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2 juillet 2017 7 02 /07 /juillet /2017 08:23
Sommes-nous dans l’exactitude des choses ?

                          Photographie : Blanc-Seing.

 

 

 

 

   Cette image nous croyons la regarder avec un regard neuf, sans a priori, avec la justesse qui sied à une vision du simple. Nous pensons que seule la raison de notre perception est à l’œuvre et qu’aucun doute ne pourrait s’immiscer dans la tâche d’une description. Nous disons donc la plaque de rocher en quelque endroit de la nature, ses lignes de faille, le lisse qui en parcourt la surface, les cailloux levés tels de minuscules menhirs et leur ombre portée, cette manière de flèche qui pourrait indiquer une direction. Laquelle ? Du septentrion, de l’orient, de l’occident ?

   Mais, métaphoriquement exprimée cette direction ne serait-elle celle de la pensée ? Et précisément celle de l’orient d’une pensée, à savoir d’un début, d’une aurore de ce qui se donne à voir dans l’exactitude. La courbe du jugement en est à son origine, elle n’a nullement subi l’insolation du zénith, elle n’a nullement éprouvé la plongée occidentale dans les ombres crépusculaires et, bientôt, la perte dans la nuit qui sera celle des songes, de l’imaginaire, des multiples métamorphoses du réel.

    Ce réel qui deviendra méconnaissable à la mesure de ses étonnantes déformations. Les êtres humains y deviendront tels ces grotesques de la Renaissance, telles les figures légumineuses d’Arcimboldo, identiques aux visages déformés et grimaçants d’un Francis Bacon dont la touche du  pinceau est parfois si proche d’une démence. Les demeures seront ces prisons hallucinées d’un Piranèse avec ses écheveaux de cordes se perdant dans le vide, ses escaliers aux marches disjointes, ses échelles arrêtées à mi-hauteur, ses poulies où ne s’accroche que le rien, ses mystérieuses machines en forme de trébuchets. Une vision fantomatique des choses qui scinde le réel et le projette selon des esquisses que l’on ne pouvait soupçonner.

   Maintenant, revenir à l’image c’est se laisser saisir en sa représentation par une dimension qui lui appartient en creux, dévoiler ses significations latentes, exhumer ses messages cryptés. Autrement dit en livrer une inapparente sémantique, laquelle concourt à sa richesse, à sa plénitude. Les choses du monde apparaissent, le plus souvent, selon un tel lieu commun qu’elles finissent par s’évanouir dans le geste même qui essaie de s’en emparer. Regarder le réel ne consiste pas à se confier à une logique des signes. Ceux-ci existent indépendamment de nous, ils jouent leur singulière partition, ils possèdent leur propre dramaturgie, leur esthétique, leurs relations complexes. Ils constituent un peuple avec leurs traditions, leur langage, leurs façons de se mettre en scène et d’apparaître à partir d’esquisses qui sont les leurs avant d’être les nôtres.

Sommes-nous dans l’exactitude des choses ?

   Mais quel est-donc cette scène animalière qui se livre à nous avec le mystère d’une énigme ? Serait-ce un félin assoupi dans la lourde tâche de la digestion ? L’œil est fermé, les naseaux au repos, la gueule scellée, les pattes allongées dans la position statique du sphinx. Devant le museau, sans doute les reliefs d’un repas, peut-être le reste d’une carcasse dépouillée de sa chair. L’heure est matinale que disent les ombres longues, la douceur de la lumière diagonale, la teinte de gris apaisé qui parcourt l’anatomie repue. Image du repos après que l’essentiel a été assuré : se nourrir afin de ne pas mourir. Mort de la proie assurant le devenir du prédateur. Toujours ce violent battement de la lumière fécondante, existentielle tout contre l’ombre captatrice, voleuse de vie. Toujours ce tragique suspendu au ciel du monde telle la brillante et impitoyable épée de Damoclès. Il faut vivre ou bien mourir, tel est notre lot depuis la ténèbre du temps. Il n’y a pas de station intermédiaire, sauf la vie qui est un sursis que chaque jour ampute de sa lame acérée.

Sommes-nous dans l’exactitude des choses ?

   Et, voici, il a suffi d’une simple rotation de la photographie pour que les sèmes de l’image changent brusquement de valeur, que le paysage nous apparaisse comme une réalité nouvelle dont la représentation originaire ne nous précisait rien, plus même, soustrayait à nos yeux ce nouvel agencement qui eût instantanément détruit notre compréhension de ce qui se donnait à voir. Avec un peu d’imagination, la posture animalière s’est décalée vers le site anthropologique. Oui, c’est bien d’un homme dont il s’agit avec l’arête du nez qui parcourt la face tel un raphé médian, point de suture de deux réalités complémentaires, la dextre et la senestre. Nous ne sommes que deux moitiés accolées en leur centre. La dysharmonie de notre visage, notamment, confirme cette étrange cohabitation de deux territoires qui, par aventure, pourraient être distincts si le hasard n’en avait fait le site d’une unique représentation. Schize originelle qui, métaphoriquement interprétée, pourrait légitimer notre constante ambiguïté, la lame du doute qui nous traverse, notre hésitation à être dans la forme accomplie d’une totalité.

   Une ombre portée divise le nez en deux parties presque égales. Puis la ligne qui rejoint l’arc de Cupidon. Puis la bouche entr’ouverte dont on ne sait exactement si elle se retient sur un langage intérieur, si elle se dispose à émettre un message, si elle est appel de l’autre ou réserve en soi avant que d’émettre une parole d’amour, proférer un jugement, imprimer dans la feuille du réel les nervures d’une subjectivité.

  Merveilles que toutes ces naturelles dispositions des choses, y compris les plus modestes, qui déploient à l’envi la polyphonie de ce qui se montre et demande la juste attention, l’essai de décryptage, la traduction hiéroglyphique du monde. Il y a tant de fourmillements partout répandus, tant de disponible effervescence, tant de transfigurations du réel que c’en est un perpétuel vertige, une immense farandole bariolée, une étonnante commedia dell’arte. Il y aurait tant à dire qui demeure celé dans la gangue d’oubli, dans le pli secret du sillon, la chute d’eau au milieu du lit de galets, la dentelle d’une feuille où le paysage torturé d’une écorce.

   Tant de choses. Aurions-nous imprimé un autre basculement à l’image et auraient surgi encore plein d’autres manifestations dont nous n’aurions pu épuiser la généreuse offrande. Etre au monde est ceci : tendre la voile de sa peau contre le vent, emplir ses mains du creux du silence, dilater le globe de ses yeux en forme de planisphère, faire de la plante de ses pieds ces outils qui retournent le sol et y cherchent les tessons d’une vérité. Toute vie est archéologie. Oui, il faut fouiller ! Inlassablement, fouiller !

 

 

 

 

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1 juillet 2017 6 01 /07 /juillet /2017 08:07
Le cercle étroit de l’attention.

                    Photographie : Blanc-Seing.

 

 

 

 

 

   Nous avançons sur le chemin. Nous croyons nos pas assurés, notre jugement sain, exact quant aux choses qui viennent à nous. Nous flânons. Nous regardons de-ci, de-là. Cette fleur, cette branche, ce bout de bois, cet insecte qui traverse le sentier de son pas hésitant. Parfois même nous demeurons dans le cercle étroit d’une liane, y apercevant le réseau de quelques feuilles, des troncs en voie de constitution, enfin l’anatomie de la forêt en sa réalité fragmentaire. C’est un peu comme si nous demeurions au centre de notre corps, peut-être sous l’abri arqué du diaphragme, à l’abri des orages du monde et du vent furieux des esprits lorsqu’ils vivent à la mesure de leurs excès.

   Alors nous ne nous présentons à la conscience universelle qu’en tant que citadelle dans laquelle luit à peine le lumignon de la raison. Nous nous contentons d’une vue étroite, nous ne sortons de nous qu’à l’aune d’une vision se glissant au travers du goulet étroit d’une meurtrière. Et pourtant notre âme témoigne d’une présence qu’elle croît réelle, comme si la totalité de ce qu’il y a à connaître était enclose dans ce genre de microcosme qui s’offre à nous comme seule vision d’un monde possible.

   Soudain c’est comme si nous nous éveillions au centre de l’Académie de Walton dans le cercle prestigieux « des poètes disparus », ce groupe d’esprits libres et oniriques, anticonformistes, qui veulent fixer leurs propres règles et amener la réalité à coller à leur intime subjectivité. En fait le lieu d’une indépassable utopie qui est inféodation à son propre ego plutôt que reconnaissance de l’existence en sa manifestation la plus exacte. Car tout acte libre s’il part bien de soi ne peut s’exonérer du rapport à l’autre, aux choses, au monde.

    La liberté est donc cet ensemble de cercles concentriques, lesquels partant de soi se dirigent vers ce qu’il y a de plus lointain, les autres communautés humaines, les terres éloignées, les mœurs plurielles, les langues polyphoniques de l’universelle nature pour enfin retourner à soi avec la connaissance de cette périphérie qui justifiera ce centre que, toujours, occupe le moi en tant que l’endroit le plus signifiant pour notre conscience. Genre de geste qui porte au loin le proche pour le confronter à ses limites et faire retour tel le boomerang après l’accomplissement de son étrange ellipse.

   Et maintenant si nous revenons à la valeur métaphorique de l’image, voici que nous n’y découvrons plus seulement ces simples efflorescences végétales, ces rameaux en train de se constituer en arbrisseaux, mais aussi tout ce qui alentour, extérieur à la liane qui en trace le contour, se signale en tant qu’autres présences, autres réalités plus distales : des taillis denses, sans doute des layons forestiers, des bosquets, des collines les portant, des nuages couvrant les collines, un ciel les dominant, des oiseaux qui en traversent le libre espace, des océans au loin qui grondent de toute la puissance de leurs flux éternels.

   L’histoire d’un saut avant lequel ne s’affirmait en tant que visible que sa propre demeure alors qu’après se dessine avec force le village mondain, la foule polychrome avec ses clignotements, ses joies et ses peines, ses bonheurs lumineux et ses sombres tragédies. Toujours nous sommes appelés à voir au-delà de notre propre continent, condition de possibilité de notre être comme conscience au monde. Il n’y a guère d’autre lieu où exister et la poésie, ce chant immémorial de l’être, résonne partout où il y a présence, pas seulement dans le cercle étroit de l’attention. Mais dans celui, plus large de « la tension », cette constante inquiétude d’exister qui nous fait différer de nous-mêmes et nous porter plus loin que notre propre ébauche.

   Nous ne sommes jamais complet qu’à être en nous en même temps qu’en dehors de nous. Ceci nous le sentons à défaut parfois d’en être bien assurés. Je ne suis qu’à l’aune du miroir que me tend le réel. La plupart du temps l’éblouissement ne provient que du regard de Narcisse sombrant à même sa propre image. Il nous faut donc retourner tous les miroirs et poursuive le chemin, éclairés. Là est notre seule voie !

  

 

 

 

 

 

 

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6 juin 2017 2 06 /06 /juin /2017 14:27
Imago Mundi.

               Chrysalide de début d'été.

                Œuvre : André Maynet.

 

 

 

 

   Brève note liminaire.

 

   Ici se montrera le processus de la métamorphose portant en lui les diverses strates du temps, les différentes effectuations des corps, leur parcellisation en voie de totalisation. Chaque étape - chenille, chrysalide, imago -, est une station sur le chemin de l’être, lequel n’est entièrement réalisé qu’en vertu de la finitude qui lui est promise de tous temps. Alors un nouveau cycle s’instaure montrant l’événement extraordinaire d’une vie prenant essor d’une mort. Infini cycle d’une présence/absence, éternel retour du même dont nous ne sommes qu’une des brèves actualisations. L’évolution du papillon se laisse entendre comme clignotements successifs de la présence au monde.

   Si l’on reporte ce calque à la genèse de la Terre, la première de ses représentations, l’Imago Mundi babylonienne s’interprète en tant que parenthèse particulière de son histoire, simple chrysalide attendant de trouver sa complétude. Géographie en constante transformation qui fait varier sa morphologie, ses frontières, ses paysages. Jamais terminée en elle-même, toujours en voie de mutation, ce qui est la loi de tout organisme vivant.

   Imago Mundi se superposant dans une manière d’homologie signifiante avec notre propre réalité hautement métamorphique, ce Monde en attente de constitution qui est le nôtre. Sans doute la subtile dynamique de la modification inscrite dans le passage d’un état à un autre est-elle le phénomène le mieux à même de nous révéler en tant qu’être-devenant-mortel. Et nous ne le sommes qu’au travers de ces médiations successives qui nous portent constamment de l’en-deçà vers l’au-delà de notre conscience. Simple cheminement existentiel parmi un immense carrousel d’images.

 

   Des « considérations inactuelles ».

 

   Contempler cette image pourrait durer une infinité de temps et nous n’en percevrions nullement la discrète parole. Car, ce qu’elle porte en elle ne s’épuise ni dans le présent, ni dans un possible futur. Cette image appartient au passé tel que nous le rejoignons, parfois, dans la sublime architecture des songes. Tâcher d’en deviner les lignes de force dans une visée immédiate ne ferait que nous égarer nous-mêmes dans des considérations inactuelles. Il en est ainsi des choses visibles qui disparaissent souvent à même leur secret, nous laissant les mains vides et le cœur en souffrance. A commencer par nous qui ne sommes qu’une présence/absence puisque nous figurons ici tout en étant ailleurs. Les gens nous considèrent telles des choses achevées alors que certains de nos fragments flottent, épars, parmi les glaces d’autrefois, dérivent le long de nos rives intérieures et nous débordent bien au-delà de notre périphérie puisque nous rêvons de futur, de projets, de réalisations dont nous attendons, le plus souvent, l’atteinte d’une forme d’émerveillement. Et, d’ordinaire, nous demeurons cois, en suspens dans quelque dentelle inaccessible du temps.

 

   Son nom d’Imago Mundi.

 

   Si nous appliquons aux autres et singulièrement à cette brève Effigie le même canevas dans l’ordre de la connaissance, alors nous nous apercevons que, loin d’être entièrement rassemblée en soi, cette En-voie-de-devenir s’attache aux jours anciens par mille souvenirs, aux jours futurs en raison de mille flèches qu’elle décoche, myriade de plans sur la comète dont elle est l’émettrice. Autrement dit, c’est dans un geste éminemment dynamique que nous pourrons nous emparer de son être dans un genre d’approche qui dépasse le flou des pures supputations. L’Artiste nous la propose sous le titre de Chrysalide de début d'été. Or, qu’est-ce qu’une chrysalide sinon un progrès ontologique dont nous ne saisissons, dans l’instant, qu’une des facettes selon lesquelles son apparaître la destine à être connue ? Elle est un degré sur une échelle, une graduation sur un instrument de mesure, une brisure de lumière colorée dans le mouvant spectacle du kaléidoscope anthropologique. Elle est une image arrêtée sur l’écran de notre conscience, le simple mot d’une phrase, la brève illumination d’un processus.

Imago Mundi.

             Imago Mundi.

          Source : Bylogos.

 

 

   Pour cela même et pour bien d’autres raisons, Imago Mundi (son autre nom) est pure venue à soi d’un émerveillement toujours renouvelé. Elle est cet événement inscrit dans la première argile où se dessinent les signes et les repères de sa propre géographie, où émergent les méridiens des sentiments, où s’irise dans un genre de confusion originelle la carte de Tendre qu’elle nous tend comme son image la plus probable. Elle est cette idée babylonienne qui tremble dans le lointain, tette une pierre première recueillant les sèmes ineffables de l’exister. Entre la chenille et le papillon venu à soi dans le pur paraître, en instance d’être vraiment, toujours cette faille en arrière des choses, cette brume au devant qui porte le nom de futur, ne se dévoile jamais que dans la vision trouble des approximations. Identique à cette évocation de la Terre d’inspiration cosmologique - cette préhension singulière du monde -, encore cernée de la néantisation d’un chaos perceptible mais s’ouvrant déjà sur une perception approchée et manifeste du réel. Magnifique métaphore de ce que la culture des hommes invente au fur et à mesure de son cheminement dans l’orbe du savoir.

   Ici, il y a stricte équivalence entre cette image d’un monde en train de se façonner et l’image d’une présence qui se montre à l’intersection particulière d’un espace et d’un temps, cette Nymphe qui s’approche de nous dans un genre de battement d’ailes. Comme s’il y avait danger à demeurer ici, dans cette forme inachevée du présent, alors que le sens fait signe vers l’ancien et également l’avenir, s’habillant du mystère de l’exister en sa confondante évanescence. Apercevoir un être dans le cycle de sa croissance, c’est toujours en saisir l’incroyable tissu d’ombre et de buée. Il ne demeure dans les mains que quelques gouttes imperceptibles, dans les yeux qu’un passage tel le vol rapide de la sterne, dans la conscience la fuite d’un vent que nous ne pouvons nommer faute d’un langage adéquat.

 

   Hiver ou la venue du doute à soi.

 

   C’est, disons, dans un hiver de glace et de frimas. Tout est poudré de blanc et ne sortent des chaumières que les filets gris des fumées que le ciel efface de sa lame translucide. Y a-t-il quelqu’un sur Terre dans l’immense désolation qui court d’un bout à l’autre des étendues polaires ? Y a-t-il au moins l’étincelle d’une pensée qui se lève dans la nuit des corps ? Il fait si sombre dans l’univers engourdi des consciences ! Si sombre et tout pourrait aussi bien retourner dans l’œil aveugle d’un puits originel que nul n’en serait alerté. Si difficile d’exister sous cette chape de plomb, dans la venue du doute à soi, cette dague plantée dans l’âme, qui travaille les chairs et mutile l’outre glorieuse de la peau.

   Douter, c’est cela, se vider de son sang et perdre cette belle pulsation intérieure par laquelle on se sent immergé dans le vaste courant du monde. On devient blanc, infiniment, transparent telle une baudruche et on flotte sans but au milieu des caprices et des turbulences de l’air, autant dire au hasard, autant dire crucifiés par le destin. Soudain tout espoir est perdu de naître définitivement à soi. Faute à l’hiver, cette métaphore du temps immobile, faute au gel, cette image de la volonté cernée de mâles fureurs. Le froid est partout qui farde les tempes, métamorphose la langue en congère, soude le plexus, étrécit les alvéoles, bride l’amande du sexe, ligature les boulets des genoux, entoure les chevilles des chaînes de l’aliénation. Plus rien ne fait signe que cette immobilité éternelle, ce silence qui plane à la façon d’un mortel oiseau de proie. Du fond de la froidure nous sommes démunis car nous n’apercevons même pas cela qui pourrait exister et assurer notre propre présence d’un reflet en miroir.

 

   Venue du plus lointain du blanc.

 

   Cette fable hivernale n’était qu’un écho naissant de notre rencontre avec le fond de l’image. Tout y est blanc comme une première neige. Tout y est virginal et oublieux du monde. Tout y est identique à l’atmosphère polaire où nulle vie ne semble pouvoir émerger de cet inquiétant silence. Mais c’est sans compter sur l’insistance de la vie à paraître, même sous les latitudes les plus rigoureuses. Toujours, à notre insu, se déroule le cocon temporel qui dévide ses inlassables fils afin que la situation au monde des Existants puisse trouver les conditions de son effectuation. Ce qu’il faut voir, c’est ceci : un papillon - disons un Moiré Boréal aux ailes sombres -, ce papillon est mort afin qu’un autre naisse. Un papillon a abandonné son corps sur lequel une imperceptible chenille a prospéré dans le creux de quelque mystère inaperçu des hommes, dans une éclisse de temps qui, maintenant, va occuper tout l’espace, coloniser le champ libre de la joie.

   Belle réalité palingénésique au travers de laquelle se laisse découvrir le chant du monde en sa perpétuelle possibilité de ressourcement. Il n’y a pas de fin, pas d’impasse, pas de chemin qui se lancerait dans le vide, déboucherait dans un absolu privé d’attaches, dénué de langage. La parole qui, un jour, a commencé, jamais ne s’éteint. La lumière qui, un jour, a brillé poursuit sa route étincelante dans la faille immensément ouverte du cosmos. Toute forme humaine est Imago Mundi, image du monde en voie de cristallisation, métamorphose en acte, temporalisation aux inépuisables ressources.

 

   Elle est ici et là-bas.

 

   Chrysalide est arrivée à nous comme le prodige qu’elle est, un infini étonnement sur la courbure des jours. Elle est ici et là-bas et encore ailleurs sans jamais épuiser son essence. Elle est dans cette pliure étroite de l’hiver où elle prend naissance de la mort d’une saison. Elle est dans ce dépliement du printemps où elle métabolise ses potentialités, chrysalide à la tunique pleine de promesses. Elle est enfin en cet été, en cette brume solaire dont, papillon accompli, elle entoure son vol hésitant, comme la beauté réalisée qui se dit l’espace de quelques battements d’ailes. Hiver-printemps-été : scansions temporelles qui métaphorisent l’impréhensible dimension de ce qui passe et fuit toujours à l’horizon des choses, tout comme le sentiment d’amour ou la vive passion qui ne se révèlent qu’à la hauteur de leur flamme, autant dire dans l’orbe d’une disparition.

 

   Damier Athalie.

 

   Elle est à la fois chenille, chrysalide, imago en sa dernière instance, ce magnifique papillon, Grand Porte-Queue aux ailes cendrées, aux macules bleues et rouge, ou bien Damier Athalie aux cellules blanches et jaunes, aux fines rayures noires. Elle est toujours à être, à se dévoiler, à se hisser hors de son cocon afin que, devant nos yeux éblouis, se manifeste sa beauté infiniment temporelle, multitude d’esquisses successives dont elle nous fait le don sans réserve.

   Aujourd’hui corps blanc fluet avec les brindilles des bras qui dévident leur tunique de soie. Elle en émerge à peine, à la manière de toute chose fragile ayant constamment besoin de s’assurer de sa forme. L’île du visage est encore prise dans les mailles qui signent son passé alors que l’envol du papillon en est l’éphémère réalisation, un envol pour plus loin qu’elle dans le mystère du monde. Qu’était-elle hier ? Que sera-t-elle demain ? Déjà nous songeons à mille tableaux mouvants dont elle sera le centre de rayonnement.

   Mais, au fait, où se trouve son être le plus vrai ? Quelle en est la station la plus accomplie ? Ou bien l’être n’est-il que cet indéfinissable qui change d’atours pour mieux nous berner, nous conduire aux portes du vertige ? Ne serait-ce pas ceci, en réalité, la fuite d’un invisible qui ne nous interroge qu’à précisément se rendre toujours insaisissable ? Ne serait-ce pas ceci ?

 

 

 

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5 juin 2017 1 05 /06 /juin /2017 08:55
L’entaille blanche du silence.

                     Edward Hopper

               Room in New York, 1932.

 

 

 

 

 

   La Pangée au début.

 

   La rencontre avait eu lieu, il y a peut-être une vingtaine d’années, sur le sable blond d’une plage, sous le lustre vert d’un bar ou bien dans l’anonymat d’une rue, On était d’abord deux îles séparées, deux monceaux de terre dérivant dans l’immensité de l’océan. Puis la fusion. Puis l’osmose comme si de toute éternité, le phénomène avait été inscrit sur la dalle verticale du destin. Lecteur perdu rejoignant Joueuse nue. Joueuse nue investissant Lecteur perdu et plus rien n’avait alors eu lieu que cette plénitude, que cette sphère invisible qui les entourait à la manière d’une luxueuse atmosphère. Tout ricochait sur cette baudruche d’air compacte à la manière d’une écorce, aussi bien les bruits du monde extérieur que les regards. On était prodigieusement en soi, dans la pliure exacte des consciences, dans la mesure juste des sentiments, dans la géométrie de l’amour, cette flamme !

 

   Une brume de joie.

 

   Au dehors la vie battait son plein avec ses copeaux de lumière, ses phosphorescences de fête, ses gigues de commedia dell’arte. Il n’y avait nul danger d’effraction et les êtres de tous ordres se maintenaient à la périphérie, en orbite. C’est tout juste si on apercevait leurs laborieuses révolutions, si on devinait la rumeur de leurs élytres occupées à déplier le cocon du monde. Entre soi on parlait et les paroles étaient de miel, les mots de tourbillonnants insectes qui frôlaient la falaise des fronts, ourlaient le massif des têtes d’une brume de joie. Comment mieux dire l’arche sublime de l’exister qu’à s’immoler dans cette perte qui n’était en réalité que déploiement, accroissement de soi dans la plus étrange des métamorphoses qui soit ? On était soi dans l’autre, on était l’autre en soi. Continuel jeu de miroirs. Inépuisable ressourcement du mythe narcissique. Rebondissement de l’écho et l’on était sans distance, à même le creuset de l’autre. Les mains, des conques pour les mains siamoises. Les yeux, des puits pour les yeux autres. C’était comme la chute permanente, harmonieuse d’une eau claire dans un vase de cristal et nul ne savait qui était le récipient, qui était celui qui accomplissait le versement. Une offrande continuelle qui paraissait sans début ni fin, une évidence d’être ici et ailleurs sur les chemins qui sillonnaient la Terre. On était un continent entier, lisse, sans fissure, sans frontière, sans méridiens. On était la Pangée, ce mystère des origines.

 

   Ici et maintenant dans le salon vert.

 

   Lumière crue, zénithale qui fige les silhouettes dans un étrange bloc de résine. Ou bien alors un plâtre envahit les êtres en présence. Serait-ce une imitation du Musée Grévin avec ses momies de cire, ses existences affiliées au néant ? Ici est une telle absence. Le monde s’est arrêté de tourner. Les aiguilles sont fixes. Sable suspendu dans la gorge de verre du temps, clepsydre asséchée. Il fait si lourd soudain et l’on penserait aux forêts pluviales soudées de chaleur, gorgées d’humidité. Un air glauque qui s’étire et lance ses filaments pareils à des fils de poix dans les directions les plus humbles de l’espace. Bientôt Lecteur perdu, Joueuse nue, chacun dans son cocon, ne dévideront plus que des pensées étroites, peut-être mutilées de leur essence et les méditations ne seront qu’un ciron engoncé dans l’infiniment petit. Microcosme étroit de l’être ne trouvant plus son envol. Lourde la masse qui appuie sur les épaules, voûte la lucidité jusqu’à en faire une spirale confuse, un grain privé de germination. L’abattement est grand que dit l’heure immobile. Pangée disloquée, deux continents à la dérive sur le tumulte des eaux intérieures.

 

   Tels des gisants de pierre.

 

   Certes rien ne transparait. La douleur a cloué les corps dans cette attitude tels les gisants de pierre au fond de sombres sépulcres. Vocables enlisés dans les eaux grises de la lagune. Lecteur perdu ne lit pas et les signes font leurs milliers de pattes d’insectes qui vibrionnent à la façon des phalènes dans le rayon d’une lampe. Joueuse nue ne joue pas car elle est dépouillée d’elle-même, en-deçà de tout arpège, au-dedans d’une longue fugue que montre la partition vide. Plus rien que cette immense vacuité. Plus rien que l’entaille blanche du silence qui fait son grésillement d’outre-vie. Plus rien que le rien ! Tout semble occlus qui cimente les présences et les remet à une manière d’angoisse archaïque. Comme au seuil de la caverne du paléolithique avec le gonflement des bourrelets orbitaux qui signent le gel des idées, leur impossibilité de dépasser la braise invisible de la mèche d’amadou. De grises qu’elles étaient, les circonvolutions sont devenues des écheveaux de suie d’où suintent les larves du non-paraître. Car être privé de langage revient renoncer à sa statue d’homme, à disparaître dans la masse informe de son menhir de pierre.

 

   Le feulement du tragique.

 

   Et cette violence des couleurs, cette polémique des complémentaires qui sonne dans le genre d’un pugilat accompli au-delà duquel les gladiateurs épuisés errent au centre de l’arène corps disloqué, âme dispersée. Le rouge de la passion qui s’ensanglante d’une haine si perceptible qu’elle suinte du tableau. Le vert de l’espérance qui vient se heurter à ce mur de sang. Et cette mutité des choses, ce refus de communiquer, cette hostilité quant à entendre autre chose que le feulement du tragique. Porte fermée aux illisibles panneaux. Et les tableaux peints où rien ne peut se deviner qu’un éternel ennui. Et le cadre de la fenêtre endeuillé qui débouche sur la scène pathétique d’un monde identique à une monade enlisée dans sa propre solitude. Et les personnages ou leurs simulacres - ne s’agirait-il pas des ombres de la caverne platonicienne que jamais la clameur du jour ne peut atteindre ? -, qu’ont-ils encore de vivant eux que le guéridon sépare comme pour signifier l’être-perdu dont ils ne semblent même plus être en quête tellement leur égarement est grand. Logos crucifié par un pathos qui l’exile à jamais, le remet dans l’étrange confusion des signes propre à la station préverbale. Comme une régression de soi à l’infini et la plongée dans d’incompréhensibles limbes.

 

   Où sont-ils donc ?

 

   Force d’une peinture onto-métaphysique qui détruit la prétention à être, la réduit à l’épaisseur de la lame. Présence/absence qui nous fascine et nous pose délibérément sur cette inconfortable ligne de crête d’où l’exister se retire à mesure de son essai de paraître. Peinture qui divise, tout comme la dérive des continents isole ses sujets. Ont-ils au moins le souvenir de cette Pangée radieuse ? En éprouvent-ils une sourde mélancolie ? Ou bien sont-ils au-delà, dans le domaine de l’inconnaissable ? Où sont-ils donc ? En quelle étrange et inaccessible contrée ? Où donc ?

 

 

 

 

 

 

 

 

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2 juin 2017 5 02 /06 /juin /2017 08:19
Tuer l’amour ?

 

                     Aimer tue.

            Œuvre : Dongni Hou.

 

 

 

 

 

 

   Hallebardes exactes.

 

   On était là, dans l’attitude de la prostration, corps livide, nuque raidie, avant-bras posés sur le toboggan des genoux, mais jointives comme dans la prière, assise sur la margelle des pieds et l’on attendait. C’est le visage surtout qui était maculé de peur, d’une peur diffuse dont on ne pouvait saisir l’origine. Yeux soudés au fond des orbites, bouche clouée dans un silence de catacombe et c’était, tout autour de la blanche anatomie, un genre de vol, de chute de freux, dans la stridence de l’air, de hallebardes exactes qui délimitaient, cernaient le tumulte de chair. A n’en pas douter il s’agissait du signe avant-coureur de la Mort dont cette cruelle réalité portait l’empreinte, tel le Christ avec sa couronne d’épines et les stigmates de la douleur offensant la poitrine, les flancs dénudés jusqu’à ne plus paraître qu’à la mesure d’une offensante tragédie.

   L’esquisse humaine était atteinte jusqu’au plein de son essence qui était de penser, de formuler des questions, de connaître et de préciser ses propres contours. Mais comment, dans une telle affliction, pouvait-on encore exister et s’arracher aux ombres qui frôlaient la conscience de leurs étiques membranes ? Comment ? Le feu de l’esprit couvait sous une lave éteinte. Tant et si bien que les pensées qui s’essayaient à bourgeonner devenaient de simples bulles à la surface d’un marais qu’un vent putride éteignait bientôt. On était cible du néant, épicentre des angoisses multiples qui rampaient à bas bruit dans les sillons de terre, réceptacle des hantises archaïques d’une proche disparition, d’une promesse d’anéantissement.

 

   Un Lanceur de couteaux.

 

   On se savait la victime d’un Lanceur de couteaux dont on ne percevait jamais la forme, les flèches seulement, les yatagans d’acier délimitant cette dépouille que l’on était devenue malgré soi. Oh, certes, au fond de soi, on entendait bien une minuscule antienne faire son étrange danse de feu-follet, sa lueur de luciole parmi le bitume des Vivants, ou ce qu’il en restait, comme ceci : Aimer tue - Aimer tue - aimer tue - aimer tue - aimer tue - AIMER TUE - aimer tue, avec des variations, des inflexions et, parfois, seulement quelques sons bizarres, fragmentés, dans lesquels ne se laissaient plus deviner qu’un vague sabir indescriptible, quelques consonnes meurtries, des voyelles sur le bord d’uns syncope. Si près de disparaître à soi, on se hâtait d’échafauder de rapides hypothèses, de tirer des plans sur ce non-sens qui s’annonçait peut-être comme la fin de quelque chose, à commencer par soi. Mais c’est du tout autre que soi dont il fallait partir afin de démêler, dans l’écheveau des représentations, un argument vraisemblable. On voulait apprendre un peu, quitte à mourir dans l’instant !

 

   Mer contre rivage.

 

   Mer aime le rivage qui aime la mer. C’est comme cela au début du rythme du monde. Les choses s’enchaînent dans la plus pure des logiques avec le sentiment de la beauté. Sous la dalle claire du ciel l’eau de la mer épouse l’anse du rivage, s’y complaît, s’y réfugie. Le rivage à la souple destinée reçoit l’eau comme sa note complémentaire, son harmonique immédiat. Les océans aux flots bleus, les mers aux écumes blanches ne sauraient se passer de cela même qui les délimite, les recueille et les porte à l’existence. Imaginerait-on un fleuve sans berges, un étang sans flancs où reposer, une mare sans un cercle de terre et de joncs qui en cerne la réalité ? Donc à l’origine tout baigne dans une même harmonie. La mer aime le rivage qui aime la mer. Mais, par essence, tout amour est porté à l’excès, au débordement de soi en direction de ce qui n’est pas soi.

   Le temps passe, beaucoup de temps passe et les amours sont florissantes qui attachent la bordure au bordé, le contenant au contenu. Puis, insensiblement, sous la tyrannie de l’amour, les frontières deviennent floues, les transgressions apparaissent qui brouillent les natures singulières, commencent à les confondre en une matière illisible. Flots se dressent et sapent le rivage avant même qu’il ne s’écroule dans une plainte de sable et d’argile. Terre s’éboule et envahit de sa teinte poisseuse la mer qui devient un sombre marigot. Voilà ce qui est arrivé. A force d’amabilités courtoises transformées en vigoureux emportements, métamorphosées en pugilats, en corps à corps sans concession, voici que les flèches ont été décochées, les flèches pour blesser, les dagues pour tuer. C’est ainsi, tout amour ne dure que l’instant de son rayonnement et le revers est toujours là qui procède au crime le plus odieux qui soit : détruire la beauté puisque beauté est amour.

 

   « Détruire, dit-elle ».

 

   Rien n’échappe à cette irréfragable règle du vivant. « Détruire, dit-elle » et elle aiguise ses ongles pourpre et les plonge dans le sommeil de l’amant jusqu’au cœur du silence qui se révulse et déglutit ses pelotes de réjection d’un trop facile bonheur. Trop facile d’aimer dans la gratuité, sans contrepartie, juste pour la gloire du soi, le lustre de soi, le prestige de soi. SOI, trois fois convoqué comme pour dire le trident qui arme les emportements des amants et se plante dans la chair adverse afin d’en devenir l’unique possesseur, de la vampiriser. Alors ne demeure plus qu’un corps exsangue disposé sur la planche du mystérieux Lanceur de couteaux. Mais ce Lanceur, on l’a toujours su, a pour nom EROS. Le doux chérubin aux ailes de soie, le gentil dieu aux joues enfantines, au sourire puéril, à la chair de pêche, au regard si empreint d’ingénuité, porte en son dos un carquois aux flèches venimeuses, curare ou bien strychnine qui tétanisent l’âme avant que de l’envoyer à trépas. Jamais âme ne meurt, prétend-on. Certes, sauf dans les excès de la passion qui sont des projectiles ignés plus forts que le principe même de vie. L’amour ne retourne jamais son gant pour donner un soufflet, humilier, commettre une griffure, poser la trace d’une flagellation. NON. Seulement pour TUER. Tout doit disparaître en une identique volonté : Amant, Amante, Amour. Seul ce triple meurtre peut rendre compte de l’impossibilité d’aimer autre que soi.

 

   Brève allégorie du Chêne et du Lierre.

 

   Ils sont dans l’inconscience de l’âge, le gland tout discret qui se dissimule dans un pli de l’humus, la pousse fragile qui se meurt de ne point paraître au jour. Puis le miracle se produit : la lumière - ce médiateur de la beauté -, s’empare de leur être frêle et irrésolu. Bientôt, gland devenu Petit Chêne et pousse Petit Lierre, voici que leurs premiers pas sur le chemin du monde se jouent dans un même et unique concert. Pas un jour sans que Chêne ne s’ébroue sans Lierre. Pas un jour sans que ne s’enlacent leurs jeux gracieux, leurs enroulements mutins. Pas un jour sans que l’amitié ne s’apprivoise, ne s’accomplisse bientôt sous les auspices d’un amour fraîchement éclos. Ce ne sont qu’attouchements délicats, câlins précieux, gâteries qui dégénèrent vite en actes d’amour, en accès passionnels.

 

   Le feu de sa passion.

 

   L’enjeu est celui-ci : comment toujours aimer mieux l’autre, comment lui prouver son amour, lui déclarer le feu de sa passion ? Comment se porter vers l’autre sans que l’excès ne survienne ? Or le problème de la relation fusionnelle est bien de trouver la limite de soi, la frontière de l’autre. L’orgueil est là qui taraude et lance ses furieux assauts. Chêne saura mieux aimer que Lierre. Lierre saura mieux aimer que Chêne. Alors commence une lutte sans merci qui fait se confondre amour de soi et amour de l’autre dans la plus grande confusion qui se puisse imaginer. On se hâte d’embrasser toujours plus, on comble de faveurs qui, bientôt, font leurs boules d’étoupe, on se veut prévenant alors qu’on ne fait qu’empiéter sur le domaine étranger. Partie engagée trop avant pour que l’on revienne en arrière, que l’on accepte de faire acte d’humilité. Chêne et Lierre, parvenus à l’âge de la maturité sont si lovés, si imbriqués l’un dans l’autre, si engagés dans une forme osmotique que chacun se nourrit de l’autre sans connaître son propre début, la fin de qui fait face, de qui fait meute. Trop de flèches ont été lancées qui ont détruit le bel ordonnancement initial. Le meurtre est consommé qui fait deux victimes. Chêne meurt d’avoir été trop aimé. Lierre meurt également d’avoir trop aimé.

 

   S’aliéner en l’autre.

 

   Là, dans cette rapide métaphore, s’illustre l’incapacité de l’amour à asseoir son règne sans outrepasser ses droits, sans enfreindre les limites, sans s’ouvrir à la tentation de se déliter faute de force suffisante pour demeurer en soi. Ambiguïté fondamentale de ce sentiment qui ne s’élève qu’à procéder à sa propre perte. Hommes-Lierre, Femmes-Chênes - ou bien l’inverse -, chacun renonçant en quelque manière à son essence - cette belle liberté humaine -, pour s’aliéner en l’autre qui, par définition, est un inaccessible. On n’a que rarement accès à son propre soi, alors avoir l’audace, l’inconscience de vouloir connaître cet étrange continent qui se dresse pareil à un glacier dans le froid polaire !

 

   Seul amour vrai, le platonique ?

 

   Dans la « fable » du Chêne et du Lierre, c’est bien parce qu’il s’agit du désir de soi en l’autre que l’entreprise est vouée à l’échec. En fin de compte l’autre n’existe plus qu’à la simple hauteur d’un meurtre symbolique. La domination paranoïaque du moi a réduit à l’inexistence Celui, Celle qui prétendaient lui opposer une résistance. Jamais les « mois » ne supportent qu’on soit leur égal. Un moi, un seul et la Terre est correctement peuplée. L’ego en tant qu’ego. Les amours qualifiées « d’ordinaires » - bien peu sont extra-ordinaires -, comportent nécessairement un ver logé au cœur du fruit. Chacun ne voyant que son propre intérêt, son contentement accompli, ramène la relation aux termes mêmes d’un conflit au travers duquel, au mieux, il y aura un vainqueur et un vaincu, généralement deux vaincus. L’amour terrassé, carquois vide, flèches consommées, couteaux lancés sans possibilité d’inverser le cours des choses.

 

   Ainsi est toute beauté.

 

   Alors, combien il est facile pour l’esprit de s’évader dans ce sublime amour platonique qui n’est qu’amour intellectif, intérêt passionné pour les Idées, culte rendu à la philosophie, adoration de l’âme en sa vertu uniquement intelligible. Comme l’on aime une œuvre pour sa beauté intrinsèque qui est, d’évidence, un absolu. Or, comme de l’absolu nous n’attendons rien, nous demeurons libre à son égard, tout comme il nous fait don de sa gratuité. Deux libertés se renvoyant leur propre écho sans nécessité de céder en quoi que ce soit de sa nature plénière. Deux contemplations dont chacune possède, en soi, les outils nécessaires et suffisants à son propre ressourcement. Ainsi est toute beauté qui est origine et fin sans partage. Ainsi devrait être tout amour qui ferait de l’autre le lieu d’une inépuisable beauté, immense sustentation de l’âme que rien ne viendrait distraire de l’objet de sa fascination. Idée regardant une autre Idée dans l’immuable silence de l’être. L’Amour n’est nullement réductible à une présence, fût-elle des plus insignes. L’Amour est amour de l’Amour. Donc de la Beauté. Rien d’autre à énoncer que cette tautologie. Aller au-delà est déjà hypostasier ce qui ne saurait l’être, qui recule dès que l’on avance, qui s’éteint dès qu’on l’éclaire, qui fait silence dès qu’on profère. C’est TOUT.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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31 mai 2017 3 31 /05 /mai /2017 15:02
Les « Petits Boisés » de Marc Bourlier.

 

   ART BRUT : « Des productions de toute espèce - dessins, peintures, broderies, figures modelées ou sculptées, etc. - présentant un caractère spontané et fortement inventif, aussi peu que possible débitrices de l’art coutumier ou des poncifs culturels… »

                                                                                                                  Jean Dubuffet.

 

 

   Chez Marc Bourlier, la définition de Dubuffet s’applique à la lettre. Art « Brut de Brut », comme pour les grands crus. La robe est soutenue, de vieil or ; le nez est de chêne avec une note rugueuse ; l’attaque en bouche est franche suivie d’une belle longueur aromatique. D’Art Brut il s’agit en effet, la Halle Saint-Pierre en accueillit ses hôtes discrets derrière les grandes verrières du pavillon Baltard.

   Cependant si l’on se veut en quête d’une filiation, c’est moins du côté des longs tâtonnements esthétiques de Dubuffet qu’il faut se tourner ou bien de l’alphabet pictural inventé par Gaston Chaissac, que dans la perspective modeste d’un Emile Rattier, fermier du Lot qui composa des « articles de bois » selon sa belle expression, « Diligence », « Viaduc » et autres carrioles que hantent de sympathiques petits personnages qui, aussi bien, eussent pu se fondre dans la galaxie bourlierienne sans autre forme de procès.

   Le bois était de récupération, comme chez Marc qui récolte les anatomies éparses de ses figurines sur les plages, vestiges d’un monde consumériste qui ne songe qu’à se débarrasser des déchets qu’elle produit à foison. Aussi, cette cueillette de l’objet déchu - l’arte povera est proche -, s’inscrit-elle dans une sorte de recyclage ontologique, comme s’il s’agissait de redonner vie à ces éclisses et autres mortaises qui sont les nouvelles arches de Noé de la modernité. Il faut sauver ce qui peut l’être encore et c’est peut-être l’une des fonctions singulières de l’esthétique présente que de donner une âme à ce qui en a été privé par la cécité des hommes.

   Mais ici, nulle herméneutique savante qui se déclinerait sous les espèces d’un métalangage, autrement dit d’un texte qui se superpose à l’œuvre et en occulte, en quelque sorte, la teneur. Ici tout est simple, naturel, direct. Le lexique est celui de l’écorce, de l’aubier, du cœur, de l’âme, en définitive, puisque le bois en possède une. Ces minces esquisses, dans une langue dépouillée - trois oculus pour voir et faire silence ; une brindille pour humer ; un liteau pour figurer au monde et être reconnu -, ces répliques du réel donc nous disent en termes allégoriques les nervures de notre condition, un étonnement qui nous traverse et nous interroge afin que nous connaissions notre essence. Essence du bois, essence de l’homme : une commune destinée à laquelle nous convient ces manières de génies tutélaires. Nous les aimons du fond du cœur ! Ils sont nos échos. Ils sont nos émotions. Ils voyagent en nous pour la durée du temps. Il n’y aura nulle « oublieuse mémoire ». Comme une écharde plantée au centre de la chair qui, jamais, ne s’absente. Celle-ci est joie et non douleur. Oui, pure joie !

 

                                                                                              JP Vialard.

                                                                                     www.blanc-seing.net/

 

 

 

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9 mai 2017 2 09 /05 /mai /2017 08:33
 Peignait l’invisible.

« Sans toile et sans décor ».

  Oeuvre : André Maynet.

 

   

 

   D’abord, Zéro, Rien.

 

   D’abord, Zéro, Rien, comme une touche d’Absolu qui ferait son clapotis d’éternité. Pas de temps, pas d’espace, pas encore de lumière. Front de la nuit contre front de la nuit. Yeux pas encore éclos, pas encore exhumés de la gangue de bitume où sourd l’Infini avec ses turbulences folles. Mains soudées, mains-moignons qui ne disent ni l’acte de saisir, ni celui d’aimer dans l’immédiate préhension de ce qui est. Bras esseulés, disjoints, l’un n’ayant nulle connaissance de l’autre, qui ne peuvent ni embrasser la présence ni tailler une argile pour en faire une esquisse. Jambes-pieux plantées dans le miroir du doute. Existent-ils les pieds dans l’amertume du jour, dans la verticalité-couperet de l’heure ? Larges ventouses soudées à l’immanence. Orteils comme cinq questions terrestres qui ne trouvent de réponse. Et l’ombilic perdu dans son propre remuement ! Désolation de la désolation : rien ne profère et le silence est un grondement qui perfore les tympans de l’âme. Et le sexe révulsé qui ne connaît rien du plaisir, qui brûle de ne point apprendre de la volupté. Feu des reins immolés à l’absence de désir. Dans le golfe du ventre dansent les rumeurs du non-advenu. Et les doigts-pendeloques sont un cristal qui pleure et de longues gouttes blanches glissent dans la poche étroite de la conscience. Où le monde qui pourrait être ? Où la voix qui s’élèvera ? Où le Prophète qui dira la marche à suivre et ses yeux seront des soleils avec leurs meutes de rayons cabossés, avec leur sombre rutilance, avec leur dard de braise qui intimera l’ordre d’ÊTRE enfin, de ne pas demeurer sur le bord de l’abîme. L’abîme, comment le franchir, comment traverser le cercle de feu et ne point révulser sa crinière ignée qui, autour de l’enclume de la tête fait ses assourdissants coups de gong ? Comment ? Mais pourquoi donc ce vide ? Pourquoi les hallebardes de la question qui forent le creuset de l’intellect jusqu’à la folie ? Pourquoi le Ciel ne se déchire-t-il pas ? Pourquoi la Terre n’écarte-t-elle pas ses entrailles ? Ce serait une telle joie de voir ses canaux souterrains, ses lacs de lave rubescente, ses colonnes de calcite blanche pareilles aux décisions d’un Démiurge ivre ! Ô pourquoi tant de densité, de murs opaques, de parois intranslucides qui serrent le métal des tempes et la pensée est un insecte noir dont le buccinateur bégaie. Ô sourde aphasie qui entaille, triture les mots ! Ils ne sont que copeaux, éclisses d’étain qui perforent le cuir de la peau. Sacrifice, épreuve, mise aux fers, mais pourquoi ? Alors les mains se mettent en étrave, le visage devient coin d’acier, les oreilles sont des vrilles bourdonnantes, le bassin s’amenuise, les hanches-rabots érodent la matière, les cuisses-varlopes font leur grincement laborieux, les planes des pieds girent à la vitesse des toupies. Tout, autour de soi, s’effondre. Les murs-forteresses se délitent, les hauturières geôles montrent leurs entrailles, l’empreinte des Prisonniers qui ont déserté la Caverne d’ombre et d’illusions. De grosses poulies de bois flottent dans l’espace vide. Des serpents de cordes fouettent le Rien de leur hargne de chanvre. Les escaliers à double révolution montent et descendent. Montent vers la Vérité. Descendent vers le Mensonge. Entre les deux, les passerelles du vertige qu’ornent les haillons des premières certitudes. Est-on seulement arrivé à la Vie ? La Vie aux crocs de chien, aux déchirures bigarrées, aux tiraillements en forme de desquamations ? Ou bien la Vie aux lèvres peintes, aux ongles ripolinés, aux corolles blanches sur des désirs inconsommés, retournés sur leurs spirales, prêts à bondir et à déchiqueter, à aimer avec violence, à manduquer l’Autre. La Grande Mante Religieuse est là avec ses mandibules de titane qui brillent dans l’Inconnu. En serons-nous les victimes expiatoires, serons-nous pendus au bout de quelque gibet avec la tête bleue battant la poussière, avec le ressort éjaculatoire ayant rendu son dernier jus et les arabesques des mandragores faisant leur sympathie d’outre-tombe ? Mais sommes-nous donc si invisibles que personne ne nous voie ? Que nous demeurions occultés, soudés dans un éternel signe d’irrecevabilité ? Mais QUI dépliera donc nos bandelettes, insufflera dans nos corps de momies le sens qui nous délivrera de notre destin d’hiéroglyphes ? Il fait si sombre lorsque nul déchiffrage n’a lieu. Si sombre !

 

   Peignait l’invisible.

 

   Sur le fond d’absence, il y a soudain comme une Emergence Blanche. Oh, rien de bien assuré. Seulement le vol d’une poussière, la trace d’une plume, le flottement d’une cendre dans le ciel lissé de vent. Une silhouette debout, un mince menhir qui fait sa vibration de pierre. Une à peine apparence de ce que pourrait être la beauté si, un jour, il advenait qu’elle pût prendre corps et faire du tumulte de chair la justesse d’un cosmos. Le chaos est si éprouvant quand il martyrise la pensée et réduit l’anatomie à l’existence de la feuille morte envolée par le vent ! Mais oui, cela s’éclaire. Mais oui cela commence à parler. Cela fait son mystérieux logos, cela dresse le pavillon de la Raison, cela hisse haut l’oriflamme du Langage. « Tout est langage » dès l’instant où les apparences parviennent à leur désocclusion. Ce qui était mutique - les choses, l’eau, l’arbre, la liberté, l’amour -, deviennent immensément lisibles et l’arche de la compréhension dresse sa certitude dans la rumeur de la lumière. Que voit-on dont Emergence est la Grande Prêtresse, elle qui semble vouer un culte au Rien, à l’Invisible en sa muette présence ? Un chevalet est dressé dans un ovale de clarté. A moins qu’il ne s’agisse d’une guillotine ? Qui voudrait couper la tête de l’Hydre aux sept têtes, mère du vice qui vit dans les marais de la corruption, corruption qui retourne au Néant dont elle provient. Mais ne nous égarons pas. C’est bien un chevalet avec ses pieds rassurants, son cadre vertical, sa potence où accrocher la toile. Mais la toile où est-elle ? Mais le Modèle où est-il ? Nous sommes si désemparés dès que l’image posée devant nous s’exonère des conventions de la représentation. Nous attendions la paroi rassurante d’une toile de lin, fût-elle vierge. Nous supputions un objet à reproduire, humain ou bien, peut-être, simples fruits s’offrant à l’exercice d’une nature morte. Et voici qu’il n’en est rien. Au sommet du bras d’Emergence, une brosse dont les soies paraissent vierges, épargnées de n’avoir point touché la couleur. La blouse de l’Artiste - ou bien de la Déesse ? -, est une vague neutre, une manière de bouillonnement discret sur la tunique étroite du corps. Les jambes sont celles d’un éphèbe, peut-être d’un être androgyne dans la jeunesse de son temps, dans une possible virginité. Une bouteille flotte à terre. Elle ressemble à ces cylindres de verre dans lesquels, autrefois, on enfermait la fragile goélette ou bien le brick toutes voiles dehors. De quel voyage s’agit-il dont nous n’aurions aperçu l’étrange destination ? On en conviendra, cette scène ressemble à quelque chose de si élémentaire, de si innocent que l’on pourrait penser au début d’une histoire, à une origine en attente de sa propre révélation.

 

   L’invisible en son énigme.

 

   Nul besoin d’un subjectile, fût-il pierre ou bien carton, pour peindre l’Invisible. Le geste suffit, la pensée orne, l’imaginaire éploie. Tout va du signifiant originaire en direction du signifié vers lequel il porte sa forme et la révèle comme la plénitude qu’il est. Pareille au symbole, cet objet matériel qui sert de marque de reconnaissance aux initiés. Un Initié tient en sa main un tesson de poterie dont l’autre Initié porte le fragment complémentaire qui, emboîté avec ce qui l’attend, va porter à la visibilité l’entièreté de la signification. Par exemple deux moitiés de Colombe et voici que surgit l’Idée de Liberté. L’envol de l’esprit est ce par quoi on échappe à l’aliénante pesanteur des choses.

   Ce à quoi nous invite Emergence - cette si belle nomination qui signe l’évolution dans l’être -, n’est rien moins qu’évoquer ce qui, toujours, nous échappe, le temps, la totalité de l’espace, l’universalité de la connaissance, l’Autre, le Soi dans sa touffeur équatoriale. Autrement dit l’invisible en son énigme après quoi nous courrons tous sans bien en discerner la finalité, la cible ultime.

 

   Peignait le peuple du Ciel.

 

   Le vol de l’oiseau pour plus loin que lui. Cette infinie plongée dans l’espace. Un trou creuse l’air. Des volutes s’amassent en arrière du corps, ouvrant des tresses qui, bientôt se dissolvent. Peignait le silence des rémiges, la courbure de l’air, le passage du vent dans la folie des hommes. Parmi le flottement inquiet des nuages. Posait sur la toile absente les signes illisibles, l’appui de l’aile de la libellule sur l’âme du Poète. Dessinait l’efflorescence du paon, l’extase de sa roue, ses clairs ocelles où vibrait l’infinie conscience du cosmos. Convoquait le Simorgh des anciens Perses et, avec lui, le labyrinthe complexe du mythe, l’effervescence solaire de la spiritualité. Peignait les vallées métaphoriques du désir pourpre, les monts élevés de la connaissance, les rives abruptes de l’amour, les gorges étroites de l’unité, les avens vertigineux de la stupeur. Esquissait le sublime don des étoiles, le rayonnement des comètes, la passion étincelante des météorites, l’étrange magnétisme des aurores boréales.

 

   Peignait le temps.

 

   Peignait le temps. Sa fuite en arrière dans les allées immenses du souvenir. Sa flèche vers l’avant avec sa pointe acérée, son empennage de plumes qui faisait sa rumeur d’espoir fou, sa pulsation intime pareille au battement rapide de l’avenir. Peignait le point fixe du présent, ce centre si étroit qui se diffusait en un train d’ondes concentriques jusqu’à l’évanouissement, à la disparition, au saisissement. Peignait l’à peine réalité de la réminiscence proustienne, la Sonate de Vinteuil, les subtils remous qu’elle imprimait dans l’âme de Swann, la naissance de l’amour tumultueux pour Odette de Crécy. Peignait le vide absolu, le trou du Néant que convoquaient les « intermittences du cœur ». Effleurait la vacuité des « impressions obscures », l’image d’un nuage, la pointe d’un clocher, la corolle d’une fleur, tout ce qui, à Combray, pour le jeune Marcel se donnait à voir « à la façon de ces caractères hiéroglyphiques » du réel, ces subtiles touches qui s’effaçaient et plongeaient dans le vertige du souvenir. Peignait la peinture. Peignait l’art. Peignait SOI dans le constant remuement du monde.

 

   Peignait SOI.

 

   « Sans toile et sans décor » nous dit le titre de la toile. Reste à ajouter, afin de porter la présence à son ultime parole : sans chevalet, sans brosse, sans medium. Seule la figure humaine en son épiphanie, DE DOS. Comme si le langage s’était retourné et connaissait le silence. La seule façon de s’entendre avec soi-même. Silence qui joue en écho avec l’invisible. Tout, autour de soi, ne devient apparent qu’à la mesure de l’éclairement de la conscience qui se porte au chevet des choses. Les humains cesseraient-ils de voir et tout retournerait dans de ténébreux limbes. Puisque l’homme, et lui seul, confère sens et valeur aux contours du monde. Mais le monde supposé néantisé, en deviendrions-nous pour autant plus visibles à ce que nous sommes en notre essence ? A savoir des hommes doués de raison, de langage, de jugement ? De corps aussi, bien évidemment.

   A être SEUL, à tout focaliser sur soi, nous devrions être immensément révélés en tant que cette singularité visible, excipant des autres formes, de leur multiplicité qui, le plus souvent, brouillent le message dont elles sont censées être la manifestation. Et pourtant, cette sublime autarcie qui devrait nous installer dans une immédiate compréhension de nous-mêmes puisque nous serions le seul objet à saisir, voici qu’elle nous conduit à différer de nous, à ne plus nous percevoir que comme un signe évanescent sur le bord d’une perte. Etant sans distance par rapport à notre propre effigie existentielle, nous sombrons dans une étrange myopie qui nous dépossède de nous et nous prive de notre propre image. Nous sommes devenus INVISIBLES à notre propre conscience et nous flottons longuement dans les marais de l’inconnaissance.

 

   Sa sinueuse pulsation…

 

   Alors il nous reste à nous retrouver, à réintégrer la citadelle de notre être, car nous ne pouvons nous résigner à cette finitude que nous pensions n’être qu’une hypothèse. Nous nous saisissons d’outils par lesquels dire notre propre monde. Un pinceau, une palette, de la couleur, un carré de toile où graver les stigmates de la présence. C’est toujours SOI que l’on peint, sculpte ou grave sur le subjectile qui témoigne de qui nous sommes, un passage avec ses remous et ses empreintes. C’est toujours SOI que l’Artiste représente. Décor, toile, brosse, modèle ne sont que les épiphénomènes dont il ou elle s’entoure à la manière d’étranges et inévitables satellites. Tel un aimant qui attirerait la limaille de fer. Altérité jouant en miroir avec l’égoïté. Présence du Monde parce que le moi-sujet en prend acte et le pose comme instance dialogique. Alors qu’il ne s’agit que d’un colloque singulier, d’un immense monologue qui résonne dans le vide.

« D’abord, Zéro, Rien, comme une touche d’Absolu qui ferait son clapotis d’éternité ».

   Une manière d’éternel retour du même, de cercle herméneutique répétant de temps en espaces cycliques sa sinueuse pulsation, sa sinueuse pulsation, sa sinueuse pulsation……

 

 

 

 

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6 mai 2017 6 06 /05 /mai /2017 08:54
« Sous la lune pleine »

« Sous la lune pleine… »

 

« Sous la lune pleine

Dans la tendre intimité

D’un chalet de Calais…

Caresses du vent

Cris des goélands

Murmures des vagues

Porte bien fermée

Toi et moi, enlacés… »

 

Plage de Calais.

 

Photographie : Alain Beauvois.

 

 

   Il était de la lumière.

 

   Il était du matin. Il était du soir. Il était des lisières. Il était de la lumière lorsqu’elle naissait pareille à la bulle de savon dans l’air de cristal. Il était de la lumière lorsqu’elle baissait et n’était plus qu’une traînée de cendre rouge à l’horizon. Il était de tout ce qui apparaissait ou bien fuyait et amenait avec soi un peu de certitude d’être. Il était si conscient de la chute du temps, du remous des jours, de la perte de l’heure dans celle qui la précédait, dans celle qui la suivait. Il avait beau tendre les bras, plier les poings, il ne happait jamais que le silence et le ruissellement infini d’une longue tristesse. Non qu’il fût incliné à la mélancolie ou bien envahi par quelque désespoir romantique, par quelque nostalgie qui l’eût porté dans un ineffable souvenir. Mais, peut-on être nostalgique quand l’on n’a pas de lieu où habiter ? Car Chemineau n’avait pas de chez soi, sauf l’aire souple des nuages, le rivage où battaient les vagues, la lande où bruissaient les herbes sous la lame du vent. Nul ne savait d’où il venait, à quoi il passait ses journées, quel était le contenu de ses pensées, s’il avait des projets hormis de vagabonder tout le jour en quelque endroit improbable, à la limite d’un faubourg, sur le cercle d’une clairière, peut-être près des ruines ouvertes sur le vide. En réalité, les Rares qui l’avaient aperçu ici où là ne s’inquiétaient nullement de son sort pour la simple raison que ce jeune garçon - certains disaient ce Rôdeur -, possédait le bien le plus appréciable qui, un jour, fut remis aux hommes, la LIBERTE. Oui, Chemineau était libre, totalement libre d’errer où bon lui semblait, de dormir à la belle étoile sous l’œil bienveillant de Vénus, de déjeuner d’une patelle cueillie dans le creux d’un rocher, de rêver longuement en regardant le vol d’une mouette, la crinière flottante d’un alezan ou encore une rangée de cabanes qu’éclairait de sa laiteuse clarté la Lune figée en plein ciel comme s’il s’agissait d’un étonnant photophore voguant au gré des eaux marines.

 

   Au songe, il faut la liberté

 

   Le soir est venu sur ses sandales de velours. C’est l’heure bénie où, les hommes rentrés au foyer, les bêtes sortent pour leur maraude crépusculaire. C’est l’heure suspendue où le jour le dispute à la nuit et de cette hésitation naissent les songes les plus beaux. Au songe, il faut un temps de ressourcement, un espace flottant pareil à la queue du cerf-volant, une limpidité de l’air sur laquelle les choses de l’imaginaire pourront déposer leur belle empreinte, faire leurs mille feux-follets. Au songe, il faut la liberté. La plage est déserte, le sable un bouillonnement apaisé. Rien ne bouge qui ferait effraction, distrairait de soi, écarterait du recueil des sensations présentes. Le ciel est une laque profonde. La Lune un simple mot dans le texte ouvert du monde. Le rythme blanc des cabines de bain allume sa douce phosphorescence, sa perspective fuyante jusqu’à la limite d’une disparition. Identique à une phrase murmurée qui s’éteindrait dans le silence des lèvres. Là, tout se rejoint dans l’unité d’un sens singulier. Plénitude de l’être qui regarde contre la plénitude de ce qui est regardé. Comme si le paysage attendait d’être vu à la mesure d’une contemplation, à la hauteur infime d’un illisible secret. Seule l’approche discrète de la nuit autorise cela, cette effusion, cette sublime rencontre des consciences. Conscience du Songeur jouant avec la conscience de la Nature. Oui, la Nature parle, soupire, rêve à la longue marche des étoiles, s’ouvre à la beauté et alors elle devient lumineuse. Lumière contre lumière.

 

   Dans la pliure bleue de l’air.

 

   Sur la plaine de sable que rien ne vient troubler, Chemineau est assis dans la position de celui qui médite. On dirait une congère d’ombre à contre-jour du temps. C’est tout juste si un filet de vapeur sort de sa bouche, si les cils battent à intervalles réguliers, si la sclérotique fait sa lueur grise dans la perte des yeux. Il y a si peu à faire pour exister, ici, dans la pliure bleue de l’air. Tout ceci pourrait durer une éternité si ne s’allumaient, dans l’antre de la tête, quantité de légendes, myriade de fables, pléthore de souvenirs dont nul ne pourrait savoir d’où ils viennent, comment ils peuvent peupler les rêves du petit Sauvageon. Est-il saisi d’une connaissance immédiate ? Est-il omniscient, possédant en un seul empan de la conscience la pluralité des choses présentes, passées et futures ? D’où tient-il ces étranges images qui déferlent à la vitesse des marées dans le corridor de sa pensée ? Possède-t-il un savoir pareil aux résurgences d’eau dans les dunes du désert ? On croirait à une pure désolation et l’on a devant soi, soudain, des floraisons, des arabesques, des grappes végétales qui colonisent l’air, font leurs étonnantes symphonies. Une agitation intérieure plaquée sur du silence, de l’immobilité, peut-être du doute. Est-il VRAIMENT réel ce réel qui vient à l’encontre avec, dans ses basques, plein de fantaisies, de murmures, de revers chatoyants et de surprises à foison ?

   

   Tellement la vie est sauvage.

 

   Cet enfant sans feu ni lieu est comme fasciné par cette meute de cabanes qui sont les endroits où s’abritent les hommes. Des regards, du froid, des morsures du soleil aussi. Des autres hommes parfois, tellement la vie est sauvage qui entame les chairs, plonge sa langue venimeuse dans les plaies ouvertes. Souvent une lutte sans merci où une existence terrasse l’autre. Plusieurs fois, dans les zones à peine éclairées des villes, il a vu des combats, l’éclair d’une lame, un destin s’enfuir par la gueule ouverte d’un caniveau. Chemineau le sait de l’intérieur même de sa citadelle de peau, avancer sur Terre est une décision semée d’embûches, un itinéraire qui, parfois, se perd comme les eaux dans les fentes assoiffées de l’argile. C’est pour cette raison et pour plein d’autres qu’il vient ici penser à ce qui est, mais aussi à ce qui serait si l’amour unissait, alors que, souvent, la haine divise. Chemineau fixe son regard sur cette ligne de refuges dont il imagine peut-être que ce sont les maisons où il aurait pu vivre si le hasard avait ménagé un toit au-dessus de sa tête. Mais c’est ainsi. Animé d’un doux fatalisme, d’une réflexion jamais empreinte d’amertume ni de jalousie, il se crée un monde à la mesure de ses ambitions, il taille un rêve dans le réel et l’habite tout d’un trait, sans arrière-pensée, avec la même facilité qu’ont les navires à frayer leur sillage blanc au milieu de l’onde qui s’écarte et bouillonne.

 

   Mince anthologie à l’usage du rêve.

 

   D’où lui viennent les images qui vont suivre ? D’où surgissent les phrases qui envahissent sa tête avec une urgence à être saisies ? Comment connaît-il tous ces Auteurs, lui l’enfant sauvage qui n’a vu que des cours d’école, leurs tilleuls chenus, entendu les jeux de marelle et de Chat perché, lui qui n’a jamais appris à lire, qui ne connaît nul poème, qui ignore l’Histoire et la Géographie ? D’où vient cette manne céleste qui fait ses yeux brillants, rend sa bouche pourpre telle celle du gourmand, incendie ses cheveux dans le vermeil du couchant ? Parfois il faut laisser la place au merveilleux, admettre le prodige et se laisser aller à ceci qui vient avec naturel. Alors, avec Chemineau nous écoutons et nous habitons le monde. Avec lui nous sommes au cœur de ces cabanes de planches, nous en faisons le lieu d’une pure joie. Nous sommes les hôtes de ces si belles maisons inventées par des écrivains, ces espaces familiers qui hantent notre imaginaire depuis les bancs de l’école primaire.

 

   * Maison d’André Theuriet : « Aux solives du plafond blanchies à la chaux, des claies chargées de noix, des poupées de chanvre, de jaunes épis de maïs, des chapelets de reinettes grises attachées par un lien de paille pendaient dans la pénombre et ajoutaient une note de plus au tableau d’abondance et de bien-être que présentait l’ensemble de la salle. »

   * Maison de Jean-Jacques Rousseau : « Sur le penchant de quelque agréable colline, bien ombragée, j'aurais une petite maison rustique, une maison blanche avec des contrevents verts ; et, quoiqu'une couverture de chaume soit en toute saison la meilleure, je préfèrerais magnifiquement, non la triste ardoise, mais la tuile parce qu'elle a l'air plus propre et plus gaie que la chaume, qu'on ne couvre pas autrement les maisons de mon pays, et que cela me rappellerait un peu l'heureux temps de ma jeunesse. ».

   * Maison de Guy de Maupassant : « C’est une petite demeure de pêcheur, aux murs d’argile, au toit de chaume empanaché d’iris bleus. Un jardin large comme un mouchoir, où poussent des oignons, quelques choux, du persil, du cerfeuil, se carre devant la porte. Une haie le clôt le long du chemin. »

 

   Le réel, là, devant.

 

   Pourquoi Chemineau, cet enfant livré d’abord à lui-même, remis ensuite au bon vouloir et aux caprices de la Nature, se laisse-t-il bercer par ces textes qui, somme toute, pourraient aussi bien le laisser indifférent ? Ecoutant venir à lui ces anciennes demeures tissées de mots et ourdies d’imaginaire, se transporte-t-il aussitôt dans une Arcadie antique, est-il proche d’une « Lacédémone aux profondes vallées », d’une mythologie, d’un exutoire qui l’exilerait de son propre monde pour le reconduire dans un ailleurs qu’il ne connaît pas mais qui l’attirerait comme une chose secrète ? Est-il sensible à la simplicité des claies chargées de noix, à la rusticité d’un chaume tel que chanté par Rousseau, aux touches bucoliques des iris bleus que Maupassant tend à ses lecteurs comme si les douces fragrances des fleurs s’exhalaient des mots eux-mêmes ? Pourquoi ce penchant en direction du conte alors que le réel est là, devant, avec les mains ouvertes, l’œil rond de la Lune blanche et la voûte du ciel où, bientôt, s’allumeront les gardiennes de la nuit ?

 

   La chute oblique de la pluie.

 

   Se confier aux paroles des poètes c’est, pour Chemineau, comme s’envelopper d’un songe et flotter au rythme de ses flux et de ses reflux. Une manière de musique qui parcourt son corps, y fait lever des frissons, allume dans ses yeux le bonheur d’être. Mais ce que Chemineau aime par-dessus tout, c’est se laisser aller au bruit des étoiles, dériver dans le long scintillement de la parole nocturne. Regarder ces silhouettes blanches dans laquelle les hommes et les femmes se dénudent avant d’aller au bain n’est qu’un prétexte à éprouver ce que la liberté a de saveur, de félicité immédiate. Partout sont les peuples soumis, les enchaînés, les aliénés devant les puissants, les humiliés qui s’agenouillent et prient en silence. Nul besoin de logis pour notre Aventurier. Un coin de terre, le lisse d’une plage, le creux d’un rocher, la courbe assourdie d’une dune, une anse de la mer, le tronc évidé d’un arbre. Nature contre nature. Car Chemineau est encore dans l’âge d’homme où il n’y a nulle servitude. Vivre n’est pas un effort, une dette à payer, un écot à verser dans la sébile de quelque mendiant, une offrande en direction des dieux. Vivre c’est cueillir la blanche corolle et en goûter le nectar sucré. Vivre, c’est s’allonger dans la vague et laisser son corps flotter dans l’écume. Vivre, c’est apercevoir le goéland cendré qui fauche l’air et fait un trou dans l’eau dans un éblouissement de gouttes. Il n’y a guère d’autre vérité pour lui que de confier sa jeune existence à la courbe du soleil, au grésillement de l’aube, à la chute oblique de la pluie, au sourire aperçu, au loin, sur un visage buriné par la gouge du temps. Pour Chemineau, l’espace est ouvert, infiniment ouvert, à la manière d’un éventail multicolore dont chaque feuillet porterait en lui le lumineux message du monde. Exister n’est pas un devoir, seulement une possibilité d’être selon soi dans l’avancée du jour. Rien d’autre à éprouver que cette griserie qui s’éploie à partir de l’humble présent de la Nature, de la présence discrète de celui qui s’attache à vos pas, de celle qui vous porte affection et réconfort. Coïncider à son être, sans doute la plus belle faveur qui échoie aux attentifs et aux silencieux.

 

   Un bref moment d’éternité.

 

   Nous ne savons jamais si nous avons traduit en mots exacts ce que l’autre ressent ? Avons-nous parlé de Chemineau, cet enfant de légende, avec suffisamment d’exactitude ? Ou bien n’avons-nous fait que projeter nos propres sentiments, délivrer quelques unes de nos affinités ? Toujours le problème insoluble de la distance de soi à l’autre. Mais peu importe. Peut-être cette histoire n’est-elle que pur imaginaire. Peut-être ne sommes-nous, dans le fond, seulement une histoire qui se développe, grandit puis meurt afin de céder la place à une autre fiction ? Ne sommes-nous que littérature, c'est-à-dire jeu de langage, et alors tout cesse dès l’instant où nous cessons de parler ? Avant de quitter cette jeune vie si proche de la Nature, mais aussi des mots, offrons-lui un bref moment d’éternité afin que, ressourcé à l’aune d’une parole, il puisse poursuivre son errance infinie.

 

   « Toute leur vie était dirigée non par les lois, statuts ou règles, mais selon leur bon vouloir et libre-arbitre. Ils se levaient du lit quand bon leur semblait, buvaient, mangeaient, travaillaient, dormaient quand le désir leur venait. Nul ne les éveillait, nul ne les forçait ni à boire, ni à manger, ni à faire quoi que ce soit… Ainsi l’avait établi Gargantua. Toute leur règle tenait en cette clause :

 

FAIS CE QUE VOUDRAS,

 

car des gens libres, bien nés, biens instruits, vivant en honnête compagnie, ont par nature un instinct et un aiguillon qui pousse toujours vers la vertu et retire du vice; c’est ce qu’ils nommaient l’honneur. »

 

   Sans doute le seul habitat que Chemineau aurait été capable d’adopter était-elle cette Abbaye de Thélème immortalisée par l’immense Rabelais. Habiter s’inscrit toujours dans un projet humaniste. Seul l’homme habite. L’animal s’abrite. La plante végète. Chemineau poursuit son voyage. Et nous, le nôtre, dans l’invisibilité du temps.

 

 

 

 

 

 

 

 

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3 mai 2017 3 03 /05 /mai /2017 10:27
« La vie est un songe ».

Songe diaphane.

Œuvre : Dongni Hou.

 

 

 

 

   Attestation de sa propre présence.

 

   Décontenancés, sans doute le sommes-nous à contempler cette existence fragile qui semble si démunie, si exposée aux yeux scrutateurs alors qu’elle-même ne saurait voir qui la regarde. C’est une telle privation de liberté que d’être livrée au monde sans que ce dernier se manifeste en retour. Toute vision suppose une réflexivité, un dialogue, une mise à distance qui soit, en même temps, relation, échange, colloque. Faute de ceci les choses tournent à vide et le silence qui entoure le corps est pareil à la vitre d’un labyrinthe qui réfléchit à l’infini l’écho d’une solitude. Être, c’est recevoir une attestation de sa propre présence. Or, ici, qui pourrait la fournir à cette figuration humaine qui semble en quête de son identité, mais aussi de celle de l’autre afin qu’une voix s’élève qui vienne rompre l’esseulement ? Tout énonce la perte de repères. Le fond rouge est comme un absolu sur lequel l’être ricoche, trouve son ultime empreinte, un dernier refuge mais qui n’est aucunement salvateur, néantisant seulement. Nul accueil dans ce dais de sang éteint, dans cette braise presque consumée qui attend de ne plus paraître, de devenir un passé, un langage privé de mots. Couleur de terre incendiée que ne pourrait coloniser ni une maigre savane, ni la végétation étique d’une garrigue. Terre sans espoir, terre de clôture ayant abdiqué sa promesse d’accueil de la graine, renoncé à la belle mission de la germination.

 

   Ici, en ce lieu, en ce temps.

 

   Certes le tableau ici dressé est bien sombre. Correspond-il seulement à une possible réalité ou bien est-il la projection du sentiment d’un drame à venir ? Comment pourrait-on donner une réponse objective à ce qui, par nature, n’en a pas ? L’œuvre d’art est toujours le lieu de réception d’une subjectivité, l’aire d’une singularité de la pensée, d’une particularité du ressenti. Il ne s’agit pas de s’enquérir d’une vérité infaillible mais d’éprouver seulement et d’enfouir en soi le résultat de cette attente. Car nous attendons. C’est le moins que l’on puisse faire face à une peinture. Nous attendons, en réalité, qu’elle nous révèle notre propre condition. Oui, regarder l’autre, l’interroger, est toujours faire de la question un début de réponse, tracer la prémisse qui nous dira qui nous sommes, ici en ce lieu, en ce temps. Guère d’autre alternative que de se situer au centre du jeu. D’en devenir l’un des protagonistes. D’en recevoir l’immense don. Vivants, nous sommes conviés à endosser un jeu de rôles, à être ce Fou, cette Reine, peut-être ce Pion dont l’humilité nous fera nous confondre avec la grande marée anonyme des déplacements sur le grand et souvent illisible échiquier du monde.

 

   Colin-maillard.

 

   Le jeu du Chasseur et du Chassé a toujours déjà commencé. Le prédateur guette la proie et la proie se dissimule aux yeux de celui qui la condamne depuis que le temps fait tourner ses horloges. Obsession de tous les instants de celui qui veut assouvir sa faim. Angoisse permanente de celui, celle qui se sentent en danger. Jamais le lérot ne dort en sécurité qui guette dans le ciel les cercles erratiques mais terriblement orientés du faucon. Tuer est une loi, mourir une fatalité. C’est ainsi la grand livre de la Nature est une suite d’illustrations de meurtres et de crimes, un cruel bestiaire avec ses rivières de sang pourpre et les feulements des assassins dans la bourrasque de neige. La mort arrive en catimini et plonge d’un seul coup ses dents aiguës dans le cou fragile qui se métamorphose en une mappemonde teintée de deuil. Puis tout retourne dans un ordre apparent alors que l’aube est rouge du sang que la nuit a abrité en son sein. La nuit prochaine relancera le cycle éternel du possesseur et du possédé, inscrivant dans le marbre l’inévitable dramaturgie existentielle.

 

   Transparente blancheur.

 

   Alors, pouvons-nous attribuer un destin si funeste à celle que l’Artiste a nommée « Songe diaphane » ? En effet, il semblerait qu’il y ait un évident hiatus entre la proposition figurative et l’interprétation sceptique, pour le moins, sinon tragique que nous en donnons. Un songe qualifié de « diaphane » ferait plutôt signe en direction d’une transparente blancheur qui serait alors synonyme de beauté, de délicatesse, sans doute associée à une joie tout intérieure qui se rendrait visible au dehors à même cette subtile retenue, ce murmure discret. Cette ambiance de sérénité, de calme, de pureté nous est offerte dans une belle phrase de Prosper Mérimée :

« Elle a l'air d'être en porcelaine, tant son teint est beau, transparent, diaphane ».

   Parlant avec tant de délicatesse du teint d’une personne qui demeure anonyme, comment en effet, pourrait-on en déduire que sa destinataire éprouve quelque douleur ou bien se trouve sous l’empire d’une souffrance ? Ici, tout rayonne et gravite autour de cette blancheur qui est, à l’évidence, le signe d’une pureté, l’appartenance au site d’une origine dont l’innocence naturelle ne peut qu’ouvrir les portes d’un bonheur à portée de l’âme. Et, à peine avons-nous évoqué ce beau mot de « diaphane » qu’il nous faut nous enquérir d’un autre qui n’a pas moins de séduction, sans doute de charme et d’ouverture à ce qu’un rêve évoque de liberté illimitée, de promesse, de don. Bien évidemment, c’est de « songe » dont il est question. De « songe diaphane » qui plus est. Ce dernier qualificatif réalisant l’amplitude déjà patente du signifiant qui en est la cible. Tous, sans doute, portons-nous en nos plus vifs désirs d’être visités par quelque chose qui serait sinon de l’ordre de la grâce, du moins d’une volupté, du dépliement de soi dans une sorte de connaissance extatique. De dépassement en tout cas du lest mondain qui fait en général injure à notre volonté d’atteindre ce cœur de la fleur où brille le nectar pareil à une sublime ambroisie. Partage du domaine des dieux, serait-ce dans l’éclair de l’instant.

 

   Poliphile ou Calderón ?

 

   Mais alors de quel songe nous parle donc l’Artiste ? Du songe de Poliphile ou bien de celui de Calderón ? Ou bien des deux à la fois ?

   Commençons par celui, très remarquable, de Poliphile dont le patronyme signifie « qui a de multiples objets d’amour ». Dès la nomination apparaît ce qui pourrait se donner comme une perversion morale mais qui ne témoigne que d’une volonté d’embrasser la beauté en ses multiples aspects. Une manière d’idéalité que contrecarrera, bien évidemment, la densité obtuse du réel. Poliphile, amoureux de Polia, voyage en songe dans un monde merveilleux que rythment des ruines antiques bordées de jardins édéniques et de buissons aux allures de sculptures ouvragées. Parvenu à l’île de Cythère, sous les auspices de Cupidon, dieu de l’amour, Poliphile au comble de la félicité, s’empresse de serrer sa maîtresse dans ses bras, mais ne demeure que le vide et les tresses d’air qui sont les attributs d’un rêve. Le songe de Poliphile avait la consistance de la chimère, non l’autorité du réel. Le voici orphelin de celle qui meublait ses pensées.

   Est-il tissé de cette illisible matière, le rêve de la Divine au regard oblitéré ? Une idée poursuivie dont on ne peut saisir la fuite ? Une offrande de soi que ne reçoit nul destinataire ? Un espoir qui se dilue dans les brumes d’un illusoire désir ?

 

   « Et les songes rien que des songes ».

 

   Après les déconvenues de Poliphile, voyons la lumière très particulière de la pièce de Calderón : « La vie est un songe ». Dans cette comédie baroque du XVII° siècle espagnol, Basile, roi de Pologne, vient de perdre son épouse en couches. Celle-ci venait de donner naissance à Sigismond. Parvenu à l’âge adulte, ce dernier que son père avait endormi à l’aide d’un narcotique, attendant un possible miracle de l’occultisme, Sigismond donc sort de son sommeil au terme d’une âpre lutte qui le conduira à une consternante prise de conscience : la réalité est-elle simplement une fiction ou bien est-ce le sommeil et le songe qui l’habite qui est une réalité ? On voit combien cette posture métaphysique demeure sans réponse à la seule puissance de son invocation et au trouble qu’elle entraîne à sa suite.

   Le prisonnier racontant son « rêve » finira par ces mots :

 

« Qu’est-ce que la vie ? Un délire.

Qu’est donc la vie ? Une illusion,

Une ombre, une fiction ;

Le plus grand bien est peu de chose,

Car toute la vie n’est qu’un songe,

Et les songes rien que des songes. »

 

   Est-elle ourdie de cette toile sombrement entrecroisée des fils funestes du destin cette Innocence en voie d’accomplissement ? A peine sortie de l’enfance, comme Sigismond confronté à l’incertaine lisière qui sépare le rêve de la réalité, elle erre en terre étrangère, séparée de soi puisque, encore, aucune complétude ne l’a atteinte pour en réaliser l’aventure humaine.

   

   Les épines du mal.

 

   Convenons-en, ces deux hypothèses tirées de chefs-d’œuvre de la littérature, portent les cruels stigmates d’une condition humaine régie par les ombres ténébreuses de l’illusion. Du monde, rien ne serait vrai que cette comédie, cette parodie qui nous ferait prendre la vie pour argent comptant alors qu’elle ne serait que roupie de sansonnet et bluette fredonnée dans un air printanier qui l’effacerait à mesure de son chant incertain. C’est bien souvent le rôle dévolu à la comédie que de comporter, en son envers, dans le retournement de ses basques chatoyantes les épines du mal, les inflexions de la désolation. Mais tout ceci, cette dramaturgie en sourdine est-elle au moins contenue dans l’œuvre ou bien toutes ces allégations ne seraient-elles que l’effet d’un « rêve éveillé » qui comporterait nécessairement sa marge d’erreur, sa part de doute ? Quelques symboles rapidement évoqués nous inclineront à penser qu’une métaphysique est opérante sous les aspects d’une peinture que l’on pourrait qualifier « d’austère » sans qu’aucune connotation péjorative ne vienne en ternir la beauté. Seulement une rigueur de l’analyse.

 

   Géographie du dénuement.

 

   Bien évidemment, l’obturation de la vue est déjà une perte irrémédiable. Ou bien involontaire et la liberté est atteinte. Ou bien acceptée et cette même liberté est entachée d’une sombre et incompréhensible complicité. Et ces épaules fuyantes qui semblent témoigner d’une lassitude à tout le moins, ou bien d’un renoncement à figurer parmi le monde avec la belle assurance de celle qui veut surmonter son destin et connaître la force d’exister. Quant aux deux bras pendant de chaque côté du corps, disent-ils l’abdication à agir, à imprimer dans le réel l’énergie de celle qui veut dominer la matière à la façon d’un démiurge, façonner un univers selon ses propres lois ? Et ces genoux dont l’étonnante sagesse en ferait presque oublier la présence ? Et ces pieds qui échappent au regard tant ils se confondent avec le sol qui les porte. Les aires visibles du corps paraissent en proie au plus vertical des dénuements. Quant au reste de l’anatomie, dissimulé dans cette ample robe blanche qui se déploie à la manière d’un blanc suaire, de quoi témoigne-t-il sinon d’une présence sur la pointe des pieds, d’une modestie si affirmée qu’elle menacerait d’être corrosive tel un bain d’acide rongeant la plaque de zinc ? Une ultime épreuve avant une disparition. Et s’il s’agit d’un jeu de Colin-maillard, où sont donc les Autres, où sont-ils donc ?

 

   Tragique beauté.

 

   Cette interprétation, marquée au sceau d’une négativité, ne manquera de surprendre de nombreux Voyeurs de cette belle œuvre. Oui, Belle, car beauté ne rime pas nécessairement avec piété comme si regarder une oeuvre revenait à énoncer un acte de foi en sa faveur. Parfois l’art convoque le tragique pour la simple raison que toute beauté accomplie est insoutenable. Elle nous fait faire l’épreuve du réel en sachant que ce dernier aura le dernier mot, effaçant même la cathartique figure du songe. Comment mieux dire la parenté de la beauté et du tragique qu’en évoquant la mort du Philosophe présocratique Empédocle ? Ce dernier, selon la légende, se serait précipité dans le fleuve de feu de l’Etna pour la simple raison que la vision du Beau est indissociable du sacrifice. Hölderlin, le Poète des Poètes avait trouvé l’étonnante formule de « drame-tragédie » pour qualifier le geste du Philosophe. Sans doute voulait-il signifier par-là l’acte sublime qui faisait d’Empédocle un humain rejoignant les dieux, l’essence du drame étant associée à la figure de l’homme, celle de la tragédie à celle d’une déité. Etonnante rencontre qui n’existe qu’au titre d’un renoncement à soi qui se présente en tant que le comble de l’amour. Là tout se fond dans l’Être sans distinction aucune. Être beau, pour l’homme, c’est toujours se confondre avec l’icône d’un dieu. Destin terrestre se fondant dans celui, céleste de la Beauté. Il reste à méditer longuement sur la beauté, sur les icônes qui en portent l’éclat, le regard de ceux qui contemplent qui en métamorphose inévitablement le sens. Bien évidemment l’épilogue ne signe jamais sa clôture tellement sont ouvertes toutes les hypothèses, tellement sont plurielles les perspectives selon lesquelles on considère ce qui nous interroge. Nombreux seront peut-être ceux qui projetteront sur cette belle image la lumière de la joie, comme si cette Jeune Vie en attente de son déploiement portait en elle toute la grâce qui nimbe ordinairement les fronts lisses et unis des jouvenceaux ? Il y a, en effet, une évidente fraîcheur, une innocence qui émane de ce subtil retrait du monde. Peut-être ne témoigne-t-il, en réalité, que de la nécessaire réserve qui précède toute sortie de soi parmi la multitude ? Nous demeurons disponibles à toutes les paroles de l’art dont l’essentielle valeur plonge dans l’authenticité. Assurément, ici, s’énonce une vérité. A chacun de la saisir selon ses propres affinités. Il faut, pour un instant, retrouver l’ingénuité de notre âge d’enfant et passer de l’autre côté de la toile. Devenir une attente. Peut-être pas de plus belle révélation que ce suspens. Il nous dit l’illisibilité de l’être en même temps que sa nécessité de le penser. Alors nous questionnons !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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1 mai 2017 1 01 /05 /mai /2017 08:56
Avant que le langage ne soit.

"Un limonaire des plages".

 

Œuvre : André Maynet.

 

 

 

 

   Sur la margelle de l’infini.

 

   Il faut se déporter bien au-delà du temps, longer les coursives infinies de l’espace et se trouver dans cette espèce d’origine cosmique dont les Planètes n’ont guère conscience. Ce qui se montre comme la plus confondante aporie qui soit : nul langage à l’horizon et les choses sont muettes et les grosses boules qui peuplent l’immensité girent à la manière de totons ivres sur la margelle de l’infini. Ce sont de simples sphères pareilles à des gonflements de mercure, à des dilatations de platine. Vénus n’est encore nullement parée de sa belle teinte orangée, Mars est une tache livide semblable à du talc, Jupiter reflète en abyme l’image de ses compagnes, Saturne est dépourvue d’anneaux, Uranus est livide comme un masque de mime, Neptune n’a ni la profondeur des eaux marines, ni le lustre de l’éther, seulement une manière de mélancolie qui fait de soi le centre d’une énigme.

 

   Cette aube du Monde.

 

   Rien de plus désolant, dans cette aube du Monde que cette lourde mutité dont il s’en faudrait de peu qu’elle ne fasse se lever un assourdissant silence. Peut-être quelque feulement, un barrissement ou bien encore un rugissement dont l’Univers tout entier tremblerait du fond de sa laborieuse solitude. Parfois, dans le vide sidéral, les Planètes se regardent de leurs yeux sans pupilles et cela donne des bourdonnements d’images, des éclisses de clarté, des échardes de lumière mais jamais l’amorce de ce qui pourrait constituer une compréhension de cette procession astrale vers on ne sait quelle destination. C’est assez semblable à ce nihilisme qui, bien plus tard, fera des Philosophes des êtres en perdition, des Prophètes déclinant sur le bord de leur grotte les misères à venir de l’humain.

   « Mais si misère il y a c’est tout simplement en raison de la perte du langage, cette essence qui fait tenir les hommes debout et les conduit bien au-delà de leur être, dans la région immense des éclatantes lumières ».

   Voici ce qu’auraient pu formuler ces Habitantes du Rien si le luxe d’une Parole leur avait été conféré. Si elles avaient pu faire l’hypothèse de l’homme, de sa présence, de son futur bavardage. Mais leurs lèvres demeuraient soudées et une stupeur totalement sphérique les habitait de l’intérieur avec leurs turbulences éteintes et leurs vagues languides. Alors, par on ne sait quelle intuition géniale, une des Planètes se mit en devoir d’élaborer toute une théorie (sans langage cependant, seulement une suite de sons, de trilles, de percussions), théorie qui unissait les intervalles de ses Sœurs et les reliait entre elles par la grâce d’une Musique des Sphères dont les Antiques, notamment Pythagore, Aristote et le divin Platon firent leur ordinaire avec le bonheur que l’on sait. Donc l’univers avait cessé d’être mutique. Certes la rhétorique était loin, la poétique encore un balbutiement inaperçu, mais un premier pas était franchi qui allait tirer de l’occlusion originelle quelque chose comme une fable. Du reste cette belle concordance des sons provenant de l’univers, voici comment, à l’ère langagière, elle devait trouver son heureuse traduction dans un texte bouddhique : « Le moine, (...) avec cette claire, céleste oreille surpassant l'oreille des hommes, entend à la fois les sons humains et les sons célestes, fussent-ils loin ou près ». Plus tard le dilemme serait ceci : ou bien il fallait se convertir et devenir moine, ou bien colmater ses oreilles de cire en attendant que cela veuille bien chanter à l’intérieur du corps. Cependant on ne pouvait demeurer dans l’incertitude et, sans doute, fallait-il admettre cette étonnante présence d’une symphonie des étoiles.

 

   Tout était musique.

 

 

 

Avant que le langage ne soit.

   Voici, bien du temps a passé, l’espace a déroulé ses volutes. Bien des lieux se sont affranchis de la cosmologie antique. Bien des hommes sont nés, des femmes aussi, des enfants font leurs jeux espiègles dans les cours des écoles. Les ruisseaux coulent avec leur claire mélodie. Les ailes des moulins tournent en froissant le vent. L’eau franchit les écluses en joyeux clapotis. Sur les longues plages de sable les grains de mica grésillent et on entend leur mince voix depuis les nasses des villes où dorment les hommes. La lumière aussi profère à la façon d’un chuchotement, une lumière grise, si douce, pareille à une berceuse pour nouveau-nés. C’est pure joie que d’apercevoir, sur la vitre du jour, se dérouler les arabesques de la signification. Ici, près de la lagune, rien n’est encore présent et une brume enveloppe tout dans la silhouette d’un songe. On est quelque part dans l’indistinction des choses. On est peut-être oiseau de cendre dans le ciel blanchi. Peut-être coquillage soudé dans le fond de sa nacre ou bien Marcheur égaré en quête de soi. On ne sait pas très bien. Mais ce que l’on sait, à la manière d’une expérience première, c’est toute cette musique qui, soudain, fait sa joyeuse mélodie et rebondit sur le sable de la plage, pareille à un cabri dans le pré printanier. Ce ne sont que sauts et gambades. Ce ne sont que pirouettes et rapides carrousels. Ça fait des bruits couleur de menthe, des sons pareils aux arcs-en-ciel des berlingots, cela s’enroule tout autour de la spire de la cochlée tel un ruban de réglisse avec, au milieu, sa bille d’anis blanche. Ça entre dans le palais avec la douceur d’une dragée. Ça fait briller les joues et les rend purpurines, on croirait des pommes d’api.

 

   La caisse en bois d’un limonaire.

 

   Cependant nul ne s’étonne, parmi les Déambulants de la plage, de cet air de kermesse joyeuse, de ce rythme souple de farandole, de ces airs pareils aux musiques de cirque, de ces flonflons de foire et de manèges. Ça y est, maintenant la brume se dissipe, maintenant l’on commence à discerner. Cette étrange musique que l’on croyait tout droit venue des Sphères de l’univers, voici qu’elle sort de la caisse en bois d’un limonaire. On dirait un jouet d’enfant avec ses trois roues à rayons, son guidon, son étrange phare qui éclaire la toile encore compacte de l’air. Ce ne sont que polkas endiablées et valses ondoyantes, bourrées enlevées et gigues alertes, sarabandes mutines et vifs rigaudons. Sans doute ce limonaire est-il un automate puisque nul ne semble en actionner le mécanisme. Tout autour la lagune grise vibre à la « Marche des gladiateurs », s’émeut au chant du « Merle blanc », tangue sous les assauts de la « Valse de Mai », s’enivre des fragrances des « Tulipes d’Amsterdam », se hisse sur « Les chevaux de bois » qui filent à la vitesse du galop.

 

   Vérité qui murmure à mi-voix.

 

   Puis, soudain, dans l’air qui se défroisse, les notes de musique semblent être poncées par quelque phénomène naturel - peut-être le vent de la lagune -, les sons sont plus doux, ils s’amenuisent comme s’ils voulaient s’introduire dans le chas d’une aiguille, leurs aspérités s’érodent, les harmonies se diluent, le timbre, de cuivré qu’il était, prend des teintes plus claires, plus limpides, moins rutilantes, pareilles à l’écoulement d’une eau de source dans le secret des veines de la terre. C’est la mesure juste qui convient aux âmes simples et à ceux et celles qui vivent dans leur propre intimité, là tout près d’une vérité qui murmure à mi-voix, qui ne se révèle que dans la confidence et dans la chambre étroite d’un secret. Finis les flonflons et les figures sémillantes du quadrille, les sauts primesautiers de la pastourelle. Finies les immenses portées musicales avec leurs sarabandes de rondes et de blanches, de croches multiples. Des annotations qui deviennent si simples qu’elles ne semblent plus revêtir que le dessin d’une ligne unique, flexueuse mais dans la plus belle modération qui soit. Seulement une ondulation pareille à la justesse d’un sentiment, à la courbe exacte de l’amour, à la beauté d’une feuille qu’un souffle d’air métamorphose en ce rien qui devient un tout à la seule image d’un évident accomplissement.

Avant que le langage ne soit.

   Loin sont les musiques des Sphères, il n’en demeure plus que cette manière de lumière céleste, de souffle pareil à celui d’une flûte andine sur les hauts plateaux parcourus d’herbes claires, cet à peine disant du monde lorsqu’il veut se faire le messager d’une confidence. Mais voici que se produit le prodige. Voici que la brume se déchire tel un songe d’hiver sous le rougeoiement de l’aube. Voici que dans le faisceau de la lampe (est-ce la métaphore de la vérité ?), se révèle le précieux que nos yeux avaient occulté à la mesure de cette belle inconscience humaine qui est comme notre indéfectible empreinte.

 

   Un crépuscule antique.

 

   Harmonie, nous la voyons dans une manière de crépuscule antique, pareille à la blancheur marmoréenne de l’Aphrodite de Praxitèle, posture infiniment hiératique que rien ne semblerait pouvoir soustraire à la méditation qui l’occupe. Ce corps n’est nullement un corps qui exhiberait quelque volupté. Il se retient dans sa propre frontière de peau. Il se dissimule dans l’anonymat d’une teinte si inaccessible qu’elle semblerait hors d’atteinte. Alors cette Déesse serait-elle définitivement hors de portée, simple apparence qui s’évanouirait à même notre regard sans qu’il soit possible d’en connaître l’essence ? Non, ceci serait trop cruel.

 

   De Jupiter à Neptune.

 

   Cette coiffe relevée en chignon, avec sa belle teinte de cuivre, n’évoquerait-elle pas Jupiter, sa Grande Tache rouge, ses ondes, ses turbulences, ses anticyclones ? Ces yeux qu’on suppose bleus (comment pourrait-il en être autrement ?), ne pourrait-on les rapporter à une aurore polaire d’Uranus avec sa belle teinte de glace flottant dans la banquise ? La double éminence de la poitrine ne nous ferait-elle penser à cette douceur d’argile de Vénus, la Belle Etoile ? La discrétion de l’ombilic ne serait-elle le reflet de la couleur de métal de Mercure ? Le mystérieux triangle pubien ne ferait-il signe en direction du volcanisme de Mars, plaines de lave à la somptueuse vie interne ? Les boules des genoux seraient-elles des Pluton gémellaires décorées de leurs mosaïques de glace ? Enfin, ce dos que l’on ne peut atteindre ne se présenterait-il à la façon de Neptune avec sa grande tache sombre qui correspondrait peut-être à la plaine s’étendant entre les omoplates ? Belle géographie cosmographique s’il en est !

 

   Etirez le parchemin de votre peau.

 

   Mais approchez-vous donc, mais tendez l’oreille, mais étirez le parchemin de votre peau, mais faites de vos sens le réceptacle de ce qui se donne comme le plus subtil spectacle qui se puisse imaginer. Oui, le corps d’Harmonie est le lieu de convergence de toutes les planètes et le réceptacle de la joie. Disparues les petites farces mondaines qui s’échappaient du gentil limonaire à trois roues, de l’orgue à quatre sous, de l’instrument à cinq sens. C’est ce lieu du corps qui est celui de la Musique des Sphères. Non celle imaginée par les Philosophes antiques, ces grands enfants qui n’inventaient des cosmologies qu’à se désennuyer du temps et se rendre intéressants. Autrement passionnante est la grande symphonie qui se joue en sourdine à la lisière de l’âme de cette Attentive. C’est une manière de panthéisme qui court partout et hérisse les picots du fragile épiderme. Cela bruit dans le genre d’une forêt de bouleaux sous la poussée du vent du septentrion. Cela coule dans la chevelure avec une note cuivrée qui semble celle de la chute d’une feuille d’automne sur le sol jonché d’ocelles clairs et bruns. Cela glougloute en suintant le long du cou et l’on pense à la chute d’une eau cristalline dans le tuyau d’une stalactite. Cela fait son frottis léger sur le dôme des épaules. Cela tinte tout au bout des bourgeons des seins et l’on dirait le buccinateur d’un insecte occupé à grignoter une écaille ou bien une résine. Cela imite la chute de la cascade dans la gouttière de la poitrine. Cela chuinte et zinzinule dans le golfe du bassin comme si un troupeau de mésanges bavardes venaient s’y abreuver. Cela grésille dans la forêt du mont de Vénus, cela fait son murmure de mousse dans la forêt pluviale. Cela crépite sur le tronc des jambes. Cela trisse tout contre les collines des genoux, vol d’hirondelles sous l’orage qui gronde. Cela fait son frôlement d’herbe le long des pieux des jambes. Cela tambourine sur les racines des pieds. Cela n’en finit pas de chanter et de nous porter bien au-delà de notre hésitante statue. Il suffirait d’un seul souffle d’air pour nous réduire en cette poudre qu’un enfant facétieux pousserait de son pied taquin juste pour s’amuser, pour voir en vrai ce qu’une existence finale est, une cendre envolée dans la brume d’une lagune. Puis des oiseaux plongeraient dans l’eau et des ondes à l’infini se répercuteraient dans notre mémoire éteinte. Puis on ne parlerait plus de rien. Comme une Planète qui cesserait de faire sa farandole et la nuit continuerait à produire ses ombres et le jour à distiller sa lumière.

 

   Bruit de l’homme dans le monde.

 

   En guise de Musique des Sphères, il n’y a que la mélodie de la Nature, la complainte éternelle des Hommes sur la Terre, sous les étoiles, dans l’arche ouverte du destin. Ce que l’on entend : d’abord le bruit de l’homme dans le monde. Le reste n’est que de surcroît, tout comme l’ornement sur le chapiteau baroque : une anecdote qui joue à nous tromper. Mais nous sommes vigilants, infiniment vigilants. C’est Harmonie que nous voulons voir, autrement dit la Beauté ! Rien qui vaille hormis cette levée de clarté dans la maille grise des jours. Oui, infiniment grise !

 

 

 

 

 

 

 

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