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3 février 2025 1 03 /02 /février /2025 21:30
Ces arbres traversés de lumière

     Photographie : Blanc-Seing

 

***

 

(Petite fantaisie néo-fantastique

A la mémoire du très fabuleux VINCENT)

 

*

 

 

Ces arbres traversés de lumière

quel langage tenaient-ils

à ton âme inquiète ?

Tout le jour tu errais

d’une colline à l’autre

sans même savoir le but de ta quête,

sans même te savoir, toi,

sans t’approcher de qui tu étais en réalité,

dont tu ne te doutais même pas

qu’une présence, un jour, pût exister.

 

Tu cultivais la carte de l’exil

comme d’autres leur jardin

et girais dans la vie

à la recherche de ta propre étoile.

Un signe au ciel qui t’eût rassurée,

qui t’eût dit le chemin

 à emprunter afin que,

lestée d’une possible pesanteur,

tu parvins enfin à assembler

le contour de ton être

et en jouir,

si tout au moins,

ceci était possible.

 

Mais ta complexité était grande

qui ne laissait guère de place

à quelque illusion.

L’on te cherchait ici

et l’on te trouvait là,

dans l’aire ouverte

du VIDE.

 

Dans le district l’on te disait folle.

L’on disait ta silhouette nocturne

qui frappait aux portes des masures

comme le font les chauves-souris,

se heurtant au métal de la nuit

dès que l’ombre tombe

sur leur vol erratique, éparpillé.

 Un tourbillon à jamais

qui ne se nourrit

que de sa propre ivresse.

 

Longtemps, moi aussi,

 j’avais couru

par monts et par vaux,

 espérant que mon étrange

pérégrination

me sauverait de moi

et de mes rêves hallucinés.

Et puis, je dois bien l’avouer,

je cherchais une âme sœur,

une compagne de voyage

dont l’essentielle vertu

eût consisté

à habiter mes jours

de sa propre densité,

cette dernière dissimulant

à mes yeux

les chausse-trappes du temps

qui s’ingéniaient toujours

à me reconduire dans cette manière

de NEANT

qui me persécutait

 et annulait tous mes gestes

 à mesure qu’ils sortaient de moi,

 étranges vols de freux

qui tournoyaient longuement.

 

Parfois, pris d’une soudaine fureur,

 j’en saisissais un vol

que je déchiquetais

avant même

qu’il n’ait pu réaliser

son destin en forme de croix.

Cela m’arrivait souvent

de jouer à ceci :

attraper une lame d’air,

la placer tout contre

le double globe

de mes yeux

et lui poser la question

qui me taraudait l’esprit

depuis la nuit de ma naissance :

Que faisais-je sur terre ?

Quel était donc le but

de mon étrange mission ?

Mon existence, avais-je

à la construire,

pierre à pierre

ou valait-il mieux

qu’une lézarde s’insinuant

entre ses murs,

l’édifice vînt à s’écrouler

tout seul,

ravi enfin que ma perte

consommée,

je pus devenir

 

PERSONNE

 

et renoncer à toute cette comédie

qui ne cessait de m’envoyer

par le fond ?

 

Parfois, les arbres ou bien les haies

chuchotaient à mon oreille

d’avisés et sinistres conseils :

 

« Précipite-toi dans l’abîme

tête la première.

Bois, tel Socrate,

un grand bol de ciguë

et prends ton envol

pour le ciel des Idées.

Pratique, tel le magnifique samouraï,

le seppuku,

entaille ton abdomen

 avec la lame aiguë d’un wakizashi

et regarde avec contentement

ton sang couleur de rubis

qui s’étend en minces filets,

fait sa course puis s’étale

en rhizomes incarnat

jusqu’au delta

de ton propre destin. »

 

Tout.

J’avais tout essayé,

 la corde,

le saut de l’ange,

 la poignée de champignons

 vénéneux

mais l’au-delà

ne voulait de moi

et je demeurais

dans mon linceul de peau

sans que rien ne se passât

que d’ordinaire

et de tristement contingent.

 J’en déduisis qu’il ne me restait plus

qu’à endurer mon sort,

à le rendre aussi étroit

que le fil du rasoir,

à longer les coursives fragiles

de la vie,

à demeurer dans l’ombre

des coulisses

et à ne regarder la pantomime

qui s’agitait sur la scène

que d’un œil vaguement distrait.

 

Finalement, je me serais bien vu

doté d’un destin à la Van Gogh,

vivant de rares subsides,

me sustentant de peu,

tirant de ma pipe

de longs nuages blancs,

faisant de brefs séjours à l’asile,

y recevant des injections

supposées atténuer mon mal,

peignant de l’aube au couchant

 des vols de corbeaux noirs

 essaimant la fureur

de leur condition

 au-dessus de champs de blé

écrasés de soleil.

 

Le soir venu

et jusque tard dans la nuit

je scrutais le pullulement des étoiles,

je buvais leur étrange ambroisie,

écoutais leur entêtante stridulation,

certaines entraient par mes orbites  

et faisaient leur sabbat

dans mes rivières de sang.

 

Un matin, revenant

d’une longue promenade

parmi les broussailles

et les terres grasses,

vêtu d’un coutil bleu élimé

et chaussé de godillots de paysan,

au détour d’une haie,

je t’aperçus,

oui, je te vis toi

la FILLE-TOURNESOL

empêtrée dans la danse

de saint Guy

de ta folie ordinaire.

Tu dansais et hoquetais

parmi le déclin immédiat du monde,

tu brandissais ta crécelle de pestiférée,

étais vêtue d’un habit d’Arlequin,

des pièces manquaient

qui révélaient des pans entiers

de ta nudité,

 

tu les appelais, ces manque-à-être,

 

« les guenilles de la Mort »,

 

tu sentais la Grande Absente,

 ses baisers acides

qui glaçaient ton sang

en même temps que ton corps

se réjouissait

de cet attouchement céleste.

 

Tu me disais,

lorsque je peignais,

sans relâche,

avec la hâte que seule

la folie peut octroyer,

 ma chambre à Arles,

mon lit de bois clair,

les lattes du plancher

lissées de lumière,

le petit guéridon

avec ses objets de toilette,

sa chaise paillée,

tu me disais :

 

« Vincent, viens

et faisons l’amour,

c’est notre seule chance

de demeurer en vie ».

 

Je te faisais l’amour

comme je le faisais jadis

aux prostituées de Provence,

avec une noire passion

dont je pensais

qu’elle pouvait extraire

de ma tête violentée,

de mon oreille ensanglantée,

la poix qui s’y était accumulée

depuis que le destin

 m’avait fait l’offrande

de ce poison mortel,

de ce violent opium

qui n’arrivait à avoir raison

de mon être,

du moins ce qu’il en demeurait,

ces coups de pinceaux sauvages,

ces coups de brosse funestes

 au gré desquels je criais

la douleur de vivre,

la crucifixion

de chaque respiration,

le coup de dague

dans le vif de ma chair

de chaque seconde

tel le terrifiant coup de gong

avant-coureur

de ma disparition.

 

MOI-LE-FOU de Saint-Rémy

de Provence,

le cloîtré volontaire

de l’Asile Saint-Paul

de Mausole,

le pensionnaire hagard

peignant jour et nuit,

sans relâche

ces iris - les dernières fleurs -,

cette Nuit étoilée - la dernière nuit -,

cet Autoportrait - le dernier Vincent -,

je procédais à ma propre manducation,

 je m’auto-boulottais

car ma folie était patente

et rongeait mon cerveau,

détruisait ma moelle,

 transformait mon corps

en ce champ de déluge

pareil à celui

 de ces oiseaux noirs,

les corbeaux,

qui moissonnaient le blé,

qui détruisaient la vie.

 

Alors, TOI-LA-FOLLE,

que mon esprit incandescent

 a inventée

afin que je puisse trouver

un écho

à ma propre démence,

je t’en supplie,

depuis la tombe

où je repose

- enfin - depuis la modeste stèle

qui orne une modeste terre,

viens donc me rejoindre et,

sur ce minuscule talus,

 

faisons l’amour,

 

fêtons EROS dignement

ce sera notre dernière FOLIE,

celle qui nous sauvera

de la MORT ou nous dispensera

d’en subir le cruel regard.

 

Oui, faisons l’amour :

 

le dernier mot avant

 

le NEANT !

 

 

 

 

 

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3 février 2025 1 03 /02 /février /2025 09:08
Mon travail se nomme « Liberté »

Ile de Møn

Source : Wikipédia

 

***

 

   Oui, lecteur, je sais combien mon histoire va te paraître étrange. Aussi vais-je commencer par le commencement. Il y a déjà bien des années, alors que j’étais élève d’un Collège d’Aarhus, lorsque mes professeurs m’interrogeaient sur le métier que je ferais plus tard, invariablement je répondais « Liberté ». Lesdits professeurs avaient beau me dire que la liberté était une notion philosophique bien plutôt qu’un métier, je n’en persistais pas moins dans ma façon d’envisager mon avenir : il serait « Liberté » ou ne serait rien. Mais n’allez nullement croire qu’il ne s’agissait que d’une idée fixe, d’une marotte non fondée en raison. De bonne heure, j’avais lu le livre de Daniel Defoe, dont le titre à lui seul, long comme un jour sans mémoire, était déjà en lui-même un sujet de constant émerveillement. Qu’on en juge :

   « La Vie et les aventures étranges et surprenantes de Robinson Crusoé de Yorkmarin, qui vécut 28 ans sur une île déserte sur la côte de l’Amérique, près de l’embouchure du grand fleuve Orénoque, à la suite d’un naufrage où tous périrent à l’exception de lui-même, et comment il fut délivré d’une manière tout aussi étrange par des pirates. Écrit par lui-même ».

   Un livre qui promettait un si grand voyage, par-delà les hommes et les mers, ne pouvait être qu’œuvre de « Liberté ». M’identifiant à Robinson, me coulant dans le lit de ses étranges et étonnantes aventures, je ne voulais avoir pour unique tâche dans la vie que d’être l’illustration de cette « Liberté » dont les hommes avaient beaucoup dit, qui avait fait couler beaucoup d’encre mais qui, à la vérité, n’était qu’une illusion au large des yeux. Donc je poursuivis cahin-caha des études mornes derrière les murs sombres d’un Collège qui était plutôt une prison que le libre espace dont je rêvais. Compte tenu de mes résultats scolaires somme toute médiocres, de mon peu d’enthousiasme pour les études, mes parents, d’un commun accord, décidèrent de m’orienter vers de plus prosaïques horizons. C’est ainsi que je fus engagé comme apprenti dans une imprimerie, composant, le jour durant, dans la forêt de caractères en bronze, des textes sans importance que je m’amusais à déchiffrer à l’envers puisque c’était la manière dont ils se présentaient à moi. En peu de temps je devins un expert de la lecture inversée, ce qui bien évidemment, ne me confirmait en rien dans mon métier de typographe. Ce statut dura quelques années au cours desquelles, lecteur assidu de toutes sortes de littérature, je dévorais littéralement des quantités d’ouvrages classiques et modernes. Sur de grandes feuilles de papier, j’en établissais des fiches de synthèse.

   Ce faisant mon entraînement à l’écriture confirma bientôt quelque talent en la matière, talents que je ne tardai guère à négocier, entrant au « Morgenen » (Le Matin), journal d’Aarhus connu pour ses articles plutôt atypiques sur l’art, la littérature, les romans de voyage. Je pensais que je tenais là les éléments d’une future liberté, aussi ma belle persévérance fut, un jour, récompensée. Olaf Olsen, mon rédacteur en chef, sur ma demande, consentit à me détacher sur l’Île de Møn afin d’y tenir un Journal à la manière de Defoe, dont le feuilleton serait régulièrement diffusé dans les colonnes du quotidien du Jutland. Olaf ne prenait aucun risque puisque mon travail était payé à la pige, plus j’écrivais, plus je gagnais et inversement. Il s’agissait d’un récit totalement imaginaire, sinon utopique. Mes articles étaient en quelque manière des « robinsonnades » que j’agrémentais de quelques photographies uniquement en noir et blanc, prises avec un antique appareil Polaroïd dont j’appréciais la vitesse d’exécution aussi bien que l’imprécision, cette dernière traçait les contours flous d’un genre de conte magique. Je vivais de peu de moyens techniques et écrivais tous mes articles au stylo sur des blocs-notes que j’envoyais par la poste à mon destinataire d’Aarhus.

 

    Le paysage quotidien de mon horizon libre

 

   Voici dix ans que je suis installé à la pointe orientale de l’Île de Møn, à l’endroit exact où se situent de hautes falaises de craie blanche. Je vis dans un modeste logis, une chaumière plutôt étonnante que je loue à un indigène de l’Île. Elle possède un toit tout en hauteur, percé d’une lucarne portant une étroite fenêtre, c’est là le lieu de ma méditation, de mon écriture. Les mots y volent tels de gracieux papillons, les mots y font des ricochets comme ceux que je m’amuse à faire sur l’eau grise, indolente, du Hjelm Bugt, cette sorte de large baie ouverte, au sud, sur la Baltique. J’aime bien cette pièce modeste, sa table de bois blanc, son divan recouvert d’une cretonne beige, sa douce lumière en clair-obscur est un peu l’intermédiaire entre le rêve et le réel. Elle est la teinte de toute liberté, un pied dans le concret, un autre dans l’abstrait. Mais toute liberté ne vaut que par ce que l’on en fait et, pour moi, elle convient à ce rythme alangui qui est le mien, à mon penchant à la rêverie, à mon inclination à la lenteur, à la teinte romantique qui m’attire au-delà de toute raison vers ces paysages ouverts à l’espace, bleuis de ciel, tachés de lointaines et aériennes brumes.

   Au rez-de-chaussée, une seule pièce fait office de chambre avec son coin toilette, sa salle de vie et sa cheminée. Les ouvertures sont de dimension modeste en raison du climat rigoureux l’hiver, du glissement du blizzard sur la façade parfois, de la brume marine qui tapisse les tiges du chaume, une végétation vert-de-gris court sur le toit à la manière d’une maigre lande échouée dans un lieu d’improbable destin. Ce qui me plaît ici, c’est bien ce lieu de haute indécision, cette heure impalpable, cette aube qui jamais n’en finit, ce jour qui se donne au présent, encore attaché au passé. Ce qui me plaît, un genre d’infinitude, d’ouvert sans limite, de constamment disposé à la nature, à la rayure de pluie, au poudroiement d’une courte neige, au glissement du noroît sur la peau, à la faille illimitée du jour, il ressemble à une éternité.

 

***

 

 

 

    Rapides tableautins d’une vie libre

 

   Longue saison - Liberté du Grand Large

 

   Voici mon rituel de Robinson. Sitôt pris mon petit déjeuner, je sors de la chaumière. Un vent régulier souffle sur le large plateau, couche les graminées qui oscillent à la manière des crinières des chevaux. La belle lumière brille à l’horizon, fait sa traînée sur l’immense plaine liquide, glisse le long du sentier côtier, rebondit sur les premiers galets, se disperse au contact de l’air diaphane, monte au plus haut de la courbe du ciel. Je mets mes mains en visière pour ne pas être ébloui. C’est étonnant ce prodige de la clarté, cet intense rayonnement qui se donne telle l’arche d’une liberté et, cependant, il faut cligner des yeux, placer ses paupières dans le genre de celles des sauriens, laisser juste une fente par où n’être nullement aveuglé. Serait-ce ceci, la métaphore d’un excès de liberté qui consonerait avec aliénation bien plutôt qu’avec la pleine dilatation d’une joie de vivre ? Pas assez de liberté et c’est l’idée d’une perte irréversible. Trop de liberté et l’ivresse s’empare de nous et nous reconduit dans le questionnement de qui-nous-sommes, perdus dans la vastitude du monde.

   Je descends le long des marches sculptées dans la falaise de craie. Le passage des hommes, ce travail continu de fourmi, y a déposé des empreintes grises. Elles disent le défilé inapparent de ceux qui vivent ici, glissent telles des ombres à contre-jour de la vie. Les gens de Møn sont discrets, ils marchent sous le vent, ils courbent l’échine, parfois ils se confondent avec le haut mur blanc, en hiver, quand le givre les fouette de ses dentelles blanches. Les gens de Møn sont silencieux, un silence de falaise, une existence confiée à l’illimité, souvent à l’illisible, toujours aux hiéroglyphes de l’air lorsqu’ils fouettent les visages, n’y laissant que des traces d’absence. C’est comme si, parfois, dans la carrière immense de la nature, l’on se diluait soi-même, l’on confiait son corps à ce qui vient de loin, cette nébulosité qui plane en direction de son propre mirage. Exister ? : quelques confluences innommées, quelques échardes souples de buée, quelques grésils inaccomplis se perdant à même l’abîme de l’heure. Ecrivant ceci, je me rends compte combien je suis un Robinson nostalgique, un Solitaire bucolique, un Ténébreux hissé au plus haut d’un pavillon pareil à ces drapeaux de prière tibétains, ils faseyent longuement à la recherche d’un dieu qui, jamais, ne paraît, qui, jamais ne paraîtra, laissant les Pèlerins à leur plus sombre dénuement.

   Je suis arrivé en bas de la falaise. La lumière se recourbe et prend la forme de l’anse dans laquelle je me trouve. Je suis seul, immensément seul au monde, Robinson échappé du livre de Defoe, être en chair et en os perdu, ici, sous cette immensité bleue. Suis-je triste de ceci ? Nullement puisque c’est moi qui ai décidé de mon destin, l’ai porté à la proue de cette île, cette île qui est moi tout comme je suis elle. Je marche nu-pieds sur le peuple de galets gris qui jonche le bas de la falaise. C’est ma manière à moi de me rattacher à ce lieu, de lui confier cette tâche d’immémoriale présence. Voyez-vous, combien il est étrange de ressentir le comblement de la faille étroite de son corps, un genre de plénitude qui fait son lent murmure, qui déploie ses tentacules à la manière d’un poulpe soyeux, infiniment maternel. Alors, en soi, plus aucune rupture, plus le moindre abîme par où une angoisse pourrait se donner, plus de souci qui entaillerait l’âme, instillerait en sa substance un genre de « noire idole ». Non, ici tout va de soi et l’habituel sentiment diffus dont les hommes sont atteints lorsqu’ils évoquent le phénomène de la liberté - cet insaisissable-, voici qu’il vient à ma rencontre naturellement, à la manière du cumulus qui confie sa présence ineffable au lisse glissement du ciel.

  Insensiblement, le timide soleil commence à réchauffer les galets. Je les sens plus libres d’être, d’affirmer leur existence, de regarder le mur de la falaise, de se laisser regarder par les grands oiseaux marins qui filent au ras de l’eau. Grand bonheur que de me ressourcer au contact de la pierre, sous l’azur illimité, là dans le silence qui frémit de se dire, de sortir de soi, de devenir parole essentielle en ce lieu de pure venue des choses en l’immédiateté de leur être. Parfois je m’accroupis, saisis un galet plat, le propulse dans l’air de toute l’énergie assemblée dans le creux de ma main.  C’est un peu de moi qui se détache et découvre l’onde qui l’attendait depuis toujours. Le galet ricoche dans un éblouissement blanc, des gerbes d’écume l’entourent, des étincelles raient le ciel, des myriades de gouttelettes éblouissantes font leur chant minuscule sur la vitre liquide. Quelques ondes puis plus rien que le calme reconduit à lui-même.

   Alors, parfois, je m’amuse à donner à cette brusque disparition le mince statut d’une métaphore philosophique. Ce caillou qui était là, qui brillait sur la plage, dont ma main s’est emparée, en faisant son objet, une manière de prolongement de qui-je-suis, ce caillou qui a brièvement existé, a-t-il au moins connu sa seconde de liberté avant qu’il n’aille rejoindre la faille d’eau qui l’a englouti ? N’est-il que le témoin passager de cette temporalité qui nous anime, de cette durée qui nous retire d’une main ce que l’autre nous octroie avec parcimonie ? Il y aurait tant à dire sur les choses du monde, sur la vacuité qui les creuse et les ruine de l’intérieur, mais aussi énoncer la grande beauté du simple, ceci qui vient à nous dans la modestie, autrement dit dans sa propre vérité.

   Parmi les amoncellements de galets, venus de la falaise, des fossiles d’animaux marins jonchent le sol. J’aime par-dessus tout leur gonflement pareil à celui d’une vulve, leur étoile à cinq branches, la patine du calcaire que les ans ont revêtue d’une belle teinte marron clair semblable à une croûte de pain. Chaque jour qui passe accroît ma collection de ces vestiges d’un temps révolu que les hommes ont effacé de leur souvenir. Ils sont les témoignages d’une vie qui a eu lieu, d’un corail qui était leur âme, de piquants qui étaient leur effusion en direction du milieu qui leur était propre. Maintenant l’air vibre et s’éclaircit, la lumière est installée au centre du ciel, le ciel est un grand cirque qui renvoie ses rayons sur le dôme de l’eau. Je m’assois sur les galets et regarde la courbe de l’horizon. Soudain des cris graves et rugueux déplissent l’air, le déchirent vers le grand large. Des taches grises et blanches glissent sous la dalle du ciel, se posent bientôt sur le miroir de l’eau. C’est un vol de bernaches cravant qui effectuent leur migration printanière. Image s’il en est d’une liberté en acte. Toujours l’oiseau m’a paru, et singulièrement les oies, symbole d’une souveraine autonomie. D’abord il n’y a rien dans le ciel, sinon sa respiration, son souffle inaperçu, puis il y a les cris, puis la pause sur l’eau, puis le vol de nouveau, puis plus rien qu’une longue absence. Peut-être la liberté humaine n’est-elle que ceci, une parole qui cingle l’éther, quelques mouvements syncopés, un retirement et seulement l’espace d’un passage laissé vacant dont seule une mémoire pourra témoigner ?

   Mes journées sont tissées de ceci, de longues déambulations au hasard, de simples décisions uniquement dictées par l’émergence souple de mes affinités. « Liberté de pacotille », diront ceux dont l’engagement existentiel est la marque d’un projet, d’une décision qui, toujours, va au-delà de soi et se vêt d’une possible transcendance. Soit, je donne raison à tous ceux qui vont de l’avant avec la certitude que leurs actes sont exacts, qu’ils valent la peine d’être prolongés. Je reconnais, ma liberté jaugée à l’aune de ce courage peut sembler une si modeste chose. Et, cependant, quand bien même elle reposerait sur un évident solipsisme (Robinson a-t-il d’autre possibilité que d’être soi, en soi, dans la limite de son être propre ?), cette liberté, adossée à une vie simple et retirée du monde, ne demande rien, ne sollicite rien d’autre qu’une entente de soi avec soi. Et c’est déjà beaucoup.

   Être confronté à soi à longueur de temps demande endurance et renoncement aux charmes de ce qui est différent et, le plus souvent, ne brille qu’à nous aliéner à nos singuliers désirs.  C’est notre propre domination qui est en jeu, terreau sur lequel croissent les plus terribles décisions qui soient, cette « volonté de puissance » nietzschéenne qui n’admet que soi dans le mirage de quelque hauturière folie. Vous excuserez, lecteurs, mon inclination à toujours vouloir reporter au concept l’indifférent et le contingent, le fait inapparent, le minuscule et l’inaperçu, mais ai-je donc d’autre loisir, moi « l’Ermite de l’Île de Møn », car je ne doute guère que ce prédicat ne me soit destiné au motif de mon éloignement volontaire des hommes. Oui, je reconnais, je porte parfois sur le genre humain un regard à la « Jean-Jacques », distancié, souvent critique mais là seulement, se dévoile la vérité concernant l’homme. Soi, tout d’abord. Les autres ensuite. On ne voit adéquatement la communauté dont on est issu qu’à s’en éloigner, à prendre un nécessaire recul. Trop loin de l’autre, on ne le voit plus. Trop près on se condamne à la cécité.

   Depuis que je vis sur mon caillou au milieu de la Baltique, les jours sont une succession de moments heureux, d’instants de pure clarté. Parfois une brume passagère, un souffle délicat comme lorsqu’on franchit un gué, se questionnant sur la possible atteinte de l’autre rive. Ce genre de vie douce qui pourrait tutoyer quelque « béatitude », est-ce ma vie en solitaire qui en crée les conditions, comme si solitude rimait avec complétude ? En partie, oui, mais en partie seulement. Vivre seul ne veut pas nécessairement dire effacer les autres de son propre horizon. Bien des Existants dont il est dit qu’ils sont de « bons vivants » (y aurait-il un peuple des « mauvais vivants » ?), ne fréquentent leurs commensaux qu’à retirer, pour eux-mêmes, les mérites de leur commerce assidu. Toutes les déclinaisons de l’ego en tant qu’égoïsme, égotisme, égocentrisme ne pointent pas nécessairement en direction de ceux qui ont choisi de se retirer de la société. L’on peut affirmer son foncier égoïsme quad bien même on fréquenterait les salons mondains. Les autres, ainsi que tout phénomène extérieur résultant de la notion d’altérité en général, ce n’est nullement en les convoquant, en les adoubant qu’on dévoile le mieux leur essence, mais en les portant en soi telle l’exception qu’ils sont. Une transcendance visant une autre transcendance et l’accomplissant ainsi au titre d’un regard strictement humain, seulement mais entièrement humain.

    L’homme de l’Île de Møn que je suis devenu n’est nullement différent du collégien que j’étais à Aarhus, de l’enfant que je fus dont ces « autres originels » que furent mes parents constituèrent les prémices de la relation. Chaque jour qui passe, comme sur l’écran touché par les rayons d’une lampe magique, se déroule, consciemment ou non, le grand carrousel de ceux qui constituent mon horizon. Mes parents que je viens d’évoquer, les membres de ma famille, mais aussi ceux de la grande famille mondiale. Ceux du Collège, ceux de l’Imprimerie, ceux du Journal, ceux croisés au hasard sur les chemins de la vie. L’autre, en tant que transcendance, est toujours assuré d’être ce qu’il est pour l’infini du temps, une figure à l’ineffaçable épiphanie. Et ceci dépend d’autant moins de nous que cette nervure essentielle de notre être-pour-l’autre est intimement coalescente à notre humaine condition. Sans l’autre je ne serais nullement venu au monde. Sans l’autre je ne serais ni de l’ordre du réel, ni du nécessaire, mais seulement du « possible », du virtuel, en attente d’être sans jamais le pouvoir.

   L’eau de la mer s’est dilatée, sans doute gonflée par la lumière qui la traverse de toute part. Des vagues vertes et bleues, aux reflets argentés, bougent constamment comme si elles voulaient manifester une impatience, peut-être une urgence à vivre, Elle semble, la mer, n’être mer qu’à connaître ces flux et reflux constants, ces lentes irisations, ces retraits en quelque sombre abysse. Moi, le Solitaire de l’Île de Møn, je lui dois quelque chose, je ne peux me contenter de la longer sans la mieux connaître. Voyez-vous, c’est étrange cette manière de co-présence de l’homme à ce qui le détermine au titre du paysage, au titre des Grands Eléments, je suis la partie d’un Tout qui m’appelle, m’interroge, et en définitive ne m’accomplit qu’à l’aune d’un regard destiné. Destiné à quoi ? Mais à l’immédiate altérité de ce qui est. Au vol lisse de la mouette. A la plaine gris-bleue des nuages. A la dilatation immense des flots. Alors que puis-je faire pour les fêter tous ces êtres de mon intime rencontre ? Leur adresser des prières ? Leur envoyer des messages secrets ? Jeter des bouteilles emplies de sens sur la rumeur des vagues ? Il y a tant de manières de rencontrer ce qui se donne, là devant soi, et ne demande qu’à être reconnu.  

   Moi, Marwin Nielsen, Robinson de Møn, il me faut trouver le style et le lieu exacts de ma manifestation. Et voici en quoi consiste mon rituel quotidien. Oui, c’est un travail, mais celui-ci, doué de sens, ce qui revient à dire précisément que ce n’est nullement un travail (lequel est rarement consenti), mais une simple distraction, un divertissement au terme desquels, non seulement je ne dois nullement me sentir amputé de moi-même, en quelque manière que ce soit, mais grandi, éployé au rythme de cette nature si généreuse, je la sens couler en moi avec la souplesse qui sied aux amours les plus authentiques. Inlassablement, jour après jour, dans la neuve lumière du printemps, dans celle hissée au plus haut du ciel en été, dans celle dorée de l’automne, dans celle glacée de l’hiver, je bâtis, galet après galet, des cairns de modeste fortune dont le mérite le plus constant est d’échapper au rythme du temps, pour les plus solides, pour ceux que je dresse tout en haut du rivage, tout contre la blanche falaise que jamais les flots ne viennent atteindre. Quant aux plus fragiles, aux plus éphémères, je les fais se lever à la limite des flots, me réjouissant d’avance, non de les voir mourir, il ne s’agit nullement de ceci, mais d’observer la puissance du temps dont les vagues les plus vigoureuses constituent l’évident symbole. Un instant, les boules de pierre résistent, luttent contre les flots, puis, vaincues par tant d’énergie, s’écroulent dans un bruit de savon et un éclatement de bulles.

   Certes, pour l’homme pressé des villes, pour l’homme occupé qui foule de ses pas de cuir le sol des rues d’Aarhus, ce passe-temps lui paraîtrait aussi vain que d’essayer de capturer la réalité d’une baudruche flottant au plus haut de l’air, mailles d’une pure utopie se disqualifiant à même sa profération. Oui, sans doute cela n’a-t-il guère de sens d’empiler des cailloux, de s’assoir sur le rivage, d’en contempler les muettes pyramides. Cependant, élever un cairn, comme on élèverait une chose à partir de rien. Autrement dit : créer. Il y avait un amas indistinct de galets, il y a des figures levées qui attendent d’accomplir la part qui leur a été alloués, certes mince, mais tout aussi « nécessaire » que votre existence ou la mienne. C’est bien cette signification ultime des choses dont il faut patiemment esquisser le portrait. Ne le ferait-on et ce serait au risque de devenir fou, de sombrer dans les sombres mangroves de l’aporie. DONNER SENS, oui, la plus juste mesure de l’homme sur la terre. Non-sens est la réserve du nihilisme, les pièges que nous tend constamment une société bien trop occupée d’elle-même pour se rendre compte que des flots sournois en sapent la base, que la mort n’est pas pour après-demain. Non, pour demain, autrement dit tout juste contre la vitre de notre regard de myopes.

   Là, tout contre le rivage d’infrangible matière, je me laisse pénétrer de l’éternelle vacuité des choses. Nulle mélancolie cependant. Nulle tristesse. Nulle résignation mais une acceptation de ce qui vient dans la belle certitude d’être. Il me plaît alors de me laisser aller au rythme de l’étymologie du mot « cairn », de le considérer tel cet « abri de pierre construit par les explorateurs polaires ». Voici, en fait, ce que je crois être devenu, depuis mon arrivée sur Møn, un genre « d’explorateur polaire », un nomade cherchant précisément son « pôle », l’ayant en partie trouvé (mais le trouve-t-on jamais dans l’entièreté de son être, sans reste ?), genre de boussole qu’affolent parfois les vents magnétiques venus d’au-delà du ciel, d’étranges et illisibles contrées dont je ne pourrai connaître le destin de pierre, d’eau, de sable, de vent.

   Constamment j’ouvre mes mains, je les tends en direction de l’eau de la mer, de la brume des nuages, de la résille de l’air, du frémissement du sable, il n’en demeure jamais qu’un genre de souffle pareil aux comptines pour enfants, elles meurent sur le bord de leur sommeil, se diluent dans l’étrange floculation de leurs rêves d’ouate. Invariablement, ma salutation à la mer se termine par une cueillette de ces algues multicolores qui tapissent le rivage, la plupart d’une belle couleur lie de vin, les autres dans des teintes de vert éteint. Elles constituent la base de mes repas. C’est un peu de cette belle île qui entre en moi, coule en moi à la façon dont une eau pure suinte sur la paroi de calcite, se mêlant à elle, dans l’harmonie sans distance, comment pourrais-je ne pas en être comblé ? Sans doute n’y a-t-il pas de plus grande joie que de se sentir là au creux de la méditation recueille de la nature. Nature contre nature. Que resterait-il à espérer d’autre que ce sentiment interne coïncidant avec celui, au-dehors, qui nous dit notre être au motif du dialogue confiant que nous avons établi avec lui ?

 

 

***

     

 

 

Du bord de l’eau au sommet de la falaise où courent de douces vallées

 

   J’ai gravi en sens inverse le chemin de la falaise. L’eau s’éloigne doucement dans un drôle de clapotis. C’est son salut en ma direction, du moins suis-je heureux de le croire. Pourquoi les choses ne nous témoigneraient-elles de l’amitié ? Pourquoi nous laisseraient-elles hors d’elle, sans que rien ne soit possible de l’ordre d’un dialogue, d’un chant souterrain, d’une secrète communication ? Ce fier goéland qui cingle là-bas vers la fente de l’horizon, ne m’appartient-il en quelque manière tout comme je corresponds, en cet instant, à son étrange destin ? Reliés, nous sommes intensément reliés, que nous le voulions ou non, à l’orbe infini de ce qui est, de ce qui nous interpelle et nous convoque à l’infini poème du monde. Je suis arrivé sur le plateau semé d’herbe et de vent. Le jour est totalement venu, il dérive au plus haut du ciel, la clarté inonde le paysage, mais dans la douceur, dans le recueil de qui elle est en son fond, effusion de la conscience de la nature. Cette longue vallée, sorte de V alangui, m’est familière au motif que chaque jour qui passe scelle un serment entre nous établi. Je ne suis moi qu’à être le prolongement de sa forme si maternelle, elle n’est elle qu’à me rejoindre en ma filiale tendresse. La vallée et moi nous aimons comme deux amants dont la séparation est toujours l’épreuve du tragique en sa dimension abyssale. Loin : des collines plongent vers l’inconnu dans des teintes de glycine, ce parme léger qui ne dit son nom qu’à moitié, un murmure qui s’éteint au-delà des mots. Loin : un glissement écumeux de nuages avec, dans les intervalles, la rivière immobile du ciel au cours si long, on n’en saisit jamais qu’une mince pellicule, puis le silence s’installe et nous sommes seuls avec nous-mêmes comme en dette de cette rare beauté.

   A mi-distance : des plis de terrain oscillent du vert amande à impérial en passant par mousse et malachite, un genre de camaïeu lissant l’âme de sa belle et longue mélancolie. Près : la fuite argentée d’un modeste ruisseau que, parfois, la lumière revêt des plus vifs éclats. Des pierres noires en son centre en contrarient le cours et ce sont de rapides chutes, de brefs sursauts, ils font penser aux sauts capricieux de quelque caprin en mal d’espace, en mal de liberté. Près : la maison basse de Nilsa, la bergère venue de la ville, la bergerie où s’impatientent les chèvres, l’enclos où elles attendent la traite, le large plateau d’herbe grasse où elles expérimentent ce que « libre » veut dire, pour les hommes, pour elles aussi les bêtes. Oui, liberté est un identique ressenti, du moins en faut-il faire l’hypothèse, aussi bien pour nous qui pensons, que pour le troupeau qui, sans doute, ne pense guère mais manifeste son émotion, son impatience, sa joie de gambader ici et là parmi le peuple sauvage des graminées. Oui, la joie est toujours la joie, la mienne, celle de l’amie qui vient à ma rencontre, celle du ciel ivre de son immensité, de la mer dont les eaux battent plus loin que les yeux ne peuvent voir.

   Nilsa, oui, il faut que je vous parle de Nilsa. Elle est ma déesse, le génie tutélaire de ce lieu secret, elle le porte en elle, tout comme le lieu l’accueille avec une certaine ferveur, mais aussi avec la retenue qui sied aux liaisons immédiates et sincères. Décrire Nilsa revient tout simplement à décrire la beauté. Ses yeux sont d’opale, doucement étirés. Ses joues sont hautes, semées de taches de son. Ses lèvres sont d’un carmin si léger, on croirait le pétale d’une rose posé là avec l’à peine insistance d’un souffle de vent. Elle me fait penser à ces reines de Nubie, à ces purs prodiges du féminin parvenu à l’acmé de sa parution. Oui, elle est l’une de ces reines que la latitude septentrionale aurait portée à l’éclat de son subtil rayonnement. Entre nous, rien que de l’amitié. Elle est libre, je suis libre de toute attache. Aussi bien aurions-nous pu être amants, mais nous n’avons rien sacrifié de nous, posant notre « amour » au sein d’un régime sans contrainte ni exigence. Notre « amour » existe au plus haut de sa fortune, il est médiatisé par l’eau, le vent, la brume de mer, le bêlement si attachant des caprins. Jamais rien d’autre n’aurait pu nous combler davantage. Nous sommes disponibles l’un à l’autre, nous sommes pareils au lierre et à l’écorce, un seul et même élan vers un identique but : se connaître en connaissant l’autre et faire de l’amitié le site insigne d’une humanité à la pointe de son être.

   Nilsa a rejoint l’Île de Møn il y a quelques années. Elle tenait une boutique de vêtements dans un quartier chic d’Aarhus. Au début tout allait bien, mais peu à peu, Nilsa, s’était lassée de tous ces comportements à la mode, de toutes ces conduites superficielles, de ces Smartphone hissés à bout de bras tels les sémaphores d’une réussite sociale, lassée de toutes ces minauderies, ces manières de marcher façon mannequin, lassée de contacts qui n’avaient de sens qu’au titre du commerce, du lucre, du profit. Du jour au lendemain elle avait décidé de vendre sa boutique. Son pécule, elle avait trouvé à l’investir dans cette modeste maison et sa bergerie attenante. Elle avait appris le métier d’éleveur auprès d’un berger de l’ile et maintenant elle était autonome, prolongement en quelque sorte de cet attachant peuple caprin. Sa vraie nature se donnait là, dans le geste simple, authentique de qui elle était en direction de ce lopin de terre qui s’affirmait en tant que l’air qu’elle respirait, l’eau qu’elle buvait.

   Nilsa sort tout juste de sa maison. Nous nous adressons un fraternel salut. Je la rejoins dans l’enclos où je l’aide pour la traite. Puis l’heure est venue de libérer les chèvres, de les laisser gambader dans l’immense tapis vert qui les attire, les aimante et les rend étonnamment volubiles, légères, presque aériennes. Tantôt nous suivons le troupeau, tantôt il nous précède. Un grand moment nous longeons la falaise, jusqu’à l’endroit où un étroit sentier se dirige vers la mer. Les crêtes des roches blanches s’enlèvent sur un ciel poudreux, un genre d’étoupe qui circonscrit le lieu aux confins d’une généreuse intimité. Nous sommes là, immergés dans un cocon qui ne nous étreint qu’à davantage nous rendre libres. Les chèvres adorent brouter la végétation d’épineux qui tapisse le pied de la falaise. Nilsa adore laisser flotter son regard au loin, sur le dos de la mer qui brille telle la peau métallique d’un marsoin. J’adore ce temps ralenti, situé à mi-distance de l’amitié pleine et entière, de l’espace en sa course illimitée, de la beauté en son inépuisable ressourcement. Exister : se laisser aller à tout ce qui vient sans se questionner, sans que quelque distance puisse s’établir des choses à qui l’on est. Oui, Lecteur, toi qui me suis patiemment dans mon rêve éveillé, tu assistes en ce moment à ce que je nomme ici, sur Møn, « mon travail ». Oui, je te vois sourire. Tu penses donc au travail en tant qu’effort, contrainte et douleur. Certes l’étymologie te donne raison, qui va te conforter en tes certitudes :

 « douleurs de l'accouchement » ; « tourment » « fatigue, peine supportée » ; « peine que l'on se donne, efforts » ; « peine que l'on se donne dans l'exercice d'un métier artisanal ». Le travail comme un joug en quelque façon, les « fourches caudines » que le destin nous aurait remises comme seul horizon consécutif à « La Chute ».

   Mais, vois-tu combien il est dommageable de n’envisager le travail que sous l’angle de la peine, sous la perspective d’une dette à combler. Ne serait-il davantage conforme à l’idée de bonheur, au moins esquissé, que de lui attribuer des prédicats plus doux ? Certes, je te l’accorde, notre société n’est pas tendre avec les travailleurs, d’autant plus qu’elle établit entre ces derniers d’insupportables hiérarchies. Il faudrait en revenir à de plus édéniques considérations, tisser nos oeuvres terrestres des fils souples de l’utopie. Exister en quelque sorte sur le mode de la contemplation. C’est bien en ceci que la vie de Nilsa, que la mienne sur l’Île de Møn, ne sont que des délibérations d’une « grâce » ne visitant guère que les rêveurs, les défricheurs d’invisibles et illusoires continents, les chercheurs d’un or halluciné à la hauteur de son mirage. En réalité je ne fais que transposer la fatigue légitime du labeur en son exact contraire, à savoir une liberté sans borne que nous ne pouvons guère trouver que dans le rêve, l’illusion, les reflets d’une boule de cristal, les scintillements de sa magie.

   Vois-tu, lecteur, j’écris sur cet hypothétique Marwin Nielsen que je suis censé être le temps de cette fiction. Marwin Nielsen, journaliste-écrivain retiré en sa solitude langagière sur ce mince caillou qui pourrait presque disparaître au simple motif de sa pure virtualité. Je suis l’écriveur d’un écrivain de papier qui n’a d’existence qu’imaginaire. Une mise en abyme de qui je suis immergé dans cette écriture qui n’est guère que l’encre des mots coulant dans mes veines, armoriant la suite longue des jours qui me tiennent éveillé. Peut-on demeurer une heure entière sans poser sur le papier ces minuscules pattes de mouche, notre intime substance, sans confier sa peau au velouté de la page, sans faire de son corps l’abri qui résonne du bruissement de la ruche langagière, cette immense Babel que nous sommes, ce pollen qui diffuse dans l’air les motifs illimités de sa plus pure présence ?  Ecrivant, je m’écris sur le flottant palimpseste du monde, je dépose ma trace comme la fourmi le fait dans la cendre grise de la poussière. Ecrivant j’existe. « J’écris donc je suis » voici en cet instant non reproductible l’ego cogito dont je suis atteint au tréfonds de mon être. Ne plus devoir écrire, ceci est-il synonyme d’une imminente finitude ?

   Alors, n’aurions-nous d’autre recours, pour nous distraire de la tâche de vivre (j’ai déjà mentionné qu’il s’agissait d’un « travail » au sens strict), d’autre recours donc que la fuite dans l’irréel, le fantasme cotonneux, le flou et l’approximation d’une vision décalée, frappée d’astigmatisme ? Bien des philosophes éminents, mais parfois aussi quelques sophistes, ont affirmé notre liberté, soit comme notre plus vif engagement dans le réel, d’autres comme l’abandon à nos désirs les plus chers et les plus secrets, d’autres encore en vantant les vertus de la solitude. Mais comment donner raison à celui-ci plutôt qu’à celui-là ? La liberté ne s’invente nullement au gré d’une décision intellectuelle, ne se décrète pas à la hauteur d’un dogme moral. Elle se vit à l’intérieur de soi et s’expérimente au fur et à mesure du déroulement des événements. Pour ma part je crois fermement à la valeur de la liberté en ce qu’elle se constitue de nos profondes affinités avec les choses, les êtres, le monde. Bien évidemment le lecteur aura compris que ces affinités ne seront nullement la libre expression de nos inclinations capricieuses mais que leur fondement sera d’ordre éthique, si bien que les universaux du Bien, du Beau, du Vrai en tresseront nécessairement la toile sur laquelle s’enlèvera la nature même de nos actes. C’est un a priori qui ne saurait être écarté qu’à connaître les rivages funestes des discordances,  le saut dans l’absurde en quelque façon. . Mais, lecteur, c’est promis, je t’assure d’avancer dans mon récit et de t’épargner toutes ces digressions qui, pour n’être nullement inutiles, constituent pour qui ne les attend nullement, un fastidieux « travail ».

  

   Les visites d’Olaf-Vendredi

 

   Olaf Olsen, mon rédacteur en chef, vient de temps en temps me rendre visite sur l’île. Il m’apporte des nouvelles du « continent », Il me parle du Journal, de l’ambiance qui y règne, parfois tendue sous le joug de la rentabilité, il faut toujours augmenter les tirages, gagner plus afin d’éviter la grogne des actionnaires. Il me fait aussi le récit des luttes intestines qui divisent le personnel, créent ici un clan qu’ailleurs un autre combat. Combien je suis heureux de vivre ma vie de Robinson à l’écart des tourments des villes et de leurs turbulences. Cependant ces événements m’intéressent toujours, c’est dans l’essence même de mon métier de journaliste. Pour me tenir au courant des mouvements du monde, je ne dispose que de la livraison hebdomadaire du « Morgenen » et j’écoute les informations au moyen d’un antique poste sur la chaîne « Dag efter dag » autrement dit « au jour le jour ». Cette chaîne exigeante, synthétique, comble mes attentes. Je crois que mon isolement m’a permis de prendre du recul par rapport aux hasards de l’actualité, si bien que mon objectivité, du moins est-ce mon hypothèse, s’en est trouvée accrue. C’est bien de pouvoir observer les choses avec un certain détachement, c’est un peu comme si l’on regagnait cette belle spontanéité de l’enfance qui fait les yeux brillants et les paroles immédiatement vraies.

   Avec Olaf, nous avons un endroit de prédilection guère éloigné de mon logis. C’est un genre de plateforme taillée à même la craie de la côte. Juste la place pour deux observateurs. Ici, la lumière réverbérée par les falaises de talc est pure, semblable à l’air vif du printemps. Elle illumine la large cimaise du ciel, elle se fait longue jusqu’à la limite de l’horizon. Elle s’adoucit près de la pellicule d’eau, elle se vêt d’une étrange teinte turquoise qui fait penser à la joie d’une aile de libellule que traverse délicatement la palme du jour. Dans l’échancrure entre deux arbres, l’immensité de l’eau se livre à nous sans retrait. Nous sommes des genres de conquistadors pacifiques dont l’âme comblée de beauté s’élève au plus haut de son étonnante destinée. Nous regardons tout ceci en silence. Parfois, seulement, le paysage s’anime du passage de bécasseaux, s’illustre du trajet rapide de quelques sternes. La nature est si généreuse donation que, la plupart du temps, hommes distraits, nous ne savons même plus en remarquer l’invisible présence. Cependant de tels paysages décillent nos yeux, ouvrent au profond de notre esprit la large avenue des choses reçues avec gratitude, instillent au plein de qui nous sommes des myriades de sensations qui jamais ne s’éteignent. La beauté est éternelle et c’est en ceci qu’elle nous touche intimement comme une part de nous-mêmes, sans doute celée, mais qui ne demande qu’à surgir à nouveau, à habiller notre regard des clartés les plus vives qui soient.

   Deux hommes face à un paysage sublime, que sont-ils sinon deux tragédies qui prennent conscience de la fragilité de leur être ? L’on ne peut rester longtemps muets car l’angoisse nous étreindrait et effacerait de notre vue cela même qui s’y imprime et justifie nos vies dans l’instant qui nous reçoit et nous détermine en tant que ces hommes que nous sommes, finis jusqu’à l’absurde, puisque ce moment de pure grâce s’effacera de lui-même et que nous nous retrouverons face à nous, immergés dans cette solitude qui est prodige en même temps que pure perte. De soi, de l’autre, de tout ce qui s’anime autour de nous, dont nous sommes le correspondant, l’écho, le miroir où s’abîme l’esquisse de notre condition. Ceci que j’exprime devant vous, moi, Marwin Nielsen, chroniqueur de l’Île de Møn, je l’ai éprouvé d’une manière quasiment charnelle, comme si les mots chargés de sang et d’oxygène s’étaient mis à danser tout contre la tunique de ma peau. Un léger tellurisme, une plaisant fourmillement, parfois contrarié par une trop lourde chape de chagrin. C’est ceci les moments merveilleux : une grande arche de lumière déployée dans l’espace du libre éther, puis une brusque nuée, puis des éclairs, puis l’orage qui emporte tout sur son passage, il ne demeurera que le souvenir vague de ce qui a été, le peuple des larmes au bord des yeux, des frissons en-dedans, le creusement d’un vide intérieur et les mains jetées en avant qui ne saisissent que leur propre désarroi.

   Mais il me faut m’extraire de ce pathos sinon, lecteur, tu vas penser que la condition ilienne n’est semée que de tristesse et de malheur. Non, c’est bien du contraire dont il s’agit. Mais par définition, tout contraire, tout négatif se doublent de positif et chacun sait, qui vit ici, sur Møn, que la vie est pleine d’attraits. Cependant, je dois le reconnaître, soit par inclination naturelle, soit que l’atmosphère de l’île en diffuse les fragrances, la mélancolie se donne parfois comme le revers de l’exaltation. Pour dire l’Île en sa nature la plus approchée, il faudrait disposer d’un autre langage, user d’autres mots qui, tels des abeilles d’or et de lumière, diffuseraient à l’entour la richesse de leur être. Tu auras compris, lecteur, que ma remarque ne s’appliquera nullement à des mots tels que « air », « ciel », « terre ». Ceux-ci s’élèvent d’eux-mêmes, ceux-ci sont affectés de transcendance, ils disent le visible de qui ils sont et l’invisible qui les habite et les porte au paraître de telle manière que non seulement ils nous éblouissent, ce qui serait déjà beaucoup, mais emplissent qui nous sommes d’un genre d’alizé. Celui-ci nous soustrait aux tâches communes, harassantes, qui tissent notre habituel univers. Non, le vocable dont il faudrait faire un usage des plus modérés, des mots-d’avoir, des mots-qui-quantifient, des mots-qui-réifient, transformant nos énoncés en de simples coquilles vides. Comme moi, tu auras pensé à ces sauts dans l’étroite contingence que pointent des mots tels que « exploiter », « lucre », « rendement ». L’idée qu’ils génèrent est si étroite, tellement circonscrite à une confondante matérialité, que rien ne sort d’eux qu’une sorte de mutité contre laquelle nous butons sans jamais en pouvoir saisir le sens. Ce qu’il faut, toujours et avant tout, du SENS, ce mot doué d’un tel prodige dont les mérites illimités nous entraîneraient trop loin de cette île dont je suis censé tenir la chronique.

   Eh bien vois-tu, accompagnateur de mes heures en noir et blanc, je ne sais si mon compagnon ici présent ; Olaf Olsen, mon collègue et ami de toujours, a éprouvé des choses identiques aux miennes. Mais peu importe, l’essentiel est qu’il soit venu, qu’il vive à sa manière cette rencontre avec cette infinie pureté de la Baltique. Je connais si bien son mode de fonctionnement. C’est heureux tout de même de cheminer, de temps en temps, avec une manière d’alter ego en qui on déchiffre les chemins de l’exister comme on le ferait d’une partition connue avec, déjà en tête, la ritournelle sous-jacente qui l’habite, en trace la mélodie unique. Ce que je sais, d’une façon irréfutable, c’est que ce soir, comme bien d’autres soirs, nous irons faire un tour dans la petite ville de Stege, la « capitale » modeste d’ici, lieu de rencontre des autochtones et des visiteurs de passage. Nous nous promènerons un moment dans les rues de la ville, cette cité si modeste, tout le monde s’y connaît, tout le monde converge vers les quelques auberges sises au bord de l’eau. Le choix d’Olaf est toujours le même et je pourrais me diriger les yeux clos vers « Dansk glæde », littéralement « Au délice danois », cette modeste table où tant de fois nous nous sommes émus de la grande beauté des lieux, de la finesse des plats, de l’élégance de la serveuse, je crois qu’elle ne laisse pas indifférent l’homme d’Aarhus.

   Ce que je sais aussi, c’est que nous parlerons de ma vie sur Møn, du bonheur qu’il y a de s’éprouver à la manière d’un Robinson qui, cependant, n’est nullement coupé du monde, seulement à l’abri du rythme rapide se ses villes, à l’abri des marées humaines qui partout déferlent et vous laissent parfois échoué sur le rivage, saisi de vertige et même de nausée lorsque la pression devient trop forte, la houle invasive. C’est surtout de Møn que nous parlerons, d’Aarhus si peu, qu’y a-t-il à dire qui déjà n’ait été dit de cette vie aussi trépidante que superficielle ? Avec Olsen nous ferons le point sur l’avancement de mon travail d’insulaire : raconter ma vie et ne rien omettre qui pourrait intéresser les lecteurs. A ce sujet, nous avons parfois quelques divergences de vue. Olaf souhaiterait me voir inclure dans mes récits de plus en plus de parenthèses imaginaires, des sortes d’événements étonnants, des fulgurations mythiques, des aventures sortant de l’ordinaire. Ce faisant, il ne fait que remplir avec conscience son travail de rédacteur en chef. A ce titre, il surveille la qualité des articles mais aussi, il « veille au grain » au simple motif que plus il y a de farine, plus les administrateurs du Journal arborent de larges sourires, leur évidente joie, parfois, se manifestant sur les bulletins de salaire. Certes, je reconnais les contraintes qui pèsent sur les épaules de mon ami mais je ne souhaite nullement céder aux sirènes de la productivité, ceci est tellement éloigné de l’idée même de Robinson, de Møn qui est ma « Speranza », le lieu à partir duquel je cherche à rejoindre quelque vérité.

    Au début de mon arrivée sur l’île, il est vrai, je m’étais adonné avec une sorte de fièvre enfantine à tresser les murs d’une improbable Atlantide que je dotais de tous les pouvoirs merveilleux que mes semblables des villes ne pouvaient connaître, leurs yeux trop fixés sur un réel qui les égarait, se considérant toutefois pareils à des privilégiés que rien ne pourrait vraiment contrarier. Ma vie, ici, sur cette étroite bande de terre, m’a ramené à de plus justes considérations et c’est bien l’exactitude d’une existence simple dont je veux parler au plus près, sans ajout de fioriture, parler du ciel immense au-dessus de l’île, de la blancheur virginale des falaises, du vol des oiseaux libres à l’horizon, de Nilsa et de son troupeau de chèvres, du plateau semé d’herbe, des menus faits qui composent mon ordinaire. Rien que de vrai, rien que de naturel, un laisser-être-soi dans la venue du jour. Une liberté faisant face à une autre liberté.

 

   Courte saison - Liberté de l’intime

 

   L’automne s’est terminé dans des lumières si basses, on les dirait évanouies de l’autre côté de la terre en d’oniriques contrées. Rien ne bouge ici sur la côte et les « Mons Klint », les falaises blanches se dressent dans une brume qui les ôte presque à la vue. Depuis la plage de galets je n’aperçois guère que le dentelé de leur sommet, la résille claire de quelques branches dénudées, une échancrure ouverte sur le vide. Le silence s’y creuse d’étrange manière. Le silence y imprime son sillon qu’efface le ciel et plus rien n’est visible que la trace d’une mémoire peut-être disparue à jamais. Nul n’est plus heureux que le Robinson que je suis, l’exilé volontaire du monde. Pas de plus grande liberté que celle qui se choisit elle-même et gire tout autour de soi avec la légèreté, la grâce que met le papillon à butiner la fleur qui est sienne jusqu’à l’infini du temps. Le vent vient de la mer en de longues écharpes grises, s’immisce parmi la foule des galets, tourbillonne et remonte le long de la paroi verticale jusque sur le plateau où les oyats se couchent vers la terre, longue chevelure abondante, pliée au régime abrupt des latitudes du septentrion. Très loin, parfois, entre deux accalmies, le bruit à peine esquissé d’oiseaux de mer dont je devine la présence, simple émergence d’un nuage, puis le long mugissement des rafales, une pluie d’embruns, l’écume partout bondissante comme si elle se voulait un écho des falaises.

   Je suis bien, là, au seuil de l’hiver, contemplant tout à loisir ce qui vient à moi dans la rigueur, la froidure, l’exactitude des phénomènes à dire leur être, à le prononcer sur le mode du visible sans détour. Nulle distance entre eux et moi, mais bien plutôt une souple fluence, un accord généreux, une liaison intime de ce qui fait sens à seulement paraître dans l’imminence de sa présence. Le réel est alors si simple, donné dans la confiance. Comment-ne pourrais-je reconnaître, avec la plus évidente gratitude qui soit, cette roche blanche qui a chuté de la falaise, ce galet doucement arrondi avec sa belle lumière, les fins cheveux des algues enroulés sur eux-mêmes dans un subtil enlacement ? Comment pourrais-je me déporter, ne serait-ce que de l’infime, de toute cette beauté, de cette pleine oblativité qui habite la si simple venue des étants ? Il y a une telle élégance à se nommer sous la figure du modeste ! Il y a une si grande joie à s’esquisser sous la face libre de l’instantané que ne trahit nul calcul ! Faire de qui-l’on-est l’inaperçu posé face à ce qui ne se distrait de soi qu’à des fins de plénitude et nulle autre vue à l’horizon des choses. Une liberté appelle une autre liberté.

   De temps à autre je lance un caillou vers le large. Il rebondit sur les flots puis disparaît comme si, jamais, il n’avait existé. Je saisis un coussin d’algues que je pose sur une pierre plate. Je saisis un bout de bois flotté blanchi par la course incessante des eaux. Je saisis mon canif et, dans tout ce saisissement, c’est bien l’entièreté de mon être qui est saisie. Saisie par la tâche qui ne peut qu’être la mienne, ici, sous la vastitude du ciel, sous le lisse des nuages, devant la falaise de craie, près des mares d’écume qui clapotent dans l’indistinction d’elles-mêmes. Ma tâche d’homme, le principe éthique de mon exacte position sur cette terre, en ce lieu d’immémorial surgissement. Je n’ai à être que ce que je suis dans le geste le plus spontané de ma propre nature. Nulle volonté à ceci. Nul projet. Seulement l’espace d’une longue sérénité à elle-même son intime raison de figurer. J’entaille le bâton de larges coups de canif assurés d’eux-mêmes. Des copeaux, des écailles blanchâtres s’envolent dans le vent, pareils à un feu de Bengale. Je suis léger, emporté par la pure abstraction des choses. Un soudain sentiment de bonheur embrume mes yeux, les rend brillants tels les yeux des enfants. Ce qui était caché dans le bois, dont je ne pouvais soupçonner la présence, voici que cela se révèle, prend forme, sans doute à mon insu, genre d’indétermination sur le point de connaître les contours de sa venue en présence.

   Le bâton est légèrement courbe avec des stries latérales, deux trous en creusent la surface. Le bois est lourd, lisse, qui épouse parfaitement la paume de ma main, genre de prolongement ustensilaire qui me fait instantanément penser à ces bâtons troués du magdalénien dont nul ne sait l’usage et c’est heureux qu’il en soit ainsi, libre cours est donné à l’imaginaire, sans doute la ressource la plus précieuse de l’homme. Voici qu’ici, sous le ciel du Grand Nord, à mille lieues de toute présence, je viens de reproduire un geste venu de la nuit des temps. Ce geste, aurais-je pu le faire naître ailleurs qu’en cet espace si neutre que lui seul peut accueillir l’ensemble des autres espaces ? C’est curieux combien je sens en moi ce genre de primitivisme, de posture archaïque au gré de laquelle je m’identifie comme l’un des héritiers de ces lointains ancêtres, lesquels non encore extraits totalement de leur gangue animale, non encore habités de langage, ne pouvaient s’exprimer que par gestes, sans doute des gestes que l’on peut qualifier « d’originaires » tant leur élan prend appui sur la spontanéité du limbique, du pur réflexe.

   Or si, modestement, j’ai pu en quelque sorte, réactualiser cette posture primordiale, c’est bien au motif que, devenu Robinson au centre de « Speranza » je n’avais d’autre motif à trouver en moi que cette eau de source qui m’attendait et se disposait, un jour, à sa possible résurgence. Combien ce geste aussi fruste qu’empreint de juste satisfaction se donne comme synonyme d’une liberté emplie jusqu’en une manière d’excès. Jamais moi, Marwin Nielsen, n’aurais pu l’accomplir depuis l’agitation de mon bureau du Journal à Aarhus, pas plus que mon collègue Olaf Olsen trop pris dans le tourbillon de sa vie mouvementée. Peut-être Nilsa, l’éleveuse de chèvres de l’Île de Møn aurait pu s’y essayer. Oui, je crois que l’âme droite de Nilsa aurait constitué un tremplin possible, sa reconnaissance dans un geste des origines. Oui, c’est cela l’authentique, sa propre disposition à témoigner de l’homme en son rare, en sa dimension unique que, seule une nature simple peut appeler du centre même de qui elle est en une communion qui ne s’éprouve que du cœur du silence.

    L’hiver, ici, est une saison continue, un genre de fleuve étroit encombré de glaces qui dérivent à l’infini, emportant avec elles le souvenir de la haute lumière, de la fleur dans son écrin de mousse, du sentier sur lequel coule la douce clarté du soleil. Ces journées interminables, il faut les meubler, creuser dans l’immobile du temps une niche où trouver refuge. Quiconque n’a vécu dans ces contrées de « haute solitude » pourrait me croire affligé, prostré en quelque endroit de sourde mélancolie. Mais rien n’est plus inexact que cette vue éloignée, cette vue que je pourrais qualifier de « mondaine », cette vue ciselée au gré de l’éternel mouvement des villes, modelée selon leur agitation consumériste. Certes, il faut avoir, depuis longtemps, été immergé au cœur même de l’Île, en avoir éprouvé la rudesse mais aussi la joie directe qu’elle destine à ceux qui, authentiques, sont en quête d’eux-mêmes, d’une rencontre avec soi, avec l’autre aussi mais sur le mode du rare et du reconductible, sans excès, une amitié s’inscrivant en une autre amitié dans le geste le plus naturel qui soit.

   Aujourd’hui le temps est gris, toile lisse faisant se confondre tout en une même harmonie. Dans la cheminée de briques, des bûches flambent dont l’éclat ruisselle sur le blanc des murs. C’est un peu comme si les falaises de Møn avaient traversé les parois de mon abri, s’impatientant de mieux me connaître, de me livrer leur âme jusqu’au plus mystérieux de cette étrange contrée. Là, dans le surgissement de la pure évidence, se laisse voir le refuge de l’homme, son intime recueil, son repli immémorial face à la vastitude. Mon sentiment est sans doute semblable à celui de l’homo sapiens dont la grotte était l’assurance de ne point rencontrer l’animal menaçant, l’éclair violentant le ciel, l’abîme où risquer de disparaître, la pluie d’orage et la force de ses cinglantes hallebardes. Ce qui est bien ici, c’est le contraste qui existe entre dehors et dedans.

   Dehors le froid est vif, mordant, il ponce les falaises, abrase le voile du ciel, ronge les galets, colle les cheveux des algues qui deviennent semblables aux flagelles de quelque habitant des noirs abysses. Dedans est le lieu même d’une renaissance. Les murs sont tapissés de mes amis les livres, les boiseries sont chaudes, les poutres qui courent au plafond, revêtues d’une suie qui les rend aussi mystérieuses qu’attirantes. Par intermittences, le vent mugit aux angles de la maison. Ses coups de boutoir semblent vouloir drosser la vieille bâtisse contre le mur compact de l’air. L’air est blanc, cotonneux, piqué d’échardes de givre. L’air est un oursin qui roule tout le long du plateau, plante ses épines ici et là, comme pour témoigner de la force de la nature, l’homme est si fragile dans sa vêture de peau, un rien pourrait en traverser l’indistincte plaine.

   Ma tâche la plus exacte, lecteur, puisque tu auras suivi sans doute avec attention le fil rouge du « travail » qui hante ces quelques mots semés au hasard, ma tâche donc la plus urgente est d’exister avec toute la charge possible de réalité, sentant en moi, dans l’intime possession de mon être, se dérouler les lianes subtiles de ce que « vivre » veut dire, tout simplement, sans fioritures, au contact léger des choses. Dans l’instant je feuillette les pages d’un livre de poésie de Jean Orizet. Il parle de la Baltique en termes si précis que je ne peux résister plus longtemps au plaisir d’en partager avec toi les paroles de brume : 

 

 

« Baltique, lac tranquille

aux reflets de vieux bronze

 avalé par la brume,

à quelques encablures.

Longeant le rivage,

une ligne d'arbres taillés

dans du givre pur,

tranche d'un éclat plus vif

sur la neige un peu grise,

écaille des champs plats.

Sable sans couleur où canards,

 mouettes et poules d'eau

sont les seuls baigneurs

 de cette fin de janvier.

Température :

quinze degrés

en dessous de zéro.

On dit que lors d'hivers

encore plus rudes,

la mer peut être prise

par les glaces.

Des cygnes se laissent

 parfois surprendre.

Si nul ne vient les délivrer,

ils meurent le cou tendu,

lisses joyaux sertis dans

l’aigue-marine. »

 

    T’étonneras-tu que ces lignes, pour moi, soient précieuses ? Elles disent en quelques mots l’âme pareille à celle de Mon : une rigueur que double une attachante beauté. Une beauté magnétique qui ne vous lâche plus dès l’instant où vous l’avez éprouvée. Comme les yeux d’une Belle aperçue au détour d’une rue, ils sont des braises que jamais nous n’éteindrez, quand bien même vous le souhaiteriez. Oui, tout est dit dans cette courte poésie : le sombre métal du lac, les sculptures de givre des arbres, la solitude d’étranges baigneurs, la mort qui guette et se tapit derrière chaque flocon, dans les ravines des congères, sur le revers des aiguilles de glace. Infini jeu d’Eros et de Thanatos. Insigne et irréversible pas de deux, la vie jouxte la mort et ne se maintient sauve qu’à prendre garde au vertige qui toujours la menace et la place au bord d’un sursis.

   « Mon travail se nomme liberté », voici ce que j’énonçais sur le seuil de cet article. Oui, je crois éprouver ceci avec une infinie certitude. Et s’il se nomme « liberté », c’est parce que, librement consenti, il me place face aux choses dans leur droite venue, leur donation simple. Oui, je reconnais, j’ai une chance inouïe de pouvoir vivre en Robinson sur cette île d’exception. Mais cette « droite venue » se double d’un nécessaire ascétisme, d’une exigence face à soi de tous les instants. Des endroits de si grande beauté ne se donnent jamais dans la facilité, ils exigent un dialogue qui soit à leur hauteur, ils veulent des paroles poétiques, des attentions délicates, de constantes dispositions à faire surgir la vérité et à s’y conformer comme à une règle infrangible. Nul écart autorisé qui ferait sortir du chemin primitivement tracé. Il faut être en constance de soi, en constance du paysage, un regard faisant naître un autre  regard. C’est ceci que fait Nilsa, ma voisine éleveuse de chèvres, si exactement définie par rapport à la nature qui l’entoure. Elle n’est Nilsa qu’à être au clair avec sa propre présence, avec son rapport généreux aux bêtes, avec son attention à la force du rocher, au vol de l’oiseau, à la lumière du ciel qui crépite tout en haut de l’été, floconne en hiver, à peine une lueur sur la courbure du monde.

Mon travail se nomme « Liberté »

   Sur le mur, face à ma table de travail, j’ai punaisé une image trouvée dans les pages d’une revue. Il s’agit de « Dans l'hiver profond », d’un peintre viennois de la fin du XIX° siècle, début du XX°, Richard von Drasche-Wartinberg. La décrire simplement, c’est dire, en quelque sorte, l’Île de Møn, c’est dire aussi la libre venue de mon existence au lieu même de ce dont elle était en quête depuis toujours. Le temps est couché dans des teintes gris-bleues entre le plomb et le schiste. C’est une climatique qui est sourde, qui ne parle pas, qui vit au sein d’elle-même, ne laissant paraître que de bien rares motifs, mais si précieux dans leur modestie même. Tout ce recueil, toute cette intériorité à fleur de peau qui ne font effusion qu’à demeurer en soi, ceci est d’une inestimable valeur. Peut-on soi-même, jamais être comme ceci, dans ce retrait volontaire, dans cette contemplation silencieuse du monde ? Une forêt indistincte d’arbres - sont-ils mélèzes, épicéas ou bien de simples indéterminations ? -, une forêt immobile est postée tout au fond, pareille aux sombres nuées qui, souvent ici, flottent à ras de terre, si bien que l’on ne sait s’il s’agit d’un peuple céleste, d’un peuple terrestre. Une rivière au cours sinueux ondoie faiblement entre des rives semées d’une neige épaisse. Seuls, ici et là, quelques buissons en émergent, quelques pieux de bois, étranges sentinelles qui veilleraient la ligne de l’infini. Sur la rive opposée, une barrière de bois en sa solitude la plus verticale, quelques troncs derrière elle s’élèvent dans la brume du jour. Mais ne serait-ce, plutôt, le clair-obscur d’une aube lente à se lever, d’un crépuscule s’habillant de nuit ?

   Fasciné, parmi les craquements du feu de bois dans la cheminée, je regarde longtemps ce qui est devenu mon quotidien. Je monte les degrés de l’escalier qui conduit à l’étage. Sur ma table de travail une liasse de feuilles avec mon écriture serrée, le blanc du papier a un peu de mal à y tracer son chemin. Brindilles sur la neige qui s’essaient à dire un peu du lourd secret des choses. Au travers de l’étroite fenêtre, parmi les tourbillons du grésil, j’essaie de deviner les murs de craie des falaises, le large plateau où repose la bergerie de Nilsa, la courbe alanguie de la baie où les longs cheveux des algues tutoient le noir des galets. Demain, comme chaque jour qui passe, j’archiverai mes derniers écrits, je les rangerai dans une lourde enveloppe de kraft que je déposerai dans la boîte à lettres sur la place de Stege. Un genre de « bouteille à la mer » si vous préférez !

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2 février 2025 7 02 /02 /février /2025 18:20

 

 

La conférence d'Aristote sur le Soi et l'Altérité.

 

Aristote 

Aristote.

Source : memo.

 

 

  Cependant, attiré par l'étrange colloque, le "Tout Ouche" avait migré aux alentours des bancs peints en vert et, maintenant, Aristote disposait d'un auditoire à la mesure de son talent : on devait être une bonne trentaine de badauds à boire ses paroles. A mesure que l'air fraîchissait, le cercle des curieux se resserrait et chacun en retirait un sentiment de sécurité, en même temps qu'une rassurante fraternité.

Aristote. - L'Autre, nous le portons en nous comme la mère porte l'enfant en son sein. C'est de la même nature, au début il n'y a pas de séparation réelle mais simplement une fusion, une osmose qui mélange les "Eaux Primordiales", les confond en une seule entité élémentaire.

 

  Alors que la voix d'Aristote tressait ses modulations, la noble assemblée commençait à glisser lentement dans les bras de Morphée. Sarias fut le premier à succomber. Tête abandonnée sur la poitrine, il respirait comme un soufflet de forge, parfois pris de brusques réveils qui le faisaient sursauter comme si quelque banderille se fût plantée dans sa généreuse anatomie.

 

... Plus tard, à la suite d'un long et méticuleux métabolisme, apparaîtront deux territoires, d'abord confondus, imbriqués l'un dans l'autre, seulement reliés par l'effusion de l'ombilic, puis le temps les maintiendra dans le même plasma, les différenciant tout en les laissant dans une relation de proximité, dans une sorte "d'arche d'alliance" aussi peu visible que l'éther mais aussi dense que le mercure, aussi solide que le platine.

 

  Le second à décrocher, ce fut Pittacci qui, sous le prétexte d'une vessie trop pleine, nous tira sa révérence. Personne ne songea à lui reprocher cette "fuite". Nous étions tous bien placés pour savoir ce qu'il en était de ces symptômes, cause à la prostate.

 

... Vous l'aurez donc tous compris, l'Autre n'est qu'émanation de Soi et, en même temps, totale émanation, pur jaillissement, concrétion solidaire, racine commune. Au sens propre, il n'y a pas de séparation, de césure qui serait de l'ordre de la faille, de l'abîme, de la lézarde terrestre. Il y a une solution de continuité, une "logique" de la division et de l'engendrement qui porte en son essence la trace déjà visible du devenir, l'épiphanie de l'Autre.

 

  Nelly fut la troisième à jeter l'éponge. Pas pour des raisons de prostate. En ce qui la concernait, elle n'avait guère à fournir d'explication, sa jupe haut fendue sur ses longues jambes gainées de nylon, son déhanchement qui faisait joliment jouer ses fesses, en disaient plus qu'un long discours. Elle ne fut plus, bientôt, dans la perspective de l'Avenue, qu'un genre d'aimant coloré auquel s'accrochait la limaille aiguë des pupilles; les masculines par envie; les féminines par jalousie.

 

...C'est comme si tu étais seul dans un genre de quatrième dimension  ou la condensation de l'espace serait la condition même de sa propre dilatation, où le temps réaliserait son essentielle extase grâce à l'instant comblé d'éternité.

 

  Paradoxalement ce fut le pieux Calestrel  qui sortit ensuite du cercle des fidèles alors même qu'Aristote convoquait l'éternité. "La nature humaine est bien complexe, parfois", pensait l'aviséSimonet alors qu'il emboîtait les pas au bedeau. Puis ce fut au tour du Comptoir d'Ouche de nous fausser compagnie, suivi de près par le Crédit et l' Horloger. Il est vrai, l'heure tournait et la sauce devait commencer à épaissir dans les casseroles. La relative désertion qui éclaircissait les rangs ne semblait nullement émouvoir le Philosophe qui continuait à étaler sa science.

 

... C'est un jeu qui s'instaure de Soi à Soi et seul ce jeu permet à l'Autre de faire phénomène, d'apparaître sous les traits qui réalisent son essence et le portent à l'existence.

 

  Quelques colombins s'envolèrent en direction des platanes dans une pluie de plumes. On entendit les couvertures de moleskine claquer sur les pages du Cadastre qu'on refermait prestement. On perçut le dernier grincement du portail du Cimetière. Décidemment, le jour ne tarderait pas à succomber, ce que confirmèrent les lampes de la Place qui se mirent à grésiller comme un vol de moustiques. Aristoten'en changea point son rythme. On n'était pas Philosophe, uniquement pour les apparences ! On n'était point Sophiste !

 

... Nous ne sommes jamais qu'une paroi, une membrane, une peau que nous tendons à un "Alter Ego"pour qu'il y rebondisse et, en retour, nous envoie son écho. Nous ne sommes jamais qu'une conque disposée à l'accueil du bruit; une cible en attente de la flèche; un écran sous les feux de la lanterne, et, pour le dire d'une façon plus essentielle, une matrice où s'impriment en creux les hiéroglyphes d'une parole dont nous avons instauré les fondements.

 

  Quant à Garcin, il se contentait de mettre en musique les propos d'Aristote, disposant la conque de son corps au plus généreux des ronflements qui se puisse concevoir. Sans doute dérivait-il, quelque part dans les Aurès, en route vers le bled, au volant d'un poussif GMC. Compte tenu de l'égaillement de la troupe, nous nous interrogions du regard avec Bellonte, ne sachant trop si nous devions siffler la fin de la partie ou rester afin de prêter des oreilles attentives à l'ultime séquence de la conférence. A l'évidence, le double cercle de notre insularité s'était vigoureusement détricoté. Les volatiles avaient pris leur envol et les humains ne se comptaient guère plus que sur les doigts d'une main.

 

 

 

 

 

  

 

 

 

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2 février 2025 7 02 /02 /février /2025 08:38
Singulier pluriel

Photographie : Léa Ciari

 

***

 

   [En guise d’approche du texte - Ce texte, au vu de ses hypothèses « avancées », déroutera plus d’un Lecteur, plus d’une Lectrice. Si l’attitude phénoménologique implique une « conversion du regard » délaissant l’attitude naturelle pour gagner une vue surplombante, décalée, plus ouverte à l’essence des choses, ici, de même, la lecture devra délaisser le site des modalités habituelles pour gagner une approche située à mi-distance de la logique et de l’imaginaire. Le double personnage que nous propose l’image de Léa Ciari, étrangement ramené par nous à une présence unique, constituera la première difficulté. Ici, tout est bâti sur des postulats dont, d’emblée, il faudra accepter la validité, ne le ferait-on, ce serait au risque d’une lecture forcément inadéquate.

   Le thème de cette écriture est celui du passage du sens-pour-soi, à partir de l’unique singularité dont nous sommes le profil, à un sens-pour-tous, possession de toute altérité, qu’il s’agisse des Autres présences humaines, des choses diverses que nous rencontrons, de la dimension universelle du Monde. Et cette mutation transforme, en une certaine manière, la nature même de notre identité : tout accroissement de sens, prélevé à l’extérieur, nous fait passer du singulier au pluriel, en un genre d’étonnante grammaire ontologique, comme si notre nom même, saisi d’une réverbération, commençait à se multiplier à l’infini. Tout processus d’individuation se réalise nécessairement au travers de ce paradigme essentiellement mouvant, fluent, chaque nouvelle signification recueillie en soi nous agrandit, nous augmente de son pouvoir sémantique : notre singulier lexique se redouble de celui du Monde.

   La thèse suivante : si nous regardons le Monde, le monde, lui aussi nous regarde, à défaut d’être un naïf panthéisme qui sèmerait du divin en chaque chose, cette « conscientisation » du Monde est donc à prendre sur le mode des relations croisées qui résultent des naturelles coprésences. Certes, nous sommes présents à nous-mêmes (parfois sur le mode de l’éclipse !), présents à ce qui nous entoure, fait écho, dont le signal nous revient à la manière d’une donation de sens qu’il n’est nullement question de laisser en friche, mais bien au contraire, de porter au crédit de notre compréhension de ce qui, hors de nous, nous concerne tout autant que cette supposée « vie intérieure », laquelle serait un pur désert s’il n’y avait, partout effective, la multiplicité signifiante qui, toujours vient à notre encontre.

   Question de regard, d’écoute, de préhension de ce qui veut bien se présenter : perceptions, sensations, motifs certes primaires, bruts, dont rien n’empêche cependant que nous n’en fassions de possibles gemmes à la hauteur de nos exigences, ces dernières ne sont que le reflet des sollicitations externes, lesquelles nous questionnent si fortement que, ne pas y répondre, nous mettrait au supplice de viser le Monde sans en percevoir la belle et fécondante lumière. Merci d’avance à Léa de m’avoir confié cette image soumise à une étrange métamorphose. Mais, ne sommes-nous, nous-même, au titre de notre genèse, cet Être en constante mutation, en perpétuel réaménagement, fluence qui, demain, nous fera être, ce qu’aujourd’hui nous ne sommes pas ?]

 

*

 

   Si la dimension du voir est bien celle qui se situe à l’acmé de notre saisie et, partant, de notre compréhension du Monde, alors il nous faut, de façon essentielle, « regarder » cette image, sans doute en traverser le phénomène, lui demandant rien de moins que de nous éclairer quant au cheminement existentiel qui est le nôtre, contrée obscure s’il en est. Toujours nous progressons dans une zone interlope, sans distance par rapport à qui-nous-sommes, ce qui constitue le sol de nos plus évidentes et itératives interrogations. Observant donc cette étrange photographie, nous savons d’emblée, de façon intuitive, que nous chercherons à en décrypter le sens, ce qui revient à dire, de manière strictement analogique, que c’est nous-mêmes que nous questionnerons, dans le secret espoir d’ouvrir une clairière parmi l’épaisseur compacte du réel. Si, précisément, dans un souci de « réel » nous décrivons à la lettre cette vision quasi nocturne ou au moins crépusculaire qui vient à notre encontre, désignant deux Promeneuses marchant côte à côte face à l’inconnu, nous serons dans un coefficient de si immédiate vérité, que dire plus à ce sujet, serait pur bavardage. Ce qui est stimulant, au plus haut point, face aux évidences, c’est bien de les remettre en question, de les contourner, de les prendre à revers, en quelque sorte,

 

de manière à porter au regard quelque chose

comme de l’invisible, du dissimulé.

 

   Donc, en guise d’écart à installer par rapport à cette réalité vue qui semble prononcer, en un seul élan, la totalité de son être, nous dirons, qu’atteints d’une visée diplopique, laquelle délivre deux images d’un même objet, il s’agira de percevoir une seule et unique Figure se réverbérant sur cette irisation pluvieuse qui est comme son naturel miroir. Quel avantage à ceci ? Rien de moins que d’installer le problème de l’identité de « Marcheuse » sous une perspective assez nettement exilée de l’habituel quotidien, lui donner un éclairage nouveau au terme duquel elle s’annoncera à l’aune d’une perspective différente de l’usage des perceptions coutumières. Lorsqu’on pose le problème de l’identité, on le fait de manière générale au titre d’une analogie, laquelle s’énonce en tant que Soi identique à Soi. Et c’est bien là le processus immédiat le plus concis et le plus performatif quant au fait de saisir l’essence de l’identité.

   Mais, ce constat posé, il nous semble que nous sommes en reste, que cette première définition demeure dans un genre d’approximation, que nous voudrions en savoir un peu plus sur la façon qu’a « Marcheuse » de se donner à nous, de nous rencontrer dans la manière d’un échange cordial ouvert à une pluralité d’esquisses signifiantes. Dès lors un autre horizon s’offre à nous qui consiste, grâce à la méthode des similitudes et des différences, à se prendre Soi-même comme paradigme à l’aune duquel « Celle-qui-nous-fait-face » sera expérimentée. Conséquemment une constellation de prédicats lui seront attribués, dont notre subjectivité constituera le tremplin. Nous la dirons plus ou moins grande, plus ou moins rapide dans son allure, plus ou moins décidée dans le regard qu’elle porte sur les choses. Mais ici, nous saisirons vite que cette approche quantitative, trop rigide à notre goût, ne dresse le portrait de cette « Inconnue » que de manière normative, occultant toute la dimension affective, pathique dont, comme tout un chacun, elle est auréolée et qui détermine sa nature propre.

   Jusqu’ici, la relation que nous avons entretenue à son égard, pouvait se résumer à l’équation :

 

le Singulier demande

le Singulier

 

   Autrement dit, nous ramenions son existence à qui-elle-est ou bien à qui-nous-sommes, ce qui revient au même car il s’agit toujours

 

d’une position Unique faisant face

à une autre position Unique

 

   Or, si le titre donné à ce texte peut prétendre à quelque signification, « singulier pluriel », il nous faut élargir le cadre de la vision et passer maintenant de la simple diplopie (qui redouble l’image) à une vision panoptique, laquelle décuplant les points de vue, nous livre « Marcheuse » en sa belle multiplicité, comme si son image, pareille aux fragments colorés d’un kaléidoscope, se donnait à observer selon une infinité d’aspects insoupçonnés.

   Car viser l’Unique nous fait penser à l’expérience originaire du tout jeune enfant découvrant, pour la première fois, son image dans un miroir en lequel se jouera le processus complexe de sa propre identité. Lacan parlait à ce propos « d’assomption jubilatoire », comme intime fascination du Soi se découvrant Soi, sorte d’autosatisfaction monadique, genre de forteresse encore dépourvue de « portes et de fenêtres ». Ce que nous croyons, c’est que toute « assomption », afin qu’elle soit foisonnement jubilatoire,

 

implique la présence inouïe,

non seulement de Soi,

mais celle, mondaine,

pluri-mondaine pourrait-on dire,

« cosmologique »,

 

si l’on ose cette hyperbole, présence donc

comme condition de possibilité

 

de toute vision de Soi élargie

à la dimension universelle

du hors-de-Soi

  

   Si nous affectons le seul coefficient de réalité à la Figure située à droite de la photographie, par exemple, nous pourrons dire que « Marcheuse », provenant de sa propre nuit, allant vraisemblablement, d’une manière homologue, toujours en direction de sa propre nuit, réitérée, confirmée par cette sourde gangue d’obscurité, « Marcheuse » donc se trouve réverbérée par un étrange Double qui semble en être une simple variante spatio-temporelle.  Comme si elle se situait, tout à la fois,

 

en un passé proche,

en un site contigu

 

   Mystérieux dédoublement, étrange sortie de Soi qui est la manière la plus sûre de bâtir tout horizon d’altérité, lequel suppose, bien évidemment, une différence, un décalage, la constitution d’une réalité parallèle. « Flâneuse » peut-elle se satisfaire de ceci, à savoir être l’éclaireur de pointe de cette actualisation du passé qui, en quelque sorte, la retient prisonnière, privée d’avenir, en quelque manière ? Nullement et il lui est nécessaire de dépasser cette simple flaque d’irisation en laquelle sa propre identité menacerait de végéter.  

   Certes, pour nous Observateurs, faire sortir « Promeneuse » de sa présence strictement ponctuelle suppose que nous fassions appel à notre imaginaire, que nous puissions avoir recours au lâche tissu du songe, à l’infinie plasticité de l’onirisme. Se déporter vers ceci, c’est agrandir l’image, c’est conférer à « Celle-qui-est-observée » une pluralité de signes au gré desquels sa liberté sera assurée

 

d’être de telle ou de telle manière,

d’être ici et là-bas,

d’être cet événement-ci

et cet autre événement

encore dans les limbes.

   Et cette pluralité ne restreindra ni ne faussera son identité, l’assurera seulement de se déployer selon mille faveurs jusqu’ici irrévélées. L’on pourrait même dire qu’ici, dans cette multiplicité des situations existentielles, s’opérera la métamorphose de l’Être qui, s’exonérant de son pivot central (tels les arbres qui en sont pourvus), connaîtra soudain sa brusque et belle expansion en d’infinis rhizomes qui seront le reflet de la polyphonie, de la polychromie de la dimension ontologique de l’exister qui paraît n’avoir nulle limite.

   Il faut tirer sur les coutures du réel, le faire se distendre à l’extrême, jusqu’à sa rupture même. Là, seulement, se donne la sublime félicité de rencontrer, au sens strict, « l’extraordinaire » dont la définition canonique de : « qui se produit d'une manière imprévisible en dehors du cours ordinaire des choses », nous dispense de végéter dans les flaques des communes contingences.   Car, oui, viser le réel selon une myopie, un strabisme, quelque défaut de la vision fécondant et multipliant les choses, les redoublant en quelque sorte, voici de quoi nous satisfaire au motif, que, nous exonérant de nos propres ornières, c’est bien la nouveauté, sinon l’étrange qui se posent face à nous avec la grâce de ce qui éclot et n’attend que de rayonner.

   Nous sommes partis du problème de l’identification de « Flâneuse », la reconduisant à qui-nous-sommes, afin que, la dotant de prédicats certains, elle puisse sortir de son anonymat et devenir, si l’on peut s’exprimer ainsi, « vraisemblable ». Mais cette « vraie-semblance »,

 

c’est nous et seulement nous,

dans la visée singulière

de notre regard

qui l’avons constituée.

 

   Or « Marcheuse-Flâneuse-Inconnue », la nommant de cette manière triple, bénéficie d’un accroissement réel de son être. Notre vision d’elle, d’unique qu’elle était, est soudain devenue triple grâce à notre travail de nomination qui n’est que tâche conceptuelle, certes au premier degré, certes originaire. Et force nous est imposée d’en accentuer la métamorphose, de nous exiler nous-même de la scène dressée par la photographie, de laisser place à quelques autres Observateurs qui, au motif de leurs propres perçus, la doteront de nouvelles qualités. Car il est nécessaire d’envisager, dans la tâche de nomination signifiante, l’activité d’autres consciences porteuses d’autres points de vue. Mais, placés face à l’image en tant que Solitude visant une autre Solitude, ne pouvant avoir nul recours au secours de quelque présence réconfortante, porteuse de significations, c’est seulement à partir de notre imaginaire que nous pourrons faire droit à la pluralité de « Marcheuse ».

 

« D’Elle-la-Singulière », il nous

faudra faire « Elle-la-Plurielle »,

 

   comme si, porteuse en soi d’un Monde, elle devenait le centre même de notre fascination.

   Et si, en matière de confection de l’identité de « Celle-qui-nous-questionne », tous les Autres, aussi bien les Familiers que les Quidams qui en visent la silhouette, sont les contributeurs actifs d’une permanence de son Être, comment ne pas convoquer à la tâche d’élaboration de « Qui-elle-est », non seulement une meute de profils anthropologiques,

 

mais le Monde lui-même

en sa multiple donation ?

 

   Certes, ceci peut paraître pure fantaisie. En quoi le Monde, cette si vaste altérité, cette si abstraite altérité, en quoi son altier visage pourrait-il rencontrer celui que nous cherchons à définir avec tant de constance ? Mais élargissons la perspective. Autour de « Marcheuse », le noir et uniquement lui, autrement dit l’espace d’une énigme entière. Et, maintenant, nous disons : si « Marcheuse », se rapportant au monde, lui a attribué quantité de significations, en quoi le corollaire faisant du Monde un producteur de sens visant « Flâneuse » constituerait-il une manière, sinon d’aporie absolue, du moins de réelle impossibilité ?

   Depuis l’obscur, depuis les voiles de la mystérieuse nuit, ce sont bien les yeux du Monde qui sculptent, dans la masse d’ombre compacte, le profil de « Celle-que-nous-visons », dressant ainsi l’une des possibilités ontologiques de « Qui-elle-est ».

 

Strict phénomène d’écho

qui part de « Marcheuse »

pour rejoindre le Monde,

qui part du Monde

pour rejoindre « Marcheuse ».

 

   Depuis le plus profond de son for intérieur, en direction du vaste Univers au sein duquel elle fore son trou, elle creuse la termitière qui est son abri et sa prise sur les choses, donc depuis cette zone secrète, prenant appui sur la belle efflorescence de ses intimes affinités, elle a désigné, à titre d’identification de ce-qui-n’est-nullement-elle,

 

cette steppe d’herbes jaunes,

cette eau émeraude des atolls,

cette touche virginale des

montagnes tutoyant le ciel,

elle a désigné la poussière

d’orage des déserts,

la flaque verte des oasis,

la dentelure des côtes,

des golfes et des criques,

elle s’est projetée  sur ces

hautes falaises de craie,

sur les cheminées sédimentées

couronnées de chapeaux de fées,

sur la soufrière d’or des volcans,

sur le panache blanc des éruptifs geysers.

  

   Son monde-à-elle, elle l’a lancé en direction du Monde en-sa-totalité, lequel, par un simple jeu de renvois, constitue l’accusé de réception de ses motivations les plus enfouies, les plus dissimulées.

 

Le Monde en son ensemble,

le Monde en son éblouissante parure

n’est jamais que le reflet du travail

du peuple des consciences humaines

qui en a défini le sens,

en a déterminé les aspects essentiels.

 

Donner du sens au Monde,

c’est toujours donner

du sens à qui-l’on-est.

 

C’est bien dans l’exceptionnel

croisement des regards,

 

le mien,

celui du Monde,

 

   c’est bien dans la jointure en chiasme des intentions signifiantes que tout se donne en tant que confirmation du réel-pour-moi. Que « l’action » du Monde soit pure passivité, cela semblerait aller de soi, mais à y regarder de plus près, non seulement le monde possède sa propre énergie, laquelle est infinie, mais il possède aussi le surcroît de puissance que notre regard a déposée en lui.

 

Croisement des destins,

le mien,

celui du Monde,

 

   et c’est ceci qui donne cette infinie présence, ce ressourcement inépuisable des significations, elles ruissellent à la façon de ces magnifiques et intarissables « wassefalls », voyez cette étonnante Cascade du Mürrenbach dans la vallée de Lauterbrunnen en Suisse, elle pourrait servir de métaphore fluente

 

à cet infini Pluriel

qui naît du Singulier,

à ce Singulier qui s’abreuve

et se multiplie au contact

de ce Pluriel.

 

L’Un appelle le Tout.

Le Tout appelle l’Un.

 

Mystérieuse et fascinante ronde immémoriale

dont nous ne sommes, Nous-les-Existants,

qu’un minuscule rouage d’horlogerie,

inséré en cette belle mécanique Universelle,

éblouissante osmose de la subtile

et transparente diatomée en laquelle

se reflète la vastitude océanique,

le voyage stellaire de l’éther,

les yeux curieux des étoiles,

les amours des Hommes

et des Femmes,

le rayonnement de l’art,

essence portée au plus

haut de son pouvoir.

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2 février 2025 7 02 /02 /février /2025 08:15
Venue de l’illisible contrée

« Nue dans la chambre »

Crayon de Barbara Kroll

Source : ZATISTA

 

***

 

   Vous, Venue de l’illisible contrée, qui êtes-vous dont, jamais, je n’ai rencontré la silhouette ? Imaginez : c’est comme si ma conscience, débarrassée de toutes ses scories, lavée de toutes ses rumeurs intestines, poncée jusqu’à l’oubli d’elle-même (une large plaine blanche en réalité), c’est comme si vous y surgissiez avec la célérité de l’éclair dans le ciel d’orage, avec la force de la chute d’eau, ces sublimes Wasserfalls qui bondissent des roches alpines. De l’éclair, jamais l’on ne revient. Du Wasserfalls l’on n’oublie sa violence sauvage. Il y a, au sein même de la psyché, des roches dures qui se lèvent, des manières de silex que rien ne viendrait dissoudre. L’on aura beau chercher à se distraire, feuilleter les pages d’un livre, s’absorber dans la vision d’une image, cueillir une fleur odorante, la pierre tranchante sera toujours là qui incisera le centre même du corps des signes d’une dette. Oui, d’une dette. L’on se croit dépendant, l’on se pense assigné à produire quelque acte salvateur qui vous serait destiné, vous l’Étonnant Croquis qui paraissez n’avoir de réalité qu’à m’interroger vivement, à répandre dans le charbon de mes nuits les lueurs blafardes de l’insomnie. M’avez-vous donc ôté le sommeil, en tout cas vous en parcourez les rives avec tant de constance, tant d’assiduité.

   Mais il me faut vous dire maintenant en des termes qui ne soient plus généraux, vagues, ils ne mènent à rien. Il me faut vous situer parmi l’immense carrousel des mots, y découvrir quelque chose qui vous ressemble, mais aussi, vous assemble, vous dont l’éparpillement, la dispersion paraissent constituer votre immuable essence. Je vais vous nommer au plus près du motif de la vision que vous me proposez de vous. Vous-la-Rouge-Noire-en-votre-Énigme. Je ne trouve que cette périphrase qui soit en mesure de vous circonscrire tant bien que mal. Une pure et simple forme graphique si vous voulez, un crayonné, des gestes d’enfants posés sur la feuille du jour. Du formel seulement car c’est cette seule perspective que vous me tendez de vous. Combien j’aurais été plus heureux de vous saisir en votre intime, de pouvoir, par exemple vous dire la Douce, l’Attentive, la Généreuse.

   Mais avouez, comment tirer de ce lacis de crayons de couleurs autre chose qu’une impression sensorielle, une manière de vibration, d’onde, de tracé d’électroencéphalogramme, en quelque sorte une « conscience nerveuse de la matière » ? Votre avancée, en son étonnant tellurisme, en ses lignes de fracture géodésiques, toutes vos courbes de niveau, les strates que vous figurez, tout ceci trace votre simple topologie externe sans qu’il ne me soit aucunement possible de m’immiscer en quelque façon à l’intérieur de cette citadelle que vous semblez défendre farouchement. Comme s’il y avait danger à figurer au Monde à l’aune d’une esquisse puisque, aussi bien, ce début d’entrelacs, cette forme en voie de constitution ne vous protégeraient nullement des atteintes de l’existence. Sans doute êtes-vous plus démunie que la moyenne des Existants qui hantent la Terre, pour la simple raison de votre constitutionnel inachèvement. La complétude vous est étrangère. La plénitude est une sensation qui ne vous visite guère.

   La parole n’est encore qu’une hypothèse, un genre de cailloux de Démosthène qui s’agitent en aval de votre glotte, un genre de langage infra-verbal qui ne se traduit que par un murmure sourd, une caverneuse résonance, un genre d’ébruitement somatique dans votre corps d’allure encore bien racinaire. Êtes-vous au moins inscriptible en un discours qui ait quelque cohérence logique ? Je vais sur-le-champ tenter de vous circonscrire, vous et la scène que vous m’offrez afin de vous rendre, sinon réelle, du moins plausible. C’est une tentative toujours éprouvante que de tirer du sens de ce qui, à l’évidence, en présente si peu, une brume s’élève dans le ciel que, bientôt, une brise effacera. Vous-la-Rouge-Noire-en-votre-Énigme au risque que mon langage soit un simple écho de paroles antérieures, une réitération obsessionnelle de votre être, que je dise cette liane rouge qui cerne le vide de votre cops, lui attribue provisoirement une halte dans l’espace, le délimite, non en tant que chair, vous en êtes si loin, juste un tremblement aux confins de la Vie. Que je dise (mon langage vous crée autant que le dessin vous pose ici, devant moi), la brisure de vos bras (mais il semble qu’il soit unique, ce bras), aussi indique-t-il la présence d’un tragique sous-jacent, d’une « naissance latente », je préfère cette formulation rimbaldienne à l’annulation que profèrerait l’idée d’un manque, d’une absence, d’un vide. A moins que vous ne soyez émergence du Néant et menaceriez de punir mon audace à tenter de vous porter à l’être et je risquerais, à chaque mot posé sur la page, de disparaître à moi-même.

   Le Rouge, ce symbole de sang, ne vous accomplit nullement en votre entier. Le Noir vient à la rescousse. Ce que le Rouge hissait tout en haut d’un pavillon qui eût pu être de gloire, voici que le Noir vient l’obombrer de son funeste crêpe. Cheveux de suie qui annulent le visage. Nulle épiphanie qui dirait le lac des yeux, la fraise des lèvres, l’éperon du nez. Nulle métaphore qui ferait se lever le bonheur d’une poétique. Vous demeurez en retrait. Peut-être même êtes-vous la figure du Retrait, du Retranchement, de la Soustraction ? Autrement dit du Refuge en une Innommable Contrée. Laquelle ? Du Silence ? De l’Infini ? De l’Absolu ? Tout ceci est si éthéré. Å peine le mot est-il prononcé qu’il se dissout à même le fourmillement de son chiffre. Ainsi êtes-vous la Doublement Tonale et vous n’êtes nullement sans me faire penser au roman de Stendhal « Le Rouge et le Noir ». Le Rouge de la Passion ? Le Noir de la Mort ? Si la Passion est la Mort de l’âme, alors mon interprétation est juste que je reporte immédiatement sur le Griffonné que vous me tendez à la manière du document qui vous décrit le mieux. Et je crois volontiers que vous êtes sur la frontière entre la Passion en voie de laquelle vous êtes sans doute et la Mort qui est votre certitude ultime, tout comme elle l’est pour tout un chacun. Mais ici, la force du dessin est de mettre en vis-à-vis, le sang de la Vie, le crêpe de la Mort. Aussi le qualifierais-je « d’existentialiste », cette manière d’équilibre précaire entre une naissance dont on n’a pas décidé, pas plus de notre finitude qui s’impose à nous avec la violence du cyclone, du cataclysme.

   Aussi, dans ce contexte qui confine au tragique, tout ce qui vous entoure, tout ce qui se pose en tant que vos immédiats prédicats, prend la figure énigmatique et inquiétante de spectres. Qu’en est-il de cette trace griffonnée sur le mur du fond ? On dirait la silhouette approximative d’un caniche. Ceci veut-il signifier l’imminence d’une animalité qui vous guetterait ? Ou bien cela indique-t-il que l’humain n’est jamais vraiment sorti de sa composante archaïque ? animé qu’il est d’instincts qui, parfois, le font se confondre avec les tubercules, les rhizomes, ils sont encore plus primitifs que la dimension animale. Et le mur qui est à votre gauche, combien son réseau de lignes noires, denses, chaotiques incline vers quelque effroi qui rôderait au large de vous, menaçant votre intégrité même ! Sans doute une toile sur laquelle s’inscrit le destin douloureux du Monde. En bas, au centre de l’image, une soudaine profusion de traits, de lignes, un foisonnement, une prolifération qui paraissent concourir à faire émerger de cette forêt de signes, une vague Forme Humaine, un peu à la manière d’une enfance de l’Humanité, un genre de grouillement de mangrove, de jungle inextricable, de steppe perdue dans la nappe de ses hautes herbes. Le sentiment qui se détache de cette vision quasiment hallucinée des choses est identique à l’effroi d’un Monde qui serait soudain plongé dans les rets d’une irrémédiable nuit dont tout phénomène de visibilité serait exclus à jamais.

   Vous-la-Rouge-Noire-en-votre-Énigme, si depuis le silence cotonneux dans lequel le dessin vous retient vous percevez ma voix, fût-ce un mince filet d’eau, cherchez en votre pouvoir les voies par lesquelles arriver à Celle-que-vous-serez dans l’étape ultérieure de votre figuration, à savoir une Forme Hautement Lisible. Cependant, ce souhait que je formule d’une vision de vous qui soit arrivée à son terme n’est nullement pour me réjouir. Mon sentiment de modeste Esthète vous préfère mille fois dans cette posture à peine levée de Vous, qui vous relie à votre Origine, or il n’y a guère de plus noble événement que celui de la Naissance. Demeurez en vous dans cette indistinction, ce tremblement, cet avant-dire de ce qui est, alors toutes les grâces vous sont promises de figurer de telle ou de telle manière. Autrement dit, c’est votre propre Liberté qui est en jeu ! La mienne aussi, il va de soi. Vous savoir arrivée à vous-même, c’est, en une certaine façon, me doter moi-même d’une entièreté. Or le Monde est si parcellaire. Or vous êtes si lacunaire. Or je suis si morcelé. Qu’une Unité vienne nous visiter et nous serons pure harmonie. Oui, pure !

 

 

  

 

 

 

 

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1 février 2025 6 01 /02 /février /2025 22:01
CHAOS

« Effet papillon »

Source : Futura Sciences

 

***

 

   Parfois l’on se lève, dans l’approximation de Soi. On est décentré, on penche vers quelque abîme, la Musique des Sphères on l’entend, mais loin, derrière un voile de coton. On quitte sa natte de sommeil avec des songes encore accrochés à ses basques. On titube sur le bord de sa couche comme si l’on était pris d’ivresse. On se rend compte que le phénomène de l’équilibre est une prouesse, que gagner la position debout tient du prodige, qu’avancer un pas derrière l’autre est une sorte de miracle. Qu’exister est une rude épreuve dont on ne sait si le mode appliqué pourra longtemps se poursuivre. On sait, tout au fond de Soi, que le jour qui vient ne sera pas le jour mais une ribambelle de haillons que reliera un mince fil, il pourrait bien se rompre à tout instant. On sait que l’heure ne sera pas l’heure, mais une suite ininterrompue de hoquets, d’hiatus, une bordée de pointillés dénués de toute logique. Tout ceci on le sait dans la confusion comme si une fumée, un mince brouillard gris en faisaient trembler l’image incertaine. On sait sans savoir vraiment, dans l’égarement, l’à-peu-près, l’indéfini. On ne sait même pas si l’on est vraiment.

   On quitte le sombre réduit de sa chambre. On progresse de guingois, à la manière des crabes parmi le lacis des racines de palétuviers. Que craint-on ainsi ? Qu’un meurtrier ne se dissimule dans la pénombre, prêt à commettre un acte irrémissible ? Qu’une hyène puisse, à tout instant, vous sauter dessus et vous prendre à la gorge ? Non, ce que l’on redoute par-dessus tout, c’est de faire face à qui l’on est ou à qui l’on n’est pas, de faire l’inventaire de ses propres fissures, de sonder la profondeur de ses failles, d’expertiser jusqu’à la folie le vide incommensurable qui vous habite, d’en éprouver le vertige jusqu’au seuil d’une possible disparition. On avance avec maladresse, comme glissant sur des coques de noix. Parfois l’on s’agrippe au chambranle de la porte. Parfois même, en un acte de profond découragement, l’on regagne le bord de sa couche qui ne nous offre que le désert de ses draps vides, de simples vagues blanches que le gris boulotte consciencieusement.

   On gagne l’étroite coursive de sa salle d’eau. Par la vitre dépolie filtre un jour sale, une sorte de torchon qui bat « au vent mauvais ». Ses ablutions on les accomplit, nullement dans le souci de Soi, non dans la pure routine, dans le conditionnement élémentaire. L’eau n’est guère amicale, pas plus que la lame du rasoir qui trace dans l’épaisseur de la mousse son entaille de chasse-neige. Les crins de la barbe sont durs qui résistent. L’eau qui coule du bec de cygne percute l’émail de la vasque avec un bruit têtu, obstiné, c’est la mesure d’un jour sans limite qui est compté là,

 

c’est l’addition des ennuis,

des renoncements,

des retours en arrière,

des saltos

 

   qui vous laissent à demeure, font un cruel sur-place comme si les mailles du temps s’étaient relâchées, que votre propre histoire ne menace de s’effondrer. Au toucher, vous estimez la qualité du chantier. Par-ci, par-là quelques picots rebelles, quelques touffes révoltées. Mais le maquis suffira pour aujourd’hui, il est à la mesure de ce qui va venir, de ce qui vient, de cet inconnu qui palpite tel un gouffre avec la herse de ses stalagmites, avec les dents de ses stalactites qui chutent dans un fond sans consistance.

   On est maintenant assis à sa table de solitude. Mais ceci, énoncer la solitude est un truisme puisque, n’étant nullement assuré d’exister Soi-même, comment pourrait-on postuler l’existence de l’Autre ? Tout est si vide dans le monde, si flou, si fuyant. Tout flotte et rien ne s’attache à rien. L’eau, dans la casserole, fait son minuscule grésillement. La seule compagnie. Personne dans la rue. La rue est vide, solitaire. La clarté frappe au carreau mais sur le mode de la retenue, une manière de badigeon Ardoise que l’œil a bien du mal à traverser. Le Printemps bourgeonne avec des insistances de frimas. La belle saison s’annonce avec de larges entailles hivernales. On allume la radio. Les nouvelles du Grand Ailleurs : guerres, génocides, fugues, viols, disparitions en tous genres, conflits, diasporas de peuples exténués. Comme si le vaste tissu du Monde se déchirait, on ne voit plus que sa trame étique, le désordre de son façonnage. Dans le corridor de la gorge, le thé noir fait son trajet brûlant, réchauffe la braise du cœur qui palpite à peine, accordée qu’elle est à l’Anthracite d’un temps figé qui ne connaît plus ni son alpha ni on oméga. Des flocons de brioche avancent lentement, manière de clepsydre qui égrène les secondes d’une façon métronome, comptable, uniquement arithmétique. La trentième seconde fait suite à la vingt-neuvième qui fait suite à la vingt-huitième et ainsi, à l’infini. C’est si désolant les chiffres, tellement désincarné, juste la frappe d’une numération perdue dans le vaste rythme universel.

   Bureau, maintenant ; ou plutôt pièce de Lecture et d’Ecriture. Pièce des Mots. Murs garnis de livres. Ils veillent, garnisons de signes noirs dans la faible lueur des maroquins. Habituellement, Génies tutélaires, Hautes Présences. Les mots irradient au travers des couvertures, leur fragrance de papier vole ici et là, identique à un encens qui répandrait ses volutes sous les voûtes de quelque sanctuaire. Au travers des vitres martelées, toujours ce halo gris cerné de pluie, toujours cette obstination de la nuit à vouloir celer le jour, à le conduire à son crépuscule. La pluie est verticale. Son clapotis parvient, atténué. Une gouttière dégorge quelque part son trop-plein. Un fin brouillard monte du sol, semblable à ces fumées de feux de camp qu’on éteint, qui couvent doucement dans le tapis d’ombre. Juste le lent, l’immobile cliquetis du temps, le tempo mortel qui vient de l’illisible territoire de la finitude. Silence lourd, de plomb, d’étain, de zinc, enfin de teintes sourdes qui ne s’élèvent guère de leur pure matérialité.

 

Gel gel partout.

Glu, glu partout.

Suif, suif partout.

 

Å l’abri des maroquins et des toiles les signes s’impatientent.

 

   Les signes veulent être lus. Sinon les livres sont leurs cénotaphes. Les signes s’impatientent. On s’impatiente de ne pouvoir les saisir d’un trait, de les manduquer, comme on le ferait, à pleines dents, de la chair nacrée d’une mangue. Chaque bouchée est une merveille. Au hasard, dans la perte grise de la lumière, un manuel est extrait de sa catacombe. La couverture luit faiblement comme ces pierres sombres d’Irlande que le ciel lisse de sa palme douce. Le papier, sous la pulpe des doigts, tient son langage de papier, à peine un chuchotement, un bruissement pareil à l’envol d’un courlis au-dessus du miroir de la lagune. Au début, forêt de mots simplement, rien n’émerge de rien. Puis l’œil accommode, puis la pupille boit avidement ce qui vient à elle, telle une faveur. Ce qui se montre dans la touffeur moite du temps :

 

« Rêve du ciel »

 

   « Oh voici : le souffle balsamique de cet infini printemps devait fermer les plaies brûlantes de la vie, et l’homme, saignant encore des blessures reçues sur la terre qu’il venait de quitter, devait se cicatriser parmi les fleurs, en vue du ciel à venir, où la Vertu et la Connaissance suprêmes exigent une âme guérie. Car ah ! les souffrances de l’âme, ici-bas, sont tellement trop grandes ! – Lorsque, sur ce champ neigeux, une âme en étreignait une autre, leur amour les fondait en une même goutte de rosée scintillante ; en tremblant elle descendait alors dans une fleur qui la soufflait en l’air, partagée de nouveau, comme un encens sacré. »

 

   Dans sa couverture vert bouteille, le livre de Jean Paul, « Choix de rêves », a été refermé sitôt qu’ouvert. Il gît sur le glacis de la table, tel un objet inutile. Il pleut toujours. De grosses gouttes qui font des cercles dans les flaques boueuses. Le silence règne en maître, il pèse tel un couvercle et enserre les mots dans une gangue semblable à la mutité de lourds sédiments. Les mots sont pris au piège, ils tournent en rond dans leur geôle tels des Prisonniers qui attendent l’heure de leur marche circulaire entre les murs gris de leur forteresse. Ils n’ont plus de vis-à-vis, ils meurent de n’être nullement regardés, compris, ils gisent tels d’énigmatiques hiéroglyphes dont nul Herméneute ne parviendrait à saisir le sens. Au milieu d’eux, au milieu de leur soudaine « in-signifiance, » je ne suis guère qu’un Égaré aux mains lisses, tout glisse en elles, rien ne demeure. Tout autour de moi les mots volètent tels des insectes que la lumière aurait portés à une sorte d’ivresse. Les mots, les divins mots qui, hier encore, festonnaient le massif ténébreux de ma tête, y allumaient des feux de joie, les voici soudain devenus des Étrangers dont je ne comprends nullement la raison de leur singulier comportement. Ils sont un tel mystère ! Ils sentent le soufre. Ils me mettent au défi de m’en emparer, d’en faire mon bien. Mais ma peau résiste, mais ma chair se révulse.

   Au-dehors l’air est sale, compact tel des mèches d’amadou, tout s’y abîme et y devient méconnaissable. Je retourne à l’intérieur du livre de Jean Paul, j’essaie de m’y creuser un terrier que je tapisse de mots. Mais dans la maladresse, comme si leur matière venait à moi pour la première fois. Au hasard je tisse de boue « le souffle balsamique », j’enduis mon corps de « plaies brûlantes », je m’inflige de vives « blessures », puis j’enjoins à ma mélancolie de « se cicatriser parmi les fleurs » et je prends acte de ce nouvel état qui m’affecte, de cette désertion du langage qui, bientôt sans doute, ne manquera d’ébrécher ma conscience, d’y creuser d’irréparables ornières. Au-delà des vitres semble gésir un monde en proie aux tourments identiques aux miens. Ce n’est que brume et confusion. Ce n’est que chemins de boue qui se perdent à même leur propre confusion. Parfois, une voiture, au loin, fait son bruit de sourds élytres. Mais est-ce bien une présence, ne l’ai-je créée de toutes pièces afin de me rassurer ? Puis un silence humide, un mur en vérité que personne ne pourrait franchir. Du fond de mon terrier que rien ne semble pouvoir atteindre, sauf un éternel ennui, je crois que mes Coreligionnaires ont déserté la ville, que je suis seul, ici, livré au pandémonium des mots, car maintenant les mots se rebellent, les mots sont véritablement hostiles, ils sont des manières d’oursins aux piquants venimeux qui perforent ma peau. Ils sont des calots d’acier qui percutent le cercle de mon front. Ils sont des flèches au curare qui empoisonnent ma chair. Ils sont des pièges qui, sur la loque que je suis devenu, referment leurs puissantes mâchoires de métal. Cela fait un bruit d’éponge au centre d’un bizarre cliquetis.

   Épilogue - Parfois, lorsque le ciel est bas, que la vue est courte, parfois lorsque le sens de l’exister se précipite dans le trou d’une énigmatique bonde, on ne sait plus qui on est, d’où l’on vient, vers où l’on va. On n’a plus de passé et la mémoire se refuse à la moindre réminiscence. On n’a plus, en guise d’avenir, qu’une carte de géographie sans équateur ni méridien, sans continent, sans océan. On est dans un présent noué sur lui-même, un genre d’ouroboros aux écailles ternes, une manière de ruban de Moebius dont on ne parvient nullement à savoir en quel point l’on se situe, en quel chiasme il nous précipite, où tout se retourne soudain, mais se retourne sur quoi ?

 

Sur le vide,

sur l’irreprésentable,

sur l’indescriptible,

sur l’innommable.

 

   Ce sont, à chaque fois, des atteintes qui pour n’être nullement mortelles au sens propre, le sont au sens figuré. Alors le pire s’accomplit, on est livré à Soi, à Soi seul, ce qui est la plus vive aporie qui se puisse concevoir. Car l’Homme a pour mission secrète, mais nécessaire de tous temps, d’être ce miroir où se reflètent les Autres, les Choses, le Monde. Faute de ceci il s’étiole et présente un visage inquiétant, tel celui de la mythique et vénéneuse Mandragore qui, pour être cueillie, nécessite toute la puissance d’un rituel magique, le plus souvent hors du pouvoir des Mortels que nous sommes. Bien des choses sont en notre pouvoir : édifier des habitats, écrire des poèmes, tailler une pierre, cultiver un lopin de terre, réciter des vers, aimer une Compagne, naviguer sur un fleuve, bien des prouesses à hauteur d’Homme même si, la plupart du temps, toutes ces tâches ne sont accomplies que partiellement, dans une sorte de distraction. Cependant la forêt de nos diverses puissances présente une inquiétante brèche, une vive clairière y creuse sa vacuité infinie, nous ne sommes nullement maîtres de qui nous sommes. C’est ceci que, parfois, les jours de pluie, lorsque le maussade et l’ennui tissent la trame du jour, nous pensons avoir perdu, à savoir le bien parmi les plus précieux, cet usage de la Langue qui se donne comme l’unique geste affecté de transcendance qu’il nous soit donné d’accomplir, ici, sur cette Terre semée de bien des afflictions.

   Pour les âmes courageuses et généreuses qui m’auront accompagné tout au long de cette sombre complainte, qu’ils soient récompensés à la lecture de ce fragment tiré encore une fois de la prose poétique inimitable de Jean Paul, ce phare du Romantisme Allemand :

 

   « Quitte la terre, et monte dans l’éther vide : plane alors, et vois la terre devenir une montagne flottante, et jouer autour du soleil avec six autres poussières de soleil ; - des montagnes voyageuses, que suivent des collines, passent devant toi, et montent et descendent devant la lumière solaire – puis regarde, tout autour de toi, la voûte sphérique, parcourue d’éclairs, lointaine, faite de soleils cristallisés, à travers les fentes de laquelle la nuit infinie regarde, et dans la nuit est suspendue la voûte étincelante. – Tu peux voler durant des siècles sans atteindre le dernier soleil et parvenir, au-delà, à la grande nuit. Tu fermes les yeux, et te lances en pensée par-delà l’abîme et par-delà tout ce qui est visible ; et, lorsque tu les rouvres, de nouveaux torrents, dont les vagues lumineuses sont des soleils, dont les gouttes sombres sont des terres, t’environnent, montent et descendent, et de nouvelles séries de soleil sont face à face, à l’orient et à l’occident, et la roue de feu d’une nouvelle Voie Lactée tourne dans le fleuve du Temps. »

 

   Cette belle prose que je qualifierai volontiers, de « cosmologique » au sens plein du terme (étymologiquement « théorie du monde », mais aussi, mais surtout, « théorie de la Langue » lorsque saisie d’un souffle céleste, elle quitte le rivage de la Terre et se donne comme Pure Poésie, Poésie Essentielle), cette prose magnifique je vous l’offre, non seulement pour qui elle est, mais tout autant pour sa valeur que je dirai « performative », elle efface, au moins provisoirement, les abîmes dans lesquels se fourvoie, à longueur de journée l’Humaine Condition, elle élève l’âme à sa juste hauteur qui est celle d’une Essence dont, toujours nous devrions nous pénétrer bien plutôt que de nous précipiter dans les conciliabules mondains qui occultent le plus souvent ce qui fait notre fondement, cette Conscience qui, aussi, est Lucidité.

 

   Aujourd’hui la pluie a cessé de dresser son rideau à l’horizon des yeux. De gros nuages traversent le ciel d’Ouest en Est. Quelques trouées de soleil. C’est elles qu’ici et maintenant je veux voir sous l’infinie Poésie de Jean Paul : une lumière se lève et déchire le drap nocturne !

 

 

 

 

 

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31 janvier 2025 5 31 /01 /janvier /2025 18:03
Aušra de Lituanie

 

   De la Lituanie, je ne connaissais presque rien, sinon qu’elle jouxtait la Mer Baltique sur sa face occidentale, que les hivers y étaient rigoureux, les printemps de courte durée, les étés assez chauds. Une sorte de plat pays en grande partie couvert de forêts où brillaient, telles des pépites, des milliers de lacs. M’eût-on interrogé sur ses villes que j’aurais seulement nommé Vilnius, ignorant aussi bien Mažeikiai que Kretinga. Vous aurez compris que mes lacunes l’emportaient de beaucoup sur mon savoir. En réalité l’écriture qui m’appelait dans ce pays d’Europe du Nord m’importait bien plus que la géographie qui, vue de Paris, semblait bien monotone. C’est Jalbert, le documentaliste du Journal pour lequel je travaillais qui m’avait informé de cette Résidence d’Ecrivains à quelques encablures de Klaipeda, ville du reste sans grand intérêt, quelques immeubles modernes, passage obligé de la mondialisation, un port illustré de quelques chalutiers attendant l’heure de la pêche.

   La Résidence consistait en un vaste chalet de bois teinté en rouge brique. Il était près du rivage de la Baltique. Cinq chambres pour les Résidents. Une salle commune avec une large cheminée. Une grande table où prendre ses repas en compagnie des autres hôtes. La restauration nous était livrée par un traiteur, chaque matin. Je dois dire que je ne raffolais nullement de cette gastronomie rustique. Les harengs aux betteraves, la soupe à l’oseille où flottaient des œufs durs, tout ceci ne m’inspirait guère. Je faisais cependant une exception pour les varškėčia, délicieuses crêpes accompagnées de quelques fraises et d’une coupe de fromage blanc. La plupart de mes collations, je les prenais dans ma chambre. Mes compagnons d’écriture, deux Russes taciturnes, un Biélorusse bavard dont je ne pouvais comprendre la langue, un Polonais mélomane qui chantonnait sans arrêt, tout ceci composait une faune certes des plus sympathiques, mais j’étais venu en Lituanie pour écrire, non pour me distraire au contact d’une foule cosmopolite.

   Si bien que je menais une vie de solitaire que ne venaient égayer que quelques rares sorties sur la côte. La plupart du temps j’escaladais le cordon de dunes, trouvais refuge dans un pli de terrain qui me permettait de m’abriter de l’air déjà frais en cet automne débutant. Là, tout à loisir, je pouvais rêver longuement, laisser venir les images de mon futur roman. Ce qu’il me fallait, ceci : la vaste courbure du ciel qui s’inclinait à l’horizon ; le passage, parfois, du moutonnement de nuages gris ; l’irisation blanche de l’eau, une végétation hirsute qui tapissait les flancs des monticules de sable. Ce que j’avais à faire, ici, au milieu du silence à peine troublé par quelque mouvement de la nature, tâcher de trouver l’âme de ce pays, celle de ses habitants aussi. Sans doute le Lecteur s’étonnera-t-il du simple fait qu’il m’eût été plus facile de comprendre l’esprit d’un peuple en le côtoyant. Certes, mais ce serait sacrifier l’imaginaire aux exigences du réel. Or chacun sait qu’un Ecrivain est bien plus déterminé par ses propres songes qu’animé du désir de rendre compte de l’évident, du tangible qui ne sont que les images concrètes de l’ici et maintenant. L’Ecrivain offre du rêve, n’est-ce pas ?

   Parfois, m’évadant du site immédiat dans lequel je me trouvais, je pensais au beau roman de Maxence Van der Meersch, ‘La Maison dans la dune’, j’y voyais une manière d’analogie de ma propre situation. En quelque sorte j’étais un Sylvain égaré parmi les brumes du Nord, peut-être une esquisse errante cherchant son double, une écriture, une compagne telle cette Pascaline du roman, simple et innocente, dont la spontanéité en faisait une personne rare, une jeune femme dont on ne pouvait que tomber amoureux. Et je crois bien que j’étais, en effet, ‘tombé amoureux’. Chaque fois que je venais au milieu des dunes, invariablement à la même heure crépusculaire, j’apercevais, se détachant sur les eaux grises de la Baltique, la silhouette d’une ‘Passante’ (c’est ainsi, de cette façon purement abstraite que je l’avais nommée), vêtue d’une longue cape beige, cheveux courts que dissimulait en partie un béret, marchant d’un rythme mesuré, comme si, par son allure, elle avait souhaité coïncider avec ce rivage, avec ses flux gris et blancs de si belle destinée.

   Comme à l’accoutumée, ce personnage surgi de nulle part, allant vers un ailleurs invisible, je DEVAIS le faire mien, l’inclure dans mon roman en tant que foyer de sens autour duquel tout tournerait, aussi bien les paysages teintés de brume, le vol blanc des oiseaux de mer, l’appel d’une voile tendue au large vers son immédiate aventure. Savez-vous combien il est irrésistible, pour un Auteur, de faire s’immiscer, dans le cours de son récit, telle image aperçue dans une rue de la ville, telle impression venue d’un sourire croisé au hasard d’une marche, tel flottement d’un regard que cernent des paupières fardées de khôl ? En quelque sorte une irréalité doublant une réalité, un songe se levant de la lumière, une palme se balançant tout contre le dôme souple d’une altérité. Il me fallait cette tonalité un brin mélancolique, une distance de qui-Elle-était, une inconnaissance des choses. Nulle tristesse excessive cependant. Juste une inclination à la poésie. Cette dernière, pour moi tout au moins, est élégiaque ou bien n’est pas. Comment faire se lever la brise du poème si ce n’est à l’aune d’amours chagrines, de soudaines disparitions, peut-être même de la douloureuse mort ?  Et ici je pense à la belle citation d’André Chénier dans ses ‘Elégies’ :

 

« M'ont séduit : l'élégie à la voix gémissante,

Au ris mêlé de pleurs, aux longs cheveux épars ;

Belle, levant au ciel ses humides regards. »

 

   Mais ses ‘humides regards’, je ne pouvais les observer chez cette Inconnue que je n’avais aperçue que de loin. Je ne pouvais différer la rencontre. Connaître celle qui, au fil des jours lituaniens, deviendrait mon Héroïne, nécessité à laquelle je ne pouvais déroger plus longtemps. Un soir de brume diaphane, dissimulant ma propre silhouette derrière la sienne, presque illisible, presque hiéroglyphique tellement sa venue à moi était évanescente, sortant du dédale des rues, nous nous engageons sur le sentier qui conduit au village. Un chapelet de maisons basses s’égrène derrière le cordon dunaire. Le jour n’est plus qu’une vague hésitation à l’exacte pliure de l’âme, là où elle pourrait connaître sa fin dans les limites d’un corps. C’est fragile, une âme, c’est pareil à une papillote de papier de soie. Ça tremble infiniment. Ça n’est rien moins qu’un soi vacillant qui ne connaît ses limites. Ça a la consistance de l’air lorsqu’il s’auréole de perles de pluie. Ça fait son vol stationnaire de colibri, si bien que tout pourrait disparaître d’un simple coup d’aile !

   ‘Passante’ est entrée dans la seule auberge du village. Parfois j’y fais de rapides visites pour prendre une tasse de thé ou de café. La porte tourne en grinçant. Quelques feuilles poussées par une soudaine bourrasque franchissent le seuil. ‘Passante’ s’est assise à une table. Elle boit délicatement un thé à la bergamote dont l’odeur se diffuse tout autour d’elle, la nimbant d’une plaisante fragrance. Je choisis une table guère éloignée de la sienne. Visiblement elle ne prête nulle attention à ma présence. Sur la table, elle a posé un livre dont je peux apercevoir le titre ‘Élégies de Duino’ de Rainer Maria Rilke. Une phrase me revient en mémoire. Serait-elle prémonitoire d’événements à venir dont ni ‘Passante’, ni moi, ne pourrions halluciner la forme ? Les choses sont si fuyantes, ici, sous cet horizon si bas, sous cette lumière d’opale ! :

 

« Il nous reste la rue d'hier

et la fidélité d'une habitude

qui s'étant plu chez nous,

n'en est plus repartie. »

 

   Mais de quelle ‘habitude’ sommes-nous investis ? Mon ‘habitude’ est bien réelle, ancrée à la lisière des dunes, avec pour finalité cette image d’Elle qui grésille sur l’écran flou de mes songes. Mais Elle, quelle ‘habitude’ sinon de marcher le long de la côte, de respirer les embruns venus du large, peut-être de méditer sur les malheurs du monde ? Pour elle j’ai autant de présence qu’un phalène succombant à sa propre curiosité sur la vitre d’une lampe. La ‘fidélité’ ne peut jamais se montrer qu’entre deux êtres qui décident d’unir leur sort, de faire route commune. Des destins qui convergent. Les nôtres, par la force des choses, ne peuvent que diverger.

   Je souhaiterais tellement que ‘Passante’, par l’effet de quelque curieuse transmission de pensée, puisse capter le rayonnement de mon désir. Non de la désirer, Elle, en son corps de chair, non. La désirer en tant que personnage de fiction, cette manière d’éternité dont se parent tous les rôles dont le roman est le support. Vous le dirais-je enfin, au risque de vous paraître bien éloigné du monde, de ses préoccupations, mes personnages de papier ont bien plus d’importance que ceux des Anonymes dont je croise le chemin, jamais je ne connaîtrai leur vie, leurs secrets, le suc le plus précieux qui les détermine. C’est ainsi, nous frôlons continûment des êtres sans nous y attacher, sans même percevoir ce qui en fait le rare, l’inestimable parmi tous les tourments de l’univers.

   Si, Lecteurs, vous suivez bien ma logique, vous aurez déjà compris que je ne chercherai nullement à créer les conditions d’une rencontre plus précise. Je ne m’imposerai nullement auprès de celle qui deviendra ma Muse, sûrement pas ma maîtresse. D’ailleurs en aurait-elle éprouvé la simple envie ? ‘Passante’ a terminé sa tasse de thé, a réglé ce qu’elle doit, s’est levée, laissant les ‘Elégies’ sur place. J’esquisse un mouvement pour lui signaler son oubli. L’aubergiste m’indique qu’Aušra est coutumière du fait, qu’elle destine ainsi son ouvrage à un possible lecteur. Alors, que me reste-t-il d’autre à faire que de me saisir des ‘Elégies’, de les emporter dans la chambre de ma résidence, d’en lire quelques poésies au hasard. Ainsi, par le plus étonnant des aléas du destin, me voici en possession de son prénom, ‘Aušra’, dont je saurai bientôt qu’en lituanien il signifie ‘aube’. Un signe sans doute d’une logique du temps. Toujours la lumière succède à l’ombre.

   Etonnement que le mien de découvrir l’ouvrage en langue française. Aušra est donc francophone. Aussitôt je lui suppose mille occupations sans doute aussi fantaisistes les unes que les autres. Journaliste, correspondante d’une revue publiée en France. Ma sœur jumelle, en quelque sorte. Traductrice de romans lituaniens en français et d’auteurs français en lituanien. Peut-être romancière elle-même dont j’aurais souhaité que nos fictions respectives puissent se confondre en un unique creuset. Voici que le sujet de mon roman commence à s’étoffer. Voici qu’Aušra en devient le foyer rayonnant, le centre qui infusera à l’ensemble du texte cette mélancolie lituanienne teintée de gris, armoriée du jaune fané qui convient aux livres anciens oubliés dans le clair-obscur d’un grenier. Chaque jour qui passe reproduit le cycle toujours recommencé de la vision à distance, du parcours vers le village, du thé consommé à deux tables voisines qui demeurent séparées comme le sont deux collines par un vallon qui les isole chacune en son être. J’aurais pu prétexter la pratique d’une langue commune pour tenter une approche. Mais je sentais qu’une telle initiative serait contraire à l’intérêt du roman en cours. Il fallait que mon Héroïne demeure le personnage qu’elle était, autonome, libre de ses mouvements. Aurais-je décidé de l’annexer à la réalité que ma fiction, atteinte en son essence, ne serait devenue que journal prosaïque consignant le flux d’événements nécessairement contingents.

   Un autre jour, dans la salle à peine éclairée de l’auberge. Aušra lit méticuleusement un livre dont je saurai bientôt qu’il s’agit des ‘Sonnets à Orphée’ du même Rilke. Elle ne se distrait guère de sa lecture, comme si elle était fascinée par le poème, livrée corps et âme à la magie des mots. Elle paraît transparente à force de beauté. Il y a, tout autour de son front, une manière d’auréole qui la pare. Comme si une extase flottait à fleur de peau. Comme si la brume de son âme se dissipait, l’enveloppant dans un bain de douce clarté. Je la crois vraiment femme de lettres, oublieuse du monde, vibrant au seul rythme des vers, devinant par avance l’enchantement qui se prodigue à simplement les écouter. A peine rentré à la Résidence, je feuillette ‘Les Sonnets’. Je lis la page sur laquelle Aušra s’est arrêtée, laissant le livre ouvert sur le blanc de la table, cette virginité dont semblaient naître les signes noirs des mots.

 

« Où est sa mort ? Vas-tu composer ce récit,

avant que ta chanson ne se perde, engloutie ?

Où sombre-t-elle, hors de moi … Presque une enfant… »

 

   Les mots du Poète, je les adresse à l’Ecrivain que je suis. Le Poète me questionne sur celle qui est, avec le temps, devenue mon Double. Je suis interrogée sur « sa mort », c'est-à-dire sur la mort du roman que j’écris. Aurais-je au moins la force, tant qu’elle est vivante, certes à la manière d’une brume, la force d’aller plus avant dans le récit, de tracer son destin, d’ouvrir la clairière de son histoire ? Ou bien, lassé de ne pas la connaître, l’abandonnerais-je en chemin, acceptant qu’elle « sombre hors de moi », la perdant à tout jamais, tel Orphée privé de son Eurydice ? Redeviendrait-elle alors, Aušra, retrouverait-elle son enfance primitive, sa valeur originelle ‘d’aube’ ? Ce sont ces questions qui m’assaillent comme autant de sombres événements dont, bientôt peut-être, je ne pourrais plus me relever, enseveli dans les bandelettes de mes propres mots ?

   Que me reste-t-il alors que de faire avancer une écriture hâtive, fiévreuse, de produire une cantilène lituanienne se perdant dans un songe baltique ? J’écris sans arrêt, prenant mes repas dans la plus grande frugalité qui soit, ne vivant qu’au gré des visions des dunes que redoublent celles de l’auberge. Mon séjour arrivera bientôt à son terme. De la Lituanie, je n’aurai guère vu qu’une côte sauvage battue de flots d’écume, aperçu des oiseaux marins se perdant dans l’illisible contrée de l’air, deviné surtout ‘Elle’ qui traverse ma vie, tisse l’étoffe de mon roman. Mes commensaux, je ne les aurai guère fréquentés. Question de langue, d’affinité, question de littérature. Une voix venait de loin qui m’intimait l’ordre d’écrire. Seulement cette rubescente graphomanie maintenait ma tête une coudée au-dessus des flots.

   Dernier jour à la Résidence. Dernier jour en Lituanie. Dernière rencontre d’Aušra, je la sais fidèle à son rituel quotidien. J’ai posé le point final au bas de mon manuscrit. Aušra de Lituanieest maintenant une réalité, un texte tangible, des centaines de feuillets assemblés dans une chemise de carton beige, la couleur de la robe d’Aušra, celle qu’elle semble affectionner parmi toutes les autres. J’ai rangé le dossier dans un maroquin de cuir fauve. Depuis toujours il est le confident de mes écrits. Je le pose sur la couverture de mon lit avec d’autres affaires qui, demain, rejoindront Paris, le ‘Quai aux fleurs’. Nulle nostalgie. Le bonheur anticipateur du retour malgré cette présence féminine qui frémit tout autour de moi. Je marche parmi les buttes des dunes. Le vent fouette les touffes d’oyats, on dirait des cheveux fous, vrillés, sur le point de s’envoler. Mon pli de terrain favori. Mon ‘refuge’ en quelque sorte. Peu à peu la lumière décline. La silhouette d’Aušra à contre-jour. Un fin liseré de clarté détoure la minceur de son corps. Elle est en parfaite harmonie avec le mystère crépusculaire qui habite le paysage. Elle en est la subtile efflorescence. J’espère mon écriture suffisamment inspirée pour traduire cette atmosphère irréelle qui la cerne et la soustrait aux yeux des distraits et des curieux.

   Je suis Aušra de loin, comme d’habitude. S’est-elle un jour aperçue de mon manège ? Y est-elle indifférente ? Ou bien m’ignore-t-elle totalement, simple risée de vent parmi les feuilles d’air ? Mais peu importe le réel. Maintenant elle est une figure symbolique, elle vit de sa propre vie, elle s’est assurée d’une possible éternité. Les hommes meurent, le langage leur survit. J’entre dans l’auberge. Habitudes : places identiques, actes identiques. Elle lit, je la regarde lire. Elle boit son thé à petites lapées, je bois le mien en écho. Elle pose son livre et disparaît dans l’ombre qui grandit. Je prends le livre. ‘Lettres à un jeune poète’ - Rainer Maria Rilke. Je pense Aušra rilkéenne accomplie. Sans doute une Poétesse. Une Muse en même temps, vibrant aux voies voilées de l’élégie. Une infime trace de crayon entoure un extrait. Cet extrait, est-il le domaine d’une affinité particulière, le prétexte d’une hypothétique réflexion ? Je lis :

   « Il se pourrait qu’après cette descente en vous même, dans le « solitaire » de vous-même, vous dussiez renoncer à devenir poète. (Il suffit, selon moi, de sentir que l’on pourrait vivre sans écrire pour qu’il soit interdit d’écrire.) Alors même, cette plongée que je vous demande n’aura pas été vaine. Votre vie lui devra en tout cas des chemins à elle. Que ces chemins vous soient bons, heureux et larges, je vous le souhaite plus que je ne saurais le dire. »

   Non, l’adresse du Poète se fait en ma direction. Je suis l’apprenti Poète prenant acte des conseils de son illustre Aîné. « Renoncer à devenir poète », ceci serait sage attitude s’il s’avérait que mon roman, Aušra de Lituanie’ ne tienne nullement ses promesses. Or j’y ai jeté toutes mes forces. Bien sûr c’est Aušra qui a insufflé, dans le texte, sa divine présence. Ou, plutôt sa confondante absence, son orphique parution sur la scène à peine éclairée du monde. En réalité un roman ‘entre chien et loup’, des mots en demi-teinte, une esthétique de l’effleurement, si ce n’est de l’effacement. Aušra je l’ai voulue présente jusqu’en son absence même. Une manière de flottement aux confins du monde, un chant de luciole se perdant dans le mystère de la nuit.

   Je regagne la Résidence. Les Russes jouent aux cartes. Le Biélorusse écrit. Le Polonais chante. Joyeuse mélopée sur cette terre si sauvage, si déserte. Un peu de joie au milieu de l’austérité. Je regagne ma chambre, commence à plier mes vêtements, à les ranger dans un bagage. Mes livres, je les attache à l’aide d’une sangle de cuir.

   Mon manuscrit, je le poserai sur la banquette arrière de la voiture. Mon manuscrit ? Mais où est donc passé le maroquin ? Je suis sûr de l’avoir posé sur mon lit avant de partir dans les dunes. J’ai beau fouiller les moindres recoins, il faut m’en remettre à l’évidence, mon manuscrit a disparu. Je descends dans la salle commune, interroge chacun, dans un anglais approximatif, la langue qui nous sert de lien. Je n’obtiens que de ternes réponses, de vagues exclamations mais nul indice sur la disparition de mes feuillets. Quelqu’un s’est-il introduit à l’improviste dans la Résidence ? Je ne ferme jamais à clé, confiant en mon environnement.

   Je dîne de très peu, abattu par l’événement qui, pour moi, sonne à la manière d’une tragédie. Constat d’une triple perte. Du roman, d’Aušra qui avait connu son épilogue ; du temps consacré qui se donne maintenant en pure illusion ; peut-être d’Aušra elle-même qui, par l’effet d’un simple hasard, aurait pu partager ma vie. Je regagnerai Paris les mains vides, pareil à un nomade de retour à son camp, dépouillé de son troupeau, autant dire de son âme. Matin. La route est monotone qui me conduit de Klaipeda à Paris en passant par Varsovie et Berlin. Je fais une halte à Poznań où je passe la nuit dans un hôtel donnant sur une rue peu fréquentée. Quelques jeunes déambulent dans une sorte de mortel ennui que le gris des pavés semble refléter. Face à ma chambre, un immeuble au crépi rose, aux encadrements de fenêtres blancs.  Un large porche d’entrée s’y découpe qui ne semble conduire nulle part. Ma nuit est agitée, traversée de rêves qui me propulsent brusquement hors du sommeil. Rien de plus éprouvant, alors, que de voir surgir cette réalité dont j’aurais espéré qu’elle n’était qu’une dentelle de l’imaginaire.

   Traversée de Cologne sous une douce pluie. Traversée de la Belgique. Le jour a un air de coron et le ciel est de suie. Je suis impatient de retrouver le ‘Quai aux fleurs’, mon appartement. Un refuge ? Pareil à celui des dunes de Lituanie ? Ou bien une morne demeure désertée des motifs de l’écriture ? Je suis sur mon balcon. Je fume une cigarette. Je regarde les eaux plombées de la Seine, l’étrave de l’Île Saint-Louis, le minuscule Square Barye que n’égaie nulle rencontre amoureuse. Je me demande si Paris a encore une âme, s’il existe un endroit, une place secrète où se ressourcer, un jardin porteur de paix, dispensateur de plénitude.

   C’est toujours une grande douleur de perdre une création qui, en quelque manière, fait partie de vous. C’est votre chair qui est entaillée, qui se consume au feu de la tristesse. Je passe plusieurs jours à errer dans Paris, sans autre but que ma propre perdition parmi l’anonymat de la ville. Je traverse le désert du Village Saint-Paul, je vais m’asseoir sur les bancs de la Place des Vosges où j’essaie de me distraire en regardant l’architecture de brique des hôtels particuliers, Je longe le Canal Saint-Martin jusqu’aux premiers faubourgs de la Villette. Du sommet de Montmartre je m’immerge dans la brume qui monte lentement au-dessus du parvis de La Défense. Un itinéraire de nomade sans ses bêtes, sans but autre que d’espérer pouvoir se retrouver soi-même, se rassembler autour d’une flamme qui vacille.

   Lors de ces vagues déambulations, je ne fais que penser à l’écriture, au soutien quotidien qu’elle constitue, aux joies qu’elle me procure lorsque, l’inspiration aidant, les mots arrivent à la façon d’un lumineux grésil qui tomberait du ciel, couvrirait ma page blanche d’une autre blancheur, celle qui aperçoit l’infini au loin avec sa belle lumière, son subtil rayonnement. Reprendre l’écriture lituanienne, réécrire patiemment ce qui, déjà a été écrit ? Non, je crois que ce travail serait au-dessus de mes forces, qu’il ne se donnerait jamais qu’à la manière insuffisante d’un temps réchauffé, réaménagé, éternel retour du même qui inciserait ma peau bien plutôt que d’y appliquer un baume. La nuit, mes volets restent ouverts. Une clarté blafarde monte du ‘Quai aux fleurs’. Parfois le bruit froissé d’une péniche qui descend vers l’aval du fleuve. Mon voyage nocturne, comme toujours lors des périodes difficiles, est un récurrent clignotement, une forêt dense et obscure que traversent les éclairs du rêve. Longues séquences de songe éveillé, celles-là même qui, habituellement, constituent le creuset de mes futures écritures. Mais rien ne se montre vraiment que des pensées vides qui ne trouvent nullement le lieu de leur ouverture.

   Novembre est arrivé avec son cortège de feuilles. Ma fenêtre ne découvre qu’un paysage de désolation. L’Île Saint-Louis est à la peine. Ses toits de zinc gris se confondent avec le plomb du ciel. On dirait une chape de chagrin qui se serait abattue sur le monde. J’essaie de deviner, lors des rares éclaircies, un signal du destin qui ne soit nullement funeste. Je connais si bien les penchants de mon âme romantique, moi qui me nourris de l’écriture de Chateaubriand, de Rousseau, de Senancour, de Gérard de Nerval, de Charles Nodier, ces écrivains sont les images tutélaires, les sémaphores qui me guident sur les voies de la littérature. Je crois qu’ils ne peuvent me trahir, qu’ils existent toujours en moi avec leurs propres ressources, le privilège de leurs visions, la meute inouïe de leurs sensations. C’est en relisant une page de ‘La Nouvelle Héloïse’ que s’installe en moi l’idée qu’il me faut forcer le destin, me montrer à la hauteur d’une tâche qui me hèle au loin, complétude d’un manque infini :

   « …nos rendez-vous, nos plaisirs, ces foules de petits objets qui m'offraient l'image de mon bonheur passé, tout revenait, pour augmenter ma misère présente, prendre place en mon souvenir. S'en est fait, disais-je en moi-même, ces temps, ces temps heureux ne sont plus ; ils ont disparu pour jamais. »

   Cependant je comprenais combien ces mots que j’empruntais au héros de Jean-Jacques étaient distanciés dans le temps, combien ils étaient en porte-à-faux avec le climat d’aujourd’hui. Et pourtant ces pensées je les faisais miennes comme si « nos rendez-vous, nos plaisirs », avaient été ceux d’Aušra, les miens, comme si, en quelque sorte, nous avions été amants, que ce temps ne reviendrait plus, comme si une noire taie de deuil avait recouvert nos itinéraires divergents. J’étais ici à Paris, en plein cœur de mon désarroi, elle était dans sa Lituanie natale, perdue sur les rivages de brume de la Baltique. Tout ceci était-il sans retour ? Tout ceci, mes rêves bourgeonnant à sa seule vue, ma hâte à l’écrire, Elle Aušra, sur le désert livide de mes feuilles, à l’archiver dans ma mémoire, tout ceci donc n’avait-il été qu’une illusion se dissipant à la façon d’une fumée dans le ciel d’hiver ?

   Parvenu là où je suis, je crois bien que j’ai été abusé par les pouvoirs de l’écriture que je croyais magiques, tout comme un jeune enfant imagine le Père-Noël à la hotte inépuisable, à la générosité sans limite. Sans doute était-il grand temps que je réagisse, que je sorte enfin des marges distantes d’une enfance heureuse, que je surgisse dans la force de l’âge et renonce à vivre dans la chimère d’une chambre close qui m’abriterait des événements du monde. Certes des lacunes, des stades non encore atteints, mais je connais, pour l’avoir souvent éprouvé, ma capacité de résilience. Je crois que je la dois à ma fréquentation assidue de la littérature. Certes je ne suis nullement le valeureux Ulysse triomphant de toutes les embûches mais mon imagination pourvoit à ce que la réalité m’ôte et je m’identifie à toutes sortes de personnages qui insufflent en moi des énergies dont je croyais ma propre nature dépourvue.

   Matin de novembre. Un soleil blanc s’est levé sur Paris. Je quitte le ‘Quai aux fleurs’ dans un poudroiement de brume. C’est tout juste si je distingue l’extrémité de l’Île Saint-Louis. Avec moi, j’ai seulement emporté quelques livres, des feuilles de papier, un stylo, un bagage de cuir fauve qui remplacera celui qui contient mon manuscrit, dont je me demande toujours en raison de quels motifs il a pu disparaître. Je marche sur les traces de mon chemin de retour. La Belgique, ce pays de petites dimensions, je le traverse sans presque m’en apercevoir. Une vague lumière d’étain règne sur Cologne.

   Je m’arrête à Poznań, demande la même chambre. Il me faut exorciser certaines images, déconstruire certains rêves qui étaient plutôt des cauchemars. En face, toujours l’identique façade de crépi rose. Le jour qui décline y imprime la chaleur d’une soie. L’image d’Aušra vient s’y poser comme le papillon sur la corolle de la fleur. Dans la rue, des groupes de jeunes déambulent, escortés d’une musique joyeuse. On dirait les préparatifs d’une fête ou bien d’un carnaval. La nuit est douce, baignée du chant des étoiles. Par la croisée j’aperçois le sourire de la Lune, il me tient éveillé jusqu’au petit jour. Et toujours cette image, vision persistante d’Aušra, faveur d’une étrange beauté qui se dit en brume, en songe, dans les mots de la belle poésie rilkéenne. Je viens tout juste de sortir des faubourgs de Varsovie. Maintenant le jour est haut dans le ciel, pareil à une éclatante bannière se déployant aux confins de l’horizon.

   Klaipeda, juste avant l’heure crépusculaire. Je gare ma voiture à l’extrémité de la route qui se termine contre le talus des dunes. L’air est doux, un genre de brise qui enveloppe et dispose aux confidences. Je suis tout en haut des collines de sable, dans ce pli du relief qui est mien tellement il me ressemble, lui le discret qui ne vit que du souffle de la Baltique. Une silhouette sur le rivage. Son effigie se grave dans l’étoile de mes yeux, y fait ses mille phosphorescences. Bonheur que d’être là, sur le bord d’une existence qui va connaître son dépliement. Une lumière partage les nuages, vient se poser sur les oyats avec l’infinie délicatesse des choses rares. La toile beige de la cape avance lentement vers le lieu de son destin. Un éclair de cheveux blonds. Peut-être l’ébauche d’un sourire sur des lèvres romantiques ? Oui, certainement. Je descends la dune dans le pur sillage tracé par Aušra. C’est pareil à la course d’une comète dans l’illisible et vaste ciel. Elle, Aušra, la vraie, la vivante, la réservée vient d’entrer dans l’auberge. J’y serai bientôt. Qu’y trouverais-je ? Un poème de Rilke ? Une nouvelle écriture dont je ne connaîtrais le nom ? Amour de l’écriture, écriture de l’Amour ?

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28 janvier 2025 2 28 /01 /janvier /2025 08:14
Dessous la lumière verte.

                                          Photographie : Katia Chausheva

 

   Le compartiment était semblable à un minuscule boudoir, avec ses rideaux aux fenêtres et ses broderies sur la pourpre des sièges. Nous étions deux dans cet espace étroit. La lumière verte du plafonnier diffusait une douceur d'aquarium. Je vous apercevais dans votre tache d'ombre, seulement effleurée par la clarté, pareille à la silhouette fuyante d'un rêve. Vous bougiez si peu, sauf parfois pour remonter une mèche rebelle ou bien croiser vos jambes que je supputais longues et gainées de soie. L'express glissait dans un bruit de neige au milieu des bouleaux. Il y avait comme une phosphorescence et, au plafond, filaient de rapides étoiles. Le mouvement continu du train, sa scansion régulière faisaient penser à une manière de rythme immémorial, à moins que ce ne fût au balancement même de l'amour. C'était troublant, en tout cas, que de progresser vers son destin dans cette eau trouble, vibrante comme le désir. A en juger par votre pose alanguie, vous deviez être installée dans une naturelle volupté et je jouais à vous imaginer par la pensée. Grande, élancée, avec de belles hanches en amphore, un bassin large comme le jour, des cuisses musclées en même temps que sveltes, des mollets doucement inclinés vers les attaches de vos chevilles. Seul votre visage demeurait inconnu, tellement il semblait vouloir se dissimuler dans une écorce fuligineuse. Mais comment m'empêcher de lui donner forme et courbure, élan et vivacité, présence et absence ? Assurément vos cheveux avaient la couleur du platine, votre front celui de l'albâtre, vos lèvres doucement gonflées l'ardeur de la fraîche cerise, votre menton la fuite claire du galet. Quant à vos yeux, ils ne pouvaient être qu'identiques aux feuilles des arbres dans leur tremblement léger, eau de source se dispersant dans la perte de la lumière.

De temps en temps je jetais un regard sur le paysage, sur cette incroyable nuit boréale qui brillait pareille à une gemme. Une lueur à ras du sol glissait sur les troncs des bouleaux et nous en recevions l'écho affaibli, sémaphore venant dire là l'instant unique. Ce qui me plaisait, surtout, les variations de cette faible lumière, les passages plus clairs dans les gares, comme de rapides fanaux s'effaçant dans le silence. Alors, penchant la tête vers le carré de broderie, me laissant aller à un facile onirisme, tout inclinait à devenir symbole aussitôt qu'évoqué. Je pensais à la douceur, à la paix et une colombe m'effleurait de son vol blanc. Je pensais à la beauté et la mer gonflait son dôme bleu. Je pensais à la vérité et l'iceberg dressait son stalactite de glace dans les eaux pures des fjords. Je pensais au bien et le soleil faisait sa boule blanche au-dessus de l'horizon. Tout se dirigeait vers la métaphore avec souplesse, facilité. Alors, qu'en serait-il si je pensais à vous, étonnante et discrète voyageuse perdue dans la pénombre de son corps ? Y verrais-je quelque secret ? Y verrais-je l'amour faire ses singuliers aveux ? Je pensais à vous, forme indistincte dans la dérive nocturne et je vous voyais nue, soudain, allongée sur une couverture aux plissements de vague. Votre visage demeurait une énigme, dissimulé dans une avancée d'ombre. Votre bras gauche descendait vers le sol dans un genre d'abandon, alors que votre main droite, en coupe, protégeait une poitrine que je devinais menue, une aréole sombre comme la baie du genièvre. C'était votre hanche, votre bassin qui recevaient le plus de lumière alors que l'ascension de votre jambe disparaissait dans une invisible taie grise.

C'était incroyable ce grain de peau, ce givre éteint. Et, pourtant, je vous sentais si passionnée. Dissimulée à mieux vous dévoiler. Etait-ce la taïga qui faisait sur moi ses reflets troublants ? Comme une ivresse née du silence. Et ce face à face muet qui semblait n'avoir pas de fin. Longtemps j'ai erré sur la colline de vos genoux. Puis la chute fut fatale. Pareille à un éblouissement. Il y avait le ventre bombé, le léger foisonnement d'une végétation silencieuse. Une douce rosée en éclairait le mystère. Puis une mince faille par où se devinait le secret que vous portiez dans le recel de vous. Une clairière y faisait son ajour avec, au milieu, la hampe blanche de votre désir. Dressée vers le ciel à la manière du discret bouleau, une à peine vibration dans le vent d'hiver. C'était étonnant cette souplesse de l'air qui vous animait de l'intérieur, ce nectar qui gonflait et faisait ses infinies efflorescences avec la beauté de cela qui se dissimule et ne parle qu'un langage crypté, écrivant dans la chair les hiéroglyphes de l'attente. Car, ici, dans ce dépliement pareil à celui de l'anémone dans la pureté des eaux, c'était d'une grâce naturelle dont tout était atteint. Comme si la rumeur boréale, ses aurores de verre avaient gagné votre demeure afin d'y déposer l'arche d'une poésie. C'était si bien de flotter entre deux eaux, entre deux chairs, dans la pure élégance d'une parole infiniment muette. Être là, parmi vous, à demeure et ne souhaiter rien d'autre que cette lente immersion. Et, d'ailleurs, était-il possible d'en jamais ressortir ? Il y avait des balancements, de légers bruits de conque marine, de sourdes reptations. Combien il était heureux d'éprouver cette certitude d'être dans la simple vérité charnelle avec la demande d'y rester. Au-dessus du dôme du ventre, c'était tout l'espace libre de la taïga qui se posait sur votre ombilic, y déposant le vent, la lumière bleue, la courbure du ciel, le clignotement des étoiles, la douce lactation de la Lune. Il n'y avait plus rien dans cet express qui filait d'un bout à l'autre de l'horizon, que vous, dans l'attente de l'événement, que moi, dans le pli même de ceci qui se produisait et tenait du prodige. Le monde, au loin, n'était qu'une simple distraction, la perte d'une eau dans une faille innommée. Mes yeux étaient fermés, mes paupières jointes sur la porcelaine de la sclérotique, mes pupilles explorant l'en-dedans comme si la perdition de toute chose avait eu lieu. Nous étions quelque part dans une dérive hauturière sans lieu ni temps.

Un bruit de chute, pareil à de lourds flocons heurtant le sol de terre gelée. Puis, plus rien que le vide. Le compartiment était désert, rideaux battant la vitre sous l'effet d'un simple courant d'air. Je me suis levé avec le poids du doute et les arrière-pensées du songe. Le quai, sous ces latitudes septentrionales, était semblable à une banquise dérivant au milieu des eaux froides. Le train était immobilisé dans un espace gris, tout contre une butée de bois. Quelques voitures y étaient accrochées, toutes identiques, architectures fuyantes que la brume effaçait. Une gare qui semblait désaffectée, quelques rondins de bouleaux empilés, un antique signal, l'ossature d'une ancienne barrière, des monceaux de traverses rongées par le temps. J'errais, mon maroquin au bout du bras, comme aux confins d'une vie inutile et dérisoire. Par terre, sur une dalle de ciment usée, une couverture de bure marron. Le blizzard qui s'était levé y imprimait quelques rapides vagues. Ce linge perdu, je l'ai ramassé, l'ai serré contre ma poitrine afin de me protéger du froid naissant. Bizarre, tout de même, comme cette étoffe paraissait vivante, encore habitée d'odeurs. Un parfum discret, de rose ancienne, montait lentement dans la décroissance du jour. Je me suis assis sur un banc de planches disjointes. Dans les ramures froides de l'air, venant d'un impossible horizon, il me semblait entendre le glissement d'un express en route pour ce bout du monde. Longue serait l'attente, dans cette ambiance hivernale, sans réelle demeure où habiter !

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27 janvier 2025 1 27 /01 /janvier /2025 10:32
La confusion des signes

« Esquisse »

 

Barbara Kroll

 

***

 

   Le réel qui vient à nous, nous assure-t-il suffisamment de son être, de manière à ce que nous le saisissions sous un aspect entièrement univoque, sans reste, possédant la totalité de qui-il-est et, conséquemment, nous n’aurions plus nul loisir de nous poser quelque question que ce soit à son sujet, sinon à titre de pure curiosité ?  D’emblée nous comprenons que cette réduction du réel à une sorte d’évidence propre ne constitue, tout au plus, qu’une position théorique ou la traduction d’un souhait.  D’une façon purement intuitive, nous sentons bien là que nous ne faisons qu’évincer le problème au motif que cette satisfaction immédiate correspond à notre vœu de recueillir une parole directement disponible, laquelle nous réconforte en notre être : d’emblée nous nous octroyons le bénéfice d’une facile vérité. Mais, parfois, sinon toujours, les vérités soudainement surgissantes ne sont que les projections de nos propres désirs sur le monde, que les ombres que notre ego se plaît à dessiner sur la complexe et infinie texture des choses.

   La plupart du temps, nous avons du mal à nous y retrouver avec l’actuel qui vient à nous, certes sur le mode de l’imposition, de l’incontournable évidence et c’est pour cette raison d’une supposée vassalité que nous tâchons, au jour le jour, d’hypostasier ce qui fait face, d’y apposer la marque de ce que nous pensons être notre singulière liberté. Acculés à cette représentation, soumis au joug de cette image, influencés par telle ou telle rencontre, nous faisons le « dos rond », nous louvoyons parmi la foule des écueils, nous dressons les tréteaux sur lesquels va se dérouler le patient dépliement de notre intime dramaturgie. Autrement dit, avec ce tangible, cet effectué qui nous rencontrent, nous entretenons des liens amicaux, au moins en surface, nous réservant le droit de jouer notre propre partition à l’ombre de tout ce qui nous affecte et circonvient, en une certaine manière, aux plans internes que nous avons dressés, ceux-ci sont la voie la plus exacte qui puisse nous correspondre.

   Cette méditation instantanément reconduite à l’œuvre de Barbara Kroll, nous place en position d’Observateur critique, comment pourrait-il en être autrement ? Comment donc, par quel décret, notre regard entièrement subjectif pourrait-il s’accommoder de cette supposée objectivité, y faire droit et se retirer en quelque niche secrète sans que quelque frustration n’en ternisse la vision ? Å observer cette image, serait-ce à l’aune d’un simple clin d’œil, nous sentons bien que nous n’en serons quittes qu’au terme d’une attention soutenue et ceci en raison même de l’étrange complexité de son motif. Quelque Quidam qui rencontrerait fortuitement cette étonnante figure et s’en exilerait aussitôt, bien plutôt que d’éprouver une sérénité, emporterait avec lui, dans les plis les plus secrets de sa conscience, les stigmates d’un infini questionnement.  C’est ainsi, certaines propositions plastiques ne vous laissent nullement indemnes et c’est bien une écharde qui se plante au sein de votre chair avec la supposée douleur qui y est attachée.

    Nulle exagération à affirmer ceci. La souffrance ne résulte pas toujours d’une maladie, de la perte d’une existence amie, parfois elle s’ingénie à s’infiltrer dans ce qui, tenu pour inapparent, serait censé n’occasionner nul trouble. Ici je veux souligner la vive contrariété qui peut surgir à tout moment d’une énigme nullement résolue. Oui, l’insaisi d’un texte labyrinthique, l’incompréhension du sens interne d’un tableau, la subite mutité face au contenu d’une photographie, ceci peut instiller en l’âme le poison le plus subtil qui soit. Alors on se lève au milieu de la nuit pour s’assurer de la teneur exacte d’un texte, puis l’on se recouche avec les nuées d’interrogations qui font du cheminement nocturne une succession de flammes et d’étincelles blanches mourant au seuil du jour. Et le jour qui suit sera un emboîtement d’incertitudes et de doutes si bien que l’on se questionnera, peut-être, sur la consistance de ces soucis pareils à des hallucinations.

   Je parlais à l’instant du nocturne, de son coefficient de pure étrangeté, si ce n’est de sa puissante inclination à nous plonger dans les affres d’une nuit permanente, pareille à celle des Aveugles. La toile de l’Artiste est on ne peut plus sombre, on ne peut plus affectée de « nullité », si ce terme convient à ce qui, pourtant, a forme, à ce qui, pourtant, s’essaie au difficile jeu de la profération. De la parole à partir de ce qui ressemble à l’abîme d’un néant tout proche. Si le titre spontanément affecté à cette œuvre, « la confusion des signes », s’est imposé à moi à la façon d’une certitude, c’est bien au motif que, décontenancé par l’obscur contenu de son lexique, plus rien ne me paraissait faire signe vers une narration possiblement signifiante. Arrimés que nous sommes, nous les Curieux, en une certaine façon, à cette lourde pierre de Sisyphe qui a pour nom « absurde », ne se montrent plus, en notre direction, que le vide et la sourde errance de l’innommé.

   Le plus optimiste des Spectateurs, le plus épicurien des Existants ne pourraient se confronter à cette abrupte ébauche, à cet aperçu plus que sommaire, qu’au prix d’un éprouvant retournement de Soi, d’une invalidation de ce qui, jusqu’à présent, faisait sens. Stupéfiant phénomène d’écho au terme duquel, Vous-qui-observez, êtes reconduit au stade avant-courrier de toute présence, brusque et imprescriptible retour en cette avant-scène du Monde qui est effective biffure de Qui-vous-êtes. Et voici que mon écriture, placée sous le sceau de la gémellité, de la coprésence avec ce qui ne se dit qu’en termes filandreux, inextricables, sibyllins, se trouve subitement affectée, par simple effet d’osmose, de cet étrange pathos lexical dont rien de bien précis, de bien convaincant, ne pourra peut-être ressortir. Confusion adossée à une autre confusion. Dire la complexité dans le simple, voici ce qui eût été le meilleur chemin. Mais tant de sentiers s’ouvrent devant Soi qu’il devient quasiment impossible d’en choisir un au détriment de l’autre !

    Tout part d’un fond de suie, d’un fond saturnien et ne tarde d’y retourner aussitôt qu’à lancer en direction de son assise de paradoxales adhérences, comme si le Personnage qui en provient n’était tissé que de cette douloureuse obligation de retourner au site même de sa nébuleuse provenance. Comme si le pinceau, placé sous le boisseau d’un passif insoldable, ne pouvait apurer la situation qu’à l’annuler promptement.

 

Rien ne rayonne.

Rien ne se déploie.

Rien ne donne de la voix.

 

   Tout est d’ores et déjà promis à sa perte. Le Modèle (à défaut d’autre nom adéquat), a bien de la peine à se détacher de ce qui fait fond. N’en est, en réalité, qu’une manière d’effervescence de faible durée, qu’un bourgeonnement à lui-même sa propre clôture. Vous savez, comme ces bulles de gaz qui tremblent au ras des marais et y meurent bientôt dans un râle indistinct. Visage, bras, jambes, vêture, tout se donne sous la teinte de chair fade résultant de la lueur jaune de ces lampes inactiniques tapissant les murs des laboratoires photographiques. Une façon de glauque aquarium où glissent des Quidams à consistance pré-humaine, ils semblent venir d’un autre Monde. D’eux, comme de cette Figurante, l’on pourrait dire la confondante « in-existence ». Å tout le moins une parution sur le mode d’une incomplétude frisant la possible et terrible disparition.

   Certes, si nous acculons notre pouvoir d’entendement à extraire de ce qui se montre quelque ligne indicatrice de sens, nous pourrons toujours citer, en une sorte de désordre :

 

l’amorce d’un visage,

l’ébauche de la tige des bras,

le vague plissé d’une robe,

le fuyant mirage de ceci même

qui se donne pour des jambes.

 

   Mais vous aurez saisi combien le problème demeure entier à la hauteur de cette indistinction lexicale, de cette approximation du dire : « Amorce », « ébauche », « vague », « mirage », toute cette douloureuse irisation des choses qui se perd à même sa propre confusion. L’aventure anatomique, que l’on souhaiterait clairement apparente, nous disant ici la beauté directement perceptible du visage, ici encore la netteté du tracé des bras, plus loin l’exactitude du croisement des jambes, toit ceci ne fait que s’annuler dans une donation qui, en réalité, n’est que rapt de ce qui s’était annoncé et se retire brusquement en une ténébreuse combe d’où rien n’émerge que du trouble et de l’indécision. Cependant, je ne doute guère que votre talent d’Observateur, d’Observatrice ne vous ait immédiatement conduits à reconnaître, dans le vif et précis dessin de la main gauche du Modèle, le signe patent plus que patent, la pure réalité, la belle effectivité qui trace la figure de l’humain en son exception.

   Certes mais la grille de cette main, du moins j’en bâtis la sombre hypothèse, nous incline bien davantage à considérer cette œuvre sous la bannière du non-sens, bien plutôt que mettant en exergue le tracé soucieux d’une raison affairée à montrer le réel en sa plus évidente vérité. N’oublions pas qu’il s’agit d’une « esquisse », ceci est souligné par la remarque de l’Artiste, mot dont nous retiendrons la valeur en tant que « ébauche, commencement d'un geste, d'une action », définition telle que donnée par le dictionnaire. Or, cette notion de « commencement d’une action » se donne de manière très visible au vif même des coups de pinceaux, lesquels semblent être de solides déterminations au gré desquelles l’œuvre future trouvera son assise et les motifs de sa compréhension aux yeux de tout un chacun. Å ce stade de la réalisation, nul ne pourrait supputer le dessein précis qui guide la main de l’Artiste, nul ne pourrait donner visage à la figure terminale faisant apparition post-esquisse.

   Néanmoins un signe doit nous alerter : celui qui, point ultime confusionnel, paraît fondre en une seule et unique présence, à la fois

    

Celle du Modèle figurant tel le fond

sur lequel vient se plaquer

une autre présence,

 à savoir le profil d’une autre tête

avec son épais massif de cheveux noirs.

 

   Un évident geste d’embrasser, de saisir à plein bras qui-n’est-nullement-Soi, une réunion, sinon une union de deux énigmes, l’une s’accroissant du motif de l’autre. Dire le geste d’amour serait excessif. Dire le geste d’immédiate possession serait plus conforme à la représentation. De la part de Celle-qui-fait-fond, il semble bien qu’il y ait uniquement désir de captation, souci de possession jusqu’en sa plus réelle effectivité. L’on pourrait même penser à un geste de dévoration, de manducation, manière d’emplissement du Soi au titre d’un assujettissement total de l’Autre à sa propre autorité. Et ce bras qui surgit du plus profond mystère, et cette main vigoureuse qui encage la forme adverse, ceci nous met mal à l’aise dans la mesure où l’Être phagocytant l’Être, il ne demeure, au bout du compte, qu’une sorte de vide abyssal où le moindre mot prononcé résonnerait à la façon d’un étrange présage : finitude contre finitude.

   Deux existences qui eussent pu se donner pour vraies s’annulent réciproquement, si bien que l’esquisse pourrait soudain rétrocéder jusqu’en ses premiers balbutiements, ces traits noirs chaotiques, puis, dans une logique d’effacement et d’exhaussement de « l’in-signifiant », seule une longue plaine blanche et livide nous dirait l’insigne fragilité de notre condition. Toute esquisse est à ce point paradoxale, qu’à tout moment, elle peut décider de poursuivre soit une logique d’élaboration du réel dans la direction d’une pure positivité, soit de brusquement procéder à un retour à des formes archaïques, primitives, originaires dont, sans nul doute, elle provient.

  

Tout enjeu de sa parution :

l’exister en son déploiement,

« l’in-exister » en son retrait

 

Toujours ce paradigme insolent des contraires.

Toujours cette vive dialectique dont,

nous les Hommes,

vous les Femmes,

constituons l’exact milieu.

 

Milieu du gué : gagner l’autre rive,

celle où brille la lumière,

ou bien faire demi-tour et se fondre

en cette rive primitive semée d’ombre

et hantée de pur néant.

 

Oui, c’est bien ceci « la confusion des signes » :

ouvrir un Monde

où bien

le laisser se refermer.

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24 janvier 2025 5 24 /01 /janvier /2025 17:51

 

Du chemin vers le Poème

ou

la ressource selon Soi.

 

dcvlp.JPG 

A la découverte de nouveaux mondes.

Gravure datant de 1888.

Source : Wikipédia.

 

 

  Petite incise pour autant non superfétatoire concernant l'ensemble de mes articles.  Les poèmes ou textes que je décide de commenter, je ne les choisis pour nulle autre raison que LITTÉRAIRE, cherchant à en décrypter la beauté et le sens. Ma visée est toujours celle du LANGAGE, cette essence par laquelle l'homme fait figure dans le monde. Jamais d'arrière-pensée, "religieuse" par exemple. Ma "métaphysique" fait toujours signe vers l'homme et vers cet invisible que constitue toujours ce qui nous porte au-delà de nous-mêmes, le SUBLIME auquel, cependant, je ne saurais donner la valeur d'un quelconque Absolu. Jamais d'inclination au fait religieux, puisque m'en absentant par nature. Toujours la recherche d'une signification langagière et nulle autre perspective qui ferait signe vers un hypothétique arrière-monde.

  C'est du-dedans du langage, ce "mystère" - car comment pourrions-nous le nommer autrement ? -, que tout rayonne vers l'exister. S'il y a "être", c'est bien grâce à la langue qui s'affirme comme liberté et donc comme transcendance. Citant "l'être", je ne fais référence qu'à sa forme verbale : ce qu'être veut dire et non à sa forme substantivée, "L'Être" Majuscule qui indiquerait la présence d'une Divinité. Nous avons assez à chercher du côté du Dasein (cette inépuisable "condition humaine") et à sa profondeur en abîme sans nous égarer dans des actes de "foi" qui, pour être infiniment respectables, peuvent trouver d'autres moyens d'expression que la langue pour s'accomplir, dans le recueillement et la prière, par exemple. Si, parfois, je fais allusion au "Sacré", c'est pour dire en termes simples cette élévation de l'intellect, des affects, des percepts lorsque la "grâce" d'une belle métaphore s'empare de nous.

  C'est toujours de l'exister dont il s'agit sans que l'empreinte d'une croyance se projette en une quelconque manière dans  l'image accueillante,  fondatrice, révélatrice d'un cosmos-pour-nous. C'est cet entrelacement de l'immanent et du transcendant (comprenons : la transgression de l'étant en direction de l'être) qui toujours se déploie dans l'œuvre d'art. Et c'est bien cet ART qui m'intéresse en premier lieu, comme le site à partir duquel se saisir du sens de ce qui paraît et nous transporte dans le déploiement, le ravissement. Nous sommes ravis au monde, aussi bien qu'à nous-mêmes. Paradoxalement, nous sommes dépossédés en même temps que nous atteignons un état de plénitude. Bien évidemment, il ne saurait s'agir ici de "béatitude", ceci n'appartenant qu'au Saint ou bien au Mystique. Cependant les frontières sont floues qui marquent la limite entre le ressenti simplement païen et le début d'une spiritualité.

  Le beau paysage est un exemple parfait de cet enlèvement de soi hors des contingences communes. Le Croyant l'attribuera à l'infinie prodigalité de Dieul'Incroyant à la réserve sans fin de la Nature dans un élan panthéiste. Et c'est bien cela qui est passionnant : cette irrésolution du monde à apparaître selon telle ou telle vérité. "Vérité en-deçà des Pyrénées, erreur au-delà", disait le génial Pascal dont, pourtant, on ne saurait remettre en question l'inclination à une foi véritable, exigeante. Notre liberté, celle de l'Autre, notre athéisme, la religiosité de celui qui l'a choisie, tout ceci doit vivre en bonne harmonie et sans doute dans les inclinations humaines à la tolérance (dont Voltaire écrivait la Lettre). La tolérance, l'une des vertus les plus rares qui soit.

  Le Poème, convenablement interprété, est ce chant par lequel "le monde se fait monde", c'est-à-dire entre en résonance avec ce que nous sommes en tant qu'hommes, ceci en dépit des différences et peut-être même grâce à ces différences qui sont le socle des fondements de l'humain. Le Poème est un "passage", une forme de subtile relation entre ce que nous sommes et ce que nous aspirons à être, à savoir une essentialité, une œuvre aboutie. Quant au fait de savoir si nous sommes créés ou bien incréés, libres ou sous la présence d'un Destin, ceci est bien évidemment insoluble. Ceci constitue d'ailleurs le naturel étonnement philosophique, lequel nous fait nous poser la question fondamentale de Leibniz : "Pourquoi y a-t-il de l'étant plutôt que rien ? " Question aporétique par excellence. Question nous renvoyant à notre propre finitude. D'elle, comme de notre naissance, nous sommes seulement assurés. Comme deux points fixes, indépassables au centre duquel nous tâchons de trouver notre quadrature existentielle.

   Mais avant de postuler quelque Idée Intelligible - clin d'œil au magnifique concept platonicien -,  ou bien de tracer les contours d'un lieu supra-céleste, nous existons d'abord à nous en remettre à quelques certitudes qui, toujours, nous font nous dresser en tant que concrétions humaines et qui reçoivent leur "prétention à être" depuis toute éternité. Nous sommes des êtres éminemment "incarnés", mais notre effigie ne tient debout qu'à recevoir "l'onction"  d'une trilogie hautement signifiante : celle d'une esthétique faisant appel à une éthique, laquelle n'est que la mise en œuvre de la Vérité. De cela nous sommes sûrs depuis les débuts pensants de l'humanité, jusqu'à épuisement du sens. "Nous autres, civilisations, savons maintenant que nous sommes mortelles", affirmait le Poète Paul Valéry. Laissons le dernier mot au Poète qui, avec le Penseur "vivent proches sur des monts éloignés" pour emprunter la belle métaphore heideggérienne. La cause de ces deux éminentes Figures étant de faire surgir ce que l'être a à nous dire du monde, lequel est toujours le nôtre, que toujours nous cherchons. C'est pourquoi nous sommes en chemin, de telle ou telle manière ! 

 

  

 

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