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22 juillet 2017 6 22 /07 /juillet /2017 14:16
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22 juillet 2017 6 22 /07 /juillet /2017 14:06
Temporelle.

                   Œuvre : André Maynet.

 

 

 

 

   Ceci-cela : le temps.

 

   Serrer les poings, faire de son abdomen un miroir concave, arquer son corps à la manière d’une voile et ceci échappe qui fuit toujours vers l’amont ou bien l’aval, constamment en déshérence de soi. Chercher à amarrer sa nuit au bois du lit, s’évertuer à enclore l’aube dans le pli des yeux, s’appliquer à assujettir le jour sur la falaise du front, aspirer à retenir le crépuscule dans l’anse des hanches et cela glisse infiniment dans l’espace libre que parcourt le vent de sa crinière indomptée. Captiver la lumière rasant le sol, fixer la tache d’ombre au contour de l’arbre, sauvegarder le clair-obscur à la cimaise d’une toile et ceci, cela n’est qu’une vapeur à l’horizon du monde. Une danse éphémère qui dévoile son chant léger sur la courbe infinie des choses. Ceci-cela : le temps en son éternelle présence qui ne se montre jamais qu’à n’être plus ce qu’il est dans son avoir-été, qu’à n’être pas encore dans son à-venir que la mémoire efface de son zèle assidu.

 

   Parution blanche.

 

   Temporelle était cette manière d’absence à soi, de nudité, de dénuement, de parution blanche dans la trame serrée de l’exister. Elle était si menue qu’un rayon de clarté eût pu la traverser, imprimant sa fragile silhouette sur un mur couleur de craie, la laissant dans un silence cotonneux, la déposant, en quelque sorte, hors d’elle-même, dans la lisière de l’inconnaissance. C’est tout juste si le buisson des cheveux faisait sa faible rumeur - cette teinte de réminiscence ancienne -, si le cou paraissait, si les épaules brillaient du luxe de la chair, si le bassin s’ourlait de cette flamme qu’on eût pensé y trouver, si le sexe signalait le doux renflement de sa bogue, si les jambes se donnaient comme ces deux colonnes soutenant l’armature de cette étrange cariatide.

 

     Cette seconde qui s’égoutte.

 

    Comme son nom semblait l’indiquer, Temporelle était en quête de cette illisible réalité dont on parlait toujours comme d’une fée ou d’une magicienne, cette journée qui s’écoule, cette heure qui tressaille au creux de l’âme, cette seconde qui s’égoutte telle les larmes d’un glacier. Si Temporelle, pas plus que le quidam qui attend sur le quai de la gare le train-allégorie qui l’emmènera dans la rainure de son destin, si Temporelle donc ne pouvait prétendre emprisonner l’instant dans une cage de verre, elle se sustentait de précieuses provendes qui avaient nom musique, peinture, à savoir l’art en son ineffable mais haute empreinte. C’est dans le lieu inconditionné et multiple des œuvres qu’elle trouvait à se connaître en tant que traversée de temps, ce langage qui nous construit à la manière d’une fable ou bien d’un conte avec son début, son milieu, sa fin, toutes séquences entrelacées avec le surgissement des évènements.

 

   Rythme somptueux des saisons.

 

   Ce qui lui parlait le plus le poème du temps, c’était le rythme somptueux des saisons, leur ample déploiement, leurs contrastes, leurs constantes dialectiques qui les signalaient telles de souples harmonies, presque des enchantements. Combien d’amplitude, de divergences mais aussi de connexions significatives entre la docile palme du printemps, la rudesse de l’été, l’inclination mélancolique de l’automne, la chute hivernale dans son abîme de néant, sa gelure de tout ce qui prétendait s’exhausser de soi. Comme une trace de finitude mais avec, toujours, dans la feuille givrée, dans le germe abrité dans l’humus l’espoir d’une renaissance, d’un temps de ressourcement.

 

   L’adagio automnal.

 

   Le plus souvent elle se saisissait de son violon et, des heures durant, faisait vibrer les « Quatre saisons » de Vivaldi. Elle butinait au son enlevé de l’allegro printanier ; elle faisait se soulever les hautes vagues du presto estival ; elle se laissait dériver doucement aux notes longues de l’adagio automnal ; elle se confiait à la plainte languissante  du largo hivernal. C’était alors comme d’être traversée par le chant des oiseaux, le clapotis de la fontaine, l’haleine du zéphyr. C’était se livrer entière au ciel balafré de blancheur, aux nuages tonnants, aux percussions de la grêle, c’était voir de ses yeux encensés d’orage la chute des épis, l’accablement des tiges sur ce qui, bientôt, brillerait du soleil du chaume.

 

    Sablier léger de l’air.

 

   C’était abandonner la symphonie des cigales, renoncer aux virevoltes de la danse, emplir ses poumons du sablier léger de l’air, se livrer sans atermoiement au sommeil que zébraient les rêves de leurs lueurs de météores. C’était livrer sa chair aux incisions de la neige étincelante, confier le velouté de son épiderme aux morsures du vent, courir à perdre haleine sur les congères nues, animer ses dents des claquements de la froidure. Chaque mince événement, chaque vibration du vivant étaient la trace indélébile, en soi, de cette cadence ininterrompue du jour qui faisait palpiter le cœur, mettait l’imaginaire au diapason du fleuve, de la goutte de pluie, du filet de fumée se perdant dans les tresses immobiles de l’éther.

 

   Vivre en tant que Temporelle voulait dire ceci :

 

   Dire le Printemps  faisant son éclosion originelle, là, au milieu du Paradis. On était tantôt Eve dans sa nudité innocente, tantôt Adam dans sa neuve virilité. On était la scansion du temps en son empreinte primitive, cet à peine ébruitement des choses dans le paysage infiniment maternel. On était entouré d’arbres aux frondaisons immenses dont chaque feuille était une seconde en suspens, un œil regardant les premiers pas de l’humain dans la contrée qui allait se déployer en destin. A long terme, mortel, mais nul ne le savait encore, le péché n’avait pas été commis qui pétrifiait le temps, le rendait minéral, cette dureté de silex contre laquelle l’homme, dorénavant, érigerait l’acier de sa volonté.

 

  Dire l’été avec son champ de blé rutilant, ses arbres répandant une douce fraîcheur, une montagne au loin coiffée d’une tresse de nuages, de riches demeures plantées sur une colline. Dire la misère de Ruth, la générosité de Booz qui  l’autorise à glaner quelques épis puis la prendra pour épouse dont il aura un fils qui aura un fils et ainsi de suite, installant  le temps généalogique, christique, qui sera le temps des hommes et des femmes sous le ciel souvent aveuglé de clarté. 

 

   Dire l’automne avec les envoyés de Moïse de retour de Canaan, la Terre Promise, dont ils rapportent les fruits pour attester la fertilité de ce sol mythique. Dire le chant biblique qui se dévoile dans toute l’ampleur de son mystère, cette magnifique lumière dorée qui s’épand sur falaises et collines à la façon d’un fabuleux nectar. La grappe de raisin est démesurée qui dit à la fois le sang du Christ, mais aussi la petitesse de l’homme à l’aune de la majesté divine. Dire surtout le ciel immense qui magnifie la nature, la porte au chevet d’une éternité, d’un temps immensément long qui sera la mesure à laquelle les Existants seront désormais confrontés. L’infiniment petit au regard de l’infiniment grand.

 

   Dire l’Hiver, le sens tragique qu’il inspire comme si le Déluge frappait de nullité toute parution au monde. Ciel couleur de cuivre sombre que zèbre une nuée blafarde. Lune voilée. Arbres à peine apparents dans la lumière si basse, comme venue d’une crypte. Dire la stupeur des naufragés que l’onde menace d’engloutir à tout moment. Temps de conclusion douloureuse, temps de finitude par lequel se dit la fragilité de toute vie. Temps qui tremble, saisi de son propre vertige comme s’il procédait à sa propre perte.

 

   En mode de peinture.

 

  Disant ceci, ces dernières quatre saisons de Temporelle c’était simplement dire les merveilleux tableaux de Nicolas Poussin sur le thème du temps qui passe. Car, si la saison est bien quelque chose de concret, de visible, de palpable, elle porte surtout en son sein la dimension ontologique qui est, en premier lieu, tissée de temporalité. Notre être ne devient qu’emporté hors de soi en direction de cet hiver que précèdent l’automne, l’été, le printemps en leur sublime donation. Temporelle dans le clair-obscur de sa nudité est cette ineffable langueur du temps qui nous saisit, nous transit et cependant nous invite à la gloire d’exister. Nous sommes un saisonnement  qui avance vers l’inconnu. Oui, l’inconnu, mais qui avance !

 

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Published by Blanc Seing - dans L'Instant Métaphysique.
13 juillet 2017 4 13 /07 /juillet /2017 08:37
Venue du ciel.

        " Derrière nos nuages... "

               Les Hemmes

              près de Calais.

    Photographie : Alain Beauvois.

 

 

 

 

  

   Ce ciel, ces nuages, cette eau.

 

   Le paysage nous « dé-visage ». C'est-à-dire qu’il nous dépossède de cette face que nous tendons vers lui en attente d’un événement. A trop vouloir percer le mystère de la manifestation nous nous annulons à même notre demande de connaître. Nous sommes réduits à subir ce qui nous environne de sa toute-puissance, ce ciel, ces nuages, cette eau, à devenir simple hypostase de ce qui nous dépasse et, toujours, nous interroge. Quiconque ferait halte devant ce rayonnement céleste n’aurait de cesse de l’attribuer à la présence divine, à la clarté de l’ange, au souffle des dieux sis dans l’Olympe. Autrement dit à la dimension d’une spiritualité qui nous enverrait un signal d’un lieu tenu secret depuis l’origine du monde.

 

    De transcendance il n’y a que l’humaine.

 

   Mais la qualité de transcendance dont nous prédiquons ce visible, c’est NOUS qui en avons décidé l’existence. Elle ne s’est nullement annoncée d’elle-même comme la réalité qu’elle serait supposée être, la vérité qui découlerait d’une simple évidence, la conséquence d’un acte performatif posant sa finalité dans le geste même de sa profération. De transcendance il n’y a que l’humaine, à savoir s’échapper du néant, lancer au-devant de soi le filet du Projet, se confier au dépliement du Temps et de l’Espace, s’accomplir dans l’Histoire, porter son regard aux cimaises de l’Art. Tous ces vocables à l’initiale desquels figure une Majuscule sont les points saillants de l’être qui vient à notre encontre telle l’essentialité dont il est la figure de proue : autant de sauts hors de la contingence pour déboucher dans le site sans limite des valeurs. Parlant de ceci qui assure la dignité de l’homme, nous n’avons procédé qu’à une digression, à un contournement de ce terme trop connoté de « transcendance ». Nous avons placé l’Homme au seul lieu qui puisse lui échoir : celui de donner sens à tous les signes de la rencontre, de les métamorphoser en cette parole qui nous dit la juste mesure de l’exister. Il n’y a d’invisible que ce que le regard ignore ou ne saurait savoir faute d’en posséder le code qui en déchiffrerait les hiéroglyphes.

 

   Nos fragiles fontanelles.

 

   Cette belle image porte en elle la lumière. « En elle » veut dire que tous les éléments qui concourent à son architecture en proviennent directement, telle l’eau qui sourd de la terre à la seule force de sa volonté. Oui, « volonté » comme si les choses douées d’une infime conscience décidaient de leur sort. Bien évidemment il faut entendre ce mot dans sa dimension symbolique. A défaut de ceci, nous retomberions dans le travers que nous dénoncions il y a peu, ouvrant l’espace d’un panthéisme qui serait celui d’un Dieu perçant sous toutes les formes de la nature. D’une manière continue, juste au-dessus de nos fragiles fontanelles, flotte toujours un parfum attaché à l’arche du sacré, à l’ombre portée d’une déité, à la silhouette d’un démiurge. Se détacher de cette emprise, c’est convoquer la liberté d’une pensée qui ignore les dogmes et les professions de foi. A cette aune seulement nous pourrons discerner avec justesse ce que le réel a à nous dire que nous confierons au filtre de notre raison.

 

   Tout est lumière, tout est sens.

 

   La grande dalle de sable lisse est encore dans sa nuit, sans doute parcourue des songes lourds de la terre. En elle la lenteur des choses, l’obscurité dense, l’écoulement immémorial des réseaux lacustres et des filaments aquatiques dans le luxe inouï du silence. On imagine les infinies tresses des racines blanches qui serrent dans leurs étranges et complexes géométries des fragments de moraines, des tubercules diluviens, peut-être des sédiments ossuaires à la mémoire perdue.

   L’eau prisonnière dans sa geôle ovale semble animée d’un double flux de lumière. L’un venu de l’intérieur même de son étendue, l’autre simplement écho de cette énergie sans limite arrivée du plus loin du ciel. Eau irisée, semée de frissons, eau parlante située à l’exacte frontière du clair et de l’obscur comme si elle s’écoulait de la palette de Rembrandt d’Amsterdam ce génie de la lumière du septentrion que recouvre la nuit poétique d’où surgit toute œuvre. Puisque, en définitive, l’œuvre n’est que l’incarnation d’un songe, donc un simple battement entre jour et nuit, la figuration d’une aube, celle d’un crépuscule, l’intervalle entre deux mots, la pulsation entre la fermeture systolique, l’ouverture diastolique.  Existence en son éternel clignotement.

   L’horizon est ce mince fil, ce liseré de clarté assemblant en une même visibilité la légèreté du Ciel, l’épaisseur de la Terre. Médiateur des hommes au sommeil de plomb et des souplesses de l’air, de ses spirales discrètes, de ses volutes qui ne sont peut-être que des émanations des rêves éveillés de ceux qui dérivent bien au-delà de leurs corps dans l’avenue de l’immédiate beauté.

   Immense continent des nuages, splendide gonflement des cumulus dont une face, celle qui regarde la Terre est sombre, pareille à une cendre éteinte, l’autre tutoyant le vertige infini de l’éther est un blanc sillage d’écume, un immense éclat de rire, l’explosion de la joie, une symphonie qui fait vibrer ses cuivres et chanter ses cymbales. Que voit la face inconnue que nous ne discernons nullement si ce n’est le prodige de la grande étoile qui livre au cosmos la prodigalité des ses cataractes blanches ? Précieux phénomènes par lesquels nous éprouvons le bonheur simple et inappréciable de nous rendre visibles. Sans la démesure solaire nous serions aussi discrets que le ciron perdu sous l’empire de l’infiniment grand.

   Et le vertige maritime du ciel, sa couleur si changeante. Opale le matin, blanche sous les coups de gong du zénith, purpurine le soir lorsque les hommes fourbus regagnent leurs cubes de briques pour y goûter le repos qui adoucit, prépare l’avenue de la nuit. Et la nuit, la simple nuit étendue sous le dôme de suie et de glace, de laque et de bitume que trouent les yeux inquiets des étoiles. Oui, inquiets car elles sont les gardiennes du sommeil des Rêveurs, les génies tutélaires mettant en relation le cosmos humain et celui, universel, où bruit le souffle continu de l’absolu.

 

     Sous le signe de la verticalité.

  

   Tout, dans la longue nuit des hommes, se lit sous le signe de la verticalité. Menhirs dressés à la conquête d’un ciel qui les dépasse, les effraie et les attire également à la force de son étrange magnétisme. Hommes semblables à la surrection de pierre, à la draperie boréale qui déploie ses fastes quelque part dans le vaste univers sans que quiconque y prête attention. Tous ces phénomènes naturels, culturels sont les points d’ancrage au gré desquels se manifeste la transcendance humaine dont nous disions l’existence en guise de prologue.

   Cet exhaussement de soi trouve son effectuation réelle dans ces multiples donations que sont le grain de sable, la pellicule d’eau, la faille de l’horizon, les boules des nuages, les rais de lumière les traversant de leur dague acérée. Tout ceci nous dit en mode lexical le grand texte du monde. Il nous suffit de savoir en deviner les subtils arcanes pour assurer notre être des nervures qui le font tenir debout. Seulement ceci mérite le beau et énigmatique nom de « transcendance » ! « Venue du ciel », voici que s’éclaire sous un nouveau jour l’intrigue contenue dans le titre. Toujours une bogue à percer afin d’y trouver un corail. Toujours !

 

 

 

 

 

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12 juillet 2017 3 12 /07 /juillet /2017 08:24
Apparition confusionnelle.

        Œuvre : François Dupuis.

 

 

 

 

      L’océan du doute.

 

    Y a-t-il une seule vue du vaste monde qui soit nette, sans ambiguïté, dépourvue de fuyantes perspectives, assurant notre étrange parcours de sa validité, nous disposant à la confiance et nous remettant, en définitive, à la certitude que nous sommes réellement et non une fiction dérivant sur l’océan du doute ? Cela existe-t-il vraiment en quelque endroit de la Terre, fût-il secret ? Ou bien n’est-ce qu’une sorte de brumeuse utopie qui nous entoure de ses bras floconneux, de ses écharpes de songe tout comme sur les rives impressionnistes du Lac Majeur ? Alors nous n’apercevrions que le semis des Îles Borromées, leur étrange persistance rétinienne entre l’irréelle plaque d’eau bleue et le fin duvet des nuages, loin là-bas dans la perte du ciel. Oui, nous rêvons de découvrir un paysage-miroir, peut-être l’écrin d’une eau pure dans le cercle d’une doline avec, à l’intérieur de l’œil mystérieux, l’exactitude de notre visage, cet immédiat surgissement de l’être qui nous saisit, nous confère épaisseur et sentiment d’exister.

 

   L’espace du Rien.

 

   Notre visage auquel nous nous destinons sans délai comme si, de toute éternité, nous en étions l’infrangible possesseur. Mais qui donc d’autre que nous pourrait en revendiquer l’irremplaçable lieu ? Il domine notre effigie depuis notre naissance, il est l’emblème qui porte en avant de nous la juste mesure de notre destinée, se donne comme empreinte de notre caractère, brille de l’éclat des souveraines certitudes. De l’image d’une personne, par l’imaginaire, on peut s’amuser à tout biffer, les bras, les jambes, le tronc aussi et néanmoins la personne survivra à ce cruel démembrement. Elle aura encore un nom, une identité, peut-être un sourire, une mimique, un air de s’entendre avec notre triste facétie. Mais ne lui ôtez jamais le visage car, alors, vous n’auriez plus face à vous qu’un tragique culbuto aux syncopes mortelles. Autrement dit l’espace du Rien.

 

   La sublime éminence.

 

   Nous disions l’évidente appartenance du visage, son attachement au roc biologique, la sublime éminence, le bourgeon terminal, face éminemment visible tout en haut de Celui qu’on est, que les autres reconnaissent comme un des leurs, mais dans son unicité, mais dans son imprenable singularité. Et pourtant est-on si sûrs de ce portrait que l’on donne aux Existants comme étant le nôtre, sans partage ? N’éprouve-t-on une hésitation à en revendiquer le fief, à l’enclore de barrières, à le situer dans la joie suprême de l’inatteignable ?

 

   Le reflet d’un miroir.

 

  Or, justement, le problème c’est qu’il est toujours atteint et atteint en premier lieu par le simple jeu de l’altérité. Le Face-à-nous nous « dé-visage » - cruelle sémantique -, donc il nous prive de notre bien le plus précieux, il en jouit, lui seul en a la contemplation sans délai, sans médiation d’aucune sorte. Epiphanie adverse se faisant la seule capable de l’appréhension de ce qui me détermine en ma qualité d’individu un parmi la multitude. Le drame de l’humain est ceci : ce qui lui appartient en propre il n’en peut saisir que l’évanescente trace, la fuyante ébauche sur le reflet d’un miroir. Autrement dit une vérité seulement approchée, une réalité soumise au traitement déformant d’un artefact, une illusion en dernière analyse. Une fuite dans les corridors inépuisables et souvent illisibles du monde.

 

   Renaître à soi.

 

   Certes combien ces prémisses semblent diluer la présence de l’Artiste-en-portrait. Sans doute mais elles sont le fondement anthropologique sur lequel chaque signe fait son apparition à partir d’une réalité plus complexe qu’il n’y paraît, univers des archétypes qui traverse tout acte de création avant même qu’il n’ait lieu, dans le simple frémissement du projet pictural. Puisque, aussi bien, cette toile qui bientôt sera maculée a toujours déjà existé dans les strates oniriques de Celui qui en réalise l’actualisation. Pratiquer l’art de l’autoportrait c’est, en quelque sorte, renaître à soi dans l’épaisseur réalisatrice des pigments, dans l’onctuosité de la pâte, dans la matière colorée que triture la brosse dans l’événement du paraître. C’est étonnant, tout de même. D’abord il n’y a que le néant du fond, la blancheur continue du silence, le domaine qui s’étend et attend la profération.

 

   Elle parle le langage de l’être.

 

  D’abord il n’y a que le doute de soi, l’imprécision sur laquelle le Sujet, bientôt, guettera cela qui va surgir de l’ombre blanche. Des taches d’abord, comme si toute confusion se traduisait en première instance par un camaïeu coloré, une ambiance, une tonalité dominante posant les valeurs de la physionomie. Une brume, une cendre, des attouchements, parfois des caresses, la volupté se disant en notes d’essence, de fluidité, de dilution, d’atmosphère presque aquatique, cette matière de l’âme qui donne essor et assure l’envol de l’œuvre dans son vocabulaire premier. Un vert de chrome que viennent jouxter des nuances de terre de Sienne et d’ombre, quelques touches de gris, un rehaut de teinte chair et se précise déjà l’imprescriptible silhouette en attente de figuration. Ce n’est plus une ébauche, ce n’est pas encore un visage avec son modelé définitif, son luxe de détails, son réseau de signifiants identitaires. Et pourtant l’œuvre est arrivée à son terme, elle vit de sa vie autonome, elle parle le langage de l’être.

 

   Cette forme arrêtée en plein ciel.

 

   Peut-être les Voyeurs s’étonneront-ils de cette facture qui semblait en voie de devenir, que la conscience intentionnelle de l’Artiste a fixée pour l’éternité. Oui, car il n’y aura ni ajouts, ni retraits, seulement cette forme métamorphique arrêtée en plein ciel. Et nul ne doute que la décision semble fondée en raison ou bien en émotion. Autoportrait est là, figé tel qu’en lui-même, comme sur le seuil d’une parole qui tarde à venir, qui n’advient que dans l’espace d’un suspens. Assurément ici se dit l’intériorité, la méditation, peut-être la contemplation. Mais que peut donc contempler celui dont les yeux paraissent obturés ou, à tout le moins, ne sont nullement visibles ? Eh bien ils regardent l’être sous-jacent à la forme, le principe subtil et hautement insaisissable au travers duquel toute chose délivre son étantité à défaut de nous dévoiler le secret de sa venue au jour, la formule de son étrange alchimie, la nature de son chiffre. Ce dont il faut être conscient, c’est de l’urgence à faire figure, à donner visage à ce qui, sans cette ouverture, demeurerait menace, possibilité de destruction, fragmentation du réel en un illisible éparpillement.

 

   « Assomption jubilatoire ».

 

   Mais parler de fragmentation c’est aussi faire signe en direction de cette expérience unique du tout jeune enfant découvrant son image dans un miroir. Geste immémorial, geste insigne de l’accès à soi. A la stupeur première éprouvée, succède cette merveilleuse « assomption jubilatoire » si habilement décrite par Jacques Lacan. Le petit enfant qui, jusqu’alors, se vivait dans un corps morcelé, voici que son regard surprenant son image reflétée l’amène à la juste conscience de soi, valeur hautement symbolique et synthétisante du geste de la vision qui reprend en son sein les sèmes épars et les assemble en cette incroyable présence.

 

   Filigrane au-dedans de soi.

 

   Tout créateur attelé à la tâche de l’autoportrait - ne se voit-il dans l’image du miroir ? -,  réactualise cette séquence formatrice, unifiante des premiers pas dans la vie. Cette dernière, la vie, se transforme alors instantanément en exister, à savoir en ce projet, ce tremplin qui portera vers l’avenir les virtualités présentes au moment de la « révélation ». Dès lors les conditions seront réunies d’une entrée dans une temporalité concrète douée de sens. Adéquatement interprété, cet épisode fondateur se laissera deviner au travers des premiers dessins de l’enfant qui ne sont que la projection de son corps total sur l’espace de la feuille. Pourquoi en serait-il autrement de l’Artiste parvenu à l’âge adulte qui recherche assidûment dans ses créations les empreintes de ce qu’il fut jadis, une esquisse qui n’attendait que le temps de sa venue ? Oui, de sa venue. Sans doute n’y a-t-il guère de moment plus heureux que celui de la trace retrouvée qui gisait en filigrane au-dedans de soi. Ainsi se dit l’œuvre qui est aussi le dit de l’être. Rien au-delà qui vaille la peine d’être interrogé. Tout est là qui dévoile sa grâce ! L’épiphanie de l’humain est de cette nature. C’est pourquoi, toujours, inlassablement, nous la cherchons en-dedans de nous, en-dehors de nous. Partout où elle peut avoir lieu.

 

 

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11 juillet 2017 2 11 /07 /juillet /2017 08:21
Cet air de tranquille obscénité.

      « Ma délicieuse sorcière ».

         Oeuvre : Eric Migom.

 

 

  

  

  

   Ces filles délurées.

 

   C’est étonnant tout de même cette posture qui pourrait sembler hautement désinvolte si elle n’était doublée d’une audace illimitée capable, à elle seule, briser à des lieux la fragilité d’un verre de cristal. Mais rien ne servirait de jouer les effarouchés, de se dissimuler derrière son petit doigt, nous les aimons ces filles délurées, aussi fières que des alezans sur un champ de course. Et même à Chantilly les plus fières pouliches ne supporteraient la comparaison, le trot le cèderait vite au galop impétueux. Prétendant jockey, il faudrait être bien calé dans ses étriers afin de n’être désarçonné au premier virage !

 

   Un héros légendaire.

 

   Mais éloignons-nous de ces trop faciles métaphores hippiques et voyons de quoi il retourne. Oh, bien sûr, la petite Lolita de ce bon Nabokov est reconduite à ne figurer qu’à l’aune d’une innocence de communiante. Car pour oser dévisager Sorcière, affronter son regard, découvrir son corps - c’est en grande partie fait -, il ne faut pas seulement être un nympholepte à la recherche d’une jeune et possible proie, mais se considérer à tout le moins comme un valeureux guerrier, un héros légendaire, un Ulysse dans la force de l’âge que même le Cyclope ne pourrait effrayer.

  

   Figure de la perversité ?

 

   La Dame est mûre, sans doute au sommet de ses pouvoirs, à l’aise dans son étroit justaucorps, avenante dans le croisement naturel des jambes, justement guindée dans la préciosité de ses escarpins. Pour autant pouvons-nous dire qu’elle est la figure même de la perversité ? Certainement pas car une telle inclination de l’âme - ou du corps-sexe -, se laisse lire comme un geste de subtile domination, comme un rapt dont la prédatrice jouira en secret. Il n’y a de perversité que voilée d’ombre, mystérieuse, fomentant dans une sorte de clair-obscur ses plans d’attaque alambiqués, ses projets d’étendre son empire à la face des benêts et des badauds.

  

   Métabolisme dont il est question.

 

   Ce qui, ici, nous nargue telle l’hyène derrière ses barreaux qui ne rêve que de nous dépecer, c’est la figure même, envoûtante, paralysante de l’obscénité. Car cette dernière ne saurait avoir de limite, ni sur le plan social, ni religieux, ni moral. L’intention dépasse son objet - à savoir la proie -, pour le phagocyter, le réduire à un simple nutriment qui sera l’ambroisie poivrée, pimentée dont la Belle fera l’ordinaire de ses repas. Car, plus que le sexe - dont une projection pourrait bien consister en cette veuve noire sise dans l’éventail des genoux -, plus que le sexe donc, cru et violemment anatomique, c’est d’ingestion dont il s’agit, de métabolisme dont il est question.

  

   Communiez avec la furie luciférienne.

 

   L’amant, l’ami, celui d’une rencontre, d’un hasard, il devient urgent de le réduire à la valeur d’un simple aliment. Vous pointerez bientôt, vous Lecteurs, Lectrices, la dimension inadmissible de cette anthropophagie que vous pensiez reconduite dans les vestiges des temps anciens, archaïques, où la chair humaine était signe de survie. Mais il faut vous défaire de vos réflexes anciens, de vos petites manies de catéchumène. Ici c’est de VITAL dont il s’agit. Obscène A BESOIN de tuer et de manduquer qui vient innocemment lui confier les parties les plus comestibles de son anatomie. Moraline à cent lieues et Sorcière instille son venin au milieu de l’incandescence des instincts. Balayez donc vos préceptes, brûlez les codes de la socialité, jetez aux orties vos sempiternelles manigances, vos manières édulcorées, communiez avec le débridement dionysiaque avec la furie luciférienne, avec la puissance démoniaque.

  

   Le ciel étoilé au-dessus de ma tête.

 

   Ce que, depuis une éternité, vous aviez gravé à la cimaise de votre front, cette niaiserie kantienne dont l’assertion bien pensante vous pesait mais que vous supportiez comme on accepte un bouton ou bien un bubon sur le visage : « Le ciel étoilé au-dessus de ma tête et la loi morale au fond de mon cœur », eh bien il faut en faire le deuil et en renverser la valeur, oubliant toute allusion à une quelconque transcendance, substituant à toute morale la satisfaction du désir immédiat, étalant partout la roue polychrome des plaisirs infinis qui ne résultent jamais que de la conquête de l’autre, de sa soumission et, en dernier ressort, de sa disparition.

  

   Au-delà du bien et du mal.

 

   Oui, c’est cela l’obscénité, offenser la pudeur adverse au seul motif que sa propre puissance vaut mieux qu’une faiblesse fût-elle constitutionnelle ou bien acquise. Juste une domination sans partage, un langage prosaïque, un comportement au-delà du bien et du mal puisque plus aucune valeur ne subsiste des catégories anciennes, des préceptes qui édictaient la bonne marche des hommes, leur inscription dans les pas de la vertu. L’obscénité est la vertu retournée, la possession de soi par l’entremise de l’autre. Nulle satisfaction qui serait solitaire. On ne peut être obscène dans sa cellule monastique. Pour l’être il faut être vu, entendu, estimé au trébuchet d’une irréprochable éthique. Il faut se mettre en scène, exposer sa face d’ombre, se dénuder et s’enduire des atours d’une nuit de sabbat, tutoyer l’antre sulfureux de Satan lui-même.

  

   La posture des Existants.   

 

   Mais voici que le discours s’est fait sentencieux, à la limite d’une réprobation, d’un jugement. Parfois faut-il forcer le trait, tracer au fusain la noirceur de l’âme humaine. Tout ceci n’était bien entendu qu’une pirouette, une manière de considération tragique de la posture des Existants. Dans tout parcours, dans toute action s’infiltre toujours un peu de cette transgression qui fait le sel de la vie : un brin de perversité, une touche de provocation, le piment fort d’une obscénité. « Ma délicieuse sorcière » n’est obscène qu’à la mesure des intentions que nous lui prêtons. Alors ce travers  ne serait-il simplement le nôtre ? Nous la voyions déjà sous les traits de cette diabolique Mantis religiosa occupée à brouter les génitoires de ses partenaires alors que, peut-être, simplement la chaleur la dénudait, en même temps que notre regard ourlé d’intentions mauvaises la déposait sur les fonts du vice le plus pur.

 

   Portes du songe ouvertes.

  

   Non Délicieuse Sorcière, nous ne t’accusons de rien qui pourrait troubler ton âme. Bien au contraire nous recevons ton corps comme une offrande, la flamme de tes cheveux à la manière d’un fanal salvateur dans la brume, le sérieux de ton visage garant d’une justesse des sentiments, tes bras croisés témoins de ton humilité, le compas ouvert de tes jambes à la façon d’une généreuse hospitalité, la finesse de tes escarpins, sceau de ton élégance. Nous t’aimons telle que tu es dans cette apparente volupté qui n’est que le reflet d’une joie de vivre. Viens donc hanter nos nuits et nous serons des anges qui volèterons tout autour de cette grâce infinie dont tu nous fais le présent. A bientôt donc. Les portes du songe te sont largement ouvertes !

 

 

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10 juillet 2017 1 10 /07 /juillet /2017 10:07
Présence.

                          « Approche ».

                Photographie : André Maynet.

 

 

 

 

  

   Perle de porcelaine.

 

  Là, devant soi, dans la lumière levante, le pur prodige de la rencontre. Présence est debout sur le seuil du jour, simple toile ceinturant les hanches, torse nu dans une teinte si douce, si éphémère qu’on croirait une perle de porcelaine, ruisseau noir des cheveux en suspens de son propre geste. Comme si le temps avait fait halte, ici, dans la savane d’herbes grises, contemplant le spectacle de la beauté. De la beauté pour la simple raison que les lignes esthétiques, dans leur simple évidence font signe vers ce qui est à voir dans cet incroyable mouvement d’une donation originaire.

  

   Tout à l’heure…

 

  Oui, nous sommes dans une origine, immergés dans une réconfortante innocence. La nature est dans le premier éveil qui précède son dépliement. Tout à l’heure, lorsque le ciel aura blanchi, que la morsure du soleil atteindra les arbres, que la clarté coulera au milieu des graminées, que la colline à l’horizon ne sera plus qu’un mince fil à peine visible, le luxe se sera éteint, les choses seront rentrées dans leur lourde contingence et il y aura beaucoup de mutité partout répandue. Le pré de regain sera vaincu qui regagnera sa part d’ombre dans  la haute dimension de la lumière.

  

    Tellement de sémaphores.

 

   Les chevaux, un blanc, un noir - serait-ce la mise en image hasardeuse du Bien et du Mal, de la Vérité et du Mensonge, de l’éclosion du Jour, de la longue parturition de la Nuit ? -, les chevaux donc sont dans la posture de l’étonnement, œil inquisiteur, toison de la queue immobilisée en plein vol. Il y a tant de symboles à décrypter partout, tant de signes qui clignotent sur la face de la Terre, tellement de sémaphores qui attirent la conscience jusqu’au bord du vide. Et le vertige naît de cette inconnaissance du monde, de cette situation sur la margelle du savoir et les questions fusent pareilles à des feux de Bengale qui s’éteindraient quelque part dans l’illisible cosmos.

  

   Nous nous tenons cois.

 

   Signe d’éternité que cet éblouissement qui nous retient à l’orée de l’image. Nous, les Voyeurs incrédules, demeurons enclos dans notre fortin de peau et nos yeux s’illuminent de curiosité, et nos mains se recueillent, prêtes à recevoir l’offrande de ce qui vient. Nous évitons surtout de bouger, nous nous tenons cois, emplis de crainte et de stupeur au cas où la vision viendrait à s’éteindre. Alors nous serions orphelins, nous errerions sans cesse à l’intérieur même de notre hébétude et nos bras seraient gourds le long du corps, pareils à des stalactites qu’une vive lumière hisserait, exilerait de leurs rêves nocturnes.

  

   Prémonition du paraître.

 

   Ceci qui se révèle devait advenir depuis la nuit des temps. Cette « approche » était requise quelque part dans le lexique du vivant, l’événement était en attente seulement, dans la prémonition du paraître. Cela flottait infiniment dans le corridor de l’espace, dans le cliquetis du temps. Cela se dissimulait et demandait, en même temps, la confluence, la jonction des affinités électives, l’ouverture de l’osmose par laquelle imprimer sur la toile de l’exister les signes qui portaient la mesure de la nécessité.

  

   Transcendance : seule de l’humain.

 

   Nécessité interne, autoréalisatrice de sa propre forme, parce que ceci devait paraître et laisser montrer son être. Nulle Transcendance, nulle causa sui d’un Dieu qui aurait insufflé dans l’âme la quadrature nécessaire d’une destinée. De transcendance il n’y a que celle de l’humain qui s’exonère du néant et se projette au-devant de lui, telle la marche silencieuse qu’il est. « A dessein de soi » selon l’heureuse formule d’Henri Maldiney, ce grand révélateur des esquisses et des aventures de l’art.

  

   Question de conscience.

 

  Présence dans sa si belle posture, c’est elle et elle seule qui donne lieu et temps à la manifestation. Question de conscience, question d’être qui porte les choses à leur éclosion. Ni les chevaux pris dans les rets de leur condition animale, ni le paysage  allongé dans sa passivité ne pourraient être les réalisateurs d’une telle prouesse. Seul le regard de Voyante en réalise les conditions de possibilité. Oui, Voyante, telle une poétesse qui féconde le réel à l’aune de son inspiration, en délivre les plus hautes valeurs de langage après lesquelles il n’y a plus rien que le convenu et le prosaïque.

  

 

   Illumination de la présence.

 

   Viser avec la braise des yeux, jusqu’à l’extinction s’il le faut, afin que l’avènement de soi coïncide avec celui du moutonnement de la colline au loin, avec le feuillage de l’arbre, la marée des herbes, les toisons immobiles, noire et blanche des chevaux, la perte du ciel dans sa propre clarté. Alors seulement pourra se dire « l’approche », alors seulement pourra s’énoncer la « rencontre ». A savoir cette invisible transcendance qui part d’un geste à peine esquissé de la pensée pour aboutir à l’illumination de la présence. Là est le Sens Majuscule dont il convient de se doter afin que notre chemin ne demeure pure errance mais joie en partage avec tout ce qui cherche et demande réponse. Oui : réponse ! Nous seuls pouvons la fournir. Nous seuls ! De l’approche à la rencontre l’espace inavouable d’un mystère. Seul l’indicible…

  

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4 juillet 2017 2 04 /07 /juillet /2017 15:57
Loin, la lumière du sens.

 

               « Le sens de l'existence ».

                  Œuvre : Dongni Hou.

 

 

 

 

   Acte I : Décrire la scène.

 

   Cette peinture est à proprement parler fascinante. Ce qui veut dire que tant que nous nous appliquerons à la regarder, nous demeurerons en son pouvoir et notre liberté sera cet illisible point se perdant dans les rets étroits d’une possible aliénation. Tel l’amant plongé dans la complexité passionnelle de l’aimée qui le requiert en son sein en exigeant son dénuement, l’abandon de soi, l’entière disponibilité au sacrifice dont tout amour absolu porte l’empreinte, fer incandescent creusant en l’un et l’autre les stigmates de l’impossibilité d’être. Sauf dans le relatif et l’approchant qui ne sont toujours que des hypostases de la plénitude des sentiments. Donc une perte. Donc une altération.

  

   Entités métaphysiques.

 

  Le haut de l’image est une nuée de cendres volcaniques et l’on pourrait sans peine imaginer le sommet de quelque Etna fantastique noyé dans son effusion céleste sans fin. Le bas de l’image est floconneux, pareil à des cumulus qui envahiraient le massif de chair pour mieux le dissimuler à la vue des Voyeurs. Comme si cette existence en devenir se situait à l’intersection de deux mystères, au centre géométrique d’un secret dont l’être seul en son essentialité aurait le moyen de déchiffrer les confondants arcanes. Car l’être, nervure de l’exister, ne paraît jamais qu’à l’aune de son retrait, raison pour laquelle nous sommes, par nature, des entités métaphysiques en quête de leurs propres certitudes.

  

   Le visage de la beauté.

 

  De cette étonnante confusion, de ce magma primitif émerge avec force le visage de la beauté. Oui, de la beauté car ici ce n’est nullement d’une agréable et esthétique physionomie dont il s’agit mais de la mise en exergue de cette totalité de sens qui surgit à même la présence, efface tout au monde sauf le sentiment de son être-avec-nous. Nous oserions presque formuler : d’être-nous en écho, en miroir, de constituer notre ego, d’instituer notre reflet, de lui donner assise alors qu’elle édifie le sien à la mesure d’une authentique donation des choses dans l’orbe du réel.

  

   La pourpre atténuée des joues.

 

   Nous ne pouvons échapper au jais ardent du casque des cheveux, à la lumière nacrée du front derrière lequel s’animent les pensées, à la douce inflexion presque inapparente des sourcils, à la profondeur des yeux - ces billes brunes où rejaillissent les éclipses de clarté -, à la pourpre atténuée des joues - cette ardeur tout en retenue qui colore la vie de son onction presque illisible -, aux lèvres pareilles à la discrétion de la rose-thé, à l’ovale du menton qui reprend tout dans son arc léger alors que le cou est cette impalpable fuite qui semble rejoindre  une supposée origine.

 

   Acte II : convoquer Turner.

Loin, la lumière du sens.

       Tempête de neige en mer, 1842.

                  William Turner.

                Source Wikipédia.

 

 

   Dans un premier geste du regard il ne faut donc nullement partir de l’œuvre ici présente pour en percer l’intime signification. Ce qui semble le plus convenir à son étrange rhétorique nous pourrons le retrouver dans une toile de Turner : « Tempête de neige en mer » dont le traitement pictural, le type de représentation - cette « abstraction lyrique » -, semblent coïncider avec le projet formel de l’Artiste et plus encore avec le sens qu’elle révèle dans la profondeur. C’est en termes de symboles qu’il faut s’immiscer dans la densité des deux œuvres.

  

   L’éclair de l’être.

 

   La thèse à poser est la suivante : la neige au centre de la composition de Turner est l’éclair de l’être, tout comme le visage d’Existante qui en reflète l’impulsion, l’essor à nul autre pareil, l’inépuisable corne d’abondance. Et les yeux surtout, fanal de l’âme, sa pointe avancée, son effervescence.  L’illisible vaisseau fantôme dont on n’aperçoit qu’indistinctement les formes ne serait-il pas l’analogie de l’exister en ses essais de profération, ce frêle esquif que ballotent les eaux sur une mer dont on ne perçoit guère que les funestes intentions, peut-être les desseins tragiques qu’elle fomente en son sein ? Quant aux balafres bistre, grises et bleues des nuages, aux flots agités, n’appellent-ils pas en direction de ce sombre néant que le tableau de Dongni Hou évoque  dans le ciel et la terre de la représentation, cette écume qui tutoie les abysses du sens et se donne comme ce cryptogramme, suite indéchiffrable de signes que nous envoie le destin avec sa marge de doute, ses douves d’hésitation.

 

   Acte III : sens et existence.

 

   D’abord urgence à habiller ces deux termes de leur signification commune. Voici ce que le dictionnaire propose comme leur approche la plus habituelle :

    Sens : « Faculté de bien juger, de comprendre les choses et d'apprécier les situations avec discernement ».   

   Exister : « Surgir du néant ou avoir une cause (par exemple Dieu) ».

Nous accentuerons et synthétiserons les deux formules en une seule : « Faculté de comprendre les choses surgies du néant ». C’est ici ce qu’il y a d’essentiel à retenir. Nous ferons bien évidemment l’économie du dogme qui pose Dieu comme existant, souhaitant conserver à notre méditation un indispensable caractère d’objectivité.

   Mais alors comment s’emparer de ces choses et les soustraire au Rien, à savoir leur donner lieu et temps dans la belle configuration d’une existence humaine ? Sans doute Existante elle-même ne saurait s’y soustraire qu’à annuler toute négativité, donc s’inscrire dans cette positivité, dans cette liberté que revendique toute entreprise cheminant dans les vastes allées du réel.

  

   Exister selon les cinq sens.

 

   Exister selon les cinq sens qui sont les fenêtres que toute monade ouvre sur le monde afin de ne pas demeurer dans l’inconnaissance de l’altérité par quoi notre être se révèle à lui-même tout en faisant acte de présence parmi la multiplicité des étants.

   VOIR - Toute vision projetée au-devant de soi doit nécessairement rencontrer un événement paysager, objectal, humain de façon à ce que ces données du monde jouent en miroir et que le faisceau de l’intellect puisse, en retour, en prendre acte comme l’une des possibilités de figuration de ce qui emplit l’horizon de la manifestation.

   ENTENDRE - Toute perception auditive exige quelque part, en un endroit de la Terre, un bruit, un murmure, un chuintement, une parole surtout dont l’écho rejaillira sur l’organe émetteur qui en attendra l’ample déploiement. A défaut de ceci la voix disparaîtra dans le mystère du jour, le langage s’abolira et alors, comment devenir homme, femme et dresser face à l’inconnu ce mot, cette phrase, ce texte  qui déterminent notre essence, nous accomplissent bien au-delà de nous-mêmes ?

   SENTIR - Cet acte si éphémère, presque invisible, de quelle manière le mieux affirmer qu’en assurant au sujet qui en a été la source, par un effet de réciprocité, la riche palette des fragrances que le monde aura assemblées pour que la sensation se métamorphose en cette myriade d’impressions infinies, fils qui trament, ourdissent la richesse anthropologique sans réel équivalent ?

   GOÛTER - Ce sens si sensible, intelligent, habitué aux plus éminentes subtilités, ne rencontrerait-il aucune saveur du monde qui lui parlerait le discours du plaisir et le cours des choses  ne serait qu’une longue procession fade privée des épices qui font cet inimitable sel de la vie, son incomparable délicatesse.

   TOUCHER - Tout touche en nous et pas seulement nos mains, l’extrémité de nos doigts. Notre peau aussi éprouve les milliers de picotements du sensible, le glacis d’une fraîcheur, le piment d’une rencontre, le soyeux d’un épiderme, le velouté d’un sourire rencontré sur des lèvres amies. Tout toucher exige l’accusé de réception de cela même qui a été effleuré. N’avoir nul échange supposerait une dévastation de l’âme car la solitude n’est qu’oniriquement envisageable, non dans ses effets pratiques qui seraient mortifères.

  

   Les sens nous éloignent du néant.

 

   Voir, entendre, sentir, goûter, toucher ne peuvent qu’être coalescents à ce qui leur témoigne de l’amitié, agit en retour, porte confirmation d’une relation, se dresse comme épiphanie face à une autre épiphanie. Être contre être. Ou, plutôt, affinités électives jouant en osmose, perceptions-sentiments s’imbriquant dans la logique unitaire d’une dyade, fusion de la dualité dans l’unique. C’est ceci s’abstraire du néant, trouver une parole, un geste, un regard qui témoignent de notre être à l’aune de celui, celle qui ont fait entendre leur voix, ont apposé leur main sur une attente, visé avec justesse ce qui, en nous, demande son dû et offre son obole à qui veut bien la prendre.

  

   Vibrer à l’unisson de l’être.

 

   « Le sens de l’existence » est ce beau titre, aussi simple qu’émouvant qui signe cette œuvre tout en douceur, en finesse, en humilité. Mais aussi et surtout en humanité. Cette peinture vibre à l’unisson de l’être et se détache du néant qui le menace - ces cendres volcaniques, ces cumulus menaçants -, en affirmant la nécessité de son esthétique. Le visage porte en lui comme les traces patentes de sa mission cinq fois réitérée, ces irremplaçables sens par la grâce desquels le sens se révèle à nous en tant que la plus haute compréhension que nous puissions avoir du destin humain. Au-delà des sens et du sens souffle l’haleine acide et délétère du néant. Cette œuvre nous en éloigne à la force de sa simplicité. Sans doute n’y a-t-il pas de plus belle vérité ! Certes toujours loin de nous la lumière du sens, toujours proches de nous les sens qui y donnent accès. Il suffit d’ouvrir les yeux, d’éployer les paumes de ses mains, de prêter sa peau au grésillement du monde.

 

 

 

 

  

 

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3 juillet 2017 1 03 /07 /juillet /2017 18:54
Pluriel singulier.

Tous pareils ! Tous différents...

 

Œuvre : Marc Bourlier.

 

 

 

 

 

   Jusqu’à l’infini du temps.

 

   Cela faisait une éternité que les Petits Boisés vivaient sur leur île pas plus grande qu’un confetti, en bonne intelligence, dans un bonheur immédiat, à l’écart des soucis communs éprouvés par leurs voisins, les Terriens. Tout ceci, cette insouciance, cette belle harmonie auraient pu durer jusqu’à l’infini du temps s’il n’y avait eu, un jour, cette voix tonnante venue du ventre des nuages, une immense profération qui, d’abord, avait pétrifié les Petites Figurines, les avait, en une certaine façon congelées et elles s’étaient serrées dans leur tunique d’écorce à en devenir presque invisibles.

 

CROISSEZ ET MULTIPLIEZ.

 

   Ils ne savaient d’où provenait cette injonction céleste. Si elle n’était qu’une illusion. Une hallucination, le produit d’un rêve. Si elle s’était levée à même leur propre corps. Si elle surgissait de quelque grotte qu’ils n’auraient point perçue, dissimulée dans un pli du bois. Quant à Dieu, son existence leur était inconnue, aussi bien que celle des locataires du panthéon grec depuis Zeus lui-même jusqu’à Héphaïstos, en passant par Aphrodite. Ils existaient à même la sève dont ils conservaient le souvenir dans leurs textures, à même le bruissement des feuilles et leur chute silencieuse, dans une pluie d’or sur les versants de l’automne. Leur vie consistait surtout en longues méditations et il n’était pas rare qu’ils s’endormissent dans un rayon contemplatif, les yeux emplis d’étoiles. Alors, comment vous dire l’émoi de ces âmes simples, le tourneboulis se frayant un chemin parmi la simplicité de leur anatomie ? Mais que voulait donc signifier cette étrange formule ? CROISSEZ ? Ils ne le pouvaient plus pour la simple raison que leur complexion sèche ne se serait jamais résolue à s’immerger dans quelque source que ce fût afin de verdir et de redevenir rameau orné de feuilles. MULTIPLIEZ ! Qu’y avait-il donc à multiplier sinon le prodige de la vision, à engranger pléthore d’images dont, plus tard, ils feraient le lieu de superbes rêveries ? Mais c’était sans compter sur la volonté divine dont la puissance d’expansion aurait pu métamorphoser une brindille en fagot, une branche en large frondaison.

 

   Et le Petit Peuple essaima.

 

   Mais c’était sans compter sur le mystère qui s’emparait des choses, les transformait en de nouvelles réalités, à leur insu, disposât-on d’une résistance pareille à celle d’un antique chêne. Donc, petit à petit, l’injonction s’était coulée parmi le Petit Peuple Boisé, avait fait ses remous et ses confluences, bâti ses ilots et poussé ses presqu’îles dans toutes les directions de l’espace. Et le Petit Peuple essaima, tel le destin d’une ruche occupée à coloniser la moindre parcelle d’espace disponible. Mais, à cette expansion, devait bientôt correspondre une inévitable contrainte. Du fait de l’exiguïté de leur territoire, un problème se posait. Croître aussi bien que multiplier ne pouvait se faire qu’au détriment d’un confort corporel qui, jusqu’ici, bien qu’il fût mince, se déclinait en une tête et un simple fût pour le reste du corps. Alors, que pensez-vous qu’il arrivât ? Eh bien, sous l’irrépressible pression de la croissance et de la multiplication, les corps fondirent comme neige au soleil. Ne demeurèrent plus que les têtes. Autrement dit un bataillon de visages serrés, sans doute énigmatiques, tant il est difficile de savoir ce que ressent une écaille de bois. Un genre de tumulte siamois dans lequel nul ne se fût immiscé qu’au prix d’une quasi-disparition. Dieu avait réussi son coup au-delà de toute espérance, l’imaginât-on sans limites.

 

   Sagesse millénaire des arbres.

 

   Sans doute le lecteur s’étonnera-t-il de cette nouvelle condition boisée dans laquelle chacun, chacune, risquait bien de perdre son âme en même temps que son aire corporelle. Comment pouvait-on accepter d’exister à l’aune de ce rétrécissement, de cette perte de soi, de cette promiscuité dont on pouvait penser qu’elle fondrait tout dans une même confusion ? A être si nombreux l’on risquait le conflit, l’altercation, la polémique. Au pire la guerre, cet « art » dont les Terriens savaient si bien user pour parvenir à leurs fins : dominer l’autre, lui prendre ses richesses, rayonner du haut d’une gloire sublime. Pour les Boisés il y avait urgence à trouver une solution. Heureusement la mémoire des arbres est immense, leur sagesse millénaire et leurs ressources inépuisables.

 

   Demeure exiguë, foule dense.

 

   L’épiphanie de tous ces portraits minuscules, certains pouvant être dits tristes, d’autres mélancoliques, d’autres encore neutres ou bien sur le bord d’une joie, cette apparition, donc, laissait tout de même les Voyeurs dans un état proche de la sidération. Combien de civilisations antiques avaient disparu faute de savoir gérer la multiplicité, un peuple décimant l’autre jusqu’à l’extinction complète. Il y avait donc péril en la demeure. La demeure était exiguë, la foule dense ! Mais, à l’instant, nous parlions de la grande sagesse des arbres. Alors ce qu’il faut faire, ceci : retourner la peau du réel - l’île minuscule avec ses sympathiques petits personnages - et regarder l’envers du décor. Qu’y voit-on ? En bien tout simplement un arbre merveilleux auquel s’abreuvent, par racines interposées, les innombrables Petites Figures qui nous ont occupés jusqu’ici. Mais de quel miracle s’agit-il donc ? Du Pluriel devenu Singulier. De la meute devenue unitaire. De la multiplicité s’étant rangée sous le régime de l’Un. Combien de sages et de philosophes ont recherché cette position idéale qui confondait le multiple dans un être uniment rassemblé ! Un aboutissement, le couronnement d’une ascèse. La nature revenue à sa source. L’homme à son origine. Les choses à leur simplicité. Oui, tout ceci est extraordinaire, tout ceci est admirable. D’autant plus que réalisé par la modestie en soi. Ces inapparentes Esquisses de Bois matérialisent un grand rêve de l’humanité : s’évader du divers, s’abstraire de la polyphonie du monde, effacer l’éventail de la polychromie, proférer d’une seule voix dans l’intime creuset d’un sens enfin réuni.

 

   Retrouver cette force sylvestre.

 

   Le Petit Peuple, s’il ne disposait nullement de la puissance divine qui posait l’acte en même temps qu’il en exigeait la réalisation, vivait dans l’orbe d’une impérieuse nostalgie : retrouver cette force sylvestre qui, un jour, les avait irrigués de la beauté ouverte de sa sève, avait porté au bout de leurs doigts les yeux inquisiteurs des feuilles, poussé leurs rameaux tout en haut du ciel où brillent les étoiles. Ils avaient donc crû et multiplié en surface, amassé une force, forgé une volonté qui était inapparente aux Distraits mais visible aux yeux des Rares, ceux qui savaient apprécier avec justesse la volonté de déploiement de ce qui vivait ou avait vécu. Donc vous avez regardé avec attention et curiosité ces aimables visages façonnés dans la matière de leurs séculaires ancêtres. Donc vous avez pensé que ces petits carrés de bois troués de trois trous étaient arrivés au terme de leur parcours, comme fossilisés pour l’éternité. Mais de croire ceci vous aviez tort car les Petits Modestes ne sont nullement à juger selon le visage de l’homme, seulement de la prodigieuse Nature.

 

   La source qui un jour a surgi.

 

   Mais revenons à l’arbre merveilleux, à l’arbre majestueux qui se trouve de l’autre côté du monde. Le vôtre. Celui des Petits Boisés aussi mais à la différence près que ces derniers sont reliés à leur source verte, qu’ils en sont le prolongement, la voix qui s’élève des ramures et envahit la totalité du ciel. Car jamais on ne peut s’exonérer de ses racines, couper le tapis de rhizome qui nous traverse et remonte en amont vers la source qui un jour a surgi, dont nous ne sommes que les apparentes et infimes gouttelettes. Mais imaginez ceci. Juste au revers de la marée de visages se déploie cet arbre dont on s’aperçoit bientôt qu’il s’agit d’un olivier venu du plus loin du temps, avec son tronc percé de trous, sa marée complexe de nœuds, de dépressions, d’étranges monticules. En chacun d’eux, une mince histoire, un minuscule événement, la marque d’une sécheresse, l’empreinte d’une brume, le passage du vent avec ses infinies agitations. Au sommet, immense sphère teintée de vert clair, la touffeur végétale qui dit encore la vigueur, la puissance, la force immémoriale qui en parcourt l’architecture. Dans la rumeur des frondaisons pourrait aussi bien s’élever l’injonction sylvestre CROISSEZ ET MULTIPLIEZ. car l’Arbre est une Divinité, un Esprit, le lieu d’une Âme qui pousse partout les rayons de la joie, reproduit à l’infini l’incroyable mystère de la présence. Oui, le mystère, car l’Arbre est celui à qui les anciens Druides ont voué un culte. Il s’agissait du chêne rouvre mais, ici, peu importe la conformité à la tradition. L’olivier est cet éternel symbole d’une paix qui résonne encore dans le cœur de ces Simples, peint sur leurs écussons de bois les yeux pour contempler et s’étonner, la bouche pour dire l’amour de la rencontre, la brindille du nez afin que s’y impriment les fragrances du rare et du subtil. Ces Minces Effigies sont le lieu de cette unité. Puissions-nous, nous-mêmes, y parvenir avec cette belle exactitude, avec cette sagesse dont on pourrait penser qu’elle n’est tissée que de résignation. Toute joie est visible qui est intérieure. Oui, intérieure !

 

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3 juillet 2017 1 03 /07 /juillet /2017 14:47
La venue à nous du fragile.

                   Photographie : Blanc-Seing.

 

 

 

 

   C’est toujours la même antienne, nous longeons les choses dans une distraction si coutumière que nous finissons par ne plus les apercevoir. Autrement dit, elles ne nous parlent plus et nous n’entretenons plus de dialogue avec elles. Question d’ego sans doute, question de vitesse où le monde nous entraîne dans son continuel tourbillon et nous sommes au centre du vertige, noyés dans l’œil du cyclone, pressés de signer l’épilogue d’un événement avant même qu’il n’ait commencé.

   En une autre époque qui n’est guère si lointaine, l’écrivain Faulkner aurait parlé du « bruit et de la fureur ». Dépossession et désespérance de soi en quelque manière car notre être même nous échappe, devancé par un temps qui lui devient inconnaissable. Alors nous nous réfugions dans ces substituts de la saisie de la temporalité que sont les rencontres rapides, les amours cataclysmiques, le feu d’un alcool, l’ivresse des images sur un écran, l’ingestion de barbituriques, l’essai d’un peyotl, d’une ambroisie qui enflamme l’esprit, d’un haschich rimbaldien qui, l’espace d’un instant, nous arrache à notre destin pour nous y reconduire avec encore plus d’effroi.

   Nous divaguons sur la scène mondaine avec des allures fantomatiques et il s’en faudrait de peu que nous devinssions, aux yeux des autres, aussi inapparents que la brume au-dessus de la Cité des Doges. Nous voguons sur de gris canaux, passons sous des ponts aux soupirs mélancoliques, sommes fascinés par ces hautes façades parcourues de la lèpre de la moisissure, nos yeux se troublent et de hauts campaniles tressent sur l’arc de notre imaginaire les esquisses d’une ville fantôme. Nos mains battent le vide, notre corps est traversé de lumière, nous sommes radiographiés, réduits à n’être que des calques sur lesquels le réel n’a plus de prise. Nous nous cherchons et ne nous trouvons pas.

   C’est midi en été sous la lame arborescente de la clarté zénithale. La forêt crisse sous les meutes de chaleur, se déchire sous les coups de canifs des cigales dont les cymbalisations ricochent ici et là avec des airs de scie musicale. On boucherait volontiers ses oreilles afin de demeurer en soi, dans la touffeur de sa citadelle, seulement préoccupés de vivre dans la douleur, un pas après l’autre, titubant, tels les funambules sur leur fragile corde céleste. Les coups de gong sont partout qui cognent le mur de la peau, veulent entrer, faire leur sabbat au milieu des rivières de sang et des tubes blancs des os.

   Peut-être tout ceci pourrait-il ressortir par la fente de la fontanelle et recouvrir le peuple des feuilles d’une litanie sombrement humaine, peut-être les enduire du glacis de la désespérance. C’est si étrange d’être ici, sous les incisions de la dague solaire et de demeurer dans le silence alors que la terre rugit de sa douleur d’être écartelée, là, au beau milieu du jour et personne ne répond à ses plaintes muettes, à ses brusques retournements parmi la geôle étroite des racines.

  C’est midi en été et l’on ne sait plus très bien qui l’on est, pourquoi cette marche de somnambule dans le dédale des taillis et les lourdes frondaisons des chênes, les boursouflures de leurs troncs, les excoriations qui gonflent leur pulpe, les rhizomes qui courent en tous sens comme si, soudain, il y avait danger à affirmer sa présence solitaire parmi les convulsions des hommes, les replis des animaux dans les ténébreux boyaux des terriers. Mais pourquoi a-t-il donc fallu cette déambulation sous la voûte charnue des arbres pour qu’apparaisse avec une telle profondeur la détresse de vivre sous le ciel blanc, sur le chemin de poussière qui file loin, là-bas à l’horizon imprescriptible du regard ? Pourquoi ?

   Avions-nous, au moins, vu ce qui existait à côté de nous de sa vie modeste, inapparente mais combien révélatrice d’une signification à donner à toute chose ? Non. Nous n’étions qu’aveuglés par notre propre questionnement, inclus dans le massif de notre chair, isolés par toute l’épaisseur de notre pensée, alertés par la vive tension de notre esprit. Le limpide spectacle des choses est ce murmure à peine proféré dans la discrétion d’un clair-obscur. Un tremblement de liane dans la nuit d’une grotte, un battement d’aile de chauve-souris sous la douce laitance de la Lune. Il vient un moment où il faut déciller la bogue de l’intellect et de la sensation et s’ouvrir à ce chant de comptine qui s’élève là, juste devant les yeux, dans cette si belle humilité pareille à la perle d’une larme.

   Un tronc d’arbre est couché sur le sol de mousse, dénudé, criblé de trous inapparents par où, bientôt, la mort va s’infiltrer jusqu’à l’âme, affairée à en boulotter les dernières ressources jusqu’au moment où plus rien ne demeurera de cela qui avait été depuis un temps immémorial. L’antique chêne aura vécu sa vie de chêne. La mort aura réalisé son ancestrale tâche à partir de laquelle une vie se construira à nouveau. Eternel cycle  du même, continuel déroulement palingénésique pareil au mythe qui réactualise sa puissance à être éternellement raconté, reproduit selon un infaillible rituel.

   Dans le fond quelques fougères agitent leurs modestes destinées alors que l’ombre portée d’une autre fougère pose sur le tronc son graphisme d’outre-tombe. S’agit-il d’un hommage rendu à celui qui part ? D’une muette chorégraphie immobile qui viendrait dire la rareté de l’instant qui passe ? D’une simple résille se découpant sur la matière avec son habituel lot de contingence ? D’un discret spectacle offert au royaume sylvestre ? D’une empreinte du temps posée là comme son architecture la plus visible ?

   Mais voici que notre vision se dote d’une acuité qu’elle n’avait pas alors qu’elle n’était occupée que d’hallucinations métaphysiques. Voici qu’enfin nous avons renoncé à notre regard éloigné pour le reconduire à une plus exacte observation de la présence. Ce que nous avons fait : atomiser le réel, le porter au contact direct d’une conscience en quête d’un savoir immédiat afin que, devenu métabolisable, notre jugement puisse s’en emparer dans un essai de vérité. Cette venue à nous du fragile, du fuyant, de l’indicible est sans doute la seule façon de nous entendre avec ce qui toujours nous questionne et disparaît avant même la fin de notre interrogation. Ainsi va le monde qui tourne alors que nous tournons avec lui. Tout est vertige ! Tout est abîme ! Il nous faut survivre. Sans délai.

  

  

  

   

 

 

 

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