte de peau, c'est qu'elles deviennent rapidement nécessaires à notre façon de nous entendre avec le monde, d'y creuser notre galerie, et d'émerger à l'air libre avec une certitude d'exister. Au moins dans la vraisemblance. Car, dans la solitude qui nous anime et qui est le lot commun de l'individu, les entrechats de l'égoïté - ou "mienneté" -, ont tôt fait de nous hisser tout en haut du trône auprès duquel nos habituels sujets - les Autres -, viendront se ranger avec l'humilité qui sied aux humbles et rendre hommage à notre hauteur de vues.

  Ce qui est vrai pour l'UN, l'est bien évidemment aussi, pour l'AUTRE. Si bien que nous tous, petits Roitelets, sommes Maîtres chez nous et que, par avance, toute cause nous semble acquise pour l'éternité. Infinité de petites Principautés cohabitant les unes à côté des autres, en pleine autarcie, persuadées de n'avoir jamais à rétrocéder en quoi que ce soit sur ce qui nous paraît avoir le visage de l'exactitude, puisqu'aussi bien la vérité ne saurait se partager. Du moins dès qu'elle se circonscrit à l'espace étroit de la subjectivité. Princes se gardant bien de regarder par-dessus leur épaule afin de voir ce qui se passe de l'autre côté de leurs frontières :

« Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà. »

 Pascal, Pensées, 294

 La citation de Pascal est bien trop connue pour qu'il soit utile de la commenter longuement. Il semblerait donc qu'il soit utile de se confier à une métaphore afin que, grâce à son pouvoir figuratif, elle puisse d'emblée nous apporter quelque lumière, c'est-à-dire un décillement de la conscience. Car c'est d'abord d'elle dont il s'agit, le regard n'en étant que l'éclaireur de pointe. A cette fin nous nous servirons de l'analogie formelle qui peut s'établir entre la position des Existants dans la colonie humaine et l'élévation des concrétions karstiques dans la très célèbre Baie de Hạ Long, dont chacun sait qu'elle est constituée d'une multitude de pitons et d'îlots rocheux, d'aiguilles granitiques  et de fantaisies de calcaire que baigne, alentour, une mer de jade.

 

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   Mais, en définitive, où voulons-nous en venir avec cette image ? Eh bien, tout simplement au fait de montrer les hommes en situation existentielle comme ces îlots semblant flotter sur l'eau, largement isolés les uns des autres, étant seulement réunis par cette base de rochers qui leur sert d'appui commun. Autrement expliqué, la nature humaine est composée d'une telle matière qu'elle émerge à nos yeux seulement à la manière de multiples insularités, sans liens apparents, chacune voguant pour elle, sans réelle possibilité d'établir quelque lien que ce soit autrement que par la base qui les relie, la plateforme continentale dont elles semblent ignorer jusqu'à l'existence.

  Mais, d'ailleurs, comment le pourraient-elles, puisqu'aussi bien c'est simplement le royaume de l'inconscient qui est concerné, cette sorte de fond limoneux où grouillent lapsus, refoulements, oublis, actes manqués, sentiments délétères, perceptions tronquées, petites raisons microscopiques, certitudes en forme d'apories et autres phénomènes dont l'irrésolution est trop grande pour faire convenablement sens. Et quand bien même elles s'emploieraient à y voir plus clair, les secousses telluriques, les longs mouvements de la lave, les bouillonnements de toutes sortes, l'agitation chtonienne attisée par les forges de Vulcain dont leur socle est constitué ne pourraient concourir qu'à leur perte. L'issue est ailleurs, sans doute dans la prise en considération d'un élément plus éthéré, fluide, libre, mobile, transcendant cette lourde matérialité abyssale et il faut donc que la vue des hommes porte plus loin, plus haut, en direction d'une possible aventure offrant ouverture et déploiement.

  Mais avant que les conditions du surgissement soient réunies, on s'enfonce dans sa morphologie compacte, on compte ses grains de silice, ses failles, on inventorie ses diaclases, on évalue ses dolines, on fait bouger ses stalactites, on élève ses stalagmites, on creuse ses avens, érige ses colonnes, évalue ses siphons, on s'étale en lacs, s'essaie aux  résurgences de ses propres rivières souterraines. Les autres concrétions, on ne les regarde même pas, on est tellement enclins à ne vivre que sa propre vie minérale. Ou bien, quelques fois, par hasard, se met-on à s'observer en chiens de granit, babines pendantes, langue soudée par la muselière qui entame votre museau de pierre. Sa peau de calcaire on l'use contre le vent avec assiduité, espérant amenuiser ses formes à la dimension de l'aiguille. Ses aspérités, ses dendrites, ses moellons on en fait le lieu de douleurs longuement géologiques.

  On veut la solitude et on se plaint de l'avoir à soi, comme si l'on était une épée de Damoclès à soi-même destinée, plongeant son éperon d'acier dans le lourd du limon. On gémit parfois et souffre de sa longue immobilité, de sa soudure à la roche-Mère, mais on ne fait rien pour s'en détacher, commencer sa migration en direction de l'Autre, ce rocher si semblable, on dirait un fragment de sa propre anatomie. On se mure dans le silence, on lance des imprécations, mais lourdes, lentes, s'immolant à même sa puissance gemmatique, sa concrétude minérale. On jalouse secrètement cette silhouette de l'autre rocher dressé sur l'eau avec son écharpe de brume; on cultive des pensées secrètes, des pensées de gneiss et de sable s'écoulant dans le temps; on entretient des sentiments en forme de galets mais, qui, jamais ne peuvent se hisser hors de leur coquille; on s'essaie à gonfler son cœur de schiste mais l'ardoise reste sourde à nos prières, persistant dans son mutisme plat, étroit; on forge son esprit afin qu'il devienne marbre et, en effet, il le devient et tout se referme et se replie à la façon d'une termitière qui s'effondrerait de l'intérieur, confondant en une seule poussière les milliers de corridors signifiants, les milliers de minces galeries rhizomatiques et l'on attend la fin des temps, sans parole, privés de mouvements, de vue, d'ouïe, de toucher, de suc à faire descendre dans son gosier de pierre. Chacune des élévations minérale encloses dans leur propre territoire d'effroi n'attend plus que le délitement de l'esprit, l'érosion de l'âme, la chute de la poussière, la perdition dans le maelstrom originel.

  Ainsi, fièrement dressé dans l'azur, sans qu'aucune concrétion ait même songé à prendre acte de l'autre, la voisine avec laquelle auraient pu se nouer quelques affinités, on procède à sa propre extinction, à l'inconnaissance de ce qui eût pu signifier bien au-delà de son empilement de pierres, fragile cairn procédant à sa propre perte. C'est ainsi que, parfois, les hommes vivent, dans cette belle quête d'autonomie, tels des Cyrano fiers et gascons en diable, versés dans les rodomontades polychromes plutôt qu'inclinés à une belle ingénuité qui les eût conduits à s'emparer, d'un seul geste du regard de toutes les Roxane du monde, lesquelles n'attendaient que d'être courtisées mais qui ne voulaient pas déclarer leur flamme de peur d'être prises pour des coquettes. Et le nombrilisme des humains dépassant celui des pierres, ainsi cohabitent dans les couloirs du monde des milliers d'allées et venues s'entrecroisant en une myriade de fourmillements, dont quelques uns, parfois, aboutissent à de vraies rencontres, à des alliances, à des colloques amoureux dont tout un chacun, ici et maintenant,  est la figure apparente sous la voûte immense du ciel.

  Car c'est du ciel, de sa vaste courbure, de sa capacité à accueillir toutes les polyphonies du monde que vient le "salut". Non divin, non démiurgique en quelque manière, mais tout simplement parce que l'éther est le lieu d'actualisation de toute transcendance, symboliquement s'entend. L'éther est le pur glissement des choses sous l'aile du vent, la liberté gagnant l'immensité translucide, la vérité faite pure épiphanie du silence, la translation idéelle, l'aire esthétique polyglotte, la mesure sans limite de l'éthique, le ressourcement de l'âme du monde, l'aire de jeu des constellations, l'espace agrandi de l'imaginaire, le lieu d'apparition de la lumière fécondante, la source du langage ailé, mobile, diapré; le souple tremplin des cosmogonies, l'accueil du sacré en sa verticalité, l'horizon en étoile des projets, l'arc infiniment tendu de la conscience, le libre écoulement de l'intellection, la poïesis sans limite ni frontière, la cimaise étendue du sublime, le parchemin vierge de l'origine, les percepts-affects avant que les prédicats ne s'y impriment, la danse ultime et toujours renouvelée des universaux, le Beaule Bienle Vrai.

  C'est pour cette seule et unique raison que les rochers solitaires de la Baie de Hạ Long - les Hommesles Femmes du fond de leur solitude constitutive - sont réunis et peuvent exister sous le vent en faisant entendre la voix dont ils sont porteurs mais dont nous ne pouvions être informés, le bruit de fond des abysses - l'inconscient, les paroles mondaines, l'incurie, les insuffisances de la vision -, les dissimulant à nos perceptions. Il fallait l'intercession du ciel et, dans une moindre mesure, les battements de l'eau afin que pût apparaître à nos yeux de nouveau-nés aux mystères du monde, l'arche de la merveilleuse communauté humaine, son indéfectible beauté, son osmose toujours disponible. Ce à quoi la pierre sourde et compacte ne pouvait nous disposer de l'intérieur de sa mutité, l'espace élargi du ciel nous y conduisait de majestueuse manière. Et ceci n'est pas seulement un effet de langage ou bien la naissance d'une conviction étroitement contingente. Cela résulte bien plutôt de l'étude et de l'observation de tout ce qui nous parle depuis ce lieu de transcendance que nous pouvons nommer "Ciel""Empyrée""Olympe", qui écrit en lettres de feu, les Noms Majuscules de l'Art, de la Poésie, du Langage, toutes choses par lesquelles nous naissons à nous-mêmes, aux autres, au monde et par quoi nous existons dans l'intervalle de notre conscience.

  Les chaînes karstiques de l'île de Cat Ba résultent d'un phénomène géologique que les scientifiques peuvent décrire avec précision. Cependant, l'origine mythique de "Hạ Long", qui signifie en vietnamien, "descente du dragon", vient attester  l'incursion dans la psyché humaine  de l'empreinte d'une figure imaginaire, fabuleuse au même titre que le Sphinx ou bien les Sirènes. Or, évoquer ces entités-là ne peut se concevoir dès l'instant où l'on confie son entendement à l'exercice d'une pure rationalité. C'est à l'extérieur de ce visible adoubé aux apparences qu'il faut nous disposer à percevoir. L'Art est un événement de cette nature auquel nous ne pourrions échapper qu'à renier, en nous, ce qui fait notre présence vive parmi les hommes, cette précieuse conscience par laquelle toute chose paraît à l'aune de sa vérité.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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23 mars 2015 1 23 /03 /mars /2015 08:45
Je fais un rêve. (I have a dream).

Photographie : Robin Lebon.

"Un jour il y aura autre chose que le jour."

Boris Vian.

I have a dream - Je fais un rêve.

C'est un matin de claire lumière. Le jour est à peine levé et les collines sont encore dans la nuit. Dans sa pesanteur, son ventre souple. La Lune moissonne les étoiles de sa faucille dorée et, bientôt, les hommes seront dans l'éblouissement de ce qui va advenir. Une clarté est là qui fait sa juste mesure parmi l'ombre portée des arbres. Les arbres surpris dans leur sommeil qui, déjà, commencent leur course sur l'adret inclinant à se décolorer. Belle est la clarté dont les mystérieux attouchements métamorphosent la face des choses. C'est comme un hymne coulant depuis le ciel jusqu'à la courbure de la terre. Cela fait des ondes, des vagues, des susurrements à peine plus élevés que le chant du courlis dans les hautes herbes. On se retourne sur sa couche, on se dispose en chien de fusil, on plie son corps au rythme du nycthémère, on ploie sous la palme lisse des derniers rêves. On existe au centre de soi-même comme si une faveur des dieux était soudain descendue de l'Olympe. Par la croisée filtre un halo que cernent quelques traits plus soutenus dans le genre d'une cendrée. Il y a tant de certitude heureuse à exister alors même que le monde se dispose à être. Dans la simplicité. Comme un enchaînement d'images lentes dépliant leur secret dans la pureté de l'aube.

L'air est si diaphane, aérien, impalpable. De grands oiseaux blancs glissent parmi les nappes d'écume et leur voilure est un mystérieux langage fait de paix et de sérénité. A peine une incision de l'azur, une simple coulure étonnée d'elle-même et, déjà, le chant du ciel se peuple d'autres passages, d'autres mouvances parlant à l'âme leur indicible présence. Au loin, dans une brume légère, émerge le fil de cristal des montagnes. On pourrait le toucher de la main tellement il nous assure de sa constante réalité. Et les glaciers, ces étonnants fleuves immobiles au centre desquels sourd une musique bleue, intense, une poésie de cristaux et de gemmes immaculées faisant leurs reptations de moraines. Cela se déplace si majestueusement, à la manière d'une immense baleine venue du plus loin des profondeurs marines. Beauté sans faille de cette glaciation immémoriale que les Existants portent en eux comme une faveur de la Nature. L'ayant approché une seule fois, l'immense glacier, l'on peut souder ses yeux : des milliers d'images surgiront et peupleront la nuit de cataractes blanches, d'éclats solaires, de percussions de givre. Se laisser aller simplement à la joie de cela qui nous dépasse et nous enjoint toujours à estimer notre propre mesure !

I have a dream - Je fais un rêve.

Partout, sur le cercle de la terre, dans les immenses forêts pluviales, au cœur des villes les couleurs sont là. Elles nous parlent. Elles nous disent le grand étonnement de vivre. Elles font leurs gerbes, leurs murmures, leurs hymnes polychromes. Le bleu, ce signe si impalpable à force d'une discrète présence nous enveloppe dans sa toile souple. Bleu poncé du ciel au zénith; bleu outremer au nadir lorsque les premières étoiles commencent à scintiller ; bleu-nuit, encre si dense et la vie pourrait s'y abîmer comme dans l'extinction d'un dernier souffle. Bleu-goutte; bleu-sphère disant depuis son intérieur l'urgence, pour les hommes, de la poésie, de sa méditation au cœur de l'inconnu, au plein de la dérive mondaine. Bleu des yeux où se perdre comme dans un ultime saut afin de connaître cette altérité qui, toujours, nous interroge et nous intime de nous pencher sur elle. Bleu aquatique de l'Océan aux vagues hauturières cernées de blanc; bleu abyssal coulant jusqu'à la frontière ultime de notre inconscient.

Il faudrait aussi dire le rouge de la muléta dans l'ombre des arènes, rouge de sang qui dessine la dramaturgie humaine; dire le beige tellement lié à nos fondements, à cette terre dont nous sommes les visibles excroissances, les témoins de limon et de glaise. Dire le jaune du soleil, son éclatement dans l'univers de Vincent, là, sous le ciel de Provence qui, déjà, affûte ses couteaux dans les lames mortifères du tournesol. Dire les couleurs apocalyptiques d'Edvard Munch lorsqu'il peint les éjaculations hurlantes du "Cri". Dire la fête des tons chez Matisse, les ambiances polynésiennes chez Gauguin, les dialectiques de Minotaure chez Picasso, les percussions tonales chez Emil Nolde, dire le tout des couleurs comme une explosion de vie, de sang, de sperme, comme un expressionnisme vital qui nous traverse de son fleuve impétueux alors que nous n'en retenons que quelques gouttes éparses. Il faudrait dire le noir, cette si belle faveur rendue à la sombre élégance, cette parution devant nos yeux de ce qui fait écran à notre insatiable curiosité. Car le noir, par définition, est indépassable, pareil à un immense mur de bitume qui nous interdirait l'accès à des connaissances cryptées. L'énigme est une telle essence impénétrable qu'il nous faut renoncer à en décliner les subtils harmoniques. Seule La Mort le pourrait, mais nous sommes en-deçà et demeurons rivés à notre condition terrestre. Et le gris, ménageant cet admirable espace de médiation entre la fermeture de l'obsidienne, l'ouverture exponentielle de la blancheur, cette livide silhouette à la face aussi lisse que le Néant dont elle dessine l'archétype à l'extrême frontière de nos corps. Et le violet de l'améthyste, cette couleur de la pénitence et de l'affliction qui nous ouvre l'espace fécond de l'imaginaire. La roue infinie des nuances, il faudrait en dresser l'inventaire jusqu'à devenir nous-mêmes, cette figure grisée ou bien parfois écarlate, ou bien plongeant dans le goudron selon les inclinations de notre âme à la tristesse, à la passion ou à la réclusion dans quelque aporie. Ainsi pourrait apparaître la condition humaine, laquelle se confondrait avec les glissements et les superpositions d'un étonnant kaléidoscope. Nous sommes tous vêtus d'habits d'Arlequin.

Les couleurs se sont mêlées. les couleurs sont devenues arc-en-ciel accrochant les collines, les montagnes, les monticules de terre à l'espace infini du dôme céleste. Partout une grande fête, partout une intime fusion de ce qui divisait et fragmentait. Car les couleurs ne sont que d'habiles catégories classant nos perceptions, les ordonnant selon un cercle chromatique les portant au-devant de notre intellect afin qu'il puisse s'en saisir.

Je fais un rêve. (I have a dream).

Le cercle chromatique dessiné par

Goethe en 1810.

Source : Wikipédia.

En réalité, rien n'est séparé, en réalité les choses se disposent devant nous avec l'évidence de la clarté. Observant un beau paysage, nous ne percevons pas de teintes juxtaposées, seulement la courbe de la mer, la ligne souple des arbres, la haute falaise, le vol du goéland décrivant son parcours aérien. Autrement dit, se présentent à nous une pluralité de significations, de sensations, de percepts que nous nous hâtons d'archiver dans les plis de notre mémoire. Mais ce bref discours sur l'opportunité de fondre les teintes dans un même creuset n'aurait guère de sens s'il n'était rapporté à l'humain. Car ce sont bien les couleurs de l'humain qui ont à se fondre, à faire unité à l'aune d'un beau et pacifique métissage.

I have a dream - Je fais un rêve.

Sur les terres du monde, au pli des cinq continents, dans les cannelures des rues, sur les vastes agoras des villes, sur les pentes abruptes des favellas, dans la complexité des slums, sur l'aire libre des plateaux andins, près des Montagnes Rocheuses, aux confins de l'Orient, aux latitudes boréales, sur la ligne courbe de l'Équateur, une seule couleur symbolique figure la belle harmonie du métissage. Tous les peuples, ceux à la peau couleur de nuit, à la peau évoquant le safran, ou bien la neutralité de la neige, ou bien la teinte de la brique, tous ces peuples donc unis dans un lien indéfectible. Regardons, ouvrons nos yeux. Partout sont les confluences, les rencontres, les discussions. Non, les hommes n'ont pas gommé leurs couleurs. Et, du reste, comment le pourraient-ils ? Ce qu'ils ont fait, tout simplement, c'est de ne voir dans la peau que la trace d'un destin dont l'origine s'évanouit dans les lointains du temps. Non d'y percevoir une quelconque mesure par laquelle une couleur aurait précellence sur l'autre, aurait des droits alors qu'une autre partie n'aurait que des devoirs. Je fais un rêve. La Beauté est toujours à portée de la main, dans les ramures de l'arbre, dans le jour qui pointe, dans le clou de l'étoile enfoncé dans la toile de la nuit, dans le grand manège polychrome des Peuples. Écoutons-là, regardons-là faire ses mille floraisons. Nous n'avons pas d'autre chemin pour expérimenter notre humanité !

I have a dream - Je fais un rêve.

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