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3 janvier 2018 3 03 /01 /janvier /2018 08:54
Belle Endormie

                                  « Endormie »

                            Œuvre : André Maynet

 

 

***

 

 

On est là au seuil de l’Amour

On est là au seuil de la Mort

L’Amour-La Mort

Quelle différence sinon l’ombre

D’une même Tragédie

A peine le devoir d’Amour

A-t-il commencé

A peine la tâche de la Mort

A-t-elle été entreprise

Tout sombre dans un même deuil

Celui du renoncement à être

Celui d’une perte infinie

Du Monde

Du Temps

De Soi

 

*

 

C’est un crépuscule

Pareil à celui des dieux

La lumière est si faible

Qui visite la chambre

Sur le lit défait

Parmi l’écume des draps

Le corps luxueux

D’une Belle Endormie

Cet emmêlement de lignes

Cette fusion des songes

Ce rêve encore à portée de main

Du moins le croit-on

Cette chair opalescente

Qui s’abandonne à l’insu de soi

Du moins le pense-t-on

Cette absence qu’habite encore

Le doux palpitement de la vie

L’attente du rien peut-être

L’attente

 

*

 

Le Vieux Eguchi a posé

Son corps fripé

Tout près de l’Endormie

La clarté traverse à peine

Le mur de papier

Une couleur de thé

Flotte alentour

Une odeur de bergamote

Effleure la pièce

Grand est le recueillement

Qui dit le précieux

De l’événement

Immense le silence

Qui traverse les corps

Immobiles

Sacrificiels

Perdus

Celui de la Belle

Non encore venu à éclosion

Celui du Vieux

Perclus de tristesse

Usé par la trame du temps

 

*

 

Au loin les notes cuivrées

D’un shamisen

Sans doute une Geisha

Enchante-t-elle son Prétendant

Le kimono est de soie rouge

Ondoiement du Désir

Le visage de porcelaine

Insigne de l’art

Les cheveux de jais

Les mains si fines

Innocence

Et caresse

En un même mouvement

Une brume dans le matin qui vient

 

*

 

Dans la pièce réservée

Aux Noces

De l’Amour

Et de la Mort

Le silence grésille

Pareil à un insecte pris

Dans le feu d’une lampe

Tout est presque éteint

Étrange scène de théâtre

Où se joue le dernier acte

D’un drame

Là est l’impossible mesure

Du temps

Là est la perte de soi

Dans la demeure vide

 

*

 

Il n’y a plus de lieu

Où habiter vraiment

Seulement une même déchirure

Qui traverse les êtres

De sa lame incandescente

Ne pas être arrivée à l’amour

En être déjà sorti

Et tout est déjà accompli

Et tout est déjà abîme

Faille par où surgit

La dette d’exister

 

*

 

RIEN ne se passe

Dans la chambre

RIEN ne passe

Sauf le scalpel de l’heure

Qui lance ses entailles

Sauf le destin des hommes

Qui ponce le réel

Avec assiduité

Le reconduit à

Une nullité essentielle

Perditions en miroir

Reflets en écho

De ceci qui n’a point lieu

Du Poème qui meurt

Dans la cendre de l’aube

 

*

 

Encore une nuit aura été franchie

Etrange gué où le corps encore à flot

Connaît la morsure

De son dernier voyage

Ne pas être arrivés au Foyer

Où accueille Hestia l’avenante Hôtesse

En être déjà éloignés

Deux irrémédiables contrées

Il n’y aura de halte

Que définitive

 

*

 

Vieux Eguchi

Belle Endormie

Un seul et unique voyage

La ténèbre est ouverte

Qui attend

Depuis

Toujours

Ici les signes de sanguine

Ont trouvé leur écueil

Tenter d’aller au-delà

Serait pure folie

Demeurons

Encore

 

*

Approche le but

Avec son rire amer

Il se pose sur les corps

Et leur donne l’ultime baiser

Par lequel ils auront été

Homme

Femme

Dans l’intervalle

A peine une imperceptible

Musique

Une plainte sur le bord étrange

Du jour

 

*

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20 décembre 2017 3 20 /12 /décembre /2017 14:55
Tout est brume qui vient à nous

                 Photographie : Blanc-Seing

 

***

 

 

Tout est brume qui vient à nous

 

Si illisibles sont les contrées

D’où nous venons

Elles nous parlent

De si étrange manière

Elles nous hèlent depuis

Le fond douloureux du temps

Elles clignotent et s’effacent

Pareilles aux éphémères

Dans la brume solaire

Parfois une voix se laisse saisir

Qui vacille dans les lointains

Une voix amie

Nous y attachons une image

Nous y fixons un souvenir

Nous y cherchons

Une signification

Le pli d’une diction

Disant le rare et l’advenu

 

*

 

Ce qui un jour dressa notre effigie

En pleine lumière

Y inscrivit le chiffre de la joie

Mais qui donc était là

Dans sa simplicité

Qui nous faisait l’offrande

De sa présence

Aujourd’hui la brume

Est dense

Qui voile la mémoire

Eparpille aux mille vents

La feuillaison de ce qui fut

Pourtant nul évanouissement

N’a eu lieu

C’est là encore

Posé au centre du corps

C’est plus qu’une étincelle

Braise vive qui brasille

Et nous met au supplice

Nous incline sans délai

À percer la source

De cet étrange remuement

La source vive

À défaut de laquelle

Nous ne serons jamais

Qu’un exilé

Un chemineau

Fouetté de vent

Un voyageur

Sans boussole

 

***

 

Tout est brume qui vient à nous

 

Parfois nous nous retournons

Nous fixons ce qui a été

Avec l’aiguille acérée

De la lucidité

Oui il y a bien

Une faible lueur

Là-bas

Au bout d’un long tunnel

Sombre

Oui une germination de clarté

Un bourgeon déjà éclos

Un bourgeon déjà fermé

Car tout s’esquisse à même

L’œuvre achevée

Car tout se donne

À la façon d’un fusain

Qu’estompe le geste du destin

Cette fulguration qui nous étreint

Plante sa dague au plein de l’esprit

Nous en mourons de ne rien connaître

L’arche de l’exister est si vaste

Nous n’en percevons que

L’immense cercle azuré

Le rapide arc-en-ciel

Tout est dissous

En si peu

Tout

 

***

 

Tout est brume qui vient à nous

 

Les mains vides

S’esseulent

Les yeux infertiles

S’épuisent

En vaines larmes

A quoi bon questionner

Ce qui jamais ne répondra

Le ciel est vide

De signes

Sauf ces congères

De freux noirs

Qui dérivent  dans la banquise

De l’air

On n’en voit que la perdition d’ébène

Dans le pli du rien

Qui trace ses cercles d’ennui

 

*

 

Deux arbres sont là

Plantés dans le ressentiment

Du jour

Deux formes qui nous disent

Le lieu de l’impossible rencontre

Les troncs sont séparés

Qui se divisent

Dans le creux immémorial

De l’espace

Au loin des oiseaux chantent

Mais leurs cris demeurent

Un mystère

Mais leur mystère

Est une vive inquiétude

Pourquoi n’apercevons-nous

Jamais ce à quoi nous rêvons

Ce que nous désirons

Qui rougeoie devant

Le continent dévasté

De notre visage

Pourquoi

La brume

Qui vient à nous

Est si dense

Si drue

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19 décembre 2017 2 19 /12 /décembre /2017 09:56
Du creux de la Dune

         « Essaouira depuis les dunes de Diabat »

                    Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

 

  

   Flamme blanche

 

   Le soleil est haut dans le ciel, immense flamme blanche qui entame la vue, gerce les lèvres, incise la chair trop fragile. Il faut chausser ses yeux de verres noirs, longer les murs de chaux blanche, faire siennes les ombres décolorées, en vêtir son corps ourdi de chaleur. Mince ruissellement. L’eau est une immédiate aventure qui glace le dos, en fait une cohorte de fins ruisselets.

 

   Médina

 

  Médina en sa rutilante présence. Quelques hommes assis devant leurs échoppes. Rides profondes, solaires qui lézardent leurs fronts. Signes d’appartenance à la rudesse, à la verticalité, à la lumière qui envahit tout, déclôt tout ce qui se réfugie dans les recoins, les failles profondes entre les dalles de briques. Le Bleu monte des portes, fait ses clartés marines. Dures, abyssales, s’imposant aux regards fussent-ils les plus distraits. Murs d’ocre et de neige où crépite l’intense rumeur de l’heure.

    

   Mythiques contrées

 

  Tout autour la large enceinte de briques roses et de moellons gris, la plaque vert émeraude de la mer qui s’enfuit là-bas, loin, vers de mythiques contrées. Des pluies de goélands fous, des rafales de cris dans l’air qui file à la vitesse des comètes. Blanc vertige de ce qui se donne dans la joie, sans retenue aucune. Les yeux s’embrument, les lèvres sont humides, un fin brouillard colle contre les corps ses mains pareilles à un baume, à une dilution de l’angoisse dans les volutes infinies de ce qui est sans mesure.

 

   Flottille bleue

 

   Port. Eau tranquille. Abri. Flottille bleue aux étraves levées. Elles disent le pur bonheur de voguer sur les barres d’écume, de franchir le roulis, de gagner le large, là où frétillent les bancs d’argent des poissons. Lourds sont les filets où se débat le peuple multiple des nageoires, des queues brillantes, des dos semés d’écailles turquoise, les yeux sont de simples trous noirs. Des pertes que jamais l’on n’interroge. La mort donne la vie qui donne la mort. Eternel cycle des parutions/disparitions.

 

   Une grotte s’ouvre

 

   On est loin, maintenant, au grand large, sur les îles Purpuraires semis de rochers bruns flottant sur la dalle d’eau. Le vent souffle continûment, traverse les vêtements, fait sa petite musique sur la peau qui se hérisse de points illisibles. On est régénérés de l’intérieur. Une grotte s’ouvre avec son luxe de stalactites, de concrétions, de bourgeons de calcite. Ça y est. La lumière est entrée dans la nasse de chair. Elle fait son grésillement, elle ouvre ses ramifications, elle pullule tout contre le réseau du sang.

   Elle a déserté la couleur. Elle est monochrome, semis de noirs profonds, glacis de blancs duveteux, taches grises qui courent d’un bout à l’autre de la vision. Ce qui surgit alors : le mellah d’Essaouira dans les années usées d’un temps ancien. Des silhouettes fantomatiques, djellabas, murs lépreux, rigoles en pavés, fentes de lumière entre les abris de torchis. On n’est plus au présent. Seulement dans ce passé qui tutoie une origine. On se tait. Seul le silence. Murs éventrés. Colonnes supportant des ogives mauresques aux indéchiffrables motifs, fours de briques à la gueule largement ouverte.

 

   C’est un haschisch

 

   Là seulement on est prêts pour le grand voyage, celui qui, vers le Sud vous emporte au Pays des mirages et des somptueuses hallucinations. C’est un peyotl. C’est un haschisch. C’est un opium. Rien ne tient de ce que vous saviez. Peut-être êtes-vous-même étranger à votre propre existence ? Défenestré en quelque sorte.

 

Loin la mer

Loin les îles

Loin les mensonges

Des villes et des villages

Loin les affabulations

 

   Le réel est si loin qui fait son étrange clignotement. Ici une lentille noire, crépusculaire, qui dit le repos, énonce le silence, convoque la gratitude. Il est si heureux d’être là parmi le doux moutonnement des dunes, au creux de leur enveloppement maternel, cette quiétude qui se lève au centre de l’être pareille au déploiement d’une subtile corolle. Ici nul ennui qui ferait du temps une interminable hésitation au seuil du dire, nulle angoisse qui hisserait son dais devant la figure d’un imaginaire atterré.

  

 Lieu sans nom

 

   Le ciel est haut, infiniment gris, cette teinte qui aplanit, médiatise, unit dans la demeure féconde d’une harmonie. Jamais le désespoir ni l’angoisse ne sont gris. Noirs seulement. Inscrits dans une fosse de bitume, le sans fond d’une crypte, le sans fin d’une douleur. Au centre, une large île de clarté pareille à la promesse de l’Aimée : une aube se lève avec la venue du jour.  Autour est un cercle plus sombre, il délimite les bords d’une clairière et c’est en ceci, la proximité avec l’ouverture que cette ombre n’est nullement inquiétante. Seulement l’annonce de ce qui va venir, ici, depuis ce lieu sans nom, sans repère autre que celui de l’âme qui en contemple le site d’éclosion. A la limite de cet étonnant horizon fait de courbes et d’inclinaisons, d’ascensions et de chutes, la presque disparition de la Cité des Hommes, faible vibration toute d’extinction, d’exténuation, de silence. Parlent-ils les Hommes là-bas, les Invisibles ? Palabrent-ils ? Emettent-ils des serments ? Jurent-ils sur la tête de leurs enfants ? Tirent-ils des plans sur la comète ? Rusent-ils ?

  

   Immédiate liberté

 

   C’est une telle félicité d’en seulement songer, imaginer les actes. Ici, depuis l’éternel repos de ce monde minéral à l’infinie puissance, combien d’innocence, d’aimable puérilité à les placer, ces Lointains,  sur la scène de l’exister au simple motif d’un jeu, à la seule effervescence de l’imaginaire. Oui, voyez-vous, l’essence de ces espaces innommés - ces utopies -, c’est d’initier une immédiate liberté au terme de laquelle le relatif s’impose en contrepoint de l’absolu, du tenu pour sûr, du dogme érigé en principe. Là il n’y a lieu que d’être Soi, sans délai, sans tergiversation. Vérité que ce sable immaculé. Poésie directe que ce Simple de la dune aux blanches et grises déclinaisons. Sur ces monticules vierges, toute la belle cadence de la lumière pareille à une mélodie. Les rythmes s’y impriment avec la nécessité des choses exactes qui n’ont besoin que de leur propre présence : tout y est contenu dans l’évidence même. Rien à chercher qui serait dissimulé. Nul prédateur caché derrière un pli de terrain. Et puis, c’est si rassurant cette immobilité que le premier vent viendra métamorphoser afin que se dise sur un mode différé ce qui est à comprendre d’une Nature généreuse, infiniment renouvelée, cette inépuisable corne d’abondance.

  

   Lignes claires

 

   Beauté que ce croisement de lignes claires que viennent rencontrer d’autres lignes plus soutenues, mais toujours dans la concorde, nullement dans l’affrontement. Adret lumineux qui court d’un bord de la vision à l’autre. Une cimaise est là, en suspension, pour dire, sans doute, la proximité de quelque mouvement de cette matière qui n’est que pulsation retenue, hésitation avant que ne se dise une autre fable. Ici un cirque est creusé dans la blancheur qu’un cratère noir marque de sa curieuse ellipse. Infinies variations des clairs-obscurs, ces polyphonies lexicales en attente de profération.

 

   Devenir humains

 

   Jamais on ne quitte sans nostalgie l’épaulement de la dune, sa réserve de rêve, l’ineffable solitude dont elle couronne les êtres sensibles, les esthètes, les amoureux d’un univers livré à la seule royauté de cette Nature si généreuse dès l’instant où nul n’en entrave les généreux desseins. Laisser être les choses en leur naturelle propension à vivre selon la loi non encore écrite de cela même qui poudroie et se recueille dans l’invisible serment tacite dont nous les humains ferions bien de nous inspirer. La dune est là dans son immémoriale sagesse. Elle nous regarde « être humains », devenir humains en d’autres termes. Puissions-nous en imiter l’accomplie sérénité. De telles photographies nous y engagent. Qu’attendons-nous pour coïncider avec notre être ? Vraiment !

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17 décembre 2017 7 17 /12 /décembre /2017 10:51
Au plein de la stupeur

 

STUPORE

Œuvre : Livia Alessandrini

 

 

***

 

 

Ils sont là les Masques Antiques

 

Ceux  dont la Présence irradie

Qui viennent à nous

Dans la plus haute surrection

Ils nous disent la gloire d’être

La tâche sublime du Héros

L’agora où souffle

La puissance de l’Être

Le Temple où habite le Dieu

La Parole du Poème

En sa Vérité première

 

*

 

Ils sont là les Masques Antiques

 

Ils viennent à nous

Ils nous interrogent

Du fond de leur destin

Ils veulent nous forcer à connaître

Ce qu’exister veut dire

Sous la lame vibrante du Ciel

Sur la Terre que le feu des Enfers

Ronge de son implacable acide

 

*

Ils veulent de nos yeux

Déciller la coupable courbure

Ils veulent forer profond

Dans le tissu vacant de l’âme

Faire surgir la force

De faire face

De se dresser

Dans sa condition d’Homme

 

*

Mais regardez donc au centre

Dans la convergence haute du sens

Regardez ce Masque sidéré

Yeux grand ouverts

Sur le vide originel

Il demeure SEUL

 Parmi la multitude

Dont la stupeur différée

Ne l’ait encore plongé

Dans un étrange sommeil

 

*

Demeure là en pleine ouverture

Sous le regard d’airain de Zeus

Le provoque-t-il

Le craint-il

Est-il l’UNIQUE qui ose

Toiser l’Olympe

En attirer les foudres

En allumer l’Eclair

En subir le mortel assaut

 

*

On ne regarde nullement un Dieu

Comme un simple Mortel

Une diversion parmi

Les confluences mondaines

On le regarde et on s’expose

Au sort tragique d’Œdipe

Celui à qui le Prophète

Dit le réel en sa cruauté

« Tu es le meurtrier

Que tu recherches »

Et alors on enfonce

Au profond  de ses yeux

Les épingles d’or

De Jocaste l’Aimée

En son innocence pure

 

*

On tâche de s’absoudre

Du parricide

De l’incestueux

Tout ceci qu’on n’a

Nullement voulu

Que seul le Destin a fomenté

A l’encontre avec la même minutie

Que mettait Pénélope

À tisser et détisser les fils invisibles

Qui la privaient d’Ulysse

 

*

Et on erre longuement

Sur des chemins sans autre issue

Que la Mort

On a franchi les portes du possible

On est en déshérence de soi

En perte que seul un sacrifice

Pourra laver

D’une conduite certes involontaire

Mais offense aux Dieux

Qui veillent à l’étrange parcours

De l’Homme

A ses sauts de Charybde en Scylla

 

*

Ils sont là les Masques Antiques

 

Ceux qui signent l’Absence

Disent la mortelle amplitude

Le silence enclos dans les lèvres de pierre

Le rictus aboli dans sa gangue d’argile

En son naufrage de carton éteint

 

*

Mais voyez tout autour

Pareil à un maelstrom

Ces Faces défigurées

Ces visages de cendre

Ils viennent de l’Enfer de Dante

Les Cercles se referment

Sur les Semeurs de scandales

Et ceux qui ourdissent des schismes

Sur les inglorieux et ceux qui outrepassent

Les imprescriptibles lois humaines

Sur tous ceux qui sortent de l’Ordre

Du Cosmos bien agencé

 

*

Leurs yeux sont clos

Leurs bouches muettes

Leurs corps dispersés

Au vent cruel

Qui souffle depuis l’Achéron

Où Charron le Nocher

Fils des Ténèbres et de Nuit

Sur sa barque funéraire transporte

Les âmes des défunts

À l’ultime séjour

Là où être n’est plus

Qu’une brume illisible

Dans le Temps qui agonise

 

*

Du masque ouvert

Aux masques fermés

Se joue toute l’amplitude

De la tragédie

Naissance en attente de la Mort

Mort qui réclame son dû

Jamais nous ne naissons

Gratuitement

L’obole est toujours à verser

Qui attend dans l’Ombre

Dans l’Ombre

Qui éteint la Lumière

Vive étincelle

Promise à sa fin

Plus rien que cela

A l’aube des temps

Que cela

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13 décembre 2017 3 13 /12 /décembre /2017 09:47
Endeuillement de soi

      « Rien n'est plus beau que notre propre agonie »

 

                         Œuvre : Dongni Hou.

 

***

 

 

 

On dit soi

On dit l’être

On dit l’être n’est pas

On dit le soi n’est pas

On dit le soi n’est pas sans l’être

On dit l’être n’est pas sans le soi

On dit tout ceci dans le Rien

On dit tout ceci et l’on est

Dans l’intervalle

Du jour

Dans le couloir

De la Nuit

Dans la dérive

Du Temps

On dit

Puis l’on se tait

 

***

 

Noire est la nuit

Sombre le rêve

Qui dérivent au-delà du corps

On en sent l’ineffable présence

La fuite à jamais

L’écume de suie

Qui colle à la peau

Cerne l’esprit

Englue l’âme

Le silence est là

Et la langue est crucifiée

La parole

Sise en son antre

La chair clouée

A son étroit destin

 

***

 

Comment sortir

De Soi

S’emplir d’être

Goûter l’ouverture du jour

Rencontrer l’Autre

On ne sait même pas s’il existe

Si sa silhouette n’est pure illusion

Si le Néant n’en est le contour

Le Silence la retenue de son dire

Cousu à jamais

Dans la toile froissée

Du corps

 

***

 

Comment être et demeurer

Là en ce lieu de visions subalternes

De discours mondains

D’irrémédiables fuites

Le long des caniveaux de l’envie

Des moirures droites du désir

Oh le vent est mauvais

Qui glisse entre les triangles aigus

Des épaules

Fore les os jusqu’en

Leur ultime demeure

Une pliure sans avenir

 

***

 

Dans le poème de la chair

Foulé aux pieds

Dans la prose hantée

De bien étranges compromissions

Dans la lame damoclétienne

Qui déjà entaille

Les grises scissures

De la pensée

Nous le sentons l’acide

Nous le soupesons le trébuchet

Qui décidera de nous

Etre soi

Ne pas être

 

***

 

Sur la peau entaillée de noir

Sur le cercle d’argent des cheveux

Sur l’épaule qu’avive une clarté d’étain

Sur l’anguleux visage que visite

La froide lucidité

Voici que se dit la Vérité

En sa chute la plus tragique

Trois mots résonnent

Dans le livide

Et l’inaccompli

Nos mains sont vides

Notre cœur glacé

Trois mots pareils

A des coups de gong

Dans le silence

D’une forêt pluviale

Trois mots

Qui disent et ne disent pas

Trois mots

Qui parlent

Et demeurent

En retrait

 

Négritude

Finitude

Solitude

 

***

 

Ils sont l’hymne

De la Vie

La résonance

De la Mort

Seule certitude

D’une profération

Verticale

O combien

Verticale

 

***

 

Ils sont le refrain

Logé au sein même

De l’acte d’amour

Cette lame plongée

Au plein du réel

Cette douleur

Ce cri par lequel

L’Homme

La Femme

Se disent

En leur cruelle

Absence

 

***

 

L’Être est là qui clignote

Le Soi est là qui demande

Sur les plaines que la Lune glace

L’Immobile s’est levé

Qui

Jamais

Ne s’arrêtera

Là est son refuge

Là est sa raison

D’être Soi

Et de nullement

Etre

Ainsi vit l’Enigme

De son propre souffle

Le vent est tombé

Qui balaie la plaine

Pour toujours

Oui

Pour

Toujours

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11 décembre 2017 1 11 /12 /décembre /2017 09:56

 

***

 

 

Ce matin j’ai ouvert la porte du Temps

Celle qui donne accès au corridor

de l’Être

 

***

 

Il y avait une faible lumière

Une lueur cendrée

Une broderie d’or

Un point tout là-bas à la limite de l’être

Des ombres aussi

Des clés pour de bien étranges serrures

Des notes dans le lointain du jour

Des couleurs d’absence

Des absinthes dans des verres verts

Des fleurs d’opium sécrétant leur doux venin

Des effleurements

Des caresses

L’envol d’un oiseau dans le ciel de jade

Des violons d’acajou

Une blanche colombe

Des rumeurs posées sur les choses

Une main gantée de pluie

Un sourire dans des boucles châtain

Un pommier dressé sur une verte prairie

Des airs d’accordéon

Un tabouret à trois pieds

La Lune

Les odeurs fruitées de fleurs pourpres

 

***

 

Ce matin j’ai ouvert la porte du Temps

Celle qui donne accès au corridor

de l’Être

 

***

 

Le boyau du futur

N’était nullement visible

Ne débouchait sur rien

Etait celé sur son mystère

Dissimulé dans l’encoignure

Illisible du Monde

*

Cela chantait cependant

Cela venait à la pensée depuis

Le cristal étincelant du songe

Je me voyais en Cavalier Bleu

A la fière monture

En Hussard casqué botté

Dolman noir à brandebourgs

Pelisse rouge

Shako à plume de casoar

*

Ce casoar de mon enfance

Cette vignette du souvenir

Cette image d’Epinal

Que venait-elle faire

Dans le loin qui encore

N’apparaissait pas

S’annonçait seulement

Comme possible

*

Peut-être n’en verrais-je jamais

Que la tremblante silhouette

Sur le drap blanc du cinéma

 Des années dissoutes

Avec ses mouches noires

Ses zébrures

Ses sauts ses bondissements

Et ce Hussard

Ce soldat de plomb qui meublait

Mes aventures guerrières

Que faisait-il dans cette heure

Qui sans doute

N’aurait jamais lieu

 

***

 

Ce matin j’ai ouvert la porte du Temps

Celle qui donne accès au corridor

de l’Être

 

***

 

Existe-il une porte

Qui fait communiquer

Le temps aboli

 Le temps en germe

Le temps encore non venu à soi

Et Soi dans l’ici indicible

Dans le maintenant

D’illisible présence

*

Et le Présent où était-il

Sinon dans la Présence fuyante

Inaccessible

On tend ses mains vers lui

Et l’on se retrouve dans la nasse d’oubli

Avec les lianes d’eau qui s’invaginent

Jusqu’au point incandescent

De l’Être

 

***

 

Ce matin j’ai ouvert la porte du Temps

Celle qui donne accès au corridor

de l’Être

 

***

 

Et voici ce qui s’y trouvait

Rien d’autre que l’Immobile

Que le Muet dans sa pliure absolue

La Mémoire s’était solidifiée

Le Passé ne proférait plus

Que des paroles de plomb

La Voix pourtant était audible

Mais dans l’affliction

Venue d’on ne sait quelle crypte

Le Ciel était d’émeraude sombre

Couché au-dessus de collines usées

La vue était antiquaire

Étrangement absentée

D’une valeur de paysage

*

Est-ce cela le souffle glacé

D’Outre-Tombe

Ces alignements à l’infini

Ces glaives de pierre

Ce rythme anonyme des arcades

Et ces piliers qui hurlent le blanc

Jusqu’à  pousser au meurtre

De toute couleur

*

Le Vide serait alors ceci

Des falaises d’onyx

Dans leur noire splendeur

Elles courent au loin

Se jeter dans l’abîme

*

Une Déesse est couchée

Dans ses plis de marbre

Elle médite le Temps

En son irrésistible fuite

*

Le sol est de latérite brûlée

Les ombres de fumée dense

Une haute cheminée de brique

Toise l’Absolu

De son dard indécent

*

Deux silhouettes d’hommes

Sont-ils des hommes

Sont-ils vivants

Deux silhouettes témoignent

Des gestes de ce qui fut

Qui n’est plus

Dans l’heure poncée

Jusqu’à l’os

*

Une locomotive noire

Fume à l’horizon

Traverse immobile

L’épaisseur verticale de l’air

*

Il est temps d’affronter

Cet Inconnu qui nous habite

Depuis notre naissance

Là juste derrière l’ombilic

Cette graine originaire

Qui contient dans le germe

De sa modestie

Le Seul Temps

Que nous n’ayons jamais

À connaître

Celui d’un retour à Soi

Dans la plénitude perdue

Mais qui attend

Et ne veut rien dire de soi

Alors que le Temps

N’est encore venu

Qui interroge

Du fond

De son

Énigme

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8 décembre 2017 5 08 /12 /décembre /2017 09:42
Au plein de la manifestation

Pablo Picasso

Deux femmes (La confidence) 1934

Source : DantéBéa

 

***

 

 

Ai vu le plein d’emblée

 

Nul besoin du JE à l’initiale

Pas plus que du MOI

SOI à la rigueur

ÊTRE bien plutôt

Pour faire signe en direction

De l’ineffable en son Dire essentiel

Du toujours cherché

Rarement trouvé

 

***

 

Pas d’illusion d’optique cependant

Nulle hallucination

Nul mirage

Qui poseraient à l’horizon des dunes

L’image tremblante

Irréelle

Du palmier que féconde la lumière

 

***

 

Non

Seulement la survenue

De la pure Manifestation

Du phénomène en sa vibration

En sa généreuse donation

Cela  s’octroie dans la simplicité

Cela dure l’éclair de l’instant

Cela fulgure

Emplit les yeux de buée

Creuse dans l’âme

Son sillon de feu

Bourdonne

Dans la ruche des oreilles

Enfonce son diamant

Dans la chair vive du corps

Allume les nerfs à vif

Attise les nappes de sang

Irrigue les canaux séminaux

Remue l’ombilic

Jusqu’à son grain originel

Electrise la peau

La met en tension

Tam tam tam

Triple jeu

 De l’œuvre

Qui devient peau

De Soi

Du Monde

De l’Infini

De tout ce qui advient

Sous les étoiles

Sur la Terre où couve le feu

De l’attente

Parfois du renoncement

Toujours de la confiance

Du jour à venir

 

***

 

Dans la salle où coule

L’onde généreuse de la Beauté

Tout est calme

Au repos

Tout attentif

A la mesure de la juste rencontre

De la fusion de l’Autre en Soi

De Soi en l’Autre

Rien n’est plus beau

Que ce geste

De versement

D’offrande réciproque

L’Un sans l’Autre

Serait déchirement

L’Autre sans l’Un

Serait dépossession

Amicalité du Regardé

Et du Regardant

En une intime communion

Coexistence des êtres

En leur Unique

En leur Joie

 

Ai vu le plein d’emblée

 

Là au cœur de la matière

Le Vrai en sa destination originelle

En sa multiple métamorphose

Le Juste à la confluence

Des regards

Des existences de papier

Plus réelles que bien des vies

Errantes

Déboussolées

Ivres de ne point ratifier

Leur passage autrement qu’à l’aune

D’une inattention à être

Seulement une vacuité tutoyée

Seulement une approche

Privée d’amers

Comment exister

Dans cette lueur de marécage

Comment ne pas confier son corps

Aux eaux mortes de la lagune

 

Ai vu le plein d’emblée

 

Le jour était fécond

Le Vide se donnait

À qui

Voulait bien le prendre

Le Rien s’abouchait

A la moindre rainure

A la plus infime poussière

Tout dans l’air était

Immensément

Vacant

Libre de soi

De se donner

Ou bien

De se retenir

 

Ai vu le plein d’emblée

 

Le jeu subtil

Et illisible

Des Confidences

Les regards chavirés

L’Un en l’Autre

Les yeux

Ces brasiers

Ces phares

Ces immenses sémaphores

Qui disent bien plus

Que des mots médusés

Ai vu les yeux parler

Ai vu les yeux jouir

Ai vu les yeux

Prendre possession

Du Monde

Du Mien d’abord

Cet inconnu à moi-même

Cette terre d’exil

Qu’aucun pied ne foule jamais

Qu’aucune conscience ne parvient

À déchiffrer à la hauteur

De son abyssale dimension

 

***

 

La clarté était rare

Propice aux confidences

Médiatrice des formes

En devenir

Antichambre des songes

Corridor des fantasmes

L’ŒIL du Peintre

Me regardait de loin

Sans doute depuis le domaine des Morts

Cette obsidienne aiguë

Ce noir brûlé de Génie

Cette puissance de Minotaure

Qui me clouait

A ma propre stupeur

 

***

 

Oui j’étais fasciné

Oui j’étais mis à nu

Oui j’étais celui

Regardant

Regardé

Je ne savais plus

Quand le jour se lèverait

La nuit tomberait

Le Plein était insoutenable

L’Ouvert une comète échevelée

La Clairière un cercle

Où dansaient les figures

De l’Enfer

Et pourtant je demeurais

Sur ce siège noir

Face à l’Enigme

Cette Déesse de papier

Elle était l’Art

En son sortilège

Etais-je l’Artiste

Qui implorait la grâce

D’Être

De demeurer

Là sur ce fil du papier

Seul lieu peut-être

Pour accéder

À Soi

Un

Jour

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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7 décembre 2017 4 07 /12 /décembre /2017 10:56
Juste un souffle

 

« Trace »

 

Œuvre : André Maynet

 

***

 

 

Juste un souffle

 

 

Pouvait-on dire plus que cela

 Juste un souffle

Juste cette diaprure à la face des choses 

 

De l’invisible on ne saurait parler qu’avec maladresse

Pareil à l’enfant tirant les fils de sa marionnette

Pareil à l’Amant dévasté de ne point apercevoir

Le visage de l’Aimée

Une brume à l’horizon du monde

Un monde qui bientôt s’effacera

Laissant l’homme les mains vides

Sur le seuil du Néant

Dans la perte de Soi

Dans l’irréparable de ce qui fuit

Et ne saurait dire son nom

 

***

 

Pourquoi cette perte éternelle de l’être

Pourquoi cette douleur fichée

Dans le ciel de l’esprit

Pourquoi cette sourde rumeur

Elle gagne les profondeurs du sol

On en sent l’étrave ambiguë

Dans l’écorce des talons

 

***

 

Pouvait-on dire plus que cela

 Juste un souffle

Cette diaprure à la face des choses 

 

C’était un vent

Parfois un doux zéphyr

Se levant dans la trace humble de l’aube

Parfois un Noroit qui entaillait l’âme

Jusqu’à la limite d’un souci

Parfois un Harmattan

Et les lèvres saignaient d’effroi

Dans le temps qui venait

 

***

 

C’était un souffle

Qui portait le silence

De la parole

Un souffle qui disait l’immensité

De la pliure intime

Quelque part entre le buisson de la tête

Et le nid d’Eros

Simple lueur étincelant

Dans l’ombre dense du corps

 

***

 

On prêtait l’oreille

On ouvrait ses yeux

On tendait ses mains

Sur de l’inaudible

De la cécité

De l’inapprochable

Cela résistait

Cela fuyait

Cela demandait la longue patience

Du temps

L’abri de la nuit sans étoiles

La dimension de la grotte native

Avec ses hampes sauvages

Et ses échos marins

Cela demandait

 

 

Juste un trait

 

 

Pouvait-on dire plus que cela

 Juste un trait

Cette ligne infinie sans fin ni commencement

 

Que dire du trait en sa finesse absolue

Que dire de son abstraction

Qui nous dépouille de notre être

A seulement en observer la nudité

La ressource close dans sa forme même

Trait Pointillé Point de Suspension

Suspens

Dans la cavité de la tête

Et résonnent les enclumes

Et s’allument les forges

D’où naissent de bien étranges figures

Des caravanes de signes

Abortifs

Non encore venus à la présence

Significations tronquées

Elles résonnent dans la levée du corps

Avec les frimas d’un glas

Les glaciations de ce qui

D’habitude

Croît et fleurit dans l’air embaumé

Des fragrances du jour

 

***

 

Pouvait-on dire plus que cela

 Juste un trait

Cette ligne infinie sans fin ni commencement

 

 

On aurait cru une eau forte

Un cuivre si peu incisé par le burin

A la limite d’un renoncement

Quelques griffures

Comme si l’objet de la vision

Devait demeurer

Dans sa propre contemplation

Un secret à ne pas percer

Un bouton de rose

A ne pas déplier

Germe lové dans sa nacre première

C’était comme l’intervalle

Entre les mots

La césure du Poème

Sa vitale respiration

Le rythme qui le portait

Au paraître

 

***

 

Juste un geste

 

Mais pouvait-on demeurer ainsi

Avec la plaine de la feuille blanche

Sa peau doucement duveteuse

Etalant son silence

Sous la meute des doigts

Attendant d’être maculée

 De dévoiler ce qui

Depuis toujours dormait en elle

Ce frémissement en filigrane

Cette impatiente

De naître au monde

Pouvait-on

Question valait réponse

Hésitation demandait acte

 

***

 

Juste un souffle

Juste un trait

Juste un geste

Trilogie d’une apparition

Visible devenait Trace

Dans le reflux des formes

Juste l’ébène de la coiffe

Juste un lien pour en retenir

L’effusion

Juste deux points

Œil bouche

Juste une ligne sans fin

Un mouvement sans objet autre

Que le simple

Le mot disant en sa retenue

La phrase d’encre

Ses subtils linéaments

Ses doutes parfois

Ses reprises

Ses attouchements

Telle une caresse

Et voici que ce qui n’était pas

Dormait depuis toujours

Dans la face ensommeillée des Hommes

Se donne à voir

Dans l’évidence naturelle

Qui fait silence

Mais que nous entendons

Au creux même

De notre condition humaine

 

***

 

Toujours une trace

En Soi

En l’Autre

En le Monde

De ce qui fait Sens

Et nous requiert

Afin que s’éclaire

la Nuit primitive

D’encre elle aussi

Mais trop dense pour que

Nous en dévoilions

L’unique beauté

Toujours l’homme est convoqué

Pour parler

Tresser ce langage

Souffle Trait Geste

Par lequel se dit

Le phénomène

En son paraître

Seule offrande à laquelle

Nous puissions répondre

 

***

 

Nous sommes Mots

Que la plume révèle

Que la bouche prononce

Que le geste magnifie

Mots nous sommes

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4 décembre 2017 1 04 /12 /décembre /2017 11:06
Figure pliée

Œuvre : Marcel Dupertuis

"Figure pliée", bronze,

Lugano 1996, coll. privée.

 

 

 

***

 

Figures droites

 

Tout monte et jaillit

Tout se dit dans l’effusion

Tout dans le vertical

 

Ainsi les heures claires

Les fêtes et leurs mâts de cocagne

Les geysers

Et leurs colonnes blanches

Appuyées au tumulte de l’air

Les feux rouges des volcans

Leurs bombes qui sifflent

Et tracent dans la nuit

Leurs sillages de beauté

 

Tout monte et jaillit

Tout se dit dans l’effusion

Tout dans le vertical

 

Ainsi la gloire des Hommes

L’élégance des Femmes

Le jeu des Enfants

Si près d’une innocence

Cette flèche dressée

Dans l’avenir qui chante

L’hymne qui déplie

Sa félicité dans l’immensité

De l’Être

 

Tout monte et jaillit

Tout se dit dans l’effusion

Tout dans le vertical

 

Aiguilles de cristal bleu

Glaciers

Crêtes enneigées

Montagnes

Hautes vagues

Sur lesquelles se dresse

La blanche voile

De la goélette

 

Tout monte et jaillit

Tout se dit dans l’effusion

Tout dans le vertical

 

Œuvres d’art

Toiles aux cimaises

Des Musées

Cariatides

Qui supportent les Temples

Poésie qui illumine

Les fronts

Les porte au Sublime

Gerbes transcendantes

Des Idées

Leur chatoiement

Leurs arêtes polychromes

Haute Parole

Des Prophètes

Voix tonnante

De Zeus

Supplication prémonitoire

De Zarathoustra

 

Tout monte et jaillit

Tout se dit dans l’effusion

Tout dans le vertical

 

 

   Tout dans le droit, le vertical, l’élan vers le ciel qui accueille et reçoit tel un don le vol unique du milan noir, cette flèche à laquelle nulle résistance ne saurait s’opposer. Seulement le trajet d’une volonté dans l’espace qui vibre et frémit.

  Trace blanche du supersonique, il fend l’air de son étrave d’acier. Brillante. Aiguë. A l’inextinguible pouvoir de franchissement, de réduction de ce qui, là-bas, n’est encore qu’une vague tache sur la toile de l’imaginaire. Le loin qui fond sur le près. Porter l’Homme au-delà de ses propres contrées dans le district où rien n’a lieu que le silence de l’éther, le bleu profond, cette image de l’abysse céleste dont chacun est affecté en son plein, qu’il redoute et affectionne tout à la fois.

   Haute érection de l’aiguille du transept, cathédrale projetant dans l’infini le luxe de sa gloire, l’espoir des Existants en un monde de rédemption et de félicité. Peut-être … Image de la foi qui brûle la pierre, illumine le vitrail, travaille la conque de l’abside en pliures de clarté, cerne le déambulatoire des lueurs de ce qui pourrait apparaître si, soudain, la chair se transfigurait en esprit, si les mots dépliaient leurs germes fondateurs, si, depuis le silence, se donnait à connaître une Parole unique en laquelle les hommes se recueilleraient et, enfin, seraient les dépositaires de la Joie. Celle, la seule, Majuscule qui n’aurait nulle autre raison d’être que la pure présence, la réalité nue, l’évidence d’une voie atteinte et à atteindre encore et encore.

  Tour de verre et d’acier, stalagmite de diamant, cône tronqué, fulgurance de la technique, elle provoque les anges, assoit la royauté humaine, fomente des guerres à l’encontre du ciel. Le déchire de sa suffisance. Le violente de sa puissance éblouissante, le toise du haut de sa richesse. Tour-rayonnante et les dieux clignent des yeux longuement et l’empyrée se lézarde sous les coups de boutoir des Hauts-Levés sur Terre.

   Colonne sans fin de Brancusi aux faces pures, turgescence dans l’air du masculin qui veut le féminin, le déflore à l’aune de sa  force érectile, lutte d’Eros contre Thanatos, piliers funéraires de fonte à la mémoire des Morts, surgissement du sens contre le non-sens dans le ciel épuisé par l’aveuglement des Vivants. Losanges qui veulent dire la paix, réconcilier les forces opposées, abattre les divisions, dépasser les failles, combler les césures, obturer les abîmes.

   Torches jaunes des peupliers tout contre l’air d’automne. Ils s’élancent joyeusement dans la vaste prairie céleste, ils tressent le cantique souple de leurs feuillées, ils balaient les yeux de leur doux nectar. Ils sont une fête à être seulement regardés.

   Lances des cyprès-chandelles qui soutiennent dans la légèreté le verre translucide du ciel de Toscane, ce paysage du bonheur si près des Exceptions Renaissantes, ces Piero della Francesca, Vincenzo Foppa, Domenico Veneziano, toutes Hautes Figures de la peinture, peinture faite grâce, faite rachat de l’Homme, faite cristallisation du Génie en son éblouissante aura, sa magnificence. Comment parler encore après ceci, la Pure Beauté ? Verticalité des Verticalités, profusion de l’Art, Totalité éprouvée jusqu’au vertige. Vertige, ce somment de la connaissance qui se dit aussi Extase, Êtres en une même communauté de sens. Totalement arrivés. Cernés de plénitude. Emplis de nectar.  

  

 

***

 

Tout chute et sombre

Tout se retire dans le mutique

Tout dans l’horizontal

 

La peine des Hommes

Leur marche courbée

Leur descente aux Enfers

Divine Comédie

Dante en a soustrait

Les cercles de médiation

Le Purgatoire

Les cercles de plaisir

Le Paradis

Ne demeure

Qu’une ligne

De basse visibilité

Ne se montre

Qu’un rayon de poussière

Dans le bitume mortel

Ne se révèle

Qu’une ambroisie frelatée

Qu’une boisson maléfique

Par laquelle

Se dit le Tragique

De la Condition Humaine

Peut-être eût-il mieux convenu

D’en tracer la présence

En minuscules

En points de suspension

En simples tirets

Pour dire l’extinction

Du langage

Son incurie à annoncer

Les contes de la joie

A proférer le baume

Le rassurant

L’apaisant

Le digne

D’être entendu

Reçu à la façon

D’une obole divine

Les dieux sont loin

Qui ne jouent qu’entre eux

La partition du Rien

Qui n’ont d’effectuation

Que la risée du Néant

Dans la demeure vide

Du Ciel

Les Hommes les ont mis à

Mort

 

 

Figures pliées

 

 

   L’homme est courbé sous un faix dont la provenance lui demeure cachée. Il ne sait vraiment s’il subit le Péché qui l’a évincé du Paradis, si l’aporie de son sort est coalescente à la profération de la mort de Dieu, si sa mission face au Destin a été insuffisante, fautive, déficiente, si son engagement au regard des autres, du monde n’a été qu’un tissu lâche, une suite de coupables irrésolutions, une dérobade perpétuelle. En connaître la sûre origine, ceci suffirait-il à le réconcilier avec lui-même, à obturer les failles dont il se sent atteint en son fond, à redresser sa confondante silhouette ? Le dessein est si vaste, l’entreprise si difficile, l’avancée sur le chemin du retour à soi tellement ourdie de fils entremêlés, semée de buissons, visée d’étranges couleuvrines !

   L’homme de bronze que nous tend avec justesse de vue et habileté de production Marcel Dupertuis, cet homme (avec une minuscule à l’initiale, signe de son irréversible aliénation)   figure l’exact opposé, mais ô combien complémentaire, de « L’Homme qui marche » de Giacometti. Il en est l’esquisse rabattue, le plan vertical s’effondrant sous une charge qui le dépasse et ne dispose plus son regard qu’à voir la pierre, la poussière, à deviner la marche du bousier, à frayer son chemin parmi les tapis de cloportes et des lucanes à la robe noire,  à la cuirasse d’acier impénétrable. Un monde sans monde semblable à celui dont il est, maintenant, devenu l’observateur médusé, le pèlerin sans espoir, le chemineau sans logis. Mission de l’homme depuis l’origine : « Habiter en poète », seul signe d’une humanité accomplie.

Savoir chanter. Savoir danser. Savoir regarder. Savoir parler.

 

   Voici les quatre impératifs ontologiques selon lesquels demeurer homme et parvenir à la pointe extrême de son être. Faute d’initier une telle cérémonie chantante-dansante-voyante-parlante dans l’ordre du poème (ce qui veut dire aussi de la littérature, de la peinture, du théâtre, mais aussi de l’éthique puisque le beau sans le bien n’est qu’une coquille vide) et alors s’empare de vous la plus sombre des dérélictions et alors le nihilisme en personne frappe à la porte de votre âme et vous êtes un mort-vivant ou un vivant-mort (ce qui revient au même, c’est vous qui choisissez l’ordre selon lequel votre exécution aura lieu). Autrement dit il n’y a guère de voie de salut en dehors de sa propre empreinte d’homme, laquelle est une esthétique que redouble une éthique.

  

Figure pliée

« L’homme qui marche »

Giacometti

Source : Réflexions esthétiques

 

 

   Mais regardons « L’homme qui marche » de Giacometti

 

   Cet Homme en sa forme disante. L’Homme est élancé, visage haut qui tutoie le soleil, allume les étoiles, converse avec la forme libre du ciel, l’ouverture de cette clairière sans laquelle la matière demeure brute, sourde, infondée. Buste incliné vers l’avant du projet, la dimension accomplissante de l’avenir. Bras fragiles, certes, mais allure de quelqu’un muni d’un dessein, animé d’une conscience qui le précède et le tire vers un but au loin qu’il vise comme l’atteinte de ce qu’il doit être. Evidemment la finitude. Mais lorsque celle-ci est envisagée (dotée d’un visage humain) avec la sérénité et l’équanimité d’âme qui lui convient, alors celle-ci n’est nul retrait, donation seulement comme ultime possibilité de l’être d’être-au- monde. Les mains sont solides qui ont caressé, encouragé, trituré la matière, tendu le geste d’amitié, embrassé le cher et le rare. Mains qui sont la proue de Celui qui est dans l’exactitude de l’exister. Et le triangle des jambes amplement ouvert, décision en acte, progression vers l’avant de soi dans la mesure juste de ce qui se montre sans réserve, qui fait don sans retenue. Et la large spatule des pieds fermement rivée à son assise terrestre comme pour dire le sens aigu des réalités, la seule vérité, la marche du destin qui donne et reprend dans un même mouvement d’apparition. Cet Homme est infiniment vertical. Cet Homme est livré à son entièreté sans partage. A son essentiel.

 

   Mais regardons « Figure pliée » de Marcel Dupertuis

 

   Oui, le contraste est saisissant, à tel point que la vision de l’Artiste a dû être traversée de cette antinomie à réaliser en contrepoint de l’œuvre de Giacometti. Comme si un mouvement de transcendance, soudain, devait se plier aux fourches caudines d’une immanence étroite rivant le Sujet à sa plus étrange infortune, fatum des Latins pesant de tout son poids sur les épaules de l’Eprouvé, du Condamné à n’être que cette forme en avant de soi, mais cette fois-ci, non en tant que projet porteur d’une tâche, mais simple signe avant-coureur d’une inévitable chute. « Mais pour quand la chute ?», cette prosaïque question doit miner cet être de l’intérieur, forer en lui de sombres cavités, creuser fondrières et dresser oubliettes, tirer la membrure d’os, son architecture fragile en direction de son cénotaphe.

   La masse est grossière, modelée à doigts rapides, inquiets, ourdis de métaphysique, cherchant à imprimer dans la terre originelle les signes patents de l’angoisse humaine. Dépouillé de ses bras il perd son aptitude à façonner la monde, à saisir l’autre, à explorer jusqu’à la propre planète de son corps. Mais, ici, que l’on ne songe nullement à l’événement de Camus nommé « L’homme révolté ». Ici la révolte est dépassée, toute forme de rébellion abolie. On est bien au-delà d’une insurrection. On est sur le seuil de la dernière mouvance, de la dernière parole, au bord de l’éructation définitive au gré de laquelle connaître la Mort en tant que la Mort, en son effectivité la plus réelle, en sa densité incontournable, en sa grimace la plus grimaçante, en sa glaciation extrême.

   Certes il y a encore une esquisse de pas. Mais au bord du précipice. Mais en vue de l’abîme. Mais au contact du feu de l’Enfer. Un pied déjà dans l’au-delà. Un autre se retenant, s’agrippant à sa plaque de glaise et l’on entend déjà ce bruit de succion, cette musique mortelle du décollement quand plus rien ne tient, plus rien ne fait signe que la bouche édentée du Néant, son blizzard appelant à n’être plus qu’un genre de vent mauvais glissant de vie à trépas. Ici, les « sanglots longs des violons de l’automne » du bon Verlaine semblent une gentille bluette, une blague entre potaches, un pincement sans rire, sans autre fâcheuse conséquence que d’être les vers d’un poème qui s’en va parmi les tourbillons de l’existence, ces feuilles mortes que remplaceront, dans un cycle de l’éternel retour, de jeunes pousses verdissantes.

   Mais ici, rien ne servirait de forcer davantage le trait. Cette belle œuvre témoigne du souci de la modernité qui consiste à nous faire éprouver le frisson pur, nu, à nous faire tutoyer la vérité de la blanche racine qui s’enfonce dans la nuit d’ébène de la terre. Sa finitude à elle, au moins symboliquement, laquelle résonne en écho avec la nôtre, réellement présente à l’horizon de notre être. Ce qui prenait toute sa signification, instaurer une dialectique sans doute abrupte, sans concession : Vertical contre Horizontal, Projet contre Chute, Mouvement contre Repos et hyperboliquement, Vie cotre Mort, pareille à la dernière station du chemin de croix avant que tout ne sombre dans la totale incompréhension.

    D’Homme qui marche à Figure pliée, le chemin atterré de l’humaine condition. « Atterré » puisqu’il s’agit toujours de « terre », de limon, d’humus, l’originel, que reprend la matière artistique, le final que reprend l’existence en son dû. D’une forme l’autre. D’une lumière l’ombre. Du destin debout au destin couché : la courbe d’un Être-sur-Terre.

 

 

 

 

 

 

 

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2 décembre 2017 6 02 /12 /décembre /2017 11:26
A l’angle de l’image

Photographie : Hervé Baïs

 

 

 

 

   A l’angle de l’image.

 

   Toujours il faut partir de là, de l’angle et y demeurer le plus longtemps possible. En retrait. En attente. Comme l’animal sauvage sur le seuil de son terrier qui se cache du prédateur et ne saurait sortir au plein jour qu’avec un luxe de précautions. On est sur son quant-à-soi, sur la lisière la plus étroite de son corps, sur la rumeur de l’esprit avant qu’il ne devienne incandescent. Plié dans l’angle avec la conscience que les choses ne se donnent qu’à partir de l’ombre, du noir, de l’inconnu dans sa densité première. Ne pas bouger surtout, faire de l’immobilité sa manière d’être au monde, de son silence un vœu de pauvreté, de sa solitude le fortin infrangible qui, seul, sera à même de révéler, de faire apparaître les phénomènes, de les apporter, plus tard, dans le scintillement dont, toujours, ils constituent le recel. Il n’y a de beauté que longuement attendue, dévoilée dans le secret de l’âme, là où de blancs tourbillons, des vagues d’écume naissent dans l’attente du jour qui n’est que Vérité, donation des choses en leur essentielle parution. Ceci il faut le savoir et le loger au plus précieux, dans le creux d’une main, dans la conque d’une oreille, dans le grain noir de la pupille mais aussi hors de soi qui n’en est que l’écho, dans la pliure nacrée du coquillage, dans le corail sublime de l’oursin, dans l’arborescence mauve de l’anémone de mer. Un seul trait d’union, mais fin, mais discret, un seul fil conducteur que la lumière grise prend en son sein sans même en avoir perçu l’intime vibration.

 

   Loin, au-delà d’ici

 

   Terre, figure de Janus aux deux visages. Un côté d’ombre, de failles emplies de noir, de sommets non encore apparus, de villes dans le deuil d’elles-mêmes. Un côté de lumière, de ruissellements, de paroles vives qui criblent l’espace, une face de vibrations, de mouvements, d’itinéraires sans fin sur les agoras où se déploie le chant du monde.

   Savane d’herbe de l’altiplano avec son jaune iridescent, de soufre, si proche des « Tournesols » de Vincent. Montagnes de métal au sommet desquelles court le lac éclatant des névés. Le plateau est vaste qu’inondent les vagues de clarté. L’œil n’a nul repos, l’œil court, bondit, s’essouffle à capter toute la présence dans son immense prodigalité. Saute de la laine brune des lamas à la toison blanche de l’alpaga, à la flaque d’eau qui recueille le miroir étincelant du ciel.

   Glaciers aveuglants des rizières de Ping'an au Guangxi, dans cette Chine entièrement de beauté. Le bas de la vallée est encore dans une brume bleue et la lumière gagne petit à petit les gradins où l’eau devient coupante telle une lame de rasoir. Il faut mettre ses mains en visière ou ne regarder qu’au travers de la herse des doigts. Il y a tellement de présence blanche, tellement de reflets, de bondissements, d’exultations, de verbes lançant dans le ciel la force ouvrante du jour, le flamboiement de l’heure.

   Altiplano, rizières sont des paroles de haute profération. On n’y peut faire face qu’entièrement dénudés, dépouillés de soi, transparents jusqu’à l’architecture ossuaire, aux réseaux violentés des nerfs, aux fibres de chair qui blêmissent sous les coups de boutoir de la vie en sa démesure. Ici, nulle possibilité de trouver refuge à l’angle de l’image, dans un abri au sein duquel on dissimulerait sa présence en attendant qu’un voilement ait lieu, qu’une ombre recouvre de son aile de suie toute cette profusion, cette exaltation.

 

   Ici, loin de la clameur.

 

   On est dans l’encoignure de l’image, en attente de l’événement. Loin sont les bruits, les faisceaux polyphoniques, les charivaris, les turbulences, les froissements. Cette image-ci se donne comme l’antidote des effusions mondaines, comme un onguent dont, depuis toujours, on attendait qu’il vienne calmer nos angoisses, raviver la source originelle de notre innocence, nous permettre de nous approprier des choses dans l’immédiateté d’une intuition. Cela vient doucement. Cela murmure.

   Cela fait sa bande noire tout en haut du ciel et c’est une « Petite musique de nuit » avec sa pulsation libre de menuet, ses notes liées, sa grâce, son élégance discrète, son évidence d’être dont l’âme ne peut tirer que son équanimité, sa souplesse, la rectitude de son souffle.

   Puis ces taches blanches, ces ponctuations des nuages qui sont un signe avant-coureur du jour, juste une irisation, un moirage venant dire aux hommes le texte de leur destin, la poésie de leur venue, la nécessité d’être dans la réserve, la méditation, le pas qui se retient avant de franchir toute limite, d’initier tout nouvel acte.

   Plus bas, dans la ganse grise des cumulus se laisse apercevoir une manière de bouche qui semble distiller un langage à mi-voix, conter peut-être une histoire ancienne, du temps où les hommes de nature vivaient dans la simplicité de leur être, sous la claire nomination du Ciel, sur la dalle fondatrice de la Terre, là, entre les dieux insaisissables, les mortels aux ténébreuses délibérations.

   De l’angle où l’on demeure tout se donne avec générosité, facilité. Il n’y a pas encore la meute solaire qui brûle tout, défigure tout - au sens d’enlever figure -, confondant en une identique hallucination, aussi bien les hommes, la nature, les choses et toute élévation de soi qui prétend faire sens mais, en réalité, se dissout dans l’essor même auquel est confiée la difficile tâche de devenir un signe séparé, un alphabet doué de quelque projet, de quelque fortune. Là où déjà une sorte de miracle se forme, au centre de l’image, dans son énonciation la plus essentielle, cette mince bande de terre qui porte habitats et hommes mêlés, la marque sans doute la plus éminente de ce que veut dire exister ici, en ce lieu, près de l’eau qui, étale, immensément posée, disponible, accomplit toute présence entre cette nuit qu’encore le ciel retient, ce jour dont la terre fait présent. Mais c’est comme avant la venue du monde à son image, une genèse suspendue, en attente d’un signal - est-il divin, humain, naturel ?, il y a tant de questions irrésolues qui font de nos attentes l’espace d’une joie. Saurions-nous et tout s’éteindrait, les arbres replieraient leurs frondaisons, les montagnes abandonneraient leur haute lutte, la mer s’assècherait faute d’avoir été questionnée -, mais c’est la désertion des hommes, leur non-venue dans la contrée ouverte qui clôt le débat puisque sans conscience, sans regard en prenant acte, l’univers est un objet errant dans l’infini.

   Et quelle merveille pour des yeux encore pris d’obscurité que de voir ce reflet d’argent qui module l’eau en profondeur, on n’en voit que le miroitement de surface, mais quel bonheur simple de s’éveiller à cette pure rencontre. Un homme en retrait, une nature qui sort de l’oubli. Comment pourrait-il y avoir meilleure amitié, émotion réciproque - oui la Nature éprouve, pleure, frissonne, sent la peur -, convergence des désirs ? Comment ?  Je suis dans l’ombre, cette confidente du doute, l’eau est dans son premier éveil, cette face encore glacée de l’inconscient et, tous deux, nous sommes en attente de l’autre, dans une identique quête de savoir, d’éprouver, de dérouler la spirale de la vie.

   Une frange d’écume semi-circulaire, brillant feston, fil lumineux, se donne à voir comme l’ultime parenthèse à partir de laquelle quelque chose va avoir lieu. Quelque chose, oui, d’indéterminé, d’insu, car nous ne savons rien du temps qui va nous échoir, dans la seconde qui suit, dans l’heure désocclusive qui fera de nous un être neuf, un ombilic dont toute germination est toujours en suspens, jamais donnée d’avance. 

   Puis la surface lisse de la plage, son dessein (qui est aussi dessin) d’aurore boréale, cette invite à déjà initier ses premiers pas sur le chemin où s’imprimeront les traces hasardeuses de notre histoire dont, chaque jour qui vient, nous traçons les tremblantes esquisses, un pas devant l’autre, une succession de clignotements, une note noire, une note blanche dans l’éveil singulier de notre être. Jamais nous n’aurions pu formuler tout ceci, cette divagation signifiante en lisière des choses, dans l’éclat sans partage des lumières de l’altiplano, dans les dagues brillantes des rizières de Ping'an. Jamais.

   La retenue de soi dans le retrait de l’image, la qualité fondamentale d’un clair-obscur, la discrétion et l’à peine esquisse de l’heure, voici les outils dont nos mains doivent se doter, dont notre regard doit être le recueil. Jamais de prise en compte de soi dans la turbulence du jour, jamais d’éclosion du rare dans les plaies vives d’une trop grande lumière. L’homme-pensant est un homme de l’aube et du crépuscule. Un homme de l’entre-deux. Un homme du passage. Nulle autre révélation qu’en ceci ! Nulle autre !

 

  

 

 

  

 

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