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22 novembre 2020 7 22 /11 /novembre /2020 11:34
Ecriture de la lumière.

Danseuse Aérienne.

Avec Serena Ortega.

Œuvre : Gines Belmonte.

 

 

 

 

Magma.

 

C’est bien avant que les hommes ne naissent. C’est quelque part dans l’univers dans ce qui précède le bouillonnement universel. La matière est noire. Noir absolu qui ne peut se comparer qu’à lui-même. Nulle part la moindre faille qui ouvrirait le début d’une compréhension, créerait l’un des premiers signes par lesquels s’y entendre avec ce qui va se produire. Noir serré, dense, tissé de matière obscure. Ombres. Ombres. Ombres. Trois fois nommées comme pour dire l’occlusion, l’impossible ouverture à soi de cette profusion d’atomes amorphes, immobiles, englués dans un présent immensément matériel, soudé, aveugle. Cécité immanente à son propre retrait. Surdité primitive. Nul bruit qui annoncerait le début d’un processus. Silence noir qui, sans doute, jamais ne se déchirera. Alors ON attend. Qui ON ? Nul ne sait. Mais ON attend un dépliement, une fracture, la pente soudain déclive au gré de laquelle paraîtra l’abîme en toute sa splendeur. Plutôt le surgissement de l’abîme que cette insupportable attente ! Noir de bitume. Noir de suie. Noir de noir comme un absolu faisant son point fixe, là au centre de l’univers figé sur sa propre angoisse. ON ne bouge plus. Qui ON ? ON demeure coi dans son nullité de corps. ON est muet vu son absence de bouche, de mécanisme articulatoire, de soufflerie d’où les sons pourraient s’échapper si, du moins, tout ceci devenait concevable. Le magma est partout avec son lourd manteau de métaux complexes, ses entrelacements de lianes, ses carrefours d’immobiles écoulements. Le NOIR comme si l’éternité s’écrivait dans la touffeur de cette couleur énigmatique pareille au deuil. Mais qui donc a parlé de deuil ? Puisque les hommes ne sont pas encore, ni les animaux, ni les plantes. Mais, peut-être cette confusion, ce chaos, cette immersion des choses à même des flots figés, gelés, taraudés de plein, est-ce déjà le signe au travers duquel le vivant ferait son imperceptible sémaphore ? Mais QUI donc peut savoir en raison de ce qui est, précisément, dépourvu de raison, cette sublime étincelle dont ON se dote afin d’extraire de l’inconnaissance toutes ces racines noueuses qui tiennent dans leur lacis secrets et mystères ? Mais qui donc a parlé de lumière puisque le langage n’est nullement sorti de sa bogue originelle ? Serait-ce la matière, ce long fleuve de mélasse ténébreuse qui voudrait se lever et proférer afin que quelque chose comme un possible se produise, qu’un événement ait lieu ?

ÇA Y EST. L’impensable est survenu. Là, sur l’immense manteau fuligineux, dans la masse immensément sépulcrale, quelque chose s’est produit qui est un début, une ouverture, une faille initiée dans le destin immobile des choses. Un simple mouvement, à peine une ondulation, un frémissement, l’avancée d’une lave qui trace son chemin rubescent parmi la mer saturnienne, une lézarde dans ce qui, bientôt, deviendra une manière d’ordre du monde. Pour qu’il y ait mesure, discipline, organisation de l’anarchie, il faut que s’établissent des différences, que se créent des tensions au sein de la matière, que des divisions apparaissent, que des lignes de clivage parcourent en tous sens l’informe. Alors apparaissent des géographies, se livrent des continents, se montrent des isthmes et des archipels que la lumière féconde. Oui, le grand mot est lâché : LUMIERE.

Dans la masse inconditionnée, abandonnée à sa propre stupeur, surgissant en son sein par ON ne sait quel miracle, la clarté s’est levée, les ruisseaux de filaments incandescents ont parcouru la longue plaine solitaire, lui ont donné sens et mouvement, lui ont conféré LANGAGE, donc Parole, donc Voix. Maintenant le ON si énigmatique prend du relief. Car, avec la lumière, les hommes sont nés au langage - la lumière est le premier langage de l’univers, le premier langage de l’homme -, les hommes sont nés à eux-mêmes à raison même de l’essence qui les traverse, les féconde et les porte au devant d’eux dans une étrange et éternelle royauté. TOUT rayonne à partir de cela. L’Histoire, l’Art, les Lettres, la Philosophie, la Géométrie, l’Astronomie, les Cosmogonies. A partir de la Lumière-Langage que l’on peut, de ce fait écrire avec un trait d’union, c’est le tout du monde qui apparaît et se donne tel qu’il est : la merveille brillant au centre de la lampe magique d’Aladin. Les Mille et Une Nuits ne font jamais sens qu’à exister sous le manteau des étoiles. Sans les «belles de nuit » elles ne seraient qu’une longue procession funèbre qui se perdrait dans l’infini du temps.

 

Ciel noir.

 

Il faut poursuivre le voyage de l’apparition en mobilisant une autre métaphore. Celle du CIEL. Ciel noir. Ciel d’encre. Ciel d’outre marine que rien ne vient visiter si ce n’est l’aile immense des espaces infinis. Pas encore de musique des sphères. Elles sont trop loin dans l’insondable et le non avenu. TOUT se retient comme au premier jour du monde. Et pourtant tout a déjà commencé depuis la déchirure du magma, sa dispersion, son éclatement en milliers de territoires signifiants. Ce qui n’était qu’une surface neutre, atone, amorphe est devenu un immense puzzle, un rassurant quadrillage qui dit son exception à la seule mesure de sa topologie. Le morcellement a ouvert la compréhension de l’espace, a donné lieu au temps. Ici, là, ailleurs sont des repères, des amers afin qu’une vision s’y appliquant, un genre de cosmos, d’ordre du monde, puisse se donner tel qu’il est, à savoir un guide pour les Egarés. Oui, les Egarés, car, malgré la présence des premières balises la marche des Aventuriers est longue, semée d’embuches. Quelque part, au fond de charbonneuses cavernes sont les premiers balbutiements de l’humain, les Homo Erectus au front bombé, aux sourcils en broussaille, à la mâchoire saillante. Ils sont de simples tubercules tout juste issus de la terre. Ils portent en eux le tumulte encore visible de l’humus dont ils proviennent. Ils avancent à demi courbés, pareils à des animaux sauvages. Au centre de leur corps de pierre dans lequel la clarté - le langage - n’a pas encore creusé sa niche de compréhension, sont encore présents les remous du tellurisme, les clameurs de lourdes gemmes qui n’ont pas encore trouvé leur syntaxe, élaboré leur rhétorique. Toute la journée durant ils errent parmi les hautes herbes des savanes en quête du cerf, du bouquetin dont ils feront leur ordinaire. Eclatement, dans le corps, de la vie, de l’ouverture par lesquelles prolonger le cheminement commencé. Les cerfs, les bouquetins, ils en orneront les parois de leurs cavernes en signes tracés à la sanguine, à l’ocre, au blanc, au noir de fumée : autant d’emblèmes de l’art, d’un langage qu’ils déposeront à même la roche afin que soit connue la destinée des premiers habitants de la Terre.

C’est un soir et les nuages sont de lourdes menaces qui pèsent sur la communauté des hommes. Les Primitifs sont rassemblés sur le seuil de leur antre avec des signes d’inquiétude gonflant démesurément leurs bourrelets orbitaux. La grande peur les a envahis d’une nuit permanente qui pourrait se développer à tout moment, réduire à néant leur prétention à paraître, les reconduire dans la vulve de terre qui serait alors leur ultime refuge, leur demeure dernière avant que de retourner au chaos primordial. Le ciel est menaçant, parcouru de la densité terrifiante qui cache à leurs yeux la seule promesse d’existence, savoir cette lueur qui correspond au jour, à la chasse, à la cueillette, autrement dit au sentiment, fût-il archaïque, de tracer sa voie parmi les complexités d’une nature hostile. Attendre est une plaie. Attendre est le refuge dans l’inconscience, cet état qui les habite encore et les distingue à peine de la faune sauvage.

Seule parade contre l’agression de l’espace extérieur, l’instinct grégaire, l’emmêlement des haleines fortes, la proximité des sexes musqués qui ne se rencontrent qu’à assurer la possibilité d’une survie de l’espèce, l’union des membres comme fragile rempart contre la peur envahissante, étouffante. Soudain, toute l’entièreté de l’horizon étroit de la caverne s’illumine d’une éblouissante clarté alors que le tonnerre gronde et qu’ON se réfugie en criant dans le ventre terrestre. Les cris, premières manifestations langagières de ces hommes si proches de la matière qu’ils s’y confondent. Cependant la matière a été traversée d’une lueur. L’éclair a régné en maître, entraînant à sa suite, certes la fuite et l’angoisse, mais aussi, mais surtout, la première profération par laquelle se reconnaître hommes. Par le cri ils sont advenus à eux. Par la lumière ils ont pris conscience du phénomène majeur qui les atteint comme la possibilité d’être et d’assurer leur présence.

Comment ne pas reconnaître, ici, comme un écho de la mythologie biblique dans laquelle Dieu se révèle celui qu’il est à la hauteur de son Verbe qui n’est que la Lumière surgissant de la nuée et donnant aux hommes ce qui sera leur condition, parler et essaimer sur le vaste territoire qui leur est alloué comme une royal présent : FIAT LUX. « Que la lumière soit, et la lumière fut ».

 

Camera obscura.

 

Métaphoriquement, symboliquement, l’invention de la camera obscura est-elle la réplique de la parole biblique, de la prise de conscience de l’homme des cavernes lorsqu’il s’aperçoit des pouvoirs prodigieux de la lumière ? Il est permis de le penser tellement les expériences paraissent de nature homologue, les contextes d’apparition fussent-ils, à l’évidence, aux antipodes. Si l’écran de la chambre noire peut figurer le miroir de la conscience humaine, alors les rayons qui entrent dans son champ de perception, venant du réel extérieur, sont les moyens par lesquels la connaître cette réalité, et pouvoir agir sur elle. Autrement dit de témoigner de soi, mais aussi du monde. Et comment mieux témoigner pour l’homme qu’à user de l’outil sublime qui lui a été remis comme sa nature singulière, ce LANGAGE dont il est habité du dedans comme du dehors, ce génial médiateur ouvrant l’espace de l’altérité, de la connaissance de ce qui se laisse voir, de la prise effective sur les choses, de leur maîtrise.

 

 

Ecriture de la lumière.

Camera obscura.

Léonard de Vinci.

Source : Chrestothèque.

 

 

Et maintenant, après ces longues et (souhaitables) digressions, comment parler de cette belle photographie autrement qu’en termes de lumière, autrement qu’à l’aune du langage dont elle constitue l’origine ? Toute représentation est de cet ordre qui véhicule avec elle les infinies significations dont elle est porteuse. Ceci est le travail en amont que réalise tout créateur. En aval le spectateur de l’œuvre devra se disposer selon les insignes de sa propre subjectivité. Ainsi s’édifient les myriades de sens qui font la richesse et l’exception de toute langue. Après ces prémices, que découvrir ? Il suffira seulement de décrire afin que les esquisses de l’image nous livrent quelques unes de leurs perspectives. En arrière-plan du voyage onirique (toute image porte avec elle sa réserve de rêves et de fantasmes, d’illusions et d’hallucinations), on aura à l’esprit, aussi bien la faille lumineuse qui court tout le long du magma, aussi bien l’éclair zébrant le ciel de la préhistoire, comme autant de sèmes se déployant pour nous faire comprendre que TOUT SIGNE EST LANGAGE. Ne pas s’accorder à ceci serait vouloir se voiler la face. Mais justifions tout d’abord le titre « Ecriture de la lumière ». Bien sûr on aura reconnu la traduction étymologique du mot « photographie » qui peut également se montrer sous la forme du syntagme : « peindre avec la lumière », ces deux notions étant, bien entendu, équivalentes. Ecrire ou peindre sont deux déclinaisons graphiques identiquement attachées à un geste de langage, lequel relié au surgissement de la lumière induit un cercle herméneutique infini.

 

De l’image.

 

Le chapiteau est cette manière d’immense linceul noir qui tapisse tout le fond de la scène. ON ne nous voit pas, serrés que nous sommes sur nos bancs d’attente. Comme des hommes au seuil de leur caverne, comme une conscience universelle qui scruterait un magma avant qu’il ne se lézarde et ne délivre ses secrets, écrive sur le firmament les traces du destin humain. Tout en haut, pareil à un soleil, un faisceau de clarté éblouissante. On dirait une lointaine étoile clouée au fond de l’espace qui nous rassure et nous interroge à la fois. S’agirait-il du premier mot d’un dialogue avec les choses invisibles telles le savoir, les manifestations parfois inapparentes de l’art, la pliure d’un sourire dans un visage aimé, la flèche de l’amour dans son étonnant voyage ? Qu’en est-il de cette lumière si belle qu’elle moissonne notre corps jusqu’en son tréfonds, lustre notre esprit tout contre la paroi translucide de la conscience ? Alors, nous ne sommes plus à nous-mêmes, nous n’habitons plus le centre de notre massif de chair. Nous sommes ici et ailleurs. Nous sommes sur nos bancs de bois, nuque à la renverse et nous buvons avidement, comme un chant de constellations célestes, cette ascension de la Muse en direction de ce qui la féconde et la dépose sur la courbure de nos yeux agrandis. Nous sommes en suspens, ce qui est toujours l’expression soit d’un ravissement esthétique, soit d’un sentiment religieux, soit enfin l’indice du feu qu’allume en nous la belle intellection, la découverte d’une âme sœur qui ne nous rivera à notre être que pour mieux nous y soustraire. Il en est toujours ainsi des manifestations de la joie qu’elles nous allègent de notre tunique de peau au point de la rendre ineffable, transparente, pareille à un ballon gagnant l’espace à la seule force de son invisibilité. Corde à peine perceptible qui relie le trapèze à cet inaperçu cosmos dont l’entièreté nous est toujours ôtée alors que notre anatomie, à sa manière, en est l’harmonique le plus immédiatement préhensible. Merveille que cette double ligne qui esquisse la diaphanéité d’un bras. Prodige que ce profil du visage résumant à lui seul, dans un même empan de signification, la belle épiphanie humaine, la tragédie dont elle est tissée en son revers comme si ne nous apparaissait jamais que la face d’une pièce, son alter ego dissimulé en demeurant l’insondable mystère. Et cet arc infiniment tendu du torse, son incroyable galbe, cette espèce d’oblativité qui dit mieux que de longues phrases la donation de soi au monde du spectacle, lequel n’est que le grand cirque sur lequel ON JOUE la grande pantomime de l’humaine condition. Et ce dos, et ces reins, et ces fesses et ces cuisses, et ces mollets, toute cette belle géographie qui nous atteint comme cette cible qu’elle est, que nous n’atteindrons jamais, puisque, aussi bien, son domaine est celui des choses absentes. Etrange partition de la présence qui nous retire d’une main ce que l’autre nous a remis en offrande.

Mais, précisément, voici l’espace d’une vérité. Trop souvent l’ON s’aveugle de la chose qui rutile et fait sa gigue dans la cage de verre. Trop souvent l’ON ignore le simple et le modeste. Car, si toute lumière est langage, toute ombre est ce qui joue en contrepoint avec elle, afin que l’harmonie de la totalité du sens soit réalisée. Il n’y a aucune certitude univoque. Toujours des doutes, des retraits, des pas de côté. Regarder la grande beauté d’un paravent chinois, c’est toujours prendre acte de son envers d’ombre qui en soutient les nervures et nous le livre telle la juste mesure qu’il est. Derrière l’œuvre belle est toujours la toile grossière du subjectile dans laquelle s’est imprégnée toute la douleur du monde dont la sueur, les angoisses de l’Artiste, sont la mise en acte. Les fameux clairs-obscurs des œuvres de Rembrandt ne sont nullement prestigieux à la seule raison de leur rayonnement immatériel, mais aussi eu égard à cette ombre (la faute, le péché, l’insoumission, les dérobades) qui en tissent la belle contrepartie figurative. Toute empreinte de vérité est nécessairement dialectique. Clignotement. Noir-blanc-noir-blanc tout pareillement au rythme du nycthémère qui alterne l’habile scansion de notre temporalité. Les pieds, nous avions oublié les pieds, ces racines soudées à la contingence. Et qui, pourtant dans l’image, sont dans la posture d’une élévation. Il s’en faudrait de peu que quelque esprit empreint de mysticisme ne nous les présente sous la forme de ceux, christiques, qui furent cloués sur la croix en ces temps bibliques auxquels il fut fait allusion il y a peu. Oui, car toutes choses sont intimement liées et ce n’est que l’exigence de la connaissance humaine qui sépare, classe, organise et fait appel aux subterfuges des catégories, ces armatures du concept.

Oui, cette image est comme le symbole d’une crucifixion inversée, comme si le corps devenu infiniment subtil échappait soudain à la pesanteur terrestre. A savoir à la déréliction, au nihilisme, aux apories dont les mesures mondaines sont toujours affectées, comme si l’homme ne pouvait s’en tirer que par le pouvoir ascensionnel de son esprit, la transparence de son âme, la ferveur avec laquelle il communie aux grandes causes, à commencer par celle de l’Art. Et que sont donc ces deux fuseaux de lumière qui propulsent l’Egérie bien au-delà des songes des humains, dans cette zone immatérielle que n’habitent ni les lourdeurs du magma, ni les anatomies courtes des Erectus, ni quelque réalité que ce soit puisque toute création portée à son accomplissement déborde toujours le regard pour s’évanouir dans le lointain, là-bas, où habitent les comètes. Oui, les comètes. Alors après avoir vu longtemps, le langage peut entrer au repos ! Longtemps les phosphènes habiteront l’arène de nos pensées. Longtemps. Cette durée est toujours le signe de ce qui s’est actualisé sous la figure de la nécessité. Or, oui, il était nécessaire de porter au regard ce qui voulait se dire sous la forme d’une présence essentielle. Oui, la ligne est bien ce par quoi, la franchissant, s’ouvre à nous le domaine infini du sens. Cette figure en est la mise en exergue. L’économie de l’image est sa façon la plus convaincante de tenir à notre conscience le langage des choses rares ! Qui jamais ne s’épuise. Mais toujours nous questionne.

 

 

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21 novembre 2020 6 21 /11 /novembre /2020 09:08
EVE-EN-CIEL

André Maynet

 

***

 

   Comment parler des Êtres de pure grâce ? Doit-on seulement en parler ? Ne vaudrait-il mieux les laisser dans leur suaire de blanc silence ? Formuler quelque parole est toujours prendre le risque d’en dire trop, de n’en dire pas assez. D’en dire obliquement, mots qui ne peuvent se rapporter qu’à la dimension verticale. Car si nous essayons d’en saisir l’éphémère au titre de la parole, il ne nous reste jamais que l’éphémère, la parole s’est dissoute à même le bruit de fond du Monde. Car le Monde est bavard qui dissimule à notre ouïe les mots de laine et de brume qui viennent de ces Êtres dont l’indéfinissable présence est bien le lieu qui nous échappe en propre. Nous voulons dresser la carte de leur subtile anatomie, nous voulons mettre l’indicible au défi de parler, nous voulons vêtir de concrétude cette si haute abstraction.

 

De leur corps,

les contours seulement.

De leur voix, un simple zéphir

qui court sur la vitre du ciel.

De leur matière, une substance fluide

qui s’écoule de l’amont vers l’aval du temps.

  

   Alors que nous reste-t-il comme ressource si nous ne voulons demeurer orphelins d’Elle que, pour l’instant, nous renoncerons à nommer. Que nous reste-t-il si nous ne voulons demeurer orphelins de notre propre présence, la toile étonnée de notre corps faseyant au large et nos mains sont vides d’une saisie dont nous espérions qu’elle nous comblerait. Ces Êtres de pure grâce nous implorons leur venue et, par un étrange sentiment, nous la redoutons comme si, à leur contact, nous nous disposions nous-mêmes à devenir diaphanes, absence contre absence si cette métaphore silencieuse n’est trop éprouvante au regard de notre cruelle finitude. Mais qui est-elle, Elle, qui semble éternelle alors que nous sentons en nous de vastes territoires désolés, d’immenses déserts placés sous le souffle de l’Harmattan, de larges mesas battues du vent impérieux de l’oubli ? Nous nous trouvons si près du fleuve Léthé, notre propre nom s’évanouit et, déjà, nous sentons la brûlure de l’Enfer, et déjà nous ne sommes plus qu’un corps dévasté de sa terre, ouvert au feu qui nous immolera et nous réduira en cendres. Est-ce notre désarroi qui, par contraste, nous la fait trouver image de Beauté, inaccessible Eurydice qui serait retournée au Tartare, nous laissant Orphée éploré, dévasté de ne pouvoir la rejoindre ? Mais non, cette subtile Présence n’est nullement de l’ordre d’une Mythologie.

 

Elle surplombe la Mythologie

et ses dieux de papier.

Elle domine la Métaphysique

et ses ressentis de songe-creux.

Elle s’élève au-dessus

des convulsions de l’Histoire.

Elle se tient en sustentation

 et toise les Religions de haut,

cet opium qui terrasse les Mortels

en leur faisant croire à leur possible salut.

  

   Mais alors Qui est-Elle, Elle que nous ne pouvons définir que par la négation ? Elle n’est ni la Mythologie, ni la Métaphysique, ni l’Histoire, ni la Religion. Qui est-elle pour occuper une si singulière place que nul humain ne pourrait lui disputer, pas plus que les dieux de l’Olympe ne pourraient prétendre l’accueillir parmi eux, telle une de leurs semblables ? Une seule chose n’a nullement été nommée parmi les motifs essentiels du parcours humain, à savoir l’Art. Oui, elle est l’une des déclinaisons de l’Art, l’on pourrait même dire l’une de ses manifestations premières. Mais ici, il faut faire un pas en arrière et considérer l’Art en son origine religieuse. Non dans le cadre de la foi ou d’un quelconque dogme qui en supporterait la manifestation. Non, l’Art, la Religion en tant que fables originelles, en tant que Genèse de ce qui se donne à voir sur le Théâtre du Monde. La pure venue à l’être de ceci même qui existait de tout temps mais que nos yeux indociles refusaient de voir.

   Mais le temps est venu de la nommer, de la porter sur les fonts baptismaux de l’existence : EVE-EN-CIEL Oui, le tout en graphies Majuscules pour dire l’Essence même de ce qui paraît si nous consentons à déciller nos yeux, à retirer le voile qui en occulte la vision.

 

EVE-EN-CIEL veut dire

le déploiement de l’originel,

la mesure unitaire avant la division,

la puissance archétypale

dont toute existence future découlera,

la levée de la lumière

au milieu de la nuit du Néant.

 

   Arriver à l’Être, n’est que ceci, la déchirure du Néant, la belle clarté se frayant une voie parmi le chaos universel, ouvrant une clairière dans la densité de la Forêt primitive. Une Joie s’est levée qui, jamais, ne rétrocèdera. C’est nous, les hommes, qui plions l’échine sous les fourches caudines du quotidien, portons notre regard sur le sol de poussière tapissé de feuilles d’ennui, livré à la geôle de la nécessité, sourd à son propre destin.

   Certes tout esprit curieux s’abreuvant à la Raison pourrait se demander non seulement le lieu de la provenance d’Eve, mais la Cause qui l’a déterminée, l’énigme de sa venue, le nom du Démiurge qui en a assemblé la forme. Mais la Raison serait bien mal inspirée de chercher la source, de lui trouver une main fondatrice. Non EVE est née de soi, rien que de soi, pareille au flamboiement d’une étoile, à la course d’une météorite dans l’infini du ciel, à une comète hissée tout au bout de sa gerbe de lumière. Jamais nous n’en apercevons ni le début, ni la fin. Mouvement infini, éternel retour du même, Être sans fond vivant de son propre mystère. Oui, nous, êtres-du-peu, il nous faut accepter de ne rien connaître du Monde, ni des choses qui nous dépassent infiniment. Nous devons pratiquer la méthode du non-savoir socratique et nous interroger d’abord sur qui nous sommes avant de pouvoir prétendre ouvrir les secrets qui nous mettent en échec, voir ce qui est tout autour de nous dans sa plénitude de sens. Sans doute, la plupart du temps, interrogeons-nous en vain la multitude de l’espace, la confondante fragmentation du temps, et nous-mêmes perdus dans cet espace-temps qui nous accomplit sans que nous ne puissions jamais décider de quelle manière, pour quel but, vers quel avenir. Alors il nous faut nous résoudre à n’apercevoir le Monde qu’en sa fuyante silhouette, les Autres qu’en leur bref passage, les Êtres-de-lumière qu’en leur sombre énergie.

   Ne pouvant nullement posséder la réalité d’EVE-EN-CIEL en son intime, cependant nous pouvons la décrire, comme on le ferait d’un paysage dont nous aimerions les collines et les vallées, les plateaux et les gorges. Il faut partir du bas de la présence, voir d’abord l’écume du nuage, cette floculation de la Terre dont il ne subsiste qu’une subtile vapeur. Les hommes sont loin qui avancent dans l’étroit et sombre tunnel de leur condition. EVE en perçoit, ici et là, quelques bourgeonnements, quelques ramifications qui se perdent dans le chaos des villes. Il faut monter le long des jambes, vrilles de soie si étroites qu’elles en deviennent impalpables. Bientôt notre vue est recouverte du flottement gris d’un voile légèrement transparent. Long, très long fuseau des jambes, pareil à un poème qui n’aurait nulle fin. Le sexe est menu, encore plié dans son cocon car nulle défloration n’est venue en troubler l’intime. Douce forêt pluviale que sa toison, douce colline d’ivoire que son mont de Vénus. EVE est encore dans son âge nubile, lentement arquée entre son enfance et sa jeune maturité. Infiniment disponible à tout ce qui pourrait advenir, donner la vie, la retenir en soi comme le vacillement de la flamme. Les tiges des bras sont écartées, elles dessinent un large cercle qui paraît retenir le peuple de l’air. EVE semble se donner tel le double d’Atlas, ce géant qui porte sur ses épaules le globe infini de la Terre.

 

En réalité, ce qu’elle tient en son pouvoir aérien,

non une planète,

non un monde avec ses océans

 et ses rivières, ses villes et ses champs,

simplement l’orbe de ses rêves éveillés,

 de ses songes nocturnes,

des espoirs qu’elle tisse autour de son corps

 à la manière de dentelles.

 

    Blancheur de sa poitrine menue, c’est à peine si on y peut distinguer les attributs de sa féminité. Si bien qu’on pourrait penser à une nature androgyne, à un genre encore indifférencié. Pouvant aussi bien pencher vers le masculin, le féminin. Troublante vision paradoxale qui nous égare et nous fait nous interroger sur la réalité de ce troisième genre. Serait-il la matrice des genres futurs ? Les principes opposés découleraient-ils de lui ? Serait-il le juste équilibre entre animus et anima, autrement dit l’être parfait dont chacun a rêvé à défaut de pouvoir en atteindre la plénitude, en tracer la belle sphéricité ? C’est tout de même étonnant d’être placé face à cette énigme d’un savoir que nous pourrions posséder, qui serait antérieur à toute particularisation de l’espèce humaine, une manière de flottement dans une genèse encore immobile hésitant à choisir ses attributs, à se lancer dans la spirale vertigineuse de l’exister. C’est ceci un Être de pure grâce : une infinie liberté dont le précieux consiste à pouvoir choisir sa voie, à initier le temps, à créer de l’espace mais, aussi bien, à demeurer en soi dans le germe fécond qui sommeille et vit au rythme de sa propre nuit.

   La fin du voyage est sommitale et trouve son acmé dans la belle tête à l’ovale parfait. Mais est-ce vraiment une tête ? Ne serait-ce simplement la nuée d’une pensée, la brume d’un esprit, l’apparition nébuleuse de l’âme, ce principe si éthéré qu’il ne saurait trouver de symbole à sa mesure, d’image le cernant, de mot en traçant la subtile périphérie ? Å voir ce halo, cette aura qui couronnent sa tête, pouvons-nous en déduire quelque sainteté, la matière astrale d’une entité angélique ? Non, nous ne pourrions déduire ceci qu’au titre de notre propre fantaisie, de notre souhait d’être hommes plus qu’hommes, ourdis d’une déité qui nous soustrairait aux tourments du monde. D’être, en quelque sorte cet étrange Surhomme de la constellation nietzschéenne, cet être supérieur libéré de la pesanteur existentielle, hissé tout en haut de sa volonté de puissance. Le trajet en direction d’une transcendance est toujours inscrit en l’homme. Il se voudrait Dieu mais n’est que cette insuffisance close sur sa propre aporie. Que lui reste-t-il pour sortir de ses propres contradictions, dépasser sa chair, oublier son corps de mortel ?

 

Il lui reste l’art

 et ses multiples manifestations.

Il lui reste EVE-EN-CIEL,

cette belle mise en ordre du monde,

ce cosmos !

 

 

 

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20 novembre 2020 5 20 /11 /novembre /2020 08:44
Guette l’invisible.

 

                                                     Edward Hopper.

                                             South-Carolina-Morning1.

                                             Source : Genus Bononiae.

 

Une image surgit.

 

   Cette figure féminine, nous pouvons nous en emparer de multiples manières dont toutes, à l’évidence, seront fausses, tout au plus d’inexactes supputations. Combien il est délicat de s’aventurer à affubler de hasardeux prédicats celui, celle dont on ne connaît ni l’identité, ni le mode d’exister, ni le parcours mondain. Une image surgit au détour d’une rue, dans la vitrine d’une boutique, sur le mur d’un musée et nous voici déjà loin de nous dans la contrée plurielle des songes que n’éclaire que notre subjectivité. Mais de quel jour ? Pléthorique, avaricieux, tronqué, étroit, pareil à la lame zénithale d’une blancheur solaire, une éblouissante vérité dont nos yeux terrestres ne pourraient supporter l’éclat ? Nous ne sommes jamais assurés de rien pour la simple raison que notre propre présence dans la confluence des jours est simplement hasardeuse, contingente, jamais parvenue à son terme. Nous regardons ce qui vient à nous, nous évaluons, nous portons un jugement, nous délibérons au sujet de telle ou de telle chose, nous nous emportons sur la valeur relative d’une vêture, d’une couleur, d’une mode mais nous n’avons nul étalon pour nous en emparer correctement puisque notre position instable nous prive de ce repère par lequel nous pourrions avoir du monde une perspective attestée en son fondement.

 

   Cette apparition soudaine…

 

   Alors cette Apparition soudaine dans l’encadrement blanc d’une porte, comment en faire en quelque sorte notre « chose » autrement qu’en la visant dans le genre d’une fantaisie, sinon d’une errance de la vision ? Tout est si fluide, si mouvant, tellement en fuite dès que nous refermons nos doigts tremblants sur le dessin d’une présence. Et ici, dans ce tableau soumis au régime du dépouillement, de la fragilité de la monstration, de son caractère étique, parcimonieux - une femme, le bas d’un immeuble, un large trottoir, un champ où ondulent des épis de seigle, une nappe de ciel bleu clair -, nous sommes ramenés à n’entretenir que de pures conjectures, d’hypothétiques projections qui, tantôt pêcheront par excès, tantôt par défaut. Le Peintre nous place en position de Voyeurs démunis, livrés à leurs propres fantasmes, à leurs visées singulièrement existentielles, à leurs préceptes moraux, à leurs incantations, leurs hallucinations de tous ordres et, pour tout dire, aux désirs qui nous traversent à bas bruit, flux inaperçus de notre conscience que nous aurions tôt fait de vouer aux gémonies si, par extraordinaire, nous en étions un jour informés. Sous l’onde claire et paisible se dissimule toujours un marigot qui n’attend que d’être troublé, nous que l’inquiétude détermine en chacun de nos actes puisque rien n’est jamais assuré d’être selon son essence. A commencer par nous qui sommes ou croyons être. Ne serions-nous pas, seulement, une image visant une autre image, autrement dit l’étape d’une fiction dont l’épilogue tremble encore dans les lointains ?

 

   Cette toile nous regarde.

 

   Alors que dire de ce tableau qui ne soit pure fable, flottement imaginaire, vision hallucinée d’un monde étrange ? Et, pourtant, nous ne pouvons demeurer mutiques. Et pourtant nos n’avons d’autre choix que de proférer des mots et encore des mots, seuls gages de notre liberté. L’image parle d’elle-même et nous lui adressons, en retour, sans doute une supplique muette, mais une supplique tout de même. Ce que nous lui demandons : ne pas nous abandonner sur le chemin du silence qui ne serait que la turbulence d’une peur, la manifestation d’un effroi. Cette toile nous regarde et nous met en demeure de la comprendre. Faute d’en élaborer le processus nous serions de surcroît, simples anecdotes girant autour de l’œuvre sans pouvoir en viser correctement le langage. Alors nous disons ceci et cela, sans a priori aucun, en toute innocence, tel l’enfant devant son livres aux merveilleuses illustrations qui dérive au gré des pages avec sa touche puérile et son impétueuse franchise.

 

   En décider l’émergence.

 

   Nous disons ceci qui sera vraisemblable, inventé, déduit d’une forme, suggéré par une teinte, communiqué par une attitude. Plus la rhétorique de l’image est simple (et ici l’on touche au minimal), plus riche est sa sémantique, plus polysémique est son dire, plus polyphonique la voix qui en tressera le chant. Car, ce que l’artiste a volontairement omis de placer dans la scène, ce sera à nous, les Voyeurs d’en décider l’émergence, d’en deviner les subtils harmoniques, peut-être d’en proposer une pure délibération sans doute irréelle, mais le réel ne tient jamais en lui la totalité des significations. Une partie seulement. La plus visible, la plus immédiate. Sous l’iceberg, flottent toujours quantité de transparences inaperçues qui donnent à la glace les angles vifs de son paraître, la palette de ses nuances, la gamme selon laquelle elle se livre à nous avec son incroyable mobilité. C’est ainsi, nous sommes toujours réduits à inventer ce qui vient à notre rencontre, à lui donner asile à partir de la première impression, du souvenir qui hante notre mémoire, de l’utopie que nous voudrions voir naître à l’intersection du monde et de nos rêves les plus secrets.

 

   Nous disons…

 

   Nous disons la grande beauté. Cette femme campée dans sa belle robe, libre de ses mouvements, fière, assurée d’elle-même, au corps si troublant, si apparent sous la vague rouge, nous l’imaginons sous les traits d’une élégante qui se laisse admirer à loisir pour ce qu’elle est, une esthétique en acte qui ne vit que de sa propre apparence, telle une cariatide ancienne qui soutiendrait le portique de quelque temple fascinant dédié à un culte sacré. La voir suffit à notre ravissement et nulle effraction dans son existence ne paraît nécessaire à sa connaissance approfondie. Son allure racée suffit à épuiser son être.

 

   Nous disons l’immense solitude. Elle, l’Etrangère est postée à l’angle de la maison vide. Les fenêtres sont obturées par des persiennes aveugles qui ne veulent rien savoir du monde. Une lame de clarté traverse l’entrée à la manière d’un jour inquisiteur. La lumière n’ira pas plus loin. Elle s’arrêtera sur cette étrange héraldique de pourpre, sur ce blason de feu qui interdit à quiconque de pénétrer dans l’orbe d’un secret. Car il faut bien qu’il y ait mystère pour être campée dans cette haute posture, bras croisés sur l’ombilic, capeline dissimulant en partie le visage, ici, au milieu des seigles qui font comme un océan jaune aux vagues protectrices. Nul n’oserait enfreindre l’interdit. Il est toujours très intimidant de se heurter au mur d’une flamme !

 

   Nous disons l’affrontement d’Eros et de Thanatos. Qui attend-elle cette fière figure du désir qu’érotise son attitude entièrement dédiée à la volupté prochaine ? Où son amant qui l’approchera au seul luxe des couleurs, ce rouge pareil à la muleta brillant dans l’ombre de l’arène, au sang répandu par le taureau aux naseaux fumants, à la robe noire tachée de sacrifice ? Où trouvera-t-elle encore l’énergie de défendre sa vertu, elle dont l’ardeur est visible qui ne saurait différer le moment du pugilat amoureux ? Elle est déjà à l’acmé de son plaisir dans la visée anticipatrice de l’événement qui va surgir. Offerte ou bien immolée dans un geste qui la dépasse et se lit comme son destin ? Cet hymen fougueusement négocié par la fureur taurine, est-il seulement le fait de sa propre volonté ou bien, en est-il ainsi de tous temps du rapport des humains, un Minotaure s’emparant de sa Conquête dans une fougue irrépressible qui se donne à voir comme la Mort elle-même ? Mais l’idée même de la mort est source de métamorphose, une vie naissant d’elle à même le cycle des âges. A l’outrage du corps soudain rendu fertile succèdera le cri de la naissance. Mémoire du cri d’amour, stigmate de la charge écumante qui a sonné le rythme de la « re-naissance ». Est-ce cela qu’elle attend, une joie succédant à une tragédie, Est-ce cela ?

 

   Nous disons le ravissement de la littérature. Cette Inconnue est-elle un écho de Lol V. Stein dans le roman de Marguerite Duras ? Ce champ de seigle est-il la réplique de celui dans lequel Lol se réfugie pour pouvoir assister à la rencontre des deux amants dans une chambre de l’Hôtel des Bois ? Cette façade grise, anonyme est-elle celle qui abrite l’amour de Tatiana, son amie d’enfance et de Jacques Hold, le narrateur de l’histoire ? Mais écoutons Jacques :

   « L’idée de ce qu’elle fait ne la traverse pas. Je crois encore que c’est la première fois, qu’elle est là sans l’idée d’y être, que si on la questionnait elle dirait qu’elle s’y repose. De la fatigue d’être arrivée là. De celle qui va suivre. D’avoir à en repartir ».

   Image d’un voyeurisme si passif, si éloigné du réel que l’idée même du fantasme n’y figure qu’à titre adventice. Le véritable fantasme de Lol, tout comme celui de son Auteur, c’est l’écriture, la passion qu’elle entraîne, la mort qu’elle suppose. Chaque mot écrit est un peu de terre jetée sur soi, sur son passé, sur ses illusions à venir. Ecrire est toujours une douleur, l’épreuve d’une souffrance. Cette Lol drapée dans son dais rouge est-elle le flamboiement d’un texte avant que la nuit ne vienne et éteigne tout dans son silence ?

   Nous disons le temps. Son passage si fluide, inapparent alors qu’Heure immobile se tient dans le cadre du jour, que l’inquiétude oscille à la manière d’une horloge folle, qu’il n’y a peut-être ni beauté, ni solitude, ni rencontre d’Eros/Thanatos, ni ravissement surgi du réel ou bien de la littérature, mais seulement le flottement d’une pensée éprise de vertige. Il fait si étrange dans le remuement des secondes. Si étrange ! Peut-être ne guettons-nous que l’invisible ?

 

 

 

 

 

 

 

 

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19 novembre 2020 4 19 /11 /novembre /2020 09:02
Face à l'énigme

Terre de légendes...Le Gouffre...

Plougrescant...Breizh...

Hervé Baïs

 

***

 

   [On notera que le dialogue qui suit se déroule entre un Maître supposément naïf et un Elève précoce. Il s’agit d’un propos général sur la Beauté. Les paroles du Maître sont données en graphie normale, alors que celles de l’Elève sont en ITALIQUES]

 

*

 

La beauté existe-t-elle sur Terre ?

Oui, la beauté existe.

La voit-on toujours ?

Non, parfois seulement.

Pourquoi cette vue partielle ?

Certains hommes n’ont pas appris à la reconnaître.

Quelle en est la raison ?

Un regard insuffisamment exercé.

La beauté a-t-elle besoin de couleurs pour se manifester ?

C’est selon. Parfois du polychrome, du chatoyant, parfois le jeu du noir et du blanc seulement.

La beauté peut-elle se voir partout ?

Oui, sur le visage d’une femme, la corolle d’une fleur, parfois sur l’orbe du silence.

La beauté peut donc être muette ?

Oui, seulement une méditation, une contemplation du vide.

Un vide, un rien qui produisent eux-mêmes leur propre beauté ?

Non, simplement une parole que l’homme attentif leur prête.

Si je dis la beauté de tel paysage, cette beauté est-elle unique, singulière ?

Oui, singulière mais ouverte au titre de l’universel.

Elle communique ? Elle ne demeure enclose en elle-même ?

Oui, elle est infiniment reliée. Chaque beauté connaît toutes les autres beautés du Monde.

Mais par quel miracle ?

Celui des affinités. Une beauté en reconnaît une autre, qui en appelle une autre.

Est-il difficile de dessiner la beauté ?

Oui et non. Oui parce que la beauté est rare. Non parce que chacun porte en soi la source même de ce qui peut devenir beau.

Beauté rime-t-elle avec complexité ?

Non, ce serait une erreur de le croire. Le simple est souvent beau au titre de sa simplicité même.

Le simple est-il facile à mettre en œuvre ?

Non, le simple est l’essentiel, raison pour laquelle ne peut en saisir la forme que celui qui a longuement médité sur son essence, s’est exercé à la reconnaître, à en dresser l’inimitable esquisse.

La beauté est diverse, n’est-ce pas ?

Oui, tout peut être source de beauté. Je nomme ‘Une fille dans la fleur de l’âge’, ‘Le sourire sur la lèvre d’un enfant’, ‘Le ciel sans nuage’, ‘Des rochers’, ‘La blancheur d’une eau’, ‘L’abîme’, ‘Le Gouffre’.

Nommant ‘L’Abîme’, ‘Le Gouffre’, ne désignes-tu le contraire même de la beauté ?

Nullement, la beauté peut être triste, mélancolique. Y a-t-il quelque chose de plus beau qu’une Tragédie grecque ?

Oui, tu as raison, le plus souvent nous ne jugeons que la forme première des choses, non leur intention profonde. Donc ‘L’Abîme’, ‘Le Gouffre’, peuvent nous parler autrement qu’à nous précipiter dans l’angoisse et, conséquemment, entraîner la perte de qui nous sommes ?

Oui, ce sont eux-mêmes, ‘l’Abîme’, ‘Le Gouffre’ qui sont les plus aptes à nous conduire sur le rivage ineffable de la beauté.

Et pourquoi ceci ?

Pour la raison qu’une chose légère, du genre de la Comédie par exemple, ne peut jamais atteindre en son fond le lieu où se donne la beauté.

Mais encore ?

Pour que la beauté paraisse, il lui faut se confronter à notre finitude humaine. Là seulement elle trouve son répondant. Avant toute chose, la beauté est SENS, autrement dit compréhension de l’homme en l’être des choses, en son être propre. Le bonheur, ce genre si frelaté, est bien trop préoccupé de soi pour atteindre ce niveau de signification. Il ne s’arrime qu’au premier écueil venu dont il pense qu’il va le sauver. Erreur que ceci, le premier écueil nous cache la vérité d’un autre écueil, celui ultime auquel on ne pourrait déroger qu’à être immortels.

Tu veux dire que c’est notre mort qui crée les conditions mêmes de la beauté ?

Oui, c’est bien ceci. C’est seulement parce que nous sommes des êtres mortels que quelque chose comme l’Art peut nous sauver. Ne le serions-nous, l’art ne serait qu’une chose parmi les autres choses, sans plus ou moins d’importance.

Peux-tu me dessiner la beauté ?

Oui, je peux !

 

***

 

   Après cette rapide réflexion sur la beauté, que restait-il donc à faire, sinon en tracer les contours ? Pierre, l’enfant précoce, l’enfant troué du jeu incessant des meutes de questions qui l’assaillent, se met en demeure de provoquer la beauté. De provoquer ? Oui, c’est bien ceci que j’ai formulé. La beauté n’est pas là, d’emblée, au lieu où on l’attend. Face à elle il faut être comme l’Amant qui implore la venue de l’Amante. Et qu’attend-il l’Amant, si ce n’est l’Amour en sa forme actuelle qui peut avoir pour nom ‘Eve’, ‘Virginie’ ou bien ‘Lucie’ ? Mais vous aurez remarqué, j’en suis sûr, que ces nominations de l’Amour ne sont nullement gratuites. Elles disent l’Essence des choses en son être, certes inatteignable, mais dont nous devons tâcher de deviner la Forme unique, faute de quoi nous ne parviendrons même pas à la pointe de notre existence, seulement dans une sorte de banlieue brumeuse, de faubourg opaque qui sera notre geôle. Donc l’essence : ‘Eve’ en tant que préhistoire de qui nous sommes, nous les humains terrestres. ‘Virginie’ en sa blanche splendeur, une efflorescence d’elle-même, une germination dans l’aube du devenir. ‘Lucie’ enfin qui est la lumière dont notre conscience se dote afin d’éclairer cette nuit du monde qui nous oppresse tant que nous n’en avons fait refluer les ombres hors notre chair porteuse de quelque espérance.

   Pierre, dans sa boîte de couleurs, n’a pris qu’un bâton de Noir de mars. Appuyant fortement sur la feuille, il obtiendra une teinte profonde, nocturne, pareille à l’angoisse lorsqu’elle monte des profondeurs insondables de l’être. Par contre une pression légère se traduira par des gris de valeur moyenne dont il nuancera l’aspect selon la climatique qu’il voudra donner à telle ou telle zone, l’effleurement d’une joie, la souplesse d’une attente, l’hésitation du temps lorsqu’il oscille entre passé et présent.  Enfin le blanc montera du support, telle une neige première, un silence avant la parole, une immobilité d’avant le geste. Pierre n’aura besoin que de ceci : une présence monochrome pour traduire l’ensemble du réel et de ce qui y est attaché dont, nous les hommes, tissons notre quotidien.

   Tout en haut de la feuille, ce ne sont que touches légères, application d’un voile sous lequel le blanc transparaît comme s’il voulait regarder le monde tout en se dissimulant. Les teintes sont onctueuses, presque fondues en une même unité, une variation infinitésimale, un murmure au bord de la parole. Bientôt nous reconnaissons l’évidence d’un ciel, l’infinie douceur de sa lente dérive. Nous en devinons l’immense beauté vacante, nous en percevons la pente à peine affirmée, une avancée légère vers la ligne d’horizon. On dirait que tout se donne en suspens, que l’instant est celui de l’éternité, qu’aussi bien le tout du monde pourrait s’arrêter là et nous ne manifesterions nulle surprise. Nous serions dans l’immuable, sans effort, sans contrainte, seulement en osmose avec le Grand Tout, cette sublime Nature dont nous venons, vers laquelle nous allons.

   Puis Pierre fait glisser vers le bas son bâton de Noir de mars. Il le soulève maintenant, épargnant à la feuille d’être maculée, car il veut la pure blancheur, celle qui irradie, celle qui essaie de dire le rare, le primitif, l’originel. Ces essences se donnent à voir sous l’espèce d’une feuille d’eau infiniment présente mais infiniment silencieuse. Ce que l’enfant précoce a dessiné là, depuis l’espace lumineux de son génie, la pure beauté de la mer où ruisselle la lumière. L’eau est blanche, elle attire à soi, infiniment, tout ce qui vient à l’être, aussi bien le peuple des fins nuages, la voûte illisible du ciel, la terre et ses monticules, ses collines, ses gorges profondes où se recueillent les volutes d’ombre, où est tapi le mystère du monde. Puis quelques gestes rapides, quelques attouchements précis de la feuille. Surgissent alors quelques formes noires que l’on sent venues de l’abîme, effleurements, léger archipel, émiettement qui dit le destin des hommes, ces Éparpillés qui cherchent leur propre socle et, souvent, ne le trouvent pas, errent infiniment à leur périphérie, sans que leur centre leur soit réellement accessible.

   Est-ce un paysage que l’enfant prodige vient de dessiner, en traçant les premières esquisses ? Ne serait-ce plutôt les traits indistincts d’une Métaphysique, des Idées en quelque sorte, des Formes qu’il soumettrait à notre sagacité afin que, les prenant en nous, les mettant à l’abri, quelque chose pût se dessiner, sinon d’un pur entendement, du moins les prémisses d’une compréhension de cet étrange destin qui, tout autour de nous, tresse les fils de notre devenir et nous met au défi d’en saisir quelques bribes ? Le monde est si éloigné en son infinie complexité ! A peine nous approchons-nous de lui qu’il est déjà loin en avant de notre être, vague lueur bourgeonnant à l’horizon des choses. Certes, c’est tout à la fois un paysage réel, mais aussi un paysage mental dont nous devons nous approprier. Demeurerions-nous dans le réel, à la surface de l’image et c’est soudain sa valeur profonde, cryptée qui nous échapperait. Car toujours, sous une forme, se dissimule un vivant archétype, sous une couleur la moirure d’un sentiment, sous un contraste la vérité d’une dialectique, peut-être l’antique combat du Bien contre le Mal, de l’être et du non-être, de la parole et de la mutité éternelle des espaces infinis.

   C’est à tout ceci que Pierre songe en dessinant, en faisant venir à lui ce fragment de monde. Comment penser le Ciel sans penser le Puits ? Comment penser la chose transcendante sans en même temps convoquer la chose immanente ? Pierre sait que le sens est à la confluence des deux et c’est pour cette raison qu’il dessine le Jour, cette vérité, qu’il dessine la Nuit, cette même vérité, mais voilée, mais dissimulée. Ce que veut faire l’Enfant de clarté : donner l’ombre à la lumière, donner la lumière à l’ombre. C’est seulement dans cet incessant trajet que les choses existent. On dit la beauté d’une chose et c’est le jour. On dit la disgrâce d’une chose et c’est la pesanteur de l’incompréhensible ténèbre. Maintenant le bâton de Noir occulte toute une partie du paysage. De hautes formes se dressent de part et d’autre de la feuille. Pierre, dans cet obscur, ménage des jours, modèle des gris, sculpte des éminences et des retraits. Voici, ce sont des rochers majestueux qui sont près de nous. Ils se dressent face au ciel qu’ils interrogent depuis leur énigme. Dans l’échancrure qu’ils dessinent, une mince plaine de clarté, une émergence signifiante, on dirait de pacifiques créatures marines en attente de leur être. Peut-être méditent-elles sur le destin du monde, le sens vers lequel il se dirige, le sens aussi qu’il produit à seulement se manifester. Tout en haut, la belle voilure des nuages glisse tout contre la pure beauté du ciel. Diaphanéité qui vient nous dire l’incommensurable fuite de tout ce qui est, dont nous sommes les spectateurs heureux mais impuissants. Mais c’est bien là notre force d’hommes que de pouvoir regarder l’étrange et de nous interroger sur lui, de nous interroger sur nous. En réalité c’est la même chose. Nous sommes des Etranges parmi l’étrange.

   Pierre vient de ranger son bâton de Noir dans sa boîte de couleurs. Il regarde son dessin comme s’il faisait partie de lui. Et c’est bien de ceci dont il s’agit car créer est loger en soi le motif même de sa propre création. Pierre s’est agrandi de ceci qu’il a porté au jour. Cette image, il l’a tirée de son intime nuit pour en révéler la présence, laquelle vivra sans jamais pouvoir s’effacer. Les choses se dissolvent, les pensées demeurent. Le corps suit sa pente déclive, l’esprit brille au plus haut de sa nécessité : percer les mystères et s’y accorder afin de ne demeurer en exil de soi, en exil du monde. Merci infiniment à Hervé Baïs d’avoir créé cette belle photographie sur laquelle quelques idées sont venues déposer leurs festons. Merci à Pierre de s’être prêté aussi généreusement à ce jeu symbolique grâce auquel se sont illustrées quelques sensations, se sont levées quelques perceptions. Ainsi sommes-nous des êtres qui questionnons, c’est même le propre de notre essence. Merci à l’existence de nous avoir visité le temps d’une méditation.

  

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

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18 novembre 2020 3 18 /11 /novembre /2020 08:56
Une lumière venue du ciel.

« Beauté convulsive ».

Photo No 27.

Photographie : Alain Beauvois.

 

« Voilà ce que j'écrivais après avoir pris cette photo ce dernier hiver :

Les Hemmes de Marck un matin de l'hiver dernier, près de chez moi...Divine lumière...le rai a surgi brusquement, je me suis assis sur le sable mouillé, j'ai regardé, je n'ai fait aucun bruit pour ne point brusquer les lieux et j'ai pris doucement une photo. On y reconnaitra en bas à droite la silhouette de la station radar des Hemmes de Marck, qui m'est très chère...la vie me déboussole tant...

Cette photo et son titre sont un clin d'oeil à André Breton dont l'étude de l'oeuvre, dans mes années estudiantines, m'a appris à voir la vie autrement, à ouvrir les yeux et m'a, ainsi, offert plusieurs vies et permis, devant toutes les beautés du monde et de « mon royaume », de verser, discrètement, des larmes. »

                                                                                           AB.

« Il est des lieux où souffle l’esprit », écrivait Maurice Barrès dans « La Colline inspirée ». Si l’écrivain se faisait le chantre des paysages de Lorraine, ici Alain Beauvois nous transporte en Côte d’Opale. Le terrestre opposé à l’aérien et à l’aquatique. Le paysan au marin. Mais y a-t-il opposition entre ce qui se relierait à la glaise, à l’humus et ce qui s’envolerait vers des espaces infinis ? S’en tenir à cette polémique binaire, à cette dialectique du sol et du ciel serait pure fantaisie de l’intellect. Il y a mieux à trouver et rien ne servirait de tergiverser. Ici, c’est de « sacré » dont il est question, de « Divine lumière », de surréalisme avec Breton, de « larmes » discrètement versées. Donc de sortie de soi en direction de cette « transcendance terrestre » si l’on peut oser ce curieux oxymore. Mais plutôt que de disserter, inscrivons-nous, dans une manière qui est la nôtre dans ce voyage que le photographe fit un jour d’hiver sur les Hemmes de Marck, dont il rapporta cette image au lexique si esthétique.

Le matin est là, comme posé sur la lisière du monde. Au loin les premiers bruits de la ville, les premiers mouvements mais encore dans la lenteur, le décillement des yeux, l’ouverture de la conque des oreilles aux murmures venus de l’ombre. Dans les tunnels de terre, les taupes au pelage soyeux n’ont pas encore commencé leur progression aveugle. Parmi la densité des feuillages, les oryctes à la corne levée dorment, leur carapace de cuir éclairée par une lueur venue dont ne sait où. Les oiseaux planent sur leurs amas de brindilles, leur duvet tout ébouriffé dans le glissement blanc de la lumière. C’est l’heure souveraine entre toutes, l’heure de l’aube où toute chose repose dans le pli entre la nuit accueillante et le jour parfois poli comme la lame. L’heure du doute fécond, du rêve éveillé alors que l’autre rêve, l’hôte de l’inconscient, commence à se dissoudre dans l’acide du réel. Si belle cette zone indistincte, cette inclination de l’âme à s’inscrire entre chien et loup, entre ce qui est familier et ce qui s’inscrit dans l’orbe du sauvage, de l’inconnu, sans doute du terrifiant. Dans le Grand Nord, sous les tentes en peaux de caribou, les tout jeunes enfants se serrent contre la colline douce et rassurante de leur mère. Sur les hauteurs de l’Altiplano, le vent de la première lueur glisse dans le duvet léger des vigognes, ondule parmi les herbes jaunes de l’immense plateau ouvert sur le ciel, l’espace infini, le chant de l’univers. Dans le demi-jour des mangroves, à l’ombre des longues racines, les crabes s’abreuvent à l’eau argentée parcourue de sillons et de lueurs sourdes.

Sur les Hemmes, sur la vastitude de la plaine de sable, l’eau est étale, infinité de canaux, de ruisselets, de méandres qui pénètrent la terre, la fécondent de leurs doigts liquides. Grand est le silence qui repose à mi-chemin du sol gorgé d’eau, à mi-chemin de la nappe de lumière qui vibre encore de l’intérieur, qui hésite à se dévoiler, à surgir dans une forme de certitude, peut-être de vérité. Il y a tant de choses à découvrir dans le mystère toujours renouvelé de la nature. Jamais le même bruit, jamais la même clarté, tantôt de cendre légère, tantôt à la lourdeur de plomb, à la luisance de zinc ou bien alors phosphorescente, irisée, chatoyante, parcourue des milliers d’étoiles des phosphènes, de ruissellements arc-en-ciel, de sources étincelantes comme le chrome, métal en fusion et l’on couvre ses yeux afin de ne pas être aveuglés. On n’en finirait pas de dire la joie de la vision, l’étonnement de la peau sous la piqûre incessante des épingles du jour, ou bien la douceur de l’heure couleur de galet gris, de baume blanc immaculé, de bleu lustré de nuit, de corail avant que le soleil ne débute sa course arquée en direction du zénith.

Ce matin est un matin parmi tant d’autres, une hésitation de soi dans le faible éclairement hivernal. Ce sont les lumières d’hiver qui sont les plus belles, entrelacement subtil de teintes proches, assourdies, liées entre elles par un genre de secret. L’éclosion est ce bouton inaperçu qui, issu de la nuit proche, serti d’incertitude, ne fait effraction au jour que sur le mode de la réserve, du retrait, comme s’il existait une nostalgie, un regret à se séparer de ces clairs-obscurs avant de se soumettre à l’éblouissement. Car sortir de l’inaperçu est toujours ceci, une irruption dans l’intime, une déchirure, une désocclusion avec le risque de porter au-dehors ce qui fait l’essence même de l’être. Au loin, la terre est brune, dense, encore attachée au socle nocturne. Frise de maisons qui émergent de l’obscurité à la manière d’ombres chinoises qu’éclaireraient une résille de torches, un brasillement de mèches d’amadou. Juste assez de présence pour suggérer, pas assez pour affirmer et porter au regard ce qui, encore, ne saurait se révéler dans la plénitude, dans l’accomplissement. En hiver, la lumière a besoin d’un long temps d’incubation avant même qu’elle puisse se reconnaître et habiter l’espace avec certitude. Le silence naît de cette stupeur oui, de cette stupeur d’être au monde dans l’aventure d’un jour nouveau. Prodige d’exister, ici, si près des hommes encore endormis, des bêtes au sommeil de roche, des insectes soudés dans l’acier de leur carapace. Prodige de l’œil, du gonflement blanc de la sclérotique, du dôme bleu ou bien couleur de terre de l’iris, du puits sans fond de la pupille où se rassemblent les milliers de fragments afin de signifier, de connaître, de porter à la conscience l’outre pleine des rumeurs du monde, l’arche si brillante de la compréhension. Alors il n’y a plus de distance. Du monde à l’homme, de l’homme au monde. Tous deux se regardent. Tous deux s’observent et brillent du même éclat, celui de participer à cette « beauté convulsive » dont parlait Breton, à cette beauté qui surgit à tout instant du brin de givre sur la tige d’herbe, de la gorge palpitante du lézard, de l’eau du vent glissant parmi la douce agitation des feuilles, de la source suintant ses gouttes de cristal sous les ombres bleues d’un mystère qui, jamais, ne s’épuisera. Mais voici que la taie du ciel, ce suaire noir montant à l’assaut de l’air se déchire et que des fuseaux de pure lumière cascadent jusqu’à terre, fécondant les habitations des hommes. L’étoile blanche, dispensatrice de vie est encore dans les limbes, faisant son chemin nébuleux, pareil à une nappe de glace surgie du ventre de l’iceberg. Tout est réuni, ici, afin que la parole du monde ne demeure celée sur une nuit qui ne serait que reconduction vers quelque néant, quelque abîme. Tout est là qui s’ouvre infiniment et invite à la plus belle des parades nuptiales, aux noces illimités du la terre et du ciel dont l’eau est la subtile médiation. Alors on regarde longuement et les cristaux de clarté se plantent dans la chair de la conscience pour n’en jamais ressortir. La « beauté convulsive » est une fièvre qui jamais ne s’oublie. Longtemps après sa première manifestation s’annoncent les répliques qui font naître dans l’argile de notre corps les fissures par lesquelles la reconnaître et la rejoindre. Longtemps après !

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Published by Blanc Seing - dans L'Instant Métaphysique.
17 novembre 2020 2 17 /11 /novembre /2020 08:48
Sous l’éclat des cèdres m’avais-tu dit.

    Sous l’éclat des cèdres m’avais-tu dit.

 

   Je t’avais dit

Les cèdres n’ont nul éclat

Seulement une sombre dentelure

Et sous leurs larges palmes

Une ombre souveraine

Que nul ne peut franchir

Sauf au danger

    De sa vie

 

       Tu me disais

   Mon humeur fantasque

   Mes brunes exagérations

   Mon inclination à une éternelle rêverie

   Ma perte dans des eaux imaginaires

   Mon air éthéré en témoignait

   Ma fuite entre les pages des livres

Les poèmes que je composais

Sans rimes

Ni assonances

Sans début

Ni fin

Une divagation parmi les taillis de l’heure

Une continuelle errance dont je tissais mes jours

Afin de ne les voir passer

Les effleurer comme l’aile de l’oiseau le miroir du lac

 

   Sous l’éclat des cèdres m’avais-tu dit.

 

   Pourquoi parler des cèdres

Ils sont si loin

Et devant nous

Seule la plaque liquide de l’océan

Pareille au vaste ennui qui assaille et

Le plus souvent

Reconduit tout

   Au Néant

Et la rumeur de la Terre s’efface

Et il ne demeure que ce vide immense

Où s’abrite toute désolation

 

   Les cèdres

Oui les cèdres

Aux vastes branches dolentes

Elles battaient l’air

De leur farouche irrésolution

Elles inclinaient vers le sol

   Leur égouttement vert-de-gris

   Leur symphonie de carton usé

   Leur émiettement dans le soir qui venait

Oui les cèdres qui entraient dans nos vies

Et devenaient les vivantes métaphores

De nos esseulements

 

Nos esseulements

Combien cette formule était étrange

Qui redoublait nos respectives solitudes

   D’un pluriel

   D’une multiplicité

   D’un faisceau de formes

Qu’une solitude jamais ne prend en sa garde

Sauf à renoncer

A l’Unique qu’elle est

La solitude en son essence

Une seule ligne continue

Qui se dissout

                      Loin là-bas

                             Dans la brume

                                       Des approximations

 

   Sous l’éclat des cèdres m’avais-tu dit.

 

   Mais pourquoi donc fallait-il

Que tu me rappelles

   Cette lointaine présence

      Ce fin brouillard se dissolvant

Dans le tissé de la mémoire

La silhouette ombrageuse de ces arbres

Notre rencontre un soir d’automne

Dans la luminescence du jour

Les teintes étaient

   De feu éteint

   De terre usée

   De mare glissant

Sous un tapis de lichen

Une flamme orangée au loin

Faisait sa souple rumeur

Et les humains étaient au logis

Autour d’un feu de bois

Il faisait frais déjà

La lumière baissait

Il ferait nuit bientôt

   Bientôt s’éteindraient les lampes

   Bientôt se cloraient les lourds volets

Sur l’infini silence

Inconnu à lui-même

Scellé sur

 

   Plus rien

N’aurait alors d’importance

Que la dérive des âmes

Au plein de leur pliure

Plus rien ne ferait sens

Que l’absence de sens

Précisément

   Ce nul langage flottant au-dessus des hommes

   Cette poésie éteinte qui ne laisserait plus voir

Que

    Ses césures

    Ses hémistiches

    Ses rythmes figés

    Ses cadences mortes

Telles les feuilles

Jonchant le sol

Telles

   Des dentelles

   Des nervures

   Des résilles

   Dans le dormant du jour

 

   Sous l’éclat des cèdres m’avais-tu dit.

 

   Ce fut le lieu

Non point

D’une aventure

Le mot en était trop galvaudé

Le contenu altéré

Une rencontre

 A tout dire

Dénuée d’intentions autres

Que celle de se sentir exister

                            Ici

     En ce point minuscule de la Terre

Où naissait le chant discret des étoiles

Nul baiser fougueux cependant

Nulle étreinte qui nous eussent

Précipités

Tous deux

Dans de bien étranges compromissions

Mais tout amour n’est-il jamais

             Que cela

  Tissu de compromissions

   Entrecroisement de mensonges

M’avais-tu dit

Dans cette étonnante langue

Qui habitait

   Tantôt le velouté de ta voix

   Tantôt ce frisson rauque

Qui montait de ta gorge

Identique à l’ourlet

     De la volupté

 

   Sous l’éclat des cèdres m’avais-tu dit.

 

    Ce fut le lieu simplement

D’une parole

La seule qui pouvait nous réunir

Ce silence qui bourdonnait à l’entour de nos corps

Car nous n’avions aucun désir

   Le mouvement de nos yeux

   Le retrait de nos lèvres

   Le marbre de nos volontés

   Nous tenaient à distance

               L’un

               De

               L’autre

Dans cette si belle harmonie

D’une contemplation

       Sans objet

Car nous étions

Dans cet après-crépuscule

Des Sujets ayant renoncé

A quelque possession que ce soit

               De soi

            De l’autre

            Du monde

Oui nous avions franchi la limite

Des obscurs désirs

Nous flottions immensément

Au-delà de toute exigence

De tout essai de saisir

Quoi que ce fût

Aussi bien notre propre mesure

Que celle des étranges présences

Qui peuplaient la nuit

 

   Sous l’éclat des cèdres m’avais-tu dit.

 

   Oui la nuit des cèdres

En ses palmes demeurait

Ceci que nous n’avions su dire

     Qui

  En réalité

    Ne possédait de nom

    Cet en-deçà de l’être

    Cet au-delà de l’être

              Incis

      Entre les deux

Nous assistions à notre événement

Comme cette nébulosité

      Qui fuyait

       En-deçà

       Au-delà

Dispensait sa venue

Dans cet irréparable de toute chose

Porté sur les fonts illisibles

Oui illisibles

Toute source

S’épuise

Oui s’épuise

Dans l’intervalle même

De sa donation

   S’épuise

     OUI

 

 

  

 

 

 

 

 

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16 novembre 2020 1 16 /11 /novembre /2020 10:22
Corpus lucidum, corpus umbra

René Magritte, ‘Les Marches de l’été’, 1938

 

***

 

                                                                                        Ce samedi 14 Novembre

 

 

            Å mon corps

 

   Sans doute t’étonneras-tu de ma correspondance, nous sommes si proches l’un de l’autre, tellement liés par de multiples événements que notre différence finit par se dissoudre dans la toile unie des jours. Esprit, corps, si proches ? Non, beaucoup prétendent que nous ne sommes de même essence, que notre nature est clivée, matière d’un côté, âme de l’autre, à la manière des deux versants d’une montagne, l’adret solaire ne pouvant nullement rejoindre l’ubac ombreux. Mais vois-tu, mon corps, les choses ne sont pas si simples. Ne pourrions-nous envisager une avancée commune nous faisant forme unique, genre de ligne de crête qui regarderait aussi bien le clair que l’obscur. Sais-tu qu’il me plaît infiniment de nous situer l’un comme l’autre en ce lieu de convergence qui ne serait autre que le clair-obscur, que j’aime nommer ‘chiaroscuro’ à la manière Renaissante afin qu’ourlé de mystère il nous visite l’un l’autre en la guise qui est la sienne, qui est toujours œuvre de médiation. Non, mon corps, nul ne peut se confondre avec son esquisse de chair, nul ne peut se prétendre pur esprit. C’est toujours un excès de radicalité ou bien de dogmatisme qui joue le rôle de l’élément séparateur.

   Si je ne te possédais pour avancer, me nourrir, aimer, que serais-je sinon un vent dispersé à l’horizon du ciel ? Et toi, que serais-tu si tu n’avais un esprit pour te guider sur la bonne voie, pour dire à tes yeux le degré de leur ouverture, suggérer à tes mains les choses à toucher, les belles qui sont comme u prolongement de qui tu es ? Mon corps nous sommes un attelage à deux dont une image pourrait rendre compte : tu serais le cheval noir, dense, opaque, que nul regard ne pourrait traverser ; je serais un cheval blanc te faisant l’obole de sa transparence, de sa lumière, de sa lucidité. Ainsi, remarqueras-tu que je reproduis en un certain sens la ‘Parabole de l’Aveugle et du Paralytique’ située dans les Fables de Florian dont il me plaît de t’offrir l’extrait suivant :

 

« À quoi nous serviroit d’unir notre misère ? (dit le Paralytique)

- À quoi ? répond l’aveugle ; écoutez. À nous deux

Nous possédons le bien à chacun nécessaire :

J’ai des jambes, & vous des yeux.

Moi, je vais vous porter ; vous, vous serez mon guide :

Vos yeux dirigeront mes pas mal assurés ;

Mes jambes, à leur tour, iront où vous voudrez.

Ainsi, sans que jamais notre amitié décide

Qui de nous deux remplit le plus utile emploi,

Je marcherai pour vous, vous y verrez pour moi. »

 

   Outre que cette fable est belle, elle est immensément humaine, elle met en exergue une mutuelle compassion, elle s’illustre d’une reconnaissance essentielle du motif de l’altérité, elle est la réponse éthique à tous les hérétiques qui ne professent que leurs propres valeurs et n’arborent jamais que l’étendard de leur farouche égoïsme.

   Car, tu en es persuadé, mon corps, on ne peut évoquer la moitié du réel et ignorer l’autre moitié. Je n’ai jamais vu de corps autonome. Tu n’as jamais vu d’âme voler de ses propres ailes même si, allégoriquement, le principe pneumatique se dote de rémiges afin de croiser au plus haut des Cieux. Certes, nous sommes, tout à la fois, des êtres terrestres pétris de glaise, des êtres célestes que traverse l’éther. Nous sommes à la confluence des deux, tout comme une ligne imaginaire, l’équateur par exemple, sépare les deux hémisphères. Pourrais-tu envisager, un seul instant, l’hémisphère Nord tournant en sens inverse de l’hémisphère Sud ? Existerait-il un Démiurge assez fou pour donner vraisemblance à ce qui n’est que phantasia, autrement dit œuvre d’un imaginaire débordé par sa propre fécondité ? Ceci est pur caprice, songe au large de la raison.

    Existe-t-il plus belle scène que celle de l’amour, de l’amitié, de la rencontre ? C’est bien notre souveraine amitié qui nous fait l’un l’autre ce que nous sommes en notre plus exacte vérité qui, en même temps, est notre entière liberté. C’est parce que je suis esprit au regard de qui tu es, mon corps, que je trouve le lieu de mon accomplissement. C’est parce que je suis le complément de ta visée que ta réalité est posée qui trace ton destin. ‘Notre commune destinée’, devrais-je dire d’une manière qui soit plus acceptable. Nous ne sommes que des miroirs qui nous réverbérons l’un en l’autre. L’être que tu m’octroies, je te le destine en retour comme la source vient de la terre, la terre va à la source. Sais-tu, le réel à ce caractère ineffable de ne pouvoir être scindé qu’à raison même de l’extravagance des hommes ou bien des motifs rationnels auxquels ils s’en remettent comme l’étalon de ce qui vient à eux.

   Ainsi ont-ils créé, en des temps antiques, les catégories en tant que prémisses de la connaissance du monde. Mais, tu le sais bien, rien de l’univers ne saurait être ramené au temps en sa singularité, à l’espace en sa présence, aux modalités dont se vêtent les événements pour apparaître. Tout est en tout et nous ne pouvons exister qu’à l’impératif de cette tautologie. L’ignorer est œuvre de sophiste et nous n’avons vraiment rien à faire avec ceux qui, en lieu et place de la dialectique raisonnée, ne s’en remettent qu’à une rhétorique qui masque leur incapacité à juger les choses en leur essence même. Sans doute me trouveras-tu bien sévère dans mes jugements, mais parfois dire les choses, faute de les réaliser, possède une inestimable valeur cathartique, aussi serait-il stupide de s’en priver !

   Mais je crois que je me suis égaré dans des considérations bien théoriques, lesquelles pourraient procéder à ton simple évanouissement. Il me faut en venir aux événements concrets que nous avons traversés ensemble. Parfois l’équipée fut rude, les ruades fréquentes qui te jetaient ici ou là, à la limite de la perception que j’avais de toi. Jamais je n’aurais pu penser que ta nature fût si fougueuse un instant, que l’instant d’après reprenait dans le calme le plus apparent qui se pût concevoir. Oui, mon corps, nous faisons une drôle d’équipée et il m’arrive de te percevoir à la manière d’un satellite qui girerait au loin, dans l’inconnaissance de qui je suis, esprit jeté dans le monde qui désespérerait de trouver un jour le sentier propice à sa propre venue à l’être. Mais rien ne sert de se morfondre, toujours en ce cas nous parlons dans le désert et il n’est personne pour nous entendre, sinon les mirages à l’horizon, les nuées de sable prises dans la touffeur de l’air, le souffle de l’Harmattan qui se joue de nous et concourt à notre perdition.

   Mon corps, t’en souvient-il de tes premiers faux-pas, de tes minces altérations qui prenaient vite la dimension d’un drame ? Certes ton jeune âge justifiait cette plainte infligée par quelque douleur qui te submergeait vite. On est si fragile dans la première éclosion de soi ! Ce que tu connus, qui te chagrina, cette floraison à fleur de peau, ce subit bourgeonnement qui semblait ne pouvoir t’appartenir que par défaut. Ou bien par excès ? La formule serait plus exacte. Donc ces verrues qui parsemaient tes genoux et dessinaient l’étrange territoire d’une terre avec ses excroissances, ses retraits. Pensais-tu alors au sol lunaire, à sa surface boursouflée de cratères, à ses reliefs sculptés par la chute des météorites ? Oui, vois-tu, j’emploie la métaphore pour introduire un peu de poésie dans le mal. C’est je crois, le recours essentiel dont nous disposons pour combattre nos peines, faire reculer les ombres. Je sais combien alors tu avais aimé tes longues ablutions dans ces eaux thermales qui sentaient le soufre. D’abord elles te déplurent, mais tu t’y accoutumas bien vite car ce bain de chaleur te régénérait - y retrouvais-tu la douceur amniotique d’avant ta naissance ? -, ce bain de tiédeur calmait tes démangeaisons et, petit à petit, le mal cédait du terrain, tu retrouvais ce lisse de l’épiderme qui était ta nature première.

   Mon corps, t’en souvient-il de cette peur qui t’envahit, de ce froid qui te parcourut, paradoxalement, de la tête aux pieds lorsque, craquant une allumette pour allumer le feu dans la cuisinière, de retour de l’école, avant que les parents n’arrivent, un brusque retour de flamme projeta en ta direction mille étincelles plus vives qu’un soleil ? Tu ne dus ton salut qu’à la vivacité de ta jeunesse. Un bond en arrière t’évita le pire. Les cils et sourcils avaient pris l’aspect de broussailles léchées par un vif incendie. Tu en fus quitte pour une belle frayeur. Depuis ce temps-là, tu te méfies du feu, tu l’évites, sauf quand il est discipliné, qu’il fait son beau rougeoiement dans l’âtre où pétillent les bûches.

   Mon corps, t’en souvient-il de cette douceur maternelle - « la joie venait toujours après la peine », disait le Poète Apollinaire -, ce corps à corps dont tu rêvais qui était pareil à une ‘re-naissance’. Oui, retrouver la mère c’est renaître. Å soi. Å elle. Dans le geste unique d’une même félicité. Enfance de mon corps, tu n’étais que cette attente de recréer l’unité dont ton avant-naissance avait été le lieu. Un corps dans l’autre. Un être inclus à même un être plus grand. Le mystère d’une rencontre qui ne peut encore porter de nom. Toujours les choses essentielles indiquent la marque de l’indicible. On est soi plus que soi dans l’immédiateté du surgissement. On arrive à soi dans la présence attentive de l’autre. Alors il n’y a encore nulle fêlure, nulle faille par où disparaître et connaître l’entaille de l’angoisse, faire se lever la silhouette tremblante du doute.

   Mon corps, celui qui lui faisait écho, qui amplifiait son sens, j’en sens encore les étranges ondes en qui je suis, cet esprit qui, toujours, cherche ses attaches terrestres, fait l’inventaire des polarités au terme desquelles il trouvera un abri dans la vastitude de l’exister. Corps de la mère, corps-fanal dans la lumière duquel se déploie la spirale de mon propre destin. Jamais ne sont oubliés, cette onctuosité, cet amarrage narcissique, ce lieu immémorial qui dessinent nos contours les plus réels, les plus fondateurs de notre conscience. Toujours nous sommes en dette de ce qui illumina la bannière ouverte de nos jours.

      Mon corps, t’en souvient-il de cette proximité du père, rassurante, levée sous tous les horizons, sculptant à même ta ductile matière les lois du devenir ? Oui, tu étais infiniment malléable, disposé à accueillir la pluralité des formes dont, cependant, une seule te convenait, pour la seule raison que tu ne pouvais être multiple, seulement ramassé en ton être. Là était le rôle du père, de te servir de guide, d’orienter tes pas dans la jungle existentielle. La mère était existence de douceur, le père existence de nécessité. Déjà tu savais bien différencier les rôles, adresser tes demandes à l’un ou à l’autre selon leur nature. Tu te souviens de la douce rigueur du père, de sa bienveillance, de la braise qu’il dressait devant toi afin que, la reconnaissant, un signal te fût donné qui te servît à t’orienter dans la vie. Il y tant de courants, de desseins contraires, tellement de Charybde et Scylla dans lesquels, toujours, la chute est possible ! Tu aimais, mon corps, le contact un peu distancié du père. Tu aimais effleurer les picots de barbe de son visage, humer son odeur de tabac, sentir la force de sa précieuse présence. C’était un peu comme si une partie de son énergie fluait en toi au simple motif d’un mimétisme. N’est-ce pas étonnant ceci, cette belle complémentarité des êtres, cette osmose à distance, ce versement d’une conscience dans l’autre d’un fluide imperceptible, à nul autre pareil ?

   Mon corps, t’en souvient-il de ce que je nommai pour toi ‘L’expérience du Rocher maritime’ ? Car tu ne parles pas, du moins en mots. Tes mots sont des mouvements, des sensations, des tressaillements, des frissons que je tâche d’interpréter à ma manière sans toujours pouvoir préjuger de leur pertinence. Mais nous sommes un couple uni, n’est-ce pas ? Nous naviguons de conserve depuis si longtemps ! Je suis sûr que tu vas retrouver ton émotion d’antan, qu’un lieu va surgir dans tes fibres, qu’en elles tu sentiras se lever un soleil printanier, que ta nudité en plein ciel, sur ce tapis d’herbe tout en haut du Rocher, te sera familière, que rien ne te distraira de toi-même.

   C’est ceci la grande et ineffable beauté du ‘sentiment océanique’, lorsque, en toi, il dessine ses amples flux et reflux. Tu es en toi, hors de toi. C’est comme si ton regard, au terme de quelque vertu ascensionnelle te surplombait de toute la hauteur de son omniscience. Tu te vois regardé par ta propre vision. Tu es enveloppé en même temps que ta conscience procède à un étonnant élargissement de qui tu es. Tu es en toi, déporté de toi. Tu es rattaché à cette terre sise plus bas, à cette plaine d’eau qui ruisselle sous le soleil, à ce sentier littoral qu’empruntent de rares marcheurs, au vol blanc des goélands, à leur cri de gorge qui glisse infiniment dans les lames d’air. Tu es relié à la vaste émergence du ciel, aux nuages hauturiers pareils à des poèmes se levant de quelque origine inaperçue, enfin tu es relié à ton propre socle de chair, tu te fonds à même ton ombilic, cet œil archaïque qui indique le lieu de ta provenance, celle de tes ancêtres, et au-delà celle du peuple immense des hommes de la Terre. Oui, mon corps, je te sens frémir à des lieues de ce qui fut, à des distances temporelles indéfinissables. C’est là la force inépuisable de la réminiscence que de pouvoir faire se fondre en un identique creuset ce qui fut, sera et se donne comme présent, ici et maintenant, dans l’événement singulier qui m’octroie ma place à jamais dans le concert du monde.

      Mon corps, t’en souvient-il des originaires émois qui te portèrent sur les fonts baptismaux de l’amour ? Les premières rencontres, les premières liaisons, la découverte du corps autre en tant que ta propre complétude ? Oui, j’en suis sûr, tout ceci ne peut qu’être gravé au fer rouge en toi, dans le pli le plus secret de ta matière, mais aussi en moi dans les archives vives qui me tissent et me disent, jour après jour, les mots de ma fiction. Nous sommes, tous les deux, les motifs au gré desquels s’écrit notre histoire. Ton histoire de chair se décline-t-elle selon des prénoms aimés dont, par pudeur, tu tairas les noms ? L’Autre, l’Aimée qui te révéla à toi, n’est-elle encore présente dans tes gestes actuels ? Ce qu’elle aimait en toi : une façon de rêver, de parler en soupesant tes mots, une façon d’aimer et de donner acte au plaisir, de héler le désir, d’en faire le lieu d’une fête, parfois d’une cérémonie simple mais riche d’attraits multiples.

   L’as-tu bien perçu, mon corps, nous sommes une généalogie de ressentis, un palimpseste d’actes vécus qui brasillent au loin mais jamais ne s’effacent, une pluralité de signes comme dans les pages d’un livre, le nôtre qui est le bien le plus précieux de notre bibliothèque. Est-il venu le temps de tourner les pages ? De redécouvrir qui nous fumes dont, aujourd’hui, nous sentons l’émergence dans les strates de notre mémoire, mais aussi en toi mon corps, toi qui portes sur la surface de ta peau les stigmates d’une souffrance, quelques plaies vives non encore refermées, mais aussi les empreintes d’un bonheur dont nul acide ne pourra dissoudre le rayonnement. C’est curieux, tout de même, la magie d’une existence, tous ces mondes que nous avons traversés qui, identiquement, nous ont traversés. Nous sommes au confluent de milliers et de milliers de choses dont nous n’avons même plus le souvenir. Pourtant il ne fait aucun doute que toi, mon corps, tu en as archivé le peuple immense des caractères quelque part dans la nuit qui t’habite. Si moi, esprit, je témoigne parfois, d’une certaine amnésie, toi tu n’as rien oublié. Aide-moi donc à être qui je suis en totalité. Sans toi je n’aurais nul à voir, nul à aimer et j’errerais infiniment sur ma périphérie sans en connaître le centre. Aide-moi à marcher, je t’aiderai à penser !

 

 

 

 

 

 

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15 novembre 2020 7 15 /11 /novembre /2020 08:44
Bien plus haut que soi.

« Extase ».

Œuvre : André Maynet.

 

   L’air est gris, bas, comme tissé d’une indicible chaleur. Sur le sol de sable convulsé (des traces de pas s’impriment, pieds humains mêlés à des piétinements d’animaux), il y a une manière de clameur souterraine, une douleur fissurant le sol d’où rien ne s’élève qu’une parole confuse, une sombre mélopée. Est-ce la rumeur des esclaves dans les champs de canne à sucre ? Ou bien des chants venus de la terre, là où le bouillonnement de lave fait son feu continu ? Ou bien encore le songe d’un enfant voyageant, à fond de cale, dans le ventre du brick cinglant sous la plume du Capitaine Mayne Raid ? C’est une telle confusion que de tâcher de lire l’illisible, que de s’essayer à deviner ce qui paraît dénué de sens parmi les galimatias de la langue terrestre et les plis infinis du doute. Rien ne s’élève qui dirait le dégagement de soi de la meute des apparences, rien ne dissipe le mirage qui fait ses éblouissements dans le puits profond des pupilles. Alors on cligne des yeux, on met sa main en visière au-dessus des arcades des sourcils, on plisse les paupières et la vue s’étrécit et le regard n’est plus que cette fente sur l’œil du saurien, à peine une meurtrière feuilletant quelques images indécises du monde. Terrible, tout de même, de ne pouvoir saisir du paysage que quelques strates d’ennui qui, d’elles, ne disent rien que la fermeture et le proche néant. Le sable est semé d’empreintes pareilles aux écailles de silex, aux nucléus, aux échardes de pierre qui sèment les plateaux en bordure de la Mer d’Arabie. Un éparpillement qui ne dit le passé qu’à l’aune du délitement, du vestige, du fragment, mais ne dit rien du présent et, à plus forte raison, de l’avenir. Seule connaissance possible, ce genre de puzzle dont rien d’autre n’est à tirer que le constat de son absence. On est là, comme des archéologues impuissants, les mains en battoir et les yeux rivés sur un sol refermé sur sa propre indigence à être. Et l’on ne voit même plus, dans le brouillard de l’imaginaire, les animaux assoiffés près du puits à balancier, la poulie de bois usé, la ligne d’horizon que mange un ciel privé de lumière.

Voilà, on est sorti de l’enchevêtrement, on s’est hissé depuis l’incompréhensible jusqu’à une aire dont on sait déjà qu’elle tiendra un langage plus clair, ouvrira la possibilité d’une vision, inscrira un dialogue habillé de quelque clarté. Ici s’arrête le sable dans sa fureur de tout dissimuler à la saisie de la conscience. Une route de bitume file tout là-haut en direction du ciel. Elle nous dit la présence des hommes, leur volonté de figurer dans l’ouvert, de tracer dans l’inconnu les espaces heureux de la clairière. Les lames des palmiers flottent haut dans l’air chargé d’embruns, la mer est si proche dont on entend la belle symphonie. Ici et là des enclos où vivent les nomades avec leurs bêtes, leurs outils, les dromadaires aux larges pattes grâce auxquels ils sont les seigneurs du désert, puis les hommes fiers qu’entoure l’ample daara blanche pareille à un cercle d’écume. C’est à peine si l’on voit leur allure, leur progression tellement elle est confondue avec la dune, la brume solaire, les filaments des étoiles lorsque la nuit fait sa tache d’encre du nadir au zénith. Tout est si léger, si aérien et l’on croirait un souffle imperceptible de l’alizé ou bien la respiration de l’harmattan si près de basculer dans le sommeil.

On est arrivé au sommet de quelque chose, on ne sait pas très bien quoi mais, soudain, on se perçoit si éthéré et c’est comme si on vivait avec la simplicité de la jarre, pareil au col harmonieux d’une amphore, à la douceur d’un marbre antique dans la lumière d’un musée. Tout se déplie infiniment et l’on sent, à l’intérieur de soi, un immense flottement, on entend le chant d’une source originelle, on se perçoit comme sur le bord d’une margelle avec, au-dessus de sa fontanelle le glacis d’un azur. Mais qui est donc cette femme-oiseau à la vêture blanche immensément étendue, aux ailes telles un cristal, au bouquet de fleurs qui tisse l’air de ses notes parfumées, quel est ce tintement d’un songe qui parcourt à la vitesse de la lumière les contrées célestes ?

En bas, tout en bas de l’irréelle scène se tient Béatitude, Contemplative qu’à notre tour nous découvrons dans un genre de stupeur. D’elle nous pensions la consistance de rêve, la texture d’une gaze onirique, la fragilité d’une dentelle, jamais la possible réalité, le surgissement parmi le peuple des Egarés et des Incrédules. Pourtant Divine est bien là dans sa posture si naïve, si naturelle, si extatique que nous la croirions venue d’un outre-monde, d’une planète si éloignée que nos yeux humains ne pourraient même pas en envisager quelque esquisse approchante. De quoi est-elle saisie qui la porte au-dehors d’elle dans cette manière de figuration mystique, lieu ordinaire de la sainte, de la possédée ou bien de qui connaît la folie en son intime ? Les frontières sont si floues qui, du génie, basculent dans la chimère, dans la phantasia où souffle le vent délétère du néant. Et pourtant nous la sentons si proche de nous dans son éloignement. Insoutenable tension dont nous nourrissons notre espérance de la voir toujours, de ne la toucher jamais, de la deviner éternellement.

   L’ovale du visage est si beau qui nous dit la pureté, la noblesse du sentiment, la muette supplique en direction des étoiles, ces métaphores d’une connaissance à toujours faire sienne, réalité lointaine, impalpable, comme le vol du désir dans l’âme de l’amante. L’abri des cheveux, cette inapparente résille, ce voile discret effleurant à peine le masque blanc du mime ne fait son buisson de cendre qu’à mieux nous indiquer la nécessité du rêve, sa disponibilité, la demande de sa constante efflorescence par laquelle, sans doute, nous nous approchons de nous avec la plus juste visée qui soit. La bouche, ce feu atténué qui nous parle la belle langue de la passion. Les lèvres, cet arc entr’ouvert qui met en relation l’intérieur et l’extérieur, cette porte médiatrice du langage, il nous semble l’entendre adresser au ciel une incantation dont jamais nous ne percerons le secret, dont seulement nous devinerons la subtile harmonie, ce poème tendu dans l’aire souple du silence. La colline des épaules, cette falaise telle une Albion suspendue au-dessus du vide, nous en éprouvons la subtile courbe, nous y demeurons par la pensée, pareils au fier goéland glissant ses plumes blanches dans la démesure du ciel.     Plus bas, l’éminence d’une gorge si discrète, on en devine les aréoles qu’on croirait être de faibles signaux perdus dans la trame d’une brume. Insaisissable. Jamais nulle extase ne saurait s’enfermer dans quelque nasse que ce soit. Son essence est faite d’une admiration sans limite, mais aussi se devinent en elle, dans l’architecture de son être, aussi bien la peur, la stupeur, la transe, toutes dispositions grâce auxquelles échapper ou bien tenter de s’affranchir d’une réalité aux angles vifs, aux violentes morsures, aux attaques sournoises. Entourant le cou, ceinturant l’éminence du torse, un lacet de cuir est là pour seulement nous rappeler la lourdeur des contingences, la nature de geôle dont l’existence est la troublante allégorie alors que, levant les yeux au ciel, nous implorons la délivrance. Qu’y a-t-il qui s’inscrit sur le ventre des nuages comme signes de notre liberté dont l’extase serait l’incontournable véhicule : la foi ; le visage absent de Dieu ; l’art en ses multiples œuvres ; l’épiphanie de l’amour, ce mirage dont l’absence est une brûlure ; la persistance des Idées immuables et éternelles que notre âme contemplerait comme son propre reflet ? Il est si exténuant de penser dans l’opacité de l’heure et nos mains sont ouvertes sur le Rien, seule fin que la félicité nous promette en guise d’accès à un savoir immédiat. Celui-ci est-il envisageable en quelque manière ? Ne sommes-nous pas, en notre fond, que des quêteurs d’Absolu ? Mais qui apaisera donc nos tourments ? Il est di difficile de voir parmi les mirages du désert et les tempêtes de sable. Si difficile !

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13 novembre 2020 5 13 /11 /novembre /2020 09:21
Le rêve prémonitoire de Léna.

Photographie : Léa Ciari.

 

 

 

  

   Léna-du-Lac.

  

   Le lac est grand, aux parois vertigineuses, pareilles au cône d’un volcan. Sur les bords la terre est craquelée, disposée en damiers aux couleurs de métal. Tout en bas l’eau bouillonne comme attisée par un feu invisible. Peut-être une forge mystérieuse. Peut-être des éruptions magmatiques qui font leurs sourdes traînées dans la roche semée de bulles. Des souches aux formes animales flottent par endroits, parfois se renversent, plongent dans la masse visqueuse. Bondes suceuses qui engloutissent toute manifestation d’être.

   De grands trous par lesquels la meute liquide s’écoule avec un bruit de râpe, d’inquiétants borborygmes, des clameurs sans fin. Trous dans la densité de la nappe. Tout demeure en suspens tout autour, gouffre laissant voir la désolation de l’abîme, la perte de la présence dans d’abyssales fosses. Parfois des geysers qui fusent dans l’air, précédés d’un sifflement lugubre. Rien ne tient. Tout se fragmente à l’infini. Terre-puzzle qui ne reconnaît plus sa topologie, qui acquiesce aux ordres impérieux venus d’on ne sait où comme si un outrageux destin en avait décidé la marche. Aveugle. Obstinée.

 

   Léna-des-vestiges.

 

   Village. Ancien. Vétuste. Isolé. Décor de cinéma ou bien de théâtre. Zones périphériques. Faubourgs lépreux. Murs lézardés, semés de crevasses, parcourus d’aires de ciment desquamé. Une rivière se fraie un chemin parmi les accumulations de galets usés. Des fabriques à moitié ruinées dressent ici et là leurs étiques châteaux de cartes. Murs de briques à claire-voie, volées de poutrelles suspendues dans la poussière grise. De grandes entailles laissent voir d’antiques métiers à tisser avec leurs porte-fils décharnés, leurs navettes inutiles, leurs peignes aux dents ébréchées.

   Par les fentes des vitres s’engouffre un vent maléfique qui fait bouger les cintres, se balancer les poulies, s’entrechoquer les cônes de tôle des anciens luminaires. Architecture de désolation et de mort qui ne laisse plus éprouver, de son ancienne réalité, que quelques nervures battant l’air, limbe au sol écartelé par l’implacable usure des ans. On croirait les restes d’une banlieue qu’une explosion aurait dévastée. Plus rien ne tient que ce squelette dressé le long de sa propre confusion.

 

   Léna-des-Ruines.

 

   Sous le ciel cloué de chaleur (de grands éclairs blancs rayent le ciel), l’immense rocher pyramidal qui porte la Citadelle est semblable à la physionomie d’une termitière. Des creux partout. De sombres excavations. Des trous comme dans une meule de gruyère. Quelques arbres rongés par la mousse, recouverts de lichen lancent dans l’espace leurs bras efflanqués. On pourrait aussi bien atteindre sa cime de l’intérieur, longeant les galeries humides, rampant le long de margelles étroites, contournant des résurgences liquides.

   Alors on arriverait au centre de la Citadelle. On la verrait du dedans avec ses enceintes découpant sur le vide ses pans chancelants, ses tours de guingois, sa chapelle ouverte à tous vents, son moignon de donjon, ses barbacanes aux merlons tailladés par les assauts du temps. Sa lourde porte de bois dont il ne demeurerait que quelques traverses, des clous forgés, des ferrures faisant leurs angoissants hiéroglyphes.

 

   Confluence des rêves de Léna.

 

   An centre de ce feu onirique, de cette déflagration d’images vides, chancelantes, constituées de trous et de riens, de pertes et de manques, de disparitions et de vertiges, Léna s’est tenue toute la nuit dans l’attitude d’une visionnaire. Elle n’était nullement présente au bord du lac, pas plus qu’elle ne visitait les vestiges des anciennes fabriques, ni ne hantait les pans de murs hallucinés de la Citadelle.

   Elle était extérieure à tout ceci mais nullement absente à ce qui s’y déroulait, s’y jouait en creux, pourrait-on dire, de la mesure exacte de la condition humaine. Car Lac, Vestiges, Ruines se donnaient comme écho des préoccupations et des angoisses de la Voyeuse. Toute cette présence-absence, tous ces manque-à-être des choses se superposaient aux siens, à cette étrange vacuité qui courait à bas bruit au-dessous de sa peau, gagnait les faisceaux de muscles, s’infiltrait dans les tubes creux des os. Toute une pantomime se déroulant sur une scène que les acteurs auraient désertée. Il n’y aurait plus que les tréteaux, les treillis des passerelles, les rangées de cintres, la toile de fond sans paysage, le rideau faseyant dans le vide, le trou du souffleur devenu mutique.

 

   Un jeu de miroir réciproque.

 

   Jeu éternel de renvois de la présence humaine au monde, du monde à la présence humaine. Hommes, Femmes toujours intégrés, corsetés, noyés dans le mouvement des choses, plongés dans leur lexique, entraînés dans leur sémantique. Aussi bien du sens. Aussi bien du non-sens. Hommes, Femmes, toutes présences toujours prises dans un mouvement spéculaire. Je reflète le monde comme il me reflète. Continuelle activité de projection, éternelle manifestation de mon égoïté en direction de cette altérité qui se donne à voir tout en me constituant, en m’accomplissant en tant que celle que je suis, envers et contre tout.

   Le vide que j’éprouve en moi comme une privation n’est jamais que la vacance mondaine qui se rapporte à mon propre questionnement. Je suis toujours auprès du monde, jamais séparée. Le Sujet faisant face à un Objet n’est que l’invention objectivante de la modernité. A moi seule je constitue un monde qui n’est « autre » précisément que ceci ou bien cela que je vois du monde, qui parle en son langage alors que j’emploie le mien à le mieux saisir.

   Mais quelle image donc nous permettrait de mieux cerner cette réalité relationnelle que celle du chiasme, cette « disposition en croix » qui ne doit pas se laisser lire seulement selon son aspect topologique mais en tant que signification interne d’une réalité que se donne à chaque fois entre deux entités et les unit en raison même d’une affinité, d’une rencontre, d’un univers communément partagés. C’est ici au sein du nœud, dans la confluence que surgit le point focal d’une mutualité, d’une coalescence des destins. Du monde. Du mien.

Le rêve prémonitoire de Léna.

Chiasme.

Encre de Chine.

Œuvre : Isabelle Antoine.

 

 

 

   Léna-en-son-miroir.

 

   « Miroir » est ici l’interprétation métaphorique-symbolique de cette plaque de métal auquel Léna fait face. Or, ici, « faire face » veut simplement dire « donner visage » à une chose. Aussi bien à cette surface qui me visite à l’aune de son étrangeté. Aussi bien à cette réification, à cette chose que je deviens moi-même, confrontée au monde nu, vertical, abscons de ce qui semblerait ne jamais pouvoir recevoir de signification ultime.

   Comment, en effet, faire coïncider deux univers aussi étranges sans tomber dans la subjectivation de l’objet, sans se précipiter dans l’objectivation du sujet ? Il faut se résoudre à penser en chiasme, à affecter aux deux représentations une valeur symétrique, à savoir que la présence de Léna en cet instant précis ne peut recevoir de réponse que de l’objet qui la toise, de la même façon que l’objet-plaque-miroir n’aura de sens immédiat qu’à être confronté à qui l’a en vue, à qui le détermine.

  

   LES ENJEUX ou les EN-JEU :

 

   Pour un instant devenons Léna confrontée à cela même qui la questionne en son fond, la trouble, la laisse dans l’indécision d’elle-même.

 

   « Je suis cette figure qui cherche et ne trouve point. Que découvrir, en effet, hors cet espace hostile qui se dresse à la manière d’une confondante énigme ? Y aurait-il seulement un reflet, une clarté, l’esquisse de qui je suis me revenant de droit, me disant la singularité de mon être. Mais non, tout est confusionnel, tout est brouillé, tout est illisible et il me semble retrouver ces images fuyantes, imprécises, déstructurées, fragmentaires des rêves qui ont fait de ma traversée nocturne une toile criblée de creux, tout existant sur le mode du fragment, de la parcellisation, du manque, de la disparition, de la déconstruction comme si, après l’épreuve, au réveil, ne devaient subsister de mon être-onirique que cette dentelle, ce réseau de fils lâches, cette tapisserie dans laquelle n’apparaîtraient plus que les lignes d’un plan, non la beauté achevée d’un édifice, non le rayonnement d’un temple avec, gravé en son fronton, la lumière d’une possible joie ».

 

   Méditations annexes. 

 

   Le désarroi de Léna est palpable comme pourrait l’être celui d’un individu en voie d’achèvement, dont le Démiurge n’aurait encore nullement façonné les outils devant la porter au monde : l’entièreté d’un corps avec sa belle autonomie, son harmonie inépuisable, sa grâce, son devenir empreints de lumineux projets. Ce qui est demeuré dans l’inaccomplissement, ceci : le métal-miroir, taché, parsemé de rouille, griffé à maints endroits ne pouvait « refléter » en toute hypothèse qu’une anatomie privée de ses prédicats essentiels. Une partie du visage, un buste s’effaçant à même sa présence.

   Le rêve, double halluciné de la vision spéculaire n’a reproduit du réel qu’un spectacle tronqué, inachevé, l’Artisan ayant remisé ses gouges avant que l’œuvre ne soit achevée. Conséquence : mortel ennui de n’être qu’une forme en devenir, non une réalité-humaine en possession de l’entièreté de ses attributs. Rêve-Plaque ont tout déstructuré. Rêve-Plaque se sont arrêtés en chemin, ne laissant qu’ornières et fondrières, nids de poules et crevasses par lesquelles faire se conjoindre, pour le Sujet, perte de soi et sentiment d’incomplétude.

   Léna, privée d’un regard synoptique qui l’eût conduite à la perception du Soi en tant que totalité se vit dans la forme d’un corpuscule, d’un éclatement auxquels il semble bien que son air résigné la condamne. Le visage n’a plus de place où croître, de projet à habiter autre que celui d’un tragique enfermement. De la confrontation de la chair et de la matière ne peut résulter que le mur hauturier de l’absurde, sorte de mythe se Sisyphe en acte. Ici la plaque têtue, hostile, intervient en lieu et place du rocher comme preuve irréfutable du nihilisme accompli. Après cela, sans doute n’y a-t-il plus autre chose à penser que l’espace du Rien. Ou du Néant, ce qui, bien sûr, revient au même.

 

 

 

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12 novembre 2020 4 12 /11 /novembre /2020 09:06

 

Je cherche l'homme.

 

 jcl-h.JPG

 Diogène par Jean-Léon Gérôme, 1860,

 

Walters Art Museum (Baltimore)

 ***

 

  Diogène avait quitté les rues d'Athènes de bon matin, seulement vêtu de son tribôn couleur de terre, grand manteau dont il ne se séparait jamais, l'utilisant pour improviser le lit de  sa couche dans la jarre qu'il habitait, là où ses auditeurs venaient écouter ses discours. Il tenait dans la main gauche son habituel bâton de marche alors que sa légendaire lanterne l'éclairait d'un faux-jour dans la lumière neuve de l'aube. Les Athéniens, à cette heure matinale, dormaient encore dans le frais de leur demeure et la cité reposait dans le calme. Calme que Diogène s'ingéniait à troubler, criant à tout bout de champ, à qui voulait bien l'entendre une phrase qu'il tenait pour importante :

 

 "Je cherche l'homme … Je cherche l'homme…".

 

   Et, disant cela il frappait les dalles de pierre d'une façon aussi régulière que le battement du métronome. Quelques bons citoyens  tirés de leur sommeil par le vacarme du Cynique apparaissaient dans le cadre d'une fenêtre, visages hirsutes, puis disparaissaient aussitôt dans l'ombre de leurs demeures.

 

"Je cherche l'homme … Je cherche l'homme…".

 

   Diogène ne se lassait pas de ressasser son antienne, comme si sa vie en eût dépendu, s'éclaircissant parfois la gorge d'une goulée d'eau fraîche puisée à sa gourde. Diogène, en effet, ne se distrayait jamais de la tâche qu'il s'était fixée et, ce jour-là, il cherchait l'homme, avec le secret espoir d'en trouver enfin un. Car, vivant au fond de sa jarre, s'il rencontrait de nombreux spécimens de l'espèce humaine, il n'en trouvait aucun qui le satisfit pleinement. Mais sans doute son exigence était-elle démesurée ou bien demandait-il à ses pairs de témoigner d'un héroïsme dont ils paraissaient, pour la plupart, faire l'économie. Certains étaient égoïstes, d'autres pleutres, d'autres peu enclins à la morale ou à l'accueil de leurs prochains et en tant que Philosophe, il ne pouvait se contenter de confier le genre humain à de si piètres destinées. C'est pour cette raison qu'il battait la campagne afin de trouver le Sujetde sa quête.

  Le soleil commençait à faire sa course arquée dans le ciel et les collines  s'animaient de quelques mouvements. Bientôt il aperçut quelques Bipèdes qui se rendaient aux champs, une houe sur l'épaule. Il croisa des cultivateurs, il rencontra des bergers, leurs troupeaux de chèvres et de moutons; il croisa des pèlerins qui se rendaient sans doute à quelque temple; il croisa des porteurs d'eau, de jarres d'huile, des porteurs de pierre se disposant à bâtir une demeure; il croisa des mendiants une sébile à la main; il croisa des sourciers en quête d'eau; il croisa des meuniers portant des sacs de farine, des forgerons allant livrer des outils sortant de la forge, des potiers chargés d'amphores ventrues et de plats de cuisine; il croisa des charpentiers et leurs troncs mal équarris, des artistes dessinant des ramures d'oliviers; il croisa des citoyens sans métier identifiable, des chemineaux, de probables aristocrates, des poètes versifiant sur la beauté de la nature, des philosophes sans doute versés dans quelque panthéisme; il croisa donc toute une théorie d'Existants auxquels il demanda, sans coup férir et avec la même force de conviction:

 

 "Je cherche l'homme … Je cherche l'homme…".

 

 Il ne s'attira que des regards étonnés, des physionomies fermées, des attitudes interrogatives. Les hommes - car il s'agissait bien d'hommes de chair et de sang -, semblaient ne pas comprendre en quoi consistait la démarche de Diogène-le-chien. Hommes,ils l'étaient aussi bien dans leur anatomie que dans l'exercice d'un métier ou d'une disposition à la finitude. Certainement, ils ne pouvaient penser au sous-entendu philosophique du penseur de Sinope, lequel remettait en cause ce fameux "l'Homme" platonicien, cette Idée, cette Forme pareille à une essence brillant au firmament de la pensée; les hommes terrestres, inclus dans le sensible, n'en étant que de pâles copies. Par sa question itérative, Diogène voulait métaphoriser l'impossibilité de "l'Homme" - cette pure abstraction -, à figurer parmi "les hommes"concrets dans lesquels s'inscrivait, à tout jamais, la loi irréversible de l'entropie par laquelle leurs destins étaient scellés.

 

  Cependant qu'il marchait et qu'il commençait à gravir la pente qui l'amènerait au sommet d'une colline d'où se découvrait Athènes et le bleu infini de la Mer Egée, Diogène avait perdu le sens de sa question philosophique, ne cessant cependant de répéter son antienne aux quatre vents :

 

"Je cherche l'homme … Je cherche l'homme…".

 

  Là où il était arrivé ne soufflait qu'un air acide et froid, qui n'invitait guère à la contemplation ou bien au dialogue, fût-il platonicien. D'ailleurs, comment l'instaurer ce fameux dialogue, comment créer les conditions d'un colloque singulier, alors que l'on est seul, au sommet d'un monticule de terre, près du ciel, avec la mer immense à l'horizon la lumière intense du soleil et, tout en bas, le quadrillage anonyme de la cité, sa géométrie abstraite ? Nul homme n'était là, Majuscule ou bien minuscule, éternel ou bien mortel, sauf le flottement dans l'air du tribôn pareil à une voile échouée en plein éther. Le Philosophe de Sinope était là, au bout de la terre, tenant son bâton dans sa main droite alors que sa main gauche, hissant la lampe à hauteur de son visage, faisait son mince crépitement de flamme. Le jour baissait bientôt, portant avec lui des ombres déjà longues, virant à l'outremer. Diogène hissa la mèche de la lampe qui répandit autour d'elle un crépuscule hésitant. Il commença à redescendre les degrés de la colline, ne cessant de répéter la formule magique qui, maintenant s'était vidée de son suc :

 

"Je cherche l'homme … Je cherche l'homme…".

 

  A mesure que Diogène redescendait les degrés de la colline, c'était comme s'il s'était obligé à faire sienne la dialectique descendante de Platon. Plus il progressait, plus il quittait les hauteurs de L'intelligible, là où le Soleil vivait encore d'un merveilleux éclat, pour plonger dans la stupeur sombre et étroite du sensible, de son étroitesse, de son absurde contingence. Les hommes qu'il avait aperçus lors de son ascension avaient subitement disparu, comme absorbés dans la toile d'encre de la nuit.

 

"Je cherche l'homme … Je cherche l'homme…".

 

  La complainte de Diogène, parmi les rumeurs de la campagne, ne s'imprimait guère sur les choses qu'à titre d'une dérisoire brise existentielle. Les bergers, les potiers et autres forgerons étaient maintenant attablés autour de quelque repas qui leur restituerait l'énergie que le labeur leur avait ôtée. Athènes s'apprêtait à vivre ses derniers fastes à l'abri des façades que fermaient de lourdes portes de bois. L'agora ne bruissait plus d'aucun échange et les rumeurs sophistiques s'étaient éteintes comme des brandons recouverts de cendre. Déjà beaucoup dormaient, hommes malgré eux dans le sommeil qui étendait ses larges ramures. Sans doute quelques lettrés, ou bien des poètes faisaient-ils un tour du côté de l'Intelligible au terme de la dialectique ascendante que le rêve mettait en place à leur insu.

 

"Je cherche l'homme … Je cherche l'homme…".

 

  Diogène, maintenant, était arrivé au dernier palier qui le reconduisait à sa condition sombrement végétative, entouré de ses chiens qui, désormais seraient ses seuls interlocuteurs. Dévisageant sa lanterne comme il l'eût fait du plus fidèle de ses compagnons afin d'y trouver une once de réconfort, le Philosophe sut, tout à coup, irrémédiablement, que son sort était scellé à cette jarre qui constituait son univers, à cette absence définitive, aussi bien de l'Homme en tant que condition suprême, que des hommes considérés à l'aune de leurs contingences. Là, au pied de ce temple qui contenait l'image du dieu, sur les dalles de pierre, visibles métaphores d'un destin scellé d'avance, Diogène savait enfin qu'il n'avait jamais été que le seul homme sur terre, que les autres hommes n'étaient que des illusions reflétées par son esprit incandescent ou bien des ombres  que sa lampe projetait sur la mur de quelque caverne. Cette célèbre "allégorie de la caverne", il la portait en lui sans même en ressentir le travail souterrain qui traversait son âme à la vitesse des comètes. C'était comme une racine surgissant du sol qui vous emportait bien au-delà de vous. Diogène n'avait jamais brandi sa lanterne au hasard des rues, proférant sa phrase comme on élève un étendard, sans bien en saisir l'urgence. Chercher l'homme, n'était que l'amener à briser les chaînes qui le retenaient esclave au fond de la caverne, alors que le Bien souverain, sous l'espèce du Soleil, brillait des mille feux de la connaissance, diffusait la couronne de la vérité dont les hommes devaient se saisir afin de devenir cet Homme  universel dédié à la contemplation de la beauté.

  Diogène, fatigué par les émotions de la journée se sustenta d'un repas frugal, s'allongea dans les plis de son tribôn, entouré de ses chiens fidèles alors que la nuit coulait autour de la jarre pareille aux hésitations de la pensée avant qu'elles ne trouve son lit. Dans le ciel, les étoiles faisaient leurs trous d'épingle; la Lune sa traînée blanche. Les songes se répandaient partout sur l'ensemble de la terre, envahissant la moindre parcelle cédée par la conscience. Les hommes, endormis, avaient renoncé à tout questionnement et leur imaginaire flottait dans le ciel comme une voile portée par les ombres prolixes de la nuit.

 

 "Je cherche l'homme … Je cherche l'homme…".

 

     La supplique de Diogène parcourait l'espace infini du ciel en faisant ses étoilements libres dont on ne savait plus très bien l'origine. Peut-être était-ce l'homme qui, dans un sublime face à face se posait la question à lui-même, comme si, de toute éternité une telle question n'eût jamais trouvé d'épilogue ? Peut-être était-ce, simplement, le temps qui s'interrogeait sur la place de l'homme en son sein : fugacité de l'instant ou bien mesure de l'éternel retour du même ? Ou bien l'espace cherchant un lieu dans lequel faire sens ? Ou bien Ève en quête d'Adam ? Ou bien le langage cherchant dans l'Existant une possible assise ? Vraiment personne ne pouvait savoir et le ciel faisait tourner ses étoiles en attendant que le jour vienne clore cette éternelle énigme :

 

"Je cherche l'homme … Je cherche l'homme…".

 

 Considérations post-fictionnelles : Au terme de cette fiction philosophique, il convient de se questionner, ce qui est toujours la tâche de la pensée. Et ce questionnement, bien évidemment, nous concernera en propre, comme il s'adressera à l'ensemble des humains pour lesquels "il en va de leur être"sur la courbure de la terre. Ne serions-nous pas des Diogènedavantage attirés par l'immédiate présence "des hommes", à savoir une relativitéhautement préhensible, plutôt que de nous contraindre à nous saisir de cette image de "L'Homme", cette manière d'absolu dont nous ne percevons que quelques éclairs à l'aune de notre trop brève intellection ? L'absolu- cette chimère -, nous n'en aurons guère d'idée plus précise qu'en convoquant tout ce qui transcende les catégories habituelles de l'exister afin de se diriger vers une compréhension de l'Être. Mais que l'on n'aille pas se méprendre. La Majusculeà l'initiale de l'Être ne fait nullement signe en direction d'une quelconque divinité, pas plus qu'elle n'indique la présence de Dieu. Plus qu'une simple fantaisie typographique, les amateurs de philosophie y repéreront la trace du passage de la catégorie de l'ontique à celle de l'ontologique. Toute chose parvenue en son être est si proche de ses fondements, de son origine qu'elle ne s'illustre plus qu'à titre d'essence. C'est donc de sublime dont il est question.

  Et maintenant si l'on revient à l'absolu, on en trouvera les efflorescences dans l'Art et ses œuvres, dans l'Histoire lorsqu'elle porte les grandes civilisations, dans la Politique faisant de chaque citoyen un homme libre, dans les apparitions majestueuses de la Nature, dans les grandes conquêtes de l'Esprit, dans les hautes valeurs de la Conscience. Diogène gravissant les pentes qui le conduisent au sommet de la colline - cette montagne en réduction -, ne fait que franchir symboliquement les degrés qui l'amènent vers un rayonnement de l'Être, à savoir cet Homme idéal dont il combat l'idée à défaut, sans doute, de pouvoir s'en approcher. Mais, aussitôt entrevu, cet Être aveugle Diogène, lequel préfère amorcer une redescente vers de plus confortables assises, celles des hommes multiples et rassurants qui habitent les terres cultivées et les demeures de la cité. Perte de "L'Homme" afin de mieux retrouver "les hommes". Abandon de la Transcendance afin de mieux se confier à l'immanence. Du reste, il est un symbole dont Diogène est l'éternel porteur, qui illustre cette constante fuite d'une vérité apparaissant à l'horizon. Ce symbole est celui de la lampe dont la faible capacité  ne peut guère éclairer que les ombres alentour et révéler quelques présences proches, humaines, animales, végétales ou bien objets divers. Diogène eût-il confié sa vue à la puissance du soleil, alors se serait éclairée une vérité étendant son empire aux limites de l'univers. Le soleil illuminant la totalité, alors que la lampe ne mettait en relief que quelques fragments successifs. Finalement tout est question de regard. De regard de l'âme, cette belle disposition de l'être que nous sommes à embrasser bien plus que nos propres contours pour aller au-delà des apparences ordinaires chercher cet "Homme" que nous habitons et dont, souvent, nous nous absentons.

 

 

 

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