Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
24 mars 2021 3 24 /03 /mars /2021 10:40
Rügen, mon amour

 

‘Falaises de craie sur l'île de Rügen’

Caspar David Friedrich

 

***

 

   Mais par quel étrange événement avais-je atterri sur ce bout de caillou calcaire situé dans les latitudes septentrionales ? Sur l‘invite d’un Ami ? Après avoir découvert l’Île de Rügen dans un catalogue de voyage ? Ou bien sur un pur caprice résultant d’une rencontre médiatique ? En réalité les choses sont bien plus simples et font suite à une manière de rituel dont j’orne le choix de mes voyages. Voici ce dont il s’agit : j’ouvre largement les pages de mon Atlas, m’arrête sur une Carte physique de l’Europe, saisis un crayon, ferme les yeux et pioche au hasard, laissant la pointe de graphite de mon instrument choisir pour moi. En ce jour de Mars, mon cicérone avait désigné cette côte du Mecklembourg-Poméranie occidentale longeant la mer Baltique. Cependant, je ne partais nullement en terre secrète et cette île, souvent je l’avais survolée en avion, n’en apercevant que la forme générale qui, depuis toujours, me faisait penser à l’image d’un manchot flottant heureusement sur les flots bleus. De toute façon je présumais que ces contrées devaient en compter quelque nombreuse colonie. Il me fallait aller voir de plus près !

 

    Paris - Quai aux fleurs en ce Lundi 6 Mars 2000

 

   Sept heures. Le temps est variable comme toutes ces fins d’hiver, il demeure encore accroché aux frimas et tente quelques incursions en direction du Printemps. Je quitte Paris noyé dans une fine brume que teinte le jaune orangé de l’habituelle pollution. Etrange vision de fin du monde, on dirait que cette lueur en est le signe avant-coureur. Je traverse l’Allemagne dans sa diagonale sud-ouest, nord-est. Treize heures, je fais une pause déjeuner à Dortmund. Je mange dans une auberge sur la Place du Vieux marché St. Reinoldi. Longuement je regarde un haut bâtiment imitant un Temple grec, une grande demeure de style médiéval avec sa façade en encorbellement, ses poutres de bois sombre, puis cette église étrange portant à son sommet un clocher bulbe teinté de vert, sa haute flèche tutoie les nuages. Dix-neuf heures. Je viens d’emprunter le pont qui franchit le Strelasund, cet étroit bras de mer qui sépare l’île du continent.  Je traverse l’île pour me rendre à Putgarten, sa pointe la plus avancée en direction du Nord. J’y ai loué, pour une semaine, une petite chaumière isolée que j’ai pu voir sur une photographie envoyée par son propriétaire.

   Après quelques minutes de recherche la chaumière m’apparaît. Ma première émotion est d’ordre esthétique, qui présage de belles futures rencontres. Le logis est modeste, constitué de deux corps de bâtiment accolés. La partie arrière est couverte de tuiles rouges burinées par le vent, usées par le glissement continu du ciel. L’avant, pareil à une proue de navire, est une bâtisse de gros moellons de pierres badigeonnés à la chaux. La paille du chaume est grise avec des marbrures vertes, elle descend vers des fenêtres étroites, une porte basse. Ici, le temps est rigoureux, les embruns venus de la mer fouettent sans cesse la butte d’herbe rase, ricochent sur les murs, entourent la cheminée de sifflements lors des longues soirées d’hiver.

   Depuis mon nouveau logis, je découvre un paysage ample, ouvert sur des confins qu’on penserait être le bout du monde. L’air est gris-bleu, le ciel longuement parcouru du souci léger des nuages. Au loin, derrière la plaque de métal de la mer, une bande de terre ondule qui se perd dans les confluences atmosphériques. Tout est calme et je penserais volontiers être l’heureux découvreur d’un continent encore vierge. Nul habitat à l’horizon. Nulle présence qui pourrait troubler mon refuge de Robinson. Après mes voyages incessants, mes nombreux articles bouclés pour mon Journal, quoi de mieux que ce finistère, genre d’île incluse en une autre île, manière de labyrinthe où ne s’aventurent guère que le vol gris des oiseaux de mer, la pluie des giboulées parfois, les flèches du soleil lorsqu’il s’insinue parmi les flocons de laine des cumulus, couleur acier, bistre plus soutenu ou bien gris de Payne, cette nuance subtile qui en médiatise la belle présence. Ce paysage est si originel, il me donne l’impression d’une terre d’Eden dont les hommes n’auraient plus la souvenance, archipel égaré parmi le tumulte généreux des flots, don de quelque dieu antique retiré dans son Empyrée.

   Soir. J’ai rangé mes quelques effets, les livres que j’ai emportés pour meubler mes soirées. Je suis allé au bûcher récupérer du bois, quelques rondins, un fagot de brindilles. J’ai allumé un grand feu de cheminée. La soirée est fraîche et j’entends le vent mugir, souffler par intermittences en rafale, se déchirer aux angles de la chaumière. Heureux sentiment de confort et de plénitude. Je fume une cigarette longuement, me distrayant à suivre son filet blanchâtre, ses jeux inattendus, capricieux, sa fuite dans la trouée noire de l’âtre. Combien cette chaumière est rassurante, pareille à une mère attentive dont, redevenu enfant, je retrouverais la caresse douce, pleine d’attention. Une confiance mutuelle, une union face aux dangers, un creuset où faire se déplier l’inimitable efflorescence de l’amour.

   Tout en me sustentant d’un repas frugal, je fais l’inventaire de ce lieu magique. C’est la cheminée qui est l’élément central, qui joue le rôle de génie tutélaire du foyer. La plaque de fonte est d’un noir de bitume avec de sourdes brillances qui en distraient la surface. Deux banquettes de paille au dossier de bois encadrent le foyer, genre de sentinelles bienveillantes au seuil mystérieux de la nuit. Un soufflet aux ouïes de cuir fauve fait entendre le son rauque de sa respiration lorsque je l’utilise pour ranimer les flammes. Intense fascination du feu, cet élément si vivant, si mobile, pareil aux rondes enfantines avec leurs rapides voltes, leurs élans primesautiers que suivent de courtes accalmies.

    Parfois, entre deux jets d’étincelles, je perçois les meutes continues du vent qui font, autour de la chaumière, comme un long fleuve aux moirures que je devine étincelantes sous les premiers rayons de la Lune. Tout ceci est tellement traversé par les charmes immédiats du Romantisme : la blancheur de l’astre des nuits, les rêves qu’il autorise, la poésie qu’il fait naître, la beauté qu’il réclame, la langueur de l’âme, la mélancolie en son long et ininterrompu effeuillement dont il crée le lit fastueux, la couche voluptueuse. On dirait que le temps s’éternise, que l’instant se dilate aux dimensions de l’univers, que l’esprit gagne de larges estuaires, là où toujours il devrait être pour connaître l’ivresse de sa propre liberté. C’est un bonheur immense que de se retrouver au plein de soi, sans rien qui partage ou puisse distraire de ce qui vient, portant en son intérieur la teinte soudaine d’une large compréhension des choses. Plus rien ne demeure dissimulé, tout s’ouvre à la manière d’un calice blanc, d’une fleur de lotus qui connaîtrait l’heure plénière de la joie.

   Les minutes s’écoulent sans heurt, avec la même facilité que met un clair ruisseau à se frayer un chemin lumineux parmi les bancs soyeux de sable, les caresses du limon des rives. Une goutte pousse l’autre sans effort, simplement parce que tout va de soi, que l’estuaire appelle le milieu de l’onde, que l’onde appelle la source qui bruit au centre des floraisons du ciel. L’évidence est là qui tresse ses lanières de félicité, dit la pureté de son être, sa disposition aux âmes de ceux qui veulent bien la regarder comme la faveur qu’elle est, un fruit à portée de la main, une couronne de pétales diffusant son précieux pollen, un nectar s’enlevant de chaque chose dans l’inapparent. De lourdes solives brunes courent au plafond, que sépare entre elles la plage claire de la chaux. Une horloge rustique bat la mesure, elle est le cœur discret qui pulse son sang tout au long des jours, tout au long des nuits.

   Présence bienveillante dont je ressens les bienfaits, temps concret, infiniment palpable en même temps que discret ; étalon souple des états d’âme lorsqu’ils consentent à quelque repos. Un lit d’angle en bois fruitier complète ce tableau d’un bonheur simple, à la Rousseau, et rien ne m’étonnerait, demain, de me réveiller aux ‘Charmettes’ sur le flanc d’une belle colline. Une toile ornée de motifs bleus sert de ciel au lit. Comment ne pas rêver d’étoiles et de paysages lointains se perdant dans le mystérieux secret cosmique ? Dernier mobilier de la pièce unique de la chaumière (tout ici existe sur le mode discret, dépouillé), une table de toilette au plateau de marbre porte un broc et une cuvette en faïence blanche. Mon antique rasoir mécanique et mon blaireau fatigué ne dépareront pas dans ce décor que l’on dirait venu du fond des âges. Mais quel meilleur moyen que celui-ci pour se ressourcer, puiser l’eau de son enfance ?

 

    Matin et jours qui suivent

 

   La nuit a été calme. De temps à autre le bruit lointain du ressac contre les rochers, son glissement sur la grève de sable. Variations de la lumière que la Lune projette sur le sol de tomettes de terre cuite. De soudaines clartés succèdent à des taches d’ombre qui poudrent les murs de minces et fuyantes nuées. Depuis le cocon de mon lit, que voile son ciel de toile, je suis des yeux la ronde alentie des constellations au firmament. Leurs yeux sont si modestes mais si rassurants sur la toile infinie qui dérive dans l’immense et le silencieux ! Je crois que je suis pareil au Capitaine du navire qui a regagné sa couchette après une longue journée de navigation, méditant longuement sur la marche des Océans et les longues dérives des Hommes.

    Devant la chaumière, seul le moutonnement de l’herbe jaune, l’étal gris de la mer pareil à une lourde masse d’étain immobile. Venus du large, des goélands planent et poussent leurs cris, relayés par le tumulte des mouettes. Un chemin de graviers blancs se découpe sur le bistre de la lande. Il sinue, évite les buttes de sable, cherche les percées parmi la végétation rare. Des marches sont taillées dans le derme blanc de la falaise. Quelques rafales de vent montent de la mer, lèchent les hauts murs de calcaire, se perdent au sommet dans les touffes végétales aux cheveux hirsutes. Maintenant je suis sur la grève semée de gros graviers. Y figurent aussi des blocs tapissés de mousse, ils sont des géants débonnaires qui veillent à la tranquillité du rivage, l’abritent des plus fortes houles. De courtes vagues s’irisent au sommet des flots, de fines gouttelettes s’en échappent en une scintillante crête de brume. De loin en loin s’illuminent de rapides arcs-en-ciel, ils semblent vouloir dire le précieux de l’heure, montrer son étrange magnétisme.

   Assurément, ici se diffuse une bien belle énergie, portée tout au sommet de sa blancheur, de sa radiance. Tout semble s’originer à l’immense courbure de la mer, s’augmenter de la densité des falaises, se diffuser au plus haut du ciel qui vibre à la manière d’un cristal. Ne serait-ce, en cette pointe extrême de l’île, son âme qui se livrerait en l’entièreté de son être, que ne verraient que les oiseaux et les Promeneurs égarés, emplis d’une juste et fixe solitude ?  Un genre d’offrande infinie dont nul ne pourrait tracer la forme, seulement l’emporter au plein de son cœur, là où bat le rythme du sang secret de la Vie ? Il y a une immense dette de l’Homme en même temps qu’une exacte sidération au simple fait de pouvoir exister en tant que l’observateur d’un tel prodige. Oui, c’est ceci le prodige, l’incommensurable ravissement qui s’empare de soi au contact des belles œuvres d’art, sur le bord du paysage inouï, ce miroir qui ouvre la conscience, en démultiplie la faveur, en illumine les lumineuses coursives.

   J’avance sur le bord du rivage. L’air vibre doucement sous l’eau limpide du ciel. Au loin, de courtes vagues s’écroulent dans un éblouissement d’écume. Parfois, je me baisse, saisis un galet, lui fais faire une série de ricochets. Touchées par le premier soleil, les falaises de craie sont teintées de vermeil. Tout à l’heure, sous la lumière zénithale, elles crépiteront de blancheur et il faudra protéger ses yeux afin de ne pas être ébloui. Ce qui se remarque ici, surtout, c’est ce large silence qui ensevelit tout dans une sorte d’ouate, de neige infinie. Rien ne s’y entend, hormis parfois, au loin, les cris des oies cendrées et des bernaches. Ce lieu est un lieu de repos, de recueillement. On n’est nullement distrait de soi, on est au centre, là où cela murmure, là où cela chante si discrètement.

   On est pareil à un jeune enfant qui s’enchante des premières images que le monde lui adresse, un ravissement se dessine derrière les yeux, envahit avec bonheur la chair disponible, infiniment disponible à l’accueil du vent, de l’oiseau, de l’immense flaque d’eau qui réverbère la touche légère des nuages. Un seul mot alors vient à l’esprit, ‘harmonie’ et tous les soucis s’effacent comme par l’effet d’une généreuse magie. De lourds pieux de bois sont enfoncés parmi le peuple des pierres qui parsèment l’estran. Ils ressemblent à une rangée de gardiens débonnaires chargés de protéger l’île des assauts de la mer lors des marées d’équinoxe. J’imagine la furie des tempêtes, j’en ressens en moi la tonnante énergie, j’en perçois l’écho lointain, il résonne jusque dans les abysses peuplés d’étranges animaux marins aux yeux soudés de cécité. C’est étrange tout de même la force de l’imaginaire, on est ici et ailleurs en même temps. On est dans le calme le plus pur qui se puisse imaginer et l’on est, simultanément auprès de ces étranges dramaturgies qui animent le mystère des océans.

  

   Soir dans la chaumière

 

   J’ai beaucoup marché aujourd’hui, un peu au hasard des chemins. M’éloignant de la côte, parcourant l’espèce d’immense steppe qui constitue le pays intérieur. J’ai longtemps rêvé, assis sur un talus d’herbe entre la haute lumière du ciel et les tourbes noires dont, parfois, j’ai aperçu les briques régulières exposées au vent. Les autochtones les laissent sécher longuement, elles seront le combustible d’hiver, rougeoyant au cœur d’un vieux poêle, réchauffant les mains et donnant au corps quelque vigueur que le froid leur aurait ôtée. Dans ce paysage si paisible, hors du monde et de ses habituelles tracasseries, tout se donne dans une belle simplicité. L’eau du lac est claire, ourlée d’un gris bleuté qui rassure l’âme. Des touffes de roseaux, hésitant entre blé et sable, illuminent les rives. Des cabanes de bois, ici et là, couvertes d’une toile de bitume, le tuyau émergeant du toit indiquant la présence d’un feu, en automne, après la journée de pêche. Comme à l’accoutumée, désormais, j’ai allumé un feu. Les braises sont vives qui réchauffent.

   Je feuillette un livre que j’ai emporté sur les œuvres du peintre romantique Caspar David Friedrich. Des images de rêve dont je ne me lasse jamais. Son ‘Lever de lune sur la mer’ avec ses quatre personnages mystérieux, genres de spectres dont nul ne sait s’ils sont vivants, s’ils se sont cristallisés, tout à la contemplation du paysage qui paraît les fasciner ; sa ‘Mer de glace’, ses blocs tranchants, ses lourdes congères sur laquelle rebondit une étrange clarté et, bien sûr, cette reproduction dont, à l’instant, j’emplis mes yeux avec un plaisir infini, ses ’Falaises de craie sur l’Île de Rügen’. Image accomplie du romantisme en peinture, traduction picturale du sublime que personne, jusqu’à présent, n’a pu ou su égaler. De part et d’autre du tableau, deux personnages, un homme et une femme, sont totalement livrés à une profonde méditation liée à l’étrange beauté de la Nature. Des falaises intensément lumineuses, découpées, des pointes et des dents se détachent sur un fond d’eau à la teinte indéfinissable, légèrement parme au loin, avec des lents dégradés de bleu-gris, de bleus-jaunes au plus près.

   Des arbres majestueux occupent la partie supérieure du tableau mais sans l’alourdir, tellement leur présence est discrète, leurs feuilles un simple poudroiement dans l’air léger. Ramures des arbres et falaises concourent à délimiter un espace pareil à une scène de théâtre, ce qui, bien entendu, accentue la dramaturgie qui est l’un des caractères singuliers de l’art romantique. Il s’agit d’émouvoir et de transporter le spectateur en un lieu de félicité, de créer une tension entre son enchantement et son désespoir supposé si cette scène était ôtée soudain de ses yeux. Les personnages en habits de ville donnent l’impression d’appartenir à une classe bourgeoise ce qui, sans doute, dans l’esprit du Peintre, renforçait cette idée d’un spectacle raffiné, délicat, un luxe en renforçant un autre. 

    Alors, parmi le rougeoiement des bûches, à l’abri du vent qui, parfois rugit, loin du regard et des influences des hommes, seulement inclus dans le territoire de mon intime subjectivité, voici comment m’apparaît cette Île de Rügen, quelle est son essence, comment vient-elle à moi alors que, maintenant, devant moi, je n’ai plus qu’une reproduction idéalisée de sa forme ? Bien évidemment, le paysage vrai, la peinture définissent deux ordres de réalité bien différents. La Nature est une présence palpable, la Peinture une idée considérée par l’esprit. Mais je crois que ces deux modes d’approche, loin d’être distincts, sont infiniment complémentaires. Le Paysage réel s’accroit de cette dimension artistique, tout comme la Peinture gagne son autonomie, affirme son esthétique au gré d’une comparaison avec ces rochers blancs qui surplombent l’immense dalle d’eau, avec ses arbres qui coiffent les collines minérales.

   Ce que je ramènerai, je crois, de mon voyage du Septentrion, ce seront des images multiples, réelles, imaginaires, chacune s’exhaussant de la présence de l’autre. C’est ceci qui est admirable, l’art se reportant au quotidien et l’accomplissant bien au-delà des habituelles conventions, des idées toutes faites, des clichés et autres lieux communs. Si, d’une manière indéfectible, la Nature est première dans l’ordre des apparitions, il est indispensable que l’Art en son essentialité vienne parfaire cette vision originelle, la dotant des mille vertus qu’infuse en son être le génie de l’Artiste. C’est peut-être parce que j’aurai vu la toile de Friedrich, mais aussi les falaises de Rügen, que ma conscience sera habitée de ces deux beautés complémentaires.

   Je crois que le feu a projeté en moi ses propres nécessités internes. Le feu est toujours vif esprit, bourgeonnement, efflorescence, dilatation, effusion de lumière, crépitement, chaleur et passion. Il ne laisse nullement en paix celui dont le regard le traverse comme une flèche trop puissante troue sa cible et poursuit son voyage aérien. Le feu est une brûlure, une intensification de ce qui est, raison pour laquelle il nous entraîne à sa suite, sollicite le songe, libère les énergies, force à dilater sa pupille, à voir au-delà du réel ce qui se donne comme son aura, son écho, sa parole répercutée, ouverte, infiniment disponible aux errances au long cours. Non, le réel n’est nullement séparé du geste de l’Artisan qui modèle une boule de terre, de l’Enfant qui fait tourner son moulin dans l’eau et qui est déjà bien plus loin que son corps nous le laisserait supposer, de l’Artiste qui nous convoque à la fête infinie d’une initiation qui débouche sur la flamme d’une pure joie.

   Oui, il faut couvrir de cendre les braises, laisser reposer son esprit, se disposer au somme tranquille que traverseront les javelots du rêve ou bien le cristal d’une brume légère. Demain attend à la porte avec son aube bleue, ses surprises, parfois ses désagréments. Quoi de plus précieux alors que de faire venir à soi la douceur d’une plage, la caresse du vent, de dresser dans sa propre fantaisie les hautes falaises d’une libre rêverie ? Oui, il est essentiel de rêver. Demain, quand les falaises s’éloigneront de moi, que je ne percevrai plus les cris des bernaches, que me restera-t-il, si ce ne sont ces flocons de présence logés au cœur même de ma mémoire ? Toujours, en soi, l’on emporte un coin de nature, le bleu pâle d’un ciel, le sourire d’une rencontre, le piquant d’une fragrance, une saveur tapissée dans quelque coin du palais.

 

   Veille du départ

 

   Comment occuper l’intervalle de sa journée alors que, déjà, l’on est ailleurs, sur la route qui conduit vers Paris ? Que faire sinon marcher au hasard des collines, regarder le doux moutonnement de la mer à l’horizon, s’absorber dans la première sensation qui vient : la lente ascension du soleil dans un ciel qui gire à l’infini, portant avec lui de légers nuages, sentir le vent sur son visage, deviner la forme de la course du prochain oiseau de mer, sa fuite, soudain, dans le silence du jour. Puis, devant mon indétermination, je décide de quitter l’Île de Rügen, de rejoindre Hiddensee, cette autre île qui ressemble à un hippocampe. Un instant, je souris à cette fable zoologique qui a traversé mon esprit. Rügen était ce genre de manchot débonnaire affalé de toute sa large anatomie sur le bleu de la Baltique, alors que ce bout de terre effilé d’Hiddensee avait la grâce de cet étrange cheval marin qui ondulait paresseusement parmi les flots turquoise.

   A Seehof j’ai pris une barque de pêcheur afin de traverser le Vitter Boden, ce bras de mer compris entre les deux îles. Mon Passeur était aussi bavard qu’une pierre et je pensais qu’ici, le silence était une vertu essentielle. J’ai ensuite gagné la pointe extrême de ce bout du monde, reconnaissant en moi l’empreinte continue de la recherche d’un idéal. Métaphoriquement le Nord le plus extrême figurait la pointe la plus avancée de la conscience, le point d’acmé au-delà de laquelle elle se confondait avec les choses mêmes, pénétrant leur essence jusqu’à une sublime transparence. Sur mon chemin j’ai croisé quelques Natifs d’ici, taciturnes, tête engoncée dans leurs capuches. Il faut dire l’air était vif et n’incitait guère à entretenir une conversation.

    Bientôt, planté au sommet d’une colline d’herbe rase que colorient en jaune les touffes de genêts, j’aperçois le Phare de Dornbusch à la haute silhouette blanche, tour percée de quatre fenêtres étroites, sommet occupé par une galerie et une lanterne coiffée de rouge qui tranche avec le ciel devenu si clair, pareil à une étoffe légère lissée de vent. Je gravis lentement la pente. Le sol est souple sous mes pas, sablonneux, semé de quelques pierres sombres. Une volée de marches de bois permet d’accéder à une porte étroite demeurée ouverte. Elle fait une tache d’ombre au travers de laquelle je pénètre bientôt. Dès le premier abord, je dois accoutumer mes yeux à cette pénombre visitée de blanc, mais en profondeur, la surface reste muette. Je pousse quelques « éhoo, éééhooo » afin d’attirer l’attention du Gardien mais seul l’écho de ma voix me revient ourlé des brumes qui tapissent les murs.

    Je grimpe les très nombreuses marches qui conduisent au sommet. Des éclats de lumière surgissent chaque fois que je franchis un nouveau palier. Parvenu au niveau de la quatrième ouverture, je sais que, bientôt, se découvrira ce panorama dont je souhaite qu’il porte ma vue aussi loin que possible, peut-être dans un pays fictif pareil à celui qui me visite lors de mes rêves éveillés. Je débouche sur la galerie. Le vent souffle fort et tourbillonne, m’oblige un instant à fermer les paupières. Je contourne la lanterne et trouve enfin un abri d’où je peux, à loisir, admirer ce Pays du Bout du Monde. Je ne pense plus au Gardien qui doit sans doute accomplir quelque tâche non loin du phare. J’ai emporté ma longue-vue et je peux découvrir aussi bien ce qui est éloigné que ce qui est rapproché, dont j’agrandis les images à volonté. Face au large, la vue est immense et se devine la courbure de la Terre, ce large arc de cercle où, nous les Hommes, sommes éparpillés tel un peuple de fourmis à l’assaut de quelque inconnu.

   Au premier plan, des boqueteaux, des boules végétales jouant sur la gamme des verts : bouteille, Viride virant au bleu, Véronèse aux touches plus claires, plus étincelantes. Un véritable enchantement pour les yeux, un breuvage pour l’esprit, une nourriture pour le bonheur. Plus loin une bande jaune assourdie, un genre de courte savane court devant le miroir étincelant de la mer. Les bleus, sous cette latitude nordique, touchent à l’évanescence, deviennent translucides, impalpables. On dirait des ailes de libellule, des étoffes de contes de fée, des feuilles traversées de lumière. C’est un arc-en-ciel aérien, ineffable, dont nulle lèvre ne pourrait tracer le contour, dire le nom. Cela a la consistance d’un givre, l’à peine insistance d’un Tiffany, la libre insouciance d’une fumée qui se dissipe dans les plis illisibles d’un sentiment, se réfugie dans les arcanes mystérieux de l’amour. Parfois, là où la flaque de lumière resplendit, j’ai l’impression d’un néant qui pourrait s’ouvrir, déboucher sur l’autre face de la Terre, là où les hommes ne sont jamais allés, le vertige des mots s’absentant d’une phrase.

   En direction de l’intérieur de l’île, c’est un étroit chemin qui trace sa flèche rectiligne sur la butte d’une digue. Lors des équinoxes, lorsque la Baltique se gonfle et déferle, j’imagine cette bande d’étroit bitume recouverte d’eau et les Autochtones obligés de prendre leurs barques afin de vaquer à leurs occupations. Ce paysage est beau à force du dénuement dont la Nature l’affecte grâce à sa toute-puissance. Alors les choses reviennent à leur place : les Hommes demeurent au sein de leurs maisons, blottis contre la cheminée, la Nature règne en maîtresse poussant ses flots d’écume blanche partout ou un morceau de sol veut bien l’accueillir. Des maisons blanches aux toits de tuiles sont disséminées ici et là, parfois solitaires, parfois regroupées en minuscules hameaux. Puis, dans le cercle de ma lunette, se dévoile une belle chaumière aux murs étrangement bleus, réplique, sans doute, de la Baltique si proche. Son toit est recouvert de chaume gris, des lucarnes s’y découpent, un faîtage laisse apparaître une cheminée de briques. Heureux pays qui accorde encore une belle place à la Tradition, elle est l’âme de ce lieu insulaire, la gardienne des impressions premières, celles qui lient à jamais l’homme à son habitat.

   En longeant la côte je découvre ce que la carte, que j’ai eu le soin de consulter, nomme la Balise Gellen-Hiddensee. C’est un phare qui ressemble en tous points à celui sur lequel je me trouve mais qui est de taille bien plus modeste, entouré d’une haie d’ajoncs, situé près de pins qui l’encadrent. Je lui trouve fort belle allure et je sens résonner en moi, à son contact, cette étrange source intérieure qui me guide toujours vers des abris familiers, rassurants et je rêve, un jour, de pouvoir devenir le Gardien temporaire d’un tel refuge. Je sais que sa forme ronde, tout comme celle d’un moulin à vent, est déjà un signe de bien être et de calme assurés.

   Je termine mon inventaire visuel par cette grève de sable blanc qui lance en direction du ciel ses nappes de clarté. Nulle vie sur cette plage. Seulement une barque ancienne chargée de caisses de bois, étrave levée vers une butte de sable couverte d’oyats.  Quelques cabines de bain grises tournent le dos à la mer. J’imagine leur envahissement à la belle saison, les carrés de couleur des serviettes, le rire joyeux des enfants, les peaux profitant des rayons du soleil. Ce peuple d’Îliens est courageux. Comment les gens d’ici peuvent-ils plonger dans une eau à quinze degrés, parmi les rafales de vent ? Je crois bien que je les envie, moi qui ai grand-peine à me réchauffer au cœur de l’été méridional. Oui, il faut être né parmi les embruns, avoir connu les tempêtes d’équinoxe, avoir croisé en mer sur des esquifs de fortune pour affirmer cette audace-là, se confronter à une Nature si rigoureuse, si exigeante. Les Indigènes ont du sang de Vikings dans les veines, ceci est sûr. 

   A peine ai-je archivé toutes ces images dans ma mémoire que je m’apprête à redescendre. Dans l’encadrement de l’étroite ouverture qui conduit à l’escalier, une sorte de Géant se montre, bonnet marin, ample barbe grisonnante, visage rieur, épanoui. Je veux m’excuser de ma visite clandestine et tente de lui expliquer, en mauvais allemand, la raison de ma présence ici, son chez-lui, je présume. Mais le Gardien ne semble nullement choqué de ma visite. Il me serre vigoureusement la main et profère un puissant : « Willkommen in Hiddesee, Fremder, und der Himmel segne dich! », ce que je traduis approximativement par « Bienvenue à Hiddensee, Etranger, et que le ciel te bénisse ! » Sur ce, sans autre forme de procès, le Géant procède à quelques réglages de son feu, comme si j’étais soudain devenu transparent. Descendant les degrés du phare, je me réjouis d’avoir enfin croisé un Autochtone de la plus belle espèce, nullement muet et doué d’une sacrée force, mes phalanges meurtries en témoignent. 

   J’ai regagné ma chaumière. Je passerai cette dernière journée à errer ici et là, sur la grève blanchie de sel, près des lacs aux eaux limpides, sur les hauteurs des falaises, tout près de l’immense forêt de hêtres rouges. Je choisis quelques galets à rapporter à Paris. Toujours un minéral m’accompagne en souvenir d’un lieu, d’une émotion, d’une beauté. Sur sa face polie, j’écris à l’encre de Chine, l’endroit de sa provenance. Chez moi, tout un peuple de pierres témoigne de mes voyages. Le crépuscule teinte de corail l’ensemble de la côte. Les mouettes font leurs dernières chorégraphies, traces grises qui s’effacent dans l’air.

 

   Paris

 

   Voici, j’ai regagné le ‘Quai aux fleurs’. Je suis sur mon balcon. Je regarde distraitement les allées et venues de quelques Passants sur les quais. De lourdes péniches descendent la Seine. Des mouettes filent au ras de l’eau. Ce sont les mêmes que celles de Rügen. Peut-être m’ont-elles suivi depuis les rivages du Septentrion ? Les choses sont si étonnantes, dont parfois, nous n’apercevons nullement la réalité. Si étonnantes !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
20 mars 2021 6 20 /03 /mars /2021 09:12
Saison 3 : Automne

‘La rentrée des troupeaux’

Scène d’Automne

Pieter Brueghel l'Ancien

Wikipédia

 

***

 

 

                                                              Du pays des pierres en ce jour d’Automne

 

 

            Très chère Sol,

 

   Laisse-moi te dire combien j’ai été heureux de découvrir un peu de ton itinéraire adolescent. Cet âge est aussi délicieux que troublé et nous portons tous en nous ces souvenirs paradoxaux d’une histoire qui se cherche et hésite à s’engager sur la voie de l’avenir. Mon tour est aujourd’hui venu de t’entretenir de ce que fut mon âge mûr, ce flamboiement avant que la lumière ne commence à baisser. Sans doute t’étonneras-tu de mon choix. N’eût-il pas été plus exact de mesurer cet âge au plus haut de son être à l’aune de l’été, cette saison qui exulte et semble dire le milieu du parcours de l’homme ? Certes j’aurais pu choisir ce symbole. Mais, il faut bien en convenir, la figure de ce dernier, avant même qu’elle ne paraisse, ne comporte en soi aucune valeur implicite. Rien ne désigne la Colombe comme emblème de la paix et, tout aussi bien, le mouton aurait pu convenir quant à l’évocation d’une image de calme, de sérénité. Je crois que la maturité aurait pu se montrer en effet sous la bannière éclatante de la Volonté de puissance nietzschéenne, tout juste au « Grand Midi ; moment de l’ombre la plus courte », comme il est dit dans ‘Le crépuscule des idoles’. Là où se situe la croisée des chemins, là où, à partir de soi, il faut donner acte à la création, avec détermination, lucidité, effaçant toutes les illusions, les faux-semblants.

   J’aurais pu convoquer Simone de Beauvoir et sa ‘Force de l’âge’, tant cette autobiographie peut passer pour l’emblème de l’atteinte d’un sommet où il est loisible de se retourner sur son chemin, mais aussi d’en saisir la fuite vers l’horizon des jours. Mais je te donne quelques phrases du livre de Simone de Beauvoir où elle fait le récit de sa visite en Grèce, en compagnie de Sartre :

   « Nous sommes montés à dos de mulet au Temple de Bassae ; nous avons gagné en car Sparte où il n’y avait rien à voir, et Mistra, où nous avons dormi sur le sol d’un palais démantelé. Quand nous avons ouvert les yeux, cinq ou six visages, encadrés dans des fichus noirs, se penchaient vers nous avec perplexité. Nous avons visité toutes les églises, regardé toutes les fresques, saisis et ravis par cette massive révélation de l’art byzantin. »

    Aussi, percevras-tu avec moi, combien cette hâte à s’emparer de tout ce qui rencontre les yeux, « toutes les églises », « toutes les fresques » (j’ai pris soin d’accentuer toutes), certes témoigne d’un désir solaire, estival, en même temps qu’il dissimule la sourde angoisse du vieillement automnal. Nous sommes irrémédiablement des êtres en partage, des êtres scindés qui ne progressent qu’à enjamber l’abîme !

   Mais, comme tout âge, comme toute désignation temporelle, la focalisation est arbitraire si bien qu’il ne saurait y avoir quelque exactitude dans le choix de tel moment par rapport à tel autre. Ce que je crois, c’est que cette fameuse ‘croisée des chemins’ n’est qu’une pointe zénithale, que l’acmé de la position des aiguilles du cadran ne se donne que dans l’instant, avant même que le déclin ne se manifeste. Toujours le plus bel été solaire est suivi des ombres de l’automne. C’est bien là la trace de notre finitude que d’apercevoir l’ubac depuis l’adret où nous progressons. Toujours le voilement succède au dévoilé.

    Mais que je te dise quelques événements de cet âge dont le souvenir, aujourd’hui, s’éclaire de bien belles histoires. Mon ‘Grand Midi’ a été celui de mon long séjour parisien. Je logeais ‘Quai aux fleurs’, près de l’Île Saint-Louis. Je travaillais pour le compte de ‘Méridien’ mon Journal et j’écrivais quelques essais et de courts romans. Je voyageais beaucoup et ramenais des pays visités, certes des images, mais surtout des sujets d’écriture liés à mes rencontres, de sublimes paysages que j’archivais précieusement dans ma mémoire. Un été, j’ai fait un saut à Stockholm et, survolant une plaque d’eau brillante que je tenais pour le Lac Roxen, je ne pouvais que penser à toi, Sol, penser à ce rapide été, à cette longue correspondance qui, depuis, unit nos deux destinées.

   Je me plaisais à Paris, en parcourais les rues, passant de longues heures dans les salles des Musées et la quiétude des Bibliothèques. Mais tu connais mon penchant pour les livres, mes rayonnages sont pleins qui ploient sous la charge. Que dire de plus, sinon évoquer le charme d’une vie de célibataire ponctuée de hasards amoureux, de chemin à deux avec des compagnons occupés des mêmes soucis : lire, écrire, méditer sur des œuvres, flâner au hasard des quartiers. Revenu à ma terre d’origine, il m’arrive encore de faire un saut à Paris, j’y ai conservé mon pied à terre, de reproduire à l’identique des trajets qui, jadis, furent les miens, mais aussi de découvrir mille lieux étonnants dont je ne soupçonnais même pas l’existence.

   Afin d’illustrer symboliquement mon propos, je vais te décrire ce tableau de Brueghel l'Ancien, ‘La rentrée des troupeaux’, qui nous montre une scène d’automne. Tableau, pour moi, de la maturité lorsque, parvenue à son sommet, s’amorce la redescente vers d’autres lieux, vers d’autres temps. Le ciel, gris-bleu, annonciateur d’un futur orage est un temps de nécessité, de destin si tu veux, tout comme l‘âge mûr est celui de nos responsabilités, de nos créations, de nos réalisations les plus significatives. Un fleuve s’écoule, forant son chemin entre de hautes collines de calcaire, une illustration, si tu veux, des ‘travaux et des jours’, ce labeur qui occupe le plus clair de notre temps, y imprime le signe le plus effectif de la réalité.

   Brueghel nous montre, dans un évident réalisme, des hommes occupés à leur tâche, aiguillonnant un troupeau de bêtes (reflet de leur volonté de puissance ?), poursuivant leur route sans se distraire de ce qui est leur existence, de ce qui tisse leur quotidien. Oui, parfois, j’ai éprouvé cette sensation d’avancer dans une étroite ornière, de n’en pouvoir sortir qu’au risque d’une perte, et donc d’éprouver la liberté à la manière du bien le plus précieux. Mais l’on peut être libre dans son travail et esclave dans ses loisirs, ce sentiment est si subjectif, ressenti en chacun de manière fort différente. Pendant cette longue période, je crois avoir éprouvé ma liberté au gré des différences dont ma vie était constituée. L’écriture de mes fictions me reposait de mes articles de journal, mes voyages me distrayaient de mon écriture. Peut-être n’est-ce que cela la liberté, suivre l’inclination de ses désirs, la pente de son imaginaire, trouver la paix à la source alors qu’on se dirige vers l’estuaire, connaître la beauté de l’automne au beau milieu de l’été, penser au froissement des feuilles mortes, au frisson que l’on éprouve à leur contact alors que la sève bourdonne dans les bourgeons. Si tu veux, une joie de la distance, du recul, de l’écho des choses plutôt que de leur simple présence.

    Certains jours, ici, commencent à décliner et quelques gelées montrent parfois leur blanc silence à l’heure indécise de l’aube. Ensuite, les journées sont lumineuses et le Causse joue ses deux teintes alternées : le blanc de la pierre, l’or brun des feuilles. Comment trouver paysage plus subtil et plus simple en même temps ? Je présume qu’en tes scandinaves contrées c’est déjà le froid qui s’annonce et, sans doute, bientôt la neige. Afin de prolonger les mots de ta dernière lettre, je vais citer à mon tour les quatre premiers vers d’Ondine Valmore dans ‘Automne’ :

« Vois ce fruit, chaque jour plus tiède et plus vermeil,

Se gonfler doucement aux regards du soleil !

Sa sève, à chaque instant plus riche et plus féconde

L’emplit, on le dirait, de volupté profonde. »

  

   Je perçois dans ces quelques mots cette ‘force de l’âge’, ce gonflement du jour, cette sève qui parcourt aussi bien le fruit que le corps de celui, celle qui avancent vers leur futur. Pareil à un éclatant bonheur au rivage du monde. Cependant d’autres sucs se déploient dans l’ombre,  d’autres flux gravitent en d’illisibles endroits, d’autres attentes habitent les membres, les disposent déjà à quelque engourdissement. Tu auras compris qu’ici je ménage une transition, que j’appelle ta prochaine lettre à faire état de cet âge qui est le tien, tout comme il est le mien.

De ces signes avant-coureurs de l’Hiver. Non, ils ne sont nullement tragiques, ils dessinent en nous, dans la profondeur de notre être, le trajet de nos lignes de force. Certes elles faiblissent mais n’en ont que plus de valeur. Sache-le, Solveig, toujours nous avons, devant nous, l’entièreté de la Vie. Oui, l’entièreté. 

 

Affectueusement tien

Jacques

 

Partager cet article
Repost0
20 mars 2021 6 20 /03 /mars /2021 09:07
Saison 2 : l’Été

‘La Moisson’

Pieter Brueghel l'Ancien

Wikipédia

 

***

 

                                                            Près du Lac Roxen, ce jour d’Eté 2020

 

 

          Cher Jacques,

 

   Vois-tu, par-delà le temps (il y a un grand intervalle entre ta lettre datant du printemps dernier et la mienne), je te rejoins dans ce long écoulement que sont nos vies. Comme si, depuis la jeunesse que tu évoquais, à mon adolescence dont je vais te parler, existait un pont, une arche qui unissaient nos communes destinées. Oui, tout comme toi, parfois, j’éprouve le besoin de faire une halte, de tenter d’apercevoir ce qui a été, dont aujourd’hui, je ressens les vagues venir jusqu’à moi avec la beauté toute particulière des souvenirs lointains. Certes, ils ont pris, comme sur les vieilles photographies, une teinte sépia, elle n’est jamais que ce voile de rêve que nous posons sur les choses qui nous sont chères ou l’ont été.

   Ici, dans mon ‘Grand Nord’ comme il te plaît de nommer ma Suède natale, l’été vient de surgir sans prévenir. A peine l’hiver terminait-il de blanchir les bouleaux que de grandes lames de clarté ont envahi le ciel, que la longue nuit a laissé la place à un jour qui paraît infini. Dans les rues des villes, aux terrasses des cafés, les tenues sont légères, les teints se hâlent, les sourires illuminent les visages. C’est un vrai bonheur d’être ici, à quelques lieues du Pôle, au milieu des forêts d’épicéas et de sentir toute cette douceur à fleur de peau. Aujourd’hui, en ce jour du solstice, il semblerait que les âmes se soient disposées à quitter les corps pour flotter au plus haut de l’éther où planent les grands oiseaux au vol si libre, si fécondé d’espace.

   Peux-tu au moins imaginer depuis ton ‘Causse’ lointain la félicité qui touche les gens d’ici ? Sortir d’un long hiver est toujours signe d’une belle joie. Ce soir, pour la fête de la ‘Midsommar’, près de grands bûchers dressés aux quatre coins du pays, d’immenses brasiers seront allumés, ils sont censés chasser les mauvais esprits, ramener la lumière sereine, bienveillante. Dans leurs cheveux blonds, les filles auront placé d’éblouissantes couronnes de fleurs, symbole de renaissance et de fertilité. Les yeux des garçons brilleront, pareils à ces braises éclairant la nuit. Je n’ai plus l’âge de me mêler à ces joyeuses farandoles, de marcher de bon matin pieds nus dans la rosée pour donner un gage à une santé que j’espère éclatante joyeuse.

   Mais, maintenant, je dois te parler de mon âge adolescent. Solveig, mon prénom, est-il un genre de prédestination qui aurait porté en lui mes affinités avec la belle saison ? ‘Solveig’, comme tu le sais, signifie ‘chemin de soleil’. Toujours je me suis demandé qui, du chemin ou du soleil, avait le plus d’importance. Je crois savoir qu’il s’agit du chemin pour la simple raison que je crois être plus une fille du passage, de la transition, du voyage qu’une héritière du feu solaire. Tu te souviens, j’ai la peau claire que le moindre rayon de clarté peut contrarier et je dois porter des lunettes si je veux me protéger des trop vives lumières. Toujours j’ai aimé les chemins sauvages qui s’enfoncent dans la forêt boréale, ourlés de mystère. De ma ‘Bicoque rouge’ comme tu l’appelles, je n’ai que quelques pas à faire pour me retrouver au milieu des arbres qui m’ont toujours enchantée, les mélèzes, les sapins aux larges ramures, les saules, les peupliers qui voyagent si haut !

   Adolescente j’avais un ‘petit ami’, il se nommait Nils, oui comme le jeune aventurier de la fable de Selma Lagerlöf qui volait en compagnie d’une bande d’oies sauvages. Il était sauvage à sa manière et amoureux de la jeune fille blonde que j’étais. Oh rien que de bien naïf, quelques baisers volés entre deux cueillettes d’airelles, une caresse discrète tout contre le bleu pâle des eaux du Lac. En vérité, plus une émotion de la découverte de l’Autre que les ramifications d’un sombre désir. Tout ceci est pour plus tard, n’est-ce pas, Jacques, à l’âge adulte lorsqu’un Jeune Français vient visiter les nordiques contrées, y faire la connaissance d’une Sara, d’une Ingrid ou bien d’une Solveig.

   Oui, ces souvenirs sont agréables qui, après bien des années, nous réunissent le temps d’une correspondance. Vers mes 15, 16 ans, j’étais volontiers solitaire, préférant, le plus souvent, aux réunions nombreuses, mes errances infinies dans la nature. Je crois qu’elles apaisaient mes premières angoisses, donnaient un but à mes questionnements qui menaçaient de tourner en rond. Mais tu sais, tout comme moi, combien cet âge d’entre deux âges est le moment du doute, du refuge en soi, de l’impermanence de son propre être, peut-être, du reste, n’en saisit-on jamais que quelques bribes que disperse le vent de l’existence ?

   Tu sais, ton idée de figuration de l’âge au travers d’une toile, j’en ai aussi éprouvé la belle exactitude. Aussi vais-je te parler du beau tableau de Brueghel l'Ancien, ‘La moisson’. Oui, cette profusion de vie est semblable à celle de l’adolescence, une haute lumière plane au zénith qui invite à poursuivre son chemin dans l’arc-en-ciel éblouissant de la joie. Tout se donne comme infiniment disponible, ouvert, telles ces clairières boréales enserrées dans leurs tuniques de bouleaux cendrés. Rien ne contraint. L’horizon est clair, les champs bien délimités sur lesquels se dresse la fière moisson. Pourrait-il y avoir plus belle figure de promesse d’un destin qui appelle et fait signe vers l’avenir ?

   Cette œuvre, je ne la connaissais pas lors de mon adolescence mais je crois que je l’aurais aimée à sa juste valeur. Tout à la fois, je me serais aussi bien retrouvée dans ces moissonneurs occupés à leur tâche que dans ces personnages se sustentant de quelque simple repas, que dans ce dormeur retrouvant ses forces dans le sommeil.  Tout ceci pareil à ce bouillonnement, à cet excès de vie, à cette infinie et toujours renouvelée variété dont tout adolescent a fait l’expérience sans même se rendre compte qu’il s’agissait là de la figure du mouvement humain, de son prodigieux dynamisme. Mais c’est souvent ainsi, l’on ne perçoit l’essence des choses qu’à s’en éloigner dans le temps, qu’à mettre de l’espace entre ce qui est et ce qui a été. Et cet arbre généreux qui se dresse au beau milieu de la scène, n’est-il le symbole de cette sève qui parcourt le corps des éphèbes et des jouvencelles afin de leur révéler la puissance qui est en eux, que le temps ne demandera qu’à faire s’épanouir, fructifier ?

   Je ne terminerais nullement ma correspondance sans me faire l’écho d’une parole poétique, celle d’Ondine Valmore dans ses ‘Cahiers’. Poésie intitulée ‘A Jacques’. Tu y trouveras les allusions que tu voudras. Peut-être une espièglerie venue du plus loin de l’adolescence :

 

« Durant les longs étés, quand la terre altérée

Semble se soulever, blanchie et déchirée,

Pour chercher vainement un souffle de fraîcheur

Qui soulage en passant son inquiète ardeur… »

 

*

 

    « Inquiète ardeur » de l’âge nubile ? Et, maintenant que les moissons ne sont qu’une brume à l’horizon de la mémoire, où donc, sinon en nous, trouverons-nous « un souffle de fraîcheur » ?

 

                                              Ta fidèle Nordique, Solveig.               

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
20 mars 2021 6 20 /03 /mars /2021 09:01
Saison 1 : Printemps

‘Printemps’

Pieter Bruegel le Jeune

Wikimedia Commons

 

***

 

 

                                                                        Depuis mon Causse, Printemps 2020

 

 

                Ma chère Solveig,

 

   Sais-tu les morsures du temps qui passe ?  Elles laissent en nos vies les plus vives douleurs. Mais que nous servirait-il de nous plaindre, sinon d’affadir notre présent, ce tissu fragile qui glisse entre nos doigts sans qu’il ne nous soit jamais possible d’en arrêter la course ? En leur temps, les Romantiques cultivaient la mélancolie et la douleur, en faisaient l’ordinaire de leurs jours teintés d’une longue tristesse. Mais bien loin cette époque qui se réfugie au fin fond du passé, que tu connais si bien, d’ailleurs, et c’est comme si, pour nous, elle n’avait nullement existé. Mais, ma Muse du Grand Nord, je ne veux point disposer ton âme à de grises et funestes pensées. Je veux simplement évoquer le premier âge de mon enfance, cette pépite qui brille mystérieusement dans une veine noire de la terre. Jamais nous ne l’oublions cette gemme qui nous dit notre être dans la plus exacte vérité qui soit.

    Nous étions alors si naïfs, tellement immergés dans le luxe des plaisirs immédiats, la vie nous souriait de ses dents blanches et c’était la couleur de l’émail qui nous rencontrait, non de sombres exhalaisons dont quelque étrange bouche aurait pu être l’émettrice. Tout allait de soi sous la pureté du ciel, le lisse du limon, la souple générosité de l’eau. De soi à ce qui était autre (la nature, le voisinage, les choses du monde), il n’y avait nul partage, nulle ligne qui aurait scindé le réel en de multiples fragments. C’était pur bonheur d’exister à sa propre pointe, d’avancer sur le chemin de la vie avec insouciance. Une manière de bourgeonnement si tu veux bien accepter cette facile métaphore.

   Ici, sur le large Plateau de calcaire, sur le grand moutonnement blanc, le Printemps est long à venir, un genre d’écume portée par le vent qui ne connaîtrait le lieu de son repos. Temps de giboulées. Temps de soleil pâle que traversent les aiguilles glacées de la pluie. Puis un soleil soudain. Puis une nuée grise court sur les collines, elles s’effacent brusquement à la manière d’un antique palimpseste dont, d’un revers de main, l’on aurait annulé les dernières traces qui témoignaient du temps ancien usé jusqu’à ne plus paraître. Oui, ceci est parfois éprouvant et l’on demeure derrière la vitre, balayant du plat de la main la buée qui monte de la pièce. Les bûches craquent dans l’âtre. Parfois une gerbe d’étincelles fuse avec un drôle de chuintement. Ne crois-tu, Sol, que les choses ont une âme, qu’elles parlent leur langage de choses, qu’elles crient parfois, s’insurgent et nous adressent quelque message secret ? Oui, je sais combien nous projetons notre stature d’homme sur ce qui nous environne. Mais pouvons-nous faire autrement ? Pouvons-nous mettre notre subjectivité entre parenthèses, et ne devenir qu’objets parmi les objets ?

   Vois-tu, déjà, à peine avais-je gagné ce qu’il était convenu d’appeler ‘l’âge de raison’, vers les sept ans, que je me posais ces questions qui, pour être vagues, pareilles à un jeu, n’en étaient pas moins métaphysiques. S’étonner devant les choses est déjà une possibilité du tout jeune âge. Beaucoup paraissent l’oublier dont l’enfance se questionnait sur le monde, sa raison d’être, le pourquoi des choses, le comment s’orienter dans l’existence. Ils spéculaient sur leur être, ne le sachant pas, tout comme Monsieur Jourdain faisait de la prose à son insu. Le printemps de notre vie est une telle exception qu’il rôde toujours en quelque coin de notre âme avec la même persistance qu’ont les braises à brûler parmi le peuple des cendres.

   Sais-tu, si j’évoque ce moment précieux entre tous, j’aperçois dans une manière de brume songeuse l’altière silhouette de mon Père. Il ‘portait beau’ (selon l’antique formule) dans son costume de velours, il avait l’allure d’un fier cavalier lorsqu’il s’installait derrière le grand volant en bakélite de sa Traction Avant ; j’en entends encore le sombre bourdonnement, la chanson mécanique. Je vois le visage de ma Mère, parsemé de son, ses yeux gris rieurs, la mousse de ses cheveux pareille à l’orbe figurant sur les icônes. Je revois le cours sinueux de la Leyre, cette rivière qui faisait doucement couler son chapelet de gouttes à l’abri de la blanche falaise où est posé Beaulieu, ce village paisible qui, en ce temps-là, semblait à l’écart du monde. Il a bien changé, maintenant, rattrapé par le progrès. Il est devenu une sorte de banlieue anonyme, de dortoir de la Ville proche. Il est devenu insignifiant, fade et sans saveur. Comment ne pas sentir en soi cette manière de trahison de l’enfance ? Je revois la cour de l’école plantée de son antique tilleul, nous en faisions le tour en récitant nos comptines ou en tâchant d’attraper les filles. Déjà !

   Déjà ! Oui, TOUT est écrit en nous dès notre naissance même. L’amour, la Justice, la Vérité, la Beauté, l’Art, la Générosité ou, parfois, son envers, cet égoïsme foncier qui est l’emblème de nos sociétés contemporaines. Mais je ne me ferais nullement le procureur des comportements, ils sont tellement modelés par les Géants cachés que sont la mode, le souci de paraître, les conditionnements médiatiques, politiques, religieux. Comme si, pour être qui nous sommes, il nous fallait nécessairement passer par des volontés étrangères nous façonnant à l’envi. Sommes-nous libres, Solveig, au moins de coïncider avec notre nature intime ? Sommes-nous libres ?

   Méditant simplement sur le printemps, figure de ma jeunesse, voici que se profile, en arrière-plan, le beau tableau de Bruegel le Jeune, ‘Printemps’. En effet, il est la juste allégorie des premiers temps de l’homme, de son empreinte originelle sur les choses. Combien, en lui, je retrouve de sources vives, d’impressions fugitives mais précieuses, de sensations singulières logées au cœur même de ma mémoire. Tu sais, un genre de réminiscence proustienne sur laquelle on a tellement glosé. Il faut dire, c’est devenu un véritable paradigme psycho-littéraire au gré duquel connaître son présent à l’aune du passé. Nous ne sommes qu’un flux, tel celui décrit par Héraclite, une fuite à jamais qui conserve la nostalgie de sa source. Et ceci n’a rien de surprenant. L’arbre pourrait-il, en quelque façon, renier ses racines ? Le génie de Bruegel a peint l’enfance, a mis en scène mon enfance. Tout y est clair, lumineux, rien de fâcheux n’y inscrit sa face d’ombre. Le paysage est édénique, le ciel transparent, l’eau étincelante, la terre neuve et fertile. Les personnages sont authentiques, aux mouvements aussi amples qu’exacts, libres de tout calcul. L’air a une limpidité d’onde cristalline. Les moutons sont neigeux, duveteux, pareils à de grosses boules de sympathie. Les couleurs sont celles de la pure joie.

    J’en conviens, ce tableau, j’en dresse une figure idyllique. Bien sûr, certaines enfances sont marquées au coin du malheur. Il y a des Cosette, nul ne saurait le nier. Mais, au sein même du dénuement, brille une étincelle qui jamais ne s’éteint, au motif qu’un bonheur autrefois vécu, ne s’efface pas, surgit du fond du souvenir, adoucit les peines présentes. Ne le crois-tu, Sol, toi la généreuse, toi la spontanée immédiatement auprès des choses ? N’est-ce pas une inclination du Grand Nord que d’imprimer dans la figure humaine cette candeur, cette ouverture boréales ?

    Midi approche. Le soleil est une vague théorie sur un ciel badigeonné de gris ardoise, avec, de loin en loin, quelques trouées de bleu. Des nuages viennent de l’ouest portant avec eux le souffle océanique indécis, on le croirait adolescent, sis entre deux âges, ne sachant à quel saint se vouer tant les choses sont égales dans cette saison hautement paradoxale. Pour clore ma missive, que t’offrir de mieux que ces quelques vers de Hölderlin, tirés de son poème ‘En bleu adorable’ :

« Voudrais-je être une comète ? je le crois. Parce qu’elles ont

La rapidité de l’oiseau ; elles fleurissent de feu,

Et sont dans leur pureté pareilles à l’enfant. »

 

L’enfant, le Printemps, le sillage de feu de la comète : le Même !

 

Celui qui, encore, est un enfant.

Jacques.

 

 

Partager cet article
Repost0
17 mars 2021 3 17 /03 /mars /2021 17:58

 

Māyā 

 

MAYA

 Photographie : Marc Lagrange.        

 

 

 Quel est donc ce troublant face à face dont, de prime abord, nous ne pouvons rien dire ? Notre parole est-elle scellée, comme retenue au bord de quelque abîme ? Vers quelle chute se disposerait l'Enigme Noire ? Car c'est bien de cela dont nous sommes d'abord affectés : d'un néant proche cherchant à se dissimuler sous les traits d'une imminente possession. Mais, par définition, l'Enigme, cette Enigme ne s'ouvre nullement à quoi que ce soit de dicible. Les lèvres ajointées ne le sont qu'à être muettes, à entretenir un habile suspens dont le temps lui-même, l'espace paraissent  absents.

  En-deçà du miroir se tient une "inquiétante étrangeté", un mannequin d'albâtre déjà occupé à sa perte. Loin sont les Vivants, derrière des rideaux de brumes. Loin est le langage qui ne fait plus ses vibrations existentielles. Visage blême, teint d'ivoire pareil à celui d'une geisha. Fleur de lys accrochée au zénith, seulement présente pour dire la pureté, le sacrifice, l'ultime cérémonie. Avant la mort ? Après la mort ? L'immobilité est si lourde dans le silence agrandi. Sans doute quelque chose va-t-il surgir que nous n'attendions pas, que nous ne pouvions supputer. Le jais des cheveux, l'arc charbonneux des sourcils, les cils pareils à de sombres éventails, la bouche de violente obsidienne, le colifichet noir attaché à l'oreille, tout cela est-il préfiguration  d'un rituel dont nous ne posséderions pas la clé ? Et ce bras refermant le cadre dans un geste de défense ne nous signifierait-il pas la présence d'un territoire à ne pas franchir ?

  Au-delà du miroir - mais y a-t-il vraiment cette présence-là, du miroir en sa possible réflexion  ? -, au travers de ce qui apparaît à la manière d'une vitre au tain terni, est le surgissement d'une épiphanie ne paraissant en rien le reflet de Celle qui s'y livre. Effet d'une bien étrange métamorphose nous restituant une image vivante de ce qui, déjà, ne serait qu'une trace sur la mémoire. Ou bien notre imaginaire nous suggèrerait-il, déjà, l'image de l'altérité ? Mais alors qui serait cette Inconnue venue de l'ombre, nous regardant comme du fond d'un puits ? De quelle tragédie serait-elle l'annonciatrice ? De quelles rives métaphysiques nous observerait-elle ? Pour nous délivrer quel message ?

  Mais ce qui nous fait face en sa troublante apparition, ne serait-ce pas, simplement, la Māyā, la déité par laquelle l'Illusion est livrée à nos sens assoiffés d'apparitions multiples, à notre curiosité constamment en quête de phénomènes subtils venus nous dire notre évanescente présence au monde ? Ce qui nous fait face avec sa charge de mystère, ne serait-ce pas notre propre esquisse aussi fugace que la trace de la buée dans le miroir ? A être posée la question se suffit à elle-même. Nous sommes toujours en chemin vers plus illisible que nous !

 

 

 

 

                                                                                

                                                                                

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
13 mars 2021 6 13 /03 /mars /2021 17:51
Tombe la neige

  Photographie : Patrick Dreux

 

***

 

                                                                         

                                                                                 Le 15 Mai 2018

 

 

     Mon Etoile des Neiges

 

 

   Ne t’offusque donc pas de ce titre au romantisme un brin désuet, il m’est spontanément venu en regardant cette belle image de neige. Vois-tu, il n’y a pas que tes Nordiques Contrées qui aient à souffrir du froid. Sans doute toute beauté est-elle redevable de quelque douleur. La beauté est exigence, sortie hors de soi afin qu’elle soit reconnue. Alors il faut consentir à s’extraire de sa chrysalide de carton, à déplier ses ailes de neuf papillon, peut-être à les voir brûler au contact de ce qui est vérité puisque aucune beauté ne saurait rayonner en dehors du domaine où brille son essence. Combien la laideur, la banalité, le commun sont faciles à tutoyer. On croise leur chemin dans la plus stricte indifférence, autrement dit ces esquisses inabouties du réel ne nous atteignent pas, c’est pourquoi nous ignorons leur existence, c’est pourquoi  nous les annulons à même leur propre insignifiance.

   Combien la beauté nous incline à plus d’égards ! Nous ne sommes quittes de sa présence qu’à tâcher de nous hisser en direction de son être. Nous avons à devenir beaux nous aussi, au moins dans le creuset conscient de notre âme. C’est d’un dialogue d’âme à âme dont il s’agit, dont aucune insuffisance  n’autoriserait le commerce. Tu le sais si bien, toi dont les yeux se posent avec application et reconnaissance, tantôt sur ces forêts de bouleaux argentés et frémissants, tantôt sur les eaux profondes des fjords, enfin souvent sur ces fiers icebergs qui rythment la blancheur virginale des eaux boréales.

   Mais cessons de philosopher pour approcher ce qui, ici et maintenant, se donne comme l’explication que nous avons avec le monde. Directe celle-ci, sans concession, sans dérobade au gré de quelque figure intellectuelle ou d’une parodie qui nous soustrairait au vent, à la neige, au blizzard qui cinglent autant l’être que le visage. Sens-tu combien ce pays de la Haute-Loire (le lieu de cette photographie), accueille avec grâce ce dernier ( ?) manteau hivernal quoique si tardif ? Car ceci, cet immense linceul blanc est signe de beauté. Le blanc est si distingué qui joue avec le noir. Deux notes complémentaires qui ne tolèrent guère que le gris, il est enfant des deux et ne saurait semer le trouble dans cette intime communauté. Sauf dans l’esprit des hommes qui en reçoit le sombre poinçon, le convoque à l’infinie tristesse d’une mélancolie sans horizon. Blanc-Noir-Gris, ces trois notes fondamentales ne parlent plus guère aux Existants de notre temps, lesquels abreuvés d’images hautes en couleur ont fini par associer leur absence à une malédiction, au deuil d’une joie, à la perte du sens dans la grisaille des jours. Cependant tu sais comme moi, d’expérience, la vertu multiple du minimal, la richesse inépuisable du simple, le ressourcement auquel nous sommes conviés par cette manière d’unicité au gré de laquelle les choses nous rencontrent.

   Cette vision unique derrière l’ombre de la croisée nous la recevons telle une offrande faite à nos yeux souvent bien infertiles. Nos mains aussi, dans le même ordre d’idée, sont facilement négatives, ne palpant de l’arbre que sa frondaison, ses grappes de fleurs, le réseau complexe de ses branches. Pourtant il y a tellement à apprendre de l’écorce, de l’âme du bois, des blanches racines qui plongent dans l’humus noir, du tapis de rhizome qui court juste sous nos pieds pour nous dire la continuité de la terre, les empreintes que nous y semons tels des enfants étourdis qui ne prennent même pas la peine de noter la direction des pas dans le secret du paraître, sa belle touffeur, sa densité toujours renouvelée.

   Mais tu sais mon lyrisme à fleur de peau (ces temps-ci je suis totalement fasciné par l’abstraction lyrique en peinture, ce tellurisme, cette explosion de matière, cette effervescence née du sol pictural qui diffuse ses sèmes afin que, possédant une assise ferme, nous n’ayons plus à douter de notre être, de celui de la nature, du paysage qui nous reçoivent tels d’erratiques chemineaux ayant enfin trouvé un sol où prospérer), car vois-tu, Solveig, « Chemin de Soleil », deux fois Majusculement nommée, je me plais tellement à convoquer ce rayonnement, tu n’es jamais aussi solaire qu’à te détacher d’un fond de brume, à émerger du miroir d’un lac, à imprimer ton arabesque sur ce frimas qui poudroie et appelle ton image.

   Imagine ton étrange présence à peine cendrée sur le gris du jour. Tu es attentive derrière le damier noir du bois, les pavés des vitres frissonnent sous la poussée du froid, rien ne parle que le silence. Nul oiseau qui distrairait l’immobile neige. Silence sur silence. Sérénité appelant une autre sérénité. L’être du flocon est si léger, aérien, tellement privé d’ego qu’il flotte tel l’absolu qu’il est. Ne vient-il pas de la patrie des dieux ? Ne vient-il à la rencontre de la demeure des hommes ? Son destin n’est-il de fondre, de se dissiper parmi les aiguilles de cristal de l’herbe, de s’ensommeiller sous la garde de l’humus qui le retient comme sa connaissance du ciel, la seule qui le visitera, lui le taciturne qui jamais ne dit mot mais communique sa douce puissance aux arbres ? Puissent les choses connaître cette vertu de l’immobile, du silencieux à œuvrer au destin du monde ! Les hommes sont si distraits. Ils seront graciés de n’avoir point saisi au bout de leurs doigts le baiser de la diatomée neigeuse, de n’avoir senti la souple insistance de l’air, le feu qui couvait sous le recueil de toute parution.

   Il en est toujours ainsi, nous passons au travers des choses, les choses nous interpellent mais leurs imprécations sont si faibles, à peine un chant de luciole dans l’aube qui vient. C’est bien cela, Solveig, tu es cette Attentive triplement en toi : dans ta nacelle de chair ; dans la grotte accueillante de la maison ; dans la parole concertante de l’univers. Pour cette raison d’une triple enveloppe il est malaisé de percevoir le chant des étoiles, la rumeur de la haie, là-bas au contre-jour de la brume, le poème en soi qui se lève dont, parfois, l’efflorescence tarde à venir. Qu’y a-t-il à faire alors, sinon jouir de tout ce qui se montre en tant qu’amitié, affinité, plénitude ? Nulle autre méthode, nul autre chemin à emprunter qu’une libre disposition à ce qui vient dans la prudence et attend son heure. Car, tu le sais bien, tout est question de temps. Mais comment en sentir l’indicible venue puisque jamais nous ne différons de lui, jamais il ne s’éloigne de nous et même notre mort est le lieu ultime où il nous donne, sans doute, le secret de son nom.

   Toute disparition n’est triste qu’à être exclue du temps.  Elle est un temps certes dernier mais un temps d’accomplissement. Jamais mieux réalisés qu’à en connaître la sublime étreinte, l’accolade de liberté. Comment mieux dire ce qui, en soi, est vérité des vérités ? Nous sommes des êtres de grésil et de congères, des monuments de glace qui vacillent sur eux-mêmes. Oublier ceci n’est nulle réassurance, seulement fuite devant la dette de vivre. Quelle que soit l’origine de la donation : Dieu, une entité métaphysique, la Nature, un démiurge, des complexes d’atomes, l’Esprit créateur, jamais nous ne pouvons nous exonérer de considérer notre finitude comme le dernier mot que nous prononcerons. Pour les croyants, renaissance ; pour les athées, clôture dans l’ordre des choses ; pour les agnostiques, fluence à jamais du relativisme ambiant.

   Oui, je le sais, tu regardes le rien et te laisse pénétrer du bout de sa langue froide. Tu en sens les ramures qui enserrent tes artères, elles bleuissent sous les coups de boutoir d’une saison qui n’en finit pas d’agoniser. Connaît-elle, elle aussi, la problématique de la finitude ? Sans doute une question d’âge, rétorqueras-tu ? Certes, en apparence seulement. L’énigme est si vive qui taraude l’humain depuis son éclosion jusqu’à son terme. Le tout jeune enfant la redoute lorsque celle qui en assure la garde, cette Mère toute puissante s’absente quelques minutes. Puis survient un temps de latence qui n’est sexuel que par accident, nécessaire au regard de la mortalité. Puis la combustion adolescente, le dard du désir semble tenir à distance l’angoisse manifeste. Elle ne s’abrite que derrière le rougeoiement de l’amour. L’âge de la maturité, l’âge milieu du gué installe un répit que, bientôt, les premiers assauts de la vieillesse déconstruisent telle une funeste ambroisie délivrant, jour après jour, son poison, inoculant à même le réseau des veines cette lenteur à être si caractéristique des fleuves parvenus à l’estuaire, leurs milliers de bras témoignent de ce ruissellement tarissant dont nul exutoire ne pourra venir à bout. L’amour a asséché son cours, la boisson a un goût amer, le corps se vêt d’un corset comme les arbres d’une écorce salvatrice. Seulement les xylophages guettent qui ont leur œuvre à accomplir.

   Mais laissons ces divagations métaphysiques au placard des antiquités. Méditant sur cette neige pareille à un trouble de la vision, à un strabisme de la raison, je ne sais par quel hasard une petite ritournelle s’est mêlée à la chute mélancolique des flocons. J’ai bien vite reconnu cette chanson d’antan que fredonnait Salvatore Adamo de sa voix si profondément nostalgique : « Tombe la neige » dont le titre, aussi bien aurait pu être « Tombe le temps ». Parfois cette voix au supplice, proche du cri, non de révolte mais de résignation (que pouvons-nous donc contre le Temps ?), parfois ce refrain semé de lallations, on croirait la voix même de l’enfance cherchant en tâtonnant son chemin, parfois encore cette manière de récitatif triste, cet adagio appelant l’Amante absente, cette « Blanche solitude » qui étreint le cœur de celui, celle qui demeurent sur le seuil de l’être, ce temps immobile qui est ennui, qui est crucifixion. Mais d’où vient cette immense peine qui semble n’avoir pour reposoir que cette plaine livide immensément étendue dont plus rien de lisible ne paraît ?

   Sais-tu, c’est le deuil de l’âge, l’immolation du temps qui sont nos décisives pierres d’achoppement. Ecoutant cette ritournelle de l’absence, une idée m’est venue qui court en sourdine depuis si longtemps derrière le paravent de ma peau. Le vieil homme regrette en lui l’homme mûr qu’il a été. L’homme mûr pense avec douceur à son adolescence. L’adolescent, parfois, tente de faire revivre l’enfant qui existait avec tant de facilité. Mais alors, Solveig, quand sommes-nous VRAIS ? Quand coïncidons-nous entièrement avec notre essence ? Quand s’appelle-t-on Solveig, Philippe, Hélène, David à l’acmé de qui nous sommes, sans reste, sans lacune, sans rien qui manquerait à l’appel de la conscience ? Beaucoup de nos contemporains invoquent le « bel âge » de leurs vingt ans dont ils font le paradigme de toute échelle existentielle, de tout degré dans l’acquiescement à qui nous devons être. Ils parlent de « leur temps » comme si le temps était leur possession. Mais, ici, il en est comme du langage. Ce dernier nous possède tout comme le temps. Nous sommes possédés par ces hautes entités qui consentent à nous confier un instant, ce mot, un autre instant cette heure. Alors « Tombe la neige, impassible manège ». Que dire d’autre qui ne soit superflu ?

                         

Que ton temps soit le mien.

 

Je t’offre la ritournelle du Poète, puisse-t-elle te combler. Peut-être viendras-tu ce soir ? Il y a toujours pour toi une place dans mes rêves ! Ô combien ! Peut-être es-tu la seule réalité que je connaîtrai jamais !

 

 

« Tombe la neige

Tu ne viendras pas ce soir

Tombe la neige

Et mon cœur s'habille de noir

Ce soyeux cortège

Tout en larmes blanches

L'oiseau sur la branche

Pleure le sortilège

*

Tu ne viendras pas ce soir

Me crie mon désespoir

Mais tombe la neige

Impassible manège

*

Tombe la neige

Tu ne viendras pas ce soir

Tombe la neige

Tout est blanc de désespoir

Triste certitude

Le froid et l'absence

Cet odieux silence

Blanche solitude

*

Tu ne viendras pas ce soir

Me crie mon désespoir

Mais tombe la neige

Impassible manège »

 

*

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
7 mars 2021 7 07 /03 /mars /2021 09:17

Le lac est un miroir.

Le lac est un mot originel.

 Le lac est la Nébuleuse-Mère

et nous sommes les Fils des Eaux.

Ce lac est Chaos apaisé.

Ce lac est Cosmos se reflétant

en sa profondeur abyssale.

Ce lac est décoloration

de la Pénombre primitive. 

Ce lac est la Demeure amniotique

qui nous souda au ventre de notre Génitrice,

cette figure de la Genèse

en sa valeur humaine.

Ce lac est la surface réfléchissante

 de la Conscience,

en elle se dissimule

 l’Inconscient,

l’Inconnaissable.

 

C’est pour toutes ces ‘raisons’ que le lac nous émeut

et nous reconduit à notre posture existentielle

 la plus authentique :

 nous naissons et mourrons à Nous

dans le même processus temporel.

Le Temps est illimité,

nous sommes limités.

L’Espace est vaste,

nous ne sommes

que Microcosme.

 

Sans doute souhaiterions-nous être

identiques au Macrocosme,

endosser sa vêture universelle,

voler bien au-delà

de ce que nos yeux peuvent percevoir,

tutoyer l’Infini,

être touché par la palme souveraine

de l’Eternité.

Où nous situons-nous,

nous les Hommes,

dans cette image qui nous met

au risque de comprendre

le rythme de notre avancée,

l’essence qui nous délimite

et nous porte en direction

de notre futur ?

 

Sommes-nous au Ciel

 en sa vastitude,

sur Terre

 en sa lourdeur,

dans l’Eau

en son aquatique effusion ?

 Sommes-nous quelque part,

au moins ?

 

Quand nous visons le Ciel, c’est la Terre

qui se soustrait à notre vue,

l’Eau qui s’éclipse et rejoint son socle obscur.

Quand nous nous interrogeons sur Nous,

 c’est le Monde qui s’absente

et n’est plus qu’un mirage

 parmi les sables du Désert.

Regarder, c’est donner acte.

Regarder c’est attribuer l’épiphanie

à ce que nous visons.

Les phénomènes n’apparaissent jamais

qu’à être visés, à être nommés.

C’est Nous qui nommons le Monde,

lui attribuons un cadre,

des formes, des couleurs

 et encore mille autres attributs.

Le Monde n’est Monde

que parce que Je Suis.

Je ne Suis qui je suis qu’à travers

la visée du Monde à mon égard.

Incroyable jeu de miroir

qui permet, tout à la fois,

l’émergence d’un JE,

 la perdurance d’un TU.

 

Dialectique du JE-TU

comme vibration de l’exister

en son unique déploiement.

Conscience d’une conscience.

Je ne suis MOI que par l’AUTRE

qui me fait être,

il n’est LUI, le Monde,

que par mon JE

qui le fait se manifester.

 

Sublime jeu des Analogies

et des Correspondances.

Je suis un Monde

que le Monde révèle à lui-même

au motif qu’il m’accueille

et me fait une place

parmi la constellation des êtres.

 

Si je ne suis plus,

le Monde n’est plus.

Si le Monde n’est plus,

je ne suis plus.

 

Toute la certitude humaine

repose dans le regard,

 dans sa capacité à voir

le réel du Ciel,

l’étoffe du Nuage,

la nécessité de la bande de Terre,

 la souplesse du reflet de l’Eau.

 

Eau-Air-Terre-Feu,

ceux-ci, les Éléments,

sont les harmoniques

qui nous habitent

comme ils parent le Monde

des plus belles perspectives qui soient.

Que pense le Salin en sa pure immanence ?

Que pensaient les Paludiers

qui récoltaient l’or blanc ?

Que pensent maintenant les Voyeurs

qui rencontrent son beau et infini silence ?

 

Il y a encore beaucoup à penser,

beaucoup à regarder !

 Mais, ne serait-ce pas

un seul et unique geste ?

Nous regardons l’ample mystère

et nous sommes mystères nous-mêmes

car nous ne savons pourquoi nous vivons.

 A cette étonnante interrogation,

existe-t-il une réponse ?

 

Qui nous la donnera ?

La Terre en son manteau d’écorce

si doux à toucher ?

Le Ciel en son lisse apparaître ?

L’Eau qui coule à l’infini ?

Le Feu solaire qui inonde les corps,

les rend pareils à des jarres antiques ?

Mais qui donc hormis Nous

pourrait prononcer

les Paroles Essentielles

au terme desquelles connaître

cette Vérité qui flamboie

depuis la vaste nuit stellaire ?

Qui donc ?

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
7 mars 2021 7 07 /03 /mars /2021 09:11
Aube des temps (1° Partie)

‘Salins de Frontignan’

Hervé Baïs

 

***

 

Il faut partir de rien ou presque,

d’un souffle qui n’a quitté nulle poitrine,

d’une lueur encore dans le vague

de son bourgeonnement,

d’une hésitation d’avant la parole,

d’une latence au rivage du désir,

d’une image précédant la lumière,

d’un corps avant qu’il ne se fasse chair,

autrement dit du vol libre de l’Esprit

 à l’entour de ce qui, encore,

se vêt de Néant,

murmure à l’intérieur de Soi

les prémices d’un futur langage.

 

Grande beauté que ce temps sans temps,

que cet espace sans espace.

Tout demeure en soi

dans l’intervalle fécond du doute.

Tout flamboie du-dedans,

là où le silence bruit de mille promesses.

De Soi l’on n’est guère assuré.

Des supposés Autres l’on ne perçoit

que la possible esquisse.

 Du Monde l’on ne sent

que l’étrange présence,

bien au-delà du tumulte de sa peau.

 

Oui, du ‘tumulte’, puisqu’elle est

en voie d’apparaître, la peau,

et s’impatiente déjà de connaître ce qui,

 hors sa propre toile,

se dira des choses disséminées,

 ici et là,

 au hasard lumineux

des heures du sablier.

Tout est recueilli

en son germe

jusqu’à l’excès.

 

La clarté est une résine

qui sommeille

 au creux de la matière.

Le jour vibre, tout là-haut,

bien au-dessus des allées et venues

futures des hommes.

‘Futures’, ils ne sont pas encore venus à l’être,

assemblent laborieusement leurs fragments,

inventorient leurs hiéroglyphes

dans une pénombre préformatrice

de qui ils seront,

des spectres fuyant

vers le proche horizon.

 

C’est tout juste si le Ciel

 commence à exister,

il est ce halo sombre

 qui dérive lentement

parmi le désert des nuages.

Y aurait-il, quelque part, une oasis

où faire s’abreuver le peuple Céleste ?

Il est si éreintant de venir au Monde,

de tracer sa voie

dans le sillage blanc des Comètes !

Existe-t-il une pierre

où amarrer sa solitude ?

Il y a tant de fuites vers l’horizon

qui bascule loin des yeux,

peut-être n’est-il qu’une illusion ?

  

La suie est encore accrochée à l’Ether,

elle voile son éclat cristallin,

elle use sa transparence adamantine,

elle ponce ce qui, de la Vérité,

pourrait se dire,

qui se dissimule

dans les rets étroits

du mensonge

universellement répandu.

Oui, le mensonge existe

avant même que des consciences

 n’en aient formulé l’étonnant visage.

 Pourquoi mentir puisque le Monde

est Monde dans l’immédiateté de sa présence ?

Pourquoi dissimuler ce qui demande à se montrer,

cette beauté partout sur le point d’éclore,

entièrement donnée

à Ceux qui savent regarder ?

 Comment ne pas dire la douceur,

le blanc soyeux

qui lissent d’infinité le dôme zénithal ?

L’âme s’y ressource,

s’y repose de sa course aérienne,

puise à l’abîme cosmique

la substance de son éternelle durée.

 

Peu à peu cela s’éclaire,

peu à peu cela se met à parler.

Le ciel au nadir commence

à faire resplendir

la croûte virginale de la Terre.

En elle se lèvent des pliures d’argile,

en elle se sculptent des statues de glaise.

Ce sont nos Déesses chtoniennes,

celles qui nous hèlent,

nous invitent à la grande fête de la glèbe,

à la liturgie du sillon,

 au travail du coutre qui l’ensemence

de son glaive ardent.

 

Ô grande beauté de la Terre

que, bien trop souvent,

nous flagellons

de nos actes inconscients.

Sur elle l’arbre est posé,

il est son naturel prolongement,

il est prière adressée au Ciel,

douce invocation des dieux païens

qui firent le lit de la fascinante Mythologie.

 

   Une large bande noire traverse tout le paysage

depuis l’Orient jusqu’à l’Occident.

Elle raconte l’unisson des Hommes,

leur fraternel amour malgré leurs excès parfois,

leurs haines qui allument les guerres,

 leurs désirs de puissance

qui sèment les graines de la Mort,

vendangent têtes et corps,

 mutilent l’humaine destinée.

Mais, ces terribles Guerriers,

que ne voient-ils la faveur de vivre, d’aimer,

de partager son pain avec le Démuni,

de parcourir les sentiers bordés de haies

piquées d’aubépine blanche

avec le Chemineau,

ce Frère que nous croisons

sans même savoir que nous appartenons

 à la même famille,

celle d’êtres livrés à la finitude.

Ceci devrait nous rende sages, modestes,

Nous que la corruption saisit au collet

et nous réduit en poussière.

Il suffit de regarder devant soi

avec la confiance

de ceux qui sont lucides.

Alors ce que nous ignorions

surgit de l’abîme

et se donne avec la rigueur

attachée aux Choses Essentielles

 

  

Cernée de bitume

 - un reste de l’abîme ? –

la plaque d’argent du lac brille

à la manière d’une pièce de monnaie.

Mais la métaphore n’est qu’un pâle substitut du réel,

un genre d’écho de ceci qui est si fulgurant,

devenu presque innommable.

Le langage, parfois, s’essouffle

à vouloir énoncer la colline sur fond de ciel,

l’arête de la montagne aux confins de la vue,

le moutonnement de la mer

avec la caravane de ses vagues

 ourlées d’écume.

 

Partager cet article
Repost0
6 mars 2021 6 06 /03 /mars /2021 18:04
Forme en Solitude.

Œuvre : Laure Carré

 

   Cette œuvre, nous ne pourrons en cerner le contenu qu’au travers d’un chemin de l’imaginaire. Imaginons donc. La salle est claire, munie de hautes verrières où l’artiste a accroché aux cimaises ses créations récentes. Nous pénétrons dans l’enceinte. Nous sommes entourés de figures qui paraissent communiquer entre elles, tellement leur parenté de style est proche. Nous y apercevons des corps, des fragments de corps aussi, des géométries habitées par des hommes, croisement de pignons et de murs, nous y devinons un univers rassurant, une manière d’ordonnancement, entre elles, des choses, une familiarité, un jeu d’harmoniques composant un univers aves ses lois de fonctionnement, ses rythmes internes, ses logiques propres. Il y a apaisement à simplement regarder, à s’installer, soi-même en tant que corps dans cette géométrie pourvue de compréhension, disposant de points d’accueil, de repères pour l’esprit, de ressourcement pour l’âme. C’est ici, au creux de cette expérience intime, à l’écart du temps chronologique et mondain que nous voudrions nous installer. A demeure. Jusqu’à s’oublier, à faire de son corps une simple diversion de l’espace, un rouage huilé de l’heure, une fluidité allouée à sa propre reconduction. Mais de cela nous savons l’utopie et le risque, ensuite, de retourner dans l’existence. Alors nous mobilisons l’être que nous sommes, alors nous nous livrons aux déplacements, alors nous sommes vacants à toute inquiétude qui voudrait surgir d’un événement inaperçu.

Bientôt, l’événement est là qui s’installe dans la douce courbure du jour, y ouvre une entaille soudaine, un abîme dont la vacance est longue, infinie. « Solitude », tel est le nom qui a surgi, s’est imposée comme une impossibilité à être, là, dans le silence du lieu, là, dans la souple immédiateté des évidences esthétiques. Alors nous marchons autistiquement, sur la pointe des pieds, car le réel s’affirme comme une brûlure à laquelle se soustraire sans délai. Hors-sol, voici ce qu’il advient de nous à nous absorber dans la contemplation d’une image qui nous dépasse et nous intime l’ordre ou bien de rester et d’en assumer le risque, ou bien de nous absenter de la scène qui fait face et d’oublier ce que, parfois, la vision a d’insoutenable. Entre la chose qu’on regarde et soi, il y a nécessaire distance, recul afin qu’aucune confusion ne s’installe, qu’aucune fusion n’ait lieu qui nous aliènerait, nous déposerait de notre propre réalité pour nous remettre à celle de l’autre, ce danger.

Mais il faut parler de « Solitude » et procéder à son inventaire. Emettre du langage de manière à ce que cette médiation établisse des plans séparés, des aires distinctives, des discours autonomes. Si « Solitude » nous inquiète, c’est en raison de son étrangeté. Elle ne joue pas avec les autres images, elle ne fait pas écho, elle est enfermée dans sa surdi-mutité, comme l’est l’enfant dans sa « Forteresse vide », cerné d’ombres maléfiques et de clartés qui n’illuminent rien. Tout autour est le vide blanc du néant. Tout autour est la violente biffure de l’être que de sombres lavis assignent à domicile. Tout autour est le mur d’enceinte, cet épais trait noir qui enclot et délimite. Qui contraint à résidence ce qui, d’aventure, voudrait s’exonérer de la geôle originaire. Car, depuis la première parution sur le bord du monde, il y a perdition et renoncement à pousser sa propre effigie sur l’échiquier du destin. Constante dérobade, éternelle effusion au-dedans de soi, dans la citadelle que rien ne visite jamais. Espace monadique s’alimentant à sa propre source.

Mais regardons, mais détaillons ce qui peut l’être et saisissons-nous des bribes de compréhension qui voudront bien se manifester.

Forme en Solitude.

Visage absent, visage privé des sublimes prédicats attachés à son habituelle épiphanie. Nul regard, nulle profération d’une parole fût-elle économe, elliptique, furtive. Repliement sur soi du langage qui ne peut dire l’être-soi pas plus que l’être-autre. Nulle fable à l’horizon qui pourrait naître du mot suivi d’un autre mot. Nulle poésie qui s’élèverait de la puissance de la métaphore : eau des yeux, pupille d’obsidienne, dentelle des cils, pulpe des lèvres pareille à la cerise, plaine des joues que longe la palme du vent.

Visage de pierre, visage gemmatique replié sur son secret, tel le gisant dans la lumière avare de la crypte. Visage fermé aux sons du monde, ce chant venu du cosmos qui nous dit le mythe de l’origine. Visage sans visage s’annulant à même l’informe, l’invisible, énigme hauturière que ne percera ni le vol blanc de l’albatros, ni la dérive du nuage faisant sur le front sa trace de cendre et de sable.

Forme en Solitude.

Poitrine d’éphèbe que n’habite ni la tache sombre de l’aréole, ce signe distinctif de la féminité, ni la courbe du sein, cette image de la plénitude, du don, de la génération. Et ce bras amputé, cette privation du geste, ce rapt de la main qui caresse et salue, qui dessine et écrit, qui sculpte le monde en infinies modulations, en dresse la Carte de Tendre, parfois trace en l’air la forme de l’amour.

Forme en Solitude.

Et cet étrange bassin, ce recueil de la volupté, dont nous ne comprenons pas qu’il nous apparaisse dans sa face postérieure alors que le reste de l’anatomie se présentant de face en supposerait une autre figuration. Y aurait-il, soudain, surgissement de l’image étonnante de l’androgynie et alors notre lecture de ce qui paraît serait brouillée, sujette à de bien étranges errances, comme si l’être dans son irrésolution, tardait à se révéler de telle ou telle manière. Ce sexe que nous attendions comme le prodige qui ouvrirait l’histoire, lui donnerait suite, voici qu’il nous est refusé, tout comme nous est refusé ce pied laissant le personnage en sustentation, alors que l’autre pied, dans son étonnante cambrure, son effleurement à peine ébauché du sol fait signe vers un symptôme quasi-schizophrénique. Sortant du cadre de la peinture, il s’annonce au monde sur le mode de la réserve prudente, sinon sur celui du refus.

Forme en Solitude.

Cette représentation, si elle est esthétiquement belle, n’en pose pas moins la question d’une présence au monde sur un registre d’aliénation, de « folie » pour user d’un mot commun. Oui, sans doute s’agit-il de ceci et c’est pour cette raison que, dans notre choix d’un « musée imaginaire », la figure ici proposée s’isole dans une manière de sublime autarcie. Nu à l’état brut qui semble sortir tout droit d’une cornue alchimique non encore parvenue à séparer l’animus de l’anima, nous livrant cet être hybride qui nous bouleverse, nous interroge et nous place face à notre propre esquisse dans la polyphonie universelle. Comment apparaissons-nous aux yeux des autres ? Comme cette forme inachevée dont la métamorphose toujours opérante ne trouve son achèvement qu’à l’issue de notre aventure sur Terre ? Comme cette forme dont nos contours semblent nous définir avec exactitude, du moins feignons-nous de le croire, alors que le changement, en nous, fait ses continuels remous ?

Le problème, face aux choses du monde, est bien celui de poser la question en termes de « normalité » et de transférer cette vision orthonormée sur l’ensemble de ce qui fait phénomène. Or l’art n’est en rien « normal » et c’est du centre même de sa subversion qu’il nous invite à considérer le réel comme la forme mouvante qu’il est. Comme la forme génétiquement évolutive que nous sommes dont, jamais, nous n’arrêterons le cours qu’à la ramener à la simple abstraction du concept. Oui, nous sommes essentiellement vivants, c'est-à-dire constamment soumis à la remise en question. Parfois à l’intérieur de la citadelle. Parfois à l’extérieur. Et si la seule réalité-vérité était simplement la ligne de partage qui scinde les territoires en deux : forme de passage et rien que ceci ? « Forme en Solitude » puisque est en fuite, toujours, ce que nous approchons.

Partager cet article
Repost0
Published by Blanc Seing - dans art
5 mars 2021 5 05 /03 /mars /2021 18:20
Rives de beauté.

« La Paix »

Photographie : Livia Eléna Alessandrini

 

 

 

 

 

    S’éclaire de soi.

  

   Il n’y a nullement à chercher au-dedans de soi, dans quelque pli intime du corps, au sein du fortin de chair. Cela s’éclaire de soi, cela se donne comme signe de pure beauté, cela s’installe ici et là, dans cette efflorescence de brume, dans cette imperceptible montagne, dans cette langue de terre habitée par de fantomatiques arbres, dans l’étendue d’eau parcourue de la sombre ponctuation des canards, dans son friselis rencontré à l’approche souple de l’air. Cela se donne et jamais ne se retire le temps que la conscience en éprouve le moiré d’une soie, ses fils entremêlés dans la joie, le luxe de son étoffe. Cela vit et ne donne pas son nom. C’est à soi d’en reconnaître la discrète présence, d’éprouver l’inestimable don qui nous est fait de percevoir la jouissance dont elle est habitée à seulement être selon une faveur toujours renouvelée.

 

   Innommée.

 

   L’Innommée jusqu’ici, la mystérieuse apparition à la limite d’une visibilité, voici que l’on commence à la sentir, à en éprouver l’inimitable texture. L’Innommée se manifestant, alors  s’institue la nécessaire distance, la mise à l’épreuve, le regard juste. Mais dans la confiance, la disposition à recevoir, la gratitude par rapport à tout ce qui libère et porte l’âme en son habiter, cette plénitude qui jamais ne se dit en mots. Seulement en douces irisations, en effleurements, en palmes intuitives qui flottent dans l’aire libre de l’espace, dans la feuillée inventive du temps. L’Innommée ne pourra recevoir de prédicat qu’à la hauteur de cette exigence de retrait, d’effacement de l’ego (cette raideur, cette tension qui font de note présence une fracture dans le tissu du Monde), qu’à l’aune de cet effort de recul et de juste mesure du regard. Oui car c’est de LA PAIX dont nous parlons, non d’un étant contingent qui se dissoudrait à mesure de sa prétention à exister. Nommer la Paix, c’est nommer l’un des héritages les plus précieux. Comme l’on dirait le Bien, le Soleil, la Vertu, la Liberté.

  

    Abondance en acte.

 

   Mais nul n’est besoin d’approfondir notre quête de sens. Celui-ci apparaît de soi : c’est le destin des belles choses que de n’avoir pas à se dire pour rayonner. Une naturelle inclination à paraître dans la clarté, une adresse, un événement spontané qui ne ressortissent à aucune cause, aucune conséquence. Comme si, de toute éternité, cela planait au dessus de nous à la manière d’une comète d’argent traçant dans le ciel la courbe de sa belle aventure. Comme si la Paix était une évidence, une entente prélogique, un accord entre tous les « hommes de bonne volonté ». Une radiance à l’horizon des choses. Une œuvre accomplie. Une abondance en acte.

 

   Jamais d’emblée.

 

   Seulement cette quiétude ne nous est jamais acquise d’emblée. Il nous faut en apprécier la douceur d’écume, le rare, le précieux. Il nous faut une distance. Il nous faut le passage, la relation. De Nous à la Paix, de la Paix à Nous. C’est pourquoi, depuis la rive, dans une manière d’esseulement, cela commence à se déplier, à vibrer dans le discret, à se déployer telle l’ouverture de la sublime rose. Du paysage à nous, ce n’est alors qu’une seule et unique ligne. Nous lui sommes attachés par un fil invisible, portés par une indicible ferveur, déposés dans cet écrin qui ne semble là destiné qu’à nous accueillir, à nous déposer dans l’orbe d’une contemplation.

  

   Nous sommes ailleurs.

 

   C’est cela le sentiment de paix : être en relation directe avec les choses, sans reste, levé au monde à la faveur d’une harmonie qui devient notre propre calque. L’intervalle qui, de nous au paysage, du paysage à nous, s’installait tel l’infranchissable, voici que tout ceci se dissout, replie ses rayons, abaisse ses antennes, enroule le tapis sur lequel nous n’avancions pas, faisions du surplace. Si nous laissons droit à la vérité de la paix, la conséquence en est immédiate qui nous place en rapport direct avec la personne, la chose, la nature, le paysage qui nous regarde et attend d’être reconnu en tant que ce vis-à-vis qu’il nous tend, ce visage qui ne trouve écho que dans le nôtre. Accords réciproques des présences, fusion en l’unique de deux formes qui tendent l’une vers l’autre afin que deux mots isolés parviennent à s’entendre dans l’assemblée, le familier, la phrase qui synthétise et ouvre la possibilité à chacun, Soi, le Paysage, de se dire à la faveur de l’Unique.

   L’Unique étant le creuset où se fondent les affinités en une seule gemme qui éclaire le sens du donné, de l’immédiat, de la conjonction des différences qui deviennent de simples similitudes. De ce point de contact, de cette complicité amicale, la plus ancienne étymologie du mot « paix » témoigne : «concorde, tranquillité régnant dans les rapports entre deux ou plusieurs personnes». Deux indéterminations qui se côtoyaient pour devenir, d’un simple regard, l’espace d’une décision commune, d’un cheminement de conserve. Ma vision crée le paysage qui, en retour, m’assure de mon être, de la réalité à laquelle il recourt nécessairement pour assurer son fondement. Il est de la nature de la personne humaine de trouver une altérité de manière à ce que, de cet écho à elle renvoyé, quelque chose comme un sentiment d’indéfectible présence puisse surgir. Là seulement l’angoisse est mise en veille, le Néant éloigné.

 

    Sommes ailleurs.

 

   Ce qui est étonnant : nous n’avons pas quitté le lieu de notre présence et pourtant nous ne sommes plus à l’endroit de notre corps, nous sommes ailleurs, ici dans le ciel d’or, sur la pente nostalgique de la montagne, dans les membrures sépia des arbres, allongés sur la face de l’eau qu’habite cette belle fluidité, cette incision entre jour et nuit, cette vacance entre veille et sommeil, ce déjà songe qui n’attend que de nous entraîner dans le domaine d’Hypnos, là où se trouve le sans-limite où règne la paix puisqu’ici il n’y a plus d’aliénation, seulement le libre cours des choses dans la fluence docile des évènements.

 

   Libre entente.

 

   Être dans la paix au regard de la Nature c’est entrer en elle et la laisser s’insinuer en nous, sans contrainte, sans efforts, selon la pente d’une libre entente, selon le mode d’un accord permettant aux affinités de faire leurs confluences, de se reconnaître dans la dimension d’un voisinage immédiat. Dès l’instant où nous commençons à l’éprouver, à en ressentir l’incomparable caresse, la paix est le sans-distance avec les choses, l’amitié réciproque (toujours l’arbre, le chemin, la colline sont libres dans leur être par rapport au  nôtre même), la paix est bienveillance, heureuse concorde. Sérénité. Ce qui veut dire : sans trouble. La vue est claire qui unit dans l’éclat d’une identique conscience l’objet regardé et le sujet qui regarde. Plus de début ni de fin. Plus d’avant ni d’après. Tout se donne à tout dans la confiance, l’estime réciproque, la netteté sans faille. Sans doute l’image de la belle amitié est-elle celle qui, en la matière, résume à elle seule cette harmonie de l’Homme et du Paysage. « Parce que c’était lui, parce que c’était moi », disait Montaigne à propos de son inaltérable affection envers Etienne de La Boétie. Plus de condition de possibilité, d’affirmation du principe de Raison, d’argutie des Lumières. Tout ici coule de source et les deux Amis descendent le même fleuve jusqu’à la clarté sans fin de l’estuaire. Indicible qui tisse toute amitié des fils de l’invisible, si ténus qu’on ne les voit ni ne les touche, les estime seulement au gré d’une intuition, les devine à l’aune d’une émotion commune, les rencontre dans une félicité identique à vivre l’épreuve du temps, à confronter l’abîme infini de l’espace.

 

   Libre donation du monde.

 

  Lorsque la paix est rompue c’est entièrement de notre fait, en raison de notre conduite dominatrice, de notre tendance d’appropriement du réel, de notre volonté de puissance qui, le plus souvent, heurte de plein fouet ce qui est ici-devant sans possibilité aucune de résister à nos caprices d’enfants gâtés. Il faut, plus qu’un effort sur soi, plus qu’une mise entre parenthèses de son propre ego, une naturelle inclination à laisser venir et advenir tout ce qui vient à l’encontre avec la douce acceptation de celui qui sait toute la beauté du geste d’empathie, de l’emplissement d’être que constitue tout acte d’oblativité, de l’événement resplendissant qui se trouve nécessairement au lieu d’intersection des attentes, cette libre donation du monde qu’il nous faut accueillir en tant que notre ressource la plus sûre afin de nous situer au plein de l’humaine condition et d’en être dignes. Être n’est pas seulement être soi dans l’attitude naïve, mais ouvrir la clairière qui abritera l’Autre, le brin d’herbe, le rayon de soleil, l’aube bleue, la rive noyée dans la brume, la main de l’enfant qui cherche un guide. Tout ceci : ÊTRE, toute cette sublime polyphonie par laquelle se connaître et porter l’altérité à son plus fort coefficient de vérité.

  

   Figure de paix

  

   Le simple prodige de figurer au monde avec, en toile de fond, l’émergence du paysage ne laisse de nous interroger. Mais la paix, comme la liberté ou bien la beauté sont de si vagues concepts que nous en sentons la dimension proprement admirable sans pouvoir en définir les contours, dire le déploiement de leur essence. Il n’y a jamais simple superposition des états d’être, des sentiments, des sensations et ce qui pourrait leur correspondre dans l’ordre du langage. C’est seulement du fond même de l’intuition que cela s’éclaire et produit son flamboiement. Comment dire son amitié pour le lac, le ciel de cendre, l’aigrette blanche à contre-jour de l’heure sans chuter dans la déclamation lyrique, le facile état d’âme, la romance qui ne ferait que nous éloigner de l’objet de nos faveurs ? Alors, afin de ne nullement dire à côté, dans l’approximation ou bien la parodie, il ne nous reste plus qu’à recourir à l’image, à sa puissance, à l’éventail infini d’analogies dont elle est investie par nature.

 

Rives de beauté.

Photographie : Don Hong-Oai

 

 

   Combien cette sublime photographie de Don Hong-Oai, dans la plus pure tradition de l’art chinois antique nous émeut, nous reconduit au plein d’un sentiment esthétique dont l’homme contemporain, la plupart du temps s’exonère, préférant à cette contemplation la plongée dans l’univers virtuel des images fabriquées et des divertissements sans risques, sans enjeux autres qu’une pure illusion. De soi, des autres, du monde. Pourtant il y a tant à voir, à espérer de ce symbole de paix, de ce retour à une Nature originelle que la lumière touche avec la discrétion qui sied aux révélations, aux ravissements, aux essors qui portent notre esprit bien au-delà du factuel, en cette contrée immensément libre, féconde, où plus rien n’a lieu que la beauté.

Rives de beauté.

   De l’image de Livia à celle du Photographe chinois, la poursuite d’un unique sens : nous faire entrer sans délai dans cet indicible qui nous hante comme notre ombre nous suit sans même que nous en percevions l’ineffable présence. Parfois l’image a cette force d’évocation à laquelle le langage, fût-il subtil, ne pourrait appliquer ses habiletés. La parole est linéaire qui déploie les unes  après les autres les stances de sa démonstration. Parfois la fin de la phrase ne se souvient plus des mots-racines qui en ont fondé l’événement. Alors le sens s’épuise à mesure de son énonciation, raison pour laquelle l’exercice de constante relecture s’impose comme activité de synthétisation. Un mot chasse l’autre qui en appelle un autre et ainsi se déploie cette roue immense de l’interprétation qui est constamment à remettre à neuf, faute de quoi la formulation se dissout dans son propre procès.

   Bien évidement, mettre en rapport langage et image n’implique aucune espèce de hiérarchie. L’un évoque, l’autre montre, même si toute expression verbale est, en soi, geste de monstration. Seulement le pouvoir de l’image est plus immédiat, plus tendu vers une globalité de la désignation du réel. Chacun à sa manière, langage, image comblent le vide d’une connaissance en direction de laquelle tout sujet est tendu.

 

   Littérature, poésie, musique : trois états de la paix en son inépuisable ressource.

 

   * Littérature.

 

   Ecoutant Jean-Jacques Rousseau décrire la pure félicité dont il est envahi dans la « Cinquième Promenade » à la seule évocation du Lac de Bienne et, déjà, nous sommes avec lui, sur ces rives qui enchantent et mettent l’âme au repos :

 

 « …le pays est peu fréquenté par les voyageurs, mais il est intéressant pour des contemplatifs solitaires qui aiment à s'enivrer à loisir des charmes de la nature, et à se recueillir dans un silence que ne trouble aucun autre bruit que le cri des aigles, le ramage entrecoupé de quelques oiseaux, et le roulement des torrents qui tombent de la montagne ! »

  

   * Poésie.

  

   Lamartine dans le poème « Le Vallon » nous entraîne également dans le cœur de cette nature « amoureuse » dans le « sein » duquel (combien l’image est maternelle et maternante), nous trouvons réassurance, « silence et paix », ces points d’ancrage sans lesquels nous ne serions pas au monde :

 

« Mais la nature est là qui t'invite et qui t'aime ;

Plonge-toi dans son sein qu'elle t'ouvre toujours

Quand tout change pour toi, la nature est la même,

Et le même soleil se lève sur tes jours.

Voici l'étroit sentier de l'obscure vallée :

Du flanc de ces coteaux pendent des bois épais,

Qui, courbant sur mon front leur ombre entremêlée,

Me couvrent tout entier de silence et de paix. »

 

  

   * Musique.

 

  « Retrouve, mon âme, ta sérénité » : voici le bref commentaire que l’on pourrait faire du sublime « Clavier bien tempéré » de Bach, (Prélude et fugue en ut majeur BWV 846), ce chef-d’œuvre dont Schumann goûtait quotidiennement l’inépuisable nourriture. Il écrit : « La musique doit à Jean-Sébastien Bach autant qu'une religion à son fondateur », jugement dont Michel Rusquet précise dans « Le temps de Bach », que  « c'est à coup sûr en pensant avant tout au Clavier bien tempéré qu'il fit cette déclaration de foi ». Or déclarer sa foi est un acte d’une telle piété qu’il ne peut trouver son site que dans le calme, l’apaisement d’une âme libérée de toute contrainte, de toute aliénation. Un acte de foi est libre ou bien il n’est pas.

   Parlant de cette œuvre magistrale, Guy Sacre en fixe les points les plus essentiels : « Peu de musiques comblent si fortement la raison et le cœur ensemble (…) Ces pages qui se proposaient d'explorer le cercle de la tonalité, jusqu'en ses terres inconnues, ont fini par parcourir un atlas plus rare et plus important, celui des émotions humaines. Elles ne sont pas seulement chose de beauté, chose de savoir, mais jalons d'une quête, où le spirituel et le sensible se fondent indissolublement ; elles reflètent notre être dans sa prodigieuse et douloureuse diversité, dans ses ténèbres comme dans sa lumière. »

   Ici semble apparaître une contradiction qui entamerait l’image de paix que nous proposons au regard de cette musique. L’être reflété « dans ses ténèbres » semble faire signe vers le constat affligeant d’une déréliction. Mais penser ceci reviendrait à occulter la part de lumière qui lui est associée. Toujours la clarté possède son revers d’ombre. Une nouvelle fois il faut en appeler à la ressource de l’étymologie qui nous présente la paix comme ces «rapports calmes entre concitoyens, absence de troubles, de violence». Voici qui devient éclairant. Parler de paix c’est, en creux, faire surgir la figure du « trouble », de la « violence ». Aucune réalité ne saurait se donner sous les auspices d’une pureté sans tache, d’un idéal que rien ne pourrait remettre en question. Toujours, au fond du sentiment le plus pacifique, le souvenir d’une tempête, d’un déchaînement, d’une fureur. Il n’y a nul joyau existant au monde qui ne contiendrait en son intime l’empreinte d’une impureté. Ce qui importe c’est que dans le combat, dans l’affrontement dialectique, ressorte en propre avec suffisamment de pertinence la face éclairée, non celle sombre où se préparent de sournoises attaques.

 

   Musique, image, langage.

 

   Demander à la musique de témoigner d’un sentiment nous place dans la même perspective que celle de l’image dont le sujet  a été évoqué plus haut, essentiellement dans sa relation au langage. La musique est une forme qui enveloppe, totalise, synthétise alors que les mots se temporalisent d’une façon séquentielle, un mot chassant l’autre et le recouvrant de sa propre densité, l’occultant en quelque sorte. C’est pour cette raison qu’il est si difficile de faire le commentaire d’une image, d’une composition musicale. Là où les repères iconiques, les sèmes mélodiques s’annoncent dans la spontanéité, l’immédiateté de leur être, les phrases peinent à en rendre la saveur originelle. Jamais, entre musique, image, langage, d’équivalence formelle, seulement une manière d’écho, un cheminement parallèle, un essai d’approcher le cœur sensible du chromatisme, du polyphonique.

  

   Clavier bien tempéré - Du prélude.

 

   Ecoutant le prélude on est d’emblée saisis par l’inépuisable ressource du clavecin, sa naturelle disposition à nous appeler auprès du primesaut, du caprice, de l’imaginaire, de l’ouvert qui rayonne et s’annonce comme ce qui nous distraira de notre être, seule façon d’être en paix avec notre propre présence. Le clavecin, sa rutilante diction, la fluidité de ses heureux enchaînements ne laisse jamais de vacance où pourrait trouver à se loger la tristesse, fleurir les pétales vénéneux de la mélancolie. Tout si uni, tout si assemblé dans le recueil de soi, une note appelant une autre, une note jouant en écho avec sa voisine, mais aussi avec l’ensemble des autres notes, étonnante constellation par laquelle le sens se trouve accompli jusqu’en sa plus intime manifestation. On est constamment repris par la belle fluence du rythme, cette soie, cette évidente générosité, cette invite à une fusion de toute chose dans ce qui entoure et se donne à la façon d’une sphère, ce visage accompli où tout conflue dans un même ordonnancement. On est soi, on est la note ici, l’autre là-bas, l’étoilement de l’être en sa profusion. Oui car une telle musique dilate qui nous sommes et nous remet dans l’aire d’une liberté. Ecouter, c’est à chaque fois redécouvrir, faire l’expérience à neuf, explorer de nouvelles nuances, éprouver la gamme infinie des sensations. Jamais de rupture qui nous révèlerait notre dimension aporétique, jamais de faille par laquelle connaître la douleur d’une finitude. Pour autant nous ne les oublions nullement, les mettons en repos seulement.

  

   Ce lieu de pure félicité.

 

   Croit-on à un suspens et alors le prélude vient nous enlever notre doute, nous rassurer, nous pacifier. C’est le clair, le lumineux, le blanc, le cristallin qui s’annoncent comme tonalités fondamentales de l’être. Cela ressemble à un susurrement amniotique, reflet de notre habitat originel, liquidien, c’est la mesure pleine de grâce d’un lieu protégé, seulement accessible à la faveur du cœur, disponible à la pointe de l’âme. Nulle plaie, nulle blessure qui viendraient ternir ce lieu de pure félicité. A-t-on jamais mieux décrit la terre d’Utopie à laquelle nous rêvons tous depuis avant même notre naissance ? A l’harmonie qui coule du Ciel et enveloppe la Terre de sa parure si douce qu’elle est l’attouchement d’une joie, un flottement à l’intérieur même de ce qui se comprend sans qu’une souffrance conditionne son apparition : dépliement d’un calice de fleur immaculée dans le jour qui vient. Une fois le prélude entendu, il nous habite de l’intérieur, nous féconde, nous fait l’offrande d’un inépuisable sentiment d’existence, fertile, sans limites.

 

   Clavier bien tempéré - De la fugue.

 

   La fugue dont on dit qu’elle est la forme par excellence. Mais qu’est-ce qu’une forme ? En voici la définition première : « aspect visible de quelque chose, apparence extérieure ». Mais cette définition se heurte vite à un écueil. Cette chose dont il est question demeurera anonyme, insaisissable tant que nous n’aurons pas accès à son intérieur, là où se livre sa chair luxueuse, sa dimension parlante. Ainsi de la fugue qui demeurera sur le seuil de notre conscience tant qu’on ne l’aura pas appréhendée de l’intérieur. Ecouter de la musique n’est nullement se laisser effleurer par une mélodie, côtoyer par ce flux de sons qui fuit à mesure de son émission. Ecouter en son sens plein nécessite d’entrer en rapport direct avec ce qu’elle veut nous dire, éprouver sa pulpe interne, devenir soi-même un élément de cette fugue, être note vibrante, accord, harmonie. Être de la musique et le nôtre étroitement enlacés. L’un se nourrissant de l’autre. Musique et Nous sans partage, sans différence.

  

   Se réveiller de soi.

 

   Alors peut se laisser percevoir l’unique d’une expérience, l’exquis d’une manifestation qui nous concerne tout entier et nous révèle la dimension de l’art en sa force fécondante. Après l’écoute nous avons été augmentés de son mystérieux langage, nous en sentons les ramures mouvantes, en éprouvons le subtil parcours. Ecouter vraiment est ceci qui nous restitue à une cadence intime que nous avons peut-être perdue. Le temps présent est si opaque qui phagocyte notre être et le densifie, le réifie, tant est si bien que son poids métaphysique lesté par les ans ne nous questionne même plus. Ecouter la fugue est se réveiller de soi, entrer en communion avec cela même que nous avions laissé sur le bord du chemin, une juste compréhension des chose que revendique toujours la manière d’exister sur Terre.

  

   Métaphore ouverte.

 

   L’écoute de la fugue est soudain cette réalité tangible, infiniment présente qui s’écoule en nous avec sa persuasion de métaphore ouverte : libre gaieté du ruisseau qui court et bondit sous le frais des ombrages. Sur ses rives on devine des femmes en crinoline dans la mouvance du jour, des hommes en chemise, des enfants joyeux faisant tourner la corolle de leurs ombrelles dans l’air vif, printanier. Longtemps on demeure sous cette voûte criblée de lumière, longtemps on se laisse porter par la fugue enlevée, joyeuse, par ses trilles de notes cuivrées qui s’emmêlent et bondissent, évoquant la farandole enfantine, les rires clairs, les sons de cristal suspendus en grappes dans le ciel qui vibre et attend le prodige qui ne saurait tarder, qui a lieu sans délai entre lui qui s’illumine et nous qui resplendissons à seulement écouter la dimension de la pure beauté. Parfois comme une hésitation, une respiration qui se reprend, une voix sur le bord d’une confidence, une grêle suspendue puis cette pluie qui crépite et appelle à aller la rejoindre dans l’événement gracieux d’une surprise, dans l’indicible qui pourrait s’installer entre deux sons que le rythme emporte avec lui comme son essence la plus précieuse.

 

   Inépuisable ressource.

 

   Ici est le contraire de la stupeur, de l’angoisse fondamentale car tout demeure toujours ouvert, offert, immensément disponible. La mélodie, nous l’attendons, nous la devinons mais sa richesse excède toujours le pouvoir de tout imaginaire. Toujours un monde se présente dans l’inépuisable ressource de son être. Comment alors ne pas être en paix avec soi dès l’instant où toutes les tensions ont été résolues, les conflits écartés, les luttes intestines abolies ? Et puis « fugue » ne voudrait-il pas dire ici « jeu de l’amour et du hasard », cette « impression que chaque voix fuit ou en poursuit une autre », mise en scène subtile de l’attente, du désir vacant, du manque qu’une plénitude vient combler à la seule force de sa bienveillance, de sa délicatesse, de sa suggestion, son évidence plutôt que de son insistance.

  

   Art du contrepoint.

 

   La fugue ou l’art du contrepoint ne peut être qu’une mise en forme du mélodique et du mélodieux puisque son principe repose tout entier sur l’accord, l’alliance, la convergence affinitaire des voix plurielles qui en composent la trame. De ceci ressort un profond sentiment d’unité, de fusion, d’harmonie dont Jankélévitch se fait le messager dans « Le Je-ne-sais-quoi et le presque-rien » : « Le contrepoint lui-même a une âme, en ceci que le parallélisme de ses voix a été expressément réglé note pour note par une volonté musicienne qui fait chanter ensemble ou converser plusieurs parties mélodiques également expressives, et pourtant l'une sur l'autre brodées dans le colloque vivant de la polyphonie ». (C’est moi qui souligne).

   Or comment des situations de « chanter ensemble », de « converser », de « colloque » pourraient-elles avoir lieu en dehors d’une réelle et immédiate fusion, d’une entente, d’une coalescence des essences concourant au sentiment aussi rare que précieux d’une paix ouvrant le domaine de tous les possibles, à savoir être auprès des choses sans délai, sans distance, dans la chair féconde de leur paraître ?

   Des « rives de beauté » que nous propose Livia, au « Clavier bien tempéré » de Bach, en passant par la photographie de  Don Hong-Oai, le lac de Bienne de Rousseau, « Le Vallon » de Lamartine, c’est toujours de la même rencontre dont il s’agit, faire de la paix le creuset dans lequel l’humain, trouvant son propre, se révèle comme l’exception qu’il est, une singularité rejoignant un universel. Alors il y a accord. Alors il y a plénitude. Alors il y a SENS.

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : fugues & contrepoints
  • : Littérature - Philosophie - Art - Photographie - Nouvelles - Essais
  • Contact

Rechercher