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30 mars 2018 5 30 /03 /mars /2018 08:34
De la pierre à l’eau

                  Photographie : Blanc-Seing

 

***

 

C’était un homme qui errait

Immensément

Au bord de soi

Dans l’immédiate distraction

De tout ce qui venait à lui

 

Ici sur le dur rocher

Là dans cette faille d’eau

Ici dans la fermeté de l’être

Là dans la dissolution des formes

 

Traçait sa voie

 Hors des sentiers battus

Chantait le matin

Face au vent

Se couchait la nuit

Sous le frisson

Des étoiles

 

Qu’avait-il à dire

À la face du monde

Qui soit autre

Qu’une plainte

De l’âme

 

Car l’âme est toujours

En dette de soi

Car l’âme cherche

Son propre contour

Et jamais ne le trouve

 

Chemineau il était

Qui longeait

La douce mélancolie

Des marcheurs

De-ci de-là

Les êtres les autres

Il en devinait la présence

Mais assourdie

Mais lointaine

 

Des voix qui se perdaient

Dans l’ombre des collines

Et des frais vallons

Tout en haut

De la canopée

Du ciel

 

Parfois mettant ses mains

En cornet

Il poussait un long cri

Silencieux

Le cri ricochait

Sur la pierre

Le cri chutait

Dans l’eau

 

Chemineau Chemineau

Répétait l’écho

De sa voix de roche

De son friselis de pluie

Et rien ne venait

Et solitude frappait

La peau de ses tympans

Enclume marteau disant

La désespérance du son

Dont nulle paroi

Ne relevait

Le dire

 

Un jour de grand vent

Un jour de grand froid

Dans l’heure neigeuse

Chemineau s’est allongé

Tout contre l’eau

Tout contre la pierre

Qu’il essayait de réchauffer

Du souffle de son corps

 

La pierre a tressailli

S’est levée tel le menhir

L’eau s’est dilatée tel le lac

S’est agrandie

De milliers de gouttes

Tous la pierre l’eau

Plus vivants que la ruche

 

Chemineau s’est étréci

À la taille de la modestie

Qui le vêtait de son étole

Depuis si longtemps

Qu’elle était

Une seconde peau

 

Nul n’a été alerté

De cette vie

En sa mortelle blessure

Nul ne connaissait

Chemineau

Seule la Mort s’est invitée

Au festin

Ici sur le bord

De la pierre

Là près du reflet

De l’eau

 

Chemineau

Chemineau

Répétait l’écho

Nul autre que l’écho

N’en percevait

L’ultime cantilène

 

Seule Dame à la Faux

Moissonna la tête de l’absent

Qui arrivé sur la pointe des pieds

Repartait sans laisser de trace aucune

Sauf dans l’escarcelle de la Mort

L’escarcelle

De la

Mort

 

En bas dans la vallée

Au sein des villes

Les hommes dormaient

Serrant leurs poings

Sur des rêves tout chauds

Rêvaient aux pierres

Rêvaient à l’eu

Nullement à Chemineau

Comment l’auraient-ils pu

Puisqu’il n’existait plus

 

 

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20 mars 2018 2 20 /03 /mars /2018 09:07
Terre d’infini

                                                                    Ireland

                                                  Photographie : Gilles Molinier

 

 

 

 

                        

                               Le 19 Mars 2018

 

 

 

                 A toi des terres du Nord.

 

 

   Que je te dise, ici, le temps si morne, si gris et cet hiver qui traîne en longueur. On croirait les autres saisons perdues en quelque coin du ciel, peut-être du côté de chez toi où le jour est si long à venir qui peine à s’extraire de l’ombre. Mais je ne vais longuement épiloguer sur la pluie, le gel, autant de manières d’être dont tu connais jusqu’à l’intime essence. Merci en tout cas de m’avoir soumis cette belle photographie que tu as saisie sur ton écran. A peu de choses près elle aurait pu être prise dans tes belles contrées, tellement tout ce qui est septentrional s’abreuve aux mêmes sources.

   Oui, l’Irlande, ce si beau pays que j’ai déjà longuement décliné dans plus d’un de mes écrits. Mais se lasse-t-on jamais de la beauté ? Il y a dans ces paysages géologiques une si profonde vérité que seul le silence pourrait l’exprimer. Mais nous sommes des êtres de langage et nous avons des mots pour témoigner. Alors il faut parler. Alors il faut écrire. Ou bien créer des images. Ou bien encore rêver, peut-être la meilleure façon de nous approprier le réel. 

   Le ciel est bas, parcouru de cet étrange gris-blanc qui paraît être la marque, l’emblème du lieu. Cette teinte est à la fois neige et vent, écume et vapeur comme si l’on se trouvait au bord d’un conte fantastique d’où pourraient surgir d’étonnantes présences telle celle des Alfes lumineux qu’on disait « plus beaux que le soleil ». Mais, Sol, comment pourrait-il donc y avoir quelque chose de plus beau que l’étoile blanche qui nous fait le don de ses rayons ? Bien évidemment, nombre d’énonciations ne sont que des métaphores, c'est-à-dire des figures sensées abuser nos sens et nous transporter dans un ailleurs dont, toujours, nous sommes en quête. Le nuage est si immobile, fixé à la roche noire qu’on le croirait distillé par celle-ci, simple émanation, peut-être érosion qui disperserait aux quatre vents l’esprit même du sable, l’éclat du mica, la fragmentation du quartz dont la lumière jouerait à la façon dont un enfant fait voler ses bulles de savon irisé à contre-jour du ciel. Ce qui est franchement envoûtant, c’est ce mélange des matières, cette indistinction de la roche et du brouillard d’eau. De ceci se dégage une grande unité en même temps que se déplie un sentiment de paix, se dévoile la richesse de ces espaces solitaires.

   Toujours il y a confluence du rare, du simple, de l’originaire, de l’insulaire. C’est comme s’il fallait aller au bout de soi, à la pointe extrême d’un ressenti pour pouvoir en apprécier la dimension donatrice de sens. Vois-tu, une expérience identique naît de la rencontre avec l’œuvre belle dans le cadre d’un musée. Il est nécessaire de s’abstraire de la foule des visiteurs, de ménager un face à face avec la toile, la sculpture, la photographie. Ainsi s’installe un dialogue à mi-voix dont rien ne se perd. Ma voix intérieure rencontre celle du sujet qui me fascine et me métamorphose, m’invite à aller au-delà de moi, à transcender la matière sourde et obtuse pour déboucher dans la clairière lumineuse d’une pureté, autrement dit d’une dimension qui accroît mon être à la mesure d’une joie immédiate. Mais je te sais sensible à ce genre d’expérience. Ce n’était qu’une remarque en passant.

   A mi-pente, sur un lit de gravier noir, l’éclat assourdi - seul l’oxymore peut en répondre -, de deux lacs dont on ne sait plus très bien s’ils naissent de la terre qui les accueille ou sont un simple ruissellement du ciel dont ils tirent leur provenance. Belle allégorie qui semblerait vouloir indiquer : « vanité des vanités, tout est vanité », selon la formule de L’Ecclésiaste, inanité humaine se confrontant en permanence à la souveraine loi de l’absurde. Nous sommes tellement insignifiants mesurés à la haute montagne, à l’aire du ciel, à la durée éternelle de cette Nature qui nous accueille en son sein, tel ce grain de poussière qui connaît sa propre mort à seulement toiser l’infini.

    Tout est sous le sceau de l’infinité dans ce pays austère : aussi bien la branche nue faisant son triste sémaphore dans l’air coupant, aussi bien les murs de granit qui courent le long de la lande ou les  grèves de galets, l’écume bouillonnante où vient rebondir la lumière. Et encore je ne parle pas des hommes, de leur visage de pierre, des rides qui labourent leurs fronts, de leurs accordéons plaintifs dans la fumée épaisse des pubs, de cet air, parfois, d’égarement, on les dirait déjà partis pour cet absolu dont ils ne rejoindront jamais que l’inconstante silhouette, dont ils ne happeront que quelques images opalescentes pareilles à de la cendre.

   Tu vois, toi qui connais bien mes complaintes, c’est toujours d’insaisissable dont il s’agit, de fuite, de dissolution des idées dans la vaste lagune des connaissances. On est déjà tellement en peine de savoir quelque chose au sujet de son être ! Le monde est là qui oscille en permanence, fonce à toute vitesse dans le vide cosmique, forant son chemin au milieu des trous noirs et des nuages des galaxies. Autant dire de mystères. Nous sommes des fourmis accrochées à une vaste sphère dont nous ne ferons jamais l’inventaire qu’à en apercevoir quelques lignes emmêlées, quelque pelote dont nous ne pourrons tirer nul fil nous disant les choses en leur juste mesure.

   Nous nous accommodons d’approximations, nous lançons en l’air des ballons captifs. Depuis notre nacelle d’osier nous regardons ici un calvaire dressé contre le ciel que fauche un grand oiseau gris, là des pierres tombales se reflétant dans le miroir d’un lac, là encore des maisons à l’enduit blanc contre lesquelles des moutons à la laine hirsute, chahutée par le vent, tâchent de trouver un abri. Et, là-dessus, la chape de plomb de l’air qui déploie sa sourde lueur, allume ses faibles reflets alors qu’à l’horizon rien ne bouge qu’une immense et pénétrante solitude. Les Irlandais sont hommes de lande et de pierre, d’alcools forts pour terrasser cet immarcescible ennui, ce pieu fiché dans les têtes, cette dague qui creuse profond son sillon de mélancolie. Des chevaux à la crinière folle frappent de leurs lourds sabots le tapis de pavés. Ce bruit résonne longtemps sous la voûte d’airain des nuages. Vite sera la nuit, telle cette toile de suie du bas de l’image dont nous ne pouvons nullement deviner l’endroit de sa destination, la nature de sa fuite hors de notre champ de vision.

   « Vanité des vanités », nous voudrions saisir dans un large empan de nos yeux bien plus qu’ils ne pourraient contenir. Sortis du cadre de l’œuvre en noir et blanc - mais quelles autres teintes employer pour dire Eire ? -, il ne nous reste plus qu’à divaguer au gré de nos humeurs, à débusquer des mottes de tourbe rectangulaires, à parcourir d’immenses dalles fracturées par le temps, interroger la douleur des ruines qui veillent au bord d’un loch aux eaux muettes. Ainsi se décline ce pays de mégalithes où se dressent dolmens et menhirs à la hauteur de leur secret. Notre attachement à cette terre provient, sans doute, de cette obscurité. Là il y a matière à méditer. A l’infini !

 

          Ciel gris sur le Causse. Je crois bien qu’il va neiger. Une manière comme une autre de te rejoindre.  A te retrouver bientôt.

 

  

 

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19 mars 2018 1 19 /03 /mars /2018 13:59
Je t’avais dit ces formes

    Photographie : Gilles Jucla

 

 

 

***

 

 

Je t’avais dit ces formes

 

Tu le savais

Qui m’obsédaient

Elles venaient la nuit

Pareilles à des symptômes

A de circulaires présences

Étaient-elles plus que cela

De réelles réalités

De féminines figures

Surgies au plein

De ma conscience

De possibles amantes

Taraudant mon corps

De la dague du désir

Avant que ne surgisse

Le plaisir en

Ses étonnantes banderilles

 

*

 

Partout cela fusait

Partout cela s’allumait

Longs feux de Bengale

Qui électrisaient mon dos

Lançaient dans les reins

Leurs meutes de folie

 

*

 

Je t’avais dit ces formes

 

Tu le savais

Qui m’inquiétaient

Peut-être l’ordinaire folie

Son pieu planté dans le derme

Et aucune manière d’en sortir

Autrement qu’à les halluciner

A nouveau

A les métamorphoser

En ce qu’elles n’étaient pas

De pures illusions

De simples images

Suspendues

À la margelle de mon front

 

*

 

J’en entendais le bruit

De source lointaine

Percevais la vacuité

D’une origine

Loin très loin

Au-delà des battements

Amniotiques

Dans un pli du Temps

Encore inaccompli

Dans un espace sans lieu

Dans un destin sans esquisse

 

*

 

Je t’avais dit ces formes

 

Tu le savais

Qui foraient mon âme

Jusqu’en son tréfonds

Peut-on jamais saisir

Le nu de ses phantasmes

Cette résille arachnéenne

Dont jamais on ne fait

Se rejoindre les fils

Vois-tu il y a tellement

De brume dense à l’aplomb

Des yeux

Un mur de cataracte

Et l’on ne voit plus

Qu’une image de soi

Recouverte

D’une taie d’oubli

Car le sais-tu

Vivre c’est d’abord

S’oublier

Eviter le jeu

De la fascination

L’EGO est ce danger

Qui toujours nous guette

 

*

 

Voyant ces sublimes rochers

Sans doute des blocs de granit

Ils s’ombrent d’une vaste solitude

Ils meurent dans le noir

Ils sombrent dans le gris

Nullement à l’aune

D’une volonté qui

Leur serait propre

Même la pierre de Sisyphe

Est sous le sceau des dieux

Seulement le silence porté

De nos propres errances

 

*

 

Que seraient donc

Ces diluviennes présences

Si nous ne les regardions

Avec l’œil du conquérant

Nous qui sommes les Bien-Nés

Parmi l’ensemble de la Création

Etaient-elles des symboles

Des puissances

Un élan dans le Ciel

Une poussée de la Terre

Qui n’auraient concouru

Qu’à notre éphémère gloire

Car je te l’avoue

Je me sens si petit

Et ces formes me disent

Ma finitude

A l’aune de leur éternité

Comprends-tu

Nous passons

Et elles demeurent

Entends-tu au moins ceci

Elles demeurent

 

*

 

 

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16 mars 2018 5 16 /03 /mars /2018 09:35
NOIR et BLANC

                                                                 Le N & B

                                                      Création : Michel Belisle

 

 

 

                                                                       Le 15 Mars 2018

 

 

 

 

                   Toi qui es ombre et lumière.

 

 

   Sais-tu, Solveig, tout le bonheur contenu dans l’événement de la rencontre ? Tu sors un matin de chez toi, encore dans les brumes du songe, sans motif bien précis que celui, peut-être, de humer l’air, de défroisser la toile de tes idées. Dans le matin gris, ce sera tantôt une fuyante silhouette, humaine ou bien animale, l’envol d’une feuille que le vent aura prise, un objet sur le trottoir faisant son ombre d’énigme. Il n’en faudra pas plus à ton esprit pour imaginer mille scenarii plus fantaisistes les uns que les autres. C’est là pure liberté faisant flotter sa voile dans l’indécision du monde. Oui, Sol, « l’indécision du monde ». Car, tu le sais bien, le monde ne veut rien, ne dit rien, c’est NOUS qui voulons à sa place, c’est nous qui orientons toutes choses, leur attribuons un destin. Tel arbre qui aurait pu demeurer sur le bord d’une discrétion, nous le métamorphosons en emblème de vie, nous accrochons à ses branches montantes la métaphore de la flamme. Et c’est comme si, à la seule force de notre volonté, nous le dotions d’un feu dont, plus jamais, il ne pourrait se départir. C’est incroyable, tout de même, cette puissance qui nous est octroyée d’animer tout un théâtre, d’y placer des acteurs, d’en décider les destins à la mesure de notre regard. Seul l’homme est capable de ceci, s’emparer d’une forme, la modeler à sa guise, en faire un genre de marionnette avec laquelle il jouera le temps d’un caprice, puis l’abandonnera au profit d’une autre figure à laquelle il attribuera d’autres prédicats.

   Mais combien ma prose doit te sembler abstraite qui ne parle que de généralités. Que je te dise ce qui a motivé mon propos. Ce matin, sur mon écran, parmi un fouillis d’images, une retient mon attention. Non grâce à son esthétique ou bien à l’attrait de son sujet. Simplement parce qu’elle m’interroge. C’est troublant une image qui, d’emblée, ne semble rien dire d’autre que le contour de sa propre présence. Un peu comme si elle proférait « Je suis parce que je suis ». Et ceci me fait penser à : « La rose est sans pourquoi » d’Angelus Silesius. Pour quelle raison nous attachons-nous toujours à donner une signification aux choses, les ramenant à une cause qui les justifierait ? Peut-être existe-t-il des générations spontanées d’objets qui ne viennent à notre rencontre qu’à troubler l’aire de nos certitudes.

   Comprends-tu, la plupart du temps, apercevant une silhouette indéterminée, nous la reportons à une analogie dont le réel nous fait le don. Telle ligne sera chemin. Telle tache l’image d’un lac. Tel rhizome de traits, taillis sur le rivage. Alors, pourvus d’exactes coordonnées, nous nous serons reliés à du connu, nous évoluerons en terre d’accueil. Sans doute, t’es-tu souvent prêtée au jeu des identifications ? Chaque forme trouvant son sens d’une projection, tel le Rorschach dont les  papillons, personnages mythiques et autres bestiaires étranges se dotent vite de figurations familières dont nous faisons l’agent de notre salut. Tel est rassuré qui voit dans l’éclaboussure qui, à tout instant, pourrait se muer en menace, une manière d’effigie bienveillante, globalement humaine, avec ses deux yeux en boules, son amusant couvre-chef, ses épaules anguleuses, ses bras écartés en signe d’accueil. L’installation d’une parodie qui nous exonère de bien des égarements, de bien des faux-pas qui nous eussent versés dans la fosse sans compromission du tragique.

NOIR et BLANC

Planche de Rorschach

Source : Le Figaro

 

 

   Maintenant nous aurons affaire à la photographie dont une copie a été jointe à ma lettre. Certes il serait tentant d’y déchiffrer, sans délai, les signes d’une réassurance dont notre être est toujours en quête. Nul doute que nous y verrions des tiges de feuilles avec leur vrille terminale, puis l’ombre chinoise d’un découpage imitant une carrosserie d’automobile, puis le plateau arrondi d’une table ou bien le sol sur lequel glisserait cette représentation fantomatique. Le réel en sa densité nous aurait tendu la perche de sa vraisemblance. Pour autant, aurions-nous accompli quelque progrès dans notre découverte de cet étrange vis-à-vis ? Nous n’aurions tracé que le cadre d’un possible avec, en tout état de cause, d’invraisemblables hypothèses. Comment bâtir l’architecture d’une vérité avec si peu d’éléments ? Alors il faut se libérer des simples apparences, inventer de toute pièce la rumeur d’une fable. Tu en seras d’accord, toujours nous sommes limités par la mesure d’une objectivité, l’étroitesse de règles, le carcan d’une convention. La plupart du temps nous cherchons un code, un alphabet, selon lesquels ordonner nos existences, leur donner des racines, établir un fondement. Mais la marge de manœuvre est si étroite que nous en sentons vite l’énergie aliénante, le poids d’une fatalité dont nous sentons bien qu’elle est étrangère à l’exploration d’une joie. Nous voulons sortir des sentiers battus, humer l’odeur du vent, happer ici une odeur de résine, là éprouver un frisson à l’approche d’un ravin, plus loin encore longer cette faille d’ombre où gît une aventure qui tremble de n’être point déchiffrée.

   Le soleil est haut levé, couronne blanche qui incendie le ciel. Au large de l’astre un poudroiement pareil à une dalle de sable. Des signes s’y devinent qui pourraient être de terre ou bien tracés par un peuple invisible. C’est toujours si troublant l’éparpillement de la vision au terme duquel le regard est livré à la pure contrée des mirages, à leur pouvoir de fascination. Serais-je atteint d’un début d’ivresse, ma vue se brouillerait-elle, elle qui ne distingue plus que le tronc d’un palmier levé dans l’air qui vibre ? Bien des lames ont chuté que le plateau du désert recueille à la manière de solitudes égarées. Ici l’impression est celle d’une vastitude que la chaleur amplifierait à l’aune de son insupportable blessure. C’est toujours dans la démesure, n’est-ce pas Sol, que l’âme s’ouvre à ses plus hautes valeurs ? Les ermites n’ont-ils pas choisi l’illimité des zones arides, sauvages, pures de toute empreinte afin que se révèle à eux les vertus transcendantes que ne leur offrait nullement un  quotidien tressé d’indigence ?

   Aperçois-tu, comme moi, cette levée de sable noir, cette dune qui se réverbère en écho sur l’épaule d’une dune voisine, seuls de sombres sillons en délimitent l’austère  forme, à peine un envol sous le ciel qui appuie de toute la force de son aveuglante clarté ?  C’est bien cette impression de dénuement face à l’insoutenable qui fait de cette photographie sa beauté en même temps que le lieu d’une inquiétude. Combien nous sommes éloignés des gentilles affabulations du Rorschach, combien vibre en nous, d’un identique diapason, la rencontre d’une pureté et la possibilité de tout effacement. Sans peine, au-delà de ce qui se montre, nous devinons des vagues de sable à l’infini, les anses d’ombre bleues des barkhanes que coiffent des croissants de vive lumière. Peut-être y a-t-il, au sein de leurs vagues, des dalles de calcaire creusées d’habitats troglodytiques, avec leurs cours parcourues de fraîcheur, leurs façades blanches, leurs jarres emplies de dattes et de figues sèches ?

   Tu vois ce saut à partir de l’image primitive, celle qui désignait quelques objets du quotidien, les imposait comme seule réalité possible. Là est notre lieu, celui qui détache nos liens et nous met en rapport avec une manière d’infini. Nous pourrions broder à perte de vue, rajouter à notre scène l’ample respiration d’une épopée, la doter de héros capables de hauts faits, porter l’imaginaire à ses limites. L’essence de la vision est ceci qui s’affranchit de l’immédiat préhensible pour gagner des espaces où les choses se donnent avec toute l’amplitude de leur être. Nous sommes si souvent pris au dépourvu, emmêlés aux divers événements, cloués sur la planche à la manière d’insectes dont on veut percer la fragile cuirasse. S’extraire de cette domination des choses est plus qu’un devoir, une nécessité. Nous serons toujours suffisamment assurés de l’affiche qui fait son éclat de couleurs à l’angle de la rue, de l’échoppe qui déplie son auvent de toile, de l’autobus qui, pour la millième fois, marque son arrêt à la station. Ceci devient si évident que nous n’en sommes pas plus alertés que de la course de l’aiguille sur le cadran de l’horloge, mouvement infiniment circulaire qui ne nous dit plus rien que sa manifestation récurrente, s’usant dans sa répétition. De là vient le mortel ennui que nous tâchons de réduire en ayant recours au jeu, au divertissement, à quelque ambroisie qui nous réconforterait. 

   Te livres-tu, toi aussi, à ce jeu de la surprise qui, chaque jour, peut amener son lot de bonheur ? Car c’est une telle ouverture que de tirer du simple, de l’inapparent, ceci même que l’on n’y attendait pas, une faille au large de laquelle l’esprit peut prendre son envol. Certes nous sommes des êtres du terrestre, de la glaise, du sillon. Pour cette raison nous avançons, tête basse, épaules courbes, et nos yeux, la plupart du temps, ne sont rivés qu’au sol de poussière. Sans doute pensons-nous y trouver, à défaut d’une vérité, une ligne qui se donne en tant que chemin possible pour l’humain. Parfois, vois-tu, je m’amuse à suivre d’une brindille la trace du scarabée déposée dans l’humus. Je pense à cette vie du peu, du modeste, de l’immanence. Elle ne s’élève que pour mieux retomber, de motte en motte, ignorante du monde qui, au-dessus de sa tête, devrait l’interpeller mais demeure constamment, définitivement muet. Décrit de cette manière, ce modeste coléoptère reste soudé à son statut d’insecte invisible que bien peu de nos contemporains remarquent.

   Et pourtant, il suffit d’un léger décalage du regard pour le métamorphoser et accroître son essence. Ce que firent les Anciens Egyptiens, lesquels attribuèrent au bousier valeur sacrée : la pelote sphérique qu’il poussait devant lui, confondue avec la course du soleil, devenait objet purement cosmique. Dieu Khépri vénéré comme l’étaient tous les dieux de l’Antiquité. Passage de la réalité immédiate d’animal infinitésimal à cette autre réalité transcendée qui s’annonce en tant que figure de la déité. Voie qui s’ouvre depuis la terre afin de gagner un destin céleste, une réalité médiate que porte la puissance du symbole. Les choses, n’ont jamais que les attributs dont on les dote. Ainsi l’image dont il est question peut demeurer simple anecdote : silhouette d’une voiture qui avance au milieu d’une route semée de graminées. Sans doute est-ce le premier signal visuel qu’elle nous adresse et dont, le plus souvent, nous nous satisfaisons. Et ne va pas croire, Solveig, qu’un travail d’interprétation plus approfondi réponde au simple souci de développer quelque habileté. Ceci serait bien vain. Chercher dans la chose une autre perspective que celle qu’elle nous offre en première main, c’est seulement l’agrandir à la mesure de ses significations infinies que jamais n’épuisent nos projections, fussent-elles habiles. Non, le donné est doté par nature d’une telle richesse que, toujours nous pouvons ajouter une perle au collier, pour autant il n’en sera jamais terminé.

   Alors la fiction du désert, des dunes, des possibles habitats troglodytes constitue-t-elle un acte gratuit ? Non, seulement la visée de mes singulières affinités. J’éprouve un tel attrait pour les paysages désertiques, les savanes d’herbe, les hauts-plateaux battus par le vent, les landes de bruyère, les galets gris des grèves septentrionales, les miroirs des lagunes, les salines que parcourent les étincelles de lumière, les steppes boréales, les mesas de calcaire suspendues au-dessus du vide et, bien sûr, cet admirable Causse qui déroule à l’horizon de mes fenêtres la houle de ses chênes étiques, élève ses cairns de pierre blanche, attise les piquants de ses genévriers, agite les minces feuilles des buis. Ceci est mon quotidien. Je ne m’en lasse jamais. Peut-être est-ce dans le but d’en indiquer l’exception que, parfois, en imagination, je m’en éloigne ? Mais je n’ai de cesse d’y revenir, tout comme toi à tes forêts et à tes beaux lacs de Scandinavie. On n’échappe pas si facilement à ses racines. Ne crois-tu pas ?

 

        Mon seul souhait : que cette image te fasse voyager. Tu me raconteras. Demain est si proche ! 

  

(PS : Je ne sais si dans la « Belle Province », la création est de là-bas, on rêve de la même manière. J’y fus un temps mais mes songes d’alors ne sont plus que brume dans le lointain du temps.)

 

 

 

 

 

 

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14 mars 2018 3 14 /03 /mars /2018 16:05
 Ciel - Encre - Noir

       "Paysage nocturne avec un ciel d'encre noir"

            Photographie : Patrick Geffroy Yorffeg

 

 

***

 

 

Souffle le vent de la peur

Sur ces terres étroites

Elles disent l’avenue

De la Mort

La venue

De la Mort

Oui de l’Invisible

Qui chaque jour nous étreint

Elle notre Amante

Elle notre Muse

Qui nous distrait de nous

Pour mieux nous surprendre

 

*

 

Ainsi en va-t-il de la marche

Du monde

Un enfant est né

Dans sa juvénile patrie

Sourit aux anges

Aux ailes de tulle

Babille et susurre dans

Son berceau de chair rose

Son visage brodé d’innocence

Comment pourrait-il être

 Ailleurs

Qu’en sa nasse d’amour

Qu’en son destin

Aux diaphanes portées

Ne diffère nullement de soi

Entièrement contenu

Dans son germe natif

Il est totalité

En son corps assuré

Il est infini

Dans le pli de son être

 

*

 

Vous gens de curieuse nature

Voyez donc combien sa grâce

Qui paraît immarcescible

Est ce fil de la Vierge

Qui toujours ne demande

Qu’à se rompre

Vie est ce miracle

En attente de sa fin

Ver est dans le fruit

Qui fait rumeur

Mortifère

Dernière

 

*

 

Alors n’aurez de cesse

Que de palper

Votre anatomie

D’y chercher

Ce grain mortel

Qui vous ronge de l’intérieur

L’avisé Montaigne disait

« La préméditation de la mort

Est préméditation de la liberté »

Apprenons donc à mourir

C’est là notre bien

Le plus commun

 

*

 

Plus d’un se croyait prémuni

Des atteintes

De la Noire Engeance

Et thésaurisait

Et régnait sur les Mortels

Et affirmait son invincible

Puissance

Tel qui disait ceci

Aujourd’hui dans son linceul

De pourpre

Dort du sommeil des Justes

Des Justes bons à rien

Qui par inconscience

Ou altière estime de soi

Avaient fait de la vie

Leur illustre gloire

Ne le sachant mais ceci

Est ultime vérité

Le Bon et le Juste

Le Méchant et l’Inique

Sont tissés d’une toile unique

Qu’un ver depuis toujours

A condamné à n’être

Que vêture mitée

Roupie de sansonnet

 

*

 

Vous mes frères

 Qui comme moi vivez

À débusquer toute trace

De la Vénéneuse

Dès que bubon ou bien gale

Se manifestent

Dites-lui à la Léthifère

Que nullement ne la craignez

La désirez même

Tant son baiser vous ôtera

Bien des tracas

 

*

 

Ce n’est que conseil éclairé

Si l’Humaniste parlait

De liberté

Vu que Mort

Des pieds de nez ferez

À votre percepteur

À vos créanciers

Enfin à toute forme commise

À vous empêcher de valser

À votre guise

 

*

Nul n’est plus au sein

De son royaume

Que le Mort en sa Léthé

Que le Vivant en sa geôle

Là sont des lieux

De repos éternels

Nul ne viendra

Vous y rejoindre

Sauf contre son gré

Sachez ceci pour votre

Plus grand bien

Vos plus empressés laudateurs

N’ont qu’une hâte

Vous dépouiller

De ce qui vous appartient

Or rien plus que la Mort

Ne vous appartient

Telle la certitude

Des cœurs vaillants

Vous dépouillant

Ils ne gagneront

Que le Rien

 

*

 

Tendez donc les bras

 À vos oppresseurs

Avec vous ils se jetteront

Tête la première

Dans le brasier du Tartare

Brûlant vous les regarderez

Se consumer

Au feu de la dernière vérité

 Ciel au-dessus de vos têtes

Est toujours encre noire

Commise à votre perte

Mais perte est toujours gain

D’une condition nouvelle

Mortelle

Peut-être celle qui enfin

Nous dira son secret

Qui n’est que le nôtre

Comme Michel Eyquem

Dirons

« Il n'y a rien de mal

En la vie pour celui

Qui a bien compris

Que la privation de la vie

N’est pas mal »

 

*

 

Pour l’heure vivons

Allons au bal

Encore faisons un pas

Le dernier

Il ne nous sera nullement donné

De l’admirer

Déjà il sera éternité

 

*

 

 

 

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14 mars 2018 3 14 /03 /mars /2018 09:33
Demeurer dans le gris

Photographie : Bérénice Loyer

 

 

 

 

                                                                                                                                                    Le 13 Mars 2008

 

 

 

                  A Toi qui sors de la longue nuit.

 

 

   Tu sais, Sol, combien l’hiver est long, les journées courtes, la morsure du froid saisissante. Combien, en soi, le jour est souhaité, la démesure de sa lumière appelée, la boule blanche du soleil imaginée avec la diffusion de ses rayons. En réalité, une gaieté que l’on porterait en soi, qui ne se dévoilerait qu’avec l’arrivée des beaux jours. Ces effusions du printemps on les attendait depuis si longtemps qu’on les croyait seulement une vue de l’esprit ou bien une image rencontrée quelque part au hasard d’une rue, peut-être dans la vitrine d’un libraire. D’ici, je vois assez bien ces visages rieurs des Filles du Nord, tes compagnes. Je les vois avec des guirlandes de fleurs dans les cheveux, leurs joues tachées de son clair se donnant comme de brillants météores, vêtues de couleurs vives, un rouge alizarine ou bien cerise, un jaune de chrome éclatant, une parure imitant le lapis-lazuli de l’ancienne Mésopotamie. Enfin rien que d’ouvert, d’infiniment disponible, l’éclat d’une joie. Mais, sans doute, j’anticipe, je crée des fleurs qui n’existent pas encore, j’invente des chemisiers et des jupes qui dorment dans l’obscur d’une lingère. Mais il est si tentant de faire avancer la saison,  à la manière dont on pousserait ses pions sur les cases d’un échiquier !

   Cette inclination de l’âme à vouloir sortir d’une torpeur, cet appel de la peau en direction d’une clarté, cette impatience de la chair à fleurir, voici certainement ce qui anime chacun en son for intérieur. L’immobilité d’une eau souterraine qui brille dans l’obscur, fait ses lacs et ses remous, n’attendant que l’instant de sa résurgence. Vois-tu, chez moi, à des latitudes bien plus méridionales que les tiennes, cela commence à bouger lentement, les branches s’allongent imperceptiblement, les feuilles des chênes encore tachées de rouille frémissent sous la poussée des nouvelles, les pierres paraissent s’allumer de l’intérieur. La lumière n’est pas seulement ce bourgeonnement que j’aperçois depuis ma fenêtre tout au bout du plateau. Elle est entrée dans ma tour, glisse sur le maroquin de mes livres, rehausse le blanc des feuilles sur lesquelles j’écris, virevolte tel un papillon pris dans la pliure du vent. Elle semble n’avoir nul repos. Sans doute a-t-elle été trop contenue lors de la « mauvaise saison », sans doute a-t-elle hâte de pousser son être plus avant, de s’immiscer dans la moindre faille. Je la sens un peu à la manière d’un coin d’acier qui voudrait faire éclater une bille de bois. Non un genre d’entêtement. Non, une nécessité intérieure, l’obligation d’un déploiement, la poussée d’un métabolisme. C’est beau tout de même, tu en conviendras, toute cette énergie longtemps contenue qui ne demande qu’à se libérer et faire le don de sa présence.

   Cependant, sais-tu, j’en perçois aussi l’entaille au creux même de mon corps. C’est trop vif d’un seul coup, cela défroisse avec empressement de vieilles torpeurs qui ne demandaient qu’à demeurer dans un inatteignable lieu. C’est toujours ceci, le basculement de la saison : on s’était habitués à hiberner, à vivre sur d’anciennes provisions, peut-être à visiter une cité antique, à extraire de son sol quelque chose de précieux, un vase ancien, une épingle en or, une tablette d’argile avec son semis de signes cunéiformes. On vivait dans le clair-obscur d’une bibliothèque, on déchiffrait de mystérieux textes, on était l’un d’eux que rien ne semblait pouvoir atteindre. « Déchirure », vois-tu, c’est le mot qui me vient soudain à l’esprit. J’aurais pu dire « illumination », non dans son acception d’ouverture, à l’opposé, dans son pouvoir d’aveuglement. Oui, c’est bien ce sentiment étrange qui s’empare de moi, me dépossède d’une partie de ce que j’étais, cette solitude qui ne s’abreuvait qu’à sa propre source. Parfois il est si précieux de demeurer dans son enceinte et d’y trouver l’écume d’un contentement.

   Est-ce ceci la nostalgie, cet attachement à un passé qui nous retient tel la réminiscence proustienne ? Nous serions dans notre Combray d’autrefois alors que le jour se donnerait, ici et maintenant, sur cette lande du Causse qu’agite  le faible vent d’un renouveau. Je crois que toutes ces idées me sont venues d’une photographie aperçue hier soir qui, vraisemblablement, a semé mon voyage nocturne de bien des regrets. Ou, plutôt, d’un genre de langueur qui semblerait ne vouloir restituer l’entièreté de mon être qu’après que j’en aurai parcouru l’étrange monotonie.

   Le ciel est gris, uniformément, pareil à une lame de métal qui s’étendrait de l’horizon au zénith. De gros nuages blancs y flottent, dont un, au centre, avec sa large bouche que cernent des lèvres de plâtre identiques à celles d’un masque antique. Combien cette voix en suspens est fascinante, combien cet antre pourrait proférer de prophéties, faire tonner la voix de dieux disparus. Ils nous visitent si peu en nos temps de plaisirs immédiats, de gains vite acquis, d’incessants voyages qui ne sont que des fuites de soi. Puis, au centre de l’image, une ligne d’arbres sombres qui semblerait délimiter deux mondes : d’en haut, d’en bas, sans réel échange, comme si Ciel et Terre avaient conclu un pacte de non-agression, une aire pour les divins, une autre pour les mortels. Peut-être simple allégorie de notre existence, nous sommes de tels êtres de césure. Une fois dans l’acte transcendant, une fois dans la pure immanence. Une fois dans le monde lumineux des idées, une fois dans l’ombre des actes irréfléchis. Une fois dans la fulguration du poème, une fois pris dans les rets d’une insignifiante prose. Oui, Solveig, des êtres partagés qui ne savent plus tracer la route qui pourrait les conduire à leur orient.

   Puis, sous les arbres, une terre labourée, des haies, des sillons parcourus d’une neige rare. Tout ceci trace la beauté triste d’un hiver au cœur de sa longue halte. Le temps est si immobile qu’on le penserait figé. Rien ne bouge qui dirait la vie. Les quelques habitats que l’on aperçoit au loin sont plus de vaines hypothèses que des foyers regroupant des hommes. A vrai dire, penseras-tu que je viens de tracer ici l’esquisse d’une irrépressible désolation dont nul ne pourrait ressortir indemne ? Non, Sol, l’hiver en son dénuement, le jour en sa plainte, le paysage en sa lassitude, bien loin de conduire à un amer pessimisme, constituent le tremplin à partir duquel initier le site d’une esthétique. Et, par « esthétique », il ne faut nullement restreindre son sens à cet environnement qui nous visite, mais aussi à ce ton indéfinissable qui nous traverse et nous dispose à l’accueil des choses en leur permanente ressource.

   Il faut partir du GRIS, en faire la mesure par laquelle s’approprier ce monde qui toujours nous échappe dans sa multitude bariolée. Te rends-tu compte combien la polychromie nous égare, combien elle nous noie sous une bizarre pluralité de sens ? La scène que je viens de te décrire, imagine-la un instant avec son tissu bleu limpide ou bien intense pour le ciel, ses nuances de vert pour les arbres, ses jaunes et marron dégradés tapissant les mottes de terre. Une luxuriance qui ne peut que nous tromper car chaque chose se présente avec ses mille facettes qui sont autant de clignotements d’une fuyante présence. Comme si, brouillée, la vue ne pouvait plus rien ordonner des choses qui se donnent dans la multiplicité. Une façon de s’égarer parmi le réseau dense des complexités. Le monde nous apparaissant à l’aune de son tumulte.

    L’annonce du printemps, comprends-tu, c’est ceci, ce foisonnement de la nature qui, bientôt, éclatera selon ses milliers de bourgeons pressés, auquel succèdera l’ardeur solaire estivale au faîte de son flamboiement. Cependant ne va nullement imaginer que je hisse l’hiver sur un piédestal au détriment des autres saisons. Chacune a bien évidemment sa place dans le jeu continuel de l’exister. Ce que je veux montrer, c’est simplement les symboles sous-jacents au réel dont, le plus souvent, nous ignorons les messages. Et pourtant, ils ne sont nullement subliminaux. Ils se disent en gerbes de lumière, en arcs-en-ciel de couleurs, en farandoles de bruits. Seulement nous sommes des hommes distraits et n’archivons dans notre mémoire, dans nos sensations, que les événements hors du commun - un cataclysme, une éruption volcanique, la lame d’un raz-de-marée  -,  qui y déposent leur empreinte.

    Le gris, sa teinte de rien, son grain inapparent, sa « douceur angevine », nous n’en percevons même pas l’ineffable frisson. Nous faisons comme si ce n’était pas une couleur mais la plume tombée d’un oiseau, les poils d’un pinceau se dispersant, une simple poussière portée par le vent.  Pourtant le gris est la tonalité à partir de laquelle faire venir les autres qui n’en sont que des amplifications ou bien des effacements. Monter du gris perle, neutre, sans presque aucune vibration colorée, passer au gris acier, plus soutenu, plus « métallique », ajouter un peu de pigment, se retrouver dans la belle densité du plomb, puis connaître la feuille d’ardoise, son miroitement, enfin gagner le ton accentué de l’anthracite et bientôt s’annonce le noir de bitume dans son  absolue fermeture. Puis il conviendra de parcourir le spectre en sens inverse, de la perle à l’étain, de l’étain à l’argile, manière de voix se diluant dans son murmure. C’est ceci le gris, ce juste équilibre qui, tantôt oscille vers la valeur foncée, la couleur ; tantôt se perd dans sa valeur la moins affirmée, ce blanc qui dit le silence, s’abolit dans la neige du repos. C’est la qualité, par excellence, d’une force médiatrice qui ne fait que se dissimuler sous le visage de sa belle discrétion. Point d’effet qui se donnerait dans le tapage, la démesure. Point d’agitation. Le calme d’une lagune sous sa lumière de zinc.

   Tu te souviens, je disais la « déchirure » au terme de laquelle la nouvelle saison, le printemps en l’occurrence, surgit comme un « voleur dans la nuit ». Or cette faille ne s’ouvre jamais qu’à brusquer la juste mesure d’une clarté en devenir. Tout éveil, la nature ne saurait faire exception, est naissance, sortie du domaine nocturne, jaillissement dans le plein de l’être. Seulement, à l’être, il convient d’assurer son exact dépliement, telle la corolle de la rose qui ne part du bouton pour devenir fleur épanouie que dans la grâce de son éclosion. Telle la chrysalide qui ne quitte sa vêture de soie que dans le recueil, sans doute le pli du songe, peut-être une indolence qui préside à sa jeune destinée. Oui, je sais, tout ceci paraît bien méticuleux, peut-être affecté de quelque maniérisme, mais, vois-tu, il en est ici comme dans le domaine de l’art, on ne passe jamais d’un saut du classicisme renaissant à la verticalité du suprématisme sans avoir franchi, au préalable, les paliers de l’impressionnisme, du fauvisme, de l’expressionnisme. En tout il faut une gradation, des étapes, des stades de développement. La nature en sait quelque chose qui, le plus souvent, procède par sauts et tâtonnements, va de l’avant, puis régresse à un état antérieur. Alors que j’écris ces mots, l’aire du Causse est parcourue d’ocelles d’ombre et de lumière : ombre encore hivernale, lumière déjà sur sa pente estivale. Comme une hésitation, comme un nouveau-né qui n’ose encore confier le fragile de son corps au tumulte du dehors.

   J’en conviens, tout là-haut, sur les terres du septentrion l’on doit moins faire la « fine bouche », l’on doit confier généreusement son épiderme blanchi aux rayons d’un soleil si longtemps attendu. Les cultes solaires, en première estimation, en dehors de leur valeur religieuse propre, étaient sans nul doute ces intenses rituels offerts à l’astre régénérateur. Y aurait-il symbole de vie plus apparent ? La manière dont je vois l’arrivée du printemps ? La voici.

   Je suis quelque part en terre d’Ecosse, une latitude qui t’est familière. Le long du Loch Sunart l’eau est infiniment grise, semée de gros cailloux noirs, la lumière naît de l’eau, naît du ciel, elle s’alanguit avec une ardeur tranquille, elle tresse une fête pour les yeux. Mais dans la retenue, dans la diction du simple. Elle palpite, elle égrène ses mots comme l’on dit une prière, récite un conte, restitue la souple cadence d’une chanson de geste  infiniment humaine. Puis, en un seul essor de la pensée, je suis aux environs de Shielduig, des collines s’élancent vers le haut du ciel que des écharpes de brume voilent à la manière d’un mystère. Juste devant les yeux, une lande courte d’herbe couleur de suie, et l’anse d’un ruisseau qui trace sa faucille d’argent, et des empilements de rocs usés qui déplient leur route vers le nord, et le miroir d’un lac largement étendu parmi le peuple des bruyères, puis sur l’île de Skye avec ses arbres décharnés que le vent dénude.

   Comme moi, je le sais, tu apprécies cette économie du fruste, du clair, de l’austère à la limite du primitif. Immense satisfaction que de contempler ces paysages de l’origine, d’y déceler les traces d’une vie naissante, germinative, à partir de laquelle tout peut faire efflorescence. Aussi bien le flamboiement solaire, les couleurs qui se dressent pour dire la beauté des choses. Mais, vois-tu, Solveig, cette palette qui commence à allumer ses écailles multicolores à l’horizon de l’être, jamais nous ne nous emploierons à en user l’infini chatoiement. Loin de nous l’idée d’en gommer la belle vivacité. Et, du reste, que serait le monde s’il était uniforme, uniquement en noir et blanc avec ses biffures de gris ? Sans doute un paysage de cendre et de lave dont la monotonie nous lasserait vite. Mais, ceci tu le sais, au sortir des brumes et des neiges, des étoiles de givre et de la chute des flocons, notre regard s’est comme retourné, semble avoir gagné une ingénuité originelle dont il est bien difficile de se libérer. Tout s’y donne dans une telle harmonie ! Alors, assurément, il convient de se préparer à une nouvelle vision à laquelle vont s’adosser couleurs et formes, hautes lumières, éblouissements parfois. Nous ne serons nullement en deuil de la froidure et de ses cortèges de jours mourant au seuil d’une nuit avancée. Nous en attendrons seulement le retour en tant que cette irremplaçable esthétique de la  lueur crépusculaire, de l’aurore boréale. Tout est toujours à recommencer, nous sommes des êtres cycliques qui n’attendons que l’éternel retour du même.

 

                                   Que ton printemps soit le début d’une joie.

 

 

 

 

 

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10 mars 2018 6 10 /03 /mars /2018 09:49
Blanc-Gris,  mesure du suspens

" Dans le silence des vignes le temps est suspendu,

un autre royaume semble sortir

de la terre blanche..."

 

Œuvre : Patrick Geffroy Yorffeg

*

 

 

 

                                         Le 9 Mars 2018

 

 

 

 

               Ma Muse des lointains.

 

 

   Tu sais combien je suis intimement accordé à ces teintes du temps, à ce gris profond qui est déclin de la nuit, juste parution du jour. A ce blanc qui en est le contrepoint, pareil à un ruissellement qui appellerait le refuge d’une ombre. As-tu aperçu cette justesse, cet équilibre, ce genre de mélodie que rien ne saurait interrompre sauf à faire de cette vision l’espace clos d’une polémique, au sens de « combat » ? Or, ici, c’est la douceur d’une clarté qui s’annonce, c’est une fuite arrêtée, c’est l’instant en son diapason d’éternité. Dire la vertu du silence ceci pourrait-il avoir lieu en dehors de cette confluence de la paix et d’une lumière à peine levée ? Sais-tu, cette longue harmonie me fait inévitablement penser à l’origine d’un monde, à une possible ouverture, à une désocclusion du néant mais en attente d’un dire, à l’orée d’une parole qui chercherait les volutes de son énonciation, lisserait la gamme de ses sons, serait attentive à ne défroisser l’être des choses qu’à la juste mesure d’un événement espéré, d’une œuvre commettant sa possible floraison.

   As-tu perçu combien mon expression est circonspecte, presque voilée, avançant à pas comptés ? C’est si fragile une naissance, si empreint d’une grâce en même temps que marqué du sceau d’une gravité. Qu’en sera-t-il de ce qui va paraître ? En quoi consistera son destin ? En son sein se dissimulera-t-il la voie d’une conscience nouvelle, se dépliera-t-il la corolle d’un langage inconnu, se montrera-t-il l’invention d’une civilisation que le monde attendait ? On est toujours sur le qui-vive, c’est la commune aventure des hommes que de se porter à l’extrême pointe de la question, là où, par hasard, pourrait surgir, sinon une réponse, tout au moins le début d’une nouvelle fiction. Nous en sommes les acteurs attentifs et, depuis la scène qui accueille notre jeu, nous espérons une formule magique dont le souffleur, au profond de son trou, aurait été immémorialement investi, communiquant à notre marche hasardeuse la juste cadence qui affermirait nos pas.

   Vois-tu nous sommes des êtres de la déshérence et, le plus souvent, le cruel nihilisme nous atteint en pleine gorge et nos mots sont des objets souvent usés qui échouent à dire le réel. Le nôtre, celui des choses que nous côtoyons, celui du vaste univers où nous ne figurons qu’en tant que  ces laborieuses fourmis aux vies entrecroisées, hâtives, perdues à même la complexité du jeu qui les étreint et les conduit vers l’abîme. Mais tu me sais coutumier de ces oraisons intimes dont je suis le seul à percevoir le murmure, tellement disserter sur la courbure du monde est une activité à l’illisible finalité. Tout fuit dans un même désastre à l’horizon et nous ne sommes qu’au nadir, parés de sombre, alors que le zénith dont nous ne connaîtrons jamais l’étoilement file au-dessus de nos têtes à la vitesse des grains de lumière.

   Mais, discourant de ceci, avais-je perdu le fil de notre propos ? Il semble bien qu’il en soit ainsi, à première vue du moins. Cependant, ce paysage qui se livre à nous dans cette rigueur hivernale, pointe à l’évidence dans une direction éminemment mortelle. Certes, il paraît curieux d’utiliser tel vocable de « mortel » pour évoquer ces vignes prises de neige. Communément ce mot est destiné aux hommes que nous sommes, nous les uniques qui savons le chemin de notre finitude. Comment la nature pourrait-elle en être alertée, sauf à la douer d’une âme, à la projeter dans l’orbe d’un panthéisme ? Puisque nous sommes le prolongement de cette neige, de ce sarment, de cette terre, il doit bien y avoir, par la vertu de quelque corollaire, degré de parenté, partage de biens communs, esprit identique qui lèverait sa flamme aussi bien en nous qu’en elle, la nature en sa généreuse profusion. Une logique de la continuité en quelque sorte, une généalogie commune. Pourquoi, en vérité, serions-nous l’exception sans pareille, cette principauté sise au milieu du vivant sans commune mesure avec ce qui nous accueille et participe à notre présence ?

Blanc-Gris,  mesure du suspens

Chasseurs dans la neige

Pieter Brueghel l’Ancien

Source : Wikipédia

*

 

   Cette image ne fonctionne nullement seule. Rares sont les choses autonomes. Toujours un lien avec un lieu, un espace, un événement. A l’époque de ma vie estudiantine, logé dans une chambre d’un vieil immeuble où le chauffage parcimonieux parvenait à défroisser à peine le grain serré de l’air, j’avais placé en vis-à-vis de ma table de travail une reproduction  de Brueghel, « Chasseurs dans la neige », pensant sans doute être mieux loti que  ces infortunés braconniers dont je doutais fort qu’ils ne trouvent autre chose que la froidure et la désolation d’une neige sale, d’un ciel vert-de-gris pareil à une infinie tristesse. Les « Tournesols » de Van Gogh, toutefois,  eussent été déplacés. On ne mélange l’eau et le feu qu’au risque de les annuler l’une par l’autre.

   Maintenant, si l’on rapporte une image, celle du photographe, à l’autre, celle du peintre, les différences s’annoncent d’elles-mêmes, sans qu’il soit utile d’en solliciter le langage. Dans la première, le paysage est privé de ses habitants, comme si l’ensemble de la contrée n’était livré qu’à lui-même dans le tréfonds d’une indépassable solitude. Rien n’y fait signe, rien ne s’y annonce comme trace de vie et le ciel est ce plomb fondu qui évacue de son site toute trace de présence. Nul vol d’oiseau qui en déchirerait la trame, nul animal en maraude qui témoignerait d’un cœur battant, d’un sang peut-être figé mais empreinte d’une vie en son immobile léthargie. Possible renaissance en tout cas à laquelle la scène semblait avoir renoncé de toute éternité. De la peinture de Brueghel, selon toute vraisemblance, un mince espoir peut se détacher. Les chasseurs, immobiles, n’en sont pas moins des individus en quête de leur nourriture. Des chiens sont présents, des oiseaux inscrivent leur trajet noir sur le fond de neige, des patineurs sillonnent la plaque de glace.

   Certes l’atmosphère est celle des abysses, l’air une dague de froid s’incrustant dans la vallée des omoplates, ligaturant le bassin, faisant des jambes deux piliers roides dont on ne sait si ce sont des cariatides soutenant un destin en perdition ou bien des vecteurs de locomotion perdus à jamais dans un lourd gisant. Théâtre d’une vie rude, acte d’un désespoir qui, jamais, ne sembleraient parvenir à leur terme qu’à être continués avec l’obstination d’un déshérité, d’un apatride dont le sol se dérobe sous ses pieds. La grande force du tableau du Hollandais c’est, précisément, d’introduire de la vie, du mouvement, des jeux, des activités humaines et d’en arrêter le cours dans cette représentation d’abîme, de trappe, de vortex par où le tout du monde, le tout des hommes pourraient, d’un instant à l’autre, trouver le lieu de leur disparition. Tout est donné d’une main que l’autre pourrait toujours reprendre en raison de quelque caprice.

   Mais, sans doute, Sol, as-tu perçu combien ces deux œuvres sont convergentes. Sinon par leur forme, du moins par la verticalité de leur fond. Ces images sont, à l’évidence, sans échappatoire. Ces images condamnent d’emblée toute entreprise qui s’essaierait à se soustraire à leur force de fascination. Dans un cas comme dans l’autre, l’observateur est « fasciné » au sens de : « enchantement, charme », ce qui revient à dire que l’on ne peut échapper à leur pouvoir de séduction. Etat de catatonie par lequel correspondre au  suspens du temps qui nous affecte en notre propre. Nous sommes dépossédés, privés de liberté, placés sous la volonté des dieux qui n’en feront qu’à leur tête. C’est têtu, sais-tu, les hôtes de l’Olympe, ça se joue des hommes, parfois cela consent à naviguer de conserve, parfois à s’éloigner brusquement, à ne plus reconnaître en l’espèce humaine que de vagues sujets cloués de vices et destinés à ne savoir que l’impéritie, la divagation, la navigation à l’estime sur des flots contraires.

   Je crois que c’est exactement cela. A trop nous accorder à ces manifestations hivernales - qui ne sont, en tout état de cause, que le miroir de notre désarroi -, nous finissons par y engloutir le sens même de notre quête, à n’y découvrir que tempêtes, vents contraires, flux et reflux sur lesquels, constamment ballottés, nous perdons notre orient. Et ce qui, probablement, est le plus étonnant, c’est le fait que nous nous attachions à ces môles de granit que l’usure du temps a déjà compromis. Bientôt ils ne seront que gravats et poussière. Peut-être est-ce pour cette raison d’une possible disparition que nous nous attachons à les regarder avant qu’ils ne s’éclipsent. Tu le sais bien, Solveig, rien n’attire plus que l’impermanence des choses, qu’un état de fragilité ou bien une basse lumière, un trait de gris à l’horizon de notre regard que biffe une trace blanche alors que le firmament est cette lame de plomb où ne brillera nulle étoile avant longtemps. L’espoir ne naît que du doute ; l’avenir que d’un passé qui, déjà, a replié ses membranes ; le bonheur d’une mélancolie ayant amorcé son subit dégel. Nous sommes des êtres du suspens. De la nuit au jour, d’une saison à l’autre, d’une heure à la seconde qui la suit.  Ecrivant ceci depuis ma rotonde envahie des premières ombres, je ne sais plus très bien ce qui s’arrime au réel, ce qui ressort à la divagation de l’imaginaire. Ici, temps de giboulées. Lourdes congères de nuages anthracite qui font au ciel leurs inquiétantes boules. Parfois une averse. Parfois la course du vent parmi les chênes du Causse. Passant ma main par la fenêtre je pourrais presque en saisir les feuilles encore rouillées. Tu sais, ici le feuillage résiste jusqu’à ce que le prochain le pousse au bout de ses vrilles vertes. Suspens du temps que le temps presse. Tout est toujours à recommencer sous les volutes du ciel. Oui, tout à recommencer.

                           Que tes journées soient belles en cette renaissance du jour.  

  

 

 

 

 

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9 mars 2018 5 09 /03 /mars /2018 09:48
Nudité

                                                           « Mariage de carnaval »

                                                            Œuvre : André Maynet

 

 

 

 

                                                        Le 8 Mars 2018

 

 

 

 

         A toi qui te vêts de lumière.

 

 

   Que je te dise qu’ici, en ce temps avant-coureur du printemps, les jours commencent à s’allonger. Petit à petit ils consentent à abandonner leurs vêtures de nuit, à apparaître avec leurs belles dentelles de clarté. Ce n’est pas à toi, la Septentrionale, que j’apprendrai la tristesse nocturne, la désespérance de l’ombre, la sensation de crypte des froideurs hivernales. Ô combien je comprends cette longue attente, combien je perçois la braise de l’impatience fichée au centre du corps, combien la rumeur de la chair doit se faire insistante sous les coups de boutoir de la mélancolie. C’est une réelle privation que d’être à l’abri du jour, enlisé dans une manière de gorge étroite où l’existence fait son grésillement de flamme sur sa fin. Peut-on au moins, dans cette claustration, trouver la consolation d’une écriture sous le cercle de la lampe alors que le lac de la nuit étale, tout autour, ses eaux illisibles ? Peut-être est-on empêché de créer pour la seule raison qu’une geôle distrait de soi dans l’acte qui demande l’éploiement, la sortie, le sens à diriger vers le monde alors que tout limite et contraint ? Mais, vois-tu, il serait vain de se lamenter, le mouvement des choses est un tel mystère. Nous y participons à la manière de somnambules, sans apercevoir ce qui le motive, le lieu de son voyage, la finalité vers quoi il se dirige.

   Mon propos, aujourd’hui, ne sera que question. Sur la nudité. Sur ce qui en voile la présence. Mais représente-toi, d’abord, une vaste plaine sur laquelle tu marches. Le jour est levé qui distille une lumière franche, sans équivoque. Le sol ? Une bande continue de tchernoziom,  cette terre noire riche en humus qui court le long des paysages d’Ukraine. Son tissage est si dense, sa texture si serrée que rien ne semblerait pouvoir atteindre sa belle intégrité. Par excellence, cette terre est l’image d’une étendue que rien ne semblerait pouvoir affecter. C’est ainsi, certains paysages tels les déserts, les salines des hauts-plateaux andins, les steppes, déroulent leur être dans une si belle unité. Elle en paraîtrait éternelle. Métaphoriquement, cette surface figure une peau à l’ombre de laquelle dormirait le derme profond, l’entrecroisement des vaisseaux, enfin la complexité d’une chair. 

   La parcourant, te viendrait-il à l’idée de dire que cette terre est nue ? Sans doute aurais-tu d’autres perceptions, telle sa couleur, son unité, la finesse de ses mottes, la douceur qui en émane à en fouler l’évidente présence ?   Oui, « évidente » puisque donnée dans l’entièreté de son être naturel sans qu’il soit besoin de quelque effort pour en déterminer le caractère. Peut-être t’interrogerais-tu sur sa fertilité, sa richesse en micro-organismes, ses vertus possibles,  jamais sans doute sur son dénuement, son dépouillement. Car, sais-tu, évoquer la nudité d’une être quel qu’il soit, ce n’est nullement en apprécier son côté immédiatement recevable, je veux dire son aspect. C’est bien plus que cette estimation formelle. C’est le confronter à des concepts qui en sont bien plus éloignés : celui de pauvreté, de délaissement, de sombre fatalité, parfois de détresse, de fragilité en tout cas. A nous, êtres vêtus qui nous érigeons toujours en modèles, combien Adam et Eve dans leur paradis nous semblent vulnérables, ouverts aux caprices du temps, à la vindicte de la foudre, à la pluie qui cingle, au froid qui entaille et, surtout, au regard qui juge à l’aune d’une impression première. Leur nudité est si constitutive de leur être qu’elle devient leur condition de possibilité même. Pour quiconque, évoquer le premier homme, envisager la première femme, et aussitôt se montre cette condition de dépossession qui les installe comme des existences bardées d’incomplétude, des individus du manque, des isthmes privés de continent.

   Maintenant, de la même manière, guide tes pas à rebours, sillonne la plaine qui vient de se recouvrir d’une mince et uniforme pellicule de neige. Tu en apercevras le grand tapis blanc, en sentiras le poudroiement glacé, l’atmosphère brusquement astringente. Mais, pas plus que dans ton précédent périple, tu n’en déduiras la nudité, seulement une longue monotonie déroulant son triste faste à la surface des sillons.

   Puis, à la suite d’un brusque dégel, de la neige il ne demeurera que quelques plaques éparses entre lesquelles perceront des ilots de tchernoziom, ceci dessinant les contours de quelques étranges territoires surgis du blanc. C’est à partir d’ici, seulement, que la notion de nudité s’installera. Ni la neige, ni le sol ne seront à proprement parler nus. C’est uniquement à partir du rapport de la neige au sol que se déterminera et se posera la notion de nudité comme existence réelle. La terre n’est nue qu’en raison même de sa confrontation au givre qui la recouvre. Une chose ne peut affirmer son dénuement que relativement à une possession, à une entité qui puisse en biffer l’apparition. C’est le voilement qui en est le révélateur. De la même manière que nous établissons entre nos ancêtres primordiaux, Adam, Eve et nous-mêmes, la différence qui les fait paraître dans cette non-vêture qui est le stigmate de leur bien étrange condition. Adam et Eve ne sont nus que parce que nous sommes habillés. Serions-nous sans voiles, imaginerions-nous un seul instant de nous étonner de la figure que nous tendent nos ancêtres ? Oui, finalement, tout est question de valeurs opposées, de décalages entre les contraires, tout se mesure dans la perspective d’une dialectique. La nuit n’est vraiment ce qu’elle est qu’au regard de la lourde chape qu’elle pose sur le jour. Le silence ne fait sens que rapporté au bruit. L’éclair ne brille que libéré des ténèbres. Certes, Sol, j’en conviens, la démonstration est complexe qui part de simples évidences naturelles pour en tirer la pulpe d’une compréhension. Et si mon détour est si long, il n’est là que pour mieux introduire une image dont le sujet est l’illustration de cette brève thèse.

   Regarde donc cette œuvre jointe à ma correspondance. Imprègne-toi de tchernoziom et de plaques de neige, autrement dit des matériaux faisant apparaître voile et nudité, et tu seras, d’emblée, sans distance, au plein de la signification dont la photographie, le dessin, sont les vecteurs essentiels. Nudité est là en sa belle présence. Plus présente en son dénuement qu’elle ne le serait si seule sa peau était visible, les ailes de son nez appuyées, les  boutons de ses aréoles faisant leur mince surrection au-dessus de la plaine du corps. Elle est là, plus nue que nue, offerte en son éclosion, immensément lisible pour la seule raison qu’elle nous dispense, dans un unique geste de notre vue, cette ombre - le voilement du bandeau, du bustier de dentelle,  - cette lumière - le dévoilement de la peau -, espaces aux termes desquels se livre toute syntaxe du monde.

   A la manière d’un livre ouvert nous faisant le don de sa feuille blanche - le dévoilement - que viennent recouvrir les signes - voilement - dont nous usons pour nous y retrouver avec le langage, cet étrangement clignotement - voilement/dévoilement -, qui dit une fois le silence, une fois la parole ; qui dit encore une fois le subjectile libre du parchemin, une autre fois la graphie qui s’y imprime en tant que ces caractères qui sont nos donateurs de sens, nos guides sur la terre afin que quelque chose y paraisse de l’ordre de l’humain. De l’humain, bien évidemment, puisque lui seul est capable de symboliser, autrement dit de mettre en relation du visible - le dévoilé - et de l’invisible - le non-dévoilé. Si j’écris sur le blanc disponible de la feuille un mot au hasard, par exemple « source », je donne acte à la source, je la dote de visibilité, je lui permets de couler, de diriger vers l’aval la résille de ses gouttes claires. Le signifiant « source » en sa teneur essentielle, en sa forme calligraphiée (voilement), aura fait signe en direction du signifié (dévoilé) dont l’idée de source est la nervure qui vient soudain au jour. J’en conviens, Sol, toutes ces arguties intellectuelles, à défaut d’être oiseuses sont, à leur façon, des voilements, des occultations  du réel. Mais comment rendre compte de la complexité des choses ? Nos aimables métaphores se révèlent de bien inconséquentes fables, nos inférences logiques des pelotes bien embrouillées. Nous n’avons d’autre alternative, au centre du foisonnement, que d’émettre des hypothèses, de lancer des plans sur la comète, de gesticuler tels les sémaphores qui dévoilent la brume afin de rendre l’océan apparent aux yeux des navigateurs. Nous sommes ces Magellan à la recherche d’une terre inconnue, sans doute le lieu de trésors dissimulés.

   Mais laisse-moi reprendre ici un propos - « Elle est là, plus nue que nue, offerte en son éclosion » - que nous allons tâcher d’éclairer. La simple nudité n’est jamais nue car elle n’a aucun espace de jeu où projeter, précisément, ce dénuement. Elle ne peut donc s’apercevoir en tant que telle. Elle demeure celée en son autarcie. Alors, puisqu’il faut introduire de la différence, susciter un écart, créer du « jeu » au sens mécanique de « faciliter le bon fonctionnement d'une pièce en lui donnant plus d'espace pour se mouvoir », voyons de quelle façon faire surgir une hétéronomie qui donne à la nudité son statut objectif, en quelque manière irréfutable, comme si, adossée à son contraire, le vêtu, elle en acquerrait soudain un accroissement de son être.

   Nudité, du moins celle que nous avons nommée ainsi, aurions-nous au moins remarqué son aspect dévêtu si elle n’avait eu nul voile où cacher une partie de son corps ? A l’évidence une allure si naturelle ne nous eût nullement interpellés. S’offusque-t-on de la nudité d’une pêche, du rocher qu’aucune mousse ne vient habiter, du lézard entièrement contenu dans son fourreau d’écailles ? Certes non. Notre regard « naturel » ne saurait se formaliser d’une attitude somme toute donnée d’emblée à toute créature vivante. Cependant, s’il y a étonnement, nous le devons à notre regard « culturel » qui, lui, extrapole bien des fantaisies à partir du simple réel, à commencer par l’idée biblique de faute qui en constitue le plus initial archétype. Comment mettre mieux en valeur cette pente de la condition humaine à fantasmer, à broder, à entourer chaque événement de la nature d’un genre de corset, d’artifice, qu’en songeant à cette phrase de Balzac dans « La Cousine Bette » : « Épouvantée de ses nudités, elle couvrit ses beaux bras de manches en gaze claire, elle voila sa poitrine et ses épaules d'un fichu brodé » ?  Ici, l’auteur de la Condition Humaine trace à nouveau les sillons dans lesquels s’était engouffré plus tôt le théâtre de Molière, dont Tartuffe était la sublime illustration : « Couvrez ce sein que je ne saurais voir - Par de pareils objets les âmes sont blessées - Et cela fait venir de coupables pensées ».

   Clou enfoncé dans le bois des existants, qui ne dérobe une chose au regard qu’afin de l’y mieux conduire. Sans doute ceci mériterait l’étiquette « d’éternel humain », disant en ceci la propension de l’individu à dire le contraire de ce qu’il pense, de donner crédit à l’aphorisme de Pascal selon lequel « qui veut faire l’ange fait la bête ». Voulant se donner le visage de la bonté (le visible, le dévoilé), l’homme ne parvient, le plus souvent, qu’à révéler celui (dissimulé, voilé) de la noirceur. En réalité, les censeurs de tous ordres, biffant les traits de la nudité en y apposant quantité de voiles, ne font que la faire apparaître dans la netteté de son ruissellement. La nudité est pureté. Ce sont les vertus de l’homme qui, se retournant en vice, impriment sur le corps humain les stigmates dont il pense devoir le couvrir afin que son âme soit sauve. Tu reconnaîtras, Sol,  avec quel brio la fourberie de nos semblables, la nôtre aussi par voie de conséquence, emprunte des sentiers escarpés, toujours en regard des précipices dont elle longe en permanence le danger.

   Sans doute nous reste-t-il, maintenant, à dévoiler  avec exactitude ce qui figure dans cette belle image, sans fausse pudeur, sans complaisance. En tracer seulement les traits qui émergent à l’aune de ce jeu subtil du voilement/dévoilement qui n’est jamais que le miroir d’un érotisme bien compris qui, non seulement ne congédie nullement l’élégance, mais l’appelle comme son double. Ces cheveux d’acajou - vois-tu combien ils ressemblent aux tiens -, sont à leur façon une « vêture » dont la peau se sert pour rayonner, affirmer sa douce présence. Imaginerais-tu cette beauté sans cheveux ? A l’évidence il lui manquerait ce fourreau, cet abri grâce auxquels faire surgir sa propre féminité. La cendre des sourcils, la palme des cils sont autant de parures, de colifichets posés sur la plaine du visage. Ils ont la même valeur que ce bandeau derrière lequel le nez se soustrait à la vue. La même valeur que ce discret rose à lèvres qui, affirmant sa lumière, souligne la nudité, la quintessencie en quelque sorte. C’est là le rôle de tout artifice - toute vêture est de cet ordre -, que de ravir au regard afin de mieux montrer. Et puisque l’artiste a choisi le titre de « mariage de carnaval », pensons avec lui à cette étrange et double cérémonie : du mariage en tant que fête des corps dénudés, livrés l’un à l’autre dans le recueil de l’amour. Pensons aussi au spectacle du carnaval qui masque les corps sous des atours bariolés alors que les anatomies livrées au débridement de la fête nous sont donnés comme un présent : éclairs de nudité qui se montrent ici et là comme une manière de paradis.

 

   Demeure vêtue, le froid est si vif en tes contrées de l’extrême. Je te dédie mon amitié nue. Puisses-tu en faire bon usage.

 

 

 

 

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8 mars 2018 4 08 /03 /mars /2018 09:57
Opercule du silence

    Zone sensible - Etude - plume, graphite

 Œuvre : Sandrine Blaisot

***

 

 

 

 

                                                                             Le 7 Mars 2018

 

 

 

 

                    A toi qui es en silence.

 

 

   Sais-tu, Solveig, au hasard de mes rencontres, à la confluence de mes rêves, ceci : une forme ovale, une ellipse parfaite, une lunule en laquelle inscrire plus d’une joie, plus d’une perte aussi. Je suis si sensible - mais je sais notre commune disposition -, au clin d’œil des affinités. Souvent bien peu s’en soucient alors qu’elles nous déterminent en notre fond le plus secret. Espace de la rencontre. Comment mieux l’éprouver que dans les salles claires d’un musée, comment en sentir la nécessité ailleurs que dans une œuvre d’art ? Nul ne peut éprouver la qualité d’une toile, d’un dessin,  qu’à y figurer en tant que l’hôte attendu, fêté. Ce qui coïncide avec notre être, ce qui en éploie la membrure, ce qui s’affirme à la façon d’une quintessence, c’est bien notre proximité avec les choses, notre souci d’immédiateté, le plain-pied qui se donne comme notre prolongement naturel. Alors c’est le sans-distance qui tisse les fils grâce auxquels nous sommes en osmose. L’œuvre fait partie de nous comme nous lui appartenons. L’œuvre nous appelle, nous requiert, nous participons d’elle et elle ne vit qu’à être placée sous le régime de notre regard.

   Oui, tu auras remarqué la connotation à dominante visuelle : « clin d’œil », « regard » et ce serait tout de même étrange qu’il n’en soit pas ainsi. D’autant plus que l’étude dont je te parle est une évidente métaphore de la sphère oculaire, Tout y est placé sous le signe de l’optique et de ses corrélats qui ne concernent pas tant le donné des phénomènes que le ton fondamental selon lequel le réel nous apparaît, dont notre « vision du monde » s’empare de nous, parfois à notre insu. Cependant nos comportements en attestent la trace, nos actions en découlent.  Nous sommes déterminés bien plus qu’on ne le croit et les soi-disant détenteurs d’une liberté devraient être plus circonspects.

   Ce qui est à prendre en considération, dans ce travail à la plume et au graphite, c’est d’abord une esthétique, ensuite y deviner une métaphore qui mélange, dans un minutieux tracé, notre propre présence en tant qu’hommes, mais aussi celle de la nature. Le titre « Zone sensible », délimite avec exactitude ce qui appartient à l’une et se retrouve en l’autre selon un genre d’écho. Tu le sais bien, Sol, nul ne peut se détacher d’un paysage : celui qui lui fait face, cet autre qui est le sien propre, à savoir les tonalités qui l’habitent et le font ce qu’il est.

   Ce que l’on remarque en premier, ce jaune qui hésite entre un Nankin et un Paille, en tout les cas une teinte chaude, solaire, qui vient vers nous, se donne avec la nuance d’un bonheur souple. On pourrait s’imaginer au bord d’un lac dans lequel se reflèterait une île de faible dimension que coifferait une végétation, arbres et arbustes, sortes de lianes arachnéennes, le tout figurant une paupière close sans doute attentive à ne pas déranger le destin harmonieux des choses. Donner un autre titre : « Luxe, calme et volupté », voici qui paraîtrait assez bien convenir. « Luxe » pour cette atmosphère raffinée. « Calme », comment imaginer une aire plus apaisée ? « Volupté » enfin car tout silence, tout repos, en sont les inévitables fondements.

   Mais il me faut te préciser ce qui se passe ici, sur ce si nécessaire Causse (« zone sensible » s’il en est !), l’équilibre dont, pour l’instant, il témoigne encore. Pour combien de temps ? Rien ne servirait de « jouer les Cassandre », mais toute attitude en retrait ne serait guère indiquée. Les terres maigres, calcaires, les buttes frappées par le vent, les affleurements de rochers partout présents, l’habitat fortement disséminé, la faible ressource agricole, tout ceci contribue à préserver ce patrimoine naturel. C’est une des raisons pour lesquelles je suis si attaché à ces terres du peu, arides, presque déroutantes, surtout pour un citadin, ces terres isolées qui ne vivent qu’à être oubliées. Vois-tu, il faudrait de nombreux conservatoires naturels (je veux dire simplement décrétés par la sagesse humaine), où, en toute quiétude, plantes et animaux pourraient retrouver une sorte de paradis perdu, un havre de paix dans lequel nulle décision arbitraire ne viendrait s’opposer à la vie en sa simplicité. Seulement du discret, seulement du disponible aux yeux de ceux qui savent trouver, dans la gariotte du berger, dans le muret de pierre sèche, la forme torse du chêne pubescent, l’empreinte même d’une exactitude de leur être. La beauté du Causse ou son équivalant méditerranéen, la garrigue : images d’une authenticité. Les choses y sont vraies, travaillées par le vent, brûlées par la lumière, trouées par le gel, portées à leur paraître sans qu’aucun artifice ne soit nécessaire.

   C’est un grand bonheur - mais je sais que tu l’imagines sans peine, toi la Fille du Nord -, que de cheminer sur le sentier semé de feuilles mortes, de cueillir ici une orchidée sauvage, là de découvrir un érable en feu, encore plus loin de se piquer aux tiges des prunelliers, de se baisser pour prélever une pierre usée dont on fera un presse-papier. Cependant, au milieu de ces remarques sans doute idylliques, commence à percer une inquiétude. Un des arbustes les plus communs de ces sols pauvres, le buis, est soumis depuis quelques années aux attaques de la pyrale, cette chenille vorace qui ne laisse, après son passage, que quelques tiges sèches pareilles aux brindilles d’un antique balai. Mais, me diras-tu, l’insecte rongeur est bien « naturel », il n’est pas invention de l’homme. Certes mais ce prédateur sème un genre de désolation à laquelle il faudrait bien trouver une solution satisfaisante. Je crois aux pouvoirs de la nature de se régénérer, de combattre ses fléaux, de faire succéder à la flétrissure une nouvelle efflorescence. Tout est en continuelle métamorphose sur terre. De cette constatation se lève un espoir. Sans doute la sagesse devrait-elle souffler aux hommes les vertus innées des choses, leur capacité à renaître, tel le Phénix, de leurs cendres.

   L’art porte en soi nombre de modalités thérapeutiques. S’arrêter devant une œuvre, c’est déjà consentir à se laisser transformer. C’est se confier à elle, en attendre une sorte de ressourcement. Autrement, à quoi servirait-il de fréquenter les toiles, de s’arrêter devant une sculpture, de chercher à deviner le langage caché du vitrail ? Ce à quoi nous nous livrons à porter les œuvres à notre regard, c’est bien à en décrypter, précisément, la « zone sensible », autrement dit le côté vulnérable, non immédiatement visible le plus souvent, ce genre de réserve qui ne s’ouvre qu’au prix d’un lent travail de la conscience. Jamais une proposition picturale ne se donne d’emblée telle la chose qui nous fait voir son être. La réalité de toute création est plus complexe. Comme sur les sites sauvages du Causse, la patience conduira le marcheur devant la racine tortueuse qui lui dira le lent et inexorable travail du temps ; face à la touffe de genévrier piqué de ses si belles baies, on dirait l’œil d’un lapis-lazuli ; le long du plateau de calcaire qu’entaille le profond d’un canyon. « Débusquer », est-ce sans doute l’attitude la plus conforme à cette quête du rare et du digne d’être préservé ? Une visite tout en effleurements, une surprise ménagée, l’attente au gré de laquelle cette doline semée de pelouse rare, parcourue de la laine bise des moutons, devient la clé d’un étonnement, d’un déchiffrement des choses et des êtres. Deux artistes semblent pouvoir contribuer, par la nature de leurs travaux, à notre recherche : Henri Michaux et Zao Wou-Ki.

 

Opercule du silence

Henri Michaux La Fuite, 1959

Source : Mearto

 

 

    Ce qui est le plus remarquable, dans l’encre de Michaux, c’est cette vibration, ce suspens, comme si les signes se tenaient seuls dans l’espace, à la seule force de leur énergie propre, genre de combustion interne invisible mais à la limite d’être saisis. On est immédiatement happés par cette étrange présence qui paraît sourdre du papier même, comme si, de sa chair, naissait une cohorte de signifiants pressés mais contenus, cependant, par le pinceau du maître. Sans doute une habileté pour que, d’une non-figuration, surgissent des entités animées dont on ne saurait dire si elles sont végétales, animales ou bien humaines. C’est bien là, cette fusion des genres, des espèces, ce en quoi se manifeste, le plus souvent, la notion de « zone sensible ». A la façon d’un subtil écosystème qui, pour assurer son destin, doit recourir à l’ensemble de ses ressources, ne nullement succomber à la rupture d’une chaîne qui en assure l’essentiel métabolisme.

   Le Causse ne saurait se concevoir sans ses murets de séparation, sans le cornouiller sanguin et les étoiles blanches de ses fleurs, sans ses « cayrous », ces amas de pierre si caractéristiques qui jalonnent, de loin en loin, son horizon, lui confèrent son âme. Pas plus que l’œuvre de Sandrine Blaisot, ce généreux paysage imaginaire - mi-humain, mi-végétal -, ne saurait laisser introduire dans son harmonie la faille qui en ruinerait l’équilibre. Ce qui est précieux, précisément, cette attention de l’homme qui transparaît dans le dessin, y introduit le souci d’une persévérance à être, d’une continuité du vivant, d’une logique qui en traverse la nature. Toute expérience du lien anthropologie-écologie ne se donne que sous les espèces d’une totalité. Chaque fragment ne signifie qu’à l’aune des autres, chaque fragment appelle et suppose l’autre. C’est toujours en quelque sorte d’holisme dont il s’agit, de vision globale hormis laquelle l’édifice ne saurait tenir qu’au prix de vains artifices.

Opercule du silence

Encre - 2000

Zao Wou-Ki

Source : CRAC

 

  

   L’encre de Zao Wou-Ki  s’inspire du même procédé. Dans le semis de l’abstraction, des formes se laissent deviner : humaines, végétales, paysagères. C’est de cette subtile irisation, de ce tremblement, de cette manière d’astigmatisme (il est ici aussi question de regard) que s’élève le « sensible » qui fait « zone », qui fait site pour les existants que nous sommes qui visons, fascinés, l’image du monde qui nous échoit sans que, parfois, il nous soit seulement possible de nous situer dans le concert des événements du monde. Cependant il nous est requis de le faire, de nous sentir reliés, de faire face au firmament criblé d’étoiles, à la galaxie qui file vertigineusement, au cosmos qui s’ouvre comme le lieu de notre habitation.

   Toute zone questionnante est ce constant poudroiement, cet habituel vertige qui nous conduit aux marges de l’abîme. Nous nous y tenons, tant bien que mal, agrippés à nos minces certitudes. Rien n’est plus apparent que l’inquiétude qui nous taraude lorsque nous perdons nos amers, que notre marche titube. C’est ainsi, nous transitons de « zone sensible » en « zone sensible » en serrant dans nos mains des perches de funambules. L’art, loin d’être « inutile » comme le proférait Ben avec un certain humour, est ce rassemblement des choses en un lieu où leur essence est sauvegardée. Nous avons à persévérer dans notre être, tout comme les œuvres ont à nous indiquer la voie sur laquelle cheminer avec le plus de justesse. Toujours le silence s’enclot de mystère. A nous de lever l’opercule qui libère la parole. Nous sommes comptables de ceci : dévoiler la vérité et la soutenir. Les œuvres sont là qui nous regardent !

 

 

 

 

 

 

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7 mars 2018 3 07 /03 /mars /2018 09:21
Du dedans du blanc

                                                       " Paysage dans le blanc "

                                                         Patrick Geffroy Yorffeg

 

                                                                                 

                                                                                 Le 6 Mars 2018

 

 

                A toi qui m’écris, à qui j’écris.

 

 

   Sais-tu, Sol, nous constituons une espèce rare, celle des graphomanes. A l’heure médiatisée qui est la nôtre où la machine, petit à petit, se substitue à l’homme, sans doute figurons-nous des êtres en voie de disparition. Cependant, quel bonheur de correspondre, d’attendre la lettre, de guetter le passage du facteur, d’ouvrir l’enveloppe. Gamins devant le mystère d’une pochette surprise et le cœur bat de seulement confier au coupe-papier la tâche de délivrer un secret. Et ces signes manuscrits, ces pas de fourmis sur la blancheur de la page et ce beau contraste du noir et du blanc, ce silence de la neige que viennent maculer (mais ô combien miraculeusement) ces taches, ces brindilles signifiantes, ces minces ramures qui sont comme le prolongement de nos corps, les isthmes avancés de nos mains. Vois-tu, parfois, à suivre le tracé de tes lignes sismographiques, je décèle la présence d’une joie, un trouble de l’âme, la pente d’une tristesse. Motifs irremplaçables que nulle supercherie technique ne pourrait venir troubler. Bien des hommes de notre temps sont des robots, des entités cybernétiques attachées par un étrange cordon ombilical à une mère anonyme dont ils ne perçoivent même pas l’étrange tyrannie. « Servitude volontaire » eut dit en son temps Étienne de La Boétie. En tout état de cause ils n’ont nullement faite leur l’assertion de l’écrivain humaniste : « Soyez donc résolus à ne plus servir et vous serez libres ». Mais rien ne sert d’épiloguer, chaque société a sa loi qu’elle ne transgresse que rarement.

   Mille fois merci de m’avoir conduit devant cette belle image à laquelle l’artiste a donné le titre de  " Paysage dans le blanc ". Oh, bien évidemment, pour toi la Nordique, ceci constitue un bien modeste événement. Tout, en définitive, est affaire de proportion : de la chute du fin grésil à l’avalanche qui fait rouler son mur de congères. L’événement, cette posture que nous attribuons aux choses qui arrivent à l’aune de la seule subjectivité. Immense pour certains, minuscule pour d’autres et ceci concernant un même et unique fait. A chacun sa péripétie selon les hasards de son propre destin. Connais-tu cette phrase sublime de Simone Beauvoir dans « Mémoires d’une jeune fille rangée » : « Comme j'avais envie qu'il m'arrive des choses, et que jamais il ne se passait rien, je fis de mon émotion un événement. »  Quelle pertinence dans le propos ! On pourrait lui attribuer le prédicat de « tautologique ».  Enfin ceci est mon point de vue : point d’événement hormis l’émotion  qui en constitue la trame. Un événement sans affection est une coquille vide où ne souffle que le vent de la banalité.

   J’apprécie tout particulièrement ce camaïeu de couleurs à peine posées, comme en sustentation, ces teintes d’ambre puis de blé que rehausse un jaune de Mars, qu’atténuent, dans un subtil équilibre, une touche de sable ou bien un effleurement de vanille. Ici tout est à soi sans distance. Tout se donne dans un genre « d’heureuse mélancolie ». Je t’assure, Solveig, cet oxymore est bien involontaire. Il découle simplement d’une patente ambiguïté : indice d’une joie que modère un temps figé, sans avenir, sans possibilité de dépliement. Et pourtant nous demeurons à contempler. Comme quoi le beau se donne avec une évidente charge de fascination. Nous sommes là et nous n’y sommes pas. Nous sommes en suspens et ne rêvons que d’y demeurer.

   Sais-tu ce qui, depuis mon attitude songeuse, m’est venu à l’esprit ? Eh bien, dans cette scène de neige, ses lignes presque inapparentes, ses quelques nervures, ses ombres à peine insistantes, j’ai soudain été transporté loin dans le temps, loin dans l’espace, en une terre si mystérieuse qu’elle semblerait n’être qu’une manière d’hallucination, de vertige. C’est l’écriture qui a été la médiatrice, la figure des signes s’enlevant sur le fond blanc de la page, tout comme les arbres, les maisons, les sillons sortent du néant pour nous apparaître avec la force incontournable d’une parole qui a trouvé le site de son dessin, de son actualisation, de sa fixation en des entités qui en assureront l’éternelle présence.

    C’est la Mésopotamie qui m’est apparue, le pays « entre les fleuves », - prononcer simplement « Tigre », « Euphrate » et l’on ne s’appartient plus -, cette région si fertile en raison certes de sa végétation mais aussi, mais surtout, de sa brillante mythologie, de sa culture, de son mode de vie, du degré de sa civilisation. Peux-tu au moins imaginer Enlil, dieu du vent ; Enki, dieu des eaux douces, de la sagesse, des arts et des techniques ; Inanna, déesse de l'amour et de la guerre et Anu, le dieu du ciel, de la végétation ainsi que de la pluie ? Evoquer seulement ces noms c’est déjà sortir de soi, c’est se projeter dans l’arche sans fin du langage, c’est tracer à même sa peau les tatouages de l’écriture, inciser au profond de son être à l’aide d’un calame en roseau, les signes qui nous déterminent en tant que scribes du monde.

   Oui, la Mésopotamie n’était nullement le fait du hasard. Les premières traces écrites sont sumériennes, ces si beaux signes gravés dans les tablettes d’argile. As-tu l’impression, comme moi, que les empreintes cunéiformes sont les premiers pas que l’homme aurait effectués sur Terre, y déposant les stigmates de son aventureux sillage ? Lire ces signes, c’est lire l’homme. C’est lire dieu en l’homme, la nature en l’homme, puis, par glissements successifs, la pensée en l’homme. Prodige des prodiges que l’écriture constitue, ce canevas anthropologique voulant enclore dans la meute de ses signes la réalité de l’univers mais aussi la sienne propre, le sceau incontournable de la présence.

   Mais vois donc ceci : trois triangles contigus, deux barres et c’est l’image du dieu qui se confie à nous ; deux coins insérés dans un rectangle que surmonte un triangle (image de la cheminée et donc du foyer ?) et la maison surgit que nous reconnaissons ; trois vagues verticales enchâssées l’une dans l’autre (le vent dans le champ semé de blé ?) et voici le grain ; un triangle, une hampe à laquelle sont accrochés deux coins et le jour a donné son image. Touchante iconographie qui, de loin en loin, trace le sillon au sein duquel l’humain trouvera son essentielle destinée.

   Puis la suite de « l’événement », majeur s’il en est, chez les Egyptiens. Certes il y a eu mutation de l’écriture, de nouveaux symboles y figurent. Un rectangle que prolongent deux minces traits et voici l’idéogramme du ciel ; l’ovale d’une bouche et le son [R] en est le phonogramme ; un œuf se montre-t-il et le déterminatif de « féminité » nous est livré. Sans doute nous sommes-nous éloignés du paysage de neige, de sa nature, de sa simplicité. L’intellect est venu y greffer sa marque. Mais, en réalité, sommes-nous hors d’atteinte de la photographie ? Nullement. Tout est toujours question de sèmes dont nous échouons, le plus souvent, à décrypter la parole latente.

   Tout est sous le signe d’une commune signification, aussi bien la ligne d’arbres, les sillons, la haie, les flocons des nuages dans la photographie ; aussi bien les coins insérés dans l’argile cunéiforme ou bien l’image hiéroglyphique du vautour ayant la valeur de « mère » ; le panier, phonogramme disant la personne du « maître ». Tout part d’une même volonté de dire l’homme, l’homme dans la nature, la nature sous la protection des dieux. Commettre le premier signe, fût-il inapparent, le point, le trait, l’ovale, le cercle, la demi-sphère et les dés sont lancés qui ne s’arrêteront plus de la polyphonie lexicale, de l’arche sémantique, de la fable du monde en ses inépuisables ressources. Ainsi un mur polychrome d’Egypte porte-t-il, dans l’espace de quelques hiéroglyphes - un trône, une femme assise, une hirondelle, une bouche, un vautour, un panier, l’image stylisée du ciel - le message suivant : « Isis, femme des femmes, mère du dieu, maîtresse des cieux », à la fois l’ampleur d’une mythologie, la présence insigne des femmes, l’idée d’une généalogie divine, la puissance que recèle le ciel.

   Toute représentation, telle la photographie, le dessin, la peinture, l’oeuvre d’art en général : toute apposition de signe sur l’argile, la pierre, le papyrus ne sont que les projections par lesquelles l’homme donne à entendre sa voix, le monde donne à voir sa toile de fond. Le problème résulte d’une occultation quasi-permanente des phénomènes qui se dissolvent dans un marécage de bruits, d’images confuses, de constantes allées et venues, si bien que tout confine à « l’événement » si mince qu’il se confond avec le moment même de son apparition qui n’est que le prélude à sa disparition.

   C’est pourquoi, Sol, il est nécessaire  de déchiffrer tous ces messages cryptés qui fondent sur nous sans que nous en saisissions adéquatement la portée. Le paysage devant nous, cette page blanche sur laquelle se déposent les figures qui « font signe », les tablettes incisées de coins, la grande pièce de basalte nommée « Pierre de Rosette », tout ceci conflue dans une même direction : nous interroger sur le sens de l’existence. Cette dalle est plus qu’un témoin précieux d’un premier jalon de la culture, d’un témoin de la civilisation, elle fonctionne en tant qu’allégorie chargée de nous faire savoir que tout est signe dans l’univers, que nous sommes, en tant que consciences humaines, attelés à la tâche de déchiffreurs. Solveig, sache que nous avons à être, sans délai, des sortes de Champollion. La pluralité des écritures qui partagent la surface de la Pierre de Rosette, hiéroglyphe, démotique, grecque, cette « multiplicité unitaire », ce creuset où tout se rejoint en une parole essentielle, ceci nous montre la voie. Quel que soit le médium emprunté seule « La Voie » est essentielle.

   Je termine volontairement par cette formule lapidaire du Tao, tellement le chemin qui conduit au sens est universel. Que t’offrir de mieux que cette calligraphie 草書 cǎoshū  « herbes folles », pour ceux qui savent la lire s’y illustre dào « la Voie ».

 

Que tes pas dans la neige indiquent le lieu de ton être !

 

Du dedans du blanc

Calligraphie taoïste

Source : Wikipédia

 

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