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9 novembre 2015 1 09 /11 /novembre /2015 09:54

 

Et l'amphore naissait…

 

 

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                             Source : الورد للورد

                                 

 

  C'était cela qui se montrait, se dévoilait dans l'obscur de la chambre, à peine une ellipse de jour et l'amphore naissait. Seule. Le monde n'avait plus lieu, les arbres précipitaient leurs feuilles de cristal, les miroirs se brisaient, les murs devenaient de simples élisions, les eaux retournaient à leur brume native. Au loin les bouleaux, leurs longs frissons blancs. Et la neige, les flocons, toute une écume glissant dans le ciel gris, pareil à une absence. Les cormorans poussant leurs triangles noirs dans la perdition du jour. Tout s'abîmait dans la cendre et la lave.

  Au loin le vent tourbillonnait, les papiers faisaient dans l'air leur crissement de sable. Cette fillette courant dans la diagonale du jour, l'avions-nous imaginée ? L'envol de sa robe fleurie, la barrière blanche et le train qui ne passait plus ? Il y avait comme un battement du temps, de brusques contractions puis un suspens et nos respirations alanguies, si peu sûres d'elles-mêmes. Et cette vapeur qui, on ne savait plus très bien, naissait de nos bouches muettes, avait-elle réellement lieu ? C'est si étrange de se sentir exister. Juste une translation de l'air, une ou deux spirales au milieu des nuages, puis… La lumière coulait le long de toi en une manière d'étrange certitude. Comme pour dire l'exactitude des choses que, jamais, nous ne faisions qu'effleurer. Si peu de bruit, ou alors une levée de clarté, la ligne basse des eaux, le reflet des nuages sur le lac. Nous n'avions nul besoin de bouger pour nous accorder au rythme des choses. Tout venait incidemment, dans une manière de songerie floconneuse, une ligne basse courant au-dessus des herbes folles. Une dérive, m'avais-tu dit, du plus loin de ce corps qui semblait si léger, qu'un simple caprice de vent…Mais nous n'osions même pas porter nos phrases au-delà, il nous fallait cette ambiguïté, cette clameur éteinte. Il faut dire, rien ne bougeait guère dans cette langueur géologique.

  Les longs murets de pierres usées, nous les apercevions par la croisée, les arbres morts, leurs os blanchâtres figés pour l'éternité nous en savions l'étroite métaphore. L'albâtre de ton corps, parfois, recevait l'empreinte du songe et il s'en serait fallu de peu que tu ne devinsses pure vision. Tout était si étrange parmi les brouillards, les damiers levés des tourbières, le halètement des rigoles où suintait l'eau noire. Du bitume, disais-tu, comme s'il s'était agi d'une parole définitive scellant à jamais nos destinées. Parfois le fer des chevaux sur les pavés et nous devinions les maisons basses, les toits de bruyère, les fenêtre étroites, un filet de fumée aspiré par le ciel. Quelle étrange idée, t'avais-je dit, que ce pays de pierres et de lave…qui semble absent à lui-même. Et toujours ce ciel de pierre ponce qui regarde de ses yeux vides un point sans doute illisible. Un instant nous avions été tentés de proférer quelque parole plus incisive, histoire de faire s'élever les concrétions du langage mais une subite rafale nous en avait dissuadés. Peut-être une étrange prémonition. L'amphore était fragile, nous le savions. Telle était son essence : une ligne à peine appuyée sur l'écume des choses.

  Le carreau, poissé de buée, nous restituait le paysage comme au travers d'un chromo ancien : quelques masures, une silhouette d'homme, les calligraphies noires des chiens, sans doute des lévriers, une ligne basse à l'horizon, nous pensions y deviner les roseaux d'une lande, le miroitement de l'eau, une bande plus claire puis, au-dessus, l'étoupe sombre des nuages. Si nous sortions, avais-tu dit de ta voix voilée, empreinte de la certitude que ce fait-là, sortir, te délivrerait de toi-même. Jamais on ne sort de soi, avais-je dit d'un ton un peu docte, et mes paroles laineuses, longtemps avaient rôdé entre les murs. Comme à la recherche d'une invisible faille. Les murs de granit nous protégeaient de toute fuite. Il fallait en convenir, nous étions enfermés dans une manière de huis-clos. Il était impossible qu'on n'en sortît pas. Encore fallait-il le vouloir mais nos pensées s'épuisaient dans la vacuité de ce temps immobile. 

  Soudain, le vent avait forci, poussant devant lui des boules noirâtres qui couraient au ras du sol. La pluie battait la terre et des filets d'eau commençaient à ruisseler avec un drôle de bruit, un genre de grésillement. Sortons, avais-tu dit, que gagnerons-nous donc à rester ici au milieu de cette désolation ?Nous avions pris, à la hâte, un vêtement de pluie, des galoches vernissées et nous étions sortis dans la brume liquide. Nous ne savions pas où nous étions, avancions à l'aveugle au milieu de ce  qui paraissait être un genre de falaises. Deux rangées de maisons basses doucement phosphorescentes dans la chute du jour. De la musique s'en échappait. Peut-être un accordéon, une flûte, des plaintes semblables aux harmonies d'une cornemuse. Nous avons longé les carrés des tourbières, sommes passés devant un calvaire, le chemin montait parmi les cairns et les tapis de lichen. Nous avions l'impression de faire du sur-place, de n'avancer qu'à titre d'hypothèse, comme si quelque chose nous retenait. Nous étions trempés et transis de froid mais cette marche sous la pluie semblait sceller un unique destin. Sans doute n'étions-nous qu'une seule et même forme à la recherche d'une possible existence.

Je t'ai vue, alors, ôter tes sabots vernis, te mettant à courir parmi les cailloux et les rognons de pierre. J'avais du mal à te suivre et la pluie battante ne m'aidait en rien. J'étais comme atteint de cécité. J'entendais, venant de très loin, le choc des vagues contre le socle de la terre, la conque de rochers. Puis la grève de galets luisant faiblement, juste une germination de crypte. Le jour baissait sensiblement et, hormis une ligne basse au loin, encore éclairée par un feu assourdi, le paysage s'enveloppait d'une taie gris sombre, lourde, fermée. Ne t'apercevant plus, j'ai essayé de t'appeler mais le vent ne me restituait, en écho, que ma propre voix. Longtemps j'ai erré parmi la grève, jetant ici un galet, là un bois éolien à la blancheur d'ivoire. Des goélands emportés par le vent, se laissaient tomber vers l'eau, pareils à des masses d'écume compacte. Des sternes criaillaient, leurs ailes repliées dans les lames de pluie. La grève était jonchée de boules de lave usées, à la couleur sombre, pareils à la peau d'une Métis. J'en ai ramassé une, étrangement incurvée au centre, en forme d'amphore, la clarté lunaire imprimant sur ses flancs de doux reflets. C'est curieux, pensais-je, comme cette pierre est douce, polie par le temps. Le bruit de l'eau s'y était imprimé et sortait, parfois, en sourdes résurgences.

 

  J'ai regardé une dernière fois la crique, sa symphonie grise et noire, puis j'ai repris le sentier vers le village. Dans les maisons, un dernier feu se consumait, on avait posé les instruments et rien ne venait troubler ce crépuscule qui, déjà, était teinté de nuit. Nous n'avions pas fermé la porte. J'ai allumé une cigarette. Le carreau lavé par la pluie laissait voir l'agitation des graminées dans la lande. J'ai fait un feu et me suis endormi auprès de l'âtre où grésillaient quelques bûches. La pierre de lave était là qui veillait alors que mes songes m'emmenaient bien au-delà des tourbières et des étangs. Les premières étoiles naissaient au milieu des nuées. Demain la crique m'attendrait. J'y élèverais un cairn de pierres brunes. Une manière de dette de la mémoire. Une mémoire sans objet…Mais, avais-tu existé, vraiment ?  

 

 

 

 

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8 novembre 2015 7 08 /11 /novembre /2015 09:58

 

 

L'ombre portée des choses.

 

op1 

Photographie : Blanc-Seing.    

                                                                

 

 

   Regardons-nous une image de la même façon que nous observons la réalité ?   Parvenons-nous seulement à en réaliser une approche signifiante, à décrypter ce qui s'y loge et ne parle qu'un langage approximatif dont nous sommes les seuls à posséder la clé ? Car toujours nous sommes isolés dans notre confrontation à ce qui vient à nous. Face à face. Pareillement à une épiphanie dont nous aurions à rendre compte alors qu'il en irait de notre propre présence au monde à l'aune de ce que nous comprenons de la dense sémantique qui nous enserre et nous met en demeure d'exister. Vraiment et non dans une manière de fuite, d'esquive, laquelle nous met toujours en retrait par rapport à l'apparitionnel. Nous ne pouvons nous contenter de demeurer en-deçà du phénomène et d'en ramener la trame à une simple contingence dont, constamment, nous pourrions faire notre deuil.

  Nous n'existons authentiquement qu'à forer les choses, à nous immiscer dans leur chair multiple afin que s'exhausse, sinon une vérité difficilement atteignable par nature, du moins la possibilité de nous mouvoir au rythme de cette mystérieuse conque qui nous cerne et dont nous ne parvenons pas toujours à saisir l'écho. Notre cheminement doit constamment s'assurer d'une telle immersion à défaut d'être une errance sans but, sans contours bien définis. En définitive, nous sommes mis en demeure de percer l'opercule. A ignorer ceci, notre regard ricoche à l'infini, sans jamais pouvoir se poser et voir.

  Mais portons notre attention sur cette photographie. Le caractère flou, indécis, de cette image n'ôte pas pour autant son contenu perceptif. C'est bien d'une clairière dont il s'agit, d'une table avec deux assises disposées de part et d'autre. Certes la lumière est faible, les arbres fuyants mais, malgré tout, nous nous y retrouvons avec cette scène simple, comme s'il n'y avait d'autre interprétation possible. Nous sommes assignés à cette lecture du réel dont l'évidence nous satisfait pleinement, ne cherchant nullement à en percevoir quelque motif signifiant dont nous n'aurions pas été alertés.

  Les choses hasardeuses qui croisent continûment notre chemin ne reçoivent guère d'autre attention. A leur égard, nous ne mobilisons qu'un regard proximal, lequel se satisfait d'une explication immédiate, logique, faisant sens à peu de frais. Ce qui est étrange, ici, c'est moins la proposition picturale pareille à une ivresse, à un vertige ou bien à un trouble de la vue, que la manière dont nous nous y prenons pour en réaliser une première approche. Ce ne sont pas les choses réellement présentes qui nous parlent, mais ce qui s'absente de l'image, à savoir une probable humanité à laquelle table et assises donneraient site, alors que toute autre hypothèse demeurerait occultée. Si nous consentons donc à qualifier l'image de manière plus précise, nombre de significations évidentes ne manqueront de se manifester. Nous énoncerons alors quelques truismes incontournables.

  Bientôt apercevrons-nous des théories de chemises estivales, les blanches corolles des jupes, des chemisiers ouverts sur des gorges printanières. Puis, se révéleront à nous, sans doute, des rires, des chants ainsi que diverses clameurs joyeuses. Nous serons alors arrivés sur les clairs rivages d'un romantisme délivrant ses notes de plénitude et d'épanouissement.

Ou bien alors, les convives apparaîtront-ils plus soucieux de s'inscrire dans le cénacle d'un repas communiel, faisant de la table un objet symbolique à partir duquel irradiera une spiritualité, une pure élévation vers quelque promontoire ouvert aux choses célestes.

Ou bien la composition, la disposition toute scénique de l'image, sa théâtralité nous convieront-elles à pénétrer dans l'orbe esthétique afin que nous puissions y trouver une manière de profusion personnelle, de ressourcement, de joie intimiste, liée à nos affinités, à notre inclination naturelle vers telle ou telle forme d'art.

  Ainsi, de proche en proche, notre vision se sera-t-elle singulièrement élargie, nous amenant  à nous distancier de la scène originelle, lui insufflant quantité de silhouettes dont elle était dotée mais qui n'avaient pas trouvé le tremplin disposé à leur essor. Alors il ne nous sera plus possible de faire l'économie des grandes œuvres du passé, à commencer par "Le déjeuner sur l'herbe" de Manet.

op2

 

 

Dès lors, notre vision des choses n'aura plus à être simplement verticale, c'est-à-dire qu'elle ne pourra plus considérer l'image et les sujets qu'elle institue dans son cadre comme délimitées par un genre de ligne exacte à l'intérieur  de laquelle serait contenue la totalité des interprétations. Bien au contraire, il s'agira de mobiliser un regard oblique, non circonscrit à une apparente phénoménalité, mais chargé de faire apparaître les ombres portées, là où s'éclairent  quantité de perspectives insoupçonnées, prolixes, polyphoniques, aussi variées qu'il y a de Voyeurs des œuvres, de subjectivités commises à faire croître et s'éployer l'infinie polysémie des choses.

  Sans doute, le tableau de Manet, plutôt que de nous circonscrire au cercle bucolique que semblent délimiter les personnages présents, nous assignera-t-il à nous confronter à un lexique de la  modernité.  Le Nu du premier plan est porteur de ce fondement, ainsi que les personnages en habits, probables bourgeois soumis à une manière d'existentialité subversive. Tout, ici, bouleverse l'ordre des choses et l'étroit conformisme d'une société bien-pensante. Cette proposition picturale s'impose avec la force d'une allégorie mettant en exergue l'exercice d'une possible liberté (d'une vérité aussi car cette dernière est nécessairement "nue", c'est-à-dire dépourvue d'un voile qui l'occulterait à notre regard), liberté dont l'autre personnage féminin de l'arrière-plan, partiellement dévêtu, semble annoncer  les prémices.

   Avec la célèbre reprise par Picasso du même thème, le style, l'abstraction, la recherche d'une épure, d'une essentialité, reconduisent l'œuvre à ce qu'elle a de plus significatif, à savoir l'ouverture à un nouveau paradigme de la création artistique. Il s'agit moins de représenter une scène de la vie quotidienne, celle-ci fût-elle remarquable, rare, que d'écrire les mots définitifs avec lesquels le Peintre essaiera de cerner ce qui restera dicible après que l'épreuve picturale aura tout fait subir au sujet, déformations, élongations, assignation au trait, à la couleur fauve, aux condensations, aux métamorphoses. Avec Picasso, la peinture est vue du-dedans, elle est le pur surgissement de ce qui veut bien se manifester dès lors que l'Artiste se confronte avec le tragique toujours dissimulé sous les apparences, immémorial combat d'Eros contre Thanatos.

  En définitive, la transposition des objets initiaux, table, assises, considérés sous la perspective d'une brève histoire de l'art, aura élargi notre champ de vision, l'amenant à des considérations distales éloignées d'une simple saisie directe, instinctive. La simple matérialité se sera effacée afin de laisser place au concept plus large de modernité, ouvrant même la perspective jusqu'à une interrogation sur l'essence de l'acte créatif. L'existence de l'œuvre toujours confrontée à l'existence du sujet qui la marque de son sceau. Allusion dont Picasso était l'un des éminents protagonistes, le thème du Minotaure étant constamment convoqué de manière à rendre visible l'incessant combat de l'artiste avec la matière, avec l'altérité, le différent, mais aussi et surtout, avec lui-même dans une manière de quête d'absolu.

op3

Maintenant, si nous revenons à l'image, à ses contenus latents, nous ne pouvons qu'y déceler une charge métaphorique naturellement disposée à un éploiement du sens. Echappant à l'ombre de la forêt proche, riche de significations cachées, la table s'installe dans la lumière de la clairière, à l'endroit exact à partir duquel notre regard - notre conscience - en prenant acte, l'amènera à rayonner selon l'infinie ressource des choses dont notre expérience, notre sensibilité ne pourront que l'investir. Toute chose ne sort du néant qu'à se plier à une telle exigence.

  

                                                                                          

 

 

 


                             

 

 

 

 

                      

 

 


 

 

 

 

 

 

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7 novembre 2015 6 07 /11 /novembre /2015 08:42

 

Ce que nous dit le monde…que nous n'entendons pas.

 

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Photographie : Blanc-Seing.

                                                                                                                                    

 

  Souvent, dans notre hâte à nous saisir des objets du monde, nous ne les rencontrons que par défaut, dans une manière d'inadéquation qui nous échappe. La nature est un objet de cette sorte, que toujours nous côtoyons, sans même l'apercevoir. Ainsi nous longeons le ruisseau, la rive, le bouquet d'arbres, la terre, le tapis de feuilles mortes à l'aune d'un simple égarement.

  Nous disons : "l'eau est bleue, transparente""les arbres ont un tronc lisse""les feuilles sont pareilles à l'argile". Nous disons cela par devoir, comme pour donner  assise aux choses et nous passons notre chemin. Ayant dit le bleu de l'eaule lisse des troncsl'aspect limoneux des feuilles nous pensons avoir tout dit de la nature, de ce qui nous fait face alors que nous n'avons fait qu'en effleurer l'essence, figeant cette dernière dans des prédicats définitifs. En réalité nous avons fait surgir des nervures, des lignes de force, des aimantations mais nous avons été privés de profondeur. La chair intime du monde jamais ne se laisse approcher de cette sorte. Il y faut plus d'attention, il y faut plus d'ouverture.

  Toujours les choses sont ombreuses dont nous ne voyons que les frondaisons, dont nous n'apercevons que la touffeur. Un peu comme si nous survolions la canopée. Alors, par les trouées ménagées parmi les cimes des arbres, nous percevons des fragments de terre ocellée, des fougères, des entrelacs de racines. Et aussitôt nous disons l'ocellele solla fougèrela racine, alors que nous aurions pu dire la marche lente du paresseux à trois doigtsles robes de feu de l'orang-outanla vibration des abeillesle vol stationnaire du colibriles membranes de cendre des chauves-sourisles noix de l'arbre castanharanas.

  Mais apercevoir tout ceci qui, habituellement, se dissimule en son énigme, nécessite une clairière, c'est-à-dire une éclaircie, c'est-à-dire un regard. N'aperçoivent les milliers de battements d'ailes du colibri, leurs plumages colorés, leurs becs effilés, les prunelles de jais de leurs yeux que ceux qui savent s'y disposer. Et ceux-ci , disons les "sages", ne parviennent à cela , regarder, qu'à pratiquer une césure dans leur expérience de la quotidienneté. Car le quotidien, l'habituel ont ceci de particulier qu'ils nous conduisent à un état proche de la cécité. Bien des formes de notre environnement quotidien ne s'enlèvent plus du fond sur lequel elles font phénomène. Combien ne sauraient dire si la fourche avec laquelle ils aèrent le foin dispose de trois ou de quatre brins.

  Et le ruisseau, comment nous parle-t-il ? Suffit-il de dire sa présence colorée, la subtilité de son flot, la pureté qui en émane naturellement pour avoir circonscrit sa nécessaire polysémie ? Mais, déjà, nous sentons bien qu'il y a une manière d'impossibilité à saisir les choses en leur simplicité, à les faire exister devant nous à la mesure de ce qui nous constitue le mieux, à savoir le langage. Ou bien nous disons le cristal de l'eau, sa fragilité ou bien nous dressons l'inventaire infini des ressources lexicales qui, pareillement aux gouttes, pullulent sans que nous soyons en mesure d'en arrêter l'inconcevable complexité. Ou bien nous nous taisons afin que les choses adviennent d'elles-mêmes, en dehors de notre jugement, de notre raison, de nos préjugés.

  Incroyable paradoxe auquel nous confronte toute esquisse formelle s'inscrivant à l'horizon de nos préoccupations : soit l'aphasie nous privant de parole, soit le bavardage entaché de curiosité, soit le mutisme dont notre essence même ne saurait faire l'expérience qu'à possiblement disparaître. Le bruissement du monde, l'ébruitement des choses, il nous faut bien l'admettre, prennent acte, croissent et se multiplient à notre insu quoi que nous proférions de la puissance de l'homme sur ce qui l'entoure et que, souvent, il ne fait qu'asservir afin d'asseoir son règne.

  A produire une seule thèse sur les ordres respectifs de l'humain et  de ce à quoi il se confronte, la nature particulièrement, osons le silence comme meilleure manière de dire et d'éprouver. Le ruisseaul'arbrela rive regardons-les dans une sorte de recueillement, et tant pis si nous versons dans un panthéisme facile. Laissons-leur, au moins, une chance de parler. Car, eux aussi, ont beaucoup à nous dire sur ce qu'ils sont, dans leur singularité, sur ce que nous sommes, nous, dans le rapport que nous entretenons avec ce qui fait phénomène sans que, parfois, nous en soyons avertis. Le vent fait-il son bruit de râpe lorsque les hommes dorment dans leurs cubes d'étoupe ? Nul ne le saura jamais.

  Ainsi toute parole doit-elle finir par se sceller afin que, seules, les intuitions se fassent jour, que l'instinct depuis son antre primitif, son abri originaire puisse s'éployer à la mesure du monde. L'occlusion du langage, en dernier ressort, devient la conque à partir de laquelle tout, en guise d'effusion, attend le moment opportun de son surgissement. C'est là, tout au bord de l'éclosion, que peut apparaître une forme de vérité. L'antéprédicatif, en attente du concept, des mots, laisse le champ libre à toute compréhension du monde, en constituant sans doute son poème le plus accompli, le plus exact. Seule une liberté pourra ôter le voile dont toute chose se revêt dès qu'elle se met à exister. Elle n'est cela qu'à vivre la tension préparatoire à son dépliement. C'est pourquoi nous avons tant de mal à démêler l'écheveau de la vérité-liberté. Tout dans une même perspective. Regarder librement le paysage, c'et lui conférer la vérité à laquelle il aspire afin de pouvoir adéquatement apparaître. Toute esthétique du regard présuppose une éthique qui la devance et concourt à son rayonnement. De cela nous devons prendre acte à défaut de demeurer sourd à ce qui vient à nous dans la simplicité.

 

 

 

                 

                                                                                                     

  

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6 novembre 2015 5 06 /11 /novembre /2015 08:44

 

Perdition du jour.

 

pdj 

 

 Source : A & M ART and Photos.

Avec Rosa Morotti et Migma Amasq.

 

 

  C'était cela qui passait et nous laissait au bord de nous-mêmes, dans un genre d'indistinction. De simples confluences d'air, de faibles mouvements de pensée et les choses impalpables, comme les trous des étoiles. Comment étions-nous arrivés ici, dans ce château baroque de la Forêt Noire ? Nous n'aurions su le dire. Sauf inventer et imaginer une vie qui n'était pas la nôtre.

  - La Forêt Noire, quelle drôle d'idée ! m'avais-tu dit.

Et ta parole avait flotté, un instant, entre deux remous de fumée. J'aimais cet air absent que tu prenais, les volutes qui semblaient surgir de toi. Sans doute à ton corps défendant, tellement il y avait d'onirisme dans cet abandon.

 - Drôle, la Forêt? Noire? les deux ? avais-je répondu, histoire de meubler l'espace vide.

 - La forêt, c'est un peu comme une île…avais-tu esquissé et les mots s'étaient évanouis dans la brume naissante.

Par la croisée, nous apercevions la houle des grands arbres sous le vent, leur rythme souple. Des vagues attentives d'elles-mêmes, présentes par effraction. Tu t'étais levée. Ton image se découpait à contre-ciel, si mince parmi l'aube grise. Si belle effigie et qui, pourtant, menaçait de s'échapper à chaque instant. D'une volute l'autre, et puis plus rien. Seulement le lieu cendré du rêve. Tu étais si décalée, fugitive et c'est à peine si ta présence était visible. Un tremblement de luciole, un bruissement d'élytres. Sans doute étais-tu semblable à ces êtres sylvestres qui se confondent avec la feuillaison. On les voit puis ils disparaissent comme le font les frimas dès que l'air se réchauffe. A se questionner sur sa propre vision.

  - La Forêt, l'île, que disais-tu ?

  - Oh, comme cela, un sentiment de solitude…mais c'est si beau, une clairière, une trouée dans l'obscur...          

  - Oui et la canopée, le faîte des arbres, leur fuite dans le ciel vide.

  - On pourrait vivre comme cela, sans penser à autre chose qu'à la présence des arbres.

  - Sans doute, avais-je dit, préférant laisser à l'ellipse le soin de conclure.

Nous avions pris notre petit-déjeuner, deux thés noirs et quelques tranches de pain. Vêtus légèrement. Nous voulions sentir l'air frais laver notre peau, poser sur nos visages l'empreinte de l'éphémère. Automne lumineux. Feuilles d'argile qui froissaient sous nos sandales. Le chemin montait parmi des aulnes, de sombres épicéas, des bouleaux frémissants, des chênes aux ramures immenses. Ailes d'oiseaux posées sur le silence du monde. De simplement marcher, de respirer, suffisait à notre entente avec ce qui se montrait dans la simplicité.

  - Pourquoi Noire, la forêt ?, les arbres sont tellement cuivrés, pareils à des tessons de briques anciennes.

  - Une fantaisie sûrement. Un promeneur égaré qui ne trouvait plus son chemin. La noirceur n'avait peut-être pas d'autre cause que cet égarement-là !

  - Tous des égarés parmi la multitude…

J'avais feint de ne pas entendre. A voir les deux colonnes de fumée qui entouraient ton ombre, je savais ta préoccupation, cette solitude qui t'enserrait. Dont, jamais, sans doute, tu ne parviendrais à te libérer. Tellement semblable à ces filaments s'écoulant parmi les trouées du sous-bois. Une suite de clairs-obscurs. On aurait simplement pu te définir à l'aune de ces clignotements, à leur incertitude à être. A leur fuite éternelle et jamais la lumière on ne parvient à l'enserrer dans la cage étroite de ses doigts.

  - C'est si fuyant la lumière, avais-tu rajouté, comme si tu avais lu dans mes pensées.

  - Oui, si fuyant et pourtant…

Nous descendions au milieu des frondaisons qui, par intermittences, laissaient s'ouvrir des cercles de ciel plus clair. Nous nous sommes arrêtés au bord d'une fontaine. Assis sur la margelle. Le marbre était cassé par endroits, semé de vert-de-gris, de plaques de lichen.

  - Car rien ne dure vraiment…il faudrait être des arbres. Séculaires, et ses racines avançant dans le sol…

  - Le sol, c'est nous et nos assises les rhizomes qui courent sous la terre, mais nous ne savons pas leur trajet…

Le jet d'eau, par instants, faisait un bruit de source claire, fouetté par quelques sautes de vent. Près de l'eau, une statue représentant, on le supposait, Clio, partiellement usée, son péplos dénudant une partie du corps.

  - Rien ne dure vraiment…

Ceci comme une antienne, une mélodie sortant des choses. Nous avions si peu à faire pour exister. Respirer le même air limpide, nous abreuver à la même source des mots, nous glisser dans cet automne doucement incliné vers sa chute. Une question de jours. Puis les premiers froids, une distance entre les hommes. Des lames d'air comme des vitres. Il y avait tellement à combler, d'heures à remplir et nous ne le savions pas, ne pouvions le savoir. D'être immergés dans le monde ôtait toute distance et nous étions parmi les objets, les déplacements, les actes, de simples événements. Anodins. De simples présences sans distance.

  Longtemps nous sommes restés sous le couvert des arbres, mangeant des baies, quelques biscuits que nous avions emportés pour tromper cette sourde angoisse qui semblait collée à la peau. Pourtant, nous étions bien, tout semblait aller de soi, sauf cette impression d'être un simple accident de la nature. Les arbres nous regardaient, les fougères guidaient nos pas, les mousses retenaient notre marche alanguie. Bientôt le sous-bois commença à s'assombrir, quelques nuages pommelés s'accrochaient à la cime des futaies, la nuit se préparait à être.

  - Nous devrions rentrer, je crois, la fraîcheur gagne, avais-je fait remarquer.

Tu avais semblé ne pas entendre et ton regard cerné par la clairière s'habillait de gris, cette si belle teinte métaphysique dont, jamais, tu ne reviendrais vraiment. Je te savais déjà loin. Là où tu étais, je ne pouvais aller te chercher. Au travers des alignements des troncs, nous apercevions des fragments du château, angles de briques, toit d'ardoises bleues, cadres blancs des portes. J'ai pris quelques buches dans la remise, des feuilles de papier, des brindilles sèches. Dans la grande cheminée j'ai allumé un feu. Tu t'es installée sur le sofa, à demi allongée, faisant tes volutes rêveuses, ta main doucement arrimée à cette cigarette qui faisait partie de toi, ta poitrine se soulevant à peine, une dernière lumière courant le long de ton visage. Je n'ai pas allumé le lampadaire. Je savais ta dévotion aux heures rares, aube, crépuscule, comme une métaphore existentielle, un passage presque tangible. Palpable.

  Nous n'avons pas dîné. Nous avons regagné la chambre, ouvert grand les fenêtres. A l'orient, posée sur un voile laiteux, la Lune flottait alors que les étoiles commençaient à poindre. Nous ne parlions guère, sauf pour commenter quelque phénomène, la pureté de l'air, le glissement du vent dans les ramures, les craquements du plancher, les hululements des dames-blanches. Nous nous sommes endormis, toi repliée sur le sofa, moi allongé sur une méridienne. Lorsque nous nous sommes réveillés, l'aurore décolorait à peine le contour des meubles, cernait les arbres. Un léger brouillard montait des étangs. Nous sommes descendus dans la verrière que la fraîcheur matinale couvrait d'une buée diaphane. Nous avons grignoté quelques fruits, distraitement. Et déjà ta première cigarette. Ta première concession à ce qui rampait au-dedans de toi, avec des murmures de finitude. J'ai rassemblé quelques affaires dans mon sac de cuir. J'ai descendu les marches de pierre, lentement, comme pour être présent encore autant que je le pouvais. Mais je savais que je n'étais rien contre ces ombres qui t'habitaient et auxquelles, en définitive, tu semblais tenir.

  Tu t'es vêtue d'une robe légère, un châle sur les épaules. Tu m'as accompagné jusque sur le perron aux ferrures noires. Es restée ainsi, fragile dans le matin qui montait. Je me suis installé dans la voiture, t'ai regardée une dernière fois.

   - La Forêt Noire, quelle drôle d'idée!, ai-je dit, comme pour refermer la parenthèse.

 Longtemps je devais être habité de ce sourire énigmatique. Ce château baroque, désuet, empreint d'un temps incertain, les couleurs ambigües, qui semblaient inachevées, tout ceci dressait un décor conforme à ton personnage fantasque. Si troublant. On aurait voulu entrer, s'immiscer, trouver quelque faille. Mais alors tu n'aurais plus été ce mystère auquel je me vouais depuis tellement de temps. J'ai remonté les vitres. Dans le miroir, ton image déjà fuyante, le tremblement des feuilles d'automne, le chant assourdi des oiseaux matinaux et la forêt si présente, comme un parchemin à déchiffrer. Le jour avait entamé sa longue perdition.

 

 

 

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5 novembre 2015 4 05 /11 /novembre /2015 08:44
Toujours l’être se voile.

« 12° ».

Sur une image proposée par

Frédérique de Cayeux.

A peine aperçue, l’image nous entraîne inévitablement dans le partage, l’étroitesse d’une schize ontologique. Avec nous-mêmes nous sommes comme démunis, dépossédés, territoire corporel, mental, soumis à une partition. Quelque chose nous manque, de l’ordre d’une famille, d’un clan, d’une tribu dont une étrange diaspora nous a exclus. Nous errons longuement sur nos propres contours tels le gypaète en quête de nourriture. Assoiffés, affamés, en perdition et la falaise est loin qui pourrait recevoir la fin de notre envol. Décrire des cercles autour de soi avec, au centre, le tourbillon aigu d’une vacuité. Mais quelle est donc l’origine de cette errance, la raison qui nous écartèle et nous attire dans l’étrange faille d’un clair-obscur, cette si étrange lumière pareille à celle des tableaux de Rembrandt ? Cette lueur d’outre-tombe, cette efflorescence d’une inconnaissance de soi qui nous attire dans ses filets en même temps qu’elle exerce sur nous son merveilleux pouvoir de fascination. Nous sommes, là, à la limite d’une vibration, suspendus, entaillés par la clarté, poncés, adoucis par l’ombre. Couple de tensions inverses, prodige de l’ambiguïté qui fait son irrésolution alors que passe le temps, que se déploie l’espace. Nous sommes en lévitation et rien ne peut se produire qui nous atteindrait, mettrait en péril notre forteresse de peau, le luxe de notre âme. Ainsi dure la contemplation que rien ne semblerait à même de mettre en péril.

Callipyge est là devant nous, dans l’orbe étroit de notre regard, dans l’aire désirante de notre territoire charnel. Fruit infiniment disponible, sublimes rotondités évoquant les collines de Toscane, la belle lumière qui coule comme un miel, la limpidité de cristal de l’air. C’est comme un vertige en nous, une onde qui fore son chemin à l’entour de l’ombilic, une source claire faisant son ébruitement dans la nécessité des reins à paraître, dans la proche turgescence disant l’arche plénière de la vie, la douloureuse volonté d’exister, la puissance à mettre en œuvre, l’arc à bander afin que quelque chose comme une pulsation ait lieu, une cible atteinte, un dépassement de soi dans la conque ouverte de ce qui est quintessence, retrait de l’immanence, déboulement dans la lumière de l’art. Oui, de l’art, ce qu’est toute relation portée à son acmé, cette fusion, cette osmose par laquelle nous reconstruisons une unité perdue, cette amplitude qui fait de notre corps une outre pleine, une corne d’abondance, la plénitude n’a d’autre savoir que ceci, nous combler et donner la joie pareille au souvenir heureux, à la rencontre productrice de sens. Oui, de sens. Toujours en quête d’un mot qui complètera notre fable, nous rendra existants parmi les tourbillons du monde. La posture est belle qui symbolise le désir en même temps que la provocation. « Jeu de l’amour et du hasard ». Jeu immémorial du chat et de la souris. Destin du prédateur s’immisçant dans l’ombre attirante de la proie. Tout est contenu dans cette alternative-là dans laquelle chacun, chacune, inscrit le domaine de sa propre liberté. Le prédateur n’est qu’en raison de la proie. La proie ne vit qu’à être surprise, d’abord, prise ensuite de manière à ce que s’accomplisse le cercle complet de la signification. Tant que celui-ci demeure ouvert, disponible, rien n’arrive, rien ne se produit qu’une longue attente ourlée d’une insoutenable angoisse. Si rien n’avait lieu, alors l’être demeurerait scindé, inaccompli, pareil à une main s’essayant à saisir un fruit mais ne happant que le vide. C’est ainsi, nous ne sommes qu’une partie du puzzle dont l’autre est la pièce absente, le médiateur par lequel la révélation peut survenir et combler le manque nécessairement douloureux.

Callipyge est là pareille à un rêve inaccessible, à un songe, à la dentelle souple de l’imaginaire. Caraco négligemment - savamment -, posé sur les courbes anatomiques, cette géométrie de l’esprit, cette topologie de l’âme. Car une forme, fût-elle éminemment charnelle, ne fonctionne jamais qu’à être la partie visible de l’iceberg, donc la contrepartie d’un invisible qui, momentanément, prend la parole. Pour dire le bonheur, l’envie, le sentiment total d’être là parmi le peuple de la Terre, d’en être une manière de conscience avancée, d’aventure heureuse. A la limite du vaporeux caraco, l’éclair blanc d’une toile qui cache, tout en la dévoilant, la mappemonde sur laquelle courent les yeux inquisiteurs à la recherche d’une pure beauté. C’est bien dans cette manière d’indistinction-là, d’image à la limite, de scène aux rideaux à demi occultés que s’engouffre le glaive du désir. Mais glaive suspendu, tel l’épée de Damoclès en attente d’ouvrir un destin. L’érotisme, puisqu’il faut bien l’évoquer, n’est jamais passage à l’acte, contact des chairs entre elles, ceci sera pour plus tard lorsque, précisément l’érotisme aura été consommé, ouvrant la porte à l’ennui postcoïtal dont chacun sait qu’il n’est qu’une des variantes de la mort. L’érotisme, s’il prétend à quelque vérité, est une esthétique, c’est-à-dire la mise en mouvement d’une émotion. Il est semblable à un prélude musical, à l’incipit d’un roman, aux premiers vers qui inaugurent le poème et le portent sur la scène d’une hypothétique réalité. Voyageant avec Callipyge nous sommes toujours tels des flamants roses, une patte en l’air, effleurant le sol à défaut de pouvoir s’y poser avec les belles certitudes de ceux qui ne doutent pas. Le doute est certainement le caractère imprescriptible de l’érotisme. Le fruit auquel nous prêtons toutes les vertus, auquel nous accordons toutes les saveurs n’est pas un dû qui viendrait combler une attente. Il est seulement une possibilité de réalisation, la dernière mesure d’une symphonie dont la musique parcourt avec volupté les touches blanches et noires de notre sensibilité. C’est pour cette raison du refuge dans l’expectative, de la toujours possible illusion, du retrait ou bien de l’acceptation qu’il tire toute la dimension du perpétuel étonnement dont il est le cruel détenteur. Comment trouver métaphore plus juste, tentant de l’évoquer, que de s’imaginer au centre d’une clairière avec, à la lisière, ceci qui apparaît comme une permanente tentation que la forêt reprend constamment en son sein comme pour affirmer la marge d’incertitude qui en est le sceau le plus apparent. Mais, aussi bien, nous aurions pu parler de cette ligne claire qui court pareille à un invisible filament le long de la crête de la montagne séparant l’adret de l’ubac, le versant ensoleillé de celui noyé d’ombre. Mais aussi le rivage avec sa frange d’écume, ses tourbillons de bulles, témoins des lointaines abysses où se fomentent, sans doute, les désirs les plus fous, les passages à l’acte dont, parfois, ne ressortent que des lapsus, ces amours manquées qui ne constituent qu’un dévoiement d’un érotisme qui aurait dû être transcendé. Oui, l’érotisme est de cette nature qu’il doit s’exhausser de la chair afin de jouir de son propre rayonnement. Sentiment de l’absurde cependant, puisque chacun, chacune, ne pense qu’à commettre le péché de chair puisque, aussi bien, nous sommes infiniment mortels !

Toujours l’être se voile.
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4 novembre 2015 3 04 /11 /novembre /2015 09:02
Petit peuple des nuages.

« Ciel d’octobre ».

Œuvre : Marc Bourlier.

Le ciel d’octobre est arrivé avec ses nuages pommelés, ses teintes de terre, son vent, ses tourbillons de feuilles. Dans les campagnes on récolte les châtaignes, inclinés vers le sol où rebondissent les bogues étoilées. Dans les villes on longe les trottoirs dans des imperméables couleur mastic, tête enfoncée dans la colline des épaules. On cueille, on marche dans la gorge des rues, soucieux de soi, lovés dans sa propre coquille et jamais on ne hausse le regard une coudée au-dessus de sa modeste anatomie. L’eût-on fait, une seule fois, et alors on eût vu l’invisible. Oui, l’INVISIBLE. Je veux dire ce Peuple si étonnant des nuages, ces petites fables boisées qui sont comme nos images tutélaires, toujours penchées vers la bégayante humanité, ses progressions de travers, identiques à celles des crabes de palétuviers dans le fourmillement des mangroves, une avancée à proprement parler hémiplégique : ignorer le ciel c’est renoncer à être selon une plénitude, c’est s’en remettre à son destin au dessin si étroit qu’il semblerait n’être qu’une hallucination. Mais, hommes distraits, levez donc le nez de votre ouvrage strictement existentiel, affûtez votre regard, faites qu’il soit doué de qualités lumineuses, qu’un trépan s’illustre en son extrémité afin que les choses se déboguant, vous parveniez enfin à un savoir suffisant de ce qui est à accueillir dans le creux incandescent de la conscience.

Et maintenant, disons que votre tête est levée, votre nuque postée dans la position de l’observation, votre esprit ouvert, disponible à l’accueil de tout ce qui fait phénomène, sans aucune attitude critique, raisonnante, inclinée aux ratiocinations, mais bien au contraire une âme disponible à ce qui, d’aventure, voudrait bien s’inscrire à la manière d’une connaissance sinon d’une révélation. Oh, cette dernière bien ordinaire, nullement d’essence divine - Dieu est mort depuis longtemps ! -, mais seulement l’attente du merveilleux, de la petite comptine qui fait retourner sur les rives de l’enfance et alors on s’ébroue, tout joyeux comme le caniche qui vient de retrouver son maître et on frétille telle la lumière au premier matin du monde. Le ciel est uniformément gris avec des voiles de nuages et quelques arbres qui trouent le monde céleste à la force de leurs brindilles. Déjà le froid s’annonce au milieu des bourrasques et l’on se cloîtrerait volontiers au coin de l’âtre, hibernant comme la marmotte mais il faut bien vivre et vaquer à ses occupations. Donc les yeux sont au ciel, la bouche muette, les bras ballants dans l’attente de ce qui ne saurait paraître puisque, aussi bien, nul mystère ne découle jamais d’une espérance qui conduirait à la pure félicité. Et pourtant, n’y aurait-il pas au moins la surprise d’une vision, l’arche ouverte d’un spectacle, l’apparition d’un diable, d’un démon ou peut-être, dans l’échancrure du firmament, le sourire radieux d’un ange ? Alors il faut se résoudre à regarder, tout comme l’astronome au bout de sa lunette en proie aux pires angoisses mais aussi au bonheur immanent lorsque la constellation depuis longtemps attendue fait, dans le noir cosmique, ses myriades de points lumineux.

Non, ce n’est pas une constellation qui troue l’espace de ses yeux imperceptibles. Ce que vous apercevez, là, dans la touffeur blanche du nuage, c’est tout simplement quelques échantillons de cette condition boisée si étonnante qu’on la croirait venue de quelque outre-monde. Eh bien, voyez-vous, ces infimes éclisses, ces sortes de bâtonnets surmontés d’une tête ronde que ponctuent les trois points du visage, la minuscule arête du nez, c’est comme qui dirait notre Lune, notre singulier satellite réverbérant les images de la Terre et des Terriens que nous sommes, toujours inquiets d’eux avant que d’être attentifs aux autres figures du monde. En quelque sorte, ils sont nos sentinelles, nos génies veillant sur le repos de notre conscience. Et ne vous laissez pas abuser par la simplicité de leur parution, à peine une rumeur dans le bruit de l’univers. Autrefois, en des temps dont nous pouvons saisir l’empan, peut-être des siècles avant notre naissance, ils furent des géants, chênes ou épicéas, immenses séquoias aux troncs rugueux exposés aux fureurs du climat, de larges ramures flottant sous les alizés, des feuilles pareilles à des forêts d’yeux, des résilles de racines avançant dans le luxe du limon. Puis, un jour, la Nature dont ils étaient les physionomies avancées décréta leur mort. Longtemps ils dérivèrent au gré des courants marins, usant leurs bosses et autres aspérités aux galets des plages, se laissant poncer par les meutes éoliennes, devenant ces invisibles existences ballottées au milieu des humeurs et des contrariétés de la Planète Bleue. Nul ne sait comment la métamorphose s’opéra, par quel tour de magicien ces genres d’irrésolutions devinrent de sympathiques petits personnages flottant dans l’empyrée avec la grâce d’une folle avoine dans les courants fluides de l’été.

Maintenant vous les apercevez juchés sur les boules cotonneuses de leur nuage. Sorte de petite armée au garde à vous, infime bataillon faisant son rythme vertical dans l’immensité ouverte du ciel. A leur attitude, sans doute les croirez-vous malheureux, en deuil de quelque richesse, à la recherche d’un improbable bonheur, tel que, sur Terre, prodiguent aux Egarés les accumulations de biens matériels. Mais, disant ceci, vous n’aurez été qu’à l’écoute de votre propre symphonie, cette petite musique d’un confortable égoïsme ne faisant signe qu’en direction d’un plaisir immédiat, d’une satisfaction sur-le-champ d’un coruscant désir. Apercevez-donc combien ces petites aventures, longtemps frottées aux rigueurs de l’exister, ont acquis de sens moral, de justesse d’appréciation, de philosophie immédiate au contact des choses de ce monde. Ne parlons même pas d’une métaphysique, ces minces voliges sont suffisamment occupées de notre propre cheminement pour ne pas se distraire dans des considérations en quelque sorte hors de portée. Car c’est de nous dont ils sont occupés, nous les Terriens à la vue basse, à la marche têtue dans le sillon étroit de la réalité, aux projets uniquement liés à la satisfaction de notre propre ego. « Tiens, dites-vous, il pleut ! » et vous ne vous apercevez même pas que ce sont les pleurs du Peuple des nuages. Les pleurs : de voir les longues cohortes automobiles sillonner la planète en tous sens, tels de gros bourdons inconséquents. Des pleurs : de voir de vieux rafiots auxquels sont agrippés des hordes d’exilés en attente de jours meilleurs. Des pleurs : de voir de riches demeures où l’on festoie alors que, dans la rue, de pauvres hères meurent de faim dans les caniveaux de la honte. « Tiens, dites-vous, le soleil brille, on ne voit aucun nuage ! ». Quand le rire illumine le ciel, les Petits Nuageux n’ont même pas à être présents. Ils se dissimulent quelque part derrière une joie infinie. Des rires : de voir le partage entre les hommes, la moisson pour tous, la nourriture à satiété. Des rires : de voir se lever la belle arche de la fraternité dès qu’un malheur survient, une épidémie, un exode, les souffrances d’un peuple. Des rires : de voir la générosité partout répandue qui allume sur les visages des laissés-pour-compte un hymne à la joie. Des rires : de voir disparaître les maux qui accablent les hommes, leurs corps, leurs esprits, leurs âmes, ne laissant derrière leur passage qu’hébétude et désolation.

Oui, ce petit Peuple nous rappelle à notre devoir d’humanité. Il en est ainsi des grandes idées, des causes justes, de l’efficience de notre raison, qu’elles s’alimentent souvent à plus petit, plus dérisoire que soi. Dans la goutte d’eau, l’océan. Dans la poussière, le destin des étoiles. Dans l’étincelle, la lumière de l’intelligence cosmique. De cette dernière nous sommes partie intégrante et si, tout au fond du corps, demeure en nous un fragment de clarté, alors portons-le au-devant de nous en direction de l’altérité afin que, de nous elle pût être connue, d’elle nous prissions connaissance. C’est en-dehors de nous que le sens existe comme le reflet le plus exact de ce que nous sommes nous-mêmes : en dette de la Nature, des Hommes, des Choses qui peuplent un univers devenu si ordinaire que nous n’en prenons plus acte que d’une manière distraite, sinon distante. La merveille est toujours là, tout près, pareille au frôlement d’une main aimée sur la courbe des jours. Jamais nous ne nous laisserons aller à ignorer ce don de la vie. Petit peuple des nuages nous vous aimons pour votre apparence si modeste, votre silence, votre fervente prière que ponctuent si bien les deux points de vos yeux par lesquels vous regardez avec passion, le point de votre bouche qui cache la voix de l’être, le mince bâton de votre nez où reposent les plus belles fragrances qui se puissent imaginer. Vous nous apprenez le chemin d’une vérité. Mais c’est là que repose l’essence de l’art, cette sublime offrande qui fait les yeux des hommes brillants. Nous voulons témoigner de ce feu, oui, nous le voulons !

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2 novembre 2015 1 02 /11 /novembre /2015 09:43
Dans la lumière de l’arbre.

Photographie : Pascal Hallou.

Sombra avait beaucoup marché. Sombra, depuis toujours, parcourait l’écorce de la Terre sans faire plus de bruit que le vent sur la plaine d’herbe. Incognito en quelque sorte. Une manière de fugue parmi le cercle des occupations, le jeu du temps libre, le carrousel infini des rencontres. Sombra était, en réalité, un autre nom pour la solitude, la conscience poncée à vif, la gloire de vivre un cran au-dessous des choses. C’était si bien de glisser sur la face de la vie avec l’à peine insistance de l’abeille sur la corolle de la fleur. Non un retrait du monde. Non une fuite. Non une abstraction de soi se perdant dans le tumulte ordinaire des foules. Une simple présence à ce qui est et devient dans les mailles serrées du temps. Nul n’apercevait Sombra. Sombra ne se distinguait ni de la fuite du lézard sur l’arrondi de la dune, ni du ruisseau faisant sa note bleue sous le frais des ombrages pas plus que du frissonnement de la terre quand gronde l’orage. Mêlé à la nature, plié dans le mouvement des hommes, lové dans l’arc-en-ciel des idées, il poursuivait sa route tel le chemineau à contre-jour des apparences et aurait aussi bien pu disparaître que nul ne s’en fût inquiété.

L’heure aurorale a fui et n’est plus, à l’horizon du souvenir, que cette buée cernée de notes cristallines, chute de gouttes pleines dans la gorge étroite d’un puits. L’enfance est si loin qui fait sa mince trémulation, son menuet léger, sa fable aérienne. Parfois de brusques illuminations en arrière de l’étrave du front et le jaillissement d’une pluie sur l’orbe des paupières. C’est alors comme un brusque recul, un voyage à l’envers pour plus loin que soi et voici que naît, tout près de l’ombilic, ce bouton originel, cette douleur qui est joie, accomplissement, révolution des heures en direction de ce qui fut et s’étoile dans la cascade brumeuse des jours. Un moulin de papier chante sur l’eau. Une mare brille, loin, avec le coassement des grenouilles au ventre couleur de menthe. Un bol de noisettes cerné d’une lueur de porcelaine glisse sur un évier de pierre.

Deux ou trois images, deux ou trois pirouettes puis est venue, sans crier gare, l’heure de midi, la grande trombe blanche qui coule du zénith avec son insistance pareille à la lueur d’une épice sur le luxe du palais. Cela vrille et chante dans le tube de la gorge avec des éclats, des crépitements, des chatoiements d’alcool, des prodiges de saveurs. Heure de midi où tout bascule dans la profusion du sens, immense convertisseur de la simple vie en œuvre d’art. A peine le bourgeonnement et, déjà, au creux des reins, dans l’anse du bassin, dans la grotte grise du cortex les ramures qui poussent haut la joie d’exister. Mais aussi la douleur du revers qui est le poison inoculé depuis le premier souffle, cette aiguille enfoncée dans le thorax qui, un jour, sonnera le tocsin. Ceci est si ardemment su que nous sommes constamment visités par cette sève turgescente qui nous déborde et fait, autour de nos corps étonnés, cette aura, cette cristallisation, cette aimantation dans laquelle les autres se perdent tout comme nous nous perdons en eux. Magnifiques linéaments d’une existence oxymorique où la liane du lierre se met en devoir d’étouffer son hôte, rêvant d’en prendre possession, de le dépouiller. Thanatos enserrant dans ses bras ossuaires la chair vive et palpitante d’Eros. La ramure, à peine éployée, les fleurs tout juste épanouies et c’est déjà la chute promise, les feuilles mortes, leur tapis crissant sous la marche du jour. Eros dans son habit si fluctuant que nous n’en saisissons que des voiles, n’en percevons que des brumes. La lueur solaire est si intense, la passion si vive que les yeux se ferment sur le fer rouge de la cataracte et l’amour est comme un théâtre d’ombres emmêlées, une lutte dans le clair-obscur d’une arène. Dague enfoncée dans le garrot et un fleuve de sang fait son gonflement dans le silence de la poussière. Dans la chambre aux volets tirés, au travers des zébrures des persiennes les corps sont livrés l’un à l’autre dans une seule et même confusion. Les murs bougent, les rideaux tanguent, la ville au-dehors est une rumeur, un grésillement pareil à celui d’un filament de tungstène traversé par le flux des électrons. Tout se meut autour des amants. Tout gire infiniment et l’univers est cette étincelle, cette braise vive dans la nuit des douleurs. On vise le point d’incandescence, la sortie de soi, on piétine le réel à la force de sa souffrance. Oui, car il y a souffrance, danger de disparition, de dissolution immédiate dans les complexités du non-dit, dans ce qui s’exhausse des corps et ne possède ni lexique ni rhétorique. Décrit-on la forme du vent lorsqu’il balaie la steppe ? Donne-t-on une image de la tornade lorsqu’elle fait sa spirale ascendante et disparaît dans la taie grise du ciel ? Réalise-t-on l’esquisse des abysses, là où dorment les énergies primordiales en attente d’éruption ? L’heure de midi, la seule dans la lumière de l’arbre est celle par laquelle nous venons au monde alors que celui-ci s’annonce à nous avec son langage le plus affirmé, polyphonie nous habitant longuement, faisant ses milliers de révolutions à bas bruit alors que, peu à peu, nous quittons le rivage étincelant pour celui, plus discret, qui suit les heures méridiennes.

Sombra, insensiblement, sans doute sans en avoir une claire perception - le temps est si coalescent à notre marche en avant -, a parcouru le cristal du temps après en avoir éprouvé les sublimes vibrations. Le voici, maintenant, dans les sombres draperies de l’heure crépusculaire. Il marche dans son ombre, il n’est que son ombre que l’arbre de lumière voit s’évanouir en direction des coulisses. Oui, des coulisses puisque la vie est ce praticable sur lequel nous laissons notre empreinte l’espace d’une pièce, l’intervalle de quelques actes, le susurrement de rapides répliques. Puis s’ensuit le silence sur qui la parole des autres se greffe afin qu’elle se rende audible. Sombra est comme un galet que des vagues auraient usé à la mesure de leur puissance. Arrondi, émoussé, en fuite vers la dernière ornière du Destin, là où l’attend le dernier baiser, l’ultime étreinte. Déjà ses yeux sont éteints, ses oreilles envahies de cire compacte, ses membres engourdis d’avoir trop marché. Parfois, comme le geste du naufragé qui s’essaie à saisir une planche parmi l’écume, il jette en direction du passé le filet de sa mémoire. Dans les mailles, quelques débris, un os de seiche usé, quelques coquillages abrasés par le sable, une branche d’étoile que la mer a rejetée sur le rivage. Des miettes d’amour qui brasillent dans la nuit. Bientôt il sera trop tard pour se retourner et jeter en direction du passé le filin salvateur. Pour Sombra la fin du jeu est ce retrait de l’image, cette longue pérégrination qui sonne à la manière du rideau se refermant sur la scène. Notre regard inquiet, il nous faut le soustraire à cette vision qui anticipe notre propre absence et s’inscrit violemment sur la toile de fond dont l’arbre de lumière est la belle métaphore. Les feuilles sont encore là qui nous appellent à devenir. L’automne sera pour plus tard avec ses embrasements, ses arbres en feu, ses lumières si faibles qu’elles sont comme le dernier filet de voix avant la mutité. Oui, la mutité !

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Published by Blanc Seing - dans L'Instant Métaphysique.
15 octobre 2015 4 15 /10 /octobre /2015 08:09
Autoportrait : trouer le silence.

Autoportrait.
Œuvre : Barbara Kroll.

Son propre visage on ne peut le voir. Ni la courbure du front, ni l’acuité du regard et notre sourire nous demeure inconnu. Alors comment continuer à exister sans défricher son propre territoire, sans inventorier ce qui s’enclot dans ses frontières de peau ? Le silence est partout qui creuse ses orbes, diffuse ses ondes maléfiques, noue son énigmatique lacet autour de notre cou. Bientôt nous étoufferons, bientôt nous ne nous appartiendrons plus. Ceci est si insoutenable que, bientôt, notre pensée nous déserte. Il est tellement douloureux de camper hors de soi, comme en orbite, sans qu’il nous soit donné le loisir, un jour, de cartographier chaque pouce carré de sa présence sur Terre.

Disons, on est artiste, dans le luxe de son atelier, avec son armée de brosses et de spalters, avec ses rouleaux de papier blanc, ses toiles qu’accueillent des châssis de bois. On se saisit d’un bout de fusain et on trace de vigoureux traits de charbon sur le subjectile qui crie et semble se révolter. Les pinceaux courent sur la plaine de lin, élèvent de minces monticules, délimitent des pays, des provinces. Ça y est, on commence à sentir dans sa membrure d’os et de chair l’agitation des rivières de sang, on est pure tension, simple affairement de soi autour de la seule chose qui vaille, cet ego qui nous tient debout dont nous serions vite orphelins si, d’aventure, il se résolvait à nous fausser compagnie. Ce serait alors silence sur silence, blancheur sur blancheur, jeu sans parole tel celui des mimes. Mais ceci est si inconcevable que nous ne souhaitons guère faire halte et sonder la vérité jusqu’en ses retranchements. La mort, la réelle, celle qui désormais ne reculera plus est entièrement inconcevable. Jamais le principe de finitude ne peut être coalescent au principe de vie. Il y a impossibilité puisqu’aussi bien on ne peut faire l’expérience de la disparition alors qu’on paraît, que son singulier phénomène s’illustre de milliers d’esquisses. Ce qu’on veut : sortir du silence et élever sa concrétion parmi celles de ses congénères. L’atelier est ce lieu si étrange qu’il semble une île perdue dans quelque vaste océan. Les bruits de la ville n’y parviennent nullement, les conciliabules des hommes non plus. Seuls, parfois, le pépiement d’un oiseau et le bruit de déchirure du fusain sur le tissé de la toile.

Alors, au milieu de cet espace privé de coordonnées et de repères on s’essaie au surgissement de soi-même. Si l’on s’arrêtait de dessiner ou bien de peindre, on risquerait de devenir une étonnante abstraction, une ligne parmi les lignes, celle de la table, du chevalet, de la verrière. Ce que l’on veut, là, dans l’effervescence du geste, c’est la révélation de soi à soi, la certitude d’être alors que le monde convulse et que, partout, la guerre fait rage avec ses mors d’acier et la fusée de ses balles traçantes. On est pris de fièvre, à la limite de transpirer et une fine sueur goutte, subtile rosée, sur l’arc tendu des lèvres. Si l’on échouait à convoquer les formes, si l’on se perdait dans la mangrove complexe des contingences, si rien ne ressortait de toute cette agitation plastique que la figure de l’absurde, à savoir le jeu de sa propre nullité. Comme si l’on n’existait pas, si l’on n’était qu’une nervure que l’existence aurait déployée dans le concert des événements, pareils à la feuille d’automne envolée par le vent, à l’insecte dans les volutes de la tornade. On s’acharne, on piétine sur place, on rue et se cabre, on claque des quatre fers, les naseaux écumants, la crinière électrisée d’une blanche écume, les yeux injectés de sang comme dans l’arène inondée de soleil, d’ombre aussi, cette menteuse qui essaie de nous attirer à même son abri, sa fraîcheur. Mais on n’est pas dupe, mais on demeure sur la ligne de partage entre le clair et l’obscur, ce fil du funambule sur lequel il nous est donné de danser le temps d’une valse ou bien d’une gigue.

Cependant le tableau avance, cependant nous nous reconnaissons dans ce qui émerge et commence à formuler avec exactitude les traits dont nous croyons être les heureux possesseurs. Mais cette peinture, telle l’ombre de l’arène, ne nous abuse-t-elle pas ? N’est-elle pas le simulacre par lequel nous donnons le change, faisant croire aux autres que nous existons alors que rien ne peut nous en assurer, pas même le cogito cartésien, pas même la ligne d’horizon, pas même la course du soleil dans le ciel mobile. Mais il faut nous résoudre à croire ce que nous créons, à tremper nos mains dans les pigments colorés, à faire une danse de Sioux en martelant le sol du pied, en agitant le tomawak en signe de puissance, en poussant des cris pour dire aux esprits le message dont ils tissent leurs jours de cendre et de brume. Nous dansons jusqu’au vertige afin que les signes qui ornent notre corps, qui maculent la toile, dessinent dans notre imaginaire l’alphabet de notre parution dans l’intervalle qui nous est confié. Nous dansons pour dire l’urgence de notre destin à prodiguer l’accomplissement de l’être que nous sommes ; aussi avons-nous orné notre front des marques insignes de notre humanité, ces vigoureux traits de bitume qui, affirmant, nous installent dans le devenir. Et ce casque de cheveux noirs n’est-il pas l’abri au sein duquel nos pensées mûriront, s’étoileront, poétiseront de façon à ce que la beauté illumine notre regard ? Et ces cils ombrageux, denses, ne sont-ils pas le refuge de la vision dont nous gratifierons les autres, le monde, les œuvres d’art, lesquelles feront apparaître cet invisible, l’esprit, l’intellect, l’âme, que toujours nous appelons en raison du mystère dont ils sont, par essence, nimbés ? Et cette bouche qu’occulte encore ce trait de cire rubescente, ne sera-t-elle pas l’antre abritant le sublime langage, le fleuve sans pareil dont l’homme, seul sur Terre, est porteur ? Paroles prophétiques qui, peut-être, un jour, nous annonceront le sens à donner à notre aventure. La direction à prendre qui nous évitera de nous fourvoyer. Car, voyez-vous, le risque, le seul qui paraisse à l’horizon c’est de ne pas s’être suffisamment interrogé quant à la destination de ses pas, à l’allure de sa marche, au contenu de sa pensée. Penser est l’activité princeps qui nous installe dans notre propre royaume et nous y laisse le temps que s’accomplisse une prise de conscience. Oui, une « prise » au sens de « préhension », au sens de « saisir », au sens de « s’y entendre avec l’être » que nous sommes qui, toujours, mérite d’être posé comme question. Ainsi est née la métaphysique, cette passion de l’âme de se mieux connaître et d’aborder au rivage de l’invisible, là dans la dimension impalpable de l’amour qui est aussi celle de l’art, aussi celle de l’absolu. De l’absolu, il ne saurait y avoir de tâche plus noble pour l’animal pensant que nous sommes. Aussi questionnons ce visage qui fait face et nous regarde à l’aune de son incommensurable mystère. Nous sommes le premier mystère, ayons ceci en garde à la manière d’une vérité. Ainsi nous ne serons jamais en repos, la seule condition qui soit pour parvenir à des idées. Jamais nous n’en épuiserons le sens !

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Published by Blanc Seing - dans L'Instant Métaphysique.
14 octobre 2015 3 14 /10 /octobre /2015 09:56

 

MORPHEE

 

Capture

 

 

                                                                                             NATIVEEMOTIONS - PHOTOGRAPHY

 

 

 

   "Morphée", nommons ainsi la belle encadrée,  la reconduisant seulement à n'être qu'une énigme entr'aperçue dans l'éclairement d'une fenêtre. Car nous ne saurions aller au-delà de ce que le jour effleure, révélant seulement un pur surgissement. La lumière est encore si peu advenue qu'elle porte en elle les traces insignes de la nuit. En elle plonge la chevelure d'ébène comme si elle voulait signifier une appartenance au passé. Cependant s'annonce une tension, un vacillant clair-obscur voulant dire, parmi  les heures  à venir, la prudente joie. Ce sont des pas si légers à l'entour des chambres closes qu'ils sembleraient résonner dans un bien étrange outre-monde. Mais qui est donc cette bâtisse qui dresse ses pierres angulaires, ses vitres brisées, ses lames de métal, sinon la figure de Cerbère lui-même interdisant l'accès de ce qui apparaît selon luxe, calme et volupté. Certes la couleur manque par rapport à Matisse, les personnages pluriels également, le paysage fait défaut et nous n'apercevons ni la surface pointilliste de la mer, ni les collines ménageant de somptueuses criques.

   Mais ce que la photographie semble refuser grâce à une économie de moyens, au recours à la palette étroite du noir et blanc, au modèle unique, au cadre serré, l'onirisme non seulement nous l'apporte mais le décuple. Car parfois les choses sont présentes dans leur effacement même. L'ovale du visage rayonne d'une fécondante lumière alors qu'un rayon vient  déposer son sceau dans l'arcade des sourcils, au lieu même de la spiritualité, manière de tilak dont les indiennes parent leur front d'une goutte de curcuma, symbole du soleil levant, en même temps que marque de séduction. Mais ici le cercle est écumeux, si peu perceptible qu'il semblerait faire signe vers une pureté qu'atteste la blancheur virginale. Le regard, lui, est plus sombre, plus mystérieux alors que la vision porte au loin, que l'arête du nez s'incline et la bouche doucement lovée sur elle-même révèle l'ivoire des dents. Tout, dans cette posture, nous incline à imaginer ce qui, s'occultant, ne demande qu'à être dévoilé.

  Au loin sont des brumes qui laissent dériver leurs écharpes parmi le couvert des arbres. Les chatons des saules, l'écorce cendrée des bouleaux s'agitent sous la levée de l'aube alors que la lumière commence à faire sortir de l'ombre un ruisseau pareil à l'ondoiement du mercure. Son cours est sinueux, paresseux, genres de méandres romantiquement pliés sur leur encolure, tels des cygnes reposant sur l'onde. Plus loin, des collines, à moins qu'il ne s'agisse de généreux tapis de mousse agrandis par la vision de la Rêveuse. Puis les chandelles des peupliers levées dans d'épaisses toisons d'ouate. L'heure native est si calme, rare, évanescente, qu'elle dispose à la rêverie, au songe sans fin, aux émerveillement de l'esprit, aux étirements souples du corps que, plus tard, les rayons du soleil viendront frapper de leur blanche réalité. Bientôt, pareille à la vitre brisée occultant en partie le bras de l'à peine Eveillée, le surgissement aura lieu qui entaillera le ciel de sa lame aiguë. L'ombre lumineuse et dispensatrice ne sera plus là qui protégeait, inclinait l'âme aux rêveries solitaires. L'argile fera ses lézardes sous les coups de boutoir des rayons obliques; les hommes, sur la Terre, dissimuleront leurs tremblantes épiphanies derrière des cache-nez, de hauts cols au fond desquels les anatomies travailleront à retourner dans leur nuit primitive, originaire, lieu du refuge jamais oublié. Car c'est ainsi, l'intervalle, le basculement, la pliure insérée comme un coin entre la nuit donatrice et le jour captateur est toujours le lieu d'une douleur, le territoire d'une effraction.

  Dans si peu de temps, Morphée sous la nuée des photons, parmi les tourbillons des grains d'argent et d'or sera devenue un pur mirage, un effacement d'elle-même, un puits ouvert au doute. L'espace agrandi dissimulera ce qui, dans la conque nocturne, s'était révélé, s'était éployé sous les efflorescences de l'imaginaire. La nuit, des battements de l'ombre, surgissent le carrousel des formes, la plénitude des idées, les esquisses qui tissent leur dentelle onirique aux cimaises des chambres. Seule la pénombre est disposée à porter Morphée sur les rivages où la vie se métamorphose en milliers de fragments, en myriade de cristaux, en hallucinations mescaliniennes, en déflagrations de la conscience, en mirages où le temps et l'espace n'ont plus que leurs propres frontières, transcendés qu'ils sont par l'octroi d'une sublime liberté.

  Nous arrêtant sur cette image, nous aurons accompagné Morphée dans son rêve jusqu'à la frontière de l'aube, limite au-delà de laquelle le voyage enchanté change de nature pour  se frotter à la peau rugueuse du réel. Alors, sur la courbe de notre mémoire, le rêve se poursuivra de multiples manières jusqu'à la prochaine image que déjà nous imaginons remplie des séductions nocturnes. Alors, de nouveau, il nous faudra, patiemment, laborieusement,  fendre la bogue et chercher le corail qui s'y dissimule. Notre volupté est à ce prix !

 

 

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13 octobre 2015 2 13 /10 /octobre /2015 10:23

 

Le pli avant le jour.

 

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                                                                                Photographie : à propos de Zoï

 

 

 

["Hajnal" est le mot qui, en hongrois, veut dire "aube".

Sa pureté, sa luminosité, son inclination à signifier

le mystère très féminin du pli entre ombre et clarté,

lequel prélude au déploiement de la lumière,

sa poésie aussi, tout ceci fait qu'il s'est imposé à nous

avec la justesse d'une "intime conviction",

comme si nul autre prédicat n'avait pu, mieux que lui,

réaliser l'esquisse de ce qui, toujours, se réserve.]

 

    

 

  Hajnal est posée au milieu de la pièce dans sa nudité simple. Corps-membrane infiniment tendu sur l'événement à venir. Bientôt s'y inscrira la démesure du jour. Derrière elle la nuit est une sève gonflée de sourdes germinations, une disposition à l'amplitude, une réserve de sens multiples. Elle sait l'urgence de cette heure native à dire, à s'éployer selon les nervures des choses. Elle attend. Hajnal surveille ce qui pourrait témoigner, ce qui, du contre-jour, est toujours à même de jaillir comme une source. La nuit n'est jamais le contraire de la clarté, un écho des ténèbres. Hajnal le sait. La nuit, dans ses volutes est pure offrande, pure liberté jaillissant d'elle-même. Infinité de ressources, éclosions multiples ouvrant sur la seule beauté. Il suffit d'écouter, il suffit de faire de son corps une voile. Alors il y a soudain une nuée de brises légères, de minces réminiscences, alors il y a un lieu de mémoire s'érigeant là ou était la mutité, là où se tenait l'abîme. Il suffit d'écouter. L'incantation est là, toute proche, si visible que, tout d'abord, on n'y prête attention.

  Hajnal a posé son regard sur cela qui va s'illuminer, qui va écrire le long poème du monde. Seule la solitude y donne accès, seule la longue méditation en ouvre les portes. Mais qu'est-ce donc qui parle son langage crypté, que sont ces sombres hiéroglyphes dont nous sommes atteints, nous-mêmes, en tant que Voyeurs, que sont ces signes dont nous percevons les vibrations alors que nos yeux sont comme aveuglés ? Y a-t-il un mystère qui se dissimulerait, ou bien serions-nous soumis à une manière de métaphysique de l'ambiguïté qui nous placerait sur une invisible carnèle, sur une évanescente ligne de crête entre ce qui est et ce qui n'est pas ? Nous doutons. Nous sommes égarés.

  Mais regardons Hajnal, son esquisse dans la lumière grise. Peut-être est-elle sur le bord d'une vérité ? Mais observons ce pli, cette coulée de clarté qui la visite à la manière d'un savoir dont, peut-être, elle-même, est distraite. Qu'y voyons-nous qui nous conduirait à percevoir l'essence de l'altérité ? Et cette dernière est-elle seulement accessible ? Nous nous connaissons si peu nous-mêmes. Laissons nous guider par notre intuition, laissons notre instinct faire émerger les choses dans leur simplicité. Le pli avant le jour est ce qui s'approche le plus d'une parole dépouillée de ses approximations, de ses faux-semblants. Le pli avant le jour, si semblable aux sublimes œuvres de Lucio Fontana où les fentes, les incisions, les lacérations nous interrogent bien plus que la surface lisse dont nous pouvons nous abstraire, nous détacher, préférant l'ouverture d'une clairière à la touffeur de la forêt qui l'encercle.

  Mais regardons Hajnal. Un pur miroitement tutoie à peine ses cheveux; le front est lissé d'écume recouvrant les étoilements de la pensée; les yeux, sous les arcades, sont des puits profonds habités de questionnement; les narines frémissent, envahies des fragrances qui, bientôt, habiteront les arbres, les fleurs, les courbes des nuages, les peaux subtiles des Égarés sur les sentiers de terre; l'à-plat des joues réverbère les rumeurs venues de la croisée, joue avec l'écoulement diffus du temps; les lèvres entr'ouvertes sont comme au bord d'un secret attendant, pour s'annoncer, le dépliement du jour; la conque des doigts à demi refermée est abritement de l'intime; l'épaule  retient un cercle de lumière comme pour signifier l'imminence d'une révélation; une gemme blanchâtre coule vers l'aval du corps encore pris de nuit, signe avant-coureur de ce qui, avant même de paraître, pourrait s'immoler dans un non-dit.

  Cet instant est magique, rare, marqué du sceau de l'éphémère. Chaque jour son empreinte se renouvelle identique et différente à la fois. Chaque jour, sur le corps-réceptacle, sur le corps-palimpseste s'écrivent et s'effacent les signes d'une possible vérité que, bientôt, le jour viendra effacer, affairement de pierre ponce, entêtement de lave compacte où se noieront  les mots qui, dans le rythme du temps, écrivent la grande histoire de l'exister.

  Hajnal, regardons-là, dilatons nos pupilles jusqu'à la mydriase. Là est encore le séjour d'une esthétique heureuse avant que ne s'éteignent les braises vives de la conscience !

 

 

 

 

     

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