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24 juillet 2018 2 24 /07 /juillet /2018 10:45
Fille de nulle part

 

             Mélancolie d'été...

         Œuvre : André Maynet

 

 

***

 

 

 

   Vous que je vous vis si floue dans le jour qui vibrait. Voici ce temps d’hier qui fait sa mince palpitation au pays des lointains. Que demeure-t-il que je puisse ici consigner ? Un paysage ? Une figure humaine ? Ou bien, plutôt, un incurable état d’âme pareil à la langueur des Romantiques qui ne sait son début ni sa fin ? Combien il est étrange, toujours, d’apercevoir son rêve flotter au devant de soi dans une telle marge d’incertitude qu’il semblerait devenir réel. Paradoxe pour un songe tissé d’écume qui fuit dans le dédale du cortex avec sa fumée grise.

   Mais il faut dire ce temps d’étrange connotation - il fait penser à l’inconsistance d’une ouate -, ce temps qui, sans doute n’en était pas un. Du reste son être est si ténu qu’il semblerait n’être que miroir aux alouettes, scintillement de poussière quelque part dans une lointaine galaxie. Cependant cet instant était le mien tout comme il était le tien. Permets donc ce tutoiement soudain, Fille de nulle part, il t’arrime à mon être à la mesure de la bienséance qui sied aux  éloignés qui usent de cette proximité du langage à défaut de celle des corps. Une vision est-elle douée d’une substance qui en tracerait les contours ? Une image égarée dans le pur espace possède-t-elle quelque attache à la manière d’un ballon captif dont on pourrait serrer le lien au creux de ses paumes ?

   Mais aller plus loin sans m’attacher à tracer ton portrait serait inconvenant. Ce que, de toi, j’apercevais dans l’heure qui faisait sa bulle irisée : tes cheveux en douce cascade, un peu raides cependant, genre de taillis à l’orée d’une clairière ; ton visage si blanc, on aurait cru celui d’un mime grimé pour quelque représentation, d’un acteur triste, je dois le reconnaître ; et les prunelles de tes yeux, ce murmure logé au creux d’une doline, ce ravissement inversé qui, sans doute, disait la lumière d’une joie ancienne ; et l’invisible brindille de ton nez qui devait humer l’air à infimes goulées ; et l’arc de tes lèvres sous lesquelles paraissait gonfler le dôme d’un continu silence. Ta vêture était semblable à une aube ou bien à une étole de lin grossier qui contrastait avec l’empreinte d’une naturelle fragilité. 

   Ce matin, vois-tu, sur la colline parsemée de graminées que le vent agite doucement, je marche sur les pas de ton absence. Oui, je te vois, toi ma mélancolie d’été, toi qui adhères à ma peau comme le fait un insecte auprès du halo d’une lampe, toi l’introuvable présence, le signe absent de toute dette. Oui, car la mélancolie est libre de quelque mouvement, libre d’un espace habité, d’un temps de concrétude. Elle ne fait que s’alimenter à sa propre flamme, ce qui indique sa durée tout le temps d’une existence. Elle est l’ombre portée d’un éternel ennui, l’orbe d’une insignifiance flottant entre les rives de la naissance - on n’en connaît plus l’événement -, les rives de la mort - elle n’est pas encore venue à nous, sauf par intermittences, par clignotements successifs, ces sortes de pointillés qui disent la vanité d’une destinée, ses abîmes, ses points de chute, ses milliers de pièges où rôde l’avant-goût d’un désert en sa terrible solitude.

   Aurais-je eu le loisir de te questionner, tu m’aurais dit la teinte améthyste de la mélancolie, sa temporalité automnale identique à un tapis de feuilles mortes, son étalement de lagune sous une rare lumière, cette manière de rampement au ras des tourbières avec, pour unique socle, l’entrelacement des coussins de sphaignes, ces complexités dont jamais on ne vient à bout, étrange allégorie de la vie en son scellement primitif. Certes tu aurais eu raison, du moins en théorie. La pratique est plus abrupte qui délite la peau en milliers de fragments, attaque le cœur au sein même de ses pulsations, sculpte l’âme comme elle le ferait d’une racine de bruyère échouée en pleine forêt.

   L’été, cette saison des amours sauvages et des plénitudes rapidement acquises, voici qu’il traçait en toi les stigmates d’une infinie douleur. Vague, imprescriptible, dont personne ne fût capable de dresser l’invincible figure. Soudain, pour toi, se levait cette tension entre la liberté, l’effusion estivales et ce spleen baudelairien qui t’invitait sur l’étrave d’une verticale affliction. Certes, à cette sorte de lande sur laquelle tu déambulais sans bien savoir où tes pas te conduisaient, tu aurais pu préférer les mouvements bariolés d’une plage, les vives voix d’une terrasse de café. Visiblement, ton cheminement s’était réalisé à ton insu et tu ne semblais avoir de but que ton propre rivage qui s’éloignait toujours plus de toi, te fuyait afin que ta mélancolie t’accompagnât à son terme. Autrement dit au seuil de ta propre mort. Mais sais-tu, Fille de nulle part, l’étrange aimantation de toute mélancolie pour un cœur solitaire comme celui qui m’a été remis le jour de ma première clarté ? Nous progressons ensemble sur ces mêmes routes qui ne conduisent nulle part. Puisse être longue notre nomade gémellité ! La mélancolie nous quittât-elle, nous serions démunis, orphelins, les mains battant le vide.

« La mélancolie, c’est le bonheur d’être triste », disait Victor Hugo dans Les Travailleurs de la mer. Vois-tu, toi l’Etrangère, nous ne connaîtrons jamais qu’un « bonheur triste ». Le bonheur fût-il complet d’emblée, nous ne l’aurions cherché. La tristesse nous habitât sans cesse nous n’eussions nullement visé son éclipse. La mélancolie nait de cette contradiction, aussi sommes-nous plus affectés de sa survivance dans l’été qui flamboie et nous convoque à la fête ! La plus exacte nostalgie se pare d’habits de lumière.

 

 

 

  

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24 juillet 2018 2 24 /07 /juillet /2018 08:14
De tous les temps, le plus insaisissable

                  Photographie : Blanc-Seing

 

 

***

 

 

 

   On est quelque part sur une haute colline au gré de laquelle se laissent deviner la mer en son moutonnement, la terre aux pliures d’argile, les rivières qui suivent leur cours sans autrement questionner le monde. Tout semble aller de soi et l’on pourrait se contenter de dériver, là, au creux de son être, sans que le moindre doute ne s’instille dans la conscience. Juste une déambulation sur la courbure des choses et rien n’altèrerait la marche en avant, pure logique élémentaire, une maille appelant l’autre dans la facilité. Mais voici que, soudain, la vue se trouble, le jugement s’altère, le vertige s’annonce comme la seule réalité possible.

   Le vent s’est levé. A peine un souffle venu de la mer avec ses gouttes de brouillard en suspension. Sur le chemin qui bouge, au milieu des herbes folles, on s’essaie à progresser mais on ne sait plus le but de sa marche, s’il existe vraiment, si le fait même d’avancer a un sens, s’il procède de lui-même, si une volonté en dresse le progrès, si un sombre dessein en fomente la forme finie à jamais.

   Ces arbres qui tanguent dans l’espace ouvert, cette manière de collusion des choses avec une confusion originaire, cette ligne bleue à l’horizon qui profère le temps en sa perte constante, toutes ces entités si floues, est-ce moi qui en règle le seul ordonnancement ou bien est-ce ainsi depuis la nuit du monde ? Alors, on n’est plus que ce mode de donation infinitésimal qui ne sait plus rien de sa condition, de ses limites, de ses supposées prérogatives.

   Cette ligne bleue à l’horizon qui me dit le présent que je vis, sitôt perçue elle est en fuite d’elle-même, elle s’esquive à reculons dans le passé qui se referme, n’est plus que tremblement, illusion. Le jour d’hier, qui est-il que je puisse rejoindre ? Il n’a plus cours. Il n’a plus corps. Seulement la consistance d’une soie qui bat dans le vent et murmure du fond de ses fibres si lâches, elles n’existent que par procuration, tel un signe usé sur un palimpseste sans mémoire. Cette ligne faseye longuement sur l’écran buriné de la sclérotique, elle hésite entre le céleste et le givre, ne sachant plus le lieu de sa couleur. Elle dit le site de sa perte, ces jalons qui courent au loin et ne sont plus que signaux par défaut, étincelles qui se dérobent au regard.

   Et le jour de demain, s’annonce-t-il au moins dans cette subtile irisation ? Est-il le devin qui m’appelle et me projette dans ce futur que je souhaite et redoute tout à la fois ? Aruspice heureux de jours de lumière, cœur de gemme diffusant sa clarté lapidaire comme pour dire le luxe du temps à venir ? Mais ces arbres à la voûte abritante, ne retiennent-ils l’instant afin qu’il ne s’évanouisse et ne s’égare dans quelque néant ? Ou alors participent-ils à ce curieux sabbat de l’heure qui, jamais, ne confie le secret de sa venue, le mystère de son envol ?

   Le temps est une imposture. A peine s’annonce-t-il qu’il devient cet inconnu, cette bouche d’ombre où s’occulte tout ce que nous cherchons à connaître qui amorcerait le début d’une logique. Nous le sentons frémir au printemps lorsque pris de l’ivresse de vivre nous nous déployons telle la crosse de  fougère. Nous le sentons en été faire sa couronne solaire qui incendie le ciel, il est figure de durée. Nous le sentons lors des belles clartés d’automne, il palpite à la façon d’une feuille morte dans le clair-obscur du sous-bois. Nous le sentons encore, mais dans l’atténuation, quand les premiers frimas poudrent la bannière grise des jours. Il est prémonition de cette décroissance qui l’entraîne vers un éternel retour du même.

   Cette ligne bleue à l’horizon qui me dit le présent que je vis, c’est elle la plus confondante de toutes, c’est elle qui procède à mon deuil, cloue un crêpe noir sur la dalle de mes yeux, alors la nuit s’installe qui noie tout dans l’inintelligible. Le passé, aussi évanescent soit-il on peut le retrouver dans le rêve éveillé, la songerie, les traces d’une photographie. Le futur, on peut le faire venir à soi, détailler un projet, donner corps à une espérance, élever le poème que nous dédierons à une inconnue. Mais le présent, il est cette immarcescible attente, ce flux continuel qui dessine dans le sable les vergetures de son passage et les efface en un même geste d’élision. Se montrant par éclipses, scintillements et brusques scansions, il nous dépossède de son être et du nôtre et nous demeurons, paradoxe des paradoxes, dans cette éternité sans nom que nous appelons de nos vœux, dont toujours nous savons  qu’elle est pure utopie et pourtant nous en configurons les illisibles limites en dehors de nous, en dedans de nous. Toute présence est au prix de ce doute fécond. Demeurer est pur prodige.

 

 

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20 juillet 2018 5 20 /07 /juillet /2018 09:58
Humaine, figure des figures

                         Dessin : Blanc-Seing

 

 

***

 

 

 

   Le multiple vient à nous avec sa cohorte d’images, son infinité de signes. Toujours notre vue est bombardée de ces milliers de queues de comètes, de ces brillants lapillis qui fusent comme au sortir d’un volcan. C’est comme une nuée de soufre avec ses éclatants soleils. C’est comme une nuit vangoghienne semée de la terreur et de la magnificence des astres. Nous sommes égarés au milieu de la fête immense du paraître, nous sommes ballotés et étendons les bras au cas où quelque chose de secourable, une main, Vénus la belle étoile, s’allumeraient en tant que ces fanaux que nous attendons qui pourraient nous sauver de nous. De nous car c’est nous qui sommes en danger et ne savons plus reconnaître le lexique du monde, sinon ce bruyant tohu-bohu, ces lointaines déflagrations venues du plus loin de l’espace, peut-être d’un monde né il y a des millions d’années dont la parole ne nous parvient qu’à l’instant, nous disant l’immensité alors que, faibles cirons, nous avons peine à sortir de notre carapace de chair.

   La réalité c’est que nous ne faisons jamais que nous actualiser sous la figure fragmentaire de la chrysalide, ne parvenant nullement à ce vol hauturier du lumineux papillon, le Monarque par exemple, avec ses ailes corail cloisonnées de noir, ses lunules blanches, ses antennes doucement vibratiles coiffées de deux faines sombres. Combien nous aimerions lui ressembler ! Mais nous sommes, irrémédiablement, des Monarques déchus, des dignitaires sans hermine, nous en sentons le cruel dénuement dans le vestibule du corps où souffle le vent froid de l’incomplétude. Alors nous nous débattons, nous cherchons désespérément à nous extraire de cette nappe de fibres qui gèle nos mouvements, nous prive d’espace mais aussi bien de temps. Comment pourrions-nous nous emparer du délice de l’heure, nous si immobiles dont les grains du sablier sont en suspens ?

   Nous prenons des crayons de couleur, des feuilles de papier. Notre désarroi est grand dans la chaleur qui monte, fait ses hauts tourbillons, lance ses flammes de tungstène dans l’air tendu telle la corde de l’arc. Un premier coup de crayon. Un premier signe qui biffe le néant, y installe un début de parole. Le silence est si grand qui siffle dans le vortex des oreilles. L’atmosphère est si lourde qui pose sa chape de plomb sur l’ourlet des épaules. Du rouge foncé pareil à un sang que l’air aurait coagulé. Un bleu sourd, de fumée ou bien tiré de quelque mélancolie à l’indéfinissable teinte. Puis du noir de suie, du noir broyé comme pour une ultime libation avent le Grand Voyage. Puis un rouge plus vif, si proche du fragile coquelicot, de ses pétales qu’une simple brise emporte au loin et il ne demeure qu’un cœur endeuillé disant l’absence. Puis des lignes claires qui délimitent des formes. Une maison, ses fenêtres, un nuage crénelé, un soleil qui veille, des gouttes de pluie qui cinglent l’azur. Oui, tout ceci est si rassurant. Tout ceci dit un lieu pour l’homme.

   Trois hommes sont là en avant de l’image, et, sitôt, tout prend sens : la maison pour accueillir, le nuage avec sa réserve de pluie, le soleil et ses rayons de miel. Serait-ce ici pur hasard ou bien clin d’œil à des dessinateurs célèbres ? A Gaston Chaissac le Vendéen en sabots, le Picasso des champs qui, tout au long du jour, couche sur le papier ses immémoriales figures. Elles sont parées d’éternité, elles sont inusables dans le siècle qui s’écroule et va à sa chute. Combien de vie ouverte dans ces modestes mannequins du quotidien, combien de joie simple, de bonhommie heureuse mais aussi d’infinies tristesse, affres de la condition humaine. Clin d’œil à Jean Dubuffet le Magnifique, lui l’inventeur d’une nouvelle Comédie Humaine. Ses personnages dans Paris Circus, L’Hourloupe, Coucou Bazar, Un théâtre de la mémoire sont les figurines du temps présent où se laisse lire toute l’histoire du monde, peut-être sa préhistoire mais aussi son futur. Et surtout ne commettons pas l’erreur de croire que le Dernier Dubuffet a exilé l’homme de ses Mires ou de ses Non-Lieux. Certes non, il y est présent et son absence crie l’urgence de le reconnaître. Ses dernières œuvres sont munchiennes, elles crient et disent l’humain dans l’immense délaissement de son être.

   Figurer l’homme en peinture, littérature ou poésie, c’est pratiquer un jeu perpétuel de renvois entre des empreintes princeps. L’homme appelle l’homme qui réclame l’homme. Infini jeu de miroirs où le mystère d’être se déploie en totalité. Toujours, fût-ce à notre insu, nous nous livrons à l’inclusion de l’Autre dans la cimaise de notre musée imaginaire. Toujours se dévoile un phénomène d’écho. Un seul mot ne saurait suffire à créer un langage. Nécessité de deux mots, la profération de l’Autre, la mienne, afin que de cette relation naisse un double accomplissement, deux consciences prenant acte de leur commune destinée. Ainsi s’exhibe du silence originel ce qui y était depuis toujours assigné : parler de manière à porter à l’œuvre ce qui, sans cette attention ontologique, aurait péri dans la stupeur générale. Sans relâche nous sommes commis à faire se lever ce Théâtre de Marionnettes. Simple métaphore de notre présence au monde. Bientôt le brigadier frappera les trois coups. Nous serons en scène. Pas de plus beau praticable que l’exister. Le reste est pure supercherie !

 

 

 

 

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20 juillet 2018 5 20 /07 /juillet /2018 09:52
Au premier grain de sable

      Sablier en bois

   Source : Wikipédia

 

 

***

 

 

 

   AUBE - On était né un matin à l’aube dans la fraîcheur inventive du temps. Ç’avait été facile de naître, de pousser la porte de chair, d’émettre son premier cri, puis de prendre le sein, d’éructer tout contre la douce colline maternelle, de humer sa gorge couleur de rose. Si facile de vivre, il suffisait de se laisser aller, le temps faisait le reste.

   On avait sauté dans les cours d’école, joué à chat, poussé ses calots sur des chemins de cendres, grimpé à la corde à nœuds, regardé les dessous des filles, lu Anatole France et Joseph Pesquidoux. On s’était abreuvé à la fontaine de jouvence. On avait collé ses premiers baisers sur des joues dociles, joué à la conquête du sexe qu’on n’avait pas, dont on se sentait dépossédé.  Victime à vrai dire. Toujours le manque est cruel. Ô braises natives du désir, ô mille têtes d’épingle plantées dans le vif du corps, ô bulles irisées éclatant quelque part du côté d’un innommable lieu ! Ô vertus juvéniles qui faisaient leur unique flamboiement dans la cage du cœur !

   ZENITH - On avait travaillé dur à faire se dresser tout contre le mur d’azur la maquette de son destin. Car il fallait ne point demeurer dans des ornières terrestres qui eussent contrecarré la flamme de notre farouche volonté de se soustraire aux basques du néant. On avait été Zarathoustra haranguant la foule des rebelles, on leur avait indiqué la voie à suivre pour sauver l’homme de son irrémédiable perte. Soi en premier, bien sûr. On s’était porté au zénith, dans la couronne éclatante du réel, on s’était désigné comme celui par qui la parole était enfin venue à son accomplissement. Les jours brillaient tels les galets poncés par la lumière. Les femmes s’inclinaient et ouvraient tels des fruits mûrs les objets de la luxure. Ô bienheureuse brûlure logée au cœur du turgescent tumulte ! Les humbles se dissimulaient derrière le premier rien venu. Les lucanes cerfs-volants lustraient leurs vêtures de cuir, les caméléons changeaient de couleur, les colibris vibraient à seulement tutoyer l’ombre portée de notre gloire. On était centurion dans son habit de métal et rien ne nous atteignait jamais qu’un étincelant halo de mérite. 

   NADIR - On avait beaucoup voyagé, cinglé des colonnes d’air, sillonné le plateau des mers, connu Les Mille Lieux à Visiter, traversé les dunes du Kalahari à dos de chameau, foncé en 4X4 sur les mers de sel de l’Altiplano, dormi dans des riads à Marrakech, fait l’amour sur la margelle des puits les nuits d’oasis. On avait usé ses yeux à la lecture de textes illisibles, entamé ses mains à d’inutiles travaux, tordu son corps en lui imposant des épreuves qui le dépassaient.

   On était revenu dans sa hutte de branches à Terra Amata, le site primitif, l’appel de l’archaïque, on s’était allongé sur des peaux de bêtes, en chien de fusil. Sur la peau fripée comme celle d’un vieux saurien plus rien ne paraissait que les vergetures de l’exister, puis, bientôt, les premiers stigmates de la peur. Les nuits sans sommeil étaient traversées des premiers attouchements de soie dans l’innocence de l’aube, des déflagrations blanches des écharpes zénithales où se levaient de pulpeuses épousées, des amantes aux yeux bleus de khôl, aux hanches en amphore, à l’ombilic semblable à une gemme précieuse dans la nuit qui gagnait.

   EPILOGUE - Sur sa couche devenue grabat, on s’était soulevé avec précaution. C’est si fragile les os, ça peut se réduire en poudre au moindre effort. La voix n’était qu’un filet, une source presque tarie, il fallait faire avec. On avait gonflé ses alvéoles du peu d’air qui pouvait s’y loger et on avait prononcé la formule dont on espérait qu’elle serait magique, qu’elle nous sauverait du désastre. On avait proféré, presque dans l’indistinction, les trois mots selon lesquels une involution du temps devait se produire : Nadir - Zénith - Aube. Puis, rien ne se produisant on avait recommencé : Nadir - Zénith - Aube ; Nadir - Zénith - Aube ; Nadir - Zénith - Aube. On espérait naïvement de la répétition qu’elle mettrait en marche les grains de sable, oui les précieux grains, si étiques maintenant, à peine un mince fil dans la gorge de verre.

   C’est alors qu’une voix étrange, caverneuse, sans doute venue du plus loin du temps, du profond de l’espace a prononcé la sentence définitive :

 

JAMAIS HOMME INGRAT

SABLIER NE RETOURNERA

 

   Alors on n’a rien dit. On s’est plié sur sa couche tel un ver dans sa spirale de terre. On a attendu le temps qui ne venait pas, le temps qui ne venait, le temps.

 

 

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18 juillet 2018 3 18 /07 /juillet /2018 07:26
Faire abstraction

« Dans un monde qui n'est pas si bleu

et qui ne tourne pas toujours rond »

 

Photographie : François Jorge

 

 

***

 

 

   Rien de plus concret qu’une roche, rien de plus concret qu’une couleur. Et pourtant, regardant ce plissement, sa teinte océanique et, déjà, nous nous évadons de ce monde-ci, déjà nous rejoignons le rêve, déjà nous quittons notre corps pour la sphère lisse des abstractions. Chimères, fictions, allégories revendiquent leurs droits et nous ne sommes plus réellement sur Terre mais dans l’espace infini des profondeurs célestes ou bien dans les fosses des abysses où vivent les poissons aux yeux de Lune.

   A peine nous échappons-nous du réel qu’il nous rattrape comme s’il y avait une fatalité nous disant le lieu de notre être. Nous visons la pierre et nous avons, sans délai, cette belle efflorescence, ces algues marines enchevêtrées ou bien le faisceau d’une main ou encore la couronne de Neptune et son trident. Fiction ou réalité ? Ou bien les deux ? Toujours nous oscillons de l’une à l’autre sans trop savoir quel est notre point d’équilibre. Nous y perdons notre orient, tout comme le monde se distrait de ses tâches essentielles avec l’insouciance d’un jeune amant que les attraits de sa maîtresse portent bien au-delà des habituelles conventions ou convenances, c’est selon.

    La folie est ceci qui s’empare de nous et nous jette de Charybde en Scylla, une fois dans la nasse du réel, une fois dans l’aéronef de l’imaginaire. C’est, à proprement parler, ce grand écart qui nous rend fous car nous ne savons plus quel site habiter. Nous nous efforçons de trouver au réel les charmes qui nous y attachent et ce sont de pures idéalités qui nous tirent de force de notre torpeur. Oui, car le plus grand danger que l’homme court est celui de l’habitude, de la même courtisane, de la même automobile, de la même vêture et, en dernier ressort, de soi-même girant autour de son axe tel un toton fou.

   Ce qui transparaît en filigrane dans le rapport concret/abstrait est rien de moins que la dialectique nature/culture. L’homme de nature a perdu ses racines au profit d’une culture hors-sol qui l’a projeté, l’homme, dans le monde des images. Déjà en son temps Guy Debord en faisait la critique dans La société du spectacle, livre emblématique et visionnaire s’il en est de la dérive dans laquelle les individus se précipitent à leurs corps défendant et, la plupart du temps, consentant. Nous sommes tous des victimes du régime iconique et pourtant le réclamons à grands cris. Les plus lucides, eux-mêmes, se laissent phagocyter par cette impitoyable machine à réduire l’humain en automate cybernétique où le langage se réduit à une option simplement binaire du type 0 - 1, c’est dire l’indigence du choix, c’est aussi dire l’aliénation de l’homme par l’homme mais nul n’a le pouvoir de refaire l’Histoire.

   Imaginez, vous êtes quelque part du côté de Banyuls, sur le sentier littoral de cette belle Côte Vermeille. Face à vous la Méditerranée. Si bleue. Si profonde avec son gonflement léger à l’horizon. A peine un peu de vent marin pour embrumer vos yeux. Votre assise, une dalle de schiste oscillant de persan à sarcelle en passant par maya, autrement dit toute la gamme des bleus-verts, palette infinie appartenant aux deux mondes reliés du ciel et de la mer.

   La mer, immensément matérielle, liquide, palpable, concrète, enveloppe si maternelle à laquelle, bientôt, vous confierez votre corps dans la plus belle des unions qui soit. Peut-être même, pris d’un heureux sentiment de plénitude, ferez-vous la planche, les yeux soudain emplis d’azur et de céleste, ces couleurs qui n’en sont pas, mais sont seulement des idées, des palmes de rêve, des effleurements fantasmatiques qui vous porteront au loin de vous, dans cette contrée des abstractions et des utopies dont vous sentez la douce pression quelque part en un lieu indéterminé de votre corps.

   Alors vous serez à mi-distance de ce réel qui fuit toujours, de ce songe qui lui emboîte le pas comme si rien n’existait que la maille souple et infiniment libre d’un conte pour enfants. Et lorsque vous aurez atteint cet état d’enfance, alors peu vous importera que le réel soit réel, que le rêve soit rêve, que l’abstraction le cède au concret ou bien l’inverse. Vous serez au-delà de vous dans le domaine sans nom du silence où s’éteignent même les  paroles de soie. Seul lieu où être assurément ! Seul lieu !

 

 

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16 juillet 2018 1 16 /07 /juillet /2018 14:53
Quel feu nous parle ici

                  Photographie : Blanc-Seing

 

 

***

 

 

Quel feu nous parle ici

 

Me disais-tu

C’est tout juste si nous l’apercevions

Caché là-bas dans le creux du vallon

Il faisait sa sourde présence

Son chant si discret

Sa parole de nuit

 

*

 

Je te disais

Prends garde à lui

Il pourrait devenir cendre

A seulement en ignorer la présence

A l’oublier dans le tumulte

D’une fuyante existence

 

*

 

Nous avancions d’un pas si discret

Le vent eût pu l’annuler

Il était heureux à cette heure native

Que rien n’advienne

Qu’aube et silence

Nos vies frôlaient le temps

Sans même que nous en sentions

Le ténébreux événement

Nous avancions seulement

Nous avancions

Hors de nous

Hors du temps

 

*

 

Quel feu nous parle ici

 

Telle était ton antienne

Ton intime rumeur

De toi elle débordait

Dans le mot retenu

A peine si tu chuchotais

Dans le jour qui sourdait

 

*

 

A ta question je répondais

Par une autre question

Que nous importe ce feu

S’il n’est résurgence

De notre passion

S’il n’est ouverture

De cette dimension

Par nous oubliée

De nos destinées

Qu’un rien a soudées

Qu’un feu éteindrait

 

*

 

En bas dans la vallée

Des hommes

L’heure faisait

Son étrange bourdonnement

Les troupeaux allaient aux champs

Les enfants faisaient voler

Leurs cerfs-volants

Les collines dans la brume

Se hâtaient lentement

Les ruisseaux sous les feuilles

Distillaient leur écume

 

*

 

Quel feu nous parle ici

 

En réalité rien ne parlait

Que nous ne sachions

Dans la claie

De nos cœurs endeuillés

C’était la fin de l’été

Bientôt viendraient les jours

De moindre lumière

Bientôt surgiraient

Les premières bannières

Qui signeraient l’heure de partir

De quitter cet ici

Où nous n’avions rien appris

Que ce vertical sursis

Il n’était que notre heure alanguie

Le glaive de notre souci

 

*

 

Quel feu nous parle ici

 

Nous errions sur les chemins

De grande lassitude

Nous rivions

A nos folles habitudes

Le bleu se perdait là-bas

Dans le ciel

Deux silhouettes disparaissaient

A l’horizon

A n’en pas douter

Nous n’avions nulle destination

Aucune raison d’espérer

Au-delà de notre narration

Ainsi coulent les eaux

Au lieu de leur perdition

Jamais elles ne voient

Leur résurgence

Seulement l’abîme ouvert

De leur béance

 

*

 

 

 

 

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8 juillet 2018 7 08 /07 /juillet /2018 08:57
Ce dos dans la cendre du jour

 

                       Chemin de poussière

                       Œuvre : Dongni Hou

 

 

*

 

 

Ce dos dans la cendre du jour

Cette fuite à rebours

 

T’appartenaient-ils au moins

Ou bien étaient-ils ce départ au loin

Cette inconnaissance de toi

Jamais on n’enclot sa loi

La tutoie seulement

Dans l’à-peine présent

Et les choses disparaissent

Dans la fondrière traîtresse

 

*

 

Tu avais beau implorer

Tu avais beau interroger

Tout fondait dans le gris

Des espaces meurtris

Rien ne se donnait vraiment

T’en coûtât-il d’en sonder

Le terrible dénuement

Le reflux là-bas émondé

Des souvenirs

Pareils à des soupirs

Exhalés du vide

Ils y sont apatrides

 

*

 

Ce dos dans la cendre du jour

Cette fuite à rebours

 

Dont tu ne voyais

Que reflets de miroir

Ils étaient ton passé

Celui qui se perdait

Dans ce fond si noir

Ce dos  était un au-delà

Une terra incognita

Une partie au large de toi

Le clignotement d’une voix

Un archipel perdu

Au mitan des flux

Un isthme si étroit

Ton âme y poudroie

Dans le sombre réduit

D’un réel sans d’appui

 

*

 

Que territoires existassent

A ton corps défendant

Ceci était insigne menace

A l’horizon des ans

Tu en sentais la lame d’exil

Le vertical péril

Tu aurais voulu

Dans ta geôle exiguë

 Te détourner de toi

Saisir un fin grésil

Il n’en demeurait qu’un fil

Une lanière de soie

Le ressac d’une joie

Bien mince était le ru

Qui égouttait tes yeux

Il disait la venue

D’un destin ténébreux

Ton affliction était visible

Esprit sensible

Ton émotion intacte

Vérité la plus exacte

 

*

 

Bien des vivants

Bien des errants

Ne savaient de toi la discrète

Qu’épiphanie soustraite

Vision distraite

Ce langage de sourd-muet

Ton corps en était le reflet

La blancheur de ta peau

L’insoutenable écho

Ô combien nous aurions voulu

Te retournant face à nous

Au-delà de ton gracile cou

Deviner ton noble statut

Surprendre ton visage d’ange

Chanter à l’infini tes louanges

Nous voguions dans l’étrange

Et voulions nous rassurer

Car il y avait danger

A plus longtemps t’ignorer

Inconscients nous étions

De ton bel abandon

 

*

 

Ce dos dans la cendre du jour

Cette fuite à rebours

 

Au croisement de la vêture

Comme pour dire la biffure

Et cette rouille des cheveux

Et ce rose passé des nœuds

Et cette chair

Au motif si clair

Et ce deuil du corps

Cet infini trésor

Jamais nous n’en serons

Les possibles diapasons

Puisqu’en chemin

Tu nous laisses orphelins

Nous n’avons pour destin

Que d’embrasser

La poussière

Nulle prière

N’en souhaitât jamais

L’invisible frontière

Jamais

 

*

 

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5 juillet 2018 4 05 /07 /juillet /2018 14:19
Les anges existent

             Œuvre : André Maynet (Détail)

 

 

***

 

Les anges existent

 

Souvent la nuit

Dans le pli des ténèbres

Me réveillant en sursaut

Je croyais saisir

Ces êtres ineffables

Qui tressaient à mes rêves

Les délices d’une fable

Le plus souvent

De cette apparition

Ne demeuraient que

Quelques hallucinations

Quelques illusions

Que le jour vite dissipait

Quelle douleur alors

Que ma solitude

Qui n’étreignait

Que des voiles d’hébétude

Quelle errance

À l’approche du jour

Je demeurais en silence

Au bord du possible

J’en priais la venue

Comme un enfant sensible

Attend son Noël

 

*

 

Les mains battaient le vide

Les bras n’étreignaient rien

Les hanches étaient orphelines

L’ombilic à peine une ombre

Le sexe à cent lieues de sa gloire

Les pieds joints comme

Pour une crucifixion

 

*

 

Que t’arrive-t-il

Qui te confine ainsi en toi

Me demandaient mes amis

En plein désarroi

Tu n’es plus qu’une braise

Que le jour éteint

Qu’un signe usé

Aux cimaises d’un musée

Aussi je divaguais

La journée durant

Souhaitant qu’enfin

En une nuit élue

Le mystère s’accomplît

De la discrète venue

De cette brume de chair

De ce songe aérien

Qui faisaient au ciel

De ma chambre

Ce baldaquin de beauté

Dont j’attendais

Pure félicité

 

*

 

Imagine-t-on plus belle vision

Que celle dont un dieu

Vous fait le don

Cet ovale du visage si peu tenu

Il pourrait s’effacer à tout instant

Ces yeux profonds en amande

Ces sourcils parenthèses d’amour

Ce nez si fuyant

On dirait un musc

Qui va et vient

Jamais ne se pose

Ce cou d’amphore

Ces attaches de soie

Ces épaules fragiles

Les boutons des seins

Qu’éclaire un rouge éteint

Le nombril en sa mince vasque

Les mains comme des insectes

La douce entaille du sexe

Le mont de Vénus étonné

 

*

 

Et puis ces ailes de tulle

Ces effleurements de joie

Ce luxe du vol annoncé

Ne serait-ce là ce qui

À moi destiné

Parfois me rend fou

Parfois me désespère

Mais comment faire

Pour saisir là toujours

Ce qui fuit

La feuille dans le vent

Le vol de l’oiseau

La couleur état d’âme

Le rythme d’une poésie

L’éclosion d’une larme

L’éclair d’une intuition

 

*

 

Depuis que je l’ai vue

L’Ange avait un sexe

C’était une jeune fille

Avant qu’elle fût nubile

C’était une voix

 Qui faisait sa lumière

Immobile

C’était une parole si ténue

Un bruit cristallin

Comme en font les séraphins

Ses cousins

 

*

 

Depuis que je l’ai vue

Mes amis

Ne me reconnaissent plus

Je suis paraît-il si éphémère

On me prendrait

Pour un rameau de lierre

A la recherche de son lieu

Ils sont naïfs je vous le dis

Mes amis

Les anges n’ont pas de lieu

Pourquoi en aurais-je un

Ma chambre est en plein azur

Parmi une pluie de colombes

Leurs plumes si blanches

Tout contre mes hanches

Peut-on rêver mieux

Que d’être un ange

Je vous le dis

Précieux amis

Peut-on rêver mieux

Que ce rouge rubis

Le désir est un feu

Qui brûle à jamais

Au plus haut des cieux

 

*

 

 

 

 

 

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4 juillet 2018 3 04 /07 /juillet /2018 17:34
Il nous fallait ce feu

                 Photographie : Blanc-Seing

 

 

***

 

 

Il nous fallait ce feu

 

Il nous fallait cette ligne

Qui vibrait à l’horizon

Il nous fallait ce signe

Qui signait notre unisson

 

*

 

Nous partions dès avant l’aube

Les hommes dormaient

Dans leurs lits de bois

Les moutons

Dans leurs lits de laine

L’air dans la vallée

Etait cette invisible haleine

Cette voix à peine levée

Ce doux frisson semé

Parmi la brume

Parfois un reste de lune

Gonflait le lac immobile

Du ciel

 

*

 

Nous parlions peu

Avares de nos voix

Généreux de nos corps

Sur leur attentive margelle

Se devinait la divine impatience

Celle qui les unissait

Dans la neuve pliure du jour

Les aurions-nous ignorés

Ils auraient rugi tels des fauves

Que la faim terrassait

Leurs crinières faisaient

Leur halo insolent

 

*

 

Nous étions au centre

Du drame

Pareils à des enfants

Surpris en plein rêve

Qui demeurent hagards

Dans la flamme du jour

Leurs paumes ouvertes

De n’avoir connu

Qu’une partie

D’eux-mêmes

Ce suspens à jamais

Qui était adversité

 

*

 

Il nous fallait cette ligne

Qui vibrait à l’horizon

Il nous fallait ce signe

Qui signait notre unisson

 

Il nous fallait ce feu

Condition de notre passion

Eviter de trop nous connaître

Telle eût été notre perdition

 

*

 

En bas sur le seuil ombreux

Des maisons

Les hommes se levaient

Ivres de nuit

Les femmes titubaient

Privées de jour

Longue avait été la traversée

Rares les amours

Leurs chairs se tutoyaient

Mais se perdaient

Dans le tumulte du temps

Ce marais dont jamais

On ne saisit les rives

Ce fleuve étincelant

Qui vogue à l’infini

Cette gemme de l’instant

Qui nous éblouit

 

*

 

Il nous fallait ce feu

 

Nos étreintes étaient

Brèves et fiévreuses

Chargées du poids insigne

De la Mort

Témoins le bosquet

Au frais feuillage

Le geai des chênes

Dans sa fuite bleue

La mésange charbonnière

Le casque noir de sa tête

Le jais brillant de son œil

Son vol léger partout

Où l’air la cueillait

Se doutait-elle

De notre urgence

À être

Ici sous la lourde férule

Du ciel

 

*

 

La boule blanche du soleil

Trouait les nues

Les collines s’allumaient

De sinistres lueurs

L’aurore s’était abreuvée

 Du sang  des vivants

Elle disait au loin

La rude épreuve de vivre

Le sombre devoir

De clouer bientôt

Sa dépouille

Aux portes usées

Des demeures

C’était la coutume

Dans ce pays sans nom

 

*

 

Le sursis était pendu

Telle une boule de cristal

Qui crépitait de mille vérités

Hommes sur terre

Seul le signe d’AMOUR

Porté à son incandescence

Pouvait encore nous sauver

D’une dérive

Depuis longtemps

 Commencée

 

*

 

Le soir après avoir épuisé

Les ressources des buissons

Et des haies

Les chants du vent

Et le cours de la mer au loin

Nous redescendions

Parmi les hommes

Nous avions été

Dieu et déesse

L’espace de nos corps

Crucifiés

Il nous fallait redevenir

 Mortels

Infiniment mortels

Telle était la dure loi

Des étreintes qui cessent

Et parfois des pleurs saignaient

À nos yeux martyrisés

 

*

 

Il nous fallait ce feu

 

Il nous fallait cette ligne

Qui vibrait à l’horizon

Il nous fallait ce signe

Qui signait notre unisson

 

*

 

 

 

 

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1 juillet 2018 7 01 /07 /juillet /2018 11:56
Comment aimer sous le ciel gris ?

" Solitude des latitudes..."

Photographie : Alain Beauvois.

 

 

***

 

 

Comment aimer sous le ciel gris 

 

Comment arriver à l’Autre

Alors qu’on est en peine de soi

La lumière est si basse

Qui cloître les yeux

En leur énigme de verre

Le jour est si peureux

Qu’à peine un oiseau effleure

 

*

 

Vois-tu parfois le courage d’être

Nous manque et nous proférons

L’esquive

Plutôt que donner lieu

À la rencontre

Nous demeurons sous la ligne

De roches noires

En notre essentiel mutisme

Mais peut-être n’avons-nous

D’autre issue

 

*

 

Là-bas dans l’inaperçu

Sont les mouvements du monde

Leur lente palpitation

Leur syncope parfois

Le rythme de l’amour

En son éternel recommencement

Un flux reflux qui n’a de cesse

Un balancement de nycthémère

Nous disant l’immédiate fusion

Du temps

 

*

 

Au plein des terrasses

Sont les cercles blancs des jupes

Les chemises ouvertes des hommes

Les grappes mauves des glycines

Les promesses que l’on fait

Sous l’œil complice des passants

Le rose monte aux joues

Le cœur s’emballe doucement

La vie émonde ses soucis

La passion furtivement rougeoie

 

*

 

Comment aimer sous le ciel gris 

 

En cette latitude

Il est si peu de présence

Solitude nous est remise

Comme seul mot

Que nous aurons à prononcer

Dans le concert inabouti

Des choses

Tout ici dans l’impalpable

La soie est douce

Son effleurement presque un péché

Il est trop tôt ou bien trop tard

Pour ne s’accroître que de soi

Les noces sont multiples

Elles nous appellent au rivage

De la belle inconnaissance

 

*

 

Tout demeure à apprendre

Du fond même

De sa propre conscience

Du nuage où glisse le ciel

De la mare où croit la mousse

Dans sa parure d’ombre

De la mer au loin qui bat les varechs

Odeur iodée posée

Sur le revers de l’âme

 

*

 

Sais-tu toi l’Inconnue

Attablée au seuil d’une vision

Combien je suis à toi

Ne te connaissant nullement

T’espérant seulement

Quand le vent apaisé

Porte avec lui la senteur

D’une chose rare

Un cyclamen un lotus

Le dépliement d’un camélia

Précieuse tu l’es

En ta distance

En ton éloignement

Ce prodige de l’espace

Nous unit bien mieux

Que ne saurait le faire

La liaison de nos corps

Assemblés

Car alors grande serait

La tentation

De nous déchirer

Rien de plus urgent

Que la coupure

 

*

 

Les hommes n’aiment rien tant

Que l’imperceptible brume

La voile derrière l’horizon

L’anémone de mer

Que recouvre la semence de l’eau

L’écume de neige à pic du ciel

Une absence naissant d’une présence 

 

*

 

Comment aimer sous le ciel gris 

 

Toi que je devine si attentive

Que me conseilles-tu

Sauf de me taire

De faire silence

De clouer mes lèvres

Sur la gemme d’un secret

J’aurais tant aimé un signe

Peut-être une pluie de papillons

Le chant d’une cigale

Dans la touffeur de la garrigue

N’importe

Une roupie de sansonnet

Eût fait l’affaire

Le bleu d’un sentiment

Le rose d’une affliction

Le noir d’un deuil

L’éblouissant arc-en-ciel

D’une pensée

À seule condition

Qu’elle fût sincère

Libre de toute affèterie

 

*

 

Depuis le rocher où ma vie se tient

Sous la courbure grise du ciel

Je ne suis peut-être

Que ce roitelet déchu

Attendant le don d’une couronne

Viens donc belle Illusion

Avant que la nuit ne m’étreigne

Il fera si froid ici

Parmi le désordre du vent

Et les premiers frimas

Grande est la gelure

Quand l’espoir tarit

Grand le silence

Quand se taisent

Les étoiles

 

*

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