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18 janvier 2014 6 18 /01 /janvier /2014 09:13

 

Au-delà des êtres périssables.

 

addep 

 Caspar David Friedrich 

L’Abbaye dans un bois (1809)

Source : Wikipédia.

 


 

(Écriture à 4 mains - Le texte en graphies rouges est celui de Senancour - Le texte en graphies noires est le mien. NB : Petit essai, au travers du temps, de développer quelques thèmes qui traversent l'Histoire.)

 

 

 "Ma situation est douce, et je mène une triste vie. Je suis ici on ne peut mieux ; libre, tranquille, bien portant, sans affaires, indifférent sur l’avenir dont je n’attends rien, et perdant sans peine le passé dont je n’ai pas joui. Mais il est en moi une inquiétude qui ne me quittera pas ; c’est un besoin que je ne connais pas, qui me commande, qui m’absorbe, qui m’emporte au delà des êtres périssables..."

 

Etienne de Senancour.

Oberman

                                  LETTRE XVIII.  (Extrait).                            

 

 

"Ma situation est douce, et je mène une triste vie.  Mais comment l'existence peut-elle associer douceur et tristesse si ce n'est par la vacuité de tous les instants qu'elle introduit en notre âme alors même qu'une paix semblait nous être acquise ? Ici, dans ce Manoir retiré du monde - les champs alentours sont l'idée même d'un lent océan -, alors que nul bruit ne me parvient que celui de quelques oiseaux nichant dans les cèdres centenaires, comment cette lassitude de l'esprit à se mouvoir peut-elle se manifester ? C'est une bien grande usure du corps que de le sentir incapable d'imposer sa loi à une volonté défaillante. Mais sans doute, s'agit-il moins de volonté que d'une décision du destin à mon encontre. C'est comme une sombre menace qui envahirait l'azur, répandant en son sein de bien funestes nuages. Et pourtant, qui passerait en cet endroit retiré du monde, disponible à la rumeur du vent, au chant de la source, aux sourds craquements de la glèbe en retirerait aussitôt un sentiment de plénitude. Penchant de tout homme à s'immerger dans ce qui l'accueille avec bonté et ne semble rien demander en retour.

  Je suis ici on ne peut mieux et, souvent, au cours de mes rêveries, je me surprends à penser à ces merveilleuses "Charmettes" du bon Rousseau, à cette "maison blanche avec des contrevents verts…une couverture de chaume" et quoique ma demeure ait des volets couleurs d'argile et un toit en tuileaux, je me sens quelque affinité avec le logis que souhaitait le Citoyen Genevois. A moins que mon inclination à aimer ce décor rustique n'ait pour fondement, davantage l'amour du Philosophe que le style de sa demeure qu'il souhaitait campagnard afin d'être en accord avec lui-même.

  … libre, tranquille, bien portant, sans affaires; libre en effet, mais au sens de l'absence de contraintes, non en raison d'un choix que ma conscience m'aurait dicté. Tout, ici, coule uniment sous la couleur éternelle du ciel, sous le glissement infini des nuages. Comme si rien, jamais, ne devait plus entraver le cours des choses. De l'insaisissable à portée de la main, de l'inatteignable à profusion, de l'invisible couché sous la lame distraite des yeux. Que ne puis-je saisir ces instants pareils au galop de l'alezan dans les prairies semées de vent ? Que ne puis-je devenir souple crinière et m'accoupler à l'air, entendre ses murmures, connaître ses secrets ? Certes ma santé est suffisante et hormis quelques douleurs vite effacées, l'indolence est mon ordinaire. A tel point que certaines parties de mon corps sont des isthmes attachés au continent de l'âme par une terre à peine perceptible, un simple filament oublieux de lui-même. Quant à mes affaires, elles se résument à peu de choses et mon souci serait plutôt de n'en pas avoir, livré à la mesure incontinente des jours, à leur bavardage subtil mais cerné, toujours, d'une impalpable inquiétude.

  … indifférent sur l’avenir dont je n’attends rien d'autre qu'une suite anonyme des heures, une fuite à jamais des secondes. Le plus clair de mon temps confié à mes livres dont l'inventaire toujours recommencé est pareil à ce qui fuit derrière l'horizon et que, jamais, nous ne rattrapons. Jadis, les maroquins sombres, les dos luisants marqués au fer me tenaient lieu de projet. A seulement en regarder l'ordonnance au milieu des chaudes boiseries, mon bonheur était assuré. Et puis, parfois, un titre attirait-il mon attention et je n'avais de cesse d'en relire des passages cent fois lus. Maintenant les lettres défilent sous mes yeux hagards comme la rivière poursuit sa course liquide sous le couvert des arbres, dans une manière d'égarement de soi.

  … et perdant sans peine le passé dont je n’ai pas joui. Ce passé qui n'est plus qu'un lointain écho, une veine d'argile se perdant au profond de la terre. Ce passé que, tous les jours, je rejoins par les vertus du songe, par les ruines qu'il ne manque pas d'évoquer, dont la vieille Abbaye non loin du Manoir est la mortelle image. Pourquoi donc les choses ne demeurent-elles pas telles qu'en elles-mêmes ? Pourquoi cette impermanence qui étreint le corps, vide l'esprit, emplit la pensée d'une passion aussi envahissante que vaine ? Mais que pourrions-nous retirer à faire surgir des nuits anciennes quelque souvenir dont, aujourd'hui, la lumière vacillante éclairerait notre cheminement ? Ces temps sont fossilisés au même titre que ces pierres usées qui n'ont plus rien à nous dire. Aussi pathétiques que ces arbres lançant contre le ciel les lézardes noires de leurs branches. Il faut nous résoudre, nous aussi, dans quelque repli de notre âme, à accueillir les prémices de cette mort à laquelle nous pensons continûment, mais dont personne ne veut nommer la faux définitive. Car les choses sont sans retour et nos yeux se portent au ciel, à sa vacillante lumière, plutôt que de chercher à apercevoir les fondations, les racines qui s'égarent dans les ombres denses du sol. Nous ne jouissons du temps qu'à le voir fuir, nous échapper puisque telle est son essence à jamais occluse. Là est bien cette réalité que nous assignons au silence, que nous destinons aux oubliettes de l'entendement. Mais à quoi bon s'indigner puisque notre condition est mortelle et que nous ne vivons qu'à défaut  de ne pas encore mourir ?

  … Mais il est en moi une inquiétude qui ne me quittera pas, depuis toujours je l'éprouve sans en bien saisir la silhouette. Depuis toujours elle m'habite et fait ses ramifications, enserre ma poitrine dans un réseau serré de mailles, étrécit mon souffle à la taille du doute fin comme la lame.  …c’est un besoin que je ne connais pas, qui me commande, qui m’absorbe, et contre lequel il ne me servirait à rien de m'élever. S'insurgerait-on contre la fuite du vent, la lumière des étoiles, la cascade chutant sur les rochers  dans une myriade de gouttes étincelantes ? Il en est du destin de l'homme comme du cours des fleuves; parfois nous les contraignons en édifiant des barrages à leur encontre, mais l'aval les appelle qui, toujours, les gagne à son territoire, la mer où vivent les majestueuses vagues. Et la mer est toujours inquiétude : sous la face brillante qui réfléchit le ciel, est l'abysse impénétrable habité de poissons aveugles. Au fond de moi, en quelque habitable obscur, depuis les lointains de l'enfance, je sens palpiter cette eau de lagune triste, cette immobilité immémoriale qui me rattache, par-delà ma conscience, aux forces primitives qui m'habitent, comme elles vacillent en  tout homme, mais dont il se dissimule l'existence. Je la sens là, aux aguets, cette invincible force, cette puissance démiurgique, ce tourbillon infini … qui m’emporte au delà des êtres périssables..., qui a pour nom "NÉANT". C'est par lui que j'existe, c'est par lui que je meurs. Comme les ruines de l'Abbaye qui s'écroulent pour retourner à leur origine, ce sol dont elles ne s'élèvent que l'espace de paraître à la manière d'un symbole dressé devant la conscience des vivants.

 

 

 

 

 

 

 

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17 janvier 2014 5 17 /01 /janvier /2014 09:31

 

La lame étroite du Rien.

 

 LLÉDR

 

Eneas Fog

 

 (Sur une page de Milou Margot).

 

 

"El líquido amniótico
y la laguna Estigia.
Entre dos aguas,
nada."

Antonio Rivero Taravillo

 

EL HOMBRE

 

 

   L'eau d'abord.

 

 C'est tout juste un point à l'horizon du monde, un germe en attente de voir, une oreille disposée à des échos si lointains qu'on les dirait issus du songe. C'est à peine une aube et la lumière est celle des gemmes, lente à se mouvoir, pareille à une résine. Les mouvements sont si doux, faibles oscillations, pure poésie disant le lieu originel, la conque donatrice de forme. Hombre est là, dans sa nacelle liquide, non encore issu de lui-même, seulement un pli avant que ne s'ouvre le sillon du sens. Il y a un langage, ou plutôt l'amorce d'une comptine et, au travers du dôme étoilé - un cosmos est en train de naître -, les sons font leur susurrement, leurs glissures souples, leur alunissement amniotique. C'est si bien cela qui sort du silence avec tout juste ce qu'il faut de voix, de présence pour dire l'effigie de l'homme, sa découverte étonnée dans si peu de temps, son immersion dans la grande marée battant les cinq continents de ses flux éternels. Alors, dans sa niche ontologique, Hombre, non encore parvenu au dépliement de la pensée, se love infiniment au creux de cette doline subtile qui féconde la moindre de ses reptations. Comme recueilli sur l'événement à venir. Pas encore homme, tellement semblable à l'hésitation animale à paraître sur la scène de l'exister. Pattes repliées sur la bosse du ventre, tête aussi lourde qu'une boule de glaise, plaine du dos doucement incurvée, long cordon faisant sa vrille aux confins de la Planète-Mère. Le museau est si fin, à peine fendu par l'ébauche de la bouche, et les yeux ne sont encore que deux minuscules points aveugles inconscients de la clarté nocturne de l'antre qui l'abrite. Une manière de pré-conscience heureuse d'elle-même. C'est si rassurant cette position d'attente par laquelle le monde s'annonce dans les lointains. Un peu comme un Marin sur son embarcation perçoit la terre enveloppée de brume sans en bien reconnaître les formes. Une promesse d'accueil, la survenue d'un port entre les pierres grises du quai, la ruelle à gravir, le seuil de la demeure, la table dressée, un feu dans l'âtre et des bras qui serrent pour contenir l'exil.

 

   La terre ensuite.

 

  Alors est la terre ferme qui rassure et mutile, donne et reçoit, abrite et exige. Car la terre, à l'opposé de l'eau, demande son dû, réclame son lot de sueur. La griffe, il faut la planter au cœur de l'humus, y introduire la semence, attendre le soleil, le cycle des saisons afin que le déploiement ait lieu qui nourrira les hommes. La terre est dure, la terre est inhospitalière et Hombre doit panser ses plaies, ôter de son visage les échardes du soleil, lisser son épiderme tailladé des morsures des ronces. La terre est aride, parcourue d'immenses lézardes qui boivent les pleurs des Existants. Car exister sur terre, sous la plaque dure du ciel, juste au-dessus de la poussière prolixe, sous l'assaut des maladies est toujours une redoutable épreuve. L'eau est loin qui disait l'origine, la douceur de vivre, l'Eden avec ses arbres aux fruits denses, ses cascades vives, ses guirlandes de fleurs comme des sourires venus de l'azur, ses étoiles d'herbe attendant la pause des Premiers Venus. Cela paraît si loin cette île qu'Hombre n'avait connu qu'à la manière d'un chiot nouveau-né, avec la bave faisant ses filets de cristal, les pattes leurs moulinets naïfs et primesautiers. Simple boule en attente d'un devenir tellement illisible. L'eau maternelle faisait sa cloison immatérielle, son duvet, sa percussion d'écume et Hombre, depuis son épidermique comète n'en ressentait que le battement assourdi, l'espèce de balancement lié au rythme naturel des choses.

  Mais, un jour, les eaux ont rompu la poche céleste, le déluge a eu lieu, livrant Hombre au monde hérissé de piquants où roulent les bogues des oursins. Il lui faut nager, longtemps, avant de trouver l'autre rive, la liquide, la terminale qui le sauvera de sa terrestre aventure. Mais il lui faut nager à sec, sur la terre, en rampant comme le ver,  contracter ses anneaux, puis s'étirer longuement avec les mottes qui déchirent le ventre. Car, ce que traverse Hombre, à la force de ses convulsions, de ses pathétiques contorsions, n'est autre chose que le RIEN, lequel s'étend toujours entre deux océans équivalents. Océan de l'avant-vie; Océan de l'après-vie. Mais cela, avant même de surgir dans la matière opaque du monde, Hombre ne le savait pas, ne pouvait le savoir. Ses ancêtres, comme lui, un jour, avaient déboulé, tête la première, dans la grande marée tellurique, avaient usé leurs membres jusqu'au moignon. Car l'essence de la Terre est de faire disparaître ce qui lui est confié. Une éthique de l'usure, une morale du délitement, un principe de l'effacement. Nul ne peut y échapper, sauf les fleuves et rivières lorsque, par bonheur, ils ne s'assèchent pas dans quelque faille mortelle. Hombre, tout comme ses semblables, dispose d'un corps que le temps - métaphoriquement la Terre -, use consciencieusement jusqu'à épuisement du sens. Bientôt, parmi les allées du monde, ne subsistent plus que d'infimes monticules pareils à de la cendre que le vent disperse aux quatre horizons de la destinée humaine.

 

 

   L'eau enfin.

 

  Rendu à une manière de forme originelle - la cendre est si proche de l'eau, de son parcours échevelé -, Hombre embarque pour le Styx, ultime voyage qui le mènera au travers des courants de la Haine, des rivières de flammes de la Passion, des fleuves du Chagrin, du torrent des Lamentations, du ruisseau de l'Oubli vers les marais du monde chtonien, les seuls à même de prendre en considération la condition aquatique dont la Nature l'avait pourvu mais dont, par une coupable inconséquence, il avait voulu s'affranchir afin de goûter aux joies terrestres. Mais ces joies ne sont pas à destination de l'homme, seulement réservées aux  arbres aux larges et profondes racines, aux reptations de la lave, aux gemmes brillant dans les veines sombres du limon, aux reflets métalliques qui sourdent de la nuit  immémoriale de la matière. La terre est trop primitive pour recevoir la chair de l'homme et la faire prospérer. La chair de l'homme est océanique, c'est-à-dire ouverte à la poésie et aux choses de l'âme, aux principes subtils.  C'est pour cette seule et unique raison que Styx, l'Océanide, fille d'Érèbe (les Ténèbres) et de Nyx (La Nuit) vient toujours reprendre son dû, cet Hombre (L'Ombre) que l'homme est toujours à défaut de pouvoir demeurer longtemps dans la lumière. Hombre est cet intervalle entre deux infinis, deux libertés d'égale valeur, l'Océan amniotique originel par lequel il surgit au plein jour, l'Océan final dont il fait sa dernière demeure. Son passage sur Terre n'est que cet éclair  pareil au Rien, cette temporalité dont il est tissé mais qui, toujours lui échappe, qui s'appelle existence, dont l'étymologie essaie de l'arracher à ce Néant constitutif, sans toutefois pouvoir y parvenir. Le destin de l'homme est donc tragique à n'être que cette brève illumination. Mais la beauté est toujours un vif éclat qui ne dure pas, comme l'aube ne paraît qu'à laisser l'aurore lui succéder dans une gloire de clarté. C'est l'éphémère de la vie,  que le Poète a voulu traduire en une formule aussi belle qu'elliptique. Nous pouvons la formuler de la manière suivante :

 

"Liquide amniotique et Styx.

Le Rien entre les deux."

 

"El líquido amniótico
y la laguna Estigia.
Entre dos aguas,
nada."

 

  Il n'y a pas d'autre vérité que celle-ci, d'un battement de l'Homme entre deux rives d'eau. La Terre métaphorisant la dramaturgie par laquelle nous sommes au monde alors que nous ne cessons de nous en absenter. Notre liberté ultime est à ce prix. Il nous faut y consentir !

 

 

 

 

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13 janvier 2014 1 13 /01 /janvier /2014 09:40

Un graphisme de l'ambiguïté.

 

ugdl'a 

 

Œuvre : Sibylle Schwartz. 

 

  Ayant face à soi l'objet esthétique, la ligne en l'occurrence, ou bien nous essayons d'en pénétrer la signification, ou bien nous nous en détournons et alors nous serons dans le souci, et alors nous serons dans la préoccupation. Car, cette ligne sinueuse qui nous aura fascinés l'espace d'un instant continuera à faire ses trajets, à notre insu, quelque part dans notre inconscient. Mais d'abord arrêtons-nous à la ligne, à sa belle et infinie sinuosité. Si nous ne projetons  que de la regarder, elle, faisant abstraction de l'espace tout autour, alors ne restera que son tracé noir, lequel sera identique à la fermeture de toute parole qui aurait pu énoncer quelque chose à son sujet. Identiquement à l'obscurité du poème, laquelle demeure toujours hors d'atteinte, sans saisie possible, sans faille par où faire effraction. Et maintenant, faisons simplement l'inverse, entrons à l'intérieur de la ligne pour n'y retrouver que l'aire blanche pareille à une neige. Ici s'installera le silence et nulle autre chose qui aurait pu porter un sens. Bien évidemment, ces deux situations limites ne sont évoqués qu'à tenter de mieux comprendre l'essence de la ligne.   

  Donc, à ne considérer qu'elle, la ligne,  dans son cheminement graphique ou bien à seulement  voir l'aire qu'elle contient, rien ne s'éclaire. C'est alors de leur mutuelle relation,  ligne>>><<<blanc que se produira l'événement pictural. Faisant le trajet continu de la ligne au blanc, du blanc à la ligne dans une sorte de jeu alternatif, nos yeux ne font que prendre acte de leur constante dialectique, de la tension qui les lie et les maintient chacune dans leur être. Mais la solution ne réside pas dans cette opposition chromatique, sans plus. C'est ailleurs que dans le Noir et le Blanc, considérés comme entités séparées, qu'il est nécessaire d'interroger. C'est leur fusion dans le Gris qu'il faut chercher à saisir adéquatement. L'intellect procédant toujours par synthèse, c'est la teinte intermédiaire qui s'illustre toujours comme thème central du regard. Le Gris est la teinte du milieu, celle qui assure le passage du jour à la nuit, qui dit en cendre la perte du feu, en brouillard la lumière atténuée. Espace de médiation, support d'une transitivité, figure du messagerle Gris est cette teinte qui symbolise les deux registres auxquels elle appartient, le Noirle Blanc pour la thèse qui nous occupe. Cette couleur neutre, centrale, porte donc en elle les racines génétiques qui l'ont mise à jour, à savoir les tonalités opposées qui en constituent l'origine. C'est pour cette raison que le Gris symbolise une première figure de l'ambiguïté, comme l'androgyne est le miroir des principes masculin et féminin qui l'animent. Mais, si le Gris est un premier trait disant la polysémie de l'image, il n'en épuise pas le sens.

  Maintenant, c'est sur la ligne elle-même qu'il faut porter son attention, donc sur le Noir, mais sur un noir délié, faisant ses trajets sur l'ivoire de la feuille et ceci, d'une manière qui ne saurait être considérée comme contingente, gratuite. Si la main qui tient la plume semble tracer sur le subjectile un pur hasard, c'est seulement parce que nous nous évinçons d'emblée les motivations inconscientes qui s'y dissimulent, aussi bien que les figures archétypales qui en constituent la trame. Ici, ce qui est à considérer comme un redoublement de la signification, faisant signe, lui aussi vers une possible équivocité, ce sont surtout les collisions de lignes, leurs enchevêtrements, leurs nœuds, leurs entêtements à se positionner à tel ou tel autre endroit du corps. La figure représentée, à la limite de l'illisibilité ou bien de la confusion se perd dans les linéaments multiples d'une confondante polysémieLe Mont de Vénus est comme brouillé - mais est-ce nous qui le constituons ainsi ? -, perdu dans les mailles d'un sombre buisson, les fuseaux des doigts sont pris d'étranges vibrations, d'inexactitudes dont le réel s'offusque, les visages se perdent dans la forêt de l'indicible, l'épiphanie humaine se dissolvant sous l'itération du trait à signifier ce qui, de l'homme, de la femme, ne se peut représenter qu'à l'aune d'une perte. Comme si tout essai de faire surgir quelque  épiphanie était voué à l'échec avant même d'avoir pu se constituer en phénomène accessible au Regardant. Ici, nous sommes dans l'amphibologie picturale, tout trait s'actualisant pouvant faire l'objet d'interprétations plurielles dont aucune ne pourrait en excéder une autre. Mais dont aucune ne serait totalement porteuse d'un sens indéfectible. Et le trait est si brouillé qu'il semble s'extraire de l'empan commun de la perception pour acquérir une manière de statut autonome auquel nous n'aurions plus accès, l'ambiguïté native se métamorphosant en simple aporie. Nous ne pouvons plus rien proférer de sensé à propos de la figure qui nous fait "face". L'énigme est là, au sein d'une indépassable mutité.

  Enfin, il nous reste à considérer l'étonnante superposition des visages par lesquels nous sommes ramenés à n'émettre à leur sujet que de simples conjectures, d'étranges hypothèses. Nous évoquions la dimension archétypale de l'œuvre, la figuration de la face nous en propose une lecture singulière. Mais de quels visages s'agit-il donc pour que nous demeurions sur le seuil, dans l'indécision, le doute, nous dirions presque l'imposture, tellement le message se voile dans l'indétermination. Figure tutélaire du Père ? Figure du Fils placé sous la protection d'une Mère originelle ? Figure de l'Aimé(e) se fondant dans celle de l'Amante ? Couple fondateur : Adam inclus dans Eve ? Figures mythiques de Tristan et Yseult tendrement enlacés ? Double représentant le Jumeau Céleste ? Image narcissique assistant au redoublement de l'ego ? Matérialisation d'un indicible - l'âme , dont le trait voudrait dire la complexité à porter au-devant de la conscience ? Apparition de l'Ombre comme Double du romantisme allemand ? Quelle que soit l'esquisse proposée nous demeurons en retrait, dans le questionnement, lequel semble indépassable. L'ambiguïté menace de réduire au silence tout essai de formulation puisque, aussi bien, nous sommes toujours dans les marges, dans des vérités approchées, dans le tremblement de l'illusion. Et si, du reste, l'Art pouvait se définir comme le contraire de "la mimèsis" grecque, laquelle proclamait la seule validité d'imitation du réel, si l'Art donc était le domaine de la pure illusion, alors nous serions ici en présence d'une figure achevée de la représentation picturale . Il nous reste à regarder cette proposition à nouveau, à l'orée du sommeil. Cette femme allongée, dont une réverbération gît à ses côtés, ne serait-elle, tout simplement, l'image même du songe ? Il nous reste à l'expérimenter !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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11 janvier 2014 6 11 /01 /janvier /2014 09:08

 

Passion insulaire.

 

pi.JPG 

Barbara Kroll.

Acrylique sur panneau.

  

  De prime abord, cela surgit de la nuit comme une évidence. Deux formes identifiables sans que nous puissions, un seul instant, douter de leur réalité. Posés là, devant nous, nous avons deux corps nous disant le long poème de l'Amour. Il suffirait de s'y laisser aller sans la moindre retenue et, alors, nous serions dans une compréhension immédiate de cela qui se joue et se propose cependant comme une énigme à déchiffrer. Car, si le projet semble n'avoir nul besoin d'une propédeutique pour nous parler avec clarté, il n'en demeure pas moins que nous sommes retenus, comme en suspens, au bord du geste plastique. Nous projetons notre regard sur l'image et, aussitôt, notre vue ricoche, retourne à son origine, c'est-à-dire quelque part dans la complexité de notre conscience.

  D'une manière décisive, le colloque singulier qui est proféré, dans l'intime, entre les deux Figures nous demeure inaccessible. Dyade confiée à elle-même dans le plus pur mystère qui soit. Et, d'affûter nos pupilles en forme de diamants, de chercher à forer la paroi qui résiste, ne nous servirait à rien. C'est la nature du binôme singulier des Amants que de se voiler afin que l'essentiel ne puisse être accessible qu'aux seuls protagonistes de la scène. Ici, il s'agit de théâtre, ici, il s'agit de dramaturgie. A savoir la création d'un monde dont sont inévitablement exclus ceux qui ne participent pas, en quelque manière, à la partition qui se joue dans un espace-temps unique ne trouvant jamais d'équivalence à l'extérieur de sa propre sphère.

   Si nous ne pouvons douter qu'à la source de la proposition graphique se trouvent deux anatomies de chair et de sang, traversées de flux divers, de sensations, de perceptions, de dérives sentimentales et oniriques, l'abstraction qui en est restituée les éloigne de nous, les situe sur une espèce de piédestal hors d'atteinte. Il n'y a plus de chair à vif, plus de palpitation épidermique, plus de langage articulé nous disant l'exception d'un destin, son cheminement sur les rives de l'exister. Nous sommes simplement reconduits à nous-mêmes, dans notre massif de muscles, notre cage d'os, l'exiguïté de notre tunique de peau. Pour le dire métaphoriquement, nous, les Voyeurs apparaissons dans le genre d'outres gonflées sous les coups de boutoir de la nécessité, alors que nos Questionnants sont d'identiques outres vivant de l'intérieur les flux et remous qui les animent. Et nous ne pouvons faire l'économie de l'utopie insulaire, laquelle serait symboliquement le meilleur moyen d'accéder à la pensée que le langage voudrait atteindre mais qui, toujours, échoue à rendre compte des situations limites, puisqu'aussi bien, c'est d'un genre d'absolu dont nous parlons. L'évènement de la passion transcende inévitablement toute connaissance, tout savoir. Le domaine des affects est si particulier qu'il ne saurait faire l'objet d'une analyse objective, comme nous pourrions la conduire  à propos d'une plante dont on décrirait, par exemple, les stades de sa métamorphose. La Nature, si elle demeure souvent celée dans quelque phénomène difficilement saisissable, n'oppose jamais le même refus que dresse à notre encontre l'incandescence des sentiments. C'est de cela dont nous essayons de parler, d'ignition, de combustion spontanée que l'intellect pourrait prétendre approcher au moyen de la sublime intuition, mais cette dernière, en raison de son caractère ineffable se voile à mesure qu'elle se dévoile.

  Maintenant, ce que nous désignons sous le vocable générique de "passion", s'adresse aussi bien aux expériences de la connaissance, de la spiritualité, de l'art. C'est immanquablement d'insaisissable dont il s'agit puisque ces essais de l'entendement humain de se dépasser en direction de ce qui est autre, l'Aimél'Aiméel'Esprit, l'Êtrel'Oeuvre demandent que soit pratiqué un saut en dehors de la raison. Les Amantsle chef-d'œuvrele mystère du savoir sont d'emblés situés au cœur de cette île que nous entourons de nos flots pressés à défaut de pouvoir en franchir l'énigmatique et lumineuse enceinte. C'est pour cette seule et unique raison d'un hors-de-portée, aussi bien de la main que des yeux, que toutes ces déclinaisons du sublime nous interpellent si fort. Le sachant ou non, c'est à cette perpétuelle recherche de la trace signifiante, du signe révélateur que nous nous employons, faisant ceci ou bien cela. Mais, chacun à sa manière, cultivant son jardin selon les affinités qui s'adressent à lui, parcourt infiniment l'horizon de sa peau en direction de la peau du monde.

   Notre corps est, à la fois, cet immense espace existentiel qui nous porte au-devant de nous vers le futur qui nous attend, en même temps qu'il constitue une sombre et compacte geôle à l'intérieur de laquelle nous nous débattons avec effroi. Le sens vrai d'une liberté possible est ce passage de nous-mêmes en direction de ce qui n'est pas nous mais  tisse des liens ouverts à notre propre compréhension. Il est toujours question d'un subtil balancement, d'une oscillation dont les polarités nous originent à notre condition même, comme le nycthémère fait procéder le jour de la nuit, la nuit du jour. Il s'agit d'une dialectique tellement constitutive que nous vivons en son sein, sans bien en percevoir l'essence plénière. D'une immanence vers une transcendance; d'une transcendance vers une immanence. C'est ceci que profère le couple d'Amants de la peinture, les immémoriaux Adam et Ève, en mode crypté, que nous devinons le plus souvent à demi-mots, dont nous savons nous exonérer dans les affairements nous distrayant de notre être, alors que, toujours, une Île nous appelle à pénétrer en son sein ! 

 

 

 

 

 

 

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7 janvier 2014 2 07 /01 /janvier /2014 08:51

 

Les Encloisonnés.

 

 le.JPG

 Œuvre : Marc Bourlier.

 

 

  A l'origine, avant que la frénésie du monde ne s'empare d'eux, les Petits Xylophiles menaient une vie tranquille que n'auraient même pas troublé le passage de la tempête ou bien les humeurs maussades des Existants. Confiés qu'ils étaient à la rive de l'eau, au bord du fossé, à la steppe du terrain vague, au tas de rebut près des habitations, aux ballasts des voies ferrées, à la plage où couraient les enfants insouciants, enfin à tout endroit mimant la fin d'une partie de jeu, ils vivaient à seulement se laisser porter par une insouciance foncière et une liberté de tous les instants. Parfois, des Passants colériques les propulsaient dans le vent du bout de leurs chaussures; parfois des bambins en faisaient des palissades pour leurs châteaux-forts. Puis tout revenait dans l'ordre, ou plutôt dans un désordre auquel ils étaient habitués, dont ils faisaient leur horizon quotidien. Ainsi allaient les choses, comme le nuage parcourt le ciel sans se questionner sur la raison qui le conduit à errer sous l'infinie étendue du ciel.

  Tout aurait pu continuer ainsi si, l'un des Xylophiles, plus téméraire que les autres ou bien plus inconscient ne s'était avisé, un jour, de s'enquérir du mode de vie des Terriens. Il était fasciné par la condition des Bipèdes, par leur aisance à se mouvoir dans les avenues scintillantes de lumière, à se vêtir d'habits exacts, à rouler dans des décapotables, les cheveux au vent avec la musique qui se déversait dans le pavillon de leurs oreilles, à bâtir de somptueuses villas ou bien des tours dont la tête se perdait dans les nuages. L'Intrépide Boisé confia ses impressions aux plus proches de ses amis, puis bientôt, la parole faisant tâche d'huile se répandit parmi le petit peuple de Liteaux et autres Voliges avec la vélocité que met la calomnie à se répandre au mitan des bouches vipérines.

  Au creux des dunes, à l'ombre des roses trémières, près des vieux lavoirs, derrière des cabanes de planches, on s'assembla bientôt en un étonnant essaim qui bourdonnait de colloques singuliers. On tirait des plans sur la comète, on disait l'avenir avec des couleurs pastels, on évoquait le passé cerné de teintes usées. On aura compris que tout ce petit monde nageait par anticipation dans le bonheur sinon dans la plus pure utopie. Bientôt l'on aperçut de petits groupes s'affairant à cueillir vis et boulons, agrafes et ficelles, enfin tout moyen de contention utile à leur projet. Car il ne fallait pas demeurer Bois dociles que flattaient seulement les mains souples de l'air, pas plus que l'on ne pouvait se satisfaire de flotter parmi les détritus échouant au bas des écluses et autres ruisselets sans avenir. Les Hommes, ces Fascinations-debout, on les avait aperçus dans leur gloire de lumière, dans leur halo pareil à la mandorle des Saints et l'on voulait une partie de ce rayonnement, de cette belle perspective à imprimer sur la toile du néant. Alors l'horizon du sable se peupla de cabanes goudronnées et de sympathiques sémaphores; alors les banlieues virent pousser des champignons de bois et de planches; alors les villages eurent leurs maisons aux balcons brodés, aux volets riants et, en s'approchant, on pouvait y apercevoir les Petits et Petites Xylophiles occupés à toutes sortes de tâches. Ecouter la radio, regarder les écrans de la télévision, boire et deviser autour d'un feu de bois. Le bois était de bûches et non de celui qui les faisait se sustenter et un seau d'eau veillait sur l'incendie. Il n'y avait pas de quoi se faire des cheveux. De ce côté-là, il n'y avait nulle inquiétude !

  Mais le plus étonnant se révélait sur les grandes places des villes, auprès des bâtiments officiels, musées et autres monuments et, surtout dans la densité des barres verticales qui longeaient les artères commerçantes, près de la bourse, des cafés et des restaurants. A la symphonie pressée et étroite de la grande folie humaine, faite de béton, d'acier et de verre, les Xylophiles avaient voulu marquer de leur empreinte de bois les constructions des Hommes. Et, plus les jours passaient, plus les habitants des villages et des hameaux périphériques venaient rejoindre leurs Compagnons bâtisseurs, s'entassant parfois plus qu'il n'était de raison dans les cellules étroites que le faible espace vital autorisait, à l'exclusion de tout autre projet extensif. "Moins on occupait d'espace, plus on était heureux.", telle semblait être la devise des nouveaux convertis à cette urbanité grégaire où tout tutoyait tout dans une sorte de bienheureux maelstrom.  Et heureux, ils l'étaient, mais à la manière de leurs Coexistants de chair et de sang , c'est-à-dire dans le bruit et la fureur, la course aux désirs multiples, la giration infinie qui s'emparait d'eux comme s'ils étaient devenus de simples chevaux de bois - leurs Cousins matériels -, tournant sans fin sur un carrousel semblant ne pas avoir d'autre but que de tourner.

  Et voilà que se faisait jour, dans leur conscience meurtrie, une bien triste et fade vérité dont ils auraient souhaité faire l'économie mais le monde tournait et il paraissait difficile d'en descendre sans bleu à l'âme. Certes le confort, ils l'avaient, certes la chaude communauté, ils en étaient entourés jusqu'à la démesure. Ils ne se plaignaient pas de cette promiscuité faite de ce bois qui les constituait dont, jamais, ils n'auraient voulu renier la moindre fibre. Ce qui les gênait, les troublait, enfonçait ses échardes au plein de la conscience, c'était quelque chose d'impalpable, d'indéfinissable dont ils pressentaient que cela constituerait leur perte proche. Ce qui les glaçait et menaçait de les engloutir dans une finitude proche, c'était ceci : dans leur nouvel habitat si bien ordonné en cosmos, eh bien, il n'y avait plus place pour faire se mouvoir l'invisible. L'esprit  rétrécissait comme peau de chagrin, les émotions s'enroulaient en minces vrilles, les sentiments se terraient dans un cocon étroit, les intuitions devenaient gale du chêne, la pensée s'amenuisait pour n'être plus qu'une boule pareille aux amas blancs des chenilles processionnaires.

  Mais alors, même de bois, même de cette matière a priori sourde et fermée, comment pouvait-on exister sans l'essor toujours indispensable de la conscience, comment pouvait-on continuer à s'éployer si rien ne concernait plus que du compact, du refermé, du non atteignable ? Comment se disposer à vivre dans cette gangue fibreuse où même la lumière menaçait de ne plus entrer ? Dans ce terrier fermé aux battements du monde, au beau dépliement de sa corolle polychrome, comment pousser devant soi sa propre germination alors que tout menace de disparaître dans l'incompréhension ? Comment ? Il semblait n'y avoir aucune issue et les Xylophiles paraisssaient être destinés à une perdition  proche.

  Heureusement pour eux, un Sage parmi les sages du petit peuple du bois s'était abrité au creux d'une dune et observait le mouvement du monde. Lui, avait gardé l'espace libre de la pensée, la mouvance de l'esprit, le sillage de feu de la conscience. Il avait résisté aux Sirènes qui chantaient, là-bas, dans le lointain des villes, près des tours hautaines et froides. Près de la folie qui faisait ses gigues et attisait son sabbat. Il préférait la modestie du sable à l'empire suffisant du béton. Il se souvenait, autrefois, en des temps très anciens, avoir été graine, puis arbrisseau près des eaux fraîches, puis arbre à la ramure imposante balançant sa libre architecture sous les coulures du vent. Il en avait gardé une infinie humilité, même si aujourd'hui il avait revêtu l'apparence d'une solive usée, poncée par l'air, érodée par le sable. En son sein il sentait encore vibrer faiblement, mais vibrer tout de même, cette "âme du bois", ce cœur vivant relié à la sève, à la croissance, à la vie et à son inextinguible expansion. Vivant, il l'était, aussi bien que la course du nuage, la libre ascension de l'oiseau, les cheminements des Hommes sur Terre. Cela, cette intime conviction, il s'arrangea pour la jeter au premier zéphyr venu. Elle fit ses circonvolutions et ses arabesques, finissant par venir habiter les pavillons étonnés des Xylophiles, entrer dans leur corps éblouis. Peu de temps passa avant que le Petit peuple du bois  ne se défît ses liens, retrouvant la libre dimension de l'espace qui lui était allouée de toute éternité. Aujourd'hui, ils vivent heureux, sur les hauteurs de quelque cimaise de l'art. Allez donc les voir, votre amitié  sera cet invisible dont ils avaient cru pouvoir s'abstraire la mesure d'un instant mais dont ils sont tissés, comme vous et moi, depuis le premier poème  qui s'est illustré sur l'aire ouverte des choses. 

 

 

 

  

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6 janvier 2014 1 06 /01 /janvier /2014 09:44

 

 

Cirque d'Hiver

 

cirque d hiver bouglione ensemble 

 Source : Structurae. 

 

 

Avant-Texte

 

   Marie-Odile vit à Paris, Boulevard du Temple, entre son père Henri, tailleur de son état et sa mère Marguerite, bénévole auprès des enfants malades à l’Hôpital Saint-Louis.

 

  Milien, un accordéoneux orphelin recueilli par les Sœurs des Blancs Manteaux, vient jouer quotidiennement devant le Cirque d’Hiver.

 

  Un jour, Marie-Odile et Milien décident d’unir leurs vies sous le signe de l’amitié. Mais Henri est fortement opposé à cette union qu’il juge contre nature. Le couple quitte Paris et se réfugie dans le sud, à Callonges où vit Gary Mengès, un oncle de Marie-Odile.

Celle-ci est occupée à des travaux de couture alors que Milien vit dans un songe permanent au milieu des airs et fredaines du music-hall.

 

  Puis, un jour, après la disparition de Gary, tout bascule et la Combe Gignac où ils vivent devient le lieu d’un non-sens.

 

  Pour des raisons liées à leur propre passé, l’accomplissement de leurs destins ne pouvait exister que sous la forme du tragique.

 

 

***********************

 

 

I - Boulevard du Temple

 

 

       Paris. Automne 1920

 

  Septembre a habillé Paris d’une teinte fauve, couleur d’écorce. Quelques feuilles se détachent déjà des arbres, jonchant les trottoirs d’étoiles lumineuses. Du haut de sa fenêtre, Marie-Odile regarde les allées et venues boulevard du Temple. Ce sera bientôt l’heure de la projection au Cirque d’Hiver et les globes électriques se sont allumés. Les premières voitures, longues carrosseries noires et jaunes que coiffe une capote de toile huilée, se rangent le long de la Rue Amelot. De minces jeunes femmes en descendent, vêtues à la garçonne, tailleurs-jupes, chemises blanches à cols et manchettes, cheveux courts plaqués par un bandeau. Marie-Odile aimerait bien aller s’asseoir sur les sièges de velours, attendre que les lampes s’éteignent et regarder les images envahir l’écran à la façon d’un rêve.

  Mais Marie-Odile n’a que huit ans. « Tu n’as pas l’âge du cinéma », lui dit toujours son père et elle se contente du spectacle de la rue, laisse sa vue planer sur les frondaisons de la Place Pasdeloup, du petit square entouré de grilles où l’on promène des enfants dans de grands landaus noirs. Alors, de dépit ou par désœuvrement, elle se laisse glisser dans le grand escalier ciré qui descend les étages. Une lumière dorée coule dans la salle à manger, faisant briller les maroquins des livres. Sur la grande table ovale, deux ou trois volumes que sa mère a dû consulter avant de partir faire la lecture aux enfants de l’hôpital.

  Au rez-de-chaussée, sous le rond d’une opaline verte, son père est occupé à tailler un costume.Marie-Odile aime l’odeur mouillée de la pièce, les carrés de moleskine et de satin pareils aux damiers d’un paysage, les grands ciseaux qui déchirent la toile en crissant, la légèreté des papiers de soie, les calques semblables à des voiles de brume, la machine à coudre et son pédalier de fer, le hérisson d’aiguilles accroché à la manche d’Henri, le mètre jaune et noir comme une longue chenille autour de son cou. Marie-Odile passe des heures à l’atelier, lorsqu’elle n’a pas école, apprenant à découper un patron, à en reporter le modèle sur la toile, à coudre des doublures, à s’essayer aux épaulettes, au repassage avec l’odeur âcre de la pattemouille et les vapeurs qui piquent les yeux.

  Ce qu’elle aime aussi c’est aller au Sentier, sous la verrière blanche des grands entrepôts et fouiller parmi les empilements de coupons, éprouver la souplesse des jerseys, la douceur des cachemires, le friselis du crêpe, la glaçure de la soie pareille au flanc d’un céladon.  Quand elle a épuisé le plaisir de l’atelier, elle remonte à la cuisine, met le couvert, attendant que sa mère soit rentrée de l’hôpital, que son père ait fini de faufiler un pantalon, un gilet. Puis le repas en silence avec un peu de musique en toile de fond. On a si peu à dire alors que la vie coule à la façon d’une eau paisible. Avant de s’endormir, Marie-Odile, derrière le cadre de sa fenêtre, regarde les feuilles du square glisser sur le bitume. Les derniers spectateurs quittent le Cirque d’Hiver. Une brume légère grise les trottoirs. Il est temps alors de tirer les rideaux. Henri a rejoint son atelier pour finir d’y tailler un lin, une flanelle. Marguerite, sur le sofa, lit les histoires qu’elle racontera demain aux enfants. Les jours succèdent aux jours, géométrie simple et ordonnée que délimitent le Cirque d’Hiver, le Sentier, la Rue Amelot, la Rue Bichat près de Saint-Louis.

 

 

II - Les Blancs Manteaux

 

        Paris. Eté 1930

 

  Dans ses cheveux relevés en chignon, Marie-Odile plante une écaille blanche, se maquille discrètement - une touche de poudre de riz -, regarde la pluie qui glisse doucement le long des vitres. Une grande flaque grise, Place Pasdeloup, dans laquelle se reflètent le dôme sombre du Cirque d’Hiver, les statues équestres qui en encadrent la porte. Sur la planche à tréteaux, un carton avec un costume de serge grise. Calligraphiée sur une étiquette, l’écriture d’Henri :                                                                                                               

 

Monsieur Milien GERVAIS

Institut des Blancs Manteaux

Rue de Bretagne

 

 Boulevard du Temple le ciel s’est un peu éclairci, couleur d’ardoise avec de longues traînées blanches. Sous son parapluie, Marie-Odile regarde les nuages semblables à la toile qu’elle porte aux Blancs Manteaux. Elle se souvient y être allée alors qu’elle était adolescente. Arrivée Rue de Bretagne elle reconnaît, face au Square du Temple, un immeuble de pierre aux grandes verrières, la façade ornée de fleurs de lys. Elle sonne, pénètre sous le porche. Une Religieuse vêtue de blanc sort de la loge. Marie-Odile lui remet le carton qu’elle a pris soin d’envelopper dans une pièce de coton épais mais la pluie a délavé la belle écriture d’Henri et le nom est tout juste lisible.

  La Sœur prend le colis, ajuste ses lunettes. Elle va au pied de l’escalier où coule une lumière verte d’aquarium. Elle appelle :

 

« Monsieur Milien, il y a une surprise pour vous, descendez vite ! ».

 

Un bruit de pas sur les marches. Un homme jeune, l’air un peu égaré, un soupçon de moustache sur la lèvre supérieure ; de grandes lunettes cerclent des yeux effarouchés. Il s’empare du costume de serge, bredouille quelques mots incompréhensibles, se retire avec une sorte de révérence maladroite. La Sœur remercie. Marie-Odile prend congé. A sa droite, sur une plaque qui brille discrètement dans la pénombre, une inscription que les années ont presque effacée :

 

Orphelinat des Blancs Manteaux

 

 La porte s’ouvre sur des trottoirs qui étincellent. Le soleil d’été est revenu. Rue des Filles du Calvaire la boulangerie est encore ouverte. Marie-Odile y achète un pain de campagne, couleur de moisson, à la croûte ferme et odorante. Dans la perspective de la rue elle aperçoit les murs arrondis du Cirque d’Hiver, ses grilles de fer forgé, ses lanternes de bronze. Elle ne sait pourquoi, elle repense à ce grand dadais des Blancs Manteaux. La serge grise lui ira bien ; il paraît si sérieux avec ses immenses lunettes, son air de séminariste. Elle entre dans la maison. On entend le cliquetis des ciseaux dans l’atelier. A l’étage, les variations Goldberg de Bach. La journée a dû couler comme du miel à l’hôpital Saint-Louis. Il sera bientôt l’heure de dîner.

 

                                                                                                 

III- L’Accordéoneux

 

       Paris. Eté 1932

 

  Dans sa chambre Marie-Odile pique les poches d’un gilet, met un dernier point à une boutonnière. Puis elle se lève, ouvre la fenêtre. Les platanes, sur le boulevard, font une longue coulée verte pareille à un nuage d’eau. Quelques enfants, dans le square, jouent à se poursuivre autour de la fontaine au pélican ; des femmes en ombrelles sortent de la bouche du métro. Au café Glacier, à l’angle de la Rue Amelot, les tables se remplissent peu à peu. Derrière les murs du Cirque d’Hiver on brosse les alezans, les écuyères s’habillent de tulle, les jongleurs font tourner leurs massues. Dans un peu moins d’une heure les portes s’ouvriront sous l’éclat des projecteurs, l’orchestre enverra ses premières notes de musique.

   Dehors aussi, dans l’air qui se teinte de mauve, l’éclat de quelques notes, les plaintes d’un accordéon dont on joue gauchement, sorte de pot-pourri de musette et de rengaines de music-hall. Dans la rue les regards se tournent et découvrent, tout près du square, le musicien assis sur un pliant de toile, un gobelet de carton à ses pieds. Du haut de son balcon, Marie-Odile a aussitôt été attirée par cette ritournelle étrange, jouée avec l’innocence d’un enfant. Elle regarde un moment ce spectacle improvisé. Quelques bambins jettent un peu de monnaie dans la sébile et ça fait un bruit semblable à la pluie sur un toit de tôle. L’homme est d’apparence jeune, plutôt fluet, ses yeux dissimulés derrière des lunettes à monture d’ébonite, cintré dans un costume gris, de grandes chaussures de cuir à ses pieds. Ses mains longues et fines glissent sur les boutons de nacre, hésitantes comme les premiers pas d’un funambule.

  Marie-Odile referme la fenêtre, descend les marches de bois. Au rez-de-chaussée son père repasse des toiles dans un air embrumé de vapeur. Elle décide d’aller faire quelques pas en direction de Filles du Calvaire, pour dégourdir ses jambes, s’aérer, profiter des derniers rayons du soleil qui remontent le boulevard depuis la Bastille dans une sorte de nuage doré. Alors, dans son esprit, c’est une brusque illumination, comme si, l’espace de quelques secondes, le temps s’était inversé, qu’il avait reflué jusqu’à ce jour gris et pluvieux où elle était allée, Rue de Bretagne, faire sa livraison. Elle revoit, dans le jour glauque de l’entrée des Blancs Manteaux, la Religieuse dans ses voiles clairs, la silhouette évanescente du Pensionnaire venu récupérer son deux pièces de serge grise. Mais oui, l’évidence est là, l’accordéoneux du Cirque d’Hiver n’est autre que l’orphelin à qui elle a livré, il y a deux ans, le costume taillé par son père, qu’elle-même avait fini d’assembler. Et cette coïncidence, à défaut de l’étonner, lui paraît sonner à la manière d’un événement singulier. C’est comme une force mystérieuse, une sorte d’aimantation qui l’oblige à revenir sur ses pas, à se figer sur le trottoir en face du square, à écouter la mélodie brouillonne sortir de l’instrument désaccordé. Cette musique est belle à force de candeur, d’ingénuité, de maladresse appliquée et Marie-Odile revoit cette étonnante pirouette de clown alors que le jeune homme prenait livraison de son uniforme.

  Une émotion s’empare d’elle, qu’elle ne saurait expliquer, et étrangement un sentiment s’installe à la manière d’une intime et troublante conviction : le destin, sous les traits de cet inconnu, est venu à sa rencontre. Ce soir, à table, alors que s’égrènent les notes enjouées d’une sonate de Diabelli, Marie-Odile est absente aux autres, à elle-même. Elle sait que quelque chose vient de changer dans sa vie. Elle en a la certitude mais elle n’en cerne pas encore les contours. Tard dans la nuit, cependant que ses parents auront regagné leurs chambres, Marie-Odile descendra sans faire de bruit dans la salle de couture. Elle feuillettera  patiemment les volumes recouverts de moleskine noire. Celui de l’année 1930 portera, en date du 13 Juin, écrite en lettres fines et appliquées, l’information qu’elle vient y chercher.

 

13 Juin : Livraison aux Blancs Manteaux d’un ensemble

de serge grise destiné à Monsieur Milien

Gervais, pour la somme de 277 francs et 35

centimes.

30 Juin : Somme réglée par l’Econome de l’Orphelinat

des BM pour le costume de Mr MG.

 

 

 

 

IV- Canal Saint-Martin

 

 

 Trois jours passèrent sans que Milien revînt jouer au Square Pasdeloup. Trois jours passèrent oùMarie-Odile cousit ses surjets d’une façon aussi fantaisiste qu’illogique. Il était grand temps que l’accordéoneux fît son apparition. Le quatrième jour, aux environs de dix neuf heures, la silhouette dégingandée de Milien s’inscrivait à nouveau sur fond de Cirque d’Hiver.

  Elle ne descendit pas de son étage. Elle écouta seulement les notes clinquantes sortir de l’accordéon, voltiger comme de gros bourdons au milieu des frondaisons. A la fin de l’été, une sorte d’assiduité semblait s’être emparée, par on ne sait quelle bizarrerie, du rythme de vie deMilien. Celui-ci venait, avec la régularité d’un métronome, peu avant le spectacle, disposait son pliant face à la terrasse du Glacier, le Cirque d’Hiver à sa droite. Les habitués du quartier s’étaient accoutumés à sa présence, à sa musique bancale. Chacun s’était résolu à y prêter une oreille discrète et bienveillante et il n’était pas rare que le gobelet de carton s’emplît de lumineuses pièces de dix francs.

  Début Juillet, Marie-Odile estimant que la belle constance de Milien, - il regardait parfois discrètement en direction de son balcon – n’était pas le simple fait du hasard mais le fruit d’une volonté consciente (peut-être l’avait-il reconnue ?), elle se hasarda, un soir, aux alentours de dix neuf heures trente à aller flâner du côté du square. Elle s’installa à la terrasse du Glacier, regardant et écoutant à loisir le tableau simple et naïf que lui offrait Milien.

De cette époque datèrent leurs premières promenades, d’abord modestes, dans la Rue Oberkampf toute proche, puis le long du terre-plein ombragé du Boulevard Richard-Lenoir, enfin sur les berges fluviales du Canal Saint-Martin. C’était cette proximité d’un long ruban liquide glissant entre ses quais de ciment qu’ils préféraient, l’impression d’espace, la vue qui, parfois, portait loin sur le miroir de l’eau et les boules vertes des arbres comme de gros flocons entre ciel et terre. Ils parlaient peu, s’étonnaient selon les jours de l’ardeur du soleil, du courant d’air qui glissait sur la surface lisse du canal, de la rareté des passants, parfois de la foule qui, le dimanche, martelait le pavé de ses pas assidus.

  C’était Marie-Odile qui s’exprimait surtout, posait des questions, faisait rebondir le dialogue. La jeune fille aurait aimé savoir ce qu’avait été la vie de Milien avant qu’elle ne le connût, l’histoire de son enfance, les raisons de sa présence à l’Orphelinat. Mais la jeune fille se heurtait à une sorte de douloureux silence qui confinait le plus souvent à la mutité. Et ce silence elle le respectait, à la façon d’un secret. Alors ils s’étonnaient de tout et de rien, du temps qui passe, de la mode, des faits divers, du spectacle de la Rue Amelot, des automobiles, de la course des Vingt quatre heures du Mans. Milien ne semblait s’intéresser qu’au divertissement, à la surface des choses, aux faits anodins d’une actualité récente. Il se passionnait pour la mise au point de la première horloge parlante, le record de vitesse de la Blue Bird sur la plage de Daytona, la propagation des ondes radio. Redescendant le canal en direction de la Rotonde de la Villette, ils restaient longtemps à observer la manœuvre du pont levant de Crimée et Milien ne se lassait jamais de regarder l’ascension du lourd tablier de métal hissé par des câbles, la rotation des immenses poulies, le jeu simultané des pignons et des crémaillères, un peu comme un enfant ébloui l’eût fait devant les aiguillages, barrières et signaux d’une voie ferrée miniature. Milien lui-même semblait être une « miniature » du genre humain que le réel n’atteindrait jamais.

  Plus qu’une rencontre d’amour, la relation de Marie-Odile et de l’orphelin des Blancs Manteaux était teintée d’amitié et de respect mutuels. Marie-Odile, pour son compte, ne demandait guère plus à Milien que ce lien d’affection. Pour l’enfant qu’il était resté, Marie-Odile devait devenir, au fil des jours, la mère qu’il n’avait jamais connue.

 

 

 

V- Jour de relâche

 

       Paris. Automne-hiver 1933

 

  Ainsi le temps passait dans une manière de paisible harmonie, faisant alterner la douceur des tissus de soie, les notes syncopées du Square Pasdeloup, les longues promenades sur les rives du Canal Saint-Martin. Pris dans les mailles des jours, Milien et Marie-Odile se laissaient aller à une mélancolie facile que le réel n’atteignait guère. L’automne finissant paraît leur rencontre des couleurs lentes de l’insouciance. Cependant le chemin qu’ils empruntaient, aussi droit et lumineux que le fil de l’horizon, devait s’assombrir de quelques nuées et bientôt l’atmosphère bascula de la douceur d’octobre aux rigueurs de novembre.

  Milien, fidèle à sa mission d’accordéoneux, venait se disposer face au Glacier, vêtu d’un long manteau de poils qui tutoyait le trottoir de ciment. Les consommateurs n’étaient plus aux terrasses mais dans des rotondes que chauffaient des poêles à pétrole. Les jeux des enfants se faisaient plus rares autour de la fontaine au pélican. Quant à Henri, son mètre ruban autour du cou, il surveillait avec anxiété et amertume, depuis son atelier, le manège de Marie-Odile et de son musicien. Il considérait la situation sans issue et s’en ouvrit, un soir, à sa fille avec une sorte de violence à laquelle elle ne s’attendait guère :

 

  « Marie-Odile, l’accordéoneux, ça suffit. Tu choisis, c’est nous ou c’est lui ! »

 

 Le message, bien qu’elliptique, était sans équivoque et ne semblait tolérer aucune issue. Marie-Odile ne s’en offusqua pas. Elle pardonnait à son père ce tempérament entier qui, en fait, cachait une profonde humanité. Elle monta dans sa chambre et parcourut du regard le désordre des toiles et des tissus que, depuis plusieurs jours, elle se préparait à assembler. Elle ouvrit l’armoire, y prit quelques effets, des affaires de toilette, une sacoche de cuir offerte par sa mère pour son dernier anniversaire. Quelque part, dans la rue, un violoneux distillait les notes tristes de l’adagio d’Albinoni. Elle tira les rideaux. La bise faisait tourbillonner les dernières feuilles des platanes qui voltigeaient comme d’inutiles papillons. C’était jour de relâche au Cirque d’Hiver.Milien ne viendrait pas.

 

 

 

 

Gary Mengès

 

  Fin Novembre, la lettre que Marie-Odile attendait est enfin arrivée. Elle est montée dans sa chambre, a ouvert l’enveloppe. L’écriture souple de son oncle Gary courait le long des pages.

 

 

                                                                        Callonges, Jeudi 23 Novembre 33

 

                                    Ma chère Marie-Odile,

 

  Ta lettre m’a fait le plus grand plaisir malgré les nouvelles en demi-teintes que tu m’annonces. Ainsi mon beau-frère Henri t’a mise devant un choix pour le moins délicat : ou bien rester Boulevard du Temple ou plaquer ton accordéoneux.  Et ma sœur Marguerite, comment réagit-elle ? Tu ne m’en parles pas. Bien sûr il ne m’est guère aisé de prendre position et je ne voudrais pas déclencher une inutile polémique, les choses ne semblant pas aller de soi.

  En attendant que les esprits se calment, nous pourrions envisager une nécessaire période de transition. Tu viendrais quelque temps habiter à Callonges avec Milien. Je pourrais te confier des travaux de couture, finitions, retouches. Heureusement le travail ne manque pas dans cette ville où les tailleurs ne semblent guère vouloir élire domicile. Milien pourrait trouver facilement des petits travaux à effectuer. J’ai quelques relations parmi ma clientèle et je ne doute pas que nous puissions lui dégoter une activité à son goût.

  En ce qui concerne le logement, j’ai toujours ma maison de la Combe Gignac, tu sais cette vieille bicoque au toit d’ardoises qu’enfant tu nommais « La Maison Perdue », à juste titre d’ailleurs, elle est si loin de tout. Mon ami Ségala, le peintre, y passera un coup de badigeon et je vous ferai livrer quelques stères de bois pour la cheminée. J’ai aussi un vieux Godin que vous pourrez installer dans la salle à manger. Et puis, quand on est jeune, on n’a jamais froid !    

  Vous aurez de quoi vivre à votre aise et quand ton père Henri sera revenu à la raison, tu pourras rejoindre le Boulevard du Temple auquel tu es tant attachée et Milien se mettra à nouveau à jouer du piano à bretelles pour les Belles du Cirque d’Hiver. Console-toi donc. Il n’y a que le temps qui soit irrémédiable. Les pires situations ont toujours une issue. Ma petite Mario, j’attends de tes nouvelles et m’impatiente à l’idée de te retrouver bientôt, ainsi que « ton » Milien.

                                                                      

                                                                         Affectueusement,

                                                                                

                                                                                  Ton Oncle Gary.

 

PS : Je ne sais pas quel temps il fait à Paris. Ici c’est l’été indien. Dans la rue les hommes sont en chemise et les terrasses de café ne désemplissent pas. Puisse ce temps béni durer jusqu’à Noël !

 

 

Le voyage

 

  En ce jour de Noël les rues de Paris sont étrangement vides, comme si Montmartre s’était transformé en Vésuve, projetant sur la ville une nuée de cendres. Marguerite et Henri sont au salon, occupés à des réussites. Marie-Odile, sac de cuir à la main, descend le grand escalier, se gardant de faire grincer les marches. Elle souhaite quitter la maison à la manière d’une ombre, évitant  les remous, les reproches, les regards qui jugent, les réflexions qui fouillent jusqu’au centre du corps.

  Sur sa table de travail, au milieu des piles de tissus, elle a laissé, bien en évidence, la lettre de Gary que ne manqueront pas de lire ses parents après qu’elle sera partie. Ainsi il n’y aura aucun mystère, aucune équivoque et Marie-Odile n’aura pas à se justifier, à se lancer dans de vaines explications. Marguerite ne s’étonnera le moins du monde de la main secourable offerte par son frère. Quant à son père, il perdra une « petite main » mais retrouvera une sérénité à laquelle il aspire. Sans doute ne comprendra-t-il pas cette tocade de Marie-Odile pour cet orphelin qu’elle connaît à peine. Du reste il manifeste une hostilité instinctive face aux saltimbanques, camelots, et bateleurs qui singent la vie plutôt que de la vivre.

  La rue est nappée de gris, entourée des falaises blanches des immeubles. Quelques feuilles flottent comme des étoiles mortes que le vent bouscule. Devant les Blancs Manteaux, dans le renfoncement de la porte cochère, une silhouette noire, un sac de toile à la main. Marie-Odile craignait, jusqu’au dernier moment, une incompréhension de la consigne, une subite volte-face, peut être un simple caprice d’enfant. Mais non, Milien est bien là à l’attendre. Mais en perçoit-il seulement le sens ?

  Les deux fugitifs remontent la Rue Réaumur, disparaissent dans la bouche de métro à Arts et métiers. De la nappe immobile du ciel tombe un lent grésil. A la gare d’Austerlitz les voyageurs sont peu nombreux. Pendant la durée du trajet, comme au bord du Canal Saint-Martin, c’est Marie-Odile qui entretient les braises de la conversation. Souvent Milien, la tête appuyée contre le coussin, s’endort en souriant, poursuivant on ne sait quel rêve d’enfant. Il fait presque nuit lorsque le train arrive à Callonges. Sur le quai, drapé dans un élégant loden vert bouteille, coiffé d’un chapeau marron à larges rebords, Gary Mengès attend ses invités. Ce soir des couverts sont retenus à La Table d’Epicure, dans le quartier de la vieille ville.

 

 

VI - La chute

 

       Callonges. Automne 1980 

 

  Début octobre et déjà les premières morsures du froid. Venu des plaines, le vent glisse le long des berges du Dol, remonte la pente de Tertre Rouge, balaie les immeubles de béton, s’engouffre dans le goulet de la Combe Gignac puis ressort entre les lèvres blanches du causse en de longs tourbillons qui font voler les feuilles. Sur son lit, dans « La Maison Perdue », Marie-Odile ne dort pas. Les idées courent dans sa tête avec la même obstination que le noroît sur le granit usé. Entre deux accalmies elle entend, au fond de la pièce, le souffle rauque et irrégulier de Milien, ses rêves à voix haute, parfois ses délires qui ressemblent aux cris aigus des corneilles, à la course des rats dans les combles remplis de ténèbres.

  Elle remonte son plaid de laine, se tourne sur le côté. Elle sait que le sommeil ne viendra plus, qu’il lui faudra attendre la pointe du jour avant de se lever. Que les heures seront longues à user entre les quatre murs de pierre, dans le jardin envahi de lierre et de lichen, au milieu de la combe où jamais personne ne passe, sauf quelques animaux en maraude. Les tensions courent longtemps dans sa cage de chair, jusqu’à l’épuisement qui la fait sombrer un instant dans un état cotonneux dense comme la mousse.

  Alors elle revoit en rêve son long périple à Callonges, ses jours de couture sous la lumière grise, l’incapacité de Milien à se fixer sur une tâche précise, son obstination à jouer de l’accordéon dans les rues étroites, du côté de la cathédrale, sur la Place du Marché ; elle revoit les ensembles, les tailleurs qu’elle apporte à son oncle Gary dans de grands papiers de soie beige, leurs repas dans la salle basse et enfumée de La Table d’Epicure ; elle entend les rires qui fusent, une joie tout innocente, simple, où chaque jour est un accomplissement, un cercle parfait qui se suffit à lui-même.

  Puis une brusque déchirure, les longs couloirs blancs de l'hôpital, le ballet des infirmières, des médecins, le diagnostic sans appel, la mort de Gary il y a dix ans, à la suite d’une pneumonie aiguë ; la douleur, le travail qui vient à manquer, les petits travaux de ménage, parfois quelques retouches pour les magasins de prêt-à-porter ; enfin la longue descente vers les franges, les marges, le côté ombreux des rues, la vie recluse dans « La Maison Perdue », le glissement de Milien dans la déraison, les yeux dans le vague, le langage à la dérive.

  Le vent a forci, cinglant les angles de pierre, lacérant les ronces et les genévriers, usant les moignons de calcaire, les tubercules des souches, les racines noires qui courent sur le sol. Pour Marie-Odile le réveil est long, douloureux, les muscles noués, les os perclus d’humidité. Sur le réchaud émaillé elle met de l’eau à chauffer pour le café. Elle en boit quelques gorgées lentement, laissant ses mains se réchauffer au contact du bol. Mélangé à la chicorée, le maigre fumet s’est répandu dans la pièce, a réveillé Milien qui réclame sa boisson chaude comme le ferait un enfant capricieux. Marie-Odile cale son dos avec un coussin, l’aide à laper un peu de liquide, prenant soin de ne pas trop incliner la tasse pour éviter l’engouement, faciliter la déglutition.

  Milien est si fragile, juste la transparence d’une porcelaine. Alors, avant de le quitter, elle prend mille précautions. Elle l’assoit sur son fauteuil d’osier, tout près du poêle où rougeoient quelques braises, elle le couvre de son plaid, glisse entre ses mains une vieille revue de L’Illustration qu’il consulte compulsivement, émettant parfois de petits grognements de contentement, parfois des plaintes, des soupirs de désapprobation. Marie-Odile prend son cabas de toile cirée, tire la porte sur elle sans la fermer complètement. L’air, venu du nord, est sec, coupant. Elle descend le long de la combe sur le chemin de gravier envahi de lianes d’églantiers, de bouquets d’orties, des maigres tiges des bouillons-blancs. 

 

 

 

VII - Une lumière en hiver

 

 

 

  Dans la côte de Tertre Rouge, quelques voitures la dépassent, chargées de fruits et de légumes. Puis les premiers immeubles de la cité, le Centre communautaire avec son grand toit de tuiles rouges, ses piliers de bois vernissés, ses immenses verrières, son jardin clôturé où jouent de tout jeunes enfants. Parfois elle en franchit le seuil, avec hésitation, retenue, mais le désir est plus fort. Ce qu’elle aime surtout, c’est parler avec Angèle David, l’assistante sociale, lui raconter sa vie d’autrefois, Boulevard du Temple. Alors, au fond de son sac, elle a toujours avec elle de vieilles photographies qu’elle montre avec fierté et nostalgie : son père en costume de golf, prince de Galles ; sa mère en robe noire et chapeau façon Coco Chanel, une rivière de perles autour du cou ; elle, Marie-Odile, à l’âge de huit ans, vêtue d’une robe courte qui dévoile ses genoux, un empiècement de toile plissée sur les épaules ; un vieux catalogue du Cirque d’Hiver ; une vue du Canal Saint-Martin au Square des Récollets ; son oncle en 1910, en habit de fantassin et, pêle-mêle, quelques tickets de métro, de cinéma, des bouts d’agendas avec des notes manuscrites, des bons de livraison du Sentier, des feuilles séchées du Square Pasdeloup. A peu près tout ce qui lui reste de son enfance, de sa jeunesse avant sa fugue avec Milien pour rejoindre Callonges, la suite des jours heureux puis la brusque plongée, la descente dans une spirale sans fin après la disparition de son oncle.

 

 

 

VIII - La Glaneuse

 

  Elle dépasse le Centre, la scierie Lassagne où on lui donne régulièrement des sacs de copeaux, des rognures de bois, des écorces pour le chauffage. Puis elle descend la longue côte de Lapeyre, croisée par des automobiles chargées de pots de chrysanthèmes aux têtes jaunes et mauves, que poursuit une odeur fade de crypte et de pierres tombales. Un arrêt sur le pont du Dol. L’eau est claire, semée de galets qui réverbèrent la lumière. Plus haut, l’ancien mur d’enceinte en tuileaux roses, la tour de guet, la fortification de la prison avec ses étroites grilles noires et, vers le sud, la cathédrale, son clocher forteresse, ses deux dômes d’ardoise, la pyramide bleue de son abside dans les brumes naissantes de l’est.

  Sur la place du Marché, les rangées de toiles multicolores, les étals autour desquels on se presse, vêtus d’anoraks, de manteaux, faisant des emplettes rapides, pressés de regagner la chaleur des maisons alors que Toussaint se profile, sa lumière basse, son air poisseux, ses toiles de givre accrochées aux nervures des feuilles. Marie-Odile tourne l’angle de la halle, entre par la porte la plus sombre. Dans un recoin, une cuve de plastique où l’on jette les fanes, les déchets, les fruits abîmés. Avant même qu’elle en ait soulevé le couvercle pour y prendre quelques restes, elle entend déjà les quolibets fuser, ricocher dans l’enceinte meurtrie de sa tête :

   « Va donc retrouver ton Milien, la Glaneuse, y a rien d’autre à prendre ici que du froid et de la misère. »

  Et les rires ondulent entre les piliers de brique, se mêlent aux poutrelles, résonnent sur le sol de ciment, vrillent ses oreilles comme un vol de frelons. Alors elle ne sait plus très bien si les mots, tranchants comme des lames, elle les a réellement entendus ou s’ils n’ont été qu’une illusion, une création de son imaginaire. Puis la halle se met à tourner à la façon d’un carrousel avec le cercle étroit de ses lampes, les festons de son toit, les plaques lisses de ses verrières. Et la chute de Marie-Odile est sans fin, douce, presque une consolation, la découverte d’une vérité nue, blanche, où le monde a disparu, où il n’y a plus qu’elle, Marie-Odile, face à sa vie qui, jusqu’ici, ressemblait si fort à l’empilement du vide, au cercle de l’absence, à la croissance du néant.

  C’est soudain un flottement, la coulée d’un air fluide, des notes sereines comme autrefois Boulevard du Temple quand elle écoutait Albinoni, Diabelli et plus rien alors ne comptait que la musique, plus rien n’avait d’importance que la soie légère des étoffes, les risées de vent sur le dôme du Cirque, sa perte vers les Filles du Calvaire, sa dispersion dans les frondaisons tout près des Blancs Manteaux. Soudain l’air se réchauffe, sorte d’écume qui entoure le corps meurtri de la Glaneuse, des voix lui parviennent, douces, voilées, comme au travers d’une brume légère.  On cale sa tête avec des oreillers, on approche de ses lèvres une tasse de thé parfumé, une main lisse les rides de son front, cherchant à les déplisser, à en atténuer la rigueur. Marie-Odile ouvre les yeux. La chambre est grande, lumineuse et au travers de la baie vitrée on aperçoit les peupliers, leurs dernières feuilles, minces cailloux dans l’eau claire d’une rivière. Une jeune femme vêtue de blanc s’approche du lit. Sa voix est calme, rassurante :

  « Ne vous inquiétez pas Marie-Odile. Vous êtes à l’hôpital. Vous avez eu un léger malaise au marché. Il faut dire, avec ce froid, vous étiez si peu vêtue, et puis la fatigue, les soucis. Et Milien tout seul au milieu de sa combe qui se croyait perdu. On a dû l’emmener à Blaymont, vous savez là où on s’occupe des malades mentaux, des dépressifs. Oh, ne vous inquiétez pas, c’est sans doute passager. Et puis vous pourrez aller le voir, une ambulance vous y conduira. Mais je dois vous prévenir, Milien a un peu perdu la tête. Il a toutes sortes de visions, de paroles étranges mais il n’en souffre pas. Allez, Marie-Odile, reposez-vous maintenant, et quand tout ira mieux, je vous ferai passer une robe, il y a quelques retouches à faire ».

 

 

 

IX - L’ultime conviction

 

       Combe Gignac. Hiver 1982

 

  Le ciel est gris, charbonneux, ses volutes posées sur la tête des chênes, des prunelliers. Du marché, la Glaneuse a ramené quelques feuilles de céleri, des fanes de poireaux, des pommes tachées. Sur la table quelques coupons de tissu en désordre, des patrons, les grands ciseaux d’Henri, son mètre ruban, le hérisson piqué d’aiguilles, le fer avec la pattemouille : tout l’héritage paternel rassemblé en quelques objets épars. A la mort de ses parents, le petit immeuble du Boulevard du Temple a été légué aux Blancs Manteaux. Milien est mort il y a quelques mois, à Blaymont, entre deux crises de délire. Marie-Odile continue à vivre de maigres travaux de couture, de bons d’aide sociale, de la générosité de quelques habitants de Tertre Rouge.

  Le froid est trop vif ce matin pour sortir dans la ravine. Elle rajoute quelques copeaux dans le poêle, tisonne les braises, actionne le soufflet. Soudain, dans sa mémoire usée, la résurgence d’un souvenir lointain. Elle ouvre le buffet. Dans une boîte de métal une lettre jaunie par les ans. Celle de son oncle Gary. Elle se souvient de sa promesse à elle, Marie-Odile, de la lire le plus tard possible, quand la vieillesse aurait usé l’émotion, tari les larmes, atténué le ressentiment. Alors elle sait qu’une vérité va s’ouvrir, peut être donner un sens aux jours qui lui restent à vivre. Cette certitude bientôt révélée elle en a toujours eu le pressentiment, depuis sa première rencontre avec Milien entre les murs clos et muets des Blancs Manteaux. La lame du couteau déchire l’enveloppe durcie à la manière d’un parchemin. L’écriture de son oncle, peu de temps avant sa mort, hésitante, penchée, parfois difficilement lisible.

 

 

                                                                                       

                                                                                    Callonges, Septembre 68

 

 

                                              Chère Marie-Odile,

 

  Voici donc le temps venu de me pencher sur mon passé, sur le tien aussi, toutes choses étant liées. Cela fait 35 ans que tu as rejoint Callonges en compagnie de Milien, 35 ans que la vie coule sans trop d’anicroches, sauf peut être la léthargie de ton musicien qui ne semble guère disposé à t’aider, obnubilé  qu’il est par son piano à bretelles. Mais, vois-tu, Milien a des circonstances atténuantes. L’Orphelinat, les Blancs Manteaux, on n’en sort jamais indemne et aujourd’hui ce grand adolescent qu’il a toujours été, paie au centuple le prix de son abandon. Milien, en effet, n’a jamais été orphelin au sens où on l’entend communément. Ses parents l’ont abandonné pour des raisons qui leur appartiennent et que nous n’avons pas à juger. Pour eux, élever leur enfant, aurait été une trop grande souffrance. Maintenant qu’Henri et Marguerite ne sont plus là, il est de mon devoir de te dire la vérité, fût-elle cinglante, comme le sont toujours les vérités cachées. Dans tes veines, dans celles de Milien, c’est le même sang qui coule. En effet, Milien est le fils naturel de ton père Henri et de Florette Gervais, une midinette du Cirque d’Hiver qui était aussi frivole que bonne écuyère mais n’entendait rien à l’élevage des enfants. Leur idylle a duré le temps des feuilles mortes. Quant à ton père, il était fiancé et tenait trop à Marguerite pour compromettre leur avenir commun, mettre en danger la boutique de tailleur qui sortait tout juste des limbes. Henri, connaissant les Blancs Manteaux, pour y livrer souvent uniformes et longs vêtements blancs, a négocié l’admission deMilien.

  Je ne voulais pas que tu vives plus longtemps dans « La Maison Perdue », aux côtés de ton demi-frère, dans l’ignorance de vos liens réels. Continue de l’entourer des soins dont, jusqu’à présent, tu as toujours été prodigue. La révélation que je viens de te faire, la conscience de Milien n’en pourra être atteinte mais la tienne en sera éclairée.

 

                        Je t’embrasse, Mario, espérant ne pas t’avoir causé trop de chagrin.

                                                             

                                                                         Ton vieil oncle Gary.

                                                                                                                                                                 

 

  Quelques jours ont passé depuis la lettre d’oncle Gary. Au Centre communautaire, Angèle David s’étonne de ne plus apercevoir, dans la côte de Tertre Rouge, la frêle silhouette de Marie-Odile. Elle se rend dans la Combe Gignac, auprès de « La Maison Perdue ». Le vent fait battre les volets. Un rideau de tulle passe au travers d’une vitre brisée. La porte d’entrée n’est pas verrouillée. Angèle la pousse, faisant entrer avec elle un jour gris et humide. Au sol, près de la cheminée où grésillent quelques braises, le corps étroit de Marie-Odile, une lettre froissée, des photos qu’elle reconnaît, le Canal Saint-Martin, les notes du Sentier, le catalogue du Cirque d’Hiver, une photo usée de Milien. La jeune femme tire la porte sur elle, remonte la combe en direction de la cité. Les nuages sont bas, piégés entre ciel et terre. Des bourrasques soulèvent les feuilles mortes. L’hiver sera rude à Callonges, dans le goulet des rues étroites, alors que l’ombre de Marie-Odile les aura désertées.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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5 janvier 2014 7 05 /01 /janvier /2014 09:57

 

Volte-Face.

 

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 Barbara Kroll.

Technique mixte sur papier.

 

(Petite note préliminaire : Afin de lire adéquatement cette fiction, il faut avoir présent à l'esprit la signification de l'allégorie, laquelle, au travers de plusieurs symboles, veut donner à voir une vérité souvent inaperçue. Ici, c'est la cécité native de l'homme qui est en jeu, sa constante distraction de l'Autre en tant que tel, son permanent égoïsme qui, en plus d'être un navrant solipsisme, est une remise de son existence aux oubliettes du destin. Ainsi progresse l'humain vers sa plus grande détresse. Les accents nietzschéens du Zarathoustra, en fin d'article, veulent mette en exergue la belle parole "prophétique" du Philosophe de l'éternel retour du même.)

 

  Avant sa révolution, à savoir son insurrection existentielle, Solitude s'était disposée à accueillir le monde sur la face ouverte de son corps. Elle l'avait habillée, sa silhouette, d'un badigeon blanc afin que la trace des Autres pût s'imprimer sur sa virginité originelle. Peu à peu les signes avaient proliféré, s'étaient agglutinés en essaims graphiques, en concrétions mellifères, en aventures de cire et d'encres légères. Une simple ligne claire courant tout au long de son anatomie. C'était comme un nectar qui faisait son bruissement doré, un pollen effleurant du bout de ses doigts d'or l'espace de peau disponible. Une petite musique de jour, un souple balancement de lianes, la dérive d'eaux multiples comme au sommet de la canopée où glissent les vents inventifs. Le poème du corps jouait de ces mots multiples, de ces marques insignes disant la beauté des choses. Un pur bonheur d'être parmi la grande dérive humaine, amarrée à son môle de chair, sous les risées d'un zéphyr pareil à une respiration.

  Tant que Solitude ne s'était imprimée sur la courbure de l'exister qu'à la mesure de cette harmonie souple comme l'écume, elle n'avait guère attiré que sourires ouverts, paumes d'argile, effleurements de brume. Seulement à demeurer immobile elle ne pouvait se résoudre et sa première agitation fut à peine plus remarquée que le vol de l'oiseau. Mais Solitude persistant à être, c'est-à-dire parlant, s'animant, disant sa passion, lançant dans l'éther ses convictions à propos de tout et de rien, elle avait fini par éveiller quelques soupçons. Avait-elle bien le droit d'émettre ses minces clapotis, de produire une houle, de faire se lever sur le lac tranquille de la condition humaine, un souffle qui menaçait bientôt de se métamorphoser en tempête ? Les hommes acceptaient sa présence, la souhaitaient même, mais à condition qu'elle ne vînt nullement troubler leur quiétude. Car Solitude ne s'exprimait pas seulement à propos du temps qu'il faisait ou bien de celui qui passait. Car Solitude ne cachait pas le trouble de sa conscience sous les voiles d'une nécessaire retenue. Solitude parlait de tout, aussi bien des séismes qui coupent la terre de leurs funestes décisions, que des maladies qui frappaient à l'aveugle, que des guerres semant la désolation aux quatre horizons des continents, de la famine qui gangrénait les ventres, de l'égoïsme qui plaçait les Riches du côté des palaces, les Pauvres dans des bidonvilles de tôle et de carton. C'était cela que voulait faire Solitude, réveiller ses frères et sœurs qui dormaient debout et avançaient le long de leur existence pareillement à une armée de somnambules. Au début, ce n'était qu'un murmure de réprobation qui sortait des bouches obséquieuses, un filet d'eau faisant ses éclaboussures et retombant dans la poussière. Puis les yeux des Demi-Éveillés étaient sortis de leur cécité native et, comprenant qu'il y avait danger à laisser proférer des choses inconvenantes, s'étaient disposés à riposter. Les pupilles avaient affûté leur silex, les mains aiguisé leurs griffes, les genoux apprêté leurs boulets, les pieds armé leurs grenades. Puis l'attaque avait eu lieu et Solitude seulement abritée derrière le frêle rempart de sa peau avait subi les premiers assauts. Les signes que les Autres y avaient originellement apposés devenaient stigmates hérissés, nervures purulentes, écorces striées de sanglantes coutures. Sans cesse tout ricochait, tout entaillait, tout lacérait.

  Solitude avait bien essayé, à plusieurs reprises, de lancer quelque sémaphore, d'agiter ses bras en guise de dénégation, de protéger son âme de la vindicte populaire. Mais rien n'y avait fait. Bien au contraire, la sollicitude dont l'Existante semblait avoir fait la demande muette avait joué en sa défaveur. Les coups redoublèrent, les meurtrissures portaient leur bleu, aussi bien sur l'épiderme mâché comme un vieux cuir, que sur l'esprit qui menaçait, à chaque instant, de rompre ses amarres. C'est alors que Solitude comprenant qu'il ne servait à rien de persévérer dans son être à l'encontre de ses antagonistes, décida de remonter vers une probable origine dont elle pensait qu'elle lui serait plus favorable. Elle fit volte-face et ne présenta plus au regard des Curieux que la courbe de son dos à la couleur de jour triste, une forêt de cheveux noirs, une robe funeste au bitume dense qui, symboliquement, pouvait s'interpréter comme la dernière vêture avant que la Mort ne vînt commettre son forfait. Plus personne parmi les Impétrants à l'existence ne songea aux propos qu'elle avait tenus, teintés selon eux d'incivilité et d'irrespect de la personne humaine, en l'occurrence la leur, qui se contentait de suivre les étroites ornières du destin, de plonger son  museau chafouin dans la première contingence venue comme le porc se précipite dans la soue avec l'insouci des convenances, la cécité des Autres, enfin de tout ce qui s'annonçait à la manière d'importuns satellites faisant leurs révolutions autour de la gloire de leur singulière planète. Hémiplégiques ils étaient, mais de l'âme, hémiplégiquesils resteraient se contentant de claudiquer maladroitement, vicieusement parmi les illusions de tous ordres, les faux-semblants, les mesquineries. Ils se refusaient à voir les choses dans leur évidente vérité, prenant l'essentiel pour le superfétatoire. Cette noble engeance semblait promise aux pires avanies dont la vie avait le secret, mais à leur insu, ce qui ne laissait de les assurer dans la rectitude d'une existence dont ils constituaient, à la fois, et d'une manière infiniment suffisante, le centre et la périphérie. Or, ce rayonnement, dont ils pensait qu'il était à la fois universel et intangible, ils le promenaient fièrement sur les avenues du monde, assurés de brandir devant eux la bannière d'un humanisme accompli.

  Cependant, Solitude renvoyée à une sorte de condition première, flottait dans l'éther, genre de ballon-sonde infinitésimal destiné à évaluer la stratosphère des Demeurés-sur-Terre afin d'en tirer quelque enseignement utile à la Grande Confrérie des Bipèdes. Ceux-ci déambulaient parmi les opinions diverses et les superstitions multiples sans plus s'inquiéter de ce fait  qu'ils se fussent préoccupés d'une rage de dents survenue dans des temps anciens chez les derniers Primitifs de Papouasie Nouvelle-Guinée. Autrement dit leur domaine propre, à savoir la géographie qu'ils véhiculaient avec fierté leur suffisait à bâtir une éthique, à s'assurer d'une esthétique, à jeter les bases d'une philosophie. Heureux ils étaient, jusqu'à la démesure et plus rien de fâcheux ne semblait devoir les atteindre.

  Solitude, elle, depuis le non-lieu qu'elle avait atteint, contemplait avec une sorte de ravissement les lignes pures et infinies de l'Absence, se perdait en conjectures sur les angles imperceptibles du Vide, parcourait les coutures invisibles du Néant comme l'étoile glisse dans le ciel d'été, avec la dextérité du fil dans le chas d'une aiguille. Elle admirait les amas d'idées faire leurs broderies complexes; elle s'étonnait de la rapidité des pensées à s'assembler en pelotes compactes, puis à se dissocier en milliers de fils ténus comme la pluie; elle se perdait dans le labyrinthe de verre des songes, dans la laine souple des réminiscences; elle suivait des yeux les coruscations de la conscience pareilles aux lueurs folles des météores; elle souriait aux éclipses de la mémoire, aux facéties du cogito.

  Sur Terre, là où les choses se perdaient dans une compacte matérialité, elle, la Solitaire  avait été la victime expiatoire des Hommes, leur "mouton noir", le "caillou dans la chaussure" qui gênait la marche alanguie des Vivants. Leur regard, perçant comme la flèche, l'avait transpercée de son dard venimeux, l'avait aliénée, lui ôtant l'âme avec laquelle elle essayait de dévoiler l'once de vérité que ces Egarés auraient dû accueillir avec joie, en faisant la nourriture dont ils auraient dû s'abreuver, plutôt que de se maintenir dans cet aveuglement aux flancs étroits, à l'haleine acide et mortifère. Maintenant, arrivée dans ce lieu de pur exhaussement, de transcendance élargie aux rives de l'inconnaissable, de l'indicible, elle s'essayait à saisir des parcelles d'Intelligible; à entourer de ses mains le cristal léger du Beau; à soupeser les plateaux de la balance de la Justice, légers comme la plume; à s'entourer des voiles du Bien; à emplir ses yeux de cette Vérité si mobile qui, toujours, pareille au filet d'eau, glissait entre les doigts avec l'agilité du caprice. Ici, à part le vent et la lumière, il n'y avait rien d'autre qui eût pu obscurcir l'esprit, dénaturer les intentions saines, saper les règles d'une morale. L'azur tel qu'en lui-même, abrité de toute tentation, isolé de quelque subversion que ce soit, une si belle autarcie comparable à la fuite rapide du songe.

  Solitude ne se lassait  d'admirer cette nature à l'allure de belle théorie, d'emplir sa conscience d'un paysage aussi subtil que l'image d'une île magique flottant quelque part sur une eau entourée de fins brouillards. On ne sut jamais si ce brouillard était simplement imaginaire ou bien réel, si Solitude était devenue pur esprit ou bien idée cloué à la toile du firmament. Ce que la légende raconte, depuis des temps très anciens, c'est qu'elle était devenue Déesse vivant au sein de l'empyrée. Passeuse d'âmes, dit-on, jongleuse de consciences. Le plus clair de ses journées, elle les occupait à jouer avec des manières de bilboquets ou bien d'infimes boomerangs qui dessinaient dans l'éther leurs joyeux et impalpables filaments, leurs facétieuses cabrioles. On dit que ces minuscules jouets étaient simplement les Hommes qui avaient enfin accepté de se défaire de leur corps afin que leur esprit, enfin libéré, pût considérer les affaires du monde avec juste mesure. Ainsi avaient-ils gagné une autonomie que ne pouvait leur octroyer leur séjour strictement humain occupé aux mondanités et autres  tâches qui  les distrayaient de l'essentiel.

  Le corps est toujours un problème lorsqu'il entre en conflit avec l'âme. Au corps il faut des nourritures terrestres, aux âmes des ambroisies célestes. Solitude, au prix de la contrainte que lui avaient imposée ses semblables, avait choisi, la première, le chemin de la liberté. Les Hommes, enfin, avaient compris la nécessité de la rejoindre. Désormais ils ne cligneraient plus des yeux, désormais ils se décilleraient et la Vérité leur apparaîtrait avec l'éclat du soleil allumant, dans l'aube, sa flamme blanche. Alors les "derniers Hommes", apprendraient "à entendre avec les yeux"; alors ils seraient prêts à écouter le discours de Zarathoustra :

  "Il est temps que l’homme se fixe à lui-même son but. Il est temps que l’homme plante le germe de sa plus haute espérance.

 Maintenant son sol est encore assez riche. Mais ce sol un jour sera pauvre et stérile et aucun grand arbre ne pourra plus y croître.

 Malheur ! Les temps sont proches où l’homme ne jettera plus par-dessus les hommes la flèche de son désir, où les cordes de son arc ne sauront plus vibrer !

 Je vous le dis : il faut porter encore en soi un chaos, pour pouvoir mettre au monde une étoile dansante. Je vous le dis : vous portez en vous un chaos."

 Toujours, au cœur de l'homme, résonne cette parole du maître prophétique que se veut Zarathoustra. Ce dernier n'est pas le Surhomme en tant que tel, mais enseigne la voie pour l'atteindre. Loin de rejeter toute humanité et de recourir à la seule loi de l'arbitraire,  l'essence du Surhomme consiste bien plutôt à faire émerger les qualités d'un nouveau type d'homme afin que ce dernier, éclairé des enjeux véritables de l'exister puisse être amené jusqu'à son être, à savoir à son pur rayonnement ontologique. C'est ce, qu'allégoriquement, a accompli Solitude se détachant de toute contingence terrestre. C'est également ce qu'ont fait les "derniers hommes" à sa suite, devenant ces bilboquets libres d'eux-mêmes flottant dans le libre espace, tout comme "l'enfant qui joue" d'Héraclite se mêlant au temps qu'il est lui-même, se divertit  "au trictrac". Car jouer, selon l'esquisse phénoménologique, consiste à retrouver, en un seul élan de la pensée "les choses-mêmes". Or, comment les hommes pourraient-ils être au plus près d'une vérité, qu'en se retrouvant eux-mêmes, en retrouvant les Autres hommes qui, en réalité, ne sont que leur propre reflet, l'écho sublime dont, jamais ils ne peuvent s'affranchir, sauf à y perdre leur âme !

 "Le temps est un enfant qui joue au trictrac. Ce royaume est celui d'un enfant."

                                       Héraclite.

                   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

  

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3 janvier 2014 5 03 /01 /janvier /2014 09:33

 

Ligne : du chaos au cosmos.

 

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 Œuvre : Sibylle Schwartz.


 L'atelier de l'Artiste, il faut l'imaginer au lever du jour, seulement habité d'une lumière zénithale, bleutée, une verrière se disposant face à la clarté du nord. Une grappe de glycines se balance devant la vitre, le pépiement de quelques oiseaux est encore une simple hypothèse. Au début, c'est comme cela, une à peine émergence du néant. Des ombres encore denses, illisibles, flottent dans les angles de la pièce parmi l'éparpillement des toiles et des pinceaux. Les choses attendent d'être révélées et la nuit glisse son encre partout où peut s'accrocher sa persistante mémoire. Le rien est là dans sa subtile occlusion et nul événement ne paraîtra avant que le jour ne s'ouvre.

  Au début ce n'est qu'un mouvement suspendu, une hésitation au seuil de l'exister. Comment porter l'œuvre à sa profération première ? Comment faire de la mutité du monde quelque chose qui, bientôt prendra forme ? Car c'est toujours un mystère que celui d'une possible éclosion, car c'est toujours l'initiale d'une douleur que de tracer sur la feuille les signes qui vont déchirer la dimension virginale. L'espace est là qui attend d'être révélé, doucement allongé dans sa teinte d'ivoire et le papier est simple attente de la plume qui, bientôt l'aliènera. Car il n'y aura plus de liberté possible. Toute écriture est l'amorce d'un destin, toute trace porte en elle les stigmates d'une nécessite, l'impossible retour en-deçà du silence originel.

  La main, au-dessus du subjectile, se retient, comme le fait la lumière avant de porter à la révélation ce qui s'y abrite en creux. D'abord ce n'est qu'un crissement presque imperceptible qui parcourt la feuille, y dépose l'encre pareille à des griffures sur l'écorce de quelque subtil végétal. Ce sont de rapides traits, des croisements de lignes, des tourbillons ivres d'eux-mêmes, des spirales, des percussions, de brusques écartements - maintenant le rythme est entré dans la densité de l'exister -, des conjugaisons graphiques, des éclatements. Des collisions de graffitis, des irrésolutions, des manières de renoncements à habiter quelque esquisse signifiante. Nous regardons de près afin de recueillir ce qui pourrait l'être et la réponse est un bruit de fond pareil à celui de l'univers à son origine. Une soupe primordiale, une profusion dont le chaos lui-même serait la représentation la plus vraisemblable. Désorientés, nous le sommes et notre regard est sur le point de s'absenter. De renoncer à comprendre, c'est-à-dire de cesser de vouloir  organiser  ce qui se manifeste à défaut de vouloir se dire. Le vertige est si proche avec sa nullité à proférer quelque chose d'audible.

 

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 Alors nous prenons quelque recul, alors nous nous disposons à voir réellement ce qui surgit de nulle part et fait sa floraison à la manière dont un sablier révèle l'essence de la temporalité à seulement faire s'écouler les grains de silice dans l'isthme du verre. Nous aurions souhaité devenir traits nous-mêmes et nous mêler au libre parcours de l'encre, devenir fluides, simples fantaisies faisant dériver sur l'aire lisse les incisions d'une rapide connaissance. De cela il est question, de savoir une parcelle de vérité,  dans le tracé qui affirme sa progression avec l'assurance de parvenir au lisible, au déchiffrable. Maintenant la lumière est levée dans l'atelier et tout se dévoile avec exactitude, les liasses de feuilles, les pots de céramique contenant la forêt de crayons, le charbon des fusains, les mèches grises des estompes. A nouveau, alors que la vie étend partout ses multiples ramifications, nous portons notre regard sur ce que la main a déposé pareillement à une fiction sortant de l'ombre, à un mythe s'éclairant du plus loin du temps.

  Ces lignes qui ne nous apparaissaient qu'au titre d'une primitive confusion, voilà qu'elles s'éclairent, qu'elles se mettent à rayonner avec la force des comètes. Nous nous étions égarés dans de vagues abstractions, dans de nébuleuses idées qui nous portaient à croire à quelque gribouillis d'enfant, à quelque régression qui nous amènerait dans le domaine d'une proche affliction. Mais il n'en est rien. Bien au contraire. C'est de l'opposé du chaos dont nous prenons acte, ici et maintenant, sous la lampe à arc qu'est en son propre toute création. Un cosmos vient de naître sous nos yeux dont nous nous étions volontairement absentés. Une FEMME est là, posée devant nous dans sa somptueuse nudité et, si nous osions une impossible transgression de notre statut ontologique, alors nous deviendrions papier nous-mêmes, encre, dessin  et entrelacs avec Celle qui nous fait signe depuis sa niche éployée à l'accueil des efflorescences.

  Le pourrions-nous, et alors nous sortirions de notre aliénation native, celle qui nous contraint à demeurer scellés dans notre outre de peau, notre meute de muscles, nos confluences de sang. Car nous sommes esclaves. Car nous demeurons rivés à notre périphérie existentielle sans pouvoir nous affranchir de ce qui nous limite et nous enferme dans la chambre d'isolement. Comme les déments cloitrés dans leur camisole de force. Le drame de l'humain, notre singulière limitation découle de ce simple fait d'être dans le cercle de notre être sans pouvoir en franchir les frontières. Du moins le croyons-nous. Du moins le vivons-nous comme un enfermement absolu, lequel ne saurait souffrir d'exception. Toujours nous demeurons inclus en nous-mêmes, nous heurtant à notre cage d'os, à nos parois de téguments, à la conque serrée de notre dure-mère aussi longtemps que nous n'aurons pas perçu quelque clé à même de nous divertir de notre citadelle en forme de geôle. Nous nous débattons longuement, nous révoltons notre crypte et nos cris ne traversent même pas la minceur de notre fontanelle et le monde ne nous entend pas.

  L'image, avec ses lacis infinis, ses plis et replis, ses événements singuliers, ses froissements de papier, nous nous y abîmons dans une contemplation narcissique qui ne nous apprend rien, sinon notre invagination ombilicale, notre réduction à n'être que ce trait continu se perdant dans les touffeurs du dessin, comme le fauve se fond dans la savane sans être même conscient de sa différence; herbe parmi les herbes. Tant que nous persisterons à être cette insaisissable figure d'ennui faisant corps avec l'objet de sa vision, rien ne se produira que de fâcheux. Seulement quand nous aurons consenti à nous exhausser de notre destin herbeux, alors apparaîtront quelques significations accessibles. Ainsi se hausse l'acacia épineux au-dessus de la houle des graminées agitées par le vent.

  Dotés d'un autre regard, celui que confère aux yeux la dimension de l'art, nous cesserons de viser les contingences pour atteindre les cimaises et les œuvres qui s'y inscrivent. L'image, à nouveau, nous la porterons dans notre champ de vision, mais élargi, mais compréhensif. Ces lignes que nous prenions pour quelque dérive sans but, voici qu'elles consentent à nous dévoiler la réalité de leur existence. Elles jouent en mode dialectique, s'affrontant en un vigoureux polemos, une manière de lutte originelle dont l'être-art du dessin sort victorieux, en même temps que le Regardant assiste, émerveillé, à sa propre assomption vers un au-delà de la représentation ordinaire. Affectés communément d'une sorte de myopie, nous n'avions collé nos yeux au dessin qu'à y percevoir un destin limité à de simples collisions de lignes. Cependant, cette Existante est bien là qui, désormais, fera partie de notre galerie de portraits. Aussi vivante que nous, dans notre prétention à vivre, aussi réelle que l'arbre aux larges ramures, aussi tangible que le remous d'eau sous le frais des ombrages. 

  Assurés de notre propre figuration parmi les objets du monde, réceptifs à ce qui vient de se dire, là, dans le filigrane de la feuille, cette assurance de l'art de ne jamais nous laisser orphelins à nous-mêmes, nous nous serons accrus d'une certitude intime, nous aurons fait naître la Femme du sein du Rien, l'aurons déposée sur les fonts baptismaux à partir desquels elle rayonnera dans toutes les directions de l'espace. L'artiste, non seulement nous aurons rencontré son œuvre mais c'est son âme même que nous aurons porté à sa parution. L'art n'a pas d'autre secret que d'être cette révélation. Toujours !

 

 

 

 

 

 

 

   

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26 décembre 2013 4 26 /12 /décembre /2013 09:00

 

La folie de l'écriture.

 

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Marguerite Duras - Écrire - Gallimard, 1993.

Source : NO BLOG LAST NIGHT.

 

 

Sur une page de Sylvie Wagner.

 

"Seuls les fous écrivent complètement ..." (Marguerite Duras : Ecrire)

  "Ce qu’il y a de douloureux tient justement à devoir trouer notre ombre intérieure jusqu’à ce que se répande sur la page entière sa puissance originelle, convertissant ce qui par nature est “intérieur” en “extérieur”. C’est pour ça que je dis que seuls les fous écrivent complètement. Leur mémoire est une mémoire “trouée” et toute entièrement adressée à l’extérieur."

  L'écrivain, il faut l'imaginer quelque part dans ses lieux électifs, dans sa maison de Neauphle-le-Château ou bien à Trouville, lieux par lesquels l'écriture prend corps. L'œuvre de Marguerite Duras, toujours, s'enracine dans un espace qui joue non seulement à titre de décor, mais devient la chair vivante de l'écriture. Ainsi figurent comme des motifs récurrents l'image de la maison,du parc, de la forêt, de la plage à l'horizon infini. Mais les lieux ne dessinent pas seulement une possible théâtralité, un praticable sur le fond duquel faire apparaître une fiction.  Les lieux sont eux-mêmes de réels protagonistes, des constructions sur lesquelles édifier une possible architecture de l'écriture. Car, avant d'être hantée par le cadre d'une maison,  l'espace ouvert de la Manche ou bien l'étendue immense de la plage, Duras  est d'abord habitée par l'écriture. "Habitée" veut simplement faire signe vers cette intériorité du corps peuplé de mots, de phrases, corps offrant sa textualité au monde ouvert de la littérature. C'est cela que veut exprimer l'auteur lorsqu'elle dit :

 "C’est l’inconnu qu’on porte en soi écrire".

   L'inconnu, certes, mais "en soi", voilà l'important, voilà ce qui nous donne à penser l'écriture comme ce breuvage, cette nourriture qu'on loge au creux même de son ombilic et qui commence sa longue alchimie avant que d'être métabolisée, traduite en mots, en situations, en personnages. Le problème est bien celui de quelque chose que le corps a phagocyté, qui s'est invaginé, a migré dans la moindre cellule de l'espace de chair. Pour l'écrivain tout fait sens qui s'intériorise immédiatement : aussi bien le livre lu que l'homme rencontré, aussi bien le paysage d'arbres que les sensations qui parcourent l'âme de leurs rapides effusions. "L'ombre intérieure", comment mieux dire la part obscure de toute création, cette part d'inconnu, précisément, qui parcourt la peau, l'électrise, semant ses frissons jusqu'au tréfonds du ressenti, là où s'agglutinent les pelotes de sens en attente d'être révélées. Alors le corps devient le lieu d'un combat. Déjà les mots lus, les hypothétiques amants aperçus, les films, les pièces de théâtre, l'art en quelque sorte se met à s'animer, s'invente un sabbat par lequel se manifester autrement que par un insoutenable silence. Tout fuse et se dilate à l'intérieur. Les images gonflent et se répandent jusqu'à l'extrême limite des yeux, les effigies humaines se dressent partout où se révèle de l'espace disponible, les mots font leurs boules d'étoupe et la tête est vite envahie de cette folie qui presse la dure-mère contre la boîte d'os.

  Que reste-t-il alors de l'œuvre dans les limbes, qui ne s'est pas encore révélé ?  Que reste-t-il sinon à rechercher l'ivresse de l'alcool, à nimber son visage d'un éternel voile de fumée, à parcourir la plage de Trouville parmi les vols blancs des mouettes, à la recherche de celui qui, l'espace d'un roman, deviendra Yann Andréa ?  Que reste-t-il sinon à s'enfermer dans la chambre d'hôtel et attendre que s'écrive, autrement que dans la perdition du corps, ce "Ravissement de Lol V. Stein", qui n'est que le ravissement de l'écriture. D'abord ravissement à soi dont la cause première sera de porter au-dehors cette folie qui menace d'envahir; ensuite ravissement de l'œuvre qui réduit toutes les contingences à n'être plus qu'un vague brouillard à l'horizon. "La puissance originelle" se répandant "sur la page entière" n'est que cette catharsis dont l'écrivain s'empare afin que ses démons intérieurs puissent trouver à s'exorciser. Pareillement au démon que le chaman extirpe de son corps symbolique afin que le corps, l'esprit du malade, par simple phénomène mimétique, parviennent à restaurer un fonctionnement sain.

  Il en est ainsi de toute création, elle ne trouve à s'exprimer qu'au travers d'une douleur. La souffrance est passage obligé ou bien alors, l'art n'est pas. Ou bien l'écriture n'est que bavardage. Nous disantYann Andréa, c'est le personnage de chair et de sang avec qui elle a partagé sa passion pour la littérature qu'elle nous restitue après l'avoir, en quelque manière, "somatisé", en avoir fait sa substance intime, en avoir vécu l'expérience singulière. Car l'on ne passe pas du Yann de la vie ordinaire à celui du livre par un simple décret de la volonté ou bien par le truchement de quelque magie. Longtemps il faut l'avoir porté en soi, en avoir assimilé les nutriments, accepté les contraintes corporelles et la "délivrance "peut alors avoir lieu. Marguerite-la-parturiente est grosse de cette folie qui se nommeYann; grosse de la perte de la raison dans laquelle se précipite Lol, grosse de la noyade d'Anne-Marie Stretter.

  Alors, vient le jour de la mise au monde. Alors vient le jour où la folie est extirpée du ventre à coups de forceps, à coups de frappes sur la machine qui écrit, dans le silence de la chambre, l'œuvre majuscule qui, bientôt, dira "La douleur", cet autre livre qui, d'une manière autobiographique , sera l'histoire d'un écartèlement, celui résultant de la vie, des livres à écrire pour, au-delà de la démence, pouvoir continuer à exister. Le dernier acte qui ôtera la camisole de force, c'est le lecteur qui la mettra en acte. La réception, vue du côté de l'auteur, est cette suprême incision qui libère les eaux résiduelles, ce que seul peut pratiquer celui dont la lecture termine le cycle, clôt l'épreuve qui a couru tout au long de la gestation. Là, nous pouvons reconnaître les vertus de la maïeutique socratique, laquelle, ici, est bien entendu de l'ordre du symbole, le lecteur constituant le dernier  intervenant faisant accoucher l'auteur de l'obsession qui le conduisait aux portes de la folie.

  Marguerite Duras affirmant : "Seuls les fous écrivent complètement ..." nous dit seulement en littérature ce que d'autres expriment par des cris depuis l'asile qui les protège des autres et d'eux-mêmes. Alors, quelle n'est pas la tentation, pour le créateur, de chercher à tutoyer cette folie qui rayonne d'un  éclat quasiment solaire. Que l'on songe seulement à Van Gogh, à ces tournesols prémonitoires qui, lus correctement après coup, ne sont que la métaphore du geste en tout point comparable à celui d'Icare. Certains se sont essayé avec courage ou bien même inconscience à confronter cette sorte d'absolu. Henri Michaux faisant l'épreuve des gouffres par mescaline interposée. Il en restera de belles expressions graphiques, tracés telluriques témoignant du bouleversement du corps, de la démesure à laquelle a été confronté l'esprit. Antonin Artaud, lui, choisira la camisole du peyotl chez les Tarahumaras. Il n'en ressortira pas. La folie sera au bout. Pousser l'écriture dans ses derniers retranchements, là où l'incandescence de l'esprit est à son acmé et alors la psyché s'effondre. Après une intense période d'activité intellectuelle, Nietzsche sombre dans la démence. Il n'aura pas survécu à la surpuissance de ZarathoustraLautréamont, quant à lui, qualifié de "plus déchirant des aliénés" par Léon Bloy; atteint de "folie lucide" par Rémy de Gourmont, survivra peu de temps à Maldoror. C'est ainsi, l'art est une flamme et qui s'y expose risque toujours la brûlure. Seulement la tentation est grande, comme pour le joueur, de s'avancer jusqu'à l'extrême limite, de s'approcher autant que possible de l'Olympe. Sans doute cette démesure entraîne-t-elle, parfois le courroux de Zeus et c'est l'éclair qui frappe en plein front celui qui a osé franchir le Rubicon.

   L'écriture est une exigence, l'écriture suppose un engagement total, aussi bien du corps que de l'intellect et l'âme est constamment à la peine. Marguerite Duras disant d'elle :

 "Il y a une folie d’écrire qui est en soi-même, une folie d’écrire furieuse mais ce n’est pas pour cela qu’on est dans la folie. Au contraire."

   Assertion contradictoire s'il en est, position extrêmement ambiguë, posant d'une main la folie qu'elle retire aussitôt de l'autre, comme pour s'en protéger, l'exorciser mais en la flattant, en la cherchant jusqu'à la fascination. Bien des héroïnes de Duras, comme il a été précisé plus haut, ont sombré dans cette démence par laquelle l'œuvre a existé. YannLolAnne-Marie Stretter, merveilleuse trinité littéraire qui, faisant don d'elle-même porte Duras sur les fonts baptismaux de la littérature, alors que Marguerite échappe à la folie. Toujours la parturition est-elle suivie du baptême. Seulement de cette manière l'œuvre est-elle promise à sa destinée. Marguerite, vous n'aurez pas souffert en vain !

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

  

 

 

 

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25 décembre 2013 3 25 /12 /décembre /2013 09:15

 

 

 

 

Petite mythologie individuelle.    

 

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 Dessin de Paul Poule et Alice Augenlicht.

 

  D'emblée, ces petits personnages nous fascinent. S'agirait-il de figurines joyeuses, de simples figurations du féerique et, alors, à tout moment, nous pourrions voir surgir "Alice au pays des merveilles" ? Bien évidemment une Alice aux "yeux de lumière". Car, comment pourrait-il en être autrement dans cette ambiance festive ? A peine notre vision  effleure-t-elle le papier et déjà nous sommes en terre d'Utopie, là où les rêves sont des arbres, les sourires des oranges, les nuages des cygnes au ventre blanc comme l'écume. Nous devenons nous-mêmes ces taches noires qui courent sur la plaine blanche d'un sens en train de s'accomplir. Mais cette terre est une île, mais cette terre est le lieu même des songes. Cette terre est l'accueil dont nous avons peuplé notre imaginaire depuis notre enfance et, peut-être même, au-delà. Depuis cette arche accueillante dont notre Mère fut l'instigatrice alors que nous nagions dans les eaux amniotiques, cette belle île en attente du jour, du surgissement dans la nuée de phosphènes. Image de flottement infini dont notre mémoire s'est depuis longtemps absentée, nos cellules cependant en gardant l'empreinte, comme celle d'un océan primitif où plonger nos racines.

  Sitôt arrivés dans le Pays étrange, nous cheminons sur des sentiers que bordent quantités  d'anecdotes graphiques. Nous devinons leur présence pressée à seulement nous dire la multiple beauté qui parcourt le monde, le regard qu'il faut ouvrir sur l'étonnant fourmillement des choses. Cela s'irise partout, cela suinte du moindre monticule de terre, cela résonne en de subtils harmoniques jusqu'au centre de notre ombilic. Cela parcourt les feuillaisons d'un long frisson, cela monte à l'assaut des collines avec des strates pareilles aux terrasses qui surplombent la mer de leur insistance de schiste. Là-bas, au loin, sur l'horizon courbe, se dessinent les étranges floraisons des arbres, mais aussi la dentelle aiguë des montagnes et dans l'air limpide ce sont de légers cerfs-volants qui sculptent l'air de leurs oriflammes en forme de flèches. Jamais nous n'avions aperçu pareille diversité. Arrivant ici, nos yeux se sont dilatés à la mesure des globes mobiles du caméléon. Plus rien ne nous échappe de l'infinie multiplicité du vivant. C'est une profusion, un continuel ressourcement, une multiplication de chaque fragment de ce qui paraît. Le regard est comblé, jusqu'à la plénitude. Et encore nous n'avons rien vu des prodiges de ce microcosme, et encore notre naturelle cécité nous dissimule bien des surprises.

  Mais fallait-il que nous fussions distraits, occupés que nous étions de cet étonnant paysage, pour ne même pas avoir aperçu ce qui s'y éclairait avec un rare bonheur ! Combien ces menues figurines sont étonnantes, combien elles nous invitent à célébrer quelque mythologie seulement connue de leurs habituels officiants. Car la célébration des dieux est une faveur unique qu'il faut mériter. Ouvrir la parenthèse de ses bras en direction de l'azur ne suffit pas. Il faut, soi-même, être la mesure exacte de ce qui a à se dire, de l'ordre de l'extraordinaire. Et, assurément, ces figures tracées à l'encre de Chine s'emploient dans  quelque commerce avec le pur irréel. Leur face éclairée comme l'astre de la nuit est la révélation de quelque chose de mystérieux qui s'accomplit à l'orée de leur front et que, jamais, nous ne pourrons concevoir. Ils sont des enfants-fées, des efflorescences magiques portant l'empreinte de la grâce qui vient les visiter. Un pur événement plein de lui-même, une manière d'absolu ne se traduisant nullement en mots. Seulement la disposition à l'ouverture, la libre inclination à la découverte de quelque révélation dont les hommes ordinaires s'absenteraient à l'aune d'un cheminement hasardeux.

  Leur bouche arquée vers l'éther, leurs yeux par où coule le désir d'une probable éternité, le large empan de leurs bras, leurs corps carrés comme une ruche, les rameaux fragiles de leurs jambes, tout ceci témoigne d'une appartenance à une race d'élus que notre incurie se contentera de frôler à défaut de pouvoir s'en saisir. Et les apparitions des plus effacés, se confondant presque avec les fils multiples de soie les entourant comme le ferait un cocon, ces différences d'avec le néant originaire, nous les percevons après avoir contraint nos yeux à une accommodation. Celle-ci est tout simplement le résultat d'un nécessaire décillement. Ces personnages sont si nécessaires à notre existence que nous sommes naturellement enclins à aller les débusquer parmi l'infinité de linéaments, de complexités dont le réel sait se parer afin de nous questionner plus avant. L'extraordinaire est cette capacité de surgissement de ces identités qu'on dirait abstraites alors que leur présence devient une évidence à mesure que nous en découvrons les silhouettes heureuses.

  Mais alors, parviendrons-nous à nous identifier à ces êtres de papier, à nous glisser dans leur peau afin que nous connaissions, l'espace d'un instant, le déploiement d'un sens qui nous apprendrait quant à notre propre demeure sur terre ? Arriverions-nous à mieux nous connaître face à ces étranges esquisses qui nous regardent avec bienveillance et générosité, dans un évident penchant à l'accueil d'une altérité ? Nous ne pouvons que nous questionner, car, en vérité, ne serions-nous pas de simples utopies que ces figurines auraient inventées pour se distraire de l'étonnant et confondant spectacle des hommes ? Étrange retournement des choses, basculement en chiasme de notre habituelle "vérité", selon laquelle nous apparaissons comme "mesure de toute chose" d'après les paroles de Protagoras le Grec. La réponse à notre questionnement nous ne l'aurons pas, pour la simple raison que notre existence, après avoir été confrontée à ce dessin doué de multiples possibilités d'expression, nous n'en serons guère plus assurés qu'une feuille emportée par le vent et qui, jamais, ne retombe. Il ne nous restera plus qu'à entrer dans le théâtre du génial Jean Dubuffet, ce merveilleux inventeur de "L'Art brut", lequel, selon diverses formes, tenait un langage identique. Ses personnages, petites "statues de la vie précaire" nous invitent à naviguer de concert avec elles, le long de milliers de lignes et d'entrelacements qui ne disent jamais que la vie dans ses battements ordinaires, mais avec le sublime qui convient à toute forme d'art et que, parfois, nous confondons avec quelque gribouillis sans importance. Nous ne sommes cependant, nous-mêmes, que des esquisses  à déchiffrer, de minces mythologies contant au monde notre présence sur le mode de l'écriture. Nous sommes des mots tracés à la surface des choses. En attente d'être lus !

 

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 Jean Dubuffet - Paysage avec trois personnages.

Source : Galerie Zlotowsky.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

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