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29 septembre 2015 2 29 /09 /septembre /2015 07:48
Si près de l'origine.

   La pièce est dans le gris, à mi-chemin du jour, de la nuit. Juste une émergence. Le corps y est à peine perceptible, comme une parole qui ne parviendrait  à se dire, une écriture à tracer ses signes. Indistinction native, essentielle ambiguïté, refuge dans l'indicible. Simple forme inatteignable, tellement la  source est éloignée, hors d'atteinte. Tout en haut, le dôme de lumière semble incliner à une manière de spiritualité ou à une idéalité qui aurait emprunté, pour se manifester, le recours à la métaphore. Tout en bas, si près d'un possible fondement, l'effigie humaine se fond dans le sol dont elle semble constituer le naturel prolongement.

  Image silencieuse à force d'économie, de rareté, de simplicité. Jamais la photographie n'est mieux servie que dans cette approche de l'essentiel, du sublime, d'une temporalité unique et sans doute non duplicable. Jamais cette figure ne se reproduira identique à elle-même. Jamais de double, de réverbération qui viendrait en atténuer la troublante signification. Image silencieuse, disions-nous, image secrète qui garde en elle ce dont elle est porteuse, comme une icône à n'exposer qu'à un regard compréhensif, prêt à accueillir ce qui pourrait se dire de plus pur touchant l'être, son essence. Une divulgation minimale, une approche seulement. Car la recherche d'une supposée origine ne peut se faire qu'à l'aune d'une discrétion, d'une progression sur une ligne de crête. Entre adret et ubac, entre lumière et ombre, vérité et mensonge.

  La clarté de l'aube, sa symbolique de passage, de médiation, sa survenue immédiatement après la dissipation de la nuit alors que le jour commence à paraître, nous est délivrée telle une subtile offrande ouvrant à quelque compréhension, à quelque intellection. Mais revenons à cette image, à son corps signifiant. A ce dernier, nous pourrons attacher de multiples interprétations, tracer des esquisses, toutes justes, toutes fausses. Tout, dans le fond, est problème de subjectivité, de regard singulier porté sur les choses. Jamais assurés de rien, pas même de notre progression sur le chemin existentiel.

  Le centre de l'image est habité par une conque d'ombre où se devine, à peine, l'arrondi d'un sein, objet nourricier par excellence. Ne doit-on en déduire qu'il nous devient presque impossible de nous abreuver à cette source, à investir cette douce et accueillante ambroisie maternelle ? Un peu comme si notre venue au monde provenait de cette manne obscure dont notre angoisse constitutive serait la plus pure illustration ? Et ce bras enveloppant la tête, cette main agrippant les cheveux, cette position purement  fœtale, ne viennent-ils pas nous dire la douleur de la parturition, la venue au jour d'un Existant à peine issu des ténèbres ? Et cet Existant est-il vraiment séparé de nous, autonome, tellement différent de notre propre silhouette que nous pourrions le confier à son sort, sans plus ?

  Mais cet Existant, n'est-il pas simplement notre intime réverbération ? Ne sommes-nous pas assignés à une identification qui ferait de notre être le sujet découvrant soudain l'immense lumière du monde ? Alors nous serions nés à nous-mêmes dans le sentiment d'une somptueuse révélation en même temps que destinés, par nature, au manque, à la perte, à l'abandon de ce qui nous abrita et que, toujours, à notre insu, nous rechercherons comme une utopie dans laquelle nous  fondre à jamais.

  N'y aurait-il pas alors comme un vertige, une douleur, un éblouissement en même temps que la prodigieuse révélation de l'arche existentielle en ses infinies potentialités ? Pouvons-nous nous abstraire du spectacle dont l'image est révélatrice, laisser s'ouvrir un genre de fable qui nous concernerait si peu ? Certes nous le pourrions à la mesure du reniement de notre essence humaine. Ce corps infiniment présent, cette hypothétique naissance, cette infinie tension par où se révèle à nous l'esquisse de la déréliction, nous-mêmes les Voyeurs de l'œuvre, tout ceci joue la même partition. Nous n'avons pas d'autre parcours, de fuite possible.

  Pensant que cette photographie nous révélerait un monde à partir duquel nous pourrions échapper à notre condition même, gagner une liberté supplémentaire, nous avions seulement fait  le pari d'un ressourcement hors de notre portée. Notre liberté s'inscrit totalement, irréductiblement, dans les frontières de notre propre exister.

  Cette image, comme toute image, pose plus de questions qu'elle n'en résout. Et c'est bien parce qu'elle va à l'essentiel qu'elle se comporte de cette manière. Cependant le jeu de la polysémie reste ouvert. Nous seuls avons alors les cartes en mains !

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20 septembre 2015 7 20 /09 /septembre /2015 09:02
Être : effleurer.

Chambre

Adèle Nègre

 

 

   Nous regardons cette image faire sa tache, ombre sur ombre. Nous regardons et sommes dans l’illisibilité d’elle. Comme si elle se refusait à nous, se dissimulait à l’inquiétude de notre vision. Mais qu’a-t-elle donc à cacher qui ne pourrait se dire ? Nous aurions pu nous disposer à traverser sa mince pellicule, à illuminer ce qui se terrait et demeurait en silence. Qu’aurions-nous vu alors ? D’abord la ligne claire des jambes, un pied sur l’assise ferme du sol, un autre dans le mouvement d’une marche à peine esquissée. La laine d’un tapis avec ses motifs triangulaires blancs, ses empreintes rouge sombre, le fond se noyant dans l’étrangeté d’un noir profond. Puis le cadre cannelé, doré, d’un miroir posé à même le sol comme si la lumière en émergeait afin de révéler une fuyante anatomie. Mais qu’aurait donc eu à nous dire ce miroir sinon la surface réfléchissante dans laquelle tout ego se dissout et finit par se noyer, tel Narcisse, foudroyé par sa propre épiphanie ?

Tel eut été notre regard, il nous aurait conduits auprès des choses mais dans une manière de curiosité, laquelle aurait confondu le proche et l’essentiel. Nous aurions aperçu quelques accidents tels que le destin les place sur notre hasardeux parcours, nous aurions fait l’économie de l’essence de l’être dans sa relation au monde. Car miroir, tapis s’ils sont présents comme des choses de notre environnement ne s’annoncent qu’à la façon de rapides et fuyantes constellations. Ils ne dessinent aucunement la figure d’une ontologie, ils sont le simple décor de la scène non le jeu des acteurs, la dramaturgie qui les fait surgir comme les seuls événements possibles d’une situation. Il faut revenir à un simple effleurement de l’image et apparaître soi-même en tant que cette forme balbutiant son nom, tissant son langage depuis cette mutité apparitionnelle. C’est en faisant acte d’altérité que nous pouvons chercher à approcher ce qui n’est pas nous, à en constituer l’hypothétique fable.

Dans la chambre nocturne, un rayon pâle a franchi la paroi des choses obscures afin qu’un phénomène ait lieu, ait présence. Mince effraction dans la citadelle humaine, éclairement seulement du luxe d’une peau, cendre faisant sa lave assourdie, pierre de Lune glissant sur la souplesse du corps, arrondi du galet allumant ici et là de fuyantes esquisses. Marcher ou tenter de la faire est dire le Soi dans l’annonce d’un monde, le sien. Marcher dans une chambre ou bien s’y essayer est une lévitation de l’être parmi la foule dense du non savoir. Premier remuement des lèvres, ourlet de la langue dans lequel le langage se forme, buée de la bouche anticipatrice du sens à donner à sa propre immersion dans la cité lacustre des hommes. Être n’est pas un cri à la Munch, être n’est pas une révolte, un tournesol faisant son jaillissement jaune sous le ciel haché de bleu, une nuit avec la combustion circulaire des étoiles et la flamme noire du cyprès déchirant le ciel. Ceci est exister. Avec douleur, avec souffrance. Avec une lame de yatagan qui traverse la gorge et scelle une finitude sur Terre.

Être est une annonce, un départ, la planche du tremplin avant que l’impulsion ne soit donnée, être est une origine, une source claire, l’éclat d’une lueur dans le cercle d’une crypte, être est une progression sur la pointe des pieds. Sentir l’être c’est sentir l’espace de présence immédiatement accordé à son épiderme. Sentir l’être, c’est sentir la lumière de sa peau qui monte dans l’air apaisé et calme de l’aube. Être c’est sentir les myriades d’étoiles ruisseler sur le dôme de sa sclérotique et ouvrir ses pupilles à la préhension de ce qui se présente comme la connaissance intime de ce qui nous est adressé. Être c’est, dans le royaume serein de la chambre, initier sa propre marche, flotter sur l’onde inaperçue du sol, sentir l’appel du pied en direction de ce que l’on sera, bientôt, dans le bruissement neuf du monde, cet être si singulier qu’il apparaît à la manière d’un pur mystère. S’enquérir au-delà, c’est curiosité ou bien inconscience qui ne sont nullement des modes du savoir, seulement des convulsions existentielles qui contiennent en elles les germes de leur propre fin. Seul l’espace de la chambre est à même de nous porter au-devant de notre propre vérité. En elle, il n’y a ni le regard aliénant de l’autre, ni les puissances du pouvoir, ni les fascinations de l’argent. Uniquement l’être face à l’être. Ceci est un accomplissement indépassable. Ceci est une frontière au-delà de laquelle ne brillent que les faux-semblants et les compromissions.

C’est ce langage d’une vision originelle des choses que nous dit, en mode pictural, « La chambre de Van Gogh à Arles ». Ici, ne sont pas encore les signes inquiétants, les prémices de la folie qui cernent le Hollandais en fin de vie dont « Champ de blé aux corbeaux » signe l’épilogue, illustre le tragique d’une vie. Imaginons Vincent heureux faisant sa marche inaugurale dans le jour qui se lève, à peine un effleurement des choses, un doux tutoiement de la présence. Ici, assurément, nous serons au cœur de l’être, ce sublime déploiement du sens.

Être : effleurer.
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Published by Blanc Seing - dans Mydriase
18 septembre 2015 5 18 /09 /septembre /2015 10:56
Lumière levante.

Noir source

Adèle Nègre

 

   Rien ne bouge sur terre. Les hommes sont tapis dans leurs abris. Les dames blanches regardent la nuit de leurs yeux vides. Les arbres s’enracinent dans le limon. Les feuilles glissent le long de leurs nervures. Les poèmes sont en attente de leur éclosion. C’est étonnant ce silence qui fait ses remous dans le limaçon de la cochlée. On s’entend de l’intérieur, tout contre les rivières de sang, les mares de lymphe, les odeurs soufrées du sexe. Juste une palpitation de lagune, la découpe d’une roche claire sur l’obsidienne du songe, la palme d’une pensée ancienne. Âge de céladon, heure d’amphore, instant de Reine Noire, loin, là-bas dans les sables rouges de Nubie. Toute volonté abolie qui se replie sur elle-même en attente du devenir. Comment être présent au monde alors que le sombre est si doux qui ensommeille l’âme, l’enveloppe d’un linceul pareil à celui de la momie ? Sur les choses, le sarcophage de pierre a posé sa dalle oblongue. Les signes qui y flottent sont de bien étranges contrées et nous sommes des Champollion à la peine, les yeux envahis de sable. Oui, nous le savons depuis cette « source noire » qui nous alimente et court sous le réseau de notre peau, bientôt les lames de clarté surgiront qui abraseront tout. Nos sclérotiques éclateront sous la poussée du jour. Nos pupilles se teinteront de blanc, cette couleur du mime et du silence. Le tumulte de nos veines, devenu phosphoreux fera sa résille claire, son lent parcours de filaments se perdant dans le sol complexe de la chair.

Alors on prend distance de soi. On se regarde à l’aune d’une vision qui s’élève du corps et flotte dans l’espace alangui. On dilate ses paupières, on dispose sa conscience à la mydriase, on excite les cellules, on déploie les bâtonnets. Derrière, loin sur la conque occipitale, s’animent les premières images. Cinéma muet. Esquisses qui tressautent et vivent dans le gris, se noient dans la cendre. Percussion de sels d’argent, irisation de phosphènes, giration de molécules dans l’à peu près existentiel. Ce qu’on voit : des lacs d’ombre, un glacis sur un tapis de neige, une diagonale de clarté, la chute vers l’aval d’une eau en fuite, quelques vagues indistinctes noyées dans leur propre confusion. Et puis c’est tout et la mutité dont on sait qu’elle est notre plus sûr refuge.

Seuls les curieux et les chercheurs d’immédiat s’essaieront à reconstituer le puzzle, à faire surgir de l’ombre ce qui s’y occulte, demeure en retrait. Mais, découvrant, ils auront les mains vides, les yeux perclus de doute, et jamais ils n’effleureront la moindre once de vérité. Peu nous importe de savoir la presqu’île d’une jambe, le golfe d’un bassin, la plaine poncée d’une cuisse, l’isthme d’un mollet que les plis du drap reprennent en leur sein comme pour signifier la richesse du secret. Toujours nous approchons les choses avec l’impératif d’une connaissance et pourtant, c’est sur le bord de l’énigme qu’il nous faudrait consentir à être. Ni sur l’adret qui illumine, ni sur l’ubac qui assombrit. Seulement sur la ligne de crête, le passage inavoué du monde. Là est le seul réservoir de joie : attendre que le jour paraisse et s’enivrer du parfum de l’attente et jouir de la tension avant que les choses ne s’ouvrent. Lumière levante. La plus belle qui naît de la peau elle-même et diffuse alentour le luxe du secret. Ceci tellement indépassable que seul le silence …

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Published by Blanc Seing - dans PHOTOSYNTHESES
18 septembre 2015 5 18 /09 /septembre /2015 09:10
Présence en mode simple.

Photographie : Deringerr

 

 

   Il nous suffit de regarder sans effort, presque par distraction - comme la libellule effleurerait le miroir de l'eau -, et, d'emblée, nous sommes auprès de cette jeune femme, dans son intimité cependant ouverte. Car Évidence - nommons-la ainsi -, se donne de prime abord avec le naturel qui sied aux choses de la vie. Pure présence qui ne pose nulle question, luxe à portée de la main, coupe de fruits en sa souple abondance. "A portée de la main", néanmoins, ne fait aucunement signe vers une volupté charnelle qui nous serait offerte à seulement l'envisager. Non, ce dont notre impatience digitale est conviée à se saisir : le luxe pur de la vision. Nous regardons et devenons statue de sel, éminence de gemme, stalactite levée dans la demeure de la vérité.

Manière de catatonie qui nous intimerait de faire silence en nous, de glacer l'arche de nos désirs, de nous fondre dans la mesure exacte d'une antique statuaire. Masque d'albâtre translucide s'éclairant de l'intérieur, afin que, se parcourant lui-même en sa discrétion, les ombres s'effacent pour laisser place à la seule efflorescence de la lumière. Pure donation de l'être double : celui d'Évidence jouant en écho avec le nôtre dans une indistinction première. Simple alliance de formes, abstraction de la vision, osmose en un seul lieu de la beauté véritable. Alors, il n'y a plus de distance entre les choses. Le voile du ciel est une écume posant sa discrétion sur les bords de l'horizon. La terre, dans sa lisséité, se coule dans l'orbe du végétal. La tremblante et verte canopée tutoie l'ombilic gris du nuage. La mouette confond sa blancheur avec le plissement de la vague. La dune s'épaule à contre-ciel dans une effusion cendrée. Le globe de l'océan s'invagine dans les anses de granit. L'encolure du yearling s'imprime sur la densité du gazon à peine levé. La falaise incline vers le gonflement de l'eau son estompe blanche. La glaçure du dauphin fait sa teinte de céladon parmi la rumeur des eaux.

C'est ainsi que se décline notre passion pour celle qui, surgie sur la plateau ulcéré du monde, se présente comme un baume, un apaisement sans fin, une chair offerte d'elle-même. Grenade polychrome livrant son oblativité avec la force calme de l'exactitude. Alors la sclérotique usée de nos yeux se met à briller d'une singulière clameur. Alors le puits de notre pupille se creuse de vifs éclats d'obsidienne. Alors l'étrave de notre chiasma fend le flux de l'exister avec la certitude d'un chemin nécessaire. Plus rien dans le relatif, l'approximation, la faille des contingences. Tout dans la plénitude, la dilatation, le gonflement des voiles sous la poussée des alizés. Ce n'est qu'en direction de ce que nous sommes au plus près que nous cinglons avec, dans le regard, la flamme dressée d'une nécessité. Plus de place pour le doute, plus d'abri pour l'acide muriatique de l'angoisse, plus d'espace où glisser la moindre lame de yatagan. Le corps comme une outre gonflée, un empilement d'apodicticités, une élévation de cimaises dédiées à l'art. On est là, au bord du monde, avec le dépliement lointain de l'horizon, avec l'ajointement souple du ciel et de la terre. Deux seules choses qui jouent une même partition : l'autre en sa donation simple, nous en notre disposition à être sans trace, sans sillage. Graine contre graine dans la germination de ce qui se donne comme essence et jamais comme existence. Car, là où nous sommes, il nous faut demeurer. L'espace est une courbe amniotique, une ductile injonction à nous reconduire dans le site initial. Fermeture sur soi de l'univers aux tentations multiples, autisme ombilical, connaissance par l'abîme de ce qui gire infiniment alentour et nous soustrait à nous-mêmes, à l'accueil fécondant de la jarre prolixe. Celle qui nous abrite et nous dédie ce langage par lequel nous apparaissons.

Le temps est cette à peine ouverture, cette mince faille par où nous parvient la lumière éblouissante de l'instant. Pas encore un dépliement, pas encore un métabolisme qui viendrait nous dire notre propre surgissement dans la meurtrière étroite des possibilités mondaines. Non, un avant-temps se ressourçant à sa propre genèse. La fable sera pour plus tard, bien plus tard, lorsque l'apparition d'Évidence aura cessé, que les feux de la rampe feront leurs éclats mortifères, que le trou du souffleur s'animera du fiel des contradictions, de la mesure étroite des polémiques, des bruits de percussion des bottes ayant signé allégeance avec tout ce qui confond dans une même indistinction gloire d'être et décadence d'exister. Toujours cette tension, toujours cette épée de Damoclès qui fait son balancement obséquieux au-dessus de nos fontanelles ouvertes. Car jamais la cicatrisation ne s'opère, jamais la suture faisant se rejoindre les bords n'a lieu, jamais la paix ne s'installe entre cela que nous avons vécu dans la libre disposition et la geôle de ce qui nous attend comme notre plus probable destin. Jamais. Nous sommes toujours orphelins de nous-mêmes, de l'autre qui gire continuellement dans sa propre sphère, du monde qui fait ses éclats illusoires de boule festive dans le grand bal de l'univers.

Seuls, nous sommes, jusqu'à la confondante tragédie. Insulaires avec, tout autour, des flots urticants habités d'intentions mauvaises. De noires dramaturgies qui, dans l'inconnaissable, affûtent leurs dents acétiques. Partout, sur les flots inconséquents, les baudroies aux yeux abyssaux qui guettent et, d'avance, déglutissent notre chair mortelle. Partout l'effroi qui dresse son castelet où se débattent, comme en un théâtre d'ombres, les marionnettes d'une bien étrange commedia dell'arte. Sourires qui grimacent derrière leurs silhouettes de carton-pâte. Évidence, dans sa posture faite d'esthétique heureuse, il nous faut la regarder, intensément avec l'arc éblouissant de notre conscience. Ainsi, nous serons en sursis, jusqu'au prochain surgissement de la beauté. Ceci, la beauté, nous le savons, est si rare et alors nos yeux se dilatent jusqu'à la mydriase, seule façon que nous avons, provisoirement, d'échapper à cette question qui nous taraude depuis la nuit des temps et qui se nomme : présence au monde. Nous sommes à nous-mêmes dans cette attente de ce luxe qui, cependant, nous déserte plus qu'il ne nous visite. Mais, peut-être, n'avons-nous jamais appris à regarder, à regarder vraiment !

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Published by Blanc Seing - dans PHOTOSYNTHESES
17 septembre 2015 4 17 /09 /septembre /2015 07:49
A contre-jour du temps.

Adèle Nègre.

Chambre 2.

Si émouvant d’être en arrière des choses, de le savoir et de n’en rien dire. En bas, dans la rue, le temps coule à la manière d’un fleuve lent avec, parfois, ses remous, ses théories de galets, ses ilots où vivent les ragondins. Des bruits de déglutition, des sauts de carpe, des battements d’eau frappant la porte noire des écluses. Parfois le cri des bateliers, le claquement d’une corde de chanvre qu’on jette sur le pont goudronné. Parfois le chuintement des pneus sur le chemin de halage, des appels, de brusques interjections qui se perdent dans le halo de brume. Alors on demeure là, en arrière des persiennes, dans le jour à claire-voie qui patine la chambre d’une écume douce au toucher, un apaisement pour l’âme, une bêtise de Cambrai pour l’esthétique du palais. Dans le corps, sur la colline du dos, le long de la bretelle qui retient la buée du linge c’est une onde qui fait son friselis, se perd quelque part, au creux des reins ou bien dans la toison odorante du monde. Comme un vertige qui dirait son nom de rareté et de silence. Rien n’est plus présent que ce sentiment d’être soi dans l’harmonie de l’instant. On n’a besoin de rien, vraiment. Seulement être là, dans l’enceinte de sa peau, simplement se laisser dériver au gré des courants et des caprices de l’air.

Alors immergée dans la conque accueillante on remonte au plus loin, à l’origine même, à l’heure ombilicale qui, un jour, nous accueillit dans le giron maternel. Eau pour eau. Eau du canal jouant sa partition de concert avec le flux amniotique. Le temps n’est pas encore levé. Simple graine dans la matrice existentielle, unique germination qui, bientôt, fera ses cliquetis d’horloge dans la grande marée des hommes. Toujours on porte en soi ce temps annonciateur de son propre destin, ce levain à l’odeur si subtile que les narines en frémissent encore bien après qu’on a quitté les limbes. Là, dans le bourgeonnement du jour, dans le silence ménagé par l’espace de la chambre c’est cette heure immémoriale qui nous habite, qui se loge au pli de l’intime, fait ses étranges remuements, ses discrétions de fossile, ses rumeurs de poterie ancienne, ses pas de deux par lesquels nous sommes au monde. C’est pour cette raison que nous ne bougeons pas, que nous sommes en suspens de nous-mêmes dans la clarté qui se déploie et rayonne sur la corde tendue de notre conscience. Il est si précieux de demeurer dans son massif de chair, d’en éprouver ses lentes oscillations, ses flux et reflux, d’en sentir les golfes disponibles, les dolines ouvertes sur le ciel, les avens où s’inscrit dans la profondeur le tumulte même des choses. En arrière du monde, nous l’éprouvons bien mieux que ne pourrait le faire la foule distraite, la fête polychrome, la bruyante agora sous la pluie des discours et des invectives. C’est ici, depuis l’enceinte libre de notre propre principauté que se dressent les oriflammes de la compréhension, les concrétions du savoir de soi, la rencontre des autres. Car éprouver l’altérité c’est éprouver en soi, d’abord, ses propres différences, sentir le temps lent de l’origine, le temps pressé de la quotidienneté. C’est seulement à l’aune de cette dialectique temporelle que nous existons et avons conscience d’être au monde. Après il sera temps d’ouvrir les persiennes sur l’horizon sans fin de ce qui se présente comme notre esquisse la plus probable, cette fuite infinie des myriades de gouttes dans l’eau vive de l’exister.

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Published by Blanc Seing
15 septembre 2015 2 15 /09 /septembre /2015 07:54
Douce lumière de l’ambiguïté.

Adèle Nègre
« Dans la lame »
(deuxième jour) 2

D’abord on ne sait rien. D’abord on ne voit rien. On est dans l’inconnaissance de soi, dans la distance de l’autre. C’est à peine le jour, ce n’est déjà plus la nuit. On ne sait pas si on existe vraiment, si la réalité est cette chair de tuile, cette anse rose pareille à un golfe, cette vêture blanche qui enserre tout en libérant. Alors on se raidit, on enfile sa tunique de scarabée, cette cuirasse luisante couleur de bronze et de feu. On voudrait disparaître dans quelque faille inaperçue du monde. Mais cela crie en nous, mais nos élytres bruissent à la cadence folle de notre volonté de savoir. Mais qui donc est là dans l’attitude du retrait ? Donation de soi qui reprend dans le geste même de l’oblativité ce qu’elle promettait comme ultime faveur. Tout échappe qui se destinait à être. Tout se réfugie dans les mailles du silence. Au moins une parole se fût-elle élevée, au moins un mot eût-il été proféré et alors nous eussions eu prise sur le mystère. Mais non, rien n’est à espérer de ce qui se voile et se perd dans les ruines du temps, les vertiges de l’espace.

Que peut-on dire d’un cou dont la tête s’absente ? Que nous dit l’épaule de sa vérité de dune sous la clarté naissante ? Et la chute du bras nous rassure-t-elle ou bien nous incline-t-elle à une soudaine mélancolie, comme celle de l’âme romantique devant le paysage aussi sublime qu’insaisissable ? L’avant-bras se fond dans l’ombre : repris dans les rets du néant, dans la démesure de ce qui, jamais ne trouve de site où être accueilli. Et la main, cet isthme avancé de la conscience par lequel un individu s’annonce, rythme sa parole, chorégraphie ses mouvances intimes, la main cet ustensile si subtilement anthropologique qu’il ne possède d’équivalent où que ce soit, pourquoi nous est-elle dissimulée, presque ôtée, pourquoi n’accomplit-elle pas le geste de la rencontre ? Seulement de la réserve. De l’abri de soi. De l’intimité voilée. Quelle gorge est là qui se fond dans la nacre secrète de l’oubli ?

Dans la lumière diagonale de la chambre - il ne peut s’agir que d’une chambre n’est-ce pas ? -, tout est en fuite, le vocabulaire est absent, la rhétorique muette. Il y a présence et pourtant c’est l’absence qui fait sa rumeur, c’est le clair-obscur qui, tel une toile de Rembrandt, nous reconduit à nos propres aîtres, dans cette solitude si compacte que même une lame ne pourrait en pénétrer l’étonnante densité. Soudain il fait si froid et notre chair frémit sous la tunique d’airain. Le globe de nos yeux se voile, nos antennes érectiles ne palpent que la nuit et l’incertain, notre ventre annelé se glace d’une réalité si cruelle que le rabot de la lucidité en aplanit les contours. L’ambiguïté, cette lumière qui devrait être si douce, voilà qu’elle ponce à vif notre curiosité et nous laisse démunis, pareils à ces formes homologues qui, parfois, sur le dos, battent violemment des pattes dans un vibrato si pathétique que leur fin est un soulagement.

Ô, nous voudrions tellement percer le hiéroglyphe, déplier le palimpseste et lui faire dire la fable ouverte dont il est porteur, le conte dont il soutient la docile membrane, l’ode claire nous invitant à la plénitude. Mais nous sommes des enfants aux mains vides, des métamorphoses avortées, mi-nymphes, mi-papillons aux ailes brûlées. Jamais nous n’atteindrons notre imago, notre forme achevée. Nous sommes sur le seuil d’une révélation, sur le bord d’un désir et nous demeurons en suspens, pareils aux vibrations des phalènes dans la vive lumière. Mais que la mort vienne donc nous délivrer, ou bien un acte d’amour, ou une manducation de notre propre corps, tous gestes équivalents, toutes émergences de liberté. Plutôt que cette attente qui nous fixe à demeure et reconduit notre être à son essentielle nullité. Plutôt la mort !

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Published by Blanc Seing - dans NEO-FANTASTIQUE
14 septembre 2015 1 14 /09 /septembre /2015 08:37
Clairière du monde.

Photographie : Blanc-Seing.

Rien n'est encore présent et les choses sont pur évanouissement, conscience feutrée d'elles-mêmes. Une manière de lassitude heureuse se repliant sur son ombilic. Cela fait de courtes vagues, cela s'éclaire de l'intérieur, cela s'adonne à une intime germination. Personne, sur terre, ne fore de ses pupilles de jais l'annonce de cette plénitude. Cela existe de soi, pour soi, comme si l'éternité devait faire se figer la lumière dans une sorte de bloc de résine. Il y aurait alors, dans la densité ombreuse de la matière, des genres d'hallucinations colorées : coques mordorées des scarabées, vibration turquoise du colibri, éclat de feu éteint de quelque améthyste. A peine un grésillement, un ébruitement pareil à l'hésitation du lampyre parmi les tiges souples des graminées. Tout dans l'attente, tout dans l'immense solitude de l'être, de sa parution sur les rives de l'exister.

Les rares visiteurs du monde, les brindilles vertes des sauterelles, l'air mauve à la pointe des herbes, la tunique noire des taupes, l'éclair argenté du renard, le bec cloué du pic-vert, l'hélice grise de l'escargot sont autant d'harmoniques qui ne font que demeurer dans l'orbe du silence. L'effraction sera pour plus tard, quand le jour consentira à déplier sa corolle blanche. Pour l'instant tout est au recueillement, à la longue méditation alors que des lambeaux de nuit, des écailles de rêve flottent encore à l'entour des eaux. Patience du monde sur l'abîme du paraître. Hors la clairière où les choses se disposent à faire phénomène, tout est reconduit à l'effacement, tout est livré à l'étroite mutité de ce qui, encore, n'a pas été nommé. Cirques repliés des montagnes, vagues figées de la mer, sombre laitance de la lune, percussion hésitante des étoiles, yeux éteints des baudroies abyssales, lumière sourde des grains de la dune, mousse dense des forêts, usure claire des galets, plaque immobile des lacs. Tout dans l'à peine émergence de ce qui se réserve et sombre dans le mutisme, tout dans la demeure aphasique d'un non-vouloir.

Mais pourquoi cette hésitation alors que la haie, l'arbre, le roc, l'oiseau, l'homme attendent avec impatience l'effusion du jour, la survenue de la clarté qui sauve et dépose ce qui s'annonce sur les rives de la donation du monde ? Pourquoi cette mesure étroite des choses, pourquoi cette réserve face au langage pluriel de l'univers ? Est-ce si grave de paraître sur l'immense scène de l'aventure ontologique, y aurait-il une dette, une culpabilité à assumer, un effacement de soi à engager afin qu'ayant expié notre faute d'être-au-monde, nous pussions, enfin, regarder les choses avec les yeux apaisés de la certitude ? Y aurait-il cela, cette arche en attente du devenir, cette vibration suspendue du temps, cette ultime hésitation avant que ne se déchire la toile du ciel, que ne poudroie le bonheur simple d'exister ? Ou bien l'homme serait-il ce ciron clignant des yeux face à la démesure de l'infini, cette immense coruscation de la pensée qui se consume à la densité de sa propre flamme ? Pourquoi ce suspens où l'angoisse agite ses grelots de fou, où la démesure s'emparant de nous nous reconduit à la geôle étroite de notre finitude ? Pourquoi ? Pouvons-nous formuler autre chose que cette aporétique question et continuer de vivre parmi les divagations mondaines sans en être longuement affectés ? Mais comme tout ceci est vain face à ce qui, dans l'ombre, se destine à parler, à dire le poème en attente, la fable ouverte du monde ! Car il y a urgence à paraître avant que la grande horloge ne s'inverse qui nous reconduirait dans les limbes étroites et sourdes d'un primitif limon.

Voilà que cela commence à s'ouvrir, consent à la mobilité, se prête au désir, se déploie en direction de la volupté. Une lumière bleue, saisie de vibrations, se glisse à fleur d'eau avec des ondoiements de brume, des crépitement de comètes. Quelques touffes vert-de-gris sortent du silence, des troncs allument leurs tremblantes écorces sur la taie couleur d'obsidienne, un semis d'herbe pareil aux hésitations de la bruyère longe la rive songeuse. Puis une bande plus claire surgit comme un mystère de la nuit à peine effacée, s'imprime à la face pleine du monde. Joie que cette effusion venue dire aux hommes la mesure exacte du jour, la rareté de l'instant, le basculement déjà vers plus loin que cela qui s'annonce et rayonne. Le langage est proféré qui dit la liberté disponible, l'offrande de la vérité, le déploiement du projet de la nature, de son inépuisable ressourcement. Le moment est venu d'être là, simplement, comme une pure logique, un espace d'évidence, une architecture se hissant d'elle-même dans l'éther sans limite.

La crête des montagnes allume dans le ciel son liseré d'argent; les torrents bondissent de pierre en pierre; la toison des moutons fais osciller ses boucles blanches sur le sombre des pâturages; les digitales diffusent le parfum de leurs calices; le plateau de la mer se couvre d'une multitude d'étincelles; les bateaux traînent, derrière eux, le trait éblouissant de leur sillage; les nuages glissent sous le dôme bleu de l'air; la dune fait crépiter son sable blond; les lacs font réverbérer leurs eaux translucides jusqu'à la limite de l'espace agrandi. Dans les villes, dans les gorges profondes des rues, sur l'aire immense des plateaux où souffle le vent limpide, sur les places cernées de rumeurs polychromes, sous les frondaisons de l'arbre à paroles, dans les salles de jeux, sur toutes les avenues du monde bat le sang rouge de la vie, chante l'hymne du retour du soleil, se célèbre la grande fête de la lumière. La nuit n'est déjà plus qu'un vague linéament faisant sa fuite sur le bord de la mémoire; l'ombre, partout dissoute, ne renferme plus ni secret ni menace. L'onde du jour est là qui sème à tous les vents les fruits de son immense fenaison. Les hommes, les femmes, au sortir de leur longue léthargie font briller le quartz de leurs yeux, polissent leur sclérotique de diamant alors que, déjà, les meutes de clarté se teintent de terre et d'ombre avant que la méditation nocturne ne vienne les visiter. Grande beauté du cycle imprimant dans la conscience la marque insigne du temps. Nous ne sommes que cela. Du temps ! Et l'espoir d'y demeurer.

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13 septembre 2015 7 13 /09 /septembre /2015 08:47
Sur le bord des choses.

L A P L A N D - B A R E N T S . S E A
Photographie : Gilles Molinier.

Sur le bord des choses.

Oui, la plupart du temps, nous nous contentons d’être à la périphérie de l’exister que nous regardons d’un œil distrait, tant sont grands nos affairements et notre hâte d’en finir avec la procession des heures, le basculement des secondes. Oui, un nouveau texte sur un paysage. Oui, une nouvelle description de ce qui semble constituer une évidence. Y a-t-il justification à réitérer indéfiniment le même geste d’écriture, à poser devant soi, à la manière d’une obsession, une beauté qui rayonne d’elle-même ? Il suffirait de se laisser aller à la vision et se taire de manière à ce qu’un processus silencieux se mette en place, circonscrit à ses propres limites. Oui, sans doute ceci est-il une des voies d’approche de l’œuvre d’art. Mais il en est une autre qui consiste à « remettre cent fois sur le métier », à tisser de nouveaux fils afin que l’essentiel se manifeste et ne nous laisse pas dans la douleur d’une inconnaissance. Renoncer à connaître est toujours une perte, une chute, une fuite devant la lumière.

Ce texte, comme beaucoup de ses homologues, fonctionne selon la méthode des variations phénoménologiques. Le réel est si complexe, tellement incliné à se présenter sous des milliers d’esquisses successives, qu’il devient nécessaire de se doter d’une vue mobile de caméléon, aussi bien que de sa robe infiniment changeante afin que, portés nous-mêmes à la métamorphose, nous puissions en saisir les étapes successives dans ce qui se présente à nous, les archiver dans quelque coin de la conscience et nous livrer à la belle synthèse du monde. Initier le cycle d’une variation phénoménologique ne se comprendra qu’à l’aune d’une métaphore. Les paysages, tels des feuilles varient selon le point de vue, l’heure, la courbe du soleil, la saison. Nous en saisissons les clignotements, les fragmentations, nous en admirons les troublantes facettes. Mais lorsque la contemplation a cessé, que nous reste-t-il sinon une manière de mémoire capricieuse, quelques lignes de fuite, quelques perspectives dont nous serions bien en peine de tracer l’esquisse sur la feuille blanche. La complexité est ainsi faite qu’elle nous échappe toujours. Ce paysage, nous l’avons vu à l’aube, sous l’ardeur de l’étoile au zénith, à la chute du jour, en été, en hiver alors que la neige approche qui dissout tout dans une brume blanche. Des paysages-feuilles nous n’avons observé que le limbe, la forme extérieure, quelques clins d’œil vite refermés. Ce qu’il nous fallait apercevoir comme ses fondements essentiels, ses nervures, son essence, c’est cette sorte d’invariant, d’idée qui le résume et le porte à sa plénitude en même temps qu’à sa vérité. Or cette rigueur de la réception de la chose qui nous interroge n’est jamais affaire de raison, habileté du concept. Saisir les phénomènes en leur intime consiste à les inventorier sans cesse, à les observer sous toutes les formes possibles, à en tracer, au fusain de l’émotion, le caractère incontournable. De tel paysage nous dirons qu’il est romantique, de tel autre qu’il est impressionniste ou bien expressionniste, abstrait, architecturé, rationnel, anglais, classique, renaissance, toscan ou bien florentin. De tels prédicats, qu’ils appartiennent au domaine de l’art, du bâtiment, du jardin, de la culture ne sont pas de simples artefacts qui viendraient se superposer à la réalité. Ils en définissent le contenu, ils en établissent les lignes de force, ils en fixent la puissance. De telle sorte qu’un paysage de l’antiquité ne sera jamais identique à la fantaisie d’un jardin anglais. Ces qualifications du réel, comme leur nom l’indique si bien, mettent en exergue leurs qualités particulières et nous disent en quoi chaque proposition esthétique est singulière, en quoi chaque nervure détermine telle ou telle feuille. Celle de l’érable n’est pas celle du chêne qui n’est nullement celle du sycomore.

Comment mieux aborder le thème de la variation perceptive et sa traduction dans le domaine plastique qu’en se référant au minutieux travail de Cézanne sur la Sainte-Victoire ? Environ quatre-vingts œuvres se proposent d’en faire le tour, chacune constituant le lexique unique d’une rhétorique globale, d’une synthèse de cette énigme que le peintre cherchait à percer. Chaque tableau fait saillir une nervure, chaque coup de pinceau un ton, une touche, une ambiance, une émotion, une expérience dont le réel est une inépuisable corne d’abondance. Bien des exégètes de grand talent se sont penchés sur ces gammes subtiles à l’infini et en ont tiré de savantes conclusions. Pour le modeste propos qui nous occupe, nous conclurons sur le fait que le peintre d’Arles, multipliant les approches cherchait, sous la croûte têtue des phénomènes, à faire sourdre ce qui en constitue l’origine et en soutient toute l’architectonique, à savoir l’essence d’un lieu, chaque essence à nulle autre pareille. Sans doute y est-il parvenu à la hauteur de son génie. Cézanne est irremplaçable dans l’histoire de l’art moderne.

Sur le bord des choses.

Et maintenant, quelle variation proposer sur cette œuvre de Gilles Molinier qui ne soit pas le simple écho des textes précédents ? Eh bien, il faut décrire et se confier au paysage. L’heure est si particulière, si beau mélange de noir, de blanc, de gris. Trois harmoniques par lesquels le paysage nous apparaît en son « il est », ce surgissement phénoménal qui le pose dans le monde avec la méticulosité de ce qui ne s’annonce qu’une fois et jamais ne se reproduira. A cette heure matinale, le rocher est une longue et mystérieuse racine courant au ras du sol, parsemée de quelques tubercules blancs comme pour dire ce qui, bientôt, va se lever, le jour dans son unique beauté.

Ici, sous mes yeux étonnés, j’assiste à la première manifestation d’un instant nouveau. Comme un éternel rituel, une immémoriale cérémonie se reproduisant à l’aune d’un rythme mystérieux. Soudain, tout pourrait prendre couleur d’origine, tout pourrait s’affilier au registre de la blancheur et de l’écume, au rythme du silence, au balancement de l’inaperçu, du vent, de la goutte de rosée, du nuage qui naît du ventre gonflé du ciel. Juste au-dessus de la roche sombre, la grande mare palpite d’une présence qu’on dirait venue du fond des âges, une présence habitée de sagesse, traversée de virginité. Ce scintillement n’éblouit nullement, il appelle, il convoque à être, ici, dans les confins de la solitude, à communier avec l’indicible, ce mot qui ne saurait tarder à surgir, ce balbutiement au bord des lèvres, ce poème faisant ses gouttes claires dans le faisceau de la conscience. Comme un immense réservoir de langage, une source inépuisable, une eau lustrale purifiant le corps, disposant l’âme à l’accueil des choses.

Sauf le paysage et moi qui le regarde, en suis le témoin, rien d’autre qu’une phénoménologie de l’inapparent, quelques écailles de clarté, le bruit de pierre ponce glissant sur la vérité du monde. Ici tout est pur, tout est lavé de ce qui entache le parcours sinueux des hommes, aiguise les envies, tend les pièges, bande la corde vengeresse de l’arc. Sans doute faut-il ce retrait, ce suspens, cette sustentation au-dessus des accidents de toutes sortes afin que, libres de nous-mêmes, libres des autres, nous puissions nous affranchir des jougs, des contraintes, des compromissions et recevoir de la Nature le don qu’elle nous a toujours accordé mais dont nous avons oublié le subtil message.

Le lac étendu de la paix est en nous, il fait ses douces confluences, nous le sentons glisser dans les presqu’îles de notre corps, faire ses confluences et son ressac dans nos golfes intimes, parcourir l’envers de notre peau avec la souplesse de l’algue, l’élégance du galet que rehausse la lumière. C’est une mer identique que nous portons en nous dont, le plus souvent, nous ne percevons ni la profondeur des abysses, ni la pellicule de métal qui reflète l’esthétique du simple et de l’immédiatement saisissable. Au loin, pareilles à des branches avançant sur la toile du ciel, deux isthmes tâchant de se rejoindre comme le font, dans le silence des grottes, la stalactite et la stalagmite dont la colonne est la fusion, la forme achevée. Sublime image de la relation, jeu libre et gratuit de ce qui, toujours vient se confondre dans l’harmonie. Double fusion de l’amant, de l’aimée dont l’amour est le parfait assemblage, l’hymne indépassable qui ouvre l’horizon de la compréhension, assigne à la création ses plus belles avenues, ses œuvres indépassables. Sans la dimension déployante de l’amour pour Jeanne Hébuterne, l’amour ce lointain dont les feux brûlent les yeux, jamais Modigliani n’aurait donné naissance à ces nus somptueux à la chair de pêche, à la sensualité riche et explosive, au corps soulevé jusqu’à l’extrême limite de la plénitude. La chair de Jeanne, c’est celle du peintre que traverse une subite et double irradiation : de l’amour, de l’art. Faute de cela rien ne s’exhausse du réel que l’ennui et la désolation.

A regarder ce paysage, je suis immanquablement dans un acte d’amour, un éblouissement que soulignent aussi bien les contrastes accentués que les plages claires qui jouent en mode dialectique. Au loin sont des îles qui émergent de la brume et clôturent l’horizon, mais non d’une manière définitive, irrémédiable. Une échappée est ménagée dans des zones estompées dont le fusain est la touche de l’imaginaire. Si belle clarté que le ciel reprend dont nos yeux sont les témoins surpris autant que conquis. C’est ainsi, je suis sur le bord des choses mais déjà le voyage est commencé qui ouvrira de nouvelles voies. C’est ainsi celui que je suis, fécondé par le paysage inouï, aura fait glisser sur sa peau ocellée des myriades d’images, des pluralités de tonalités, aura déversé sur le globe de ses yeux quelques unes des nervures innombrables qui parcourent le monde. Je suis, nous sommes des êtres de constante métamorphose ; je suis, nous sommes des hommes-caméléons, des variations infinies, des fragments de kaléidoscope qui tournent jusqu’au vertige d’eux-mêmes et c’est pour cela que nous voulons connaître.

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12 septembre 2015 6 12 /09 /septembre /2015 07:37

 

Pure lumière du jour

 

5-copie-1 

Photographie : Naïade Plante.

 @Naïade Plante/ www.naiadeplante.com

 

Petite incise :

8-copie-1 

 Cette photographie, prise à l'occasion d'un festival d'art à Bombay en 2012

met en scène des Elèves de la Salam Bombay Fondation.

L'article ci-dessous ne cherche nullement à relater en quelque façon

la dimension humanitaire du projet, bien que la considérant essentielle.

Il se contente d'aborder, d'une façon relativement autonome,

le problème de la BEAUTE.

 ***

    La beauté, par son caractère d'universalité, de pure évidence, nous pourrions l'aborder par le biais du silence. Alors il ne nous resterait plus, comme tâche s'essayant à la percevoir, que de voir,  regarder, contempler. Voir grâce au processus optique faisant son chemin vers les aires perceptives. Regarder en tant que progrès  de la conscience prenant acte de ce qui se dévoile. Contempler, c'est-à-dire mettre notre âme en conformité avec l'âme du monde. Un face à face où le Regardé et le Regardant se rencontrent dans une manière de relation fusionnelle. Car il ne saurait y avoir d'échappatoire. La beauté est une brûlure, une incandescence à laquelle nous ne pourrions  nous soustraire qu'au risque de nous absenter de nous-mêmes. Ne pas la voir et plus rien ne signifie ou bien à titre d'égarement, de perdition, de chute dans quelque abîme. La peur, la famine, la guerre ne sont que les figures d'un tel abandon. C'est parce que nous ne savons plus décrypter ce qui nous fait signe vers un fondement que nous sommes remis à nous-mêmes dans un genre d'effroi et, ce simple fait, nous renvoie à notre propre invisibilité.

  Être visible, n'est que cela : ouvrir sa conscience à la beauté du monde et s'y adonner sans retenue. Là où la beauté fait ses enroulements esthétiques, là où se révèle une éthique - les deux sont indissociables -, surgit au plein jour ce qu'il y a à comprendre, à espérer, à mettre en œuvre. Car tout est problème de compréhension;  il y va de l'intelligence du monde, de la considération de l'altérité, de la révélation des choses de la nature qui entretiennent un langage qu'il est urgent de déchiffrer. Ainsi le beau paysage - la longue mesa d'argile rouge, la colline souple de la dune, les arêtes bleues des grands icebergs -, s'adresse à nous selon une généreuse géopoétique dont nous devons être les gardiens attentifs. Il faut nous exercer à entendre et entretenir ce "chant de l'eau" tel qu'il apparaît chez le peuple nomade vivant dans les plaines du Mali, là où coule le majestueux Fleuve Niger. Pays dont le Poète Peul Kurka nous dit qu'il est

  "un paradis terrestre où la beauté de l'homme vient rehausser celle de la végétation".

  Car tout signifie à être seulement relié. Le palmier se balançant dans le vent est le miroir dans lequel l'homme se reflète comme s'il était une simple conscience végétale, une efflorescence suspendue entre ciel et terre. Le palmier n'est palmier qu'en face du regard de l'homme. La Jeune Indienne n'est ce qu'elle est qu'à l'aune de l'intérêt que nous lui portons. Tout joue et se réverbère sur la courbure du monde selon l'inclinaison réciproque des consciences. Il existe une conscience de la terre, de la mer, de la feuille, du ruisseau, du pays d'Afrique dont Amadou Hampâté Bâ nous dit dans une si belle langue  qu'il est une :

  "Mésopotamie soudanaise où, à la crue, réfugiés sur leurs taupinières d'argile, les villages sont des îles semées sur un océan d'herbe et d'eau".

  Magnifique confluence de l'homme, de l'eau. Comment mieux dire cette ode vivante que le Peul adresse, par sa façon d'être, à l'environnement qui le façonne, dont il est un fragment à part entière, une image indissociable ? Grande beauté des peuples simples demeurés en contact avec ce qui les définit, les porte, les installe dans un verbe poétique dont la magnificence n'est que le reflet de ce cosmos dont nous sommes environnés, souvent à nos yeux défendant. Il nous faut nous déciller et nous diriger vers l'amont de la perception où s'origine le poème du monde.

  Mais il est temps de revenir à cette Jeune Indienne - dont nous ne nous étions éloignés qu'en apparence - essayant de trouver en elle ce merveilleux lexique dont son effigie nous fait l'offrande. Nous disions la possibilité du silence à annoncer la venue de la beauté. Sans doute. Mais quelque chose nous intime de correspondre à notre essence et de confier à la parole ce qui, par inclination naturelle, pourrait s'y dévoiler. Mais dans l'ellipse afin de ne pas se soustraire à une nécessaire modestie du dire. La beauté est d'une telle amplitude et, soudain, nous sommes comme interdits, reconduits à une mutité ou, à tout le moins, à une discrétion. Regardons l'image et laissons-nous aller à son langage intime, de la même manière que nous nous confierions au déploiement d'un paysage.

  Une brume est au fond qui fait sa couleur d'aube. Rien n'est encore sorti des plis de la nuit, sauf trois silhouettes à contre-jour. Deux à peine lisibles, comme pour incliner notre vision, là, au centre, sans doute dans quelque chose d'essentiel. C'est d'abord le regard  qui nous attache, nous fascine. Deux lunules de clarté posées sur l'eau d'un lac aux reflets sombres. Du mystère, mais dans la candeur, dans l'innocence qui précède l'âge nubile. L'âge ambigu retenu sur les rives de l'enfance alors que, déjà, s'annonce la presque maturité, peut-être le fardeau sous lequel il faudra se ployer et accepter le destin. Puis nous sommes soudain placés au centre du regard, sur le point exact du bindi en forme d'abeille, énigmatique parure d'or qui semble être le langage crypté et profond du troisième œil, cet appel mystique dont chaque Indien est, par nature, l'insondable réceptacle. Bientôt, à sa place, la goutte carminée de la poudre de kum-kum, comme pour dire la flamme du regard intérieur, la longue coruscation de la conscience. Tout en haut, la colline bombée du front repose sous un arceau couleur d'ébène sombre, pareillement à une forêt tropicale envahie d'ombre alors que l'ovale des sourcils et la courbure inférieure des yeux s'adoucissent dans des teintes de cendre. Puis les joues à peine colorées, semblables à une pierre de lave qu'une lumière inventive viendrait effleurer de sa palme avant que le jour ne paraisse dans le ciel lavé des pensées nocturnes. L'arête du nez, elle, vient compléter l'harmonie en un trait symétrique seulement présent à affirmer l'équilibre du visage, comme une ligne de crête entre adret et ubac. Et les lèvres, couleur de rose ancienne, il nous semble en sentir la douce fragrance à seulement les observer; les lèvres qui, bientôt, s'ouvriront sur les fleurs infinies du langage, modulations pareilles au son grêle et enjoué du sitar. Enfin l'ovale du visage enserrant en un même creuset cette supplique adressée à la beauté dont nous souhaiterions qu'elle fût éternelle. Sans doute l'est-elle, à la mesure de ce que nous sommes prêts à lui accorder l'espace d'un regard. Il ne saurait y avoir de plus beau poème.

 

 

 

 

 

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11 septembre 2015 5 11 /09 /septembre /2015 07:35
Terre d’utopie.

L A P L A N D – Finnmark.

Photographie : Gilles Molinier.

A cette image on ne peut échapper. Non qu’elle nous aliène ou bien nous plonge dans la mélancolie à l’aune de ses teintes gris-noir. Non qu’elle jette à notre encontre un mauvais sort dont les liens seraient indémêlables. Non qu’elle nous reconduise dans les corridors étroits d’une ancienne tristesse. Non, le problème est plus simple et plus complexe à la fois, non directement perceptible, logé au cœur même des significations iconiques. Il faut tâcher de comprendre et s’introduire dans les failles inaperçues du sens. Car rien ne paraît dans la simple évidence. Dans cette belle poésie plastique il y a un en-deçà de l’image, un au-delà dont le torrent constitue la ligne de partage.

En-deçà, dans les parties obscures, sombres, illisibles s’inscrivent les formes de notre destin ordinaire, la fuite longue des jours, l’usure du temps, la chute des secondes dans la gorge d’un puits sans fin. Broussailles existentielles qui confondent indifféremment joies et peines, projets et espoirs, déconvenues ou bien brèves réussites. Une progression à tâtons, une nage au milieu des remous, quantité d’affairements multiples dont la trame se soustrait à notre regard. Il y a si peu de lumière, une clarté tellement basse et nul chemin n’apparaît qui pourrait recevoir l’empreinte de nos pas.

Alors il faut assurer à sa vue de plus amples perspectives et dire ce qui se présente dans la simplicité. Le jour est si bas qu’il pourrait aussi bien figurer l’aube et sa marche originaire, aussi bien signer le crépuscule et, bientôt, l’annonce de la nuit. L’eau, venue d’on ne sait où, fait son ébruitement si léger, cascade de gouttes, glissements de plomb et de cendre que le ciel réverbère avec le mystère qui convient aux moments rares. Car, nous le sentons bien, ici, rien n’est commun, rien ne se rattache à une vision étrécie, à une perception ordinaire. On est si haut, sur le globe de la Terre, tout au sommet du renflement qui tutoie le ciel, sa coulée de mercure. Tout est infiniment métallique, jusqu’à la vibration de l’air qui fait glisser ses ondes sous les orages magnétiques. Le Pôle est si près qu’on pourrait le toucher du bout de son imaginaire et s’y fondre comme l’Inuit le fait dans la trame glacée des vents du Nunavut. Y disparaître en quelque sorte. La disparition, sublime état qu’on n’atteint jamais qu’à l’aune de sa propre perte. Ou bien par la prière, la méditation, la contemplation.

Depuis la rive noire, de ce côté-ci des choses, c'est-à-dire dans la pesanteur terrestre, le paysage s’ouvre à la manière d’un éventail ou bien se détache sur l’aire libre de l’esprit comme le papier du cerf-volant claquant dans le courant aérien avec sa longue queue pareille à un serpent cosmique. L’eau glougloute, frémit, frétille si bien qu’on la dirait carpe au ventre lourd ou bien saumon remontant vers le lieu de sa naissance afin d’y donner la vie, d’y prendre la mort. Si mystérieux le monde de l’extrême où les valeurs semblent se retourner, où la nuit se confond avec le jour, où le superflu, la résille noire d’une branche, les sarments d’un taillis se mettent à proférer avec tant d’ardeur qu’il est difficile de les suivre. Sauf avec les rides de sa peau, le tumulte de sa chair, l’eau de ses yeux, les battements de son sexe. Ici le temps est charnel, viscéral, nappe de lymphe noire qui partout se répand et nous inonde de l’intérieur. Nous n’allons pas au monde, c’est le monde qui vient à nous et tapisse les parois de notre être de l’assurance d’une manifestation. Nous attendons des feux follets, des lumières de Saint-Elme, des aurores boréales, des déflagrations de clarté et voici qu’elles se produisent dans le phosphore de nos os, dans l’arborescence de notre squelette, dans les ruisseaux infinis de nos confluences sanguines.

Au-delà. Ce paysage est là, de l’autre côté du ruban d’argent, avec ses meutes de galets gris, son talus si foncé qu’il semble de bitume ou de charbon, sa montagne doucement inclinée vers un invisible horizon, semée de taches de neige qui sont comme des lacs immobiles que regarde la théorie des nuages. Et le ciel, que puis-je en dire, sinon qu’il se réverbère à l’infini des yeux avec ses turbulences, ses bourgeonnements, ses confluences étranges comme s’il s’agissait d’un univers en voie de création, à moins qu’il ne s’agisse des derniers instants d’une vie commencée bien au-delà de la mémoire des hommes. Longtemps je contemple cette toile surgie du fond des âges, son aspect irréel, sa promesse que quelque chose va venir, que quelque chose va dessiner sa nécessité sur le grand praticable de l’exister. Mais rien ne s’écrit que la fuite du temps, l’écoulement du vent, le scintillement de la plaque d’eau. Pourtant je ne suis ni triste, ni abattu ou bien mélancolique. Un sentiment de plénitude monte en moi depuis la racine de mes jambes, se ramifie autour de mon bassin, s’étoile dans ma poitrine, gagne les cerneaux occipitaux avec des crépitements de phosphènes. Comme une vérité en train d’éclater, de disperser aux quatre vents de l’esprit sa limaille vive, ses grains de grenade carmin, ses feux de Bengale. Cela ricoche, cela cogne dans la conque de la tête à la façon de pelotes de mousse, cela irise le cortex qui flamboie dans la nuit de l’inconscient, cela habille le réseau des nerfs d’une tunique de porcelaine, cela fait ses tintements dans les osselets des oreilles, cela inonde le palais de la joie de connaître et de goûter aux délices de l’unique. Oui, c’est cela, de l’UNIQUE. Non d’un Dieu qui nous serait caché, d’un « Deus absconditus » qui déciderait à notre place de ce que nous sommes en essence, à savoir des êtres libres, des entités douées de raison, de connaissance, de passion, d’absolu. Oui, d’absolu. De cela nous avons soif. De cela nous voulons nous abreuver jusqu’à l’éclat de la dernière goutte, jusqu’à l’ivresse du paysage, jusqu’à la dernière fibre de notre chair.

Cela que je vois au-delà de moi, cette Terre d’Utopie, cette Terre Promise, c’est l’aire libre de mon imaginaire. L’imaginaire est une puissance, une énergie, un tremplin ontologique dont nous ne soupçonnons même pas la démesure créatrice. Oui, l’envers de cette montagne existe. Sans doute avec ses touffes de lichen, ses pierres ponces, ses ruisselets, les mailles serrées de sa poussière, ses lacs minuscules, ses vallées, ses dépressions, ses avens, ses dolines et ses concrétions de pierre. Mais ce qui habite l’envers des choses c’est ce que notre esprit aura fait naître. Nous sommes des accoucheurs et tels Socrate il nous faut pratiquer la maïeutique. Le monde est gros de potentialités, de ressources, de minerais dans lesquels il convient de puiser. Il nous faut être archéologues et exhumer les poteries anciennes, déchiffrer les milliers de signes, interpréter le moindre tesson, la plus minuscule fibre de papyrus, l’étonnant hiéroglyphe. Il nous faut être géographes et bâtir à la force de notre pensée la topologie de notre propre univers, le doter de ses habitats, édifier la prose des villes, le dire secret et modeste de la campagne, le susurrement de la masure perdue dans l’air vif du causse, la présence minuscule de la borie qui dit le mouton et le berger, l’amour du sol et des hommes. Il nous faut être le calligraphe penché sur ses enluminures, celui qui fixe dans l’encre la mémoire volatile des hommes. Celui qui dessine, tel Léonard de Vinci, le génie universel et donne sens au mouvement de l’âme. Il nous faut être des Amerigo Vespucci à la conquête d’un Nouveau Monde, celui qu’à chacune de nos respirations, à chacun des battements de notre cœur nous édifions à défaut de le savoir. Le monde, c’est nous qui le créons. Il n’existe pas en vertu d’un décret, d’une loi, d’un geste divin qui lui donnerait site et prééminence sur tout ce qui croît sous le ciel, sur la terre, près du ruisseau ou bien dans la plaine semée d’herbes.

Je regarde ce paysage et il est en moi comme je suis en lui. Mutualité existentielle, parution en miroir, réverbération, écho de tout ce qui est et témoigne par sa présence. Les lieux de l’extrême, les Pôles, le Grand Nord, les steppes d’Asie centrale, le désert de Namibie, les hautes roches du Tassili, les îles perdues au milieu des océans, les presqu’îles disparaissant en mer, les vastes lagunes, les hauts plateaux de l’Altiplano, les impasses des villes, les parcs minuscules, le bosquet sur son monticule, les infinies murailles de la tellurique Irlande se fondant dans le tapis des tourbières et les toiles de brume, voici les lieux par lesquels connaître et devenir.

Merci infiniment à Gilles Molinier de les porter au-devant de notre vue avec le talent qui est le sien. En cela il est de la race des bâtisseurs ! Bâtissons avec lui.

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Published by Blanc Seing - dans PHOTOSYNTHESES

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