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11 octobre 2024 5 11 /10 /octobre /2024 07:49
L’éclair d’une fuite

Photographie : Judith in den Bosch

 

***

 

   Å peine aperçue, le temps d’un clignement de paupières et, déjà, vous vous inscriviez en mon singulier théâtre d’ombres, telles ces lumières d’argent et de platine qui flottent longuement sur ces rivages de la Flandre-Occidentale, du côté d’Ostende. Ostende que l’immédiate sagesse populaire a nommée « Reine des plages », que des Touristes venus d’Outre-Manche ont baptisée « ville belge la plus britannique », le très célèbre James Joyce n’y passait-il le plus clair de ses villégiatures ? Å peine vue, disais-je, comme dans un brumeux arrière-plan, se donnait à mon regard, certes, ces lourdes digues de pierres noires que longeaint les immeubles du bord de mer, mais surtout,

 

cet horizon immensément libre,

cette infinie ouverture à Soi

d’une nature entièrement sauvage

avec le peuple mouvant de son sable gris,

ses touffes d’oyats agitées sous le vent,

cette impalpable lumière, ce rose Dragée,

une à peine insistance sur la lisière du jour.

  

   C’était une subtile teinte virant à la douceur de Carnation, motif qui, pour être presque invisible, faisait signe, pour moi, en direction d’une hypothétique chair, duveteuse à souhait, « de pêche » si vous voulez, pareille à ces ailes de papillon qui palpitent dans l’éther et s’ingénient à disparaître sitôt que vous en observez le précieux, l’ineffable, le toujours en partance de soi.  C’est ainsi, peut-être est-ce l’empreinte de l’âme flamande sur le paysage qui en traçait l’évanescence, la naturelle fragilité, comme si toute possession de ce qui se manifestait se soustrayait soudain à la prétention de s’en approprier, de le loger en Soi.

  

   Comme à l’accoutumée, en cette matinée de pur automne, faisant mille pas sur la grève, limité par le ciel de cristal au-dessus de ma tête, une effusion qui venait de loin, se perdant sur le fil d’horizon, dalle de sable blanc sous mes pieds (elle disait mon appartenance concrète au monde des choses), légère brume tout autour, méditant sur la comète bien plus que marchant sur ma propre ligne de vie, manière de déambulation somnambulique prise de rêve et d’imaginaires futiles, sans réelle consistance, c’est bien votre image qui s’imprima sur le cercle étonné de mon front. Une fuite bien plutôt qu’une représentation, ce qui, à l’évidence vous accrut à mes yeux de la dimension du mystère.

 

C’est toujours ce qui échappe,

ce qui se dissimule,

 ce qui se soustrait

à l’attention qui devient,

d’emblée, ce qui est le plus

 digne d’être remarqué et,

 bientôt, d’être mis à l’abri.

Å l’abri des Autres,

à l’abri du Monde,

nullement à l’abri de Soi,

bien évidemment.

  

   Afin de vous rendre concrète, matière incarnée sur un paysage également incarné, je dois maintenant vous envisager au présent de la narration.

  

   L’air est frais, ce matin, sinon vif en certains endroits, piquant la peau à la manière d’un semis d’épingles. Une brume vient du Nord qui poisse les yeux, si bien que la nature se donne à la manière de ces images du cinéma d’autrefois avec ses hésitations, ses palpitations, ses humeurs changeantes. Une réalité onirique superposée à la contingente, à celle qui, accoutumée, finit par s’absenter du regard. Une autre la remplace dont on ne peut guère tracer l’illisible motif. Je remonte en direction du septentrion, là où la plaque de sable s’élève, là où les premières dunes jettent aux yeux leur poudre blonde, si fine. Un peu comme un mirage du Désert, on ne sait plus si c’est une image qui vous est étrangère ou bien si c’est la vôtre qui danse et flotte au large de qui-vous-êtes, vous déportant de vous, en une façon d’étrange impression.

  

   Le sable, à intervalles réguliers porte l’empreinte de vos pas : deux marques légères de ballerines en lesquelles je crois discerner, une hésitation de la marche, sinon un réel trouble qui vous désorienterait, vous placerait, en quelque sorte, à l’extérieur de qui-vous-êtes. Je suis d’autant plus enclin à halluciner vos singuliers états d’âme que les miens

 

(ce flottement,

cette constante irisation,

cette immense floculation),

 

   me sont familiers et transparents au point que je pourrais en tisser la trame sur le premier tissu existentiel venu.

 

Pure évidence de la

non-coïncidence à Soi.

Du décalage,

 de la différence,

de la divergence

 de Soi à Soi.

 

    Oui, je reconnais l’étrangeté de ma situation et, certes, la révéler à autrui, n’en atténue guère la puissance, l’agrandit sans doute, l’accroit au point de la rendre parfois intolérable : une épine plantée au centre de la chair, elle y sème son venimeux poison.

  

   Å l’endroit même où votre progression semble avoir hésité, piétinement sur place, je m’immobilise un instant, m’inquiétant de pouvoir vous perdre (mais, à ceci, il faudrait vous avoir déjà possédée !), peut-être de me perdre moi-même, ce qui reviendrait au même. Soudain, seule chose qui existe au Monde, j’aperçois à mi dune, la flamme noire de votre manteau, large tache de bitume qui vous soustrait presque totalement à mes yeux, arc-boutée que vous êtes sur votre irrépressible fuite

 

(fuite de l’Etranger que je suis,

fuite de toute altérité,

fuite du Monde en sa thèse insoutenable ?),

 

   flamme noire ne laissant visible que cette peau laiteuse, virginale de votre jambe gauche, la droite pliée sous le dais de votre vêture, bras droit agrippé aux oyats qui, sans doute, sont seuls à pouvoir vous offrir cette prise salvatrice. Salvatrice ? Mais se sauve-t-on jamais de Soi, de ses puissances et aussi bien de ses faiblesses et aussi de ses désirs, de ses peines, de ses renoncements ? Bientôt, parmi l’éclairement du jour, la révélation de l’heure, je ne vois plus que la trace de votre absence, l’empreinte de votre fuite qui ravive la mienne.

  

Je suis alors la proie d’une impression

de bizarre dualité,

 

d’un partage du Soi

en deux territoires distincts.

 

Ce n’est nullement votre fuite,

seulement la fuite de qui-je-suis,

mon être scindé en deux parties.

 

Sans doute une partie

qui vous appartient au motif

de la fascination que votre image

 exerce sur ma conscience troublée.

 

Puis une autre partie,

clouée, là,

sur la plaque de sable

sans qu’il me soit possible,

 en aucune manière,

ni de rejoindre ma

partie manquante,

ni de procéder à

ma propre unité.

 

Je suis totalement aliéné,

vous êtes en possession

de mon esprit, de mon âme

et il s’en est failli de peu

que je ne disparaisse entièrement

du champ de la propre sensation

que j’ai de moi.

 

Une jambe blanche.

 L’éclair d’une fuite.

Et je demeure ici,

en moi,

au centre du plus vif

des désarrois !

 

 

 

 

 

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11 octobre 2024 5 11 /10 /octobre /2024 07:49
L’éclair d’une fuite

Photographie : Judith in den Bosch

 

***

 

   Å peine aperçue, le temps d’un clignement de paupières et, déjà, vous vous inscriviez en mon singulier théâtre d’ombres, telles ces lumières d’argent et de platine qui flottent longuement sur ces rivages de la Flandre-Occidentale, du côté d’Ostende. Ostende que l’immédiate sagesse populaire a nommée « Reine des plages », que des Touristes venus d’Outre-Manche ont baptisée « ville belge la plus britannique », le très célèbre James Joyce n’y passait-il le plus clair de ses villégiatures ? Å peine vue, disais-je, comme dans un brumeux arrière-plan, se donnait à mon regard, certes, ces lourdes digues de pierres noires que longeaint les immeubles du bord de mer, mais surtout,

 

cet horizon immensément libre,

cette infinie ouverture à Soi

d’une nature entièrement sauvage

avec le peuple mouvant de son sable gris,

ses touffes d’oyats agitées sous le vent,

cette impalpable lumière, ce rose Dragée,

une à peine insistance sur la lisière du jour.

  

   C’était une subtile teinte virant à la douceur de Carnation, motif qui, pour être presque invisible, faisait signe, pour moi, en direction d’une hypothétique chair, duveteuse à souhait, « de pêche » si vous voulez, pareille à ces ailes de papillon qui palpitent dans l’éther et s’ingénient à disparaître sitôt que vous en observez le précieux, l’ineffable, le toujours en partance de soi.  C’est ainsi, peut-être est-ce l’empreinte de l’âme flamande sur le paysage qui en traçait l’évanescence, la naturelle fragilité, comme si toute possession de ce qui se manifestait se soustrayait soudain à la prétention de s’en approprier, de le loger en Soi.

  

   Comme à l’accoutumée, en cette matinée de pur automne, faisant mille pas sur la grève, limité par le ciel de cristal au-dessus de ma tête, une effusion qui venait de loin, se perdant sur le fil d’horizon, dalle de sable blanc sous mes pieds (elle disait mon appartenance concrète au monde des choses), légère brume tout autour, méditant sur la comète bien plus que marchant sur ma propre ligne de vie, manière de déambulation somnambulique prise de rêve et d’imaginaires futiles, sans réelle consistance, c’est bien votre image qui s’imprima sur le cercle étonné de mon front. Une fuite bien plutôt qu’une représentation, ce qui, à l’évidence vous accrut à mes yeux de la dimension du mystère.

 

C’est toujours ce qui échappe,

ce qui se dissimule,

 ce qui se soustrait

à l’attention qui devient,

d’emblée, ce qui est le plus

 digne d’être remarqué et,

 bientôt, d’être mis à l’abri.

Å l’abri des Autres,

à l’abri du Monde,

nullement à l’abri de Soi,

bien évidemment.

  

   Afin de vous rendre concrète, matière incarnée sur un paysage également incarné, je dois maintenant vous envisager au présent de la narration.

  

   L’air est frais, ce matin, sinon vif en certains endroits, piquant la peau à la manière d’un semis d’épingles. Une brume vient du Nord qui poisse les yeux, si bien que la nature se donne à la manière de ces images du cinéma d’autrefois avec ses hésitations, ses palpitations, ses humeurs changeantes. Une réalité onirique superposée à la contingente, à celle qui, accoutumée, finit par s’absenter du regard. Une autre la remplace dont on ne peut guère tracer l’illisible motif. Je remonte en direction du septentrion, là où la plaque de sable s’élève, là où les premières dunes jettent aux yeux leur poudre blonde, si fine. Un peu comme un mirage du Désert, on ne sait plus si c’est une image qui vous est étrangère ou bien si c’est la vôtre qui danse et flotte au large de qui-vous-êtes, vous déportant de vous, en une façon d’étrange impression.

  

   Le sable, à intervalles réguliers porte l’empreinte de vos pas : deux marques légères de ballerines en lesquelles je crois discerner, une hésitation de la marche, sinon un réel trouble qui vous désorienterait, vous placerait, en quelque sorte, à l’extérieur de qui-vous-êtes. Je suis d’autant plus enclin à halluciner vos singuliers états d’âme que les miens

 

(ce flottement,

cette constante irisation,

cette immense floculation),

 

   me sont familiers et transparents au point que je pourrais en tisser la trame sur le premier tissu existentiel venu.

 

Pure évidence de la

non-coïncidence à Soi.

Du décalage,

 de la différence,

de la divergence

 de Soi à Soi.

 

    Oui, je reconnais l’étrangeté de ma situation et, certes, la révéler à autrui, n’en atténue guère la puissance, l’agrandit sans doute, l’accroit au point de la rendre parfois intolérable : une épine plantée au centre de la chair, elle y sème son venimeux poison.

  

   Å l’endroit même où votre progression semble avoir hésité, piétinement sur place, je m’immobilise un instant, m’inquiétant de pouvoir vous perdre (mais, à ceci, il faudrait vous avoir déjà possédée !), peut-être de me perdre moi-même, ce qui reviendrait au même. Soudain, seule chose qui existe au Monde, j’aperçois à mi dune, la flamme noire de votre manteau, large tache de bitume qui vous soustrait presque totalement à mes yeux, arc-boutée que vous êtes sur votre irrépressible fuite

 

(fuite de l’Etranger que je suis,

fuite de toute altérité,

fuite du Monde en sa thèse insoutenable ?),

 

   flamme noire ne laissant visible que cette peau laiteuse, virginale de votre jambe gauche, la droite pliée sous le dais de votre vêture, bras droit agrippé aux oyats qui, sans doute, sont seuls à pouvoir vous offrir cette prise salvatrice. Salvatrice ? Mais se sauve-t-on jamais de Soi, de ses puissances et aussi bien de ses faiblesses et aussi de ses désirs, de ses peines, de ses renoncements ? Bientôt, parmi l’éclairement du jour, la révélation de l’heure, je ne vois plus que la trace de votre absence, l’empreinte de votre fuite qui ravive la mienne.

  

Je suis alors la proie d’une impression

de bizarre dualité,

 

d’un partage du Soi

en deux territoires distincts.

 

Ce n’est nullement votre fuite,

seulement la fuite de qui-je-suis,

mon être scindé en deux parties.

 

Sans doute une partie

qui vous appartient au motif

de la fascination que votre image

 exerce sur ma conscience troublée.

 

Puis une autre partie,

clouée, là,

sur la plaque de sable

sans qu’il me soit possible,

 en aucune manière,

ni de rejoindre ma

partie manquante,

ni de procéder à

ma propre unité.

 

Je suis totalement aliéné,

vous êtes en possession

de mon esprit, de mon âme

et il s’en est failli de peu

que je ne disparaisse entièrement

du champ de la propre sensation

que j’ai de moi.

 

Une jambe blanche.

 L’éclair d’une fuite.

Et je demeure ici,

en moi,

au centre du plus vif

des désarrois !

 

 

 

 

 

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4 octobre 2024 5 04 /10 /octobre /2024 08:19
Ego Alter

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

   « Ego Alter », sans doute plus d’un s’étonnera-t-il de l’inversion de la fameuse formule « Alter Ego ». « Un second moi, un autre moi-même », selon la définition du dictionnaire. Avant de connaître le vif du sujet, qu’il nous soit permis de citer quelques phrases extraites d’une émission de Radio-France :

  

   « La définition du dépassement de soi. (…) Rimbaud pose tout simplement la question de l'être. (…)  Qui parle quand je dis ‘je' ? Combien de voix résonnent-elles en moi ? Que veut dire d'ailleurs 'être soi' ? Et cette question que se posent tous les hommes qui se prennent pour des écrivains : 'Suis-je responsable de ce que j’écris' ? Rimbaud ne développe pas sa théorie. Il agit toujours comme cela. Il révèle des gouffres, mais ne les éclaire pas. »

   

   Bien évidemment chacun s’accordera à déceler, dans l’interrogation rimbaldienne, la dimension abyssale : ne parle-t-on de « gouffre », à son propos ? Certes c’est bien de puits sans fond, d’avens insondables, de crevasses se perdant dans la touffeur métaphysique du sol dont il s’agit avec une telle question. L’Être, en général, qui est-il :

 

l’Être sphérique de Parménide ?

l’Idée transcendante de Platon ?

l’Intuition mystique chez Plotin ?

la Substance chez Thomas d’Aquin ?

le Cogito de Descartes ?

l’Infini de Malebranche ?

être Perçu ou percevoir selon Berkeley ?

le Phénomène de Husserl ?

 l’Étant de Heidegger ?

ou encore l’En-Soi de Sartre ?

 

   Et les déclinaisons pourraient se multiplier à l’envi, convoquant Nature, Esprit, cercle de la Monade, tant la manière d’exister selon Soi se teinte des myriades de facettes d’un inépuisable kaléidoscope. Il faut bien l’admettre, le tout de l’Univers qui nous entoure, tout comme notre propre univers, demeurent, par essence, énigmatiques, inconnaissables. Ce qui ne nous dispense nullement de faire un effort, de nous en approcher, de mobiliser toute la lucidité possible, sinon pour parvenir à une totale transparence, au moins être animés du souci d’écarter les ombres, de désobstruer les voiles nocturnes. C’est bien là la mesure aporétique de notre condition humaine, de notre finitude, nombreux sont les voiles qui en dissimulent l’intime nature.

   Et puis, question peut-être encore plus ardue, « être Soi », que placer comme signification sous ces mots qui ne seraient que pure complaisance, flatterie égoïque, moirure narcissique, mise en scène d’une substance mondaine dont nul ne peut sonder la réalité au motif qu’étant, par rapport à qui-nous-sommes, les Sans-distance, nous demeurons, la plupart du temps, dans une confondante immanence ?  Incapables que nous sommes de prendre l’envol au-dessus du royaume du Sujet en lequel nous baignons sans cesse, ne pouvant guère nous exonérer de nos propres racines. Constamment, il nous faudrait connaître le saut de la transcendance, la dimension ouverte de la liberté et éclairer ainsi le chemin de l’exister. Mais ceci, nous ne le pouvons que rarement, pris que nous sommes dans les mailles de la quotidienneté. Et puis, qui donc serait capable de méditer tout le jour, de contempler les Idées, de faire de sa propre pensée la proue acérée devant laquelle cèderaient la résistance du réel, son entêtement à nous aliéner ?

  

Alors, qui nommer en premier :

 

« Alter », « Ego » ?

Prééminence de l’Autre,

retrait de Soi ?

Affirmation de Soi,

dissimulation de l’Autre ?

 

   Toujours le champ d’une inquiétante dialectique au terme de laquelle, un seul des termes (Alter ou bien Ego), se donne sous la pleine lumière de la conscience. Pouvons-nous au moins, envisager la dualité Soi/Autre à titre d’égalité sous le rayonnement exact de la réalité ? Pouvons-nous faire abstraction de qui-nous-sommes afin de libérer l’Autre, lui donner acte de plein droit ? Ou bien sommes-nous si amarrés à notre Ego que la place que nous accordons à l’Alter est toujours réduite, au motif que nous craignons que son rayonnement, son aura n’altèrent ce que nous pensons être notre propre bien, le lumineux qui s’élève de nous, que nul ne pourrait atteindre. Et puis, l’Autre, nous est-il possible de toujours le recevoir à la manière d’un don, d’une offrande ? N’étant nullement des Saints qui sèmeraient de méritants lauriers sur notre chemin existentiel, nous écartons-nous suffisamment de notre voie, ménageant un site pour le Différent, l’Étranger, l’Inconnu ? Nos affinités électives, parfois, souvent, ne nous conduisent-elles à préférer telle Présence au détriment de telle autre ? Notre position éthique n’est-elle uniquement théorique, libre d’aller de-ci, de-là, dans la zone libre des concepts alors que le réel, en sa forme nécessaire, fait fondre nos plus belles résolutions comme neige au soleil ?

   Inépuisable flot d’interrogations auquel nous serions bien incapables de répondre face à l’urgence, au dénuement, aux diverses (et combien elles sont multiples !) sidérations d’Autrui. Autrui que nous orthographions volontiers avec une Majuscule, tout comme Étranger, Inconnu, s’agit-il d’une pure fantaisie calligraphique ? Ou bien ceci constitue-t-il le symbole d’une attention des plus généreuses ? Nous sommes si légitimement concernés par notre propre identité que celle des parties adverses ne se donnent guère que dans le clair-obscur de notre naturelle ambiguïté. Ce que nous voulons, dans un jet immédiat de notre fraternité, de notre magnanimité, se trouve biffé, l ’instant d’après, lorsque le moment est venu de partager, avec le Déshérité, quelque maigre provende, notre insatiable faim nous pousse, instinctivement, tel l’oiseau de proie, à nous précipiter sur ce qui, de toute éternité, nous est dû comme notre « part manquante » dont nous serions fortement étonnés qu’un Autre que nous pût en revendiquer la possession.

   Ici, tout jugement moral s’efface sous l’archaïque poussée du désir de vivre, sous la meute pressée nous enjoignant de dresser une barrière face à notre finitude. Nous pourrions ainsi, dérouler à l’envi, des heures durant, les motifs de nos justifications, avec bonne foi, sans que jamais, nous puissions nous considérer en défaut. Toujours le feu de la lucidité s’orne-t-il des ombres de l’inconscient car il va de notre sort d’avancer sur une ligne de crête cernée d’ombres et de lumière. Qui donc ne sent, au plus profond, la nature de son être en partage, être scindé, toujours, d’une belle clarté aurorale, symbole des plus évidentes promesses que l’heure hespérique vient badigeonner des désirs avant-courriers des voluptés et des desseins nocturnes inavouables ?   Comme si une ligne imaginaire mais bien réelle, une manière de raphé médian anatomique, venaient contrarier nos altruistes projets, plaquant sur nos illusions la lourde chape du Principe de Réalité, il ne demeurerait alors que l’invasive et insouciante marée de nos tentations, de nos convoitises les plus vives, ce qui s’énonce sous l’imperium du Principe de Plaisir, auquel, il faut le reconnaître, il est bien difficile de résister.

   Mais, ici, convient-il de laisser la parole à l’image qui, supposément, a beaucoup de choses à nous dire. Elle, nous ne savons qui elle est, aussi la nommerons-nous « L’Inconnue », mais aussi bien « La Distante », mais aussi bien « L’Éloignée », elle que nous ne rencontrerons donc qu’à la hauteur de l’imaginaire, que pouvons-nous en percevoir d’autre que la projection de notre propre conscience sur qui-elle-est ? En une certaine manière, sa « constitution » dépend entièrement de nous. Autrement dit elle sera notre appartenance, un simple district de la royauté de notre subjectivité. La vision que nous avons d’elle ne sera, en toute hypothèse, que notre propre regard la posant de telle façon, qui ne sera que notre façon singulière de lui accorder de l’être, de la poser face à nous avec la tonalité de nos sentiments, avec l’irrépressible force de ce qui, en langue philosophique allemande, se nomme « Stimmung », dans la pensée de Martin Heidegger dont nous proposons la définition issue des analyses de l’Encyclopédie Universalis :

  

   « Le Dasein « se trouve » toujours déjà au monde en même temps que le monde où il est. Cette découverte originelle du monde – de l’être-au-monde – s'effectue, pour Heidegger, dans la Stimmung, mot pareillement intraduisible qui signifie en même temps « vocation, résonance, ton, ambiance, accord affectif subjectif et objectif » (M. Haar). La Stimmung est à la fois comme le ton qui donne le ton de l'être-au-monde, et ce par quoi le Dasein est gestimmt, irréductiblement tenu au monde. Rattachée classiquement aux « humeurs » ou aux affects, elle est par essence imprévisible… »

  

   Des notes proposées par Michel Haar à son propos « vocation, résonance, ton, ambiance, accord affectif subjectif et objectif », nous retiendrons volontiers, comme sa marque essentielle, ‘’l’accord affectif SUBJECTIF’’ (c’est nous qui soulignons), au détriment de l’Objectif en regard de cette perception du Monde et, partant, de toute Altérité, dont, au premier chef, nous ne retenons guère que la coloration partiale, particulière, privée, au motif que notre perception des choses, en un jet immédiat est bien la NÔTRE.  Saisie que notre prisme distinctif déforme de manière à ce qu’elle corresponde à notre façon singulière d’en-visager (de donner visage) à ce Monde extérieur qui, pour devenir intérieur, doit obligatoirement subir la métamorphose que lui impose notre conscience intentionnelle. N’étant nullement tissés d’objectité, notre considération des choses éloignées (l’Autre, par essence, est toujours éloignement, horizon qui recule, lumière clignotante venue d’un énigmatique espace), notre collecte du sens ne peut jamais se réaliser qu’à l’aune de la modification, de la distorsion, du réaménagement des virtualités qui se proposent à nous. Et, il faut faire l’hypothèse qu’il est heureux qu’il en soit ainsi, la subjectivité de notre regard posant les limites de notre identité, nous déterminant en notre essence la plus singulière, ouvrant la dimension de nos conceptualisations les plus distinctives, les plus originales. Ceci se nomme « être Sujets », échapper au moutonnement pluriel de l’objectité, geste de transcendance qui nous arrache aux lois parfois contraignantes de la multitude.

   Mais revenons au contenu de l’image, confions-lui quelque signification puisée au fond même de notre ressenti particulier. Inconnue repose

 

sur ce fond de blanche retenue,

une écume, une neige, un silence,

une touche uniquement originelle,

belle en soi à cette seule mesure.

 

   Rien de vrai ne peut surgir qu’à faire fond sur cette belle neutralité, cette absence de parole, cet effacement des prédicats habituellement attachés à la catégorie du réel. Inconnue-Éloignée fait figure, face à qui-nous-sommes, à la manière d’un don subtil. Le fond blanc est le répondant de son ingénuité, sa simplicité, son innocence. Elle vient au Monde à la façon d’un simple mot, « Ève » par exemple, ne portant avec elle que cette forme édénique

 

si légère,

si discrète,

si évanescente.

 

   Å tout moment elle pourrait y retourner, se fondre à même ce Néant qui la contenait en tant que promesse de virtualité. Pour elle, rien n’a encore vraiment commencé, si bien que son pouvoir de faire phénomène de telle ou de telle manière est infini, si bien que sa propre liberté est immense, saturée de possibles sans limites.

 

En voie d’ouverture au jour.

En voie de prélude aux premiers mots du langage.

En voie d’attente des premiers frissons de l’amour.

 

   C’est cette disposition inconditionnée à tout ce qui, par hasard, pourrait se présenter, qui nous la rend plus qu’estimable, précieuse, sans doute nécessaire.

  

   Puis, venant du plus loin du non-être, quelque chose à la façon d’une faible rumeur, une vibration dans l’inaperçu, quelques lignes floconneuses, teintées de noir, ourlées de sanguine atténuée. Une venue à l’être sur le mode de la retenue. Une ligne noire brisée, sur la gauche, trace les limites de la pièce.  Distante-Éloignée paraît posée sur une couche de texture identique à ce fond silencieux dont elle provient. En réalité, comme si elle était simple effusion d’un Néant si proche, image abstraite de cet énigmatique Être que nous nous épuisons à définir, qui ne nous échappe jamais plus qu’à poursuivre son occlusion entêtée, son subtil jeu de cache-cache, sa dissimulation à même le phénomène qu’il double, autorise, s’en retirant à mesure de son apparaître.

 

Geste identique au dépliement de la rose,

un pétale en recouvre un autre,

qu’un autre pétale recouvre encore,

qu’un pétale…et ainsi, à l’infini.

 

   Dans l’approximation que nous avons d’elle, Inconnue-Distante-Éloignée, qu’elle puisse, en notre esprit, se confondre avec le lieu même de sa provenance ne doit nullement nous étonner. S’étonne-ton de ne jamais pouvoir tracer les contours de son propre Soi, d’en définir la substance, d’en tracer les qualités les plus précises ? Nullement. Il semble y avoir une manière d’équivalence

 

Être= Néant= Soi,

 

   comme si notre exister même était pure illusion, peut-être pure fascination narcissique d’une simple image vibrant sur le tain du miroir.

  

   Nous ne savons vraiment si l’attitude générale du Modèle ne contredit nullement la narration que nous avons proposée à son endroit. Sa tête reposant sur le double angle de ses bras, sa posture générale d’abandon à une « douceur de vivre », sa familière impudeur, l’exposition de l’arc rubescent de ses lèvres, le dessin de sa mince poitrine, l’exposition de son sexe, tout ceci semble affirmer un long chemin accompli entre les rives de l’existence. Certes, sans doute s’agit-il de ceci. Alors, comment justifier cette contradiction

 

naissant de sa relative appartenance au Néant,

de son bourgeonnement déjà développé

sur l’aire mondaine des choses familières ?

 

Certes il y a conflit.

Certes il y a opposition.

Certes il y a incompréhension.

 

   Et c’est bien précisément à l’aune de cette insoutenable tension que cette représentation nous parle le langage de l’inévitable aporie humaine. La herse des cheveux, à claire-voie, se donne en tant que symbole de cette antinomie.

  

La herse des cheveux voile et dévoile,

en un seul et unique geste,

 

le visage d’Éloignée,

cette sublime transcendance,

cette parution de l’Infini et de l’Absolu,

comme si une terrible polémique,

un violent combat s’installaient au cœur

même de l’Ombre/Lumière,

au cœur même de la Vie et de la Mort,

au cœur même de la Puissance et du Retrait,

au cœur même du Désir et du Renoncement.

 

   Cette image nous place au centre même de l’Absurde, au sein même du Nihilisme et notre recherche de Sens est constamment biffée par la reprise néantisante du fond blanc en lequel viennent mourir les prédicats essentiels de la Vie, ce Noir, ce Rouge qui tâchent de s’en exonérer à la hauteur de leurs tremblantes lignes. Le visage, cette Hauteur Humaine, se donnerait-il en son entier et, soudain, à la vue du Regard de ce visage, non seulement nous serions confirmés en nos êtres, nous les Voyeurs, mais elle, Inconnue-Distante-Éloignée, deviendrait la Plus-que-Présente, comblant cet insoutenable vide

 

qui sépare le Jour de la Nuit,

qui sépare l’Attente de l’Amour,

qui sépare le Mot de l’autre Mot,

comme si l’impossibilité de proférer

était l’insigne même de l’homme

réduit à Néant.

 

Y aurait-il Visage,

y aurait-il Regard,

y aurait-il Sens

 et alors Alter serait Ego

et alors Ego serait Alter,

le Multiple serait devenu Unité

et plus nulle césure,

plus nulle coupure,

plus nul hiatus

 à l’horizon des Êtres.

 

Le libre en tant

que Libre.

 

 

 

 

 

    

 

 

 

 

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4 octobre 2024 5 04 /10 /octobre /2024 08:19
Ego Alter

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

   « Ego Alter », sans doute plus d’un s’étonnera-t-il de l’inversion de la fameuse formule « Alter Ego ». « Un second moi, un autre moi-même », selon la définition du dictionnaire. Avant de connaître le vif du sujet, qu’il nous soit permis de citer quelques phrases extraites d’une émission de Radio-France :

  

   « La définition du dépassement de soi. (…) Rimbaud pose tout simplement la question de l'être. (…)  Qui parle quand je dis ‘je' ? Combien de voix résonnent-elles en moi ? Que veut dire d'ailleurs 'être soi' ? Et cette question que se posent tous les hommes qui se prennent pour des écrivains : 'Suis-je responsable de ce que j’écris' ? Rimbaud ne développe pas sa théorie. Il agit toujours comme cela. Il révèle des gouffres, mais ne les éclaire pas. »

   

   Bien évidemment chacun s’accordera à déceler, dans l’interrogation rimbaldienne, la dimension abyssale : ne parle-t-on de « gouffre », à son propos ? Certes c’est bien de puits sans fond, d’avens insondables, de crevasses se perdant dans la touffeur métaphysique du sol dont il s’agit avec une telle question. L’Être, en général, qui est-il :

 

l’Être sphérique de Parménide ?

l’Idée transcendante de Platon ?

l’Intuition mystique chez Plotin ?

la Substance chez Thomas d’Aquin ?

le Cogito de Descartes ?

l’Infini de Malebranche ?

être Perçu ou percevoir selon Berkeley ?

le Phénomène de Husserl ?

 l’Étant de Heidegger ?

ou encore l’En-Soi de Sartre ?

 

   Et les déclinaisons pourraient se multiplier à l’envi, convoquant Nature, Esprit, cercle de la Monade, tant la manière d’exister selon Soi se teinte des myriades de facettes d’un inépuisable kaléidoscope. Il faut bien l’admettre, le tout de l’Univers qui nous entoure, tout comme notre propre univers, demeurent, par essence, énigmatiques, inconnaissables. Ce qui ne nous dispense nullement de faire un effort, de nous en approcher, de mobiliser toute la lucidité possible, sinon pour parvenir à une totale transparence, au moins être animés du souci d’écarter les ombres, de désobstruer les voiles nocturnes. C’est bien là la mesure aporétique de notre condition humaine, de notre finitude, nombreux sont les voiles qui en dissimulent l’intime nature.

   Et puis, question peut-être encore plus ardue, « être Soi », que placer comme signification sous ces mots qui ne seraient que pure complaisance, flatterie égoïque, moirure narcissique, mise en scène d’une substance mondaine dont nul ne peut sonder la réalité au motif qu’étant, par rapport à qui-nous-sommes, les Sans-distance, nous demeurons, la plupart du temps, dans une confondante immanence ?  Incapables que nous sommes de prendre l’envol au-dessus du royaume du Sujet en lequel nous baignons sans cesse, ne pouvant guère nous exonérer de nos propres racines. Constamment, il nous faudrait connaître le saut de la transcendance, la dimension ouverte de la liberté et éclairer ainsi le chemin de l’exister. Mais ceci, nous ne le pouvons que rarement, pris que nous sommes dans les mailles de la quotidienneté. Et puis, qui donc serait capable de méditer tout le jour, de contempler les Idées, de faire de sa propre pensée la proue acérée devant laquelle cèderaient la résistance du réel, son entêtement à nous aliéner ?

  

Alors, qui nommer en premier :

 

« Alter », « Ego » ?

Prééminence de l’Autre,

retrait de Soi ?

Affirmation de Soi,

dissimulation de l’Autre ?

 

   Toujours le champ d’une inquiétante dialectique au terme de laquelle, un seul des termes (Alter ou bien Ego), se donne sous la pleine lumière de la conscience. Pouvons-nous au moins, envisager la dualité Soi/Autre à titre d’égalité sous le rayonnement exact de la réalité ? Pouvons-nous faire abstraction de qui-nous-sommes afin de libérer l’Autre, lui donner acte de plein droit ? Ou bien sommes-nous si amarrés à notre Ego que la place que nous accordons à l’Alter est toujours réduite, au motif que nous craignons que son rayonnement, son aura n’altèrent ce que nous pensons être notre propre bien, le lumineux qui s’élève de nous, que nul ne pourrait atteindre. Et puis, l’Autre, nous est-il possible de toujours le recevoir à la manière d’un don, d’une offrande ? N’étant nullement des Saints qui sèmeraient de méritants lauriers sur notre chemin existentiel, nous écartons-nous suffisamment de notre voie, ménageant un site pour le Différent, l’Étranger, l’Inconnu ? Nos affinités électives, parfois, souvent, ne nous conduisent-elles à préférer telle Présence au détriment de telle autre ? Notre position éthique n’est-elle uniquement théorique, libre d’aller de-ci, de-là, dans la zone libre des concepts alors que le réel, en sa forme nécessaire, fait fondre nos plus belles résolutions comme neige au soleil ?

   Inépuisable flot d’interrogations auquel nous serions bien incapables de répondre face à l’urgence, au dénuement, aux diverses (et combien elles sont multiples !) sidérations d’Autrui. Autrui que nous orthographions volontiers avec une Majuscule, tout comme Étranger, Inconnu, s’agit-il d’une pure fantaisie calligraphique ? Ou bien ceci constitue-t-il le symbole d’une attention des plus généreuses ? Nous sommes si légitimement concernés par notre propre identité que celle des parties adverses ne se donnent guère que dans le clair-obscur de notre naturelle ambiguïté. Ce que nous voulons, dans un jet immédiat de notre fraternité, de notre magnanimité, se trouve biffé, l ’instant d’après, lorsque le moment est venu de partager, avec le Déshérité, quelque maigre provende, notre insatiable faim nous pousse, instinctivement, tel l’oiseau de proie, à nous précipiter sur ce qui, de toute éternité, nous est dû comme notre « part manquante » dont nous serions fortement étonnés qu’un Autre que nous pût en revendiquer la possession.

   Ici, tout jugement moral s’efface sous l’archaïque poussée du désir de vivre, sous la meute pressée nous enjoignant de dresser une barrière face à notre finitude. Nous pourrions ainsi, dérouler à l’envi, des heures durant, les motifs de nos justifications, avec bonne foi, sans que jamais, nous puissions nous considérer en défaut. Toujours le feu de la lucidité s’orne-t-il des ombres de l’inconscient car il va de notre sort d’avancer sur une ligne de crête cernée d’ombres et de lumière. Qui donc ne sent, au plus profond, la nature de son être en partage, être scindé, toujours, d’une belle clarté aurorale, symbole des plus évidentes promesses que l’heure hespérique vient badigeonner des désirs avant-courriers des voluptés et des desseins nocturnes inavouables ?   Comme si une ligne imaginaire mais bien réelle, une manière de raphé médian anatomique, venaient contrarier nos altruistes projets, plaquant sur nos illusions la lourde chape du Principe de Réalité, il ne demeurerait alors que l’invasive et insouciante marée de nos tentations, de nos convoitises les plus vives, ce qui s’énonce sous l’imperium du Principe de Plaisir, auquel, il faut le reconnaître, il est bien difficile de résister.

   Mais, ici, convient-il de laisser la parole à l’image qui, supposément, a beaucoup de choses à nous dire. Elle, nous ne savons qui elle est, aussi la nommerons-nous « L’Inconnue », mais aussi bien « La Distante », mais aussi bien « L’Éloignée », elle que nous ne rencontrerons donc qu’à la hauteur de l’imaginaire, que pouvons-nous en percevoir d’autre que la projection de notre propre conscience sur qui-elle-est ? En une certaine manière, sa « constitution » dépend entièrement de nous. Autrement dit elle sera notre appartenance, un simple district de la royauté de notre subjectivité. La vision que nous avons d’elle ne sera, en toute hypothèse, que notre propre regard la posant de telle façon, qui ne sera que notre façon singulière de lui accorder de l’être, de la poser face à nous avec la tonalité de nos sentiments, avec l’irrépressible force de ce qui, en langue philosophique allemande, se nomme « Stimmung », dans la pensée de Martin Heidegger dont nous proposons la définition issue des analyses de l’Encyclopédie Universalis :

  

   « Le Dasein « se trouve » toujours déjà au monde en même temps que le monde où il est. Cette découverte originelle du monde – de l’être-au-monde – s'effectue, pour Heidegger, dans la Stimmung, mot pareillement intraduisible qui signifie en même temps « vocation, résonance, ton, ambiance, accord affectif subjectif et objectif » (M. Haar). La Stimmung est à la fois comme le ton qui donne le ton de l'être-au-monde, et ce par quoi le Dasein est gestimmt, irréductiblement tenu au monde. Rattachée classiquement aux « humeurs » ou aux affects, elle est par essence imprévisible… »

  

   Des notes proposées par Michel Haar à son propos « vocation, résonance, ton, ambiance, accord affectif subjectif et objectif », nous retiendrons volontiers, comme sa marque essentielle, ‘’l’accord affectif SUBJECTIF’’ (c’est nous qui soulignons), au détriment de l’Objectif en regard de cette perception du Monde et, partant, de toute Altérité, dont, au premier chef, nous ne retenons guère que la coloration partiale, particulière, privée, au motif que notre perception des choses, en un jet immédiat est bien la NÔTRE.  Saisie que notre prisme distinctif déforme de manière à ce qu’elle corresponde à notre façon singulière d’en-visager (de donner visage) à ce Monde extérieur qui, pour devenir intérieur, doit obligatoirement subir la métamorphose que lui impose notre conscience intentionnelle. N’étant nullement tissés d’objectité, notre considération des choses éloignées (l’Autre, par essence, est toujours éloignement, horizon qui recule, lumière clignotante venue d’un énigmatique espace), notre collecte du sens ne peut jamais se réaliser qu’à l’aune de la modification, de la distorsion, du réaménagement des virtualités qui se proposent à nous. Et, il faut faire l’hypothèse qu’il est heureux qu’il en soit ainsi, la subjectivité de notre regard posant les limites de notre identité, nous déterminant en notre essence la plus singulière, ouvrant la dimension de nos conceptualisations les plus distinctives, les plus originales. Ceci se nomme « être Sujets », échapper au moutonnement pluriel de l’objectité, geste de transcendance qui nous arrache aux lois parfois contraignantes de la multitude.

   Mais revenons au contenu de l’image, confions-lui quelque signification puisée au fond même de notre ressenti particulier. Inconnue repose

 

sur ce fond de blanche retenue,

une écume, une neige, un silence,

une touche uniquement originelle,

belle en soi à cette seule mesure.

 

   Rien de vrai ne peut surgir qu’à faire fond sur cette belle neutralité, cette absence de parole, cet effacement des prédicats habituellement attachés à la catégorie du réel. Inconnue-Éloignée fait figure, face à qui-nous-sommes, à la manière d’un don subtil. Le fond blanc est le répondant de son ingénuité, sa simplicité, son innocence. Elle vient au Monde à la façon d’un simple mot, « Ève » par exemple, ne portant avec elle que cette forme édénique

 

si légère,

si discrète,

si évanescente.

 

   Å tout moment elle pourrait y retourner, se fondre à même ce Néant qui la contenait en tant que promesse de virtualité. Pour elle, rien n’a encore vraiment commencé, si bien que son pouvoir de faire phénomène de telle ou de telle manière est infini, si bien que sa propre liberté est immense, saturée de possibles sans limites.

 

En voie d’ouverture au jour.

En voie de prélude aux premiers mots du langage.

En voie d’attente des premiers frissons de l’amour.

 

   C’est cette disposition inconditionnée à tout ce qui, par hasard, pourrait se présenter, qui nous la rend plus qu’estimable, précieuse, sans doute nécessaire.

  

   Puis, venant du plus loin du non-être, quelque chose à la façon d’une faible rumeur, une vibration dans l’inaperçu, quelques lignes floconneuses, teintées de noir, ourlées de sanguine atténuée. Une venue à l’être sur le mode de la retenue. Une ligne noire brisée, sur la gauche, trace les limites de la pièce.  Distante-Éloignée paraît posée sur une couche de texture identique à ce fond silencieux dont elle provient. En réalité, comme si elle était simple effusion d’un Néant si proche, image abstraite de cet énigmatique Être que nous nous épuisons à définir, qui ne nous échappe jamais plus qu’à poursuivre son occlusion entêtée, son subtil jeu de cache-cache, sa dissimulation à même le phénomène qu’il double, autorise, s’en retirant à mesure de son apparaître.

 

Geste identique au dépliement de la rose,

un pétale en recouvre un autre,

qu’un autre pétale recouvre encore,

qu’un pétale…et ainsi, à l’infini.

 

   Dans l’approximation que nous avons d’elle, Inconnue-Distante-Éloignée, qu’elle puisse, en notre esprit, se confondre avec le lieu même de sa provenance ne doit nullement nous étonner. S’étonne-ton de ne jamais pouvoir tracer les contours de son propre Soi, d’en définir la substance, d’en tracer les qualités les plus précises ? Nullement. Il semble y avoir une manière d’équivalence

 

Être= Néant= Soi,

 

   comme si notre exister même était pure illusion, peut-être pure fascination narcissique d’une simple image vibrant sur le tain du miroir.

  

   Nous ne savons vraiment si l’attitude générale du Modèle ne contredit nullement la narration que nous avons proposée à son endroit. Sa tête reposant sur le double angle de ses bras, sa posture générale d’abandon à une « douceur de vivre », sa familière impudeur, l’exposition de l’arc rubescent de ses lèvres, le dessin de sa mince poitrine, l’exposition de son sexe, tout ceci semble affirmer un long chemin accompli entre les rives de l’existence. Certes, sans doute s’agit-il de ceci. Alors, comment justifier cette contradiction

 

naissant de sa relative appartenance au Néant,

de son bourgeonnement déjà développé

sur l’aire mondaine des choses familières ?

 

Certes il y a conflit.

Certes il y a opposition.

Certes il y a incompréhension.

 

   Et c’est bien précisément à l’aune de cette insoutenable tension que cette représentation nous parle le langage de l’inévitable aporie humaine. La herse des cheveux, à claire-voie, se donne en tant que symbole de cette antinomie.

  

La herse des cheveux voile et dévoile,

en un seul et unique geste,

 

le visage d’Éloignée,

cette sublime transcendance,

cette parution de l’Infini et de l’Absolu,

comme si une terrible polémique,

un violent combat s’installaient au cœur

même de l’Ombre/Lumière,

au cœur même de la Vie et de la Mort,

au cœur même de la Puissance et du Retrait,

au cœur même du Désir et du Renoncement.

 

   Cette image nous place au centre même de l’Absurde, au sein même du Nihilisme et notre recherche de Sens est constamment biffée par la reprise néantisante du fond blanc en lequel viennent mourir les prédicats essentiels de la Vie, ce Noir, ce Rouge qui tâchent de s’en exonérer à la hauteur de leurs tremblantes lignes. Le visage, cette Hauteur Humaine, se donnerait-il en son entier et, soudain, à la vue du Regard de ce visage, non seulement nous serions confirmés en nos êtres, nous les Voyeurs, mais elle, Inconnue-Distante-Éloignée, deviendrait la Plus-que-Présente, comblant cet insoutenable vide

 

qui sépare le Jour de la Nuit,

qui sépare l’Attente de l’Amour,

qui sépare le Mot de l’autre Mot,

comme si l’impossibilité de proférer

était l’insigne même de l’homme

réduit à Néant.

 

Y aurait-il Visage,

y aurait-il Regard,

y aurait-il Sens

 et alors Alter serait Ego

et alors Ego serait Alter,

le Multiple serait devenu Unité

et plus nulle césure,

plus nulle coupure,

plus nul hiatus

 à l’horizon des Êtres.

 

Le libre en tant

que Libre.

 

 

 

 

 

    

 

 

 

 

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4 octobre 2024 5 04 /10 /octobre /2024 08:19
Ego Alter

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

   « Ego Alter », sans doute plus d’un s’étonnera-t-il de l’inversion de la fameuse formule « Alter Ego ». « Un second moi, un autre moi-même », selon la définition du dictionnaire. Avant de connaître le vif du sujet, qu’il nous soit permis de citer quelques phrases extraites d’une émission de Radio-France :

  

   « La définition du dépassement de soi. (…) Rimbaud pose tout simplement la question de l'être. (…)  Qui parle quand je dis ‘je' ? Combien de voix résonnent-elles en moi ? Que veut dire d'ailleurs 'être soi' ? Et cette question que se posent tous les hommes qui se prennent pour des écrivains : 'Suis-je responsable de ce que j’écris' ? Rimbaud ne développe pas sa théorie. Il agit toujours comme cela. Il révèle des gouffres, mais ne les éclaire pas. »

   

   Bien évidemment chacun s’accordera à déceler, dans l’interrogation rimbaldienne, la dimension abyssale : ne parle-t-on de « gouffre », à son propos ? Certes c’est bien de puits sans fond, d’avens insondables, de crevasses se perdant dans la touffeur métaphysique du sol dont il s’agit avec une telle question. L’Être, en général, qui est-il :

 

l’Être sphérique de Parménide ?

l’Idée transcendante de Platon ?

l’Intuition mystique chez Plotin ?

la Substance chez Thomas d’Aquin ?

le Cogito de Descartes ?

l’Infini de Malebranche ?

être Perçu ou percevoir selon Berkeley ?

le Phénomène de Husserl ?

 l’Étant de Heidegger ?

ou encore l’En-Soi de Sartre ?

 

   Et les déclinaisons pourraient se multiplier à l’envi, convoquant Nature, Esprit, cercle de la Monade, tant la manière d’exister selon Soi se teinte des myriades de facettes d’un inépuisable kaléidoscope. Il faut bien l’admettre, le tout de l’Univers qui nous entoure, tout comme notre propre univers, demeurent, par essence, énigmatiques, inconnaissables. Ce qui ne nous dispense nullement de faire un effort, de nous en approcher, de mobiliser toute la lucidité possible, sinon pour parvenir à une totale transparence, au moins être animés du souci d’écarter les ombres, de désobstruer les voiles nocturnes. C’est bien là la mesure aporétique de notre condition humaine, de notre finitude, nombreux sont les voiles qui en dissimulent l’intime nature.

   Et puis, question peut-être encore plus ardue, « être Soi », que placer comme signification sous ces mots qui ne seraient que pure complaisance, flatterie égoïque, moirure narcissique, mise en scène d’une substance mondaine dont nul ne peut sonder la réalité au motif qu’étant, par rapport à qui-nous-sommes, les Sans-distance, nous demeurons, la plupart du temps, dans une confondante immanence ?  Incapables que nous sommes de prendre l’envol au-dessus du royaume du Sujet en lequel nous baignons sans cesse, ne pouvant guère nous exonérer de nos propres racines. Constamment, il nous faudrait connaître le saut de la transcendance, la dimension ouverte de la liberté et éclairer ainsi le chemin de l’exister. Mais ceci, nous ne le pouvons que rarement, pris que nous sommes dans les mailles de la quotidienneté. Et puis, qui donc serait capable de méditer tout le jour, de contempler les Idées, de faire de sa propre pensée la proue acérée devant laquelle cèderaient la résistance du réel, son entêtement à nous aliéner ?

  

Alors, qui nommer en premier :

 

« Alter », « Ego » ?

Prééminence de l’Autre,

retrait de Soi ?

Affirmation de Soi,

dissimulation de l’Autre ?

 

   Toujours le champ d’une inquiétante dialectique au terme de laquelle, un seul des termes (Alter ou bien Ego), se donne sous la pleine lumière de la conscience. Pouvons-nous au moins, envisager la dualité Soi/Autre à titre d’égalité sous le rayonnement exact de la réalité ? Pouvons-nous faire abstraction de qui-nous-sommes afin de libérer l’Autre, lui donner acte de plein droit ? Ou bien sommes-nous si amarrés à notre Ego que la place que nous accordons à l’Alter est toujours réduite, au motif que nous craignons que son rayonnement, son aura n’altèrent ce que nous pensons être notre propre bien, le lumineux qui s’élève de nous, que nul ne pourrait atteindre. Et puis, l’Autre, nous est-il possible de toujours le recevoir à la manière d’un don, d’une offrande ? N’étant nullement des Saints qui sèmeraient de méritants lauriers sur notre chemin existentiel, nous écartons-nous suffisamment de notre voie, ménageant un site pour le Différent, l’Étranger, l’Inconnu ? Nos affinités électives, parfois, souvent, ne nous conduisent-elles à préférer telle Présence au détriment de telle autre ? Notre position éthique n’est-elle uniquement théorique, libre d’aller de-ci, de-là, dans la zone libre des concepts alors que le réel, en sa forme nécessaire, fait fondre nos plus belles résolutions comme neige au soleil ?

   Inépuisable flot d’interrogations auquel nous serions bien incapables de répondre face à l’urgence, au dénuement, aux diverses (et combien elles sont multiples !) sidérations d’Autrui. Autrui que nous orthographions volontiers avec une Majuscule, tout comme Étranger, Inconnu, s’agit-il d’une pure fantaisie calligraphique ? Ou bien ceci constitue-t-il le symbole d’une attention des plus généreuses ? Nous sommes si légitimement concernés par notre propre identité que celle des parties adverses ne se donnent guère que dans le clair-obscur de notre naturelle ambiguïté. Ce que nous voulons, dans un jet immédiat de notre fraternité, de notre magnanimité, se trouve biffé, l ’instant d’après, lorsque le moment est venu de partager, avec le Déshérité, quelque maigre provende, notre insatiable faim nous pousse, instinctivement, tel l’oiseau de proie, à nous précipiter sur ce qui, de toute éternité, nous est dû comme notre « part manquante » dont nous serions fortement étonnés qu’un Autre que nous pût en revendiquer la possession.

   Ici, tout jugement moral s’efface sous l’archaïque poussée du désir de vivre, sous la meute pressée nous enjoignant de dresser une barrière face à notre finitude. Nous pourrions ainsi, dérouler à l’envi, des heures durant, les motifs de nos justifications, avec bonne foi, sans que jamais, nous puissions nous considérer en défaut. Toujours le feu de la lucidité s’orne-t-il des ombres de l’inconscient car il va de notre sort d’avancer sur une ligne de crête cernée d’ombres et de lumière. Qui donc ne sent, au plus profond, la nature de son être en partage, être scindé, toujours, d’une belle clarté aurorale, symbole des plus évidentes promesses que l’heure hespérique vient badigeonner des désirs avant-courriers des voluptés et des desseins nocturnes inavouables ?   Comme si une ligne imaginaire mais bien réelle, une manière de raphé médian anatomique, venaient contrarier nos altruistes projets, plaquant sur nos illusions la lourde chape du Principe de Réalité, il ne demeurerait alors que l’invasive et insouciante marée de nos tentations, de nos convoitises les plus vives, ce qui s’énonce sous l’imperium du Principe de Plaisir, auquel, il faut le reconnaître, il est bien difficile de résister.

   Mais, ici, convient-il de laisser la parole à l’image qui, supposément, a beaucoup de choses à nous dire. Elle, nous ne savons qui elle est, aussi la nommerons-nous « L’Inconnue », mais aussi bien « La Distante », mais aussi bien « L’Éloignée », elle que nous ne rencontrerons donc qu’à la hauteur de l’imaginaire, que pouvons-nous en percevoir d’autre que la projection de notre propre conscience sur qui-elle-est ? En une certaine manière, sa « constitution » dépend entièrement de nous. Autrement dit elle sera notre appartenance, un simple district de la royauté de notre subjectivité. La vision que nous avons d’elle ne sera, en toute hypothèse, que notre propre regard la posant de telle façon, qui ne sera que notre façon singulière de lui accorder de l’être, de la poser face à nous avec la tonalité de nos sentiments, avec l’irrépressible force de ce qui, en langue philosophique allemande, se nomme « Stimmung », dans la pensée de Martin Heidegger dont nous proposons la définition issue des analyses de l’Encyclopédie Universalis :

  

   « Le Dasein « se trouve » toujours déjà au monde en même temps que le monde où il est. Cette découverte originelle du monde – de l’être-au-monde – s'effectue, pour Heidegger, dans la Stimmung, mot pareillement intraduisible qui signifie en même temps « vocation, résonance, ton, ambiance, accord affectif subjectif et objectif » (M. Haar). La Stimmung est à la fois comme le ton qui donne le ton de l'être-au-monde, et ce par quoi le Dasein est gestimmt, irréductiblement tenu au monde. Rattachée classiquement aux « humeurs » ou aux affects, elle est par essence imprévisible… »

  

   Des notes proposées par Michel Haar à son propos « vocation, résonance, ton, ambiance, accord affectif subjectif et objectif », nous retiendrons volontiers, comme sa marque essentielle, ‘’l’accord affectif SUBJECTIF’’ (c’est nous qui soulignons), au détriment de l’Objectif en regard de cette perception du Monde et, partant, de toute Altérité, dont, au premier chef, nous ne retenons guère que la coloration partiale, particulière, privée, au motif que notre perception des choses, en un jet immédiat est bien la NÔTRE.  Saisie que notre prisme distinctif déforme de manière à ce qu’elle corresponde à notre façon singulière d’en-visager (de donner visage) à ce Monde extérieur qui, pour devenir intérieur, doit obligatoirement subir la métamorphose que lui impose notre conscience intentionnelle. N’étant nullement tissés d’objectité, notre considération des choses éloignées (l’Autre, par essence, est toujours éloignement, horizon qui recule, lumière clignotante venue d’un énigmatique espace), notre collecte du sens ne peut jamais se réaliser qu’à l’aune de la modification, de la distorsion, du réaménagement des virtualités qui se proposent à nous. Et, il faut faire l’hypothèse qu’il est heureux qu’il en soit ainsi, la subjectivité de notre regard posant les limites de notre identité, nous déterminant en notre essence la plus singulière, ouvrant la dimension de nos conceptualisations les plus distinctives, les plus originales. Ceci se nomme « être Sujets », échapper au moutonnement pluriel de l’objectité, geste de transcendance qui nous arrache aux lois parfois contraignantes de la multitude.

   Mais revenons au contenu de l’image, confions-lui quelque signification puisée au fond même de notre ressenti particulier. Inconnue repose

 

sur ce fond de blanche retenue,

une écume, une neige, un silence,

une touche uniquement originelle,

belle en soi à cette seule mesure.

 

   Rien de vrai ne peut surgir qu’à faire fond sur cette belle neutralité, cette absence de parole, cet effacement des prédicats habituellement attachés à la catégorie du réel. Inconnue-Éloignée fait figure, face à qui-nous-sommes, à la manière d’un don subtil. Le fond blanc est le répondant de son ingénuité, sa simplicité, son innocence. Elle vient au Monde à la façon d’un simple mot, « Ève » par exemple, ne portant avec elle que cette forme édénique

 

si légère,

si discrète,

si évanescente.

 

   Å tout moment elle pourrait y retourner, se fondre à même ce Néant qui la contenait en tant que promesse de virtualité. Pour elle, rien n’a encore vraiment commencé, si bien que son pouvoir de faire phénomène de telle ou de telle manière est infini, si bien que sa propre liberté est immense, saturée de possibles sans limites.

 

En voie d’ouverture au jour.

En voie de prélude aux premiers mots du langage.

En voie d’attente des premiers frissons de l’amour.

 

   C’est cette disposition inconditionnée à tout ce qui, par hasard, pourrait se présenter, qui nous la rend plus qu’estimable, précieuse, sans doute nécessaire.

  

   Puis, venant du plus loin du non-être, quelque chose à la façon d’une faible rumeur, une vibration dans l’inaperçu, quelques lignes floconneuses, teintées de noir, ourlées de sanguine atténuée. Une venue à l’être sur le mode de la retenue. Une ligne noire brisée, sur la gauche, trace les limites de la pièce.  Distante-Éloignée paraît posée sur une couche de texture identique à ce fond silencieux dont elle provient. En réalité, comme si elle était simple effusion d’un Néant si proche, image abstraite de cet énigmatique Être que nous nous épuisons à définir, qui ne nous échappe jamais plus qu’à poursuivre son occlusion entêtée, son subtil jeu de cache-cache, sa dissimulation à même le phénomène qu’il double, autorise, s’en retirant à mesure de son apparaître.

 

Geste identique au dépliement de la rose,

un pétale en recouvre un autre,

qu’un autre pétale recouvre encore,

qu’un pétale…et ainsi, à l’infini.

 

   Dans l’approximation que nous avons d’elle, Inconnue-Distante-Éloignée, qu’elle puisse, en notre esprit, se confondre avec le lieu même de sa provenance ne doit nullement nous étonner. S’étonne-ton de ne jamais pouvoir tracer les contours de son propre Soi, d’en définir la substance, d’en tracer les qualités les plus précises ? Nullement. Il semble y avoir une manière d’équivalence

 

Être= Néant= Soi,

 

   comme si notre exister même était pure illusion, peut-être pure fascination narcissique d’une simple image vibrant sur le tain du miroir.

  

   Nous ne savons vraiment si l’attitude générale du Modèle ne contredit nullement la narration que nous avons proposée à son endroit. Sa tête reposant sur le double angle de ses bras, sa posture générale d’abandon à une « douceur de vivre », sa familière impudeur, l’exposition de l’arc rubescent de ses lèvres, le dessin de sa mince poitrine, l’exposition de son sexe, tout ceci semble affirmer un long chemin accompli entre les rives de l’existence. Certes, sans doute s’agit-il de ceci. Alors, comment justifier cette contradiction

 

naissant de sa relative appartenance au Néant,

de son bourgeonnement déjà développé

sur l’aire mondaine des choses familières ?

 

Certes il y a conflit.

Certes il y a opposition.

Certes il y a incompréhension.

 

   Et c’est bien précisément à l’aune de cette insoutenable tension que cette représentation nous parle le langage de l’inévitable aporie humaine. La herse des cheveux, à claire-voie, se donne en tant que symbole de cette antinomie.

  

La herse des cheveux voile et dévoile,

en un seul et unique geste,

 

le visage d’Éloignée,

cette sublime transcendance,

cette parution de l’Infini et de l’Absolu,

comme si une terrible polémique,

un violent combat s’installaient au cœur

même de l’Ombre/Lumière,

au cœur même de la Vie et de la Mort,

au cœur même de la Puissance et du Retrait,

au cœur même du Désir et du Renoncement.

 

   Cette image nous place au centre même de l’Absurde, au sein même du Nihilisme et notre recherche de Sens est constamment biffée par la reprise néantisante du fond blanc en lequel viennent mourir les prédicats essentiels de la Vie, ce Noir, ce Rouge qui tâchent de s’en exonérer à la hauteur de leurs tremblantes lignes. Le visage, cette Hauteur Humaine, se donnerait-il en son entier et, soudain, à la vue du Regard de ce visage, non seulement nous serions confirmés en nos êtres, nous les Voyeurs, mais elle, Inconnue-Distante-Éloignée, deviendrait la Plus-que-Présente, comblant cet insoutenable vide

 

qui sépare le Jour de la Nuit,

qui sépare l’Attente de l’Amour,

qui sépare le Mot de l’autre Mot,

comme si l’impossibilité de proférer

était l’insigne même de l’homme

réduit à Néant.

 

Y aurait-il Visage,

y aurait-il Regard,

y aurait-il Sens

 et alors Alter serait Ego

et alors Ego serait Alter,

le Multiple serait devenu Unité

et plus nulle césure,

plus nulle coupure,

plus nul hiatus

 à l’horizon des Êtres.

 

Le libre en tant

que Libre.

 

 

 

 

 

    

 

 

 

 

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26 septembre 2024 4 26 /09 /septembre /2024 08:56
De quel signe êtes-vous le visage ?

Photographie : Léa Ciari

 

***

 

   Mais qui donc pourrait sérieusement dire que l’Autre n’est nullement mystère, étrangeté et ceci même dans la plus verticale des énigmes qui se puisse imaginer ? Pensez à l’une de ces contrées éloignées, à la densité d’une illisible forêt pluviale ; pensez à ces vastes steppes où rien ne se distingue de rien ; pensez à ces vastes archipels océaniques, à leur scintillement infini de minuscules ilots et vous aurez une idée assez exacte de cette « essence sauvage » que sont Celui-Celle-qui-vous-font-face, comme si vous aviez une charade à la forme cryptée, un rébus ne dévoilant pas la phrase complète que vous recherchez, un cruel Jeu de l’Oie dont vous ne connaîtriez que les sombres geôles, les puits vertigineux, les arches des ponts sous lesquelles vous attendriez qu’une âme charitable vînt enfin vous délivrer de vos arbustives angoisses. L’Autre est toujours, par définition, le Tout Autre, l’absolue extravagance et il s’en faudrait de peu que vous ne l’halluciniez à la manière du Néant lui-même. Mais avouez-le, le Néant vous attire et nous ne résistez à son aimantation qu’à vouloir, encore une fois, éprouver le frisson de l’exister : « Bourreau, une minute s’il te plaît ! ».

   Disons, c’est un matin d’automne avec son cortège de pluie et son fin brouillard. C’est pareil à un écran dépoli sur lequel vous projetteriez vos fantasmes, allumeriez le feu assourdi de vos désirs, lanceriez la fronde de vos projets les plus fous et, aussi bien, ceux qui, avortés avant même d’être nés, vous reconduiraient dans une espèce de bogue à l’abri de laquelle vous végéteriez infiniment. Alors vos idées auraient la consistance du coton et de l’étoupe, la rugosité de la tunique de la chrysalide, tout à la fois une stimulation, tout à la fois un frein. Impression de penser à vif que l’instant d’après métamorphoserait en une sorte de langoureuse léthargie identique à celle que vous éprouviez, inconscient de-qui-vous-étiez, dans la touffeur prénatale de votre liquide amniotique. Un genre de rêve éveillé avec de soudaines fulgurations suivies de lignes obscures, de zébrures instinctives si proches de l’amorphe et de l’indéterminé de l’arc réflexe, une pure décharge biologique sans substrat de conscience. Une pensée « animale » si vous voulez. Une pensée de rhizome et de racine. Car, oui, il vous faut régresser jusqu’à cette posture pulsionnelle, irréfléchie, de manière à entrer en contact avec cette image à peine sortie de son bain révélateur, un essai de mince profération sur l’étroite meurtrière du Monde.

   Car l’on ne peut aborder toute chose qu’à l’aune de ce qui lui est semblable, qu’à l’aune de ce qui est rythmiquement accordé, de ce qui consent à faire écho, à naviguer de concert. Autrement dit, être Fou face à l’Autiste, être Musicien face à la Symphonie, être mesure Esthétique face à l’Œuvre peinte. Maintenant, il nous faut avancer dans l’image, à tâtons, les mains tendues vers l’avant, comme celles des aveugles, le pied hésitant comme celui du Fildefériste, les doigts tremblants comme ceux de l’Alchimiste au bord de la Pierre Philosophale. Nous progresserons dans l’image selon les perspectives essentielles qui en configurent la troublante présence.

   D’abord le Nocturne. Côté gauche (celui, symboliquement du Passé), partie basse (celui, symboliquement de l’esprit encore posté dans les limbes), tout se donne dans la complexité de l’ombre précédent l’aube, une matière dense, compacte, une substance entièrement onirique, toutes choses en lesquelles « Apparition » (le nom du Modèle) se noie, manière d’Ophélie encore arrimée au motif blanc de sa persistance en l’être. Car, oui, le désespoir s’auréole encore d’une touche de lumière, certes faible, mais de lumière entretenant le lumignon de la vie. Ici, nul affrontement dialectique qui poserait la violence d’un noir jouxtant, ou plutôt percutant le blanc. Non, tout est dans le glissement, la médiation, le passage progressif d’une Nuit à un Jour de possible ouverture.

   Ensuite, Sépia, cette teinte qui n’en est pas réellement une, mixte de nuit, de feuille morte, de rouille, sépia donc nous demande d’être attentifs, à la façon des cartes postales anciennes, au motif d’une laineuse réminiscence en laquelle trouver plus d’un motif de satisfaction. Le traitement de la photographie, de facture éminemment archaïque (on dirait un bourgeonnement de suif avec ses larmes résineuses), incline à une émouvante nostalgie. Une personne adulte pourrait y retrouver les pierres semées sur le chemin de l’enfance, un jeu, une rencontre, une farandole, un cadeau, un jour marqué d’une pierre blanche.  Les choses, plutôt que de sombrer en un vif désespoir, s’ourlent de figures souples, issues, semble-t-il, de la vitre bombée d’un chromo d’autrefois avec la vision attendrissante qu’on porte sur lui. C’est bien ceci le caractère tendre, délicieux du temps jadis : le souvenir d’une modeste chambre, ses rideaux de tulle aux fenêtres, ses pacifiques odeurs d’encens et de papier d’Arménie mêlées, sa lumière de lanterne magique, ses images tressautant sur le linge blanc du cinéma d’antan, avec ses mouchetures, ses stries, ses aimables griffures et une douceur au ventre disant le rare du moment.

   Puis le Blanc, le blanc qui se dit selon la touche d’écume que vient modérer la feuillée d’une cendre, la lisse empreinte d’un étain. Le blanc pur est bien trop vif qui entaille et creuse ses failles dans le fragile derme des yeux. C’est un blanc à peine sorti du fourreau natif qui l’enserre, une teinte crénelée des tentures du Néant, une suppliante demande de faire effraction sur la scène visible de ce-qui-est, de ce qui, faisant phénomène aux yeux des Existants, s’affirme en tant que précieux de nouveauté et de futures promesses. Le blanc est celui de la vêture, cette protection du corps, cette enveloppe de la nudité.

   Cette dernière, la nudité, est toute proche puisque la naissance a eu lieu dans l’instant même, à peine éclipsé, du bain révélateur. Mais, « révélateur » de quoi ? Mais, bien évidemment de l’être en son effusion naturelle, le déplissement des yeux, l’accomplissement de ce-qui-vient-en-présence, annonce le futur en lequel semer sa graine et faire de Soi, cette belle et unique récolte qui porte pour nom, « aujourd’hui », « temps », « amour », « peine » et tant d’autres événements de la confondante et plurielle aventure humaine. C’est ainsi, l’archaïque, l’encore à peine révélé, ce qui se dissimule dans les coulisses, tout ceci s’auréole d’une beauté infiniment vacante à la mesure du regard que nous saurons porter en vérité face à ce qui fait écho, à ce qui vibre et attend, dans l’impatience, la seconde de son éclosion. En réalité, cette image qui, en première intention, pourrait se révéler telle une fermeture, porte en elle une lumineuse clairière prête à se dévoiler, à s’éployer dans toutes les directions de l’espace.

   Puis les Signes, oui, les Signes, partout répandus, si fascinants, si magnétiques au simple motif qu’ils nous interrogent au plus profond, à la hauteur de leur insolite manifestation. On croit les posséder, les placer tels des objets familiers sur une étagère, mais bien vite s’aperçoit-on qu’ils se sont dissimulés dans la moiteur de leur inouïe polysémie. On voulait en déchiffrer les boucles et les spirales, approcher de l’intérieur la chair supposée vibrante dont ils sont faits et, ne demeurent, en toute hypothèse, que cette manière d’éparpillement, d’incohésion, de pêle-mêle qui nous plongent dans l’embarras, nous contraignant, seulement, à en en lire la fuyante réalité. Mais plutôt que de progresser dans la nuit des signes, nous est-il demandé d’en percevoir l’étonnante mesure rapportés, ces signes, à la dimension de l’humain. Citer encore une fois (bis repetita dans ma tâche d’écriture), cette assertion du Poète Hölderlin dans « Mnémosyne » :

 

« Un signe nous sommes, privé de sens … »

 

   Nous appliquant à décrypter ce qui, dans l’assertion poétique, vient au jour, nous ne tarderons guère à saisir l’évidente réverbération se produisant en nous, l’immédiate perception de notre intime valeur de signes, ces « marques distinctives » (étymologiquement parlant) se donnant telle la dimension abyssale de notre être. Ici, nécessité de se reporter à la représentation d’Apparition telle qu’en elle-même elle fait signe, depuis la noirceur néantisante sur laquelle elle fait fond.

 

Signe du visage à la renverse,

essai de retour

 à la matrice primordiale ?

Signe de la double nappe des cheveux

qui encagent le visage,

essai de proférer des mots

d’une possible origine,

ils seraient dans la peine de paraître,

comme sidérés de clarté ?

Signe du linge blanc qui enserre le corps,

essai de montrer son aliénation, du corps,

en la tunique pareille au fourreau

de bandelettes de la momie ?

Signe du bras tendu en direction

des glyphes du réel, essai de saisir ce qui,

peut-être, demeure hors de portée :

l’Autre, l’Amour, la Beauté ?

Signes du mur, du mur

fondement de l’exister,

signes en forme d’initiales ‘C’ + ‘S’ :

essai de prononcer la promesse d’union,

celle d’envisager l’hymen

en sa persistance absolue ?

Puis le signe presque invisible d’un ‘X’,

essai de biffure en croix

de tout ce qui vient à l’existence ?

Puis le signe plus affirmé d’un ‘P’

en tant que blancheur,

essai d’affirmer

l’hypothétique Paix

à l’horizon du Monde ?

  

   Nous comprenons la validité de l’énoncé hölderlinien, il sonne comme pourrait le faire l’immense aporie humaine, l’illisible des choses et des êtres, leur infinie pullulation, l’empêchement, toujours, d’en connaître l’essentielle signification car tout est en fuite de soi, puis, pour finir, la révélation en forme de couperet de l’invincible finitude.

   Afin de faire dans l’originalité et, bien évidemment dans la tautologie, nous pourrions suggérer que cette image est belle parce qu’elle est belle. Cette hésitante formulation rejoindrait notre déroute, notre désarroi devant la sourde mutité des présences humaines, alimentées, en écho, par le sombre destin aphasique des choses. Ici, la beauté, à l’évidence, est l’étrange fiancée du tragique. Et ceci s’inscrit, avec une violence certaine, dans notre condition éminemment mortelle. Ce qui est paradoxal à plus d’un titre : le divertissement, la pratique de la fête, les carnavals, les manifestations dionysiaques, en raison même de « l’insoutenable légèreté de l’être » qu’ils mobilisent, ne débouchent jamais que sur de l’agrément, de la séduction, de la parure, toutes choses apparaissant en tant qu’atténuation, amoindrissement du Beau.

   Le Beau exige davantage, le plus souvent un recueil en soi, l’adoption d’une posture apollinienne, le retrait volontaire en une sorte de désert, un genre d’ascétisme si vous voulez, la pratique d’un travail sur Soi, la poursuite d’une longue méditation-contemplation. La belle eau de source ne surgit qu’à se confier à la discrétion des ombrages, à surgir du creux même qui l’abrite, à se révéler dans la minutie, le pointillisme d’une lumière rare, à l’abri des trop vives clartés et des regards inquisiteurs.

 

Cette photographie est de cette nature :

elle demande la vive attention,

la posture affective,

le souple arc-en-ciel des égards,

la limpidité de la retenue.

Elle demande l’adoption,

tout en légèreté,

du geste du Souffleur

 isolé dans sa boîte,

le murmure des signes

à l’orée des choses :

la Beauté !

 

 

 

 

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20 septembre 2024 5 20 /09 /septembre /2024 07:47
Le Peintre et son Modèle

« Le peintre et son modèle »

Picasso

Centre Pompidou

 

***

 

Une partie de mon texte rapproché du commentaire d’Emmanuel Szwed :

 

   « Et combien est inquiétant ce carrefour de lignes, on dirait la disposition croisée, la transparence, la superposition infinie de figures telle qu’imaginée par les recherches du Cubisme synthétique : tout se dit de tout en une évidente conflagration des temps et des espaces. La poitrine n’est poitrine qu’à partager son aire, se confondre avec l’arrondi de l’épaule, le galbe du genou. Et ainsi de toutes les lignes qui se chevauchent, se croisent, confluent en un bizarre maelstrom. Une figuration d’avant même la Genèse, un déluge de membres, une indistinction de tout ce qui va prétendre vivre et se donner en tant que mirages de l’être. Et cette posture des jambes, deux lianes rouges qui miment le mouvement alors même que le cercle rose les enclot en une façon d’étroite geôle. Et ce bras de suie noire, cette forme quasiment liquide semblant s’écouler vers l’aval du dessin avant même que de chuter sur le sol de néante texture. »

 

Le commentaire d’Emmanuel Szwed :

 

   « Voilà qui me fait penser à une autre manière d'appréhender les corps par le dessin, lorsque notre professeur de nu nous disait ceci : ‘’Ne cherchez pas à dessiner ce que vous voyez, mais d'abord à ressentir l'espace qui demeure entre votre regard et le modèle’’. J'avoue n'avoir qu'à moitié compris dans le sens ou souvent " cet espace " m'échappait. Rien n'est simple à vouloir dessiner le corps comme à pouvoir le décrire dans ses formes les plus discrètes voire sensuelles. »

 

*

 

    L’espace quel qu’il soit, l’espace général, diffus, diaphane, pas plus que « cet espace » s’installant entre le Peintre et son Modèle, cette pure abstraction toujours nous échappe qui demeure une manière de vaste ciel, de vaste horizon, d’enveloppement de notre corps de toute part sans que, pour autant, nous n’en puissions saisir le sens. Afin de faire émerger ce dernier, convient-il de le situer dans une plus large perspective puis, dans un genre de méthode régressive, de réduction, tâcher d’en brosser l’approximatif portrait.

 

   [Fil de lecture : « ressentir l’espace qui demeure entre votre regard et le modèle ». Cet espace, dès lors qu’il relève de l’Art, n’est pas à considérer comme espace objectif, physique, mais comme espace subjectif, métaphysique. Le corps de chair du Peintre, à la hauteur de son regard phénoménologique, espacie, ouvre ce qu’il touche, singulièrement le corps-déjà-œuvre du Modèle, le corps-déjà-en-voie de l’Art. Du corps strictement physique au corps quintessencié, toute la distance en laquelle l’Art sublime le Réel.]

  

L’Amour : seul possible corps à corps.

 

   De façon à ce que des corps puissent se rejoindre et fusionner, il leur faut une communauté de destins, une confluence des passions, une identique valeur ontologique. Les corps, réciproquement aimantés, se dirigent vers cette altérité qui n’en est plus une, au simple motif que la focalisation des désirs les regroupe, les enlace en une seule et même unité. Alors le geste amoureux est cette étonnante alchimie, ce battement des sangs à l’unisson, ce bizarre processus métamorphique qui mêle les chairs en un continent sans division, ajointe les peaux en une identique sueur, fond les esprits en l’idée singulière d’un espace restreint à son plus petit dénominateur commun, une goutte d’eau en laquelle s’instille la pointe d’une possible folie. Ici, les Partenaires sont à égalité de « droits et de devoirs », si je peux utiliser cette bien prosaïque formule. La mesure analytique de destins nécessairement séparés a connu, l’espace d’une brève illumination, cette synthèse que rien d’extérieur ne pourrait abolir, remettre en question tout le temps que durera la réciproque fascination.      

  

La relation du Peintre et de son Modèle

 

   Certes l’histoire de l’art ne serait nullement avare de situations où le Peintre était l’Amant, son Modèle sa Maîtresse. Mais, ici, dans le cadre d’un cours de dessin, Celui-qui-dessine et Celle-qui-est-dessinée constituent deux événements nécessairement séparés, qu’un apprentissage réunit le temps d’une esquisse posée sur un Vélin. Qu’en « sous-main », au-dessous de la ligne de flottaison des consciences, bourgeonne quelque désir, ceci n’est humain rien qu’humain. Mais nous n’envisagerons le cas que de deux libertés absolues. Alors, quelle est l’essence de ce contact à distance, de cette connivence s’arrêtant à la production, sur le blanc du papier, de cette représentation, laquelle, sans doute, n’est qu’illusion, hallucination jetée à la face blanche du Monde ?

   Rien ne sera mieux compris du naturel abîme s’installant entre ces deux Présences, de l’Apprenti, du Modèle qu’à se référer au concept extrêmement fécond de « visage » dans la philosophie phénoménologique d’Emmanuel Lévinas.  Car ici, ce sont en effet deux « visages » qui se font vis-à-vis, se déterminant l’un par rapport à l’autre, ne prenant sens qu’à l’aune de cette brève rencontre. Il faut citer ce qui devient essentiel :

  

   « On pourrait dire que le visage ‘’schématise ‘’ l’idée de l’infini. L’idée de l’infini (…) désigne cette relation tout à fait spécifique avec un être qui, tout en étant lié à celui qui le pense, demeure dans une extériorité radicale vis-à-vis de lui. »

 

(C’est l’Auteur de l’article qui souligne) –

 

(Alexander Schnell – « Subjectivité et Transcendance

dans la Phénoménologie Générative »

 

   Nul ne pourra s’inscrire en faux contre le fait que Peintre et Modèle ne puissent figurer qu’à titre « d’extériorité radicale », que cette insondable distance entre des êtres nécessairement séparés puisse faire signe en direction de cet « infini » qui est la texture même des immenses interrogations qu’il suscite à même l’insondable question des présences Humaines au fondement de toute Philosophie et, singulièrement, de toute Métaphysique. L’Autre est, par définition un « infini » parce qu’on n’en peut jamais épuiser le sens. Donc il est tout à fait légitime que cet espace entre « regard et Modèle » ne puisse se donner que sous le visage de l’énigme, de l’absence, du retrait. Et c’est cette dimension toujours fuyante du Modèle, de l’altérité radicale que l’Apprenti-Dessinateur a la rude tâche de représenter. On comprend son embarras légitime. Le « votre regard », dans l’expression du « Professeur de nu », constitue, sans nul doute, l’indication singulière du nœud du problème, donc sa possible résolution.  

  

L’espace transcendé qui s’étend du Peintre au Modèle

 

   Le « ressentir l'espace », cette injonction concerne, à l’évidence, la qualité même du Regardant. Nécessité de convertir le regard commun, du quotidien, en ce regard phénoménologique, lequel espaciant le divers auquel il se rapporte, ne concourt qu’à le sublimer, à le quintessencier. Alors l’ouvert du regard, franchissant, en un seul empan, le champ étroit de l’immanence, là où pullulent les insuffisantes formes mondaines, cette vision donc, assure la liaison des transcendances : celle du Peintre en tant que s’arrachant au Néant, celle du Modèle, déjà en-voie-d’œuvre qui accède, à la hauteur de ce regard, à sa propre effectuation artistique-esthétique.

   Du Corps-du Peintre au Corps-du-Modèle, alors, plus aucune confusion possible qui ferait signe en direction d’une organicité, d’une réalité biologique, l’allégie a eu lieu, la transition a opéré, non seulement la conversion du regard, mais aussi, mais surtout, la métamorphose des consciences qui se vivent dans du « hors », du « au-delà », du « saut » à partir duquel se sentir en tant que purs concepts, qu’entités idéelles dont l’Esthétique est le naturel et beau réceptacle. Je crois que c’est ceci « ressentir l’espace », ne nullement le considérer comme extérieur à Soi, mais, Soi, devenir Espace, c’est-à-dire réaliser une mutation interne qui, s’exilant de la matière, puisse connaître de nouvelles hauteurs où les choses, assurées d’elles-mêmes, gagnent leur puissance et leur vérité. Le nu n'est le nu-peint qu’aussi longtemps que, s’exonérant des mors du réel, il peut enfin se connaître en tant qu’œuvre, autrement dit en tant que liberté. Donc le « ressentir l’espace » est octroi de la liberté à la juste mesure du geste créatif : se dégager de l’aliénation des conditionnements, des modes, des dogmes, accéder à l’étendue sans limites des postulations formelles qui structurent la substance même de la profondeur artistique.

  

Commentaires sur « Le Peintre et son Modèle » de Picasso

 

Le Peintre et son Modèle

   Les positions théoriques, ci-dessus énoncées, me semblent pouvoir recevoir un écho dans la représentation du Peintre de Malaga. Si le fond beige uniforme peut se donner comme écho du Néant, de l’Infini, comme dimension éminemment Métaphysique, le Peintre, tout comme son Modèle, apparaissent en tant que Transcendances faisant fond sur cette illisible figure. D’une Transcendance l’Autre, voici ce qui, ici, nous interroge au plus vif. L’on se souviendra du « visage-extériorité-radicale », de deux libertés se faisant face. D’une façon décisive, dans l’instant de la tâche artistique, le regard du Peintre accomplit la présence du Modèle et, par le simple jeu des corrélats, le Modèle accomplit en retour la présence du Peintre, donne consistance et sens à son geste esthétique. Ôtez, par l’imagination, ce geste de création et il ne reste plus que deux Individus accotés l’un à l’autre dans une manière de dénuement, d’immanence ne s’élevant guère de sa propre condition.

   Le pastel blanc en lequel est figuré le Modèle, se donne telle la présence silencieuse de l’Art en voie de constitution. En quelque façon, le Modèle est en attente d’être, d’être-œuvre et de trouver une complétude au motif de cet accroissement de Soi, un genre de déploiement entamé dont sa conscience s’impatiente, tout comme elle est sur le qui-vive de son propre devenir existentiel. D’autant plus fébrile que sa projection sur la toile demeure énigme puisque non vue, ceci contribuant à amplifier la dimension nimbée de mystère de toute création. Ce qui, à proprement parler, est tout à fait surprenant, c’est cette représentation éclatée, polymorphe, multi-spatiale du Regard du Peintre, regard de caméléon, si l’on peut dire, ce regard qui, partant de son Génie irradiant, illumine de l’intérieur son Modèle, lumière opalescente qui irise sa peau de pur albâtre, comme si la toute puissance de la peinture faisait surgir cette manière de gemme idéale du corps livré au travail de métamorphose de l’art en son plus effectif pouvoir.

   L’on peut, sans risque de surinterprétation, affirmer que ce regard du Peintre (voyez les yeux noirs de Picasso, ces deux pointes de diamant forant le réel afin d’en extraire son essence la plus exacte, « sublime » pour employer un vocable aussi simple qu’efficace),  ce regard de pure obsidienne déclot le réel afin de lui insuffler la force d’une âme infiniment ouverte à la beauté des choses, à leur infinie polysémie dès l’instant où la lucidité, portée à sa pointe, ne laisse rien dans l’ombre mais porte au regard ce qui mérité d’être considéré en son essence la plus manifeste, plénière, signification élevée à son acmé.

   Et puisque l’espace était le motif central de nos préoccupations, autant remarquer que ce Regard amplement opératif, nettement ouvert à la fécondité des choses, « performatif » (toujours recours à ce vocable qui réalise ce qu’il promet), se porte à la dignité d’une radicalité productrice de vérités dévoilées car ce dessin qui trouve sa réalisation temporelle dans le cadre de la toile était, de toute éternité, ce calme infini, cette endurance hors du commun, cette persévérance confiée au pouvoir de révélation du Peintre, ce convertisseur de formes longtemps repliées dans le silence étroit de leur propre germe.  

   « appréhender les corps par le dessin », c’est peut-être, seulement, regarder ce corps comme, déjà et depuis toujours investi de cette ultime forme de l’Art : une exception parmi la contingence du divers, du mondain, du toujours à-portée-de-la-min, de la fonction ustensilaire du Monde. Regarder le nu en son motif-œuvre, c’est déjà le porter, ce nu, bien au-delà de ce qu’il est et se porter soi-même en ce lieu qui seul devrait nous occuper : celui des Formes, nullement accidentelles mais déterminées comme essentielles, nécessaires, un point de lumière parmi la densité nocturne et la chute des choses en leur caducité native, précaire, infiniment périssable.

 

Éclairer, voici sans doute

 le geste décisif de l’Art.

 

 

 

 

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17 septembre 2024 2 17 /09 /septembre /2024 08:02
Blanche multitude

Roadtrip Iberico…

Alentejo…

Portugal

 

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   Pour commencer, laissons-nous aller à quelque aimable fantaisie. Ce cliché aurait-il cédé à la tentation d’être simplement « œuvre au noir », nous n’en aurions jamais perçu que l’illisible dimension nocturne. Å l’inverse, eût-il été traité selon une « œuvre au blanc », il se serait dilué dans les mailles lumineuses du jour. Donc nécessité dialectique de cet affrontement du Noir et du Blanc au terme duquel une œuvre surgit et tresse, pour nous, les beaux motifs de la signification. L’oeuvre d’Hervé Baïs, nombre de fois décrite ici, emprunte ce paradigme du bi-tonal pour nous dire, selon ces deux valeurs, auxquelles s’adjoint nécessairement la médiation du Gris, le tout du Monde en son essence la plus intime, la plus digne d’intérêt. Non que la couleur soit une simple hypostase du Noir et Blanc, bien des photographies douées de polychromie sont tout à fait remarquables. Ce qui nous retient avant tout, dans ce parcours exigeant, c’est la recherche constante de privilégier l’unité au détriment du multiple, de donner droit, en première intention, au discret, au dissimulé, au simple, tous motifs concourant, par destination, à dire le réel en sa plus exacte mesure.

   Mais, maintenant, portons-nous en cette belle terre de l’Alentejo (elle aussi essentielle en ses modestes parures), du moins en sa représentation afin d’y déceler quelque figure propice à nous faire rêver d’abord, à nous faire penser ensuite. Ce qui, d’emblée nous retient, c’est cette idée de vastitude qui découle de la composition, dialectique elle aussi (jamais le Principe de Raison ne peut s’en exonérer), une mince bande de terre couchée sous l’empan illimité du ciel. Toujours, quel que soit le paysage, se donne ce singulier affrontement du céleste (cette liberté), du terrestre (cette lourde concrétude en laquelle nous arrimons l’empreinte de nos pas). Donc le ciel, en son affirmation spatiale, connaît tous les horizons, de ceux du Levant, à ceux des basses latitudes Hespériques et la terre, par comparaison, semble dire la modestie de sa venue. Le ciel est le lieu d’un infini nomadisme si bien que, pour un peu, parmi les yeux des constellations, nous pourrions deviner ces longues caravanes d’hommes et de bêtes avançant, tels des mirages, dans la nuée orangée du Désert. Oui, le ciel est un désert peuplé de rien et c’est bien en ceci qu’il est fascinant, ouvrant à la mobilité de l’imaginaire ses plus belles épopées.

   Le noir léger tout en haut de l’image, le gris flottant de la partie médiane, le blanc poudré de cendre au contact de la ligne d’horizon, tout ceci trace une manière d’infini ondoiement, de fluctuation onirique nous portant au plus haut de notre désir de vision multipliée, agrandie aux confins de l’Univers. Tels des aigles pris d’ivresse, nous planons longuement au-dessus du superbe Alentejo, ce paysage de steppes jaunes que ponctue le vert foncé des chênes-lièges, que rythment les lignes régulières des vignes, que soulignent, à l’horizon, les torsions d’oliviers noueux, ces formes archaïques nous conduisant en une genèse si éloignée de nous qu’elle en deviendrait presque réelle au motif du travail de l’invention, de la fabulation, chimères qui flottent, à notre insu, dans l’ombreux massif de notre matière grise.

   Sans doute, à regret, nous faut-il quitter ces hautes altitudes mais, Terriens en l’âme, le sol nous aimante, la gravitation nous précipite en direction de cette argile dont nous sentons bien qu’avec elle, nous sommes en degré de parenté, en affinité et que trop nous en éloigner ne ferait que dissoudre notre certitude humaine, nous perdre en d’étranges illusions. La ligne d’horizon est plaisante, rassurante qui s’armorie de signes familiers, ces ramures d’arbre haut levées au-dessus des tiges fines des troncs. Puis nous devinons la craie d’une falaise en laquelle nous pourrions creuser la forme de notre abri. Volontiers nous serions les hôtes de ces refuges d’ermites qui ont pour nom « troglodyte », nous qui en notre aurore préhistorique provenons de ces sombres et fumeuses grottes, ces cavernes qui, parfois, encore en nous, dessinent de lourds traits primitifs, antédiluviens. Puis une vaste plaine d’herbe revendique le motif de sa venue à l’être, elle est, en quelque manière, l’âme de l’Alentejo que parcourt en silence la houle laineuse, blanche et silencieuse des moutons.

   Et, comment cette évocation du Blanc, ne nous conduirait-elle à cet étrange peuple des meules d’herbe serties en leur linge immaculé ? Ici, leur exacte géométrie, leur accueillante circularité, leur moutonnement à l’infini ouvre, pour nous, la clairière illimitée des songes sans amarres, des rêveries détachées du souci des Hommes, des délibérations illimitées, des évasions les plus productrices de joie. Blanc-seing nous est donné de les projeter sur l’écran de notre conscience de telle ou de telle manière.

 

Nous pourrions les dire sous la forme

de lourdes congères hivernales

des Contrées Nordiques.

Les dire sous le cercle régulier

des yourtes qui parsèment

les Steppes Mongoles.

Les dire sous la forme

d’un vaste jeu d’échecs avec,

selon ses propres choix,

ses Rois Blancs, ses Pions Blancs,

ses Fous Blancs, toute Blancheur

se donnant pour les heurs, les joies,

les contentements de la Vie,

alors que les pièces Noires

se donneraient pour ses malheurs,

ses tristesses, ses chagrins.

 

   Voyez-vous, combien la scène d’un paysage peut, en un seul instant, se métamorphoser en ce splendide praticable, en cette magnifique commedia dell’arte dont l’existence est le reflet, le creuset où tout se joue du Destin des Hommes.

   Jusqu’ici, devisant sur les teintes, la relation, entre eux des divers éléments du paysage, nous nous sommes circonscrits au cercle d’une concrétude toujours étroite en son habituelle manifestation. C’est bien là le problème du réel, c’est bien là que le bât blesse, le réel est têtu, le réel résiste et nous plie à l’imperium de sa farouche volonté. Toujours face à la colline, au bouquet d’arbres, à la ravine, aux pierres blanches du Causse, toujours nous voulons nous en exonérer, trouver de plus amples altitudes, découvrir des steppes de large ampleur, une manière d’infinité si nous, êtres finis, pouvons seulement en envisager l’étonnant panorama, l’illimitée perspective.

   Sans délai, nous devons quitter la catégorie de l’existence, solliciter celle, ouverte, immense des essences, convoquer, autant que faire se peut, l’être idéal, l’être du concept. Ce qui, ici, veut dire abandonner nos repères topologiques, ce ciel, cette terre, partir pour de nouveaux horizons inconditionnés, insondables, perpétuels, et c’est bien en leur guise de nulle apparition, de virtualités, de puissances retenues, d’énergies compactes que ces horizons sont précieux, qu’ils nous arrachent à notre roc biologique pour nous attribuer la légèreté, la grâce de ces êtres de papier et de soie dont nous rêvons à défaut de pouvoir les nommer. Au moins, provisoirement, il nous faut cesser d’être

 

ces chrysalides aux élytres soudés,

ces insectes aux buccinateurs cloués,

déployer nos ailes, chanter à pleine voix

la texture libre de l’idéal,

donner champ à la vastitude du concept,

libérer le Soi de son habituel carcan,

poncer le derme pesant des contingences,

faire flotter la toile de notre peau,

la métamorphoser en une entité cinglant

à l’horizon de tous les vents,

du froid Boréal au tiède alizé en passant

par la limpidité du zéphyr, sa mouvance,

ses flux et reflux sans limites.

 

Blanche multitude

     Conséquemment, ces blocs d’herbe pliés dans leur pellicule de film plastique, bien plutôt que de les considérer selon la limitation de leur cercle, accroissons leur périmètre, portons-les à la dignité des choses essentielles. Autrement dit, pénétrons jusqu’au cœur de leur essence, invaginons-nous en leur chair ductile, souple, toujours renouvelée en raison même de leur incroyable plasticité, de leur infinie possibilité de mouvementation, de ressourcement, pluie originaire avant même qu’elle ne connaisse le terme du sol de poussière qui l’attire et la contraint. Nuée d’eau, fin brouillard, avant même que d’être goutte, irisation plurielle, diaphanéité à l’infini, disposition antéprédicative en attente de ses qualités, les possédant toutes à l’étrange mesure de ses latences, de ses possibilités. Faisons de ces meules de simples émergences de blancheur portant en leurs plis de clarté toutes les promesses du Monde. Remontons à l’origine, fêtons la dimension archaïque, sauvage des choses, des germes, des graines, des semences portant en elles toutes les promesses de futur. Ces « choses » (laissons-les en leur simplicité même de choses indéterminées), ces Choses Majuscules donc, faisons en sorte de ne nullement les abandonner dans une condition qui, trop imprécise, les rendrait orphelines en quelque sorte.

   Ces « Choses » blanches, efforçons-nous de leur attribuer l’acmé d’une valeur, laquelle viendrait en droite ligne de la dignité de quelque élévation dont, par simple effusion, elles tireraient toute la précellence de leur être, manière de Proto-Essence, d’Essence prédicative de celles à venir, Sur-Essentialité fécondant toute génération future dont elle serait l’unique et rayonnant principe. Oui, ici, se disent, en termes approchants, à peine voilés, le primordial de toute Idée sur son hypostase dans les sillons étroits et contraints de la quotidienneté. Et, exigence d’Idéal aidant, accordons-nous à ces « Choses » comme elles s’accordent à nous et vêtons-les

 

de cette belle lumière,

de cette limpidité de source,

de l’éclat du glacier sous

la belle lueur boréale.

  

   Fêtons l’émergence blanche du Langage, fêtons le mot tout juste venu à la conscience de lui-même, un lexique opalin, nacré, venu du plus loin de son être, trace, peut-être, des antiques langues cananéennes, de l’hébreu, du phénicien, du moabite, aube des temps où les dialectes sont souples, où les articulations sont dépourvues de saillies, d’arêtes, où elles ne relèvent nullement de la dureté du silex mais sont poncées  par la clarté originelle, galets lisses sous l’appui d’une bienveillante lumière.

   Fêtons l’émergence blanche de l’Amour, oh nullement le feu et l’orage d’une passion,  juste un souffle à l’orée des rencontres humaines. Adam et Ève ne sont pas encore là, l’Éden n’est pour l’instant qu’une vague lueur posée sur le front des futurs Existants, l’Amour est une aile de papillon, d’Atlas géant, du Grand Paon de nuit, du Papillon-Hibou, de Papillon-Comète de Madagascar, toutes présences aériennes bien plutôt qu’incarnées. L’Amour donc s’essaie à connaître la pure loi de son essence, il butine les cœurs, il répand son nectar sur le lisse des épidermes, il chuchote à l’oreille des futurs Amants des genres de comptines délicieuses dont nul ne peut connaître ni l’origine, ni la fin au motif que ce sentiment est un Absolu, qu’il s’efface à mesure qu’on veut le connaître, qu’il nous désespère par son absence, nous comble par sa présence. Il est fragile tel un cristal, c’est pourquoi, le plus longtemps possible, il faut le laisser dans sa mesure native. Trop d’empressement, trop de lumière et il retourne en son antre chercher la confidence, l’intimité, le clair-obscur qui est sa dimension la plus juste.

   Fêtons l’émergence blanche de l’Art, en-deçà même des premières ébauches pariétales, en-deçà du premier geste posé sur quelque subjectile que ce soit, pierre, bois, texture végétale. Imaginons quelque primitif bloc de Marbre sommeillant dans les veines d’une carrière non encore mise à jour. La carrière, en son essence de champ libre pour la création, la carrière comme réserve naturelle où, plus tard, se lèvera la belle effloresecnce de l’œuvre portée à sa perfection. Le marbre blanc, sans veine ni vergeture, le marbre en tant que pureté virginale de la pierre, le marbre en tant que matrice disponible pour l’émergence de la manifestation esthétique. Imaginons encore en cette moitié du IVe siècle av. J.-C, le Sculpteur Léocharès face à son caillou de marbre blanc inentamé, lequel ne connaît encore ni les coups de maillet, ni les vives entailles de la lumière. Léocharès, dans le silence de son acte, prélève, une par une, avec d’infinies précautions, les écailles qui cachent la statue de la Divinité. Elle, la Divinité, « existait » de tous temps, sise dans la pierre dont, un jour faste, le Sculpteur devait la libérer. De toute éternité donc, le dieu Apollon, dieu solaire et du chant, dieu guérisseur, dieu des purifications à la beauté sans pareille sommeillait dans les limbes du Temps. Enfin porté à la lumière, il symbolise le principe même, la quintessence du geste artistique. Il dit l’essence manifestée en sa gloire la plus évidente, en son immémorial mérite.

   Fêtons l’émergence blanche de la Liberté et de la Vérité en un seul lieu réunies. Ces substances blanches et pures ne proviennent que d’elles-mêmes, elles sont entièrement autonomes, puisant en leur propre la qualité, la vigueur, l’efficacité dont elles sont le beau et unique réceptacle, immersion en soi, au plus profond, de cette capacité, une fois libérée, de conquérir tous les horizons, de gagner toutes les latitudes, d’envahir la totalité de l’espace ouvert, en attente de son long voyage, au-delà des yeux d’infertile texture, le plus souvent de ces Hommes qui ne voient que le creux de leur paume à défaut d’en connaître l’illimité au-delà.

   Et la Vérité, l’exactitude de ce qui est, en tous lieux, en tous temps, comment pourrait-elle ne pas surgir de cette laine d’écume immaculée, comment ne pourrait-elle en être la neuve et éternelle effusion ? Ces dans ces plis de blanc que les Hommes, déjà cités, pourraient établir le site de leur intime connaissance : coïncider avec son propre Soi et ne jamais en différer, voici ce qui serait précieux sous ces horizons toujours enténébrés de faussetés, toujours tachés d’erreurs, pliant sous le joug des fourvoiements et des affectations de toutes sortes qui ne sont que marche de guingois du Peuple des Existants.

 

Voici, nous sommes arrivés au terme du

parcours symbolique de cette image.

Sans doute sommes-nous un peu

décontenancés de ce voyage

 parmi l’éther, parmi les concepts,

parmi les rêves de toutes sortes.

Certes, interpréter est toujours produire

des représentations selon Soi.

Chaque Soi apportant sa propre singularité.

Voilà, nous voulions la Blancheur en tant que

thème de tout commencement des choses.

Aussi bien aurait-elle pu en signifier la fin.

Toutes pensées sont ouvertes

qui font leur polychrome arc-en-ciel !

 

 

 

 

 

 

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14 septembre 2024 6 14 /09 /septembre /2024 08:29
De la relativité de la ligne

Esquisse : Barbara Kroll

 

***

 

   Cette image ne se donne nullement d’emblée. Du reste, aucune ne peut livrer son être à l’aune d’un premier regard. Ce dernier est toujours distrait, à peine sorti des limbes de l’ego, encore serti des touffeurs de la subjectivité. Tout regard qui sort du massif du corps doit d’abord s’arracher des adhérences qui le retiennent captif, il demeure comme retourné en soi, seulement disposé à examiner les choses intérieures, à éprouver, dans les mystérieuses pliures de l’âme, la subtile texture des états qui l’affectent continûment et le donnent pour cet illisible brouillard, nuée inapparente bien plutôt que goutte claire, que cristal dont, facilement, on pourrait décrypter les messages cachés. C’est bien là le rôle de toute anatomie que de garder en soi, dans de sombres et étroites coursives, ce qui, soudain exhumé à l’extérieur, serait menacé d’une immédiate destruction. Toujours une douleur, une vive souffrance que ce passage, cette expulsion de l’intime, lequel brûle ses ailes de papier à la trop vive lumière, les yeux Adverses en détruisant, aussitôt, la consistance de tulle. « Les yeux, fenêtre de l’âme », dit le dicton et si celui-ci est vrai (gageons que l’intuition populaire est exacte au titre de quelque étonnante compréhension dont nul ne pourrait déterminer la cause), donc si celui-ci est ourlé d’une belle authenticité, Chacun, Chacune saisira immédiatement la nécessité d’une prudence disposant le regard intérieur à se métamorphoser en vision extérieure.

   Si notre analyse sonne juste, il conviendra que notre description parte d’un intérieur irrévélé, secret, pour se donner, au plein jour, en tant que vision ouverte sur la vastitude du Monde après que d’infinies précautions auront été prises dans l’entreprise de défloration. Cependant l’écoulement d’un regard à l’autre, source devenant ruisseau, puis large rivière, puis fleuve étincelant, toute cette fantasmagorie étrange, cette alchimie souterraine, cette transmutation d’une conscience de lumignon à cette autre de vive clarté demeureront nécessairement une énigme, les choses de l’âme ne se laissant facilement interpréter. Alors, peut-être, faudra-t-il se contenter d’une notation, par le menu, des phénomènes qui voudront bien apparaître, ici ou là. Tout part d’une dimension totalement neutre, comme si « Linéaire » (le nom du Modèle), ne pouvait faire s’enlever sa matérielle texture que d’une longue absence, d’une sorte de Néant diffus dont elle proviendrait, ne pouvant rien savoir de son opaque naissance, désemparés que nous sommes comme le Déchiffreur de signes ésotériques pareils à des hiéroglyphes.

   Et quand nous disons « faire fond sur du Néant », cette assertion est redoublée au motif que la transparence du fond traverse en son entièreté la nappe translucide de sa substance. Intriquée, fondue dans le Rien, elle semble n’être, Linéaire, comptable que d’une évidente invisibilité. Mais comment un Être destiné à croître, à agir, à s’affirmer existentiellement, peut-il se rendre compréhensible à partir de cette illisible vapeur ? Sans doute au motif de l’équivalence : Être = Néant, dont, à l’évidence, nous ne pouvons rien formuler de conceptualisable.  Seulement être transis de doute, peut-être même être saisis d’une juste frayeur quant à la tragique réalité de notre propre condition.

   Sortir du Rien, s’affirmer en tant que possible objet du Monde, voici la mesure décisive au gré de laquelle (cette « évidence » demeurant pure hypothèse) une Existence peut faire signe, émettre des sons, articuler des mots, se propager dans l’espace, s’insérer dans le flux du temps. Que nous n’ayons pu en déterminer les raisons d’apparition est non seulement réel, mais nécessaire, car jamais interrogation essentielle ne trouve de réponse claire, uniquement la rapide intuition de l’instant, uniquement la pointe, l’étincelle d’une phénoménologie de l’immédiatement préhensible, du vent qui passe et ne laisse, derrière lui, que l’empreinte d’un souffle sur le visage des Regardeurs. Dans l’ordre de cette apparition spectrale, ici, sur cette image en devenir, cette manière de point d’interrogation (?) inversé, diffusion de rose pastel, aquarellé qui dit l’eau sans en appeler la présence, qui dit la chair sans en imposer l’heureuse et ferme densité. Tout est évoqué dans une douce suggestion, tout se livre à même son retrait et c’est peut-être ceci, le geste artistique, une rapide impulsion, une subite évocation, des pointillés s’opposant à la ligne consistante, compacte du réel.

   Détourant Linéaire, plutôt que de l’armorier de l’intérieur, à même sa chair, cette touche volontairement distante ne nous dit-elle le fragile de l’humain, son essence toujours en question, son chant de Sirène que le premier vent pourrait dissoudre, comme une hallucination s’effaçant au gré de son peu de présence ? Une réserve cependant, le visage (mais est-ce un visage ou, plutôt, sa seule fiction ?), se colore, lui aussi, de cette touche qui dit, tout à la fois, sa possible venue et, aussi bien, sa possible abolition, sa possible révocation : quelque chose s’est levé du Rien qui y retourne. Certes, cette figuration de la présence humaine nous dérange, nous place face à nos propres apories, nous convoque à l’étroitesse du Présent, Passé et Futur sans épaisseur dont nous supputons qu’il pourrait s’agir d’une fable, d’une habile mythologie disposée à nous tromper.

   Les cheveux sont une chute de corde de chanvre, si près de la contorsion végétale. L’œil unique qui s’offre à nous, œil cyclopéen s’il en est, la puissance de son regard pourrait nous détruire. Quant à la bouche, ces vigoureux traits de sanguine en guise de lèvres, ne nous dit-elle l’affliction de paroles qui ne pourraient être que l’étrange et ténébreuse mise en musique de quelque conflit intérieur, des braises crépitent qui ne nous laisseront nul repos. Représentation qui, comme à l’accoutumée, chez cette Artiste, nous ôte du réel manifeste pour nous conduire en ces contrées illisible de la Métaphysique que beaucoup s’ingénient à gommer, alors qu’elle tresse, en son entier, cette Métaphysique, les lignes mêmes qui constituent notre silhouette la plus probable, la plus effective. Annuler la Métaphysique, c’est simplement renoncer à la voir mais nier n’est pas invalider, seulement céder à quelque croyance logée en son for intérieur.

   Face à Linéaire, nous nous trouvons, d’emblée, face à nous-mêmes car, de Linéaire ne pouvant rien affirmer, la réflexion se retourne, tel un boomerang existentiel vers qui-nous-sommes, nous mettant en demeure de répondre de notre vie trouée de silences, empreinte des doutes les plus massifs qui se puissent imaginer.  Mais nous sommes acculés, en une certaine façon, à réaliser l’inventaire de cette pure Énigme. En elle, tout est porté au paroxysme d’une incompréhension, tout est disposé dans un genre d’illisible Chaos qui joue avec le nôtre propre, l’intérieur, auquel nous n’avons jamais accès sauf à la répétition d’interrogations vides, de réponses qui tardent à venir, font leur bruit de rhombe quelque part dans les tissus serrés de nos aponévroses. Mais Linéaire est là que nous ne pouvons davantage livrer au suspens. Linéaire : cette ligne continue temporelle, cette immense et complexe sinuosité qui ne fait que nous égarer dans le vaste labyrinthe des choses insues, aperçues seulement, jamais confirmées en une conclusion positive, une possibilité de parole. La main de Linéaire, ce genre de gant qui laisse égoutter son sang au rythme d’une étrange clepsydre, cette main donc tient une cigarette, laquelle est l’image même de la combustion de l’âme, la dévastation d’un corps de nulle présence. Seule l’évanescence d’une fumée sur laquelle nous ne pouvons plaquer la moindre des justifications. Fumer pour fumer, genre d’étroite tautologie se refermant sur son mystère.

   Et combien est inquiétant ce carrefour de lignes, on dirait la disposition croisée, la transparence, la superposition infinie de figures telle qu’imaginée par les recherches du Cubisme synthétique : tout se dit de tout en une évidente conflagration des temps et des espaces. La poitrine n’est poitrine qu’à partager son aire, se confondre avec l’arrondi de l’épaule, le galbe du genou. Et ainsi de toutes les lignes qui se chevauchent, se croisent, confluent en un bizarre maelstrom. Une figuration d’avant même la Genèse, un déluge de membres, une indistinction de tout ce qui va prétendre vivre et se donner en tant que mirages de l’être. Et cette posture des jambes, deux lianes rouges qui miment le mouvement alors même que le cercle rose les enclot en une façon d’étroite geôle. Et ce bras de suie noire, cette forme quasiment liquide semblant s’écouler vers l’aval du dessin avant même que de chuter sur le sol de néante texture.

   Ici, dans la globalité de l’énonciation plastique, tout ne naît et ne croît qu’au prix d’une décroissance, d’une involution dans l’antéprédicatif, le non encore proféré, le non encore visible. Si nous regardons ce dessin dans sa configuration symbolique, ce qui s’annonce, ceci : le dos est accoté au Passé dont il semble renier jusqu’à l’existence, le visage tendu vers le Futur est gommé en son intention même, biffé qu’il est pour n’être nullement venu au terme de son épiphanie. Le corps en son ensemble, le corps en sa flexuosité n’est qu’une résurgence d’un Chaos natif réclamant son dû. En fait Linéaire, paradoxalement, existe à ne nullement exister. Bien sûr ceci est parfaitement incompréhensible, extérieur au Principe de Raison et c’est bien en cela que cette image est précieuse : elle aiguillonne le scalpel de notre lucidité, le met en demeure de se hausser à la pointe extrême de notre conscience, non pour y apporter une réponse, pour y allumer la braise d’une question et la maintenir dans ce brasillement, cet étincellement, l’instant d’une éternité.

 

Ce complexe de lignes n’a d’autre but

que de nous inciter à sonder celles

qui édifient notre esquisse,

que nous sentons confusément,

comme des lignes de la main

où ne nullement lire notre Avenir,

pas plus que faire surgir notre Passé,

seulement questionner notre Présent

et n’en point sortir.

Vivre la présence du Présent

et ne point porter sa vision au-delà

de cette vue en meurtrière.

Tout au-delà de celle-ci est déjà

perte en des avens

d’innommable mesure.

 

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11 septembre 2024 3 11 /09 /septembre /2024 10:02
L'empreinte de l’Absolu en nous

Picasso : chercheur d’Absolu ?

Source : Image du Net

 

***

   En guise d’introduction à cet article, je publie, ci-après, le texte concernant la notion « d’Absolu », d’après le Site « La-Philo » :

 

Qu’est-ce que l’Absolu ?

 

   « Du latin absolutum, l’absolu signifie ce qui est indépendant de toute autre chose.

   Le problème de l’absolu est le problème fondamental de la philosophie : l’être existe-t-il en soi, indépendamment de la pensée qui le pense ? Une philosophie est réaliste quand elle répond par l’affirmative (Platon, Spinoza, Schelling), idéaliste quand elle répond par la négative (Fichte, Hegel), agnosticiste si elle refuse d’y répondre (Kant).

    Il est certain que la recherche de l’absolu (relire le superbe roman de Balzac), c’est-à-dire quelque chose d’autre que nous-mêmes, en quoi nous pourrions nous perdre, est le moteur de tout travail intellectuel, et même selon Hegel, de toute action humaine : “La réflexion philosophique nous conduit à l’absolu, mais elle requiert une patience et un travail infinis. La foi religieuse, l’amour, le suicide ne sont qu’une impatience de l’absolu”.

   A la suite de Fichte, les philosophes distinguent l’absolu en soi (impossible à atteindre) de l’absolu que l’homme peut réaliser dans la réflexion philosophique. C’est ce qu’on appelle le savoir absolu : il ne désigne pas un savoir total, englobant toutes les choses qui existent dans l’univers, le savoir absolu est un savoir de ce qu’il y a de plus haut, un savoir où l’homme s’identifie, par l’exercice de sa pensée, à ce qui n’est pas lui. Selon Hegel, le savoir absolu est “l’identité de la pensée et de l’être“.   (C’est moi qui souligne)

 

*

 

   Mes commentaires seront ceux portant sur les définitions de cet article, autrement dit ils répondront, Joël, du moins je l’espère, aux questions que vous vous posez car je suppute, derrière vos nombreuses interrogations, un questionnement au sujet de ce thème fondamental de l’Absolu (que j’orthographie avec une Majuscule, pour sa valeur de pure essence, non pour sa sujétion à quelque idée de Dieu ou des dieux que ce soit).

 

   Mon texte :

 

   « Alors nous demeurons en nous le plus longtemps possible, bien serré dans l’essaim dru de notre chair, à l’abri derrière le linge de notre peau »

   « Nous sommes des enfants aux mains vides qui, toujours, rêvons de devenir des enfants aux mains de lumière. Alors nous les tendons, nos mains, en avant de nous afin d’y recueillir l’éclat d’un cristal, la clarté d’une gemme, la rutilance d’un or. Parfois ceci arrive qui crée le lit d’un ravissement. Alors nous demeurons en nous le plus longtemps possible, bien serré dans l’essaim dru de notre chair, à l’abri derrière le linge de notre peau et c’est une manière d’infini qui nous visite dont on voudrait qu’il durât toujours, qu’il nous ouvrît ces portes invisibles du domaine sans pareil de l’imaginaire. Car si nous sommes des êtres incarnés, des êtres du réel, nous sommes tout autant de mystérieuses entités dont nous ne connaissons les frontières, dont nous sous estimons les puissances cachées. Peut-être, en nous, la force de l’arbre séculaire, le fleuve de lave incandescent, le bleu des glaciers s’enfonçant dans la nuit polaire. » (Je souligne)

 

   Le commentaire de Christine Raison

 

   « Très beau. Comme un derviche tourneur, une main vers le ciel, l’autre vers la terre .la tête basculée sur l'épaule. »

 

   Vos commentaires, Joël :

 

   « Peut-être...peut-être...Jean-Paul ...On peut toujours rêver ou avoir la foi...Laquelle ? Je ne sais pas...Pour tout dire je suis incapable de sortir de mon corps et de mon esprit lesquels ne font qu'un (cf.Spinoza entre autres)...Je suis, je crois, un matérialiste impénitent, un "être incarné, un être du réel", comme vous le dites...Mes "puissances cachées"? Non, y croire m'entraînerait trop loin...du côté de l'occultisme ou de l'irrationnel de façon générale et je ne le peux pas, vraiment pas...Je suis un amoureux des arbres, de l'arbre mais de là à l'embrasser (au sens propre) comme j'ai vu le faire pour entrer en communication, communion ou je ne sais quelle fadaise du même ordre avec lui, ça je ne le peux pas...C'est certainement un handicap qui m'interdit, entre autres d'apprécier certains poèmes, voire une certaine poésie...Manque de sensibilité peut-être...Je ne le crois pas mais...Bref , il me manque quelque chose...Et pourtant j'apprécie ô combien vos textes, Jean-Paul, même si je ne les lis pas tous avec la même attention (et je vous prie de m'en excuser). Ma prose va vous paraître bien pauvre. J'ai osé, je ne recommencerai pas de sitôt. Amitiés. Joël. »  (Je souligne)

 

   Ma réponse concise :

 

    « Joël, vos remarques méritent mieux qu'une réponse rapide. Pas plus que vous je n'embrasse les arbres en chantant pour obtenir une grâce venue d'on ne sait où. Le panthéisme, s'il peut être intéressant en tant que sujet d'étude, ne m'émeut guère. Aucune autre foi ne m'anime que celle de la Littérature, de la Philosophie, de l'Art. Mais je développerai ceci plus en profondeur avant longtemps. Amitiés. JP. »

 

   Mon commentaire plus précis (il mêlera en une unique synthèse vos belles remarques et quelques réflexions d’ordre général, quelques concepts philosophiques tels qu’évoqués à l’initiale de ce texte)

 

    Je crois qu’il faut commencer par cette notion d’Absolu dont, à l’évidence, l’on ne devrait rien dire puisque sa substance nous demeure inatteignable. Donc du dicible à propos de l’indicible. Je crois, qu’en direction de cette pure abstraction nous, les Existants, devrions nous abreuver aux trois racines évoquées :  de l’être ne dépendant nullement de la pensée (thèse Réaliste), ensuite de l’être sous la coupe de l’unique pensée (Idéalisme), enfin de l’être dont nous ne pouvons rien dire (position agnostique). Car, vis-à-vis des entités métaphysiques, nous devrions nous situer au niveau seul du doute sceptique puisqu’aucune logique, aucune délibération rationnelle ne sauraient en percer l’énigme. Cependant, à défaut de flotter indéfiniment dans la vêture inconfortable de l’indécision, de l’incertitude, convient-il que nous opérions un choix. Choix peut-être inconscient au motif qu’il semble essentiellement dépendre de nos inclinations intimes, des affinités auxquelles j’attache la plus grande importance.

   Pour ma part, et depuis bien longtemps, c’est la position Idéaliste qui me paraît constituer la thèse la plus soutenable. Je sais, au regard de votre matérialisme affirmé, combien l’idée que les choses n’existent qu’à l’aune de la pensée, ceci doit vous paraître notion ambiguë, sinon délibération alambiquée d’une conscience s’alimentant à quelque source obscure. Ce faisant, modeste Idéaliste, je ne fais que m’inscrire dans une lignée venant de la nuit des temps philosophiques. Points de repère de ce concept majeur : Platon et sa Théorie des Idées, Idéalisme absolu de Berkeley, apogée de ce mouvement avec Kant, Fichte et Hegel.

   Mais je n’abuserai davantage de références que chacun peut trouver dans les divers médias qui jalonnent le parcours d’Internet. C’est certainement la conception platonicienne qui m’a le plus influencé, renforcée par les travaux du néo-kantisme sur ce sujet. Je ne donnerai qu’une citation qui me paraît exemplaire sur le contenu même de l’Idée, telle que développée dans le magnifique ouvrage de Julien Servois « Paul Natorp et la théorie platonicienne des Idées » :

  

   « …l’Idée, à titre de connaissance pure, indépendante de l’expérience, se fonde exclusivement sur le ‘’procédé logique’’, sur la pensée comme procès dialectique autonome. L’être de l’idée consiste entièrement dans le fait qu’elle est une position au sein de ce procès… »

  

   L’évident intérêt de cette définition néo-kantienne consiste dans le fait de ne nullement se fonder sur un a priori religieux, de faire intervenir quelque mystérieux Démiurge. L’Idée est simple fonction logique, « l’Idée est rigoureusement identique au concept comme fonction, comme relation génératrice du divers à unifier. »

   Ici la réflexion s’enclot de façon totalement déterminée dans le Principe de Raison, ce qui peut rassurer bien des Sceptiques et des Agnostiques. En une certaine manière, elle s’exonère du district Métaphysique en tant que Philosophie Première, pour être simple et effective « transcendance » dans le domaine observable par ses effets, du concept, de l’activité réflexive de l’Homme, de son intérêt pour les questions épistémologiques. En fait, il s’agit d’une démarche vis-à-vis de la connaissance, donc d’une visée strictement existentielle ne possédant nul arrière-monde. Pour résumer les parties saillantes de cette inclination naturellement anthropologique, il suffit de reprendre quelques termes de la définition : « le savoir absolu est un savoir de ce qu’il y a de plus haut, un savoir où l’homme s’identifie, par l’exercice de sa pensée, à ce qui n’est pas lui. »

   D’une manière assurée nous pouvons affirmer que « ce qui n’est pas lui », ne fait nullement signe en direction d’une brume liée en quelque sorte à ce que vous nommez « l’occulte » ou « l’irrationnel ». « Ce qui n’est pas lui » : l’ample mouvement de l’Histoire, les infinies productions de l’Art, mais aussi bien, et non de manière univoque, le fait Religieux. Å propos de « religieux », je crois fermement que chaque individu s’y rattache en une certaine manière, simplement au motif de sa valeur étymologique de « religare ». Le dictionnaire : « Le mot «religion » dérive de religare (lier, attacher) ». Et, bien évidemment nul Homme ne pourrait affirmer sa pleine autonomie, son autarcie à la façon d’une « monade sans portes ni fenêtres. » Toujours, pour l’Existant, nécessité de se rattacher à une terre, à un ciel, à un amour, à une œuvre et la liste des désirs à accomplir et combler serait infinie.

  

    D’un lexique plein de connotations

 

   Mon texte use d’un vocable qui ne fait que couper la branche qui le flagellera. « Laurent, serrez ma haire avec ma discipline. » En effet, quoi de plus religieusement, spirituellement connoté que « lumière », « cristal », « gemme », « or », « infini », « invisible », « mystérieuse entité », « puissances cachées ». Mon Amie Christine Raison pense même y reconnaître « un derviche tourneur, une main vers le ciel, l’autre vers la terre », c’est dire le profil même, non d’une « transcendance » dont j’assume l’entière valeur, mais celui, mystérieux, dissimulé de quelque « deus absconditus », ce Dieu inconnaissable de la Raison Humaine, ce Transcendant dont pourtant, mon athéisme foncier, n’appelle nullement la possible « présence ».

   Ce lexique, pour éthéré, diaphane qu’il soit, possède une redoutable efficacité conceptuelle au motif que, toujours, il s’inscrit dans le procès dialectique de toute signification.

 

Rien ne signifie qu’à partir du Tout,

Un à partir du Multiple,

Être à partir du Néant,

Infini à partir du Fini,

Absolu à partir du Relatif,

Transcendant à partir de l’Immanent

et la liste serait exhaustive qui n’en finirait pas.

 

   Ces termes essentiels, en leur valeur d’Idées, sont convoqués en tant que Points fixes, Positions immuables, Amers sur lesquels fixer notre erratique regard, Orients pour se diriger dans l’exister, Sémaphores nous disant notre place, ici et maintenant, dans la vaste sphère de l’Univers. De la même manière, ces lignes et lieux imaginaires, ces Pures Idées des Pôles, des Équateurs, des Méridiens, des Tropiques ne font présence qu’à déterminer les divers champs qu’ils constituent à titre de savoirs assurés de leur être. Ainsi, le Méridien de référence, dit de « Greenwich », traverse-t-il l’Océan Arctique selon les coordonnées de 90° 00′ N, 0° 00′ E, alors que la Mer du Groënland bénéficie des coordonnées de 81° 39′ N, 0° 00′ E. Ce qui revient à dire, d’une manière aussi simple qu’évidente, que le Méridien en tant qu’Idée détermine aussi bien les Territoires des deux Mers, leur affectant abscisses et ordonnées qui sont leurs propres déterminations géographiques. Ôtez l’Idée de Méridien et, corrélativement, la suppression du Déterminant entraîne, de facto, la disparition du déterminé. Plus de Méridien, plus d’Océan Arctique, plus de Mer du Groënland. Les choses sont aussi claires que ceci : Déterminant et déterminé sont en relation dialectique étroite, si bien que l’un ne saurait s’envisager (prendre visage) sans l’autre. D’où l’absolue nécessité de l’Idée si l’on veut attribuer au réel les contours qui le définissent, si l’on veut donner corps à la tâche de comprendre ce qui fait phénomène à titre de pur corrélat de l’Idée, dans l’optique des postulats de l’épistémologie aux termes desquels il faut bien poser un fondement théorique. Dans le langage de Julien Servois : « Il faut par conséquent affirmer que l’Idée est et qu’elle seule, au sens strict du terme, est. Elle est, en effet, à titre de détermination et cette détermination est elle-même pleinement déterminée par rapport à ce qui est « à déterminer » : le phénomène. »

   L’Idée, en son essentielle valeur de Paradigme, d’Archétype de la réalité, s’impose de soi, du moins aux yeux des Idéalistes, comme la référence absolue selon laquelle percevoir adéquatement le Monde et tenter de comprendre son contenu, ainsi que celui des Êtres qui en traversent la texture complexe. L’intérêt de cette théorie est sa valeur explicative globale qui ne laisse rien dans l’ombre. Ainsi les Idées ont-elles une singulière efficience dans la saisie de ce qui toujours nous questionne.

  

   Efficience ontologique : les Formes sont les êtres les plus réels dont les choses matérielles ne sont que les copies.

   Efficience épistémologique : les Formes sont le plus haut degré d’intellection, donc de connaissance. (Ceci a été abordé plus haut).

   Efficience éthique : les Formes, essentiellement celle du Bien, fixent l’objectivité des valeurs morales.

   Efficience esthétique : le Beau est entièrement déterminé par la position de surplomb de l’Idée.

   Efficience politique : le gouvernement de la cité découle des préceptes dictés par les Formes.

  

   Je conçois aisément, Joël que ce lexique technique ne vous désoriente (ne vous déporte donc de l’Idée), mais sa juste compréhension est nécessaire à la saisie de ce qui, ici, s’exprime avec quelque difficulté. En matière de Philosophie, d’Art, de Littérature (les trois pieds sur lesquels je fais reposer quelques unes de mes réflexions) ces trois domaines (et vous êtes bien placé pour en avoir éprouvé la fine et complexe constitution) impliquent une longue méditation et un temps d’incubation non moins long afin que naissent, en Soi, nullement des certitudes (ceci serait bien présomptueux !) mais que se lèvent quelques intuitions, que brillent à l’horizon de la pensée ces subtiles Idées-Sémaphores dont la persistance puisse désocculter le réseau serré des difficultés inhérentes à toute progression sur la voie de la connaissance.

   Maintenant, en une formule ramassée : « L’Ego est à la fois sujet et objet », convient-il de percevoir cette nécessité, pour tout esprit idéaliste, de réaliser la fusion de qui-il-est avec ce-qui-fait face, manière de condensation, de cristallisation du réel et de la conscience qui s’y rapporte. Ce concept ou plutôt ce sentiment d’immersion du Soi dans une sorte de Conscience Universelle qui le déborde et le sollicite a trouvé, sous la plume de Romain Rolland, l’expression de « sentiment océanique », dont Freud, en son temps, fit le commentaire. Je citerai, ci-après, un large extrait d’un article de Jean-Marie Mathieu : « Sentiment océanique chez Platon et dans le platonisme chrétien. » :

  

   « Le premier emploi de ce genre que je rencontre se trouve dans un passage célèbre du Banquet de Platon. Diotime, la prêtresse de Mantinée qui fut son maître, évoque pour Socrate les étapes de l’initiation érotique au beau : la bonne voie, sous un bon directeur, consiste pour l’Amant, dans sa jeunesse, à aimer un seul beau corps, puis plusieurs, puis tous ; il passe à la beauté présente dans les âmes et enfante alors des discours éducatifs, ce qui le conduit à considérer la beauté qui se présente dans les mœurs et dans les lois. Mais : [Banquet 210 c-d] :

    « …mais que, tourné (l’Amant) vers le multiple océan du beau et le contemplant il enfante une multiplicité, une beauté et une magnificence de discours et de raisonnements dans une philosophie d’une générosité sans mesquinerie, jusqu’à ce que, renforcé et grandi là, il saisisse dans sa vision une sorte de science unique que je vais approximativement décrire, celle d’un beau que je vais approximativement évoquer. »

« Et la suite du texte évoque le Beau en lui-même, par lui-même, étant avec lui-même dans la perpétuité de sa forme unique. La présence, à cet endroit, du symbole de l’Océan du Beau, dans cette théorie du progrès contemplatif (et pédagogique), nous fait apparaître des traits qui peuvent faire penser au sentiment océanique : le côté religieux, que marque l’emploi de termes empruntés aux mystères au début de cette partie du discours de Diotime qui décrit les étapes de l’initiation ; le côté affectif, dont il n’est peut-être pas trop naïf de rappeler que la simple thématique érotique le met en évidence ; la situation de cette contemplation à une étape valorisée – car elle est située presque au sommet – dans ce chemin ou cette ascension qui symbolise le progrès intellectuel ou spirituel. »  (Je souligne)

   

   Certes, mes emprunts nécessitent, de la part du Lecteur que vous êtes, Joël, motivation et concentration, effort aussi, car pénétrer une pensée exigeante suppose une exigence de Soi et une disposition à déflorer les arcanes d’une démonstration, je l’avoue, parfois difficile, sinon pouvant entraîner l’abandon du texte. Alors, admettant que, jusqu’ici, vous m’aurez accompagné dans ma complexe « démonstration », je ne vais retenir, à des fins d’exposé, que trois segments précis des propos ci-dessus, à savoir : « le côté religieux », « le côté affectif », « le progrès intellectuel ou spirituel ».

  

   Par « côté religieux », j’entends, comme expliqué précédemment, la simple et évidente volonté d’être « relié » (religare), relié aux Choses, aux Autres, au Monde, ce triptyque étant le plus petit dénominateur commun dont nous ne pourrions faire l’économie qu’à sortir du réel lui-même. Je ne connote quelque contenu de foi ou de croyance que ce soit, estimant les Religions estimables, mais les considérant comme des fables ou, au moins, des mythologies. Mes Amies croyantes sont informées de mes idées à ce sujet. Quant au contenu « affectif », qui donc, face au sublime de la Nature, n’a jamais éprouvé un genre d’ivresse, de bouleversement, d’admiration de telle ampleur que, l’espace d’un instant, l’on se sent uni au paysage, nullement fragment isolé, mais appartenant à cet étrange Tout qui nous sollicite et nous décrit comme l’un des siens. C’est uniquement ceci, ce transport, cette métamorphose de Soi « ce qu’il y a de plus haut, un savoir où l’homme s’identifie, par l’exercice de sa pensée, à ce qui n’est pas lui », pour reprendre la définition de l’Absolu déjà citée, c’est donc ceci que j’ai voulu énoncer dans la phrase suivante : « Peut-être, en nous, la force de l’arbre séculaire, le fleuve de lave incandescent, le bleu des glaciers s’enfonçant dans la nuit polaire. »

  

   Ici, vous faites allusion, Joël, à ces attitudes qui vous posent problème, que vous définissez de cette manière : « Je suis un amoureux des arbres, de l'arbre mais de là à l'embrasser (au sens propre) comme j'ai vu le faire pour entrer en communication, communion ou je ne sais quelle fadaise du même ordre avec lui, ça je ne le peux pas... »

 

et je peux vous dire, Joël, que je consone avec vous d’une façon totale. (Je souligne)

  

   Bien évidemment, la Nature (la Phusis des Anciens Grecs, cette énigme, cette puissance primordiale, ce déploiement à l’infini des virtualités) la Phusis donc n’est nullement ce que nous sommes mais il est évident que nous participons d’elle et participons à sa belle efflorescence.

Vision panthéiste ?

Sentiment religieux exacerbé ?

Fusion mystique en un Grand Être indéterminé ?

 

   Chacun selon ses inclinations se situera dans une réponse singulière, décision qu’il ne pourra partager qu’avec Soi, en toute hypothèse.

 

L’intime, le vécu intérieur,

 les affinités particulières,

 tout ceci n’autorise jamais qu’un rapport,

une relation de Soi à Soi.

 

   Jamais l’Autre n’en pourra être l’interprète. « … cette ascension qui symbolise le progrès intellectuel ou spirituel », voilà la visée qui me concerne, à commencer par le « progrès intellectuel ». Quant au « spirituel », ce terme n’est nullement un « gros mot », un lexique dont on devrait avoir honte, en dissimulant les manifestations dans une ombre secrète de Soi. En ce domaine, je prendrai, quant à ce spirituel, son occurrence la plus modeste, la plus familière, telle que suggérée par le dictionnaire :

    

   « (Ce) qui est de l'ordre de l'esprit ou de l'âme, qui concerne sa vie, ses manifestations, qui est du domaine des valeurs morales et intellectuelles ; (personne) qui étudie ce domaine. »

    

   Vous aurez saisi que de cette définition générale, je ne retiendrai que le « moral » et « l’intellectuel », évinçant, d’emblée, la notion « d’âme » bien trop connotée religieusement. Le « spirituel », le travail de l’esprit, vous l’aurez compris, je le destine à ce que je nomme mes « minces transcendances », à savoir Art, Littérature, Philosophie et ceci est récurrent, si ce n’est obsessionnel dans mes divers écrits. Je crois à une valeur laïque, profane de la spiritualité, telle qu’on peut la trouver dans les Grands Textes et les grandes Œuvres de l’Humanité, nullement dans la mesure obscure, pour moi, d’une Création Divine. Pour autant je ne prétends nullement, à l’instar de quelque Philosophe, que l’Homme est Dieu, car cette posture ne fait que réintroduire le Divin dans la sphère compréhensive bien plutôt que de l’en écarter.

   C’est bien le défaut le plus apparent de toute attitude dogmatique que d’énoncer l’existence d’une Vérité Absolue à l’aune de laquelle toute énigme trouverait le lieu unique de sa résolution. Cette posture n’est rien moins que naïve, outre qu’elle suppose la restriction de la liberté individuelle rétrécissant comme peau de chagrin. Toute liberté ne saurait résulter que d’une confrontation de Soi à Soi, sans intermédiaire, sans médiation aucune, là seulement un engagement signifie autre chose que le récit d’une fiction apprise par cœur, laquelle ne fait que vous exonérer d’être vous-même jusqu’à l’extrémité de qui-vous-êtes.

 

Être-Soi jusqu’au bout est une éthique,

   Être-Soi au motif de l’application d’un dogme est tout au plus une esthétique, à la condition cependant qu’elle trouve en elle quelque forme de ce Beau dont Platon se plaît à brosser les traits dans « Le Banquet ».

  

   Enfin, il me semble que je ne puis clore cet article sans mettre en position d’évidente contiguïté, pour moi au moins, Idéalisme et Romantisme, au motif que cette intense émotion, ce singulier ressenti intérieur, cette primauté du sentiment sur la raison face à la Nature, avec le fameux « sentiment océanique » qui l’accompagne, se retrouvent chez nombre d’Écrivains et d’Artistes relevant, sans quelque ambiguïté que ce soit, de ce mouvement. En France : François-René de Chateaubriand, Madame de Staël, Hugo, Sand, Lamartine, Vigny, Nerval, Musset. En Allemagne : E. T. A. Hoffmann, Friedrich Hölderlin, Heinrich von Kleist, Novalis, Jean Paul. En peinture allemande : Caspar David Friedrich (j’ai commenté à maintes reprises plusieurs de ses chefs-d’œuvre), Philipp Otto Runge ; en peinture française : Eugène Delacroix Théodore Géricault ou Paul Delaroche.

Quelques mots qui attestent de cette confluence de l’Idéalisme et du Romantisme :

 

    « Avant de devenir un automatisme de l’histoire littéraire du symbolisme, la qualification par l’adjectif idéaliste pose une équivalence entre idéalisme philosophique et romantisme. Stricto sensu, le mot idéalisme au XIXe siècle désigne cette école philosophique, légèrement en avance chronologique sur l’éclosion du premier romantisme allemand. (…) le parallèle désignerait seulement des conceptions communes, des jeux d’influence, des convergences thématiques… » - « Idéalisme allemand et romantisme, un exemple d’arraisonnement » - Éric Leclerc. (Je souligne)

  

   Je demeure intimement convaincu que l’on ne peut être Idéaliste qu’à la condition d’être Romantique et, corrélativement, que le Romantisme ne peut s’abreuver qu’à des sources Idéalistes. Å l’appui de mes assertions, je voudrais citer trois auteurs, Jean-Paul, Nerval, Rousseau, dont il me semble que leur écriture, leur inclination d’âme, leur tropisme particulier font signe en direction de ce mystérieux « sentiment océanique » dont il faut bien situer les rives, quelque part, dans la géographie littéraire. 

  

   Jean-Paul – « Choix de Rêves »

  

   « Quitte la terre, monte dans l’éther vide ; regarde, tout autour de toi, la voûte sphérique faite de soleils cristallisés, à travers les fentes de laquelle la nuit infinie regarde. Tu peux voler durant des siècles sans atteindre le dernier soleil. Tu fermes les yeux, et te lances en pensée par-delà l’abîme et par-delà tout ce qui est visible ; et, lorsque tu les rouvres, de nouveaux torrents, dont les vagues lumineuses sont des soleils, dont les gouttes sombres sont des terres, t’environnent, montent et descendent, et de nouvelles séries de soleils sont face à face, et la roue de feu d’une nouvelle Voie Lactée tourne dans le fleuve du Temps. »

  

   L’on peut être déconcerté par le style jeanpaulien fait de subites fulgurations, d’efflorescences verbales, de flamboiements stylistiques. L’on peut attribuer cette inimitable prose poétique à son attrait pour le fantastique, le génie du « cauchemar romantique », à sa fascination de « visionnaire apocalyptique » et ramener toutes ces « étrangetés » à la résurgence, en lui, des études de théologie au temps de sa jeunesse. Peu importent les considérations au sujet de la source d’inspiration. Ce que je crois profondément, c’est que de telles lignes auraient pu être écrites par des agnostiques éblouis, aveuglés, happés par la sublime radiance de la beauté partout répandue à condition que l’on veuille bien ouvrir les yeux et consentir à en éprouver le souverain frisson.

 

    Gérard de Nerval, Aurélia ou le rêve et la vie (incipit)

 

   « Le rêve est une seconde vie. Je n'ai pu percer sans frémir ces portes d'ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible. Les premiers instants du sommeil sont l'image de la mort ; un engourdissement nébuleux saisit notre pensée, et nous ne pouvons déterminer l'instant précis où le moi, sous une autre forme, continue l'œuvre de l'existence. C'est un souterrain vague qui s'éclaire peu à peu, et où se dégagent de l'ombre et de la nuit les pâles figures gravement immobiles qui habitent le séjour des limbes. Puis le tableau se forme, une clarté nouvelle illumine et fait jouer ces apparitions bizarres ; - le monde des Esprits s’ouvre pour nous. »   (Je souligne)

 

   Certes, le rêve nervalien nous désoriente et nous questionne à la fois sur ce monde étrange qui surgit à la lisière des rêves.  Ici se pose une énigme : nous savons, au moins dans ses grandes lignes, ce qu’est la Conscience, au moins les effets qu’elle produit. Mais, l’Inconscient, la partie immergée de l’iceberg, quelle est-elle, quelle est sa nature, sa consistance, la substance même de son réel (?), de son Irréel devrions-nous dire. Qu’est-ce ce qui se donne à voir (?), ou, plutôt à ne pas voir, cet invisible doué d’un indicible dont, à l’évidence, nous ne pouvons rien dire, sinon en halluciner le contenu au travers du rêve éveillé, du rêve diurne, de l’intuition sur ses lisières les plus ténues. Quelle est donc la texture de ce « moi, sous une autre forme », dont cependant Nerval (ou Gérard Labrunie ?) nous dit qu’il « continue l'œuvre de l'existence ». Qu’y a-t-il, ici, à comprendre ? Ce Moi est-il encore, en une certaine mesure, « existentiel » ? Sinon, est-il seulement « essentiel », donc essence indéterminée ? Est-il, ce Moi, devenu identique aux « pâles figures gravement immobiles », et alors l’Éros rêvant, s’est-il métamorphosé en Thanatos, ce diaphane habitant « le séjour des limbes », manière d’halluciné phénomène venant tout droit du site nébuleux de la Mythologie ?  

  

   « Odysseum » nous dit :

  

   « On voit aussi se dessiner une forme de rapport consubstantiel entre le sommeil, le rêve et la mort, entre Hypnos, Thanatos et Oneiroi, les enfants de la Nuit selon Hésiode :

« Nuit enfanta Trépas, elle enfanta Sommeil, elle mit au monde la troupe des Songes » (Théogonie, vers 211-212)

  

   Mais, dites-moi, Joël, avons-nous des pouvoirs de médiums ou de spirites pour percer ces mystérieux arcanes, ces « réalités » alchimiques si mouvantes que nous n’y pouvons rien lire, si ce n’est l’image de notre propre désorientation ? Écoutons encore ce qu’a à nous dire Allan Kardec, le fondateur du spiritisme :

   

   « Les Esprits sont les êtres intelligents de la création. Ils peuplent l’univers en dehors du monde matériel. L’Esprit ressemble à une flamme, une lueur, une étincelle éthérée. La couleur est semblable à l’éclat du rubis. Une des qualités principales de l’Esprit est son ubiquité. Il est plus rapide que la pensée et pénètre n’importe quel élément : la terre, l’eau ou l’air… Il est rare qu’un Esprit soit à l’état pur… »

   

   Il est évident que méditer sur l’Esprit revient à s’interroger sur le sexe des Anges. Dans ces eaux-là, plombées telles des eaux de lagune, troublées telles des eaux de mangrove, il y va de notre intégrité même. Il nous faudrait, nous aussi, nous confier au destin métamorphique de-qui-nous-sommes, éprouver de manière tangible la nature de l’Intelligible, se fondre à même les Essences, percevoir le revers du Réel, faire partie intégrante de la sphère Métaphysique, tutoyer Symbolisme, Idéalisme, Religieux, Romantisme, devenir Rêve, en quelque manière et, ainsi, face de Janus connaissant l’Envers et l’Endroit des Choses, quelque chose comme une Vérité bourgeonnerait dont l’on pourrait tracer le portrait. (Les Majuscules à l’initiale de certains mots veulent simplement indiquer qu’il s’agit là d’interrogations fondamentales, nullement de projections sur la comète).

   Voici, dès que nous nous éloignons du sol des certitudes concrètes, que nous abordons le site léger des hypothèses, la série des nombres ésotériques pythagoriciens et que nous évoquons la notion vague « d’Âme du Monde », nous débouchons en pleine Magie et nos repères terrestres ne nous sont plus d’aucun secours. Il y a, et ceci peut être affirmé avec certitude, une zone purement hiéroglyphique qui s’annonce dès l’instant où l’on s’éloigne des lois de la Logique, de la Raison et, alors, tout est question de vécu se référant à ce que l’on pourrait nommer « intime conviction ». Dans cette zone de turbulence où les éléments entrent en collision, où la vue se diffracte comme partagée par le cristal d’un prisme, où les théories se substituent au concret, où les idées sont plus de rapides impulsions que des thèses élaborées avec rigueur, bien malin serait celui qui pourrait en démêler l’écheveau, affirmant « ici est la vérité, là est la fausseté ». Si nous remontons assez loin au point d’une supposée origine, alors il nous faut bien admettre que tout fusionne en une unique Présence dont nul ne pourrait dire si elle est de nature philosophique, spirituelle, religieuse, mystique, tant le mélange initial, s’il n’a jamais eu lieu, est impossible à interpréter.

 

   Jean-Jacques Rousseau – « Les Rêveries du promeneur solitaire »

 

   Il nous faut immédiatement aller chercher la signification propre à ces « Rêveries » et lire les propos de Guilhem Farrugia dans « L’expérience du bonheur dans Les Rêveries du promeneur solitaire » :

  

   « Lors de ce processus de dissolution du moi dans l’extériorité, à l’occasion de cette prise de possession du moi par le monde environnant, s’opère une perte des limites du moi, une abolition

des frontières et des « bornes » qui délimitent l’individualité. (…) Cette forme particulière de la sympathie n’est pas une identification à l’autre, mais une suppression de l’altérité, une entrée en fusion avec le monde. (…). Le moi et le monde sont confondus, la conscience de soi et l’individualité ayant été abolies. En faisant éclater les frontières du moi, en opérant cette dissolution, en fusionnant ainsi avec le cosmos, il retrouve une posture inaugurée par le stoïcisme, puisqu’il n’éprouve plus sa présence au monde sous le registre de la distinction du moi et de l’univers. (…) Aussi, par-delà le rationalisme du XVIIe siècle, renoue-t-il avec le stoïcisme antique, envisageant la nature non comme un objet de connaissance, mais comme une entité cosmique le comprenant. »

 

   Certes, ici, la formulation volontairement universelle (« sympathie », « fusion », « monde », « entité cosmique »), bien plutôt que de faire signe en direction d’une entité clairement délimitée et nommée, ferait plutôt penser à ce concept finalement vague de « Phusis », (déjà citée) cette large indétermination en laquelle se fondent bien des choses qui « croissent » (sens originel de Phusis), dont Aristote nous dit qu’elles sont rattachées au « principe du mouvement et du repos », formulation également  aux contours indécis, imprécis.

 

   Extrait de la 5° Rêverie

 

   « L’exercice que j’avois fait dans la matinée & la bonne humeur qui en est inséparable me rendoient le repos du dîner très-agréable ; mais quand il se prolongeoit trop & que ce beau tems m’invitoit, je ne pouvois long-tems attendre, & pendant qu’on étoit encore à table je m’esquivois & j’allois me jeter seul dans un bateau que je conduisois au milieu du lac quand l’eau étoit calme, & là, m’étendant tout de non long dans le bateau les yeux tournés vers le ciel, je me laissais aller & dériver lentement au gré de l’eau, quelquefois pendant plusieurs heures, plongé dans mille rêveries confuses mais délicieuses, & qui sans avoir aucun objet bien déterminé ni constant ne laissoient pas d’être à mon gré cent fois préférables à tout ce que j’avois trouvé de plus doux dans ce qu’on appelle les plaisirs de la vie. »

   

   « les yeux tournés vers le ciel », s’agit-il du ciel de la vaste Nature, de celui habité par des essences purement archangéliques ? Rien ne nous précise l’intention de l’Auteur.

   « mille rêveries confuses mais délicieuses », délices oniriques  ou bien extase proprement d’origine divine ? Rien n’est dit de tout ceci.

   « sans avoir aucun objet bien déterminé », ici, le sens encore une fois volontairement flou, nous intimerait à penser que Rousseau laisse à son lecteur une entière liberté quant à l’objet de sa quête.

   « La tendance globale de Rousseau semble ici de parler avant tout pour lui-même et, loin de mobiliser cette expérience intime comme pièce d’un dispositif argumentatif à la manière stratégique de la théologie naturelle, de l’intégrer dans le mouvement spontané d’un discours d’expression de soi, reposant avant tout sur le témoignage du cœur, ayant valeur plus suggestive que proprement démonstrative. »

  

   Jean-Luc Guichet, dans « Rousseau : la nature, Dieu et le moi », semble aller dans aller vers cette hypothèse largement dubitative où rien de précis n’est posé à l’orée de la réflexion :

  

   « Même au comble de l’extase, Rousseau ne parvient qu’à convulsivement répéter « Grand Être » et rien de plus. Comme si le nom de Dieu représentait plus un obstacle qu’un dévoilement, en risquant d’élever la falaise d’une transcendance entre le moi et la nature. »

  

   Je ne sais pour vous, Joël, mais pour moi et, à défaut de mieux cerner les choses le « Grand Être est le Grand Être », tautologie oblige, toute interprétation au-delà de ceci n’étant que pure délibération imaginaire. Et je prétends que ces « mille rêveries confuses mais délicieuses, & qui sans avoir aucun objet bien déterminé », Chacun, Chacune peut en éprouver le dépliement de soie en son intimité la plus exacte, sans qu’il soit Croyant, Mystique, Théosophe, Gnostique, Hermétiste et autres « fadaises » comme vous le dites si bien.

 

Être Soi en Soi et rien que Soi

est déjà une grande affaire !

 

   Pour en revenir à de plus rationnelles observations et afin de ramener les passions à l’exercice de pensées logiques, convient-il de dire, avec Josiane Guitard-Morel dans « Comment les espaces parcourus créent-ils une généricité de la promenade dans l’œuvre ‘’Les Rêveries du promeneur solitaire’’ de Jean-Jacques Rousseau ? », d’affirmer donc :

 

   « C’est de manière continuelle et affirmée que Jean-Jacques Rousseau manifeste un sentiment d’amour marqué à l’égard des lieux de la nature auxquels il consacre une large place thématique dans ‘’Les Rêveries du promeneur solitaire’’. Entre le marcheur et le milieu naturel se nouent d’étroites relations de connivence amenant le lettré à se trouver en osmose véritable avec les espaces naturels. Les contacts au plus près de la nature s’établissent grâce à l’activité physique de la déambulation et au regard posé sur les paysages. »  (Je souligne)

  

   Le problème, car il y a problème, dès que Dieu s’installe dans le débat, le site du rationnel est bien vite délaissé pour se métamorphoser en ces discours « mondains » qui ne reposent que sur des pétitions de principes, sur des hypothèses irrationnelles, si ces « pensées » ne s’abreuvent aux fausses informations dont nos contemporains Réseaux Sociaux sont friands, parfois seules sources d’informations pour de candides natures qui prennent l’écume pour la Vérité de l’eau.

 

Å l’épilogue de ce long article, je citerai Gaston Bachelard dans « L’Eau et les Rêves » :

  

   « Cette rêverie dans la barque détermine une habitude rêveuse spéciale […]. Cette rêverie a parfois une intimité d’une étrange profondeur […]. Ainsi que tous les rêves et toutes les rêveries qui s’attachent à un élément matériel, à une force naturelle, les rêveries et les rêves bercés prolifèrent. Après eux viennent d’autres rêves qui continueront cette impression d’une prodigieuse douceur. Ils donneront au bonheur le goût de l’infini. »

  

   Bachelard ne dit nullement, à propos du bonheur qu’il est, d’une façon purement univoque, « l’Infini », mais seulement qu’il évoque « le goût de l’infini. »

  

   Je crois que les hésitations du lexique reflètent les fluctuations de la « pensée » à propos des choses, surtout lorsque ces dernières, les choses, diaphanes tels des brouillards, toujours échappent, ne se laissent saisir et donnent lieu, le plus souvent, à ces approximations qui tiennent lieu d’exercice spéculatif. Certes, tout spéculatif fait signe en direction du Miroir et il ne tient qu’à nous de ne nullement nous laisse fasciner par notre image, d’en traverser les reflets de manière à découvrir une plus haute et exacte Vérité. Bien des problèmes, bien des affirmations hâtives (je ne parle évidemment pas de vous, Questionneur « infini »), résultent d’un examen bien trop superficiel des problèmes, d’une confusion le plus souvent réelle entre le fond et la forme, de ce qu’il faut nommer une « fausse intuition ».  Nombreux ceux qui  pensent que l’intuition est saisie immédiate du sens, certes, si elle peut apparaître telle, ce n’est qu’à la suite de longues et profondes méditations que la « juste intuition » peut produire ses plus sublimes effets. Mais je sais, Joël, votre accord sur ce point.

  

   Question, pour revenir à Bachelard : qu’est-ce donc que le goût de l’Infini ? (qu’il faudrait écrire avec une Majuscule). Existe-t-il un petit infini qui s’opposerait à un Grand Infini ? Un infini immanent par rapport à un Infini Transcendant ? Voyez-vous, Joël, la question est infiniment complexe et nulle affirmation ne saurait y répondre. Je crois que, dans cette zone intermédiaire des « Rêveries », dans cette manière de flottement entre Conscient et Inconscient, sans doute faudrait-il introduire le néologisme de « Médioscient », là il y aurait place pour les Agnostiques et les Gnostiques, chacun puisant l’eau à la source qui lui convient. Merci de m’avoir mis au défi de répondre à votre question. J’ai tout à fait conscience d’avoir plutôt redoublé votre interrogation à défaut d’y répondre. Le doute est l’espace de notre plus grande Liberté (avec une Majuscule !)

 

   PS : Votre supposé « manque de sensibilité », pour autant que je peux en juger, n’est rien moins que théorique. Qui toujours questionne est nécessairement « sensible ».

 

Merci infiniment d’avoir instauré les conditions de ce dialogue à distance. Amitiés. JP.

 

 

 

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