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28 novembre 2020 6 28 /11 /novembre /2020 11:17

 

En l'absence des choses.

 

ZOI7

                                                    

Photographie : à propos de Zoï.

 

   Cette belle jeune femme que nous connaissons si peu, donnons lui un nom, Houriya, par exemple, pour la doter d'un semblant de réalité. Pour l'amener dans la pénombre et lui laisser la liberté d'être ou de ne pas être. A sa guise. 

Houriya qui veut dire Sirène, donc mythologie, rêve, voyage vers un ailleurs.

Chimère peut-être et rien d'autre.

  Houriya aux trois syllabes qui font, dans le vide, leurs petits ricochets, leurs minces vibrations et déjà tout est dit de ce qui pourrait advenir si le voile de l'illusion se déchirait et, qu'en un éclair, le jour illumine les rémiges de la femme-oiseau, les écailles brillantes comme le mercure de la femme-poisson.

  Puis surviendrait la dissimulation, l'abolition de toute vision et alors nos yeux seraient dévastés et nos pleurs deviendraient des perles dures faisant sur la terre leur tintement d'irrémédiable solitude. Car alors nous saurions et n'aurions plus l'espace du doute où faire croître notre dérive onirique, où élever l'aridité de nos bras nus. Car, toujours, nous sommes dépossédés avant même d'avoir pu saisir, avant même toute parole. C'est pour cela que nous croyons aux prodiges de toutes sortes et que nos mains dressent  dans l'air sec leurs ramures d'effroi, dessinent les hiéroglyphes de l'insu.

  Mais nous sommes seuls, mais nous sommes en chemin pour une finitude que nous n'arrivons pas à circonscrire et pourtant elle rôde, si près, nous sentons son haleine froide, nous sommes tout contre ses attouchements en forme de faucille courbe et définitive.

  Mais nous sommes hommes.

  Mais nous oublions.

  Mais nous dormons debout.

Houriya aux trois belles syllabes tintant sur le dôme glacé du ciel. C'est cela qui nous reste à proférer à la face du monde, le long des eaux ridées des étangs, sur les élévations de basalte, alentour des plaines de lave, au-dessus des vertes étendues de la canopée. 

Houriya comme nous dirions "écume""nuage""lumière". Alors le nom ricocherait sur les murs d'argile, ferait son bruit de libellule, sa translation pareille aux caravanes de vapeur au-dessus de l'épaule des dunes.

Les lézards à la gorge bleue rentreraient dans leurs trous au pied des buissons.

Les paille-en-queue glisseraient sous l'azur avant de regagner leur refuge.

Les brindilles noires des fourmis se presseraient à l'entrée  de leur monticule de terre.

Les Vivants, pliés sur leur ombilic, s'oublieraient dans des songes sans fin.

  Plus rien de vraisemblable, de mouvant, d'agité ne ferait ses minuscules hésitations, ses minces entrechats sur quelque coin de la terre. Immense serait la solitude qui traverserait de sa lame aiguisée l'espace où l'existence déploie ses ondulations, ses remous. Une vacuité sans fin, comme ivre d'elle-même.

  Les choses denses et farouches, les accidents du sol, les voix discordantes, les faux-accords, les meutes de sons clinquants auraient rejoint leur tanière originelle, repliant sous leur corps hasardeux leurs dards urticants. Il n'y aurait plus que cela, ce long Poème du monde jouant sa partition éblouie dans l'exacte  quadrature des murs, seulement une silhouette à l'encontre du jour, un linge blanc plié en forme d'abandon, des pétales de porcelaine, une cascade de cheveux, une promesse d'aube. Nous serions là, comme au bord de l'abîme, les membres pris dans la glu, redoutant que le moindre de nos gestes ôte à notre vue ce qui l'ornait de si belle manière, dont nous supputions la proche disparition.

  Pourtant, rêveurs éveillés, en vacance d'une fatidique lucidité, nous savions du fond de notre condition mortelle qu'Houriya n'existait pas, que nous l'avions simplement créée à l'aune de notre errance, de notre incurie. Sans doute ne reviendrait-elle pas. Les rêves jamais ne se reproduisent. Comme l'eau, ils ne s'écoulent qu'à disparaître, à ne pas se renouveler comme le dit si bien la sentence d'Héraclite :

"On ne peut pas entrer une seconde fois dans le même fleuve, car c'est une autre eau qui vient à vous ; elle se dissipe et s'amasse de nouveau ; elle recherche et abandonne, elle s'approche et s'éloigne. Nous descendons et nous ne descendons pas dans ce fleuve, nous y sommes et nous n'y sommes pas."

  Cependant nous continuons d'espérer le toujours possible ressourcement, le surgissement d'une Ophélie salvatrice. Toujours il nous sera loisible de nommer et de nommer à nouveau afin d'amener  Houriya dans la présence, celle-ci fût-elle éphémère. Nous voulons croire, une ultime fois, que nous donnons lieu au monde par notre parole, que ce qui a été énoncé demeure. Au moins pouvons-nous entretenir cette si belle illusion ! Elle est l'ombre qui nous précède au levant, qui nous suit au couchant. Elle est la nuit dont nous nous enveloppons, dont nous faisons notre refuge alors que la lumière du rêve baigne toutes choses et que nous nous absentons du monde.

 

 

  

 

 

 

 

 

                                                                                

 

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26 novembre 2020 4 26 /11 /novembre /2020 17:05
Quand l’ombre dit la vérité.

Clown.

Oeuvre : Barbara Kroll.

 

« L'art du clown va bien au-delà de ce qu'on pense.

Il n'est ni tragique, ni comique ;

Il est le miroir comique de la tragédie

et le miroir tragique de la comédie. »

André Suarès.

 

   Ici, il faut considérer l’œuvre telle qu’en elle-même, comme si, au lieu d’être une esquisse, elle était la forme accomplie du tableau, son dernier mot. Bien évidemment s’autoriser à énoncer une telle clôture porte en soi d’inévitables conséquences, à commencer par livrer une rhétorique dont l’artiste n’était nullement venue à bout. Mais peu importe, toute forme, arrivée à son terme ou bien en voie de parution porte, en elle-même, les germes de sa propre finitude. Car terminer un projet et le laisser être dans son immobilité définitive revient, en quelque sorte, à prononcer son arrêt de mort. Comme si le dernier trait de pinceau affirmait la fin d’un langage et une mutité que seuls connaissent les sépulcres. Mais voyons ce que cette esquisse a à nous dire qui, au premier abord, passerait inaperçu.

« Clown » nous dit le bref commentaire afin que notre interprétation ne soit nullement dévoyée par une trop rapide conclusion. « Clown » donc, puisque ces rapides coups de brosse ne sont que le prologue d’une réalisation future. La précaution oratoire n’était en rien un luxe et nous nous serions rapidement fourvoyés sans ces indispensables prémices. Comment, en effet, reconnaître dans cette esquisse humaine aussi sombre qu’inclinée vers une prochaine perte la figure rayonnante du clown, son « habit de lumière », ses paillettes, son nez rouge, ses pléthoriques chaussures, son nœud papillon si caractéristique, la broussaille poil de carotte de ses cheveux ? Nous disions ici, « habit de lumière », tant une troublante homologie semble se dessiner à même des destins qui, paraissant éloignés, n’en jouent pas moins dans un registre identique, celui d’une mise en scène de l’ombre et de la lumière, de l’offrande et du tragique, de la vie et de la mort. Offrande, en effet, que cette esthétique du toréador qui nous livre dans une manière de générosité et d’abstraction de soi ce combat contre le Minotaure dont le moins que l’on puisse dire c’est que l’issue n’en est jamais certaine. Offrande que le geste bariolé du clown, sa jovialité majuscule, la candeur avec laquelle il nous fait le don de son portrait aussi haut en couleurs que sujet à comédie. Seulement, sous l’esthétique du toréador, sous le fard du clown, la même préoccupation qui taraude l’âme de son fer rouge, cette pénétrante dramaturgie qui dit, sous les revers de la cape, sous les pirouettes de cirque la même douleur d’exister, le même destin dont Damoclès est toujours atteint car l’épée finit inévitablement par accomplir ses basses œuvres. Toujours la finitude est au bout. Toujours la « fin de partie ».

Mais qu’en est-il, en coulisses, avant que l’homme-clown - car, sous la vêture, jamais il ne faut oublier l’homme -, n’ait revêtu son gilet à damiers, son pantalon pourpre, sa redingote à larges revers ? Nous le voyons livré à lui-même dans la geôle d’une étrange solitude. Plus loin, au-delà du rideau scintillant de lumière, sont les enfants qui attendent, yeux écarquillés, mains en battoir prêtes à applaudir, excitation vrillée au centre de l’ombilic. Face éclairée de l’astre existentiel, rubis et paillettes, cris à peine contenus, métabolisme fou qui ne demande qu’à jaillir dans un concert de joie, dans le jaillissement sans fin d’une plénitude explosive. Combien le contraste est saisissant avec cette retenue de l’homme non encore grimé, de l’homme aux mille rides, aux yeux agrandis par des poches de fatigue, au corps lourd d’avoir trop vécu, d’avoir trop joué, d’avoir toujours fait semblant. Le terrible, pour lui, de surgir sur la scène avec l’apparence de celui qui vit au-dessus des soucis et des aléas, papillonnant d’une fleur à une autre, batifolant parmi le pollen de l’exister, le nectar du paraître. Oui, le drame intime du clown est de donner le change, de rire des autres et surtout de lui-même, de donner la joie alors que, peut-être, la suite des jours n’est pour lui qu’une longue litanie de déconvenues, un chapelet de déboires. La tristesse infinie du toréador est celle-ci qui le rive à sa peur, à cet effroi d’affronter la charge noire comme la mort, naseaux écumants : peur contre peur. Il y aura un vainqueur. Il y aura un vaincu. Rien d’autre au-delà de cette simple alternative avec la seule certitude de ne rien savoir de son épilogue.

Certes l’on pourra objecter que le clown n’est pas en danger de mort, que son public l’acclame et le soutient, qu’au pire il risque une chute non prévue ou bien des applaudissements à contretemps. Le clown ne meurt pas sous la charge taurine, il meurt des toxines lentement inoculées, spectacle après spectacle, cet immense ennui qui voûte ses épaules, soude son âme aux contingences mondaines. Rien de pire que de feindre. Rien de plus insupportable que de monter sur le praticable et d’y jouer une sempiternelle commedia dell’arte, de sourire aux étoiles, de se relever d’un faux-pas avec l’air de celui qui est constamment habité par la joie, rien de plus blessant que de vivre son propre cilice avec des soupirs de ravissement. « Laurent, serrez ma haire avec ma discipline, et priez que toujours le Ciel vous illumine… » fait dire l’excellent Molière à l’hypocrite Tartuffe, car Tartuffe n’est point dévot, il feint seulement de l’être. Bien au contraire le clown se doit d’être dévot à son art s’il veut le rendre vraisemblable. Cette exigence signe en même temps sa perte. Croyant à ce qu’il fait, il ne fait que s’immoler à ses propres simulacres. Jamais un clown ne peut être gai. La marche est trop haute entre ce piédestal comique sur lequel il s’installe et l’abîme que, chaque jour, il tutoie. C’est de cette vérité-là dont nous entretient Barbara Kroll dans une épure si simple qu’elle pose son sujet à la manière d’une incontournable assertion. Avec elle déjà nous sommes en empathie avec la personne du clown, cette personne dont nous avons besoin afin que, en notre lieu et place, il métamorphose la tragédie en comédie. Merci Monsieur le Clown de faire le pitre avec cette belle générosité.

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Published by Blanc Seing - dans L'Instant Métaphysique.
24 novembre 2020 2 24 /11 /novembre /2020 11:33
Attente du Rien.

Edward Hopper.

   Western Motel, 1957.

     Source : Artworks.

 

 Au monde l’on demande…

 

   On est là, dans l’égarement de soi. On est là et l’on cherche l’exactitude du monde. Au monde l’on demande de nous signifier, de nous justifier, de nous placer à un point déterminé de la quadrature des choses.

De la colline à l’horizon, dans le moutonnement du jour, on attend qu’elle nous dise l’herbe que nous pourrions fouler, nous montre le nuage à l’horizon, peut-être, au-delà, des vagues marines, des perditions d’air bleu dans la faille infiniment ouverte des songes.
De la bande de bitume jaune nous espérons qu’elle nous conduira vers cet inconnu que nous sollicitons comme une part de nous-mêmes, mais qui, toujours, nous échappe.

Du mufle vert de l’automobile qui pointe le feu de ses chromes, que souhaitons-nous, si ce n’est l’aventure au bout de la route, une étreinte, un dialogue qui s’instaure et nous exonère des rets étroits de la solitude ?

Du fauteuil de moleskine rouge nous désirons l’accueil immédiat, la possibilité de nous ressourcer, de nous déposer dans les sables blonds d’une douce méditation.

Du lit de bois sombre nous percevons le possible asile, le recueil du corps dans l’aire lénifiante du repos, le tremplin des rêves, l’oubli de soi dans la marée nocturne des draps, peut-être l’étreinte de l’amant et des réveils pareils à la promesse de l’aube dans la beauté de l’heure.

Des murs badigeonnés de vert nous sommes les hôtes heureux comme si cette couleur pouvait, à la force de son seul rayonnement, nous envahir de joie, nous déposer dans l’île d’une félicité immédiate.

De la grande baie largement disposée à nous livrer la lumière nous souhaitons qu’elle illumine notre âme et nous flotterions dans notre propre espace avec les signes majestueux de la liberté.

 

   Assoiffés d’exister.

 

   Certes nous souhaitons tout cela et plus encore car nous sommes assoiffés d’exister, de témoigner, de prendre part au grand festin mondain, de nous livrer sans retenue à la pléthorique curée dont nous attendons qu’elle nous fasse connaître les autres en même temps qu’elle nous révèlerait un instant d’éternité. Certes, mais la malle est bouclée qui non seulement n’augure pas d’un prochain départ, mais nous consigne à demeure dans la geôle de notre être. Car, avant d’être l’insigne d’un bagage, l’icône d’un voyage, cette peau de cuir fauve n’enserre entre ses flancs que le vide qui l’emplit et nous la livre dans le plus pur dénuement alors que nous étions fascinés par sa promesse de dépaysement, sa capacité d’exil. L’étiquette qui aurait dû porter notre nom, la voici vide de chiffre, identique à ces palimpsestes qui ne disent plus rien à force d’être usés par le temps. Même plus la trace d’un langage, même plus le grésil d’un souvenir. Même plus l’empreinte d’une identité qui aurait suffi à attester son utilité. Rien que du vide sur du vide, du silence se découpant sur du silence.

 

   Cette effigie de carton.

 

   Voici ce qui est à percevoir :

Nous sommes cette effigie de carton bouilli dont se parent les carnavals pour conjurer les mauvais sorts, barrer le chemin aux malins génies.

Nous sommes une terre blanche, un biscuit nu avant que ne le recouvre l’émail qui le flatte et le porte à sa juste parution.

Nous sommes un mime blafard sur une scène que nul ne voit puisque le monde est désert.

Nous sommes une chorégraphie que n’habite ni un corps, ni un esprit en mouvement, pas plus qu’un principe de vie qui en guiderait les hésitantes figures.

Nous sommes ce mannequin vide, cette nasse d’osier qui se désespère d’être au milieu des paysages de pierre architecturée d’un Giorgio de Chirico.

Nous sommes une absence que visite une autre absence et ainsi à l’infini, d’abyme en abyme, de Charybde en Scylla.

Le froid est grand qui fait sa vrille mortifère.

La vue est étroite qui s’étrécit aux dimensions de la chambre.

La scène est clouée qui consigne dans la cellule et ne dit nul vraisemblable ailleurs.

 

   Meurtrissure purpurine.

 

     Notre visage est privé de parole.

   Nos lèvres sont jointes par une meurtrissure purpurine comme si tout langage était de valeur seulement sacrificielle. Soit parler pour ne rien dire. Soit parler pour se livrer au courroux des dieux. Peut-être sont-ils les seuls autorisés à proférer, eux dont le regard plane sur les hauteurs de l’Olympe et scrute la vérité en sa lueur première ?

Nos bras sont de muettes suppliques qui n’étreignent que des brumes.

Qu’aurait donc à nous dire cette boiserie du lit si ce n’est la mutité des choses, leur entêtement à ne nous livrer que l’opacité de tout ce que nous côtoyons, qui nous égare à force d’énigme ?

Nos jambes sont des pieux qui ne connaissent ni la nature du sol qui les porte, ni les mystères de la terre aux aphasiques profondeurs.

Notre vêture est de bure, telle la robe du moine qui ne cache rien puisque nous n’avons rien à dissimuler. Que pourrait-on dérober au regard depuis son anatomie vide, transparente, pas même la consistance d’un flocon, la légèreté d’une brume.

Diaphane, totalement diaphane.

De quoi donc un Rien est-il fait, dépouillé jusqu’en ses dernières nervures ? Ne demeurent plus que d’étiques ombres, un théâtre aux travées nocturnes, une estrade de planches livides, des poulies qui battent l’air de leur ronde inconsistance, des cintres d’où ne descendent que des haillons aux syncopes illisibles.

 

   Lecture de l’œuvre.

 

   Certes lecture désespérée où seule la vacuité humaine ose encore dire son nom. Miguel de Unamuno se fut exprimé en termes de « sentiment tragique de l’exister ». Kierkegaard par la troublante formule de « La Maladie à la mort », cette insoutenable tension entre le fini et l’infini.

Car ici tout est fini qui demeure en soi.

Tout est infini qui jamais ne se perçoit ni ne s’actualise.

Hormis l’Esseulée rien ne paraît du monde. Ni l’homme dont on pense qu’elle est en attente, ni d’autres Existants qui pourraient peupler l’image et le ciel est uniment vide qui fait son abstraction bleu-céleste.

Tout est figé dans une cruelle attente.

L’automobile n’est pas encore totalement donnée en tant que réalité, encore moins son éventuel passager.

Nul interlocuteur sur le fauteuil qui fait face.

Nul objet éparpillé sur le lit dont on supputerait une action en train de s’accomplir.

Nulle silhouette, fût-elle celle d’un oiseau en vol ne se découpe sur le rectangle de clarté.

Quant à Esseulée elle ne semble être qu’une manière d’outre aux flancs désertés par quelque vie que ce soit. Sa raideur témoignerait à la limite d’une posture cadavérique que sa blancheur vient renforcer de son pouvoir de dénuement. Tout semble avoir perdu sens et orientation. On pourrait inévitablement penser à un modèle éternel qui aurait trouvé sa posture idéale et définitive tel un insecte luxueux pris dans un bloc de résine.

Edward Hopper cultive avec un sens rare du lexique exact, épuré, presque à la limite de l’esquisse l’art du suspens, de la vacuité, du temps illisible en sa perpétuelle confusion.

En réalité, ici, le temps n’existe pas, l’espace se réduit à quelques formes simples par lesquelles se dit la vérité de la désespérance, la verticalité du doute d’être lorsque plus rien ne fait signe à l’horizon des choses.

   Seule une question qui demeure sans réponse.

 

 

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23 novembre 2020 1 23 /11 /novembre /2020 09:37
La venue à soi de l’objet

***

 

                                                                                              Samedi 21 Novembre

 

 

                   Chère Sol,

 

 

   Tu sais, le monde des objets est infini. L’univers en est parsemé, si bien que nous finissons par ne plus les voir. Ils sont à côté de nous et nous en ignorons la présence. Mais ceci n’est vrai que de ceux qui nous sont extérieurs, qui fourmillent à la surface de la Terre dans une sorte d’étrange anonymat. Bin évidement il n’en est nullement de même pour ceux qui nous sont intimes, avec lesquels nous avons établi une relation privilégiée. Car il en est des objets comme des êtres, certains ne nous parlent pas, nous laissent indifférents, alors que d’autres se logent au creux même de notre affinité en un lieu de pure félicité. Oui, un objet peut être porteur de joie à la même hauteur qu’une personne chère rayonne au centre de notre corps avec son coefficient d’ineffaçable présence. Mais je ne demeurerai plus longtemps dans ces considérations vagues et générales qui, sans doute, ne pourraient que te lasser en raison même de leur caractère abstrait.

   Que je te dise plutôt le lieu et le temps qui m’occupent en cette brumeuse matinée de Novembre. Comme tu peux facilement l’imaginer, je suis dans ma tour, tout en haut de mon Causse natal, occupé à ranger quelque papier, à feuilleter un livre que je viens de recevoir. Il s’agit d’un livre ancien, ‘Amphitryon’ de Plaute, en édition originale, bel ouvrage sur papier pur fil Lafuma, Editions ‘Les belles lettres’, pages non coupées, donc jamais lu. Lecture inaugurale donc. Sans doute vas-tu te poser la question de savoir la raison qui m’a poussé à choisir cet Auteur latin dont, aujourd’hui, personne ne connaît plus ni le nom ni les écrits. Eh bien je te dirai que mon intérêt porte tout autant sur le contenant que sur le contenu. J’aime sa couverture rouge fané, son illustration, la Louve capitoline associée à la légende de Rémus et Romulus, enfin la belle densité de ses pages couleur d’ivoire dont les cahiers n’ont encore été ouverts. C’est toujours un grand bonheur pour moi que d’associer le plaisir de la découverte d’un texte au fait de couper les pages. C’est un peu comme d’être un enfant qui déplie lentement sa friandise, la lenteur accroissant la force de son désir, comme d’être un amant tout au bord du ‘cabinet de curiosités’ dont son amante constitue le voluptueux symbole. Pourrais-je connaître bruit plus délicieux que celui du coupe-papier tranchant le mince liseré entre deux pages ? On dirait le crissement d’un insecte grignotant l’épiderme usé d’une feuille d’automne. Mais voici que je deviens lyrique. Il me faut revenir à plus de réalité.

   Mon petit bonheur du jour, tu l’attribueras avec justesse à la réception de mon livre, à sa lecture sur le point de se réaliser. Sans doute auras-tu raison, en effet ce sera un grand plaisir pour moi que de me plonger dans cette originale tragi-comédie de Plaute, de découvrir cet étrange trio que constituent Jupiter-Alcmène-Amphitryon, union traditionnelle de l'amant-la maitresse-le mari trompé, prototype de toute farce et amorce de ce que sera, bien plus tard, le ressort essentiel du ‘théâtre de boulevard’. Si ce n’est, bien entendu, que le niveau de langage de l’auteur romain, loin d’être trivial est bien plus élevé que celui de ses pâles imitations contemporaines. Mais je referme la parenthèse.

   Tu te doutes que je prends les précautions d’usage pour ‘déflorer’ l’ouvrage, laisser à ses pages la netteté qui leur convient. Mais que je te dise ce qui me réjouit au plus haut point. Hier, faisant un peu d’ordre parmi les livres de ma bibliothèque, j’ai retrouvé, par le plus grand des hasards, un coupe-papier qui date de mes années adolescentes. Non seulement cet objet est beau, mais il est affectivement investi dans sa plus grande profondeur. Je le décris en peu de mots. Sa lame est d’ivoire, belle couleur des vieilles choses que les ans ont patinées, son manche d’argent guilloché, entrelacs subtil le lignes et de motifs floraux, dont l’un est sans doute la reproduction d’une feuille d’acanthe. Tu vois, c’est drôle cette mise en relation que je peux faire entre ce motif classique de l’architecture romaine et Plaute l’auteur célèbre de la littérature latine. Je disais mon attachement dont tu comprendras aisément les fondements. Ce bel objet avait été ramené par ma Grand-Mère maternelle du Maroc où elle avait séjourné de longues années. Quant à sa provenance, à sa valeur réelle, rien ne saurait me mettre sur une piste quelconque. De toute façon, ce qui m’importe, c’est l’aura qu’il dégage en soi, c’est l’acte de réminiscence qu’il entraîne à sa suite.

   Et maintenant nous allons accomplir un grand saut dans le temps ancien. Nous sommes autour des années 1960. Je viens tout juste d’avoir 16 ans, l’âge de tous les emballements, l’âge de la pure passion rivée au corps, attachée à l’esprit. Je ne vis que de littérature et des rêves qu’elle me permet de faire qui m’emmènent loin du réel, en des contrées d’inestimables faveurs. Je suis dans ma chambre au premier étage. Celle que je nomme ‘Chambre du Levant’ en raison de son orientation à l’est. Vacances d’été. Il fait chaud, la lumière est verticale en ce début d’après-midi. Les volets sont à l’espagnolette. Ils dessinent un cône de clarté. La lumière vient se déposer doucement sur le livre que je lis avec un réel plaisir. J’en coupe les pages une à une avec une attention quasi-religieuse comme si je pouvais dévoiler, à tout moment, la toison d’or.

   C’est ceci la littérature lorsqu’elle vous visite avec force, elle vous tient en vous, hors de vous, sur ce mince liseré de l’être des choses qui ne saurait être nommé qu’à l’aune de la poésie la plus haute. Je pense, par exemple, à ces étonnantes ‘Poésies verticales’ de Roberto Juarroz, « On frappe à la porte. Mais les coups résonnent au revers, comme si quelqu'un frappait de l'intérieur. » On est soi hors de soi en un seul et même geste du corps, de la pensée, et l’on est partout, n’étant nulle part. C’est bien cet envol que permet le texte lorsqu’il se lève dans le ciel de l’imaginaire et retombe, longtemps après, pareil à ces flocons invisibles dont nous sentons la présence à défaut de pouvoir les toucher, les nommer, seulement en éprouver la douceur de soie. Alors on est loin de soi dans la proximité de soi et cette réalité-oxymore tresse la plus belle des sensations, celle de l’apesanteur du monde dont on participe au titre d’un simple et étonnant fragment. On n’a nul lieu et tous les lieux à la fois. On a son propre temps imprescriptible et tous les temps à la fois.

      Ce livre, dont je déguste les pages l’une après l’autre comme si mon existence entière en dépendait, c’est ‘La force de l’âge’ de Simone de Beauvoir. Je pense, maintenant que je viens de relire quelques extraits des 600 pages d’écriture serrée que trois motifs expliquaient mon vif intérêt : d’abord la relation de l’auteur avec Sartre dont l’image charismatique me troublait, ensuite les réflexions sur l’acte d’écrire, enfin la découverte d’un style clair, limpide qui me donnait envie d’en savoir davantage sur cette mystérieuse ‘force de l’âge’ qui visitait des adultes élus à accomplir une tâche qui les dépassait, gagnant en ceci un réel statut d’universalité. Sans doute apparaissait en filigrane ‘L’existentialisme est un humanisme’ dont l’écriture de ‘La force de l’âge’ était une vivante illustration. Je me passionnais davantage pour le contenu littéraire que pour le contexte historique dans lequel il se déroulait. Pour moi, c’était d’écrivains dont il s’agissait tout d’abord, de langage porté au plus haut de son pouvoir. Mais je vais illustrer mes propos, te sachant aimante de littérature, en te proposant un court extrait de ‘La Force de l’âge’, peut-être y trouveras-tu la raison de ma passion ?

   « Nos vocations ne se recouvraient pas exactement. J’ai indiqué cette différence sur le carnet où je consignais encore de loin en loin mes perplexités ; un jour je notai : ‘J’ai envie d’écrire ; j’ai envie de phrases sur le papier, de choses de ma vie mises en phrases.’ Mais un autre jour je précisais : ‘Je ne saurai jamais aimer l’art que comme sauvegarde de ma vie. Je ne serai jamais écrivain avant tout comme Sartre. » 

   Ces réflexions sur l’écriture, la vocation d’écrivain, me plaisaient. Elles installaient une distance objective entre Sartre et Simone de Beauvoir. Ecrire, pour Sartre, consistait à se consacrer entièrement à son art, à n’en pas dévier, à poser l’écriture en tant qu’écriture, c'est-à-dire à en faire une finalité, une manière d’absolu. Simone de Beauvoir, elle, se servait des mots comme témoins de sa propre vie, c’est à partir de son existence même que le langage se posait comme cette nécessité de dire et, avant tout, de SE dire. Ce que Sartre arrachait à l’universel (ses grands thèmes philosophiques), De Beauvoir l’extrayait de sa propre singularité, des événements de son vécu. Je crois bien qu’alors l’écriture m’apparaissait comme la synthèse de ces deux attitudes : relier la singularité à l’universel, l’expérience à la pensée. En une certaine manière écrire sa vie en tâchant d’en faire une œuvre d’art. Je crois que cette idée est toujours la mienne au moment où j’écris ces quelques mots.

   Tu vois, Solveig, combien un simple objet qui était oublié peut surgir à nouveau, porteur de nouvelles et infinies significations. Lisant cet ouvrage à l’orée de ma vie d’homme, pouvais-je soupçonner un seul instant qu’un jour, bien plus tard, il me visiterait à nouveau, doué de tant de bonheur immédiat ? C’est magique un objet lorsque, s’absentant de sa matière dense, opaque, on peut y deviner, en filigrane, quantité de perspectives qui le font objet plus qu’objet. Soudain il se pare de multiples facettes, à la manière d’un kaléidoscope dont chaque fragment peut coïncider avec des strates de sa propre existence. Il me suffirait d’un peu de patience pour retracer par la mémoire les milliers de feuilles tranchées par ce coupe-papier. Ainsi, au travers de mes lectures successives, dont je pourrais retrouver les titres, se lèverait l’arche brillante des souvenirs, telle page relatant la rude vie d’écolier de Michelet dans ‘Ma Jeunesse’ ; telle autre, intimiste de Lamartine dans ‘Confidences’ ou bien le témoignage de la vie sociale en son temps, décrite par Zola dans ‘Germinal’.

   Tout objet correctement investi porte en soi sa mémoire, ses archives, tout objet de ce type est vivante archéologie qui n’attend jamais que d’être redécouverte. Le titre disait : ‘la venue à soi de l’objet’. Oui, l’objet vient à soi pour peu que nous l’y aidions. Venant à soi, il vient à nous et nous place au centre de notre être, là où brasillent mille feux que l’on croyait éteints mais qui veillent en sourdine. Peut-être l’objet le plus modeste, le plus effacé sur la vitre de la mémoire est-il celui qui est porteur des plus riches virtualités. Il n’est que de méditer et de se laisser flotter au rythme de ses émotions, de ses ressentis, de laisser remonter à la surface ses ‘affinités électives’ avec les choses.

   Dans l’ombre portée de ce coupe-papier, si modeste mais si plein de promesses, se laisse deviner un autre objet qui est comme son ombre, sa projection sur la toile du souvenir. J’aperçois, dans les mailles lointaines du passé, un petit carnet bleu à spirales, je vois ses pages portant un léger quadrillage, je vois mon écriture appliquée y traçant les titres de mes lectures successives. Je vois un tiroir de la commode de ma chambre où je le rangeais après y avoir consigné, chaque fois, l’émotion, la joie d’une dernière lecture. Au fil du temps ce carnet est devenu une réelle obsession au simple motif que l’ayant fiévreusement cherché, jamais je ne l’ai retrouvé. Sans doute lui attribuais-je des vertus qu’il n’avait pas. L’aurais-je entre les mains, que me restituerait-il d’autre que sa forme, sa matière, sa liste de titres ? Porterait-il avec lui ce passé si riche des lectures, ces heures où, sous le cône blanc de la lampe, je m’introduisais avec ferveur dans ‘Les souffrances du Jeune Werther’, m’identifiant, sans doute, au Jeune Romantique épris d’une Charlotte qu’il ne rejoindra que par sa propre mort ? Qu’y retrouverais-je qui, aujourd’hui, me fait défaut ? Le temps d’une jeunesse ? Le fleurissement d’un amour ? Un dernier sursaut d’idéalisme avant de plonger dans le grand bain de la réalité ?

    Clore ce bref article peut-il faire l’économie du célèbre vers de Lamartine dans ‘Milly ou la terre natale’ : « Objets inanimés, avez-vous donc une âme ? » Non, je crois qu’il faut citer l’amoureux de Milly, lui accorder la joie d’une âme présente dans l’objet, peut-être pour la raison simple du dépôt, dans celui-ci, du génie du Poète. Chacun porte en soi, le sachant ou non, une « Chaumière où du foyer étincelait la flamme », une chaumière dont on n’oublierait l’existence qu’à compromettre la sienne. Grande beauté de ce qui vient à nous « sur des pattes de colombe » selon la belle expression de Nietzsche, à propos des « pensées qui mènent le monde. » Toujours vient dans la douceur ce qui nous tient à cœur !

 

Tu vois, Sol, tout vient à soi à qui sait attendre.

 

Dans ta prochaine lettre, me parleras-tu de ton objet élu ?

 

 

 

 

 

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22 novembre 2020 7 22 /11 /novembre /2020 11:34
Ecriture de la lumière.

Danseuse Aérienne.

Avec Serena Ortega.

Œuvre : Gines Belmonte.

 

 

 

 

Magma.

 

C’est bien avant que les hommes ne naissent. C’est quelque part dans l’univers dans ce qui précède le bouillonnement universel. La matière est noire. Noir absolu qui ne peut se comparer qu’à lui-même. Nulle part la moindre faille qui ouvrirait le début d’une compréhension, créerait l’un des premiers signes par lesquels s’y entendre avec ce qui va se produire. Noir serré, dense, tissé de matière obscure. Ombres. Ombres. Ombres. Trois fois nommées comme pour dire l’occlusion, l’impossible ouverture à soi de cette profusion d’atomes amorphes, immobiles, englués dans un présent immensément matériel, soudé, aveugle. Cécité immanente à son propre retrait. Surdité primitive. Nul bruit qui annoncerait le début d’un processus. Silence noir qui, sans doute, jamais ne se déchirera. Alors ON attend. Qui ON ? Nul ne sait. Mais ON attend un dépliement, une fracture, la pente soudain déclive au gré de laquelle paraîtra l’abîme en toute sa splendeur. Plutôt le surgissement de l’abîme que cette insupportable attente ! Noir de bitume. Noir de suie. Noir de noir comme un absolu faisant son point fixe, là au centre de l’univers figé sur sa propre angoisse. ON ne bouge plus. Qui ON ? ON demeure coi dans son nullité de corps. ON est muet vu son absence de bouche, de mécanisme articulatoire, de soufflerie d’où les sons pourraient s’échapper si, du moins, tout ceci devenait concevable. Le magma est partout avec son lourd manteau de métaux complexes, ses entrelacements de lianes, ses carrefours d’immobiles écoulements. Le NOIR comme si l’éternité s’écrivait dans la touffeur de cette couleur énigmatique pareille au deuil. Mais qui donc a parlé de deuil ? Puisque les hommes ne sont pas encore, ni les animaux, ni les plantes. Mais, peut-être cette confusion, ce chaos, cette immersion des choses à même des flots figés, gelés, taraudés de plein, est-ce déjà le signe au travers duquel le vivant ferait son imperceptible sémaphore ? Mais QUI donc peut savoir en raison de ce qui est, précisément, dépourvu de raison, cette sublime étincelle dont ON se dote afin d’extraire de l’inconnaissance toutes ces racines noueuses qui tiennent dans leur lacis secrets et mystères ? Mais qui donc a parlé de lumière puisque le langage n’est nullement sorti de sa bogue originelle ? Serait-ce la matière, ce long fleuve de mélasse ténébreuse qui voudrait se lever et proférer afin que quelque chose comme un possible se produise, qu’un événement ait lieu ?

ÇA Y EST. L’impensable est survenu. Là, sur l’immense manteau fuligineux, dans la masse immensément sépulcrale, quelque chose s’est produit qui est un début, une ouverture, une faille initiée dans le destin immobile des choses. Un simple mouvement, à peine une ondulation, un frémissement, l’avancée d’une lave qui trace son chemin rubescent parmi la mer saturnienne, une lézarde dans ce qui, bientôt, deviendra une manière d’ordre du monde. Pour qu’il y ait mesure, discipline, organisation de l’anarchie, il faut que s’établissent des différences, que se créent des tensions au sein de la matière, que des divisions apparaissent, que des lignes de clivage parcourent en tous sens l’informe. Alors apparaissent des géographies, se livrent des continents, se montrent des isthmes et des archipels que la lumière féconde. Oui, le grand mot est lâché : LUMIERE.

Dans la masse inconditionnée, abandonnée à sa propre stupeur, surgissant en son sein par ON ne sait quel miracle, la clarté s’est levée, les ruisseaux de filaments incandescents ont parcouru la longue plaine solitaire, lui ont donné sens et mouvement, lui ont conféré LANGAGE, donc Parole, donc Voix. Maintenant le ON si énigmatique prend du relief. Car, avec la lumière, les hommes sont nés au langage - la lumière est le premier langage de l’univers, le premier langage de l’homme -, les hommes sont nés à eux-mêmes à raison même de l’essence qui les traverse, les féconde et les porte au devant d’eux dans une étrange et éternelle royauté. TOUT rayonne à partir de cela. L’Histoire, l’Art, les Lettres, la Philosophie, la Géométrie, l’Astronomie, les Cosmogonies. A partir de la Lumière-Langage que l’on peut, de ce fait écrire avec un trait d’union, c’est le tout du monde qui apparaît et se donne tel qu’il est : la merveille brillant au centre de la lampe magique d’Aladin. Les Mille et Une Nuits ne font jamais sens qu’à exister sous le manteau des étoiles. Sans les «belles de nuit » elles ne seraient qu’une longue procession funèbre qui se perdrait dans l’infini du temps.

 

Ciel noir.

 

Il faut poursuivre le voyage de l’apparition en mobilisant une autre métaphore. Celle du CIEL. Ciel noir. Ciel d’encre. Ciel d’outre marine que rien ne vient visiter si ce n’est l’aile immense des espaces infinis. Pas encore de musique des sphères. Elles sont trop loin dans l’insondable et le non avenu. TOUT se retient comme au premier jour du monde. Et pourtant tout a déjà commencé depuis la déchirure du magma, sa dispersion, son éclatement en milliers de territoires signifiants. Ce qui n’était qu’une surface neutre, atone, amorphe est devenu un immense puzzle, un rassurant quadrillage qui dit son exception à la seule mesure de sa topologie. Le morcellement a ouvert la compréhension de l’espace, a donné lieu au temps. Ici, là, ailleurs sont des repères, des amers afin qu’une vision s’y appliquant, un genre de cosmos, d’ordre du monde, puisse se donner tel qu’il est, à savoir un guide pour les Egarés. Oui, les Egarés, car, malgré la présence des premières balises la marche des Aventuriers est longue, semée d’embuches. Quelque part, au fond de charbonneuses cavernes sont les premiers balbutiements de l’humain, les Homo Erectus au front bombé, aux sourcils en broussaille, à la mâchoire saillante. Ils sont de simples tubercules tout juste issus de la terre. Ils portent en eux le tumulte encore visible de l’humus dont ils proviennent. Ils avancent à demi courbés, pareils à des animaux sauvages. Au centre de leur corps de pierre dans lequel la clarté - le langage - n’a pas encore creusé sa niche de compréhension, sont encore présents les remous du tellurisme, les clameurs de lourdes gemmes qui n’ont pas encore trouvé leur syntaxe, élaboré leur rhétorique. Toute la journée durant ils errent parmi les hautes herbes des savanes en quête du cerf, du bouquetin dont ils feront leur ordinaire. Eclatement, dans le corps, de la vie, de l’ouverture par lesquelles prolonger le cheminement commencé. Les cerfs, les bouquetins, ils en orneront les parois de leurs cavernes en signes tracés à la sanguine, à l’ocre, au blanc, au noir de fumée : autant d’emblèmes de l’art, d’un langage qu’ils déposeront à même la roche afin que soit connue la destinée des premiers habitants de la Terre.

C’est un soir et les nuages sont de lourdes menaces qui pèsent sur la communauté des hommes. Les Primitifs sont rassemblés sur le seuil de leur antre avec des signes d’inquiétude gonflant démesurément leurs bourrelets orbitaux. La grande peur les a envahis d’une nuit permanente qui pourrait se développer à tout moment, réduire à néant leur prétention à paraître, les reconduire dans la vulve de terre qui serait alors leur ultime refuge, leur demeure dernière avant que de retourner au chaos primordial. Le ciel est menaçant, parcouru de la densité terrifiante qui cache à leurs yeux la seule promesse d’existence, savoir cette lueur qui correspond au jour, à la chasse, à la cueillette, autrement dit au sentiment, fût-il archaïque, de tracer sa voie parmi les complexités d’une nature hostile. Attendre est une plaie. Attendre est le refuge dans l’inconscience, cet état qui les habite encore et les distingue à peine de la faune sauvage.

Seule parade contre l’agression de l’espace extérieur, l’instinct grégaire, l’emmêlement des haleines fortes, la proximité des sexes musqués qui ne se rencontrent qu’à assurer la possibilité d’une survie de l’espèce, l’union des membres comme fragile rempart contre la peur envahissante, étouffante. Soudain, toute l’entièreté de l’horizon étroit de la caverne s’illumine d’une éblouissante clarté alors que le tonnerre gronde et qu’ON se réfugie en criant dans le ventre terrestre. Les cris, premières manifestations langagières de ces hommes si proches de la matière qu’ils s’y confondent. Cependant la matière a été traversée d’une lueur. L’éclair a régné en maître, entraînant à sa suite, certes la fuite et l’angoisse, mais aussi, mais surtout, la première profération par laquelle se reconnaître hommes. Par le cri ils sont advenus à eux. Par la lumière ils ont pris conscience du phénomène majeur qui les atteint comme la possibilité d’être et d’assurer leur présence.

Comment ne pas reconnaître, ici, comme un écho de la mythologie biblique dans laquelle Dieu se révèle celui qu’il est à la hauteur de son Verbe qui n’est que la Lumière surgissant de la nuée et donnant aux hommes ce qui sera leur condition, parler et essaimer sur le vaste territoire qui leur est alloué comme une royal présent : FIAT LUX. « Que la lumière soit, et la lumière fut ».

 

Camera obscura.

 

Métaphoriquement, symboliquement, l’invention de la camera obscura est-elle la réplique de la parole biblique, de la prise de conscience de l’homme des cavernes lorsqu’il s’aperçoit des pouvoirs prodigieux de la lumière ? Il est permis de le penser tellement les expériences paraissent de nature homologue, les contextes d’apparition fussent-ils, à l’évidence, aux antipodes. Si l’écran de la chambre noire peut figurer le miroir de la conscience humaine, alors les rayons qui entrent dans son champ de perception, venant du réel extérieur, sont les moyens par lesquels la connaître cette réalité, et pouvoir agir sur elle. Autrement dit de témoigner de soi, mais aussi du monde. Et comment mieux témoigner pour l’homme qu’à user de l’outil sublime qui lui a été remis comme sa nature singulière, ce LANGAGE dont il est habité du dedans comme du dehors, ce génial médiateur ouvrant l’espace de l’altérité, de la connaissance de ce qui se laisse voir, de la prise effective sur les choses, de leur maîtrise.

 

 

Ecriture de la lumière.

Camera obscura.

Léonard de Vinci.

Source : Chrestothèque.

 

 

Et maintenant, après ces longues et (souhaitables) digressions, comment parler de cette belle photographie autrement qu’en termes de lumière, autrement qu’à l’aune du langage dont elle constitue l’origine ? Toute représentation est de cet ordre qui véhicule avec elle les infinies significations dont elle est porteuse. Ceci est le travail en amont que réalise tout créateur. En aval le spectateur de l’œuvre devra se disposer selon les insignes de sa propre subjectivité. Ainsi s’édifient les myriades de sens qui font la richesse et l’exception de toute langue. Après ces prémices, que découvrir ? Il suffira seulement de décrire afin que les esquisses de l’image nous livrent quelques unes de leurs perspectives. En arrière-plan du voyage onirique (toute image porte avec elle sa réserve de rêves et de fantasmes, d’illusions et d’hallucinations), on aura à l’esprit, aussi bien la faille lumineuse qui court tout le long du magma, aussi bien l’éclair zébrant le ciel de la préhistoire, comme autant de sèmes se déployant pour nous faire comprendre que TOUT SIGNE EST LANGAGE. Ne pas s’accorder à ceci serait vouloir se voiler la face. Mais justifions tout d’abord le titre « Ecriture de la lumière ». Bien sûr on aura reconnu la traduction étymologique du mot « photographie » qui peut également se montrer sous la forme du syntagme : « peindre avec la lumière », ces deux notions étant, bien entendu, équivalentes. Ecrire ou peindre sont deux déclinaisons graphiques identiquement attachées à un geste de langage, lequel relié au surgissement de la lumière induit un cercle herméneutique infini.

 

De l’image.

 

Le chapiteau est cette manière d’immense linceul noir qui tapisse tout le fond de la scène. ON ne nous voit pas, serrés que nous sommes sur nos bancs d’attente. Comme des hommes au seuil de leur caverne, comme une conscience universelle qui scruterait un magma avant qu’il ne se lézarde et ne délivre ses secrets, écrive sur le firmament les traces du destin humain. Tout en haut, pareil à un soleil, un faisceau de clarté éblouissante. On dirait une lointaine étoile clouée au fond de l’espace qui nous rassure et nous interroge à la fois. S’agirait-il du premier mot d’un dialogue avec les choses invisibles telles le savoir, les manifestations parfois inapparentes de l’art, la pliure d’un sourire dans un visage aimé, la flèche de l’amour dans son étonnant voyage ? Qu’en est-il de cette lumière si belle qu’elle moissonne notre corps jusqu’en son tréfonds, lustre notre esprit tout contre la paroi translucide de la conscience ? Alors, nous ne sommes plus à nous-mêmes, nous n’habitons plus le centre de notre massif de chair. Nous sommes ici et ailleurs. Nous sommes sur nos bancs de bois, nuque à la renverse et nous buvons avidement, comme un chant de constellations célestes, cette ascension de la Muse en direction de ce qui la féconde et la dépose sur la courbure de nos yeux agrandis. Nous sommes en suspens, ce qui est toujours l’expression soit d’un ravissement esthétique, soit d’un sentiment religieux, soit enfin l’indice du feu qu’allume en nous la belle intellection, la découverte d’une âme sœur qui ne nous rivera à notre être que pour mieux nous y soustraire. Il en est toujours ainsi des manifestations de la joie qu’elles nous allègent de notre tunique de peau au point de la rendre ineffable, transparente, pareille à un ballon gagnant l’espace à la seule force de son invisibilité. Corde à peine perceptible qui relie le trapèze à cet inaperçu cosmos dont l’entièreté nous est toujours ôtée alors que notre anatomie, à sa manière, en est l’harmonique le plus immédiatement préhensible. Merveille que cette double ligne qui esquisse la diaphanéité d’un bras. Prodige que ce profil du visage résumant à lui seul, dans un même empan de signification, la belle épiphanie humaine, la tragédie dont elle est tissée en son revers comme si ne nous apparaissait jamais que la face d’une pièce, son alter ego dissimulé en demeurant l’insondable mystère. Et cet arc infiniment tendu du torse, son incroyable galbe, cette espèce d’oblativité qui dit mieux que de longues phrases la donation de soi au monde du spectacle, lequel n’est que le grand cirque sur lequel ON JOUE la grande pantomime de l’humaine condition. Et ce dos, et ces reins, et ces fesses et ces cuisses, et ces mollets, toute cette belle géographie qui nous atteint comme cette cible qu’elle est, que nous n’atteindrons jamais, puisque, aussi bien, son domaine est celui des choses absentes. Etrange partition de la présence qui nous retire d’une main ce que l’autre nous a remis en offrande.

Mais, précisément, voici l’espace d’une vérité. Trop souvent l’ON s’aveugle de la chose qui rutile et fait sa gigue dans la cage de verre. Trop souvent l’ON ignore le simple et le modeste. Car, si toute lumière est langage, toute ombre est ce qui joue en contrepoint avec elle, afin que l’harmonie de la totalité du sens soit réalisée. Il n’y a aucune certitude univoque. Toujours des doutes, des retraits, des pas de côté. Regarder la grande beauté d’un paravent chinois, c’est toujours prendre acte de son envers d’ombre qui en soutient les nervures et nous le livre telle la juste mesure qu’il est. Derrière l’œuvre belle est toujours la toile grossière du subjectile dans laquelle s’est imprégnée toute la douleur du monde dont la sueur, les angoisses de l’Artiste, sont la mise en acte. Les fameux clairs-obscurs des œuvres de Rembrandt ne sont nullement prestigieux à la seule raison de leur rayonnement immatériel, mais aussi eu égard à cette ombre (la faute, le péché, l’insoumission, les dérobades) qui en tissent la belle contrepartie figurative. Toute empreinte de vérité est nécessairement dialectique. Clignotement. Noir-blanc-noir-blanc tout pareillement au rythme du nycthémère qui alterne l’habile scansion de notre temporalité. Les pieds, nous avions oublié les pieds, ces racines soudées à la contingence. Et qui, pourtant dans l’image, sont dans la posture d’une élévation. Il s’en faudrait de peu que quelque esprit empreint de mysticisme ne nous les présente sous la forme de ceux, christiques, qui furent cloués sur la croix en ces temps bibliques auxquels il fut fait allusion il y a peu. Oui, car toutes choses sont intimement liées et ce n’est que l’exigence de la connaissance humaine qui sépare, classe, organise et fait appel aux subterfuges des catégories, ces armatures du concept.

Oui, cette image est comme le symbole d’une crucifixion inversée, comme si le corps devenu infiniment subtil échappait soudain à la pesanteur terrestre. A savoir à la déréliction, au nihilisme, aux apories dont les mesures mondaines sont toujours affectées, comme si l’homme ne pouvait s’en tirer que par le pouvoir ascensionnel de son esprit, la transparence de son âme, la ferveur avec laquelle il communie aux grandes causes, à commencer par celle de l’Art. Et que sont donc ces deux fuseaux de lumière qui propulsent l’Egérie bien au-delà des songes des humains, dans cette zone immatérielle que n’habitent ni les lourdeurs du magma, ni les anatomies courtes des Erectus, ni quelque réalité que ce soit puisque toute création portée à son accomplissement déborde toujours le regard pour s’évanouir dans le lointain, là-bas, où habitent les comètes. Oui, les comètes. Alors après avoir vu longtemps, le langage peut entrer au repos ! Longtemps les phosphènes habiteront l’arène de nos pensées. Longtemps. Cette durée est toujours le signe de ce qui s’est actualisé sous la figure de la nécessité. Or, oui, il était nécessaire de porter au regard ce qui voulait se dire sous la forme d’une présence essentielle. Oui, la ligne est bien ce par quoi, la franchissant, s’ouvre à nous le domaine infini du sens. Cette figure en est la mise en exergue. L’économie de l’image est sa façon la plus convaincante de tenir à notre conscience le langage des choses rares ! Qui jamais ne s’épuise. Mais toujours nous questionne.

 

 

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21 novembre 2020 6 21 /11 /novembre /2020 09:08
EVE-EN-CIEL

André Maynet

 

***

 

   Comment parler des Êtres de pure grâce ? Doit-on seulement en parler ? Ne vaudrait-il mieux les laisser dans leur suaire de blanc silence ? Formuler quelque parole est toujours prendre le risque d’en dire trop, de n’en dire pas assez. D’en dire obliquement, mots qui ne peuvent se rapporter qu’à la dimension verticale. Car si nous essayons d’en saisir l’éphémère au titre de la parole, il ne nous reste jamais que l’éphémère, la parole s’est dissoute à même le bruit de fond du Monde. Car le Monde est bavard qui dissimule à notre ouïe les mots de laine et de brume qui viennent de ces Êtres dont l’indéfinissable présence est bien le lieu qui nous échappe en propre. Nous voulons dresser la carte de leur subtile anatomie, nous voulons mettre l’indicible au défi de parler, nous voulons vêtir de concrétude cette si haute abstraction.

 

De leur corps,

les contours seulement.

De leur voix, un simple zéphir

qui court sur la vitre du ciel.

De leur matière, une substance fluide

qui s’écoule de l’amont vers l’aval du temps.

  

   Alors que nous reste-t-il comme ressource si nous ne voulons demeurer orphelins d’Elle que, pour l’instant, nous renoncerons à nommer. Que nous reste-t-il si nous ne voulons demeurer orphelins de notre propre présence, la toile étonnée de notre corps faseyant au large et nos mains sont vides d’une saisie dont nous espérions qu’elle nous comblerait. Ces Êtres de pure grâce nous implorons leur venue et, par un étrange sentiment, nous la redoutons comme si, à leur contact, nous nous disposions nous-mêmes à devenir diaphanes, absence contre absence si cette métaphore silencieuse n’est trop éprouvante au regard de notre cruelle finitude. Mais qui est-elle, Elle, qui semble éternelle alors que nous sentons en nous de vastes territoires désolés, d’immenses déserts placés sous le souffle de l’Harmattan, de larges mesas battues du vent impérieux de l’oubli ? Nous nous trouvons si près du fleuve Léthé, notre propre nom s’évanouit et, déjà, nous sentons la brûlure de l’Enfer, et déjà nous ne sommes plus qu’un corps dévasté de sa terre, ouvert au feu qui nous immolera et nous réduira en cendres. Est-ce notre désarroi qui, par contraste, nous la fait trouver image de Beauté, inaccessible Eurydice qui serait retournée au Tartare, nous laissant Orphée éploré, dévasté de ne pouvoir la rejoindre ? Mais non, cette subtile Présence n’est nullement de l’ordre d’une Mythologie.

 

Elle surplombe la Mythologie

et ses dieux de papier.

Elle domine la Métaphysique

et ses ressentis de songe-creux.

Elle s’élève au-dessus

des convulsions de l’Histoire.

Elle se tient en sustentation

 et toise les Religions de haut,

cet opium qui terrasse les Mortels

en leur faisant croire à leur possible salut.

  

   Mais alors Qui est-Elle, Elle que nous ne pouvons définir que par la négation ? Elle n’est ni la Mythologie, ni la Métaphysique, ni l’Histoire, ni la Religion. Qui est-elle pour occuper une si singulière place que nul humain ne pourrait lui disputer, pas plus que les dieux de l’Olympe ne pourraient prétendre l’accueillir parmi eux, telle une de leurs semblables ? Une seule chose n’a nullement été nommée parmi les motifs essentiels du parcours humain, à savoir l’Art. Oui, elle est l’une des déclinaisons de l’Art, l’on pourrait même dire l’une de ses manifestations premières. Mais ici, il faut faire un pas en arrière et considérer l’Art en son origine religieuse. Non dans le cadre de la foi ou d’un quelconque dogme qui en supporterait la manifestation. Non, l’Art, la Religion en tant que fables originelles, en tant que Genèse de ce qui se donne à voir sur le Théâtre du Monde. La pure venue à l’être de ceci même qui existait de tout temps mais que nos yeux indociles refusaient de voir.

   Mais le temps est venu de la nommer, de la porter sur les fonts baptismaux de l’existence : EVE-EN-CIEL Oui, le tout en graphies Majuscules pour dire l’Essence même de ce qui paraît si nous consentons à déciller nos yeux, à retirer le voile qui en occulte la vision.

 

EVE-EN-CIEL veut dire

le déploiement de l’originel,

la mesure unitaire avant la division,

la puissance archétypale

dont toute existence future découlera,

la levée de la lumière

au milieu de la nuit du Néant.

 

   Arriver à l’Être, n’est que ceci, la déchirure du Néant, la belle clarté se frayant une voie parmi le chaos universel, ouvrant une clairière dans la densité de la Forêt primitive. Une Joie s’est levée qui, jamais, ne rétrocèdera. C’est nous, les hommes, qui plions l’échine sous les fourches caudines du quotidien, portons notre regard sur le sol de poussière tapissé de feuilles d’ennui, livré à la geôle de la nécessité, sourd à son propre destin.

   Certes tout esprit curieux s’abreuvant à la Raison pourrait se demander non seulement le lieu de la provenance d’Eve, mais la Cause qui l’a déterminée, l’énigme de sa venue, le nom du Démiurge qui en a assemblé la forme. Mais la Raison serait bien mal inspirée de chercher la source, de lui trouver une main fondatrice. Non EVE est née de soi, rien que de soi, pareille au flamboiement d’une étoile, à la course d’une météorite dans l’infini du ciel, à une comète hissée tout au bout de sa gerbe de lumière. Jamais nous n’en apercevons ni le début, ni la fin. Mouvement infini, éternel retour du même, Être sans fond vivant de son propre mystère. Oui, nous, êtres-du-peu, il nous faut accepter de ne rien connaître du Monde, ni des choses qui nous dépassent infiniment. Nous devons pratiquer la méthode du non-savoir socratique et nous interroger d’abord sur qui nous sommes avant de pouvoir prétendre ouvrir les secrets qui nous mettent en échec, voir ce qui est tout autour de nous dans sa plénitude de sens. Sans doute, la plupart du temps, interrogeons-nous en vain la multitude de l’espace, la confondante fragmentation du temps, et nous-mêmes perdus dans cet espace-temps qui nous accomplit sans que nous ne puissions jamais décider de quelle manière, pour quel but, vers quel avenir. Alors il nous faut nous résoudre à n’apercevoir le Monde qu’en sa fuyante silhouette, les Autres qu’en leur bref passage, les Êtres-de-lumière qu’en leur sombre énergie.

   Ne pouvant nullement posséder la réalité d’EVE-EN-CIEL en son intime, cependant nous pouvons la décrire, comme on le ferait d’un paysage dont nous aimerions les collines et les vallées, les plateaux et les gorges. Il faut partir du bas de la présence, voir d’abord l’écume du nuage, cette floculation de la Terre dont il ne subsiste qu’une subtile vapeur. Les hommes sont loin qui avancent dans l’étroit et sombre tunnel de leur condition. EVE en perçoit, ici et là, quelques bourgeonnements, quelques ramifications qui se perdent dans le chaos des villes. Il faut monter le long des jambes, vrilles de soie si étroites qu’elles en deviennent impalpables. Bientôt notre vue est recouverte du flottement gris d’un voile légèrement transparent. Long, très long fuseau des jambes, pareil à un poème qui n’aurait nulle fin. Le sexe est menu, encore plié dans son cocon car nulle défloration n’est venue en troubler l’intime. Douce forêt pluviale que sa toison, douce colline d’ivoire que son mont de Vénus. EVE est encore dans son âge nubile, lentement arquée entre son enfance et sa jeune maturité. Infiniment disponible à tout ce qui pourrait advenir, donner la vie, la retenir en soi comme le vacillement de la flamme. Les tiges des bras sont écartées, elles dessinent un large cercle qui paraît retenir le peuple de l’air. EVE semble se donner tel le double d’Atlas, ce géant qui porte sur ses épaules le globe infini de la Terre.

 

En réalité, ce qu’elle tient en son pouvoir aérien,

non une planète,

non un monde avec ses océans

 et ses rivières, ses villes et ses champs,

simplement l’orbe de ses rêves éveillés,

 de ses songes nocturnes,

des espoirs qu’elle tisse autour de son corps

 à la manière de dentelles.

 

    Blancheur de sa poitrine menue, c’est à peine si on y peut distinguer les attributs de sa féminité. Si bien qu’on pourrait penser à une nature androgyne, à un genre encore indifférencié. Pouvant aussi bien pencher vers le masculin, le féminin. Troublante vision paradoxale qui nous égare et nous fait nous interroger sur la réalité de ce troisième genre. Serait-il la matrice des genres futurs ? Les principes opposés découleraient-ils de lui ? Serait-il le juste équilibre entre animus et anima, autrement dit l’être parfait dont chacun a rêvé à défaut de pouvoir en atteindre la plénitude, en tracer la belle sphéricité ? C’est tout de même étonnant d’être placé face à cette énigme d’un savoir que nous pourrions posséder, qui serait antérieur à toute particularisation de l’espèce humaine, une manière de flottement dans une genèse encore immobile hésitant à choisir ses attributs, à se lancer dans la spirale vertigineuse de l’exister. C’est ceci un Être de pure grâce : une infinie liberté dont le précieux consiste à pouvoir choisir sa voie, à initier le temps, à créer de l’espace mais, aussi bien, à demeurer en soi dans le germe fécond qui sommeille et vit au rythme de sa propre nuit.

   La fin du voyage est sommitale et trouve son acmé dans la belle tête à l’ovale parfait. Mais est-ce vraiment une tête ? Ne serait-ce simplement la nuée d’une pensée, la brume d’un esprit, l’apparition nébuleuse de l’âme, ce principe si éthéré qu’il ne saurait trouver de symbole à sa mesure, d’image le cernant, de mot en traçant la subtile périphérie ? Å voir ce halo, cette aura qui couronnent sa tête, pouvons-nous en déduire quelque sainteté, la matière astrale d’une entité angélique ? Non, nous ne pourrions déduire ceci qu’au titre de notre propre fantaisie, de notre souhait d’être hommes plus qu’hommes, ourdis d’une déité qui nous soustrairait aux tourments du monde. D’être, en quelque sorte cet étrange Surhomme de la constellation nietzschéenne, cet être supérieur libéré de la pesanteur existentielle, hissé tout en haut de sa volonté de puissance. Le trajet en direction d’une transcendance est toujours inscrit en l’homme. Il se voudrait Dieu mais n’est que cette insuffisance close sur sa propre aporie. Que lui reste-t-il pour sortir de ses propres contradictions, dépasser sa chair, oublier son corps de mortel ?

 

Il lui reste l’art

 et ses multiples manifestations.

Il lui reste EVE-EN-CIEL,

cette belle mise en ordre du monde,

ce cosmos !

 

 

 

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20 novembre 2020 5 20 /11 /novembre /2020 08:44
Guette l’invisible.

 

                                                     Edward Hopper.

                                             South-Carolina-Morning1.

                                             Source : Genus Bononiae.

 

Une image surgit.

 

   Cette figure féminine, nous pouvons nous en emparer de multiples manières dont toutes, à l’évidence, seront fausses, tout au plus d’inexactes supputations. Combien il est délicat de s’aventurer à affubler de hasardeux prédicats celui, celle dont on ne connaît ni l’identité, ni le mode d’exister, ni le parcours mondain. Une image surgit au détour d’une rue, dans la vitrine d’une boutique, sur le mur d’un musée et nous voici déjà loin de nous dans la contrée plurielle des songes que n’éclaire que notre subjectivité. Mais de quel jour ? Pléthorique, avaricieux, tronqué, étroit, pareil à la lame zénithale d’une blancheur solaire, une éblouissante vérité dont nos yeux terrestres ne pourraient supporter l’éclat ? Nous ne sommes jamais assurés de rien pour la simple raison que notre propre présence dans la confluence des jours est simplement hasardeuse, contingente, jamais parvenue à son terme. Nous regardons ce qui vient à nous, nous évaluons, nous portons un jugement, nous délibérons au sujet de telle ou de telle chose, nous nous emportons sur la valeur relative d’une vêture, d’une couleur, d’une mode mais nous n’avons nul étalon pour nous en emparer correctement puisque notre position instable nous prive de ce repère par lequel nous pourrions avoir du monde une perspective attestée en son fondement.

 

   Cette apparition soudaine…

 

   Alors cette Apparition soudaine dans l’encadrement blanc d’une porte, comment en faire en quelque sorte notre « chose » autrement qu’en la visant dans le genre d’une fantaisie, sinon d’une errance de la vision ? Tout est si fluide, si mouvant, tellement en fuite dès que nous refermons nos doigts tremblants sur le dessin d’une présence. Et ici, dans ce tableau soumis au régime du dépouillement, de la fragilité de la monstration, de son caractère étique, parcimonieux - une femme, le bas d’un immeuble, un large trottoir, un champ où ondulent des épis de seigle, une nappe de ciel bleu clair -, nous sommes ramenés à n’entretenir que de pures conjectures, d’hypothétiques projections qui, tantôt pêcheront par excès, tantôt par défaut. Le Peintre nous place en position de Voyeurs démunis, livrés à leurs propres fantasmes, à leurs visées singulièrement existentielles, à leurs préceptes moraux, à leurs incantations, leurs hallucinations de tous ordres et, pour tout dire, aux désirs qui nous traversent à bas bruit, flux inaperçus de notre conscience que nous aurions tôt fait de vouer aux gémonies si, par extraordinaire, nous en étions un jour informés. Sous l’onde claire et paisible se dissimule toujours un marigot qui n’attend que d’être troublé, nous que l’inquiétude détermine en chacun de nos actes puisque rien n’est jamais assuré d’être selon son essence. A commencer par nous qui sommes ou croyons être. Ne serions-nous pas, seulement, une image visant une autre image, autrement dit l’étape d’une fiction dont l’épilogue tremble encore dans les lointains ?

 

   Cette toile nous regarde.

 

   Alors que dire de ce tableau qui ne soit pure fable, flottement imaginaire, vision hallucinée d’un monde étrange ? Et, pourtant, nous ne pouvons demeurer mutiques. Et pourtant nos n’avons d’autre choix que de proférer des mots et encore des mots, seuls gages de notre liberté. L’image parle d’elle-même et nous lui adressons, en retour, sans doute une supplique muette, mais une supplique tout de même. Ce que nous lui demandons : ne pas nous abandonner sur le chemin du silence qui ne serait que la turbulence d’une peur, la manifestation d’un effroi. Cette toile nous regarde et nous met en demeure de la comprendre. Faute d’en élaborer le processus nous serions de surcroît, simples anecdotes girant autour de l’œuvre sans pouvoir en viser correctement le langage. Alors nous disons ceci et cela, sans a priori aucun, en toute innocence, tel l’enfant devant son livres aux merveilleuses illustrations qui dérive au gré des pages avec sa touche puérile et son impétueuse franchise.

 

   En décider l’émergence.

 

   Nous disons ceci qui sera vraisemblable, inventé, déduit d’une forme, suggéré par une teinte, communiqué par une attitude. Plus la rhétorique de l’image est simple (et ici l’on touche au minimal), plus riche est sa sémantique, plus polysémique est son dire, plus polyphonique la voix qui en tressera le chant. Car, ce que l’artiste a volontairement omis de placer dans la scène, ce sera à nous, les Voyeurs d’en décider l’émergence, d’en deviner les subtils harmoniques, peut-être d’en proposer une pure délibération sans doute irréelle, mais le réel ne tient jamais en lui la totalité des significations. Une partie seulement. La plus visible, la plus immédiate. Sous l’iceberg, flottent toujours quantité de transparences inaperçues qui donnent à la glace les angles vifs de son paraître, la palette de ses nuances, la gamme selon laquelle elle se livre à nous avec son incroyable mobilité. C’est ainsi, nous sommes toujours réduits à inventer ce qui vient à notre rencontre, à lui donner asile à partir de la première impression, du souvenir qui hante notre mémoire, de l’utopie que nous voudrions voir naître à l’intersection du monde et de nos rêves les plus secrets.

 

   Nous disons…

 

   Nous disons la grande beauté. Cette femme campée dans sa belle robe, libre de ses mouvements, fière, assurée d’elle-même, au corps si troublant, si apparent sous la vague rouge, nous l’imaginons sous les traits d’une élégante qui se laisse admirer à loisir pour ce qu’elle est, une esthétique en acte qui ne vit que de sa propre apparence, telle une cariatide ancienne qui soutiendrait le portique de quelque temple fascinant dédié à un culte sacré. La voir suffit à notre ravissement et nulle effraction dans son existence ne paraît nécessaire à sa connaissance approfondie. Son allure racée suffit à épuiser son être.

 

   Nous disons l’immense solitude. Elle, l’Etrangère est postée à l’angle de la maison vide. Les fenêtres sont obturées par des persiennes aveugles qui ne veulent rien savoir du monde. Une lame de clarté traverse l’entrée à la manière d’un jour inquisiteur. La lumière n’ira pas plus loin. Elle s’arrêtera sur cette étrange héraldique de pourpre, sur ce blason de feu qui interdit à quiconque de pénétrer dans l’orbe d’un secret. Car il faut bien qu’il y ait mystère pour être campée dans cette haute posture, bras croisés sur l’ombilic, capeline dissimulant en partie le visage, ici, au milieu des seigles qui font comme un océan jaune aux vagues protectrices. Nul n’oserait enfreindre l’interdit. Il est toujours très intimidant de se heurter au mur d’une flamme !

 

   Nous disons l’affrontement d’Eros et de Thanatos. Qui attend-elle cette fière figure du désir qu’érotise son attitude entièrement dédiée à la volupté prochaine ? Où son amant qui l’approchera au seul luxe des couleurs, ce rouge pareil à la muleta brillant dans l’ombre de l’arène, au sang répandu par le taureau aux naseaux fumants, à la robe noire tachée de sacrifice ? Où trouvera-t-elle encore l’énergie de défendre sa vertu, elle dont l’ardeur est visible qui ne saurait différer le moment du pugilat amoureux ? Elle est déjà à l’acmé de son plaisir dans la visée anticipatrice de l’événement qui va surgir. Offerte ou bien immolée dans un geste qui la dépasse et se lit comme son destin ? Cet hymen fougueusement négocié par la fureur taurine, est-il seulement le fait de sa propre volonté ou bien, en est-il ainsi de tous temps du rapport des humains, un Minotaure s’emparant de sa Conquête dans une fougue irrépressible qui se donne à voir comme la Mort elle-même ? Mais l’idée même de la mort est source de métamorphose, une vie naissant d’elle à même le cycle des âges. A l’outrage du corps soudain rendu fertile succèdera le cri de la naissance. Mémoire du cri d’amour, stigmate de la charge écumante qui a sonné le rythme de la « re-naissance ». Est-ce cela qu’elle attend, une joie succédant à une tragédie, Est-ce cela ?

 

   Nous disons le ravissement de la littérature. Cette Inconnue est-elle un écho de Lol V. Stein dans le roman de Marguerite Duras ? Ce champ de seigle est-il la réplique de celui dans lequel Lol se réfugie pour pouvoir assister à la rencontre des deux amants dans une chambre de l’Hôtel des Bois ? Cette façade grise, anonyme est-elle celle qui abrite l’amour de Tatiana, son amie d’enfance et de Jacques Hold, le narrateur de l’histoire ? Mais écoutons Jacques :

   « L’idée de ce qu’elle fait ne la traverse pas. Je crois encore que c’est la première fois, qu’elle est là sans l’idée d’y être, que si on la questionnait elle dirait qu’elle s’y repose. De la fatigue d’être arrivée là. De celle qui va suivre. D’avoir à en repartir ».

   Image d’un voyeurisme si passif, si éloigné du réel que l’idée même du fantasme n’y figure qu’à titre adventice. Le véritable fantasme de Lol, tout comme celui de son Auteur, c’est l’écriture, la passion qu’elle entraîne, la mort qu’elle suppose. Chaque mot écrit est un peu de terre jetée sur soi, sur son passé, sur ses illusions à venir. Ecrire est toujours une douleur, l’épreuve d’une souffrance. Cette Lol drapée dans son dais rouge est-elle le flamboiement d’un texte avant que la nuit ne vienne et éteigne tout dans son silence ?

   Nous disons le temps. Son passage si fluide, inapparent alors qu’Heure immobile se tient dans le cadre du jour, que l’inquiétude oscille à la manière d’une horloge folle, qu’il n’y a peut-être ni beauté, ni solitude, ni rencontre d’Eros/Thanatos, ni ravissement surgi du réel ou bien de la littérature, mais seulement le flottement d’une pensée éprise de vertige. Il fait si étrange dans le remuement des secondes. Si étrange ! Peut-être ne guettons-nous que l’invisible ?

 

 

 

 

 

 

 

 

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19 novembre 2020 4 19 /11 /novembre /2020 09:02
Face à l'énigme

Terre de légendes...Le Gouffre...

Plougrescant...Breizh...

Hervé Baïs

 

***

 

   [On notera que le dialogue qui suit se déroule entre un Maître supposément naïf et un Elève précoce. Il s’agit d’un propos général sur la Beauté. Les paroles du Maître sont données en graphie normale, alors que celles de l’Elève sont en ITALIQUES]

 

*

 

La beauté existe-t-elle sur Terre ?

Oui, la beauté existe.

La voit-on toujours ?

Non, parfois seulement.

Pourquoi cette vue partielle ?

Certains hommes n’ont pas appris à la reconnaître.

Quelle en est la raison ?

Un regard insuffisamment exercé.

La beauté a-t-elle besoin de couleurs pour se manifester ?

C’est selon. Parfois du polychrome, du chatoyant, parfois le jeu du noir et du blanc seulement.

La beauté peut-elle se voir partout ?

Oui, sur le visage d’une femme, la corolle d’une fleur, parfois sur l’orbe du silence.

La beauté peut donc être muette ?

Oui, seulement une méditation, une contemplation du vide.

Un vide, un rien qui produisent eux-mêmes leur propre beauté ?

Non, simplement une parole que l’homme attentif leur prête.

Si je dis la beauté de tel paysage, cette beauté est-elle unique, singulière ?

Oui, singulière mais ouverte au titre de l’universel.

Elle communique ? Elle ne demeure enclose en elle-même ?

Oui, elle est infiniment reliée. Chaque beauté connaît toutes les autres beautés du Monde.

Mais par quel miracle ?

Celui des affinités. Une beauté en reconnaît une autre, qui en appelle une autre.

Est-il difficile de dessiner la beauté ?

Oui et non. Oui parce que la beauté est rare. Non parce que chacun porte en soi la source même de ce qui peut devenir beau.

Beauté rime-t-elle avec complexité ?

Non, ce serait une erreur de le croire. Le simple est souvent beau au titre de sa simplicité même.

Le simple est-il facile à mettre en œuvre ?

Non, le simple est l’essentiel, raison pour laquelle ne peut en saisir la forme que celui qui a longuement médité sur son essence, s’est exercé à la reconnaître, à en dresser l’inimitable esquisse.

La beauté est diverse, n’est-ce pas ?

Oui, tout peut être source de beauté. Je nomme ‘Une fille dans la fleur de l’âge’, ‘Le sourire sur la lèvre d’un enfant’, ‘Le ciel sans nuage’, ‘Des rochers’, ‘La blancheur d’une eau’, ‘L’abîme’, ‘Le Gouffre’.

Nommant ‘L’Abîme’, ‘Le Gouffre’, ne désignes-tu le contraire même de la beauté ?

Nullement, la beauté peut être triste, mélancolique. Y a-t-il quelque chose de plus beau qu’une Tragédie grecque ?

Oui, tu as raison, le plus souvent nous ne jugeons que la forme première des choses, non leur intention profonde. Donc ‘L’Abîme’, ‘Le Gouffre’, peuvent nous parler autrement qu’à nous précipiter dans l’angoisse et, conséquemment, entraîner la perte de qui nous sommes ?

Oui, ce sont eux-mêmes, ‘l’Abîme’, ‘Le Gouffre’ qui sont les plus aptes à nous conduire sur le rivage ineffable de la beauté.

Et pourquoi ceci ?

Pour la raison qu’une chose légère, du genre de la Comédie par exemple, ne peut jamais atteindre en son fond le lieu où se donne la beauté.

Mais encore ?

Pour que la beauté paraisse, il lui faut se confronter à notre finitude humaine. Là seulement elle trouve son répondant. Avant toute chose, la beauté est SENS, autrement dit compréhension de l’homme en l’être des choses, en son être propre. Le bonheur, ce genre si frelaté, est bien trop préoccupé de soi pour atteindre ce niveau de signification. Il ne s’arrime qu’au premier écueil venu dont il pense qu’il va le sauver. Erreur que ceci, le premier écueil nous cache la vérité d’un autre écueil, celui ultime auquel on ne pourrait déroger qu’à être immortels.

Tu veux dire que c’est notre mort qui crée les conditions mêmes de la beauté ?

Oui, c’est bien ceci. C’est seulement parce que nous sommes des êtres mortels que quelque chose comme l’Art peut nous sauver. Ne le serions-nous, l’art ne serait qu’une chose parmi les autres choses, sans plus ou moins d’importance.

Peux-tu me dessiner la beauté ?

Oui, je peux !

 

***

 

   Après cette rapide réflexion sur la beauté, que restait-il donc à faire, sinon en tracer les contours ? Pierre, l’enfant précoce, l’enfant troué du jeu incessant des meutes de questions qui l’assaillent, se met en demeure de provoquer la beauté. De provoquer ? Oui, c’est bien ceci que j’ai formulé. La beauté n’est pas là, d’emblée, au lieu où on l’attend. Face à elle il faut être comme l’Amant qui implore la venue de l’Amante. Et qu’attend-il l’Amant, si ce n’est l’Amour en sa forme actuelle qui peut avoir pour nom ‘Eve’, ‘Virginie’ ou bien ‘Lucie’ ? Mais vous aurez remarqué, j’en suis sûr, que ces nominations de l’Amour ne sont nullement gratuites. Elles disent l’Essence des choses en son être, certes inatteignable, mais dont nous devons tâcher de deviner la Forme unique, faute de quoi nous ne parviendrons même pas à la pointe de notre existence, seulement dans une sorte de banlieue brumeuse, de faubourg opaque qui sera notre geôle. Donc l’essence : ‘Eve’ en tant que préhistoire de qui nous sommes, nous les humains terrestres. ‘Virginie’ en sa blanche splendeur, une efflorescence d’elle-même, une germination dans l’aube du devenir. ‘Lucie’ enfin qui est la lumière dont notre conscience se dote afin d’éclairer cette nuit du monde qui nous oppresse tant que nous n’en avons fait refluer les ombres hors notre chair porteuse de quelque espérance.

   Pierre, dans sa boîte de couleurs, n’a pris qu’un bâton de Noir de mars. Appuyant fortement sur la feuille, il obtiendra une teinte profonde, nocturne, pareille à l’angoisse lorsqu’elle monte des profondeurs insondables de l’être. Par contre une pression légère se traduira par des gris de valeur moyenne dont il nuancera l’aspect selon la climatique qu’il voudra donner à telle ou telle zone, l’effleurement d’une joie, la souplesse d’une attente, l’hésitation du temps lorsqu’il oscille entre passé et présent.  Enfin le blanc montera du support, telle une neige première, un silence avant la parole, une immobilité d’avant le geste. Pierre n’aura besoin que de ceci : une présence monochrome pour traduire l’ensemble du réel et de ce qui y est attaché dont, nous les hommes, tissons notre quotidien.

   Tout en haut de la feuille, ce ne sont que touches légères, application d’un voile sous lequel le blanc transparaît comme s’il voulait regarder le monde tout en se dissimulant. Les teintes sont onctueuses, presque fondues en une même unité, une variation infinitésimale, un murmure au bord de la parole. Bientôt nous reconnaissons l’évidence d’un ciel, l’infinie douceur de sa lente dérive. Nous en devinons l’immense beauté vacante, nous en percevons la pente à peine affirmée, une avancée légère vers la ligne d’horizon. On dirait que tout se donne en suspens, que l’instant est celui de l’éternité, qu’aussi bien le tout du monde pourrait s’arrêter là et nous ne manifesterions nulle surprise. Nous serions dans l’immuable, sans effort, sans contrainte, seulement en osmose avec le Grand Tout, cette sublime Nature dont nous venons, vers laquelle nous allons.

   Puis Pierre fait glisser vers le bas son bâton de Noir de mars. Il le soulève maintenant, épargnant à la feuille d’être maculée, car il veut la pure blancheur, celle qui irradie, celle qui essaie de dire le rare, le primitif, l’originel. Ces essences se donnent à voir sous l’espèce d’une feuille d’eau infiniment présente mais infiniment silencieuse. Ce que l’enfant précoce a dessiné là, depuis l’espace lumineux de son génie, la pure beauté de la mer où ruisselle la lumière. L’eau est blanche, elle attire à soi, infiniment, tout ce qui vient à l’être, aussi bien le peuple des fins nuages, la voûte illisible du ciel, la terre et ses monticules, ses collines, ses gorges profondes où se recueillent les volutes d’ombre, où est tapi le mystère du monde. Puis quelques gestes rapides, quelques attouchements précis de la feuille. Surgissent alors quelques formes noires que l’on sent venues de l’abîme, effleurements, léger archipel, émiettement qui dit le destin des hommes, ces Éparpillés qui cherchent leur propre socle et, souvent, ne le trouvent pas, errent infiniment à leur périphérie, sans que leur centre leur soit réellement accessible.

   Est-ce un paysage que l’enfant prodige vient de dessiner, en traçant les premières esquisses ? Ne serait-ce plutôt les traits indistincts d’une Métaphysique, des Idées en quelque sorte, des Formes qu’il soumettrait à notre sagacité afin que, les prenant en nous, les mettant à l’abri, quelque chose pût se dessiner, sinon d’un pur entendement, du moins les prémisses d’une compréhension de cet étrange destin qui, tout autour de nous, tresse les fils de notre devenir et nous met au défi d’en saisir quelques bribes ? Le monde est si éloigné en son infinie complexité ! A peine nous approchons-nous de lui qu’il est déjà loin en avant de notre être, vague lueur bourgeonnant à l’horizon des choses. Certes, c’est tout à la fois un paysage réel, mais aussi un paysage mental dont nous devons nous approprier. Demeurerions-nous dans le réel, à la surface de l’image et c’est soudain sa valeur profonde, cryptée qui nous échapperait. Car toujours, sous une forme, se dissimule un vivant archétype, sous une couleur la moirure d’un sentiment, sous un contraste la vérité d’une dialectique, peut-être l’antique combat du Bien contre le Mal, de l’être et du non-être, de la parole et de la mutité éternelle des espaces infinis.

   C’est à tout ceci que Pierre songe en dessinant, en faisant venir à lui ce fragment de monde. Comment penser le Ciel sans penser le Puits ? Comment penser la chose transcendante sans en même temps convoquer la chose immanente ? Pierre sait que le sens est à la confluence des deux et c’est pour cette raison qu’il dessine le Jour, cette vérité, qu’il dessine la Nuit, cette même vérité, mais voilée, mais dissimulée. Ce que veut faire l’Enfant de clarté : donner l’ombre à la lumière, donner la lumière à l’ombre. C’est seulement dans cet incessant trajet que les choses existent. On dit la beauté d’une chose et c’est le jour. On dit la disgrâce d’une chose et c’est la pesanteur de l’incompréhensible ténèbre. Maintenant le bâton de Noir occulte toute une partie du paysage. De hautes formes se dressent de part et d’autre de la feuille. Pierre, dans cet obscur, ménage des jours, modèle des gris, sculpte des éminences et des retraits. Voici, ce sont des rochers majestueux qui sont près de nous. Ils se dressent face au ciel qu’ils interrogent depuis leur énigme. Dans l’échancrure qu’ils dessinent, une mince plaine de clarté, une émergence signifiante, on dirait de pacifiques créatures marines en attente de leur être. Peut-être méditent-elles sur le destin du monde, le sens vers lequel il se dirige, le sens aussi qu’il produit à seulement se manifester. Tout en haut, la belle voilure des nuages glisse tout contre la pure beauté du ciel. Diaphanéité qui vient nous dire l’incommensurable fuite de tout ce qui est, dont nous sommes les spectateurs heureux mais impuissants. Mais c’est bien là notre force d’hommes que de pouvoir regarder l’étrange et de nous interroger sur lui, de nous interroger sur nous. En réalité c’est la même chose. Nous sommes des Etranges parmi l’étrange.

   Pierre vient de ranger son bâton de Noir dans sa boîte de couleurs. Il regarde son dessin comme s’il faisait partie de lui. Et c’est bien de ceci dont il s’agit car créer est loger en soi le motif même de sa propre création. Pierre s’est agrandi de ceci qu’il a porté au jour. Cette image, il l’a tirée de son intime nuit pour en révéler la présence, laquelle vivra sans jamais pouvoir s’effacer. Les choses se dissolvent, les pensées demeurent. Le corps suit sa pente déclive, l’esprit brille au plus haut de sa nécessité : percer les mystères et s’y accorder afin de ne demeurer en exil de soi, en exil du monde. Merci infiniment à Hervé Baïs d’avoir créé cette belle photographie sur laquelle quelques idées sont venues déposer leurs festons. Merci à Pierre de s’être prêté aussi généreusement à ce jeu symbolique grâce auquel se sont illustrées quelques sensations, se sont levées quelques perceptions. Ainsi sommes-nous des êtres qui questionnons, c’est même le propre de notre essence. Merci à l’existence de nous avoir visité le temps d’une méditation.

  

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

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18 novembre 2020 3 18 /11 /novembre /2020 08:56
Une lumière venue du ciel.

« Beauté convulsive ».

Photo No 27.

Photographie : Alain Beauvois.

 

« Voilà ce que j'écrivais après avoir pris cette photo ce dernier hiver :

Les Hemmes de Marck un matin de l'hiver dernier, près de chez moi...Divine lumière...le rai a surgi brusquement, je me suis assis sur le sable mouillé, j'ai regardé, je n'ai fait aucun bruit pour ne point brusquer les lieux et j'ai pris doucement une photo. On y reconnaitra en bas à droite la silhouette de la station radar des Hemmes de Marck, qui m'est très chère...la vie me déboussole tant...

Cette photo et son titre sont un clin d'oeil à André Breton dont l'étude de l'oeuvre, dans mes années estudiantines, m'a appris à voir la vie autrement, à ouvrir les yeux et m'a, ainsi, offert plusieurs vies et permis, devant toutes les beautés du monde et de « mon royaume », de verser, discrètement, des larmes. »

                                                                                           AB.

« Il est des lieux où souffle l’esprit », écrivait Maurice Barrès dans « La Colline inspirée ». Si l’écrivain se faisait le chantre des paysages de Lorraine, ici Alain Beauvois nous transporte en Côte d’Opale. Le terrestre opposé à l’aérien et à l’aquatique. Le paysan au marin. Mais y a-t-il opposition entre ce qui se relierait à la glaise, à l’humus et ce qui s’envolerait vers des espaces infinis ? S’en tenir à cette polémique binaire, à cette dialectique du sol et du ciel serait pure fantaisie de l’intellect. Il y a mieux à trouver et rien ne servirait de tergiverser. Ici, c’est de « sacré » dont il est question, de « Divine lumière », de surréalisme avec Breton, de « larmes » discrètement versées. Donc de sortie de soi en direction de cette « transcendance terrestre » si l’on peut oser ce curieux oxymore. Mais plutôt que de disserter, inscrivons-nous, dans une manière qui est la nôtre dans ce voyage que le photographe fit un jour d’hiver sur les Hemmes de Marck, dont il rapporta cette image au lexique si esthétique.

Le matin est là, comme posé sur la lisière du monde. Au loin les premiers bruits de la ville, les premiers mouvements mais encore dans la lenteur, le décillement des yeux, l’ouverture de la conque des oreilles aux murmures venus de l’ombre. Dans les tunnels de terre, les taupes au pelage soyeux n’ont pas encore commencé leur progression aveugle. Parmi la densité des feuillages, les oryctes à la corne levée dorment, leur carapace de cuir éclairée par une lueur venue dont ne sait où. Les oiseaux planent sur leurs amas de brindilles, leur duvet tout ébouriffé dans le glissement blanc de la lumière. C’est l’heure souveraine entre toutes, l’heure de l’aube où toute chose repose dans le pli entre la nuit accueillante et le jour parfois poli comme la lame. L’heure du doute fécond, du rêve éveillé alors que l’autre rêve, l’hôte de l’inconscient, commence à se dissoudre dans l’acide du réel. Si belle cette zone indistincte, cette inclination de l’âme à s’inscrire entre chien et loup, entre ce qui est familier et ce qui s’inscrit dans l’orbe du sauvage, de l’inconnu, sans doute du terrifiant. Dans le Grand Nord, sous les tentes en peaux de caribou, les tout jeunes enfants se serrent contre la colline douce et rassurante de leur mère. Sur les hauteurs de l’Altiplano, le vent de la première lueur glisse dans le duvet léger des vigognes, ondule parmi les herbes jaunes de l’immense plateau ouvert sur le ciel, l’espace infini, le chant de l’univers. Dans le demi-jour des mangroves, à l’ombre des longues racines, les crabes s’abreuvent à l’eau argentée parcourue de sillons et de lueurs sourdes.

Sur les Hemmes, sur la vastitude de la plaine de sable, l’eau est étale, infinité de canaux, de ruisselets, de méandres qui pénètrent la terre, la fécondent de leurs doigts liquides. Grand est le silence qui repose à mi-chemin du sol gorgé d’eau, à mi-chemin de la nappe de lumière qui vibre encore de l’intérieur, qui hésite à se dévoiler, à surgir dans une forme de certitude, peut-être de vérité. Il y a tant de choses à découvrir dans le mystère toujours renouvelé de la nature. Jamais le même bruit, jamais la même clarté, tantôt de cendre légère, tantôt à la lourdeur de plomb, à la luisance de zinc ou bien alors phosphorescente, irisée, chatoyante, parcourue des milliers d’étoiles des phosphènes, de ruissellements arc-en-ciel, de sources étincelantes comme le chrome, métal en fusion et l’on couvre ses yeux afin de ne pas être aveuglés. On n’en finirait pas de dire la joie de la vision, l’étonnement de la peau sous la piqûre incessante des épingles du jour, ou bien la douceur de l’heure couleur de galet gris, de baume blanc immaculé, de bleu lustré de nuit, de corail avant que le soleil ne débute sa course arquée en direction du zénith.

Ce matin est un matin parmi tant d’autres, une hésitation de soi dans le faible éclairement hivernal. Ce sont les lumières d’hiver qui sont les plus belles, entrelacement subtil de teintes proches, assourdies, liées entre elles par un genre de secret. L’éclosion est ce bouton inaperçu qui, issu de la nuit proche, serti d’incertitude, ne fait effraction au jour que sur le mode de la réserve, du retrait, comme s’il existait une nostalgie, un regret à se séparer de ces clairs-obscurs avant de se soumettre à l’éblouissement. Car sortir de l’inaperçu est toujours ceci, une irruption dans l’intime, une déchirure, une désocclusion avec le risque de porter au-dehors ce qui fait l’essence même de l’être. Au loin, la terre est brune, dense, encore attachée au socle nocturne. Frise de maisons qui émergent de l’obscurité à la manière d’ombres chinoises qu’éclaireraient une résille de torches, un brasillement de mèches d’amadou. Juste assez de présence pour suggérer, pas assez pour affirmer et porter au regard ce qui, encore, ne saurait se révéler dans la plénitude, dans l’accomplissement. En hiver, la lumière a besoin d’un long temps d’incubation avant même qu’elle puisse se reconnaître et habiter l’espace avec certitude. Le silence naît de cette stupeur oui, de cette stupeur d’être au monde dans l’aventure d’un jour nouveau. Prodige d’exister, ici, si près des hommes encore endormis, des bêtes au sommeil de roche, des insectes soudés dans l’acier de leur carapace. Prodige de l’œil, du gonflement blanc de la sclérotique, du dôme bleu ou bien couleur de terre de l’iris, du puits sans fond de la pupille où se rassemblent les milliers de fragments afin de signifier, de connaître, de porter à la conscience l’outre pleine des rumeurs du monde, l’arche si brillante de la compréhension. Alors il n’y a plus de distance. Du monde à l’homme, de l’homme au monde. Tous deux se regardent. Tous deux s’observent et brillent du même éclat, celui de participer à cette « beauté convulsive » dont parlait Breton, à cette beauté qui surgit à tout instant du brin de givre sur la tige d’herbe, de la gorge palpitante du lézard, de l’eau du vent glissant parmi la douce agitation des feuilles, de la source suintant ses gouttes de cristal sous les ombres bleues d’un mystère qui, jamais, ne s’épuisera. Mais voici que la taie du ciel, ce suaire noir montant à l’assaut de l’air se déchire et que des fuseaux de pure lumière cascadent jusqu’à terre, fécondant les habitations des hommes. L’étoile blanche, dispensatrice de vie est encore dans les limbes, faisant son chemin nébuleux, pareil à une nappe de glace surgie du ventre de l’iceberg. Tout est réuni, ici, afin que la parole du monde ne demeure celée sur une nuit qui ne serait que reconduction vers quelque néant, quelque abîme. Tout est là qui s’ouvre infiniment et invite à la plus belle des parades nuptiales, aux noces illimités du la terre et du ciel dont l’eau est la subtile médiation. Alors on regarde longuement et les cristaux de clarté se plantent dans la chair de la conscience pour n’en jamais ressortir. La « beauté convulsive » est une fièvre qui jamais ne s’oublie. Longtemps après sa première manifestation s’annoncent les répliques qui font naître dans l’argile de notre corps les fissures par lesquelles la reconnaître et la rejoindre. Longtemps après !

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Published by Blanc Seing - dans L'Instant Métaphysique.
17 novembre 2020 2 17 /11 /novembre /2020 08:48
Sous l’éclat des cèdres m’avais-tu dit.

    Sous l’éclat des cèdres m’avais-tu dit.

 

   Je t’avais dit

Les cèdres n’ont nul éclat

Seulement une sombre dentelure

Et sous leurs larges palmes

Une ombre souveraine

Que nul ne peut franchir

Sauf au danger

    De sa vie

 

       Tu me disais

   Mon humeur fantasque

   Mes brunes exagérations

   Mon inclination à une éternelle rêverie

   Ma perte dans des eaux imaginaires

   Mon air éthéré en témoignait

   Ma fuite entre les pages des livres

Les poèmes que je composais

Sans rimes

Ni assonances

Sans début

Ni fin

Une divagation parmi les taillis de l’heure

Une continuelle errance dont je tissais mes jours

Afin de ne les voir passer

Les effleurer comme l’aile de l’oiseau le miroir du lac

 

   Sous l’éclat des cèdres m’avais-tu dit.

 

   Pourquoi parler des cèdres

Ils sont si loin

Et devant nous

Seule la plaque liquide de l’océan

Pareille au vaste ennui qui assaille et

Le plus souvent

Reconduit tout

   Au Néant

Et la rumeur de la Terre s’efface

Et il ne demeure que ce vide immense

Où s’abrite toute désolation

 

   Les cèdres

Oui les cèdres

Aux vastes branches dolentes

Elles battaient l’air

De leur farouche irrésolution

Elles inclinaient vers le sol

   Leur égouttement vert-de-gris

   Leur symphonie de carton usé

   Leur émiettement dans le soir qui venait

Oui les cèdres qui entraient dans nos vies

Et devenaient les vivantes métaphores

De nos esseulements

 

Nos esseulements

Combien cette formule était étrange

Qui redoublait nos respectives solitudes

   D’un pluriel

   D’une multiplicité

   D’un faisceau de formes

Qu’une solitude jamais ne prend en sa garde

Sauf à renoncer

A l’Unique qu’elle est

La solitude en son essence

Une seule ligne continue

Qui se dissout

                      Loin là-bas

                             Dans la brume

                                       Des approximations

 

   Sous l’éclat des cèdres m’avais-tu dit.

 

   Mais pourquoi donc fallait-il

Que tu me rappelles

   Cette lointaine présence

      Ce fin brouillard se dissolvant

Dans le tissé de la mémoire

La silhouette ombrageuse de ces arbres

Notre rencontre un soir d’automne

Dans la luminescence du jour

Les teintes étaient

   De feu éteint

   De terre usée

   De mare glissant

Sous un tapis de lichen

Une flamme orangée au loin

Faisait sa souple rumeur

Et les humains étaient au logis

Autour d’un feu de bois

Il faisait frais déjà

La lumière baissait

Il ferait nuit bientôt

   Bientôt s’éteindraient les lampes

   Bientôt se cloraient les lourds volets

Sur l’infini silence

Inconnu à lui-même

Scellé sur

 

   Plus rien

N’aurait alors d’importance

Que la dérive des âmes

Au plein de leur pliure

Plus rien ne ferait sens

Que l’absence de sens

Précisément

   Ce nul langage flottant au-dessus des hommes

   Cette poésie éteinte qui ne laisserait plus voir

Que

    Ses césures

    Ses hémistiches

    Ses rythmes figés

    Ses cadences mortes

Telles les feuilles

Jonchant le sol

Telles

   Des dentelles

   Des nervures

   Des résilles

   Dans le dormant du jour

 

   Sous l’éclat des cèdres m’avais-tu dit.

 

   Ce fut le lieu

Non point

D’une aventure

Le mot en était trop galvaudé

Le contenu altéré

Une rencontre

 A tout dire

Dénuée d’intentions autres

Que celle de se sentir exister

                            Ici

     En ce point minuscule de la Terre

Où naissait le chant discret des étoiles

Nul baiser fougueux cependant

Nulle étreinte qui nous eussent

Précipités

Tous deux

Dans de bien étranges compromissions

Mais tout amour n’est-il jamais

             Que cela

  Tissu de compromissions

   Entrecroisement de mensonges

M’avais-tu dit

Dans cette étonnante langue

Qui habitait

   Tantôt le velouté de ta voix

   Tantôt ce frisson rauque

Qui montait de ta gorge

Identique à l’ourlet

     De la volupté

 

   Sous l’éclat des cèdres m’avais-tu dit.

 

    Ce fut le lieu simplement

D’une parole

La seule qui pouvait nous réunir

Ce silence qui bourdonnait à l’entour de nos corps

Car nous n’avions aucun désir

   Le mouvement de nos yeux

   Le retrait de nos lèvres

   Le marbre de nos volontés

   Nous tenaient à distance

               L’un

               De

               L’autre

Dans cette si belle harmonie

D’une contemplation

       Sans objet

Car nous étions

Dans cet après-crépuscule

Des Sujets ayant renoncé

A quelque possession que ce soit

               De soi

            De l’autre

            Du monde

Oui nous avions franchi la limite

Des obscurs désirs

Nous flottions immensément

Au-delà de toute exigence

De tout essai de saisir

Quoi que ce fût

Aussi bien notre propre mesure

Que celle des étranges présences

Qui peuplaient la nuit

 

   Sous l’éclat des cèdres m’avais-tu dit.

 

   Oui la nuit des cèdres

En ses palmes demeurait

Ceci que nous n’avions su dire

     Qui

  En réalité

    Ne possédait de nom

    Cet en-deçà de l’être

    Cet au-delà de l’être

              Incis

      Entre les deux

Nous assistions à notre événement

Comme cette nébulosité

      Qui fuyait

       En-deçà

       Au-delà

Dispensait sa venue

Dans cet irréparable de toute chose

Porté sur les fonts illisibles

Oui illisibles

Toute source

S’épuise

Oui s’épuise

Dans l’intervalle même

De sa donation

   S’épuise

     OUI

 

 

  

 

 

 

 

 

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