Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
23 novembre 2022 3 23 /11 /novembre /2022 10:15
Seule, une Ligne

Plage de L'Espiguette

Photographie : Hervé Baïs

 

***

« la ligne gravissant la chute,

Ensevelie dans son ombre

Dans le surgissement de l’arête, s’éclaire d’un bond. »

 

Tal Coat - « Vers ce qui fut/est/ma raison profonde/de vivre »

Cité par Henri Maldiney dans « L’Art, l’éclair de l’Être »

 

*

 

Nous avons toujours beaucoup

de choses à démêler parmi

la confusion originelle du Monde.

Trop de flux et de reflux.

Trop de confluences diverses.

Trop d’éparpillements

et notre vue ne sait plus

où s’orienter afin que notre être

s’arrime à quelque chose

de sûr, de stable.

 

Bien sûr, nous ne demandons

ni l’immuable, ni l’éternel.

Le règne des idéalités

est bien trop élevé pour que

nous puissions en saisir

autre chose qu’un flocon,

une poussière grise que le réel

reprend dans la densité

de sa confuse crypte.

Sans doute ne le savons nous pas,

mais notre intime lui le sait,

cette nécessité d’un calme à établir,

d’un repos à trouver,

d’une Ligne à isoler des autres lignes

afin qu’en quelque endroit de la Terre,

le Simple se lève et nous dise

la belle singularité qu’il est,

la lumière qu’il projette en nous,

l’éclat dont il nous fera le don,

 il sera notre guide le plus sûr,

 une manière de ne nullement

nous égarer dans le labyrinthe

sibyllin du divers.

  

   Mais alors, par où commencer, il y a tellement de sentiers tortueux, de chemins semés de cailloux, de longs rubans de bitume qui sillonnent collines et vallées, se perdent dans les corridors sinueux des villes ? Où inciser le réel, à la manière dont on scarifie une écorce, y déposant une greffe dont on espère qu’elle multipliera, fera son éclosion blanche au milieu du tissu des préoccupations des Hommes ? Où se dire en tant que cette Unité visant cette autre Unité :

 

cette Montagne de schiste,

cet Horizon si lointain,

cet Arbre planté dans la terre

dont on n'aperçoit que le faîte

oscillant dans le vent ?

Où ?

 

   Mais, sur-le-champ, il faut cesser de questionner, substituer à nos vaines interrogations une manière de jeu, par exemple celui d’une réduction phénoménologique ramenant le divers à de bien plus exactes considérations.

 

La Montagne, couvertes de prairies,

semée de chênes-lièges,

armoriée de clairières,

ramenons-là à

l’essentiel de sa forme,

cette simple Lisière

qui court entre adret et ubac,

ce mince fil qui l’exprime aussi bien

que ne le faisaient ses bavardages végétaux,

le luxe de ses frondaisons,

les dessins de ses espaces différenciés.

 

L’Horizon, cette aire où se rencontrent

nuages et lames de vent,

cette séparation sur laquelle s’illustrent

les bateaux aux voiles blanches,

où glissent les fumées,

où s’irisent les crêtes des vagues,

demandons-lui de se  rassembler

autour d’une unique nervure

d’un trait net et serein

ils seront le lien autour duquel

nous nous rassemblerons

et trouverons le lieu d’un mot

pareil à la beauté du Poème.

 

L’Arbre qui déploie ses ramures

à l’encontre du ciel,

l’Arbre qui montre toutes les faces

de son écorce rugueuse,

l’Arbre qui devient forêt,

dépouillons-le de ses vêtures

et nous aurons successivement,

un tronc blanchi par le vent,

le peuple emmêlé des racines

devenant une seule racine,

un lacet nu,

une évidence parmi

l’éblouissement du limon.

 

Ainsi aurons-nous ramené

le Multiple à l’Unique

le Confus au Clair

le Prolixe au Silence

 

UNIQUE-CLAIR-SILENCE

Traceront alors la Voie

d’une Unique Essence

en deux Êtres assemblée :

celle du Vaste Monde,

la Nôtre. 

 Jeu infini de Miroirs,

réverbération

du Simple

dans le Simple

Ineffable faveur

 

   Nous avons beaucoup dit et, cependant, nous n’avons encore rien dit. Nous sommes en arrière de notre Parole, dans cette merveilleuse zone en clair-obscur où les choses ne se donnent jamais qu’à être reprises, c’est-à-dire qu’elles flottent dans une indéterminité qui est leur singulière liberté. Et pourtant, c’est notre tâche d’Hommes, il faut porter ce qui vient à nous au Langage, mais sur le mode de la discrétion, du recueil en Soi, seule position d’être qui convienne face à la pure beauté de l’Image. Alors nous disons

 

Seule, une Ligne

Le ciel noir, il vient de si loin,

sa lumière grésille à peine,

sa joie s’immole dans le Gris,

dans le Gris médiateur,

il est la sublime jonction

du Proche et du Lointain,

il est le mode de Passage

de ce-qui-n’était-pas et

de ce-qui-est-devenu,

ce subtil phénomène,

cela même qui « s’éclaire d’un bond »,

et vient nous dire l’illisible motif

de notre Présence sur Terre.

L’horizon est une large bande blanche

que souligne et rehausse une langue d’argile,

pure vibration de l’instant à venir qui, déjà,

est au-delà même de nos imaginaires les plus féconds.

Et la Plage, la vaste étendue de sable uniforme,

ce minuscule Désert, ce territoire

des Méditatifs-Contemplatifs,

cette aire de silence est ceci à quoi

nous étancherons notre soif

de perfection, d’harmonie, de finesse.

C’est le surgissement de l’Illimité,

 c’est la donation sans partage

des choses lissées de générosité.

C’est l’Universel qui vient

à la rencontre du Particulier,

de l’Individuel.

Dès lors l’on ne s’appartient plus,

on est livrés à l’entièreté du Monde,

on est Fragment et Totalité.

On déborde de Soi,

on se mêle au Ciel, à la Terre,

 à l’Eau, au Sable.

On est en Pays de connaissance,

on comprend le Langage de l’Univers,

on vibre au rythme du chant des Étoiles,

on flotte au plus éthéré du divin Cosmos,

on est juchés tout en haut du Mont Olympe.

 

Et cette LIGNE Majuscule,

cette soudaine apparition,

 ce subit étoilement au cœur de l’ombre,

 cette mince nervure « gravissant la chute »,

celle qui eût pu nous affecter en son absence

mais Ligne qui, déjà, à peine entr’aperçue,

est en notre corps, y trace son trajet lumineux,

y devient l’amer selon lequel notre chemin

trouvera le signe de son Destin.

Comme une Ligne de la main.

Ligne de cœur, de Mars, de Vénus,

que sais-je encore,

le monde des Astres est si étendu,

nous voudrions seulement y deviner

un sillage pareil à celui de la Voie Lactée.

Un lait venu du ciel qui serait

notre miel quotidien,

notre espoir le plus visible,

la seule chose dont notre regard

 ne puisse jamais être assuré :

avancer en direction de l’Infini

sans l’atteindre jamais,

sauf Soi dans l’inquiétude d’en connaître

l’unique l’éblouissement,

un éparpillement de constellations

semant à notre front les pétales

d’une fuite à elle-même

 sa propre signification.

  

   En définitive, peu nous importe le réel de la ligne : longue branche de bouleau argenté pris dans les lèvres du sable, corde marine échouée là, surgissement minéral venu d’on ne sait où. La Ligne en tant que Ligne suffit à notre approche avec toute la charge symbolique qui peut s’y attacher, partage du territoire, sentier de notre propre avenir, sens d’une lumière opposée aux zones d’ombre. Cette Ligne est esthétiquement belle. Cette Ligne nous indique que le choix du Minimal, du Simple, s’il est toujours difficile à repérer, à isoler du bavardage de la Nature et de celui des Hommes, que ce choix donc est le seul qui ici, sous ce Ciel noir, sur cette Plage grise prend tout son sens. Cette confrontation de la Ligne avec la vastitude du Monde nous fait inévitablement penser au concept pascalien des « deux infinis » et nous ne saurions mieux clore cet article qu’à citer les merveilleuses conclusions du génie pascalien au terme de sa profonde méditation :

      

   « Car enfin qu'est-ce que l'homme dans la nature ? Un néant à l'égard de l'infini, un tout à l'égard du néant, un milieu entre rien et tout. Infiniment éloigné de comprendre les extrêmes, la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable, également incapable de voir le néant d'où il est tiré, et l'infini où il est englouti. »

  

   Oui, à l’évidence, cette Ligne nous place devant ce mystère si bien traduit par l’Auteur des « Pensées », nous situer en tant qu’Hommes au sein de cet Univers qui ne laisse de nous interroger et nous ouvre les voies infinies de la belle Métaphysique. Car, « métaphysiques », oui, nous le sommes indubitablement,

 

dans notre corps,

hors de notre corps.

 

   Le SENS ne s’inscrivant que dans le trajet, la relation du dedans au dehors, dans cette errance infinie qu’est toute existence humaine.

 

 

 

Partager cet article
Repost0
19 novembre 2022 6 19 /11 /novembre /2022 10:14
« Au vent mauvais »

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

   Il est des rencontres qui sont tissées d’inquiétude. L’on se sait pourquoi, mais c’est ainsi, l’inquiétude suinte de chaque pore de la peau, fait ses flaques dolentes. Alors, tout le jour durant, l’on ne pourra se distraire de Soi. Alors, les heures passant, l’on sentira comme une ombre maléfique glisser tout le long de son corps, se donner pour le Soi lui-même, comme si, de toute éternité, une nasse d’inquiétude nous était tendue qui n’attendait que notre chute. Or, lorsque les mailles de la nasse sont serrées, je vous le demande, comment pourrait-on s’en extraire autrement qu’en déchirant son esquisse de chair, en réduisant ses propres membres à la dimension de l’illisible fragment ? Consentir, en quelque sorte, à rejoindre sa part de Néant, à s’immerger dans une Nuit sans bord, à connaître l’étreinte maléfique de l’Ombre. Oui, ce sentiment « d’in-existence » est éprouvant au plus haut point, mais « exister » n’est-ce point seulement au risque de mourir, de s’absenter de Soi définitivement, de rompre les amarres avec tout ce qui nous relierait à quelque chose de sensé : la feuille se détachant sur le clair du ciel, le visage aimé, le poème en son altière tenue, l’aura des dieux au plus haut de l’empyrée ? Tout est présent à quoi on s’attache comme s’il s’agissait d’un éparpillement du Soi, ici une main se levant dans l’azur, là un pied avançant sur la poussière du chemin, là encore l’étrave de notre visage s’enfonçant dans les couches d’air dense, on dirait la consistance d’une ouate et il faut se battre contre le Réel afin d’en distendre les liens, d’y creuser le tunnel d’un possible pour-Soi.

      Il est des rencontres qui sont tissées d’inquiétude. Et ne croyez nullement que je me complaise dans cette redondance de l’énonciation qui, pour vous, sans nul doute, deviendra vite mortelle. Mais la Mesure de Thanatos, il faut lui tirer un pied-de-nez, l’affronter depuis la plus grande hauteur, l’acculer à n’être qu’une chose illisible parmi les choses illisibles. Car, vous le savez bien, tout est illisible qui vient à Soi, tout n’est qu’apparence, illusion, manière de théâtre où s’agitent quelques spectres qui ne sont jamais que les projections de nos singuliers imaginaires. Vous, Lecteur, Lectrice, que j’imagine penchés vers vos écrans bleus, déchiffrant ma laborieuse prose, pas plus que moi vous n’avez de consistance. Je vous adresse un mot que vous recevez dans la conque de votre tête mais il s’ensuit un étrange clapotis pareil à une goutte d’eau résonnant dans la gorge d’un puits lorsqu’elle atteint l’ultime de son trajet, cette nappe, cette onde qui ne sont qu’un miroir où échouent les songes, les mirages de l’humain. 

   Rien n’existe qui puisse trouver confirmation d’une quelconque présence. Å la rigueur, nous pourrions alléguer la mise en vis-à-vis de nos consciences respectives s’éprouvant dans une relation dialogique, chacune s’accroissant de la dimension de l’autre. Mais, à peine énoncées, nos consciences s’effacent de notre commun horizon comme si, jamais, elles n’étaient venues au jour. Au vrai, avez-vous déjà saisi votre conscience, avez-vous pu l’habiller d’une forme, l’entendre énoncer le moindre verbe ? Oui, je sais la fameuse « voix de la conscience », elle est identique à un château de sable qui s’effrite à mesure que le flux du monde vient en battre le socle. Seul le Rien se rend tangible à l’aune précisément du Rien qu’il est, qui creuse sa vacuité au sein de nos anatomies, vortex où tout disparaît sans aucun motif de retour.

   Il est des rencontres qui sont tissées d’inquiétude, dis-je pour la énième fois et ceci habitera d’une manière si insistante les circonvolutions de votre matière grise que, jamais plus vous ne l’en pourrez déloger. Là, seulement, vous éprouverez la possibilité de votre conscience au sein de laquelle un dard de feu la clouera sur la planche ontologique, laquelle, comme chacun le sait, est enduite de savon, ce qui, conséquemment, vous obligera, tel le bon Sisyphe, à « remettre vingt fois sur le métier » votre ouvrage de vivre, à hisser votre caillou tout en haut de la montagne puis recommencer jusqu’à ce qui constitue votre Infini, ce dernier souffle qui sera votre ultime manifestation, peut-être la seule qui aura jamais eu lieu! Et maintenant nous sommes parvenus au point où la rencontre doit se donner sous les espèces de l’image, ce « re-présenté » qui n’est qu’un avatar d’une supposée réalité.

   Je ne sais pas sur quoi « Tourmentée » fait fond. Réel, imaginaire, rêve éveillé ? Mais peu importe, le problème n’en demeure pas moins entier quel que soit le mode de donation de qui-elle-est. Imaginez ceci : un mur gris, indéfinissable, comme une aube traversée de brume dont on se demande si elle sera suivie de jour, de clarté, fût-elle faible, ou bien si elle retournera à la nuit. Donc un mur de format carré qui n’autorise nulle fuite. Pareil à un lopin de terre clôturé dont nul ne pourrait s’exiler. Tout est si serré dans le cadre étroit de cette troublante narration. S’enlevant sur ce fond, à moins que ce ne soit le fond lui-même qui en exsude la troublante effigie, l’image d’une Figure Féminine en sa plus austère manifestation, précédemment nommée « Tourmentée ». Une présence dont on n’aimerait qu’elle se révélât, un soir de décembre, dans le sombre corridor d’une étroite venelle. Le casque des cheveux est de rouille et de feu, comme si une combustion interne en animait la teinte. Une manière de « buisson ardent », qui, bien plutôt que de révéler le Dieu Éternel, en serait la haute négation, à savoir ces flammes rugissantes qui brûlent les âmes impies dans les coulisses du Tartare. Un visage, mais quel visage ! Un triangle de cire qui fait penser au masque mortuaire de ce très cher Blaise Pascal flottant entre deux infinis, le Grand, le Petit et menaçant de ne connaître ni l’un ni l’autre. Oui, c’est bien l’emblème de la Mort elle-même, de la Camarde, de la Grande Faucheuse aux altruistes dispositions. Combien cette épiphanie est tressée de la vannerie du Tragique le plus haut !

    Tout y est anguleux, tout y est destiné à ne connaître que les plis d’une prochaine disparition. Sourcils charbonneux, yeux de suie profondément enfoncés dans leurs orbites, reflets des plus sombres desseins. Le nez est droit, long, dépourvu de quelque atténuation qui eût pu en adoucir les traits. Nez en surplomb de lèvres étroites, biffées de noir, situées juste au-dessus d’un menton à la géométrie fermée. Quant à la climatique générale de la peau, elle est tout simplement un genre de terre amorphe, inerte, pareille à ces argiles mortes des tourbières, à ces lagunes des mangroves où ne clapote qu’une eau sans devenir. Et n’attendez nullement de la vêture qu’elle vienne tempérer le décor, a contrario, elle ne fait qu’en accentuer le drame. Un haut aux manches courtes à la teinte indéfinissable, un vert de nature triste si l’on veut, un vert de sombre désespoir tenant, tout à la fois, du vert d’Eau en sa longue monotonie, du Lime en son éclat assourdi, de Prairie avec ses zones d’ombre. Le tout cerné d’un liseré Réglisse qui semble n’autoriser nulle échappatoire, comme si le buste de Tourmentée était aliéné à même le linge supposé la protéger, la mettre à l’abri des dagues et des griffes de l’extérieur. Quant au pantalon, il se décline sous tous les tons du violet, du sombre Indigo à Lavande, faisant de longues haltes dans cet étrange Violine qui n’et sans évoquer les affres de la mélancolie, sans dresser la perspective du corridor vide de la solitude. Mais ce qui frappe le plus, c’est la posture de Tourmentée, tête posée sur le haut de son genou dans un geste d’abattement, la chute grise de son bras le long de son corps dont on suppute qu’il pourrait bien s’en détacher sous l’action du moindre souffle d’air.

   Cette représentation est, à l’évidence, enclose dans le plus haut tragique qui se puisse concevoir. La peinture est traitée dans un expressionnisme si radical que les couleurs, excédant la forme du Modèle, prennent le dessus comme son existence même est réduite à n’être qu’un combat, un affrontement de couleurs plus violentes les unes que les autres. Certes, nous ne connaissons nullement les motivations de l’Artiste lorsqu’elle s’est saisie de ses brosses et qu’elle a couché sur la face livide de la toile cette fulgurance colorée, ce tourbillon chromatique des plus funestes, ces cernes noirs qui sont identiques à des rayons venant en droite ligne du Domaine des Ombres, là où toute vie se résout à n’être plus que cendres fouettées par un « vent mauvais ». Et ce vent nous porte naturellement en direction de la mythologie mésopotamienne dans laquelle « les vents mauvais, aussi appelés imhullu, sont au nombre de sept. Il s'agit du vent mauvais, du tourbillon, de l'orage, du vent quadruple, du vent septuple, du cyclone et du vent incomparable. Ils sont souvent assimilés aux sept esprits mauvais. » (Wikipédia), et ce vent nous indique ce « Vent d’Automne » verlainien chanté de si belle et si triste façon :

 

« Les sanglots longs

Des violons

De l’automne

Blessent mon cœur

D’une langueur

Monotone.

 

Tout suffocant

Et blême, quand

Sonne l’heure,

Je me souviens

Des jours anciens

Et je pleure.

 

Et je m’en vais

Au vent mauvais

Qui m’emporte

Deçà, delà,

Pareil à la

Feuille morte. »

 

   Ce poème, paru originellement dans la section « Paysages Tristes » est une manière d’ode à la Mélancolie qui, sans doute, est l’un des thèmes de prédilection des Poètes de tous les temps, dont Edgar Allan Poe disait :

 

"La mélancolie est le plus légitime de tous les tons poétiques"

Cette note inquiète de la Mélancolie est très nettement perceptible dans l’œuvre de Barbara Kroll et, en ceci, son traitement, quoiqu’expressionniste à première vue, possède ce caractère saturnien affirmé qui pourrait l’amener à être interprété en tant que Poème s’inscrivant dans cette même veine. Alors, ici, comment ne pas citer « l’Épigraphe pour un livre condamné en 1857 » de Charles Baudelaire à propos des « Fleurs du mal » :

 

« Lecteur paisible et bucolique,

Sobre et naïf homme de bien,

Jette ce livre saturnien,

Orgiaque et mélancolique… »

 

   Mais, à défaut de « jeter » cette œuvre à la rhétorique aussi puissante que glaçante, image de l’Humaine Condition lorsque, renonçant provisoirement à ses certitudes, elle vacille sur son socle rongé par le temps et les assauts de la tristesse inhérente à tout cheminement sur Terre, nous illustrerons la fin de notre article par cette gravure d’Albrecht Dürer, si belle en sa vérité : « Melencolia I », qui certes « donne à penser », à penser profondément.

« Au vent mauvais »

Source : Wikipédia

Partager cet article
Repost0
17 novembre 2022 4 17 /11 /novembre /2022 09:02
De l’Ombre à la Lumière, le clair-obscur

Peinture : Léa Ciari

 

***

 

    Si l’on regarde dans l’exactitude des choses, si l’on va droit au signe, alors une manière d’évidence surgit dont il faudra cependant creuser l’énigme, au motif que l’évidence concerne l’image, nullement ce qu’elle signifie en son fond. Å observer Cette Forme qui ne nous laisse nul doute sur le fait qu’elle vient en droite ligne d’une belle féminité, nous demeurons malgré tout dans l’incertitude de son être, nous nous situons sur la lisière à défaut d’en pouvoir franchir la limite. De là, de ce flou, de cette indistinction, provient notre intérêt. Qu’une chose se donne dans la clarté et, immédiatement, nous sommes abreuvés et immédiatement, pareil au papillon butinant successivement les corolles multiples des fleurs, nous nous éloignons de la scène afin d’en découvrir une autre. Å prendre en compte le réel, il nous faut la dimension de l’étonnement, cette sublime vertu philosophique au gré de laquelle le divers nous appelle et nous invite à en pénétrer le sens.

 

Ceci revient à dire

que l’éveil de notre curiosité

tient bien davantage du caché,

du secret, de l’en-voie de Soi,

de l’indéterminé si ce n’est

de la confusion.

 

   Oui, tout ceci paraît bien étrange et, néanmoins, chacun a fait l’expérience, au détour d’une rue, découvrant cet Être inconnu, crypté, étrange, d’en vouloir sans délai déchiffrer le rébus. Car ce que nous supportons le moins, que les choses se dissimulent et nous mettent en échec, car toute inconnaissance est de cet ordre. L’inconnu, ombreux, opaque, dense, nous souhaitons en traverser la matière, en éclaircir la substance, de façon qu’une lumière s’allumant, un feu se manifestant, nous ne restions soudés au fin fond d’une caverne qui ne serait rien de moins que la duplication du monde souterrain platonicien, une blessure de l’âme si vous voulez.

   Donc cette Forme nous intrigue et tout le temps que durera sa sourde ambiguïté, nous ne serons au repos, nous serons, en quelque façon, à côté de nous, déportés de notre être, orphelins d’un savoir dont nous pensons qu’il nous comblerait, ouvrirait grand les portes de la félicité. Nous voyons et nous disons ce genre de douceur pareil à la teinte d’une rose-thé, nous en humons la mielleuse fragrance, nous en estimons le velouté sur la plaine de notre épiderme. C’est un peu comme si un premier ciel de printemps se mettait à doucement vibrer sous les attouchements d’un air léger, aérien. Tout est si généreusement offert que nous devrions en être rassérénés mais l’œil que nous glissons sur la scène perçoit, en quelque profondeur, des motifs d’être alertés. Tout en haut de l’image, en tous points comparable à l’indécision d’un spectre, l’essor entre Beige et Grège d’une chair qui pourrait bien être celle de deux bras, en réalité le geste sommital de quelque chorégraphie, une élévation pour plus haut que Soi, peut-être le symbole d’un Idéal à atteindre.

   Nous voyons et nous disons cette ligne ovale si parfaite, elle tient du cercle sa belle plénitude, et de ses sommets un ineffable sentiment de liberté. Son contenu indéchiffré nous donne cependant accès à l’épiphanie humaine en son exception. Sommes-nous floués, dépossédés d’un savoir du visage puisque ses signes essentiels s’en sont absentés ? Image de la pure vacuité qui pourrait creuser en nous l’irrémédiable dimension d’un vénéneux pathos ? Sommes-nous frustrés ? Nullement car toute licence nous est donnée de dessiner, au plein de notre imaginaire,  selon nos plus vives affinités, la douce pliure des yeux, la simple éminence du nez, le naturel des lèvres et le mystérieux Langage qui s’y abrite. Le massif de la tête est incliné, non dans un genre d’inquiétude, bien plutôt dans une disposition à se conformer au vocabulaire de la danse, à exprimer peut-être la retenue, la modestie, l’inclination à considérer le monde depuis cette attitude toute en attente, méditative.

   Et voici que les deux effusions hors-le-corps, les deux lignes de chair aériennes, trouvent simultanément leur écho sous la figure d’un genre de nacelle dans laquelle le visage viendrait trouver son repos. Ce qui, jusqu’alors nous égarait, cet éparpillement au large de l’anatomie, devient le signe le plus patent du refuge, du recueil en Soi. Notre apaisement est au prix de cette confluence, de ce semblant d’unité, de cette émergence qui pourraient initier la belle narration humaine. Malgré le tremblé du dessin, malgré le tissu onirique qui le vêt, malgré que notre vue soit tirée à hue et à dia, quelque lumière commence à poindre à l’horizon. Le corps est mince qui se creuse du golfe des hanches, l’ombilic fait son feu discret, les jambes initient le début d’un chemin qui s’efface tout en bas de l’œuvre. Ceci constitue-t-il le symbole qui irait à l’essentiel, ignorant la dimension terrestre, là où parfois se dressent les sillons d’une peur, d’une angoisse primitives ?

      Nous voyons et nous disons ce qui, de prime abord, confondu dans la nuée du fond, n’apparaissait guère, ces bras qui longent le corps, mais dont nous ne pouvons affirmer qu’il s’agit bien de bras ou plutôt des plis d’une vêture discrète de Ballerine. Si notre première hypothèse se révèle adéquate, donc la présence des bras, corrélativement se montrera à nous la silhouette de la Déesse Kali, du panthéon de l’hindouisme, celle qui possède huit bras, celle dont il est dit « qu’elle détruit le mal sous toutes ses formes et notamment les branches de l'ignorance (avidyā), comme la jalousie ou la passion. » La simple et pure apparition de la Déesse Kali aura tiré l’illisible Figure de l’énigme qu’elle nous tendait à la façon d’un piège, ce qui aura pour conséquence immédiate de combler la vacuité de notre ignorance, de gommer les lignes d’une passion inexaucée. Ainsi, le motif de cette belle peinture, tiré de son étrange et inquiétant anonymat, vient combler l’incomplétude qui, habitant l’image, jouait en écho avec la nôtre. Bien évidemment nous ne serons sûrs de rien, mais rien n’est jamais certifié conforme dans le processus de quelque interprétation que ce soit. Une certaine Psychologie Analytique pourrait bien nous mettre sur la voie de qui-nous-sommes, elle dont la tâche est d’investiguer l’inconscient et de découvrir, dans toute psyché individuelle, la trace des Archétypes qui traversent l’âme et lui donnent son essentielle texture.

   Peut-être sommes-nous des Kali, des Sisyphe, des Œdipe qui nous ignorons et, ne prenant nul recul par rapport à qui-nous-sommes, vivons dans une manière d’éternelle confusion ou, à tout le moins, d’approximation. Mais peut-être cette dernière est-elle la seule marge de liberté à laquelle nous puissions prétendre : l’indéterminé nous conduisant, peu à peu, au seuil de notre propre détermination ou de sa banlieue proche, cette sorte de « chôra platonicienne » dont le concept flou plongeait Platon lui-même dans l’embarras. Mais citons la définition que nous en donne Wikipédia :

    « En métaphysique, se référant au premier sens de « place », Platon (particulièrement dans le Timée, 49 a - 53 b) utilise également le terme de chôra pour désigner un concept ontologique difficile que l'on pourrait très grossièrement traduire par le mot « espace » ; il s'agit en quelque sorte de la matrice porteuse de toute matière, responsable de l'aspect chaotique et indéterminé de celle-ci en dépit des efforts du Démiurge pour lui donner une forme idéale. » (C’est moi qui souligne).

   De cette définition de la chôra, nous ne retiendrons que cette valeur essentielle, énigmatique, cette matrice ombreuse, originaire, qui se donne dans le chaotique, l’indéterminé tous prédicats selon lesquels la Belle Figuration sur laquelle nous nous penchons se montre à nous et, conséquemment, nous plonge également dans l’embarras. Mais peut-être, à y bien réfléchir, toute œuvre d’art, en son naturel mystère, n’a-t-elle pour mission première que de nous précipiter dans la confusion, de nous faire longer l’abîme, tout le temps que son être nous demeurera inaccessible, puis les choses s’éclairant, se manifestant au grand jour ou, au moins, dans la lumière tamisée d’un clair-obscur, délivrés pour un temps de nos plus ténébreux démons, dans une soudaine éclaircie, le motif esthétique viendra à notre rencontre avec son évidente charge de sens. C’est à ceci, à cette conquête de l’œuvre qui est conquête de qui-nous-sommes, que toute contemplation d’une Image Essentielle doit tracer le lumineux chemin. Ne sommes-nous, constamment dans notre relation à la manifestation du réel, dans ce procès de constante perplexité, de doute, d’obscurité native, lequel, faute de nous donner accès à la certitude de Formes-en-soi, nous situerait, en vertu de notre essence, sur ces lisières de l’Être qui, pour être irrésolues, n’en sont pas moins belles.

 

En témoigne cette belle peinture de Léa Ciari

 

 

Partager cet article
Repost0
14 novembre 2022 1 14 /11 /novembre /2022 09:57
L’instant diaphane où le TEMPS BLANC

 

Entre sel et ciel…

Bassin de Thau

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   Il faut se lever à la lisière d’un songe, longer doucement une brume, à la façon des gerridés, les pieds dessinent sur le givre du chemin des étoiles d’eau, respirer juste ce qu’il faut pour ne pas troubler l’air, ne nullement contrarier l’onde. Dans les villages alentour, tout est calme, les Dormeurs sont au repos, les animaux sommeillent dans leurs boules de poils et de plumes, les loutres glissent infiniment dans leur fourrure de soie. Le paysage séjourne en un immense linceul qui est le lieu même où l’être des choses se connaît jusqu’en son ultime profondeur. Alors, en cette sublime hésitation de l’aube à paraître, un mot, un seul, mais combien précieux, fait son éclosion presque inaperçue : BLANC. Nous disons « BLANC » et nous avons sans délai accès à ce « Monde Blanc » qui est pur mystère tout comme la naissance du Jour, de l’Enfant, de la Nature est pur mystère. Impénétrable. Dense. Opaque. Et c’est à nous les Hommes d’en percer l’énigme, d’en creuser le sens. Avant tout, le BLANC est silence, le BLANC est lenteur. Tout est immobile pareil au premier mot du poème par lequel se dit le Tout du Monde.

 

On avance, là en soi,

au creuset de l’intime.

On est léger,

tel la feuille dans le vent,

l’oiseau dans les plis d’air.

Le Temps n’est pas encore.

Le Temps est juste

une promesse d’avenir,

un à peine ébruitement

à l’écart de Soi,

à la périphérie sans doute,

on en éprouve le précieux,

l’inimitable,

on en attend la venue

de la même façon

que l’aube attend le jour

depuis le creux de

sa longue patience.

Le Ciel est plus que le Ciel.

Le Ciel n’a ni attache, ni contour.

Il vit en lui,

au plus profond

de son être.

La Ligne d’Horizon

n’est pas encore,

peut-être n’a-t-elle

jamais été ?

Elle essaie de se dire,

de prendre forme entre

deux espaces vides qui sont

ses affinités essentielles.

 L’Eau est plus que l’Eau.

Elle glisse longuement

en direction de son Destin.

Sans bruit.

Sans parole.

Sans flux.

 

Eau/Horizon/Ciel,

une seule et même présence

une seule et même harmonie.

Tout dans la simple nuance de Soi.

Tout en haut, des touches de Gris,

de l’Argent, du Perle, du Souris.

Ce Gris est du Blanc

qui se voile, se dissimule,

se plie au sein même de sa Blancheur.

De l’Albâtre, du Céruse, du Saturne,

une unité en de subtiles variations.

On pense à un vase de Porcelaine

sur une étagère de verre.

On pense à la poudre de talc.

On pense à l’écume,

à la neige, au fin nuage.

Un môle léger avance

dans la diagonale du paysage.

Planches de mousse et de lichen,

planches disjointes par où se laisse voir

 la belle sérénité de l’onde.

Ce qu’il reste d’une fugue.

Ce qu’il reste d’un adagio.

Une infinie mélancolie

que ne pourra jamais combler

que la Beauté en sa plus juste mesure.

Un rythme de pieux noirs.

Puis d’autres planches posées

au-dessus de l’eau,

un simple vol de demoiselle,

une opalescence,

un cristal inapparent.

  

Dans l’écume de sa tête,

ce ne sont que flottements,

effleurements,

susurrements

de mots délicats

qui se donnent

dans la facilité,

la pure grâce :

 

instant, diaphane, osmose,

affinité, lunule, écluse,

aube, glace, milieu,

passage, léger, velouté,

docile, clément, pastel,

esquisse, laineux, aimant.

 

Rien qui n’entaillerait la douce puissance du jour.

Rien qui ne détruirait la montée évidente de l’heure.

Rien d’autre à faire que se disposer

au recueil, à la contemplation.

Tout ce qui se dit ici peut se contenir

en un seul mot : BLANC.

Il faut y revenir tout comme l’on revient

avec une ferveur inquiète auprès de l’Amante qui,

à peine laissée, appelle et attend

qu’une plénitude lui soit offerte.

Qu’un jour déplie son calice dont elle fera

le lieu de son épanouissement.

 

Perspectives quant aux œuvres d’Hervé Baïs

 

   Les Photographies dont il nous fait l’offrande sont le témoin d’une belle persistance à traiter l’inépuisable sujet de la Beauté, selon trois valeurs essentielles : NOIR/BLANC/GRIS, ce lexique si simple, si efficace qu’il dit l’entièreté du Monde en seulement trois notes. Prétendre créer des œuvres d’art est ceci : d’une économie de moyens, tirer une large sémantique qui épuise le sujet bien mieux que ne saurait le faire un cliché bavard. Le Simple, voici ce qui doit être maitrisé avec la plus belle assiduité qui se puisse imaginer. Je voudrais placer les Images d’Hervé Baïs sous la bannière du BLANC, comme il a déjà été dit, approcher ce « Monde Blanc », lequel, loin de s’abîmer en quelque formule facile, creuse un sens infini. En réalité Œuvre de Poète, œuvre d’une sensibilité exercée à extraire du Réel ce qui mérite de l’être et d’y demeurer, loin de l’agitation de notre société que Guy Debord, en son temps, nomma « La Société du spectacle ». Ses plus grandes audaces sont aujourd’hui dépassées en ces temps d’inflation où les célèbres « selfies » tiennent lieu d’identité, sinon d’emblèmes portés au-devant de Soi tels de brillants et irremplaçables oriflammes. Si le superficiel, si le contingent ont un nom, c’est bien celui-ci, « selfie » dont on ne pourra jamais tirer qu’un caprice sans réel objet, sinon de porter le Sujet là où jamais il ne devrait être, à savoir sur l’avant-scène, mais dans les coulisses, dans le trou du Souffleur où la modestie serait son visage le plus exact. Vraiment l’Homme ne connaît plus ses propres limites. En ceci qui paraît inessentiel, consiste un véritable danger, prendre sa propre image, cette pure illusion pour le Soi, pour la seule chose qui puisse nous déterminer en propre. Touté vérité est à cette aune.

   Il me paraît tout à fait pertinent de classer ce Photographe exigeant parmi les tenants du concept de « Monde Blanc » dont je vais essayer de tracer quelque sillage. Une large citation extraite du Site « Recours au poème », dans un article intitulé « Les territoires du blanc chez André du Bouchet et Kenneth White », commis par Christine Durif-Bruckert et Marc-Henri Arfeux, nous permettra de mieux saisir ce que recouvre cette belle métaphore :

  

    « L’œuvre importante du poète André du Bouchet (1924–2001) comme celle de Kenneth White poète né en écosse en 1936 relève de ce que l’on appelle les « écritures blanches » (« le monde blanc » selon l’expression de Kenneth White).   Le poète est dans la recherche d’un commencement, d’un recommencement qui aurait vocation de retour vers la matrice des choses, « en pleine terre », « dans le corps de la terre », au point originaire et muet (blanc) du monde et de la langue, tout en liant le langage à ce monde de l’élémentaire. »

 

   Les paysages qui figurent dans le travail d’Hervé Baïs, le choix méticuleux de LIEUX, au sens, précisément, de « lieux chargés de sens », la dialectique du Noir et Blanc, la posture méditative dans laquelle les Voyeurs de l’image que nous sommes devront se disposer, recueil en Soi, retour à une manière de terre vierge, originaire, seule dimension possible afin que puisse être rejoint ce que la Nature a de plus précieux à nous dire : sa dimension de terre nourricière des corps, mais aussi bien des esprits, ouverture à la claire donation du Monde. Les paysages donc qui viennent à notre encontre ont pour essentielle mission de créer en nous cette éclaircie par laquelle, par-delà le caractère esthétique, les sèmes inscrits dans les choses appelleront le recours à une éthique.

   Regarder avec l’exactitude qu’exige toute vérité ce beau paysage tout de blancheur, un flocon, une brume, le tissu d’un songe, vecteurs d’une naturelle fragilité, regarder donc au sens plein du terme consiste à ne nullement demeurer en Soi, mais à se porter au-dehors, tout près de ce môle de bois, de cette eau impalpable, de ce nu horizon et de les reconnaître comme parties de nous-mêmes car nous aussi, les Hommes, possédons une dimension de cosmos au gré de laquelle notre sort est intimement lié au sort du martin-pêcheur, du frêle roseau, du tamaris qui vibre sous l’amicale poussée du vent.

   Nous sommes Nous-plus-que-Nous, tout comme la Nature est plus-que-Nature, ces extensions d’être n’ayant jamais de sens qu’à se rejoindre, à cheminer de conserve sur les chemins de l’Avenir.  Contemplant cet éclat, cette splendeur de ceci qui nous est donné à voir, nous ne pouvons qu’éprouver, au plus profond de qui-nous-sommes, ce sentiment de sérénité, cette équanimité d’âme qui nous guérissent, au moins provisoirement, des événements d’une actualité le plus souvent totalement absurde.

   Mais, bien plutôt que de disserter longuement sur les évidentes vertus de ces images, voyons ensemble quelques horizons dévoilés par ce singulier et ô combien nécessaire « Monde Blanc » :

 

« bouillonnements blancs des vagues

                                    confusion des commencements

                        dissolution et amplitude

le vide est plénitude

 

et les goélands

                    font jaillir leurs cris spontanés »

 

« Un monde ouvert » - Kenneth White

 

   Extension - « Vague », « amplitude », « plénitude », « goélands », ce lexique rejoint, en sa valeur d’accroissement de la conscience humaine, celui dont il a été question plus haut dans le texte. C’est bien l’une des vertus charismatiques du Langage, c’est bien sa mesure de Totalité qui permet, au travers de quelques mots « d’anthologie » de nous placer, sans délai, dans ce Monde qui, pour être utopique, n’en est pas moins fécondateur pour notre esprit, multiplicateur pour notre imaginaire.

*

    « En jouant sur le mot et sachant que la blancheur est la synthèse de toutes les couleurs, j’ai tendance pour le moment, à nommer blancheur cette complète réalisation de moi-même et à traduire ces moments d’unité par des termes qui indiquent la blancheur ».

 

« Kenneth White, nomade intellectuel, poète du monde » - Michèle Duclos

 

   Extension - Le Blanc comme « synthèse de toutes les couleurs », ici se dit de fort belle manière Tout ce que le Blanc peut recéler en lui de significations multiples. Métaphoriquement considéré, il est pareil à ces jarres antiques venues du plus loin de quelque Péloponnèse, chargées des rumeurs d’une huile qui exhale encore les anciens mythes grecs, L’Iliade, l’Odyssée Homérique en leur excellente facture, fondements même de notre cuture occidentale.

L’instant diaphane où le TEMPS BLANC

 

Photographie : Hervé Baïs

 

 

« Monde Blanc

 

Ce monde d’arbres blancs

Il est là devant moi

Bouleaux dans le gel, nus

Présents, vivants, patents

Seul le feu peut écrire

Sur pareil fait ultime

Je réclame du feu

Du FEU pour détruire et créer

Du FEU pour brûler l’illusoire

Du FEU pour écrire le blanc »

 

        Kenneth White

 

   Extension - L’arbre, et singulièrement le bouleau, cette pure élégance, ce pur mystère planté au sein de la rigueur Boréale, lui en son exacte blancheur nous indique la voie de l’Essentiel, la voie de la Photographie belle.

Réserve. Unité. Rigueur,

 

  seul ce triptyque est créateur de ce qui aura pour nom « œuvre ». Et comment ne pas comprendre le sens de cette haute dialectique, laquelle plaçant ici le blanc Bouleau, demandant là, l’incandescence du Feu, la comprendre selon la belle complémentarité des Opposés :

 

la Glace suppose le Feu,

la Rigueur exige la Passion.

La Prose appelle le Poème.

 

   Pour appliquer ceci à l’Image, c’est bien l’apparent Dénuement qui porte en lui la mesure amplifiée de la Joie. C’est l’exigence de tout Art qui se dit en cette sublime manière. Rien n’existe de Beau qu’au prix de cette tension, laquelle est le tissu de toute Tragédie. Or la Tragédie, et la Grecque tout particulièrement, constitue l’Archétype du Beau au motif que L’Homme confronté à son Destin acquiert son ultime signification, liberté qui fonde toute éthique.

 

*

 

« Combien d’aurores, froides de son repos d’où naissent des

   ondes,

Les ailes de la mouette plongeront-elles, son corps pivot

   du vol

Répandant des cercles blancs de tumulte… »

 

                     Hart Crane

 

   Extension - La Mouette est ce « vol absolu », comme le désigne Kenneth White dans l’extrait ci-dessous, ce « vol absolu » donc qui répand « des cercles blancs de tumulte ». L’efficacité de l’oxymore, qui fait se confronter les cercles apaisés de blancheur au tumulte, tient sur cette fragilité même du vol qui est, analogiquement, la fragilité du « Monde Blanc ». Car, oui, les « aurores » sont fragiles, le « repos » est fragile, les « ondes » sont fragiles, les « ailes » sont fragiles car, toujours, une guerre menace la paix, car toujours une haine se lève à l’encontre d’une amitié.

 

L’instant diaphane où le TEMPS BLANC

Photographie : Hervé Baïs

 

*

     « …ce qu’il y a de difficile à réaliser, c’est que le coup doit pénétrer jusqu’au blanc, au moins en un endroit. »

William Carlos Williams

 

   Extension - Cette formulation de Williams C. Williams est d’une exceptionnelle teneur. Mais que veut donc dire « le coup doit pénétrer jusqu’au blanc » ? Cette formule n’est mystérieuse que le temps pendant lequel nous n’aurons saisi sa réelle profondeur. En réalité le Blanc n’existe nullement à l’état pur dans la Nature. Ni la neige, ni l’écume, ni la fleur de lotus, pas plus que les plumes du cygne ne sont blanches, seulement un reflet du Blanc, une apparence du Blanc. Afin de parvenir au cœur du Blanc, à savoir déchiffrer son Être, il faut le coup de foudre, la soudaineté de l’éclair de « l’exaiphnès » platonicien, ce changement subit du temps de façon entièrement qualitative, cette « nature étrange, stupéfiante, insaisissable » comme le dit lui-même Platon, ce saisissement au terme duquel, sans doute dans la plus grande stupeur qui se puisse imaginer, on est au cœur du BLANC, autrement dit dans une manière d’Origine, de Point Zéro à partir duquel tout pourra commencer à signifier.

   Ce qui constitue l’obstacle le plus évident à « pénétrer jusqu’au blanc », c’est bien évidemment notre commune et quotidienne disposition à nous engouffrer dans la première interprétation « mondaine » (au sens d’une réification de la pensée), à disposer d’un étant sous-la-main, tirant de son immédiate concrétude, sinon une vérité, du moins un semblant, dont, la plupart du temps, nous nous contentons. Le BLANC Majuscule ne s’obtient jamais qu’au travers d’une idéation, d’une intellection, d’une intuition et c’est pourquoi il brille au loin, telle la merveilleuse IDÉE Platonicienne, d’un éclat qui nous fait « cligner de l’œil », et nous rejoignons en ceci le Prologue de Zarathoustra où il est dit :

    « Amour ? Création ? Désir ? Étoile ? Qu’est cela ? » - Ainsi demande le dernier homme et il cligne de l’œil. »

   Si nous observons correctement ce que sont « Amour », « Création », « Désir », « Étoile », nous nous apercevons rapidement que ce ne sont nullement des formes réifiées dont nous pourrions nous emparer, mais des IDÉES flottant en quelque inaccessible Empyrée. Or « le dernier homme » est bien celui qui se précipité dans l’absurde, le nihilisme, tête la première, pour ne s’être jamais attaché qu’à de « terrestres nourritures », oubliant de confier à son Esprit la tâche de découvrir ce Blanc Originel qui est le fondement même de notre Humanité.

 

En ce BLANC : L’Art, L’Amour, La Philosophie, Le Langage,

 

   talismans qui nous indiqueraient notre chemin le plus précieux. Cheminer est déjà beaucoup. Le début d’une insondable aventure !

 

« Blanc, blanc, blanc comme

   une frontière s’avançant dans la mort

c’est ça notre vie, c’est ça l’amour

   ligne après ligne

déferlant dans l’éclat… »

 

   Robert Duncan

 

   Extension - « déferlant dans l’éclat », c’est dire, encore une fois, mais de manière formelle différente, la nécessité de rencontrer cet éclair qui va nous féconder, nous porter aux rives de la Beauté, cette Belle Peinture, cette Belle Musique, cette Belle Photographie.

 

*

   « Ce qui deviendra plus tard la notion, l’intuition, la philosophie, le mythe du monde blanc – dont les vagues prémonitions peuvent naître dans l’expérience initiale – est concentrée essentiellement dans le corps érotique au contact des choses et des éléments : les remous de l’eau, le vol absolu des oiseaux, le corps souple du lièvre, la terre humide, les fleurs qui s’ouvrent, le tronc mince et cryptique du bouleau argenté, les lourdes grappes des sorbiers des oiseleurs, les seins d’une fille… »

 

Kenneth White - « La Figure du dehors »

 

   Qui comprend les beaux mots de Kenneth White (son patronyme est prédestiné puisque « White » en anglais signifie « Blanc »), comprend aussi le BLANC dont il est question lorsque l’intuition, clairement conduite, délivre en un seul « coup », aussi bien « les remous de l’eau », « le vol absolu des oiseaux », le « bouleau argenté ». Le mot de la fin sera laissé à Gertrude Stein :

« Un blanc est un blanc est un blanc est un blanc… »

 

L’instant diaphane où le TEMPS BLANC

Partager cet article
Repost0
5 novembre 2022 6 05 /11 /novembre /2022 09:24

 

     « De toutes manières, l'acte de réflexion, au lieu de se constituer en méditation athlétique où il ramasse ses forces pour les engager plus rudement, se dégrade alors en contemplation narcissique de ses propres formes. »

 

« Traité du caractère » - Emmanuel Mounier

 

*

   Sait-on pourquoi l’on entre soudain en contemplation ? Les motifs de contempler sont si rares. Et pourtant, qui n’a jamais contemplé demeure pour toujours sur le bord d’une évidente joie. Ce geste de retour sur soi est tellement empreint de pure grâce qu’à simplement vouloir l’évoquer, la plupart du temps, ne se présentent que de l’indicible, de la difficulté et son être semble se dissoudre à même son immédiate carence. Un genre de flottement infini qui nous disperse tant que nous n’avons plus de centre, que nous errons au large de qui-nous-sommes sans possibilité aucune de rejoindre notre propre logis. Exilés de notre singulière essence, nous ne savons plus, au juste, ce que sont les choses, comment elles viennent à nous, de quelle manière nous pourrions nous en saisir afin de ne demeurer dans ce sentiment de solitude abyssale qui, tout à la fois, est notre bonheur, tout à la fois la mesure d’une perdition dont nous pourrions bien ne jamais ressortir. Mais parler en termes généraux, s’il s’agit bien là du style le plus approprié à l’esprit même de l’acte de contempler, s’exprimant en allusions et en termes abstraits, nous laisse sur notre faim au motif que nous souhaiterions nous sustenter de plus substantielles nourritures. Pour cette raison, qu’il nous soit permis d’en approcher la forme à l’aune de trois variations qui en dressent la possible silhouette.

      Paysage - Vous êtes seul face au paysage dont il faut bien dire qu’il est « sublime », non au sens contemporain dévoyé au titre de la relativité ambiante, non bien plutôt dans sa connotation romantique ouvrant la dimension d’une poétique. A la manifestation de la contemplation, il faut ceci, la dimension d’une nature exacte, inentamée, libre d’elle, au sein de laquelle la liberté humaine trouvera sa propre mesure. Deux solitudes se faisant face dans une confiance réciproque, dans un échange du même. Nulle différence de qui-Vous-êtes à Qui-elle-est. Y en aurait-il une et ce qui prétendait à l’harmonie se trouverait projeté dans une manière de discordance si vive que le paysage s’annulerait à même sa propre vacuité, conduisant le Voyeur- que-Vous-êtes à sa perte. De façon à entrevoir un fragment de cette contemplation, nous ne disposons guère que de l’outil, toujours indigent, de la description, tout sentiment intime tremblant toujours de se voir découvert, donc trahi.

   Le ciel est clair, transparent comme s’il était le signe des espaces infinis, là où seule l’Éternité peut trouver lieu et place. Un nuage léger au plus haut, à peine la présence d’un flocon. L’horizon : une ligne brisée de montagnes qui s’efface au loin dans la plus grande douceur. Le soleil est une vague tache blanche, une lueur non encore assurée d’elle-même. Des collines d’herbe claire, rase, se prolongent en une ligne de conifères plus sombres. Puis, dans le demi-cercle d’une ligne noire, le miroir d’un lac où se reflètent, dans une sorte de mirage, les plus hauts sommets. L’eau est calme, lumineuse, elle porte, tout à la fois, la dimension du ciel, le mystère de l’inaccessible profondeur. Seules quelques racines aériennes émergent de l’onde comme pour en ponctuer le calme, le dire sur le mode mineur. Au premier plan, une courte forêt d’herbes aquatiques dresse ses herses pacifiques.

   De tout ceci vous êtes empli avec respect et pudeur. Jamais de hiatus entre Celui qui est droit et la Nature qui est donatrice de vie. Une unique respiration, un identique battement de cœur, une rencontre au sein des affinités. Vous-qui-contemplez ne le pouvez qu’à vous fondre en elle qui vous accueille au plein de sa vérité, de sa multiple et belle donation. Vous ne contemplez qu’à être à votre tour contemplé. Qui, mieux que cette Grande et Immémoriale Sagesse, pourrait s’acquitter de cette tâche avec plus d’amour, de gratuité, de générosité ? Afin que la contemplation ne se compromette en quelque vénéneux solipsisme, il lui faut cette profondeur d’écho, cette perspective d’entente, cette étendue d’écoute. Nulle autre alternative que celle de l’Homme-Nature, que celle de la Nature-Homme. Il y a des évidences, des truismes qu’il faut bien consentir à porter au jour, comme si la répétition pouvait trouver enfin son empreinte dans le morceau de cire malléable à l’infini de l’humaine condition.  

   Peinture - Quelle meilleure suite à donner au Paysage que de se porter sans délai, par exemple, auprès d’une œuvre de Paul Cézanne : « Nature morte à la mangue verte ». Pourquoi ce choix ?

Eh bien la description s’essaiera à en justifier la présence. Vous êtes dans la salle silencieuse du Musée, face à face avec l’œuvre sans que quelque chose que ce soit ne vienne s’y immiscer, pas plus un autre Visiteur, qu’un bruit ou une trop vive lumière, toute réalité qui s’interposerait serait de trop dans le dialogue que vous entretenez en silence avec la Nature Morte. Ce fond bleu où les traits de pinceau sont visibles, cette nappe grège aux multiples et harmonieuses variations, cette assiette nervurée d’une ligne de couleur, la mangue qui y repose, le citron en son éclat jaune, les trois pêches à la teinte chaude, lumineuse, tout ceci vous atteint au plus profond, en cet endroit mystérieux où, d’une façon quasiment alchimique, rien ne s’y résout qu’en une métamorphose qui est le lieu même de vos aspirations les plus pures, là où votre ardeur culmine, là où, prolongé au-delà de qui-vous-êtes, vous vous agrandissez d’une nouvelle dimension, vous vous déployez tout comme la plante sous l’amicale poussée de la lumière. Vous n’avez nullement quitté des yeux cette scène de fascination et de plénitude. Cette Nature Morte, en quelque façon, était la Compagne depuis longtemps recherchée, enfin trouvée, offerte par le Maître d’Aix-en-Provence. La contemplation portée à son acmé est ceci, fusion de Soi en cet Autre qui, au terme de la vision, sera partie intégrante de qui-vous-êtes, sans qu’aucune dette ne vous attache à elle, unique geste d’oblativité, de donation au regard de qui en sait recevoir la plurielle et indépassable obole. Et, maintenant, sans qu’un quelconque souci de gain hiérarchique en guide le motif, il nous faut en venir à l’image du Nu en sa plus belle figuration.

   Nu - Contempler ce superbe Nu que nous offre la photographie d’un Nu. Cette image décrit si bien la scène que vous attendiez que vous ne pourriez vous en soustraire qu’au prix d’un vif dépit. Sans doute, tout n’est-il sujet à contemplation et l’on comprendra aisément que la scène domestique cent fois croisée dans sa verticale contingence ne suscite en nous qu’un désintérêt sans fin, et ceci n’est rien que de plus normal. Si la contemplation demande l’intime, le discret, le simple, le repli sur soi d’une réalité cernée d’imaginaire, alors nous pouvons dire qu’ici, tous les ingrédients sont réunis pour que la magie opère. La pièce baigne dans un merveilleux clair-obscur. L’ambiance est feutrée, un genre de rumeur d’aube avant que le jour ne s’annonce. Juste un angle de fenêtre, c’est-à-dire, une visée du Monde sur le mode du clin d’œil, à peine un battement de cils. Dans le tamis de clarté, l’accoudoir incurvé du fauteuil, son pied de métal luit faiblement, les lames du parquet teintées d’une vaporeuse cendre grise. Sur le devant du fauteuil, sur une plaine de laine généreuse, l’empreinte noire d’une vêture. Au centre de la scène, pareille à une statue antique qui serait éclairée de l’intérieur, le calme surgissement de la chair d’ivoire du Modèle.

   Femme-Fruit. Femme-Mangue pour rejoindre la toile de Cézanne. Femme-Paysage pour jouer avec la montagne que reflète le lac. Femme-Monde pour dire la joie sans ombre, l’éclat qui nous submerge à apercevoir ce don de la Vie en sa « Multiple Splendeur » selon la belle expression d’Émile Verhaeren. Alors, serait-ce la dimension humaine qui serait à même de réaliser au-delà de toute parole le geste de contemplation au terme duquel nous serions comblés à seulement franchir le sans-distance de Soi à ce qui-n’est-Soi mais, soudain, se confond avec notre propre existence ? Oui l’Humain, en son inestimable valeur, plus encore que l’Art, plus encore que le Paysage nous saisit, nous transit au point de savoir ce qu’être humain veut dire en ces temps d’aride inhumanité. Seule la Contemplation peut encore nous sauver du désespoir ambiant. Si, de la place que nous occupons qui, parfois est si étroite, nous nous portons en direction du beau Paysage, de la belle Œuvre, du beau Modèle, en un mot vers la BEAUTÉ, alors nous pourrons nous inscrire en faux contre l’assertion d’Emmanuel Mounier, dépasser notre constitutionnel narcissisme et trouver en des Formes dignes d’être considérées des motifs d’espérer.

 

Que viennent à nous les Choses Belles,

leur accueil sera notre plus grand bonheur !

De ces choses, non seulement

nous en avons besoin sous la justification

d’un désir constitutif, ce qui, déjà,

serait tout à fait sensé,

mais bien plus au motif que

les sillons de Beauté creusés en nous

se donnent comme mesure vitale.

Oui, toute vie accomplie

est Contemplation.

 

 

  

 

 

 

Partager cet article
Repost0
3 novembre 2022 4 03 /11 /novembre /2022 08:31
L’Aventure de l’Oeuvre

« Destin d’une Nature Morte »

Barbara kroll

 

***

Qu’en est-il de l’Art ?

Qu’en est-il de la Création ?

Qu’en est-il du destin des Œuvres ?

 

   C’est à cette triple question qu’il nous faut essayer d’apporter quelque réponse, certes une approche seulement, quelques essais de compréhension. Cependant interroger ces trois thèmes revient, en définitive, à n’en interroger qu’un puisque, aussi bien, ces notions sont des notions-gigognes, de simples entités qui, s’emboitant, se déterminent l’une l’autre, pour aboutir à une sorte de Point-Source qui est celui de l’existence de l’Esthétique, sa condition de possibilité en quelque sorte. Pour paraphraser la célèbre formule de Leibniz, nous pourrions dire en une question saisissante :

 

« Pourquoi y a-t-il de l’Art et non pas plutôt Rien ? »

 

   Poser la question d’une œuvre, revient toujours à poser la question du fondement sur lequel elle repose, à savoir cette donation de sens qui se définit tel un Absolu au motif que l’Art ne peut qu’être de cette nature, sinon n’être Rien. Certes raisonner ainsi consiste à « placer la barre » si haut que nul n’en pourra franchir l’obstacle. Et pourtant, c’est bien une question de hauteur, d’élévation qui traverse toute œuvre, fût-ce de manière inconsciente. Il ne viendrait à l’idée de personne d’imaginer l’Artiste devant son chevalet ou son espace de création, accomplissant un travail de routine au cours duquel, nul arrière-plan ne se dessinerait qui viserait l’exigence la plus haute, la finalité la plus ambitieuse. N’est nullement Artiste celui qui, jamais, n’a rêvé de produire un pur chef-d’œuvre. Et ceci ne résulte ni d’une tendance à la paranoïa ni à la mégalomanie, ceci est inscrit dans le trajet même de tout Artiste. On n’est pas Artiste pour Rien.

  

   Dans le travail de création, c’est le Soi qui est totalement engagé et rien ne serait pire que de l’hypostasier, le réduire à l’exercice d’une fonction subalterne. Cependant qu’on n’aille pas imaginer quelque stature divine qui tracerait son aura tout autour de Celui-qui-crée. Celui-qui-crée, est, comme vous, comme moi, à la recherche de son être et sa conscience est entièrement tendue vers cet effort de dépassement de Soi qui est la condition même de l’atteinte d’une possible complétude. Or rien d’autre que le geste artistique n’est plus à même de répondre à une telle quête. La reproduction à l’infini d’une pratique qui, par bien des côtés, semble confiner à l’obsession confirme, s’il en était besoin, cette décision permanente d’être-Soi-plus-que-Soi. Aussi, lorsqu’on se penche sur l’œuvre finie de tel ou tel Artiste, nous avons l’impression que ce dernier, sous la conduite de son génie, n’a fait que tracer ce chemin lumineux qui, de toute éternité n’attendait qu’un geste, une main, un regard pour en actualiser la forme.

  

   Mais, bien évidemment, tout Artiste est « humain, trop humain », ce qui ne l’exonère en rien de subir les tourments liés à sa condition, de ne porter l’œuvre sur ses « fonts baptismaux » qu’à l’issue d’un itinéraire hésitant, parfois semé d’embuches. Mais notre tendance à l’idéalisme et notre sourde volonté de nous identifier en quelque manière à l’Artiste, nous incitent toujours à penser que la conduite de l’œuvre, depuis ses prémisses jusqu’à sa forme accomplie, s’est déroulée sous les auspices de la grâce ou, à tout le moins, d’une facilité qui signe l’inestimable valeur du don. Bien entendu cette attitude n’est rien moins que naïve et occulte tout ce qui se dissimule derrière le rideau, ne conservant que la partie visible de la scène avec ses vives lumières et le jeu bien huilé de ses Acteurs. Quiconque a créé, a ressenti en Soi les hésitations, les retournements, les renoncements, les brusques espoirs, les surprises, l’inquiétude, enfin toute la palette des états d’âme dont l’œuvre montrée au grand jour est la résultante sans que l’on ne puisse deviner, sous la pellicule de vernis, les reprises, les failles, sinon les abimes qui, à chaque coup de pinceau, risquaient d’en altérer définitivement l’avenir. Et il est heureux qu’il en soit ainsi afin que l’œuvre soit issue du plus profond d’une humanité. Rien ne serait plus dommageable que le soi-disant « chef-d’œuvre » exhibé par les « vertus » de robots sans âme, de simples machines, simple matière n’appelant que matière.

  

   Donc toute œuvre d’art, suppose en elle, à titre de traces, tous ces manques, ces imperfections, ces remises en question qui vont parfois jusqu’à métamorphoser l’œuvre au point que son terme ne se situe nullement dans le sillage de l’intention qui a été à l’origine de son motif de départ, parfois même une totale inversion du thème se produit-elle comme si c’était l’œuvre elle-même qui avait décidé de « prendre la main », d’orienter la recherche dans telle direction plutôt que dans telle autre. Ici, le titre de l’œuvre « Destin d’une nature morte », indique clairement que ce qui est placé aujourd’hui sous nos yeux, qui devait à l’initiale être « nature morte », s’est retrouvé sous la figure d’un « nu », ce qui ne laisse d’interroger  sur la nature du geste artistique, de sa relativité, de son avenir résultant d’aléas, de surgissements inopinés, de faits de hasard, si bien que cette marge d’incertitude remettrait en question jusqu’à la notion de génie, laissant le champ libre, en quelque sorte, à une manière d’indétermination située hors de la volonté humaine.  

  

   L’indication que nous livre Barbara Kroll est intéressante à plus d’un titre et une simple description de son œuvre nous permettra peut-être de repérer, sous la Forme Féminine, quelques éléments de la Nature Morte esquissée, comme si, de façon inconsciente, mais combien résolue, le pinceau avait été guidé par une force interne résultant des pulsions intimes de l’Artiste. Ainsi, chacun porterait-il en Soi, une invisible trame qui déterminerait aussi bien ses gestes que ses choix, ce qui veut dire qu’un Destin nous surplomberait dont la coalescence à notre être propre le dissimulerait au regard de notre conscience. Des trajets, inaperçus, des lignes de force, des aimantations, des flux, des remous, enfin toute sortes d’énergies imaginables nous guideraient sur la voie qui est la nôtre, qui, du reste, ne peut être que la nôtre puisqu’elle elle est le sol dont notre nature est constitué. Postuler ceci est, à l’évidence, amputer cette fameuse liberté humaine dont nul ne sait si elle existe à titre de réalité ou bien si elle n’est qu’une utopie flottant au large de nos yeux.

  

   Essayons donc de repérer quelques pistes et décrivons ce que nous délivre l’image, quittes à interpréter et à dépasser ce qui y était inscrit au départ, au motif que nous n’avons guère d’autre choix. La seule évidence figurale, ce qui demeure du « premier jet », seulement cette feuillaison verte, un fond noir sur lequel se détache l’aire d’une nappe blanche au travers de laquelle nous devinons des formes dont, cependant, il ne nous est guère possible de déterminer le tracé, de déduire la présence de tel ou tel objet.

 

L’Aventure de l’Oeuvre

Natures Mortes

Barbara Kroll

 

 

   Nous n’avons d’autre recours que d’interroger d’autres Natures Mortes créées antérieurement par cette Artiste afin de fournir à notre imaginaire les matériaux qui ont été occultés sur la toile qui nous occupe. Sous les effacements, il nous plairait de deviner la ligne simple d’un tabouret, un sac à main pendu au mur, des bottes fourrées, un siphon d’eau de Seltz, la ramure d’un arbre, le noir d’une paire de ciseaux, le jaune éteint d’une bouteille de soda, un récipient partiellement rempli d’eau sur lequel repose un pinceau. De prime abord, cette énumération tirée de l’observation d’autres toiles, ne peut que paraître arbitraire. Et pourtant, en raison du « principe des affinités » (ceci est une constante dans mon interprétation des Autres, des Choses, du Monde), dont chacun est porteur, le sachant ou à son insu, une logique singulière du sens pointe en cette direction plutôt que dans une autre. Comme tout un chacun, tout Artiste porte en Soi ce lexique particulier, cette constellation imageante qui nourrit son imaginaire et habite ses œuvres. Parcourez les créations de Barbara Kroll et vous y découvrirez bientôt des thèmes qui vous seront familiers, ces thèmes qui nervurent les toiles, les conduisent de telle manière, lui octroient sa personnalité, autrement dit c’est bien d’un style dont il s’agit, d’une façon de s’entendre avec la peinture, de la placer au-devant de soi sous une certaine lumière.

  

   De cette Nature Morte devenue Nu, tâchons encore d’en dire quelques mots. La coiffe est blond Vénitien qu’un nœud semble attacher tout contre l’oreille. Le visage est bleu de Nuit. Des lunettes de soleil dissimulent les yeux. L’ensemble du corps est une seule ligne bleue d’une sobre élégance. Traçant peu, elle dit beaucoup. La barre des lèvres est un rouge assourdi, identique à un désir en attente, celui d’y porter la drogue douce d’une cigarette. Cette cigarette, tenue au bout de la tige blanche des doigts, on la perçoit à peine. Le cou et le haut des épaules se confondent avec l’obscurité du fond. Puis il y a une violente césure, le corps scindé en deux territoires distincts : le haut versé à l’ombre, le bas ouvert à la lumière. Est-ce à dire, symboliquement, l’ambivalence de toute chose, de tout être, de toute création ?

  

   En un premier temps de sa présence, l’on veut la Nature Morte, ses fascinants objets, son réel plus que réel, l’assurance d’immuable dont elle est investie cette Nature figée, étroitement limitée à la géométrie de sa quadrature. Puis en un second temps, c’est l’Humain qui perce, s’impose de tout le poids de sa naturelle transcendance, de la conscience qui en détermine les contours. Alors, parvenus à l’aval de l’œuvre, en sa phase terminale, que demeure-t-il de ses prémisses, des premiers traits qui en avaient façonné le visage en amont ? Tout est-il soudain effacé, comme si rien n’avait existé que l’image de cette Femme Nue en sa perfection ? Non, en réalité, rien ne s’est effacé de ce qui a paru à l’initiale de la création. Un sens implicite continue son chemin. Paire de ciseaux, pinceau, sac, ramure des branches, tout est là bien plus que nous ne pourrions le penser. Ce phénomène est-il quasi magique ? S’agit-il d’une surinterprétation de ce qui se dit réellement dans la toile ?

  

   Non, ce qui est à postuler ici en tant que vérité, c’est la permanence du sens, son trajet inaperçu, son avancée à bas bruit dans la conscience des hommes et des femmes. L’image de la paire de ciseaux, du pinceau ne trouvaient leur propre sens qu’à être nommés, à être pensés.

 

Or toute pensée n’existe

qu’à titre de Langage. 

Or le Langage est un Universel

qui s’oppose au particulier.

Or l’Universel a un destin infini,

une valeur d’absolu.

Rien de l’Universel

ne s’efface jamais.

Rien de ce qui a été Forme

 dans l’œuvre de Barbara Kroll n’a disparu,

déjà dans le cercle de sa conscience,

dans la nôtre aussi puisque

notre cause commune est

cette co-originarité

qui est le miroir

à double face en lequel

Je deviens Autre.

Je suis Moi

et Moi-en-l’œuvre

et Moi-en-l’Autre.

 

Qu’en est-il de l’Art ?

Qu’en est-il de la Création ?

Qu’en est-il du destin des Œuvres ?

 

Tout est en Tout

Nature Morte en le Nu

Moi en tant que Voyeur

En sa forme accomplie

Qui a souvenance

De son Destin

Oui, de son Destin

 

Partager cet article
Repost0
26 octobre 2022 3 26 /10 /octobre /2022 09:49
Interpréter au risque de l’altérité

« Harlem, East 100th »

 

Bruce Davidson

 

Source : « Temps d’humanité »

Éditions La Martinière

 

***

 

   « Davidson a photographié une rue de Harlem, East 100th, entre 1966 et 1968. Son intention première était d'améliorer la situation du logement de ses habitants, dont beaucoup vivaient dans des immeubles en ruine. Bien qu'il ait d'abord rencontré de la méfiance - de nombreux photojournalistes étaient venus avant lui pour obtenir des clichés faciles de « pornographie de la pauvreté » - Davidson savait qu'il devait rester un certain temps et gagner sa part. Il a obtenu un « in » par le biais du Metro North Citizen's Committee, qui lui a accordé la permission de photographier s'il acceptait de présenter ses images pour examen.

   Davidson s'est rapproché et est resté plus longtemps, refusant un téléobjectif au profit d'un processus formel et collaboratif. "La présence d'un appareil photo grand format sur un trépied, avec son soufflet et sa toile de mise au point noire, donnait un sentiment de dignité à l'acte de prendre des photos", a-t-il déclaré. « Je ne voulais pas être l'observateur inaperçu. Je voulais être face à face avec mes sujets. » (C’est moi qui souligne)

 

Magnum Photos

 

*

  

   Rien ne servira mieux cette image que de la décrire au plus près. Les commentaires viendront en temps utile. Tout en bas de l’image, au centre, une Petite Fille visiblement d’origine Afro-américaine est assise sur le plat-bord d’un bow-window, seulement vêtue d’une petite culotte blanche, le haut du corps entièrement dénudé. Elle ne regarde pas l’objectif du Photographe, mais plutôt un point indéfini vers le bas. Elle ne paraît pas très à l’aise. Derrière elle, un cadre de fenêtre à demi grillagé, laisse supposer une protection face aux insectes, sans doute aux moustiques. La « ligne d’horizon » est constituée de deux immeubles gris dont les façades sont occupées par de nombreuses fenêtres, toutes identiques. Aucun signe de vie n’y figure. Un rideau relevé ne montre que sa partie supérieure. Eu haut, à gauche, un portrait du Président JF Kennedy. Au-dessous, posé sur une étagère, derrière sa grille de protection, les pales d’un imposant ventilateur.

   Commentaires - Cette image possède d’évidentes valeurs esthétiques et délivre, aux yeux des Spectateurs, nombre de qualités formelles. Rigueur de la composition, répartition équilibrée des différents volumes, exactitude de la lumière, jeu subtil du clair-obscur, belle présence des gris, claire lisibilité des plans. Sur le plan du fond, l’intention rhétorique se laisse deviner sans difficulté : mise en scène du dénuement dans lequel vit la Petite Fille, arrière fond social nettement perceptible au motif des deux immeubles austères, lutte contre la ségrégation raciale dont le portrait de Kennedy est l’immédiate et efficace icône, atmosphère lourde qu’est destiné à brasser le ventilateur. Tout est si exact dans cette photographie que l’on pourrait la laisser dans son équilibre, son harmonie, sans s’inquiéter plus avant. Cependant, quelque chose devient vite identifiable en tant qu’élément perturbateur. Ce bel ordonnancement, cette presque sérénité qui se dégagent de la scène, occultent un problème qui devient patent à mesure que l’on se livre à une investigation plus approfondie

   « Je voulais être face à face avec mes sujets », affirme le Photographe, sans doute avec sincérité. Mais que veut dire, en réalité, « faire face » ? Est-ce une simple position spatiale ? Non, ceci serait simpliste. Dans le « faire face », ce sont deux épiphanies qui se rencontrent, celle du Sujet qui « pose », celle du Photographe qui enregistre la scène. Et ce qui est problématique est inscrit à l’intérieur de ces simples mots : « pose », « scène ». Ici intervient le lexique du théâtre qui pointe l’index en direction d’une représentation au sein de laquelle figureraient l’Interprète d’une œuvre, le Metteur en Scène qui en règlerait le bon déroulement. C’est bien ceci, cette « mise en scène » qui vient perturber l’image, la rendant, en quelque manière, « artificielle ». Si Bruce Davidson n’est nullement tombé dans le piège de la « pornographie de la pauvreté » que pointe l’article de Magnum, loin s’en faut, et l’on sent une grande pudeur dans le traitement du sujet, néanmoins la pauvreté, le dénuement, la misère de Harlem sont si bien tamisés, si bien filtrés, qu’il n’en ressort guère qu’une sorte de convention, d’entente entre Celui qui a photographié et Celui qui regarde l’image. La pauvreté est fardée, si l’on veut et ceci, bien évidemment, la rend supportable. Bien loin que ce soit la misère nue qui vienne à notre rencontre, c’est plutôt son symbole épuré, son succédané esthétique, la forme selon laquelle notre conscience peut la recevoir sans risque de sombrer dans un immédiat et consternant pathos. Pour autant, il ne s’agit nullement de penser que la dimension éthique de l’art ait été mise fondamentalement à l’épreuve, qu’une lisière déontologique aurait été franchie. Prétendre ceci serait excessif. La critique ne peut qu’être mesurée et elle ne constitue, en définitive, que le prétexte à méditer sur le thème de l’interprétation-compréhension.

Ici, il convient d’amener une incise, de réfléchir au problème, nécessairement lié, de la compréhension et de l’interprétation. Si je pars de ma propre subjectivité, c’est bien à un acte de compréhension de moi-même que je me livre, au sens de « contenir en soi », au motif que le sens que je porte m’est naturellement, logiquement, coalescent. Il ne déborde nullement, il est entièrement inscrit dans les limites de ma propre monade. A l’opposé, interpréter, au sens de « trouver un sens à quelque chose », suppose bien évidemment une « chose » extérieure à qui je suis : un portrait, un tableau, un comportement. Si bien que l’on peut dire, en une formule ramassée :

 

« Je me comprends et j’interprète ce qui est autre. »

 

Ainsi, se comprendre est arriver à soi,

interpréter est arriver à l’autre,

 à tout autre,

à l’altérité en un seul mot.

  

   Donc, interprétant cette image, je dois arriver à qui elle est, en décrypter le sens. Ici s’explique le titre de cet article : « Interpréter au risque de l’altérité ». Ce qui veut dire que lorsque je tente une interprétation, je mets en risque cette altérité que j'interroge, à laquelle je donne une réponse de telle manière et non de telle autre. Tout est toujours question de sens, donc de vérité. Cet autre que je questionne n’est nullement assuré de quelque objectivité puisque c’est ma conscience intentionnelle qui le vise avec tout son contenu nécessairement semé d’affects, parcouru de préjugés, incliné selon la voie d’une culture, façonné par une infinie multiplicité d’expériences. Alors, il existerait bien une parade, laquelle consisterait à s’affranchir de son attitude naturelle, d’avoir recours à « l’épochè », à la méthode de la réduction phénoménologique, si ce n’est que ce fameux « moi pur » qui se montrerait au terme de l’exercice se donne le plus souvent, sinon toujours, sous le visage d’une nuée qui glisse vers l’horizon sans même y faire halte. Toujours un hiatus, un abîme entre l’abyssalité de mes propres désirs et ce réel têtu qui persiste et signe et n’en fait toujours qu’à sa tête. Le « moi pur » s’éloigne à mesure que j’avance. Alors, faute de posséder des vérités pleines et entières, la plupart du temps l’on se satisfait de demi-vérités, d’approches, d’approximations. Donc « au risque de l’altérité », à savoir mon interprétation sera toujours singulière, particulière, éminemment subjective, différente des autres Spectateurs de l’œuvre.

   Pour cette raison, toute interprétation est toujours relative, non libre, liée à qui-je-suis et donc, inévitablement, en position de porte-à-faux, de surplomb au-dessus d’une réalité qui toujours m’échappe, se reconfigure à chaque seconde qui passe. En l’instant d’une première vision, cette photographie, je la trouverai affectée de signes qui la déportent du message que, selon moi, elle devrait délivrer, à savoir un dénuement sans fard, nullement « mis en scène », un témoignage qui, peut-être, eût exigé sur le plan technique, le mode du reportage, sans que le Sujet de l’image ne pût savoir, en aucune manière, qu’il est photographié. Puis, dans le temps différencié d’une seconde vision, il serait fort possible que cette dernière s’exonérât des conditions de la première vision, s’appliquât surtout à y mettre en exergue les qualités esthétiques et plastiques, la trouvant « parfaite » en quelque sorte.

   Toute soi-disant « vérité » ne serait peut-être liée qu’à des questions de temporalités selon lesquelles une variation de ma visée autoriserait des jugements successifs ne présentant nulle analogie de contenu. Ainsi, pour paraphraser Pascal « Vérité en-deçà des Pyrénées, erreur au-delà », il me serait toujours possible d’asserter : « Vérité un jour, demi vérité un autre jour ». Et pour donner à cette affirmation un peu de corps, livrez-vous donc à l’expérience suivante : allez dans un Musée, repérez dans une de ses salles, une œuvre qui vous convient. Notez sur une feuille de papier ce que cette œuvre vous dit d’elle (en réalité un écho de qui-vous-êtes), puis attendez quelques mois et revenez dans ce Musée auprès de l’œuvre que vous avez élue. Notez à nouveau sur une feuille de papier, ce que cette œuvre vous dit d’elle (en réalité un écho de qui-vous-êtes). Revenez chez vous et, dans le calme de votre pièce, mettez en regard vos deux réflexions successives. Il y a fort à parier que l’une ne sera nullement le facsimile de l’autre, que des écarts s’y trouveront, peut-être même des contradictions, des antinomies se lèveront-elles de la confrontation des notes que vous avez prises.

   Morale de l’histoire, si je peux m’exprimer ainsi : si vous êtes bien conforme à votre essence, ce qui est le moins, si l’œuvre est conforme à son essence, ce qui est le moins, il n’en demeure pas moins que des variations d’essence se seront produites qui feront apparaître, successivement, une vérité, puis une autre vérité, nullement superposables cependant, sans doute des constantes s’y illustrant et votre constat ne sera rien moins qu’étonnant. Vous vous serez surpris en flagrant délit, sinon de mensonge, le terme serait exagéré et inexact, du moins en tant que fardant la vérité au simple motif que « Je est un autre », que le Je de la première vision ne coïncidera pas parfaitement avec le Je de la seconde vision. Ce qui veut simplement dire, qu’en vous se dessine, à votre insu, cette mesure d’altérité qui non seulement vous sert à vous déterminer vous-même par rapport à qui vous êtes en votre fond (vous n’êtes nullement un monolithe constitué d’une seule matière, d’une seule texture, mais, à l’évidence, une multiplicité qu’unifie votre identité), mais mesure d’altérité qui vous sert également à reconnaître toute altérité pour en avoir fait l’épreuve en vous, donc en avoir saisi l’essence.

   Et tout ceci, loin d’être une hypostase quelconque de votre réalité, une « trahison » de la vérité, est une infinie richesse qui vous habite, endosse mille vêtures successives au travers desquelles votre « ton fondamental » sinue selon cette belle « ligne flexueuse » si bien définie par Léonard de Vinci dans le continuel ruissellement de ses dessins qui ne sont jamais, au moment où il les trace, que le signe de qui-il-est sur le chemin de son propre accomplissement. En ceci, nous participons à la pluralité des Mondes évoqués par ce Génie de la Renaissance, nous sinuons de-ci, de-là, au milieu du cosmos qui clignote et nous convie à la joie du foisonnement, du déploiement, du surgissement, tout ceci qui brille à l’horizon de l’être et fait de l’exister une fête polychrome, polyphonique, une ressource dont nous n’épuiserons jamais le sens puisque le sens, par essence, tout comme le langage qui le traverse, sont inépuisables. Des mots, des caravanes de mots, font leurs feux au loin qui nous appellent, ils disent le langage que nous sommes, qui fait ses saltos, ses sauts de carpe, ses arabesques, ses chassés, ses entrechats, ses fondus, ses jetés, ses pas de deux. La vie, le langage sont d’incessantes chorégraphies, un jour ici, un jour ailleurs, et toujours ce fil rouge qui assemble, relie qui-nous-sommes le temps de notre existence.

   Ce qu’il y a d’exemplaire en tous ces phénomènes (et ici le « cercle herméneutique » se referme en boucle sur ce qui a été dit au début de l’article), c’est la convergence, la fusion qu’ils réalisent entre interprétation et compréhension. Interprétant le Monde sous une multiplicité de fragments, de facettes, tout s’accroît en moi d’une nouvelle dimension qui, corrélativement, ouvre l’horizon de ma propre compréhension. Il y a toujours un jeu, une réverbération, un écho entre ce que j’interprète du Monde, ce que je comprends du monde qui m’est singulier. Nulle coupure entre le Monde et Moi, ce sont les abus de la catégorisation, de la rationalisation du réel qui ont placé, en tant que signe de la modernité, ici le Sujet, là l’Objet. Nulle rupture, nulle scission de l’un à l’autre. « Nous sommes toujours auprès-du-monde », leçon admirable de la phénoménologie qui est, sans nul doute, l’une des voies les plus fécondes de la philosophie. Plus j’interprète et saisis le Monde en sa pluralité, plus je procède à la compréhension de qui-je-suis. Nul hiatus entre des Mondes qui confluent, chacun tirant de l’autre un accroissement qui le porte à l’être.

 

Être : être soi en l’autre,

être l’autre en soi.

 

   Nulle autre alternative que celle-ci. Je n’accède à mon propre ego qu’en accédant à celui du Monde. Merveilleuse réversibilité, mouvement dialogique ininterrompu entre des Formes qui n’existent que l’une par l’autre.

   Et si, après ce détour théorique, il nous faut en revenir à la photographie de Bruce Davidson

et à son traitement particulier de « Harlem, East 100th », sans doute convient-il d’en évoquer la réalité, d’en justifier le parti-pris, à l’aune de la métaphore du Kaléidoscope. Milliers de fragments colorés, autant de Mondes successifs qui disent leur être d’une façon alternée dont aucun ne parvient à énoncer la totalité du réel. Ce réel qui, bien plutôt que d’être figé en l’une de ses stances, ne peut jamais s’interpréter qu’à l’aune de la Relation entre ses parties, ce qui du reste est la définition du Sens.

 

Tout Sens est Relation.

On ne se comprendra jamais

mieux soi-même, du reste,

qu’à se concevoir sous

forme de Relation,

d’un espace à un autre,

d’un temps à un autre.

 

 

 

 

 

 

  

Partager cet article
Repost0
24 octobre 2022 1 24 /10 /octobre /2022 09:30

      Savez-vous, des choses parfois se montrent dont on ne connaît ni l’origine ni le motif de la venue. C’est, par exemple, la soudaine apparition d’une colline semée d’herbe à l’horizon, le cours d’une rivière tranquille, la majesté d’un haut iceberg, la profondeur bleue d’un énigmatique fjord. Alors on s’interroge. Cette colline, n’est-elle seulement une réminiscence, un souvenir d’enfance enfoui au plus profond du souvenir ? Cette rivière, n’est-elle celle qui a surgi au creux d’un rêve, dont on a suivi le cours, comme aimanté par sa fraîcheur, sa vérité ? Cet iceberg, ne l’avons-nous imaginé en lieu et place de ces hauts sommets de la pensée que nous rêvons d’atteindre, mais toujours ils se dérobent à l’horizon de nos désirs ? Ce fjord, n’est-il le symbole de territoires conquis, puis perdus, il n’en demeure qu’une vague échancrure dans la chair usée de la mémoire ? L’un des caractères du réel, dont on croit qu’il est stable, évident, massif, c’est bien son côté éphémère, sa réorganisation, à chaque seconde, en des milliers d’esquisses dont nous ne saisissons jamais que l’équivalent d’une lentille d’eau dans le vaste marais du Monde. Ceci, cette esquive des choses, possède un caractère ambigu : tantôt nous sommes ravis de la variété permanente qui visite nos yeux, tantôt nous regrettons la perte de ceci qui nous a visité et s’est aussitôt absenté. Nous sommes toujours entre deux fugues, toujours les médiateurs entre un jour, une nuit ; un bonheur, une peine ; un amour, un éloignement. N’en serait-il ainsi et alors nous ne serions nullement au monde, et alors nous serions en dehors de cette humanité qui est le lieu le plus sûr que nous puissions occuper.

      Depuis mon réveil, ce matin, une sorte de nage entre deux eaux, des fragments de nuit encore soudés au jour naissant, je n’ai eu de cesse de tourner tout autour d’une image, comme le vol de la phalène contre le verre de la lampe, et la fascination de cette image était si implantée dans ma chair qu’il ne m’aurait guère été possible de m’en affranchir qu’au risque d’une affliction, sinon de connaître le sombre dais d’un deuil. N’avez-vous jamais éprouvé cet étrange sentiment : quelque chose surgit dans la coursive de votre conscience, une simple idée, la silhouette d’un être inconnu, un objet convoité et nulle seconde ne s’écoulera que votre attention n’en fasse le tour, l’inventaire, jusqu’à l’épuisement complet de ses formes qui confinent à quelque mystère ? C’est un don qui vous est fait, dont le subit retrait vous plongerait dans le plus vif des embarras. Mais voici la matière de mon trouble, la raison de mon égarement.

   Je lisais, dans le calme de ma bibliothèque. La lumière était douce, un duvet à peine posé sur les choses. Nul bruit, les Causses dormaient encore dans leur tunique de mousses et de lichen. Parfois, seulement, le glissement du vent dans la tête des chênes, la chute d’un gland au sol puis plus rien qu’une vaste zone de silence dont j’occupais le centre dans la plus grande des quiétudes qui se pût imaginer. J’avais pris un livre au hasard sur les rayons de ma bibliothèque, m’étais plongé dans la touffeur des signes sans m’enquérir plus avant, ni de l’Auteur, ni du titre du livre. C’était une manière de jeu habituel. Il consistait, telle une charade, à retrouver le « tout » de l’œuvre, à en déterminer la situation parmi la dense constellation de la littérature. J’avais fort à faire mais c’était bien la difficulté qui stimulait mon esprit et me rendait infiniment disponible à une tâche que bien d’autres eussent estimée fastidieuse. L’on n’est jamais maître de ses affinités et c’est mieux ainsi, décidant à notre place elles nous dispensent du souci de chercher ces inclinations au gré desquelles nous sommes au Monde avec le bonheur qui est le nôtre, seulement le nôtre.

  

Le fragment qui était sous mes yeux :

  

   « Sa faiblesse lui permettait rarement de me parler ; mais elle fixait sur moi ses yeux en silence, et il me semblait alors que ses regards me demandaient la vie que je ne pouvais plus lui donner. Je craignais de lui causer une émotion violente ; j'inventais des prétextes pour sortir : je parcourais au hasard tous les lieux où je m’étais trouvé avec elle ; j'arrosais de mes pleurs les pierres, le pied des arbres, tous les objets qui me retraçaient son souvenir. »

 

   Bien évidemment, le ton on ne peut plus romantique, la mélancolie qui flottait sur cette scène, l’accent tragique qui en traversait les événements m’orientaient vers un Auteur classique, sans doute sous la lumière du XIX° siècle mais, dans l’instant, mes hypothèses demeuraient floues et rien ne surgissait dans ma conscience que cette image persistante qui, la journée durant, ne manquerait de faire mon siège sans qu’il ne me fût aucunement possible de l’en déloger.  Au vrai, je crois que je me complaisais dans cette situation qui ne manquait nullement d’attrait. Toujours j’avais été attiré par ces fictions étranges dont la nébulosité, l’indécision, autorisaient toutes les fantaisies qui se pussent imaginer. Un air de liberté émanait de telles rencontres dont il devenait urgent que quelque chose s’accomplît de l’ordre d’une découverte. Ce que je ne pouvais savoir, la raison pour laquelle telle image plutôt que telle autre s’était imposée à moi sous la forme dont, maintenant, je vais décrire la réalité. Souvent les décisions de l’imaginaire sont surprenantes, ce en quoi, du reste, il nous rencontre, cet imaginaire, sous le sceau de la fascination.

   Je ne savais s’il y avait adéquation entre la représentation visuelle et le texte, si la « faiblesse » de l’Héroïne, la « fixité » de ses yeux à mon encontre, son « émotion violente » supposée, si tout ceci donc pouvait se lire d’une manière aussi évidente dans le tableau qui se dessinait à l’arrière de mon front. Je crois même que ce dernier était l’envers exact de ce que l’Auteur mettait en scène. Peut-être un secret espoir, en moi, d’une façon quasi-magique, d’inverser la situation, de réparer ce qui s’y inscrivait en tant que drame. En cette heure naissante j’avais plus besoin d’apaisement que d’entailles creusées au sein même de mon derme. Il est parfois des retournements de choses qui sont salutaires. Vous-La-Fictive, voici à quelle métamorphose mon attente inquiète vous a livrée. C’est à grand peine si vous vous détachez d’une ombre serrée, dense, un condensé de nuit, si vous voulez. C’est ainsi, le Mystère a décidé malgré vous de vous situer dans cette zone d’ombre qui ne vous annule point, non, bien au contraire, cette ténèbre impénétrable vous rend désirable plus que désirable. Tel l’explorateur au sein de l’ombre de la forêt pluviale, me voici condamné à la tâche la plus heureuse, vous délivrer de cette inconnaissance, vous porter à la lumière de ce qui est, elle vous révélera tel cet être rare dont tous, nous attendions la venue. Å défaut de vous apercevoir aussi clairement que dans les lignes du livre, à défaut de pouvoir tracer de vous un clair portrait, il ne me reste qu’à tâcher de vous deviner au sein de cette nuit dont vous vous distinguez à peine.

    Tout, autour de vous, est plongé dans une couleur qui n’en est une, cet anthracite qui, sans doute, doit vous reconduire dans le tissu d’un passé devenu illisible. La multiple ramure de votre chevelure s’écoule vers le bas, faisant à peine effraction de ce fond indistinct, de cette parole réduite au pur mutisme. Votre visage ne me sera nullement livré, il se dissimule derrière elle, la chevelure, comme par pudeur, peut-être dans la crainte d’être livré à la morsure du jour. Alors votre épaule, cette colline sur laquelle glisse une sublime clarté, combien elle prend sens, combien elle vous livre à moi, bien mieux que ne l’aurait pu faire votre visage. En cette montée soudaine à la vision, tout se dit de vous dans le contraste, si bien que l’on pourrait croire à un genre d’impudeur, de provocation, d’ouverture à l’Autre sans retenue. Voyez-vous combien je m’enflamme à la seule idée d’un signal que votre peau aurait lancé dans l’espace à qui voudrait bien s’en saisir. Aussi comprendrez-vous avec facilité mon lyrisme épidermique, il est effusion en qui-vous-êtes, ce prodige d’une présence qui, il y a peu, était encore dans les limbes. Mais il ne sera pas dit que votre corps se résumera à cette ellipse de clarté.

   Votre main gauche est pur poème lumineux, féminine parution, éclosion du mystère à la naissance du jour. Votre main, son application à se donner à la vue, vous trahit à la hauteur de son évidence. Chacun de vos doigts est exactitude, certitude de bonheur. Votre main, sculptée par les rayons de ce qui maintenant a lieu, se dit dans une manière de douce assurance. Votre main a une teinte d’Ivoire qui se détache calmement sur le bleu assourdi de votre vêture. Une alliance d’or à votre annulaire. Elle vous ravit à qui-je-suis et vous remet à Celui avec qui vous avez décidé de tracer votre Destin. Mais ceci ne me rend nullement triste, votre doux ébruitement de fontaine suffit à me combler. Et, ici, je ne sais pourquoi, surgit une phrase de l’énigmatique texte : « mais elle fixait sur moi ses yeux en silence », oui, j’aime à croire qu’au rebours de votre dissimulation, un regard m’est destiné qui m’encourage à poursuivre votre inventaire. Peut-être n’êtes-vous destinée qu’à être approchée, effleurée, comme on le fait au contact du verre en cristal, il tinte à seulement être observé.

  De Vous, je n’en pourrai dire plus, sauf au motif de quelque invention qui vous ôterait toute vérité. Alors que je me livrais au décryptage de votre image, les phrases du texte brodaient dans ma tête mille questions auxquelles je ne trouvais nulle réponse. Puis, par le plus grand des hasards, alors que votre main surgissait de la nuit, que mes yeux y adhéraient, ne s’en pouvant détacher, il y a eu comme un éclair et ma mémoire a retrouvé le lieu de son inquiétude. Soudain les mots sont devenus parlants. D’innommée que vous étiez, voici qu’un prénom vous faisait sortir de l’anonymat : Ellénore, voici telle que vous m’apparaissiez, soudain dévoilée, soudain présente dans le beau livre de Benjamin Constant, « Adolphe » dont, souvent, avant de me coucher, j’avais lu de larges extraits, une façon de me préparer aux songes nocturnes. Alors, Ellénore-de-papier, que me reste-t-il d’autre à faire que de vous adresser cette supplique muette :

« Ellénore, commençons en ce jour une nouvelle époque,

rappelons les heures du bonheur et de l'amour. »

Partager cet article
Repost0
22 octobre 2022 6 22 /10 /octobre /2022 09:55

   Souvent, au plein de mes multiples errances, ai-je trouvé, avec un frisson de plaisir, Une parmi Celles dont j’attendais qu’elle comblât, au moins provisoirement, mon existence nomade. C’est alors une vraie félicité que de parcourir le Monde selon toutes ses latitudes, d’y espérer, ici, une Fille à la peau soyeuse, là-bas une Jouvencelle penchée sur le bord de quelque fontaine. Pouvez-vous imaginer combien l’on se place toujours sous la férule de ses propres inclinations ? Jamais l’on n’échappe à qui-l’on-est. Parfois une brusque sortie dans la lumière des choses, parfois un soudain éblouissement et l’on revient aussitôt en sa propre demeure, là où cela murmure, là où cela chante et invite au repos. Sachez-le, afin que votre étonnement soit circonscrit à son cercle le plus étroit, je suis un Romantique qui ne vit que de ses propres rêves, un dormeur debout, si bien que Vous, dont je vais parler, n’êtes peut-être qu’une image, le vers d’une poésie, un fragment d’anthologie surgie d’un des maroquins de ma bibliothèque.

   Mais puisque, en réalité, vous ne savez vraiment qui vous êtes, quel est votre profil, quel est le style de votre silhouette, quelles tendances vous disposent dans le maquis de l’exister, laissez-moi vous dire selon le penchant de ma fantaisie. Je vous imagine sur le bord d’un rivage radieux, habité d’une haute lumière, Vous, la recevant au plein du visage, comme si vous souhaitiez la mieux connaître, la mieux posséder en quelque façon et je conçois sans peine que cette clarté ne vous illumine de l’intérieur, ne tapisse la tunique diaphane de votre corps, n’en fasse une lanterne magique qui, jamais ne s’effacerait, pour quiconque en aurait rencontré la fabuleuse image. Observant l’aura qui vous détoure et vous rend presque transparente, une manière de luxueuse naïveté, de juste innocence, vous m’apparaissez telle cette Petite Sirène du port de Copenhague, son corps de bronze poli éclaire jusqu’au mystère de la nuit.

   Et puisque nous voici en terres danoises, poursuivons donc notre périple jusque sur ces beaux rivages des Møns Klint, ces merveilleuses hautes falaises blanches, on les dirait le jeu de quelque Dieu occupé à sculpter des rêves de talc et d’écume. Combien de fois, ramené au plus près de qui-je-suis, ai-je parcouru leur estran semé de galets gris lustrés par les vagues, en-moi-hors-de-moi, en partance pour un ailleurs qui n’était jamais que ma proche périphérie, que la projection de mes songes sur ces murs vertigineux que je parais des plus purs prodiges. Nulle promenade qui ne s’ornât des jeux subtils d’une poésie, nul pas qui ne s’accomplît sous la conduite de ces Romantiques Allemands qui, chaque heure qui passe, marquent d’une pierre lumineuse les bornes de mon Destin. Les citer tous serait un ineffable bonheur, mais il me faut retenir quelque secret pour la suite. Déjà je vois vos lèvres gourmandes s’entrouvrir sur les friandises du jour. Et la lumière, cette lumière si pure, si haute, vous transfigure, faisant de Vous, à n’en pas douter, la Déesse que toujours vous avez été, qui ne connaîtra ni les limites du temps, ni les contraintes de l’espace. Le lieu que vous occupez est si singulier qu’il fait reculer dans l’ombre tout ce qui pourrait venir en contrarier la naturelle exposition.

   Mais que je vous dévoile enfin telle que vous êtes. Je reconnais l’étrangeté de mon projet, vous dire, Vous, plus réelle que vous n’êtes à vous-même, vous dire en votre exception. Se connaît-on jamais ? Quel miroir nous dira donc notre vérité ? Notre conscience est-elle la mieux armée pour déchiffrer le continent obscur que nous sommes à nous-mêmes ? J’entreprends sur-le-champ l’audacieuse mission de vous livrer votre essence la plus accomplie à partir de mon regard qui, certes est éloigné, mais s’agrandit précisément de cette distance. Trop près, les choses nous aveuglent, trop loin elles échappent à notre vision. J’espère la juste distance qui me situe près de vous, cependant en vue de qui-je-suis. Car il faut cette double vue, laquelle partant de moi, puisse vous rejoindre sans délai, vous atteignant au creux même de votre mystère.

   Je n’aperçois guère que la plaine de votre dos. Elle est dans l’ombre. Vous êtes assise à même la plage de galets, tout à la vision de ce qui vous fait face : la lisse rumeur du vaste Océan, la neuve courbure de la lumière, un rien qui pourrait se lever à l’horizon et vous dire un secret jusqu’ici dérobé à votre longue patience. La lumière, la belle lumière fécondante glisse sur la diagonale de votre visage, glisse le long de votre bras droit et éclaire les interstices entre les galets. Vous êtes immobile, contemplative, comme fascinée par ce qui vient à vous avec douceur, discrétion. En quelque manière, en ce jour nouveau, vous naissez à vous-même, vous inaugurez ce Monde lointain et proche à la fois.

 

Ce Monde au-delà de vous qui est question

Ce Monde au-dedans de vous, qui est question

Car exister est questionner

 

   Sur la nuée anthracite des galets, un livre est posé. Un livre ouvert. Ses feuillets en éventail que la clarté rend immensément présents, le regard s’y accroche, le regard s’y abîme dans la pliure de la joie. Bien évidemment, je ne peux savoir quel est leur contenu, je ne peux prendre acte des milliers de signes minuscules qui y courent avec toute la charge de sens dont ils sont investis. Je peux imaginer seulement, faire quelque hypothèse qui me posera en personne, mon ego, en quelque manière effaçant le vôtre.  C’est toujours une douleur en même temps qu’une réalité, notre cruel solipsisme efface tout ce qui n’est nullement lui et que reste-t-il après cette biffure ? Existerez-vous encore au moins ? M’adresserez-vous un geste qui témoignera de qui-vous-êtes ? Quand bien même ma propre réalité se superposerait à la vôtre, il me faut témoigner à la hauteur de qui-je-suis, vous prêter quelques unes de mes affinités, vous créer selon moi, car comment pourrait-il en être autrement ?

   Ce livre posé sur les galets, dont sans doute vous avez parcouru les pages, nécessité se fait pour moi d’y projeter quelques mots de ces Romantiques (vous êtes bien Romantique, n’est-ce pas ? Toute votre attitude en témoigne), qui ainsi vous détermineront à mes yeux bien plus que vos actes ne pourraient le faire. Savez-vous combien nos lectures nous reflètent, parfois même nous trahissent ? Mais je ne vous distrairai plus longtemps de ce que je brûle de vous faire connaître. Ceci, cette connaissance, sera la surface qui vous réfléchira, votre image spéculaire si vous préférez. Certes, sans doute consonera-t-elle avec la mienne, mais comment éviter ceci puisque, dans l’instant même de mon écriture, nous sommes Deux au Monde, rien que Deux et c’est le mouvement de Moi à Vous (conscient), de Vous à Moi (inconscient) qui inscrira sa légende en tant que la seule vérité possible. Je vous offre donc quelques fragments d’une Anthologie des Romantiques Allemands, ils seront le miroir commun dans lequel confondre nos images doubles.

   

   « C’est à peine si je sais encore quel fut, et où, le commencement de mon rêve ; pareil au Chaos, le monde invisible voulait enfanter toutes choses ensemble, les figures naissaient sans cesse, les fleurs devenaient arbres, puis se transformaient en colonnes de nuages, et à leurs faîtes poussaient des fleurs et des visages. Puis je vis une vaste mer déserte, où nageait seulement le monde, petit œuf gris et tacheté que les flots ballotaient. »  

 

Jean-Paul - « Rêve de Walt »

 

   Est-ce bien vous, cette Forme Rêveuse qui scrute l’horizon, y projette la résille dense de ses désirs ? et ce « petit œuf gris et tacheté que les flots ballotaient », n’est-il le symbole de cette  nouvelle naissance à laquelle je faisais allusion il y a peu ? Êtes-vous, comme moi, un Phénix qui souhaite ardemment renaître de ses cendres ?

 

« Il vient le nouveau jour, descendu des hauteurs lointaines,

Le matin réveillé hors des lents crépuscules,

Et il rit à l’humanité, tout paré et fringant ;

De douce paix l’humanité est pénétrée.

 

L’avenir veut la dévoiler, la vie nouvelle :

On dirait que les fleurs, signe des jours joyeux,

Comblent le grand vallon de notre terre entière ;

Au loin, par contre, est au printemps la plainte. »

 

Friedrich Hölderlin - « Printemps »

 

      « Le matin réveillé hors des lents crépuscules », est-ce celui-ci dont vous attendez qu’il vous sourie, vous soustraie à « la plainte » qui, toujours, est le bruit de fond de l’humanité lorsque, portée au comble du désespoir, elle ne trouve plus de sens qu’à se précipiter, tête la première, dans le sang et la barbarie ?  Le vaste et luxurieux Monde est en proie à bien des agitations ces temps-ci ! Comment en dévier le cours, sinon à l’aune d’une profonde méditation dont le SENS sera l’amer sur lequel nous fixerons nos regards, souhaitant trouver au terme de notre réflexion une position plus éthique, plus humaine. D’un Nouvel Humanisme, nous avons grand besoin. Ceci est une urgence. Il y a des évidences qui devraient s’imposer sans qu’il ne soit besoin d’en énoncer le contenu. Vous, la Solitaire de la Fadaise, je sais que vous me comprenez. Toujours l’épreuve de la Solitude est ce qui précède les actes de haute valeur. Jamais l’Humanité n’a eu plus grand besoin de se livrer à sa propre introspection, de retourner sa calotte, de présenter une face riante qui gommerait toutes les apories. Certes, la tâche est immense. A chacun sa part !

 

   « Quel est, doué de sens, l’être vivant qui n’aime par-dessus tout, dans le miracle des apparitions de cet espace immense autour de lui, la lumière, la joie de toutes choses - ensemble ses couleurs, ses rayons et ses ondes, l’apaisante douceur de son omniprésence avec le jour et son éveil ? »                                               

Novalis - « Hymnes à la Nuit »

 

   Tout comme Novalis qui chante l’Hymne à la Nuit, mais célèbre aussi la Lumière, n’êtes-vous en quête d’une spiritualité qui vous transfigurera, dans l’instant, là, sur la plage de galets où viennent battre le gris de l’eau, ses taches d’écume ? Sans doute avez-vous besoin de cette « apaisante douceur » qui est le miel de la vie dont on ne pourrait se passer qu’à l’aune de quelque sombre mortification ? Toujours est-il temps de s’éveiller.

 

   Mais voici que se termine ma mission d’enquêteur et je vais me retirer sur la pointe des pieds, vous laissant à votre longue méditation, elle est le fil qui Vous relie à Vous, or sans ce lien intime à Soi, il n’est d’autre destin que d’errer inlassablement d’une rive à l’autre de l’exister sans faire halte à aucune, identique à ces fétus de paille qu’une crue soudaines a surpris, les emportant au loin. Au loin d’eux, des Autres et du Monde. L’errance sera alors infinie parmi les flux désordonnés des hasards et des lourdes contingences. Or Seul face à Soi, toujours nous manque l’écho de l’Autre, de Celui qui nous porte à l’être.

 

Mais je vois les signaux de l’altérité vous incliner à les rejoindre :

 

ce vaste plateau de la mer,

ce peuple de galets,

cette flaque de lumière à l’horizon,

ces pages du livre où se tiennent

les mots du langage,

ces indices de l’Autreté Humaine,

celle par laquelle nous sommes au Monde

dans le plus vif éclat qui soit.

 

Que Mon Rêve soit le Vôtre

Que Votre rêve soit le Mien

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
21 octobre 2022 5 21 /10 /octobre /2022 07:30
D’où veniez-vous ?

Esquisse

Barbara Kroll

 

***

 

   « D’où veniez-vous ? », telle était la première question que je me posais à votre sujet. Ce n’est nullement le « veniez » qui me questionnait, autrement dit le temps même du passé dont vous surgissiez. Car peu m’importait le passé, c’était le présent plein et entier, le présent de votre présence qui rougeoyait, telle une braise, tout au bout de ma curiosité. Ce qui occupait le centre de mon souci : le « où », lequel pointait en direction d’un lieu mystérieux de l’espace, comme si ce lieu vous avait enfantée en quelque sorte, vous installant dans l’exister avec la force de coordonnées positionnelles dont, jamais, vous ne deviez vous affranchir. Car savez-vous combien le site qui nous accueille en son sein est déterminant ? Tout autant que l’est le moment qui nous a portés à la lisière du Monde. Toujours l’on fait de la temporalité ce qui, vis-à-vis de notre situation sur Terre, occupe une place prééminente. C’est, vous l’avouerez, faire bien peu de cas de la valeur d’enracinement qui est la nôtre, qui nous attache à tel village, telle source, tel pli de la montagne, tel versant lumineux d’un adret dont, en quelque sorte, nous sommes la simple émanation. Vous, la Venue-de-nulle-part, vous l’Étrangère sans feu ni lieu, c’est un entier mystère qui vous porte devant moi pour la simple raison que vous vous confondez avec la fuite, avec le trajet capricieux du Nomade, avec la passée rapide dans le ciel d’un peuple d’oiseaux dont, bientôt, il ne demeure plus que le vide d’une trace que l’air reprend en son sein. Et c’est toujours le creusement d’une nostalgie qui s’ensuit, l’abîme sans fond d’une perte.

   Combien de fois dans ma vie, ici ou là, du Septentrion aux rivages semés de chaleur des Pays du Sud, ai-je joué à emboîter le pas d’Inconnues, non pour de sombres motivations, pour le seul plaisir de découvrir leur milieu de vie, tel quartier constitué de venelles complexes, tel horizon ouvert sur le vaste Océan, tel bout de lande seulement habité de vent. Parfois m’arrivait-il de perdre leur trace avant que le but n’ait été atteint et le sentiment qui était attaché à cette disparition se pouvait comparer en tous points à la stupeur de l’enfant devant la perte de son jouet. Parfois, le soir, dans la solitude de ma chambre d’hôtel, m’arrivait-il de suivre du bout d’un crayon le jeu complexe des lignes du plan d’une ville, d’y lire des noms mystérieux, Ny Kongensgade ; HC Andersens Blvd ; Rysensteensgade ; C. Molinos ; C. Ecce-Homo ; C. Santiago.

   En réalité, je dressais à la hauteur de mon imaginaire, les tréteaux sur lesquels vous pouviez devenir une Actrice privilégiée, une manière de Compagne me guidant parmi le dédale touffu de la vie. Je devenais alors le Metteur en Scène d’une pièce où je distribuais les rôles à ma guise, donnant ici la réplique à une Tragédienne, là à une Mondaine, plus loin à une Courtisane. L’opérateur de toute cette aimable fantasmagorie était donc ceci qui figurait devant moi : le ciel poudré de nuages était la toile de fond ; les encoignures des rues, les coulisses ; les façades usées des maisons, le rideau de scène. Å mon naturel fantasque, il fallait ce décor de carton-pâte dont une Inconnue, autrement dit la figure du Hasard, était l’Instigatrice, celle qui, de son brigadier, frappait les trois coups d’un spectacle à moi seul dévolu. Oui, je reconnais volontiers qu’il ne s’agit là que d’un caprice d’enfant mais, Vous, la Lointaine, connaissez-vous des Adultes déjà sortis de l’enfance ? Pour ma part je n’en connais guère et ceux qui s’en défendent le plus sont dans le plus grand danger de s’y précipiter corps et âme.

   Telle que je vous aperçois à l’instant, forme en voie de devenir, voici de quelle manière je vous imagine. Vous êtes à Paris, au cœur battant de la ville. La tache verte derrière vous, c’est le Square du Vert-Galant avec la frondaison de ses marronniers, les touffes de ses noyers noirs, le feu de ses érables. Juste devant vous, c’est le Pont-Neuf avec ses arches de pierre régulières, ses piles denses, les visages grimaçants de ses mascarons. Au fond, dans une sorte de nuée indistincte, les travées du gothique flamboyant de Saint-Germain l'Auxerrois. Puis, vers le bas, les pierres grises du Quai de Conti et les hautes colonnes de La Monnaie de Paris. Décrire ainsi n'a de sens qu’à vous donner un cadre, vous affecter d’un gradient de réalité que votre Esquisse effleure sans s’y engager vraiment. Cette mise en perspective avec votre environnement proche  possède l’immense avantage de vous fixer en quelque endroit dont vous ne pourrez vous éclipser facilement. Alors, que dire de vous maintenant, si ce n’est procéder à une rapide évocation ?

       Votre chevelure est identique à une coulée de paille sur le versant de quelque été lumineux. Votre visage est à peine tracé, une ébauche de plâtre sous le couteau hésitant d’un Sculpteur, vos yeux, votre bouche s’y devinent à peine. Votre corps est long, mince, issu d’un bloc d’albâtre. Une harmonie blanc sur blanc, autrement dit l’élégance de quelque chose de virginal. Un bustier noir vêt le haut de votre corps, qu’une attache retient à la hauteur de votre taille. Votre jupe est aussi courte qu’ample, elle laisse paraître la forme parfaite de vos jambes. Vos bras épousent la forme fluide de votre anatomie. Vous regardez face à vous, autrement dit je ne peux que m’inscrire, en tant que Spectateur, dans le champ de votre vision. Bien évidemment, depuis la mutité de la peinture dont vous êtes façonnée, vous ne manifesterez rien. Toute manifestation ne viendra que de mon côté, moi le Metteur-en-Scène, moi le Tireur de ficelles qui vous mettrai à la disposition de ma fantaisie imaginative.

   Je vous aurais volontiers envisagée sous les traits d’une Esméralda, mais vous n’avez nullement l’effronterie de la Gitane telle que nous l’a présentée Victor Hugo. Pas plus que je ne pourrais vous loger dans la peau des Héroïnes d’Eugène Sue dans « Les Mystères de Paris », dans celle de Fleur-de-Marie, jeune prostituée candide ; pas plus que dans celle de La Louve, cette ravageuse ; encore moins dans la belliqueuse Calebasse habile à manier la hache ; quant à Cécily sa beauté n’a d’égale que son infernale créature. A la rigueur, la silhouette de Rigolette, cette gentille grisette franche et généreuse, maniant l’humour, eût pu convenir à celle-que-vous-êtes, du moins telle que vous m’apparaissez dans votre posture si directe, si authentique. Mais voyez-vous, le risque de l’imaginaire, qui cependant constitue sa pure beauté, c’est de tout agrandir à la taille de l’univers. Tout y devient vite disproportionné. Le Temps s’y dilate jusqu’aux rives de l’Éternité, l’Espace s’y agrandit qui tutoie l’infini du Cosmos. Alors, comment vous situer dans cette dimension extra spatiotemporelle, si ce n’est à la hauteur de quelque délire qui vous détruirait, bien plutôt que de vous porter à une plausible existence ? Le danger de la représentation est, soit de se situer à l’étiage du sens, soit dans les hautes eaux d’une crue fort difficile à endiguer. Tout est toujours question de juste mesure.

    Faute, pour moi, de vous inscrire dans le destin d’une Héroïne, je me conterai (mais ceci, loin d’être simplement restrictif, présente bien plutôt le visage du gain), de vous placer au lieu même de qui-vous-êtes, cet Être inaliénable qui vit de l’eau de sa propre source. Celle-ci est, par essence, votre bien le plus propre dont nul, jamais, ne connaîtra le secret. Dire ceci est tout simplement affirmer, tout à la fois, le précieux de toute Altérité, mais aussi le mystère qui l’entoure d’une aura qui la protège et signe son imprescriptible Destin. Car, jamais, vous ne serez ni d’ici, ni d’ailleurs, vous ne serez, au centre même de votre essence, qu’en Vous, rien qu’en Vous.

  

 

 

 

  

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : fugues & contrepoints
  • : Littérature - Philosophie - Art - Photographie - Nouvelles - Essais
  • Contact

Rechercher