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11 février 2018 7 11 /02 /février /2018 09:27
Sous le vent blanc

                                                               Île Sainte Lucie

                                                        Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

 

 

                                                                                                                  Le 9 Février 2018

 

 

 

   Sans doute seras-tu étonnée de ce temps d’ici, qui pourrait fort bien ressembler au tien, en cet hiver qui semble n’avoir point de rémission. De lourds nuages font leurs cohortes grises tout le long du ciel et il ne se passe nulle journée que nous n’ayons un fin brouillard, des averses de pluie semblables aux giboulées, parfois des sautes de vent qui piquent les yeux et il faut avancer courbés sous le poids des rafales. Mais, Sol, ne va pas croire qu’il s’agirait de meurtrissures de l’âme ou bien de chapes pour l’esprit, il y a un tel bonheur à distiller un jour après l’autre. Bientôt la fin de la nuit, l’ouverture de la lumière. C’est si réconfortant, malgré la persistance du noir et du gris, de penser que tout s’érode d’instant en instant, que la libération est pour bientôt. Vois-tu, regardant le paysage à l’horizon de ma fenêtre, ces monceaux de cailloux blancs que rythme le sombre des chênes, n’espérant qu’une éclaircie,  me voici tel l’enfant qui observe l’océan sapant les bases de son château-fort. Un regret doublé d’une fascination des puissances du temps que jamais rien n’arrête. Certes le château ne sera que ruines, tout comme l’atmosphère chagrine pliera sous son propre poids. Ainsi en est-il du sort qui advient pour toutes choses puisque ces dernières sont périssables. Parfois, dans le court intervalle entre deux ondées, une pluie de soleil, des ocelles courent sur la terre, des étincelles s’allument sur le flanc des silex. Quelques brefs éclats de printemps et la peau se hérisse à la seule pensée du jaune solaire des premières tulipes, des étoiles blanches des narcisses, des merveilleuses fritillaires avec leurs clochettes à damiers. On n’est jamais démuni lorsque, depuis le présent, l’on se projette en avant de soi !

   Ta dernière lettre m’a ravi et m’a involontairement métamorphosé en nomade, moi le résolu sédentaire que rien ne saurait arracher à son coin de terre. Le Yorkshire, me dis-tu, est un beau pays, d’allure plutôt sauvage avec ses escarpements de rochers, ses sommets usés, ses vallées où trouvent à s’abriter les villages.  J’ai longuement observé la belle photographie que tu m’as envoyée. Le ciel est haut, bleu limpide avec une mer de nuages qui court au ras des sommets. On devine, à mi-pente de la colline, les massifs des forêts, les pavés de champs cultivés. De petites pièces, en tous cas, qui donnent la mesure d’une aire à taille humaine. Puis, au premier plan, les alignements sombres des murs de pierres sèches (ils me font irrésistiblement penser à nos séparations d’ici, de calcaire gris), puis le vert clair et sombre des prairies où paissent les moutons. Quelques maisons de pierre, austères, jalonnent l’espace. Empreinte de liberté, sinon d’ivresse que toute cette dimension qui semble n’avoir nulle limite.

   Mais l’impression de ce pays ne saurait se restreindre à cette atmosphère bucolique, à cette ode champêtre auxquelles le ciel répondrait depuis sa magie simple. Sais-tu, j’ai fouillé dans mes archives et voici que j’ai découvert une revue ancienne sur laquelle figurait un cliché en noir et blanc que je vais tenter de te résumer. Tout s’y donne en teintes de deuil et d’infinie mélancolie. Comment pourrait-il en être autrement ? Le ciel est une étole gris-blanc qui semble flotter à l’infini. Une colline à l’horizon dont le sommet est totalement dénudé, une manière de « Mont Chauve » qui ne saurait être habité que par les rafales d’un vent blanc. Puis, sur la dalle d’un minuscule plateau, deux bâtisses sont collées, deux sœurs jumelles qui ne semblent s’être assemblées qu’à se rassurer réciproquement, à s’abriter du dénuement. La vie doit être rude ici, ô combien verticale ! Une suite de jours monotones que ponce la lumière basse. En arrière des esseulées, des touffes courent sur une lande maigre.

   Voyant ceci, j’ai immédiatement été transporté au centre de mes lectures anciennes, ici dans ma tour de méditation, il y a bien des années, j’étais alors adolescent, garçon curieux qui dévorait avec avidité les pages des « Hauts de Hurlevent », ce chef-d’œuvre inégalé. Personne plus qu’Emilie Brontë n’a éprouvé avec une telle intensité les tortures, les douleurs sises au cœur même de ce pays minéral, sombre, sans concession aucune. Dans les pages de ce noir roman l’insolite règne en maître, la cruauté est l’ingrédient le plus répandu, le mal s’insinue entre les personnages, la mort projette son ombre comme si la destinée humaine était tissée de finitude avant toute chose. Peut-être rien que cela. Tout le reste ne serait qu’ornements.

   Alors laisse-moi te dire combien les confluences sont parfois étranges, les gémellités troublantes. Voici que j’ai actuellement sous la main, une autre photographie, en noir et blanc. Comment te dire le trouble que je ressens à sa première vision ? Les deux images placées côte à côte dessinent une unique et identique scène. Celle de deux solitudes en un lieu rassemblées. Je veux te dire l’immense égarement de ces deux maisons de Sainte Lucie, leur touchant rapprochement angulaire, l’étroitesse de leur ouverture. Il faut dire, ici, le vent de la terre n’est pas rare auquel celui de la mer le dispute, parfois, avec une belle vigueur. Trouverais-tu, tout comme moi, si tu  avais l’image sous les yeux, cette ambiance si étonnamment fantastique ? On se croirait transportés tout contre les bigarrures de l’esprit de Poe et la si envoûtante et inquiétante « Maison Usher » ne serait nullement loin dont nous attendrions, avec quelque appréhension, l’inévitable chute. Pareille à la vision de la morte surgie de son blanc suaire. Vois-tu le réel n’est nullement autonome, les œuvres jamais séparées. Un lien s’établit du paysage à la littérature, de la littérature à la photographie et c’est cette belle continuité de sens que nous portons en nous. Souhaiterions-nous nous y soustraire que rien n’y ferait, ces événements progresseraient à bas bruit dans la nuit de notre inconscient.

   Ces deux bâtisses, certainement vides d’habitants (Sainte Lucie est un simple bout de continent flottant entre deux lagunes), possèdent une puissance de fascination sans égale. Dois-je t’avouer que, parfois, au cours de mes hasardeuses pérégrinations sur les terres alentour qui pourraient aussi bien figurer Sainte Lucie que le Yorkshire, je m’attendrais presque, au détour d’un bosquet, à en voir surgir l’étonnante présence ? C’est ainsi, la force de certaines images nous possède de l’intérieur et il devient bien difficile de s’exonérer de leur troublant magnétisme. C’est comme un vertige au centre du corps, l’appel d’une doline sous l’averse céleste, l’ouverture d’une faille et l’on se trouverait, soudain, dans le monde souterrain, quelque part près d’un lac où se reflèterait la lumière de la pure calcite. Tu excuseras mon lyrisme bien naïf mais rien ne sert de fuir sa nature !

   Et ce ciel fuligineux que touche à peine une clarté de cendre. Et cette tête ébouriffée du pin qui traduit la proximité de la mer. Et ce foisonnement d’écume, sans doute des touffes de roseaux sur lesquelles semblent flotter les deux abris pour d’hypothétiques humains. Puis le berceau noir au premier plan qui clôture l’image et lui offre le cadre d’une mince tragédie. Tu percevras, avec moi, ce lieu de l’unique, de l’essentiel, de la nature ramenée à sa plus exacte parole. Rien ne distrait de soi, tout conflue, tout converge et cette paradoxale impression de focalisation de la conscience dont le monde extérieur semblerait exclu tant l’attrait est grand qui dilue le tout autre, le reconduit à l’infinitésimal.

   Tu connais assez, Sol, mon amour du silence, mon inclination à la confidence, mon attrait des terres originelles pour imaginer que je puisse demeurer en un tel endroit des journées entières, à simplement regarder, à emplir mes yeux d’infini, mon corps de la vastitude de l’espace, mon esprit d’une complétude longtemps attendue. Ecrivant ceci, voici que ma tour familière ne possède plus ni murs, ni livres, ni quoi que ce soit qui encerclerait, limiterait, seulement le flottement de l’imaginaire et ses caravanes de songes. Ce qui serait bien, un jour du futur, nous retrouver tous les deux, ne serait-ce que par l’esprit, au centre de cette pure magie. Alors combien nos jours seraient heureux, combien les heures présentes féconderaient celles d’autrefois ! Tu te lèverais avec le premier soleil, le sol serait encore bleu, pris de sommeil. Les roseaux écriraient leurs hiéroglyphes sur le vide du ciel. Quelques oiseaux, parfois, de la nacelle de leurs nids, lanceraient quelque joyeux trille. Ce serait le signe avant-coureur de la promesse du jour. Je viendrais te rejoindre quelque part sur la croûte de sel que nul ne connaîtrait. Sous nos pieds elle chanterait tout comme les pierres de chez moi parlent sous la rumeur solaire. Nous ferions un bouquet d’herbes sauvages, moitié marines, moitié terrestres. Nos repas seraient de soleil, de sel, de vent et de senteur de steppe.

   Lorsque, grisée par toute cette liberté tu consentirais enfin à te livrer au sommeil, pour moi l’heure serait venue de saisir mon carnet, d’y imprimer quelque esquisse mémorielle, d’y faire naître la trace rose d’un flamant, la blancheur d’un sentier sinueux, cette butte de terre qui borde Le Siffleur, le miroir éblouissant des étangs, le tumulte des vagues, là-bas au loin où flottent les voiles pour ailleurs. Et puis envahir la plaine livide de la feuille de milliers de signes. Ils sont pour toi, pour moi, pour tous ceux, chercheurs de sens, dont la nuit est habitée de la lumière des constellations. Sainte Lucie, ce nom de lumière. Solveig, ce nom qui indique le chemin du soleil. Saisiras-tu, comme moi, la merveilleuse confluence des choses ? Oui, je le sais car, à l’instant, la clarté touche ma fenêtre. Courte est la nuit lorsque les images m’habitent. Courte et si fertile.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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10 février 2018 6 10 /02 /février /2018 15:39
Cette eau fuyante à qui tu ressemblais

             Photographie : Blanc-Seing

 

***

 

 

Cette eau fuyante à qui tu ressemblais

 

Y avait-il d’autre profil à saisir

De toi que cette eau fuyante

Ce remuement de bulles

Cette étrange clarté

Cette fuite du jour

Vers son unique destin

 

***

 

Semblable au fragile éphémère

Tu en avais la consistance de soie

La transparence de cristal

Et cette irrépressible joie

A toujours esquiver

Ce qui venait à toi

Que sans doute tu vivais

Comme le sceau

D’une effraction

Dans la nuit

De ton propre mystère

 

***

 

Personne n’avait jamais pu

T’approcher

Si ce n’est la palme du jour

Le tremblement de l’heure

Toutes choses sans conséquences

Toutes effusions contenues

Dans le ressac même

De leur propre vacuité

Dans la braise vite éteinte

Que la cendre métamorphosait

En ce rien dont tu paraissais

Le subtil écho

 

***

 

Cette eau fuyante à qui tu ressemblais

 

En avais-tu au moins éprouvé

Le rare l’indicible

Cette essence qui se faisait

Gouttes

Puis ruisseau

Puis rivière

Enfin estuaire perdu

Dans les flux du vaste océan

 

***

 

Savais-tu au moins

Le prix de ton parcours

Savais-tu les Amants

Qui longeaient tes rives

Les enfants insoucieux

Qui gambadaient

Les vieux messieurs

Aux rêves usés

Les belles du passé

En leur confondante peine

Voyais-tu cela depuis

Ton souple glissement

 

***

 

Cette eau fuyante à qui tu ressemblais

 

 

Vois-tu combien il est étrange

De poser toutes ces questions

Elles ne concourent qu’à m’égarer

A ne t’envisager qu’à être

Une feuille d’air

Jouée par le vent

Pourtant il serait si doux

De faire ton portrait

De l’enchâsser

Sous le dôme d’une vitre

D’allumer à son entour

Quelque lampe destinée

À veiller une Icône

À prier une Déesse

Dans la lumière étroite

D’un clair-obscur

 

***

 

Mais ne seras-tu donc jamais

Que cette Fille au fil de l’eau

Cette mousse

Cette écume

Que le premier vent chassera

De ses doigts véniels

Que le premier gel

Métamorphosera

En dentelle de glace

 

***

 

Es-tu bien réelle

Toi qui visites mes songes

Tiens le fanal de ma rêverie

Éveillé

Toi qui n’es toi

Qu’à être le souffle

Entre mes lèvres

Le mot d’un poème

La césure d’un vers

L’ode jamais finie

De ce qui me visite

Avec l’insistance

D’un refrain de nuit

 

***

 

Ô toi ma Présence

Ne t’efface donc point

Dans la poudrée du jour

Je serais l’inconsolable

À jamais

Et il ne convient nullement

A mon âme d’errer

Infiniment

J’ai à me poser en toi

Ailleurs serait

Un renoncement

L’annonce du rien

Or ceci

Je ne veux l’envisager

La lumière est forte

Qui taraude mes yeux

Oui forte

Plus que tu ne pourrais

L’imaginer

Toi

La main qui me fait défaut

Pour connaître mon corps

Toi

L’esprit qui vacille

Et ne s’appartient plus

Ne se connaît plus

Y aurait-il pire châtiment

Je te le demande

Ne me laisse pas au silence

Celui-ci est un tel CRI

 

 

***

 

 

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5 février 2018 1 05 /02 /février /2018 10:48
L’inépuisable ressource du monde

               Photographie : Blanc-Seing

 

***

 

 

Les souches m’avais-tu dit

Leur sourd effondrement

Les racines t’avais-je répondu

Leur infinie croissance

Il en est toujours ainsi

Une chose apparaît

Une chose disparaît

Et le monde est vivant

Que nous pensions mort

*

Ce bord du lac

Cent fois nous en avions fait

Le tour

Devisant de tout

De rien

Il s’en fallait de beaucoup

Que nos âmes fussent tranquilles

Nos corps disponibles

Nous avancions

 Le long de notre étrave

Soucieux d’être

Soucieux de ne point

Nous absenter

*

Et pourtant se produisait

Le pur miracle

De notre présence

Qui durait bien au-delà

De nos plus fols espoirs

Nous avions je crois

Accordé nos étranges destins

A la tâche de mourir

La seule liberté me disais-tu

Le seul lieu d’une possible félicité

T’assurais-je

Les jours de brume et de poix

Nous marchions en silence

Le long d’arbres décharnés

Le long de blancs ossuaires

*

Les pierres me disais-tu

Leur admirable longévité

Leur puissance

Je te disais la roche

Devenue poussière

La montagne en sa perte

 Ce sable qui courait à l’infini

Poussé par les meutes de vent

*

Parfois nous ne disions rien

Et nos chairs s’allégeaient

Du noroît du doute

Nous ne savions plus trop

Pris dans les mailles

D’une vision altérée

Si j’étais toi

Si tu étais moi

*

Nous étions alors telle la souche

Livrés à la touffeur de la glaise

Nous étions aussi le blanc nuage

Que le ciel gommait

Dans des teintes si légères

Que sûrement nous l’avions inventé

Nous étions tout et rien à la fois

*

Un jour de lassitude

Le souvenir est fiché

Dans ma mémoire

Pareil au clou dans la planche

Tu t’es assise sur le bois usé

Et je crois bien que tu souhaitais

En devenir une possible nervure

*

Ces rides me disais-tu

Ces vergetures

Ces profondes entailles

Ne prédisent-elles l’avenir

La chute infinie dans la ravine

Dernière de l’exister

Cet emmêlement reprenais-tu

Cette mangrove des événements

Ces crabes aux pinces levés

Ces palétuviers qui sonnent

Tels de funestes avertissements

Ces mares de limon

Dont nous ressortons hagards

Où conduisent-elles

Sinon au bout de notre

 Propre épreuve

À l’extrémité du temps

Qui est le nôtre

À l’avenance du jour

Qui toujours est notre lieu

Nous n’en saisissons

Que l’ultime figure

Cette eau du lac qui ne reflète

Notre pure esquisse

Qu’à la mieux reprendre

En son onde insondable

*

Nous ne vivions qu’à flotter

Auprès de nos corps

En attente d’une complétude

Qui jamais ne viendrait

Nous en connaissions

Le prix à payer

Longer la rive circulaire

En accomplir mille fois

La révolution

Telles les planètes

Dans l’immense galaxie

Nous étions des étoiles

Tombées du ciel

Mais n’en avions plus

La mémoire

C’est pourquoi

Depuis des temps immémoriaux

Nous cherchons notre être

Ici dans la souche épuisée

Là dans la blanche racine

*

Le mot de nous-mêmes

Qui nous dirait l’instant

De notre unique présence

N’est encore nullement venu

*

Qu’il gire et bourdonne

Tout autour de nos têtes

Là est notre destin le plus lisible

Le livre est à moitié écrit

Qui nous dira la trace

De qui tu es

De qui je suis

*

L’attente déjà

 Est notre demeure

Le silence notre parole

Nous voyez-vous au moins

Vous les incrédules

Aux mains tremblantes

Aux visages révulsés d’angoisse

Vous les hérétiques

Nous apercevez-vous

Âmes errantes à la recherche

De leur ciel

Nous voyez-vous

Nous n’avons que ceci

Pour exister

 

*

 

 

 

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3 février 2018 6 03 /02 /février /2018 09:41
Un cercle dans la nuit

                                                           « Les verrotiers du soir »

                                                      Photographie : Alain Beauvois

 

 

***

 

 

                                                                                     Le 2 Février 2018

 

 

 

 

   Te connaissant bien, Solveig (mais connaît-on vraiment jamais quelqu’un ?), je sais que cette image te plaira, parlera à ta sensibilité, convoquera ton sentiment esthétique et ce paysage au crépuscule, ces personnages à la limite d’une présence, tu n’auras de cesse de les archiver dans un coin secret de ta mémoire. T’écrivant ces quelques mots, situé un peu en retrait du jour, la brume frappant à mes vitres, c’est comme si, tout à la fois, j’étais sur cet étonnant rivage de sable, mais aussi près de toi dans ces nordiques contrées que l’on ne saurait envisager sans une lumière rare, un genre de clair-obscur, ce destin d’équilibriste entre adret et ubac. Ici tu reconnaîtras sans doute cette ambivalence qui m’habite depuis toujours, cette incapacité, parfois, à décider du monde, cette ambiguïté qui me situe entre chien et loup, cette marge d’incertitude dont je pense qu’elle doit entourer les poètes et les saltimbanques.

   Il est si éprouvant de se confronter à la dalle de suie nocturne, à la fulgurance de midi. Tu le sais bien, le pas assez, le trop se rejoignent toujours au sein du corps, y creusent le sillon d’une frustration, d’un désir levé qui n’a nullement trouvé sa résolution. Cependant combien il est heureux de vivre là, sur le bord de la faille, d’en éprouver le vertige de soie car il n’est rien de plus plaisant que l’attente, le dépliement différé de la surprise. Peut-être est-ce pour cette inclination au doute que nos relations n’en sont jamais restées qu’à des effleurements, à des caresses suspendues, à des mots échangés sur le bord d’une confidence, à des murmures sur la rive d’un lac, à des états d’âme au plein de la forêt. Peut-on demander à une Muse, d’être plus que cela, une apparition que le souvenir médite et amplifie au gré du temps ?

   Ne trouves-tu pas étonnante l’infinie variété des occupations humaines ? Tel se livre, ses journées durant, à la collecte de quelque vieille branche moussue, tel autre s’ingénie à débusquer dans de vieux grimoires d’étranges formules magiques, tel autre enfin, dans la lumière  cuivrée du couchant, passe de longs moments à fouiller la vase, à y prélever ces vers qui serviront d’appâts pour une pêche couronnée de succès, du moins en bâtissent-ils la vraisemblable hypothèse. Combien tout ceci pose d’interrogations ! Arrêtons-nous un instant sur le « verrotier ». Ce mot est si surprenant avec son immédiate polysémie ! Nous savons qu’il s’agit d’un collectionneur de vers, mais nous aurions aussi bien pu penser à la récolte de ces bouts de verre qui sillonnent les plages, on dirait des gemmes usées, des pierres de lune semées au hasard du temps, des larmes de résine que l’eau aurait métamorphosées. Enfant j’en faisais provision et, encore, il m’arrive d’en rapporter du bord de mer. Il s’agit, vraisemblablement de curieux talismans qui sèment ma table de travail de furtives opalescences.

   Cette photographie est si rassurante. Elle porte avec elle toute la sérénité des choses arrivées au repos. Eloignées sont les lumières de la ville (sont-elles les signaux des consciences multiples ?) ; le bruit a soudain reflué on ne sait où, peut-être sous les lames d’eau, en direction des muettes abysses. Au large une faucille de clarté, une teinte indéfinissable, une feuille de vermeil où flottent les points lumineux des réverbères. Quelques présences humaines à peine discernables tant la courbure du paysage est grande. Toujours l’homme est cette mesure infinitésimale dès l’instant où le lieu qui l’englobe se donne avec la vastitude des espaces libres. Et ce qui est remarquable (sans doute Sol en as-tu éprouvé l’ivresse, toi qui joues souvent en écho avec ces immenses lacs du septentrion ?), c’est que cette ouverture du monde aux êtres que nous sommes en multiplie la mystérieuse dimension. L’insignifiance se métamorphose en signifiance avec l’illimité qui en est l’empreinte la plus constante.

   On est ce grain de mica au milieu du désert et, dans l’instant qui suit, on est le désert lui-même, l’ondulation infinie et voluptueuse de ses dunes, l’oasis où tremble l’eau verte, la couronne de palmiers que l’harmattan agite de son souffle. On est tout cela sans délai. On n’a plus ni centre ni périphérie. Mais on est, d’un seul tenant, le cercle tout entier dans lequel s’inscrit la sensation de la plénitude en son efflorescence.  Une liberté engendrant une autre liberté et ainsi à l’infini avec l’impression que ce mouvement n’aura nul repos, qu’il pourra convoquer l’éternité. Bien évidemment, disant ceci, tu auras compris que je trace la sublime esquisse de la joie. Et les mots sont bien démunis pour traduire l’événement que chacun peut accueillir seulement dans le silence et la pudeur. La félicité ne s’énonce nullement. Aucune lèvre n’en pourra dessiner le contour. Seulement une profération intérieure, un lexique de chair, une onde de sang, la retenue de larmes sur la margelle des yeux.

   Les flots sont teintés de mauve, cette couleur saturnienne si proche d’une tristesse mais dont, ici, il faut retenir qu’elle dispose simplement à l’initiation. Le rêve en assurera la maturation que l’aube dévoilera selon le mode d’un nouveau savoir. Au tout premier plan ce sont déjà les voiles nocturnes qui se déploient, leur sombre majesté, ce bleu profond, puissant, à la limite d’une inconnaissance. Les vastes sous-bois, chez toi, Sol, ont cette complexité feutrée, ce mystérieux attrait et nous redoutons d’y découvrir de malins génies, d’étranges créatures aux desseins ténébreux. J’en suis sûr, c’est ce cercle de lumière tenu par un assidu verrotier qui retient ton attention. Comment pourrait-il en être autrement ? Il est si gratifiant pour l’esprit de découvrir enfin la clarté au terme d’un voyage éprouvant dans un boyau de terre. Le jour succède à la nuit dans une sorte de flamboiement.

   N’est-ce pas ceci, précisément, ce menu flamboiement que l’homme cherche dans le corridor de son intériorité afin que, sublimé à son contact, la tâche d’exister s’en allège de la découverte d’une voie médiatrice de sens. Chasseur d’images : chercheur de sens. Sculpteur de pierre : chercheur de sens. Assembleur de mots : chercheur de sens. Oui, il faut se livrer à cet exercice redondant, à cette constante anaphore dont le but est d’extraire de la pulpe mondaine le jus qui en constitue le nutriment essentiel. Tous, sans exception, sommes des êtres en quête d’or, de pierre philosophale, d’un territoire inconnu auquel nous souhaiterions donner le beau nom de « Paradis ». En toute hypothèse ce dernier est en notre possession. Il suffit de se mettre en chemin. Le chemin : la passion d’un labeur, le goût du beau, la poursuite du bien, l’usage des vertus. S’agit-il de simples plans sur la comète ? D’horizons utopiques qui reculent sans cesse ? D’un angélisme sans socle réel ? Je  laisse à ton jugement la nécessité de faire un choix. Peut-être sera-t-il difficile ?

   Bientôt la nuit sera là qui recouvrira la plage de sa chape de plomb. Alors les hommes n’auront plus de site où pourront s’exprimer leur attente que dans l’immersion totale des songes. Qu’y verront-ils que la vie n’aurait pu leur présenter qu’en atténuation ? L’image d’un amour fuyant qui, sans cesse, se rapproche jusqu’à devenir visible ? Le brillant d’une fortune après laquelle ils s’usaient à courir depuis le jour de leur naissance ? La saisie d’une connaissance qui, jusqu’alors, avait toujours refusé de se présenter telle cette évidence infiniment belle, douée des mérites de ce qui se laisse approcher avec générosité ? Auront-ils toutes ces belles visions ? Traverseront-ils des cauchemars ? Existeront-ils davantage que dans la fable dont ils sont les acteurs jour après jour ?

   Toute clairière (ce cercle en est une) est, symboliquement éprouvée, le don d’une vérité faisant sa belle apparition parmi le réseau dense des apories, des errances, des approximations dont nos destins sont les habituels visages, dont nos actions sont les reflets exténués. Ô Solveig, puisses-tu demeurer longtemps à distance, tout en haut de la Terre, là où les immenses forêts de pins noirs et d’épicéas font un continuel manteau que, parfois, illumine le faisceau d’une aurore boréale. Puisse la lumière « verroter » tel un vibrant cristal ! Ce néologisme, je te l’offre tel mon amour crucifié. Il n’est rien de meilleur en ce mode que le sacrifice lorsque le lieu de sa destination est au Grand Nord, que  le sujet de sa réception est cette étoile brillant au firmament du souvenir. Le jour sera-t-il levé dans la mesure printanière, cet espace de renaissance, lorsque ma lettre te parviendra ? Demeure au centre du cercle. Là est ta juste présence. Tu ne saurais avoir d’autre foyer.

 

  

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2 février 2018 5 02 /02 /février /2018 09:46
 L’étrange foisonnement du monde

 

                                                                     Debout

                                                       Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

 

                                                                                  Le 1° Février 2018

 

 

 

   Oui, Sol, aujourd’hui c’est de dépouillement dont je vais te parler, d’un état du réel en sa plus simple donation, et, inévitablement, de disparition. Toute chose en ce vaste monde est corruptible à commencer par nos effigies de carton dont le continuel délitement est la nervure même de la déréliction, cet ingrédient de la condition humaine que nous aurions voulu ignorer. Cependant vivre n’est nullement choisir comme le croient les naïfs et les inconscients. Je ne doute une seconde que tu trouveras mes propos bien pessimistes et, sans doute, me croiras-tu converti au scepticisme. Je l’avoue, j’ai un penchant pour la tristesse, une inclination aux idées moroses et rien ne m’insupporte davantage que le divertissement, rien ne m’horripile plus que le jeu gratuit. Mes lectures en témoignent : « Le sentiment tragique de la vie » de Miguel de Unamuno, « De l’inconvénient d’être né » d’Emil Cioran. Tu vois, mes fréquentations ne sont nullement recommandables, sans doute sont-elles « toxiques » pour user d’un néologisme à la mode.

   Et ceci est gravé au plein de ma nature, comme la goutte de résine se détache de l’arbre qui en a été la source. Je dois être un épicéa hors d’âge que la mémoire de sa jeunesse a déserté, il ne demeure que plaies et bubons qui font gonfler l’écorce. Mais ces métaphores anodines ne m’apportent nul apaisement et les écrire est déjà une sorte de vacuité de l’âme. Et, surtout, ne va nullement imaginer que le temps qu’il fait soit à l’origine de mon humeur vitreuse. Oui, « humeur vitreuse » comme si, en arrière de mon regard, se donnait à voir une manière de gélatine qui rendrait floue, inexacte, toute perception du monde alentour. Non, assurément, ni la pluie ni le vent ne sont à incriminer. Vois-tu, depuis mon habituelle tour où je noircis des pages, la vue s’ouvre en cet instant sur un lumineux paysage. Après les cataractes de pluie des jours précédents, l’accalmie est enfin arrivée qui, déjà, semble porter avec elle les premiers effluves du printemps. Bientôt il me sera loisible, délaissant un moment mes manuscrits, d’aller flâner sur les chemins de cailloux, ces blanches saillies qui traversent les massifs de chênes noirs, sinuent au milieu des haies de buis.

   Mais qu’advient-il de ton existence en ces régions dont la beauté est à la mesure d’une radicale austérité ? Sûrement le froid doit encore régner, être vif, te contraindre à te chausser de lourdes bottes, à inscrire tes pas dans la neige, à éviter fondrières et congères. C’est un peu comme si, enjambant la distance, tu venais me rejoindre en ma haute solitude, en la froidure qui fait son continuel trajet, sème son frimas dans un destin sans autre amarres que les livres, les feuilles blanches éparpillées au hasard de ma table de travail. Nulle douleur toutefois. Ne déduis de tout ceci la persistance d’un quelconque malheur qui s’ingénierait à faire mon siège. Il me faut ce sentiment d’errance, cette sorte de continuel flottement, cette longue dérive, ce sont les conditions mêmes d’une vie entièrement vouée à l’étude, à ses avancées, ses erreurs, ses presque renoncements parfois. Puis vient une idée, une atmosphère, une subite réminiscence et tout rebondit et tout se présente tel le jaillissement d’une eau de source.

   Mais le temps est venu de parler de cette troublante photographie que je t’ai fait parvenir, il y a peu. Pour ma part, une première vue en a délivré une manière d’allégorie de ma propre existence. Mais comme je suis loin d’être unique, c’est le caractère universel de la destinée humaine qui s’y est bien vite inscrit avec la force d’une certitude. S’il t’est loisible d’accomplir le même chemin que le mien, tu apercevras cette large couronne noire, ce ciel mutique (les dieux l’ont-ils vraiment déserté ?), cette turbulence d’air neigeux, presque hostile, en tout cas auréolée de mystère. Les vastes espaces célestes ont toujours ceci inscrit dans leur appel symbolique, de nous faire venir en direction des hautes valeurs morales, des qualités esthétiques transcendant le commun, l’ordinaire ; de convoquer les ressources de notre esprit, de susciter l’envol de l’âme, de nous confier à l’accueil du sacré, d’ouvrir pour nous les portes ineffables des œuvres d’art. C’est bien en raison de tout ceci que nous sommes désemparés, dès l’instant où le ciel s’éclipse, saisis d’un profond sentiment d’abandonnisme.

   Alors, que nous reste-t-il à faire sinon chercher un sens ailleurs, quelque part peut-être du côté de ce sol qui nous arrime à notre être ? Mais, Solveig, tu en conviendras, ce socle entièrement nocturne n’est guère accueillant, il disparaît même dans l’étrangeté de sa propre profusion. Ici tout est si dense, si obtus, irrévélé et il ne semble plus y avoir d’issue que dans un renoncement à poursuivre l’immémoriale quête d’exister. Ne serait-ce point là la dernière figure de l’homme en son exténuation ? Consentir à s’effacer, renoncer à poursuivre plus avant une tâche maculée d’aporie, s’exonérer d’une marche à tâtons parmi les moraines de l’absurde, une avancée vers une noire eschatologie ? Sisyphe vaincu par sa pierre, écrasé par le poids d’un trop lourd destin. Il y a de quoi être inquiets, nous les hommes au temps comptés ! Chorégraphie terminale. Quelques pointes, quelques entrechats. Puis « Fin de partie » comme chez Beckett. Enjarrés jusqu’au cou avec, au-dessus de la tête, le couvercle fuligineux de la finitude.

   Alors, au terme du voyage que reste-t-il sinon cette pathétique gesticulation sylvestre parvenue à sa plus grande immobilité ? Stupeur jouant en écho avec la stupeur du monde. Oui, du monde. Notre univers en constante expansion (en constate déflagration ?), sait-il au moins où il va, pour quelle cause, quelle brillante finalité qui, bien plutôt que de posséder la fulgurance d’une queue de comète, n’est peut-être que le dernier acte d’une lumière noire, d’un trou infini à la creuse interrogation, d’un absolu qui ne se connaîtrait lui-même que sous le visage d’une automutilation, d’un point à jamais dissous dans le vide sidéral ? Oui, vertige. Vertige du vertige, assemblage de poupées gigognes en leur ignorance mutuelle, en leur impossible préhension de soi, en leur éternelle gestation qui n’est que le symptôme apparent de leur incommensurable désarroi.

    Cet arbre-ci, décharné, dramatique, est-ce les hommes qui l’ont tué ? A force d’insouciance, « d’insoutenable légèreté de l’être » ? Est-ce l’arbre qui a procédé à sa propre extinction pour la simple raison que sa venue au monde portait déjà en ses racines, en son écorce, en sa pulpe les insignes thanatogènes qui, paradoxalement, sont les incontournables bourgeonnements de la vie ? Oui, ma Muse du Nord, ces interrogations sont épuisantes qui n’ont nulle autre fin que leur propre égarement. Tu le sais bien, les conduites humaines deviennent rapidement oiseuses dès l’instant où l’on déchire la peau du réel, où l’on entre dans le derme, où commence à jaillir le sang blanc du silence, la lymphe aliénante de la solitude.

   Et pourtant nul n’en fait l’économie, surtout pas les insoucieux et les soi-disant optimistes, les épicuriens au teint solaire. Ils ne font que dissimuler, aux yeux lucides de leur esprit, toute cette boue sur laquelle ils ont fondé leur irréfragable bonheur. Ils font comme les cochons sauvages qui se vautrent dans la soue pour se débarrasser de leurs parasites. En réalité les parasites ne s’en enkystent que davantage dans la chair de leur inconscient. Rien n’est pire que de se refuser à voir. Rien n’est plus sidérant que d’effacer de sa mémoire les stigmates des diverses aliénations qui en ont affecté le tissu, d’évincer les phosphènes qui ont impressionné les grains d’argent de la conscience. Rien ne s’annule jamais. Que nous le voulions on non les archétypes nous surplombent du haut de leurs terribles falaises. Les ignorer est simplement s’exposer à leur puissance et accepter que l’outre de sa peau en soit le tragique réceptacle. De cette affligeante scène, la plupart se détournent, préférant le luxe de leurs salons où jaillissent sans arrêt les images bigarrées, diaprées du monde. Une manière d’infinie pantomime, une comédie bien réglée, une machine à soumettre les esprits aux seules images immanentes qui viennent les percuter de la violence des signes indomptés.

   Ce monde si étrangement foisonnant que nous n’en percevons que la gigue singulière à défaut d’en chercher la signification profonde. Notre société, n’est-ce pas Sol, surfe sur la vague des loisirs rapidement satisfaits, des plaisirs consuméristes, des voyages dans des jets au fuselage étincelant. Une étincelle en cache une autre. Celle de l’urgence à évaluer, à soupeser la seule chose qui mérité de l’être, à savoir cette vérité qui, chaque jour qui passe, se recouvre des strates de ceux, celles qui refusent de livrer leur libre-arbitre à l’examen de ce qui est, qui mérite tous les égards, toutes les attentions : l’existence en son propre. Combien d’arbres, d’hommes, de peuples, eurent leur cours totalement entravé de n’avoir été point vus ? Combien ?

   Je sais mon discours fatalement vain. Mais a-t-on un autre choix que celui de lancer des imprécations depuis les quatre murs de pierres dont on fait sa fortification ? La force des idées, la lame des convictions traversent-elles autre chose que notre propre ressenti ? Tout ceci ne s’aliène-t-il pas à même notre butte de chair. Tout ceci n’est-il si inutile que nous soyons à jamais des ombres à la Don Quichotte jetant leur énergie contre l’impassibilité des moulins à vent ? On crie, on vitupère, on invective et les boulets de nos paroles s’écrasent contre l’enceinte de pierre et les ailes continuent à tourner et la Terre fait son éternel manège. Pourrait-il en être autrement, je te le demande ? Ta lettre me fera le plus grand bien, fût-elle le simple constat du baroque de mes délibérations ! Je t’attends en elle avec le secret espoir d’exister encore. Te lire est toujours une parenthèse enchantée au milieu des turbulences du monde. Dis-moi le temps qu’il fait en ton Nord magnétique. Je menace d’être une boussole dépourvue d’aiguille !

 

 

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17 janvier 2018 3 17 /01 /janvier /2018 09:33
Du sein même de la plénitude

                  Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

 

   Ce qui est à faire, ceci : partir de l’angle le plus obscur de l’être, d’une retraite élue par exemple, en éprouver l’irrémissible destin, en sentir l’arête de glace fichée au mitan de la chair. Le jour est triste, la cellule déserte. Deux fenêtres seulement avec leurs cadres de bois. Lumière blanche qui ricoche sur le sol de pierre, l’abrase, le conduit à la plus entière nudité. Un homme est là dans son aube de craie (mais est-ce vraiment un homme, son absence est si grande dans la venue du jour ?), un moine en prière sans doute, aux confins du monde, dans la plus grande solitude qui se puisse imaginer. Est-il seulement à lui ? Ou bien est-il en son Dieu, ayant renoncé à paraître en quelque façon que ce soit ? Rien, dans l’étroite pièce ne fait signe en direction d’un autre lieu, d’un autre temps que celui, condensé, serré, de la contemplation. Le monde est si loin avec ses joyeux carrousels, ses manigances, ses esquives, ses continuelles confluences. Rien n’arrive ici qui troublerait, arrimerait le silence à quelque divertissement. Tout espace destiné à recevoir l’empreinte du sacré est, par essence, hors d’atteinte.

   Table de travail en chêne poli. Chaise aux quatre pieds étiques. Un poêle de fonte et son tuyau noir. Un lit aussi étroit que le corps auquel il est destiné. Cela seulement qui participe à l’isolement, hors ceci tout est à biffer. Ne rien entendre, ne rien voir qui écarterait de la mission salvatrice, du ressourcement de l’âme à même le sentiment de son immense vacuité. Oui, vacuité car il n’y a nul contour qui en fixerait les frontières, en cernerait le territoire. Ce qui est gagné un jour (une certitude, une mince joie, l’amorce d’une plénitude), ceci est remis à neuf dans l’instant qui suit car l’illimité de la félicité intérieure est cet inatteignable qui, précisément, en assure l’inestimable valeur.

   Maintenant, dans le jour qui point, cette à peine vibration du visible, cette émergence du néant qui grésille, voici un Quidam posté sur la rive du lac. Tout est dans une approche si floue, la ligne d’horizon, la présence impressionniste des nuages, la couleur non encore affirmée du ciel, l’immobile pellicule d’eau et c’est comme si l’on ne sentait plus ses propres assises, si l’on cherchait, au-dedans de soi, la partie manquante. Ce à quoi se destine le Moine en sa retraite, Quidam en éprouve l’inévitable tension dans la lame levée de son corps, dans la posture attentive de son esprit. Mais, en cette heure native, que viendrait donc faire Quidam en ce lieu isolé, sinon se mettre en quête de son propre accomplissement ? Au milieu de la foule des hommes, sur les bruyantes places des villes, derrière les vitrines des magasins, au spectacle, comment dans ces sites de réjouissance parvenir à combler son être de ce qui, toujours, demande à l’être, à savoir obtenir, fût-ce l’étincelle d’un instant, l’impression apaisante de la complétude ?

   Tous nous rêvons de totalité. Enclore en nous l’autre, le paysage, la connaissance, l’art en sa généreuse monstration. Toujours manque un maillon et la chaîne meurt de n’être point ce cercle parfait auquel, depuis une éternité, elle destinait sa propre existence. C’est une si grande perte que de ne nullement étancher sa soif alors que, face à nous, se dresse continuellement l’enivrante ambroisie du monde. Nous en sentons le goût de miel sur la margelle de nos lèvres, nous en déglutissons le doux nectar dans le tube de notre gorge. Comment demeurer insensible à tout ce rayonnement ? Comment ne pas éprouver de vertige sous le signe de l’ouvert ? Certes nous pourrions nous contenter d’explorer l’aire restreinte de notre corps, lui annexer quelques ilots de plaisir, une rencontre ici, un objet convoité là et ne rien demander que cette possession immédiate des choses. Mais se restreindre à cette attitude disponible au seul proximal constituerait un évident déni de l’aventure humaine. Tous nous sommes des explorateurs en puissance, des chercheurs d’or, des alchimistes sur le sentier de l’absolu. Tous nous voulons la cellule monastique, l’aire à peine posée du jour, la rive calme du lac afin de connaître, en soi, hors de soi, tout ce qu’il y a à appréhender dont nous supputons l’invisible trace : le Dieu insaisissable, la Nature en sa pleine profusion.

   Déjà, se livrer aux inventaires des phénomènes est sortir de son fortin, gagner le proche qui contient le lointain. Peut-être le rayon de la sublime poésie, le chant discret d’une présence, le souffle du vent, loin là-bas qui nous appelle à franchir ce que notre conscience retient et garde en sa possession. Toujours un plateau d’herbe que prolonge la vaste plaine qui se poursuit en longues vallées dont le cours ne s’arrête jamais, file tout droit vers l’océan au dôme de mercure et l’infini fait son immense courbe dont notre âme ne fait l’inventaire qu’à allumer la flamme de l’imaginaire.

   Le village, ce moutonnement de maisons claires, brille faiblement au jour de la première heure. Son reflet dans l’eau de l’étang, le clocher de l’église dressé dans l’ouate de son étrange silence. Quidam, depuis son poste d’observation, voit les dormeurs aux poings serrés, les femmes allongées dans leurs voiles blancs. Quelque chat en maraude dont il perçoit la fuite noire, parfois la plainte d’un chien au loin, pareille à un feulement. Puis tout retombe et se tait comme si ce moment était celui d’un long recueillement avant que la vie ne déchire les lourds filets du songe. La maigre végétation de la garrigue vient mourir au pied de l’eau sur un promontoire longé d’un liseré plus clair. L’empreinte d’un chemin qui monte vers les hauts. Puis, dans le flou de la vision,  les nacelles blanches des flamants, les tiges roses des pattes, les empennages frangés de noir, tout ceci encore ne se donne qu’avec parcimonie, bientôt l’arrivée de la lumière sera un envol coloré, une joyeuse agitation se détachant de l’anse gris-bleu du ciel.

    Il aura fallu ceci, cette distance, cette faille instaurée entre le réel et soi de manière à amener à soi précisément ce qui s’y refusait selon la simple loi de la Nature. « La  nature aime à se cacher » disait Héraclite. Dieu jamais ne dévoile sa face, constatation du religieux en sa profonde piété. 

   Rare Nature, Deus absconditus, toutes choses qui vivent dans l’éloignement de nous et nous questionnent d’autant plus que jamais nous n’en voyons les subtiles et pleines réalisations. Cette barque posée sur l’immatérielle surface d’eau, en chemin pour quelle Terre qu’elle n’aurait jamais abordée ? Poser la question est déjà être en voyage. En direction de l’île que nous sommes, vers ces espaces infinis dont Pascal traçait les lignes dans son  énigmatique remarque : «  Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie ». Sans doute notre effroi est-il à la mesure de cet abîme qui, de toutes parts, nous environne, que nous redoutons tout en cherchant la voie qui y conduit. Oui, nous sommes, Quidam, Moine, Vous,  Moi des êtres de l’abîme. Pour cette seule raison nous cherchons la lumière. Elle va venir, oui elle va venir ! Le jour finira par naître, la clarté gonflera, le zénith brûlera. Est-ce cela la plénitude, l’heure de midi, alors qu’en nous, encore, bruissent les vagues nocturnes ? Est-ce cela ?

   

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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16 janvier 2018 2 16 /01 /janvier /2018 09:25
Eloignée de soi

                      « Loin d’ici »

                  Œuvre : Dongni Hou

 

 

 

  

   « Loin d’ici », tel est le mystérieux sous-titre de cette belle œuvre tout en douceur, tout en délicatesse. Alors il nous faut préciser l’ICI, définir le LOIN, faute de quoi les étamines de notre pensée demeureront encloses dans la rumeur des pétales et rien ne fera jour que nous puissions saisir. Il en est souvent ainsi des choses secrètes qu’il nous faut nous décider à faire effraction en leur enceinte, les bousculer gentiment et puiser le nectar à l’aune de notre naturelle curiosité. Toujours le clair illumine le sombre, alors tentons l’éclair.

   ICI pourrait aussi bien être un lieu sauvage, une garrigue par exemple semée du soleil des genêts, traversée des odeurs marines, iodées, courues d’essaims d’abeilles et de hauts nuages, une à peine présence bien au-dessus des hommes.

   LOIN ne peut que creuser la distance, installer l’étrange, semer l’inconnu, convoquer ce qui habille de bleu la mélancolie, poudroie aux yeux des Exilés, des Apatrides, sans doute des Poètes, ces perpétuels réfugiés qui n’habitent ni le proche, ni le lointain, mais seulement la vaste contrée de l’errance. LOIN pour cette hiératique figure ne saurait être le paysage de convention, l’image d’Epinal, la vignette sur laquelle repose l’innocent visage du commun. Tout exil demande l’exception, appelle ce qui se dissimule, bien en-deçà ou au-delà du regard des hommes. Nous penchant sur LOIN, voici ce qui nous apparaît à la façon brumeuse d’un rêve :

  * Le ciel est haut, pellicule bleu-céruléenne à l’invisible sommet. Des nuages au premier plan, des masses cotonneuses si lâchement tissées qu’elles paraissent irréelles, perditions anonymes en quête d’une terre d’élection. Deux buttes de rochers coiffées d’une sombre végétation s’élancent au-dessus du miroir de l’eau. Le lac est immense aux reflets d’argent. Des sillons en troublent la surface, des moirures y apparaissent tels des lavis sur le noir d’une encre. Une île est au centre de la ruche liquide, hérissée de quelques conifères battus par l’air polaire. L’air est si vif en cette Laponie finlandaise, si clair, si libre, il traverse le corps, y pose sa morsure boréale, y incise la peau de sa lame translucide. On remonte son col, on ligature son cou d’une écharpe de laine, on enfouit ses mains dans des gants épais, on prend l’allure des esquimaux, on souffle parfois sur les tiges bleues de ses doigts. Quelques larmes s’assemblent aux angles des yeux, on y devine, déjà, la naissance de minuscules glaçons, on enduit ses lèvres d’un baume apaisant, on devient stalagmite de givre face à l’ouverture sans retenue du paysage.

  * Et, soudain, voici une cabane de rondins, un genre d’isba à la solide ossature. Sa façade est baignée d’une douce lumière, celle d’une aurore sans doute, tant la couleur du bois est rehaussée d’un miel, d’un nectar. Cette image est si paisible qu’on pourrait demeurer sur le seuil, là, à l’abri du débordement de planches, se contenter de humer l’odeur de résine, d’éprouver la sérénité montant de toute cette assurance d’un logis protecteur. Au pied de l’isba, se frayant un passage au milieu de gros galets, une eau joyeuse, bondissante, on croirait des lutins échappés de la forêt proche, des génies sylvestres s’ingéniant à se dissimuler afin de se rendre plus présents à même leur absence. Le ciel est semé de gris et de blanc. Rien ne bouge que l’espoir, bientôt, quand l’air fraîchira, d’un refuge auprès de l’âtre, c’est si réconfortant un feu de bois à l’heure crépusculaire qui, ici, est si précoce et la surprise est toujours grande du rapide déclin de l’heure.

   * Ce qu’on aperçoit encore, ici, dans le LOIN même, le loin du temps et de l’espace, c’est cette silhouette si énigmatique, si troublante de cette Petite Fille revenue au lieu même de sa naissance. Bien du temps a rétrocédé, bien de l’espace a été parcouru depuis notre rencontre avec l’image. Notre imaginaire a comblé la faille ouverte que les heures avaient installées dans ce jeune destin, cette coupure, cet abîme que sont toujours la perte de ses racines, la distance par rapport aux lieux fondateurs, le deuil accompli en raison de la disparition d’une langue dont, encore, le babil vous hante pareil à une entêtante ritournelle. Peut-être est-ce ceci, cet abandon d’une mélodie, d’un rythme, d’une intonation qui constitue le déclin au plus haut point en son irrémédiable fuite ? Irremplaçable essence de la composante humaine, et voici  qu’on se détournerait d’elle, qu’on renoncerait  à peupler de sa voix la souple farandole enfantine, cette complainte à jamais perdue, ce fil de trame qui s’échappe du tissu infini des jours. Oh, bien sûr, dans le long égrènement des heures, parfois, quelques sons se laissent entendre, quelques couplets se disent à la façon d’une comptine. Le timbre d’une voix familière, de rapides interjections, des hymnes à la joie, des voix voilées de chagrin, des inflexions maternelles, des lois paternelles, des invitations d’enfants au partage des jeux parmi le peuple blanc des bouleaux.

 * Que pouvons-nous connaître d’elle, l’Attentive, si ce n’est la complainte muette qu’elle adresse à son miroir ? Une assise est au sol sur laquelle elle repose comme le font les méditatifs, les sages, les contemplatifs. Mais que peut-elle donc contempler si ce n’est la forme elliptique de son âme, cette façon de galet si poli qu’il glisse entre les doigts, n’y laissant qu’une vague empreinte, la trace d’une eau qui fut son accompagnatrice ? Sinon l’esquive de sa mémoire en ses sauts de carpe, ses touches à fleurets mouchetés, ses méandres qui plongent sous le sable ancien, il n’en demeure, parfois, que quelque résurgence, une impression d’avoir vécu, éprouvé, senti mais l’esquisse est si fragile, papier de soie dans le froissement sinueux du vent.

  * Et cette robe, ample, si sérieuse pour une enfant, que veut-elle signifier qui aurait trait à l’inéluctable deuil lorsque l’horizon est vide de présence, que le passé s’altère et se défait, que l’avenir est ce point insaisissable, là-bas, dans l’indéterminé, l’instable, l’hypothétique aventure d’une solitude ? La nappe grise des cheveux participe à ce drame de  la remémoration qui projette ses dagues au plein de la chair. Fluence si semblable à de funestes prémonitions, comme si le passé insouvenu, infécondé, étrillé, ne laissait plus  percevoir qu’une toile lacérée, usée, poncée à blanc sur laquelle ne pourrait plus s’inscrire le chiffre d’un possible bonheur.

  * Et ce visage diaphane que recueille le tain de la glace, quel est-il ? Celui de la présence, de l’ici et maintenant douloureux de ne plus accéder à l’actuel d’autrefois ? Est-il un reflet venu de ce lointain pays de vent et de froid, le rouge de la bise s’y dépose, la mimique d’une poupée d’enfance, l’empreinte des airelles rouges qui illuminaient les forêts  de trembles et de hêtres ? Et ce front poudré de blanc, pareil à un marbre, est-il le surgissement, à nouveau, du long tapis de neige hivernal, la couleur cendrée du poitrail du renne, la teinte assourdie de l’isba lors des aubes d’hiver ?

  * L’acte de souvenance est un effort si mystérieux que peuvent s’y illustrer toutes les facettes, tous les lieux, tous les temps, toutes les joies, toutes les tristesses. Attentive a fermé les yeux. Rêverie éveillée ? « Songe d’une nuit d’été » ? Projection au-devant de soi de ce qui fut et mérite d’être à nouveau tenté ? Tout est enseveli dans ces camaïeux de cendre et de neige éteinte, dans ces à peine vibrations du jour, dans ces touches savamment pastellisées, estompées. Pas plus que la chute d’une feuille, le passage du vent, la retenue du silence, le glissement de l’eau dans la gorge étroite du puits.

   Peut-être est-ce là la couleur du regret, de la brume nostalgique, de la langueur lorsqu’elle fait  ses atermoiements, ses bruits de congère, ses reptations sur les sols gorgés d’eau des tourbières ? Peut-être rien que ceci. Attentive le sait-elle elle-même ? En est-elle affectée en son fond ? Dérive-t-elle en de sombres pensées ? Fabrique-t-elle de nouveaux songes ? Tisse-t-elle les fils arachnéens de la présence ou bien de l’absence ? S’abîme-t-elle dans la construction d’un nouveau langage ? Il y a tellement de questions à poser. Céans, là-bas, autrefois, plus tard, bientôt, encore, ICI, LOIN, si loin que plus rien ne saurait avoir lieu que l’interrogation elle-même. Oui, l’interrogation !

 

 

  

 

 

 

 

 

 

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11 janvier 2018 4 11 /01 /janvier /2018 15:48
Flamme dans la neige

           Photographie : Anonyme

 

***

 

Cette flamme dans la neige. Mais quelle flamme ?

 

  Depuis des jours le ciel était bas, poudré de gris, mêlé aux échardes de lumière, pris dans des masses filandreuses. Le vent venait du Nord, brusques bourrasques auxquelles succédait un soleil avare, blanc, anémique, si loin des hommes qu’il paraissait n’être qu’un simple fantôme bien au-delà des destinées ordinaires. Rien ne réchauffait que l’âtre incandescent, la tasse de thé brûlante, les couvertures de laine, le soir, sous la mansarde aux croisées givrées. Le chalet que j’avais loué - à vrai dire plus cabane que logis confortable -, était situé à mi-pente sur ce qui, à la belle saison, devait être une estive pour les bêtes. Le toit, coiffé d’une dalle épaisse de poudreuse, la porte encombrée de congères, le chemin envahi de blanc, tout ceci me condamnait à l’exil. Pouvait-on rêver mieux pour écrire, corriger des textes déjà anciens, mettre en ordre quelques idées, développer de nouveaux chapitres ?

  

Cette flamme dans la neige. Mais quelle flamme ?

 

   Le matin, dans le gris-bleu du petit jour, assis à ma table en cèdre - une odeur de résine s’en échappait -, parmi les volutes de fumée, mitaines aux doigts, je consignais dans mon volumineux manuscrit quelques impressions fugaces du présent qui allaient rejoindre les méditations du passé. Ce temps insaisissable, voici qu’il s’accommodait fort bien de ces teintes si douces, si inclinées à la pente de quelque mélancolie. Je n’avais jamais écrit que des histoires tristes, des fables envahies de pénombre, des récits imaginaires empreints d’une étrange gravité. Ceci m’habitait comme les nuages voguent au ciel sans même avoir conscience de leur appartenance à cette longue vacuité.

   Mes séances de travail ne s’interrompaient guère que pour laisser place à un frugal repas en compagnie de la radio qui égrenait sentencieusement quelques nouvelles du monde éphémère. La plupart ne faisaient que frôler mon attention, une manière de sourd bourdonnement qui disparaissait dans l’inconsistance des choses. Je dois dire, les informations ne m’avaient jamais passionné et je ne les écoutais que pour m’acquitter d’une dette envers la nécessité d’un possible présent. Combien, en effet, à toutes ces incursions mondaines, je préférais l’aire souple, mouvante, toujours infiniment diaprée de la rêverie. Il n’était pas rare que, stylo à la main, dans un mouvement de suspens, je puisse demeurer de longues minutes, comme absenté du monde, aussi bien de mon propre moi, dégustant comme une ambroisie l’instant délicieux d’un saut de l’imaginaire au-dessus du réel.

 

Cette flamme dans la neige. Mais quelle flamme ?

 

   Mais pourquoi donc cette antienne brodait-elle, autour de ma tête, ce ténébreux cocon dont je ne percevais ni l’origine, ni le lieu de sa tenue, ni l’adresse à un quelconque destinataire ? Cela passait simplement, cela butinait, cela faisait son vol stationnaire de colibri, un calice par-ci, un autre par-là, puis plus rien que la vibration de l’air dans le massif douloureux des oreilles, dans le pli des cerneaux, la cabosse de la tête qui ne résonnait que de ses graines vides. Mais d’où venait donc cette incantation, de quelle source dissimulée dans un frais vallon, sous l’étoile discrète d’une mousse, au creux du chemin parmi les tiges d’herbe ? Voyez-vous c’est, soudain, tout un univers qui surgit, un flux ininterrompu de sons, une mystérieuse cantilène qui vous condamne à ne plus être qu’un diapason que dirige une main inconnue, peut-être seulement est-on SEUL au monde avec cette folie vissée au mitan du crâne, ces grelots qui s’agitent, dansent leur gigue dans l’antre bousculé de l’imaginaire ? Peut-être n’est-ce que cela le REEL, cette mêlée confuse dont rien de précis ne saurait se dégager si ce n’est ce maelstrom de gestes, ce chaos d’images, cette percussion constante de mots, cette résonance babélienne qui vous pousse au vertige et vous désolidarise de qui vous êtes ou croyez être ? Peut-être ceci et nullement de justification ailleurs.

 

   Cette flamme dans la neige. Mais quelle flamme ?

 

   Ce matin le froid est moins vif, les volutes de vent plus souples, l’air plus accueillant. Certes pas une risée printanière, seulement une accalmie, un passage à gué au milieu de la banquise hivernale. Je n’écrirai pas ce matin. Il faut me distraire de cette meute obsessionnelle qui habite mon esprit, le métamorphose en une sombre crypte là où dansent les feux-follets de la démence. J’ai chaussé des Pataugas, ai entouré mon cou d’une écharpe, coiffé ma tête d’une casquette. La porte s’ouvre en grinçant. Partout sont les immenses collines de neige et ma voiture est une forme amusante à mi-chemin de l’animal fabuleux et de l’installation artistique. Plus de trace de chemin, le manteau blanc a tout aplani. Plus de bruits, tout a été remisé dans quelque étrange ouate et l’horizon est illisible. Où donc aller pour ne pas m’égarer ?

  

Cette flamme dans la neige. Mais quelle flamme ?

 

   Bientôt des empreintes partiellement recouvertes par une chute de flocons. L’air est dense, genre de brume grise qui court au ras du sol. Pas de visibilité si ce n’est à quelques mètres. Parfois une déchirure, un éclat plus vif de clarté, un espacement du paysage vite repris dans sa mutité première. Je dois ressembler à ces dykes de lave que recouvre une épaisseur de gel aux pays du Grand Nord. J’ai bien du mal à garder les yeux ouverts, à ne pas larmoyer et mes lunettes ne me sont plus d’aucun secours, recouvertes qu’elles sont d’un fin glacis de brouillard. Etonnant tout de même que cette avancée à l’aveugle, mains tendues vers l’avant, identique au somnambule dans sa dérive nocturne ! Peut-être ne fait-on que tourner en rond, revenir au point de départ, initier l’éternel retour du même, cette existence toujours recommencée qui a pour nom Nihilisme, pour prénom Absurde.

   « Absurde Nihiliste avancez jusqu’à la barre. Déclinez votre identité. Jurez de ne dire que la Vérité, toute la Vérité ! »

   Mais quelle autre Vérité qu’une errance éternelle sur des chemins de fortune, dépourvus de balises, cernés de haies mortifères, traversés des hallebardes du doute ? Cela fait bien une heure que je progresse, presque malgré moi, allure de farfadet à la consistance d’étoupe. Et rien ne vient à ma rencontre si ce n’est, par intervalles, ces marques dans la neige, ces amers d’une présence qui, jamais, ne consent à se donner, seulement à lancer un appel comme le font les cornes de brume des vaisseaux fantômes. Mais voici que le voile s’ouvre enfin, mais voici qu’une altérité se montre à l’horizon de l’être, qu’une forme monte de la neige pareille à ces filaments de fumée échappés au frais vallon.

  

Cette flamme dans la neige. Mais quelle flamme ?

 

   Oui, VOUS que je vois, êtes-vous seulement réelle, incarnée, douée de pensées, envahie de sentiments, traversée de passions parfois ? VOUS connaître c’est seulement VOUS décrire, activité d’entomologiste se penchant sur la tunique mordorée du scarabée. VOUS au travers de la résille de branches. VOUS au massif de cheveux à la teinte auburn. VOUS au gilet noir, vous me faites penser au très sérieux Victor Hugo, portraituré par Léon Bonnat, dans des vêtements de deuil. VOUS, êtes-vous en deuil de l’exister, d’un Amant, d’une aventure qui s’achève ? Voyez combien il est curieux de constater le rapide débridement de la fantaisie, la brusque montée des  spirales de l’imaginaire, cela file, cela galope, cela fuse dans l’instant comme s’il y avait urgence à connaître au-delà de soi, à projeter dans une esquisse ses propres attendus, ses intimes désirs ? Pourtant, ici, dans ce luxe de paix et de silence, je ne suis en manque de rien, sinon peut-être d’une certitude relative à ma vie. Une attestation, un document sur lequel on appose un timbre. Une lettre que l’on frappe du sceau d’une cire. Indélébile, inaltérable, une image fixe semblable à la transcendance d’une Idée.

   VOUS, que je ne désire qu’à me prouver Existant, à me confirmer dans mon être, à imprimer à la cimaise de mon front, en caractères d’encre : « Je vis, j’existe », cet étrange cogito qui me prend au pied de la lettre et m’emporte dans cette phrase à la période infinie, celle  des rencontres, des lieux, des temps. Une fuite au loin de soi qui n’est, en toute hypothèse, qu’une manière de coïncider avec son intime substance. Enfin parvenu à un début d’accomplissement. Bien sûr, seule la Mort, diront les esprits chagrins ou bien les Hyper Réalistes, mais ne meurt-on à chaque seconde, à chaque souffle, à chaque battement de cœur ?

  

Cette flamme dans la neige. Mais quelle flamme ?

 

  Mais voici que VOUS m’échappez, que la brume me prive de votre belle apparition, que je sens dans les fibres de ma chair quelque chose qui s’en détache, des linéaments rouges, des marbrures, des moirages indistincts. J’allonge mon bras aussi loin que je le peux, j’étire mes doigts, mes ongles avancent telles les griffes d’un rapace. Ce que je saisis, une flamme dans la neige, une escarbille s’échappant d’une cheminée, la muleta du torero dans l’arène, une braise au chevet d’une bûche, un bâton de rouge à lèvres, un coquelicot de Monet, une tache de sang, des traces de sanguine dans la nuit de la grotte, la coulée rouge du crépuscule, la lumière de l’envie, l’éclat du rubis, une émotion portée au front, le flamboiement d’une cerise, l’emblème de l’interdit, un fil rouge qui déploie son cheminement bien au-delà de VOUS, bien au-delà de moi, dans une bien étrange combustion. Seriez-vous une « Fille du Feu » qui m’entraîneriez dans une ronde endiablée ? Une Angélique que je suivrais, errant à sa suite dans le Valois ?  Une brune Sylvie, une ténébreuse Adrienne m’invitant aux fêtes de Senlis ? L’anglaise Octavie me fixant un rendez-vous au « Portici » ? Une Isis disparaissant toujours sous ses voiles ? Ou bien, tout simplement une Chimère me déposant au-delà des portes d’ivoire, dans la folie nervalienne ?

   A l’instant même où VOUS ne m’apparaissez plus qu’à l’aune d’un vain songe, - la neige vous a repris dans son haleine blanche -, voici que me reviennent en mémoire, comme du plus lointain passé, ces mots si énigmatiques de Gérard de Nerval dans Aurélia : « Le Rêve est une seconde vie. Je n'ai pu percer sans frémir ces portes d'ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible. »

  

Cette flamme dans la neige. Mais quelle flamme ?

 

   Oui, VOUS l’Inconnue, m’avez conduit au seuil de ces portes qui déjà me font frémir à l’idée de franchir la frontière du rêve, avant que de m’immerger dans les sombres arcanes du monde invisible. N’aurez-vous été que ce Passage, cette Médiatrice accompagnant l’Irraisonné que je suis, l’Obscur,  dans le seul domaine qui soit jamais le sien, celui de l’aliénation ? Vivre, n’est-ce point ceci, confier sa destinée au désordre, au chaos, à l’indistinction native ? Nous provenons bien du Néant, n’est-ce pas ? Il en demeure toujours quelques bribes attachées au revers de nos basques. Tous nous souhaitons le rejoindre, si peu l’avouent.

   C’est ceci qui s’écrit en ce moment sur les pages blanches de mon manuscrit que maculent de minuscules signes noirs, minces bâtonnets pris dans une éternelle tempête de neige. Toujours le blanc le dispute au noir. Toujours le non-sens polémique avec le sens.

   « Portes d’ivoire », tel sera le titre de mon prochain recueil. Grâce à VOUS, flamme dans la neige. Le souvenir que j’ai de VOUS puisse-t-il survivre à cette bourrasque ! Survivre, oui !  VOUS êtes la seule lumière dans mon exil. Peut-être la dernière. Demain il fera froid sur l’ensemble de la Terre !

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by Blanc Seing - dans NOUVELLES
11 janvier 2018 4 11 /01 /janvier /2018 15:40
Cette flamme dans la neige

     Photographie : Anonyme. 

 

***

 

Cette flamme dans la neige. Mais quelle flamme ?

 

  Depuis des jours le ciel était bas, poudré de gris, mêlé aux échardes de lumière, pris dans des masses filandreuses. Le vent venait du Nord, brusques bourrasques auxquelles succédait un soleil avare, blanc, anémique, si loin des hommes qu’il paraissait n’être qu’un simple fantôme bien au-delà des destinées ordinaires. Rien ne réchauffait que l’âtre incandescent, la tasse de thé brûlante, les couvertures de laine, le soir, sous la mansarde aux croisées givrées. Le chalet que j’avais loué - à vrai dire plus cabane que logis confortable -, était situé à mi-pente sur ce qui, à la belle saison, devait être une estive pour les bêtes. Le toit, coiffé d’une dalle épaisse de poudreuse, la porte encombrée de congères, le chemin envahi de blanc, tout ceci me condamnait à l’exil. Pouvait-on rêver mieux pour écrire, corriger des textes déjà anciens, mettre en ordre quelques idées, développer de nouveaux chapitres ?

  

Cette flamme dans la neige. Mais quelle flamme ?

 

   Le matin, dans le gris-bleu du petit jour, assis à ma table en cèdre - une odeur de résine s’en échappait -, parmi les volutes de fumée, mitaines aux doigts, je consignais dans mon volumineux manuscrit quelques impressions fugaces du présent qui allaient rejoindre les méditations du passé. Ce temps insaisissable, voici qu’il s’accommodait fort bien de ces teintes si douces, si inclinées à la pente de quelque mélancolie. Je n’avais jamais écrit que des histoires tristes, des fables envahies de pénombre, des récits imaginaires empreints d’une étrange gravité. Ceci m’habitait comme les nuages voguent au ciel sans même avoir conscience de leur appartenance à cette longue vacuité.

   Mes séances de travail ne s’interrompaient guère que pour laisser place à un frugal repas en compagnie de la radio qui égrenait sentencieusement quelques nouvelles du monde éphémère. La plupart ne faisaient que frôler mon attention, une manière de sourd bourdonnement qui disparaissait dans l’inconsistance des choses. Je dois dire, les informations ne m’avaient jamais passionné et je ne les écoutais que pour m’acquitter d’une dette envers la nécessité d’un possible présent. Combien, en effet, à toutes ces incursions mondaines, je préférais l’aire souple, mouvante, toujours infiniment diaprée de la rêverie. Il n’était pas rare que, stylo à la main, dans un mouvement de suspens, je puisse demeurer de longues minutes, comme absenté du monde, aussi bien de mon propre moi, dégustant comme une ambroisie l’instant délicieux d’un saut de l’imaginaire au-dessus du réel.

 

Cette flamme dans la neige. Mais quelle flamme ?

 

   Mais pourquoi donc cette antienne brodait-elle, autour de ma tête, ce ténébreux cocon dont je ne percevais ni l’origine, ni le lieu de sa tenue, ni l’adresse à un quelconque destinataire ? Cela passait simplement, cela butinait, cela faisait son vol stationnaire de colibri, un calice par-ci, un autre par-là, puis plus rien que la vibration de l’air dans le massif douloureux des oreilles, dans le pli des cerneaux, la cabosse de la tête qui ne résonnait que de ses graines vides. Mais d’où venait donc cette incantation, de quelle source dissimulée dans un frais vallon, sous l’étoile discrète d’une mousse, au creux du chemin parmi les tiges d’herbe ? Voyez-vous c’est, soudain, tout un univers qui surgit, un flux ininterrompu de sons, une mystérieuse cantilène qui vous condamne à ne plus être qu’un diapason que dirige une main inconnue, peut-être seulement est-on SEUL au monde avec cette folie vissée au mitan du crâne, ces grelots qui s’agitent, dansent leur gigue dans l’antre bousculé de l’imaginaire ? Peut-être n’est-ce que cela le REEL, cette mêlée confuse dont rien de précis ne saurait se dégager si ce n’est ce maelstrom de gestes, ce chaos d’images, cette percussion constante de mots, cette résonance babélienne qui vous pousse au vertige et vous désolidarise de qui vous êtes ou croyez être ? Peut-être ceci et nullement de justification ailleurs.

 

   Cette flamme dans la neige. Mais quelle flamme ?

 

   Ce matin le froid est moins vif, les volutes de vent plus souples, l’air plus accueillant. Certes pas une risée printanière, seulement une accalmie, un passage à gué au milieu de la banquise hivernale. Je n’écrirai pas ce matin. Il faut me distraire de cette meute obsessionnelle qui habite mon esprit, le métamorphose en une sombre crypte là où dansent les feux-follets de la démence. J’ai chaussé des Pataugas, ai entouré mon cou d’une écharpe, coiffé ma tête d’une casquette. La porte s’ouvre en grinçant. Partout sont les immenses collines de neige et ma voiture est une forme amusante à mi-chemin de l’animal fabuleux et de l’installation artistique. Plus de trace de chemin, le manteau blanc a tout aplani. Plus de bruits, tout a été remisé dans quelque étrange ouate et l’horizon est illisible. Où donc aller pour ne pas m’égarer ?

  

Cette flamme dans la neige. Mais quelle flamme ?

 

   Bientôt des empreintes partiellement recouvertes par une chute de flocons. L’air est dense, genre de brume grise qui court au ras du sol. Pas de visibilité si ce n’est à quelques mètres. Parfois une déchirure, un éclat plus vif de clarté, un espacement du paysage vite repris dans sa mutité première. Je dois ressembler à ces dykes de lave que recouvre une épaisseur de gel aux pays du Grand Nord. J’ai bien du mal à garder les yeux ouverts, à ne pas larmoyer et mes lunettes ne me sont plus d’aucun secours, recouvertes qu’elles sont d’un fin glacis de brouillard. Etonnant tout de même que cette avancée à l’aveugle, mains tendues vers l’avant, identique au somnambule dans sa dérive nocturne ! Peut-être ne fait-on que tourner en rond, revenir au point de départ, initier l’éternel retour du même, cette existence toujours recommencée qui a pour nom Nihilisme, pour prénom Absurde.

   « Absurde Nihiliste avancez jusqu’à la barre. Déclinez votre identité. Jurez de ne dire que la Vérité, toute la Vérité ! »

   Mais quelle autre Vérité qu’une errance éternelle sur des chemins de fortune, dépourvus de balises, cernés de haies mortifères, traversés des hallebardes du doute ? Cela fait bien une heure que je progresse, presque malgré moi, allure de farfadet à la consistance d’étoupe. Et rien ne vient à ma rencontre si ce n’est, par intervalles, ces marques dans la neige, ces amers d’une présence qui, jamais, ne consent à se donner, seulement à lancer un appel comme le font les cornes de brume des vaisseaux fantômes. Mais voici que le voile s’ouvre enfin, mais voici qu’une altérité se montre à l’horizon de l’être, qu’une forme monte de la neige pareille à ces filaments de fumée échappés au frais vallon.

  

Cette flamme dans la neige. Mais quelle flamme ?

 

   Oui, VOUS que je vois, êtes-vous seulement réelle, incarnée, douée de pensées, envahie de sentiments, traversée de passions parfois ? VOUS connaître c’est seulement VOUS décrire, activité d’entomologiste se penchant sur la tunique mordorée du scarabée. VOUS au travers de la résille de branches. VOUS au massif de cheveux à la teinte auburn. VOUS au gilet noir, vous me faites penser au très sérieux Victor Hugo, portraituré par Léon Bonnat, dans des vêtements de deuil. VOUS, êtes-vous en deuil de l’exister, d’un Amant, d’une aventure qui s’achève ? Voyez combien il est curieux de constater le rapide débridement de la fantaisie, la brusque montée des  spirales de l’imaginaire, cela file, cela galope, cela fuse dans l’instant comme s’il y avait urgence à connaître au-delà de soi, à projeter dans une esquisse ses propres attendus, ses intimes désirs ? Pourtant, ici, dans ce luxe de paix et de silence, je ne suis en manque de rien, sinon peut-être d’une certitude relative à ma vie. Une attestation, un document sur lequel on appose un timbre. Une lettre que l’on frappe du sceau d’une cire. Indélébile, inaltérable, une image fixe semblable à la transcendance d’une Idée.

   VOUS, que je ne désire qu’à me prouver Existant, à me confirmer dans mon être, à imprimer à la cimaise de mon front, en caractères d’encre : « Je vis, j’existe », cet étrange cogito qui me prend au pied de la lettre et m’emporte dans cette phrase à la période infinie, celle  des rencontres, des lieux, des temps. Une fuite au loin de soi qui n’est, en toute hypothèse, qu’une manière de coïncider avec son intime substance. Enfin parvenu à un début d’accomplissement. Bien sûr, seule la Mort, diront les esprits chagrins ou bien les Hyper Réalistes, mais ne meurt-on à chaque seconde, à chaque souffle, à chaque battement de cœur ?

  

Cette flamme dans la neige. Mais quelle flamme ?

 

  Mais voici que VOUS m’échappez, que la brume me prive de votre belle apparition, que je sens dans les fibres de ma chair quelque chose qui s’en détache, des linéaments rouges, des marbrures, des moirages indistincts. J’allonge mon bras aussi loin que je le peux, j’étire mes doigts, mes ongles avancent telles les griffes d’un rapace. Ce que je saisis, une flamme dans la neige, une escarbille s’échappant d’une cheminée, la muleta du torero dans l’arène, une braise au chevet d’une bûche, un bâton de rouge à lèvres, un coquelicot de Monet, une tache de sang, des traces de sanguine dans la nuit de la grotte, la coulée rouge du crépuscule, la lumière de l’envie, l’éclat du rubis, une émotion portée au front, le flamboiement d’une cerise, l’emblème de l’interdit, un fil rouge qui déploie son cheminement bien au-delà de VOUS, bien au-delà de moi, dans une bien étrange combustion. Seriez-vous une « Fille du Feu » qui m’entraîneriez dans une ronde endiablée ? Une Angélique que je suivrais, errant à sa suite dans le Valois ?  Une brune Sylvie, une ténébreuse Adrienne m’invitant aux fêtes de Senlis ? L’anglaise Octavie me fixant un rendez-vous au « Portici » ? Une Isis disparaissant toujours sous ses voiles ? Ou bien, tout simplement une Chimère me déposant au-delà des portes d’ivoire, dans la folie nervalienne ?

   A l’instant même où VOUS ne m’apparaissez plus qu’à l’aune d’un vain songe, - la neige vous a repris dans son haleine blanche -, voici que me reviennent en mémoire, comme du plus lointain passé, ces mots si énigmatiques de Gérard de Nerval dans Aurélia : « Le Rêve est une seconde vie. Je n'ai pu percer sans frémir ces portes d'ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible. »

  

Cette flamme dans la neige. Mais quelle flamme ?

 

   Oui, VOUS l’Inconnue, m’avez conduit au seuil de ces portes qui déjà me font frémir à l’idée de franchir la frontière du rêve, avant que de m’immerger dans les sombres arcanes du monde invisible. N’aurez-vous été que ce Passage, cette Médiatrice accompagnant l’Irraisonné que je suis, l’Obscur,  dans le seul domaine qui soit jamais le sien, celui de l’aliénation ? Vivre, n’est-ce point ceci, confier sa destinée au désordre, au chaos, à l’indistinction native ? Nous provenons bien du Néant, n’est-ce pas ? Il en demeure toujours quelques bribes attachées au revers de nos basques. Tous nous souhaitons le rejoindre, si peu l’avouent.

   C’est ceci qui s’écrit en ce moment sur les pages blanches de mon manuscrit que maculent de minuscules signes noirs, minces bâtonnets pris dans une éternelle tempête de neige. Toujours le blanc le dispute au noir. Toujours le non-sens polémique avec le sens.

   « Portes d’ivoire », tel sera le titre de mon prochain recueil. Grâce à VOUS, flamme dans la neige. Le souvenir que j’ai de VOUS puisse-t-il survivre à cette bourrasque ! Survivre, oui !  VOUS êtes la seule lumière dans mon exil. Peut-être la dernière. Demain il fera froid sur l’ensemble de la Terre !

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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6 janvier 2018 6 06 /01 /janvier /2018 09:31
A peine dans la levée du jour

Photographie : Hervé Baïs

 

 

***

 

  

   A peine dans la levée du jour. Tu me disais toujours ton souci premier dans la lumière levante, cet enchantement de l’heure, cette douce présence à l’orée des consciences. Parfois, au milieu de la nuit, dans le lac sombre sans attache, tu quittais le voile léger de ta natte et, telle une déesse, tu gagnais les feuillées d’ombre là où tu savais que nul ne t’attendait. Il te fallait ce silence, l’accueil d’une clarté encore dans les limbes, le lourd sommeil alentour. Depuis le rivage de ma couche je regardais ta grise silhouette se découper sur le rien de la fenêtre, seulement une souple incantation se levant aux dernières étoiles. Souvent tu m’avais parlé de ta Bohème natale mais en paroles de soie, en brumes ineffables qui effaçaient l’inconsistance du monde. Il me suffisait de fermer les yeux, de lire, sur l’envers de tes paupières - qui n’étaient que les miennes -,  les signes de la pure émergence. Oui, car tout naissait de ta parole, tout se déployait dans l’aire libre de ta fantaisie.

 

   A peine dans la levée du jour. Ce que j’apercevais alors, un ciel lavé au-dessus de l’horizon, un ciel libre de nuages, intraversé par le vol des oiseaux, non encore biffé par l’acier des avions, non atteint par les cris sulfureux des hommes. Tout reposait en soi, eau calme d’une source entre les cailloux sertis de mousse, étoiles vertes que les Etranges ne connaissaient pas encore. Leur sommeil était lourd, traversé des comètes de l’envie, des traînées sidérales du désir. Tout flamboyait en eux, tout rutilait et ils ne pouvaient posséder le savoir de la chose en sa native présence.

   Puis, sous le ciel, une ligne qu’atténuait dans la douceur, le simple épaulement de quelques collines. L’arc sombre de la forêt, un peuple de mélèzes levés dans la confidence. Y avait-il, dissimulés en son mystère, la grue cendrée, le cingle plongeur à la gorge blanche, l’outarde au plumage tacheté de noir ? Qui donc aurait pu les apercevoir en cette aube qui confondait tout dans un même lexique, pas un mot plus haut que l’autre, seulement des points de suspension, des espaces entre les signes, une manière de typographie en noir et blanc avec des touches de gris, cette cendre en suspension dans l’air. Puis l’ovale d’un lac bleu de nuit, bleu d’abysse, on y cherche la trace d’un passage, seul le reflet de la Lune, parfois, avec sa faible lactescence, ce murmure si peu appuyé qu’il prend l’habit d’une complainte fluviale, une longue fuite dans la steppe des jours.

 

      A peine dans la levée du jour. Au-delà de la fenêtre, au-delà de ton corps de libellule, cela commençait à poindre et le silence, une à une, dépliait ses ailes. Cela faisait le bruit de la chrysalide avant que ne s’en libère le gracieux papillon, ce sublime individu à la vie si éphémère. Sur le globe de tes yeux - ces inimitables planètes -, je surveillais l’arrivée du monde. Dans le retrait, dans la marge afin de ne nullement te troubler, dans les coulisses d’où, aussi bien, j’aurais pu remplir le rôle du souffleur. Oh, alors, combien j’aurais aimé te susurrer le chant des étoiles, le dialogue inaperçu d’Andromède et de Cassiopée, la parade d’amour de Poissons et Bélier ! Un bestiaire de joie et d’harmonie à l’usage des hommes.

   Le fond de tes pupilles s’illuminait d’une douce insistance. J’y devinais la trace clair-obscur des ramures se détachant sur la taie unie du ciel. C’était comme un ballet, mais immobile, infiniment voué à l’égarement des Endormis. Combien ces Distraits s’exonéraient d’un des plus beaux des spectacles qui soit. Celui du surgissement du discret qui n’est jamais que la manière dont se vêt l’être des choses pour se dire dans la confidence. Une trop vive clarté le réduirait à néant, le reconduirait aux abîmes d’où il provient. Tout est encore dans le corridor des songes et le noir fait alentour son cercle de ténèbres. C’est au centre que cela commence à s’animer, à se montrer. C’est pareil aux facéties d’un enfant espiègle qui se retiendrait sur la pointe des pieds avant que de fondre dans la pièce où, déjà, somnolent les invités. Quelle joie alors de paraître, d’être la révélation d’un secret, de se trouver dans l’aire blanche du jeu, au point focal du spectacle.

  

   A peine dans la levée du jour. La Nature aurait-elle une prescience de ce type d’événement, qu’elle se retiendrait toujours et toujours plus, ne souhaitant rien tant que l’effet de surprise, le sursaut de l’étonnement ? La nuit, en Bohème, ton Pays, les Fées se lèvent-elles dans quelque clairière, allumant bientôt, de leurs baguettes magiques, le pur scintillement de ce qui vient à nous depuis l’origine des temps ? Oui, depuis l’immémorial car toute chose en réserve provient du plus profond de son fondement. Cela a mis des millénaires avant de se produire mais, maintenant, c’est là devant nos yeux qui ont bien du mal à contenir tout ce luxe de réalité plénière. Partout cela déborde, partout cela rayonne, partout cela s’ouvre et notre tête est bien trop exiguë pour en contenir les flux et les reflux. Et ces tiges si semblables à une calcite de grotte, ces efflorescences végétales, ces dentelles habilement armoriées, qui donc les eût imaginées avant qu’elles ne fassent leur immobile ballet dans ce demi-jour qui est leur parure, cette opaline à peine visible qui, bientôt, s’évanouira sous les coups de boutoir d’une trop vive lumière ? Il en est ainsi, les choses précieuses ne se donnent que dans la retenue, dans l’instant, autrement dit dans la fugacité du temps qui est la mesure humaine.

 

   A peine dans la levée du jour. Ô Fille de Bohème, pourquoi donc as-tu croisé ma route, toi qui y as semé les graines de beauté, mais aussi les graines de l’inquiétude ? Comment pourrais-je trouver un repos maintenant, tout en haleine constante devant ce qui pourra s’annoncer ? La Nature est si riche, si prodigue en toutes sortes d’émerveillements ! Attends encore, ne referme pas la croisée. Les yeux ont soif qui veulent se désaltérer à la source profonde des phénomènes. La soif est la plus terrible des malédictions. Oui, buvons l’eau du jour. Si pure est la destinée de celui qui sait trouver la fontaine. Si pure !

 

 

 

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