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10 juillet 2015 5 10 /07 /juillet /2015 07:25
D’une Lolita l’autre…

« Lolita ».

Œuvre : Eric Migom.

« Je vois les adolescentes comme un symbole. Je ne pourrai jamais peindre une femme. La beauté de l’adolescente est plus intéressante. L’adolescente incarne l’avenir, l’être avant qu’il ne se transforme en beauté parfaite. Une femme a déjà trouvé sa place dans le monde, une adolescente, non. Le corps d’une femme est déjà complet. Le mystère a disparu. »

Balthus.

« Nous qui avons vu la lumière, nous les errants solitaires, les nympholeptes… »

Humbert Humbert dans « Lolita » de Nabokov.

Parler de cette toile d’Eric Migom ne peut avoir lieu qu’à l’aune d’une double lecture : celle du roman de Nabokov, ensuite de l’œuvre de Balthus, « Thérèse rêvant » puisque c’est cette toile qui a inspiré la réalisation picturale que nous nous proposons de regarder aujourd’hui. Mais, comme nous le montrerons par la suite, il ne s’agit nullement d’un plagiat ou bien d’un fac-similé d’une œuvre antérieure. La « Lolita » d’Eric Migom a sa personnalité propre, son autonomie même si, à l’évidence, un lien relie les deux visions et ceci essentiellement sous le régime de la temporalité. Nous développerons ce thème un peu plus loin.

Mais d’abord il faut parler de la fascination qu’exerce sur certains esprits (sur tous ?), la forme en voie de constitution dont l’adolescent, l’éphèbe, ou bien l’adolescente, la nymphette, sont les vivants symboles. Et si fascination il y a, elle est à rechercher aussi bien sur le plan de la conscience que sur celui de l’inconscient.

De l’inconscient collectif, en premier lieu, lequel dépose en nous les empreintes indélébiles de ce qui constitue notre être, dont nous ne percevons que l’écume à défaut d’en saisir avec la lucidité requise, la lame de fond. Si les figures tutélaires du Père et de la Mère, leurs archétypes, nous dominent comme les sources mêmes de la vie, sources qui, un jour, se réunirent afin que nous venions au monde, elles ne sont pas des entités fermées sur elles-mêmes, des formes achevées qui n’en contiendraient nulle autre. En effet, ces hautes images portent, en creux, d’autres esquisses, à savoir l’homme, la femme en voie d’accomplissement, ces manières d’insaisissables, de fugues, de fuites et de représentations ambiguës, si peu cernables, si difficiles à enfermer dans le cadre d’une définition ou bien à fixer dans le dessin, dont précisément l’adolescence est le creuset mystérieux.

En second lieu ce phénomène de l’adolescence nous affecte en tant que la claire conscience que nous avons de la fragilité existentielle de toute temporalité. L’allure gracile, ingénue, encore liée à la spontanéité de l’enfance, à son innocence originelle, nous reconduit à nos propres fondements, à celui, celle que nous avons été, que nous ne retrouverons plus qu’à la mesure de notre imaginaire, avec, le plus souvent, la tonalité d’une vibrante nostalgie. Jamais on ne fait le deuil de soi dans l’allégresse ou la désinvolture. C’est bien de la mort dont il s’agit, qui s’inscrit en nous dans le compte à rebours quotidien, dans le visage qui se fripe, dans les articulations qui deviennent roides. Toute marche sur le chemin devant soi est perte corollaire du chemin derrière soi, tout éloignement de la jeunesse, de son fleurissement est tristesse et constant désarroi. C’est ceci que nous dit le poète Aragon dans les beaux vers suivants du « Roman inachevé » :

« Comme il a vite entre les doigts passé

Le sable de jeunesse

Je suis comme un qui n’a fait que danser

Surpris que le jour naisse

J’ai gaspillé je ne sais trop comment

La saison de ma force

La vie est là qui trouve un autre amant

Et d’avec moi divorce … »

C’est la même chose, ce regret faisant sa braise vive quelque part du côté de l’ombilic ou bien du cœur, qui pousse Nabokov à confier à Humbert Humbert, le narrateur de « Lolita », le devoir de nous dire, dans une confession de nature cathartique, l’amour passionné qu’il éprouva, à l’âge de 13 ans, pour Annabel Leigh, une jeune fille du même âge. Amour désespéré, amour condamné d’avance puisque l’adolescente ne survivra pas à une atteinte de typhus. Pendant un quart de siècle, Humbert Humbert gardera en son centre la vive douleur, la mémoire inaltérée de cette « enfant initiale » telle qu’il la nommera avec justesse, soulignant par là la force des expériences originelles, des visions fondatrices. Les peintures de Balthus, dans un registre identique, sont la mise en musique de cette fugue, de ce chant à mi-voix qui dit la beauté un jour rencontrée, en même temps que celle du temps qui passe et, jamais, ne propose ce qu’il a offert comme don à renouveler. Une fin en soi du phénomène dès l’instant où il ne paraît plus dans l’immédiate présence.

Et, maintenant, il s’agit de mettre en relation les deux œuvres afin que se dégagent similitudes et différences. Le parti pris sera le suivant. Décrire la peinture d’Eric Migom afin qu’apparaisse, comme en filigrane, celle de son inspirateur.

D’une Lolita l’autre…

« Thérèse rêvant ».

Balthus.

Source : The Japan Times.

D’une Lolita l’autre…

« Lolita ».

Œuvre : Eric Migom.

« D’une Lolita l’autre … », voudrait faire porter l’accent sur la dimension éminemment temporelle qui creuse un abîme entre les deux représentations. Si des homologies formelles peuvent être aisément déduites d’une rapide observation, il ne faudrait pas en conclure trop tôt à une identité parfaite des sémantiques respectives. Bien au contraire, c’est d’une hétéronomie dont il est question, laquelle installe une tension, produit une dialectique abrupte, introduit une polémique irréductible à la manière d’une impossible réconciliation. Passer d’une œuvre à l’autre, c’est passer d’un temps originaire édénique à un temps dérivé tragique. C’est une perte qui s’inscrit à même le lexique plastique dont Eric Migom trace les grandes lignes dans une « pâte existentielle » sans concession. Car, à regarder les choses, autant le faire avec exactitude. C’est bien d’une vérité dont nous sommes saisis dès l’instant où, voyant « Lolita » la crainte nous envahit de ne jamais pouvoir faire nôtre l’image balthusienne. Le paradis est loin qui faisait son chant de miel, ses efflorescences de nectar. Perte subite des illusions, sueur perlant au front afin que notre pain quotidien nous soit offert alors qu’à l’origine dessinée par le peintre Balthasar Kłossowski tout semblait aller de soi, tant l’évidence de vivre dans la joie était communicative, rayonnante, lumineuse, servie par une palette sensuelle, teintes d’argile douce et de glaise brune, teintes d’acajou pareilles aux intérieurs victoriens offrant une élégance raffinée, un luxe immédiat, un érotisme discret.

« D’une Lolita l’autre … », de Balthus à Migom, le temps a accompli son œuvre , les traits se sont durcis, accentués, presque un rictus disant l’urgence du désir à satisfaire, la réalité de l’âge mur cédant la place à l’insouciance rêveuse de l’âge adolescent, cet âge à mi-eau de la source, à mi-eau de l’estuaire, âge de toutes les audaces, des premiers émois amoureux, des expériences sexuelles, de l’autosatisfaction charnelle. Se trouver bien au creux de sa propre chair, dans le délice des sens, dans la provocation de l’autre dont on veut la turgescence, la libération du plaisir en même temps qu’on le redoute. Perpétuel jeu du chat et de la souris, dévoilement des parties les plus secrètes du corps, projection de l’intime sur la scène sociale, étonnement de sa propre audace, violence du péché à commettre, où entraîner l’amant, où affirmer sa puissance, poser les limites de sa souveraineté. Ivresse de la séduction.

Dans le demi-jour de la pièce, dans son ambiguïté native, dans le luxe du clair-obscur, « Thérèse » est seule occupée à forer la démesure de son ego, à interroger jusqu’au moindre pli de son anatomie, certains dépressions ombreuses sont le lieu d’une braise, d’un feu s’alimentant à sa propre combustion. Alors, impudiquement, on lève une jambe haut, dans la splendeur du paraître, chair semblable à la pêche, à la rose-thé, à la nacre qu’un soleil couchant teinterait d’une dernière lueur, d’un ultime appel à émettre cette lumière unique, inimitable que seuls peuvent produire le corps, la sensualité portée à son incandescence. La jupe, cette corolle rubescente a glissé, donnant accès à la blancheur virginale d’un linge léger, aérien, alors que l’éclat de la culotte, son plissement invite à la plus douce des rêveries. « Thérèse » est abandonnée à elle-même, se possédant comme l’on possède une richesse intérieure, un secret d’alcôve, une gemme dissimulée dans quelque coin que nul ne trouvera, dont, cependant, on souhaite la vive effraction, la déchirure, comme un hymen abdiquant à être sous la poussée de la volupté, l’éclair de l’instant. Tout concourt à ce rituel, à cette cérémonie. Teintes sombres, meubles effacés dans l’ombre, chat lapant son écuelle de lait avec une méticuleuse application. Tout concourt à la fête érotique, la plus belle qui soit, celle qui, partant du sujet revient au sujet. Fusion autistique que la blancheur appelle au centre de soi, là où, provisoirement se tient la plus grande puissance. Abandon sublime qui fait plus que frôler l’extase, qui s’y enracine à la manière du pieu qui fore la glaise durement afin d’y trouver assise et raison de figurer, là, au milieu du désert des choses. Oui, l’image balthusienne est forte parce qu’elle rive notre regard à la plus pure perdition qui soit : disparaître dans cet autre qui nous fait face comme notre propre finitude. Ici, il n’est pas seulement question d’Eros, mais de notre dernier souffle mourant sur le triangle neigeux du désir, antidote de l’angoisse fondamentale en même temps que notre épilogue dans le régime de l’exister.

Et « Lolita », dans tout cela, quel langage tient-elle qui pourrait nous amener sur de si étranges et attirants rivages ? Pour dire ce qui fait sens, il faudrait réaliser une mise en perspective des deux œuvres, procédant à de continuelles antinomies, opposant ceci à cela. Qu’il nous soit au moins permis de poursuivre notre quête onirique, notre dérive songeuse. Oui, de « Thérèse » à « Lolita » s’est réalisé le passage de ce qui était simplement auroral, l’émerveillement d’être dans l’évidence charnelle, à ce qui est devenu crépusculaire, la maîtrise de soi dans les faits révélés du monde, lesquels se mesurent à l’aune des plaisirs, des joies, des petits bonheurs, des friandises que l’on déguste du bout des lèvres. Certes, les mêmes terrains de jeux, de la puissance, du désir, du souhait de plénitude, mais les sens se sont émoussés, mais les illusions ont mué, l’existence est devenue verticale et l’ascension de soi devient plus périlleuse. Le décor s’est terni, perdant son beau lustre d’encaustique et de boiseries anciennes pour ne vibrer qu’à la mesure d’un décor de théâtre moderne, anonyme, tenture disant dans son rougeoiement, sa lueur solaire, la nécessité des choses de s’inscrire dans le réel, de chasser les ombres du rêve, les images fallacieuses de l’imaginaire. Sous la rumeur du jour la peau a blanchi, s’est décolorée, perdant cette aptitude, à partir d’elle-même, de rayonner dans l’espace, d’émettre sa propre lumière, d’attirer dans son orbe l’amour et l’amant. « Lolita », comme enduite d’un plâtre, recouverte d’un masque qui voileraient l’être, le dissimuleraient au regard, lui ôteraient toute spontanéité. Rictus du visage dont les traits durcis paraissent être la marque insigne des stigmates du temps, du recul, de la fonte des heures avec l’obligation faite à l’existence de presser son dernier jus, de faire les vendanges dans la dernière lueur du jour.

Oui, nous sommes passés d’une vision hédoniste du monde à une vision tragique, sceptique, définitivement désertée par la belle inconscience de l’adolescence, par sa « fureur de vivre », son impertinence. « Impertinence », comme si ce prédicat appliqué à la toile de Balthus pouvait trouver ses harmoniques opposés, son contrepoint dans la « Lolita » de Migom. Voyez donc comme cette dernière, « Lolita », est devenue fière, peut-être même hautaine, son maxillaire accentué à l’aune d’une implacable volonté, demandant son dû à la vie, son arche au plaisir, son obole à la roue polychrome du désir. Faisant ceci, elle s’est rapprochée du monde, elle est entrée dans la logique étroite des choses, elle a maté les circonstances mais elle y a perdu sa liberté. Car ce qui a été nommé, « vie », « plaisir », « désir » ne se maîtrise pas, ne s’ordonne pas, ne se plie à aucun impératif. Elle y a perdu sa volupté. Car la volupté, celle qu’éprouve dans son ardeur adolescente « Thérèse » l’indomptée, c’est celle d’une nature sauvage, fougueuse, insouciante, libre de toute contrainte, cette attitude que l’on trouve « osée » alors qu’elle manifeste le pur souci d’être ce qu’elle est dans une totale sérénité. Elle est affranchie du carcan de la morale, ce forceps de la sensation, elle est eau faisant son parcours aventureux et primesautier parmi les contingences sans même en percevoir la dimension aliénante. La conscience de « Thérèse », la perception de son être coule à fleur de peau, simple chemin de soi à soi. Celle de « Lolita », intériorisée, cherche, en dehors d’elle-même, un chemin où frayer sa voie et c’est pour cette raison que nous en percevons la dimension d’incomplétude, l’inquiétude perçant sous le maquillage.

Ces deux œuvres, semblables en apparence mais éloignées en leur fond en raison de la qualité de la temporalité qui les traverse mais les affecte chacune en des modes singuliers, ces deux œuvres donc sont identiquement intéressantes, l’une éclairant l’autre de sa propre lumière. Déjà « Thérèse » contenait en filigrane « Lolita » tout comme les heures contiennent les secondes. Il est heureux que leur rencontre ait pu avoir lieu. Non seulement esthétique, les deux sont également abouties quoiqu’en des modes éloignés ; mais aussi rencontre éthique qui nous interroge sur la nature de notre présence au monde, sur l’exactitude du regard que nous portons sur les choses, le désir, l’amour, la volupté, le carrousel de l’âge, la relativité du jugement, la nécessité de se doter d’un regard distancié. Certes, nous ne regarderons plus « Thérèse » pas plus que « Lolita » avec les mêmes yeux. Merci à Eric Migom de nous avoir permis de dévoiler ce qui devait l’être, qui toujours veut se montrer mais qui, parfois, se met en congé du monde. Notre désir de savoir et de poursuivre notre chemin avec la volupté comme ultime but. Oui, là est la voie !

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Published by Blanc Seing - dans ART
8 juillet 2015 3 08 /07 /juillet /2015 08:12
Seule en l’Île.

Photographie : Blanc-Seing.

[Avertissement aux lecteurs et lectrices :

On se trouvera bien de lire le texte qui suit à la manière d’un rêve fantastique ou bien d’un conte halluciné, le tragique voulant dire, ici, à la manière d’une antiphrase la grande beauté de l’existence qui, parfois, dissimule son visage sous les traits de la misère de l’angoisse, de la perdition, toutes apories dont l’écriture, par sa valeur cathartique, essaiera de dépasser la catégorie immédiate du réel. Le rêve ici relaté, dans son allure de gémissement dernier et de dérision ossuaire souhaiterait s’exonérer du mal tout en le posant sur un piédestal. Tout rêve est ainsi fait qu’il met en scène, ou bien nos fantasmes les plus secrets ou bien nos appréhensions les plus profondes. L’inconscient du lecteur, de la lectrice, puisqu’aussi bien ce n’est que d’eux dont il est question, trieront le bon grain de l’ivraie si, toutefois, ceci est humainement possible !]

***

C’était jour de braderie dans la Grande Ville. C’était jour de marée humaine. Partout étaient les confluences, les ruisseaux sortant des gorges étroites des ruelles, rencontrant d’autres ruisseaux dans la clameur du jour. Partout étaient les flaques, les lacs minuscules ou bien les étendues d’eau infinies qui se mouvaient à la manière de poulpes lents et invasifs. On avançait avec peine, évitant ici une grappe compacte d’hommes en chemises, là une résille dense de femmes en corolles blanches. La chaleur verticale faisait ses boules de mercure, suintait le long des corps meurtris, larmes de résine fondant petit à petit dans la pente grise du caniveau. Parfois des chiens errants, fourrure élimée, côtes saillantes, truffe farcie de mouches, se frayaient un passage au milieu des courants indistincts. On sentait leur immense solitude creuser son chemin et mourir, quelque part, à l’ombre des mouches. Les mouches bombinaient, leurs trompes pareilles à des fouets élastiques, leurs yeux aux milliers de facettes répercutant les images du monde, leurs ailes de verre grésillant dans l’air chargé de poussière. On mettait ses mains devant soi, on s’encageait derrière la geôle de ses doigts, on enfonçait son cou dans le massif des épaules mais, cependant, les percussions n’étaient pas rares, laissant sur les trottoirs de ciment des flaques de sang et des rivières pourpres. Qu’on enjambait avec méticulosité. Mais non sans risque d’être maculés, tatoués jusqu’à l’âme par les hiéroglyphes des sécrétions épidermiques.

Aux terrasses étaient les assoiffés qui éclusaient verre sur verre afin que leur glotte ne se desséchât point. Les allées intérieures du marché, parcourues de mouvements divers et contrariés charriaient des monceaux d’inquiétude, poussaient devant elles, pêle-mêle, membres disjoints et buccinateurs déchiquetés, vers gras annelés et silhouettes parfois entières qui flottaient sur la grande marée comme les détritus le faisaient dans les gorges de terre des favelas, large misère suintant par tous ses pores le désespoir de vivre. Dans la lumière rare, verte, phosphorescente, s’allumaient ici et là les angles de sang des pastèques, les chapelets d’ail aux boules blanches, les nervures des choux où s’était rassemblée la dernière lumière. Il y avait si peu de lisibilité dans l’air confit de remugles. Mais il fallait avancer coûte que coûte, il fallait éviter le surplace mortel qui, d’un instant à l’autre, pouvait enfoncer ses canines de vampire dans le mitan du dos.

Le vent, il aurait fallu du vent, non une brise légère, estivale, laquelle aurait frôlé les anatomies, s’insinuant dans toutes les cavités disponibles, les turgescences avancées, les aisselles moites, les ombilics emplis de sucs mielleux. Une bise froide, glacée, c’est cela qui aurait ramené calme et paix dans cet immense capharnaüm, dans ce gigantesque maelstrom identique à la bonde d’évier lorsque la tornade l’habite cernée de vert-de-gris et de souillures mortifères. Cela il l’aurait fallu, mais d’une manière verticale, abrupte, sans concession. Limer toutes les aspérités, gommer les bubons, user les excoriations qui fleurissaient et s’élevaient du corps comme des stalagmites colonisant l’espace perclus de doute et d’incompréhension.

Seule en l’Île.

La foule était un seul et immense protoplasme, une matière gélatineuse s’écoulant le long des artères de la ville, un seul et unique gonflement, une seule et même sombre litanie dont on ne savait plus très bien si elle s’arrêterait un jour ou bien si elle avait jamais commencé, si elle était illusion, fantasme émollient, usure de l’esprit aux angles vifs d’une réalité en forme d’immense lapsus. Car on n’existait nullement, on vivait à peine, on demeurait dans l’outre de sa peau, à l’ombre de flux qui s’originaient on ne sait où, en partance pour nulle part. Combien la confusion était grande ! On n’avait plus de soi, on était autre avant même d’être un « je », les identités autrefois tranchées, aujourd’hui se mêlaient dans une sorte de pâte visqueuse, molle, gluante. On était sa propre main, le sexe de la forme contiguë ; on était le pied adjacent, il était votre hanche ; elle vous visitait à l’intérieur de vos viscères ; on s’invaginait dans l’abdomen de ceux, celles qui étaient vos cellules dont vous étiez les filaments de myéline, dont les nombreux étaient le réceptacle aux frontières mouvantes ; on était cette étrange marée infiniment palpitante, on était continents primitifs, on était Pangée où se confondaient en une unique irrésolution toutes les plaques tectoniques, où se mêlaient toutes les laves, où s’assemblaient toutes les langues d’une étrange Babel psalmodiant jusqu’à l’absurde tous les dialectes, les sabirs, les verlans du monde. On était ou on feignait de le croire.

La nuit est venue, soudain, son lac immobile figeant le tout dans une gangue lourde dont personne n’émerge plus. La Grande Ville s’est métamorphosée en une immense agora silencieuse et l’on n’entend plus que le bruit récurrent du silence pareil à une grêle de coton sur l’aire d’une peau lisse comme une plaine. Minces coups de gong venant dire l’attention à soi, la disposition à être dans l’heure ouvrante. Oui, « ouvrante » car quelque chose a vibré dans la soie de l’air, quelque chose pareil au grésillement d’une flamme dans le luxe d’un verre. Quelque chose de précieux qui va advenir et bouleverser le lexique proche, le porter à la dignité d’une poésie. Cela s’éclaire, cela commence seulement à émerger de l’ombre, cela se précise dans l’approche souple, dans la forme hésitante de l’aube, dans le tressaillement du vol de l’insecte contre la trame invisible de l’éther. Cela chante à mi-voix, cela s’illumine en clair-obscur, cela profère à mots mouchetés. Ce n’est d’abord qu’une vague indication, les prémices d’une connaissance intérieure, le dépliement d’une vrille souple dans les volutes de l’esprit. Tout a repris son calme, tout sa lancinante torpeur, tout son rythme pareil à une lente chorégraphie. Cela advient du centre même d’une prochaine parution.

Seule en l’Île.

Voilà ce qui est et me tient éveillé au bord du songe. Alors que plus personne ne paraît du drame ancien qui soudait entre eux les membres d’une étrange Confrérie, se découpe sur le ciel poudré par la Lune, une silhouette digne d’un conte des Mille et Une Nuits. Une jambe est posée dans l’attitude de la cambrure comme si elle émergeait du sol de neige dont elle serait le naturel prolongement. Cendre grise disant l’attachement aux choses du monde, à leur troublante vibration car l’on ne saurait vivre d’idées, se sustenter d’eau de source, sa pureté fût-elle la plus précieuse des offrandes. O combien il est doux de se dissimuler dans cette douce apparition, de s’immiscer dans ce mouvement si évident dans son insistance si légère à participer à ce qui s’élève avec grâce, élégance. Si troublant, aussi, de découvrir un nouveau territoire, d’aborder une île inconnue, d’en dresser l’inventaire, d’en dessiner la carte, avec ses collines, ses dépressions, ses forêts, ses grottes que nul jour ne visite. Cette jambe si peu apparente, telle une invite à demeurer, là, dans la fascination à l’orée d’une Ultima Thulé.

Seule en l’Île.

Et l’autre jambe si délicatement posée au sol qu’on dirait un simple effleurement, le baiser d’une libellule, la clarté d’une brume sur les rives de la lagune. Ineffable pas de deux qui dirait le surgissement des choses à même leur lente profération. Sortir de la terre avec le naturel d’une graine, faire sa crosse de fougère avant le sublime déploiement, n’ébruiter rien de soi qu’une subtile floraison et le monde, soudain, est attente et le monde est au bord d’une douce stupeur. Prodige de l’être lorsqu’il s’annonce dans cette venue à soi qui fait se rassembler les formes en un même lieu, en un même temps ! On pourrait demeurer là, suspendu à la prochaine seconde, projetant dans l’air qui se tend la suite de la scène. Comme un érotisme dépliant lentement sa petite Bêtise, le dépliement en soi étant plus que l’acte qui s’ensuivra.

Seule en l’Île.

Voici, maintenant la fourche des jambes, sa posture d’attente comme pour signifier la toujours possible effraction vers un domaine secret, vers une rutilance, le luxe d’une forêt pluviale, une proche et en même temps inaccessible canopée où bondissent les oiseaux de feu. Multiple éblouissement, lampe à arc qui brûle tout sur son passage, imprime sur les rétines les pliures de la joie. Car ici est une combustion, car ici est l’infranchissable abîme dans lequel on ne songe jamais qu’à se précipiter comme le plongeur dans l’eau lustrale du plaisir. Oui, c’est de baptême dont il faut parler, mais de baptême du feu dont on ne ressort jamais indemne. Seulement avec des stigmates, des cicatrices, des lésions heureusement à jamais guérissables. Intime démangeaison de l’âme qui, dès lors, ne vit que de réminiscences. Remonter à la source donatrice d’être, y redécouvrir les « Petites Madeleines » qu’un jour, au milieu du ravissement, il nous fut donné de goûter, dont le palais conserve le précieux éblouissement. Oui, éblouissement, oui impression dans la chair de la rétine de l’image dont, jamais, l’on ne se dessaisira, que, toujours, l’on convoquera à la manière du souvenir le plus précieux.

Mais voilà que le songe m’avait happé dans les mailles de ses filets, mais voilà que j’en étais devenu le jouet consentant, la petite marionnette à fil dont on tirait (mais qui donc, si ce n’est l’ensorcelante image ?) la ficelle afin que mes bras et mes jambes pris d’agitation se missent à parler, à remplacer mon langage disert, intarissable, la source en moi de ce qui, toujours, veut se dire et ne se révèle jamais dans la totalité. Mais comment dire l’espace de la joie, la dilatation du sentiment lorsque la plénitude s’en empare, que l’amphore illuminée de l’intérieur, animée de forces multiples, veut répandre au plein jour sa richesse et sa gloire. Car c’est à être possédé par une chose, le poème, la musique andine, la complainte de l’amour que tout devient limpide, transparent, paré d’évidence. Cette Jeune Femme dont j’habitais le corps à l’aune de l’imaginaire, cette Déesse qui m’avait fait l’offrande de l’hospitalité, voici que je la sens se détacher de moi, monter vers sa propre réalité qui ne saurait être la mienne. Mais la rencontre a-t-elle jamais lieu qui conduirait à un mélange des chairs, à une union des liquides, à un entremêlement des esprits, à une fusion des âmes ? Oui, certes, trop facile lyrisme, lequel mettant les choses à distance, ne les vit qu’à les projeter au-devant de soi comme l’archer se dépossède de sa flèche en libérant la corde qui la tenait prisonnière.

Oui, le rêve est maintenant derrière moi, pareil à une vêture gisant sur le sol après que l’amour aura été consommé. Simple dépouille de soi, de l’autre qu’on avait halluciné, de la Confrérie des Grabataires et des Miséreux qui traînaient leur dérisoire silhouette dans la Grande Braderie de l’existence. Oui, cette histoire n’était bien évidemment qu’une métaphore voulant dire la beauté toujours en regard du tragique, avers et revers d’une même médaille. Certes le périple était éprouvant qui amenait, à l’épilogue, le spectateur dans la loge du théâtre, celle où les choses s’habillaient des habits d’une farce, d’une illusion, d’une mise en scène après avoir connu les affres d’une possible réalité, cette confusion de soi et des autres, de soi et du monde, cette pitoyable commedia dell’arte où les humains perdaient leur âme à seulement confluer dans les ruisseaux d’un incontournable destin.

Oui, le rideau va bientôt se lever sur le jour nouveau. Oui, nous pourrons frotter nos yeux, les écarquiller, tâter devant le miroir les contours de notre humaine épiphanie. Oui, nous serons rassurés, provisoirement, et les cicatrices de la veille, les cauchemars en forme de trident qui n’avaient qu’une hâte : ferrer nos gueules ouvertes de carpes koï afin de les harponner au fer de la lucidité, nos gueules donc, nous les refermerons sur les secrets du monde et nous dormirons, les poings fermés comme des enfants gâtés dans leurs oreillers de velours. Mais, dissertant, à défaut de continuer mon rêve, voici que j’avais abandonné mon esquisse en cours de route. Ne jamais interrompre un songe brutalement, il y a danger d’y demeurer et de n’en jamais pouvoir ressortir. Alors, de grâce, je vous libère mais laissez-moi le loisir de poursuivre mon voyage, la terre onirique est si vaste et me voilà parvenu à la merveille pensante, au sublime visage qui dit l’être mieux que des mots ne pourraient le faire. Ce visage qui s’occulte, le massif de la tête qui disparaît à la vue derrière le buisson noir des cheveux, oui j’en tirerais une connaissance, oui j’en dessinerai la figure vraisemblable, oui j’en cernerai le divin mystère : Oui !

Seule en l’Île.
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Published by Blanc Seing
7 juillet 2015 2 07 /07 /juillet /2015 06:55
Qu’il y ait de la beauté …

« Apparition »

Photo No 10
Les Hemmes, près de Calais
L'hiver dernier, par grand froid...

Photographie : Alain Beauvois.

Qu’il y ait de la beauté, quelque part dans le monde, cela on le savait depuis que les arbres avaient des feuilles. Cependant, ce qu’on ne savait pas, c’était que la beauté n’était jamais immédiatement accessible, qu’elle ne se dévoilait qu’au prix d’un effort et souvent au détour d’une longue marche. Toujours le réel était là que nous n’avions pas su voir. Toujours il avait été présent, logé dans quelque pli de la conscience, il fallait simplement l’ouvrir. Le réel avec ses facettes colorées, ses angles vifs, ses clignotements en noir et blanc, nous le portions sur notre propre envers, peut-être simplement sous les nervures de notre peau. Nous en savions la rutilance pareille à l’eau claire des fontaines, nous en devinions le murmure que la conque de nos oreilles répercutait à défaut d’en deviner le secret si proche que, sans doute, il ne tarderait guère à fuser, à faire dans l’air sa colonne blanche, ses volutes de cristal. Cela demeurait, cela faisait ses longs courants, ses dérives qui habillaient le zénith de paroles pareilles au chant du poème. Cela arrivait, cela partait, cela s’animait dans le mode d’une chorégraphie, cela initiait une mince cosmologie qui disait aux hommes leur légende, leur présence sur Terre, l’aventure qui zébrait leur ciel des fusées brillantes de la connaissance. C’était sur le point de paraître. C’était presque arrivé. C’était en voie de réalisation.

Dans les villes des hommes, dans les architectures de béton, aux angles des rues, l’air est vif qui pousse le blizzard devant lui. Feuilles tournoyant dans le ciel gris. Papiers qui jouent au cerf-volant. Poussière en trombe et sa chute habille de gris les portes cochères, le seuil des maisons, les vitrines aux angles morts. Il y a si peu de présence. Ici où là, un chat noir longe un caniveau. Ici et là une vague lueur se perdant dans le miroir d’une vitre. Une plainte pareille à un sanglot et les Vivants se terrent dans leurs boîtes d’ennui. Nul ne regarde à la fenêtre. On bourre les poêles, on attise les braises, on balaie de ses doigts de carton le givre collé au jour. Le ciel est si bas avec ses échardes de suie, ses plaies blafardes, ses excoriations sans fin. Rares sont les voitures, rares sont les passants serrés dans leur vêture et l’on dirait de noirs corbeaux semant de leur vol étique les champs dévastés sous l’horizon du doute. Vivre est une telle souffrance qu’on pourrait y renoncer, plier son corps dans une toile d’étoupe et attendre que le gel ait commis son crime glacé. Que l’existence ait replié ses membranes de mica et que la mort s’ensuive avec ses dents outrancières. On est si proche du désespoir. On est si alloué au registre étroit d’une disparition.

« Apparition », voici que ce qu’on n’attendait plus surgit enfin. Epiphanie soudaine de la joie, combustion de l’âme livrée à la verticale beauté, élévation du langage à la cimaise de l’être. On a longuement marché et les villes, au loin, ne sont plus que de pures illusions, des fumées se consumant sur des ruines de braise, des gravats que la nuit, bientôt, emportera dans ses voiles souples, au creux de ses rémiges. Plus rien n’existe, plus rien ne fait sens au sortir de la plaine d’herbe courue par le vent, au sommet des falaises brunes où crépitent les étoiles de lumière. Immensité de l’horizon infini, livré d’un seul élan. Pourrait-on avoir meilleure idée de ce qu’un absolu serait, si d’aventure, nous pouvions en réaliser l’esquisse ? Voici ce qui est et envahit notre menhir de chair à la vitesse des marées. Ciel sans limite qui porte au loin sa courbure d’ébène, les oiseaux s’y perdent et leurs cris sont des sémaphores d’un bonheur immédiat et leur vol la perfection du cercle refermé sui lui-même, ivre de sa propre giration. On est là, au sommet du monde, on est là avec l’intime conscience d’y être, d’assister au sublime, à la révélation. Tout se déploie, tout se destine à tout avec le souple enclin des évidences. On est soi-même au centre de l’événement, on saisit dans le creux de ses mains d’argile le soleil voilé qui fait son œil lointain parmi les théories de nuages, on flotte sur le bassin d’eau claire, on glisse sur ses courants pareils aux ondulations d’un mystérieux animal. L’eau est une rumeur, un long crépitement, confluence d’infinis ruisselets qui parcourent la tache d’obsidienne, la semant de vibrations, l’habillant de phosphènes, imprimant à sa surface quantité d’hiéroglyphes, de signes qui disent la nécessité de s’interroger sur soi, sur le monde, sur les choses qui viennent à nous dans la splendeur.

Il y a tant de signification, soudain, à être là, entouré de solitude alors que la mer appelle, que le ciel glisse sous les rayons de clarté, qu’au loin la courbure de la Terre devient apparente, espace de vérité sur lequel bâtir l’espoir de devenir dans la justesse du chemin, dans l’exactitude du parcours qui va au-devant de nous et se dévoile comme notre respiration intime, le sillage que l’on trace dans l’exister, le canevas des projets que l’on dispose devant soi. On inspire et le monde inspire. On voit et le monde voit. On bouge et le monde bouge. Comme si le fait d’être en harmonie, de vivre en osmose, nous dilatait à la mesure de ce qui est inconcevable, à savoir notre disposition à habiller la vêture du monde, à en initier les mouvements. Je suis ce qu’est le monde. Le monde est ce que je suis. Disposition en chiasme d’un souffle par lequel je prends conscience de ma force de sujet pensant-existant alors que tout ne se révèle qu’à l’aune de ma propre subjectivité, des harmoniques de mes sensations, du clavier de mes perceptions. Si la vastitude, d’un seul coup, se présente à ma conscience comme la seule réalité envisageable, c’est parce que j’en éprouve en moi, dans mon for intérieur, au creux de mon silence, dans la syntaxe de ma propre chair les lentes ondulations, la subtile marée. Regardant la mer qui se laisse voir, je suis à la fois, d’un seul mouvement de ma pensée, elle qui flotte et frémit sous le vent du ciel, moi qui éprouve jusqu’en la moelle de mes os, au sein blanc de mon ossuaire lueur, la dimension advenante des choses. Il y a être commun, participation, flux du ressac de l’autre en celui que je suis, progression de la vague de mon regard qui éclaire et reprend en son sein ce qui s’y est disposé dans le luxe de la vision. Là où le monde brille, je brille aussi. Là où le monde est terne, fade, je perds ma consistance de vivant, je marche à tâtons comme l’égaré parmi le dédale du labyrinthe, j’avance tel l’hémiplégique, privé de son équilibre. Eviter la douleur, c’est ceci, vivre les yeux ouverts, en lucidité, voyant le mal, voyant le bien, y portant un commun intérêt. Car l’un ne serait sans l’autre. Mais à bien regarder, c’est la vérité qui fait signe et débusque sous la laideur les ferments de la beauté. La pomme gisant au sol, tachée, parcourue de tavelures, en proie au pourrissement n’est pas seulement ceci qu’elle est, ici et maintenant. En elle, la germination, l’efflorescence originaire, le dépliement de la corolle, la graine du fruit naissant, la plénitude de la saveur confiée au palais du goûteur. La corruption dissimule toujours son contraire qui est épanouissement, croissance, atteinte de la révélation dans la lumière du zénith.

Mais il est temps, maintenant, après avoir regardé jusqu’au vertige l’image de ce qui a été nommé, à juste titre « Apparition », de redescendre en direction du domaine des hommes, de percer l’opercule qui les dissimule à nos yeux. Oui, les hommes sont encore dans les cubes de leurs appartements, les mains près du rougeoiement des fourneaux, les yeux dans le vague alors que les lames d’air disent la rigueur hivernale, disent aussi la nécessité pour les hommes d’en confectionner l’antidote, cette flamme qui les rassure en même temps qu’elle les régénère. Regarder la flamme est comme regarder le paysage sublime, pure fascination, oubli du tragique, biffure provisoire de la pente existentielle, de la démesure qu’est toute temporalité. Equivalence des deux démarches, même finalité : allumer un feu dans le fourneau, allumer une clarté l’espace d’un regard sur la beauté toujours présente. Il n’y a pas d’autre issue que celle qui consiste, à partir de soi, en direction de ce qui n’est pas soi, d’ouvrir un monde, de le considérer comme une possibilité, pour nous, de nous y retrouver avec notre être propre. Seule la beauté est capable de ceci : porter le sentiment à l’incandescence de la joie. De la joie qui rayonne et porte le pas léger en direction de l’eau, de la terre, du feu, de l’air, enfin de ces éléments qui nous traversent, tout comme notre sang ou notre lymphe et tissent en nous l’étendue de ce que nous sommes, des hommes en attente d’être comblés.

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Published by Blanc Seing - dans Mydriase
3 juillet 2015 5 03 /07 /juillet /2015 07:40
Fusion : nostalgie des origines.

« Fusion ».

Œuvre : Eric Migom.

Dire de cette représentation qu’elle est « forte » sonne comme un truisme. Par définition, est « forte » toute tentative de monstration de l’acte sexuel en dehors du caractère d’intimité qu’il suppose et qu’il requiert toujours afin de s’inscrire dans l’authenticité qui en assure sens et plénitude. Nul ne peut entrer par effraction dans la sphère unitive sans risquer d’y perdre sa propre liberté. Témoin l’enfant dont les troubles résultent de la vision de la fameuse « scène primitive », telle que décrite par Freud, scène qui s’imprimera dans sa psyché avec force, violence. Enigme que pose, toujours, cette union dont le secret consiste à n’être ni symbolisable, ni verbalisable. Comme un interdit pour l’homme de pénétrer dans le mystère de la création. Ce mystère est « divin » pour la seule raison que cette coïncidence des opposés (la « coincidentia oppositorum » du penseur Nicolas de Cues) est la marque de l’essence divine. Dieu, en sa nature, est au-delà des contraires, il excède toute notion de sexe, de différence.

Cette considération, ramenée à la sphère strictement humaine, nous interroge sur le fait de savoir s’il est seulement possible de fantasmer la réalité d’un troisième sexe qui unirait les deux tout en les dépassant : nous voulons parler de la figure de l’androgyne qui réunit à la fois le principe mâle et le principe femelle, tout comme certaines plantes portent sur le même pédoncule des fleurs des deux genres. Et, évoquant cette figure troublante, nous sentons combien nous sommes proches de ce que pourrait être l’épiphanie de l’enfant divin, si d’aventure, il se livrait au regard des hommes. Androgynie, divinité de l’enfant élu, voici deux synonymes qui ne manquent pas de nous intriguer, au point que, nous aussi, souhaiterions en faire l’expérience, sans doute incorporelle, seulement spirituelle et mystique puisque les mystères sont de l’ordre de l’invisible, du non directement préhensible. Cette projection mentale en direction d’un état hors nature, l’androgynie, précisément, ne fait que signer en nous la perte d’un lieu que, peut-être, nous avons connu au moins pour l’avoir imaginé, et que nous voulons actualiser afin que soit reconduite la connaissance de l’harmonie, du sens plein et entier de ce qu’être veut dire. Le Paradis existerait-il en une certaine manière, fût-il halluciné ? Ecoutons Mircea Eliade dans « Méphistophélès et l’androgyne » :

« nombre de croyances impliquant la coincidentia oppositorum trahissent la nostalgie d’un Paradis perdu, la nostalgie d’un état paradoxal dans lequel les contraires coexistent sans pour autant s’affronter et où les multiplicités composent les aspects d’une mystérieuse Unité ».

S’unir, donc, quel que soit le cas de figure, reviendrait à accomplir, symboliquement, le geste divin de la création avant que les choses ne soient divisées, éparpillées, disséminées dans le pluriel, noyées dans le multiple. Cette conception d’une trame originelle unitive nous conduit de facto dans le site de L’Amour que nous écrivons volontairement avec une Majuscule à l’initiale afin que ce mot signifie avec toute l’énergie d’un geste donateur de sens au plus haut niveau, d’une cimaise que l’homme, la femme atteindraient, tout comme l’œuvre d’art brille au plus haut fronton des musées, tout comme le dieu habite et fait rayonner le tympan du temple grec. Ici, nous nous exhaussons au-dessus de la catégorie des perspectives mondaines afin qu’assurés d’une transcendance nous puissions connaître ou au moins approcher des horizons dotés du prédicat d’infini ou bien d’absolu. Car l’Amour entre deux êtres, s’il est digne de paraître, ne l’est qu’à la mesure d’une sublimation de soi en l’autre ; de l’autre en soi. C’est ici que le terme de « fusion » trouve sa raison d’être et son emploi le plus juste. L’amant, l’amante, l’amour réunis dans une seule et même quête de dépassement de soi vers un événement hors du commun, un accomplissement qui fait les yeux brillants, la peau souple et donne aux mots leur charge de poésie. L’union du couple réalise cet impossible de faire se conjoindre dans un même élan donateur de signifiance le même et le différent pour aboutir au même, à ce qui, toujours, apparaît comme la forme ultime à laquelle l’homme peut accéder à partir du site dont il est le fondement.

Mais, comment ce drame « mystique » - l’Amour - peut-il se montrer à nous alors qu’à le poser correctement, il est hors de portée ? C’est de façon allusive-intuitive qu’il faut s’en saisir, de la même manière que l’essence du vol de la libellule s’illustre à partir du mouvement, de la forme de passage d’un battement d’aile à un autre. « Fusion », l’œuvre d’Eric Migom, est ceci qui nous conduit aux portes mêmes de l’enfer, dans la combustion rubescente de l’huile, mais aussi dans la chair nacrée du Paradis qui en est le divin harmonique. Car il y a toujours danger de brûlure, de combustion dès l’instant où l’on s’ingénie à reproduire le geste sacré du dieu, du démiurge façonnant les matières primitives, mettant en œuvre ce qui se rebelle et se cabre. Sortir du chaos pour s’ordonner en cosmos est toujours le lieu d’une douleur. Rien ne va de soi qui métamorphose l’informel afin de lui insuffler direction et chemin selon lequel organiser un destin, ouvrir une voie, dessiner une possible eschatologie. Car rien ne serait pire que l’indécision, laquelle ne laisserait flotter dans l’océan originaire que les flux de la contingence, les meutes serrées de l’aporie.

Fusion : nostalgie des origines.

Paula Braconnot

« La fusion des contraires dans l'alchimie. »

L'art Royal - Ed. Imprimerie Nationale.

Rébis ou l'hermaphrodite.

Oui, la joie de connaître est possible, oui la joie d’exister, de sortir du néant et de faire signe sur la scène du monde est à notre portée. Il suffit de tendre les mains, d’éprouver le différent afin que, libérés du différend, nous puissions porter à l’incandescence ce qui veut s’ouvrir et témoigner. Il faut réaliser la fusion des contraires, s’immerger dans le processus d’individuation tel que décrit par Carl Gustav Jung, accéder à la réalité la plus éclairante du Soi, chercher, chez l’autre, la polarité complémentaire qui fait défaut et faire passer l’amour du biologique au spirituel, parvenir donc à cet Amour élevé qui est le moteur fondamental de la quête de l’être. Ce que l’inconscient de l’homme cherche chez la femme, c’est l’anima qui lui fait défaut ; ce que la femme cherche chez l’homme, c’est l’animus dont elle est en manque. Subtile manière de restituer les flux originels et les énergies communes que de faire se rencontrer des vases communicants, de curieuses cornes d’abondance qui, s’emplissant l’une l’autre, parviennent à leur plus haute destinée.

C’est le lexique que nous propose l’artiste, lexique du manque et de la tension, du désir et de son double, de la perte et de ce qui pourrait survenir de la rencontre des corps se traversant mutuellement, confluant dans une seule et identique voie, si ceci était humainement possible, biologiquement atteignable. Ceci, cette atteinte d’une Totalité n’est bien évidemment envisageable qu’à l’aune d’une intellection, d’une méditation, d’une prière, d’une contemplation, du jet sur le subjectile du Soi dont on est porteur, dont l’Art est le merveilleux messager. Il s’agit toujours de passages, de mobilité, de métabolismes, de transformations d’énergies, de processus identiques à ceux que l’alchimie met en œuvre afin d’atteindre cette fameuse Pierre Philosophale censée nous immortaliser, laquelle résulte d’une transformation de la materia prima selon une métamorphose colorée du noir au rouge en passant par le blanc et le jaune, de la même manière que la quête jungienne, d’étape en étape, d’ombre en archétype sexuel, en archétype de lumière et jusqu’à la révélation du Soi nous déplace hors de nous en direction de l’Autre.

En définitive, ne serions-nous pas, nous les hommes, nous les femmes, de simples variations colorées, des clignotements d’ombre et de lumière ? Et puis, la parade amoureuse, dont l’étonnante polychromie des partenaires, leur fusion à la manière d’un éclair ne manquent pas d’étonner, ne serait-ce pas là un signe adressé par nos destins respectifs afin que, renonçant à être deux, nous commencions, enfin, à n’être qu’un !

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1 juillet 2015 3 01 /07 /juillet /2015 07:24
Comment la forme vient à l’œuvre.

« Esquisse ».

Œuvre : Barbara Kroll.

Ici se dit en termes de prémisses picturales ce qui, bientôt, viendra à l’œuvre. Ce moment auroral de la création est une simple irisation, un tremblement, la surprise en graphite et huile de tout insaisissable dont l’art est la mise en demeure. En « demeure », oui, car il faut « habiter » la toile de l’intérieur, lui donner vie et la porter, avec une énergie sans faille, au-delà de ses propres fonts baptismaux. Car il s’agit bien de « naissance », de surgissement au monde de ce qui, jusqu’à présent, s’y occultait, demeurait en retrait. Moment suspendu entre le vide, la blancheur dont tout néant est porteur et le plein, le polychrome dont l’existence est la sublime révélation. Ce qu’il faut imaginer, ceci : le matin, dans le doute de l’heure native l’artiste se dispose à peindre, autrement dit à faire sortir de son propre chaos nocturne, le cosmos que sera son projet plastique porté à la dignité du paraître. Peut-on au moins ressentir, dans le creux de sa propre chair, ce que cet instant du passage à l’acte comporte de tensions accumulées, d’espoirs de parution, de souhaits de révélation ? Car, si l’artiste se tient auprès de son œuvre en gestation, ce n’est nullement à l’aune d’une simple distraction ou d’un passe-temps qui l’éloignerait de quelque souci. Créer est cette amplitude qui exige que, tout entière, l’immersion ait lieu par laquelle se fait, en écho, la dimension de l’objet figural, du sujet lui apposant le sceau qui rayonnera dans l’espace, disant la pure merveille de la rencontre. Rencontre sujet-objet. L’œuvre achevée en est la marque insigne. Mais pas seulement rencontre de l’artiste et de son œuvre, mais rencontre avec le monde. Le champ est immense qui s’ouvre à partir du lexique des traces et des signes. Le champ est entièrement tourné vers une sémantique universelle dans laquelle la place de l’homme trouve son site et les choses leur déploiement.

Nous parlions de « rencontre ». Mais il s’agit moins d’une confluence de la réalité humaine avec ce qu’elle ordonne, à savoir l’espace de l’œuvre, que d’une liaison, entre elles, de formes multiples et complexes. Forme-de-l’homme, formes-en-devenir de ce qui aura lieu dans l’aire réceptrice du subjectile. « Osmose », « empreinte », on pourra utiliser une infinie variété de prédicats afin de porter au regard la nature même de la jonction d’une conscience avec ce qu’elle produit et porte au grand jour. Ce qui est essentiel à comprendre, c’est le jeu des formes entre elles, l’homme étant une forme parmi d’autres, la femme de dos qui commence à faire phénomène sur le fond en étant une autre. Ce qui serait tentant et logiquement induit par le jeu des causes et des effets, ce serait de lier directement comme une quasi-réalité le sujet-peignant et l’objet-peint, comme si l’un découlait de l’autre sous le régime d’une évidence. C’est une inclination manifeste de l’esprit humain que de faire se conjoindre, dans un même creuset, deux signifiants proches afin que le signifié surgissant dans l’immédiateté de la perception nous ôte le souci d’une laborieuse recherche en même temps que l’angoisse qui lui est coalescente.

La plupart du temps, donc, fonctionnant dans le cadre des hypothèses déductives rationalistes, nous lions les choses dans leur proximité, associant directement le geste de la création et ce qui est créé. C’est ainsi que naissent les certitudes projectives : tel artiste posant sa marque distinctive sur tout ce qui s’offre à son génie créateur afin que quelque chose témoigne, dans le temps et l’espace, de cette fusion intime, de cette expérience singulière. Mais poser les choses de telle manière est une pétition de principe, laquelle postule comme uniques références, l’emboîtement de deux univers sans doute réels, prégnants, convergents, mais non isolés, cependant, de toutes les constellations qui gravitent autour : les autres hommes, les choses en leur ensemble, la nature, la culture, l’Histoire, etc… Ceci veut dire que l’œuvre est bien plus qu’une résultante qui s’ordonnerait à partir de la seule volonté de son démiurge. Pour user d’une métaphore, raisonner de la sorte, en associant d’une manière proximale deux réalités sensibles afin d’en déduire leur commune mesure, reviendrait, dans l’ordre de la nature, à relier le ruisseau à sa plus évidente et préhensible réalité, la source, comme seule explication possible de la provenance de l’eau. On comprendra aisément combien ce discours est restrictif qui éloigne tout le cycle complexe des interactions du couple atmosphère-océan, réduit le peuple des nuages à une inexistence, obère le phénomène de l’évaporation, enfin réduit la totalité à une peau de chagrin, ce qu’elle ne saurait être qu’à l’aune d’une insuffisance de la pensée.

Le réel est si complexe, les formes si déroutantes dans leurs apparitions successives et mouvantes, dans leur infini chatoiement, dans leurs esquisses plurielles que nous sommes désorientés quant à notre appréhension du monde. Une de leurs qualités fondamentales est leur constante disposition à la métamorphose, sublime mise en musique de la mutabilité de l’être-des-choses. Regardant, dans l’écoulement temporel, la vie faire son continuel pas de deux et nous verrons soit la larve, soit la chrysalide, soit l’uranie faire son vol multicolore. Nous ne savons jamais à quel degré de la mue imaginale une chose apparaîtra, à quel moment de son cycle nous la saisirons, quel sera l’instant de sa vérité, sauf à concevoir que cette vérité si mystérieuse est cela même qui, constamment, s’ordonne à mieux se recomposer, autrement dit cet infini métabolisme dont la mort sonne la dernière représentation : vérité comme voilement-dévoilement, à la manière des anciens Grecs.

Et, pour revenir à l’œuvre en gestation, c’est de cette même réalité dont l’artiste est le témoin privilégié, mais témoin seulement, non l’ordonnateur. Car les formes se recomposant à chaque coup de crayon, se diluant dans l’irisation des taches d’huile, c’est, à chaque fois, d’un nouvel univers dont il est question, d’un nouveau palimpseste sur lequel s’inscrivent les signes à même leur troublante disparition. Liberté apparente des formes comme si elles n’étaient affairées qu’à leur propre genèse, système auto-référentiel sécrétant, à l’infini, ses prédicats les plus visibles. « Le signe signifie, la forme SE signifie » pour reprendre la formule éclairante d’Henri Focillon dans « Vie des formes ». Comment mieux dire la liberté de ces formes, leur pouvoir de parution que l’homme ne pourrait renier qu’à la mesure de sa propre aliénation ? Car si l’on postule en tant que formes, aussi bien l’homme que le tracé sur la toile, on ne peut énoncer la liberté humaine qu’à la lumière de la liberté des formes et esquisses qui parcourent l’entièreté du cosmos. Prodigieux empan de la connaissance que celui qui conduit au seuil du visible, tâchant d’en repérer les multiples linéaments, les subtiles lignes de force, les incroyables aimantations, constant jeu d’attractions-répulsions à l’image de ce qu’est la destinée humaine étrangement tiraillée entre les deux pôles de l’apparition-disparition.

Et, maintenant, essayons de progresser dans le face à face avec « Esquisse ». C’est de la main de l’artiste dont il est question, de ses hésitations, de ses tâtonnements, de ses remises en cause, de ses choix aussi vite reniés qu’apparus. Comment ne pas être tenté, jusqu’à l’ivresse, devant cette apparente liberté d’imposer à la matière la force de l’esprit, de chauffer le fer jusqu’à l’incandescence afin de le plier au feu de son désir, de créer son propre cosmos face à l’irrésolution du chaos, à l’aporie constitutionnelle qui le tisse jusqu’en ses plus intimes recoins ? Comment résister à la paranoïa, comment ne pas céder à la mégalomanie qui voudrait faire de chaque chose un district, une localité, une simple dimension régionale de son propre être ? Comment ? Mais la réponse est simple du fait que les formes sont libres, se soustrayant, à chaque instant, à chaque progression de l’esquisse au dictat, à l’imperium de celui, celle qui voudraient le faire plier sous le poids des fourches caudines d’une irrépressible volonté. Liberté contre liberté : c’est ceci qu’il faut admettre d’abord, accepter ensuite comme la forme la plus plausible d’une non-errance parmi les contingences mondaines. S’exister comme libre, exister les choses comme libres, voici l’une des plus belles conquêtes de la conscience humaine. Tout le reste n’est que justifications sans fin, ratiocinations, menues dérobades au regard de ce qui est. Considérer ceci comme l’impératif le plus digne d’intérêt : laisser l’être-des-choses être ce qu’il est en son essence, à savoir liberté. Disant ceci nous nous libérons en tant qu’existence-humaine, nous donnons existence à ce-qui-n’est-pas-nous et mérite de rayonner.

Dans l’apparition aurorale des choses, dans l’atelier où coule une lumière voulant approcher l’exactitude du geste de la création, « Esquisse » est en voie d’elle-même, dans la solitude, dans le repli sur soi qui annonce la venue au monde, la source déployante qui sera langage multiple, sémantique ouverte. Regardant « Esquisse » et nous installant dans l’attitude contemplative, dans l’orbe d’une sérénité pleine et entière, ce que nous apercevons est ceci : un dos qui , en même temps, est forêt, est broussaille, algues flottant à mi-eau dans le golfe ambigu des abysses ; une épaule qui est dune adoucie où glisse infiniment la clarté du jour ; lianes des jambes que la profusion fait se développer identiquement à la végétation des forêts pluviales ; pieds cambrés, fichés dans le sol pareils à des racines exigeant de s’abreuver à la source d’un sol originaire. Nous avons dit l’appartenance de l’œuvre naissante au seul régime de la nature. Aussi bien, nous aurions pu la référer à celui de la culture, plus particulièrement de la peinture à travers les âges, dans ses manifestations les plus heureuses. Par simple analogie, nous aurions pu évoquer d’autres esquisses, d’autres essais qui, sans nul doute, furent tâtonnants avant que ne surgissent des œuvres planant aux plus hautes cimaises de l’art. A savoir « Le tub » d’Edgard Degas ; « Nu de dos » de Picasso. Peut-être ces artistes à l’infini talent, dans le secret de leur atelier, s’interrogeaient-ils sur l’aventure des formes, sur leur étonnant destin, leur possible liberté ? Peut-être !

Comment la forme vient à l’œuvre.

Edgar Degas.

« Le tub » -1886.

Pastel sur carton.

Source : musée d’Orsay.

Comment la forme vient à l’œuvre.

Pablo Picasso.

« Nu de dos » - 1902.

Source : Pablo Picasso.

Paintings, quotes and biography.

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Published by Blanc Seing - dans ART
28 juin 2015 7 28 /06 /juin /2015 08:11
Principe d’incomplétude.

« Esquisse ».

Œuvre : Barbara Kroll.

Regarder cette œuvre en voie de construction est la même chose que chercher à apercevoir sa propre silhouette afin que, l’imaginant en tant que possible réalité, elle consente à nous livrer quelques traits inaperçus de notre présence au monde. Voir autour de soi et questionner ce qui y fait phénomène apparaît d’emblée comme une manière « logique » de faire face à ce qui, avec nous, coexiste. Mais c’est NOUS qui regardons et éclairons la contrée à laquelle nous avons affaire. Et puisque le NOUS s’invite à chaque fois afin que motifs et figures nous parlent en quelque manière, c’est bien en raison de cette centralité de SUJET que nous éprouvons à la fois ce qui nous est intime (notre propre intériorité) et ce qui l’excède, notre extériorité (l’altérité de notre semblable, celle des choses et du monde). Ceci paraît si évident que nous pourrions, sur-le-champ, cesser de nous interroger plus avant. Cependant, dans cette confrontation de celui-que-nous-sommes et de cela-que-nous-ne-sommes-pas, il y a plus qu’une simple nuance du semblable et du différent. Afin d’envisager adéquatement la question, il convient de poser la thèse suivante : qu’en est-il du monde ? Qu’en est-il de nous-mêmes ? Qu’en est-il de leur commune relation ?

Et nous commencerons par poser la question la plus pertinente, celle qui nous taraude à chaque instant de notre vie, à défaut, la plupart du temps, d’en énoncer la formulation à haute voix : comment les choses nous apparaissent-elles à l’aune de notre propre vision ? Comment ce qui est en dehors de notre citadelle devient partie intégrante de notre plus proche réalité ? Car, si nous constituons la nervure essentielle, le quasi-phénomène au travers duquel construire du sens et nous repérer parmi la multitude et la confusion de l’exister, c’est d’abord poser la question du SOI qui devient urgente. C’est eu égard au fondement du paradigme initial de la connaissance de SOI que le monde peut se configurer selon de multiples esquisses et tenir le langage que nous lui prêtons et que nous attendons de lui. Mais, poursuivre la réflexion dans cette direction ne saurait trouver d’ouverture qu’à accepter ce cheminement sous l’éclairage de la thèse suivante (que d’aucuns jugeront comme une pétition de principe, que, personnellement, nous inaugurons en tant qu’apodicticité, à savoir dans le sens d’une vérité aussi indémontrable que surgissant d’elle-même dans le champ de la conscience), thèse postulant ceci :

Tant que la mort ne nous a pas saisis, clôturant la signification de notre existence pour la remettre dans une totalité signifiante, nous ne sommes qu’une entité partielle cherchant, en dehors d’elle-même, les matériaux nécessaires à sa propre complétude, à son propre accomplissement. Envisagé sous cet angle, tout acte devient un essai de profération de l’être-révélé à lui-même, afin que la fable de l’exister, parvenue à son épilogue puisse, rétrospectivement, éclairer et donner sens et contenu à ce que nous aurons été entre deux parenthèses, naissance, mort. Comme si une réalité-vérité se posait enfin comme l’étalon infaillible sous lequel envisager notre destin et le comprendre de façon pleine et entière. Et, pour prendre un exemple concret, comment pourrions-nous envisager un problème tel que la liberté, avant même que notre finitude n’ait tiré définitivement le rideau sur notre existence ? Libres, en effet, nous aurions pu l’être notre vie durant (ou en avoir éprouvé les lignes de force), alors même que, dans les secondes précédant notre mort, nos pensées ne se seraient révélés qu’aliénées, ne reposant que sur des faux-semblants ou de piètres compromissions.

Mais il faut revenir, maintenant, à un discours centré sur l’œuvre de Barbara Kroll, laquelle a été le facteur déclenchant de cette brève échappée vers une possible attitude philosophique, soit la mise en paroles d’un étonnement, puisque philosopher revient à s’étonner. Donc, en quoi consiste le fait de s’étonner en regard de cette esquisse ? Mais précisément parce qu’elle est esquisse, exister en voie de constitution, vertige et tremblement, indécision et approximation des formes, lesquelles, aussi bien, pourraient évoluer vers des processus opposés. Soit s’affirmer dans des teintes vives et claires, un genre de « luxe, calme et volupté » à la Matisse, soit vers des tonalités fermées, sombres, inquiétantes, sans visage, telles que présentes, par exemple, dans les toiles métaphysiques d’un Giorgio de Chirico. Ici, se laisse apercevoir, combien le destin de la toile est lié au geste de son démiurge, à savoir l’artiste, tout comme notre propre destin est attaché au moindre de nos actes. Mettre en relation, dans un mode analogique, évolution de l’œuvre d’art et création de son propre exister revient à éclairer une transcendance par une autre. Œuvre et homme liés par un destin commun et une tâche identique : signifier à la mesure de sa propre genèse, ce qui ne sera possible et rendu visible qu’à la dernière touche sur la toile, au dernier souffle émis signant la finitude.

Ce que le titre a nommé sous l’étrange vocable de « Principe d’incomplétude », c’est la recherche ininterrompue, fiévreuse, inquiète, par laquelle l’homme se manifeste comme celui qui pose continûment la question de l’être, question toujours différée qu’accomplit la mort comme la fermeture sur soi du cercle que la naissance a initié. A la lumière de ce concept, tout ce qui vit, s’agite sous les tropiques ou bien sous les latitudes polaires est soumis à la même frénésie, à la même angoisse urticante qui nous fait avancer sur une ligne de crête dont le fil, souvent inapparent, apparaît comme souci de soi, mais aussi du monde avec lequel nous avons commerce et qui constitue notre horizon familier. Nous n’en apercevons ni le point de départ originaire, ni le point terminal. Seul ce flou de la vision peut nous permettre d’avancer, sans doute avec les mains tendues vers l’avant, dans l’attitude du somnambule (un excès de lucidité et ce serait la chute), mais d’avancer tout de même avec la certitude que chaque pas accompli nous rapproche de cette énigme qui nous fascine en même temps qu’elle nous effraie. Toutes nos percées de l’espace, tous nos voyages sur les mers du monde ne sont que des tentatives d’apercevoir, quelque part, un bout de terre, un amer qui nous dirait la topologie rassurante de notre être, ici et là, avec la certitude d’y être et d’en éprouver la rassurante fixité, l’immuabilité. Toutes nos recherches « du temps perdu » ou bien nos tentatives d’augurer de l’avenir vont dans le même sens : débusquer cet inconnu qui nous presse de toutes parts et nous dissémine dans la course des jours et la précipitation des heures. Le sablier, nous souhaiterions en arrêter la course, afin que les grains de mica en deviennent interprétables. Mais tout est en fuite qui nous dit l’impermanence des choses et le flux ininterrompu de devenir.

C’est cela que pose, pour nous, l’esquisse de l’artiste. Esquisse, elle est au milieu du gué, tout comme l’est le roman de l’écrivain parvenu au point de son irrésolution maximale, heure de midi, plénitude zénithale, point d’acmé, force de l’âge où tout, aussi bien, pourrait rétrocéder vers l’origine que s’enfuir vers la conclusion, le dénouement, le point final. Heure de midi, heure de la maturité, heure du plus grand danger, oscillant entre naissance et mort, prélude et postlude, dans une tension qui est celle même de l’exister, de ses polarités divergentes, de ses attraits et de ses répulsions, de son magnétisme qui fait venir à soi et expulse, de sa vive lumière et de ses ombres confuses, de l’explosion de la joie et du surgissement du tragique, des cantilènes de l’amour et des coups de gong de la haine, des promesses du jour et du retirement de la nuit.

L’incomplétude c’est cela, ce sentiment abyssal qui nous tient penchés au-dessus de l’abîme, le désirant comme la seule possibilité qui nous soit offerte de tutoyer le danger, en même temps que de s’en exonérer, le temps d’une respiration, d’un baiser, d’une œuvre, de la scansion de l’amour. Nous vivons en apnée dans la grande immersion mondaine. Ce n’est sans doute nullement un hasard si les penseurs de la philosophie indienne nommaient l’âme « Ātman », « souffle, principe de vie, âme, soi, essence » lequel souffle nous tient en suspens entre un inspir et un expir. C’est là notre plus saisissable réalité, être un souffle passager, une forme en voie d’accomplissement, une esquisse tremblante dans la main de l’artiste. Nous ne sommes pas encore une œuvre achevée. Nous commençons seulement !

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Published by Blanc Seing - dans Micro-philosophèmes
26 juin 2015 5 26 /06 /juin /2015 08:43
Que dévoilons-nous, sinon la vérité ?

« Dévoilé ».

Œuvre : Eric Migom.

Cet homme à la renverse surgit dans le champ de notre conscience et nous sommes, soudain, comme dévastés. Par la violence de l’image d’abord. Qui nous projette dans le carrousel de ce qu’il faut bien nommer une « esthétique de l’excès », ceci n’ayant rien de péjoratif, seulement la prise en compte de cette souffrance qui nous saute au visage et nous reconduit au plus près de ce que nous pourrions être, nous-mêmes, si d’aventure une telle dévastation s’emparait de nous. Car il y a toujours projection de soi dans l’œuvre, identification à un modèle et possible perdition de notre être pour la simple raison que l’abri existentiel qui nous est offert, auquel nous nous accrochons avec la vigueur du condamné, est temporaire, susceptible d’être remis en question à chacun de nos souffles, à chaque pas laborieux que nous accomplissons sur le chemin de notre destinée. Damoclès toujours présent et l’épée qui brille dans l’ombre comme l’éclair dont nous pourrions être saisis, nous intimant l’ordre de rejoindre quelque néant.

Cette proposition picturale est douée d’une infinie polysémie, en raison, premièrement de la richesse interprétative qu’elle recèle, à même le tissu de la douleur, ensuite eu égard aux nombreuses références qu’elle suscite dans le domaine de l’art. Le corps défiguré, torturé, démembré a souvent été un sujet de préoccupation pour l’artiste en même temps qu’un exutoire. Par sa valeur cathartique propre, la création met en scène les angoisses de celui qui s’y confronte et en résout temporairement les tensions dans la figure posée sur la toile, le volume jeté dans l’espace, la musique criant les meutes intérieures du bruit de fond existentiel. Mais il faut d’abord tâcher d’expliciter le titre : « Dévoilé ». Est-ce l’artiste lui-même qui l’est ? Est-ce sa supposée souffrance ? Est-ce une invention plastique qui se fait jour dont il tirera les nutriments d’une œuvre à venir ? Sans doute toutes ces questions sont-elles légitimes, mais elles ne sont que secondes par rapport à un fondement qui les anime de l’intérieur. Car, ici, tout est question de regard. Ce qui est à situer au centre du débat, c’est l’interrogation même de notre vision des choses, de notre présence à ce qui est en vérité et constitue notre propre architecture. Vaquant chaque jour à nos occupations, aimant, voyageant, projetant mille et un affairements dont l’esprit s’empare afin de ne pas connaître l’inconfort du doute, le vertige de la vacuité, nous regardons la ligne d’horizon à défaut de faire droit à ce qui, en nous, est le plus proche, à savoir l’être que nous sommes, insaisissable parmi les insaisissables car nous manquons d’un indispensable recul qui nous permettrait de l’apercevoir. Ici, le recours à la métaphore visuelle (et pour cause, s’agissant du regard) s’impose comme le seul outil à même de ramener notre perception dans l’aire d’un concret immédiatement révélateur. Nos yeux sont constamment envahis de cataracte, une mince pellicule blanche, opaque, en atténuant la qualité d’approche, ne laissant filtrer que les traits saillants, l’essentiel se dissimulant dans la pénombre. Comme si, dans une peinture en clair-obscur, nous n’approchions la réalité qu’à l’aune des parties les plus claires, les plus évidentes, alors que les zones marginales demeureraient dans une manière d’occlusion.

Ce qui, en son fond apparaît comme la seule interprétation possible surgissant à même l’événement-avènement de l’œuvre, c’est la verticalité de la condition humaine, la relation qu’elle entretient en permanence avec le manque provisoire (l’amour, l’objet désiré, le lieu de notre enfance) ou bien le manque définitif (la perte de l’être cher, l’horizon de la finitude qui ourle d’intranquillité chacun de nos actes, obère chacune de nos décisions). Ce qui se dessine en filigrane, que le lecteur aura déjà perçu comme la seule certitude : cette outrecuidante métaphysique qui habille les yeux de cernes noirs, cette avenue tragique dans laquelle s’inscrit toute progression existentielle. Ce qui est donc dévoilé en tant que vérité originaire, c’est bien cet abîme qui s’ouvre sous nos pieds, dont nous repoussons toujours la terrible occurrence au cours de nos activités fébriles, de nos consommations outrancières, de nos perditions dans les ornières des pseudo-significations immédiates, lesquelles, vous l’aurez compris, sont l’antinomie de la sagesse, de la connaissance vraie, de la transcendance s’annonçant à l’aurore de nos recherches les plus dignes d’intérêt, dont l’art est l’un des tremplins les plus doués de pertinence.

Mais, après que s’est éclairée l’origine de la lumière, au travers des vacillements dus à notre continuelle cataracte, à notre constante myopie, il faut se porter du côté des ombres et les interroger afin de savoir quel langage elles tiennent qui pourrait nous instruire à leur sujet. Et, pour cela, il faut mettre en relation, il faut se laisser aller au jeu habituel des analogies. Que trouvons-nous dans cette œuvre d’’Eric Migom qui fasse signe vers une possible compréhension du monde ? Sans doute du sien, sans doute du nôtre, puisque nous sommes dans « l’être-avec » permanent : condition humaine. Portons-nous du côté d’autres œuvres qui signifient en écho. Et analysons systématiquement ce qui apparaît. Le visage est noyé dans un gris-bleu aussi dense que la cendre. Les yeux, ces sublimes orifices pour voir, regarder, comprendre, sont totalement absents. Les oreilles pour entendre le langage, ouvrir l’espace de la relation, dilater et asseoir la communication ne figurent pas davantage. Le Représenté (l’Artiste, Vous ? Moi ? L’Homme en général ?) est livré à la fermeture de sa propre forteresse, isolé dans la gangue d’un ennui profond, reconduit à un autisme dont l’apparence est, à proprement parler, effrayante, si proche d’une folie invasive. Et ce motif prégnant d’aliénation est renforcé par la violente éjaculation phonatoire, par la turgescence du cri (voir Edward Munch), l’éructation d’une souffrance rubescente, volcanique, tellurique, dont nous ressentons les intenses vibrations jusqu’en notre massif de chair. C’est d’un tétanisation dont il s’agit, de la prise de conscience d’une telle démesure que nous sommes plongés dans une sorte de catalepsie, image que ce gisant de pierre nous communique de la même manière que l’on assène un coup de massue au sortir de la grotte abritante, alors que l’extérieur est pure menace, promesse d’extinction. C’est la bouche du supplicié qui est la plus repoussante avec son arc totalement nocturne qui n’est pas sans évoquer le danger tapi dans la ténèbre ou bien la porte des Enfers. Qu’inscrire dans sa violente parenthèse, sinon le baiser de la Mort ? Regardant et persistant dans notre vision nous tutoyons un monde parfaitement inconnu : est-il l’univers parfaitement illisible d’avant notre naissance ? , est-il celui hautement dispensateur d’effroi de ce néant d’au-delà de notre propre mort ? Bien évidemment, nous demeurons muets pour la simple raison que le langage humain échoue à décrire ce qui s’exhausse hors de lui comme son contraire, à savoir cette privation de sens qui est fermeture à tout ce qui se laisse connaître à l’entendement ordinaire et habituel.

Mais nous n’avons pas assez dit de ce visage, de cette non-épiphanie qui en trace la consternante énigme. Voyez une personne, n’importe laquelle, et dissimulez ce qui l’institue en tant qu’effigie humaine, à savoir l’ineffable de son visage, et vous vous retrouverez seul face à l’incompréhensible. Si toutes les parties du corps parlent, et assurément elles le font, elles n’existent vraiment en tant que parole qu’à la mesure de l’accomplissement synthétique qu’en assurent les yeux, la bouche, les oreilles, enfin tout ce qui concourt à édifier l’essence de l’être-là, de celui qui apparaît. Combien l’image tronquée, cagoulée du pénitent, lors de la procession de la Semaine sainte à Séville, nous arraisonne en notre conscience même, nous laissant dans notre propre désarroi car, dès lors que l’Autre cache à notre naturelle curiosité ce qui le révèle comme l’Existant qu’il est, nous n’avons plus aucun orient auquel nous référer, nous sommes aliénés en raison d’une absence.

Ici, la représentation selon une ligne de fuite infinie de « Dévoilé », l’effacement de la face, sa dissolution à la limite d’un cerne noir qui semble témoigner d’une impossibilité de figuration sur la scène mondaine, ici donc s’ouvre une trappe de lourd questionnement et nous demeurons en suspens de n’avoir pu découvrir un territoire face auquel faire phénomène. Oui, ce geste pictural biffe définitivement une présence ou peut-être pire encore, nous installe dans une fantasmagorie dont une effrayante tératologie constituerait la symphonie funèbre. Alors comment ne pas penser aux visages torturés, déformés, à proprement parler, irreprésentables des personnages jetés sur la toile par Francis Bacon ? Il y a homologie des deux manières de présentation du réel anthropologique : soit métamorphoser la figure humaine au point de la rendre invraisemblable, ininterprétable, soit l’annuler en n’en proposant aucune image. Ceci semble indiquer une posture du désespoir au-delà de laquelle plus rien ne semble signifier, que l’attrait du vide.

Que dévoilons-nous, sinon la vérité ?

« Trois études pour un autoportrait » (I), par Francis Bacon.

Source : Eternels Eclairs.

Mais continuons notre investigation, ne nous laissons pas distraire par l’insoutenable. Ce qui est urgent, ici et maintenant : mettre des mots sur cette aporie qui nous fait face comme si elle entretenait le funeste dessein de procéder à notre propre annulation. Le corps, ce corps visons-le tel qu’il apparaît dans le tableau de Guido Réni : « Saint-Sébastien » (Ecole de Bologne.)

Que dévoilons-nous, sinon la vérité ?

Saint Sébastien par Guido Reni, v. 1615.

Musées du Capitole.

Source : Wikipédia.

Que dévoilons-nous, sinon la vérité ?

Il y a une incontestable parenté entre l’image que nous offre de lui le saint-martyr et « Dévoilé » sur la toile d’Eric Migom. Et ce parallèle devient infiniment parlant, c'est-à-dire fait surgir les différences du cœur même des similitudes. Si, d’une manière générale, la posture corporelle présente un air de parenté, les torses offerts à la contemplation, la distance est patente, laquelle reconduit l’œuvre du peintre contemporain dans des fosses bien plus abyssales. Si le tableau de Guido Réni évoque le martyr (la flèche plantée dans l’aisselle et l’autre fichée dans l’abdomen), celui d’Eric Migom nous plonge davantage dans la stupeur. D’abord par son attitude de douleur intense (Sébastien, lui, apparaît avec un visage doué de grâce, comme si son propre sacrifice s’illuminait, de l’intérieur, du don remis à Dieu), ensuite par l’attitude christique de « Dévoilé » dont on pourrait supposer qu’il est rivé à une croix réelle ou bien symbolique, indiquant, dans tous les cas de figure, la remise à une authentique souffrance, celle du martyr cloué à sa propre perte, sans rémission aucune et peut-être sans « joie », cette même joie qui transfigure la physionomie de Sébastien pour la seule raison que son geste est doué de sens : la disposition à une pratique ultime de la foi dans le renoncement à soi. Et cette pure douleur, cet infini vertige qui semble n’avoir ni fin, ni justification, c’est celle-là même que nous retrouvons dans les représentations violemment métaphysiques d’un Paul Rebeyrolle.

Que dévoilons-nous, sinon la vérité ?

Paul Rebeyrolle.

"La Banquière"

Source : Galerie Claude Bernard.

Paris.

Et, ici, peu importe que « La Banquière » représente un corps de femme. C’est avant tout de corps dont il s’agit, d’anatomie suppliciée pour l’on ne sait quel rituel, pour l’on ne sait quelle religion, si ce n’est celle de l’art. Car l’art est une « religion » dans le sens où il est une transcendance en acte, avec ses codes, sa liturgie, ses officiants, ses croyants. Identité des postures Migom-Rebeyrolle, convergence des représentations dans cette lourde pâte picturale apparaissant comme la chair des choses, la matière même dont l’art se nourrit afin de porter aux yeux des Regardants la juste mesure de l’exister. L’exister toujours est douleur, douleur de soi, des autres, du monde dans un même creuset, lequel n’admet de sortie qu’au prix de la mort, abandon définitif du corps dont ne subsiste plus qu’une dépouille, celle que montre « Dévoilé », que met en scène « La Banquière ». « La Banquière », titre subversif, inénarrable invention d’artiste qui dit, à la façon d’un oxymore, le luxe de vivre, ici bas, dans la profusion alors même que se retire ce corps, seule possession vraie dont on puisse jamais être assurés. « Dévoilé », nomination de ce qui se dérobe à même son apparition, ce corps de chair et de sang qui se révèle, à chaque instant, victime de sa propre corruption. Seuls demeureront visibles à la cimaise des Voyeurs que nous sommes les témoignages artistiques, les manifestations picturales, seule réalité qui perdure puisque, d’avance, nous sommes condamnés !

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Published by Blanc Seing - dans ART
23 juin 2015 2 23 /06 /juin /2015 07:59
Trois visitations de la grâce.

« Graphite 6B ».

Œuvre : Yves Cairoli.

Parfois, dans le désœuvrement, dans la perte du jour, le retrait de ce qui nous parle et nous fait avancer habituellement, nous vivons avec, dans l’âme, le sentiment d’une continuelle errance. Nous sommes orphelins de nous-mêmes, nous doutons de notre propre silhouette, nous avançons sur un chemin privé de lumière et notre ombre portée est pure illusion dans le basculement de l’heure. Nos mains s’essaient à une exacte préhension des choses, mais les choses s’évanouissent à même leur parution. Nos pieds cherchent à s’ancrer sur le sol mais il n’y a que poussière et vol de feuilles à la limite d’une illisibilité. Notre corps, privé d’appuis, devient cette gangue de plomb que nous traînons à notre suite comme une inutile et encombrante dépouille. En réalité, le mal dont nous souffrons, le vague qui ballotte entre les cerneaux gris de notre tête, ce n’est ni irrépressible mélancolie, ni indéfinissable spleen dont notre destin s’ourlerait avec de funestes teintes. Notre douleur, notre souffrance, car il s’agit d’une telle démesure qui nous affecte en notre moi intime, c’est simplement la perte du lieu, l’effondrement de notre quadrature existentielle. A proprement parler, nous sommes désorientés, à savoir sans orient qui nous indiquerait les polarités selon lesquelles nous y retrouver, avec nous-mêmes d’abord, avec le monde qui nous environne et nous assure d’un cheminement ensuite.

Le lieu est ce par quoi nous paraissons dans l’ordre d’un « se-produire-aux-yeux-des-autres ». C’est parce que nous avons lieu, ici et maintenant, que nous avons temps, passé-présent-avenir. A chaque fois, le lieu nous actualise comme notre plus possible pouvoir-être. Le temps, cette abstraction qui tisse nos chairs des nervures du doute ; l’heure, ce tremblement inaperçu qui imprime à notre esquisse la plus décisive empreinte ontologique - nous ne sommes que cela, un rythme, un espacement des instants successifs, le basculement irréversible des secondes -, le temps donc s’efface à mesure qu’il déroule son inaperçu Ruban de Moebius. Enroulement sans fin du même car la différence initiale, abolie par cette fluidité, n’est plus perceptible. Et les repères calendaires, les dates, les éphémérides de toutes sortes n’y peuvent rien, nous sommes cette fuite permanente vers l’aval du temps, ce long fleuve héraclitéen qui n’a de cesse de s’écouler et d’aller au-devant de sa propre finitude avec la belle inconscience de cela qui sculpte notre être-au-monde et le remet, constamment, au terme de son voyage, dans la trappe de la finitude.

La dissolution permanente de la temporalité, nous la compensons à l’aune de notre enracinement dans un lieu. L’existence, dans sa réalité, dans la précision horlogère de sa minuterie, nous la ressentons, d’abord et avant tout, comme le point de passage par des lieux successifs. Plutôt que d’étalonner notre souffrance par le recours à un catalogage du temps, nous n’en retenons que les étapes successives, ces stations identiques au chemin de croix pour emprunter une métaphore religieuse, ces pointes avancées de la conscience que sont les espaces qui ont contribué à façonner cet être que nous sommes, ces sémaphores qui clignotent dans la nuit de l’absence à soi, ces isthmes qui nous rattachent, par-delà les topologies et autres entités géographiques, à notre propre généalogie.

C’est cela que nous dit, en termes de graphite, en hachures, en ombres portées, en modulations grises, en architectures noires ce beau dessin qui résonne en nous à la manière d’un poème oublié faisant sa résurgence, son bruit de douce comptine, son grésillement de source tout contre la falaise du corps que nous dressons à son encontre afin d’en recevoir l’écho, de le faire se démultiplier dans la conque de notre souvenance. L’herbe drue, au premier plan, les piquets inclinés, nous disent le nécessaire enracinement dans un sol nourricier. Les trois arbres couchés par le vent nous indiquent la fluidité temporelle que nous évoquions il y a peu, leur identité trois fois présente nous invite à penser l’entrelacement de ce que nous vivons, de ce que nous avons vécu, de ce que nous vivrons sous le dais du ciel dont la teinte uniforme est la mise en image d’un sentiment d’éternité contre lequel nous butons, qui nous étreint à la mesure de sa confondante arche si difficile à appréhender alors que nous avons conscience de notre taille de ciron confronté aux deux infinis pour parler en termes pascaliens.

Car nous sommes cette présence infinitésimale oscillant entre les deux univers de l’infiniment grand, de l’infiniment petit. Or les hommes que nous sommes, ne peuvent jamais se mesurer à ces toises qui les dépassent infiniment. C’est la raison pour laquelle ils ont besoin de cerner leur horizon de présences rassurantes : l’arbre qui lutte contre le vent - une manière d’infini, lui aussi -, le chemin longé de clôtures, pareil à l’indication d’une voie à suivre, la maison, insigne de l’habiter sur Terre avec l’abri qui nous assure de notre pérennité, le bosquet où vivent les animaux et les plantes, la colline comme possible lieu d’élévation à partir duquel voir la presque totalité de ce qui nous est offert, dont nous ne percevons jamais que quelques lignes, quelques aspérités signifiantes avant que le grand livre de notre histoire personnelle ne tourne son ultime page. Assurément, ce dessin nous donne ceci à voir et à méditer. Nous serions en défaut à ne pas l’apercevoir. Oui, en défaut ! Cet article auquel nous avons donné le titre de « Trois visitations de la grâce » se justifie par le simple fait que la « grâce » nous visite, en effet, sous la forme des trois extases du temps auxquelles correspondent à la fois le lieu auroral de notre naissance, le lieu de notre zénith dans la présence de midi, le lieu de notre mort comme nadir. Trois passages obligés. Trois scansions de l’être en tant qu’origine, parution, effacement. Nous ne chantons que cela, cette gloire éphémère.

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Published by Blanc Seing - dans L'Instant Métaphysique.
21 juin 2015 7 21 /06 /juin /2015 08:23
Christ Rouge.

« ‎decabeza ‪#‎autorretrato ‪#‎expresionismo ».

Œuvre : Ramon Falcon Hernandez.

« Autoportrait de tête, expressionnisme » telle semble être la bonne traduction de cette œuvre de Ramon Falcon Hernandez. La question qui se pose d’emblée est celle de savoir lequel de ces trois termes doit être accentué : « autoportrait », « de tête » ou bien « expressionnisme » ?

S’il s’agit « d’autoportrait », alors surgit immédiatement, dans le champ de la conscience, une manière « d’inquiétante étrangeté » telle qu’elle résulte de cette représentation ambivalente nous livrant, tout de go, la figure écartelée de l’androgyne. Toute androgynie fait inévitablement signe vers le mythe platonicien correspondant. Dans « Le Banquet », en effet, Aristophane nous rappelle qu’à l’origine, en plus des deux sexes qui, aujourd’hui, se présentent avec naturel à notre vision, il existait une espèce du « troisième genre », composée du mâle et de la femelle réunis. Mais, un jour, suite à une colère, Zeus sépara cette étonnante entité en deux moitiés, les agrémentant cependant d’organes génitaux spécifiques, afin que, s’accouplant, le phénomène amoureux leur permît de revivre le sentiment de complétude de cette unité perdue. L’amour serait donc, dans cette optique-là, acte nostalgique, action de réminiscence, de la même façon que l’âme corporelle cherche à se souvenir de l’âme incorporelle qu’elle fut avant de chuter dans la citadelle humaine. Or, dans l’œuvre qui nous occupe, les images sont parfois si brouillées (la forme même du visage demeurant dans l’orbe d’une énigme, d’un caractère insaisissable), ou bien, par contraste, la représentation des prédicats masculins et féminins surgissent à l’aune d’une violente réalité (poitrine opulente de femme, sexe érigé d’homme quoique sa position orthodoxe soit inversée). Bien évidemment, ici, la thèse d’une posture androgyne ne saurait être écartée, cependant nous n’en examinerons pas les hypothèses psychanalytiques qui pourraient être à leur fondement.

Deuxième approche : « de tête ». Etonnante proposition que celle de réaliser son autoportrait « de tête », tellement cette manière de procéder semble reconduire l’artiste au recours à une simple fantasmagorie. Le miroir réel est bien souvent l’objet choisi par le créateur d’une œuvre afin de disposer d’une image dans laquelle puiser les éléments d’une possible réalité picturale. Ramon Falcon Hernandez brise les tabous avec une belle insouciance, son geste ne semblant guidé qu’à la lumière de rapides intuitions, de fulgurantes ressouvenances et, surtout, de ce qui paraît être l’exercice d’une imagination débridée qu’il faut considérer comme une façon d’assumer une entière liberté vis-à-vis du geste pictural. Une manière de « blanc-seing », de page blanche sur laquelle tracer les rapides esquisses de sa propre épiphanie, de son surgissement au monde en ce lieu, en ce temps qui se réduisent à l’émergence de formes singulières au milieu du chaos infini des formes universelles. Autrement dit la projection sur le papier d’une urgente signature comme s’il s’agissait de la violence du désir, de son point d’acmé dont l’éjaculation couronne l’éphémère et insaisissable gloire. En fait, mise en exergue de cette « petite mort » qu’il convient d’assumer dans le temps où la finitude ne s’est pas saisie de vous pour vous reléguer dans le régime du mutique et de l’illisible.

Troisième approche, celle de « l’expressionnisme ». Lequel est, selon la définition donnée par Wikipédia :

« la projection d'une subjectivité qui tend à déformer la réalité pour inspirer au spectateur une réaction émotionnelle. Les représentations sont souvent fondées sur des visions angoissantes, déformant et stylisant la réalité pour atteindre la plus grande intensité expressive. »

Ici, nul doute que Ramon Falcon Hernandez parvienne à créer cette vision de l’homme que l’on pourrait aisément qualifier de « cataclysmique », tant la représentation humaine y est tracée à coups de scalpel, tellement sa condition paraît s’inscrire dans l’abîme d’une réalité aporétique dont l’issue est fatale, autrement dit cruellement orientée par un destin destructeur. Le corps est sanguinolent, cerné de dramatiques liserés noirs qui viennent l’enclore dans la gangue étroite d’un définitif linceul. Les signes par lesquels pourrait se réaliser la synthèse amoureuse telle qu’évoquée par la mythologie, à savoir réunir dans une même dyade signifiante les principes masculins et féminins est de l’ordre d’une quasi-impossibilité : disjonction des prédicats du genre, diaspora des éléments que semblent évoquer, aussi bien la plénitude de la poitrine enfermée dans son autarcie, dans sa monade, aussi bien le phallus se détachant de toute promiscuité qui reconduirait à une supposée origine. Ici se lit avec l’acuité la plus affirmée le tragique humain, l’orphelinat à jamais, l’irréfragable solitude dont l’existence est, souvent, la funèbre symphonie. IL n’y a pas d’issue et même l’art, cette sublimation du possible, cette pure transcendance semble échouer à proposer un sens qui nous guérisse de notre condition mortelle. Force de cette peinture qui nous arrache à notre illucidité et nous plonge dans le bain corrosif de la vision juste des choses. Quant au coup de grâce, car il y en a un, coup qui réduirait les réticents et les impénitents au silence si, d’aventure, ils n’avaient encore approché la nature du nihilisme existentiel ici contenu, celui-ci consistant en l’inversion de la figure christique dont le caractère iconoclaste vient clore le processus de dissolution d’une joie résiduelle. Et, ici, un parallèle s’établira avec la toile du « Christ jaune » de Gauguin que nous avons irrévérencieusement retournée pour les besoins de notre démonstration. Chez Hernandez le sacrifice est consommé jusqu’en ses derniers retranchements pour ne laisser place qu’à la figure du martyre absolu. Non seulement la face du Christ n’est plus visible, cette épiphanie du sacré, mais son corps porte les caractères sexuels de la femme (de la Vierge ?), son pagne absent laisse voir la hampe érectile du sexe mais en position d’abdication à sa prétendue royauté, à son invincible puissance ; le Golgotha n’est même plus présent, comme s’il s’agissait d’abolir toute attache terrestre ; Marie-Madeleine et les saintes femmes semblent s’être retirées dans un genre d’abdication de la foi. Enfin, les teintes qui, chez Gauguin, concouraient à décrire la perdition du sens, la chute dans un état d’âme privé d’horizon, ces teintes d’or et de soleil étaient en quelque manière la mise en scène d’un « luxe pictural » qui en effaçait partiellement la confondante verticalité, alors que « decabeza ‪‎autorretrato ‪expresionismo », dans sa triple acceptation d’expressionnisme, d’autoreprésentation et de régime fictionnel nous livre dans un seul et même empan d’une image-martyre la profondeur du désespoir humain. Une forme d’humour qui confine à une vision éclatée et rubescente du monde, telle une braise qui se consume jusqu’en son extinction. Belle subversion du genre de l’autoportrait qui nous en dit plus que bien des imitations du réel. Le réel est cette lame de silex que nous habillons des vêtures d’une inconditionnelle insouciance. Il faut, parfois, consentir à en regarder le tranchant. Hernandez semble vouloir nous dire ceci dans sa force tellurique faite de sang, de sperme, de longues coulures pareilles à des larmes d’arsenic. Pour cette raison son œuvre est fascinante au sens premier : elle nous emporte au-delà de nous-mêmes dans les contrées arides où souffle le vent de la vérité. Prenons soin de nous tant qu’il est temps !

Christ Rouge.

Image inversée du « Christ jaune ».

Paul Gauguin.

Source : Wikipédia.

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Published by Blanc Seing - dans ART
19 juin 2015 5 19 /06 /juin /2015 14:20
Ce que veut le regard.

« Dans l’ombre des maisons ».

Photographie : Patricia Weibel.

Ce que le regard veut, nous ne le savons pas. La vision est un luxe, la vision est une majesté. Nous vivons dedans et ne le savons pas. Les choses, nous passons à côté. Les choses nous interpellent de leur voix discrète mais nous n’entendons pas. Ce qui veut dire : nos yeux demeurent voilés, nos yeux sont recouverts d’une couche cornée sur laquelle les images dérapent constamment, ricochent et s’évanouissent dans l’irréel, l’inaperçu, le mutique, le dense, le compact, l’impénétrable. Ce qui voudrait faire effraction en direction d’une connaissance sûre, nous nous en détournons. Les choses s’absentent de nous en même temps que nous nous éloignons d’elles. Nous nous demandons pourquoi, rarement, nous occultons la question parce qu’elle serait trop lourde de sens. Le Réel, ce qui est vrai, ce qui affirme la beauté, nous ne voulons pas en supporter la vive brûlure. Car regarder est un tel prodige qu’il faut se hausser sur la pointe des pieds et voir longuement, sans ciller, cela même qui s’adresse à nous dans la simplicité.

Car ce qui, toujours, est à voir, demeure dans l’enceinte des choses immédiatement perceptibles, dans la faille ouverte de l’heure, dans la flaque mobile de la nuit, l’arête du trottoir de ciment, l’angle de la fenêtre, l’épi de faîtage, le rythme des cheminées que la proue de la mansarde dissimule afin de la mieux révéler. C’est une grande douleur de voir. C’est une encore plus grande douleur de ne voir que l’écume, le brillant, la fumée, la brume et de ne point voir le rivage, l’atténué, la braise et la cendre, le fil de l’eau sous la neige bleue du jour. Il y a tant à voir et l’instant est si bref qui dissimule à nos pupilles ce qui, dans le monde, parle la langue de la joie. Mais regardons ces images, écoutons leur parole. Car les images parlent, mais souvent à mots couverts et demeurent dans le corridor, tel un clair-obscur, une nature morte par exemple, et brillent sur le revers des choses. Brillent, oui, brillent d’un sens que nous retenons par devers nous en feignant de les avoir regardées avec l’exactitude qu’il convient, alors que nous n’étions occupés qu’à nous regarder nous-mêmes, dans le portait sur le lisse du papier, dans le paysage au couchant, dans la bluette d’une esthétique flatteuse.

Ce que veut le regard.

« Dans l’ombre des maisons ».

Photographie : Patricia Weibel.

Mais regardons. Blanche est la façade qui surgit en plein ciel, ciel noir jouant sa partition en mode dialectique dans la pure verticalité d’un apparaître, dans la violente confrontation des tons. Façade déployant sa propre vérité à l’aune du contraste qui l’anime et la porte de l’intérieur de ce qu’elle est, à savoir la demeure abritante de l’homme, vers ce qu’elle n’est pas, l’ouverture à un illimité, à un espace cosmique dont elle pourrait subir l’assaut. Tel est le vide qui habite le monde qu’il pourrait anéantir tout ce qui vient à son encontre d’un simple jet de lumière. A scruter l’image, éprouvons-nous quelque effroi, quelque sentiment qui nous diraient la finitude immédiate, la précipitation dans l’abîme, le retour à la matrice du néant ? Certes pas, c’est de l’exact contraire dont il est question. Réassurance narcissique à seulement prendre acte de ces quatre fenêtres décalées, de la projection du pignon de l’immeuble contigu, de la silhouette de la cheminée pareille à une ombre chinoise, tout ceci dans une manière d’enveloppement comme si une certitude devait résulter de notre acte de préhension : être bien dans cela qui nous fait face, que nous contemplons, qui, en même temps nous fascine. Oui, fascination que le pouvoir de cette photographie. Fascination dans son acception étymologique « d’enchantement, de charme ». La regarder est y demeurer. Et demeurer où donc, si ce n’est, à la fois dans la demeure de l’image, laquelle nous installe dans la présence d’un savoir clair à son sujet, à la fois dans la demeure de l’homme en tant qu’habitant la maison du monde.

Si cette image est forte, et c’est bien ce que nous éprouvons, c’est pour la simple raison que son architecture est celle d’une vérité. Rien ne s’y imprime à titre d’artefact, rien n’y paraît qui ferait signe vers une inutile cosmétique, une diversion, une digression. Les plans y sont ordonnés avec rigueur, le lexique y est identique à celui d’un énoncé géométrique, épuré, à la limite de l’abstraction, l’économie de moyens frôle une « heureuse austérité ». Oui, l’oxymore est voulu qui dit la nécessité du simple afin que le complexe soit connu. Oui, le simple nous l’apercevons dans le côté formel dépouillé, le complexe dans le vertige des questions qui s’ouvrent à même le fond sous-jacent. Merveilleuse posture de la condition humaine progressant sur le fil étroit du funambule, avec le risque de la chute, avec celui de l’élévation. Car évoquer l’habiter de l’homme sur Terre, depuis la lointaine grotte jusqu’à la mansarde contemporaine, c’est questionner sur la vie, sur la mort, sur l’exister qui en réalise le grand écart. Belle image qui soutient cette tension et nous la livre au péril de l’indigence. C’est le luxe de toute vérité de ne s’enquérir que du moindre et de l’inaperçu. Sans cesse est la nécessité de gommer, de supprimer les ombres illusoires, de réduire les aspérités. A cette seule condition quelque chose se livre au regard dans l’éclair du rationnel. A cette seule condition répond la clarté du jugement, l’exactitude du regard. Assurément nous voulons voir !

Ce que veut le regard.

« Dans l’ombre des maisons ».

Photographie : Patricia Weibel.

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