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1 décembre 2017 5 01 /12 /décembre /2017 15:07
 Mystère du jour nu

Œuvre : Pierre Soulages.

 

Source : Le Blog de

peinture-abstraite-informelle.

 

 

***

 

 

Le Feu & la Flamme

 

Cela monte en nous

C’est le feu et la flamme

Cela exulte

Cela remue

Et les buissons d’eau

Les vergetures de la terre

Les effusions du sol

Clouent au silence

Epinglent à demeure

 

***

Comment être soi

Ici dans la chambre livide

Et nue

Alors qu’au dehors

Tout remue

Et demande

Son dû

Comment ne nullement

Céder

A la folie polychrome

Au luxe d’être à côté de soi

Sur l’étrange lisière

Où tout se dit

Dans l’abondance

Où tout se donne

Dans la mouvance

Des choses

Des êtres

En leur seule

Présence

 

***

Cela monte et descend

Cela fuse

Cela perle

Cela témoigne de qui vous êtes

En votre fond

L’Illimité qui jamais ne trouve

De route à son pas

L’Infini qui vous taraude

Le Vent qui vous traverse

L’Absolu qui fait son zéphyr bleu

 

***

Alors on questionne

L’éclair qui tonne au Ciel

La pluie de météores

Dans l’étincelante nuit

La fulgurance boréale

Là-bas au loin

Sur la courbe haute du Septentrion

On s’y perdrait presque

Dans la dérive lente

Des glaces hauturières

On s’y abîmerait

Dans les labyrinthes blancs

Du songe

On y disparaîtrait

Pour une vision

De l’Unique

Ceci qui nous interroge

Et jamais ne porte de nom

Peut-être n’en a-t-il pas

 

***

Combien de douleur

A ne pas connaître

A toujours douter

A tâcher de happer

Quelque haillon

De Vérité

Quelque faille

De présence

Quelque certitude

Hissée tout en haut

Du pavillon

Où ne flottent

Que les voiles souples

De la beauté

 

***

 

dans le noir qui brûle

Qui attise les paupières

Qui vrille les pupilles

On trace les déchirures

D’un savoir

On plonge les griffes acérées

Afin que

De cette incision

Naisse une parole

Se dise un mot

Peut-être vibre

Un silence

Se lève l’aube

D’une espérance

 

***

 

Ténébreuse l’encre

Qui coule en plein ciel

Bitumeuse la joie

Pliée dans sa rumeur

Sourde l’affliction

Qui étreint le cœur

Poudre l’âme

De cette lourde

Et inaltérable

Suie

Dont notre chemin

Est parsemé

 

Le Feu & la Flamme

 

Cela allume les feux-follets

De la conscience

Cela fait sa lumière diffuse

Cela creuse du clair

Dans la mine serrée

De l’angoisse

Cela rassure

Et c’est aussi démence

Que de croire

A la sublime donation du jour

A ses mains vierges

De tout crime

 

***

 

Même les Morts

Ont peur de la lumière

De la déchirure

De l’entaille qu’elle ouvre

Au cœur de la nuit

Mais les Morts veulent la Nuit

Mais les Vivants veulent le Jour

 

***

 

Notre corps est nocturne

Notre corps est mutique

Notre corps est soudé

Qui ne veut rien savoir

Du monde

Des hommes errants

Des mutilations

Qui lacèrent le réel

Cette taie endeuillée

Qui recouvre

Toute innocence

La réduit au Néant

 

***

 

Pourtant il y a des lumières

Du corps

 

*

Les yeux

La bouche

Les narines

Le sexe

Les pores

 

*

Mais ont-ils au moins

Appris à dire

Le désarroi de tout Vivant

Exténué à la tâche de vivre

 

***

Pourquoi tout ce noir

Pourquoi ce heurtoir

Toujours recommencé

Offenser la chair

Creuser la pulpe

Eclats de blanc

Brisures

Ecorchures

Rainures

Afin que cela parle

Que cela se montre

Que la plaine sombre

Voie le soleil

La crête de la montagne

Mesure l’adret

La profonde vallée

S’ouvre

A l’éclat

Au limpide

Au chiffre

Qui rend visible

Assoit sur le cercle

Des significations

Déploie l’être

Autrement que

 Dans sa dissimulation

 

***

 

Feu-Flammes

Trouant la bannière

Mortifère des nues

Trépan de l’esprit

Fouillant de ses diamants

La boue d’ébène et de cuir

Est-ce là le destin

Qui depuis toujours

Nous échoit

Autrement

Il n’y aurait

Que cécité

Et refuge

Dans

Le

Rien

Le Noir

L’Encre

L’Obscur

La Nuit

Nous les voulons

A seulement

En écarteler

Le corps

Muet

Oui

Muet

Oui

L’entaille

Du

Réel

Du Noir

Célébrons

La Beauté

Ouvrons-la

Au mystère

Du Jour

Nu

 

 

 

 

 

 

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14 novembre 2017 2 14 /11 /novembre /2017 16:03
Don du Ciel à la Terre.

                  Photographie : Blanc-Seing.

 

 

***

 

A la Terre le Ciel a donné

Sa courbe infinie

Sa nuée d’étoiles

Le cercle d’air

Dont elle fait sa demeure

 

A la Terre le Ciel a donné

Sa couleur bleue

D’encre marine

Et de saphir

Dont elle se vêt

Tout uniment

 

Le Ciel est immense

Dont la ronde

Jamais ne s’arrête

Le Ciel est toute bonté

Qui jamais ne fait halte

 

Le Ciel est fabrique du Monde

Le Ciel est ressourcement

Le Ciel est Texte

Les mots y vivent

L’illimité

Empyrée

 

La Terre est cernée

Par le vaste horizon

La Terre murmure

Et souvent

On ne l’écoute

Ni n’entend sa plainte

 

Terre et Ciel sont en rapport

Terre et Ciel jouent en accord

Terre et Ciel ne pourraient vivre

L’un sans l’autre

Ajointement nécessaire

De l’un à l’autre

 

Terre et Ciel comme unité

A ne jamais dissocier

Terre et Ciel

Comme l’Amante et l’Aimé

Terre dans Ciel

Ciel dans Terre

Osmose des êtres

Dans leur sublime infinité

 

Mais les hommes sont là

Avec leurs regards

En forme de harpons

Avec leurs gestes

Tels des lianes

Leurs mains

Ciselées en diamants

Levées en trépans

 

Mais les Hommes sont là

Et leur insatiable curiosité

Fore jusqu’à l’âme

La pliure heureuse du limon

Incise jusqu’à l’infini

La donation unique du Ciel

 

Terre et Ciel à l’unisson

Que l’horizon relie

Goutte d’Espace et de Temps

Que le Poème ajointe

Dans l’illisible césure

De sa Présence

 

Ici

Une faille est comblée

Que souvent les hommes

Ne perçoivent point

Tout occupés qu’ils sont

A sonder leur Moi

A le polir tel un précieux rubis

Ce faisant ils oublient

Le Monde

Ils laissent dans l’ombre

Les mots qui unissent

Tout ce qui sur Terre

Vit dans l’extrême solitude

De n’être pas reconnu

De demeurer

Dans cette prose confuse

Qui a pour nom Chaos

Qui a pour vêture Néant

 

 

Les mots des Hommes distraits

Ne sont que répétition

D’une fable usée

Dont la trame ne se confie

Qu’aux Rares qui en font

L’expérience

Oui

L’expérience

A savoir faire entrer

La braise vive

Des choses

Dans la densité

De leur propre chair

Ici

Entre Ciel

Et

Terre

Là où se joue la partition

Exacte de l’Être

 

Mais les griffes vindicatives

Mais les yeux en forme de vrilles

Mais les pieds en larges battoirs

Mais les genoux

Aux génuflexions profanes

Ont semé leur résille d’effroi

Entendez donc la Terre gémir

Ecoutez donc le souffle abîmé

Du ciel

Cette longue déchirure

Pareille à l’Eclair

 

L’Eclair serait-il

Le foudre de Jupiter

La pointe avancée

De la vengeance des Dieux

Ces Essentiels

Ces Uniques

Que nous avons relégués

En leur mortel Olympe

Cette demeure qui

Faute d’être accessible

Aux Egarés

Se dissout dans les larmes

Du Ciel

 

Combien est grande

La Solitude des Hommes

Dans le Désert qu’ils ont semé

Combien l’affliction partout

Visible

Telle cette peau d’argile

Que lézarde l’humeur arsenicale

Du sans pitié

 

La Terre on l’a aimée

Puis labourée

Entaillée en profonds sillons

On l’a violentée

De son soc turgescent

On l’a engrossée de mille postérités

Qui n’ont su que l’assaillir

A la hauteur

De leur arrogance

De leur impudeur

 

Matrice vouée aux gestes mortifères

Jamais elle n’a retrouvé

La grâce originelle

Jamais la courbe docile

Jamais le limon salvateur

Pareil à la pureté du Lotus

Que l’eau putride

Porte à sa perfection

Dans le Jardin secret de l’Être

 

Le Désir des Insuffisants

A ôté à la boue sa plasticité naturelle

Son illimitée réserve de bonté

Il a épuisé la pureté

D’un corps immensément disponible

Et le Ciel est en attente de renaître

Avec Celle qui

 Fiancée Promise

Vit dans l’esseulement

Du Monde

 

Oui le Monde est seul

Et la Terre gercée

Durcie

Craquelée

Est cette plaie visible de l’âme

Seule  à se montrer

Aux yeux disponibles

Infiniment

Disponibles

 

D’eux on a un urgent besoin

Encore est-il temps

De s’adresser aux Dieux

Ils nous attendent

Du plus loin de leur souffrance

On a proféré leur mort

Depuis longtemps

Seuls sont

Morts

Les hommes qui ne savent

Entendre leur voix

 

***

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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11 novembre 2017 6 11 /11 /novembre /2017 19:50
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11 novembre 2017 6 11 /11 /novembre /2017 10:40
Si l’hiver se disait.

                  Photographie : Patrick Dreux.

 

 

 

 

   C’était arrivé sans crier gare.

 

   Bien sûr on s’y attendait. Ici, dans ce pays de montagnes, de plateaux sans fin, de vallées taillées dans le roc, tout était minéral, immédiat, sauvagement présent. Tout surgissait à l’improviste. Aussi bien l’Ami que l’on n’attendait pas, aussi bien la meute de loups erratique aperçue se découpant sur la crête, aussi bien l’œil du soleil faisant son cercle blanc au-dessus des brumes. Vivre ici, c’était se disposer à être selon la fantaisie du vent, la brusque survenue de la pluie, la subite chaleur d’été dépliant ses anneaux dans les hautes herbes jaunes et brûlées.

 

    De glace et d’harmattan.

 

    Tout ici tenait du lointain hostile du septentrion et de l’aridité désertique. Tout était de glace et d’harmattan. Tout était inscrit dans une manière d’amplitude et ceci, ce brusque saut du réel, on le trouvait immensément gravé dans les visages des vieux hommes. Dans les faces abruptes que le temps avait burinées à coup de serpe et de varlope, à chute de neige et à clameur solaire.

   Leur front bombé, c’était la colline là-bas, à l’horizon, que le vent parcourait de sa course acide.

   Ces yeux gris qui paraissaient n’avoir pas de fond, c’était neige et verglas, froidure et souvenirs anciens, nostalgie et illisible avenir.

   Ces nez busqués, épatés, larges comme des battoirs, c’était l’éperon rocheux qui lançait vers le ciel sa supplique muette. Combien d’orages ils avaient essuyés, de tempêtes magnétiques, d’aurores boréales, de lueurs d’oasis sous la férule de la lumière. Une géologie à découvert, un témoignage plus que séculaire, la pointe avancée d’une douleur parfois, le siège de la fragrance d’une Belle croisée autrefois, aujourd’hui un illisible mot dans l’abîme de la mémoire.

   Et ces joues lustrées, poncées par les ans, ces plaines labourées de sillons profonds, une pour la joie, une pour la peine, une autre pour l’amour, son crépuscule, son clignotement dans les vingt ans si loin qu’ils auraient pu, aussi bien, être imaginés, les vingt ans ! Ne pas avoir vécu. Hallucination de l’imaginaire dont il ne demeurerait qu’un vague état d’âme, une complainte sise en quelque inaccessible endroit. Un espace pour le rien et le vagabondage. L’illusion faisant son bruit de fontaine quelque part au rivage de l’être.

   Et ces lèvres aux fines ridules. Encore y traînent quelque merveilleuse promesse, le suc de miel d’une « Fiancée », la parole belle qui lie et attache à une terre, à un homme, une femme de passage.

   Et ce cou fripé tel celui du reptile, cette intumescence, ces vagues de chair et de peau : voyez-y les congères qui partout courent sur le sol avec leur belle insolence, leurs lignes claires, leurs revers d’ombre bleue où se dissimule le secret du paysage, sa souple splendeur, son envie de dire dans le simple et l’intime.

 

   C’était arrivé sans crier gare.

 

   Un soir on s’était couché dans le modeste logis au toit de chaume, on avait tisonné une dernière fois les braises dans l’âtre, les cendres les avaient recouvertes de gris. On avait poussé les lourds chenets de fonte noire contre la plaque tachée de suie. On s’était couché dans le lit de mémoire - plusieurs générations y avaient laissé l’empreinte du temps -, on s’était rassemblé autour de son corps vieilli, en chien de fusil, on avait mouché la flamme, on avait confié son repos au lac immense de la nuit.

   Dehors le ciel courait d’un bout à l’autre de l’horizon, clair, net, lavé de toute inquiétude. Des étoiles criblaient le ciel. La lune pleine colorait les vallées de blanc. Les cirques de pierre, les creux des dolines, le fond des vallées étaient une encre bleu-marine que rien ne semblait pouvoir atteindre qu’une profonde paix venue du lointain des âges. Une fin du monde eût pu ressembler à cette chute paisible, à ce retrait de la Nature si discret que même les hommes les plus avisés n’auraient eu conscience de rien, seulement le souffle d’une vague prémonition que le néant aurait éteinte de sa dague froide, anonyme. Plus rien n’aurait alors eu lieu que l’errance des planètes dans le vide sidéral.

 

   C’était arrivé sans crier gare.

 

   Le matin, dans la lueur grise de l’avant-jour, on s’était levé sans bien savoir ce que serait l’heure prochaine, peut-être simplement la reconduction de la précédente, l’annonce de la suivante dans un éternel recommencement du même. Tellement de temps s’était empilé depuis l’âge de sa naissance. Cela faisait une cohorte charnelle, un genre de chenille processionnaire dont on n’apercevait ni le début ni la fin et ceci s’appelait « vivre » et l’on ne se posait même plus de questions à ce sujet.

   On avait appliqué sa main au carreau terni de buée, on ne sentait plus le froid puisqu’il faisait partie de vous et l’on percevait à peine son trajet glacé dans la tunique des vaisseaux. On s’était sustenté de quelques fruits, d’amandes et de noix. On avait enfilé ses galoches de bois - un peu de paille fatiguée en ornait la semelle -, on était sorti dans la première lumière du matin. Les yeux encore maculés d’ombre ne voyaient que dans l’approximation. C’était le rugueux de la peau qui réagissait en premier. Quelques picots s’y levaient sous le bourgeonnement de l’heure. C’étaient des trilles d’épingles qui foraient l’épiderme. C’étaient les gouttes de brume qui faisaient pleurer les yeux et l’on était un peu dans une manière de demi-cécité

 

   C’était arrivé sans crier gare.

 

   Hiver avait frappé un grand coup. Comme au théâtre avec le brigadier qui sort les spectateurs de leur torpeur. La grande représentation pouvait enfin commencer. Les Acteurs et Actrices étaient grimés de blanc, tels des mimes, tels des hommes en perruque tout droit venus du siècle des Lumières. Peut-être un bal se donnait-il en quelque endroit prestigieux, peut-être un salon littéraire ou la demeure d’un homme d’influence ?

   Le rideau de scène était cette pure nébulosité, cette estompe dont quelques arbres émergeaient pareils à des fantômes venus d’on ne sait où.

   Un peu au devant, le tapis jaune des herbes flottait entre terre et ciel comme si, jamais, il ne pourrait trouver de position fixe.

   Des coulisses sortaient des rameaux dénudés, quelques branches griffant l’air de leurs pathétiques nervures.

   Au plein de la scène se montrait un ruisseau si immobile qu’on l’eût dit reposant à jamais dans sa native lueur.

   Sur les rives quelques joncs aux teintes sourdes n’attendaient peut-être que l’impulsion du Souffleur pour dire enfin le texte de la pure beauté.

   Un tapis de neige que trouait le vert des herbes clôturait cette étrange scène qui semblait être figée, en attente de retrouver la vigueur qui semblait l’avoir désertée. Mais il y avait là un tel sentiment de calme, une telle ampleur de pensée, une halte si favorable à la méditation que l’on restait hagard, pareil à un oiseau que le frimas aurait cloué en plein ciel.

 

   Longuement on regardait.

 

   Comme si, de cette vision, pût ressortir quelque chose comme une vérité. Le froid serrait les tempes, étrécissait l’amygdale de la tête, cintrait les pensées dans un corridor si étroit qu’il ne pouvait, ici, y avoir de place pour une simple dérobade, une fuite, le jeu pervers d’une commedia dell’arte. Tout se donnait dans la netteté. Tout ruisselait d’exactitude et ce n’était pas la fine brume qui eût pu compromettre l’indéfectible lien qu’on entretenait avec le paysage.

   On n’était pas isolé, séparé. On était à même la présence. Langue de glace, haleine de frimas, banquise de jambes, sérac de mains tels des freux perdus dans la démesure de l’air tendu, vibrant, iceberg du tronc flottant au-dessus des immémoriales contrées de l’expérience, du savoir, là, enfoui tel une écharde dans la clameur de la chair. Le Pays on le portait en soi comme le Saint tenait sur sa poitrine le scapulaire où vibre l’image sacrée, autrement dit l’image de soi puisque c’est toujours d’abord le soi qui est en cause, qui réclame son dû, son Dieu, son idole.

 

   Longuement on regardait.

 

   Parfois, dans l’échancrure de l’esprit, une brusque diversion, un éclair, le libre champ d’une clairière. Cela s’éclairait, au loin, dans la prairie ouverte du souvenir. Ciel de plomb que le bleu adoucissait. Des crêtes à l’impalpable couleur dessinaient dans l’espace le triangle émoussé d’anciens cratères. Le feu s’y laissait entendre dans le dense tressage de la terre. On y devinait le lacis rubescent de la lave, les tapis de magma tels des fauves assoupis en train d’amasser leurs forces, de fomenter de sombres desseins. Il y avait le fleuve vert tendre des pâtures, des chibottes de pierres vives que le vent traversait. Il y avait, dans le goulet d’un cirque de rochers, la chute d’une eau vive. On la suivait en imagination dans la gorge étroite où rugissait l’éclat de milliers de gouttes joyeuses. Il y avait un plateau semé des pluies d’étoiles jaunes des scorsonères, on y devinait le petit peuple des insectes occupés à butiner. Il y avait infiniment de choses à voir lorsque, vieil homme, l’on dressait l’inventaire de son « musée imaginaire », multitudes de sensations qui, encore, couraient quelque part à bas bruit dans la citadelle du corps.

 

   C’était arrivé sans crier gare.

 

   Mais on ne voulait nullement se laisser distraire par cette fantaisie d’un âge antiquaire. On voulait demeurer, ici, dans le vif de l’éprouver, à la proue de son être, conscience aiguisée, sentir le froid traverser le linge de la peau, s’insinuer dans les cordes blanches des ligaments, souder condyles et glénoïdes, chauler le réseau pressé du sang, bleuir les articulations, planter ses bottes d’épingles dans la corne des talons. On voulait être soi jusqu’au vertige, à la limite d’un évanouissement. Et puis, « exister », était-ce autre chose que se laisser envahir par les marées successives des saisons, en goûter l’amère potion, parfois le luxueux éblouissement ? Alors, cahin-caha, « on existait », c'est-à-dire que l’on avançait sur le chemin de l’âge, sans amertume cependant, avec lucidité toutefois. Un Hiver cachait un Printemps qui annonçait un Eté qui préparait un Automne. Ainsi était le carrousel de la vie, sous le ciel de feu, de feuilles rouillées, de nervures étiques, de verdissements soudains. Ainsi était la vie !

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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9 novembre 2017 4 09 /11 /novembre /2017 15:43
Au Pays de Nostalgie.

                  Photographie : Céline Guiberteau.

 

 

 

 

 

« Derniers faits d'hiver

 

Avec réticence,

je laisse glisser le manteau de l’hiver…

Les nuits ont un goût différent,

elles tressaillent, se dénudent, se fondent en silence

dans une chambre alanguie.

C’est comme un arrêt dans le temps

qui me mène du bout des sens

 au bord d’un monde

en me faisant croire à son immobilité. »

 

CG.

 

 

 

 

     L’été, sa route flamboyante.

 

    L’été avait tracé sa route flamboyante, plantant ici ses dagues de feu, là ses canifs d’étincelles et nul habitant sur Terre n’était épargné, eût-il vécu dans les plus hautes latitudes du septentrion. Dès le matin l’air vibrait à la manière d’un bronze fondu, midi se donnait sous les flammes d’une aveuglante blancheur et le crépuscule dépliait ses spirales de cuivre sur la ligne violentée de l’horizon. Partout l’on se terrait. Partout l’on recherchait les recoins d’ombre, les sources claires, la fraîcheur bleue des frondaisons. On se rassemblait en grappes compactes, telles des chenilles processionnaires au faîte des grands pins, on se pressait sur les terrasses ombragées des cafés que de généreux brumisateurs tempéraient alors que des boissons polychromes faisaient, dans des verres givrés, leur chanson de gouttes vives et aériennes. On était en chemises, en dentelles, en minces vapeurs tellement la seule idée de se vêtir prenait aussitôt la couleur d’une irritante contrainte. On vaquait pieds nus sur les sols de tommettes, on déambulait plus qu’à demi-dévêtus en bordure de plage, on plongeait avidement dans la première flaque d’eau. On fondait littéralement sous les coups de boutoir de l’ardeur solaire et les nuits étaient des fournaises qui séparaient jusqu’aux corps des amoureux transis. Dans le corridor d’un parler immédiat on disait « c’est la faute au réchauffement », « c’est à cause de la bougeotte hum… », « c’est les hommes qui sont respon… » et les phrases mouraient d’incurie sur les lèvres dilatées des Terriens. Il n’y avait presque plus de langage et les anatomies flottaient dans un éternel bain de vapeur tels d’inutiles et pathétiques drapeaux de prière.

 

    Au faîte du désespoir.   

 

   C’est au faîte du désespoir des Existants que le temps avait choisi de retourner sa peau, d’entraîner le peuple hagard de Charybde en Scylla, de créer, d’un coup d’un seul, la plus incroyable métamorphose qui se pût imaginer. Les parasols colorés faisaient encore leurs corolles gaies au hasard des rues, les Filles déambulaient dans des tenues si légères qu’elles étaient quasiment invisibles, nullement leurs belles anatomies qui chaloupaient à la façon de goélettes, les monceaux de glace vanille-pistache faisaient, à l’angle des rues, leurs clins d’œil visqueux, les fontaines s’égouttaient lentement avec un bruit d’antique clepsydre.

  

   Arrivé un matin.

 

  C’était arrivé un matin, sans crier gare, alors que le peuple des Endormis, plus nus que la misère, râlaient sur leurs nattes d’ennui, pareils à des insectes cloués au cœur du Désert. Ça avait été comme un glissement au début, le déplacement de couches d’air stridulant sous l’effort ou bien le bruit d’une source se réveillant de sa torpeur, faisant se percuter ses molécules dans une manière de précipitation. On avait poussé prudemment ses volets sur la page du jour. D’étranges signes s’y inscrivaient, sortes d’illisibles hiéroglyphes qui semblaient vouloir dire la fragilité des hommes, leur terrible condition, l’entaille de la finitude surgissant dans l’alcôve jusqu’ici feutrée de la vie.

  

   Hiver le plus rude.

 

  Le ciel était violacé par endroits. De grandes plaques blanches à la consistance de banquise dérivaient à l’horizon et, au milieu de tout ce tumulte, de lourdes balafres de glace, des stalactites de givre, des floculations de grésil chutaient sur le sol  durci qui résonnait comme la peau d’un tam-tam. Par longues et sifflantes rafales le vent s’engouffrait par toutes les failles disponibles et il fallait bien se rendre à l’évidence : l’été, le bel été aux parures étincelantes le cédait, non à l’automne, mais à l’hiver le plus rude avec ses immenses faux qui hachaient l’air, avec ses hallebardes de cristaux qui coupaient et taillaient l’âme à vif. Sans parler des corps dont l’épaisseur existentielle se réduisait à la fluidité d’une mare dans l’immensité de la mangrove.

 

    Une lueur dans la nuit.

 

   Voyant ceci, cette porte ouverte sur l’Enfer, les Hommes n’avaient pas voulu reconnaître la pliure sauvage de la réalité. Ils avaient choisi de demeurer sur leurs couches, tels des grabataires condamnés à l’exil. Ils avaient choisi d’hiberner tels de frileux hérissons, de replier leurs piquants, de se mettre en boule, là, tout autour de ce qui leur restait comme chaleur, c'est-à-dire comme vie, comme espoir. Et, au centre même de leur mince braise, voici ce qui s’éclairait avec la belle douceur d’un songe, la palme lénifiante de quelque souvenir venu du plus loin de la mémoire :

 

   Un conte oriental.

 

   Le ciel était cette immense lumière unie, cette bannière sans début ni fin qui dépliait sa feuille d’or partout où le regard pouvait poser sa belle et vivace curiosité. Cette teinte était si belle qu’elle ne pouvait s’être échappée que d’un conte oriental, du luxe d’une pagode dorée, d’un stūpa qui se serait dressé, non dans un paysage naturel, mais dans celui, somptueux, de l’âme. Tout était si amplement donné que l’on aurait cru au chant d’un premier matin du monde, cet éveil du néant faisant ses belles circonvolutions au-dessus des ombres et des froideurs de la ténèbre.

   Cela ruisselait aux quatre horizons, cela fusait du ciel lui-même, cela sortait de l’eau de la mer, cela était vivant pollen et noble nectar, c’était un miel dont la substance était cette subtile ambroisie qui semblait à elle-même son propre ressourcement. Un air d’éternité dans lequel la temporalité ordinaire se diluait sans le moindre regret puisque la durée avait atteint en un seul empan de son être la totalité de son savoir, la pointe extrême de la connaissance. Tout en haut la lumière battait d’un rythme si souple qu’on n’en percevait plus le mouvement et ceci était si fluide qu’on aurait pu croire à une eau céleste, à une parole ouranienne celée dans son propre secret.

  

   Des sanguines et des bruns.

 

   Nul cependant n’était sorti de sa chambre. Nul ne s’était vêtu ni d’une mince flanelle, ni d’une soie qui se fût interposée entre Soi et la Merveille. La clarté nimbait les corps, les détourait d’une aura étincelante tel le diamant et les yeux étaient des pépites dans le creux prolixe des arcades, une manière de cratère d’où se levait le regard captateur de beauté. On ne se posait même pas la question de cet été brûlant dont nul automne n’avait pu résulter, pas plus que du terrible hiver qui en avait biffé l’immémoriale texture, ce bruissement de feuilles légères, ce tumulte de rouille et d’argent, ce jeu sans fin des sanguines et des bruns, des ocres et des nervures sépia, des limbes tabac que trouait déjà la fin d’une aventure.

  

   Union sacrée.

 

   Ciel posait sur Eau sa souple argile et c’était comme une union sacrée, une traîne nuptiale, une promesse de devenir, le glissement des formes l’une en l’autre, l’effacement de toute limite, la dissolution de toute césure, l’osmose portée à son plus bel éclat. Mais un éclat sourd, vivant du dedans le prodige de la présence. Comment les Hommes aux yeux de pierre et d’amadou avaient-ils pu demeurer insensibles à tant de magique donation des choses sans que leur esprit ne s’enflamme, leur enthousiasme ne combure dans un poème infini qui aurait dit le Monde en son unique ? Là, devant la plaque d’or et de platine, on ne proférait plus rien, on devenait mutique, mais c’est un langage intérieur qui faseyait au grand large de l’esprit, c’est une voile immense qui se déployait dans le territoire libre de l’imaginaire.

  

   Feuille de silence.

 

   La plaque de la Mer avançait en longues pliures blanches, en mosaïques presque noires, en isthmes et presqu’îles qui, constamment, se recouvraient, se chevauchaient, flux et reflux disant l’avancement de l’heure dans la longue pente du jour. C’était comme d’entendre une fugue mille fois parcourue à l’aune de la sensation, de se laisser envahir par les notes d’une symphonie venue du plus loin de soi, peut-être d’un lieu sans nom, d’un bord de l’être inapparent, d’une feuille de silence. Alors on était un peu ivres. On tanguait sur le rebord de sa fenêtre. Parfois même l’on prenait son envol, oiseau de mer aux ailes éployées, aux rémiges en éventail, aux plumes réceptrices de tout ce qui venait à soi dans la mesure singulière de l’instant. On pouvait demeurer de longues heures flottant telle une boule de palladium qui aurait reflété le langage à nul autre pareil de cette eau originelle, de ce ciel fondateur sans que, jamais, un ennui survînt, un doute s’immisçât dans la conque de chair.

  

   Belle clarté d’automne.

 

   C’était ainsi, on n’était plus Homme isolé entre des murs blanchis à la chaux, on n’était plus une errance en quête d’une Terre Promise, on n’était plus diaspora, faille, éclatement, on était intimement uni à tout ce qui, autrefois, recevait le nom d’altérité. On était Homme-Goéland-Ciel-Mer d’un seul battement d’aile et l’on flottait infiniment au centre des éléments, on était traversé par leurs flux, on était souffle de vent, pluie d’embruns. Loin était le brasier incandescent de l’été, l’hivernale congère avec ses griffes acérées, les lianes de ses froidures. On était là dans la belle clarté d’automne qui ne pouvait trouver de conclusion. Sauf dans un rêve connaissant son épilogue dans la blancheur de l’aube, sauf dans le poème chutant dans la prose anémique, sauf dans l’amour hypostasié en simple relation.

   L’heure est belle qui est encore à venir. Mais qu’y a-t-il donc de plus beau que ce crépitement, ce flamboiement avant que ne vienne la nuit ? La nuit de suie et d’incompréhension., d’interrogation et de vide autour de soi.  Qu’y a-t-il ?

 

« C’est comme un arrêt dans le temps

qui me mène du bout des sens

 au bord d’un monde »

 

Que proférer après ceci qui aurait encore un sens ?

Oui, UN SENS ?

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7 novembre 2017 2 07 /11 /novembre /2017 14:39
Seul ce banc dans la levée du jour.

               Photographie : Blanc-Seing.

 

 

 

 

Combien ce banc vient à ma rencontre

 

Moi qui suis l’incorrigible

Nostalgique du temps

Le voir est un regret

Parfois une souvenance

Parfois un espoir

Qui se fait languissant

Et ruine mon cœur

L’instant infini d’une attente

 

Combien est loin le souvenir

De Toi

De ce conte que tu fus

De ce glissement

Pareil au vent de la taïga

Parmi l’égouttement blanc

Des bouleaux

 

De Toi

De ta fuyante apparition

Que demeure-t-il

Sinon un creux de silence

La décroissance du jour

Un crépuscule

Qui jamais n’en finit

D’égrener d’illisibles secondes

Et puis plus rien qu’un

Doute illimité

Qui pourrait te poser

Comme n’ayant jamais existé

 

***

Une photo de toi

En guise de témoignage

La claire chute de tes cheveux

Ce ruissellement qui comblait ma vue

D’un inouï spectacle

Ce front doucement bombé

Cette clarté de porcelaine

Les deux parenthèses cendrées

De tes sourcils

Ce nez si droit

L’image d’une vérité

Ces yeux d’opale

Une eau sous la nuée des nuages

Ces lèvres

Ce pastel inatteignable

Cette couleur réservée

Ce cou si docile

Qu’entourait un jonc d’or

 

Combien ce banc vient à ma rencontre

 

Son dossier si inapparent

Ses jambes de fer

Levées dans l’automne

Son assise

Où jadis tu fus

Et l’image d’une Déesse s’ensuivit

Que nulle brume ne put enclore

Dans sa diaphane vêture

Dont nul diaphragme

N’eût pu fixer l’empreinte

Même dans la

Cage étroite

D’une chambre noire

 

Fuyante tu l’étais

Comme l’air libre

Des espaces sans mesure

Cette taïga faite à ton image

Je la vois encore

Evoquée par la pulpe de tes lèvres

Disant

Les méandres paresseux de l’eau

Les feuillées jaunissantes

Le rythme plus sombre

Des pins

Des mélèzes

Parfois un sapin décharné

Hissant ses étiques nervures

Dans le ciel aux teintes de plomb

 

Vois-tu à seulement agiter

Ces quelques pensées

Me voici devenu

Un autre homme

Peut-être seulement

La vibration d’une conscience

Qui vit d’attendre

Et de plonger au-dedans de lui

Dans d’antiques marécages

Où s’allument les feux de la joie

Les as-tu jamais habités

Toi la Passante de mes songes

Toi la Messagère

Que nulle parole ne visita

Si ce n’est ce murmure

Qu’était ton corps

Ce long filament brûlant de l’intérieur

De lui on eut dit l’incorruptible flamme

La passion enserrant tel un lierre

L’entière disposition à être

Mais dans le refuge

Dans le pli

Dans le sillon au fond duquel

Toujours se donne à voir

L’étincelle de beauté

 

Combien ce banc vient à ma rencontre

 

Dans le pli blanc du petit matin

Frissonnant tel un enfant

Faisant l’école buissonnière

Col relevé

Mains dans les poches

Ta photo posée sur la plaine

Livide de mes genoux

L’air est si frais qui bourdonne

Ta photo et nulle autre présence

Et au loin le bruit sourd

De la ville

Cette masse étrangère

Anonyme

Qui cloue au pilori

Les Sentimentaux

Et les Poètes

 

Combien ce banc vient à ma rencontre

 

Je regarde l’infini du ciel

Espérant des nuages légers

Qu’ils dessinent ta forme

Oui ta forme

Et plus rien au monde

Ne comptera

Que ceci

Qui ne saurait se dire

Simplement

 

TOI

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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7 novembre 2017 2 07 /11 /novembre /2017 09:57
Un air d’attentive irrésolution.

           Photographie : Léa Ciari.

 

 

 

 

  

   Êtres de l’énigme.

 

   Combien il était troublant de vous regarder, penchée à la fenêtre, dans cet air d’attentive irrésolution. Présence étrangement ambiguë qui vous approchait, tout en vous éloignant. En un même mouvement, vous étiez ici au bord de l’ombre de la chambre, là face au visage de la lumière. Vous en étiez la médiatrice, soit l’aube en son éveil, soit le crépuscule en sa chute. Les êtres de l’énigme ont-ils cette silhouette si fuyante que jamais on n’en saisit que l’inconstant passage, la dérive d’un oiseau dans le vide du ciel, la course du vent au sommet de la dune, un sourire que des lèvres biffent à même leur indocile ouverture ?

 

   Un espoir naissant ?

 

   Vous voir ou tenter de le faire ne pouvait avoir lieu que dans l’approche d’un dessin, la trace d’une estompe sur la feuille grise du jour. Il y avait ce fond lumineux, cette tache de clarté dont vous émergiez tel l’arbre de son fourreau de brume. Ce soudain surgissement signait-il la forme de quelque vérité dont vous auriez été en quête ? Ou bien était-il le signe d’un espoir naissant à la rencontre de ce qui, illisible pour moi, revêtait peut-être pour vous la trame d’une signification ? Qu’y avait-il au-delà de l’écran dont votre corps était la belle mise en scène ? Un vaste paysage tel celui de la Toscane avec ses collines adoucies, ses teintes d’herbe oscillant entre le grège, l’alezan avec quelques touches de fauve ? Parfois une ligne terre d’ombre ou de Sienne longeant un chemin blanc. Et, au loin, la pente de la montagne que le bleu gagne dans une si grande discrétion qu’on la croirait irréelle. Tout en haut, presque à la rencontre du ciel, la masse claire d’une bâtisse entourée d’oliviers, et ces inévitables chandelles des cyprès sans qui ce pays ne serait nullement ce qu’il est. Et puis, encore, l’arbre seul au sommet d’un coteau, contrepoint de cette indéfectible harmonie.

 

   Crete Senesi.

 

   Bien sûr j’aurais pu imaginer, au bas de votre fenêtre, une rue bruyante, des passants vêtus de clair, une ambiance de fête, le tumulte des corps, des odeurs d’été et d’huile solaire, des fragrances éblouissantes, le dépliement musqué d’une fleur de magnolia, la mer si proche avec le moutonnement de ses vagues. Mais, convenez avec moi que cette pléthore de mouvements, l’ambiance tendue d’une foule, les sons libres, les échos, les bondissements d’existences fougueuses n’eussent guère convenu à ce que, depuis votre lointain, vous offrez à mon regard. Voyez-vous, c’est inouï tout de même la force de l’imaginaire qui vous attache à un lieu, vous fait le don d’un horizon et vous y fixe tel l’incontournable événement dont vous témoignez à votre insu. A ce point de ma méditation, je ne puis plus vous envisager autrement qu’à l’orée d’un espace toscan, avec les souples ondulations des Crete Senesi parcourues  des touffes blanches des nuages.

 

   Cette nuit d’ébène.

 

   Question d’ambiance, sans doute, question de ton fondamental dont vous ne pourriez vous abstraire qu’au prix d’une réduction de votre liberté. Vous apparaissez là, en cet endroit si singulier, tout comme le faisait un Modèle de Rembrandt se détachant d’un clair-obscur ou bien de cette nuit d’ébène si caractéristique d’un Caravage. Tout un jeu d’ombre et de lumière. Toute une fugue entre présence et absence. C’est si romanesque cette pose, si cernée de doute cette attitude qui ne se donne que sur la pointe des pieds. Si questionnant ce visage se perdant dans le tremblement de clarté. Une presque transparence, des traits si fondus, l’à peine contour d’une oreille, le massif  enténébré des cheveux, l’attache fragile du cou, une lunule blanche y fait son apparition, la naissance discrète de la gorge que dissimule le noir de la robe, cette délicatesse du bras, cet effleurement du genou qui reçoit une indéchiffrable main, puis ces jambes croisées  disparaissant dans l’anonymat de la pièce.

 

   Illusoire géographie.

 

   Parlant de vous, de cette personne sans réelle identité, vous ai-je dépossédée de ce qui vous habite en votre for intérieur ? Vous ai-je simplement hallucinée et  ai-je créé de toutes pièces un espace d’inconnaissance, une illusoire géographie, tressé la chaîne imaginaire d’un être du passé, dressé la possibilité d’un futur, annulé le territoire toujours en fuite du présent ? Indéchiffrable temporalité à laquelle se superpose l’évanescente trame de l’humain en sa précaire condition. Voir dans le flou et l’approximation n’est pas seulement approcher l’altérité dans une manière d’indétermination, mais aussi, en quelque façon, participer à l’illisible interprétation du monde, de soi d’abord en son initiale présence. Sommes-nous si assurés de nous-mêmes que notre perception des choses puisse se décliner sous les auspices d’une certitude ? C’est bien parce que nous ne voyons pas clair en l’autre que nous avons tant de difficultés à circonscrire notre propre nature. Le réel dans sa perpétuelle mouvance, son constant effacement, dissocie les images qui viennent à nous, les métamorphose, les porte à la limite d’une visibilité si bien que, jamais, nous ne sommes sûrs de rien. Pas plus de l’arbre dans le paysage, du trajet éphémère de la feuille dans le vent, de l’amour qui se dissout dans les remous de la quotidienneté, de l’œuvre d’art qui, tantôt se dévoile sous un jour inaperçu que le lendemain vient recouvrir de son voile d’oubli.

 

  Vision d’un songe.

 

   « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. », disait Héraclite parlant de l’impermanence des choses. Vous verrais-je encore demain assise sur ce cadre de fenêtre qui s’annonce comme une toile avec son fond, sa forme, ce Sujet que vous figurez ? Et quand bien même vous verrais-je, ne serez-vous une Autre, ne serais-je un Autre ? Tellement de rêves se seront présentés, tellement de pensées auront été émises, de vœux exaucés ou bien éteints, d’images métabolisées qui auront présenté une autre réalité, modifié le socle d’une vérité. Serez-vous une simple fable sise dans une autre aventure sur le bord de la Mer Egée, près du cône fumant du Vésuve, dans la pierreuse nature d’Irlande ou bien dans cette chambre qui n’est peut-être que la vision d’un songe ? Comment savoir, la lumière est si basse, la limite du ciel et de la terre si indistincte, la mer si loin qui fait ses flux et ses reflux ? Oui, ses flux, ses reflux. Immémoriale entente du temps dans laquelle nous nous fondons tel le cristal dans un pli d’air.

 

 

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1 novembre 2017 3 01 /11 /novembre /2017 10:02
Blessure de l’être.

                      « Thérapie ».

                 Œuvre : Dongni Hou.

 

 

 

   Tempera d’air léger.

    

   Ce ne saurait être qu’un grand bonheur de se laisser porter par cette vision vénitienne, de flotter au rythme souple d’une tempera toute de terre et d’air léger, de nuances approchées, de sentiments faisant leur palme balsamique dans la venue du jour à sa propre contrée. D’abord on ne voit que cela, le jeu singulier d’une subtile harmonie, l’abrasement de ce qui, trop affirmé, viendrait nous offenser, peut-être réduire notre prétention à exister à néant. Il est si heureux de se confier à la souplesse d’une belle lumière, à cette effervescence native du fond en son à peine insistance, à ce qui, ici, dans l’effleurement, vient nous dire la justesse de notre présence auprès de cette autre manifestation certes peinte, certes symbolique mais si proche dans son éloignement et c’est comme si elle était un peu nous, une partie de notre corps, un fragment de nos pensées, une ouverture qui jamais ne refermerait son invitation de source vive.

 

   Lois iniques du destin.

 

   Mais voici que la clarté de notre esprit, la certitude de notre conscience viennent soudain à se troubler, telle une eau limpide mêlée de feuilles et de limon qui, bientôt, ne sera guère reconnaissable qu’à son cours vers l’aval du temps, non en tant que son essence véritable, cette irrépressible force de la nature qui croît et pousse vers l’avant la pointe de sa feuillée. Mais d’où vient donc cette métamorphose, d’où surgit le doute qui fait ses gerbes d’alluvions au gré desquelles notre être se dissout, semblant désormais ne s’en remettre qu’aux lois iniques du destin ? Pourquoi faut-il donc que le bleu du ciel se macule de gris, que la robe immaculée du pur sang s’éclabousse de traces, que l’étoile de sang rouge surgisse à même l’énergie noire du taureau ? Conflit des couleurs, polychromie du désastre, violent expressionnisme de ce qui, parfois, ne peut être parlé, seulement mis en exergue par la puissance de l’art, ce Verbe infini dont on ne cueille jamais que quelques étincelles, quelques gerbes dans le sombre qui pullule et fait son bruit d’abysse. Jamais de vérité pure à l’indéfectible parure, jamais de plaine lisse sans le hérissement des touffes de chardons qui en griffent la surface. Jamais de peau unie que ne viennent ternir le trajet d’une flétrissure, l’ornière d’une ride. Vie en son éternel battement qui donne ici, retire là, sans que nous puissions rien faire pour en détourner le cours résolu, l’irrévocable décision. Ainsi est le factuel qui tresse ses lianes à notre insu, dont le corset bien ajusté se nomme « contingence », cet invisible qui fomente ses basses œuvres de préférence dans notre dos. Comme un envers des choses prenant assise dans le retrait, puis la dague du surgissement planté dans le vif de la chair. Echec et mat !

 

   Voiles discrets de la nuit.

 

  Cette image peinte est de cette nature qu’elle s’offre dans la prodigalité et s’absente de nous dans ce même mouvement de donation. Se retire sur la pointe des pieds, profère une sourde cantilène dont ne demeure visible qu’un halo de faible lumière. Tout autour, tout se retire dans l’ombre et se vêt des voiles discrets de la nuit.

   * Dans la lumière nous voyons la boule châtain des cheveux, l’éminence d’un discret chignon, le visage de soie doucement incliné, la grâce du cou si semblable à la pente d’une poésie, l’angle brun des bras pareil au sillon d’automne, l’à peine insistance de l’abdomen, la dépression où s’abrite l’amande du sexe, la double colline des fesses, la fuite des jambes vers l’illisible du tableau.

   * Dans l’ombre nous voyons les branches du stéthoscope, sa courbe, son embout pareil à un objet de mystère, peut-être commis à quelque rituel. Nous voyons aussi, dans le presque effacement de la vision ce qui, de prime abord, ne paraît être qu’un objet, peut-être une illisible excroissance du sol, quelque chose en tout cas qui ne pourrait nullement perturber la sémantique de la toile. La nôtre, surtout, qui nous penchons sur l’œuvre avec le désir de nous y rencontrer nous-mêmes dans le cercle d’une joie, dans l’ellipse d’une éclaircie du monde. Sans doute, cet oiseau mort, nous n’avions pas voulu le voir, le porter à un genre de savoir tragique.

   Toute mort est définitive et identiquement questionnante, depuis la feuille jusqu’à l’humain en passant par l’objet déchu. La force de la mort, c’est bien ceci, étrange, déconcertant, dérangeant, que sa perception, toujours nous révulse, nous met hors de nous et nous oblige à l’annuler afin de donner droit à la vie, seule compagne fréquentable, seule issue devant s’annoncer en tant que notre possible et non la sagaie d’une démesure qui moissonnerait nos oublieuses et distraites têtes. Le deuil est toujours là avec ses noires membranes et nous, humains indociles, nous cabrons et ruons souvent, sans bien savoir pourquoi, dans quel but, contre quel ennemi. Pourtant notre chair le sait si notre esprit s’en détourne. L’existence déroule son tapis sur des cités mortes, d’antiques sculptures, des Babel dont nous ne pouvons plus  entendre les voix, des peuples dont nous n’avons même plus le souvenir, des œuvres occultées par la rumeur dense des siècles.

 

 * Dans la lumière l’effervescence du jour, le dépliement de la rencontre, les belles circonvolutions de l’amour, les fulgurances de l’esprit, les délibérations généreuses de l’humanisme, l’exactitude ouvrante des Lumières avec, à la proue de l’être, le fanal de la Raison.

 

  * Dans l’ombre toutes les goules et les démons, les gargouilles déversant leur poix et leur arsenic, dans l’ombre  les arraisonnements de la libre venue à soi, les faux-fuyants, les marches de travers, les crocs en jambe, les meurtrières armées, les couleuvrines avec leurs boulets contondants par où le drame fait ses efflorescences, le mal ses insurrections et ses incisions en forme de finitude. Alors les humains courbés sous la pluie d’une incompréhension sidérante, alors les Quidams ne se reconnaissant plus eux-mêmes dans les rouages de leur propre histoire et se donnent à voir telles des âmes errantes en quête d’un lieu sûr où trouver repos et assise afin que le mot de la vie puisse enfin trouver son sens. 

 

  * Dans l’ombre est toujours l’avancée périlleuse de la condition d’Existant. Dans l’ombre toujours d’invisibles mains qui saisissent au garrot et veulent rabattre vers le sol de poussière la prétention de tout ce qui vit à déployer le régime d’une liberté. Comment quiconque pourrait-il donc être libre alors que le palimpseste de la vie n’est que ratures et surcharges, écritures multiples et leur effacement, hiéroglyphes ne livrant de leur énigme que quelques jambages, quelques boucles, manière de morse infranchissable et nous demeurons en-deçà de la barrière, de ce côté-ci de la limite. Demeurer sans possibilité aucune de franchissement n’est que stationner dans l’aire dévastée d’une incompréhension dont le nom le plus radical est celui de « Néant ». Avec une Majuscule s’entend puisque ce non-être ne saurait être posé là devant soi, tel ce miroir dans lequel nous apparaissons, tel ce livre dont les signes clignotent et nous appellent comme l’un des leurs.

   Car, à bien y regarder, nous ne sommes que signes, mais signes en leur incomplétude. Toujours nous fait défaut un signe voisin (l’Autre), un signe identique (la perception de notre propre altérité à nous-mêmes : « Je est un autre » rimbaldien qui dit magnifiquement en peu de mots la césure de notre être, la recherche d’une dyade primitive dont nous sommes en deuil depuis bien avant que la mémoire n’existe), signes arrachés au passé, que l’avenir aimante, alors que le temps présent ne se nourrit que d’une pluie d’instants qui ne parviennent jamais à produire le miracle d’une fontaine à laquelle nous pourrions étancher la soif de notre propre angoisse.

 

   Signe mortel de l’angoisse.

    

   Le signe mortel est lâché, celui qui fait son bruit de rhombe au-dessus de nos têtes, ce bruit de silex taillé qui depuis des temps lointainement antiquaires menace de détruire ceux que nous sommes quand bien même nous nous ingénierions à en éviter les définitives entailles. Et de cet évitement qui n’en est pas un nous avons tiré un nombre de postures infinies qui se nomment indifféremment, démence, névrose, bipolarité, mania, dépression, mélancolie, schizophrénie. Oui, schizophrénie puisque jamais nos deux rives, naissance et mort, ne sont à notre disposition comme le seraient deux objets gigognes s’emboîtant avec une belle logique. La synthèse de nos polarités, l’originelle et la finissante, l’existence nous dénie le droit d’en réaliser la mesure totalisante. Enorme imposture dont nous ne revenons jamais : notre entièreté passe certes par notre naissance dont nous acceptons le décret, mais aussi par notre mort qui s’éclipse par la faille d’un illisible horizon.

   De ceci, de cette constatation en forme de nihilisme accomplissant chaque jour ses forfaits, jamais nous ne revenons. Afin de combler la faille immensément ouverte nous emplissons le vide, son insupportable béance à l’aune de ces maladies qui ne sont que des morts successives, des manières de vaccins que nous nous inoculons pour nous prévenir d’attaques sournoises. Cette attitude que l’on pourrait qualifier d’illucide est la condition de possibilité de toute progression en avant de notre motif de chair et de sang, cette effigie qui bat tel un drapeau de prière dans le vent qui nous traverse et nous remet aux hasards de ses confluences.

  

   Atteindre du plein de son essence.

 

   Comment prétendre mieux connaître le Soi qui est en jeu que le Soi lui-même, le lieu de sa provenance, le site de son séjour, le cheminement par lequel il se destine à la place qui sera la sienne qui est unique, inimitable, sans possibilité de duplication, hautement singulière, que seul l’être en question peut atteindre du plein de son essence. Toute thérapie est auto-thérapie, parcours au plus près de qui l’on est, événement ici et là, dans le vivant qui fait signe, qui fait sens (parfois aussi non-sens), non figure universelle, Idée, Esprit, Volonté de Puissance ou l’on ne sait quel avatar, quelle pantomime, fût-elle sublime, qui voudrait en occuper, en lieu et place, l’incontournable figure. Soi seul redevable de Soi. Soi s’abreuvant à sa propre source. L’eau qui s’en échappe, fût-elle, un jour tarie, quel autre Sourcier que celui qui lui a donné forme pourrait en écrire l’insaisissable advenue à soi ? Il faut beaucoup de naïveté, un brin d’orgueil, un sens pour le moins atténué de la réalité pour opérer ce retournement, lequel fait du Thérapeute l’oracle infaillible grâce auquel le Patient (le bien nommé !) pourrait, par le miracle d’une entremise extra-ordinaire (qui s’exonèrerait des catégories mondaines fondatrices d’un exister sur Terre), recouvrer, sinon l’entièreté de son être, du moins restaurer la fluence d’une eau qui, un instant, s’est retenue quelque part dans la conque chiffrée d’un espace à proprement parler in-humain.

  

   Entreprise éthique.

 

   Or s’assurer de son humanité est une entreprise éthique dont le propre est bien de concerner et ceci très exclusivement le Sujet dont le destin le met en demeure d’affronter une question, de tenter de la résoudre, de dépasser ses propres apories afin que, assuré d’emprunter le seul et droit chemin de la Vérité, il pût à nouveau s’enquérir de nobles actions qui porteront aux Autres, au Monde la parution d’un visage humain, rien qu’humain. Nulle diversion, nul ricochet, nulle dérobade, nulle partie de billard à bandes multiples. Sortir d’une thérapie n’est jamais que recouvrer son propre itinéraire, non celui d’un gourou, d’un maître à penser, d’un directeur de conscience. La solitude, par l’abîme dont elle suppose le tutoiement, sans secours aucun, est la marche escarpée à franchir, la seule, afin que quelque chose s’éclaire qui s’était assombri.

  

   S’assurer de soi.

  

   On dira, sans doute, la témérité de celui qui se veut pour seul guide, on dira la paranoïa agissante, on dira la recherche d’un but qui, jamais ne sera atteint. « Ne néglige jamais la main secourable que te tend l’Autre ». Ceci on le profèrera, assurés d’être dans le juste dire, dans l’équilibre, sinon dans la logique imparable qui fait de chaque conduite estimée en raison la seule issue possible. Certes, l’Autre, ceci est une nécessité à l’horizon de chaque homme, mais d’abord il faudra s’assurer de soi, se porter à l’extrême pointe de son être, épuiser tous les possibles de ce qui nous habite comme sa réalité la plus effective. Autrement dit vivre l’altérité en soi. Comment ceci est-il possible ? Simplement à la mesure de toute étrangeté qui se fait  jour dès le moment où l’on questionne. Regardez donc votre visage dans le miroir. Sondez vos yeux, ce gouffre sans fond. Interrogez votre langage, ce monde si vaste qu’il ne se laissera jamais appréhender. Affrontez votre corps, cette masse abyssale que vous n’approcherez qu’à la manière d’un continent inexploré : jamais vous ne pourrez, de vif œil, prendre acte de votre dos, mystérieuse géographie que seul un Autre, précisément, pourra déchiffrer ou bien la face lisse d’une psyché ( la bien nommée !), vous délivrer une image. Jamais de correspondance de soi à soi qui serait l’accusé de réception de l’entièreté de votre nature.

   

   Soi = Soi se connaissant.

 

   Mais s’il vous faut des artifices (le miroir), des médiateurs (les Autres) vous et vous seul pouvez vous porter devant votre conscience afin qu’éclairée, elle puisse témoigner de votre présence et provoquer le rayonnement qui vous fait être hommes sur la Terre, sous le Ciel, parmi la grande marée humaine et les dieux trop tôt disparus. Pour dire l’entièreté de cette « monstruosité » ou bien de cette « gloire », c’est selon et, quelque part, les contraires finissent par coïncider, il faudrait avoir recours à la figure de la tautologie : Soi = Soi se connaissant, laquelle malgré son air de pétition de principe est affirmation d’un fondement indémontrable mais dont l’évidence frappe les yeux, le cœur, la raison. Ramenée à son absoluité : Soi = Soi annulerait l’Autre tout en le supposant inclus à même la biffure qui l’exile de l’exiguïté d’une telle assertion.

  

   Soi et langage de l’être.

 

   Mais revenons à la peinture. Thérapie en son voile léger, en sa citadelle intérieure sonde l’abîme qui vient à son encontre, ce Soi écartelé entre  ce rayon de pure lumière qui la nimbe d’une éternité alors que, dans l’ombre, la sombre dépouille de l’oiseau la guette comme une proie bientôt disponible, l’éclat de l’instant dans son constant évanouissement. Sise entre deux égales contradictions : l’éblouissement de la lumière, les mors avides du Néant, où donc demeurerait-il un site possible pour un Thérapeute, où donc si ce n’est dans ce Soi que cerne une origine, que limite une finitude ? Où donc ? Seul le Soi est à même de tenir le langage de l’être que nous sommes dans l’absolu d’une grâce qui nous est donnée en propre comme cette volte infinie que nous faisons autour de nous. Peut-être ne sommes-nous que des Derviches Tourneurs au centre de cette immense corolle blanche toujours en quête de cette pureté qui nous exilerait du monde et nous ôterait la ténèbre du souci, l’instigatrice du mal et la nervure de l’angoisse. Or ceci, ce sentiment intime, cette réponse au tragique de l’exister nous sommes seuls en notre for intérieur à pouvoir en rencontrer l’expérience et à en vivre l’irréfragable loi. SEULS !

 

  

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23 octobre 2017 1 23 /10 /octobre /2017 18:49
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14 octobre 2017 6 14 /10 /octobre /2017 08:31
Où le lieu d’une vérité ?

 

       Songe, mensonge (détail).

         Œuvre : Dongni Hou.

 

 

[Libre délibération sur une œuvre de Dongni Hou]

 

 

  

   Se dissimuler.

  

   Ambiguë n’aimait rien tant que se dissimuler. Sa prime enfance la trouvait déjà cachée derrière une touffe de bruyère, le tronc moussu d’un arbre, le galbe d’une commode, un vestiaire au milieu duquel elle disparaissait pour son plus grand bonheur. La découvrir se manifestait par de vives exclamations, des cris de joie, un rire jusqu’aux larmes parfois. C’était, à l’évidence, un jeu et plus qu’un jeu, une manière de défi à la présence, de tentative d’expérimenter l’absence. Rien ne lui était plus doux que de paraître ici, puis de n’être plus, là-bas, qu’un genre de fumée se dissolvant dans les volutes d’air. Les années avaient passé, la petite fille était devenue une adolescente farouche puis une jeune femme en quête de solitude mais aussi, mais surtout, de mystère. Tout lui était précieux qui la nimbait d’un voile. Tout lui souriait qui la considérait telle une énigme à résoudre.

 

   Ce frêle rameau.

 

   Ce qu’elle était, ici et maintenant, ce frêle rameau qui lançait vers le ciel son éternel questionnement. Car, avant d’être une esquisse de chair qui se mouvait dans le monde, Ambiguë se sentait d’abord langage, mots tressés à l’infini, poème le plus possible mais jamais bavardage, cet essaim de guêpes qui emportait avec lui le prosaïque des considérations mondaines. Ce qu’elle était, un buisson de cheveux couleur de demi-deuil, quelques mèches jouaient en solo une inapparente fugue, un front pâle comme le marbre, un nez grec, des joues doucement poncées par la lumière rose du jour, des lèvres relevées de parme avec le dessin subtil de l’arc de Cupidon, un menton discret qui fuyait et terminait ce beau portrait dans une estompe dont le cou prolongeait la docile apparition.

 

   Un décor imaginaire.

 

   Ce qu’elle était, cette invisible manifestation qui se donnait à voir en même temps qu’elle ôtait aux Voyeurs la possibilité de dire son être autrement qu’à la mesure de l’inapparent. Quel bonheur, alors, de deviner dans l’âme de ses coreligionnaires le doute forant de sa lame la falaise des habituelles certitudes, de voir sur la physionomie des Autres cet air d’étonnement qui saisit lorsqu’un spectacle inattendu ouvre le rideau de scène sur un décor imaginaire, surréaliste, parfois mystique. L’on voit effectivement, mais l’on ne saisit rien que des approximations, de vagues hypothèses, des trompe-l’œil, des ossatures de carton qui semblent plutôt montrer leur envers que nous signifier les traits singuliers de leur nature. Ces formes qui naissent et s’ourlent de finitude, sont-elles des personnages réels, fictifs, des apparences métamorphiques mêlant la nature et l’homme, les éléments et les diaprures fuyantes des rêves ? Une question préparant le terrain d’une autre question, si bien qu’au terme de la méditation il ne demeure qu’une vague inconsistance, un vertige, l’impression d’avoir tutoyé les limbes et de s’en être échappé grâce à un acte aussi magique que fuyant.

 

   Cette part d’ombre.

 

   Du bandeau et de la rose qui voilaient son visage elle était l’ordonnatrice quotidienne comme si, se dérobant à l’attention ordinaire, à l’expérience courante, elle eût voulu se soustraire à tout ce qui aliène et conduit au non-sens, elle eût voulu percer ce qui jamais ne peut se donner dans l’immédiate manifestation, cet être dont on parle toujours, que jamais on n’enferme dans les rets étroits de la Raison. Cet être qui n’existe qu’à assurer son voilement. Toujours les choses précieuses, les idées fulgurantes, les œuvres géniales assument cette part d’ombre qui les protège des assauts de l’incompréhension et des incisions de la curiosité. Être au monde sur le mode de l’authenticité s’auréole de cette nécessaire discrétion. Le reste, l’exhibition au plein jour, n’est jamais que bouffonnerie et attraction de bateleur.

 

   La rose.

 

   Donc le bandeau et la rose. Quel message crypté se dissimule en réalité derrière ce qui, en première analyse, semblerait ne  relever que du caprice, de la provocation, sinon de la pure mascarade ? Il faut tenter une interprétation, fût-elle hasardeuse. On ne sort jamais d’une impasse à y demeurer immobile.

   La rose est cette fleur sublime qui, à elle seule, pourrait figurer telle l’icône contenant en elle toutes les autres fleurs. Luxe et beauté s’y dessinent en même temps que simplicité et exactitude. La rose en bouton est l’image même de la perfection. Son éclosion, son déploiement, le processus par lequel l’exister livre le chiffre cinétique de son mystère. Turgescence dans l’espace, feuillaison de la temporalité, fluence des instants qui se succèdent pour donner le début de quelque insaisissable éternité. Apercevoir le subtil dépliement c’est, d’emblée, en une manière d’immédiate cognition, s’emparer de l’invisible et se le donner pour visible même si le cœur de la donation demeure sans explication, sans langage.

   Oblativité de la rose en sa pureté. Elle est toujours sans reste. Elle est totalité, monde clos se suffisant en sa sublime autarcie. Mais, bientôt, la manifestation, d’idéelle qu’elle était, se double d’un inévitable coefficient d’existence, lequel fait apparaître, sous l’apparente beauté, quelques entraves à sa réalisation. Sous le lustre et la douceur des pétales, voici que surgissent les épines comme pour nous rappeler à notre mortelle condition. Jamais de lumière qui s’annoncerait pure, exempte d’une ombre qui lui serait entrelacée. Dire le clair c’est nécessairement convoquer le sombre, ouvrir les coulisses secrètes de la nuit où prolifèrent les pièges, où s’ouvrent les couleuvrines par lesquelles nos destins seront soumis aux surprises et aux attaques de toute sorte.

 

   Le bandeau.  

 

   Et le bandeau, qu’en est-il qui le relie à la fleur, sinon cette nécessité d’un voilement dont Ambiguë signe son retrait comme si elle voulait demeurer indéchiffrable. Inatteignable voile d’Isis, voile de la Nature dont le Poète précise qu’on ne peut en connaître le visage, en raison d’une apparence qui serait terrifiante ou bien, au contraire, eu égard à son insoutenable beauté, belle et brillante plus que le soleil, l’on ne peut la voir que dans le reflet d’un miroir.

 

   Zone d’invisibilité.

 

   Rose, voile disent le même : l’impossibilité de connaître aussi bien l’être de la Nature que celui de la Personne. Toujours une zone d’invisibilité par laquelle les choses qui existent manifestent, étrangement, leur partielle apparition. Partie émergée de l’iceberg, partie visible du conscient alors que, dans les profondeurs abyssales emplies de nuit, s’ourdissent les complots de l’inconscient, se dessinent les linéaments qui, peut-être, jamais ne parviendront à s’illustrer sur cette face visible dont nous attendons tous qu’elle nous délivre de nos angoisses, réponde à nos plus urgentes interrogations.

 

  Œuvre-miroir.

 

  Rose, voile, disent la même chose que l’art en sa monstration : atteint-on jamais les marges d’indécision d’une toile de Rothko ? Se délivre-t-on des obsessions que fait naître en nous le noir proprement lancinant d’une œuvre de Soulages ? Traverse-t-on le regard sombre des autoportraits de Picasso ? Dépasse-t-on jamais l’épreuve d’une vision métaphysique du Goya des « Peintures Noires » ? Peut-on lire dans les clairs-obscurs de Rembrandt autre chose que notre propre reflet renvoyé par la toile ? Comme un voile qui s’interposerait entre notre propre réalité, celle du sujet de l’œuvre surgissant à la façon d’un miroir.  Et, du reste, c’est bien ce qui fait l’intérêt de ces toiles : poser une question à laquelle nous tâchons de répondre. Faute de ceci l’art ne serait qu’une coquille vide dont nous possèderions l’entière signification avant même que son message ne nous atteigne dans une posture formelle. Tout serait dit d’emblée et il ne nous resterait plus qu’à vaquer à nos occupations, à demeurer dans notre propre monde, une activité vide et sans but.

 

   Du songe et du mensonge.

 

   Est-ce simplement la paronymie qui a fait associer ces deux mots par l’Artiste ou bien y a-t-il coalescence de sens et rapport inévitable de l’un à l’autre ? Comme si tout songe était mensonge et tout mensonge le lieu d’apparition d’un songe ?

   Ce que nous en dit l’étymologie :

   Songe : « fiction, illusion, rêve, chimère, extravagance ».  

   Mensonge : «affirmation contraire à la vérité, illusion, ce qui est trompeur».

Un thème commun semble bien en effet se dégager de ces deux mots sous la signification commune de l’illusion.

Et illusion fait signe en direction de : « fausse apparence, représentation trompeuse, mirage ».  

 

   C’est ainsi, tout système de renvois dont les mots sont porteurs initie une ronde sans fin d’où ne peut surgir que l’ivresse comme si se confier au vocabulaire revenait à n’en saisir que la ligne continuellement fuyante, le glissement permanent du sens, la dissimulation derrière un voile, le système occlusion/désocclusion, l’éternel clignotement. Oui, les mots sont toujours en mouvement, tout comme l’œuvre d’art qui est aussi langage, nuances, irisations, reflets, emboîtement à l’infini de myriades d’images, d’une multiplicité de formes qui, toujours, se réaménagent. Sous l’autorité du temps qui en modifie la perception, sous celle de l’espace qui accroît les points de vue, sous l’imperium de la subjectivité qui en déplie les moirures et les arabesques. Car rien n’est stable dans l’exister qui serait acquis une fois pour toutes. Tout s’écoule et passe selon la perspective d’Héraclite, rien ne demeure identique à soi, tout s’éteint et renaît à chaque moment.

 

  Caprice des hommes.

 

  Alors, de cette incessante relativité, de cette constante réorientation comment ne pas ramener chaque chose du monde au chatoiement d’un songe, au mirage du mensonge ? « Plaisante justice qu’une rivière borne ! Vérité au-deçà des Pyrénées, erreur au-delà », proclamait Pascal dans Les Pensées, pointant  « le caprice des hommes » comme ce tremplin des actions qui, le plus souvent, pervertit tout. Alors comment ne pas douter de tout ? Comment ne pas remettre en question tel acte, telle parole, tel comportement, telle conduite, telle œuvre d’art qui, sous le prétexte de nous paraître « vraie », ne s’habille, parfois, que de la vêture de l’illusion, du masque du simulacre, des « bottes de sept lieues », ces bottes magiques, irréelles, fantasmées  qui disent ici la valeur du pas, là-bas la valeur de tel autre pas qui n’est pas encore venu à nous ?

 

   Les souliers de paysan.

 

   Mais ici il faut mettre en regard la belle remarque heideggérienne qui énonce que « L’œuvre d’art est la mise en œuvre de la vérité ». Certes ceci est fondé dès l’instant où cette création est issue en son fond d’une âme droite qui veut faire correspondre à son essence la chose représentée. Ainsi « Les souliers de paysan » peints par Van Gogh dont l’Auteur d’Être et Temps déploie devant nous la belle et incontournable réalité. C’est au plus juste que l’étant en question est visé, c’est au plus près que sa nature nous est restituée, c’est avec le souci d’une conformité à ce qu’elle est que nous est offerte cette « ode terrienne » qui vient à notre rencontre avec sa simplicité, sans doute le prédicat le plus précieux pour entrer dans une compréhension véritative de ce qui se montre.

   Ce faisant le couple Van Gogh-Heidegger nous fait sortir de l’illusion, de l’éphémère, de l’instable et des mouvements des contrariétés diverses qui traversent le réel pour nous installer dans ce caractère immuable, éternel, universel dont l’œuvre devient l’incontournable foyer. Dès lors cette dernière pose les fondements des polarités essentielles de la chose peinte, laquelle déplie dans la clarté l’être unique de ce qu’elle est, à savoir ce qu’elle exhibe comme autant de brillantes esquisses phénoménologiques approfondies en leur propre, aucun des prédicats concourant à sa présence ne lui faisant défaut.

   Une exactitude se lève à même l’œuvre dont les traits, les nervures, les isthmes saillants disent, par exemple, pour faire référence à Van Gogh, le génie de la « paysannité » ou de la « territude » si l’on ose ces affreux barbarismes dont la verticalité cependant en dit bien plus que de savantes approches. Ces souliers deviennent « plus vrais » que ceux dont ils sont censés représenter l’image pour la seule raison que l’art transcende tous ces accidents de la quotidienneté qui se donnent pour vrais mais qui ne sont que des artefacts, des duplications de ce qu’est l’être imprescriptible en sa singularité.

  

   Pure spontanéité.

  

   Peut-être est-ce ceci que Dongni Hou nous donne à lire au travers de cette belle œuvre à la pure spontanéité : la confrontation de l’innocence, de la beauté, de la pureté à tout ce qui en contrecarre la pleine réalisation, à savoir songes et mensonges qui en sont les formes altérées sinon contradictoires. « Ambiguë », ce nom de baptême n’est que le prétexte à bâtir une fiction (domaine de l’illusion) qui, par contraste, fasse surgir clarté et netteté, deux figures essentielles de la mise au jour de la vérité. Peut-être convient-il, à l’épilogue de cet article, de donner deux rapides aphorismes qui ne valent qu’à la mesure de ce qu’ils sont censés dévoiler par rapport à une rapide réflexion sur l’art et le réel :

 

Le songe est le mensonge de la réalité.

 

Le mensonge est le songe de la vérité.

 

 

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