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4 septembre 2017 1 04 /09 /septembre /2017 08:47
Affliction rouge.

Détail d'une oeuvre de

Dongni Hou :

« Sanglot silencieux ».

 

 

 

 

   Homme de peu de conscience.

 

   Voici ce qui pourrait apparaître à l’horizon d’un mythe réinterprété. Un homme est accroupi au sol, dans la posture de la désolation, alors qu’une pluie de gravats s’étend autour de lui, l’emprisonnant dans cette geôle pierreuse. L’homme en question n’est autre que l’infortuné Sisyphe qui semble avoir renoncé à faire rouler son rocher, continuellement, jusqu’au sommet de la montagne. Epuisement de la volonté de puissance qui semble avoir changé de camp. D’humaine qu’elle était, cette volonté semble être, maintenant, le prédicat le plus visible des choses : de la montagne qui fait obstacle avec sa couleur ténébreuse d’Hadès, du ciel qui fait écran à la mesure même de sa teinte de sanguine, genre d’incompréhensible brasier, de signe cosmique venant mettre un terme aux agissements de cet homme de peu de conscience.

  

   Ombre du châtiment.

 

   On n’affronte pas les dieux, Zeus au premier chef,  sans qu’une vigoureuse admonestation ne s’ensuive a minima et, a maxima, une condamnation à demeurer éternellement prisonnier de sa propre inconséquence. Châtiment comme prix à payer. Combien cette attitude d’un Sisyphe assis au centre de sa désolation est plus tragique que celle qui consistait à pousser, selon l’image de la tradition, son innommable caillou, inlassablement, du bas en haut de la colline avec l’espoir qu’il demeurerait peut-être au sommet, au hasard d’une hypothétique anfractuosité, restituant à l’Inconscient la liberté qu’il avait sacrifiée à la mesure de son geste imprudent. Tant que la chose à pousser était mobile, s’inscrivant dans cette transitivité, la lumière d’un possible espoir pouvait encore faire phénomène.

 

   Forme la plus nihiliste.

 

  Ici et maintenant, cloué au sol, Sisyphe a consumé ce qui lui restait, sinon de libre décision, du moins d’un ressort à bander, d’un tremplin à solliciter afin de s’exonérer, un instant seulement, de cette condition qui n’était humaine qu’à l’aune  d’une gesticulation mécanique pareille aux soubresauts d’un automate. Elle ne s’affiliait, en réalité, cette buée de dessein, qu’à la posture de l’animal  dépourvu d’un monde, au sens d’un défaut de projet à soutenir.

    La volontaire dégradation du mythe ici accompli a seulement valeur propédeutique qui nous amènera à saisir la désolation qui habite un tel état. La forme la plus nihiliste de l’exister est atteinte. Tout espoir est balayé de jamais pouvoir atteindre le sommet de la colline, d’y déposer son fardeau, toute tentative de faire parler la raison devient mutique, toute démarche en direction de la liberté est un essor qui manque d’élan et s’effondre sous le poids de son inconsistance. Enfermement quasi-autistique qui dit l’impossibilité d’être là, sur cette terre, en ce lieu, en ce corps.  

 

Affliction rouge.

Sisyphe, par Franz von Stuck, 1920.

Source : Wikipédia.

 

 

   Et maintenant, venons-en à la forte symbolique qui repose en l’œuvre de Dongni Hou. Pour notre part nous y voyons une étroite analogie avec la situation tragique d’un Sisyphe qui aurait décidé d’abandonner son combat, de laisser le champ libre à l’inévitable pesanteur du destin. Similitude des postures qui détermine une identique confluence des situations existentielles.

  

   Être-Racine ; Être-Mur : le même.

 

 Cette oeuvre, à l’accent étrangement contemporain, nous laisse entrevoir l’épuisement, en termes d’essence, de la nature humaine comme si son seul horizon se heurtait au mur écarlate du plus vertical des nihilismes qui soit. En fait il n’y aurait plus que ce lourd sentiment d’exister, cette pâte compacte qui fait dire à Roquentin dans « La Nausée » : « Elle avait perdu son allure inoffensive de catégorie abstraite : c'était la pâte même des choses, cette racine était pétrie dans l'existence ». Et encore : "J’étais la racine du marronnier...perdu en elle, rien d’autre qu’elle." Et pour parodier l’auteur de « L’Être et le Néant », nous pourrions formuler l’assertion suivante, donnant la parole au Sujet du tableau : « J’étais le mur rouge…perdu en lui, rien d’autre que lui ». Sujet se dissolvant à même la chose qui lui fait face, réification de la mesure anthropologique : objet face à un autre objet comme deux chiens de faïence s’observeraient du fond de leur regard vide de sens. Rien ne s’y imprimant que l’esquisse du nul et non advenu.

 

   LES DETERMINANTS DU NIHILISME ACCOMPLI.

 

   Pour percevoir ces déterminants il suffit de se livrer à une description phénoménologique qui appellera les « choses mêmes », à savoir dévoilera leur vérité.

 

   * Mur violemment écarlate en son austère et imparable verticalité. Il est un écran contre lequel briser l’avenue ténébreuse d’un destin qui ne se saisit plus que sous les espèces de l’aliénation. Jamais un mur violemment dressé dans l’espace n’est ouverture. Jamais une racine enfouie dans la surdi-mutité de la terre ne prononcera de langage déployant le site d’une clairière, l’aire d’une présence. C’est d’impossibilité dont il s’agit ici, de dernier terme avant la finitude. Toutes les portes sont fermées. La citadelle-femme est assiégée, les meurtrières occluses par lesquelles on voyait se dessiner les figures tangibles et vivantes du réel. 

 

  * Et le rouge de la toile, cette braise qui dépasse la passion pour mieux la faire se consumer jusqu’au point de non-retour de l’extinction. Un rouge identique teinte les processions funéraires en Asie. Un rouge qui fait se lever les forces démoniaques et infernales. Si « l’enfer est pavé de bonnes intentions » il est surtout pavé du rouge des flammes. Un rouge stigmatisant le vice de la « grande prostituée de Babylone », cette mise à mort du corps de la péripatéticienne, geste d’immolation que profère la fureur noire du Minotaure. Le rouge du sang des victimes, des sacrifiés, le rouge de la violence qui, précisément, « voit rouge ». Le rouge de l’interdit : « au-delà de cette limite votre ticket n’est plus valable » ou le rouge comme dernière station avant que la mort ne sévisse. Rouge contre lequel vient buter le corps de la femme, ce brasier qui en rencontre un autre qui va le réduire à néant, l’annihiler, l’incendier comme pour une cérémonie de crémation. Les bûchers de Vârânasî, au bord du Gange, ne sont guère éloignés alors que la lumière inonde les gradins de pierre et que les corps se dissolvent dans la fumée et l’odeur âcre de la nécessité.

 

   * Ce corps qui est vu de dos est entièrement soumis à la possession du Voyeur, celui-ci fût-il doué des meilleures intentions qui se puissent imaginer. Alors, encore une fois, il nous faut recourir à l’analyse sartrienne faisant du regard de l’autre cet objet aliénant le Sujet qui est visé. Et le Sujet est d’autant plus sous l’emprise de cette vue dépouillant jusqu’à sa conscience même puisqu’il ne peut, de dos, s’y soustraire. Position du condamné à mort face au peloton d’exécution dont, yeux bandés, il ne peut supporter le sordide visage. Sans doute les commis de la mort doivent avoir de bien étranges rictus. On ne tue pas gratuitement, comme cela, pour passer le temps !

 

   * Ce corps qui est voûté, pareil à une anatomie pliant sous les fourches caudines d’un exister si pléthorique qu’il est en train de succomber à la surpuissance de l’être, à sa violence interne, à sa décision d’avoir le dernier mot. La vie est « un long fleuve tranquille » à seulement en dérober la charge dramatique, à en évincer l’exigence d’une dette à payer, à reconnaître dans la suite des jours le coup de dés du destin qui, parfois, s’acharne sur sa victime au point de la dépecer, de la priver de son essence. A terme il ne demeure que des lambeaux sans demeure, précisément, sans habitation possible. Autrement dit « habiter poétiquement sur terre » est bien une exception que cette Condamnée ne pourrait affirmer qu’aux yeux des insouciants et des benêts. Les Eveillés, eux, ont compris l’enjeu de la condition mortelle et ils en préméditent la sombre venue dont ils pensent qu’elle les sauvera, provisoirement, du déluge.

 

   * Ce corps qui est partiel, comment correctement s’en emparer si ce n’est à la manière d’un objet en partance, dont la géographie entière ne nous est nullement accessible ? Perte en soi en direction d’une inévitable chute - fait-elle signe vers la faute originelle ? - ou bien, coalescente à la structure du devenir, est-elle seulement à considérer tel le processus qui nous concerne dès notre naissance ? Pour lequel il ne saurait y avoir aucune pause, aucune rémission. La temporalité est sans pitié qui nivelle tout, aussi bien les collines en leur continuelle érosion, aussi bien l’homme dans sa propension à rejoindre le sol natal dont il provient, cette terre qui le hèle du fond de sa réserve comme si, de cet ultime ajointement pouvait résulter la plénitude d’un sens. Et sans doute en est-il ainsi, quoi que nous fassions, notre rébellion fût-elle amplement légitimée. Nous ne sommes entièrement réalisés qu’absents du monde qui demande des comptes et reste les mains vides.

 

  * Ce corps qui est osseux, qui laisse déjà deviner le squelette définitif, celui sur lequel les anthropologues se pencheront avec attention, brosse de martre en main, loupe à l’œil, pince extrayant les signes d’un passage. Passage long au regard de l’échelle humaine. Court dans la vision totalisante des civilisations qui, au final, se résolvent en des sédimentations ossuaires qui sont l’emblème de milliers de vivants ayant essaimé le long de leurs parcours, qui les spores de la beauté, qui ceux de l’immédiate satisfaction des choses, qui encore la gloire éphémère des anatomies lustrées par les illusoires attentions de la cosmétique. En dernier ressort, un os valant un autre os, un astragale un tibia ou un péroné. « La seule justice » diront certains. Mais quelle justice y a-t-il à mourir alors que l’inventaire est à peine entamé des connaissances dont nous aurions pu faire notre justification à durer ?

 

   Les déterminants du nihilisme accompli, les ultimes instances de la métaphysique se présentent à nous sur le mode de l’étrangeté apparitionnelle, du lexique de la complainte, de l’aide à figurer au monde autrement qu’à l’aune de la disparition, de l’absence, de la biffure définitive. Mur dressé en son inconcevable fermeture ; Rouge qui fait sa brûlure pareille aux flammes de l’enfer ; Dos qui est l’envers du visage à connaître en tant qu’épiphanie humaine ; Corps voûté faisant signe vers une voûte qui ne supporterait plus la charge de son édifice ; Corps partiel, autrement dit scotomisation de la présence à soi, à l’autre ; Corps dans sa sédimentation ossuaire identique à l’avant-goût d’une connaissance de ce que serait l’être au-delà de l’être.

 

  Penseurs tragiques.  

  

  Ceci fait inévitablement penser aux penseurs tragiques de notre temps : Nietzsche, Kierkegaard, Schopenhauer, Cioran, mais aussi aux paroles de l’Ecclésiaste. Ceci ne veut pas nécessairement dire qu’un goût morbide anime les lecteurs qui essaient de sonder les pensées de ces philosophes. Tel Montaigne il est toujours temps de préméditer la mort afin que, la connaissant d’une façon approchée, certes tout intellectuelle, elle nous effraie moins, même si c’est au prix d’un renoncement partiel à l’essence du stoïcisme.

   Il existe une esthétique de la mort comme il existe une esthétique de la vie. Mais ici il convient de ne pas faire de contresens. Nulle mort n’est belle. Nulle mort n’est esthétique au sens qui est conféré à ce mot par les familiers des Beaux-arts. Ici, il convient de prendre « esthétique » à la racine, au sens étymologique grec de : « qui a la faculté de sentir; sensible, perceptible ». Car si l’on perçoit bien la vie, y compris dans sa figure « d’inquiétante étrangeté », on perçoit d’une façon approchée le phénomène de la mort à la mesure du vide qu’elle creuse, du désarroi qui en habite la contrée, du sentiment de perte qui y est irrémédiablement attaché.

   Notre posture par rapport à ces questions « insondablement » métaphysiques (ceci est une redondance) s’inscrit dans un comportement, une attitude éthique, un ressenti philosophique lesquels, en dernière analyse, s’alimentent à notre vécu empirique. Pour cette raison des vécus phénoménaux souvent résolument antinomiques, nul ne peut prétendre expliquer quoi que ce soit, à plus forte raison juger telle ou telle posture sur ce qui, par nature, nous dépasse de toute la hauteur d’un insondable, d’un inintelligible, souvent d’une incompréhension qui referme sur elle-même sa bogue d’ennui infini.  

 

   « Le charme des penseurs tristes ».

 

   Mais il s’agit maintenant d’évacuer cette lourde atmosphère spéculative en faisant fond sur de plus réjouissantes perspectives. Si la peinture de Dongni reprend à son compte des thèmes récurrents de la pensée contemporaine et notamment la dimension désespérée, nihiliste, l’empreinte violemment absurde de l’existence, il convient d’alléger le débat, de le porter sur les fonts baptismaux d’une ironie, laquelle, bien évidemment, ne saurait faire l’impasse quant aux problèmes fondamentaux, prendre une nécessaire distance cependant. Pour ce faire nous allons faire appel à quelques réflexions tirées du livre de Frédéric Schiffer, « Le charme des penseurs tristes » :

 

   « Concernant, donc, la philosophie, quand, à l’occasion, je demande à un amateur quel livre de sagesse (ici il convient de réaliser une synonymie entre « sagesse et esthétique », c’est moi qui souligne), il conserverait sur lui en cas de passage à vide […] jamais personne ne me répond : L’Ecclésiaste, ou les « Maximes » de La Rochefoucauld, ou encore « Le Précis de décomposition » de Cioran - à plus forte raison « Le Bréviaire du chaos » de Caraco. […]

   De fait, des pages où l’on ressasse que « tout est vanité », où l’on souligne que l’amour, « si on le juge par la plupart de ses effets, ressemble plus à la haine qu’à l’amitié », où l’on ricane du fait que les hommes sont « des charognes verticales dont la seule activité se réduit à penser qu’ils cesseront d’être », et où l’on recommande le suicide « comme marque de politesse », n’ont guère vocation à regonfler le moral des âmes, même les moins douillettes. Ce à quoi je rétorque que c’est une marque de philistinisme de n’en pas goûter le charme ».

 

   Remède à l’affliction.

 

   Donc, en dernière analyse, ne souhaitant nullement nous faire taxer de philistins, ces béotiens ayant un goût peu marqué pour les arts et la littérature, selon la définition classique qui leur convient, nous regarderons d’un œil attendri et complice le Sujet de cette belle toile, fût-il désespéré, mais aussi bien ce beau syllogisme de l’amertume du très pince sans rire Emil Cioran : « Dans un monde sans mélancolie, les rossignols se mettraient à roter ». Pour notre part, à cette éructation inattendue autant que triviale, nous préférerions son chant mélodieux, sa voix fût-elle voilée par l’émotion. Oui, l’émotion cette corde sensible qui, tantôt, nous incline du côté de la simple romance, tantôt de l’adagio ou de la  symphonie fantastique, parfois du rire qui résonne comme naturel antidote à toute affliction. Ainsi chemine la vie qui bat son plein. Buvons-la jusqu’à la lie !

  

 

 

 

 

 

  

  

  

 

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2 septembre 2017 6 02 /09 /septembre /2017 08:34
Tissées de silence.

« 31 Août »

 Œuvre : André Maynet

***

 

« Voir un visage revient à dire en silence son énigme invisible. »

 

Jean-Luc Marion

*

 

 Variation sur une parole de sagesse

 

« Voir un corps revient à dire en silence son énigme invisible ».

*

 

    Jean-Luc Marion nous pardonnera cette liberté prise quant à au contenu de sa belle phrase. Corps, visage, quelle différence en réalité dans la mesure prise  du silence, dans l’appréciation de l’invisibilité, de l’énigme qui les parcourt comme un frisson fait lever sur une peau sensible les milliers de picots de l’émotion ? Certes le visage contient en soi, dans sa complexité, dans sa polyphonie les nervures selon lesquelles connaître le vertige des sens. Un visage, ça parle. Un visage, ça écoute. Un visage, ça voit. Un visage ça goûte. Confluence des percepts qui viennent à notre rencontre afin que l’altérité ne demeure un hiéroglyphe scellé sur son secret. Les sens sont faits pour découvrir l’autre en nous. Le différent. Parfois le différend car il n’est jamais garanti que ce qui nous visite entre en nous avec la grâce requise à la réception de la chose inattendue, peut-être souhaitée, en tout cas lieu d’un étonnement, parfois d’un saisissement. Nous sommes toujours surprise ne connaissant nullement le terme des hôtes qui gravitent à notre entour.

 

    Teinte de feuille d’automne 

  

   Surprise et même y aurait-il ravissement, nous demeurons au seuil d’une terre sans nom, exilés, interdits de n’en pouvoir posséder qu’un infime territoire, un versant, une crête, une ligne courant dans le fond d’une vallée. Ce luxe de l’épiphanie humaine, cette face qui illumine de son parcours radieux les chemins du monde, qu’en retenons-nous, qu’en fixons-nous dans les capricieuses volutes de notre mémoire ? Un visage connu, aimé, vient-il tout juste de s’absenter et, déjà, nous sommes dans l’angoisse de l’avoir perdu. Le front de l’aimée était-il bombé ? Ses yeux, couleur noisette ou bien mordorés, teinte de feuille d’automne ? L’arc de Cupidon était-il régulier ? Les pommettes rehaussées à la façon d’une Reine de Nubie ? Son menton effacé ou bien affirmé ? Et cette fossette dans le pli de la joue, a-t-elle au moins existé ou est-ce notre imaginaire qui l’a déposée là, sur la peau nacrée afin  que nous attachions à un détail, comme à un môle,  notre errante souvenance ?

 

  Du bassin, la vasque d’amour

 

  Et son corps, comment s’inscrit-il dans la crypte de nos souvenirs ? N’est-il pas encore plus fuyant que l’inaccessible visage ? Des mains que conservons-nous sinon la force d’une étreinte ? Des bras le geste d’un enveloppement ? Des hanches la lumière dans le jour qui décline ? Du bassin la vasque d’amour qui oscille et bat la mesure? Des jambes le parcours jusqu’à notre digue étroite ? Des pieds l’impatience à être dans le sillage que nous traçons pour ne demeurer orphelins dans la contrée insulaire ? Nous voyons bien que le corps est ce roc, ce massif silencieux, cette excroissance dont nous ne saisissons jamais que le désir, l’ambroisie de la volupté, la perdurance d’une félicité. Toute chair s’immole à même son invisibilité. Toute chair est, par essence, effacement. Ne serait-elle ceci et alors nous demeurerions attachés à sa forme matérielle et jamais au poème qui l’habite, au langage discret qui l’anime depuis l’intérieur, cette sombre caverne qui bruit de toutes les rumeurs de l’exister. C’est pourquoi nous sommes toujours en manque de ses mots, de sa mystérieuse sémantique, de ses codes chiffrés. Alors nous cherchons.

 

    Un ballet baroque

 

   Car il faut bien se fixer quelque part, lancer des amarres, trouver une anse où abriter son fragile esquif. C’est toujours d’un parcours de chemineau dont il s’agit. Avec ses pas hésitants, ses esquives, ses soubresauts, parfois ses culs-de-sac, ses impasses où plus rien ne brille que, précisément, le silence majuscule avec ses bruits de rhombe lancé dans le tumulte de l’air, avec ses ricochets, ses phosphorescences faisant leur traînée de feu dans l’avenue nocturne du destin. Alors nous tendons l’oreille, nous espérons le recueil, dans sa conque, d’une fugue, d’un menuet enjoué, d’un ballet baroque qui nous sauvera du naufrage. Oui, car nous sommes des êtres en péril qui ne pensent leur salut qu’à l’aune du bruit, du mouvement, de l’agitation, des grimaces éloquentes et colorées des carnavals.

 

    Des rutilances de poivre

 

   « 31 Août », le titre de cette image comme pour résonner en écho avec ce qui vient de se montrer. L’été a eu lieu avec ses déhanchements, ses odeurs boucanées d’huile solaire, ses terrasses en bord de mer où vibrait l’odeur entêtante des grappes des bougainvillées, ses orchestres habillés de cuivre et de cymbales, ses concerts de voix qui couraient jusqu’au fond des plus étroites venelles. Partout la vie coulait à flots, partout sévissait la grande marée dionysiaque des humeurs festives. Ici des liqueurs vertes dans des verres cernés de brume, là des mets odorants, épicés, des effluves de safran et de cannelle, des rutilances de poivre, des éclats de fleurs de sel. On buvait. On riait. On pleurait parfois, mais d’ivresse, mais de bonheur, mais d’un contentement qui paraissait n’avoir pas de fin.  On oubliait qu’on avait un visage. On oubliait qu’on avait un corps. On ne se souvenait plus des tresses de silence qui, autrefois, dans le frimas d’hiver, s’enlaçaient à nos humeurs chagrines. Ce qu’on voulait, c’était la démesure, l’amplitude, l’éploiement de la vie en ses corolles luxuriantes, en ses bulles irisées, ses broderies polyphoniques.

 

   1° Septembre ou la déclivité apollinienne

 

   « Porcelaines Blanches » sont dressées en leur éphémère silhouette. Trois figures préfigurant la venue de l’automne, bientôt le règne de l’hiver et ses généreux frimas. Nul ne peut savoir la nature de leurs corps, la dispensation ouverte de leur visage en l’été qui les a traversées. Leurs lèvres s’étaient-elles gonflées sous la caresse solaire ? Leurs aréoles avaient-elles bruni tels des tessons d’argile au contact du désir plénier qui faisait ses doux rugissements dans l’air tissé d’ardeurs multiples ? Leur ombilic s’était-il orné des tatouages qui étaient les signes avant-coureurs du plaisir, les pliures selon lesquelles connaître l’intime de leur féminité dans le creux d’un fondement ? Leurs sexes discrets s’étaient-ils ouverts à l’incandescence du jour ? Les billes de leurs genoux avaient-elles rencontré le sablier du temps, tutoyé le bonheur de vivre dans l’arche immense de la contrée ouverte ? Leurs corps avaient-ils parlé le langage du débordement, avaient-ils proféré le lexique de la sublime joie, avaient-ils marqué les césures s’inscrivant entre les heures pleines et les heures creuses ? Avaient-ils été le creuset d’une fable, le chant d’une comptine, peut-être le tremplin d’un hymne traversant l’éther de son flamboiement, la corolle exultant de leurs flux, de leurs reflux, de leurs marées intérieures, cette sourde complainte affleurant aux rives luxuriantes de l’exister en son exception ? Comment tous ces corps avaient-ils traversé l’isthme rapide de leur destin ? Comment ?

 

   Faire rugir le corps ?

 

   Septembre dans son habit de cuivre et de bronze - les feuilles des chênes rouvres ne tarderaient à se colorer de rouille, à chuter sur le sol de carton -, Septembre donc avait arasé les ardeurs, tamisé la lumière, poncé les angles aigus des mois dispendieux. Voici venu le règne de l’économie, du feu au coin de l’âtre, de l’air qui étrécit les doigts lors des brumes matinales. Tout revient à tout dans une ultime modestie avant que l’hiver n’entaille de sa lame tranchante la chair tendre de l’âme. A quoi bon se rebeller ? Les saisons sont ainsi faites qu’elles s’emboîtent à la manière d’un ingénieux puzzle. Une prodigalité cédant la place à une exubérance, laquelle s’abîme dans la chute de la lumière, puis la nuit vient qui reprend dans son linceul toutes les paroles du monde devenues, soudain, superflues, sinon inutiles. Pourquoi faire rugir le corps puisque nul écho ne lui répondra. Hiver est latence, fermeture, repos avant le grand ressourcement. Pourquoi darder les braises de sa poitrine que la bise vient d’éteindre ? Pourquoi disloquer son pli libidineux puisque les bourgeons commis à les habiter se sont fermés au crépuscule du jour ? Pourquoi faire de son territoire annexé par la perte de l’heure le lieu d’un bavardage alors que tout disparaît dans la bogue de la non-profération, que tout se scelle dans les rets étroits d’un mutisme ?

 

   Qui fait silence

 

   La saison est enfuie qui parlait, la saison est venue qui fait silence. De l’une à l’autre l’écart de cette belle dialectique qui ne se lève qu’à faire surgir le sens du non-sens, le jour de la nuit, le désir de la continence, la lumière de l’ombre. C’est ainsi, il faut demeurer en silence, aussi bien le visage en son énigme que le corps en son secret. Sans doute même en leur mystère car rien ne se dit jamais des choses indicibles. Ceci est une tautologie. C’est pourquoi, le plus souvent, nous parlons à tort et à travers. Ceci est notre humaine condition. Aussi bien le dire que le non-dire. Ici est le lieu du retrait de la parole face à ces « Divinités Blanches » qui demandent la paix et l’occultation de tout désir. Or parler est déjà désirer le monde à l’aune de notre nomination. Nommer est saisir et porter dans la présence. Nous appellerons le silence et nulle autre chose qui l’offenserait. Toute beauté est silence ! Comment dire encore après cela ? Rien d’autre que la finitude qui en est le point d’orgue. Oui, à partir de ceci : point d’orgue ! Le silence.

 

 

 

 

  

 

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31 août 2017 4 31 /08 /août /2017 20:45
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31 août 2017 4 31 /08 /août /2017 08:36

(Sur le livre d’Emmanuel Ruben).

Sous les serpents du ciel : Destin et Liberté.

   4° de couverture (L’araignée givrée).

 

  "Une matinée d’automne, au milieu du XXIe siècle, dans une vieille ville anonyme, quelque part entre la mer et le désert. Les premiers pans du grand barrage qui coupe en deux les Îles du Levant se fissurent. Pendant la chute du mur, quatre hommes prennent la parole à tour de rôle et imaginent le futur.

 

   Mais leur passé les rattrape car tous se souviennent de la mort de Walid, un adolescent qui, vingt ans auparavant, faisait voler son cerf-volant au-dessus de la frontière lorsqu’il fut pulvérisé par un drone ou une roquette, dans des conditions mal élucidées. Qui était-il réellement ? Qui l’a tué ? Pourquoi est-il mort ?

 

   Chacun, selon son point de vue, raconte l’histoire de ce jeune révolté. Mais la voix de Walid se mêle peu à peu à celle des quatre narrateurs, pour dire le vrai sens de sa révolte. Des choeurs de femmes l’accompagnent dans cette quête, chantant la tristesse et la beauté d’une terre écartelée, où les hommes n’ont jamais fait que promettre la guerre et profaner la paix.

 

   Dans ce roman d’anticipation aux accents d’épopée contemporaine, Emmanuel Ruben explore de nouveau la frontière de l’Occident et malmène la géographie réelle pour nous proposer une vision renouvelée d'une Histoire qui n'en finit pas de renaître."

 

    Guerre, mur, deux visages tournés vers le néant.

 

   Le phénomène paroxystique de la guerre ne se laisse jamais lire qu’à la manière d’un signifié dégradé en signifiant occulté, lequel en raison de son caractère absurde n’apparaît plus que sous la bannière d’un non-sens, d’un illisible lexique, d’une « inquiétante étrangeté » qui dépouille le monde de sa charge existentielle, chutant dans l’abîme sans fond de la plus confondante aporie. Dans la guerre rien n’a plus cours que des actes sans rationalité, des comportements sans justification que la haine de l’autre, des motivations primaires si proches de l’instinct animal, ce balbutiement de l’être, cette ondulation limbico-reptilienne, cette posture archaïque que ne fait plus se mouvoir aucune considération anthropologique. Acte gratuit par excellence où le geste n’est plus que volonté d’annihilation de tout ce qui n’est pas soi, qui ne coïncide pas avec ses visées, ses intentions maléfiques. L’acte guerrier est entièrement désolidarisé d’une pensée, d’une réflexion, d’un langage qui porteraient au concept la hauteur d’une vue. « Détruire », dit-elle, comme si cette injonction ne pouvait trouver d’autre prolongement que sa propre profération, que sa puissance auto-réalisatrice. Emission d’une apodicticité qui trouverait en soi l’ultime vérité de sa présence au monde. Ce qu’est, par définition, toute apodicticité.

   Le mur - cette concrétion matérielle de la guerre, cette incoercible cicatrice, ce stigmate ineffaçable -, le mur donc qui sépare les hommes est cette faille ouverte à l’infini, cette incohérence formelle, cette césure partageant le poème du monde en deux hémistiches irréconciliables, haute polémique instituant la dialectique du même et de l’autre selon deux versants abrupts, seulement doués d’une violente hétéronomie. Deux faces opposées, deux principes adverses dont la métaphore de la pièce de monnaie pourrait rendre compte d’une façon approchée : l’avers ne connaissant du revers que cette mince ligne de la carnèle qui les sépare, sinon les divise, à l’instar de toute frontière qui scinde, arbitrairement, le peuple uni et indivisible de la terre.

 

  Cerf-volant : le double visage de Janus.

 

Sous les serpents du ciel : Destin et Liberté.

Buste romain de Janus, Musée du Vatican.

Source Wikipédia.

 

 

   Le fil rouge qui traverse « Les serpents » est celui d’une ambivalence fondamentale qui anime tout projet humain, révélant tantôt sa face de lumière (le solstice d’été), tantôt sa face d’ombre (le solstice d’hiver). Double valence que symbolise le visage bifrons de Janus. Ovide nous précise qu’à l’époque où les éléments, terre, eau, air,  feu étaient indifférenciés, ce dieu se nommait Chaos, ses deux épiphanies successives attestant la présence, en une même entité, de l’ordre et de la confusion. Janus au règne pacifique était le dieu de la paix que traversait, sans doute, la polémique ancienne, le remuement, le tumulte initiaux. Comme une bataille faisant sa rumeur en filigrane.

   A propos de son temple : « Il [Numa Pompilius] éleva le temple de Janus. Ce temple, construit au bas de l'Argilète, devint le symbole de la paix et de la guerre. Ouvert, il était le signal qui appelait les citoyens aux armes; fermé, il annonçait que la paix régnait entre toutes les nations voisines. »  (Tite-Live, Histoire Romaine).

 

   Guerre et paix dans la figure du cerf-volant.

 

   Paix. (Extraits).

 

   « Tu le sais, Walid, on prêtait jadis aux cerfs-volants des pouvoirs magiques ; au Cambodge, au Moyen Âge, ils étaient confectionnés par des bonzes et les brahmanes lors des rites  agraires : leur vol augurait de la sécheresse ou invoquait la pluie. (…) pendant la pleine lune de l’équinoxe, les moines khmers envoyaient dans les airs de longs serpents volants, (…) dans l’espoir d’apaiser les esprits célestes grâce à cette douce musique aléatoire. » 

   « Alors que les tiens, de cerfs-volants, qui changeaient tous les jours de forme et de couleur, étaient de magnifiques oiseaux de papier ; lorsque tu accrochais à leur queue des miettes de pain, ils servaient à nourrir les oiseaux, les vrais. »

   « Tu rêvais de devenir un homme volant, Walid. Tu disais : un jour, les hommes auront des ailes, et la terre ne les retiendra plus prisonniers. » 

   « Un instant j’ai été pris de vertige et j’ai cru voir bouger les flancs de la falaise, je l’ai vue se cabrer, ruer en avant puis en arrière, se coucher telle une grande jument blanche, à la fois fauve et docile. Puis je l’ai vue se plisser telle une immense peau vierge et j’ai vu se dessiner, grandeur nature, sur les flancs de la falaise, dans le ciel nuageux, ce nouveau pays dont tu rêvais, cet archipel que tu avais griffonné sur les ailes de ton cerf-volant. Oui, Iristan planait là-haut, au-dessus de nos têtes, comme une constellation diurne, un almageste géant, un atlas des nuées. » 

 

   Guerre. (Extraits)

 

   « Et la vérité c’est que chacun de mes engins volants était à double face [Janus, c’est moi qui souligne], avait un recto et un verso, représentait à la fois une nouvelle arme et une nouvelle patrie… »

   « …y a rien de plus fragile qu’un cerf-volant (…) un bon cerf-volant est celui qui peut se tendre comme un arc, fendre l’air comme une flèche, et supporter les secousses les plus violentes. »

   « Nous savions qu’il avait imaginé ces machines de mort qu’il baptisait de noms guerriers, Boomerang, Yatagan, Kalachnikov, Kamikaze, Revolver, Zeppelin, etc. Nous savions que Walid n’était pas mort innocent. » 

   « Le cerf-volant du XXI° siècle ça s’appelle un drone, au cas où vous ne seriez pas au courant ! » 

 

     Paix dans les mots.

 

   « Des fois, même, je dessinais un truc chelou sur les voiles de mon cerf-volant juste pour voir le beau sourire de Nida, une caricature de l’oncle Hassan quand il se met en colère, une vision du grand barrage quand il sera démoli, le cheval blanc de Mahomet avec ses ailes d’aigle et son buste de femme et sa queue de paon, un bateau ivre, un cavalier bleu, un iris aux sept couleurs de l’arc-en-ciel, un tigre enragé, un orang-outan, un hippocampe céleste, une libellule à queue fourchue, un dauphin fou, un perroquet zébré, un flamant vert, un chameau des neiges, un hibou joyeux, un crabe aux pinces d’or, un espadon supersonique, un crapaud à longues cornes, un cachalot volant, une araignée givrée, un scorpion ailé, un ouroboros, un cobra bicéphale, un caméléon charmeur et moustachu, un gros python rose qui se glisse entre les nuages, un serpent couvert de plumes que je cueillais au pied du mur vu que les oiseaux s’égratignaient toujours les ailes en se posant là-haut à cause des barbelés. »

 

  Les Serpents du ciel, ce n’est pas seulement l’histoire d’un conflit qui oppose deux territoires irréductiblement antagonistes, c’est aussi une histoire d’amour naissant entre Nida, la cousine admirée, convoitée et Walid l’adolescent martyre. Aussi « voir le beau sourire de Nida » est déjà une part de paradis s’annonçant sur terre. Sur ces territoires déchirés par la tragédie de l’histoire, l’attachement n’en est que plus fort, il transcende toutes les difficultés, il se rit du réel, il perfore les murs de l’aporie humaine. Et l’oncle Hassan qui inflige une correction à son neveu coupable d’aimer sa cousine, que mérite-t-il d’autre sinon une caricature emportée par le vent ? Et le grand barrage, ce mur de la honte qui sépare des populations autrefois unies, des familles, des amis, son destin saurait-il être autre que celui d’être voué à la destruction, à la réduction en  gravats qui porteront en leur intime la figure de l’inconcevable, indiqueront le sceau de l’incompréhensible. Parfois la mémoire des hommes se recueille dans l’indicible, au point que, réifiée, elle disparaît à même la matière dans sa forme la plus insignifiante, la plus risible peut-être tellement sa charge d’inconcevable se situe hors de toute raison. Il y faut du recul, il y faut de l’ironie cette arme subtile dont se pare toute intelligence pour faire reculer l’absurde dans les culs-de-basse-fosse qu’il mérite.

   Et puis, comment ne pas chevaucher avec toute la dérision qui s’impose le Burak, ce coursier fantastique venu du ciel, portant Mahomet lors de son « voyage nocturne » jusqu’en terre de Jérusalem, puis assurant son « ascension », son retour céleste ? Qu’avait-il retenu, le Prophète, du problème des hommes, avait-il eu, au moins, la préscience de leur destin en forme de mur, avait-il eu écho de la partition des peuples de la terre en milliers de diasporas qui, jamais, ne retrouveraient l’innocence originelle, la félicité du paradis ? Qu’avait-il fait sinon un périple sans but, une manière d’errance bien éloignée du souci des apatrides, des sans-lieux, des déracinés ? 

 

Sous les serpents du ciel : Destin et Liberté.

Le Bouraq

d'après une miniature moghole

du xviie siècle.

Source : Wikipédia.

 

   Sans doute valait-il mieux se distraire en terre de poésie, voguer avec Rimbaud sur son « Bateau ivre », peut-être écrire quelques vers flottant dans « le ciel rougeoyant comme un mur », dire comme lui : « J'ai vu des archipels sidéraux ! et des îles / Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur », mais quels archipels, quelles îles ?  Quel vogueur en partance pour plus loin que lui ?

   Ou bien fallait-il confier son éternel voyage au « Cavalier bleu », adopter sa foi en une renaissance spirituelle de la civilisation, inventer un art nouveau qui ne connaîtrait « ni peuple, ni frontière, mais la seule humanité », selon la belle expression de Kandinsky ? Chevaucher le bleu comme on chevaucherait l’espoir, appeler le bleu comme la couleur indépassable du voyage vers l’infini, sa légèreté, son impalpable touche céleste, cette transparence dans laquelle noyer tout ce qui blesse et atteint l’âme de sa pointe acérée.

Sous les serpents du ciel : Destin et Liberté.

La Tour de chevaux bleus.

Franz Marc, 1913.

Source : Wikipédia.

 

 

   Ou encore cueillir « un iris aux sept couleurs de l’arc-en-ciel » et alors, d’emblée, on aurait rejoint la Nation du même nom, mêlant dans une même harmonie les peuples bariolés qui essaimaient aux quatre coins du monde. S’entourer d’un bestiaire fantastique où faire se dissoudre les aspérités du réel, abattre les fourches caudines  des contraintes, vivre dans l’immensité de l’imaginaire, dérouler l’écheveau sans fin de l’univers onirique. Voguer en folie avec le dauphin, lui qui symbolise la sagesse ; transformer la « chouette de Minerve » en hibou joyeux ; tutoyer la « noire idole » avec le crabe d’Hergé ; goûter aux joies de l’éternel retour avec l’ouroboros ; s’initier aux mystères de la mutation spontanée avec le caméléon.

Sous les serpents du ciel : Destin et Liberté.

Un ouroboros.

Source : Wikipédia.

  

   Certes on pourrait jouer à l’infini le jeu des variations, s’installer dans la polyphonie des métamorphoses, surgir au sein du merveilleux qui n’est jamais que la mise en scène de la liberté, donc l’antidote du destin qui frappe à l’aveugle, élève des herses, bâtit des geôles, contrarie des itinéraires, dresse les murs contre lesquels viennent se briser le rêve des hommes, leur besoin d’amour, leur désir d’altérité. Si Walid plonge avec délices dans cette manière de délire, s’il se livre tout entier aux voltes de la fantaisie, sinon de la fantasmagorie, nul doute qu’il s’agit, pour lui, de se soustraire au poids d’une condition qui le dépasse et le prive d’une partie de son être.

   La paix, la liberté se déclinent aussi sous la forme du pays imaginaire, de la nomination plurielle des lieux dans laquelle transparaît, en creux, ou plutôt d’une manière inversée, en verlan, la métamorphose souhaitée, la présence idéale d’un monde tel qu’imaginé dans l’activité fantastique, laquelle gomme les limites, franchit les frontières, se joue des tracés arbitraires que les hommes ont tracés à la surface de la terre :

    

   « Parce que j’ai oublié de vous le dire mais à cette époque-là, notre prof de français nous avait demandé de décrire un archipel imaginaire. Et sur ces cartes que nous ramenions de la rue Saint-Georges, je dessinais la forme d’une ville ou les contours d’un pays où nous pourrions vivre heureux, Nida et moi. Et je donnais à mon cerf-volant le nom de cette ville ou de ce pays, Ninja, Sulban, Malarah, Irokoa, Rezanath, Bémeleth, Salujérem, Yatagan, Iristan le pays des iris sauvages et je donnerais à cette ville ou à ce pays la forme d’un archipel, avec des iles éparpillées dans tous les sens. »

  

   En effet, comment ne pas reconnaître, au travers de « Rezanath, Bémeleth, Salujérem », comme dans l’écriture en miroir de Léonard de Vinci, cette torsion du réel, ces lieux chargés d’histoire, cette pluralité religieuse, cette confluence de peuples égarés qui luttent pour leur reconnaissance, leur droit à la parole, leur volonté d’exister hors les mots dans ce que la conscience universelle pourrait leur accorder de signification pleine et entière ? Comment ne pas percevoir dans cette « novlangue », les points cardinaux de la Terre Sainte, NAZARETH, BETHLEEM, JERUSALEM,  qui sonnent comme le lexique du partage, de la division, du conflit qui se régénère à même sa propre complexité, à même l’imbrication de langages croisés qui deviennent illisibles, tels des palimpsestes dont les couches sédimentées ne livrent plus de leur secret qu’un mystère encore plus profond, encore plus indéchiffrable. Réalité hiéroglyphique ne parvenant plus à connaître sa propre essence. C’est à ceci que nous sommes conviés, à prendre acte d’une parole qui se dissimule sous les atours de langues vernaculaires emmêlées, non identifiables, qui chute dans une babélisation qui fragmente l’universalité du langage en autant de signes devenus obscurs, indéchiffrables. Ici la place est faite pour que survienne la guerre à l’intérieur des mots, miroir de la guerre dans sa manifestation de chair et de sang.

Sous les serpents du ciel : Destin et Liberté.

Manuscrit hébraïque du xie siècle.

Source : Wikipédia.

     

   Guerre dans les mots.

 

   « Et mon cousin Djibril, qui était un virtuose du verlan, m’apprenait plein de mots de verlan à la mode à l’époque - comme la téci, le tiequart, c’est chanmé, c’est un truc de ouf - mais qui doivent déjà faire vieille banlieue moisie ; aujourd’hui j’imagine que les mecs parlent encore différemment, si ça se trouve, ils ont inventé le verlan du verlan. Ce qui est dommage, c’est qu’on puisse pas vivre la vie en verlan - parce que si je pouvais appuyer sur la touche REWIND, je reviendrais en arrière jusqu’à l’instant où j’ai senti sur mes lèvres celles de Nida … »

 

   Verlan,verlan, verlan, comme une incantation, une prière, une supplication dont le pouvoir permettrait que l’histoire personnelle se rembobine, comme dans les films, jusqu’aux rives éblouissantes de Nida, son unique héroïne ; que l’Histoire des hommes rétrocède jusqu’à retrouver, peut-être, la langue originelle qui signait la paix, l’harmonie, l’entente. Alors la confusion des langues vernaculaires s’effacerait pour céder la place à une parole fondatrice, creuset non seulement du parler mais de l’amour uni des existants, de leur irréfragable fraternité.

   En réalité, ce que manifeste l’usage du verlan est bien plus qu’une mode langagière, qu’un usage singulier de la langue. C’est d’une véritable dégradation, d’un envers qui fait apparaître l’autre face de Janus, celle ourlée d’ombre et de projets funestes, d’intentions belliqueuses, guerrières. Le langage, essence de la condition humaine s’hypostasie en un sabir qui ne devient plus que le médium privilégié d’une caste, peut-être d’une secte ou bien de marginaux qui s’en servent en signe de reconnaissance. Tout est oublié de l’universalité de la langue, tout est remis à un usage prosaïque, élémentaire, à une parodie de signifiant ayant presque valeur d’onomatopées. Ce qui était poème du monde, cette langue première dont on peut penser qu’elle s’ordonnait selon la beauté, la pureté d’un psaume biblique, voici qu’il n’en reste que quelques scories, qu’un balbutiement, que quelques borborygmes qui ne sont nullement sans faire penser aux désordres, aux chamboulements qu’impose toute guerre dans son désir de retourner au chaos primordial.

   Mais si, user du verlan peut s’apparenter à une œuvre de destruction, ce chemin constitue, par simple effet de retournement, ce geste du REWIND par lequel tout redevient possible de ce qui a été, seul moyen de retrouver l’espoir et la face de lumière de Janus. Car en toute chose coexiste toujours cette duplicité du sens et du non-sens, cette éclaircie et cette obscurité native, cet éternel clignotement du blanc et du noir, de la vérité et de la fausseté. C’est ceci qui se dit à l’épilogue de cette belle histoire tragique.  Cependant il n’y a nulle coloration oxymorique dans cet ajointement de « belle » et de « tragique », seulement une nécessaire fusion. Notre désir n’est jamais mieux fouetté qu’à l’aune de cet objet qui disparaît à l’horizon de notre être.  L’immuable est d’un mortel ennui !

 

   « … oui, le Pays du Cerf avait la beauté des poignards, il avait l’agilité et la méchanceté d’une guêpe, mais il en avait aussi la fragilité : comme une guêpe il était rayé de jaune et de noir, ce n’était pas du tout le pays de miel et de lait qui leur était promis, c’était un pays hachuré d’amour et de haine, strié de lumières et de ténèbres.

   Et voilà pour le côté face, mais côté pile, Yatagan était un sabre volant pourvu d’un filin d’acier enduit de poudre de verre et d’un rostre en lame de cutter, que nous avions longuement aiguisé contre une pierre. »

 

   Comment mieux refermer ce précieux livre empli d’un vibrant humanisme qu’en citant les paroles venues du ciel de Walid-l’adolescent en lequel se prophétisent les accents d’une terre rendue à elle-même, les voix de peuples enfin réconciliés, le chant du « nombril du monde », ce sublime omphalos à la symbolique si riche, un destin qui, à nouveau, se déclôt, s’ouvre à la

Sous les serpents du ciel : Destin et Liberté.

Obole delphique figurant un omphalos,

 ve siècle av. J.-C - Source : Wikipédia.

 

 

liberté et entraîne à sa suite la belle théorie de la germination, l’assurance d’une efflorescence sans contrainte ? Toute utopie, ce non-lieu, a sa nécessaire chute dans le réel. Parfois celui-ci s’annonce sous la bannière de l’espoir que synthétise la rencontre des langages du monde rendus à leur claire lisibilité :

 

   « Et tous mes cerfs-volants partis à la poursuite du vent seront délivrés par les nuages, tout un peuple ailé redescendra vers la terre. Et les enfants pourront vous brandir de nouveau, Asswad, Ankabut, Farashatan, Nedjma, Argos, Boomerang, Yatagan, Kamikaze, Ninja, Sulban, Malarah, Irokoa, Rezanath, Bémeleth, Salujérem… (…) Et le pays changera de nom et de constitution, et l’ancien régime laissera la place à la fédération pélagique et pacifique d’Iristan - le pays des iris sauvages, parce que ce sont mes fleurs préférées, parce que si j’avais épousé Nida, je lui aurais offert tous les jours un bouquet d’iris sauvages. »

 

Sous les serpents du ciel : Destin et Liberté.

Iris palaestina près de Jérusalem.

Source : Wikipédia.

  

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16 août 2017 3 16 /08 /août /2017 14:32
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1 août 2017 2 01 /08 /août /2017 08:20
Difficile liberté.

                                        ICARE

               Œuvre :  Livia Alessandrini.

                      Villeneuve ©2007.

 

 

 

 

 

   Disperser les spores de la vie.

 

   Au début, il y a très longtemps, lorsque l’humanité était balbutiante, dans l’azur tissé de rien flottait un air de liberté. Un air seulement car les choses n’étaient encore nullement venues à soi et partout régnaient les vents contraires de l’irrésolution. Comme si le monde originel devait consentir à se déployer, à s’ouvrir ensuite pour accueillir la lente marche des humanoïdes. Ces derniers avaient, malgré tout, une impression de relative autonomie. Ils parcouraient les herbes jaunes de la savane, décimaient un troupeau dont ils faisaient leur quotidienne pitance, s’accouplaient bruyamment, dispersant les spores de la vie au hasard des rencontres, se couchaient, le soir, sur un lit de gravier, dans une ornière de terre ou sur une natte de feuilles.

 

  L’éclair de l’instant.

 

  La liberté ils ne pouvaient la concevoir du fond de leur existence archaïque et ce qui leur tenait lieu de pensée - quelques boules cotonneuses de sensations  amassées dans le réduit de la tête -, ne parvenait jamais à une réflexion qui pût excéder l’éclair de l’instant. C’étaient de brusques déflagrations, de menus orages mentaux, de minces éjaculations frontales qui s’épuisaient à même leur sombre profération. Un clignotement de lampyre dans la nasse étroite de la nuit. Auraient-ils eu accès à la vision du ciel et alors leurs cerveaux se seraient allumés à la beauté des choses, autrement dit auraient été imprégnés du luxe inouï de la liberté. Seulement leurs lourds bourrelets sus-orbitaux étaient des rochers qui mangeaient la moitié de l’éther. Se seraient-ils recueillis sur le bord d’un rivage, sur la lisière d’un lac, près d’un vaste océan et leurs yeux inondés de clarté eussent compris d’un seul empan du regard le libre écoulement des choses, à savoir le bonheur d’être là, inclus dans le paysage immensément disponible, manière de vis-à-vis d’une infinie conscience avec ce qui se donnait à voir.

 

   Abîme de l’aliénation.

  

   Seulement le lourd massif de leur corps, leur inclinaison en direction du sol, l’étroitesse de leur vue ne les distrayaient guère d’eux-mêmes et ils demeuraient ensevelis dans le sépulcre de leur laborieuse matière.  Cependant, tant qu’ils demeuraient dans le nid réconfortant de leur instinct grégaire - groupes de quelques dizaines d’individus -, ils avaient l’impression de posséder un refuge qui les exonérerait de bien des déconvenues. Le problème avait surgi des rencontres entre les différents groupes, l’esprit clanique avait alors enflammé les sangs et provoqué des affrontements sans merci, des luttes intestines, des guerres dont ils ne percevaient plus ni le début ni la fin. Ils avaient connu, sans pouvoir en formuler la nature, l’abîme de l’aliénation.

 

  Nœuds labyrinthiques.

 

   Que faire alors sinon donner lieu aux premières formes de la domesticité sur terre, à savoir élever des abris de boue et de branches, y loger la dalle d’un foyer et se protéger de la barbarie des autres ? Puis les progrès de la main, le façonnage artisanal, le génie de l’homme avaient abouti à la création de logis de pierre de plus en plus complexes avec leurs cellules distinctes, leurs couloirs, longues coursives qui couraient d’un bout à l’autre des édifices avec, souvent, des nœuds labyrinthiques, des complexités de dédales déployant à l’infini le sinueux dessin de l’habileté. Aux premiers temps de la mise en architecture du réel les habitants en avaient apprécié la dimension d’abri, le caractère fonctionnel, la commodité sans égale. La nature était loin qui faisait son bruit d’orage. Les autres étaient identiquement logés entre des haies de pierre et le monde tournait sans déranger qui que ce fût.

 

   Hiéroglyphes de la peur.

 

   Cependant, l’habitude étant mauvaise conseillère, les Existants eurent tôt fait de s’ennuyer. Certes ils connaissaient l’accalmie liée à toute protection mais, parallèlement, ils avaient renoncé à leurs mouvements hors les murs, à leurs longues déambulations sur la croûte d’argile, sous la verticale lumière du ciel. Ils avaient renoncé au peu de liberté qui s’était annoncée dès leurs premiers pas erratiques sur la courbe ascendante du destin. Alors on se mit à éviter les rixes, on se dissimula dans quelque sombre encoignure, on rongea son frein, on s’essaya à décapiter le temps à coups répétés d’imprécations, à griffures contre les parois de calcaire, y imprimant les hiéroglyphes de la peur, y incrustant les stigmates de l’angoisse. On ne pouvait le formuler faute de mots suffisants mais on était pris au piège, on était le membre d’une secte chtonienne, le matricule illisible d’un prisonnier assigné à demeurer dans son propre corps, à ne pas enfreindre ses limites. On était devenu son propre geôlier et l’on avait jeté au loin le sésame qui était le gage de sa propre libération.

  

   Etendards de la liberté.

  

   Tout espoir était-il aboli ? Certes non et ç’aurait été renoncer à l’essence de l’homme que d’en proférer la vibrante assertion. Dans la densité des murs, au milieu du fatras des ombres et des gorges étroites on s’affairait en secret. Icare et son père Dédale n’avaient-ils pas aperçu, planant au-dessus des meutes de briques, le vol aérien de grands oiseaux blancs, ces étendards de la liberté se déployant dans les courants sinueux du zéphyr ? Leur simple vue les avait illuminés et, dès lors, la clarté n’en finissait pas de faire ses remous dans la barbacane assiégée de leurs têtes. Il fallait sortir de cet enfer, gagner l’aire libre du ciel, il fallait devenir des êtres sans attaches, des égaux des mouettes et des goélands, des aigles royaux tenant dans leurs serres le disque aveuglant du soleil. Alors on n’aurait eu de cesse de réaliser l’artifice par lequel on échapperait à sa terrible condition. Des plumes éparses gisaient au sol qu’on tressa et assembla à l’aide de liens solides. On les enduisit d’une cire épaisse qui les tenait liées ensemble. On s’essaya à quelques volètements modestes, puis on s’enhardit et, un beau jour, on décida de prendre son envol.

  

   Toboggans d’écume.

 

   Les hommes dormaient encore, dissimulés dans les plis de leur inconscient. Seules des ombres denses tapissaient la complexité du labyrinthe. Les premières tentatives d’ascension furent timides, de simples frémissements de rémiges dans le jour qui naissait. Puis on arriva en haut des murs à partir desquels se dévoilait un large horizon : l’aire d’une totale délivrance opposée à la vie végétative d’en bas où s’épuisait la marche funèbre des souffles à la peine, des vies soumises à trépas. Quelle joie alors de s’immiscer dans les voiles d’air, d’éprouver la pente des toboggans d’écume, de rebondir sur le tremplin léger des nuages.

 

   Jusqu’à l’illimité.

 

   Le jeune âge d’Icare, sa fougue le tirent vers le haut. La perte de Dédale dans les remous d’un temps usé le maintient dans les basses irisations de l’atmosphère où la terre demeure à portée de vue. Icare est prévenu du danger qu’il y a à tutoyer les sphères supérieures du ciel, de s’exposer à l’intense rumeur solaire. Mais la jeune existence n’a cure des conseils et des préceptes d’un sage, celui-ci fût-il son père. Après la longue continence, après la privation de mouvements, comment résister à cette fascination de toujours agrandir les cercles de sa propre royauté ? Ivresse que de découvrir les fastes de sa puissance, pure félicité de se dire sans limites, de devenir l’égal d’un dieu qui possède tous les territoires jusqu’à l’illimité, l’infini.

 

   Péché d’arrogance.

 

   Le soleil est au milieu du ciel qui fait son immense tache blanche. Comment résister à la lumière, cette belle métaphore de l’être réalisé en totalité ? Seulement ceci, tracer en signes de feu sur le dôme de verre du ciel : LIBERTE - LIBERTE et l’accomplissement de soi est porté à l’extrême pointe de la conscience, dans la sublime effervescence qui, jamais ne connaîtra de fin. Mais voici que Dédale, découragé par tant d’audace et d’effronterie inconsciente disparaît à même la ligne d’horizon qui devient son tombeau. Mais voici qu’Icare condamné par son péché d’arrogance n’en finit pas de chuter en direction de ce labyrinthe dont il avait cru s’échapper, qui s’annonce comme le terme du merveilleux et trop bref voyage. 

 

   Tête dans le vertige.

 

   Oui, c’est bien le problème de la liberté que présentait cette fable ou bien cette fantaisie mythologique. Et, au terme de l’aventure, voici ce qui s’annonce à la manière d’un simple et évident postulat philosophique. Tous les hommes, depuis les premiers balbutiements préhistoriques jusqu’aux modernes délibérations posant l’individu en tant que son maître absolu, toutes les postures donc ont établi la liberté essence indissolublement humaine. Sans doute cette assertion se vérifie-t-elle mais d’une manière fragmentaire non comme vérité une et définitive. Existant au sens propre, c'est-à-dire échappant au néant, nous nous affirmons autonomes dans l’acte de vivre. Mais notre pouvoir s’arrête à cette extraction. Ne pas être, puis paraître et tout est dit de notre affranchissement du réel. Comme si le geste de notre venue au monde s’affirmait naïvement, identique à notre possibilité singulièrement étriquée d’un libre arbitre. Unique détermination qui, le reste du temps, nous laisserait les mains vides, la tête dans le vertige et le cœur scandant les pulsations de l’angoisse qui nous sépare de notre finitude.

 

  Etique liberté.

 

  Etique liberté. Peau de chagrin qui se rétrécit avec les inlassables assauts du temps. Notre naissance ne nous appartient pas, nous ne décidons pas du terme de notre vie et dans l’intervalle bien des déterminismes, des aléas, des contingences nous distraient d’une voie que nous aurions choisie, d’événements dont nous aurions infléchi le cours si la faculté nous avait été octroyée d’en décider ainsi. Si la possibilité d’une liberté existe quelque part - et sans doute faut-il la postuler afin de ne pas désespérer -, toute relative fût-elle, elle constitue un bien précieux. La seule certitude qui puisse nous être allouée comme l’offrande d’exister : la liberté n’est nullement une entité qui nous serait extérieure, que nous irions saisir en nous réfugiant entre les murs de hautes fortifications ou en gagnant les espaces éthérés à la manière de tous les Icare qui postulent un ailleurs peut-être afin d’éviter la confrontation avec leur propre présence. Dans la mince histoire ici proposée, Dédale-le-réaliste trouve sa propre issue en disparaissant dans la fente de l’horizon, sa mort si l’on veut être plus précis. Car, même s’il survit à son fils, il n’en devient que l’ombre portée, la survivance coupable après que l’inconcevable a été accompli : fournir à sa descendance l’objet-ailé par lequel celui-ci accède à sa perte.

  

   Pour te nommer Liberté.

 

   Icare quant à lui a voulu transcender son propre destin en le mesurant à la majesté sans pareille du Soleil. Péché de jeunesse qui le précipite dans une chute sans fin - elle rappelle la chute biblique de l’homme exilé de l’Eden. L’Artiste nous restitue Icare comme cette forme si semblable à l’airain - l’invincibilité -, alors que le visage est tétanisé - la perte de soi -, que le corps se rigidifie, que les ailes de l’émancipation infinie ne sont plus que les rameaux dispersés de la peur, l’annonce d’une limite ontologique qu’il faudra franchir, manière de rachat du péché d’orgueil. Vouloirs être libre, pour l’homme, revient aussi à réaliser les conditions de son aliénation. Toutes les tentatives de différer de soi s’équivalent. Aussi bien le saut en direction des étoiles, aussi bien la fuite dans la faille terrestre de l’horizon, cette image de la temporalité en son irrémédiable aporie. Pour cette raison d’un ténébreux dénuement face à l’innommable, le Poète Eluard a écrit ces mots éternels :

 

« Et par le pouvoir d’un mot

Je recommence ma vie

Je suis né pour te connaître

Pour te nommer

 

Liberté ».

 

   Seule liberté : coïncider avec soi. Demeurer en soi. La liberté n’a nulle extériorité. La liberté n’est pas une réalité : un sentiment à l’impossible, une inclination à ce qui pourrait être. Hors ceci, pure illusion par laquelle notre chemin avance sur une ligne de crête avec l’abîme pour seul horizon. Seule la Poésie, ce langage sublimé, cette parole quintessenciée peuvent nous ramener au centre de notre être, là où exister veut dire être libres. Là seulement. Nulle part ailleurs. L’art est liberté !

 

  

 

 

 

 

 

 

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22 juillet 2017 6 22 /07 /juillet /2017 14:19
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