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7 février 2017 2 07 /02 /février /2017 10:08
Terre d’exil.

                                                   Photographie : Ela Suzan.

 

 

« L’ombre bascule

Les yeux

dérapent

s'aversent

regardent

derrière les rires

l’effet des vitres ».

 

E.S.

 

 

 

 

   Noir entre deux blancs.

 

   On est là en arrière de soi, attendant que les choses se défroissent, nous disent en mode de clarté le sujet de leur souci. De leur souci. Toujours les choses sont en souci d’elles-mêmes, occupées du problème de leur parution. Car, dans la Nature, dans l’arbre, la fleur, la lentille d’eau il y a conscience. Certes minimale, certes illisible pour nous les hommes qui les frôlons à défaut de les apercevoir. Tout ce qui est là, devant nous, que nous croyons soudé à une infinie immobilité, ne cesse de s’animer depuis l’ombilic de son microcosme. Telle feuille si inapparente, modeste, est en réalité traversée de diasporas et de confluences, de vents alizés et de songes de brume. Son contour est son poème, cette forme à nulle autre pareille. Son limbe est sa respiration, la scansion de sa vie brève. Ses nervures se déclinent comme son essence, le graphisme irréductible qu’elle offrira au monde au terme de son aérien flottement.

 

   Un blanc, un noir, un autre blanc.

 

   Mais revenons à l’image, à son étrange présence selon un rythme alterné de tons élémentaires, un blanc, un noir, un autre blanc. C’est ceci d’abord qui est apparent, cette haute dialectique, ce combat entre deux mondes, cette entaille de l’ombre qui sépare en deux le lac de clarté. Alors notre vue ne s’arrête plus aux détails. Elle n’analyse plus ce qui paraît, cette eau, cette berge supposée, cette ligne d’arbres qui dentelle l’horizon, ce ciel pareil à un marbre poli. Non. Notre regard synthétise et reconduit à l’essentiel, à l’unité, ce qui aurait pu ne figurer que dans un éparpillement, une approximation, un poudroiement dont notre intellect se serait soudain détourné. Oui, car la tâche de la pensée est de tirer du divers et du confus un bel ordonnancement par lequel connaître le monde et se saisir soi-même comme l’une des formes possibles dans l’immense lexique des signes. Tant que la note fondamentale de l’image n’aura nullement proféré le son grâce auquel nous en comprendrons le sens, nous demeurerons au seuil d’une compréhension, nous stationnerons en-deçà de nous- mêmes dans une incertitude foncière. Et nous ne regarderons que notre propre égarement faire sa gigue quelque part au-dessous de la ligne de flottaison de l’esprit. Un genre de prurit pareil à un désir sur le bord de se réaliser mais inaccessible en soi puisque jamais nous ne le rejoignons vraiment. L’altérité qu’il pose comme but à atteindre est ce qui se manifeste si loin, allume son fanal et l’éteint dès que nous surgissons à même son illisible territoire.

 

   Exil, toujours.

 

   Toujours nous sommes en exil. De nous-mêmes. De l’autre. Du monde. Trois figures, trois constellations qui partagent le même firmament, jamais ne confondent les lieux de leur être. Toujours une différence. Toujours un écart. Toujours des confrontations de langues qui, en leur fond, demeurent étrangères les unes aux autres. Comme une bruissante Babel où se percutent sabirs et idiolectes pareils à des arcs-en-ciel. Alors nous ne vivons que de médiations, de formes de passages, de transitions qui jouent à la manière des séparations entre les mots, les blancs de la page, les césures du poème, les réserves dans l’œuvre picturale. Tous ces artifices s’essaient à assembler les notes éparses du réel afin d’en faire une possible symphonie. Un blanc, un noir, un autre blanc.

 

 

   Métaphore temporelle.

 

   Un blanc, un noir, un autre blanc. Oui, plutôt que d’y voir le simple jeu d’un lexique plastique faisant alterner ses valeurs opposées, luminescence conjuguée d’un ciel, d’une eau entre lesquels s’immisce la lame d’ombre de terre et d’arbres, cherchons à y repérer ce qui en constitue le socle fondateur, à savoir cette temporalité dont ils ne sont que les témoins passagers et hautement mortels. C’est donc du Temps que la Photographe a posé devant nous et ses sublimes alternances qui disent tantôt le jour et la lumière, tantôt la nuit et les ombres. Observant le paysage sémantique en mode contemplatif nous percevons vite que s’y installe cette manière de subtile métaphysique qui se dissimule sous l’écrin des choses visibles et nous interroge d’autant plus que, supputant son étrange présence, nous brûlons d’en connaître la réalité, d’en découvrir les racines. C’est inévitablement le dissimulé, le voilé, le partiellement révélé qui nous tiennent en haleine. Tout comme l’Amant en attente de l’Aimée dont l’éloignement est le gage le plus sûr du flamboiement des sentiments. Confondante condition humaine qui ne se réalise qu’à mettre à distance l’objet de ses désirs, de ses envies, de ses projets. Toujours il faut l’abîme, le néant, le rien pour que l’existence acculée à son être fasse le saut qui la conduira à la prochaine heure, au jour suivant, au futur qui fait briller sa gemme, loin, là-bas, au bout du long tunnel, boyau à la configuration tellement opaque, mystérieuse, qu’il semble ne paraître qu’à l’aune d’un inaccessible infini. Vivre, en définitive, n’est-ce pas seulement ceci : se situer en lisière du monde, sur cette ligne de crête entre deux versants saisis d’un identique vertige, deux failles d’ombre desquelles surgit la lame du jour dont nous ne sommes que les hésitants funambules ? Deux ubacs cernés d’angoisse dont émerge la ligne claire de l’adret. L’adret, cette mince efflorescence entre deux fermetures, deux négativités.

 

   Terre d’exil.

 

   Ce que cette photographie nous donne à voir est l’image inversée de ce qui vient d’être dit à l’instant. L’étroit devient largeur. La ligne de lumière est aux deux extrémités, pareille à deux fleuves enserrant entre leurs rives un isthme de terre sombre, frangé, impénétrable. Deux larges zones de clarté donc, entre lesquelles coule une vaste plaine d’ombre, un ubac infiniment présent dont la position médiane semble en faire le lieu premier de cette rhétorique. En effet c’est bien ceci que nous visons de prime abord, cette aire obscure qui barre la lumière de sa large empreinte couleur de suie. C’est en sa direction que se focalise le regard des Voyeurs. Le reste de l’image ne semble jouer qu’au titre de cadre qui ne nous rendrait plus visible que cette lisière nocturne prise entre deux bandes argentées. Mais peu importe la prégnance relative, la mesure quantitative plus ou moins affirmée de l’ombre ou de la lumière. Ce qui importe c’est le jeu dans lequel elles investissent leur force respective, la densité de leur affrontement, la puissance ontologique au gré de laquelle être au monde n’est que ceci, un clignotement des jours, une succession de nuits, l’ombre mortelle succédant à la lumière existentielle. Car l’erreur consisterait à ramener les sèmes de la représentation à la simple évidence des phénomènes dont nous ferions notre seul mode de lecture.

 

   Le début d’une fable.

 

   Par exemple nous pourrions amorcer le début d’une fable. Raconter la décroissance du jour, son abandon aux forces et puissances bientôt nocturnes. Nous pourrions dire l’exception du ciel, la meute noire des taillis et la transcendance des arbres, le pli de la rive qu’habitent la faune des lacs, les tapis de boue où glissent les loutres au ventre de soie. Nous pourrions dire tout ceci et encore plein d’autres choses qui tissent l’exister des fils du réel. Nous pourrions dire l’inclination romantique, la bulle irisée de la mélancolie, la scie de la tristesse faisant ses allers et retours quelque part dans un territoire inconnu du corps. Nous pourrions dire la nuit et ses étreintes, la nuit et ses chausse-trappes, ses coups bas, ses meurtres dans le goulet des rues, les Filles de joie aux lèvres rubescentes, aux hautes bottes de cuir, aux croupes tendues par la flamme vénale et l’envie de se soustraire aux serres des prédateurs. Nous pourrions dire les Exilés sur leurs trottoirs d’effroi. Et encore nous n’aurions proféré qu’une partie infinitésimale des allées et venues des éternels Nomades sur les larges allées du monde.

 

   Contingence s’appelant elle-même.

 

   Mais raconter le réel ne suffit pas. Il faut l’entailler au scalpel et retourner sa constante énigme telle la calotte du poulpe. L’exister en sa profondeur est l’exact contraire d’une fable, d’un événementiel qui ne trouveraient leur chute et leur explication uniquement dans le cadre d’une narration, fût-elle satisfaisante pour l’esprit et le corps. Certes des relations existent entre les faits, une histoire en émerge comme sa posture la plus immédiate. L’arbre raconte la présence de la terre, la terre celle de l’eau, l’eau la réverbération immense du ciel. Emboîtements à l’infini de la théorie du réel qui, jamais, ne semble pouvoir s’épuiser. Mais tout ceci est contingent, livré au hasard de parutions temporelles successives sans ordre déterminé.

 

   « L’ombre bascule… »

 

   Bientôt le sens s’inversera. Le ciel s’étendra au crépuscule livrant sa lumière aux envahissements de l’obscur. L’eau sera noire, densité d’obsidienne sur laquelle ricochera toute tentative d’effraction. Peut-être le paysage sera-t-il alors la seule chose perceptible, fin liseré accroché à la cime des arbres sous la douce insistance des étoiles. Tout aura chuté dans l’ombre, les yeux s’y perdront comme au fond d’un sombre cachot. « L’ombre bascule/les yeux dérapent… ». Oui, les yeux dérapent, l’esprit s’affole, l’âme rougeoie à la seule idée de ne plus pouvoir être. La nuit s’ouvre, se dilate, écarte les parois de son gouffre dans lequel nos songes se précipitent comme au fond d’un espoir cerné de folles lueurs.

 

Noir entre deux Blancs.

Mensonge entre deux Vérités.

Mort entre deux pulsations de Vie.

 

   Et si, au terme de la nuit profonde et veloutée, rassurante et maternelle, pulpeuse et charnelle nous ne recouvrions le jour, cette lumière de l’instant qui nous confie à l’éternité avec sa promesse bourdonnante comme mille essaims ? Si nous ne percevions plus que cette densité immobile, léthargique, qui est le revers du Temps ? Si ceci se produisait, alors serions-nous encore des hommes à la recherche d’eux-mêmes ? Où, déjà, un clignotement qui aurait cessé ? Une parole qui se serait éteinte ? Que serions-nous ?

 

 

 

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5 février 2017 7 05 /02 /février /2017 09:26
A l’insu de Soi.

La durée de la nuit.

Œuvre : Dongni Hou.

 

 

 

 

   La nuit : vision hallucinée.

 

   Cette jeune enfant dont nous ne percevons même pas le visage demeurera une inconnue à jamais. Comment, en effet, pourrions-nous prétendre accéder à une altérité dont la physionomie demeure celée en son secret ? Est-elle au moins réelle ? Est-ce l’imaginaire d’une Artiste qui l’a dotée de cette singulière présence ? Ou bien est-ce nous qui l’avons inventée à seulement tâcher de nous soustraire a la geôle de la solitude ? Cette Jeune Apparition est si énigmatique dans son immobile posture si bien qu’on la croirait tout juste sortie d’un conte pour enfants, petit prodige portant sur son dos cet helix aspersa aspersa qui prend subitement allure du fantastique écrit par un Hoffmann. Cette réalité troublante qui nous atteint en notre dénuement car, décidemment, jamais nous ne saurons de quoi ce réel est composé, quelle en est la texture, le statut profond qui le caractérise puisque chaque subjectivité le réaménage selon soi et le soustrait donc au jugement, à l’analyse. Tout coule et fuit entre nos doigts avec l’insistance d’un insaisissable vent. La durée de la nuit est cette sorte d’espace sidéré au cours duquel le rêve, et lui seul, dresse son chapiteau afin qu’échappant au piège de la quotidienneté, nous puissions revenir à une manière d’origine, nous ressourcer et renaître chaque aube après le long voyage nocturne. C’est pourquoi tout réveil est une douleur qui ne nous livre de nous qu’une esquisse de brume et les yeux sont hagards qui interrogent. Nous ne nous connaissons pas.

 

   Le jour : vision illusoire.

 

   A peine sommes-nous sortis des cernes de la nuit que nous gagnons le jour et parcourons les rues avec les bras tendus comme ceux des somnambules. Nous titubons. Notre marche est si peu assurée. Encore ourlée des ombres, entourée des corridors sans fin, placée sous des volées d’escaliers qui parcourent les songes de leur mécanique céleste. Comme des rouages dont nous serions les innocentes victimes. Comme si nous n’étions que des pantins dont on tirerait les fils depuis un invisible castelet. Marionnettes. Gesticulations. Sauts sur place. Grimaces dérisoires dans une physionomie de carton. Nous avançons le long des trottoirs de ciment. Nous usons nos pas sur les nappes de bitume. Nous croisons des Anonymes sans visages, des Curieux sans mains, des Etonnés sans bras. Des sortes de Ravaillac écartelés par leur insoutenable destinée qui n’est que celle de ne pas pouvoir faire le tour de soi, de s’envisager selon telle ou telle perspective, mais toujours en des lignes fuyantes, en eaux plongeant sous la ligne de flottaison.

 

   Une manière de clair-obscur.

 

   Oui, car le réel est cette nécessaire fragmentation qui nous désarticule et ne parvient, jamais, à réaliser notre synthèse. Nous sommes des autistes aux corps morcelés. Nous sommes des portefaix qui n’ont dans le havresac de l’impénétrable colimaçon que des secrets de Polichinelle. Tout le monde les connaît mais nul ne les profère. Ce serait une trop grande affliction que de se révéler à soi comme cet être du manque éternel, du désir avorté, du bonheur refoulé, de la création remise à demain, du projet échoué avant que d’être bâti. A l’instar de cet étrange personnage qui ne se découpe sur le fond qu’en raison de la blancheur de sa vêture. Nous tous, les humains, sommes comme elle. Nous marchons dans une manière de clair-obscur. Côté cour avec ses ombres, ses mensonges, ses atermoiements. Côté jardin avec ses éclaboussures de lumière, ses luminescences, ses torches si semblables au rayonnement d’une vérité. Mais notre tragédie est d’occuper cette position médiane, cet intervalle sidéré de se trouver entre deux eaux. Être au milieu du gué c’est faire attention à ce passage, à cette transition qui n’est ni vérité, ni mensonge puisque situé à leur intersection. Nous n’apercevons jamais que le trait d’union (-) qui les tient à égale distance dans une même indistinction. La vérité du réel ne saurait se satisfaire de ce demi-jour qui est le domaine de l’illusion, de l’approximation, du spectre. Le trait d’union (-) n’est qu’une chambre d’écho, une réverbération, une image, donc une représentation de ce qui est. Non ce qui est réellement dans son essence plénière, à supposer que le réel en soit investi. Peut-être n’est-il qu’une existence avec ses continuels clignotements, ses dérobades, ses esquives, ses fuites et autres subterfuges ?

 

   Tels des chrysalides.

 

   Nous ne nous connaissons pas. Nous ne parvenons même pas à notre être. Comment pourrait-on gagner celui de l’altérité, l’humain en sa présence, le monde en son inépuisable polysémie ? Nous ne nous connaissons pas. Ceci comme une antienne à répéter en tant que mélopée de l’indépassable de la condition humaine. Mais regardons la belle œuvre de Dongni Hou dans sa perspective métaphysique et tâchons d’y trouver, à défaut d’une certitude, à tout le moins une indication pour la pensée. Insu de soi (nommons le Sujet qui apparaît ainsi), est cette façon de chrysalide non encore parvenue à sa propre éclosion. Elle est identique à une interrogation, au début d’une phrase dont les mots qui la constituent ne sont pas encore tous proférés. En voie de l’être, seulement. « En voie » veut dire sans finalité, sans horizon prévisible, sans signe qui en clôturerait le sens accompli.

 

   Tunique du paradoxe.

 

   La tunique d’allure si étrangement balzacienne (n’oublions que cet auteur génial est le fondateur de La Comédie Humaine, autrement dit d’une exploration passionnée du réel afin de lui faire rendre raison de sa nature jusqu’en ses ultimes retranchements), la tunique donc est elle-même un tel décalage par rapport au conformisme du se vêtir, qu’elle prend d’emblée le visage de l’invraisemblable, du paradoxe. A l’intérieur même de cette forteresse amidonnée ne peut habiter que l’icône de l’enfant, non l’enfant lui-même dont on s’attendrait à le voir évoluer dans une mode quelque peu contemporaine non dans cette manière de romantisme désuet. Là est le lieu d’un questionnement. La motte des cheveux disparaît presque dans cette figuration si floue qu’elle biffe constamment ce qu’elle semble vouloir émettre. Et le VISAGE, cette Majuscule Présence par laquelle nous disons notre irremplaçable identité, affirmons le sourire, distillons les sentiments d’angoisse, prouvons notre affliction, faisons surgir les stigmates de la joie, voici que cet emblème de l’humain ne nous est nullement perceptible. Mais l’est-il davantage pour Insu de Soi qui n’a aucunement accès à sa réelle perception ? Il faudra le subterfuge du retour spéculaire de façon à ce que le vrai visage fasse phénomène auprès de celle qui le possède, mais en mode dérivé, en sensation atténuée, en simple fantaisie, soit grâce au travail de médiation de l’imaginaire qui le restitue comme un étrange pouvoir être. Nous ne sommes à nous que dans le miroir. Là est le lieu de la perdition, la morsure de la déréliction qui nous abstrait de nous-mêmes et nous remet, sans délai, dans les mains de l’Absurde lui-même.

 

   Rivage ou Visage des Syrtes ?

 

   Nous ne nous connaissons pas. Et, du reste, comment ceci serait-il possible puisque notre visage est cet inconnu, ce mystérieux continent surgissant de quelque portulan comme l’île s’élève de la mer qui l’accueille et la réalise en totalité. Seulement nous ne sommes pas une île. Nos avons une conscience et celle-ci demande son dû. Elle veut posséder et tout unir, corps, esprit, dans une même unité signifiante. Mais à ceci elle ne peut qu’échouer. Etrange vérité tout de même qui livre notre propre face à l’inconnu de passage, demeurant pour celui, celle qui en sont les détenteurs, une propriété noyée sous les brumes à la manière du Rivage des Syrtes qui se laisse deviner seulement, jamais atteindre dans sa plénitude. De moi à l’autre, un face à face qui ne fait face qu’à la mesure de l’incoercible abîme creusant sa tombe entre les deux, deux identiques spectres à la recherche de ce qu’ils ne trouveront jamais, à savoir cette certitude qui n’est nullement d’essence humaine. Peut-être prédicat pour le rocher, la montagne, ces éternités qui connaissent leur être à la mesure de l’infini, mais aussi en raison de cette lourde inconscience dont ils sont tissés jusqu’au plein de leur matière.

 

   Question en forme de sphinxitude.

 

   Nous ne nous connaissons pas. Pas plus que Fillette qui porte sur son dos cet étrange ballot, ce colimaçon replié sur le dédale d’une question sans réponse. Non seulement Insu de Soi n’apercevra jamais son dos, comme elle voit le paysage devant elle, mais le verrait-elle que le contenu dérobé du sens se situerait dans cet inextricable dédale qui joue la partition de l’invisible dans sa labyrinthique essence. Le message crypté d’une existence, quel est-il ? Est-il la réponse que faisait Œdipe dans sa rencontre avec le Sphinx ?

 

   Question du Sphinx :

"Quel être, pourvu d'une seule voix, a d'abord quatre jambes, puis deux jambes, et finalement trois jambes ?"

Réponse d’Œdipe :

"L'homme, car dans sa prime enfance il se traîne sur ses pieds et ses mains, à l'âge adulte il se tient debout sur ses jambes, et dans sa vieillesse, il s'aide d'un bâton pour marcher."

 

   Si l’habile Œdipe se soustrait à la fureur du monstre ce n’est qu’en raison de sa ruse, non pour des motifs qui dessineraient les contours d’une absolue liberté de la parution humaine. Cette existence qui transparaît dans sa réponse apparaît comme très dépendante d’une confondante négativité, liée à une perte, à la désespérance d’une disparition proche. Or, connaître son être en totalité (ne plus avoir besoin du regard de l’Autre, de la face réfléchissante du miroir en tant que mythe du beau Narcisse), c’est, bien au contraire, s’assurer de l’usage d’une liberté transcendant cette lourde matérialité qui, chaque jour un peu plus, insidieusement, nous fait plus voûtés, plus inclinés vers ce sol qui appelle, réclame sa part. Serions-nous sortis de notre fragmentation qui nous enjoint de renoncer à nous, accèderions-nous, vraiment, à cette totale plénitude qui serait remise à l’homme comme son plus propre pouvoir être ? Mais n’est-ce pas, alors, le plus cruel des fantasmes ou une manière de comédie que nous nous jouerions à nous-mêmes, espérant nous sortir d’affaire par l’effet d’une simple pirouette, d’un peu de sable jeté aux yeux des Existants ? Renoncer à nous traîner sur le sol de poussière dès notre jeune âge, escamoter le bâton qui soutiendra peut-être notre dernier cheminement, n’est-ce pas, tout simplement, postuler un Absolu qui n’existe pas, confier son esprit à la baguette magique d’une Fée ?

 

   Du désir d’être une sphère.

 

    Si tout ceci était vraisemblable jusqu’à en pénétrer les cellules de notre corps, nous serions identiques à la sphère, cette superbe monade à la forme parvenue à son terme, qui vit éternellement dans la projection de son être car, nulle part ailleurs, il ne saurait y avoir de monde plus accompli, plus réalisé jusqu’en son infinité. Seulement nous ne sommes pas des sphères. Seulement des êtres de chair qui, à la façon d’Insu de Soi avançons dans l’ombre de l’inconnaissance. Privés de passé parce que tout y est noir, illisible. Privés d’avenir pour la même raison. Privés de présent puisque même à notre être intime nous ne pouvons accéder. Nous n’avons ni ce visage pour parler, ni cette bouche pour aimer, ni ce nez pour humer les subtiles fragrances de la beauté. Il nous faut un miroir. Oui, un miroir pour éviter la folie !

 

 

 

 

 

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4 février 2017 6 04 /02 /février /2017 15:15
Quête de soi.

Quête.
Œuvre : André Maynet.

 

 

 

 

   Terre -

 

   Longtemps les hommes avaient été amoureux de la terre. Ils lui avaient offert des sacrifices, l’avaient vénérée sous la forme de rituels multiples, de pieuses génuflexions, de temples d’argile qu’ils avaient érigés en direction du ciel. Longtemps ils avaient enduit leurs corps de limon afin d’en être les fils naturels. Puis, insensiblement, les choses s’étaient gâtées. Les hommes étaient devenus sourds aux plaintes de la terre, à ses incantations, à ses mélopées venant depuis son sein le plus obscur.

   Alors cela avait fait son bruit d’abeille derrière lequel s’étaient abîmés collines et vallons, montagnes et plaines.

 

   Eau -

 

   Longtemps les hommes avaient été amoureux de l’eau, de ses modestes rivières, de ses fleuves semblables à des rubans de mercure, de ses lacs étincelant sous la grande étoile blanche. Longtemps ils avaient pratiqué des ablutions, lavant la moindre parcelle de peau avec une attention doublée de vénération. Avec l’eau ils avaient oint les têtes innocentes de leurs progénitures pensant que le liquide lustral les protégerait de tout ce qui était fâcheux. Ils s’étaient baignés dans les poches d’eau au milieu du désert, ils en avaient apprécié la vertu apaisante. Puis, en raison de leur manque de persévérance, ils s’en étaient détournés au profit de la première tentation à portée de la main.

   Alors cela avait fait son bruit de guêpe, un bruit rayé de jaune et de brun derrière lequel s’étaient dissimulés les ruisseaux et les résurgences, les étangs aux eaux d’opale, les torrents aux cheveux de vent.

 

   Air -

 

   Longtemps les hommes avaient été amoureux de l’air, de ses volutes transparentes, de ses corridors célestes, de ses toboggans bleus aux confins des nuages. L’air, ils lui avaient rendu hommage sous la forme de somptueux cerfs-volants dévidant dans l’espace le caprice de leurs queues infinies. Ils étaient montés dans d’antiques aéroplanes aux ailes doubles, s’étaient livrés à des acrobaties dont ils ressortaient la tête pleine de vertiges et les mains tremblantes. L’air, ils l’avaient fait s’enrouler autour des ailes des moulins, ils en avaient éprouvé la puissance dans le blizzard et le Mistral. Puis leur continuelle fantaisie les avait conduits en d’autres lieux, en d’autres réjouissances.

   Alors cela avait fait son bruit de bourdon, un bruit gonflé, aux ailes de cristal, un bruit orange, velouté, qui obturait les tympans telle une cire. Derrière eux avaient disparu les flocons ascensionnels des cirrocumulus, le pli de la ligne d’horizon, les arcs-en-ciel et les brumes de l’aube.

 

   Feu -

 

   Longtemps les hommes avaient été amoureux du feu auquel ils avaient voué une admiration sans bornes. Longtemps ils avaient bâti des cercles de pierres qui abritaient le foyer rougeoyant, écartait les animaux sauvages. Ils avaient construit des fours afin d’y faire cuire le pain. Dans les sombres logis ils avaient apporté les moellons de brique qui enserraient les flammes, lesquelles réchauffaient les mains engourdies, les pieds enveloppés de toiles serrées. Certains hommes s’étaient nourris de ses braises afin de devenir de redoutables chamans. Ils l’avaient domestiqué dans des forges où se tordaient les longs reptiles de fer blanc qu’ils métamorphosaient en outils, en vases, en pièces couleur de nickel et d’argent. Puis leur manque d’assiduité les en avait éloignés et il ne demeurait plus, des feux, que quelques escarbilles mourant telles des lucioles dans la savane d’été.

   Alors cela avait fait son bruit de frelon, un bruit annelé, couleur de nectar et de miel, un bruit avec des antennes et des mandibules, une rumeur de buccinateurs occupés à déchiqueter leur proie. Plus rien ne se voyait. Ni la gemme de la belle lumière. Ni les flambées rassurantes dans l’âtre. Ni la flaque rouge du soleil dans le vide du ciel.

 

   Désert -

 

   Alors ç’avait été le grand éparpillement, la multiple diaspora humaine sous tous les horizons de la terre. Les Vivants s’étaient détournés des éléments sur lesquels reposait le fondement de leur être au monde. Maintenant c’était au tour de ces éléments de se retirer du jeu. La terre s’était réduite à la portion congrue. Elle n’était plus qu’une pellicule grise avec de vagues reflets blanchâtres. L’eau était dans la même teinte, un genre d’hallucination plombée, une rumeur de zinc aux confins des choses. L’air vibrait, curieusement, dans une immobilité qui semblait acquise pour l’éternité, manière de rideau de scène sans début ni fin. Le feu semblait n’avoir plus aucune réalité et le soleil avait déserté le firmament, repliant ses rayons sans doute en voyage pour un autre univers.

   Mains vides, têtes hagardes -

 

   Des hommes, des femmes, des enfants il n’y avait plus trace, sauf dans les lisières, les marges, les frontières, les seuils illisibles du monde. Privés de tout ce qui constituait leur essence même, ils étaient devenus le peuple des Migrants, des Egarés, des éternels Nomades à la recherche d’un possible lieu où être vraiment. Imaginez donc un instant un individu qui aurait renoncé à paraître à l’aune de ses sublimes éléments qui tissent le réel. Imaginez un homme n’ayant plus accès à l’eau, c'est-à-dire ne communiquant plus avec son âme, ce principe essentiel qui détermine tous les autres. Imaginez un homme faisant abstraction de la terre, cet irremplaçable équivalent du corps, ce corps dont il faut bien s’assurer pour agir sur la matière, lui imprimer le sceau de sa volonté. Imaginez un homme à qui on aurait retiré la possibilité de communiquer avec l’air, donc avec la capacité de déployer son irremplaçable énergie mentale, de faire claquer au vent l’oriflamme de sa pensée. Imaginez un homme dont les yeux seraient tellement occultés que son regard ne pourrait plus s’appliquer à contempler la magnifique nature du feu, le crépitement des étincelles, le flamboiement de l’esprit puisque c’est bien de ceci dont il est question, cette manière de se hausser au-dessus de la plante, au-dessus de l’animal et de surgir dans l’inimitable cercle de la transcendance humaine, cet universel qui embrase tout à la mesure de son seul regard, à l’amplitude de sa conscience.

 

   Quête -

 

   Les hommes sont donc cachés quelque part, derrière le flanc d’une colline, le long des haies muettes, dans l’ombre bleutée des vallons, en attente d’eux-mêmes. Ils sont tendus dans l’imminence de l’événement qui ne saurait tarder, qui va paraître. C’est sûr. Ou bien c’est l’envahissement du désespoir et la disparition de l’être. Or ceci, nul ne peut l’entendre qu’à la mesure d’une folie dévastatrice, d’une pantomime tragique. Sur la toile presque invisible du réel Quête a soudain surgi comme l’espoir qu’elle est de sauver ce qui, encore, peut l’être. Quête est cette étonnante médiatrice qui synthétise le tout dans l’indépassable harmonie d’une humaine présence. Elle est le subtil convertisseur des éléments. Le ciel est la juste mesure de l’air. L’eau à l’horizon parle son registre léger, fait voir son flux et son reflux pareil aux palpitations de l’âme. La terre, son assise irremplaçable, est cette immense dalle de sable couleur de perle qui dit l’accueil de l’homme, son cheminement parmi le lacis complexe de la vie. Le feu est cette torche dont la flamme céleste invite l’esprit à entreprendre la magnifique démarche qui consiste à féconder tous les phénomènes, à leur donner essor afin que s’établisse un sens dans sa double acception de direction à emprunter, de signification grâce à laquelle douer sa vertigineuse boussole d’un amer pour la conscience.

   Quête est cette Magicienne qui s’impose au silence et propose cette parole assourdie dont les hommes sont en attente depuis le vortex de leur saisissement. Quête s’absenterait-elle et alors le bruit de fond deviendrait si étourdissant qu’il vrillerait la pellicule du tympan et surgirait au plein de la chair avec un crépitement fragmentant le corps, le dispersant dans les douves illisibles du Néant, dans l’abîme sans fond d’une représentation biffée à même son inscription dans le monde. Taillée dans la diagonale de l’image, la torche la traverse comme un éclair, inscrivant la riche symbolique de la mutité d’un passé se métamorphosant en un lumineux avenir. L’esquisse charnelle de Quête (cette terre) sauve les hommes d’eux-mêmes, leur allouant l’espace d’une illimitée liberté. Au loin est un aérien oiseau blanc presque inaperçu qui se réverbère dans l’eau mêlée de terre alors que la lumière fait son bourdonnement ravissant. Il nous soustrait à notre propre sentiment d’exister et nous dépose bien au-delà de ce que nous aurions pu imaginer, dans cette fusion des éléments qui nous traverse tel le fleuve héraclitéen. Et cette fusion ne nous révèle pas simplement la dimension de notre propre temporalité mais nous met au défi de nous comprendre, aussi bien que nos Compagnons de route, aussi bien que cet univers qui se tient au-dessus de nos têtes comme le mystère qu’il est, comme l’intarissable goutte faisant de nos fontanelles ouvertes le lieu de recueil du poème de l’être.

 

 

 

 

 

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2 février 2017 4 02 /02 /février /2017 09:52
« La pâte même des choses ».

Monotype sur kraft.

Œuvre : Sophie Rousseau.

 

 

 

 

   Savoir qui nous sommes.

 

   Nous regardons et nous n’avons pas d’efforts à faire, pas de concept à élaborer qui nous conduirait vers une sphère intellective, par exemple cette notion classique de Beau Idéal. Non, les choses sont plus simples, affectées d’immédiateté, animées de spontanéité. Non seulement nous sommes auprès de l’œuvre sans délai, mais en quelque sorte nous la dépassons, nous traversons sa matière pour paradoxalement surgir au point même dont nous sommes partis, à savoir qui nous sommes dans notre quête d’une connaissance intime. Visant Monotype sur kraft nous ne faisons que transgresser l’image pour mieux nous retrouver. Mais il faut aller plus avant dans l’explication de cet étrange processus. Ce qui nous fait face, ces nervures, ces retraits, ces textures, ces lacis, ces ombres comme autant de signes d’une infinie polysémie ne jouent pas à titre d’écho nous réverbérant notre propre image. Ils ne sont nullement un lexique spéculaire nous renvoyant notre présence par un phénomène de réflexion identique au miroir dans lequel Narcisse découvre sa propre physionomie. Le mécanisme est plus complexe qui d’abord nous requiert en tant que celui, celle que l’on est pour nous confronter à cette matérialité par laquelle s’opèrera notre métamorphose. Car l’unique principe ici est de nous disposer dans une manière de ravissement, d’arrachement, lesquels nous remettront dans une nouvelle perspective ontologique. Comme si, soudain, il y avait changement de régime de l’être abandonnant une peau pour en revêtir une autre. Etonnante exuvie par laquelle la conscience accède à soi afin de réaliser sa tâche de connaître et, surtout, de SE connaître, prélude à tout exercice d’appropriation du réel.

   Mais comment ceci est-il possible, au simple contact de ce paysage pictural qui, au premier abord, semblerait plongé dans une mutité, dans un silence d’où nulle parole ne semblerait pouvoir s’élever ? Tout simplement à l’aune d’une projection. Ce qui vient à nous dans l’indistinction, dans un genre de chaos, dans un fourmillement de formes nous questionne et nous place face à notre situation qui est celle d’émettre la demande du « Qui suis-je ? ». Alors nous nous livrons, consciemment ou non, au jeu des identifications. Et ce que nous découvrons n’est nullement LE monde, mais UN monde, le nôtre avec sa syntaxe particulière, son style propre, son originalité au travers de laquelle naît le contour de notre subjectivité. Ici, en effet, s’est du SUJET dont il est question et uniquement de lui.

 

   Corps et âme à l’œuvre.

 

   Grâce à la médiation de cette œuvre nous nous découvrons telle cette terra incognita dont nous surprenons le réseau complexe de tensions, la multiplicité des ramifications, le jeu des puissances souterraines, le profond tellurisme, l’effervescence de la matière. Les formes créent leurs propres harmoniques, leurs points de rupture, leurs subtiles confluences. Alors comment ne pas y lire, à la façon d’un écorché d’une salle d’anatomie, le graphisme complexe de notre corps, ses lignes de flexion, ses géographies de réseaux sanguins, les connexions de ses nerfs, les sédiments des tissus, les couches d’aponévroses, les édifices d’os, les cratères des viscères, la pliure du diaphragme, le coeur systolique-diastolique de la vie en son subtil battement ? Comment ne pas y repérer, dans la richesse infinie de ses signes, l’anatomie du mental, la libre floculation de l’esprit, la roue polychrome des désirs, le fourmillement de l’imaginaire, les aiguillages des sentiments, les feux sourds de la passion, les contre-feux de la mélancolie, les stries coruscantes de l’angoisse, les déflagrations de la joie mais aussi, mais surtout, la venue à bas bruit de la finitude, ses entailles tels des coups de scalpel ? Comment faire l’économie de tout cela alors que les stigmates de la condition humaine sont tressés des cordes d’une troublante aliénation ? Comment ?

   Oui, c’est cela qui se montre dont nous ne voyons que l’écume, les bulles irisés éclatant à la surface d’un marais. Ce qui nous parle de tragédie, d’amputation, de biffure, de négativité, de mort ou bien leur contraire, sous la figure d’un fugitif et hypothétique bonheur, tout se résout dans ce jeu des formes dont nous feignons de penser qu’il est le seul à proférer l’espace d’une vérité. Au lieu de nous en remettre au vertige d’une métaphysique, de repérer les origines, les emboîtements des causes et des conséquences, de gloser sur la liberté ou de supputer les possibilités d’apparition d’une esthétique, nous cherchons dans l’image les amers rassurants pour notre vie immédiate. Ainsi, dans les reliefs de l’image, apercevrons-nous une silhouette humaine, quelques efflorescences végétales, peut-être l’esquisse d’un animal ou bien la perspective d’un objet. Mais ceci ne fera que nous berner et, faute d’aller plus avant, nous assignerons à notre habituel décryptage le signe de la légèreté, de l’insouciance, de la certitude acquise à l’aune d’un regard serein dont nous pensons qu’il nous soustraira aux affres d’un éternel questionnement.

 

   Matiérisme.

 

   Mais, afin de mieux pénétrer le langage dont cette œuvre est investie, il est nécessaire de l’inscrire dans un contexte plus large, à savoir celui du matiérisme, lequel, se manifestant après la Seconde Guerre mondiale, sera cet art informel interrogeant l’homme jusqu’en ses racines puisque la terre y est un matériau largement utilisé. Jean Dubuffet, cet inventeur génial de l’Art Brut aura consacré quelques uns de ses titres les plus célèbres aux Terres radieuses et autres Pâtes battues. Comment mieux dire l’immersion de la dimension anthropologique dans le berceau qui l’accueille comme sa patrie immédiate ? Terre fondatrice d’un être-au-monde. Cet art pauvre, austère, primitif, archaïque devient rapidement le lieu de confluence polyphonique intensément matériel de tout ce qui peut faire sens dans l’ordre du modeste, de l’inapparent, mais aussi et surtout dans l’utilisation du signe en tant que médium d’une possible compréhension de l’exister. C’est la « pâte même des choses » qu’il s’agit d’interroger. Donc la prolifération des sèmes qui sont la chair de la vie, son bourgeonnement intime, les rhizomes par lesquels elle se donne à penser. Variations à l’infini de Dubuffet sur les Topographies, Texturologies, Empreintes, Matériologies comme pour mieux dire notre appartenance à tout ce qui fait son site dans l’orbe de la pierre, du sable, de la feuille, de l’écorce, du fragment d’insecte, enfin de tout ce qui peut témoigner de ce qui subsiste, qui constitue la quadrature habituelle dont l’homme est environné, le plus souvent à son corps défendant.

 

   Tàpies - Burri - Fontana.

 

   Alors, comment ne pas parler des nouvelles expériences artistiques qui se firent jour et des Artistes qui en furent les inventeurs ? D’Antoni Tàpies, des lacérations qu’il inflige aux toiles, des nœuds de matière, des griffures, des projections de graviers, des matériaux plastiques aux somptueux empâtements, aux rendus de glaise et de limon, ses empilements de paille comme si l’œuvre était surgissement de nature au plein de la signification. Evoquer aussi les compositions d’Alberto Burri où se laissent voir, au travers de ses Blancs et Goudrons, ses Sacs rapiécés, l’âme en quelque sorte de ces objets qui ne nous interrogent vraiment que si l’on s’occupe d’en démêler la texture intime. Magnifiques espaces du commun avec ses scarifications, ses blessures, ses abrasions, ses éraflures, autant de métaphores qui, au sortir de la dernière grande conflagration mondiale, sont une manière d’exorciser le mal humain, de panser les chairs meurtries, de cautériser ce qui peut l’être à la mesure d’un art qui fore le réel jusqu’en ses plus infimes recoins. Citer aussi Lucio Fontana, son obsession à taillader ses toiles comme si, ce faisant, il voulait percer l’opercule têtu du réel, lui faire rendre raison. Geste de révolte en même temps que symbole d’une douleur inscrite à même la longue dérive des Existants. Ses boules de terre cuite perforées tellement semblables à des grenades offensives qui auraient semé, alentour, la terrible grenaille de la mort.

 

   Existentialisme en acte.

 

   Chez Sophie Rousseau, dans cette belle œuvre pleine d’une simple présence transparaissent ces mêmes lignes de force qui disent, selon nous, la désespérance, la tragédie d’un cheminement contingent, l’empreinte d’une déréliction qui place l’homme face à la verticalité d’un destin qui le dépasse, destin qu’il aura à transcender par ses actes afin d’accéder à cette liberté qui, seule, assurera sa marche vers le futur, épanouira la corolle de ses projets. Que l’intention de l’Artiste ne soit nullement de s’inscrire dans cette dimension radicalement existentialiste n’a en soi que peu d’importance. Toujours s’agitent en sous-œuvre quantités de sources fondatrices qui, souvent, ne trouvent leur possible résurgence en surface qu’à la mesure d’un geste impensé, du hasard des supputations. Toujours sous le phénomène dans sa visibilité formelle, d’autres alternatives de sens qui, parfois, visent des valeurs qui y fraient leur voie. Aucune œuvre, fût-elle remarquable par ses qualités esthétiques ne parvient à son acmé en s’exonérant de sa doublure éthique. Si les clairs-obscurs d’un Rembrandt ou La Madeleine à la veilleuse d’un Georges de La Tour se présentent à nous avec autant de force, c’est en raison de cette spiritualité qui en émane et en assure le rayonnement, non uniquement en raison de leur traitement plastique, de la richesse de leur composition, de leur exactitude et de leurs harmonies. Jamais création ne se détache de son environnement historique, de ses présupposés idéologiques, des racines culturelles qui lui ont donné naissance.

   Sans doute aujourd’hui la situation n’est-elle pas comparable à celle des années consécutives à la guerre. Les enjeux ont changé, nullement l’essence de l’homme toujours confronté à ses angoisses fondamentales. S’il est convenu, aujourd’hui, de considérer la philosophie sartrienne comme dépassée, remplacée par le structuralisme, la phénoménologie, l’herméneutique ou bien la psychanalyse, le fond sur lequel se développent toutes ces théories et écoles successives demeure identique à ce qu’il a toujours été, à savoir le sentiment d’une étrange solitude, le questionnement permanent lié à la catégorie du désespoir, l’angoisse devant la mort, le vertige de l’existence, l’incontournable contingence des choses. La valeur historique de l’existentialisme en tant que philosophie et donc connaissance de l’homme, les interrogations qu’il a fait surgir dans le champ immense de la liberté humaine sont une étoile au ciel du monde. Et, comme toutes les étoiles, évidemment irremplaçable. Notre sentiment, notre ressenti au contact aussi bien des expériences de Dubuffet, de Tapies, de Burri, de Fontana ou de Sophie Rousseau sont fondés sur ce principe indépassable de cette contingence qui nous terrasse et nous fait prendre conscience de la fragilité de notre être. Ce qui se laisse approcher dans toutes ces manifestations artistiques n’est rien de moins que l’étonnement philosophique dont est saisi Roquentin dans La Nausée, ici, au milieu du Jardin Public de Bouville, lorsque percevant l’incroyable densité des choses, leur surgissement obstiné dans l’être, une lézarde creuse sa faille dans la conscience d’un individu qui prend soudainement acte de ce qu’exister veut vraiment dire :

 

   « Si l’on m’avait demandé ce que c’était que l’existence, j’aurai répondu de bonne foi que ça n’était rien, tout juste une forme vide qui venait s’ajouter aux choses du dehors, sans rien changer à leur nature. Et puis voilà : tout d’un coup c’était là, c’était clair comme le jour : c’était la pâte même des choses, cette racine était pétrie dans l’existence ».

 

                                                                                  J.P. Sartre. La Nausée.

 

 

   « Encre dans un buvard ».

 

   A la lumière de cette pensée du réel en sa nature, voici, en effet, que tout s’éclaire, que tout rayonne et converge à la manière d’un prisme sur cette pointe extrême au-delà de laquelle il n’y a plus que la finitude et les espaces vertigineux du Néant. Focalisant notre attention, un instant, sur ces fulgurations, ces failles qui tutoient l’abîme, ces craquelures, ces déchirures, ces entailles, subtils interstices dont notre conscience s’empare afin de mieux connaître le réel dans sa texture même, nous nous sommes livrés à cette belle « matériologie » dont Dubuffet a été l’un des plus brillants représentants, artiste au talent multiforme, aux traces polyglottes qui nous disent, en signes cryptés, ce que seul un génie pouvait mettre à jour : l’art en son déploiement n’est jamais qu’une question que le monde nous pose, que la question que nous sommes venus lui poser. Le temps d’un regard nous aurons été libres, infiniment libres. Le premier acte de liberté est la compréhension de soi avant qu’elle n’affecte les autres et l’univers qui nous accueille en tant que ses Passagers. Partout sont les empreintes qui écrivent notre trace, celles de l’altérité dans la grande aventure des hommes.

   Se perdre dans le monde, selon la belle métaphore de l’écrivain du Flore, c’est se « faire boire par les choses comme l’encre dans un buvard ». (L’Être et le Néant). Se hisser du monde c’est tracer de cette encre les signes de la beauté, ceux aussi de l’interprétation de ce qui vient à nous. Rien n’égale la belle rencontre afin d’échapper au pouvoir d’attraction du buvard ! Qui n’est que le synonyme de cette terrible contingence qui nous réifierait si nous ne prenions garde à l’art. Or nous sommes des choses munies de pensée.

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21 janvier 2017 6 21 /01 /janvier /2017 09:29
Défi de soi.

Œuvre : André Maynet.

 

 

 

 

Après la plaine blanche…

 

   L’hiver avait commencé avec une belle ardeur. Le vent, venu de Sibérie, avait envahi la moindre parcelle de poussière et le dos des collines s’inclinait sous le souffle polaire. Nul n’osait s’aventurer au dehors. Le spectacle du monde était identique à celui que devaient présenter, dans « Les Châtiments » de Victor Hugo, les étendues livides de la Retraite de Russie. Sauf que les Combattants ne parcouraient « après la plaine blanche une autre plaine blanche » qu’à l’intérieur de leurs murs où d’asthmatiques poêles de tôle s’époumonaient à réchauffer l’air. Si, à l’évidence, la froidure s’était immiscée dans la faille des corps, elle instillait son venin d’une façon bien plus impérieuse dans des âmes en perdition. Quiconque eût osé le geste inconscient de sortir se fût immédiatement exposé à se métamorphoser en congère ou en stalactite de glace, sort si peu enviable que les humains avaient renoncé à admirer le spectacle de la grande chape blanche qui courait d’un horizon à l’autre. On se terrait dans les maisons, on se vêtait de lourdes houppelandes, on dissimulait son visage aussi bien aux assauts des aiguilles du froid que des étincelles du feu qui en accentuaient la terrible rigueur. On pouvait demeurer là, tout près de l’âtre salvateur, jusqu’à la fin de ses jours, lesquels étaient comptés si, du moins, la bise s’entêtait à faire un siège dont les conséquences étaient des plus funestes. Une manière d’avant-goût de fin du monde. De quoi réjouir les sectes illuminées de millénaristes et plonger dans le plus pur désespoir ceux qui avaient foi en un rayonnement de l’homme sur ce lopin de terre qui leur avait été attribué de toute éternité.

 

La cristallisation d’un songe.

 

   Mais toute règle, par simple nécessité logique, porte en son sein l’exception qui en révèle la vérité. Et cette règle d’une survie à tout prix, à la mesure d’un lot infini de précautions, se voyait soudain battue en brèche - et de quelle manière -, par la simple existence de Défi de soi, cette incroyable venue au jour du prodige même, surgissement d’une image venue du plus loin de l’imagination, manière de brume éphémère qui trouvait sa sublime consistance à seulement prétendre exister avec naturel parmi le déchaînement des décisions d’un temps pris de folie. En réalité, sans qu’on put pour autant supputer quelque trouble de la vision, quelque hallucination, Celle qui se montrait paraissait tout droit sortie d’un « Conte des Mille et Une Nuits », génie de la lampe d’Aladin portant devant les yeux surpris des hommes la concrétude d’un rêve, la cristallisation d’un songe. Comment croire à ceci qui faisait phénomène sans être soi-même atteint d’un délire, sans être retombé dans la naïveté fondatrice de la petite enfance ? En un lieu qui n’en était pas un, en un temps qui se dissolvait dans sa chronologie même, était une Féerie, un corps d’éphèbe à peine marqué des signes de son sexe, deux grains de café en guise de poitrine, de fines attaches de verre, des jambes pareilles à de jeunes sarments dans le dépliement du printemps.

Et la vêture ? Imaginez donc un voile posé sur la bouche - non un bâillon -, simplement le dire de la grâce de la parole, le flûté d’une voix qui se dissimulait dans le silence, une fragile culotte couleur de chair, puis un inapparent drapé faisant du bas du corps une sorte d’objet luxueux enveloppé dans son papier cristal. Dans la main droite, cette pince si discrète, l’élévation d’une flûte de champagne et sa jaune ambroisie. Au sol, dans les plis de mousseline vaporeuse, une bouteille cerclée d’or dont on devine qu’il s’agit d’une marque prestigieuse, ce vin blanc dont les bulles signent les grandes occasions, scellent des accords, engagent des vies communes, concluent des amitiés impérissables.

 

Défi de soi : rejoindre son être.

 

   Si Défi de soi méritait cet étrange nom de baptême, cela venait en source directe du fait que, chaque fois qu’elle dépassait l’ampleur même de ses propres vertus, elle s’accordait le contenu d’une flûte, cérémonie aussi solitaire qu’empreinte de recueillement. La griserie, elle la frôlait seulement et avait, en quelque manière, un genre de science infuse qui la portait au seuil d’une révélation sans basculer cependant dans une inconscience qui eût obéré l’événement dont elle sollicitait la survenue. Vous l’aurez deviné, cette diaphane créature se livrait aux joies d’une extase toute païenne, tout comme d’autres cultivaient des orchidées pour l’exception florale qu’elles constituent. Simple question d’affinités avec les choses, que les plus sagaces trouvent d’emblée, que les plus égarés n’aperçoivent jamais, privés en cela d’une immédiate et constante félicité.

 

Dessiner une rose.

 

   Le défi qu’elle se lançait consistait dans le dessin d’une rose. Pas n’importe laquelle. La rose-thé seulement dont les pétales paraissaient détachés du corps même qui la soutenait dans la délicatesse. Sur un grand parchemin blanc elle prenait soin de poser, les uns après les autres, les signes de la beauté. La couronne extérieure d’abord, cette aurore à peine naissante, cette teinte qui n’en était pas une, cette vibration de la lumière dont les grains s’articulaient les uns aux autres sans qu’on en puisse comprendre le mystérieux mécanisme. Cela naissait de soi, cela faisait effusion, cela touchait les yeux avec la grâce infinie de la brume au-dessus de la pellicule d’un lac. Puis il y avait cette faille d’ombre qui s’ouvrait en direction du cœur de la fleur, un clair-obscur si vaporeux qu’il semblait l’émanation de quelque lointaine contrée, le profond d’une pupille, la densité veloutée d’un épiderme pliant sous le plaisir. C’était comme de marcher sur le bord d’un volcan éteint, d’en distinguer à peine le fond de lave brune alors que, dessous, l’on supputait les vagues de lave dans leur subtil repliement. Une immémoriale parole qui ne s’ébruitait qu’à paraître dans cette hésitation du jour encore cerné de nuit où les étoiles s’allumaient dans le luxe du silence.

Le pinceau courait sur la plaine de papier, laissant ici une réserve de blanc immaculé, déposant là un lavis semblable à un fragile corail, plus loin encore l’envers de l’aile du flamant à contre-jour du ciel. C’était l’impalpable qui se disait. C’était la couleur dialoguant avec l’âme. C’était le glissement d’une neuve clarté brodant dans l’esprit les mailles de la joie. Tout alors était suspendu. Tous alors ne vivait que de cette attente, de cette irrésolution qui proférait bien plus que n’auraient su le faire de bavards rhéteurs. Le blanc butinait avec le rose, l’instant jouait avec l’éternité. Car il en est ainsi des choses belles en leur éclosion : elles figent tout dans une sorte d’incantation et l’émerveillement fait ses boucles infinies au rythme même de la création. On ne sait plus très bien où cela commence, où cela finit. On ne sait plus où sont ses propres frontières de peau, si l’on diffère de cette rose en train de naître, si l’on en constitue le dépliement, si le bouton dissimulé au centre du resserrement des pétales, c’est celui du sujet que l’on dessine, ou bien si c’est son ombilic assistant, médusé, à son intime déploiement.

Défi de soi aimait cette confrontation aux mouvements souples de la brosse, cette luminescence de la feuille, ces irisations pareilles aux cercles d’eau que dessinent les insectes aquatiques aux pattes de dentelle. Défi aimait ce bruit inapparent, ce glissement par lequel l’art de la minutie, de la précision se signalaient à la manière d’une luciole faisant son doux éclat dans la prairie d’été. Parfois, dans l’intervalle inquiet de deux touches, elle humectait ses lèvres du breuvage royal et, alors, tout son corps s’électrisait, tous ses membres vibraient à l’unisson et elle sentait la sève inventive couler jusqu’au bout de ses doigts, faire ses ramures jusque dans la pulpe du subjectile. On ne savait plus alors l’endroit précis où se produisait le prodige. La rose était-elle cause d’elle-même, procédait-elle à sa propre venue au monde à l’abri de l’action de quelque mystérieux démiurge ? S’élevait-elle du papier telle une vapeur liée à un processus alchimique ? Les pétales sortaient-ils de la touffe de crins du pinceau ? Ou bien, plus étrange encore, étaient-ils la simple continuité de la main de Défi, la fluence de son corps de liane, le bourgeonnement de son âme à même le réel ? C’était si complexe une création, si emmêlé aux processus de la vie que l’on n’en pouvait percevoir ni l’origine ni en supputer la fin.

De Défi à la jaune ambroisie, à la rose-thé, il n’y avait qu’un seul et même geste, un unique mouvement, une subtile effusion qui entrelaçait dans l’harmonie aussi bien la peau couleur de nacre rosée, le pétillement somptueux des bulles, l’enroulement voluptueux des pétales tels les remous d’une soie onctueuse, les flagelles d’une anémone de mer. De Défi à ce qui naissait de ses doigts il y avait solution de continuité, subtil ruissellement, fluence naturelle comme si l’œuvre, transcendée par le mystère de sa Muse, en devenait la simple émanation, le naturel prolongement, l’arborescence terminale. Voir sortir du papier cette fleur qui n’en était qu’une à la mesure d’une pure illusion tenait du prodige et nul ne se fût hasardé à interrompre la magie qu’au prix d’une violente frustration ou d’une perte de soi dans les inextricables mailles de l’incompréhension. Ce que de savants esthètes avaient mis des siècles à formuler en signes pressés sur d’illisibles traités, voici que cela faisait son lumineux tracé, sa pure donation de présence, là, dans le demi-jour d’une conscience qui, bientôt, serait envahie de clarté en sa totalité. Car l’on ne pouvait demeurer aveugle à l’événement qui se produisait, peinture que le corps paraissait initier comme l’un de ses fluides naturels, peut-être une légère exsudation s’élevant de l’épiderme, se métamorphosant en substance œuvrée au contact même du jour. C’était troublant, tout de même, d’assister à cette mue, de voir de ses yeux, sans médiation aucune, l’âme se résoudre à devenir matière, mais éthérée, à la limite d’une visibilité, à l’extrême pointe d’une possible préhension. Tout ceci venait de si loin, allait si loin, bien au-delà des corps, bien au-delà des esprits, se perdant dans la brume dense des estimations songeuses, des délibérations imaginatives. Comment ne pas être saisis de vertige lorsque l’inconnaissable en sa silhouette hiéroglyphique se présente à découvert, se dit tel l’inatteignable qu’il est mais dont on perçoit le premier signe d’une ineffable et inépuisable rhétorique ? Tout faisait sens jusqu’à l’infini. Tout bourdonnait et la rumeur de l’art butait contre la paroi mobile du tympan. Tout chantait les louanges du paraître et gagnait les spires de la cochlée avec un bruit de source.

 

« La rose est sans pourquoi.. »

Défi de soi.

Gustave Moreau.

Rose thé.

Source : Images d’art.

 

 

   Voilà, Défi dans la plus modeste posture qui soit, vient de poser une dernière touche à son œuvre. Se recule, observe, fait varier la lumière sur la plage de la feuille. La rose n’est pas la rose unique à laquelle elle vient de donner vie, mais un bouquet de roses, mais la totalité des roses du monde, celles qui dorment dans le frais des cryptes, celles près des bassins d’eau qui bruissent dans les patios andalous, celles du désert sous les bleus ombrages des palmiers. Oui, toutes les roses et ceci est le prodige de toute création parvenue à l’essentiel dans la simplicité. Nulle fioriture, nulle concession à quelque décoration ou à quelque simagrée voulant dire en termes suaves, policés, la rencontre avec les choses. Présence de l’œuvre vraie qui est toujours une exception, à savoir celle de l’art en son inimitable éclosion. L’art fait venir le rare au jour, en livre son essence qu’elle déploie jusqu’à l’infini, produit d’inépuisable sèmes qui parcourent l’univers. L’art est ceci ou bien n’est que subterfuge, ambiguïté, tromperie des sens au profit d’une simple mascarade.

Défi, afin de mesurer la qualité de cette fleur née de ses doigts n’a nullement besoin de se poser de question. Cela coule avec naturel d’elle à la fleur, de la fleur à elle. Cela dit le bonheur du jour, trace l’étincelle de la joie, allume dans les yeux les braises de la certitude. A petits coups de langue, comme le ferait un jeune animal, Défi déguste cette ambroisie qui n’est jamais que le symbole du geste esthétique qui a été accompli en toute beauté. Dans l’air tissé de clarté se laisse entendre une manière de légère et insistante incantation, un susurrement, la poussée d’une résurgence entre des lèvres de calcite. Ça palpite. Ça fait son doux ressac. Ça conduit à l’évidence des saisies immédiates. Ça s’élève en douce intuition :

 

"La rose est sans pourquoi,

fleurit parce qu'elle fleurit,

N'a souci d'elle même,

ne désire être vue."

 

   C’est la belle assertion d’Angelus Silesius qui, depuis le lointain des siècles, remonte jusqu’à la conscience de Défi, la déploie en milliers de fins rivelets doués d’une vibration identique à celle du cœur d’un quartz. La Rose est sans pourquoi. Défi est sans pourquoi. L’Art est sans pourquoi. Rose, Défi, Art fleurissent parce qu’ils fleurissent. Rose, Défi, Art n’ont souci d’eux-mêmes. Rose, Défi, Art ne désirent être vus.

   Il en est ainsi des choses belles qui ne se laissent apercevoir qu’à même leur rapide apparition. La simplicité est leur mode d’être, l’instant la mesure de leur temporalité, la sensibilité l’échelle par laquelle se disposer à leur nature. Merci Défi de nous faire voyager si loin. Jamais espace ne se referme dès l’instant où la merveille est présente !

 

 

 

 

 

 

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18 janvier 2017 3 18 /01 /janvier /2017 09:53
Visage : cette coquille de nacre.

« Autoportrait ».

Œuvre : Barbara Kroll.

 

 

 

 

Félicité d’être sur le bord du monde.

 

A elle, Masque de Nacre, l’on avait dit que les pensées, les paroles, le langage pouvaient se solidifier, devenir de lourdes résines sous lesquelles se retrouver simples inclusions muettes, insectes aux buccinateurs soudés, aux membres roidis sous l’effet de quelque glaciation. Au début, elle n’avait accordé nul crédit à ce qui semblait n’être qu’une vue de l’esprit, une hallucination de l’imagination. Le matin, enfermée dans la quiétude de sa salle de bains, alors que le frimas poudrait les arbres de blanc, combien il était heureux de rester sous la douche, de chanter, d’enduire son corps d’une mousse abondante dont les bulles qui s’en échappaient semblaient dire le bonheur du jour, la félicité d’être, ici, sur le bord du monde. A peine entrée dans son atelier elle se saisissait de ses pinceaux et projetait sur la toile blanche, cette neige, ce silence, de simples lavis qui, bientôt, prendraient forme. Dans la texture de la pâte. Dans la violence même qui était contenue dans les choses. Formes de corps surtout. Vigoureux, expressionnistes. Giclures de muscles, tensions de peau, lacis de veines plongeant dans la crypte ombreuse de la chair. C’était cela qu’elle voulait, inscrire dans la sculpture existentielle les stigmates de ce qui partout rayonnait, aussi bien la beauté, aussi bien la laideur. Celle-ci ne lui apparaissait nullement sous le signe de la négativité et se signalait à sa conscience en tant que beauté différente. Peut-être plus profonde, plus difficile à atteindre. Il suffisait de contourner le réel, d’en interpréter le lexique complexe.

 

De quoi est-ce l’épiphanie ?

 

C’était toujours ainsi. Les premières touches, à peine un effleurement, une douce insistance comme pour instiller à la toile un lexique ineffable, le début d’une fiction qui ne dérangerait nullement le souci du quotidien. La toile vibrait sous les attouchements. La toile chantait comme l’épiderme de l’amant surpris par les audaces de l’amante. Pur enchantement que de voir naître les phénomènes, d’assister à leur surgissement. Métamorphose qui livrerait bientôt le dernier mot de sa longe méditation. Ici, dans l’approximation se devinait déjà ce qui serait une épiphanie. Mais de quoi donc ? Cette masse jaune à la consistance d’argile, était-ce le buisson des cheveux en devenir, son brouillon, son esquisse première ? Et cette plongée vers le bas de l’œuvre, cette manière de buse de ciment gris tachée par le temps, ceci représentait-il un cou, cet isthme empreint de mystère qui rattachait la pensée à la lourde matérialité du corps ? Et cette proue de calcaire, cette figure avancée d’une probable Albion, ceci faisait-il signe en direction du visage, cette quintuple essence synthétisant le sensualisme par lequel l’homme prend acte du monde ? Et de lui-même dans un seul et même geste ?

Maintenant les coups de pinceaux étaient devenus rageurs, la toile claquait sous les assauts du spalter, sous les déflagrations rythmées de la brosse. Car il fallait dire, dans l’urgence, dans la peur et le tremblement tout ce qui surgissait ici et maintenant de la condition humaine et en graver les incroyables traits dans la substance de la pâte, dans la sourde touffeur de ce qui, par nature, était immobile, muet, inerte. Pure décision de ne rien proférer, la pâte se laissait manipuler, transformer en ce qu’elle deviendrait, ce destin simplement dévolu à témoigner, sur le carré de lin, la strate d’une histoire, le dépôt de l’art en son infini renouvellement. Mince écaille de sens s’allumant du feu discret du fanal perdu dans l’étoffe blanche de la brume. Créer, tout contre le matin naissant, encore illuminé des songes nocturnes, c’était se livrer à un acte de demi-conscience, c’était une apposition de soi dans l’ornière des choses sans que rien n’en manifestât l’étonnante présence. Soudain l’on surgissait à même le sujet que l’on était de la même manière que le jour naît de la nuit à la seule empreinte de l’aube.

Alors l’on s’apercevait, dans le dénuement et la stupeur, l’on se reconnaissait dans cette figure lagunaire, dans cette tragédie de carnaval, masque vénitien si austère qu’il n’était que celui du mime, cet étrange personnage dépourvu de langage n’ayant pour rhétorique que son propre corps, sa gestuelle d’animal pris au piège. Proférer un drame en langage est assurément douloureux. Mais c’est à mesure simplement humaine. Le transposer dans un langage sans langage c’est le vêtir d’une transcendance tragique par laquelle rejoindre l’immense solitude des dieux dont l’empyrée privé de parole se donne à voir comme un néant absolu, le visage du nihilisme accompli. Là est bien la condition aporétique du mime qui se débat et gesticule devant l’effroi de ne jamais être compris, donc de ne jamais se hisser d’un sort cousu de perte et de nullité à être.

 

La quadrature de sa propre chair.

 

Là est aussi la problématique de l’Artiste qui s’annule à même son œuvre. Tracer sur la toile le beau paysage, poser le clair-obscur de la nature morte sublime, initier une fresque historique, donner lieu à une esquisse sociale, tout ceci constitue l’auréole d’une identique déclinaison, à savoir tracer dans le vivant la quadrature de sa propre chair. C’est toujours l’inaltérable et permanent foyer du soi qui est en question. Ce qu’au fil des jours l’on tisse patiemment, c’est cette trame infinie qui nous traverse et nous met en demeure d’en repérer le parcours souterrain, d’en montrer la possible résurgence. Masque de Nacre savait de toute éternité que l’acte de peindre ne consistait uniquement à poser des pigments sur un subjectile, y reconnaître des lignes et des traces, y deviner des surfaces, y lire l’amorce plastique d’une anatomie. Non, peindre était élever sa propre effigie, tailler sa silhouette dans la pierre du jour, dégager du marbre infiniment disponible du réel cela même qui nous parle comme l’unique fable que nous sommes au devant des hommes. Tout créateur est à la recherche de l’absolu, de la verticale vérité, de l’évidence faite chair. Or rien ne dispose mieux à cette haletante découverte que le fait de sonder son propre continent. Ici, plus de dérobade possible. Ici, procès dialogique institué de soi à soi. Le sans-distance qui seul autorise la parole de confiance. Certes, s’en remettre à l’autre est la voie parallèle. Mais la difficulté réside dans le terme même de « autre » qui déporte de soi et crée une « vérité relative » puisque le sujet est dépossédé de la matière même qui constitue son essence. L’autre, quel que soit le degré d’authenticité qui nous attache à son être est (ceci est un truisme) dans l’orbe de l’altérité, donc de l’inatteignable par définition. Simple question de logique que redouble la nature différente de la présence ontologique. Car de soi à l’autre, l’écart est identique à celui de deux terres que sépare un océan.

 

Paradoxe : liberté et aliénation.

 

« A elle, Masque de Nacre, l’on avait dit que les pensées, les paroles, le langage pouvaient se solidifier… » Il est temps maintenant de reprendre l’assertion posée à l’incipit du texte et de tâcher d’y trouver de nouvelles significations. Oui, le langage intérieur, oui les pensées, oui les réflexions et méditations de l’Artiste avaient trouvé à se solidifier, à se métamorphoser en substance palpable, en couleurs, en formes dont la réalité était incontestable. Et c’est bien ce phénomène de la réalisation qui pose question pour la simple raison qu’il s’agit d’un double mouvement qui instaure une exigence et la détruit à même sa parution. La production de l’œuvre d’art est cette liberté suprême par laquelle l’Artiste trouve son accomplissement qui n’est, corrélativement, que l’autre face de son aliénation. Oui, de son aliénation. Car, ici, dans ce masque tragique, figé, incapable de quelque anamorphose que ce soit se dit l’imprescriptible ornière du destin, son empreinte définitive, le couperet de la lame de la temporalité qui, du présent qui apparaît, annule le passé et n’autorise nul avenir. « Autoportrait » inaugure une vision renouvelée d’une image de soi qui, en définitive, n’en est qu’une clôture, si l’on prend soin de raisonner avec la rigueur nécessaire. Oui, l’être s’est solidifié en cet étrange insecte pris aux épingles de l’entomologiste, limité à cette immobile plaque de liège qui en est le définitif linceul. Ici se montre le dernier flux de l’activité langagière, comme une écume se sédimentant sur le rivage existentiel. Théorie de l’instant qui reprend en son sein toutes les virtualités actuelles et les condense sous les auspices d’une indépassable vision. Rideau qui se referme sur un spectacle suspendu, dernier coup de scalpel nous livrant de la personne un masque métaphysique tel qu’il pourrait s’adresser à nous depuis un incompréhensible au-delà.

 

Peinture comme langage.

 

Chaque touche, chaque forme, chaque tracé est un mot qui part, une phrase qui s’évanouit, un texte qui disparaît. Ainsi, lorsque l’esprit a fini d’inscrire sa marque dans l’intimité du support, que l’âme y a déposé l’essentiel de ses ressentis et imposé ses déterminations, ceci n’est pas sans évoquer le livre que l’on referme, les signes d’encre et de papier qui y trouvent un éternel repos, le luxe d’une bibliothèque dans la pénombre de laquelle se referme, telle une coquille de nacre, les valves qui en contiennent le secret. Rien de plus pathétique, en fait, qu’une œuvre achevée dont le destin est au passé, rarement à l’avenir. Des milliers de chefs d’œuvres dorment dans les rayonnages de vénérables institutions culturelles, des milliers de toiles hantent de leur présence inapparente les réserves des musées. Ce qui porte l’œuvre d’art au jour, toujours l’activité d’une conscience productrice, le feu d’un enthousiasme, la foi en soi qui en est l’incontournable point d’incandescence. Certes, parfois, comme chez Van Gogh, c’est le désespoir qui semble constituer le moteur de cela qui donne naissance à « Autoportrait à l’oreille bandée » ou bien à « La Nuit étoilée », mais ce ne sont là qu’apparences. Jusqu’au dernier instant Vincent a cru en « sa bonne étoile », à la reconnaissance de son génie qui n’allait pas tarder, qui éclaterait au ciel du monde comme l’une de ses plus marquantes vérités.

 

Verbalisations d’un langage intérieur.

 

Ce qui est nécessaire, avant de conclure, c’est de retracer brièvement les étapes qui sont l’intime processus par lequel une œuvre se donne à penser comme un gain de la matière sur l’esprit. Au début, c’est à peine un songe, une pensée floue, une idée en germe qui cherche les voies de son éclosion. Au début, dans l’incertaine clarté de l’aube, ce ne sont que d’hésitantes touches, à peine des lavis, tout juste d’hésitantes propositions formelles, quelques signes traçant les frontières d’un visage, quelques traits qui ne sont pas encore saillants, pour la simple raison qu’ils sont en réserve, qu’il n’est jamais facile de se prendre pour modèle et d’en livrer une image qui ne soit celle d’une aimable concession, d’un égotisme foncier, d’une caresse à soi adressée en signe d’auto-reconnaissance. Au début donc, les premières traces se rendant visibles sur la toile ce ne sont que des verbalisations d’un langage intérieur. Quelques substantifs précisant le lieu à faire émerger. Quelques adjectifs posant la qualité des tons respectifs. Quelques adverbes affirmant le mode impressionniste, symbolique ou bien fauve de la composition. Peu à peu les signes jouent en mode complémentaire, s’éclairant l’un l’autre, se révélant selon une esthétique dialogique. Confluences des harmonies dont, bientôt, une forme émerge que nous reconnaissons pour être la figuration de l’Artiste. Une fiction a commencé. Une fiction se précise qui puise dans l’esprit de son créateur les sèmes qui vont concourir à porter sur le champ de la vision de simples entités intellectuelles, des impressions, des notions aussi vagues que celles que peut fournir la psyché dès l’instant où elle est mise en demeure de métaphoriser l’invisible matériau dont elle est constituée.

 

Un processus magique.

 

Merveilleuse métamorphose du geste artistique, incroyable prodige alchimique de transsubstantiation d’un irréel en réel dont tout génie créateur est l’étonnante instance médiatrice. Les enfants ou bien les esprits dénués de malice et de calcul prédiquent ce saut dans l’œuvre réalisée en tant que « magie » et sans doute ont-ils raison, au sens étymologique si bien défini par Ronsard dans « Les Meslanges » : «art de produire, par des procédés occultes, des phénomènes sortant du cours ordinaire de la nature». Or n’est-ce pas là la définition même du processus esthétique au terme duquel un événement «secret, mystérieux, caché» (définition de « occulte ») se montre à nous, hissé du cours de la nature dont le Peintre est l’une des manifestations pour nous livrer cette icône transfigurée par la toute puissance de la culture. La pure idée originelle était devenue représentation. Les mots qui soutenaient la pensée et portaient au devant d’eux le projet artistique, voici qu’ils avaient pris corps, s’étaient condensés, avaient migré depuis leur réserve d’invisibilité jusqu’à cette mise en scène à proprement parler « matérielle ». Les sentiments, les passions, les réserves, les inclinations diverses, les tropismes - ces minuscules mouvements de l’âme -, se voyaient maintenant affectés d’une forme, enrobés d’une couleur, déterminés par des jeux de lumière, mis en valeur par des contrastes. Le langage initial était devenu corporel, s’était retourné à la manière d’un gant afin de laisser apparaître ce qui, en son fond, paraissait le nervurer, cette image qui surgissait au plein de la conscience et révélait l’âpre beauté de toute réalité dès l’instant où la transcendance l’atteignait en sa vérité.

 

L’œuvre en tant que questionnement.

 

Matière. Peut-être n’était-on donc que ceci et les mots si volatiles, si élégants, empreints n’étaient-ils que le reflet de cette dernière à moins que ce ne soit la troublante mission de l’art qui ait obéré la justesse de notre vision ? Cette hypothèse faisant alterner successivement les mérites de la matière et de l’esprit, jamais nous n’en viendrons à bout. C’est bien pour cette raison que la figuration artistique accomplit cette belle tâche de tout reconduire au néant afin qu’égarés, nous nous attachions à reconstruire le sens par nous-mêmes. Il n’y a pas d’autre lieu de compréhension possible. Regardant « Autoportrait » de Barbara Kroll que voyons-nous en réalité ? L’Artiste transparaissant à même sa toile ? Une simple figuration abstraite ? Des traits de son tempérament ? Un mystère planant autour d’un visage ? Un masque de carnaval ou bien celui d’un mime ? Ou bien le tout à la fois ? Sans doute la réponse est-elle dans la question ! Nous voyons en tout cas quelque chose qui questionne. Ceci n’est-il as l’essentiel de ce que l’art a à nous apprendre ?

 

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17 janvier 2017 2 17 /01 /janvier /2017 09:02
L’invention du Poilomaron.

Œuvre : Marc Bourlier.

 

 

 

 

D’une mémorable découverte.

 

   Longtemps les Sages du Bois avaient flotté dans l’espace. Tous les points de la lointaine galaxie ils en avaient sondé les longs corridors, en avaient éprouvé les labyrinthes célestes, avaient chuté sur d’infinis toboggans aux belles pliures d’éther. La musique des sphères s’enroulait à l’entour de leurs minuscules oreilles, les filaments verts de la lumière cosmique tapissaient leurs minces corps de la lueur des aurores boréales. Les piquants des étoiles, parfois, se plantaient à même leur chair, mais dans la douceur, mais dans la douce insistance à être parmi le peuple des Pacifiques et des Dévoués à la cause du Ciel. Oui, sans doute était-il étrange que ce fussent ces modestes morceaux de bois qui aient été naturellement commis à servir la cause des dieux. On eût plutôt imaginé, dans l’exercice de ce sacerdoce, quelque espèce ailée, aigle à la vue perçante ou bien faucon au bec courbe ou encore huppe invisible au regard des hommes. Que pensaient de tout ceci les divinités qui scrutaient le vaste monde du haut de leur empyrée ? Nul ne s’en préoccupait, sinon quelque obscur spécialiste d’une mythologie poussiéreuse incluse dans de lourds et volumineux grimoires. Parmi l’assemblée pléthorique des dieux, les Boisés avaient leur préférence, comme tout un chacun choisit plutôt la fragrance de la rose que celle du lis.

   Lors de l’un de leurs derniers séjours sur Terre (ils n’y faisaient jamais que de rapides incursions), ils avaient trouvé, au hasard d’une plage, parmi des écueils de toutes sortes, un objet de fer rouillé dont ils ne connaissaient nullement l’usage mais qu’ils nommèrent, d’une voix, d’une seule le Poilomaron, sans doute par souci d’euphonie et aussi en raison du fait que les quatre syllabes de ce néologisme correspondaient à celles, homologues, des Pe-tits-Boi-sés (Petits Boisés, sobriquet habituel dont ils étaient affublés comme de leur essence la plus proche). Et cette mince histoire de métal, de rouille et de trous avait immédiatement tenu son langage signifiant à telle enseigne, qu’à peine possédée, ils en connaissaient tous les usages selon lesquels faire apparaître un monde dont ils ne possédaient nullement l’usage, faire surgir des secrets dont l’univers regorgeait à condition qu’on disposât de l’œil exact afin de les bien apercevoir. Son utilité la plus remarquable résultait de cet étrange phénomène : le regard appliqué aux trous ne laissait apparaître, de toute réalité, que son côté faste et chatoyant alors que les parties pleines occultaient tout ce qui aurait pu fâcher, à savoir la laideur, le mal, les piètres opinions, les marches de guingois et les chausse-trappes des dieux ou des humains par exemple.

 

Les dieux jugés à l’aune du Poilomaron.

 

   Ainsi, appliqué à l’observation du vaste empyrée où logeaient les dieux, voici comment, d’une manière toute céleste, éthérée mais non moins efficace s’opérait le phénomène des affinités ou bien son contraire, la répulsion éprouvée par rapport à tout ce qui fâchait et obérait la belle vérité. Affinité : la beauté qui, ici, se laissait apercevoir, qui était celle d’Aphrodite elle-même, non la laideur de son époux Héphaïstos, ce forgeron boiteux qui ne vivait qu’au rythme des fumées et odeurs acres de son foyer. Affinité : celui qu’on voyait, rayonnant au travers des trous, Apollon, dieu du soleil, de la musique, de la prophétie, cette si belle figure humaine dont son homonyme du Belvédère était comme la mise en image de toutes les vertus imaginables qui se pussent accorder aux existants. Répulsion : Arès, lui, on l’ignorait et sa cohorte guerrière, vindicative, Les Chagrin, Discorde, Crainte, Terreur, toutes ces déclinaisons de l’âme charbonneuse, venues se perdre dans les fosses de l’innommable. D’Artémis, on ne conservait que le croissant de Lune comme attribut, non l’arc au destin guerrier et chasseur qui réduisait à néant la prétention à exister d’innocents animaux. Affinités : Chez Athéna on fêtait l’admirable sagesse (dont soi-même, dans son âme boisée, l’on était affecté), la verticale raison qui savait démêler le vrai du faux, tenir le jugement hors de portée des idées toutes faites mais on ignorait sa disposition à la stratégie guerrière, le motif en fût-il de sauver la noble Athènes. Héra, on l’accueillait en tant que déesse du mariage, cette belle promesse d’union par laquelle faire advenir la génération. Chez Hermès on chantait la gloire du mouvement, l’office qu’il remplissait en tant que messager des dieux alors qu’on abhorrait sa proximité avec les voleurs qui hantaient les chemins sur lesquels s’aventuraient les voyageurs. Poséidon on l’aimait comme l’un des dieux les plus remarquables, lui qui régnait sur les vastes océans et présidait à la destinée des chevaux. Affinités : Zeus, toutes ces minuscules effigies de bois savaient en apprécier la grandeur, en éprouver un vif sentiment d’admiration quant à son côté justicier et protecteur, bienfaiteur et sauveur mais ce qui les choquait, c’était l’exaltation de cette toute puissance qu’il exerçait à l’encontre de ses plus proches, sa propre mère, ses femmes qu’il violente ou bien répudie sans l’ombre d’un remords. Et ce dernier point s’annonçait, évidemment, avec la froidure qu’inspire toute répulsion.

 

Archiver grandeurs et servitudes.

 

   C’était assurément une belle trouvaille que celle de cet étonnant Poilomaron, cet objet certes doué d’un manichéisme parfois étroit, classant ici le Bien, là le Mal, ici encore le Bon Grain, ici l’Ivraie. Mais comment faire, lorsque, fraîchement émoulus d’une racine, tout droit sortis d’une écorce, à peine levés d’un rameau, comment procéder donc pour se doter d’un libre arbitre, faire la place à une conscience aussi libre que mesurée, donner assise à des paradigmes de la connaissance qui ne fussent simplement des décisions du hasard ? Car ce qui était considéré par les Gardiens du Poilomaron comme leur mission la plus haute, c’était de viser les choses et le monde avec la plus belle exactitude qui soit, non seulement dans une approximation proche d’un aveuglement. Alors, dans la suite des jours et des heures, postés au bord de leur bastingage, Poilomaron faisant devant leurs corps comme un étrange rempart, ils scrutaient le vaste horizon, s’appliquant, de plus en plus, à noter et à archiver sur les feuillets de leur mémoire les us et coutumes des Terriens. Ils avaient fort à faire comme pourra en témoigner le compte rendu suivant.

 

Des hommes et du Poilomaron.

 

   On aura donc compris que les Boisés affutaient leurs yeux autant que possible, amenant à la vue, au travers des minces oculus, tout ce qui les réconfortait, dont ils pensaient le plus grand bien, laissant dans l’ombre, derrière le rempart de tôle rouillée, toutes les aberrations, les déviances, les simagrées au travers desquelles l’existence semblait ne chercher que les ornières d’une confondante condition humaine.

Dans les fentes de lumière : le sourire franc, gonflé de plénitude de l’enfant ; les œuvres belles façonnées par les artisans amoureux de leur art ; la toile du Maître avec ses délicates touches en clair-obscur ne disant non seulement le clignotement des tons, leurs valeurs respectives, mais aussi, allégoriquement, la danse de la vie et de la mort, la gigue de l’amour et le deuil de la guerre ; lumière : les voyages au long cours qui ouvraient toutes les « Routes de la Soie » du monde, toutes les cours magiques des Kubilai Khan du mystérieux Orient ; dans la libre ouverture ménagée par les morsures de la rouille, les gestes généreux des humanistes, ces belles lettres disant la vertu de l’Âge Classique, ses impérissables valeurs, ce luxe de l’exactitude pareil à l’âme droite, à la décision mûrement pesée ; ouverture : le beau travail des scribes penchés sur leurs manuscrits et plus rien ne compte que la gloire de ces enluminures, leur ravissement du jour, le déploiement du pur bonheur ; dans la faille ouverte, telle la marque d’une indépassable lucidité, les signes précieux des Civilisations : les empreintes des tablettes mésopotamiennes, les hiéroglyphes traçant leur ineffable présence, les flancs des amphores sur lesquels brille l’intelligence de l’homme à connaître ce qui le porte en avant et l’accomplit telle la conscience qu’il est.

Derrière la surdité du métal : comme s’il s’agissait de se dissimuler, de se soustraire au feu de la vérité, la duplicité des faux-monnayeurs qui transforment la vie en un jeu continuel de dupes ; la dérobade face aux engagements ; la mutilation de l’autre que l’on ne reconnaît même plus ; le goût du lucre porté à sa toute puissance ; fermeture : le pouvoir des forts réduisant leurs victimes à n’être plus que de simples ombres, de fuyantes silhouettes déjà absentes d’elles-mêmes ; extinction : la suffisance des palais dorés où l’on se goberge du peuple, de sa disposition à n’être que par défaut dans les ornières étroites des contingences ; derrière ce qui isole et porte la vue à la cécité, toutes les aberrations des hôtes de la Terre qui, le plus souvent, n’avancent qu’à la mesure de leur propre gloire, réduisant l’altérité à n’être que peau de chagrin, se gaussant de tout ce qui n’est pas soi, insufflant au plein de leur ego la mesure d’un orgueil éblouissant comme mille soleils.

 

Epilogue.

 

   Etonnant, tout de même qu’un tel objet, en soi modeste, inapparent, laissé pour compte sur quelque plage déserte, pût porter en son sein autant de significations multiples, autant de bonheurs légers, de malheurs denses comme la finitude. C’est là le sort de tout humain que de ne voir que le brillant des objets, la lumière des choses sous la clarté d’une vie insouciante, portée le plus souvent au plaisir immédiat, à la frivolité, au ravissement dans l’instant, sans même qu’un futur puisse s’intercaler entre leur désir d’être et leur vérité d’exister sur cette constante ligne de crête inscrite, depuis la nuit des temps, sur la limite séparant Charybde de Scylla. Il en est ainsi du sort des Petits Boisés que leur immémoriale sagesse, leur infinie disposition à la compréhension de la beauté, au saisissement de la simplicité, nous intime l’ordre de frotter la pupille de notre connaissance afin que, regardées avec exactitude, les nervures du réel tissent à notre égard le langage ouvert de notre présence parmi le monde, ses joies mais aussi ses vicissitudes. Lecteur, Lectrice, si au cours de vos déambulations rêveuses sur quelque rivage océanique, un Poilomaron vient échouer tout contre vos pieds éblouis, regardez, mais regardez donc avec toute l’attention dont vous pouvez être la manifestation. Là est le domaine du merveilleux qui ne fait sens qu’à éliminer son contraire, à savoir cette couche épaisse et cornée qui envahit notre cristallin pour nous empêcher de voir. Or nous voulons voir, oui, seulement voir, ce qui veut dire être en harmonie avec le monde. Oui, avec le monde.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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11 janvier 2017 3 11 /01 /janvier /2017 11:16
« Il faut imaginer Sisyphe heureux ? ».

« La tendresse ».

Œuvre : Dongni Hou.

 

 

La représentation picturale.

 

Dire ici que l’œuvre de l’Artiste s’inscrit dans une homologie mettant en perspective la toile du Titien, où Sisyphe est le sujet du traitement, revient à énoncer un truisme, les images pouvant se superposer dans un genre d’alliance heureuse. Cependant s’agit-il seulement d’un calque qui reprendrait la représentation du Maître de l’Ecole Vénitienne ? Sans y apporter une touche personnelle et considérer à nouveaux frais, du moins dans une première aperception, le statut de l’approche mythologique elle-même ? Identique attitude corporelle de tension dans l’effort. Même contrainte sous le fardeau de l’absurde. Même anonymat du sujet dont la tête se confond avec l’objet même de sa déréliction, à savoir ce rocher (ou son absence que deux fleurs simplement symbolisent) cette masse donc qui l’écrase de tout son incompréhensible poids. Ainsi s’affirment des points de contact, ainsi se loge dans un même creuset de la création cette esquisse humaine qui n’est que la réverbération de la nôtre.

Mais là où la syntaxe diffère sensiblement, c’est dans le traitement des habituels symboles qui présentent le personnage de Sisyphe placé sous les fourches caudines inexorables du Destin. (Destin que l’on prendra soin d’écrire avec une Majuscule à l’initiale afin qu’en ce signe la jonction soit faite avec l’arrière-plan dont la Moïra, cette faiseuse d’existences, est la figure mythologique incontournable). Dans le parti pris de la monstration contemporaine il y a une volonté évidente d’adoucir les contours d’une réalité si verticale qu’elle induit un vertige et incite à des glissements sémantiques, à de nouveaux paradigmes picturaux par lesquels échapper, en quelque manière, (ou bien à tenter de le faire) à l’insupportable fardeau de la déréliction. Mais y échappe-t-on vraiment à la seule mesure de décisions formelles ?

« Il faut imaginer Sisyphe heureux ? ».

Sisyphe par Titien.

 

 

En premier lieu la vive lumière dont la présence dramatisait la mise en scène du Titien se métamorphose en une atmosphère plus sombre, peut-être plus énigmatique, amenée à la limite d’une illisibilité afin que sa puissance en partie occultée fasse l’économie de cette tragédie dont nous ne voulons être les témoins passifs. En effet, par quel miracle pourrions-nous contrecarrer en quelque façon la décision des dieux de punir l’audacieux Sisyphe de l’inconscience qui l’a condamné à faire du transport infini de cette pierre le quotidien de ses jours ? Est-ce par un juste souci de l’âme que le fardeau a été biffé de la représentation ? Ou alors par le choix d’un style, la mise en œuvre d’une esthétique renouvelée ? Tout ceci ne laisse de nous interroger, tout comme ce fond du tableau semé de corolles de fleurs qui sembleraient la proximité d’un luxueux jardin d’Eden, comme si la faute expiée, le malheureux héros pouvait se relever de la Chute à l’aune d’une repentance. Mais alors ici, nous sortons de l’aire simplement mythologique pour entrer dans celle d’une théologie affirmée. Mais, après tout, y a-t-il aussi loin du contenu de la mythologie qui chante les dieux et de la religion qui chante Dieu ? Peut-être simplement la distance du polythéisme au monothéisme. Mais ceci entraînerait quelque considération plus approfondie.

 

Une nécessaire lecture plurielle d’images polysémiques.

 

Rien ne saurait être simple dès l’instant où l’on aborde aux rivages escarpés et invisibles de la philosophie et de la métaphysique. De l’absurde, du sens en creux qui lui est coalescent en tant « qu’inquiétante étrangeté », de la finitude qui borne la marche en avant de l’homme, de l’ennui et de l’angoisse qui résultent de l’indicible lié à de telles questions, il s’avère difficile de formuler quelque chose de juste et de clair tellement le degré de visibilité est obéré par cela même qui nous affecte depuis le centre même de notre mortelle condition. Alors nous errons comme des âmes en peine, sur le bord de quelque abîme. Alors nous nous ruons dans le jeu, l’amour, l’art, parfois la mondaine consommation afin que, nos sens comblés, nous puissions devenir amnésiques et nous doter de cette « oublieuse mémoire » du poète qui sera chargée de nous affranchir de toute dette existentielle ou, tout au moins, de nous dispenser de nous inquiéter à son sujet. Mais, parfois, plutôt que de nous livrer à une volontaire cécité nous empruntons des voies radicales dont nous pensons qu’elles nous hisseront du néant relatif dans lequel nous avançons à la manière des somnambules. Nous convoquons la révolte, nous envisageons le suicide, seule porte par laquelle atteindre à notre propre liberté.

Mais nous sentons combien toutes ces tentatives sont des esquives, parfois des justifications à saisir dans l’instant surgissant d’un drame, de simples fils d’Ariane à la fragilité desquels nous suspendons notre sort à défaut d’en assumer l’incroyable et funeste aporie. C’est de cette manière que la mythologie, l’art, mettant en spectacle cette pièce dont nous sommes toujours les dupes, essaient de nous exonérer de penser plus avant. Il nous suffit de viser la toile du Titien sans nous projeter dans ses significations latentes, de demeurer rivés à cette belle esthétique en clair-obscur à laquelle nous attribuerons, peut-être, le mystérieux symbole d’un passage du jour à la nuit, sans aller y déceler combien cette pantomime de la temporalité enferme en son sein les sèmes de notre propre clôture.

 

Rocher, fleurs : finalité unique.

 

Ou bien nous nous disposons à recevoir le don de « la tendresse » tel que nous l’adresse Dongni Hou, n’échappant à la dimension contingente et définitivement finie des choses qu’à la mesure de cette belle efflorescence plastique qui vient nous arracher à notre immense solitude, à cette aliénation dont nous sommes atteints dès l’instant où nous sommes des êtres jetés dans un monde dont le tissage le plus visible est celui de l’absurde faisant son incessant trajet de navette. Mais, à y regarder de plus près, si le lexique des deux figurations nous apparaît comme sensiblement différent, ne pourrait-on, cependant, y déceler nombre d’évidentes convergences ? A cette fin il convient de procéder à une lecture symbolique dans l’ordre du spatio-temporel et s’éclaireront alors ces points de rencontre, lesquels paraissaient faire signe, de prime abord, vers quelque divergence bien affirmée. En réalité, si les connotations formelles semblent jouer dans des registres d’opposition, la valeur du fond, le propos essentiel, demeurent en grande partie identiques.

Combien il est étonnant de voir jouer dans une partition commune, aussi bien le rocher que le semis de fleurs. En mode contrasté, ces deux images participent à la même compréhension de l’absurde qui les traverse et les tient en suspens. Car, si la lourde masse de pierre affecte Sisyphe de tout son poids d’inintelligible volonté, les fleurs elles aussi concourent à cette étouffante sensation d’écrasement. Les fleurs : une douceur en puissance qui devient une douleur en acte. Si la représentation de ces dernières est d’ordre esthétique, d’essence florale, leur existence réelle est celle d’une inextinguible soif de réduire l’homme à néant. Ce que le rocher s’ingéniait à montrer dans une immédiate compréhension des choses, les fleurs nous l’assènent à la façon d’un présent insidieux, de quelques roses dont la nacre et la douce carnation dissimulent de redoutables épines. Que des fleurs deviennent le fardeau sous lequel courber l’échine, combien cette subtile représentation renforce le projet allégorique voulant signifier l’absurde en totalité qui nervure toute existence de sa rubescente insistance.

Car nous sommes ravagés de l’intérieur, comme si une invincible et impérieuse flamme participait, depuis notre naissance, à notre propre ignition. Ne naissant à nous-mêmes que pour mieux faire ouverture à ces cendres qui couvent et n’auront de cesse de montrer leur indécente persistance à se manifester. Mais, tels le Phénix, peu nombreux nous sommes qui croyons à la palingénésie et à notre nouvel essor à partir de cette confondante poussière qui se révèle être la dernière station de notre être de chair et de sang. Alors nous progressons comme des crabes, marchant de guingois, pinces tendues vers l’avant, yeux montés sur leurs rotules mobiles, comme à l’affût de tout ce qui pourrait énoncer cette cruelle vérité de l’absence définitive à soi que tout futur met en exergue avec la belle constance dont tout avenir est le témoin en son essence.

 

Lire la « fin de la partie ».

 

Mais puisque la temporalité vient d’être évoquée, il faut maintenant se résoudre à prendre acte de notre fragilité de termitière et commencer à en saper les fondements à l’aune de notre lucidité, telle la pioche attaquant à sa base l’édifice de l’être. Considérons l’œuvre actuelle en tâchant d’en dégager quelques linéaments signifiants. L’interprétation conventionnelle de la lecture de l’image nous livre les incontestables faits suivants. Regardant et déroulant le tableau depuis la gauche (son passé) jusqu’à sa droite (son futur) c’est toute une riche sémantique qui en surgit, comme si, soudain, l’invisibilité métaphysique elle-même se donnait un corps, s’assumait en une matière dense, palpable, réelle. La partie gauche du tableau tout entière dédiée à la dimension du passé nous livre soudain les fleurs comme une possession d’un possible bonheur mais que le présent a nécessairement effacé puisqu’il n’est plus le témoin des événements de jadis qu’au travers du phénomène de l’illisible trace, de l’empreinte s’évanouissant à même sa réminiscence. Glaive du moment présent qui vient à l’encontre, ne pouvant encore thématiser le contenu d’un avenir de brume et d’étoupe.

Si le Sisyphe du Titien pouvait encore envisager le spectre d’une lumière venant du futur comme existence lisible, celui de Dongni se trouve acculé à une obscurité si dense que rien d’assuré ne peut l’habiter ou dessiner l’espace d’un projet. Comme si l’Eden à l’horizon du passé (indiqué par la présence des fleurs), jouait en écho avec le futur, sans que cet écho revienne en quelque manière que ce soit en guise de signification (l’ombre limitative de toute existence, l’illisible frontière indépassable). Ici la charge d’absurde atteint son acmé par la figuration florale ou bien par son absence devant l’infortuné Sisyphe, absence qui semble signer la fin de la partie.

 

Faut-il imaginer Sisyphe heureux ?

 

Qu’en est-il du Sisyphe de Camus, cette mythologie transfigurée par la pensée philosophique ? Lorsque la pierre chute en bas de la montagne au terme de l’éternel retour du même qui signe tout absurde en acte, le Philosophe prend soin de noter :

 

« C'est pendant ce retour, cette pause, que Sisyphe m'intéresse. Un visage qui peine si près des pierres est déjà pierre lui-même ! Je vois cet homme redescendre d'un pas lourd mais égal vers le tourment dont il ne connaîtra pas la fin ».

 

Sans doute, en effet, ne la connaîtra-t-il pas cette fin puisqu’il ne pourra en faire l’expérience qu’en abandonnant la vie qui le condamne à même sa profération. Mais ceci suffit-il à exonérer de toute vision tragique celui qui est condamné à faire rouler sa boule de pierre éternellement sur la pente de la montagne ? Et Camus rajoute : « il n'est pas de destin qui ne se surmonte par le mépris ». Comme si l’homme méprisant ceci qui lui advient dans sa condition en enrayait les funestes conséquences à seulement en prendre conscience. Et l’auteur de « La Peste » renchérit dans cette direction en faisant la thèse que l’Existant, à partir du moment où il connaît sa situation, est libre d’en assumer l’aporie en acceptant son sort comme celui qui lui échoit selon son essence. « Il faut imaginer Sisyphe heureux » se montre alors comme le dernier mot de ce qu’en l’occurrence, je nommerai « philosophie de l’acceptation ». Pour autant il paraît bien difficile de souscrire à cette manière de « pessimisme optimiste » qui, faisant le constat d’un échec, fait de la seule acceptation de ce dernier les conditions mêmes d’une possible liberté. Position théorique s’il en est (donc « contemplative » selon la valeur étymologique courante). Seule nous est octroyée, comme Destin recevable, la certitude de notre propre mort. Etayant son raisonnement sur les œuvres de Kafka et Dostoïevski qui, elles aussi donnent à penser cet absurde, Camus érige la conscience de cette réalité-là en une manière d’acte de bravoure qui semble en transcender les fondements. Il s’agirait presque d’une vision stoïcienne du monde telle que l’excellent Montaigne la pratiquait depuis la rotonde de sa librairie : « La préméditation de la mort est préméditation de la liberté. (…) Le savoir mourir nous affranchit de toute sujétion et contrainte ». Mais, comme le pose Kuki Shuzo à propos de Sisyphe : « La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d'homme », cette belle assertion suffit-elle à emplir de certitude un cœur en proie à sa propre détresse ? Question, peut-être, d’inclination personnelle par rapport à des sujets aussi graves que la mort et ce qu’elle recèle, en retrait, de finitude irrécusable. Peut-être, en définitive, vaut-il mieux demeurer en suspens auprès de ces deux belles esthétiques que nous offrent, en des modes différents, mais évidemment complémentaires ces deux toiles ? Peut-être est-ce là, non se dérober à sa position d’homme, mais conférer à l’art cette dimension de liberté dont il nous fait le don, qui toujours demeure, tellement l’œuvre belle est une lumière dans la nuit.

 

 

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10 janvier 2017 2 10 /01 /janvier /2017 09:46
Elle parlait à l’oreille des oiseaux.

Œuvre : André Maynet.

 

 

 

 

Une à peine parution sur la lisière du jour.

 

Nul ne la voyait rôder à l’entour des magasins ou s’approcher des lieux où la foule se pressait en rangs serrés, attendant de la contiguïté siamoise le surgissement de quelque faveur divine. Non, Babélienne (vous aurez compris que ce nom étrange résonne comme le langage peut le faire depuis une ziggourat en direction de l’éther qui l’accueille), Babélienne donc se situait toujours dans les marges, les demi-jours, les espaces de cendre grise, là où elle pouvait se fondre comme le grésil le fait dans le ciel du septentrion. Elle vivait ainsi, de sa légèreté même, de sa fragile innocence, humant ici le fluide délicat d’un lis, goûtant là un nectar échappé de l’abdomen d’un bourdon. Tout dans l’inaperçu, tout dans l’approche ineffable, tout dans le prolongement invisible de soi se fondant à même la neige suspendue de l’absence. Sur les rivages qu’elle fréquentait avec une belle assiduité, nue entièrement, seulement vêtue d’un bonnet de dentelle venu du temps béni du romantisme. Elle était naturellement issue d’une poésie directe, d’un immédiat sentiment d’être, deux pliures rousses de cheveux encadrant son visage de pierre blanche que rehaussait, dans le presque impalpable, la couleur de pêche native des joues, un rouge à peine plus grand que le susurrement de l’amour ou la voix de l’éphèbe dans le jour qui vient. Babélienne se confiait à une intime connaissance de soi mais aussi des choses, de toutes les choses qui voulaient tenir à son oreille le langage léger de la fable, le dire souple de la comptine, l’éclat assourdi des voix d’enfants sur les confins du monde. Pour nombre de curieux, mais de curieux de l’âme, non de ceux qui ne regardaient les choses qu’à combler leurs yeux de notations mondaines, de joies indécentes, de contentements vite acquis, la Jeune Apparition ne se serait révélée que dans l’ordre du rêve ou bien sa silhouette se fût déclinée selon une ligne d’ombre qu’un contour rapide eût emporté avec lui.

 

Elle écoutait les oiseaux.

 

Souvent, dans ses longues dérives océaniques, sur la dalle continue d’un sable infini, en haut de la bosse d’une dune, sur sa pente semblable à la venue crépusculaire, elle laissait flotter ses yeux dans le vent du large, dans la glissière de la nostalgie, dans la cannelure des affects. Cela faisait, en elle, une mélodie de flûte indienne, le bruit du vent parmi les cannes des roseaux, le glissement des grèbes à cous noirs sur la glace unie des marais. Elle avait si peu à faire, si peu à bouger pour être en harmonie avec cela qui l’accueillait dans une sorte d’évidence plénière. Ce qu’elle aimait surtout, dans l’annonce de l’heure à venir, c’était fermer les yeux, entrer à l’intérieur de sa nacre de chair - ce luxe infini, cette sublime décision d’être soi dans le domaine étourdissant de quelque irrévélé -, puis se laisser flotter, là tout contre l’eau qui battait en rythme alterné ses vagues de cristal et d’écume tout contre les flancs de l’exister. Alors il n’était pas rare que les oiseaux de mer, les goélands à la grande voilure, les mouettes rieuses au large poitrail immaculé, les sternes aux becs orangés pareils à une épine, aux rémiges largement ouvertes, éventail noir et blanc, intime reflet du mélange nocturne et diurne, il n’était nullement rare donc que ces oiseaux, tels des cerfs-volants du ciel vinssent tenir au creux de son oreille, dans la conque éblouie du savoir, de subtils colloques, faire entendre des chants si étonnants qu’ils étaient comme la mise en musique du langage du Simorgh, cet oiseau sacré de la mythologie perse, cette manière d’insaisissable ne se laissant approcher qu’à la dimension de son mystérieux langage.

Alors, en elle, dans les fleuves de son corps, les lacs de lymphe, le bouillonnement du sang bleu, c’était comme un immense hourvari qui la chamboulait de l’intérieur, une lame de fond se levant afin que, de la beauté du monde, au moins une étincelle fût connue, un scintillement, un poudroiement gagnant jusqu’au dôme du diaphragme et c’était tout juste si la Petite Cantilène ne prenait essor jusqu’aux coussins duveteux des nuages qui parcouraient l’espace d’une dimension à l’autre de l’horizon avec une douce bienveillance. C’était cela qu’elle cherchait, uniquement cela, arriver à l’extrémité de son être, en connaître tous les paysages, les cimes colorées, les vallées ombreuses, les hauts plateaux parcourus de l’haleine impétueuse des dieux de l’air, ces vents aux noms merveilleux, ces zéphyrs, ces alizés chauds, ces bises froides telles les cristaux de glace, ces grains blancs semés par la violence des orages, ces nordets, ces noroîts poussés contre les perditions hauturières, ces suroîts d’où naît le temps exact et la lumière infinie des choses.

Ecouter les oiseaux, c’était cela, s’écouter soi-même, ouvrir l’amphore de son esprit, déplier les ailes de son âme et s’exiler de soi en même temps que, paradoxalement, en être le centre de rayonnement, la conscience parvenue à surprendre le lieu de son propre flamboiement. Ecouter l’incroyable vol stationnaire du colibri, cette minuscule écaille dans le fourmillement du monde, c’était se disposer à cerner, à même la forteresse de son corps, cette impénétrable citadelle, le moindre mouvement, la plus petite signification en forme de colimaçon, de spirale, dont toujours il y avait quelque chose à faire, à espérer, à amener à fructification. Faire naître un mot inconnu, bâtir la cathédrale d’une phrase à l’ample période, donner à la parole les fondations d’un temple à ériger au-dessus du marais de l’inconnaissance de manière à féconder cet inaperçu qui est le seul moteur de notre avancée sur Terre.

Ecouter les oiseaux pour cette Jeune Espérance continûment en voyage d’elle-même, c’était prêter attention au « Seigneur des paroles divines », à cet incroyable Ibis, ce Thot de la mythologie égyptienne dont le plumage identique à la toison du babouin hamadryas était censée capter la lumière de la Lune, entraînant ses cycles, apparaissant comme « le seigneur du temps ». Se mettant, par la pensée, dans la tunique de plumes de l’oiseau mythique, écoutant son divin langage, Babélienne devenait l’espace d’un instant - une éternité en réalité -, cette étonnante présence douée de pouvoirs infinis. Connaître les eaux de source, en apprécier la pureté, devenir cet initié capable de percer tous les langages, y compris ceux cryptés des fascinants hiéroglyphes grâce auxquels connaître une réalité habituellement inaccessible au commun des mortels, posséder la langue d’Atoum et se rendre l’égal des dieux, régir l’ensemble des formules magiques du Livre de Thot, ce lieu que rien n’égale, si ce n’est la contrée sacrée de l’Olympe.

 

Ecouter le dialogue des oiseaux, parler à leur oreille,

une seule et même décision.

 

Oui, car Babélienne occupait les deux versants de la langue dans un identique bonheur. En être l’émettrice et le recueil. Être la source et l’estuaire. Parler aux oiseaux dans leur belle langue qui s’actualise comme tous les dialectes universels qui traversent la planète et la révèlent comme cette conque de résonnance qu’elle est, genre de tambour mélanésien qui, percé en son centre d’une fente parlante, répercute sous la courbure des forêts, sur la crête des vagues, dans les huttes des hommes la belle mélodie de leur être-au-monde. Oui, la langue des oiseaux. Oui la langue de la Terre. Oui la langue des Existants. Il n’y a pas de différence de nature, seulement une distinction de l’organe phonateur qui en est le lieu d’essor. Mais comment donc demeurer sourds à cette belle symphonie ontologique nous disant, partout, en tous temps, la perdurance de la vie, sa façon de s’éployer avec la puissance à être des forces justes, celles qui essaiment le sens à connaître partout où il y a de la présence.

Alors, nous parlons aux oreilles des oiseaux, cette cavité si subtilement dissimulée qu’elle est d’autant plus précieuse, symbole d’une vérité à connaître, à diffuser afin qu’elle ne s’éteigne. Oreille invisible, tout comme l’est l’âme indécelable, ce principe, cet ondoiement originel, cette essence dont la braise rouge du tilak indien gravée sur le front des femmes et des hommes vient témoigner de cette rivière signifiante qui nous parcourt de ses vives fluences. Il faut se laisser emporter par les flots de la langue, ils sont nos plus précieux alliés chargés d’endiguer toutes les apories, d’éloigner le spectre de la finitude, de battre en brèche la dague infiniment suspendue du nihilisme.

 

Dire le chant infini des oiseaux.

 

Dire le chant infini des oiseaux selon la multiple variété de sa manifestation. En effet l’oiseau glapit, trompette, grisolle, tire-lire, turlutte, croûle, piaule, butit, l’oiseau carcaille, courcaille, margotte, cancane, canquette, nasille, chuinte, hioque, hole, hue, hulule, l’oiseau craquette, glottore, roucoule, chante, coqueline, coquerique, dodeldire, l’oiseau coraille, croaille, croasse, graille. Et la liste exhaustive n’en finirait nullement de recouvrir de signes noirs et pressés, tels d’incroyables trajets d’insectes, la plaine blanche du silence, incisant en son sein les stigmates de l’être qui sont comme sa belle et peut-être unique profession de foi. Que reste-il de l’homme quand son corps s’est absenté, si ce ne sont ses paroles, les graphes de ses écrits ? Que reste-t-il sinon une voix suspendue dans la mémoire des proches, des amis, goutte laiteuse faisant sa gemme sur la lisière d’une salvatrice mémoire ? Car jamais l’on n’oublie une voix qui, par simple souci d’homophonie, indique aussi la trace d’une voie où inscrire le destin en son unicité, en sa fragilité. Souvenir une voix c’est comme restituer au monde celui qui en proféra les singulières nervures du temps de son sillage. Toujours il demeure une empreinte du passage d’une conscience, le contenu du regard des Existants s’affiliât-il à un affairement mondain. Ceci n’est qu’une apparence qui dissimule en son sein la dimension d’une rencontre, laquelle, indicible, s’occulte dans l’ineffable, dans le non-dit, nullement dans une absence à jamais de ce qui fut, de Celui qui fut et persiste à courir à bas bruit sous la ligne d’horizon.

 

Ce ciel d’oiseaux…

 

Ce ciel d’oiseaux, cette pluie d’ailes noires, ces faucilles suspendues qui fauchent l’air de leur vol glacé comme l’obsidienne, nous pourrions en supputer le signe de charbon et de deuil, en craindre l’effraction en direction de cette Innocence en bonnet blanc, de cette si Irréelle Présence que nous la croirions sécrétée par la seule filière de notre imaginaire. Ou bien pire, par la matière dense de notre effroi, de notre angoisse d’affronter les douloureux symboles dont ces oiseaux paraissent porter les signes rédhibitoires à seulement observer leur nuage dense, leur vol invasif, leur pointillisme tel une menace suspendue au-dessus de notre architecture de chair et de peau. Fragile nacelle que le premier vent pourrait emporter, dont le moindre coup de bec planté au centre de la dure-mère réduirait à néant la prétention à vivre. Et, ici, qui ne penserait à l’effrayante galaxie hitchcockienne, à cette dimension purement paralysante que constitue toute romance mortifère, tout film fantastique esquissé au noir fusain, à ces sombres représentations dont la finalité est moins l’horreur que la prise de conscience de la constante déréliction dont l’existence est prodigue envers l’espèce humaine. Tragique d’une condition qui, au moins depuis la Chute, se révèle à la manière d’une épine maléfique plantée au cœur de notre lucidité et pose, de part en part, les pièges indépassables qu’elle nous tend comme notre propre essence aux contours étroits et aux finalités en forme de dague.

Cette Figure si gracieuse et innocente de Babélienne, pourrions-nous en faire, au motif de notre seule crainte, cette Mélanie du film, dans les rues de San-Francisco, percevant soudain toute cette constellation menaçante d’oiseaux, se faisant attaquer par une mouette, pensant, sans doute, sa dernière heure est venue ? Mais nous sentons bien que cette métamorphose au risque d’une estimation grossière, violence faite à l’image, se révèle bien vite être une mésinterprétation, une perte de l’œuvre dans ce qu’elle n’est pas, à savoir une allégorie qui viendrait nous dire une vérité homologue à celle se dégageant du long métrage. Comme un juste retour des choses, les hommes mis à leur tour en cage après qu’ils ont été, de tous temps, les metteurs en cage des oiseaux, bien évidemment, mais aussi, plus gravement souvent, de toute forme de liberté. Ici, la photographie, si elle s’impose un thème représentatif dépouillé, sérieux, assumant une certaine verticalité, pour autant sa rhétorique ne tombe nullement dans les habituels « excès » (ô combien sublimés) du Maître du cinéma américain.

 

Nubile en attente des noces.

 

Ici, ce qui est patent, c’est la présence de quelque chose comme une vague tristesse, peut-être l’annonce d’une mélancolie, à moins que la thèse en soit simplement la mise en forme esthétique d’une heureuse dialectique inscrivant sa manifestation dans la naturelle opposition de l’immobilité de Babélienne par rapport à la supposée agitation des oiseaux, dans le contraste du noir et du blanc, dans le silence des lèvres closes alors que nous supputons le nuage de volatiles parcouru du cri de la migration, peut-être d’un appel dans le ciel vide comme si, toujours, un signe était à trouver qui s’arrachait sur le fond qui l’a vu naître, cet illisible éther, séjour habituel des dieux, qui dit son mystère tout en invitant à sa lecture. Au dessous de cette agitation noire, la rassurante figure hiératique de Nubile, sans doute est-ce son statut le plus probable ?, se dispose aux noces toujours présentes du Ciel et de la Terre ! Avec elle nous ferons notre miel de cette vision rassurante comme si de cette apparition dépendait notre destin en son irrépressible avancée. Peut-être en dépend-il, réellement ?

 

 

 

 

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8 janvier 2017 7 08 /01 /janvier /2017 11:49
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