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22 août 2015 6 22 /08 /août /2015 08:00

 

 

L'enclin du jour.

 

 

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                                               Photographie : Blanc-Seing.                                                     

 

 

 

  La lumière est là, comme posée par effraction sur le bord des choses. Au début elle est tout sauf une évidence. Des mots à peine murmurés, une phrase qui se cherche, un texte à venir. Nous ne la voyons pas réellement. Nous la sentons plutôt, simple effleurement de l'épiderme, tremblement de feuille, douce fuite du nuage à contre-jour du ciel. Alors il nous faut demeurer dans cette forme d'ambiguïté, d'imprécision où le monde n'assure sa présence qu'à être vacant, à dissimuler ce dont le temps pourrait seulement l'assurer, d'une fuite, d'une perdition et alors rien ne serait plus vraiment visible.

  Mais s'inscrire dans cette probable perte est déjà une manière de finitude, de renoncement à percevoir ce qui s'annonce. La parole fructueuse est là qui se réserve, qui fait ses mille scintillements, ses infinités de boucles colorées, ses éclats dont, jamais, on ne peut se lasser. Être là, près de l'écoulement de l'eau et… attendre.

  Les arbres, dans leur élévation, sont les premiers à être touchés, à être fécondés. Ils se mettent à vibrer du-dedans de leur écorce alors que les racines sous le sombre des eaux sont des lianes  parcourues de signes rapides. Le mince peuple de la rivière est bientôt atteint de cette nécessité de se ressourcer, de s'abreuver aux meutes de gouttes claires, translucides comme les perles de cristal. La vie surgit, s'éploie, se fragmente, l'onde semble muette, simple traînée de cendre bleue sous le couvert des feuilles. Il y a si peu de réalité et l'on se croirait sur le cercle d'un rêve, la nuit alentour avec ses mailles étroites ourlées de silence.

  Pourtant cela coule et se répand jusqu'à la clairière de l'horizon humain. Mais c'est comme un mystère, une outre qui se viderait  de son contenu sans même percevoir la nature de ce qui s'y délivre et s'offrande afin que puisse se manifester l'exister dans toute sa plénitude. C'est ainsi, bien des événements ne tirent leur vanité qu'à la mesure de leur modestie, de leur cheminement presque inapparent.

  Nos yeux sont disponibles, nos mains recueillies en coupe, notre corps tendu dans une nécessité de voile afin que nulle chose émergeant au monde ne déserte sa propre aventure, n'abandonne sa signification, celle-ci fût-elle aussi mince que le ris de vent qui, toujours aborde la rivière, sans même que cette dernière en soit avertie. De cela il nous faut être conscient jusqu'en notre ardent sommeil dont les braises vives ne sont que la réverbération de la lumière habitant les choses de multiples façons. L'enclin du jour, malgré son souffle imperceptible, n'est présent qu'à être révélé dans cette venue du simple à lui-même. Il ne saurait guère y avoir d'autre alternative. Toute volonté de faire émerger les choses hors de leur consentement est, par avance, condamnée à être une simple palinodie, une ligne illisible parmi  les allées et venues des Egarés sur terre

 

 

 

                                                                                                     

 

   

 

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21 août 2015 5 21 /08 /août /2015 07:33

 

Là où le vent demeure.

 

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                                                          Photographie : Blanc-Seing. 

 

 

  C'est à l'heure de la lumière levante que se révèle le mieux à nous l'essence de la garrigue. Faite de silence, de recueillement, d'absence. Comme si tout allait commencer, aussi bien la clarté dans le ciel que la longue dérive des hommes. Là-bas, au loin, près des quais de lave brune, se soulèvent à peine les poitrines oblongues. La lassitude est grande qui fait ses remous jusqu'au creux des ombilics. Dans le port claquent les haubans alors que les barques bleues et blanches flottent au gré d'un éternel clapotis.

  C'est à peine si les bruits des Existants, de leurs villes, de leurs affairement parviennent ici, au milieu de la grande aire minérale. La nature est si pleine, entière, gonflée. Telle une baudruche sur laquelle viendraient ricocher les rumeurs du monde. Juste un effleurement à la tête des pins, seulement une mince cantilène parmi les grappes des genets scorpions, une ride affectant cistes et euphorbes dont les calices semblent flotter au-dessus de la terre.

  Ici, le temps est géologique, de l'ordre de la moraine et du glacier, de l'écoulement du calcaire, de la longue dérive sédimentaire. Tout paraît si immobile, éternel, une manière de décor inaltérable en même temps qu'inatteignable. Hors de portée. Car la dimension outrepasse amplement l'effigie humaine, rendant également imperceptible le glissement de la couleuvre, la fuite syncopée du lézard à la gorge palpitante, la cendre grise du faucon pèlerin. Quant à la mante, profitant de son mimétisme, elle se dissimule sous le premier buisson venu. C'est ainsi, les paysages immémoriaux dissimulent leur lente avancée sous les auspices d'une fresque austère, presque illisible aux yeux de ceux qui s'y aventurent comme par mégarde. Il faut être observateur humble et attentif, sentir sous ses pieds le glissement des tapis d'aiguilles, frayer son chemin au milieu des genévriers cades et, surtout, être disponibles aux odeurs, aux frémissements de la roche, aux effluves iodés de la mer si proche, si lointaine. On n'en perçoit que le gonflement liquide, à l'horizon, la dalle immobile réverbérant le soleil, dans l'attente d'une hypothétique marée. Car l'eau ne saurait s'opposer au minéral dans une manière de polémique. Sauf l'hiver où, parfois, lors des marées d'équinoxe, le déchaînement est la seule profération possible alors que la garrigue disparaît dans des nappes de brume.  Mais, toujours, l'exception confirme la règle. En temps ordinaires, le massif de pierres et de végétaux joue en contrepoint de l'immensité bleue. Sans doute une façon de dire l'équilibre des éléments, leur jeu alterné, la belle symphonie à laquelle se livrent leurs forces antagonistes et complémentaires. Jamais  la garrigue ne trouverait son efflorescence sans la présence proche de l'eau, jamais l'eau ne recevrait son assise sans la proximité des concrétions minérales apparaissant comme un écrin, une conque incontournable, nécessaire.

  Et par-dessus l'eau et la roche, le jeu long et subtil de l'air qui s'immisce à la manière d'un médiateur. Sans le vent qui, continuellement, appuie sur les pins d'Alep, les inclinant vers le sol, sans le vent qui insinue sa langue froide entre les murs de pierres sèches, agite la tête ébouriffée du serpolet, il n'y aurait  ni odeur marine, ni effluves, ni bois éoliens pareils à des os de cétacé échoués au pied des genévriers et des buis odorants. Il n'y aurait pas de garrigue. Car ce jeu à trois, de l'eau, de la terre, de l'air constitue l'indispensable triptyque à partir duquel un tel paysage peut exister et faire sens.

  Parfois le feu vient mêler sa langue abrasive à ce sublime concert et, alors, tout s'éteint dans le charbon et la cendre et il faudra une longue patience avant que chênes pubescents, iris nains, aigles et faucons ne viennent reprendre possession de leur habituel domaine. Bien sûr, de cette désolation, tout renaîtra et s'éploiera de nouveau sous le ciel.

  Depuis les meurtrières de leurs logis, sur leurs balcons de bois, dans l'embrasure de leurs fenêtres, les hommes, un verre à la main,  palabreront sans cesse, mêlant leurs voix au souffle puissant de la Tramontane. Très haut, au milieu des nuages, planeront scories et cendres qui retomberont au loin, peut-être sur des terrasses ombragées au bord d'un canal. Là aussi, des hommes, un verre à la main, s'étonneront sans doute de la chute de ces flocons à peine gris, si légers, pareils à un poème qu'aurait écrit le vent. Ils n'en sauront pas l'origine, mais seront saisis, l'espace d'un instant, d'une hésitation, assiégés d'un doute.

  Le langage des éléments est toujours vivant, sensible, disponible. Souvent nous ne savons le décrypter. Nous sommes devenus, malgré nous, des hommes de culture aux yeux cernés de gemmes, alors que la vérité est si proche. Mais cela, jamais nous le savons. Seule la nature en prend acte qui toujours, en silence, recommence son cycle.  

 

 

 

                                                                                          

 

 

   

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16 août 2015 7 16 /08 /août /2015 09:02
D’un silence l’autre.

« Sounds of silence -3 - (lac d'Armagnac).

Photographie : Alain Beauvois.

Partout sur la Terre on dit le silence, mais le silence n’existe pas. Toujours, autour de ses spires, s’enroulent les vrilles du bruit, se déploient les ondes de la déflagration originelle. Le monde est né dans le big-bang et, depuis, plus rien n’a été en paix. Partout sont les cataractes de sons, les myriades de cliquetis, les nébuleuses d’harmoniques de cette note fondamentale. Le sceau humain est poinçonné à l’aune de ce récurrent bavardage et rien ne sert de vouloir s’en abstraire. On met ses mains sur la conque des oreilles, on les plaque telles des ventouses de chair mais les interstices des doigts sont les lumières par lesquelles la cochlée est mise en mouvement, peau de tambour percutée du bruissement des choses. Dans la canopée saisie d’endormissement, voilà que plane en sourdine le cri perçant et coloré de l’ara. Près des anciens volcans d’Islande, dans la pente bleue et grise du jour, s’illustrent les convulsions primitives, le souffle continu des geysers, le chuintement des solfatares, le sifflement des lapillis. Sur les collines orangées de Namibie, au milieu du désert sans limite, rôde la fuite sourde du lézard, se déroule le tintement des anneaux de mercure de la vipère des sables. Jamais la rumeur de l’univers n’a de repos. Jamais les sons ne s’amassent dans une boule d’ouate dont la blancheur serait la manifestation silencieuse de l’être enclos, replié dans un souverain mutisme. Même les rêves des hommes sont le lieu de combats avec leurs suites de tohu-bohus, leurs trilles de murmures et leurs théories de bacchanales. Rien n’est jamais en paix, raison qui fait des Existants de perpétuels agités qui croient ensevelir cela même qu’ils cherchent avec ferveur, cette agitation qu’ils prennent pour la vie, qui n’est en réalité que son ombre portée sur la mur vertical de l’angoisse. On bouge, on se déplace à la vitesse des météores avec, dans son sillage, le gémissement de la parturition initiale. Jamais ne s’efface ce vagissement. Il est le stigmate disant la douleur de venir et d’être au monde, d’y persister avant le mortel effacement.

L’aube est posée sur le lac comme la feuille sur le sol d’automne. A peine un effleurement, un essai de paraître dans la première insistance du jour. Loin sont les hommes dans leurs errements de brume. Bien au-delà des sens, les grincements des moteurs, le glissement d’acier des trains, les piétinements sur la dalle grise des villes. Tout repose et gît dans cette incertaine lumière comme s’il s’agissait d’une esquisse, d’un pastel s’imprimant sur l’épaule douce d’une colline. Les formes sont encore dans l’indécision de paraître, simples ébauches perçant la face oublieuse de l’heure. Il fait si doux parmi l’irrésolution. C’est un baume couleur parme qui fait son effusion avec la même grâce qu’a un enfant à faire flotter son cerf-volant à contre-jour du ciel. Le bonheur du temps c’est ceci qui se dit en mode simple : la branche souple, le triangle à peine visible de la presqu’île d’arbres, le reflet dans le miroir de l’eau, le dôme lisse du lac que ponctue le cerne noir d’une souche, son prolongement dans une manière d’arche étrange, la découpe ombreuse d’une rive, l’essaim d’herbes qui la longe avec la rareté de ce qui est invisible et profère dans la discrétion. On peut demeurer une éternité ainsi, assis sur ses talons, à surprendre la naissance du jour, son dépliement pareil à celui d’un épi livrant son grain d’or, sa poussière joyeuse. Mais les secondes basculent avec leur bruit de crécelle et bientôt sera la dure lumière brûlant la sclérotique de sa griffure temporelle, de sa blessure irréversible. Alors on se lève, on coiffe le globe des yeux de vitres noires et l’on s’en retourne dans le pays des Distraits avec, dans le creux du corps, la braise vive de l’instant, son empreinte d’hiéroglyphe et l’on ne dit rien car la beauté ne se dit pas, se révèle seulement.

D’un silence l’autre.

Photographie : JPV.

Les arbres sont levés. Ils font leurs cierges droits, leurs dessins de cendre dans l’air poudré de bleu. La nuit est encore au sol qui fait sa chape lourde, incompréhensible comme si quelque mystère en émergeait mais dans le cèlement d’une parole, dans la non-profération de ce qui vient d’avoir lieu. Jamais on n’épuise la réserve de sens de l’obscur, jamais on ne surgit dans la crypte des choses avec la certitude d’en avoir éprouvé ce qui s’y occulte, l’être qui s’y déploie en creux, son empreinte ontologique. On est toujours au bord de quelque chose, sur son pourtour et on décrit de grands cercles comme l’oiseau de proie avec le globe turgescent des yeux, les serres ouvertes sur l’insaisissable du monde. Rapaces aux griffes révulsées de ne pas savoir, de ne percer du réel que des approximations, des bribes, des essais de préhension. Alors on regarde, depuis son massif de plumes, ce qui se montre et toujours se voile. Alors on ouvre l’entonnoir de ses oreilles et on écoute le silence faire ses tournoiements, ses ondulations, ses bruits de bonde suceuse et l’on demeure sur sa faim comme si, jamais, l’on ne parviendrait à satiété et l’angoisse serait soudée au ventre avec la tyrannie de la dépossession.

Constamment on questionne le silence, on veut percer sa croûte, on veut toucher la lave qui coule sous la face des choses et dit leur nature, cette vérité que l’on dresse en haut des étendards, flotte comme l’oriflamme mais jamais ne se laisse approcher. Silence horizontal du lac, silence vertical de la meute d’arbres, des troncs qui se dressent à la force de l’énigme qu’ils nous posent. Tout est toujours en fuite que nous cherchons avec la foi du chemineau en quête d’un abri. Car nous sommes ces êtres en chemin qui, parfois, faisons des pauses, à l’aube, dans la diagonale du jour, alors que la vacuité est là, ourlée de plénitude et que nous errons dans notre outre de peau, désemparés de ne pouvoir regarder jusqu’à son extrême limite, la lisière de l’eau, la cime de l’arbre que tutoie le ciel. Le lac, nous nous en éloignons comme nous quittons l’aimée, orphelins de ne plus en percevoir l’aimante silhouette. La peupleraie nous la désertons, soudain privés de ce rythme si harmonieux qu’il semblait nous dévoiler le chiffre de la beauté. Ce corail, cette écume, ces sublimes visions de l’instant nous les portons en nous au creux du silence qui nous habite, le seul à pouvoir être connu puisqu’il est le motif à partir de quoi s’élève la parole questionnante, celle qui nous fait hommes et nous porte en avant de nous. D’un silence l’autre, c’est là que vit le secret en tant que secret. En lever le voile serait pure perdition de soi dans un geste aussi vain que dépourvu de cible. Le sens du tir est dans le trajet de la flèche, dans son sillage inaperçu, non dans son empennage de plumes, pas plus que dans l’arc qui la propulse. Ainsi sont les choses invisibles qui nous interrogent. Elles disent le monde en mode imperceptible. Pour cela elles sont infiniment précieuses. Pour cela nous les cherchons, mains tendues comme les aveugles et, parfois, nous pleurons !

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Published by Blanc Seing - dans Mydriase
14 août 2015 5 14 /08 /août /2015 08:37
L'amoureux noctambule.

« 17- An infinity shades of grey ».

Phare de Walde

Photographie : Alain Beauvois.

Dire de cette photographie qu’elle est belle serait énoncer un simple truisme. Elle est belle esthétiquement, en même temps qu’elle l’est ontologiquement. Ontologiquement parce qu’elle dit l’être en sa vérité. Ici, il y a coexistence du Soi avec l’harmonie du monde. Ici, les choses jouent en écho dans l’ordre du cosmos. « L’ordre du cosmos », volontaire pléonasme, réitération du dire afin que se révèle l’amplitude d’un avènement-événement. Aucune beauté ne saurait s’actualiser en faisant l’économie de son double versant : esthétique-sensation, ontologique-révélation. Une chose belle, nécessairement, dévoile son être. Une chose belle et l’espace est en attente de sa parution, le temps suspendu, goutte immobile dont la vibration interne est identique au frémissement du cristal, au vol stationnaire du colibri. Regardant, le temps-oiseau et l’on sait que quelque chose a lieu dans la manière d’un émerveillement, ce dont notre intuition est alertée, dont notre raison s’absente puisque là n’est pas son domaine. Surgissement de monde depuis le cœur de son essaim, le point focal de son rayonnement, la floculation des phosphènes avant même leur déploiement. Attente. Suspens.

Attente. Suspens. L’heure de cette image est la mise en abyme de tout ce qu’elle dissimule de significations internes, de doutes, d’ambiguïté, de marche sur une ligne de crête, là où le fil de lumière invisible sépare l’ombre de l’ubac de la clarté de l’adret. Image spéculaire reflétant l’abri nocturne, la gangue lourde du non-proféré, la gemme occluse sur son propre secret, l’amour avant qu’il ne fasse son ébruitement de dentelle de l’amant à l’aimée, transitant par cet insaisissable amour qui n’est amour qu’en raison de cela, sa fuite sous les doigts ivres de la fièvre de connaître. Car aimer est connaître. Soi dans la pliure de l’autre, l’autre dans l’ombilic de soi. «Le temps est un enfant qui s'amuse, il joue au trictrac / À l'enfant la royauté», disait Héraclite l’Obscur. L’amant est cet enfant, l’œuvre d’art est cet enfant, l’aube est cet enfant avant même que le destin n’ait jeté ses dés sur la toile libre de l’exister. Le monde est la signification qui s’ouvre à même sa profération, le lieu qui paraît dans son éclairement, le temps qui se fait instant dans la phase de la rencontre, ce passage inaperçu, ce « kairos » des anciens Grecs, moment décisif par lequel le sens s’annonce comme notre accomplissement le plus abouti.

L’image-attente est bouton de rose posé sur le bord de son dépliement, lac nocturne lissant ses eaux immobiles sous le dais du jour non encore parvenu à son éclairement, revers de la vague sur le point de se retourner dans son jaillissement d’écume ; l’image-suspens est la margelle du puits qu’éclaire la lentille d’eau noire soudée à la hanche de la terre, le vers du poète si près de cette césure qu’elle va en inaugurer le sublime scintillement, « Je dirai quelque jour /// vos naissances latentes », elle est « La Vie », tableau de Picasso dans sa période bleue

L'amoureux noctambule.

« La Vie » - 1903.

Pablo Picasso.

Source : Paintings, Quotes, and Biography.

où tout est en attente de naître, de paraître sous la courbure du réel, hémistiche de l’être, un pied dans l’ombre, un autre dans la lumière, sa proche épiphanie, son premier lexique ; elle est cet étrange reflet sur les tableaux de Soulages, ce fameux « outre-noir » prenant son essor de la

L'amoureux noctambule.

Pierre Soulages – 1985.

Source : Centre Pompidou.

physique visible pour faire signe vers cet invisible, ce « méta » à proprement parler irréductible à un objet, auquel la philosophie a dédié l’exercice de sa sagesse depuis ses temps matinaux, présocratiques, alors que la pensée émergeait à peine de son chaos originel ; elle est cet oiseau-poisson-violoniste de Chagall, c'est-à-dire cet étrange hybride auquel le temps est suspendu comme à sa possible matérialité, efflorescence des visions multiples du monde, fleuve illimité de la temporalité, éternité à laquelle nous nous abreuvons depuis le cerne étroit de notre finitude.

L'amoureux noctambule.

« Le temps est un fleuve sans berges ».

Marc Chagall.

Source : Jewish Museum.

Passage, tout est passage, « Tout s’écoule » dit une autre sentence d’Héraclite, de là notre impossibilité de « descendre deux fois dans le même fleuve », de garder le temps emprisonné dans la gorge étroite du sablier. La photographie qui nous occupe est ce subtil resserrement du temps, cette gorge étroite qui nous met sur le bord de la question de l’exister, un pied nocturne, un autre diurne, en équilibre comme le funambule sur son filin d’acier avec son balancier métaphorique indiquant aussi bien le chemin que la chute. Balancement du nycthémère, balancement de la vie dans une parfaite homologie signifiante. C’est pour une raison éminemment tragique que le moment précédant l’éclosion de la lumière, son bourgeonnement, sa lente combustion interne nous interrogent si fortement, avec une acuité qui fore jusqu’au centre du corps, au plein de notre conscience charnelle. Oui, « charnelle » car rien n’est séparé et tout sentiment s’enracine dans la touffeur du roc biologique. Nous sommes tous, le sachant ou à notre insu, des noctambules amoureux que la nuit retient en son sein alors que le jour appelle et décille déjà nos yeux d’à-peine-nés. Nous sommes pareils à une patelle soudée à son socle de pierre que la lumière hèle et détache de son antre primitif, mince radicelle ombilicale qui, bientôt, ne sera plus que fil d’Ariane en nostalgie de sa conque originelle, s’y abreuvant parfois à l’aune d’une réminiscence, d’une lointaine souvenance faisant son bruit de source. Nous sommes cette ligne de fracture entre un savoir et son contraire, nous sommes ce clivage qui nous scinde en deux territoires distincts mais nous met en devoir d’une osmose sous peine de nullité. Nous sommes et nous ne sommes pas puisque le temps ne nous appartient pas qui nous déserte dans le même instant qu’il nous visite. Ombre, lumière. Lumière, ombre. Comme un étrange clignotement à l’orée de ce que nous sommes, ce flux qui avance, ce reflux qui rétrocède en direction du lieu de sa provenance. C’est tout cela que nous dit cette si belle image en effleurements, en touches mouchetées, en gris-bleus de céladons, en voiles de bitume, en lumière de galet lissé, en brume échappée des tourbières, en palme d’eau d’une lagune sous la décroissance de l’heure. Cela que nous savons du fond de l’intime mais que nous ne nous avouons jamais que dans le chuchotement. Oui, le chuchotement, cette vérité à bas bruit qui nous habite l’espace d’un regard !

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Published by Blanc Seing - dans Mydriase
5 août 2015 3 05 /08 /août /2015 08:00
Le sourire radieux du crépuscule.

" Sous les derniers rayons ".

Photographie : Alain Beauvois.

« Après trois semaines dans mon si cher Gers et, osons le mot « paradisiaque » à Collioure, il me faut songer à rentrer, à retrouver la Mer du Nord, Calais, famille et tous les amis de ch'Nord...
Je posterai ultérieurement une série cartes postales sur la merveilleuse Côte Vermeille que j'aurai beaucoup photographiée...
Je préfère, pour le moment, poster une dernière photo, non retouchée, que j'ai prise à côté de mon petit chalet du Lac Fou, en Bas Armagnac. Elle a été prise vers 21 h30 il y a une dizaine de jours, Un quart d'heure plus tard, le soleil aura complètement disparu. Il régnait sur le lac une incroyable quiétude bercée par les derniers chants des oiseaux, nombreux ici. Durant toutes ces vacances un couple de « rouge-queue » aura élu domicile sur la terrasse. J'aurai ainsi vu grandir, avant leur envol, cinq adorables (et bruyants …) oisillons, nourris sans cesse par le couple de parents, épuisés.21h30 : les oisillons s'endorment enfin, les parents se reposent, le soleil va se coucher et moi aussi. Les grenouilles se mettent à chanter, les premiers rapaces nocturnes se manifestent, les coucous se font entendre, les carpes sont très actives, les chevreuils vont venir, discrètement, se désaltérer. Demain, cet autre jour, il y aura tant, encore, à découvrir, à vivre et à photographier. »

A.B.

Ce qu’il faut faire, ceci : trouver un coin de nature, si possible au bord d’un lac retiré et se laisser emplir du chant de la nature. Seul parmi la solitude. Seul hors du monde remis à son propre affairement. Une toile de tente suffira à ouvrir l’espace d’une sérénité ou bien, à la rigueur, la géométrie simple d’un chalet en bois. L’essentiel est cette manière de retirement des choses, de contact direct avec ce qui croît sous l’horizon, de dialogue avec l’oiseau, la loutre, le ver dans son tube de terre. C’est le soir, cette heure attentive à sa propre révélation après que la chaleur enfin tombée laisse place à une fraîcheur discrète. Soudain un calme surgit de tous les endroits à la fois, un silence identique à celui des grottes sous-marines. De rouge, puis orange qu’il était, l’air est devenu plus transparent, s’habillant de teintes claires, un vert émeraude à la hauteur des bouquets d’arbres, puis une simple nuance de céladon à la limite de l’eau avec des liserés d’or accrochés aux hautes herbes. Le reflet dans le lac, l’image réverbérée par la pellicule d’eau ouvre le dessin d’une large bouche. Apaisée, comme pour dire la sérénité du lieu, le calme à observer, le mystère de la nuit proche que le crépuscule précède de cette marche souple sur la pointe des pieds. L’instant est si rare alors, temps immobile, mouvement suspendu et c’est comme si, déjà, l’on n’était plus là, en partance pour quelque endroit cerné de mystère, empli d’ombres accueillantes. Le crépuscule est au jour ce que l’automne est aux saisons : le retrait progressif de la lumière, son inclinaison sur la ligne d’horizon, sa disposition à entrer dans le froid, la rigueur, l’exactitude des choses que l’été avait entaillée de la lame tranchante de ses excès, de l’amplitude de ses humeurs solaires. C’est comme un repos qui s’annonce. C’est le rêve proche de la dimension nocturne qui se précise dans les cernes soutenus des taillis. Ce sont les illuminations de l’imaginaire qui brillent de leurs doux éclats, donnant aux arbres et aux herbes cette aura indéfinissable. A la regarder seulement et nous sommes en voyage pour plus loin que nous, bien au-delà de nos corps assidus, de nos esprits entravés par la marche du quotidien.

Dans le « V » ouvert de la toile de tente ou bien sur les planches de la terrasse, on se coule simplement dans le paysage comme l’une de ses esquisses. Non en tant qu’humain assurés de la « mesure de toute chose ». Placés là, dans l’encoignure du paysage, nous y jouons notre humble partition, à peine plus haute que le grésillement de la cigale ou le vol stationnaire de la libellule. C’est le monde qui vient à soi plutôt que nous n’accomplissons le trajet dans sa direction. Les choses de la nature ont ceci de particulier qu’elles procèdent elles-mêmes à leur déploiement sans qu’il soit besoin d’y mettre son « grain de sel ». Tout dans l’évidence heureuse de naitre, croître, mourir au sein de sa propre genèse et de n’en occulter le moins du monde le luxueux accomplissement. Car exister jusqu’en son tréfonds, c’est ceci : accepter de n’être qu’une courbe d’étoile blanche avec son aube, son zénith, son crépuscule et faire de cette connaissance un tremplin pour la joie.

Bientôt la nuit sera là qui fera son étole noire endeuillant toute chose. Mais, pour autant, rien de la vie n’aura disparu. Il faudra seulement se disposer à regarder autrement, avec l’œil de la dame-blanche. Il faudra consentir à se saisir de la réalité avec des griffes de rapace, non dans la violence apparente, mais dans le souci de s’entendre avec la confidence nocturne, munis des outils adéquats à sa compréhension. Car, alors, tout sera signifiant et l’on sera, là, sur le plateau de planches, un sémaphore attentif clignotant de conserve avec la totalité des choses présentes. Fragment, cristal vibrant à l’unisson du proche et du recueilli. Avec la cistude, on éprouvera la douceur de l’abri, on ramassera son corps dans la coque de corne et on connaîtra la valeur de l’habiter, le recueil du soi dans ce que la main de l’homme a façonné de plus précieux, cette grotte primitive à laquelle nous sommes originellement reliés alors même que notre mémoire n’en porte plus l’empreinte fondatrice. Avec le héron nous nous tiendrons perchés sur nos longues échasses, la bille de notre œil brillant de l’éclat du silex, en attente de la proie qui, bientôt fera notre ordinaire. Alors nous aurons conscience de notre posture de chasseur-cueilleur enfouie quelque part dans un repli de notre condition reptilienne. Avec la genette nous apprendrons la valeur de la vêture, la beauté de l’apparence, la nécessité de ces taches sombres sur la robe claire afin de passer inaperçus dans la société de nos ennemis, aussi bien de nos amis, parfois. La discrétion est toujours une possession, non l’inverse, une perte ou un manque-à-être. En compagnie de la loutre l’évidence se fera jour de la nécessité de nager entre deux eaux, de composer avec chacun, de retenir plutôt les colonies de bulles claires que les eaux croupies, de laisser filer le limon et de poursuivre son chemin d’eau avec la tranquillité d’âme de celui qui a su trier « le bon grain de l’ivraie ».

Pendant ce temps de ressourcement au contact du peuple du lac, la nuit aura tout revêtu jusqu’à la moindre brindille et ce qui s’apercevra encore sera le travail d’une force interne du vivant, une sorte de phosphorescence comme si un savoir l’habitait de l’intérieur, portant jusqu’à nous ses rayons fécondants. Depuis l’étendue morne des friches nous parviendra la tache assourdie de la « goutte de sang », cette fleur si simple, cet adonis nous invitant à méditer le sacrifice humain, la valeur du sang versé, la frénésie de la guerre, la stupeur attachée aux génocides, aux blessures infligées aux corps et aux consciences. Ce que l’on apercevra aussi, pareille à un léger brasillement dans le tissu de la nuit, la fritillaire pintade, sa clochette fragile inclinée vers le sol, la belle régularité de ses pétales lancéolés. L’art surgira du cœur même de l’obscur, ces mêmes fritillaires que Vincent Van Gogh peignit un jour de 1887, avec le solaire du vase de cuivre, mais aussi les touches pointillistes de l’arrière-fond, lesquelles font penser à « La Nuit étoilée », autre toile de Vincent où la folie le dispute au sublime. Nous serons aussi visités par le bleu-parme du lupin, par sa corolle discrète, pas son message de repli discret parmi le sable et les graviers du rivage.

L’espace d’une nuit, dans l’anonymat de la nature, l’on se sera fondu dans l’univers fascinant de la flore, dans celui, secret, de la faune qui habite mais se dissimule. Y aurait-il danger à paraître, à tracer son sillon dans la glaise du monde ? Quoi qu’il en soit, dans le creuset de son cœur on emportera la lumière vive du genêt, dans son esprit les étoiles bleues du myosotis, dans la conque de ses oreilles le chant aigu de la bécassine des marais, ce genre de langage en pointillé disant le temps qui passe. Au fond des yeux, dans un pli de la pupille, sera gravée l’image polychrome du tadorne, son bec corail, sa tête couleur de chrysocolle, l’éclair blanc de son plumage, ses ailes de cornaline, la courbe parfaite de son corps glissant sur le calme des eaux. Tout ceci on l’aura en soi dans quelque antre secret de son corps et, revenant parmi la communauté des hommes, l’on arborera ce sourire que beaucoup trouveront étrange, ce « sourire radieux du crépuscule », cette joie intime que connaissent les aventuriers du simple. Une façon d’être dans l’immédiateté des choses, le secret de leur déclosion. Peut-être n’y a-t-il que cela à connaître, le langage tel un murmure qui fait ses floraisons à fleur de peau. Oui, à fleur de peau !

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4 août 2015 2 04 /08 /août /2015 07:29
Paysage en solitude.

" Cap Vert ".

Photographie : Alain Beauvois.

« Avant hier, un endroit perdu près de Manciet ( Gers )
un endroit perdu que je ne saurai jamais retrouver
un endroit que l'on découvre au détour d'une haie

ahhh, ce bonheur parfois de ne croiser personne,

de ne point se pencher sur soi même

mais sur la beauté offerte des orchidées sauvages... »

A.B.

De la mer on parle souvent, de sa couleur bleu marine, de ses golfes aux eaux claires, ses criques rocheuses, ses plages de sable blanc, ses vagues hauturières, ses courants, son flux infini jouant en écho avec le reflux.

De la montagne on dit l’austère beauté, les pics acérés trouant le ciel, les névés brillant au soleil, les ravins noyés d’ombre, l’adret lumineux, l’ubac couleur de nuit, les crêtes pareilles à un fil de cristal.

De la campagne on ne dit presque rien, sauf sa perte quelque part entre mer et montagne, sa presque illisibilité, son anonymat qu’habitent seulement quelques bouquets d’aulnes et des chaumes jaunissant sous l’or de l’été. Ou bien alors, cette terre aux confins d’une disparition, cette image d’Epinal où courent les teintes d’une aimable nostalgie. Enfants, combien nous avions de plaisir à lire, dans le manuel de l’école primaire, les inoubliables pages d’un Gustave Flaubert décrivant la scène d’un comice agricole ou bien celles d’un Maupassant dressant l’étal sur lequel se déroulait un marché normand. Combien d’émotion aussi, à faire la connaissance de cet enfant occupé au labour en compagnie d’un adulte, dont Georges Sand peint le tableau plein de lyrisme dans les belles pages de « La Mare au Diable » :

« Tout cela était beau de force et de grâce : le paysage, l’homme, l’enfant, les taureaux sous le joug ; et malgré cette lutte puissante où la terre était vaincue, il y avait un sentiment de douceur et de calme profond qui planait sur toutes choses. »

Et pourtant, aujourd’hui, dans notre civilisation occupée de techno-pratiques, ces déclarations d’amour à la terre prêteraient à sourire comme le feraient des images vieillies derrière la vitre trouble d’un antique chromo. La campagne semble si éloignée des préoccupations humaines qu’elle apparaît seulement à la façon d’une Terra incognita, d’une aire indistincte dont les hommes ne perçoivent même plus qu’elle est leur nourrice et les maintient en vie. Immense marée humaine parcourant les agoras urbaines de leurs trajets multiples alors que la glaise révèle au soleil ses belles vagues soulevées par la lame de la charrue. Solitude contre solitude. Celle de « la foule solitaire », celle du sol déserté que presque plus aucun pied humain ne foule.

C’est un matin chaud et lumineux dans l’heure diagonale, celle qui ne possède plus l’empreinte de la nuit et se dresse déjà vers sa position zénithale. C’est l’heure vacante où rien ne semble se passer que le repos éternel de la terre. Les oiseaux ont déserté leurs haies et se perdent là haut, quelque part dans le ciel que la lumière décolore. Les hommes, dans les villes, font leurs marches hasardeuses. Dans les forêts, les boqueteaux, les animaux commencent tout juste à suivre les sentes du jour, à humer le dépliement de l’air. C’est comme si le temps était suspendu, genre d’aiguille qu’une soudaine stupeur aurait figée avant que le destin ne déroule son chemin. Déjà les plages, au loin, commencent à s’animer des premières allées et venues, déjà les chemins de montagne connaissent les marches lourdes des premiers promeneurs.

Ici, au milieu des terres est un lieu de solitude. Immense. Se recréant à perte de vue dans le genre d’un désert. Là, devant les yeux est l’espace de la révélation, l’offrande multiple, la donation directe du paysage à celui qui s’y confie. Houle toujours recommencée des vagues d’argile claire qui descendent en pente douce puis remontent, dessinant l’espace unique de la dune. On est là au centre du désert et l’on sent son souffle chaud en même temps que son mystère, son silence tellement plein de promesses, de juste mesure pour l’esprit. Lieu de recueillement où tout s’oublie du monde, sauf son harmonie, sa merveilleuse géométrie. C’est un cosmos qui s’ordonne, qui habille le regard d’un luxe inouï. Les formes s’emboîtent, se révèlent les unes les autres avec une telle évidence heureuse. Si beau lexique de la terre portant en son sein les germes de son propre ressourcement, mais aussi bien de celui qui lui confie le secret de sa présence. Car la terre sait écouter. Car la terre sait parler. En elle, le bruit de glissement des racines, leur éclair blanc dans le mystère des veines lourdes. La vrille souple du lombric et ses dentelles de boue qui dessinent la mesure du simple, l’attention de la nature au moindre événement survenant à sa surface. En elle le souple déploiement du végétal qui, bientôt, deviendra fleur puis grain, puis farine dont les hommes feront l’ordinaire de leurs repas. En elle le fourmillement microscopique de la vie, long métabolisme du sol, métaphore du vivant à l’œuvre sans qu’aucune intervention humaine soit nécessaire. Intelligence naturelle du monde s’assurant de sa durée à l’aune de ses propres ressources.

Au contact de la terre on se plaît à rêver, on se surprend à flotter dans l’espace ouvert de son imaginaire, à faire l’expérience de la liberté. Plus d’attache à ce qui lie et contraint. Plus d’obligation d’être celui que l’on n’est pas, qui se dissimule derrière le masque de carton des obligations sociales. Avec la mésange qui habite la mince haie, avec le passereau qui traverse l’air de son vol malicieux, nul besoin de tricher, nul besoin de dissimuler quoi que ce soit. Nul besoin de chaussures qui flétrissent les pieds dans des prisons de cuir. On marche sur la croûte d’argile, pieds nus, comme munis de ventouses sondant le limon, le radiographiant jusqu’à connaître le moindre de ses secrets, sa plus mince faille. On se baisse soudain, on saisit un caillou plat, on le lance à toute volée et voici qu’il ricoche et fait ses rebonds sur la dalle de terre comme il le ferait sur l’eau étale d’un lac. Un bruit sourd, une déchirure de l’air puis la masse cotonneuse du silence et la manière de bourdonnement qui s’ensuit. Car le silence n’est jamais total, qu’une rumeur de fond habite, celle de l’exister en son mouvement. Nulle part ailleurs qu’ici, cette sensation n’existe aussi fort, avec une telle intensité. Ouverture de la beauté que la solitude porte à son plus haut point d’effusion. C’est en étant seul face à l’immensité qu’on en éprouve le mieux la joie plénière. Personne qui trouble et divertit de soi, de la nature. Liaison directe, osmose, vases communicants. C’est pour cette raison que la « rêverie du promeneur solitaire » possède une telle force d’aimantation. D’attraction. L’esprit se glisse dans la moindre coulée d’air, l’imaginaire fait usage de toute rencontre, de l’eau de la fontaine, de la graminée nageant dans le vent, du trajet de brindille noire de la fourmi. Il n’y a pas de sentiment de plénitude plus grand que celui de se sentir un fragment du grand tout alors que celui-ci s’adresse à nous dans une langue familière, immédiatement saisissable, facilement assimilable. De la terre à moi, une seule onde, un seul rayon de clarté, une seule levée de sens. De moi à la terre, une seule et même communion dans l’intuition partagée de vivre une aventure singulière, non renouvelable, donc exceptionnelle.

Le fameux « sentiment océanique » dont parlait Romain Rolland, indiquant dans cette belle expression l’expérience spirituelle faite par l’homme se sentant en unité avec l’univers qui le dépasse, ce sentiment donc a besoin de deux ingrédients afin qu’il ait lieu : la majesté d’un espace totalement libre, la présence humaine solitaire comme condition de réalisation d’une puissance affinitaire. Si d’autres horizons que celui de la terre peuvent s’offrir comme motifs de méditation, de contemplation, sommet d’une montagne, large horizon maritime, l’espace ouvert de la terre constitue le troisième terme de la triade signifiante, sans doute le moins immédiat parce que le plus commun ou le moins fréquenté. On est là, au milieu de la nature que ne trouble ni le susurrement du ruisseau, ni l’écho de la falaise, pas plus que le commerce des hommes et l’on se sent bien à seulement regarder les collines faire leurs dos rond, déployer leur si belle clarté sous la douceur du jour, la pointe d’herbe avancer pareille à un coin dans une bille de bois, mais avec tellement d’inclination à la justesse qu’elle trouve immédiatement sa place et sa raison d’être avec le feston de sa mince haie et son arbre minuscule comme promesse d’un devenir. Longtemps, alors que l’on s’éloigne de cette « Terre promise » et que l’on rentre dans le site des choses mondaines, l’on porte en soi le pur prodige du surgissement. Le lieu nous l’a donné que la solitude a porté à son point d’acmé. Parfois, la nuit, en plein rêve, ces images apparaissent, mais mêlées à d’autres, étranges clignotements que l’esprit ne reconnaît pas mais dont l’âme fait sa nourriture. La terre, en nous, fera encore longuement sa trace d’empreinte belle et décisive. Nous ne saurions l’effacer à l’aune d’une quelconque distraction. Images archétypales qui forent l’humain bien plus qu’il ne peut l’imaginer. D’elles nous avons besoin comme de pain et d’eau : nourritures essentielles ! Jamais nous ne pouvons oublier « la beauté offerte des orchidées sauvages... ».

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2 août 2015 7 02 /08 /août /2015 08:29
Toute beauté est surprise.

« Sa Majesté, le Cap Blanc Nez ».

Photographie : Alain Beauvois.

La beauté, jamais on ne la décide. Jamais on ne la pose devant soi sur un piédestal comme le sculpteur le bloc de marbre. Le propre de la beauté est entièrement contenu dans son surgissement. Il n’y a rien, puis, soudain, il y a tout. « Tout » veut dire la totalité de la conscience occupée à la vision. Les sens en alerte, oreilles dressées, jarrets tendus, pareil au golden retriever chassant le canard en baie de Somme. Alors on flaire, on renifle, on fait courir son museau contre la terre, on rase le sol de son ventre attentif. Du monde ne restent plus que deux décisions ultimes : celle du gibier, là-bas, dans la ligne de mire, celle du golden dont la vie dépend entièrement de sa proie. Oui, le geste en direction de la beauté est un geste de prédateur. Plus rien ne compte que l’acte du saisissement par lequel on justifiera son être, on marquera son empreinte sur les choses disponibles. Soudain il n’y a plus d’espace, ou alors tellement condensé qu’il prend l’allure d’une coque de noix. Soudain, il n’y a plus de temps, ou alors dans la meurtrière étroite de l’instant. Tout est là qui s’amenuise à la taille de la fourmi. Fourmi soi-même face à ce qui éblouit et fascine. Le saut sur le canard en tant qu’ultime délivrance et la boule du désir éclate dans sa propre fulguration, alors qu’une pluie de gouttes de joie fait sa résille dense tout contre le plexus, là où vibre l’arc de la passion. On foudroie la beauté en même temps qu’elle nous foudroie. Immémoriale lutte à mort de l’amant et de l’objet de son amour, lequel n’est saisissable qu’à l’aune de la lueur, de l’éclat, du feu de Bengale sitôt éteint qu’allumé. En attente de la prochaine parution, de l’événement princeps qui emportera le corps bien au-delà de sa propre réalité en une terre mystérieuse que, jamais, l’on ne peut décrire. Ainsi en est-il des paradis simplement évoqués par un acte de réminiscence, jamais susceptibles d’être symbolisés, mis en image, montrés du doigt.

Que l’on arrive par la lande herbeuse qui le coiffe ou bien par la plaine de sable qui court à son pied, le saisissement est toujours le mode par lequel on se manifeste, l’étonnement la révélation du secret soudain dévoilé de la Nature. « Sa Majesté, le Cap Blanc Nez ». C’est dire, par ce prédicat « majestueux » combien nous nous sentons des vassaux face à la royauté. Cirons confrontés aux étoiles. Démesure du langage cosmique rapporté à notre modeste dimension humaine. Sentiment d’humilité et alors l’orgueil se réduit à la taille d’une flaque confrontée à l’immensité de la courbe océanique. Là il n’y a plus de fuite possible, de refuge dans les apparences. Blanc-Nez est la vérité d’une beauté assénée à la mesure de la puissance tellurique. Sa présence réduit à néant toute prétention à figurer dans la promesse d’un éclat, fût-il mérité, dans l’orbe des hommes et de leur société. Il n’y a plus de langage face à l’incommensurable, sinon une rumeur de fond et les Existants se taisent et les Existants placent des cailloux dans l’antre de leur bouche afin que le silence soit la seule parole possible. Mutité voulant dire l’avènement du monde dans son évidence zénithale, comme si nous étions réduits à ne vivre qu’à la mesure d’un horizon émergeant à peine de sa propre ligne.

Lumière vespérale qui brille de ses dernières lueurs. Clarté qui glisse infiniment sur la plaine d’eau et de sable, allumant ici et là de minuscules ilots, ménageant des péninsules blanches, des isthmes sombres à la densité de suie et de bitume. Le paysage est lunaire, parcouru d’étranges vibrations, de mouvements suspendus, en apesanteur. Lumière d’éternité dont on sent le fleuve couler à l’intérieur même de son corps, éclairer le trajet des vaisseaux, en dresser les arborescences de métal. Longtemps cela remue en soi, cela fait son cliquetis de source. Irradiation de la vue qui se brouille devant tant de prodigieuse apparition. Révélation en abyme de toutes les beautés dont le monde constitue l’inépuisable corne d’abondance. Être face à Blanc-Nez, c’est être à la fois ici, sur la plage infinie et être ailleurs, partout où se dresse l’arche signifiante de la vie belle. Dans l’aire blanche de la taïga, en haut de l’altiplano où chante la flûte andine, sur les hauteurs du Machu Picchu avec ses blocs de pierres taillées qui tutoient le ciel, appellent les dieux.

Devant soi est l’immense glacier aux arêtes tranchantes qui plonge dans les eaux froides de l’Arctique. La lumière, constamment le ponce, le polit et c’est un acier brillant qui dévoile ses facettes multiples, ses esquisses infinies. C’est un bloc de platine venu de l’espace, un genre d’immense météorite qui aurait trouvé son site, quelque part au milieu d’un désert de sable immaculé et renverrait vers le lieu de sa provenance son aura céleste. C’est une gemme éblouissante dont la glaise aurait fait offrande aux hommes afin qu’ils connaissent les beautés cachées. Une manière de pierre d’obsidienne portant à même sa densité sa propre vérité. Nécessité de toujours interroger ce qui vient à nous dans la simplicité et s’offre comme digne d’être pensé. C’est dans ce face à face avec toutes les beautés disponibles que les Errants sur Terre peuvent découvrir leur orient, leur étoile du Berger les guidant dans la nuit noire des incertitudes. Blanc-Nez qui ne tient d’Albion son apparence qu’au moment de la pleine lumière, lorsque sa façade de craie renvoie sa vive tache, falaise à la blancheur ossuaire, à la lueur de cierge dans le mystère de la crypte. Mais le soir venu le paysage revêt son aspect sombre, étrange, pareil à une énigme dont il faudrait déchiffrer le hiéroglyphe. On devient explorateur au pied d’une lourde dalle de lave ou bien archéologue cherchant à découvrir les secrets enfouis au sein des pyramides, survivance des pharaons noirs, nécropole royale de Méroé, quelque part dans les dunes du désert. Tout est si enfoui dans la nuit proche et les formes disparaissent bientôt dans une indistinction que seul l’imaginaire pourra lire, interpréter et symboliser comme possible.

Lorsque la beauté se présente, tout se relie dans une même perspective, aussi bien notre vision contemporaine des choses que les perceptions antiques des civilisations anciennes, les temples mayas, ceux d’Angkor ou bien encore ces empilements de pierres brunes que sont les tombeaux de Nubie dont l’hermétisme et l’austère beauté nous interrogent au creux de l’intime, là où l’exactitude fait son miroitement de cristal. Il suffit d’ouvrir les yeux et de se laisser pénétrer par cela même qui fait briller les yeux, le beau en son apparition, et d’accepter que la surprise nous métamorphose et féconde notre regard. L’avoir éprouvé un jour et le luxe s’installe à jamais. Et la recherche du miroir du monde devient fin en soi.

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17 juillet 2015 5 17 /07 /juillet /2015 07:06
L’instant bleu.

« Toutes nos envies de grand départ »

Photo N° 23

Photographie : Alain Beauvois

***

   « Les Hemmes d' Oye, près de Calais, l'hiver dernier Le soleil n'est pas encore levé la température est glaciale les gris se sont teintés de bleu je marche désormais dans l'eau je suis mouillé les oiseaux de mer se demandent ce que je fais « ici » moi aussi... mais je me sens vivre et revivre... dans cet « ailleurs » j'ai poussé un peu sur le bleu j'en voulais plein les yeux j'ai ajouté un peu de grain aux vastes étendues sableuses et le paysage était là comme...peint et j'ai eu l'intime sentiment d'en faire partie. »

A.B.

*

   C’est présent, déjà, depuis le milieu de la nuit, cela bouge au centre du corps, cela fait ses confluences, ses méandres, ses ruissellements. Cela s’annonce à la manière d’un long flux qui serait venu de loin, de l’autre côté de la Terre dans la rumeur étoilée du jour. D’abord on ne sait pas très bien ce que c’est, quel est ce langage qui nous visite, cette palme qui nous caresse comme le ferait un vent alizé. On est encore à la lisière du rêve, on sent dans ses cheveux ses doigts si fins pareils à une brume. On sent les choses du dehors mêlées à notre haleine et notre respiration est une brise qui dit le monde en mode silencieux, presque une abstraction à la limite du réel. Presque une pure théorie vivant d’elle-même sa propre image spéculaire. Demeurer là dans cette irrésolution de l’âme serait désertion de soi, renoncement à être dans ce qui va advenir, porter au regard ce qui mérite d’être accueilli au creux de la conscience, là où brille la lumière, là où se révèle l’espace d’une possible joie.

   Le ciel est lourd, plombé, serti dans une gangue pareille à ces eaux abyssales que jamais nous ne connaîtrons mais imaginons saturées d’ombres, de coulures d’étain, de réseaux complexes et mystérieux aux confins de l’invisible matière. Le ciel émerge à peine de la nuit que trouent encore de rares étoiles. Le froid est vif, coupant et les yeux se perlent de larmes, s’auréolent de cristaux de givre. La conscience est engourdie, pliée dans une bogue primitive dont on se demande si elle s’ouvrira jamais. Si elle prendra acte du monde qui s’éveille et porte avec lui la connaissance, la sublime corne d’abondance à laquelle nous voulons nous abreuver. Car, ici, entre l’eau de la Terre et l’eau du Ciel, nous voulons savoir, éprouver la plénitude, faire venir l’ivresse de l’instant. Car cet instant est rare, unique et ne se reproduira pas. Ceci nous le savons depuis le premier dépliement de nos alvéoles, depuis notre premier cri et c’est pour cette seule et unique raison que nous dépêchons de vivre, d’engranger le réel avec hâte, de le manduquer jusqu’à ce que le dernier nutriment qui le compose nous ait rassasiés. C’est d’être comblés dont nous sommes en manque. C’est d’être portés à notre propre incandescence dont nous sommes saisis et la brûlure est longue qui jamais ne s’éteint.

   Et voici que ce que nous attendions depuis une éternité surgit devant nous avec le rythme souple de l’évidence, avec la courbure infinie de l’horizon dont nos yeux sont le réceptacle. L’instant bleu est ce pur miracle, cette sustentation de toutes choses, cette donation de la nature à même sa profusion, mais dans la discrétion, dans la révélation aussi étonnante que la réverbération de la lumière dans la goutte de rosée. La nappe d’eau est immense, semée de reflets métalliques, un acier qui aurait été poncé jusqu’à délivrer sa substance intime, l’essence le tenant assemblé. Le ciel est pareil à un fleuve parcouru de gemmes transparentes, irisations d’aigues marines, profondeur du saphir, moire sombre du lapis-lazuli. Seule, au centre du paysage, une encre sombre, si intense qu’on la croirait encore parcourue de la nuit qui l’habitait il y a peu. Ici, dans la pureté d’une vision si originelle qu’on penserait à l’annonce d’un monde, à sa naissance, à ses premiers pas sur la scène du temps, tout semble figé, immobile, éternel. Le paysage est remis à la garde des hommes, aux Eveillés qui scrutent l’horizon avec la justesse du regard. Ceci est si fragile, éphémère, alors on s’habille de la fourrure de la loutre, de sa vêture de soie et on glisse lentement parmi les lames d’eau, éprouvant la douceur des choses, le baume liquide, la fusion des premiers nuages dans la clarté, la première couleur, à peine une touche de corail venant dire l’amorce de la vie, l’exister qui, bientôt dépliera sa chrysalide, lancera ses ailes dans le vent lisse du jour.

   Bientôt seront les grands oiseaux à la voilure blanche, les goélands marins aux yeux d’obsidienne qui troueront l’espace de leurs cris perçants. Bientôt, dans les villes, dans le labyrinthe des rues, les intersections des avenues, sur les places publiques, le long des trottoirs de ciment, s’animeront les mouvements, naîtront les agoras humaines parcourues du long frisson de la vie, semées de bavardages incessants, traversées du tranchant du doute, cernées de paroles d’ennui. L’instant bleu sera devenu le moment blanc ou bien gris ou encore noir selon l’état d’âme qui l’habitera. L’instant bleu, pour autant n’aura pas été oblitéré, il sera en attente d’un advenir, là au début du jour, à la lisière de la nuit quand les choses ressourcées par le périple nocturne se disposeront à être dans la pureté et l’innocence, le plaisir du surgissement sur le plateau libre du monde. L’instant bleu, surtout, sera cette parole inaperçue, ce geste invisible, ce regard portant au loin en direction d’un songe inaltérable car jamais l’on n’oublie le rare, le signifiant, le dévoilé. L’être des choses mis à nu est une telle amplitude de l’âme qu’il plane longuement au-dessus des existants qui l’ont éprouvé, attendant de sa prochaine manifestation qu’elle soit pur ravissement.

   L’heure est levée maintenant qui porte tout ce qui est dans l’orbe d’une vision claire. Le doute s’est effacé qui maintenait unis ciel, terre, nuages, hommes attentifs. Avant que tout ne bascule dans la dureté de l’heure, on rassemble une dernière fois son habit de loutre autour de son corps et l’on plonge longuement dans cette eau lustrale dont on attend qu’elle nous régénère et nous porte au-delà de nous-mêmes dans un pays si étonnant qu’il ne saurait porter de nom, s’inscrire seulement dans cet instant comme son essence plénière. Au loin glisse un ferry vers la proche Albion. Sur les falaises de craie, sur la courbure des galets quelque part du côté de Brighton sera l’instant bleu. Là où les hommes le chercheront, dans l’intime relation qu’ils auront avec eux-mêmes, d’abord, avec ce qui les interroge ensuite et se révèle être le regard adéquat sur les choses. Il est temps de regarder ! L’instant bleu n’attend pas !

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16 juillet 2015 4 16 /07 /juillet /2015 07:53
Etats de la gravure.

« Nu debout ».

2° état.

François Dupuis.

Nous avons choisi, ici, deux états successifs d’une gravure de François Dupuis : « Nu debout ». Notre approche ne sera esthétique que par défaut, cherchant essentiellement à faire apparaître les motifs sous-jacents qui se dissimulent dans tout acte créatif, ces motifs mettant en lumière la sémantique interne de l’œuvre. « Nu debout 2° état », même si la figuration n’est nullement parvenue à son terme, fait apparaître nettement ce que sera la forme achevée, à savoir la représentation du corps féminin en sa simplicité. Pure apparition du modèle en relation avec des éléments précis du réel, ainsi se dégage une idée de la Muse qui inspira l’artiste. Et cet effet de réel est si vrai que nous pourrions nous attendre, à chaque instant, à voir surgir l’Inspiratrice du dessin dans le cadre même de notre vie, par exemple dans une des pièces que nous habitons. Nous pourrions aussi bien la doter d’un prénom et l’accueillir dans notre propre musée personnel à l’instar des personnes de chair qui peuplent notre existence. Mais ici s’arrêtera, bien évidemment, notre fable, laissant l’image à son statut, lequel pour être fascinatoire, n’est pas pour autant incarné, émettant des sons, s’animant de gestes. Ce qui est à saisir, c’est la vraisemblance dont la représentation est investie, sa révélation ne suscitant chez le voyeur de l’œuvre, ni étonnement, ni inquiétude. L’image va de soi, elle prend place au milieu des objets de notre environnement avec naturel, dialoguant avec ce qui se trouve à proximité, elle consone avec ce qui nous est familier.

Etats de la gravure.

« Nu debout ».

1° état.

François Dupuis.

Il en va bien autrement de « Nu debout 1° état », dont nous sentons qu’avec lui s’établira un rapport plus complexe, moins spontané, notre compréhension de ce qui se présente ne résultant que d’une médiation, d’un effort d’intellection. Car, ici, nous ne sommes plus dans le cadre des évidences et n’avons plus, avec l’objet, de lexique simple qui en dévoilerait le surgissement. Sans doute ne s’agit-il que d’une question que nous nous posons comme nous le faisons face à une énigme. Il en est ainsi des formes ébauchées, des figures en voie de constitution qu’elles nous mettent en demeure de les saisir au terme d’un effort de la pensée. Si « Nu debout 2° état » nous apparaissait dans la catégorie du vraisemblable, de l’immédiatement saisissable, ici l’ébauche d’un visage, là la clarté d’une épaule, la saillie d’une clavicule, la douce éminence d’une poitrine, ici le gonflement des hanches, là la dépression du mont de Vénus, là encore la cambrure d’un pied pour dire l’attache terrestre, l’inscription dans le concret, « Nu debout 1° état » en constitue l’ébauche à peine visible, la première glaise dans laquelle, plus tard, s’inscriront les signes d’une parution au monde.

Or, ce que nous révèle « 1° état », c’est une manière d’origine, une sorte de Materia Prima encore indistincte comme dans l’enceinte si étrange de la chôra platonicienne, cette « nourrice du devenir » qui façonne l’intelligible afin d’en faire émerger le sensible, l’interprétable, les nutriments consommables, assimilables par notre conscience. Ici, nous sommes au plus près de ce qui, n’ayant aucun lieu où paraître, s’investit soudain des lignes signifiantes qui lui donneront acte et présence, visibilité sur la scène mondaine. Antre de l’alchimiste mêlant dans ses cornues les matières viles qui donneront, au sortir de l’athanor, la sublime pierre philosophale. Nous sommes là, avec cette esquisse, dans l’avènement d’une chose qui deviendra événement pour la conscience, à savoir prise d’un sens à partir de ce rien, de ce néant qui en sont comme les nervures premières, mais inaperçues, mais non pourvues de prédicats, donc, à proprement parler « innommables ». Rien et néant comme tremplins ontologiques pour ce qui fera phénomène et se révélera à la manière de ce réel multiple, fascinant, jamais fini parce que toujours renouvelé. Avant l’œuvre était le rien, le blanc, le silence, la mutité que les premières esquisses sur la feuille amènent à la profération, celle-ci en ses essais originels, fût-elle balbutiement, chuchotement dans le clair-obscur de toute parole émergeante.

Et maintenant, si nous analysons sur le plan formel ce qui s’inscrit dans le langage de l’œuvre, voici ce qui apparaît et joue en écho avec l’état suivant, « le 2° », qui n’en sera que le développement, la croissance, l’affinement de l’aspect en vue de se porter au regard des Existants. « Nue 1° état », dans son indistinction primitive fait encore partie du fond dont elle provient, comme si elle en était l’effusion directe, le détachement, lumière naissant de l’ombre, mot proféré à partir du silence, visible s’enlevant sur de l’invisible. Le corps, avant d’être corps, c'est-à-dire élévation et projection dans l’espace, à la manière d’une sculpture de Rodin, par exemple, est si mêlé à sa gangue primitive qu’il s’en dégage à peine, semblable en ceci à un bas-relief de l’antiquité égyptienne. Motif non encore advenu à une autonomie, parturition en sa première phase, sans doute en ses premières douleurs. Car faire s’exhausser l’œuvre, cette matière façonnée par l’esprit humain, modelée par l’âme, la faire jaillir de sa terre lourde, compacte, sourde afin qu’elle devienne, qu’elle s’élève de ses fondations pour édifier sa propre architecture, ceci ne saurait s’accomplir qu’à l’aune d’une souffrance. Symbolique pour la forme artistique, réelle pour celui qui s’essaie à en dresser la condition de possibilité. Solitude du créateur dans sa tentative d’exhumation de ce qui est à créer et se refuse, toujours, à abandonner son aire de nidification. Naître c’est ceci, quitter le nid, percer la coquille, sortir au grand jour avec la promesse d’un éblouissement. Tout sauf une évidence. Tout, pour la conscience de l’artiste, sauf une activité distraite éloignée de l’objet qu’elle façonne.

Etats de la gravure.

1° état.

2° état.

Si 1° état révèle le corps par le biais de traits encore bruts, issus d’une gangue native, le 2° quant à lui s’oriente déjà vers la lecture claire du thème dont il est question. C’est à une apparition progressive, à une lente métamorphose que nous assistons, à une genèse fascinante comme si l’image, naissant dans le bain photographique au contact des sels d’argent (voir l’alchimie de la chambre noire) se donnait à voir de l’intérieur de son étrange processus, magie opératoire se développant à même son propre mystère. Ici est l’attente précédant la révélation, ici est le désir avant que sa corolle ne se déplie, avant que le rituel amoureux ne soit consommé. Tout est à paraître qui n’est encore que doute cerné de limbes obscurs, tout est voyage avant que sa dimension initiatique ne se soit donnée. Heure aurorale de la création où, dans les arcanes de l’atelier, se profilent les esquisses de l’être-œuvre non encore parvenues à leur silhouette définitive, dépliement du bouton celé sur sa propre essence alors que la rose ne saurait tarder à se montrer. A exister. Car c’est avant tout de ceci dont nous sommes les témoins, d’une ouverture, d’un passage d’un état à un autre, d’un mouvement, d’une translation spatiale, d’une figuration de la temporalité et c’est pourquoi nous demeurons, et c’est pourquoi nous avons lieu dans les coulisses alors que, sur la scène de la représentation, sera ce que depuis toujours nous attendons, la création dans l’une de ses manifestations. La publication des états successifs d’une œuvre a ceci de passionnant qu’elle met en lumière ces phases, ces clignotements successifs, ces biffures, ces hésitations, ces lentes élaborations qui sont comme les séquences d’un paradigme de la connaissance de l’art. Certes, étant parvenu au terme de l’œuvre définitive, notre esprit ne s’est nullement emparé de l’être même du processus qui l’a mise au jour, seulement des étapes qui jalonnent son énigmatique devenir. Il n’empêche, nous aurons eu le sentiment que quelque chose d’étonnant pouvait être approché, qu’une émotion palpable se dégageait de la naissance des formes, de leur constante évolution, qu’une joie était à portée de main et de regard, cette même jubilation doublée d’une crainte légitime qui s’annonce à l’artiste portant sur les fonts baptismaux une partie de son propre être. Car c’est ici l’enjeu principal, cette dramaturgie inaperçue qui se joue au-dessous de la ligne de flottaison de la forme, dont le corps du créateur est le support, son esprit l’espace de révélation, son âme le don immatériel par lequel surgit toute présence. Et c’est parce qu’il y a relation authentique à l’œuvre qu’il porte que nous pouvons, à notre tour, être atteints en notre tréfonds. Vérité contre vérité. Cette image d’un processus en acte est belle et généreuse à la fois. Elle nous invite à cerner ces formes de l’art qui, toujours doivent nous interroger mais qui ne le font qu’à la condition qu’il y ait rencontre entre le geste créateur et celui de sa réception. Ici, assurément un tel phénomène a lieu. « Avoir lieu » autrement dit avoir espace, habiter l’œuvre en sa signification. Nous habitons « Nu debout », tout comme « Nu debout » nous habite. Connaître une œuvre résulte de ce double mouvement, de cette résonance en écho.

Etats de la gravure.

Source : Dossiers pédagogiques

(Centre Pompidou).

Nous voudrions terminer cet article par une référence à une station majeure de l’histoire de l’art telle qu’initiée par Marcel Duchamp, celle du « Nu descendant un escalier n°2 ». Ici se dit en mode rassemblé ce que François Dupuis nous donne en plusieurs séquences de son travail d’artiste. Image synthétique de Duchamp voulant rendre visible l’invisible, nous faisant passer de la physique de la toile à sa métaphysique, à savoir cet au-delà de ce qui est, qui s’en absente toujours mais en conditionne l’apparition même. L’art naît sans doute de cette confrontation de l’objet en tant que tel avec la source obscure de sa provenance. D’où son étrange et immarcescible pouvoir de séduction, sinon de fascination. S’emparant de nous de façon adéquate il nous tient éveillés, en suspens, en attente de la prochaine forme à saisir afin que le sens en soit interrogé, comme nous interrogeons la marche des étoiles dans le ciel qui les dépasse et les confie à notre regard.

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Published by Blanc Seing - dans ART
15 juillet 2015 3 15 /07 /juillet /2015 07:13
Comment l’esquisse signifie.

« So kalt war heute ».

Œuvre : Barbara Kroll.

« Il faisait si froid aujourd’hui ». Voilà la traduction littérale que l’on peut faire du titre de la peinture de Barbara Kroll. Dès lors se pose la question de savoir de quelle manière mettre en musique ce froid, cet aujourd’hui de la présence des choses à soi, et corollairement de soi aux choses. Sans doute y a-t-il une infinité de déclinaisons de ce thème que l’art a exploitées au cours des âges. Choisissons volontairement, afin de faire surgir l’interrogation, de mettre cette esquisse en perspective avec le tableau de Brueghel l’Ancien intitulé « Paysage d’hiver ». D’emblée l’on percevra combien le traitement d’un même thème peut faire l’objet de postures radicalement opposées, alors qu’il s’agit bien de faire émerger un commun état d’âme, à savoir la perte de l’homme dans les rigueurs d’une nature qui le dépasse et le contraint.

Comment l’esquisse signifie.

Pieter Brueghel l'Ancien.

« Paysage d'hiver », 1565.

Anvers, musée des Beaux-arts.

Source : Wikipédia.

Mais, en premier lieu, décrivons la toile du Maître de l’Ecole hollandaise. L’hiver est posé là, dans son évidence, il fait signe devant nous depuis la multiplicité des prédicats dont il est habituellement affecté : rigueur, pureté de l’air, silence, activité ludique des hommes de manière à métamorphoser le frimas, la tristesse, en une parution porteuse de joie, d’oubli des peines, de possible aventure dans la lourde congère des jours. Parvenir à ce but, en langage brueghelien, consiste donc à peindre avec force détails, d’une manière didactique (on pourrait penser aux tableaux d’images des anciennes salles de classe), tout ce qui peut faire sens et se rapporter à la relation de l’homme à son environnement. Rien ne nous est épargné de la fable hivernale depuis le ciel couleur de mélancolie jusqu’aux figures du patinage en passant par les oiseaux perdus dans l’immensité neigeuse, le dépouillement noir des arbres, les maisons transies sous une couverture floconneuse, l’immobilité apparente de la scène comme si les rigueurs du climat avaient figé les choses et les existants dans la transparence d’un bloc de résine. Cette œuvre est si évidemment admirable qu’aucun commentaire au-delà ne se révèlera nécessaire, il ne serait que pur bavardage ou bien complaisance à tisser quelques broderies.

Et, maintenant, comment aborder l’œuvre du peintre contemporain sans être immédiatement saisis par son caractère de violente abstraction, d’indigence picturale à la limite d’une figuration ? Fond brossé à grands coups de spalter, dilution beige avec quelques traces blanches, quelques griffures de fusain ou bien de graphite, une vague ligne de fuite dans le prolongement du toit et plus rien que l’espace libre, plus rien qu’une immense vacuité proférant du sein même de sa singulière absence. Comment ne pas être en manque d’une anecdote, de personnages rythmant le paysage, d’arbres faisant leur élévation, d’oiseaux disant la libre mesure de l’immensité céleste ? Ici, les désirs inassouvis du voyeur de l’oeuvre, ses récriminations, ses demandes de profération du réel pourraient constituer la trame d’une toile infinie d’observations qui manqueraient leur but, à savoir faire apparaître la façon dont fonctionne l’alphabet d’une création plastique. Comment représenter, en effet, avec quel style, avec quelle touche particulière l’objet, l’animal, le paysage, la figure humaine ?

Pour interpréter « So kalt war heute », nous prendrons le parti de dire en quoi l’esquisse nous paraît l’une des manières les plus habiles de montrer l’irreprésentable, à savoir l’hiver dont nous pouvons dire de quelle manière il nous affecte mais dont l’essence nous échappe tant sa présence est subtile, évanescente, faite de morsures vives et de pincements épidermiques, de troubles causés à l’âme et de sentiment de dépossession, comme si son être ne se donnait qu’à l’aune d’une soustraction, d’une exclusion, d’une coupure que nous aurions à souffrir et à endurer en attendant des jours meilleurs. Du point de vue de la stricte signification de ce qui est à convoquer, la rigueur hivernale, Barbara Kroll en dit tout autant que Brueghel, en montre d’une façon identique l’austère désolation et même certainement plus dans la mesure où sa proposition est, elle-même, désolation, renoncement du monde à paraître. L’on objectera avec raison qu’un commentaire langagier a été nécessaire afin de cerner le sujet de l’œuvre, le titre « Il faisait si froid aujourd’hui », nous donnant d’emblée l’intention de l’artiste de nous amener sur des rives glacées, rives propices à nous reconduire à un vécu contrarié, sinon tragique : le froid est bien souvent assassin. Aussi bien la morsure de la mort soufflant son haleine de banquise.

Ces quelques considérations relatives à la forme ne doivent cependant nous exonérer de nous introduire plus avant dans ce qui est l’enjeu réel de cette toile, nous confronter aux limites aporétiques de notre destin. La joie, le bonheur, l’exubérance climatique de l’âme aussi bien que celle des jours solaires, lumineux n’est pas sans jouer en écho avec ce qui en constitue l’envers ontologique dont la persistance à être transparaît sous le visage de la maladie, des atteintes sournoises du corps et de l’esprit, de l’enlisement, parfois, dans la folie ou bien la trappe de quelque tragédie. Ce que le titre nous dit, il nous le fait savoir à la manière d’un lexique triplement accentué dont on retiendra la forme du passé (« il faisait »), la valeur augmentative de « si » qui nous donne à voir l’amplitude d’un désastre annoncé : le froid pourrait nous tuer si, d’aventure, nous ne nous disposions pas à en atténuer l’impitoyable rigueur, enfin le possible surgissement du passé (« il faisait ») dans le présent (« aujourd’hui »), cette conflagration des temporalités successives mettant le doigt sur la permanence du danger, sur son inévitable allure d’épée de Damoclès. L’hiver dans sa tenue verticale, dans l’ouverture d’un supposé abîme pourrait jouer, à titre symbolique pour notre ressenti, le rôle de ce Cerbère toujours enclin à procéder à notre propre dévoration. « Il faisait si froid aujourd’hui », comme le glas qui sonne et revient périodiquement faire tinter à nos oreilles atteintes de surdité le chant de notre existence mortelle. Cette peinture, regardée sous son aspect de schème métaphysique, nous orienterait vers une lecture ontogénétique (la succession existentielle de l’homme calquée sur celle, naturelle, du cycle des saisons), homologie de notre dimension microscopique avec celle, macroscopique de l’univers. En réalité nous ne jouerions notre partition qu’en regard de celle du monde, nous n’en serions qu’un des rouages, l’un des exécutants, l’un des serviteurs d’une cause qui la dépasserait tout en l’accomplissant en tant que présence humaine sur Terre.

Dès lors que notre raisonnement envisage cette posture philosophique, d’une homologie de la mort et de l’hiver, nous sommes en possession d’une clé de compréhension de la toile. Celle voulant dire l’absurde, l’incontournable finitude, le nécessaire nihilisme s’ouvrant à mesure de notre lucidité à son égard. Toute représentation de l’exister ne pourrait faire l’économie d’une vision scotomisant le réel, le ramenant à un genre de nervure étique, de dessaisissement de soi, de pente déclive gommant toutes les propositions superfétatoires, les anecdotes superficielles, les concrétions dilatoires qui, tâchant de dissimuler la vérité ne concourent qu’à l’exacerber. Si donc, nous sommes nés au printemps, avons poursuivi notre chemin dans la lumière d’une maturité solaire, estivale, avant que le jour ne baisse dans les teintes mordorées de l’automne pour trouver son épilogue dans la meurtrière étroite de la froidure hivernale, c’est à notre propre extinction que nous procédons à chacune de nos respirations, à chaque diastole systole de notre cœur, à chaque flux et reflux de la marée intime, à chaque toile succédant à une autre toile. Disparition à nous-mêmes, disparition au monde, renoncement à habiter ce corps dont la maison est l’abri, le refuge, la conque rassemblante le temps d’une pensée, d’une action, de la mise en forme d’une vie. L’hiver, (comprenons la vie en sa phase terminale), a usé les perceptions, amoindri les sensations, transformé la plénitude en vacance infinie de l’horizon du paraître. Alors, comment mieux dire ceci qu’à convoquer ce toit à peine visible dans la rumeur du froid, dans l’étoupe d’une strangulation neigeuse où ni le paysage, ni l’animal, ni l’homme ne paraissent plus qu’à la mesure d’une étonnante et poignante absence.

Comment l’esquisse signifie.

« La tour rouge »

Giorgio de Chirico.

Source : Les yeux d’Argus.

C’est ce même type de propos que tenait Giorgio de Chirico dans « La tour rouge », représentée ci-dessus, où l’architecture seule demeure à titre d’œuvre des hommes, alors que ceux-ci ont été effacés de la cité et qu’il ne reste plus, pour témoigner d’hier, de l’été, de la vie dans son exubérance, que ces traces archéologiques (une statue équestre, un cavalier tronqués), traces pareilles à des mannequins d’osier (thème récurrent chez le peintre italien), lignes de fuite de deux édifices illisibles, et tout au fond, cette énigmatique tour dominant trois maisons lilliputiennes. C’est, subitement au rien, au néant que nous sommes confrontés, tout comme nous le sommes dans la toile de Barbara Kroll qui ne laisse plus la place qu’à une esthétique du dépouillement, à un espace privé d’espace. Bien qu’à l’évidence l’œuvre du peintre italien ne représente nullement l’hiver mais son contraire, la verticalité de l’été, sa lumière dure, son impitoyable éclairement des choses, c’est l’hiver qui s’y inscrit en creux comme sa possibilité la plus apparente. Il n’y a plus de fuite permise puisque l’été aussi bien que l’hiver sont commis à poursuivre le même but, « détruire, dit-elle » pour employer la rhétorique durassienne. « Détruire », le mot princeps de toute condition humaine, condition comme une étoile brillant au ciel du monde, homme dans sa posture de gloire, alors que son étoile, éteinte depuis l’aube des temps ne brille plus qu’à titre de réminiscence de ce que fut son passé.

C’est à partir de maintenant, après en avoir proposé les prolégomènes, que le titre se justifie avec l’empan d’une connaissance juste des choses. « Comment l’esquisse signifie », c’est ce à quoi nous allons nous atteler afin que l’intention de l’artiste reçoive justification et éclairement. Car ici, il s’agit bien d’une esquisse (même si sa créatrice ne le précise pas expressément), d’un début de profération picturale, manière de prologue synthétique, de thème abstrait apparaissant comme les fondements à partir desquels édifier de la peinture parlante, autrement dit produire du concept. Toute mise en forme abstraite est de l’ordre d’une théorie qui ne laisse apercevoir que ses prémices à défaut d’en porter ses propositions dans une manière de conclusion évidente dont la familiarité est, habituellement, l’image que nous rencontrons du réel dont Brueghel se fait le chantre de la plus belle manière qui soit. Si l’artiste allemande choisit la simplification extrême, la reconduction du dessin-peinture à la seule présence de quelques taches, de quelques lignes, c’est moins pour fuir la complexité d’une tâche plastique que pour nous mettre « au pied du mur », tels des condamnés fumant leur dernière cigarette. Car, c’est sûr, nous allons mourir, c’est même notre certitude la plus évidente, la partie finale du jeu, la réalité-vérité en forme de couperet. Nous avons en permanence la tête posée sur le billot avec le bon docteur Guillotin fomentant dans l’ombre de notre dos de bien tristes et funestes projets. Nous ne continuons à respirer qu’à la mesure de notre non-savoir, de notre confondante illucidité. L’hiver aura notre peau, nos membres sont déjà roides de cette certitude en nous et nous n’existons qu’à la mesurer chaque jour, nous disposant, cependant, à nous distraire d’une amusette, d’une aimable devinette, d’un attouchement amoureux, d’une rencontre, de la fascination d’un objet, de l’attrait d’un visage.

Nous disions, un peu plus haut, à propos de la peinture « Il faisait si froid aujourd’hui » qu’il s’agissait de la subtile monstration d’un espace sans espace. Il faut y revenir comme à la juste mesure du décryptage de l’œuvre. Et à son propos nous parlerons essentiellement de « topique » dans son acception étymologique première, laquelle relative à une divinité, précisait que cette dernière régnait sur un lieu qu’elle prenait sous sa garde. Ainsi Cythérée était le surnom « topique » d'Aphrodite, laquelle protégeait l’Île de Cythère où elle fut portée sur une conque marine. Et, pour continuer à gloser sur l’œuvre de Barbara Kroll, nous dirons qu’à observer son œuvre singulière, nous prenons acte du dépouillement extrême dont la toile est atteinte, topique sans topique, habitat qui n’offre plus protection ni abri puisque la déesse Hestia, commise originairement à la protection du foyer, s’en est retirée, ne laissant de son ancienne présence que ce lexique étroit constitué par des lignes incertaines que des taches semblent vouloir reprendre en leur sein. Donc, privés de lieu, puisque privés de la protection de la déesse qui en assurait la garde, notre habitat est ouvert aux rigueurs de l’hiver, exposé au souffle acide de la mort. Ces lignes tracées sur la terre fluide de la toile sont les dernières barrières, les fragiles protections avant que la finitude ne s’empare de nous, nous conduisant au statut d’illisibilité, nous contraignant au saut dans quelque au-delà aux contours flous. La maison en sa forme involutive, régressive, précède de peu notre propre absence au monde, comme si le peintre-aruspice lisait en notre destin les signes tragiques, les stigmates qui cernent notre épiphanie que seule la mort nous ôte afin que, libérés des contraintes de l’espace, du lieu, de la ville, de la maison, de la chambre, nous puissions gagner, enfin, l’aire sans limite de la liberté. Alors, sur la toile s’effacent les derniers traits qui portaient témoignage de ceux que nous fumes et qui, demain ne seront plus. De l’au-delà de la représentation, de cette métaphysique qui nous surplombe de son ombre immense, écouterons-nous alors, dépouillés de notre âme, cette parole qui résonnait à nos oreilles de vivants dont nous ne voulions pas entendre l’angoissante complainte : « Il faisait si froid aujourd’hui » ? - Fera-t-il froid demain ? -

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