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1 mars 2018 4 01 /03 /mars /2018 09:47
Sel de la vie

                           « Fleur de sel »

                          Salin de Gruissan

                    Photographie : Hervé Baïs

 

 

***

 

Et vois-tu cette encre du ciel

Un oiseau y a tracé son signe

Un mystère sans doute

Une fuite dans le bleu

Une distance de soi

Tout vol est ceci

Une séparation

Le début d’un songe

Un regard derrière l’horizon

Un monde se dit

Dans l’avenue du jour

Un monde s’évanouit

Que nous connaissions trop

 

*

 

Comment tirer une ivresse

Du journal aux caractères usés

Comment voir le visage familier

Sous d’autres facettes

Que celles d’un présent

 Infiniment réitéré

Grand est le danger

De toujours lire

La même lettre

De clouer le paysage

Derrière son globe

De verre

De fixer la colline

Dans sa courbe infinie

De ne voir que le même couloir

Qui ne débouche sur rien

 

*

 

Parfois je vais aux étangs

Cette métaphore liquide

Qui dit le temps

En son immobile

Longuement je regarde

La pellicule d’eau

Longtemps elle se referme

Sur son infinie densité

Mais pourquoi donc

Cette mer si menue

Ne dit-elle rien

Dont je pourrais faire

Mon profit

 

*

 

Et ce ciel si haut

Ses balafres marines

Ses irréelles coulures

Elles glissent à mon insu

Emportant avec elles

Quelque chose du monde

Dont je n’aurai plus

La jouissance

Ainsi nous quittent les choses

Ces efflorescences sans nom

Dont nous aurions voulu

La parole

Dont nous aurions souhaité

L’étincelle

 

*

 

Es-tu toi aussi

Ma lointaine confidente

Livrée au supplice du vent

Ecartelée à la flamme solaire

Dispersée dans ton corps

Lorsque s’y introduit

La palme du doute

Que s’y agitent

Les flots de l’angoisse

 

*

 

Nul repos ici qui ferait

Sa douce onction

Son juste murmure

Nulle attention

A notre cruelle dérive

Nous sommes des enfants

Livrés au caprice de l’heure

Nous tentons de remonter la clé

Qui fait tourner l’horloge

Et nos doigts gourds

En perdent vite la mesure

 

*

 

Parfois les aiguilles

Demeurent pareilles

A une glace figée

Sur quelque mare

Et nous sommes

Au désarroi

De nous sentir Ici

Ou bien Là

Insectes rivés

À la planche de liège

Lucanes au corps luisant

Que ne traverse

Ni la pluie des secondes

Ni l’étrave de l’heure

 

*

 

Ca qu’il faudrait

En es-tu au moins consciente

Nous asseoir

Sur le rivage

Mains posées

Sur les bouquets

De salicorne

Ecarter les touffes

Des roseaux

Dépasser la haie rose des flamants

Les noeuds noirs des anguilles

Connaître dans l’immédiat de la vision

Ces monticules blancs étincelants

Ces dunes de sel

Qui se reflètent dans l’eau

Tels des mirages

Oui des mirages

Et nous serions alors

Immensément libres

 

*

 

Nous planerions infiniment

Parfois sous nos ailes

L’eau serait rose

Une manière de sang dilué

Peut-être la couleur de tes joues

Qu’aviverait une nouvelle passion

Alors nous serions loin des hommes

Qu’abrite la haute tour

Que dissimulent les forets de toits

Quelques goélands friseraient l’eau

De leur carlingue de plumes

Nous ne saurions plus

Notre propre venue au monde

Battus par les vents

Usés de soleil

Cinglés d’étoiles

Dans la nuit qui sourdrait

 

*

 

Serions-nous alors

Ces simples fleurs de sel

Ces cristaux vibrant de l’intérieur

Nous voudrions tant demeurer

En silence au milieu

Des bruits du monde

Il est si heureux de n’être

Que ce passage blanc

Qu’une prochaine eau

Sans doute diluera

Oui diluera

 

*

 

 

 

 

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1 mars 2018 4 01 /03 /mars /2018 09:31
Sais-tu le poème

                    Photographie : Blanc Seing

 

 

***

 

 

 

Sais-tu le poème il faudrait l’user

 

Gommer la moindre aspérité

Combler la ride

Dissimuler le grain

Qui le porterait à l’actuel

Troubler en son sein

La moindre sortie de soi

Qui en ferait une chose

Un objet de curiosité

 

*

 

Sais-tu le poème

il faudrait le laisser

 

À soi

Ne plus le toucher

L’effleurer seulement

Du plat de l’âme

S’éloigner

Sur la pointe des pieds

Pareils à ces Etoiles

Danseuses qui glissent

Le long

De la barre de bois

*

 

Oui car sais-tu le Poème

Est juste chorégraphie

Envolée de tulle

Au-dessus du parquet armorié

Qui donc pourrait le dire

Sinon le lustre de cristal

Ses mille gouttes de Bohème

Ce fleuve Danube

En ses eaux mariales

Qui le suggérer

Sinon la Belle en sa loge

Cette corbeille incarnat

Dans laquelle elle déplie

Le luxe de sa chair

Qui tonne au rideau

 

*

 

Beaucoup n’ont d’yeux

Que pour elle

Cette Courtisane

Qui n’est là que

Pour faire au désir

Un reposoir

 

*

 

Ses Soupirants

Ces hommes de peu

Ne font que convoiter

Sa gorge

Soupeser

Les étoffes perlées

Qui retiennent son corps

Alors que sur scène

Se dit la parole

En sa plus exacte beauté

 

*

 

Sais-tu le poème il faudrait l’user

 

En restituer le lisse

D’un galet

En offrir seule la lumière

Oui quelques taches d’ombre

Oui quelques clairs-obscurs

 

*

Toute flamme

Y compris la plus vive

S’adoube à la nuit

Y creuse son intime réduit

Mais le Poème

Lui

Cette comète qui scintille

De ses mille feux

Pourrait-on l’immoler

Dans cet ubac qui jamais

N’en finirait

Effacerait de sa suie

Le mot disant

Ferait du vers

Une simple césure

Plongerait le rythme

Dans une hémiplégie

Que rien dès lors

Ne pourrait sauver

Immobile

En sa dernière

Demeure

 

*

 

Ainsi serait le Poème

 

Si nous avions la force

De le créer

Selon son essence

Le Poème serait paysage

Longue bande minérale

Posée dans le gris

Il serait ciel d’infini

Impalpable nuage

Dalle de pierre

D’où le jour se lèverait

 

*

 

Il parlerait depuis

Quelque faille d’ombre

Et ses lèvres seraient

Les bords d’une ravine

Une langue inouïe

Un souffle mémoriel

Une voix venue

De plus loin

Que son primitif silence

Une voix semblable

Au cairn dressé

Dans son énigmatique

Splendeur

On entendrait alors

Le gonflement de l’horizon

Sa rangée de rocs inclinés

Disant l’incision du temps

 

*

 

Le Poème nul ne le connaîtrait

Qu’à aller le rejoindre

Dans sa gangue immortelle

L’on se ferait gisant

Dans la lumière oblique

De la crypte

Cariatide aux yeux vides

Sous l’antique chapiteau

Gemme dans sa pulpe de limon

Bien au-delà des hommes

Bien au-delà des sources

Là où git l’Origine

En son étrange

Et insoutenable

Flamboiement

Là seulement serait

Le Lieu de l’Être

De l’Être du Poème

Celui qui ne se dit

Qu’à mieux disparaître

Pour ceci

Nous sommes toujours

En deuil de Lui

Le crêpe cerne nos fronts

Poème fuit

 

*

 

 

 

 

 

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20 février 2018 2 20 /02 /février /2018 09:47
Abyssalement destinée

               "Luciférine"

       ou une lueur des abysses

        Œuvre : André Maynet

 

 

***

 

Qui est-Elle Elle

 Cette tresse grise

Dans sa chrysalide figée

Qui est-Elle

Nous questionnons

À savoir

Son nom

À percer

Son mystère

À ne demeurer dans l’inquiétude

Qui cercle ses anneaux

Autour de notre angoisse

 

*

 

Car voyez-vous ne rien connaître

D’Une qui se fait lumière

Et alors nous tombons

Dans le sombre

Et alors nous sommes

 Un simple pli

De l’abîme

Un délaissement dressant

Son ulcérante flèche

Depuis le Rien

Où tout végète

 

*

 

Nul ne pourrait demeurer

Cloué à la falaise

Où seraient inscrits

À la cimaise du jour

Ces simples mots

ELLE

UNE

Mais sont-ils seulement

Des mots

A savoir un sens

Qui s’emparerait de nous

Et nous ferait avancer

 Sur le chemin

De notre contrée

 

*

 

Non

Seraient seulement

Une émanation du Néant

La fermeture de l’être

La vie en sa cruelle dépossession

Sans ceci

Sans Elle qui se dirait

Avec la certitude du réel

Chemin de croix

Crucifixion

Mains clouées

Larmes de sang

Couronne d’épines

Hanche percée

Femme éplorée

Marie de Magdala

En émoi

Et nous devenu

Figure christique

Disant

« Noli me tangere »

 

*

 

Et pourtant combien

Touché de cet intouché

Combien éloigné

De cet écart

Combien

Dépossédé

De cette impossession

Marie de Magdala

Est-ce toi qui figure ici

Epiphanie de l’imploration

Toi délivrée des Sept Démons

Toi la Prostituée anonyme

La Pécheresse qui dicte

Aux autres Pécheresses

La voie étroite de la damnation

Sauf à être reconnue en le Christ

Attentif

 

*

 

Nous sauverons-nous du naufrage

Marie de Magdala

Car maintenant tu nous appartiens

En cette seule esquisse

De la Pècheresse réconciliée

Avec le fils de son Dieu

Avec Dieu

 

*

 

Te voyant

Te nommant

Nous ne sommes plus livrés

Au feu de la consumation ordinaire

Cette plaie de l’âme

Qui fait ses bourgeonnantes entailles

Dans la livrée humaine

Peut-être irons-nous en enfer

De conserve Marie-la-Luciférienne

Avec toi nous serons Belzébuth

Ou bien Méphisto

Ou bien Ham Shatan

Les flammes lècheront

La corne de nos talons

Nos perruques sentiront le roussi

Notre chair la provende

Des affamés

Et des licencieux

Car il y a péché Marie le sais-tu

À offenser la chair de la femme

À déchirer aussi la venaison animale

Pour en faire son profit

 

*

 

Toute manducation de ce qui est

À notre image

Est pareille à une autophagie

Comment pourrions-nous consentir

À cette posture sauvage

Autrement qu’au sacrifice

De notre esprit

 

*

 

Marie

Madeleine

Nous séparons ton nom

 Nous réalisons ton écartèlement

Nous te dédoublons

Afin que tes fautes présumées

Soient moins lourdes

Présumées car les hommes

Le plus souvent

Sont des falsificateurs

 

*

 

Nous ne savions nullement

La vertu de ton corps

Cette mince silhouette

Cette si belle posture hiératique

Est-ce ta croix que tu portes

A la façon d’un scapulaire

Cette feuille en sa virginale présence

Ces fils qui ligaturent ta belle anatomie

Seraient-ce les flagelles des Mal-Disant

Qui te veulent confondre

Dans la lueur des abysses

 

*

 

Est-ce ceci l’endurance

De ton double nom

Marie

Madeleine

Le Bien d’un côté

Le Mal de l’autre

Marie, Mère des Larmes la Repentante

Madeleine Fille du Péché, la Fautive

« Point de milieu :

La débauche ou le repentir »

Tel est le lot commun

De qui chemine sur Terre

Oui sur Terre

 

*

 

Toujours nous sommes êtres des abysses

Jusqu’à l’instant où étant nommés

Nous échappons aux flammes

Là nous répudions l’étrange Lucifer

Car nous sommes reconnus

Ce que nous avons à être

Des Uniques qui créons notre monde

Nulle autre parole de réconfort

Hors ceci

Nulle autre

 

*

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20 février 2018 2 20 /02 /février /2018 09:10
Ces taches vois-tu

Aquarelle et encre de Chine

Œuvre : Sophie Rousseau

 

 

***

 

Ces taches vois-tu

 

Elles ressemblent à tes yeux

Oui à tes yeux teintés d’ombre

Un khôl posé sur l’azur

Une manière de vie

Faisant son mince trait

T’es-tu au moins aperçue

Toi l’illisible forme

La distraction faite signe

Du précieux de l’heure

De l’instant en sa fuite

De la beauté sans égale

Du jour qui point

De ceci qui surgit

Que jamais

Tu ne reverras

 

*

 

Ce nuage si haut

Cette ténèbre qui vient de loin

Ces flocons d’air en suspens

Ils disent l’étrangeté du monde

La tienne aussi

Dont la présence

Est fluide telle l’eau

À peine un battement de cils

Et l’envolée a lieu

Qui se donne

Comme mystère

Comme épuisable source

 

*

 

Tu n’as nul effort à faire

À seulement exister

À tendre les paumes de tes mains

Dans la présence qui crépite

Mais es-tu au moins assurée

De ton nadir

De ta foulée accomplie

Là juste à l’horizon

Cette faille qui t’attend

Comme sa complétude

 

*

 

Es-tu si libre que tu le prétends

Alors tu serais simplement un elfe

Nageant parmi l’océan de bleu

Le céruléen le céleste l’indigo

Le marine le maya le minéral

Ces taches vois-tu

Elles sont toi

Elles sont aussi

Ton absence

Ta hâte à les saisir

Le diapason de ton âme

Les verras-tu jamais

 

*

 

Tout est Rien

Tu le sais bien

Alors pourquoi chercher

A t’évader de toi

A te fondre

Dans cet Air cette Mer ces Rochers

Ils ne sont là que pour t’abuser

Le comprendras-tu toi

L’illisible qu’on nomme œuvre

Cette fuite à jamais

Dans les coulisses du temps

Mais qui donc embrassera

Le mystère de ton être

Puisque tu n’es qu’apparence

Pure décision formelle

Abritement du monde

Alors même que tu en ouvres un

MONDE

Que bien peu perçoivent

Mais ils sont tellement rivés

A leurs propres illusions

Ils en deviennent touchants

Infiniment

 

*

 

Lèveraient-ils les yeux

S’écarteraient-ils de leur chair

Ils verraient le tumulte des flots

L’horizon hérissé d’échardes

Le ciel en sa continuelle dérive

Le nuage lourd d’affliction

Le vent arrêté au firmament

Ils verraient l’absence

De l’oiseau

Perdu le goéland à l’œil noir

Dans le dais serré des brumes

Ils verraient les blocs de rochers

Tels de funestes présages

Ils imagineraient une fantasmagorie

Elle ne serait que la leur

Projetée sur la scène mondaine

Rien n’est triste que ce que l’on confie

À la tristesse

 

*

 

Ces taches vois-tu

 

Elles dessinent l’empreinte

La tienne la mienne

Celle des navigateurs errants

Des perdus en mer

Des naufragés privés d’amer

Des Lyriques des Tragiques

Car le destin de toute poésie

La Toile en est une

N’est que de se tenir

Dans le pli du Néant

Seuls les hommes peuvent

 L’en délivrer

Allumer sur son rivage

La lumière d’une présence

Ce n’est qu’un feu de Bengale

La montée de courtes flammes

Un brasillement dans la nuit dense

L’ouverture de la conscience

 

*

 

Ces taches vois-tu

 

Mais les vois-tu vraiment

Toi la Femme Muséale

Toi l’œuvre en sa justesse

Elles disent en prose humaine

Ce que l’invisible a de mortel

Car même le Rien est provisoire

Oui infiniment rétractile

Ceci nous le savons

Nous-mêmes sommes

Et ne sommes pas

Origine et

Au-delà de l’origine

Cependant en sursis

Nous avançons vers plus loin

Que ne voient nos yeux

 

*

 

Qu’y a-t-il derrière le paravent

De cette marine

Que nos yeux indigents

Ne sauraient voir

Qu’y a-t-il

Toi la Femme-œuvre

Délivre nous donc de nos chaînes

Nous sommes si à l’étroit

Dans la geôle de nos corps

Si à l’étroit

Or nous voulons la lumière

La courbure de l’espace

La dimension infinie des choses

Mais le pouvons-nous

Nous sommes en attente de vivre

Et la nuit tombera bientôt

Pareille à un flamboyant suaire

Oui flamboyant

 

*

 

Ô obscurité du poème

Atteins-nous donc

Au plein de notre hébétude

D’attendre nous n’en pouvons plus

Ainsi parlent les déshérités

Que nous sommes depuis

Le massif ombreux de nos corps

Cette geôle aux meurtrières occluses

Infiniment occluses

 

*

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19 février 2018 1 19 /02 /février /2018 09:49
Funambule en sa cage

"PADO 7", en bronze, cm 28,5 x59x46

Lugano - Pietrasanta 2011

Œuvre : Marcel Dupertuis

 

***

 

Sais-tu cette pliure

Dans la luminescence du jour

Sais-tu la complexité des choses

Leur chemin bordé d’entailles

Leur gloire d’être

Qui parfois s’enlace

Use le temps

Le distille selon le rythme

Du Non-Sens

Oui, Majuscule

Car tout Nihilisme

Cette levée du Rien

S’adoube au Néant

Epouse les sinueux contours

De la déréliction

 

*

Vois-tu l’on croit tenir

Dans les serres

De ses mains

Un inusable bonheur

Le soleil en son éclat

La Lune en sa laitance

Et ne demeurent

Dans la grille confuse

Des doigts

Que ce sable usé

Ces grains de mica

Qui disent le Temps

En son irrémédiable passée

 

*

 

Alors comment devenir

Autrement qu’à la mesure

D’un destinal espoir

Qui ne promet rien

Se livre au Hasard

S’élance en avant

Avec la foi des innocents

La sincérité naïve des amants

La fougue native des enfants

 

*

 

Me croiras-tu

J’ai rencontré une sculpture

J’ai vu la pliure d’un bronze

Emu jusqu’aux larmes

Il s’agissait de MOI

Oui pardonne ce haussement de l’EGO

Mais il ne pouvait en être autrement

As-tu déjà fait l’expérience

De ta propre rencontre

Je veux dire du TOI

TE regardant

Comme si posé à l’angle

De tes yeux demeurait

Cette insaisissable image

Cette esquisse approchée

Toujours fuyante

Jamais l’on ne s’appartient

A l’Autre peut-être

En son indicible présence

 

*

Mais se voir n’est jamais un luxe

Pure comète traçant

Son sillage de feu

Dans l’espace attentif

Se voir est conflit

Se voir est polémique

Quoi de plus insoutenable

Que d’avoir affaire

Au Non-Distant

Au rassemblé

En un même lieu

À Celui qui jamais

Ne t’apprendra

Ne t’aimera

Ne s’affligera de ta peine

Puisque LUI et TOI

Dans le même creuset réunis

Êtes les visages sans visages

D’une épiphanie sans lieu

Nul ne peut différer de soi

Qu’au prix exorbitant

De la FOLIE

 

*

 

Que je te dise la feuillée troublante

De mon exister sur Terre

Imagine donc la touffeur

D’une mangrove

Son air de catacombes

Un emmêlement de racines

Une confluence de ramures

Des tapis de rhizomes

La sombre luxuriance

D’un clair-obscur

A contre-jour duquel

Rien ne ferait parole

Qu’un confondant silence

 

*

 

 Sais-tu la plissure de l’âme

Le tourneboulis de l’esprit

La geôle complexe du corps

Lorsque tout se donne

Dans la confusion

Tu avances

Sur le chemin de vie

Mains en avant

Pareil au funambule

Tu évites pièges

Et chausse-trappes

Tu tâches de tenir

L’équilibre

Tes poignes de fil-de-fériste

Serrent le vide

La perche tremble et hennit

Tes pieds se cabrent

Tu as peur que le câble

Ne s’enroule

Ne te métamorphose

 En momie

Qu’une résille de bronze

Ne t’enlace

Avant même

Que ne te soit donné

Le baiser muriatique

De la Mort

Mais qui es-tu donc

Toi-Le-Mortel

Le destiné à t’absenter

Pour ainsi regimber

De quel droit

Mais de quel droit

T’exonèrerais-tu

De la broussaille

De l’emmêlement des fils

De la cage de fer

Qui t’embastillera

Qui es-tu pour affirmer

Pareille arrogance

La messe sera bien vite dite

Qui passera autour

De ton cou de rapace

Le scapulaire de la

Dernière strangulation

Oui de la dernière

 Et baisse donc les yeux

S’il te plaît

Engeance

Oui engeance et retourne

À tes jeux puérils

Tu n’es qu’une mince corde

d’ADN

Qui se prend pour Dieu

Non mais

 

 

 

 

 

 

 

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19 février 2018 1 19 /02 /février /2018 09:34
De quoi Beauduc est-il le nom ?

                                                                    Beauduc

                                                       Photographie : Hervé Baïs

 

 

 

                              Le 17 Février 2018

 

 

 

              Solveig,

 

 

   Sais-tu combien il est heureux, pour l’imaginaire, d’entendre un nom pour la première fois, de ne rien savoir ni du temps, ni du lieu de sa manifestation et de laisser flotter les eaux de son imaginaire jusqu’en des sites où rien ne compte plus que le libre en son insoutenable ivresse. Ce beau nom de « Beauduc », voici que j’en ai fait la découverte en tant que titre d’une photographie amie. Laisse-moi donc te conter sa mince aventure. Peut-être t’incitera-t-elle, en écho, à te livrer à quelque décryptage d’un paysage inconnu ? Je dois dire, la première rencontre avec « Beauduc » s’est davantage faite sous les auspices du son que de l’image. Ce qui, d’abord, m’a frappé, c’est le naturel avec lequel ses deux simples syllabes s’enchâssaient dans une manière de souple harmonie : « Beau », puis « Duc », comme s’il s’agissait d’un lexème attaché à son prédicat. Il faut dire, ces deux unités étaient signifiantes, bien que fragments, en leur réalité. Prononcerais-tu, toi dont la voix est si cristalline, ces deux simples sons associés et tu aurais, logée au creux de l’oreille, la magie accomplissant leur évidente présence. Es-tu bien convaincue de la singulière beauté des mots lorsque, par un soudain hasard, ils semblent surgir de nulle part et flotter dans l’espace avec l’impérieuse empreinte d’une vérité, alors même que l’instant qui les précédait n’en portait nul témoignage ?

   C’est un exercice qui m’est familier : répéter silencieusement un nouveau vocabulaire jusqu’à le rendre, sinon habituel, du moins lui ôter un peu de son étrangeté, tout en lui conservant sa charge de mystère. C’est si bien, cette touche d’imprécision, de voilement, de surprise qui, à tout moment, peut métamorphoser un ennui en son contraire, à savoir un vif intérêt faisant son feu au centre de l’esprit. Donc « Beauduc ». D’emblée, il m’avait paru que ce terme pouvait s’inscrire dans une suite telle que celle-ci sans en affecter le brillant équilibre : Beauduc, Combray, Balbec, Doncières, Rivebelle, en quelque sorte une incursion dans « la Recherche du temps perdu », sans que Proust lui-même, en son temps, en eût été offusqué. Tu sais combien je suis attaché à cet auteur, à son œuvre qu’aucune littérature n’a, jusqu’à ce jour, pu égaler.

   A seulement prononcer ces quelques sons, « Beauduc », les laisser s’épanouir contre le palais et couler entre les lèvres, je me se serais retrouvé, peut-être, quelque part du côté de la cour du Duc de Guermantes à deviner, du bout du pied, l’irrégularité des pavés de la cour, à anticiper la dégustation d’un thé dans un salon qui n’aurait été que pour moi. Simplement, il y aurait eu échange, fusion des deux lexiques en un seul, Beauduc-Guermantes,  (doit-on y entendre « Beau Duc de Guermantes » ?), et cette inespérée unité n’aurait laissé de me conduire au voisinage de mes hôtes d’un instant, disant à la suite du narrateur :

   « J’avais eu envie d’aller chez les Guermantes comme si cela avait dû me rapprocher de mon enfance et des profondeurs de ma mémoire où je l’apercevais. Et j’avais continué à relire l’invitation jusqu’au moment où, révoltées, les lettres qui composaient ce nom si familier et si mystérieux, comme celui même de Combray, eussent repris leur indépendance et eussent dessiné devant mes yeux fatigués comme un nom que je ne connaissais pas. »

   Ce « nom que je ne connaissais pas », menacerait-il de m’échapper au moment même où, me disposant à le saisir , il feindrait de ne nullement m’appartenir, de regagner cette « indépendance » à laquelle il paraissait tenir, me laissant, par la même occasion, sans autre possession que des espérances « révoltées » ?

   Tu vois combien mon tempérament littéraire, fantasque, se dispose, plus souvent que de raison, à me tendre des pièges qu’il me devient de plus en plus difficile d’éviter. Alors, comment échapper à sa propre fantaisie, se soustraire aux couleuvrines qui guettent dans l’ombre le moment de votre chute ? Et, sans doute, trouveras-tu un brin arrogant que j’aille mêler ma prose à celle de ce si brillant écrivain. Mais le propos n’est nullement celui d’un pastiche qui serait bien mal venu. Seulement une rapide réflexion sur l’appellation d’un lieu qui me devient cher à seulement l’évoquer. Tu sais, en son temps, j’ai produit de nombreuses pages sur un village nommé « Beaulieu », j’aurais pu l’écrire en deux mots, « Beau-Lieu », et le sens en aurait été encore renforcé. Il désignait le paysage ordinaire de ma mémoire d’autrefois, « comme si cela avait dû me rapprocher de mon enfance ». C’est la magie de tout langage que de pouvoir, à loisir, métamorphoser le réel pour en faire le lieu d’une méditation renouvelée. Me voici contraint d’avouer ce bien mauvais penchant à la falsification. Il m’habite comme il court vraisemblablement dans le réseau complexe de bien des biographies. Sans doute, portons-nous, en notre propre, plus d’une nomination créée de toute pièce ? Notre vie est un habit d’Arlequin.

   Tu penseras, avec raison, mon Eloignée, que je fais beaucoup de détours avant d’arriver au vif du sujet. Certes, tu seras dans une manière de vérité. Mais n’as-tu jamais différé un acte pour le simple plaisir de voir son accomplissement retardé et attiser, en quelque sorte, la braise du désir afin d’en accroître les effets ? L’amante ne s’agrandit qu’à dilater l’instant où ses yeux, sortis de l’ombre, révèleront au plein du jour la promesse d’une félicité. Voilà il en est ainsi de la complexité de nos sentiments. Ils restent toujours à décrypter quand bien même nous penserions les connaître. Mais, maintenant, sortons de Guermantes pour apercevoir Beauduc. Un peu à la manière de poupées gigognes, l’une contenant l’autre à l’infini et, peut-être, derrière Combray ou bien Balbec, naîtraient quantité d’autres images que notre mémoire aurait oubliées, nullement notre nostalgie. Donc j’ai fouillé dans mes livres (tu connais l’étendue de ma bibliothèque) et suis tombé sur une belle revue aux pages glacées intitulée « Camargue sauvage ».

   Voici ce qui s’y est présenté. Un peu au-dessous de la ville d’Arles, entre les deux bras du Rhône, une immense zone lacustre, un mélange presque inapparent, un entremêlement, un fourmillement de terre et d’eau, si bien que l’on ne sait plus où commence un élément, où finit l’autre.  C’est pure merveille que ces paysages qui empruntent à la faible colline, au talus de sable, aux mottes de vase que lustrent, dans une sorte de glacis, les affleurements de l’eau. Souvent, vois-tu, il faut à la vue cette brisure des choses habituelles, leur indistinction, leur mutuelle pénétration et c’est de cette façon que, le plus souvent, se donne pour immédiate la catégorie de l’étrange. L’on croit apercevoir un hérissement de minces dunes et ce n’est que le moutonnement d’écume de la mer. L’on pense à la plaque d’eau et ce ne sont que terres salées qui brillent sous la lumière du soleil. Ceci dessine l’habile tissu du mirage. Transposé en sentiments humains l’on aurait parlé de duplicité, sinon de rouerie. Mais ceci est une autre question.

   Près du village portant le même nom, la plage de Beauduc se niche dans une anse que jouxtent des étangs. C’est à la limite du topaze, avec des touches de bleu saphir et sarcelle, qu’apparaît cette terre du bout du monde, l’horizon est si vaste qui se déploie devant elle. Vois-tu, Sol, connaître ce microcosme en son inimitable saveur ne peut avoir lieu qu’en une heure matinale, ou bien aux environs du crépuscule, de manière à ce que le « sauvage » s’emparant de la « Camargue » en fasse un lieu d’exception. Trop de soleil, trop de lumière, trop de présence et tout se rabat dans des ombres qui ne parlent plus qu’un incompréhensible langage.

   Voici comment les choses peuvent trouver leur site. Il est tôt, avant que le disque solaire ne commence à émerger de la mer.  La clarté rampe au ras des ondulations de sable, rebondit jusqu’au lisse du ciel. Une eau claire à l’horizon qu’un faible vent pousse vers la terre. Quelques nervures grises en parcourent l’étendue. La solitude est immense qui fait son bruit d’éponge. C’est une à peine visitation du jour, une annonce de ce que sera l’heure prochaine, le juste dépliement de l’exister sous la courbe des pensées exactes. Imagine, Sol, cette subtile impression de se trouver à la proue de la terre habitée, là où plus rien n’a lieu selon les ressources ordinaires, seulement un glissement d’ondes continues, une irisation des secondes, presque une immobilité tellement tous les points qui s’offrent à la vision  pourraient être tenus dans le creux d’une seule figure contenant l’entièreté des choses révélées. « Plénitude », sans doute serait le terme le plus approchant. « Approchant », seulement car, jamais, l’on ne peut traduire en mots la survenue d’un dévoilement du genre d’une naissance. C’est bien de cela dont il s’agit, d’une mise au monde du monde. Comme si, le premier jour de sa parole était venu, si le chant allait bientôt se lever qui dirait aux hommes l’endroit de leur habitation, l’entaille de leur destinée dans la pulpe à eux remise tel l’inestimable don qu’il est. C’est tout de même envahissant ce lyrisme à fleur de peau, mais tu en connais si bien les facettes, toi l’attentive !

   L’événement de toute présence est si précieux qu’il nous ôterait même l’objet de nos perceptions, ces fulgurances, ces illuminations qui se meuvent derrière nos fronts, dont nous ne percevrions plus qu’une vague esquisse, un bref passage, la poudre d’une intuition. Ces pieux plantés dans la vase, ces pieux qui regardent le ciel de leurs yeux vides de moaïs, les avons-nous au moins archivés en quelque endroit favorable à leur abritement ? Et cette souche diluvienne qui semblerait provenir d’un chaos originel, était-elle venue à notre rencontre ? Et ces pierres de terre et d’eau, ces monticules indécidés, cette émergence non encore pourvue de prédicats, quelle voix nous en parvenait dont nous aurions pu faire le motif d’une expérience ? Toutes choses sont si originairement enlacées à notre être propre que nous finissons par ne plus en distinguer l’étonnante image. Ces goélands au vol lourd qui disent, en un seul geste, l’immense étendue liquide, le sol spongieux, le frémissent de la terre au contact des flux venus de loin, ont-ils au moins figuré dans un angle de notre vision ? La marche silencieuse, appliquée, des aigrettes, en avons-nous fait le sujet d’une prochaine poésie ?

   Les impressions sont si fugaces qui percutent notre matière grise et il n’en demeure jamais qu’un envol, une résille inaperçue, quelques flocons en partance pour une destination inconnue. Je crois, qu’en définitive, nous ne devrions retenir que ces brèves impulsions, ces déchirures, ces déflagrations alors que je semblais, il y a peu,  les condamner, vouloir les remplacer par de hautes certitudes, des formes du réel qui s’imposeraient telles des incontournables. Mais, sans doute, en as-tu éprouvé la souplesse de soie, ce qui demeure de la rencontre avec un paysage sublime, moins ses fondations terrestres, ses pierres angulaires, que cette brume, ce frisson qui le nimbe et nous le rend précieux à l’aune de ce possible évanouissement. Nous, la plupart des hommes, nous rassurons ordinairement du fait d’archiver en notre propre citadelle, quelque trophée, quelque image stable et rassurante, ici un chromo à la vitre bombée, là une image d’Epinal avec ses touchants coloriages, ses personnages pareils à des figures légendaires.

   Ainsi, de ce beau pays de Camargue, nous ne retiendrions volontiers que quelques tableaux brossés à grands traits : ces chevaux blancs plongés jusqu’au poitrail dans une eau frémissante qu’entourent les tiges des roseaux ; le rassemblement noir des taureaux sous le dais de feuilles claires de grands arbres ; la cabane de gardians rutilante de blancheur où s’appuie un étang parcouru des silhouettes des flamants. Bien évidemment, ceci aussi constitue l’un des attributs et non les moindres de ce caractère local dont on a coutume de dire qu’il est « affirmé ». En effet, rien ne saurait se diluer dans une possible inconsistance en cette terre de l’extrême !

   Mais rien ne servirait d’épiloguer plus avant. Tu auras compris ma façon de présenter qui, le plus souvent, se réfugie dans le simple, le presque inapparent qui, pourtant, je le crois, ne peut être qu’un mieux-disant. Donc la photographie amie. Le ciel est haut levé dans des teintes de bleu presque nocturne, une toile tissée serré qui dirait l’inquiétude de l’ombre avant que le jour n’en dilue la texture. Quelques nuages légers, on penserait à des oiseaux tutoyant l’espace de leurs ailes de brume, dérivent pour on ne sait quel voyage. Plus bas, à la jonction du sable et de l’eau, un dôme de lumière s’est hissé du sol même, dont les teintes atténuées sont en bas de l’image, alors que les plus soutenues se tiennent immédiatement sous le tulle des cirrus. La présence du sol est une simple bande jaune qui ne joue presque plus son rôle de limite, si bien que, d’un instant à l’autre, tout pourrait s’inverser, l’eau envahir le ciel, le ciel se métamorphoser en eau. Immédiate réversibilité des choses qui semble si bien dire l’essence du pays lagunaire, cette intime fusion des éléments, cette onde souplement médiatrice, cette correspondance des altérités dont le trait le plus pertinent serait de devenir le foyer d’une unité. Crois-moi, Solveig, toi la Nordique aux vastes étendues, « l’âme » de la Camargue est sans nul doute ceci, la confluence des événements du  paraître en ce don unique qui porte tout paysage authentique bien au-delà de ses simples apparences.

   Ici l’imaginaire est sollicité qui prend la relève. Ici est appelée la poésie en sa plus belle monstration, en ses mots qui, aussi bien, pourraient se confondre en un chant. Tu le sais, toute poésie accomplie est chant. Voilà, au nadir de l’image sinue une corde d’eau dont jamais nous ne saisirons ni l’essence plénière, ni le lieu de sa destination. Ainsi sont les choses rares qui ne se manifestent que dans l’indigence, le retrait, la touche teintée d’oubli. Un trop vif éclat viendrait en interrompre le cours. Tel le rêve qui, toujours jouit de la pénombre. Ouvrir subitement la fenêtre est le condamner à ne plus paraître. Mais comment donc pourrions-nous vivre à l’écart du songe ? Lui seul tresse en nous la voie d’un cheminement en direction de la beauté. Oui, Sol, ceci t’habite avec la plus belle des certitudes qui soit. Attends-moi, je te rejoins en ta belle contrée ! A deux nous rêverons mieux. Beauduc est-il le nom de l’imprononçable ? Que nos bouches jointes en modulent donc l’étrange son. Nous n’avons d’autre choix que d’obéir à sa muette injonction.

 

 

  

 

 

 

 

 

 

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17 février 2018 6 17 /02 /février /2018 08:41
En route vers Babel

 « Premier pas »

     Série « Archéologies de l'âme »

 Livia Alessandrini

 

 

 

 

                                                                                              Le 15 Février 2018

 

 

 

   Solveig,

 

   Vois-tu c’est mon cycle artistique. Depuis plusieurs jours, déjà, je t’abreuve d’œuvres plus belles les unes que les autres. Avoir des amis et amies artistes est un pur bonheur qu’il convient de faire partager aux autres. Je te sais si ouverte aux choses de la culture que je n’hésite nullement à te communiquer les objets de ma passion. Aujourd’hui, en ce jour qui n’en finit pas de naître, qui mourra bientôt de n’être visité de lumière, quoi de plus heureux que de deviser sur cette toile chargée de sens ? Oui, polyphonique pour employer le lexique musical. Chant à plusieurs voix où chacune d’entre elles féconde l’autre, l’amplifie, la porte à son accomplissement. D’emblée, c’est une plénitude qui s’installe en nous et nous requiert du fond même de notre être. Comment être à sa hauteur, comment en saisir la subtile chair, en apercevoir toutes les esquisses signifiantes ? Sais-tu, Sol, parfois, à la fois mon désarroi et mon profond contentement dès que confronté à une œuvre questionnante, j’en sens les remous jusque sous la toile de la peau. Des frissons m’électrisent, des courants sinuent quelque part, peut-être dans les lacs de sang, les larmes de lymphe et ce tourneboulis intérieur est bien plus qu’un état d’âme, une véritable conversion à ce qui veut bien se montrer sous l’épaisseur, l’opacité des phénomènes. Je suis en quête de transparence, assoiffé de connaître la vibration d’un quartz, d’en ressentir l’étoilement dans l’aire grise de la tête. Je ne sais si tu as éprouvé cette même sensation. Ce que je peux simplement t’indiquer : un continuel vertige, mais, aussitôt, un rapprochement des bords du néant comme si, dans une immédiate instance, sa dimension d’inquiétude se dissolvait à même cette bien étrange expérience.

   Mais peut-être cet état est-il si singulier qu’il me place, d’emblée, en terre étrangère, laissant mes coreligionnaires bien désemparés face à cet événement. Maintenant il est temps d’aborder cette toile dont je t’ai fait parvenir une photographie. Je la dis triplement douée de sens : esthétique, symbolique, ontologique. Sans doute abusé-je de tous ces termes « savants » mais ils sont précieux quant à la compréhension de ce qui vient nous visiter.

   Esthétique en raison de cette belle complémentarité du gris et du rouge hésitant entre le brique, le bordeaux, le grenat. Une couleur si éteinte, si nocturne qu’elle abaisse le ciel, en fait une chape venant se poser sur l’édifice. Ce dernier en tire une belle émergence, une présence affirmée, un soudain rayonnement. Tu ne pourrais t’imaginer à quel point ce feu maîtrisé, comme sous la cendre, correspond à ce qui doit être mon intériorité : un sang alangui, une aurore encore adoubée à l’ombre, la pulpe secrète d’une grenade sommeillant sous son dais de peau . Et ce gris, cette teinte messagère, cette faveur médiatrice posée entre la clarté solaire et le retrait lunaire. Cette couleur de galet énonçant le destin simple du monde, une venue à la présence dans la modestie. Pourrait-il y avoir plus belle onction du jour, plus souple satin en direction de ce qui repose, se recueille et attend le moment de sa profération ? Non, Sol, le gris est indépassable : il est ce granit au fond des yeux d’amour, cette pierre ponce si légère, cette lave refroidie gonflée de bulles, traversée d’un ancien feu dont, jamais, la mémoire ne se perd. Valeur minérale minimale s’il en est et, grâce à ceci, porteuse de silence, cette condition de toute parole. Ce tableau parle avec une éloquence mesurée, celle qui sied, précisément, à la dite des confidences. Tout revient à tout dans un seul et même geste d’une brosse élégante, subtile, empreinte d’une nostalgie mais aussi d’une concentration. Il ne faut nullement différer de soi, perdre son objet de vue, se fondre dans l’illisible conciliabule du monde. Une focalisation, une convergence, une disposition à ce qui se donne comme essentiel.

   Sans doute mon discours te paraîtra-t-il abstrait, mais il faut ce retour au premier, à l’origine en quelque sorte, à la source à partir de laquelle tout s’éclaire : aussi bien les choses, aussi bien l’homme dans son destin de parlant-méditant-écrivant. Autrement dit l’homme-langage, cette si belle unité, cette quintessence qui ne devrait requérir nulle explication. Et pourtant, combien de nos semblables demeurent sourds à cette évidence d’une essence plénière hors laquelle rien de possible pour nous ne saurait se produire. Tu le sais, nous sommes langage, rien que langage, certes avec quelques fioritures tout autour, mais ce ne sont que de simples artefacts, des mouvements illusoires, des surgissements en trompe-l’œil.

   Toute chose de l’existence vient du langage, retourne au langage. Je dis « Le vol blanc de la mouette dans le ciel ». Disant ceci, je libère l’oiseau de sa geôle matérielle dense, de sa contingence et le destine à l’espace qui l’accueille, qui n’apparaît en tant que « ciel » à seulement avoir été ceci, un mot. A défaut d’être nommées les choses n’existent pas. L’arche entière du vécu se déploie sous l’irrésistible poussée des mots. Tout ce qui est, ici ou là, sur la terre, dans les eaux, aux confluents des villes, sur le praticable des rues, dans la touffeur dense des chaumières. Ceci veut dire l’immense vertu du dépliement ontologique dont le mot, la phrase, le texte sont porteurs. Ontologie, pourquoi ? Pour la simple venue à la présence de tout ce qui a été nommé. Mot = présence = être. Voilà le constat en forme d’apodicticité qui s’impose à notre conscience si nous visons avec exactitude l’ensemble de l’existant disponible. Cela reviendrait presque à énoncer que toute parole destinée à être entendue par une oreille étrangère devient, d’emblée, performative, accomplissant dans le réel ce qu’elle nomme.

   Avant le geste de nomination la mouette ne fait nullement phénomène, abritée en retrait dans quelque pli de la conscience. L’émission du mot, sa qualité de blancheur, sa complexion aérienne, tout naît d’une pensée qui se saisit, d’une bouche qui prononce, d’une main qui écrit. Peut-être le sais-tu, Solveig, depuis le temps déjà lointain de notre rencontre, lorsque ton prénom de « chemin de soleil » s’insinue dans ma tête, voici que tu deviens l’accompagnatrice du jour qui vient, sans délai, avec la douce certitude de quelqu’un qui se sait reconnu. Je ne sais si le phénomène est réversible. Le serait-il et alors je serais à tes côtés dans cette belle Scandinavie semée de froid et de givre. Mais je crois que je m’acclimaterai. Près de toi le chemin est bordé de fleurs. Il monte loin dans la faveur de l’heure, celle-ci, non reproductible est le gage de sa rareté. Prends garde, Sol, à cette pierre devant toi, qu’elle ne te dévie de ton destin, il est si singulier !

   En route vers Babel, donc. Je te sais à mes côtés. Tu auras perçu la riche symbolique dont cette œuvre est la mise en scène. On ne saurait demeurer indifférent, sauf la pensée indigente, le parcours consommateur de l’égaré parmi les choses, la dispersion au milieu des allées et venues mondaines. Il y a tant de progressions à l’aveugle, de gestes inauthentiques, de comportements entachés d’approximations. Il faut être immédiatement à l’œuvre comme elle l’est à nous dans ce don, ce pur dévoilement d’un poème en train de se dire.

   « Premier pas », nous dit l’artiste. Premier pas en direction de quoi ? Avançons avec elle. Partons du seuil même où se dépose l’écriture. Mais qui est donc ce personnage mystérieux, ce scribe des temps anciens ? Inciserait-il dans la pierre les premiers signes de l’humain ? Sa main tient l’outil qui va décider d’un futur pour l’homme. Sa graphie sera-t-elle semblable aux mystérieux pictogrammes des Sumériens, aux tablettes d’argile de  Mésopotamie ? Ceci nous aimons à le penser puisque, aussi bien, le dépôt des lettres, des mots, peut-être d’un texte, s’accomplit aux fondements de la langue que la représentation semble vouloir nous indiquer : on est tout en bas des marches qui conduisent au temps, à l’Histoire en ses initiaux balbutiements. On n’a pas encore gravi les marches. Pas encore entr’ouvert la porte qui conduira à de plus hautes considérations. Aux civilisations qui essaiment le progrès, la connaissance, les visages pluriels de la culture.

   Le langage hésite encore, marque le pas, Comment ne le ferait-il pas, n’est-ce pas, Sol ? Cela demande tant de façonnages laborieux, tant d’essais renouvelés. On est, sans doute, encore dans la prose qui se cherche, dans les lettres qui se percutent, dans les ponctuations qui s’enchevêtrent. Cela demande une longue élaboration, cela exige de la patience, de la réflexion, cela appelle la maturité, un temps d’incubation, la mise en jeu d’un métabolisme. Oui, l’on peut parler d’un « corps de la langue », non seulement en tant que manifestation d’un corpus, mais à la manière d’une chair qui doit trouver le chemin de son fleurissement. C’est pour cette raison que cette inflexion est hautement anthropologique, qu’elle ne concerne que les peuples debout qui ont appris à façonner le monde à l’aune de leur intelligence. C’est une lente levée de la conscience, une concrétion qui se dresse à la manière d’une stalagmite. Cela se hisse vers la lumière. Cela attend d’être fécondé par les yeux des Regardants, d’être écouté par les oreilles des Attentifs, d’être porté à son acmé afin que de cette tension résulte un accroissement de signification et ainsi, toujours portée hors de soi dans l’orbe d’un devenir, se laisse saisir la manifestation essentielle dont l’être est le foyer. Ceci est pure beauté qui nous met à distance du rocher, de la plante, de l’animal.

   Voici, nous sommes entrés maintenant dans la Citadelle Parlante, dans la Babel qui s’annonce sous les mille bruissements des langues, idiomes et dialectes. Castillan, bengali, népali, malgache, maori, tamoul, tamasheq, sabir, argot, jargon ne sont que les scènes de théâtre sur lesquelles jouent les peuples de la Terre, s’exerce l’esprit des hommes, se donne à entendre leur destin, parfois lumineux, parfois semé d’ombres. Mais les misères, les joies, les peines, les satisfactions, si elles peuvent s’énoncer en rictus, gestes faciaux, mimiques, rien ne saurait mieux les traduire que le langage, fût-il ordinaire, hésitant, glorieux, déclaration d’amour, roman, comptine, ou bien poésie à son plus haut sommet.

   Nous continuons notre ascension, dans l’homme-architecture qui n’est que l’architectonique du langage, sa lente élaboration, sa complexité. Ce que tu vas me dire, je le sais déjà : que le visage a l’immobilité d’un marbre, que la bouche est scellée, les lèvres mutiques, le mot absent. Je reconnais là ta belle pertinence, Solveig. Cependant il me semble que quelque chose t’échappe, se soustrait à ta vue, sinon à ton jugement. Ce qui est à considérer, ceci : on est co-originairement présent à l’autre-que-soi, c'est-à-dire toujours déjà en dialogue, toujours en langage. A plus forte raison dans la ruche humaine, cette étonnante Babel qui ne saurait consigner à la mutité, au silence, sauf au « silence-parlant ». Et, ici, il ne s’agit nullement d’une figure de rhétorique, d’un brillant oxymore qui dirait, en un seul empan, la contradiction installée entre quelque chose qui profèrerait et son contraire.

   Non. Le silence est réellement parlant. C’est de lui que s’élève la parole, que peut se déployer le discours. Il ne peut en être autrement. Les mots articulés naitraient-ils dans « le bruit et la fureur » que nul ne les entendrait. Toute énonciation est l’exact opposé d’une cacophonie, d’un jet continu de vibrations, d’une projection de billebaudes, d’une effusion de rumeurs. C’est au sein du silence lui-même, que se concentrent les matériaux de la parole, s’édifie ce qui sera prononcé. C’est en son subtil recueillement que le poète amène à la vérité du dire les sons qu’il aura patiemment façonnés en rythmes, en prosodie, en césures, en fragments assemblés qui seront autant de pièces de lui-même qu’il aura livrées aux yeux, aux oreilles de son lecteur. Toute parole naît du silence tout comme les lettres impriment sur la blancheur de la feuille - son silence - les signes qui initieront l’ode, l’élégie, le vers libre. S’inscrire dans l’ordre des choses, c’est nécessairement, pour l’homme, être cet individu doué de parole par laquelle s’ouvre un monde. Souviens-toi, la mouette ne prend son envol qu’à être nommée !

   Voilà, nous avons quitté cet énigmatique visage, nous nous élevons de plus en plus haut dans cette Babylone où circulent les mille langues de l’humanité. De plus en plus haut puisque tout langage est nécessairement transcendant aux objets qu’il décrits, il en est l’unique principe fondateur. Mais, ici, il faut tout de suite s’inscrire en faux contre la thèse qui voudrait que la multiplication de ces langues soit la conséquence d’une punition en direction de ceux qui avaient inventé le système de pouvoir dont, maintenant, ils devenaient les victimes. Les classes supérieures détiendraient des secrets qu’ignoreraient les hommes du peuple, condition même de leur aliénation. Cette explication par trop moralisante et simplificatrice doit trouver une plus juste mesure dans une conception bien plus positive de l’acte d’un parler multiple.

   En réalité Babel n’abaisse nullement ses habitants à n’être que des individus sur lesquels le destin aurait jeté de bien tristes perspectives. S’engager dans la diversité langagière, bien au contraire, répond au besoin du génie humain de hisser haut le pavillon de sa singularité. L’esprit de la langue se diversifie en autant de groupes humains qui essaiment sur la planète. Et nul besoin d’un espéranto qui unifierait tout en un singulier lexique. Le mérite de la pluralité des langues trouve sans doute sa plus belle fécondité dans l’activité de traduction d’une langue à une autre. Génie des langues calquant le génie des peuples. Traduire est faire l’effort de comprendre l’autre, d’assimiler sa culture, ses modes de pensée. La traduction implique l’altérité, la requiert en tant que son indispensable complément. Peut-être est-elle le meilleur gage d’une fraternité en acte.

    Me suis-tu toujours ? Voilà, nous accomplissons nos derniers pas. Nous longeons la coursive qui monte en diagonale vers le sommet. Et toujours cette belle lueur rouge qui tapisse l’intérieur comme si elle voulait dire la présence du ciel si proche, son rougeoiement qui est, sans doute, l’éclair de sa passion. Pourquoi donc le céleste ne serait-il atteint de cette frénésie typiquement humaine, lui qui tutoie les éclairs, songe sous la pesée du foudre de Zeus ?  Oui, nous avons oublié les dieux mais ne les avons nullement contraints au silence. Toujours leurs voix tonnent dont nous ne comprenons plus le sens, nous les hommes d’aujourd’hui qui divaguons sur les chemins du monde à la manière des chemineaux, un jour un chemin, le lendemain un autre et jamais de confluence, de rassemblement qui dirait notre présence sise en un lieu, un temps qui nous deviennent enfin perceptibles. Un seul mot suffirait qui dirait l’homme, tous les hommes et une étoile brillerait au firmament dont nous ferions notre orient le plus reconnu, le seul qui soit vraiment.

   La falaise du front qui est censée abriter les pensées, que libère-t-elle qui emprunte ce chemin escarpé ? Simplement l’écume de quelques réflexions ? Des volutes d’imaginaire ? Ou bien sa gradation serait-elle celle qui conduirait à une possible « archéologie de l’âme » ? L’artiste, une fois de plus, nous indique le chemin. Evidence d’une synthèse à assurer. Il faut se décider à écrire une équation qui assemblerait en un même lieu, trois entités non seulement indissociables mais équivalentes :

 

Âme = Langage = Être

 

   Non une formule magique, une façon d’incantation, une prière mais la condensation de ce qui est dans un pas qui serait vraiment premier avant que nous n’ayons entrepris le saut dans le futur. « Le langage est la maison de l’être », nous assurait le philosophe du fond de sa sagesse. Sans doute avait-il raison. La preuve : ôtez à l’humain le langage, que demeure-t-il de son être, de son âme, sinon une entière vacuité - elle n’est pas le silence -, se précipitant dans l’abîme du néant ? Un homme qui ne parle plus est celui qui, précisément à embrassé le vide, a reconnu la mort pour son originelle puissance. Un vivant, fût-il aphasique, possède plus de langage que l’entièreté du règne animal rassemblé. Utiliser l’expression de « langage des animaux » n’est, tout au plus, qu’une aimable métaphore qui confond cri et langage, autrement dit une manifestation anatomo-physiologique avec une essence strictement humaine. Tu en conviendras, le raccourci assimilant mécanisme et fonction fondatrice d’un destin ne mérite que d’être vite oublié. « L’âme » animale requiert, de toute évidence, un autre schème explicatif. Bien plus primaire, tu me l’accorderas.

   Nous voici donc parvenus tout en haut de cette demeure babélienne dont une tour couronne le sommet. Alors, Sol, comment mieux honorer ce bel édifice qu’en lui adjoignant en écho, en sa partie la plus élevée, la Tour de Montaigne ? (Tu remarqueras combien sa ressemblance avec l’œuvre peinte est troublante). En réalité c’est comme si l’on plaçait, au sommet d’une montagne, peut-être utopique, l’emblème de l’humanisme, lequel a son évident pivot dans le langage, le bel usage des lettres, le raffinement de la culture.

En route vers Babel

La tour de garde du château

de Montaigne

Source : Forum des savoirs

 

   Alors je t’offre ce mince morceau d’anthologie tiré des « Essais ». Tu remarqueras, j’y ai accentué quelques mots en gras. Ils sont les correspondances visuelles de l’œuvre peinte.            

   « Chez moi, je me détourne un peu plus souvent à ma librairie  […] Là je feuillette à cette heure un livre, à cette heure un autre, sans ordre et sans dessein, à pièces décousues : Tantôt je rêve, tantôt j’enregistre et dicte, en me promenant, mes songes que voici. Elle est au troisième étage d’une tour. […] Je passe là et la plupart des jours de ma vie, et la plupart des heures du jour. Je n’y suis jamais la nuit. « […] si je ne craignais non plus le soin que la dépense […] j’y pourrais facilement coudre à chaque côté une galerie de cent pas de long, et douze de large, à plain pied […] Tout lieu retiré requiert un promenoir. Mes pensées dorment, si je les assis. »

   Tu vois, Solveig, c’est un peu la figure de Montaigne-écrivant (certes d’un Montaigne d’une  certaine modernité, je te l’accorde, encore que le visage représenté semble prendre racine dans une manière d’universel), qui se trace en filigrane de l’œuvre. Non seulement on y retrouve la même disposition architecturale, mais aussi, mais surtout cette vision songeuse, appliquée qui « enregistre et dicte » inlassablement ses mots dans les pages qui ne seront, sans doute, qu’une « archéologie de la mémoire ». Et puis ce promenoir, n’est-il pas l’anticipation, par-delà le temps, de ce « premier pas » qui n’est que le chemin à parcourir afin que la moderne Babel résonne d’échos humains plus qu’humains. Notre époque en est parfois si dépourvue !

      Voilà de quoi meubler ta prochaine nuit si elle devait être teintée d’insomnie. Pour moi, elle sera courte. Le jour pointe déjà. Les ombres déclinent dans ma tour. Le ciel, tout à l’heure, aura-t-il cette couleur de braise éteinte du tableau ? A savoir ?

 

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15 février 2018 4 15 /02 /février /2018 09:33
Des doubles pour la conscience

 "  La réunion "

     Bois flotté, ficelle de lin

      Œuvre : Marc Bourlier

 

 

 

 

                                                                            

                                          Le 14 Février 2018

 

 

 

 

                              Solveig,

  

   Ce matin le ciel est uniformément gris, genre de morne plaine qui s’étendrait, jusqu’aux confins de la Laponie, là où tu as jeté l’ancre pour quelques jours.  Je me doute des rigueurs du climat, du froid qui frappe à ta vitre, des flocons qui, sans doute, doivent chuter du ciel pareils à une cendre ou bien à un duvet. As-tu un sauna dans ton chalet ? Je sais les Nordiques friands de ces sensations extrêmes, la glace et le feu réunis dans le même instant. Seriez-vous des « volcaniques », gens du Septentrion, des manières d’Islandais dormant sur une faille de la terre quelque part du côté du Katla, cette redoutable énergie, ce fleuve de lave qui soulève la calotte glaciaire et dévale les pentes avec son majestueux flamboiement ? J’ai déjà aperçu le spectacle sur mon écran. Combien tout ceci est fascinant qui dit l’immémoriale lutte des éléments. Nous sommes assis, Sol, sur des puissances dont nous ne soupçonnons même pas la redoutable volonté !

   Ici le temps s’est assagi et la « tempête » de neige d’hier n’est plus qu’un souvenir en voie d’extinction. Que cet hiver est éprouvant qui n’en finit pas ! Un jour de soleil, trois jours de pluie, un de froid. Tu vois, le menu pour être varié, n’en est pas moins lassant. Nouvelles du jour : je vais te parler d’un de mes amis artiste, de ses créations si épatantes qu’à l’orée de leur vision s’étoile toujours le ciel du rêve. De quoi s’agit-il ? Eh bien d’un Petit Peuple sylvestre, de modestes écorces, de bouts de bois flottés tels qu’on peut en trouver, échoués, sur les rivages de l’océan. Poncer ces « minces natures » - le terme n’est évidemment pas péjoratif -, ménager des trous en guise de bouches et d’yeux, coller une brindille pour le nez et voici nos Petites Figurines douées de vie. Tu vois combien il paraît simple de métamorphoser des choses anodines, amorphes, en des manières d’existences qui ne laisseront pas cependant de nous interroger. Mais faire tous ces gestes artisanaux ne saurait suffire à porter à la parution ces êtres du peu. Ce qu’il faut surtout, les réunir, les assembler un peu comme on le ferait de minces rameaux afin d’obtenir des fagots. La convergence, la confluence, l’osmose, tel semble être le lexique qui convient au lieu de leur étrange assemblée.

   Car, avant toute chose, ils ne peuvent paraître que dans cette famille soudée, cette tribu au sens le plus ouvert du terme, cette communauté pour laquelle la seule idée d’une diaspora, d’un éparpillement, serait la pire des choses. Sais-tu, l’un respire et tous respirent. L’un voit et tous les autres, en chœur, voient. Comme si une unique conscience habitait des corps multiples. N’est-ce pas une heureuse condition que celle-ci, dont la vertu la plus patente consiste en une harmonie sans faille ? A simplement les observer, je sais que tu seras émue, je sais que tu évoqueras cette dimension de paix à laquelle, jamais, les hommes n’atteignent. Image d’un immédiat bonheur qui ne s’interroge nullement sur les motifs de son apparition, sur sa pérennité dont nul autre individu sur terre ne pourrait soutenir l’effort. Oui, Sol, « l’effort » car cette disposition à la joie n’est nullement gratuite, attribuée une fois pour toutes. La félicité, cela s’entretient, tout comme les braises dans le poêle du sauna. Cela se travaille. Cela demande à être considéré.

   Mais que je te décrive la manière de cette Petite Armée pacifique, la belle tenue de ces Centurions dépourvus d’armure, de boucliers, d’épées qui seraient comme la résurgence d’une haine latente, de pensées vindicatives, de desseins dissimulés. Non, une légion si avertie d’un bien à essaimer qu’elle en diffuserait la douce fragrance à même les fibres de son corps. Sans doute tout ceci ressemble-t-il à un chromo idyllique, à une réalité enveloppée de faveurs, présentée dans le bouillonnement de papillotes de bolduc ? Eh bien tant mieux. Il y a tellement d’images affligeantes qui zèbrent les écrans, de guerres fratricides, de polémiques, de génocides, de sang partout répandu. Oui, Sol, voir le monde est parfois si cruel, nos yeux s’obstruent de visions tragiques et parfois même nous dissimulons notre tête dans le premier sable venu afin de nous soustraire aux dagues de l’aporie. C’est ainsi, quand l’insoutenable se présente comme la seule issue possible, nous nous détournons des hommes, de nous-mêmes, nous devenons de simples bourgeonnements ayant renoncé à leur propre floraison. Pessimisme ambiant ?, certes. Peut-être l’hiver rigoureux en entretient-il le cours ?

   Mais continuer à deviser de ces minuscules présences ne saurait trouver site dans une humeur chagrine,  une inclination mélancolique. Il y a mieux à faire. Peut-être rechercher dans les arcanes de la mythologie nordique les traces d’identiques aventures ? A l’évidence, comme moi, songeras-tu à ce « Petit Peuple » du folklore scandinave, à ces étranges personnages invisibles que, néanmoins, certains privilégiés, paraît-il, pouvaient apercevoir. S’agirait-il de lutins, ces humanoïdes à la taille réduite, créatures nocturnes donc toujours fuyantes ? De gnomes souterrains, grands connaisseurs de la vie tellurique ? D’elfes, ces semi-divins se destinant au culte des ancêtres, se vouant au développement de la fertilité ? De trolls liés aux forces naturelles, disposés à la magie ? Mais non, vois-tu, les directions imaginatives doivent s’abreuver à d’autres sources. Ni les gnomes sérieux avec leur longue barbe, ni les fées miroirs des hommes, ni les lutins à l’anecdotique allure, ni les trolls à plus forte raison, ces genres de géants vêtus de peaux de bêtes, solitaires et, paraît-il fort laids.

   Tu sais combien la culture nous égare, combien elle nous pousse imaginativement à tout réaménager selon notre propre fantaisie, à commencer par le réel. Il suffira de nous fier à notre sens de l’élémentaire, de l’immédiat, du donné sans détour dont seule la vision simple peut nous assurer d’une perception juste des choses. Sors un instant de ton chalet de bois rouge, fais quelques pas dans la forêt proche ou bien sur le rivage, scrute ce qui pourrait bien joncher le sol : une écorce de bouleau, une éclisse de pin, un fragment d’épicéa. Sans doute ces morceaux seront-ils bruts, informes, doués de peu d’existence. Cependant, c’est ton regard qui leur donnera l’âme avec laquelle ils seront bientôt, de petites effigies, de simples et sympathiques idoles dont tu pourras faire les génies tutélaires de ton foyer. Dote-les, ne serait-ce qu’en songe, d’une approchante épiphanie humaine. Souviens-toi : des trous pour la bouche et les yeux, une brindille pour le nez. Ils n’auront nul besoin d’un lexique plus bavard, d’une syntaxe plus élaborée. Leur nature est de revêtir l’allure humble de ceux qui vivent d’une manière frugale, intimement liée aux éléments, une larme d’eau, une feuillée d’air, le feu d’une étincelle, une pincée de poussière. Il n’en faut pas plus pour faire le creuset d’un contentement de soi, d’une réception du monde dans sa dimension la plus essentielle. Tu le sais si bien, Sol, seule la vertu innocente, directe, sans afféterie, est le mode selon lequel nous devons déployer notre être et accueillir celui des autres.

   Ce Petit Peuple des « Boisés », des « Ecorces », peu importe le nom, nous livre une leçon d’humilité en même temps que de générosité, de fraternité. Tu aurais sous les yeux leur touchante compagnie et, alors, quel repos pour l’âme, quelle plénitude faisant soudain son étoffe de satin quelque part en toi, sans doute dans l’intime de ton cœur où bat le continuel rythme de l’exister. En leur présence, rien qui menacerait, qui obscurcirait l’horizon, sèmerait dans le ciel ses gerbes funestes. Seulement des bouquets de lumière, oh certes un air bien attentif, parfois même le geste d’un doute effleurant les visages de bois, quelque interrogation s’allumant au fond du puits des yeux. Mais, considère bien ceci : ils sont en garde de ce que nous sommes, ils sont les vigies qui veillent à notre propre complétude, ils sont des doubles pour la conscience. Y aurait-il plus singulier destin ? , je te le demande. Je te sais au diapason. Pour cette raison la nuit s’annonce claire où s’allumeront les étoiles ! Demeure en joie aussi longtemps  que la lumière rayonne.

 

 

 

  

 

 

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14 février 2018 3 14 /02 /février /2018 09:27
Un lieu pour l’affinité

                                                          Un coin près de la mer

                                                            Œuvre : Eric Migom

 

 

***

 

 

                                                                                                       Le 13 Février 2018

 

 

 

 

    Ici, Sol, le temps est de neige et de glace. C’est si rare sous ces latitudes où, à l’ordinaire, les terrasses des cafés commencent à s’animer. Non que la chaleur se fasse sentir, mais la touche de printemps est évidente et il n’est pas rare, par une de ces journées ensoleillées qui annoncent le retour de la belle saison, de voir les hommes en chemise et les femmes avec des jupes en corolles, claires, où la lumière s’accroche. Mais je me doute que je vais te faire sourire avec mes jérémiades de Méridional.  Aux dernières nouvelles, te voici maintenant dans ces contrées de grand froid qui tutoient le Cap Nord, du côté de Gjesvær, je crois, ce nom imprononçable qui sied, sans doute, aux contrées cernées de mystère. Je sais ta fascination pour les lieux extrêmes mais, tout de même, quel courage ! Y penser donne des frissons et je crois que je vais rajouter une bûche dans la cheminée. Le gris m’attire, me passionne même lorsqu’il s’annonce à la manière d’une douceur, d’un apaisement sur une toile peinte. Par contre quand il envahit le ciel de sa palme neigeuse, rien ne me réconforte tant que le cercle de pierres de ma tour, ses piles de livres - un rempart -, la croisée par laquelle le paysage se donne à la manière d’une carte postale.  Il est rare, dans ces conditions, que je m’aventure à l’extérieur plus d’une demi-heure, juste le temps de faire une pause entre deux moments d’écriture.

   Hier, au courrier, l’un de mes amis peintres m’a fait parvenir l’une de ses dernières œuvres. Son titre : « Un coin près de la mer ». Voici de quoi il s’agit. L’angle d’une pièce pourvu de deux fenêtres. Les murs sont teintés de saumon ou bien de pêche, en tout cas couverts d’un enduit qui évoque l’éclat d’une peau que le soleil aurait ambrée. Une chaise rustique, vraisemblablement paillée, on en aperçoit le tissage grossier. Vois-tu, elle me fait penser à « La  chaise jaune » de Van Gogh avec ses solides montants, son air presque trop naturel, empreint d’un vivant réalisme. Il suffirait d’ajouter, au tableau de mon ami, une porte de bois verte, des tomettes de briques, de placer pipe et tabatière sur l’assise et alors ce serait tout le décor de la chambre d’Arles qui apparaîtrait à la manière d’un destin solaire. Un soudain rayon de soleil dans la grisaille des jours. Posé au sol un simple guéridon noir. L’encadrement d’une cheminée et son capot de tôle. Une peinture au mur dont on n’aperçoit guère que le cadre doré.

   Tout ceci, en vérité, n’est posé là que pour mieux conduire le regard vers le paysage qui se montre au-delà des vitres. Le tout est traité de manière impressionniste. Le sol semble constitué de rochers alors que la touffe d’une végétation indique la présence d’un arbre, peut-être un palmier. La mer est d’un bleu intense, entre saphir et bleu de France, pratiquement monocorde, sans variations. Les vagues sont simplement suggérées par l’ondulation d’une crête en haut du grand dôme liquide. Le ciel, plus clair, tire vers le maya avec une touche de dragée. Et immanquablement, cette surface opaque, impénétrable, me revoie au ciel d’ici - il n’est guère accueillant, je te l’assure -, avec sa pesanteur de plomb, sa fermeture qui vous renvoie bien vite à vos propres fondements, cette chair occluse qui est le seul viatique dont on puisse être assurés sous l’anonymat du jour.

   Sans doute percevras-tu, bien que le tableau ne soit sous tes yeux, la tension initiée par le jeu des complémentaires : ce jaune aux allures de blond vénitien, ces bleus incisifs qui se heurtent du haut de leur différence. Alors, qu’en tirer qui ne soit pure gratuité ? L’intérieur de la pièce est rassurant, baignant dans ces teintes chaudes qui la parent d’un écrin. Le dehors, par contraste, semble se lever de lui-même, gonfler à partir de sa pâte dense, faire effraction au-dedans, gagner le cœur du logis, y imprimer, en quelque sorte, l’inquiétude du monde. Comme s’il y avait menace. Comme s’il y avait danger à différer de soi, à quitter son habitation, cette seconde peau qui nous préserve de bien des surprises, nous soustrait aux assauts d’une trop vive lumière, aux entailles du gel, aux morsures du vent. Oui, c’est bien cela, symboliquement - réellement, qu’en est-il ? -, les choses du lointain viennent à notre rencontre avec la charge de leur étrangeté, la démesure de leur puissance. Mais qui donc pourrait prétendre résister aux ardeurs solaires du désert, aux blessures de la froidure, aux énergies des vents qui tourbillonnent et l’on ne serait que poussière envolée par les meutes d’air ? Qui donc ?

   Certainement, Solveig, attribueras-tu le sombre paysage que je trace à mon constant état d’âme, à mon inclination à un romantisme exacerbé, si proche d’une exaltation parfois sans réel objet ? Sans doute. Mais peu importe. Ce sont nos sensations qui comptent dans l’instant même qu’elles se produisent. Tout le reste, les élucubrations mentales, les châteaux intellectifs, les plans sur la comète ne sont que billevesées. Une simple écume se levant des eaux profondes. Ce sont nos abysses qui nous déterminent, nos flux internes que le factuel attise de son continuel trident. C’est bien cela, nous sommes pris de l’intérieur par une lave qui bouillonne et s’agite en tous sens jusqu’à trouver l’issue de sa propre déréliction. Oui, j’en conviens, parler de « déréliction » pour nos remuements intimes, voici que ceci ressemble à une pétition de principe, sinon à un imaginaire pris de folie. Eh bien soit, Sol, les hommes sont fous. Je suis fou. Mais de quoi donc ? De ne point surgir au monde avec la certitude d’y figurer à la manière de l’arbre, du rocher, de la montagne à la crête enneigée.

   Eux, au moins, existent. Leurs imposants phénomènes en sont l’attestation, l’accusé de réception que les choses tendent à notre vigilance. Mais qui donc irait mettre en doute la validité de leur présence ? Alors que nous, oui, nous avons peine à cerner notre propre esquisse tant elle est fuyante, labile, seulement ordonnée à la constante mobilité, au troublant passage. Le temps, me diras-tu. Cette sublime entité serait risible si seulement elle ne nous traversait de part en part, nous prenait la main depuis notre naissance, la lâchant seulement au moment de notre mort. Dans l’intervalle de simples impressions, des fourmillements, des carrousels d’images floues, tremblantes : le causse se couvrant de grésil, la dalle de la mer endeuillée de brumes, l’extrême Cap Nord se perdant dans sa giration magnétique. C’est cela même, nous ne sommes que des boussoles désorientées et cette neige de l’âme qui n’attend que de se précipiter afin de nous disposer à n’être que question dans l’horizon des choses.

   Mais combien tout ceci demeure vain. Pourquoi donc agiter les eaux cristallines ? Toujours en leur profondeur la présence d’une vase qui, bientôt, viendra en troubler la surface, nous la rendant illisible, inatteignable. Je sais, ce thème de l’insaisissable traverse toute la laborieuse aventure de mon écriture. Une influence orphique, le souvenir d’une perte, l’impossibilité de rencontrer « l’imprononçable autrefois », d’en restituer le visage de gloire. Peut-être, écrire, n’est-ce jamais que cela, combler l’immense vide de milliers de signes de façon à ce que l’abîme se dissimule derrière cette germination qui tâche toujours de se faire efflorescence, de dresser son rideau de végétation devant l’indicible. Ecrire ne serait que plaquer un vide sur un autre vide.

   Nous vivons d’illusion, bâtissons des fictions, aussi bien le Peintre avec son « coin près de la mer » dont nous pouvons penser que l’angle convoqué n’est qu’imaginaire, lieu de convergence d’affinités cachées, ces dentelles de l’esprit qui ne vivent que l’instant de leur profération. Aussi bien moi, dans mon entreprise lexicale, un mot suivant un autre, ainsi, à l’infini. Un poudroiement, un mirage, la levée de quelque sable sur l’infinie colline des dunes. Quelques vives étincelles puis la nuit de la condition humaine reprend ses droits, tresse ses résilles de fantasmes si près de nos yeux que nous n’en percevons nullement la perverse trame. Nous sommes atteints de toutes les faiblesses oculaires qui se puissent imaginer, nous disposant à quelque cécité finale. Toute notre vie ne serait-elle « qu’œuvre au noir », ce travail qui ne creuse l’ombre qu’à espérer atteindre l’œuvre au blanc, puis celle au rouge et devenir la pierre qui possède un corps, une âme, un esprit ?  Le lever du soleil après la nuit des ténèbres. Créer n’est-il que cette constante métamorphose au travers de laquelle atteindre son soi rayonnant, le faire se manifester avec l’éclat qui convient à toute âme assoiffée de se connaître enfin dans son être le plus subtil ?

   Mais parlons de toi, de ta présence dans cette immensité qui ne pourrait guère recevoir de prédicat que celui de « boréal », tant ce nom est beau, ouvert au songe, dont l’étymologie ancienne se perd dans une multiple parole citant tout à la fois «le  vent du nord, l’aquilon, le nord, le septentrion ». Combien ce lexique est magique, porteur de la dimension aérienne, de son souffle, plaçant la fière lettre N à la poupe de la rose des vents, comme si son destin était de nous indiquer quelque vérité située dans la direction du Pôle.

 

Un lieu pour l’affinité

   Tu le sais bien, dans la mythologie, les pôles sont  les axes qui portent le monde. Mais celui du Sud est toujours perçu comme terrestre, de par sa simple position, alors que celui du Nord fait signe vers la demeure céleste qui ne saurait avoir de fin. Est-ce pour cela, ce besoin peut-être d’une réflexion élevée, de la rencontre d’une spiritualité ou bien plus simplement la coïncidence avec la pure poésie ? J’inclinerais plutôt pour cette dernière voie, te sachant ouverte à la musique des mots, à leur incomparable rythme. Sans doute les terres de hautes latitudes sont-elles terres de beauté. Je sais que tu ne m’apporteras de contradiction, toi l’incorrigible Nordique.

   Ma curiosité aidant, je suis allé sur l’écran voir le lieu de ta dernière migration. J’ai pensé aux oies sauvages, à leur vol en triangle, au mystère attaché à toute « décision » animale. « Instinctive », corrigeras-tu. Mais comment savoir ce qui se passe dans la tête du chef de la volée à l’orée d’un si long voyage ? Tu résides donc dans un de ces chalets de bois teinté de rouge, toit noir sérieux, clairs encadrements des fenêtres. J’en conviens, la vue est magnifique. Pour moi la neige qui parsème les plaques de terre, les congères, le sol spongieux seraient de trop. Pou toi ils sont ton lot ordinaire. Je comprends fort bien que l’on puisse s’y attacher. Nos habitudes ne sont-elles notre deuxième nature ? Ainsi le veut l’usage.

   Lieu de tes affinités, je présume. Ici, rien ne ressemble au tableau de mon ami dont je viens tout juste de dresser le portrait. Si, chez lui, dominaient les teintes charnelles - je le sais très amoureux -, chez toi ce ne sont que déclinaisons terrestres, profondément géologiques, arrimées à ce sol qui semblerait tout juste issu du domaine des ombres. En quelque sorte il en constituerait une première clairière, le début d’une venue à la lumière. Chacun rivé à ses propres racines. Les rhizomes courent loin qui disent notre nature d’hommes, son essence sise en quelque endroit secret. Sauf le ciel, parcouru de bleu léger et de blanc, tout repose dans une gamme de bruns plus ou moins foncés : cela va de l’acajou au grège en passant par l’alezan, le brou de noix, la feuille morte. Et l’eau elle-même a cet aspect tirant sur du sable ou de la vanille. Sans doute un simple reflet de la terre dans l’eau. Celle-ci est si pure qui s’alimente aux translucides glaciers. J’en conviens, le site est admirable, la vue panoramique - c’est bien normal, comment le « toit du monde » pourrait-il dissimuler quoi que ce soit au regard ? -, et ce fier bateau de pêcheurs reposant sa quille sur un lit de moraines, et ces collines de rochers au loin que nervurent les plaques des névés.

   Bien évidemment, je ne puis avoir aucune idée de l’intérieur qui t’accueille. Je le souhaite aussi chaleureux que celui de ma tour. J’y aperçois volontiers une grande cheminée qu’animent de belles flammes, des sofas confortables, des meubles nordiques aux teintes blondes. Je t’y vois affairée à placer un bibelot, une pierre ponce trouvée près de chez toi, une branche ornée de lichen.

   Ici, sur mon causse natal, la neige n’aura été que pure diversion. Quelques flocons qu’une soudaine tiédeur de l’air aura tôt dissipés. Un soleil, certes pâle, s’est levé au-dessus des nuages. Le dedans de la tour en est tout éclairé de rapides taches colorées. Il y a de tout, du gris, du bleu-jaune comme dans « Un coin près de la mer », des éclaboussures de blanc comme chez moi, de fines ciselures fauves, café, bistres, comme chez toi . Tu auras deviné que, pour ces dernières, il ne s’agit que des dos reliés de mes livres. Non, vois-tu, je n’ai nullement troqué mes anciennes affinités pour de nouvelles. De toute manière, tu sais comme moi que ces passions pour les choses, les mots, les paysages, les amis ne varient jamais. Bien au contraire nos choix ne font que se confirmer avec l’usage que l’on en fait ou la rencontre que l’on provoque. Bientôt la nuit sera là qui confondra en une même obscurité les variations mondaines. Alors la différence aura été gommée qui nous isolait chacun en notre régime de solitude. Que tes rêves soient sereins. Les miens, je présume, se peupleront du luxe des étoiles. Pour l’instant je ne saurai en dire la singulière coloration. L’essentiel, n’est-il pas vrai, qu’ils soient ? Demain sera un autre jour !

  

 

 

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13 février 2018 2 13 /02 /février /2018 09:14
Aurores australes

 " Le Rouge-Emoi "

   Les Hemmes d' Oye

 Photographie : Alain Beauvois

 

***

 

                

                                                                                            Le 12 Février 2018

 

 

 

   Chère Solveig, il ne fait aucun doute que cette expression « Aurores australes » ne manquera de t’interroger. On parle bien plutôt, surtout du côté de chez toi, « d’aurores boréales ». Mais qu’il me soit permis, ici, de procéder par antinomie. C’est souvent le moyen par lequel rendre les choses plus évidentes, palpables en quelque sorte : le noir par rapport au blanc, l’ombre au regard de la lumière, l’infiniment petit et son vis-à-vis, l’infiniment grand. Et le tumulte des oppositions n’en finirait jamais. N’est-on, soi-même, l’envers de quelque autre Existant qui, volontiers, pourrait nous envisager comme son propre négatif ? Les choses sont si étranges, si variées sous des latitudes si étendues que, jamais, l’on n’en peut saisir la dimension extrêmement ouverte, toujours disponible au voyage de l’esprit.

   Et puisqu’il s’agit de nomadisme, que je te dise l’immense éloignement qui me sépare de toi, de ces terres nordiques à la belle fascination. Tu es donc une Fille Boréale, alors que je ne suis que ton reflet Austral, une simple réplique à ta voix, un mirage s’allumant dans la nuit de tes songes. Afin que l’altérité trouve ses exactes assises, il faut le lointain, non le proche. Ce dernier, le près, l’à-portée-de-main,  s’usent toujours d’être devenus le familier, le banal, l’icône décolorée par de trop insistants regards. Si, de mes aurores australes, je t’aperçois, c’est à l’aune de ta continuelle disparition. Demeure en ta distance, la plus sûre de nos rencontres.

   L’objet de ma correspondance, en ce jour de fin d’hiver, d’abord prendre de tes nouvelles, ensuite te parler d’une image qui, tard dans la nuit, m’a tenu éveillé. Je crois avoir été cet enfant derrière la vitrine magique où scintillaient les feux de son insatiable vouloir. Il est des visions qui s’incrustent à même la densité de l’âme, y forent un puits et c’est depuis cet étrange sans fond que nous interrogeons ce qui, soudain, est venu à nous. Jamais nous n’avons de terre ferme où poser nos certitudes lorsque l’effleurement d’une poésie vient s’immiscer dans le cours de nos pensées. Tout flotte infiniment, tels les rubans, précisément, des aurores boréales. Peut-on au moins décrire un tel phénomène, l’affubler de prédicats, insuffler en son évanescente matière plus qu’une manière de songe-creux, lequel a plus affaire à lui-même qu’au monde alentour ?

   A cette simple évocation, voici ce qui se présente. Une plaine de neige blanche, les triangles, de loin en loin, de sombres résineux. La ligne d’horizon des arbres, basse, infiniment « terrestre ». A l’opposé de cette pesanteur, un élan dans le ciel, une tornade vert-émeraude qui semble tirer sa lumière de sa propre énergie, des stries la parcourent, des vagues s’y animent, des flux en traversent le corps sans doute astral, éphémère, intangible. Une tache rose de soleil, un océan de bleu, de l’électrique, du saphir, du turquoise. Et ceci si tourbillonnant que l’on se croirait sous l’emprise d’une galaxie dont notre corps ivre figurerait le centre. Voici le boréal en son exception, en son mystère, cette illusion qui use et abuse de nos sens jusqu’à troubler notre raison, nous faire girer dans le mode de la folie.

   Et maintenant, sans doute, brûleras-tu de connaître en quoi consiste cette « aurore australe » dont j’ai tenu le secret jusqu’ici à seulement faire rougeoyer ton impatience, allumer au profond de tes yeux l’étincelle de la curiosité. Vois-tu, tout savoir, toute connaissance, du moins l’envie d’y accéder, tout ceci ne vit qu’aiguillonné par une inassouvie avidité dont tous ces événements extraordinaires sont les initiateurs. Que serions-nous sans l’immensité du ciel étoilé, le gouffre des trous noirs, la fuite éternelle des comètes, les pluies d’astéroïdes ? Sans doute bien peu de choses puisque, en réalité, nous participons de ces corps célestes comme ils trouvent en nous matière à justification. Oui, Sol, l’homme justifie les étoiles ! Ceci n’est-il troublant à la mesure de ces espaces infinis ?

   Maintenant, nous avons à voir les coutures de ton monde, la face inversée de ta propre réalité. Ici, sous des latitudes plus méridionales, plus « australes », c’est comme si nous vivions sur une autre planète, peut-être Vénus et ses galettes de lave en fusion semblables à du soufre ; Mars  et ses fleuves d’hématite pourpre, ses volcans et ses rifts, ses mesas, ses dunes, ses calottes polaires ; Jupiter et sa grande tache rouge-orangé ; Saturne, cette boule à mi-distance du dense mastic, de l’ambre au chant joyeux qu’entourent ses magnifiques anneaux de glace et de roches. En tout cas un univers si singulier que nous n’en aurions aucune représentation, aucune anticipation possible.

   Le ciel est haut, comme voilé, avec des teintes de mauve assourdi. Du plus loin de l’espace des précipitations de corail, des manières de voies lactées, des pliures d’étoffes, des organdis, des velours, des taffetas légers,  des tulles vaporeux, on penserait à une route de la soie au sens strict, littéral, une longue étole de tissu parcourant le désert du  Taklamakan, ses tempêtes de sable, longeant les hauts sommets enneigés du Karakoram et on n’en aurait jamais fini de parcourir ces étendues pleines de surprises, tissées de magie d’Orient, cette terre extrême, mère de toutes les félicités, lieu de toutes les promesses.

   Puis, juste au-dessus de la ligne d’horizon, tout se déplie selon des variations de moindre intensité, des incarnats si près d’une douce anatomie, des feux dans leur étonnante brillance, des garances à peine proférées, des nacarats pareils à l’intérieur des coquilles marines, des tommettes qui font penser à des foyers provençaux, des rouilles qui tirent vers les nuances de fers anciens. Ô combien, Sol, cette palette harmonieuse, équilibrée, ces subtils glacis, ces impalpables irisations  sont un baume pour l’esprit. Nulle agression qui dissimulerait ses funestes projets sous le dard d’une sanguine, d’une violence à la densité écarlate, un cinabre qui indiquerait la proximité de desseins lugubres. Tout ici est dans la juste mesure de l’homme, accordé à son souci de progresser sur un chemin que ne longerait nulle chausse- trappe. Seulement une avancée parmi de souples collines, d’accueillantes vallées, de riantes plaines.

   Cependant ne va pas croire à une bluette dont l’homme ferait son miel à la seule raison qu’ici, les teintes sont plus amicales que les déchirures boréales qui, parfois, habitent les ciels de chez toi. Non. On peut chercher son propre orient avec la lucidité rivée au corps,  et s’en remettre à la beauté d’une immédiate présence. On ne peut demeurer seul lorsque le paysage se donne avec cette entière confiance, cette si naturelle évidence. Notre territoire intime ne s’actualise nullement en tant que totalité réalisée, autarcique, isolée. Toujours il nous faut être hors de nous, dans cette nappe de sens colorée, en même temps qu’au-dedans de nous depuis l’enceinte où nous visons le monde. Nous ne sommes pas limités à la possession sans distance de notre ego, nous devons conduire les choses à se muer en notre reflet, autrement dit cet arbre-ci, cette colline-là,  cette aurore nous appellent comme l’un de leurs fragments. Ce n’est qu’à l’instant où se produit l’impensable fusion que nous pouvons prétendre à quelque unité. C’est pourquoi, Sol, il convient de toujours regarder l’au-dehors de manière à ce que l’en-dedans trouve les moyens de sa plénitude. Mais je te sais dans la perpétuelle recherche des significations. C’est pourquoi mon insistance sera indigente.

   Descendre, oui il nous faut descendre. Les hypothèses, les plans sur la comète, les intellections toujours nous éloignent des objets mêmes de notre quête. Il convient de retourner à la pure sensation, de s’y ressourcer comme à une eau de fontaine. Nous sommes maintenant dans la zone de la photographie si peu éclairée, nous penserions à un genre d’inter-monde qui serait la lisière, la bannière se déployant entre la zone céleste, et celle, terrestre, où nous inscrivons nos bien hasardeux pas. Un triangle de noir, plus large à l’orient de l’image (combien c’est étrange cette sourde parole orientale qui, pourtant, devrait être pure lumière), gagne son occident, finissant sa course en une forme lancéolée. Y aurait-il la richesse d’un symbole à découvrir ? Le lieu de la connaissance serait-il devenu occidental, gommant en un seul geste la prééminence du Levant quant à la saisie de ce qui se montre et nous interroge dans la glaise dense des phénomènes ? Que de questions, Solveig, naissent de cette image, lesquelles demeureront ouvertes, gagneront nos collines de chair, y allumeront les feux d’un silence non résolu ! Et puis la manière de se livrer aux investigations du monde, ne serait-elle plutôt boréale qu’australe ? Le froid, la majesté des icebergs, les immenses domaines blancs n’induiraient-ils pas la sollicitation d’une raison cristalline que des latitudes moins élevées négligeraient, livrées à une naturelle paresse ? Pense-t-on mieux sous le noroît que sous les alizés ? Tu me diras, j’en suis sûr, le résultat de tes brillantes méditations, toi l’Etoile Polaire qui es mon définitif aimant.

   Puis ce qui se laisse apercevoir au-dessous du tropique de l’image, est-ce le gonflement infini de la mer, la courbure plénière de la terre, l’onde magnétique d’un songe, le désir en sa tellurique turgescence, une maternité en voie d’accomplissement, l’envol d’une dune sous la poussée du vent ? Ne serait-ce pas, seulement, ce « Rouge-Emoi » dont le Photographe nous fait l’offrande afin de donner à nos yeux un plus ferme appui, une certitude joyeuse, nous entraîner à sa suite dans le domaine inexploré des perceptions neuves ?

   Sais-tu ceci, toute chose se dévoilant ici et là, la sanguine d’une pomme, le bleu des yeux, la blancheur du silence, le gris d’une médiation, tout ceci est archivé au plein de notre être, bien que notre oubli de ces choses soit grand. Alors nous voyons le vol du goéland sur la pellicule du ciel, la projection du campanile sur la lagune, l’épervier dépliant son cône de fils sur le miroir de l’eau. Ce ne sont que formes, ce ne sont que couleurs qui réactivent des choses apprises que nous avions oubliées. Qu’en est-il pour toi des fulgurations de ta mémoire boréale ? Pour moi des réminiscences australes ? Peut-être y trouveras-tu l’envol d’une oie, le voyage de Nils au-dessus de la Laponie ou du Gotland ? Peut-être y trouverais-je le charmant petit village de Combray, les états balnéaires de Balbec, les frondaisons du Bois de Boulogne, longue suite de réminiscences d’un temps imagé qui longtemps nous habitera ? De Selma Lagerlof à Marcel Proust, des aurores boréales aux australes, de toi à moi, toujours un arc en plein cintre qui dit la justesse de notre architecture. Crois-moi, Sol, il n’y a pas de plus proche vérité !

  

 

 

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