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30 novembre 2021 2 30 /11 /novembre /2021 10:16
Regarder, ouvrir le monde

"REGARD 9"

 

Photographie  :  Patrick Geffroy Yorffeg

 

***

 

   Il faut partir du particulier, aller à l’universel, puis revenir au particulier afin que celui-ci, fécondé en son être par l’éloigné et l’essentiel, puisse se connaître en tant que cette singularité qui est le signe le plus patent de la personne humaine. « Regard », déjà le mot est beau en lui-même, selon la frappe distincte et claire de ses deux syllabes. Elles disent bien plus que leur simple phonétique. [Re] et c’est un geste de retour qui est initié. [Gard], et c’est l’acte de garder qui est évoqué. Mon regard est, en quelque sorte, le gardien de ce qui m’échoit comme mon lot unique, celui avec lequel je dois édifier qui-je-suis dans la plus grande des solitudes puisque mon parcours ne ressemble à nul autre, que mon Destin en a déterminé l’infrangible voie. Nous ne sommes libres qu’à nous inscrire dans la trace de nos propres pas !

   Autrement dit, « regarder » est porter sa vue au loin et faire retour au plein de son être, en son intime, de manière à ce que le travail de la conscience, au terme de la dialectique du proche et du lointain, s’empare du monde avec suffisamment de bonheur et y dépose son empreinte qui ne peut jamais être que cette esquisse de Soi et non d’un Autre. Tout signe du regard se dispose, par essence, à une confrontation avec l’altérité. Et l’altérité est le tremplin par lequel j’arrive à ma posture de Sujet. Ce qui se montre à mon regard est la différence même, ce par quoi je me dispose par rapport à ce qui me fait face et m’intime l’ordre de m’y reconnaître avec moi-même. Le regard est ce rayon sensitif qui part de qui-je-suis, mesure l’espace tout autour, y prélève maints indices qui seront les médiateurs d’un sens interne, non partageable, jamais identique aux expériences de vision de mes alter egos. Tout regard ne prend sens qu’à retourner en Soi, au cœur de la citadelle, là où il pourra être décrypté selon l’originalité qu’il est, sinon son étrangeté.

   Chacun s’accordera à reconnaître la prééminence du regard sur tout autre mode de donation de la présence. Ce que chaque sens sépare, analyse, décrypte selon le mode des catégories, la vision le synthétise en une manière de totalité qui, seule, peut satisfaire le large empan dont nous voulons qu’il nous délivre bien plutôt le vase archéologique en son ensemble, nullement les tessons épars qui nous égarent et participent à notre propre éparpillement, à notre fragmentation, elle nous porte sur les rivages insoutenables de la schizophrénie. Le toucher touche chaque chose l’une après l’autre. L’ouïe ne perçoit les sons que dans la succession, non dans la simultanéité, laquelle ne serait, si elle devait jamais s’actualiser, que l’incompréhensible bruit de fond du monde. Le goût procède par division des saveurs. L’odorat établit une hiérarchie des fragrances. Seul le pouvoir de voir est panoptique, polyvalent, polychrome, polyphonique (et toute la kyrielle des « poly » imaginables) et les yeux qui explorent sont portés bien au-delà d’eux-mêmes dans chaque geste de la vision. Cette dernière, la vision, est le mode du connaître par excellence, le mode au gré duquel peut se lever le déploiement du concept, s’élargir notre préhension des choses. Tragédie de l’aveugle : il ne possède ce qui apparaît qu’à la mesure d’une sommation des sens dont le principal, le principe unificateur, lui échappe totalement. S’est-on déjà interrogé sur le paysage que l’aveugle « voit » ? Pour un Voyant, ceci est pur mystère qui frôle l’aporie. Peut-être est-ce ceci le tissu de toute aporie : se pencher sur le monde depuis son immense margelle et n’apercevoir jamais qu’un vaste océan noir parcouru du vent incalculable des abysses.

   Mais il faut laisser là la théorie et aller voir de plus près ce prodige de la vue, en citer quelques déclinaisons humaines. Ainsi nous approcherons-nous de l’âme dont on dit que les yeux sont le miroir. Cependant affirmer ceci est n’encourir aucun risque au simple motif que nul ne sait ce qu’est l’âme et donc proférer dans le vide revient à peu près à ceci, se réfugier sur de hautes cimes que le brouillard occulte aux yeux des Vivants. Je ne sais si l’âme existe, si les yeux en sont la porte d’entrée. Mais, en tout cas, il est une expérience existentielle des plus douloureuses qui soient, elle consiste en une radicale impossibilité : nul ne peut confronter bien longtemps le regard d’un Autre que soi, pas plus que sonder son propre regard dans le miroir n’est un acte sans danger.

   Mais d’où vient donc cette étonnante étrangeté ? Est-on, soudain, en vue directe de l’Être, ce Rien, ce Néant dont la seule évocation est vectrice d’une angoisse sans fond ? Où bien est-ce notre Esprit qui nous toise et nous met en demeure d’être conforme à une éthique ? Ou bien encore notre Conscience dont « l’instinct divin » nous effraie et nous renvoie dans le corridor le plus sombre de qui-nous-sommes ? Oui, les yeux sont un pur mystère. Oui, les yeux, nos propres yeux nous mettent au défi d’exister, hommes en tant qu’hommes. Oui nos yeux s’érigent en juges suprêmes, nous ne pouvons en soutenir bien longtemps la manifestation. Non seulement nos yeux dits « normaux », mais aussi bien les yeux des Autistes, ils sont vides et sondent le froid et lointain cosmos, pareils à ces Moais de l’Île de Pâques que l’Ether semble avoir soustraits à leur pesanteur de pierre. Ils sont là et irrémédiablement ailleurs. Or l’ailleurs n’a ni forme, ni contours, si bien que l’on peut s’y réfugier et longuement disserter à son sujet.

   Yeux des Existants, ils sont les perles translucides où s’illustre, de la plus belle manière, la vérité. Un regard de vérité est droit, non troublé et les paupières ne cillent nullement d’être confrontées à quiconque. Yeux des Existants, ils sont des lacs d’altitude, de claires ondes dans lesquelles se reflètent les nuages, parfois légers, heureux, parfois sombres, ils infusent en eux toute la tristesse du monde. Yeux des Existants, ils sont le prodige de la conscience, le feu de la lucidité, rien ne leur chappe qui fait sens et ouvre la marche de l’univers en son inégalable faveur. Yeux des Existants, ils sont les portes closes/décloses, elles nous disent l’épiphanie de l’Être mais aussi sa réserve, son refuge en des fonds inconnaissables. Yeux des Existants, ils sont le Chiffre Majuscule, celui de la centralité du regard qui efface toute autre présence, le reste du visage s’y abîme dans l’unique d’une simple joie. Yeux des Existants, ils sont l’aimantation suprême, le Dire en sa constante beauté, ils profèrent le langage le plus subtil qui se puisse imaginer. Yeux des Existants, ils sont à la confluence des signes, ils les fécondent, ils leur donnent espace et vie. Yeux des Existants, ils sont les braises vives au motif desquelles l’intelligence vient à affleurer, se révéler sur le mode de la discrétion. Yeux des Existants, ils sont le Tout de l’Être. Qui donc pourrait dire mieux que cette Parole silencieuse, elle est notre supplique la plus patente, celle que nous adressons à l’Aimée, à la fleur, au rivage de la mer, aux collines qui tremblent sous le vent ?

   Yeux de l’Art en sa plus belle cimaise. Yeux apaisés à la belle teinte cuivrée de Marie de Médicis peinte par Agnolo Bronzino. Yeux exorbités, terrifiés du personnage du tableau « Tête de méduse » du Caravage. Yeux vides qui sondent l’innommable de « Tête aux tresses », dite « La Nymphe », dans un grès mésolithique-néolithique de Belgrade. Yeux qui visent l’extérieur mais aussi retournent à l’intérieur du massif de chair chez « Homme et Femme enlacés », pierre et plâtre de l’art suméro-akkadien. Yeux doux, attentifs, altruistes tels que figurés dans « Deux époux de Pompéi », au temps de la Rome Antique.  Yeux clos soumis à une impérative rétroversion, ardente méditation du « Prêtre de Xipe Totec » au Mexique. Yeux de pure intelligence du portrait de Diderot par Charles-André dit Carle Vanloo. Yeux de Vincent Van Gogh où percent, en un seul et même élan, génie et folie, « Autoportrait de 1889 ».

   Nul ne peint mieux la climatique des sentiments internes que les globes des yeux, ils sont une sémantique anatomo-physiologique que redouble le ton fondamental de l’individu, la marque insigne qu’il attribue aux choses qui se posent devant sa conscience. Quiconque a vu le regard bouleversé d’une enfant triste, quiconque a vu le regard passionné d’une amante, quiconque a vu le regard plein de pénétration du savant, quiconque a vu le regard suppliant et vide du condamné à mort, rien de ceci ne saurait être oublié qu’à accepter sa propre perte dans les fosses carolines de l’indifférence, dans les douves sans fond d’une inhumaine condition. On pourrait longuement épiloguer sur les vertus des yeux, s’entraîner à interpréter leur taille, leur couleur, les signes qu’ils profèrent comme on le ferait des hiéroglyphes d’un Test de Rorschach et encore se présenteraient à nous mille détails dont nous n’aurions immédiatement aperçu la richesse.

   A vrai dire, tout regard est insondable en raison même du fait que, jamais, nous ne possèderons la clé qui nous permettrait d’en saisir l’ultime signification. Et il est heureux qu’il en soit ainsi, qu’une part de mystère demeure en ce siècle de technoscience où tout est étalonné à la mesure du calculable, de la précision arithmétique. Toujours, aux objets qui méritent notre plus grande attention, il faut ce halo de secret, ce coefficient d’énigme, cette ombre portée du silence. C’est ceci, cette marge d’incertitude qui fait de l’humain aussi bien sa grandeur que son exception. Devant l’inaccessible et l’abyssal des yeux, demeurons humbles et adoptons la seule attitude possible, celle de l’étonnement, ferment de tout questionnement. Regarder est ouvrir le monde à condition cependant que le regard soit droit et dénué de quelque intention que ce soit. Sans doute le motif des yeux est cela même qui se prête le plus à la marche souple de l’intuition. Ce qui est précieux ne se peut saisir que dans l’effleurement.

   L’image que Patrick-Geffroy Yorffeg a choisi de soumettre à notre entendement sur ce thème de la vision est une image tout à fait significative des nombreux sèmes qui s’y impriment dans la discrétion d’un soupir. La coiffe qui se confond avec le ciel de l’image nous dit, en termes retenus, l’abri nécessaire à apporter au regard. Tout regard, par nature, est fragile. Au simple motif que, confronté à l’extérieur, sous ses modes divers, grâce, amour, violence, haine, générosité, retournant en lui, il est chargé de ces lourds contenus qu’il lui est intimé de métaboliser car, jamais, l’on ne peut amener le réel en-soi, dans la violence ou la finesse de son dire. Constamment, il nous faut réaménager ce que nous saisissons du tangible qui nous fait face pour l’accorder à nos plus exactes affinités. Ce sont bien nos propres affinités, ces miroirs de-qui-nous-sommes qui nous déterminent en propre et nous livrent au monde dans la dimension de notre singularité. Nous sommes un particulier dans l’universel et ce n’est qu’ainsi, de cette manière souple, fluente, que nous pouvons nous inscrire dans le cours des choses : il est le nôtre toujours en partage avec la grande marée des flux du vivant.

   Le front est large, dégagé, lumineux. Il est le site dans lequel le regard s’inscrit. Il est, en quelque manière, prélude à la vision et c’est pour ceci qu’il lui est demandé de venir à nous dans la plus grande pureté, pareil à une neige qui effacerait toutes les imperfections du paysage. Les deux traits des sourcils, semblables à un signal, à un sémaphore, déjà attirent notre regard sur ce qu’il y a à voir : ces yeux homologues qui reflètent nos propres yeux. Deux consciences se rencontrent dans un colloque singulier qui ne peut être qu’émotion, saisie de l’être-présent au foyer même de sa présence. Notre propre présence s’accroît de celle de l’Autre et c’est cette fécondation qui se donne sous le beau nom « d’humanisme ». C’est bien notre caractère humain fondamental que de reconnaître l’Autre, de lui donner assise, de l’exposer comme ce qui, en soi, est le signe le plus haut. Or seul le regard peut ce prodige à la mesure de la lueur transcendante qui en traverse l’aire donatrice de sens. Voir est signifier en sa guise la plus élevée. Pour cette raison et pour nulle autre, il nous est imposé, en tant qu’hommes et femmes, d’apprendre à voir, de doter notre vue des qualités du cristal de diamant. Vue, sous mille facettes, qui déploie le tout de ce qui vient à notre rencontre comme la faveur à nulle autre pareille de l’exister en sa mission la plus essentielle.

   L’arête polie du nez, l’amorce de la plaine des joues, tout ceci apparaît sous ce même jour lisse, tranquille, sous cette lumière diaphane qui est l’émergence de l’âme en son image éphémère. Deux larges cernes gris entourent les yeux. Deux zones de transition entre le blanc immaculé où rien ne se dit et la tache sombre des yeux où tout se dit et se retient cependant sur le bord d’une parole. Car les yeux, au sens strict, n’articulent rien, demeurent dans une sorte de mutité. D’où leur force, leur puissance. Ce n’est nullement le bavard qui retient notre attention, bien plutôt le discret, celui qui, depuis la pupille de ses yeux, dit en mode crypté le souci de son être. C’est à nous, qui faisons face, de lire, d’interpréter au plus près ce langage tranquille, feutré, il est le gage le plus sûr de la personne en sa vérité. Ces yeux de l’image sont si doux, si rêveurs, empreints d’une généreuse sensibilité, aussi, d’emblée, sommes-nous enclins à penser celle qui en est la source à la manière d’une porcelaine rare brillant sur fond d’un rassurant clair-obscur. En tout clair-obscur, par essence, se donne la lumière, se réserve l’ombre. A nous d’avancer à la rencontre. C’est le mode même de notre avancée qui nous mettra en rapport le plus étroit avec la magie incarnée qu’est toute personne humaine.

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26 novembre 2021 5 26 /11 /novembre /2021 10:38
Fusion du Soi en Soi

Photographie  de Patrick Geffroy Yorffeg

" La Lectrice "

Vallée d'Aoste " - Italie 2017

 

***

 

   Soir. Le jour n’est plus qu’un mince fil sur l’horizon des pensées. Une simple élévation venant prononcer quelques mots avant que le silence ne recouvre toute chose de son aile d’écume. Dans les antiques demeures de pierres on ne bouge guère, on est en attente de ce qui va advenir qui dira son être sur le mode du retrait. Certes l’on n’est nullement seul dans ce paysage originel du Val d’Aoste. Partout des cœurs homologues battent au même rythme, partout des mains étreignent des copeaux de lueur, partout des attentes se lèvent qui ne sont qu’attente de Soi dans la trame usée du temps. Pas seul. Du plus loin viennent encore quelques hautes figures, elles disent ce qu’est la Nature en son inestimable fond. Elles sont le Grand Combin avec ses plaques de névés, ses arêtes d’ardoise grise qu’une fine brume recouvre. Elles sont Le Grand Saint-Bernard avec ses lacs aux eaux d’acier gris-bleu. Elles sont le Grand Paradis, ses bouquets de feuillus vert-amande. Elles sont le Cervin, sa haute pyramide poudrée de blanc. Elles sont L’Emilius, ses rochers bistres qui tutoient la course libre du ciel. Ce sont toutes des formes antécédentes du recueil logé au plein de la nuit germinative, de la nuit fécondatrice du songe des hommes. Ces formes, jamais l’on ne peut les ignorer, les remiser au fond de quelque puits mémoriel. Toujours elles viennent à vous avec leur charge de puissance, puis soudain, leur étonnante légèreté, lorsque le crépuscule les touche, les noyant dans une manière d’insaisissable aquarelle. Ombilicale liaison à ce qui est hors les murs, qui façonne en vous l’esquisse même de votre esprit.

   La maison est dans l’ombre, immergée de toutes parts en cette vague si sombre, on la croirait annonciatrice de quelque fin. Un vent léger glisse le long des arêtes des pierres. Quelques bruits encore de la vaine agitation des hommes. Quelques images venues du majestueux Cervin, elles habitent les Existants en toile de fond, en décor d’une scène intime, personnelle, dont on a oublié la présence, l’habitude est si forte qui ponce tout et reconduit l’arbre, le rocher, le fin nuage, le torrent à une sorte d’invisible conque aux limites si imprécises. La maison est dans l’ombre, comme retirée dans son sommeil le plus profond, le plus réparateur. Maintenant c’est le silence qui se donne comme la seule parole audible. Il y a un genre d’accroissement de l’être de la nuit, une amplification de son intensité, une pluralité de son rayonnement. Comme si le monde alentour n’existait plus qu’à titre de vague hypothèse, une nuée d’oiseaux dans le ciel gris d’automne.

   Une seule pièce sort de l’anonymat nocturne, une seule pièce dissout doucement le lac de ténèbres, l’éclaire en son sein d’un faible halo à peine plus haut que le doute ambiant. Les murs, les meubles, le décor sont de la couleur éteinte des feuilles mortes. Ou bien d’une terre située dans quelque mystérieux ubac. Une nuit insérée dans une autre nuit. Le globe blanc d’une ampoule, le rectangle d’une table, l’accoudoir d’un fauteuil, seuls éléments qui reçoivent la lumière, la réfractent alentour dans un genre de pure distinction, d’élégance économe de ses moyens. Une forme humaine, oui, une Silhouette Féminine, à contre-jour, se donne comme la seule présence. Le massif ombreux de la tête repose sur le bras gauche à demi replié. Un fauteuil est supposé. Une lecture imaginée. On devine l’angle d’un livre, son léger reflet dans la nuit qui avance.

   Lectrice est attentive dans sa posture soucieuse. Lectrice est entièrement peuplée des mots qui la visitent. Sa chair est identique à une amphore dans laquelle se seraient déposés, depuis des temps immémoriaux, une ambroisie, un onguent, une nourriture rare, le corps s’en trouve dilaté, agrandi, porté au plus haut de son intime manifestation. Mille ruisselets de joie, nullement perceptibles pour quiconque n’en a jamais éprouvé la subtilité, tracent leur voyage sous l’immédiate résille de la peau, dans l’épaisseur fécondée du derme. C’est un incroyable sentiment de s’appartenir en totalité, de s’accroître jusqu’aux limites extrêmes de son être, de vivre ce fameux « sentiment océanique » si bien décrit par Romain Rolland (il traverse nombre de mes écrits), semblable à une nervure hautement signifiante, existentielle, porteuse d’un destin ouvert, lumineux.  

   Mais, maintenant, il nous faut donner un cadre aux mots qui s’épanouissent et transportent Lectrice au sein même de sa propre vérité, là où la beauté est souveraine, là où tout conflue, là où tout s’assemble, si bien que l’ailleurs ne serait qu’une erreur de parcours, un genre de comète perdue à même son erratique giration, une course folle en dehors des limites du cosmos. Ce que Lectrice lit réellement, bien évidemment, nous ne pouvons le savoir. Cependant faisons-lui le don d’un texte de haute poésie au sein de laquelle elle retrouvera le secret même de ses plus belles affinités. Car toute beauté s’unit aux beautés homologues. Toute beauté particulière n’est que le reflet de la beauté universelle. Donc nous lui offrons un court extrait de « Neiges » de Saint-John Perse :

    « Et puis vinrent les neiges, les premières neiges de l'absence, sur les grands lés tissés du songe et du réel ; et toute peine remise aux hommes de mémoire, il y eut une fraîcheur de linges à nos tempes. Et ce fut au matin, sous le sel gris de l'aube, un peu avant la sixième heure, comme en un havre de fortune, un lieu de grâce et de merci où licencier l'essaim des grandes odes du silence. (…)

   Cette buée d'un souffle à sa naissance, comme la première transe d'une lame mise à nu...

Il neigeait, et voici, nous en dirons merveilles : l'aube muette dans sa plume, comme une grande chouette fabuleuse en proie aux souffles de l'esprit, enflait son corps de dahlia blanc.

   Et de tous les côtés il nous était prodige et fête. »

   Ce texte est, en effet, « prodigieux » de puissance manifeste, seulement à ceux et celles qui veulent bien s’y rendre attentifs. Ce texte est un texte de naissance qui, avançant dans la plus grande discrétion, atteint sa plénitude en seulement quelques mots simples. Nous allons en faire un rapide commentaire qu’ensuite nous attribuerons à Lectrice en tant que ses propres pensées. D’abord ne se donnent, qu’en se retenant, les nervures invisibles du rien, si bien que l’on pourrait penser le monde nullement venu en son être. Neige, ciel gris, ces poudroiements avant-coureurs du réel, ces tissages aériens du songe, sont des signes de virginité, de pureté insigne, de réserve avant même que quelque chose ne s’annonce de l’ordre de l’événement, d’une parution, d’une épiphanie qui bourgeonneraient depuis les lointains du temps et demeureraient dans le réticule serré, où, captifs, ils jouiraient de cette réserve même, de ce suspens infini.

   Puis tout viendrait à soi avec une manière de logique interne, de mouvement à peine perceptible, de douce opalescence. Quelque chose se lève du rien et c’est le souffle de l’esprit lui-même qui fait corps, qui fait chair dans le réel, mais dans le genre d’une effectuation prudente, de donation hésitante car tout semblerait, à chaque instant, pouvoir rejoindre la conque originelle, sans douleur, sans regret, à la manière dont un enfant abandonne son jouet sans même prendre la peine de se retourner. Mais si l’éclosion a lieu et elle a effectivement lieu dans le Poème de Saint-John Perse, la « grande chouette fabuleuse … enflait son corps de dahlia blanc », cette expansion de l’oiseau nocturne est liée à sa vision claire qui dissipe la nuit et fait venir la lumière, croissance de toute chose et origine de toute connaissance. Ce qui demeurait dans l’initial, le matinal, neige, absence, sel, tout ceci parvient au site même de son ouverture, tout se déplie et continûment se ressource en soi. Le dahlia ne s’ouvre qu’à se relier à l’empreinte primitive déposée en elle par la présence de la chouette. Processus métamorphique constamment renouvelé au cours duquel le ruisseau ne trouve sa justification qu’à s’alimenter à sa source.

   C’est ainsi qu’il nous plaît d’imaginer Lectrice, manière de totem nocturne, oscillant d’une forme accomplie (le dahlia) à une forme fondatrice (la chouette), et vivant de ce subtil mouvement, il est ce en quoi, là, au milieu de la nuit, Lectrice est ce qu’elle est : fusion de Soi en Soi et nul autre motif qui pourrait survenir au titre de prédicat. Lectrice, confondue avec ses plus efficientes affinités, ne déborde nullement de soi, occupe la situation exacte dont son être tire sa signification la plus profonde. Immergée au plein de sa lecture, Lectrice s’octroie un monde qui, non seulement lui est familier, mais bien plutôt un monde qui la constitue en son assise, dont elle ne pourrait soudain différer qu’au risque de son être. Ici, même la passion est dépassée puisqu’il y a cristallisation au sein même de la texture des mots, puisqu’il y a jonction avec le langage, puisque Lectrice est Langage, condensation de l’essence de l’humain en ce qu’elle a de plus singulier.

   Il y a ce qui demeure à dire sur le mode d’une compréhension sur-le-champ donatrice d’un indépassable sens. Ce qui est à voir ici, un phénomène de haute amplitude qui affecte Lectrice en sa chair même. Parfois, au tout début de la lecture du poème, il y a écart, creusement d’une faille et les mots ne deviennent nullement préhensibles d’emblée. Ils résistent, s’opposent de tout leur poids hiéroglyphique, ils pullulent, petits signes noirs qui nous mettent au défi de les saisir, d’en faire la provende dont notre esprit pourra s’agrandir et conquérir des terres de haute lutte. Lectrice en son intime posture est cette attente du dire en sa vocation essentielle. Sa conscience s’arrime à la matérialité des mots, à leur enveloppe externe. Il n’y a pas encore d’ouverture suffisante afin de traverser les signes, de les vivre du-dedans de leur être. Puis, soudain, tout s’éclaire, tout surgit de soi dans le caractère de l’évidence. L’intuition portée à son acmé a gagné le site interne du lexique : fusion de Soi en Soi.

   Les mots qui étaient pure matière, voici qu’ils se spiritualisent, l’esprit de Lectrice connaît une manière de réification comme si elle-même était mot en son mystère, mais aussi en son rayonnement. Auto-fécondation de l’être-lectrice de la Lectrice qui connait le poème de l’intérieur, dévoile son essentialité, s’instaure avec la Parole cardinale dans le sans-distance. Si neige, absence, sel, étaient initialement de simples abstractions, des motifs au large de Soi, les voici maintenant constitutifs de qui-elle-est, l’une des plus belles déclinaisons de la Littérature qui donne à l’humain sa brillance et trace le chemin d’une félicité sans retard. Alors plus rien n’existe, de ce qui est hors langage : le Cervin, le Grand Paradis, l’Emilius ne sont plus des amas de roches, des bouquets de végétation, tout au plus sont-ils des mots qui jouent en écho avec le « sel gris » du texte, avec la fabuleuse esthétique du Poème. Lectrice elle-même est poème en attente du jour. Y aurait-il destin plus heureux, trace plus lumineuse ?

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22 novembre 2021 1 22 /11 /novembre /2021 10:33
Les Enténébrés

Image : Léa Ciari

 

***

 

   Les Enténébrés, les Ombreux, les Nocturnes, c’étaient les noms synonymes que l’on pouvait adresser à cette race indécise qui hantait les corridors de l’exister. Bien évidemment, les nommer ainsi, telles des déclinaisons et des pertes d’une belle clarté, résonnait à la façon d’une euphémisation du réel. Combien, en effet, ces êtres de suie et de bitume ne pouvaient qu’être affligés des pires maux qui fussent, ceci était une certitude qui paraissait, en son fond, indépassable. Nous, Hommes et Femmes de droit regard, autrement dit assignés à une constante vérité, comment pourrions-nous nous inquiéter du sort de ces malheureux qui semblent condamnés à errer, leur vie durant, dans les catacombes obscures de la Caverne platonicienne ? Ils sont si éloignés de nous que leur coefficient d’invisibilité se renforce de cette distance et c’est tout juste si, déjà, ils ne se fondent dans les coulisses étranges du Tartare.

   Mais, préalablement à une plus profonde méditation, il convient de les placer devant nous à des fins d’exploration de leur propre site. Seulement de cette manière ils nous apparaîtront bien plus déterminés en leur fond et, nous-mêmes, pourrons-nous nous accroître, par simple contraste, de cette Entité Ombreuse dont nous espérons que notre geste nous arrachera aux inconvénients de ces zones pour le moins équivoques. Donc l’ombre est longue, portée au recueil d’elle-même. Donc l’ombre est étroite, si bien qu’en sa densité rien ne semblerait pouvoir prendre forme. Donc l’ombre est souveraine, excluant qui que ce soit ou quoi que ce soit, en elle arrivés. L’Ombre veut la plénitude. L’ombre veut la royauté. L’ombre veut l’effacement de tout ce qui n’est elle. Bien entendu, l’on ne peut que penser au Néant en personne, lui attribuer ce corps faisant si peu de concession aux couleurs. Hors le noir opaque, impénétrable, seule une teinte de marron assombri par l’obscurité d’un sous-bois, seule une lourde terre de Sienne inclinant vers sa propre hébétude. Et l’on pense, bien évidemment, à la climatique du Hollandais Rembrandt, à ses autoportraits ne sortant de l’ombre que pour y mieux retourner, anticipation du voile de la Mort posé sur un visage qui lui est destiné de toute éternité. Et l’on pense aux scènes bibliques du Caravage, à ses personnages à peine issus du ténébrisme ambiant, ils semblent apeurés par une trop vive lumière, ils semblent tellement tissés d’ombre, traînant derrière eux le fardeau de leurs péchés. Et les références seraient innombrables de la vassalité de la peinture de tous les temps à cette dimension refermée sur elle-même, un genre de sépulcre rappelant à l’homme la précarité de sa propre condition.

   Ce qui fait la force de cette image, c’est bien son pouvoir de révélation qui, en même temps, est pouvoir d’annulation. Une offrande nous est remise d’une main que l’autre ôte à notre naturelle curiosité. Ici se dit en mode pictural le principe même de la vérité selon les Anciens Grecs, cette sublime alèthéia, laquelle ne surgit jamais qu’à mieux se retirer. Désoccultation/occultation qui est le lieu même de notre permanente errance, de notre suspens tout juste au-dessus des formes, sans jamais en pouvoir saisir la matière toujours en fuite. Alors, est-ce pur dénuement que ceci, ce clignotement qui d’abord inonde notre vue, puis nous plonge aussitôt dans la cécité ? Est-ce privation à la mesure de laquelle nous ne serons que des êtres démunis, des nomades marchant de désert en désert sans pouvoir trouver le lieu de leur bivouac ? Est-ce malédiction et figure de l’aporie au terme de laquelle il eût mieux valu ne nullement exister, hanter seulement les coulisses, ne jamais entrer en scène ?

    Non seulement toutes ces questions sont inévitables, mais elles sont nécessaires. Si l’Ombre nous questionne si violemment et nous place face aux contradictions de notre destin, c’est bien au motif d’une symbolique analogique nous disant l’Ombre tel le deuil infini de-qui-nous- sommes, nous rayant, en quelque sorte du Monde, nous remettant en de profondes oubliettes où rien ne nous parviendra qu’une chute à jamais dans un vide sans fond. Oui, proférer ceci est remettre le sort des Existants au pur tragique que ne peut qu’alimenter un cruel désespoir. Mais cette pensée arrive-t-elle au bout d’elle-même ? N’est-elle obstruée dans sa marche en avant par un savoir de l’Ombre qui serait, non seulement insuffisant, mais déjà vicié en son principe ? Car ne considérer l’Ombre qu’en elle-même, à partir d’elle-même, constitue l’achèvement d’une méditation à son sujet. L’Ombre en tant qu’Ombre est une coquille vide, un oursin privé de son corail, une parole que nul mot n’anime.

   Ce qui est en tous points remarquable, dans l’ordre de la compréhension, c’est bien l’ambivalence du réel, son rythme scandé par le ton binaire, son visage à double face (Janus n’est guère éloigné), son clignotement, ses allers et retours entre des rives opposées, son passage constant de ce qui n’est nullement elle à ce qui elle est. Aussi est-il facile de postuler ceci : l’Ombre est le non-réel, la Lumière est le réel. Nous n’aurons alors énoncé que du factuel, que de l’expérience d’un sensible qui, tantôt nous plonge dans la nuit, tantôt nous fait surgir au centre du jour. Cette bi-polarité est si évidente qu’elle en devient franchement inconnaissable. Qui donc n’a jamais éprouvé la scansion du nycthémère, l’apparition du soleil puis celle de la lune, qui n’a donc jamais ressenti, en soi, le trajet de la lumineuse comète puis la nuit immense qui lui succède pareille à une taie ?    

   Mais rien n’est plus têtu que l’ordre des évidences. A trop avoir connu l’alternance des saisons, nous finissons par en oublier toute la richesse, le prodige qu’il y a à passer du bourdonnement estival au silence hivernal. Ce qu’il nous faut redécouvrir en nous, tous ces passages, ils sont la rhétorique de l’exister, ils trouvent leur analogie dans l’intervalle qui existe entre les mots, seules ces différences sont porteuses de sens. Etrangement, mais effectivement cependant, c’est bien l’écart qui est signifiant, lui qui met en relation, pose le processus dialectique, fait surgir les tensions, fait se lever la scène immense des signes et des formes. Ceci est inscrit en nous à l’intérieur des deux bornes qui délimitent notre vie : Naissance, Mort, sémantique minimale et terminale de tout cheminement terrestre. C’est donc dans ce pli discret, dans cette manière d’aube ou bien de crépuscule qui signent le basculement d’un mode de présence à un autre que se donne le motif de toute signifiance. Il faut donc être à la lisière des choses, sur ce genre de fil du rasoir si étroit mais si précieux, il nous dit le lieu de notre être.

   Seulement, méditer l’Ombre est en même temps penser la Lumière. Nulle rupture en leur venue, une seule et même continuité. Ce que l’esprit humain, par excès de rationalité, catégorise, le réel l’unifie dans l’immédiateté de son être. Ainsi n’existe-t-il aucun hiatus, nulle césure qui placeraient, à tel endroit la densité ombreuse, à tel autre l’ouverture lumineuse. Le réel, toujours, se donne en un geste unique dont nous ne percevons plus les traits que sous la forme de schémas, de tableaux, de limites, de séparations.

   Le phénomène de l’enchaînement des choses, de leur suite naturelle ne nous échappe jamais qu’à l’aune de l’insuffisance de notre regard. Ce qu’il faut imaginer, c’est le passage de l’ombre à la lumière sous la figure du chiasme ou, si l’on veut, métaphoriquement, du Ruban de Moebius. L’ombre qui s’étalait et proliférait, voici, soudain, qu’elle procède à son propre retournement (« renversement des valeurs », selon le lexique nietzschéen), que sa torsion se résout en lumière selon des gradients de plus en plus affirmés. Ceci, cette effusion de l’ombre en la lumière explique pourquoi toute vérité peut se métamorphoser en mensonge et tout mensonge en vérité. Comment, autrement, à l’exclusion de ce revirement, pourrions-nous expliquer le lieu même et la possibilité d’une ouverture des choses se donnant, aussitôt, en tant que fermeture ? Ce que l’ombre en sa léthé, en son oubli, retenait en soi dans la mesure de la négativité, le [a] privatif biffant cette négativité la fait se retourner en positivité, à savoir en a-lèthéia, en vérité, en pure lumière. Une constellation ténébreuse se connaît sous le visage d’une constellation de clarté. Ce qui était celé arrive à son propre décèlement. Ce qui n’avait nulle présence trouve son épiphanie et se met à rayonner.

   Ceci, nous ne le comprendrons jamais mieux qu’à faire porter notre raisonnement sur le couple vice/vertu. C’est lorsque nous renonçons à l’ombre de nos vices que peuvent s’éclairer nos vertus et c’est lorsque nos vertus régressent que nous nous adonnons à nos vices les plus singuliers. Nous sommes des êtres que, toujours, suture un raphé médian symbolique, comme si notre réalité somatique plaçait d’un côté, en pleine lumière, la face de nos mérites, plaçait de l’autre côté, dans la ténèbre, la face cachée de nos perversions. Qu’est-ce donc que l’éthique, sinon le fléau qui, n’oscillant plus de Charybde en Scylla, parvient à trouver son juste équilibre, là, au centre même du renversement, au foyer du chiasme, façon exacte d’habiter le monde ?

   L’ombre, nous ne pourrions la chasser de nos préoccupations qu’à renoncer à la moitié de nous-mêmes. La vigueur, la puissance infinie de nos archétypes, ces spectres de la nuit, nous déterminent en notre fond, tout comme la clarté de la conscience nous place face au monde en mode de désocclusion, d’ouverture, dans le plus pur surgissement de la lucidité, ce savoir de notre monde intime et du monde qui s’ouvre à l’horizon de notre regard. Le problème que pose la confrontation de l’ombre et de la lumière n’est rien de moins que celui, synthétiquement considéré, de l’altérité. C’est bien au motif que je suis seul, immergé dans ma propre nuit, que je recherche continûment ce tout autre que moi dont j’attends que sa flamme, me touchant, me délivre de mes habituels fantômes, me place en orbite autour de qui-je-suis afin que ma vue, devenue panoptique, le tout des choses vienne à moi, que mon propre éparpillement s’assemble en un lieu du possible, de l’accompli.

   Toujours les ombres sont présentes pour notre plus grand bonheur. Elles déterminent notre impatience de connaître, notre soif de savoir. Si le monde était immédiatement lumineux, si tout se donnait à découvert, nous n’aurions plus aucun motif de porter, au bout de l’étrave de notre conscience, tous les secrets et les mystères qui n’existent jamais qu’à nous hisser au sein même de leur être. Tout autant pour l’Amante qui ne demande qu’à être effeuillée. Se présenterait-elle à nous dans le plus simple appareil que nos yeux, spontanément, se détourneraient d’une esquisse n’ayant plus rien à nous apprendre que le lieu de sa nudité, de son propre dénuement. Toute avancée sur le sentier existentiel est constante défloration, geste sacrificiel par lequel l’ombre provisoirement terrassée nous fait le don de sa plénitude interne. La nuit est la mère du jour. La nuit est la parturiente d’où procède le jour. N’est jamais en voie d’accomplir le geste de mise au monde que Celle-qui-est-dense, opaque, retirée dans le silence de sa propre chair. La Genèse ne nous apprend-elle, qu’à l’origine, avant même que toute chose ne paraisse, c’était bien le règne de la Nuit qui était omniprésent :

   « Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre. La terre était informe et vide : il y avait des ténèbres à la surface de l'abîme, et l'esprit de Dieu se mouvait au-dessus des eaux… »

   Deux millénaires de civilisation judéo-chrétienne ont si bien gravé en nous cette nécessité d’une antériorité de la Nuit, que nul ne pourrait s’en dispenser qu’à biffer, en lui, toute trace de culture, c’est-à-dire à retourner dans la graine inféconde de sa primitivité. Oui, nous sommes des Nocturnes qui n’avons pu accéder à notre propre clarté qu’au terme d’un travail profond, sans relâche, véritable activité d’exhumation de ce qui, en nous, obscurcit notre âme, la laissant esseulée dans un univers sans mémoire.

   Le nocturne en nous : la partie immergée de l’iceberg de notre subconscient, mais aussi toutes ces sites du monde qui, pour toujours, demeureront ces « terra incognita » dont nous aurions voulu connaître la belle et juste présence. Le nocturne en nous : le secret que sont les Autres, mais aussi le secret que nous sommes à nous-mêmes car notre propre introspection ne suffit pas à réaliser un impossible inventaire. Le nocturne en nous : tout ce passé fossilisé, logé au cœur même des pierres dures, ces silex tranchants, polis, qui brillent de toute la force de leur mutité. Le nocturne en nous : toutes ces paroles en attente que jamais nous ne prononcerons, que nous enfouirons quelque part en un inaccessible endroit. Le nocturne en nous : ces sensations dont nous eussions souhaité qu’un jour elles pussent nous atteindre, qui flottent au loin, qui faseyent et nous disent le lieu de leur éloignement. Le nocturne en nous : le deuil des êtres chers, ils ne nous visitent plus qu’à la manière de clichés plongés dans le révélateur flou du temps. Le nocturne en nous : ce Soleil que nous découvrons au sortir de la Caverne, ce Souverain Bien qui nous aveugle et nous intime l’ordre de rejoindre les autres Prisonniers, ceux qui ne vivent que d’ombres et ne connaissent que leurs hallucinantes images. Le nocturne en nous ; le Soleil réel, celui qui nous dispense ses bienfaits et nous inonde de sa pure joie, ce Soleil qui brûle sa puissante énergie, qui sera un jour épuisée, alors il n’y aura plus qu’une étoile morte dispersant ses fragments dans la vaste et inhospitalière nuit cosmique, il n’y aura plus de regard lumineux visitant les hommes que déjà nous ne serons plus depuis longtemps.

   La belle image enténébrée de Léa Ciari nous dit-elle vraiment tout ceci ou bien ne s’agit-il que de « plans sur la comète » qui se perdent au large du monde ? Tout sens, par nature, est plurivoque. Pour nous, aujourd’hui, en ce lieu, en ce temps, voici le visage qu’il nous tend comme sa vérité la plus haute. Mais qu’est-ce qui vient à nous des profondeurs de l’image ? Qu’est donc la valeur symbolique de ces visages happés par la nuit comme s’ils devaient retourner à quelque antériorité de la Genèse, disparaître à même leur paraître. Biffure de l’être en sa venue même à l’apparaître.

   Mais approchez-vous, sondez de près ces énigmes. Ce que l’on peut déchiffrer de leur étonnante posture hiéroglyphique : de mystérieux masques africains, des apparitions de scènes bibliques, des attitudes christiques, des êtres en méditation, des orbites ouvertes sur un insondable espace tout comme ces curieux personnages de l’art suméro-akkadien, leurs yeux sont vides qui sondent le Rien, autrement dit qui interrogent le Tout par une étrange inversion du regard.

 

Qui sont-ils ?

 Qui sommes-nous ?

Seule la question

et rien d’autre au-delà !

 

 

 

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19 novembre 2021 5 19 /11 /novembre /2021 09:41
A la confluence sidérante des signes

Image : Léa Ciari

 

***

 

   Les signes, les signes partout en grappes compactes, en essaims rutilants, en amas pluriformes. Et le Soi, là-dedans, immergé jusqu’au plein de son être.

 

Comment se retrouver,

tracer les limites de Soi,

 ne nullement se disperser

parmi la foule diaprée

des choses et des mondes ?

 

   Il y a toujours une grande souffrance à s’éparpiller ainsi parmi le tumulte de l’Univers, Soi visible dans l’invisible de l’Immense et du non-préhensible. On avance, on marche sur la liane étroite du chemin, on se dirige vers le plein et l’ouvert de la lumière, là où l’on croit se trouver, serti dans le logis même de sa certitude, plongé au coeur singulier de sa graine existentielle.

    On avance sur le chemin, on ne se retourne nullement en direction de son passé, on veut infiniment tracer, ouvrir, faire se déployer l’arche immense de l’Avenir, amener le futur au lieu de sa présence. Mais plus on progresse, plus le projet recule et ne se dévoile à nos yeux inquisiteurs qu’un Vide qui nous inquiète et nous intime l’ordre de retourner au lieu de notre Origine. Mais l’Origine est si loin, là-bas au-delà de la courbe des yeux, au-delà des frontières de la mémoire. Certes, on perçoit bien une vague lueur, un genre de flamboiement discret, une projection d’étincelles dans sa propre nuit primitive et sans doute est-on en deuil de ceci, mais jamais le temps ne s’inverse, jamais le temps ne rétrocède vers le passé. L’éternel retour du même est un curieux cycle qui ne profère rien que le présent, le présent, ici et maintenant, par lequel nous nous sentons approximativement exister un peu plus que le destin de la simple diatomée incluse dans sa lentille de verre.

    On progresse parmi la jungle des signes. On les écarte du bout des doigts. On les disperse devant soi à la manière d’un nageur qui fend l’écume de ses mains jointes afin que, son corps s’insinuant dans la travée ainsi ouverte, la chair puisse connaître la sensation qui la rend frémissante, impatiente de savourer la prochaine brasse, le prochain site d’une parenthèse de l’eau. On nage dans la Grande Mare Universelle, on s’ébroue parfois, on plonge dans l’eau tumultueuse des signes, on les veut, on les désire et les craint à la fois.

 

Les signes, ce sont eux qui ouvrent notre monde,

c’est l’alphabet par lequel tout vient à nous dans l’ordre du sens.

  

   Signes des mains qui saluent, étreignent, tracent sur la page blanche les mots sacrés de la poésie. Mains qui fécondent l’Amante et la portent à cette feuille d’Amour dont elle est la nervure essentielle. Je ne suis que le limbe fragile en attente de Celle qui va me révéler à moi-même comme celui que je suis dans la silhouette féconde du jour. Signes du corps, ils sont le morse au gré duquel nous appelons l’Autre et lui demandons de nous reconnaître, afin que, reconnus, nous puissions nous éprouver comme Forme réelle avançant sur le sentier de sa singulière humanité.

   Signes des pieds, ils arpentent avec conscience le sol de poussière où se déposent les traces de la belle archéologie humaine. Signes, déjà, de la Préhistoire, empreinte du pied humain dans le limon des grottes, dans sa nuit confuse. Un premier geste est posé qui ensemence le trajet des Erratiques Figures, il sera émaillé d’immenses joies, mais aussi taché des drames qui, partout, surgissent et terrassent la vie, parfois, la portent au bord d’un extrême péril.

   Le Ciel est très haut, impalpable dans son émail polychrome, assemblage subtil d’une touche légère d’aigue marine, d’un poudroiement céleste, de la nervosité d’un cyan, de l’éclat d’une turquoise. Ciel signe des dieux, Ciel signe qui nous convoque à la simple joie ouranienne, alors que Nous, les Terrestres, sommes plongés dans cette glaise dont, à peine, nous émergeons. Ciel de haute destinée, il toise les hommes que nous sommes pour nous dire sa propre vastitude, notre infinitésimale effigie parmi les interstices des jours. Ciel de haute venue, il voudrait nous entraîner dans le site de sa pure beauté. Nous le voudrions mais notre nature n’est nullement de l’ordre des Anges ou des Séraphins et notre vol, qui se voudrait hauturier, se solde toujours par une chute à la manière d’Icare.

   C’est notre fierté constitutionnelle, l’idéal que nous avons chevillé au corps qui prononcent les mots mêmes de notre condamnation. Nous voudrions la suprême envergure et nos rémiges, la plupart du temps, sont soudées qui nous maintiennent à la surface des choses, non au-dessus d’elles, là où l’Esprit s’anime à la manière de la Rose multiple des Vents. Nous voudrions devenir, par la simple grâce de notre souffle, cette vigoureuse Tramontane balayant le plateau des garrigues, ce Mistral érodant les cailloux de la Crau, ce Sirocco abrasant ce sable des dunes mais, le plus souvent, nos prétentions se résument à être un simple et tiède zéphyr qui lisse tout juste la batiste de la peau du monde, et s’éteint, quelque part, en un endroit innommé.  

   Le Ciel, peu à peu descend en direction des hommes, comme s’il voulait se mettre à leur portée, leur éviter de dresser l’échelle de Jacob pour rejoindre Dieu en personne. Car nul ne peut se rallier à que ce qui n’existe que dans l’imaginaire des Existants. Peu à peu, le ciel se décolore, devient aquarelle légère, à peine un gris perle et d’étain dans la brume des nuages, à peine une touche plus soutenue, dans le genre d’un gris acier, pour rejoindre le domaine des Erratiques et des Privés d’orient. Là, à la limite infrangible du Ciel et de la Terre, là où la lumière se fait plus vive, une Illisible Silhouette se cristallise, se fige comme si elle voulait signifier l’impossibilité d’une marche en avant, une halte là, un étrange suspens, à la manière du vers d’un poème s’arrêtant à la jointure de l’hémistiche.

 

Comment se retrouver,

tracer les limites de Soi,

ne nullement se disperser

parmi la foule diaprée

des choses et des mondes ?

 

   Comme si, perdue en son être même, cette Silhouette cherchait ailleurs qu’en son intime, un Répondant qui lui affirmât la nécessité d’une route à poursuivre, l’impératif d’un désir à faire briller, l’obligation existentielle d’un Soi-hors-de-Soi, c’est-à-dire d’une manière d’Absolu pour lequel se mettre en quête afin de ne nullement désespérer, de ne demeurer sur le bord ultime de la faille. Elle-qui-hésite, elle clouée au centre du rayonnement de la lumière, elle qui semble dépossédée de tout, n’est-elle, plus que jamais, privée d’elle-même, sans réelle coïncidence avec son être propre ? Il en est ainsi des Egarés-sur-Terre, nous tous en réalité, la plupart du temps ne le sachant pas ou bien l’éprouvant dans une sorte de vertige flou, nous ne faisons que murmurer, en notre enceinte de chair, à bas bruit, telle une sournoise maladie, les mots essentiels du Poète des Cimes, Friedrich Hölderlin disant dans le poème « Mnémosyne » :

 

« Un signe sommes nous, vide de sens »,

  

   et ceci résonne à l’infini depuis notre naissance jusqu’à notre mort sans que, jamais nous ne sachions bien en résoudre la farouche énigme. C’est ceci qui alimente notre angoisse originelle, sape les fondements mêmes de nos certitudes. Nous ne sommes que des colosses aux pieds d’argile, des châteaux de sable que le flux, sans cesse, vient battre de sa langue mortelle. Que cela s’écroule en nous, certes nous le sentons, mais avançant avec le temps, nous ne possédons plus l’écart qui nous permettrait de connaître la juste mesure de notre désarroi. Nous l’éprouvons à la façon d’un fourmillement interne, toujours déporté de sa propre venue, nous l’attendons ici, dans ce pli de la chair, cette ride, mais il est là, dans ce bourgeonnement impérieux de l’âme qui ne connaît nullement le lieu de son assise. Tout est toujours en tumulte de soi et rien d’immuable ne vient jamais dont nous pourrions tirer quelque profit, quelque repos. Nous sommes des processus alchimiques qui, jamais, ne rencontrent leur Pierre Philosophale. Seulement un bouillonnement dans d’étranges cornues et nos oreilles sont saturées d’un ébruitement sans nom.

   De part et d’autre du chemin, le fouillis des ramures des arbres, ils sont les doigts que la Terre destine au Ciel en une sorte de supplique. Disent-ils la douleur du Monde en laquelle s’enchâsse la douleur des hommes ? Emboîtement gigogne d’un sens toujours à rechercher, il brille, loin devant, dans le genre d’un inatteignable arc-en-ciel, d’une pluie de météores, des cheveux d’argent d’un feu de Bengale.

 

Comment se retrouver,

tracer les limites de Soi,

ne nullement se disperser

parmi la foule diaprée

des choses et des mondes ?

 

   Le Soi, où est-il ? Ici, il y a peu, il y avait le fouillis inextricable d’une jungle, ici il y avait la belle et fourmillante canopée traversée de ses oiseaux de feu, de ses plumes d’opale et d’émeraude, parcourue du cri joyeux de ses primates aux bonds prodigieux. Du sol s’élevaient des lianes géantes, on les eût dites infinies, voyageant parmi le ciel et bien au-delà. Le Soi, où est-il ? La jungle s’est effacée. Les hautes tours de verre de la suffisance mondiale ont eu raison d’elles. Mirage des mirages, des nuages immaculés s’y reflètent, des désirs humains s’y abîment, des sourires, des espoirs y trouvent leur étincelante tombe. Où sont-ils les signes qui font s’élever les hommes à leur dignité d’hommes ? Que sont-ils ? Ces herses de verre dressées contre le libre azur ? Ces cabanes de tôles rouillées qui servent d’abri au peuple assiégé d’un constant dénuement ? Ces barres des néons multicolores qui rythment la nuit de leurs éclats syncopés ? Ces milliers de confluences d’automobiles, de cyclomoteurs, de véhicules de toutes sortes qui zèbrent les rues de leur étrange agitation ?

 

Où sont-ils les signes des hommes ?

  

   Il faut dépasser la nappe chatoyante des couleurs. Il faut s’extraire des mouvements désordonnés des immenses agoras humaines. Il faut passer outre cette immense désarticulation du Monde. Il faut s’immerger au plus profond de Soi et rejoindre ce qui, en l’homme, est ineffaçable, à savoir les fondations sur lesquelles il s’est appuyé pour prendre son essor. Il faut revenir aux signes premiers, ceux qui, encore nous parlent du plus loin, certes leur parole s’est affaiblie au point de devenir incompréhensible, mais jamais il n’est trop tard pour en redécouvrir le sens. En eux est entièrement contenue la pure merveille d’exister. Alors il n’est que temps de se vêtir de ses habits d’archéologue, d’essuyer la poussière afin d’en faire émerger ce qui est si près de nous mais que nous avons remisé en quelque sombre endroit de la mémoire, Les signes premiers. Il faut en revenir aux initiales inscriptions du geste humain déposées dans la matière.

 

A la confluence sidérante des signes

En revenir à la proto-écriture, aux traits élémentaires inscrits sur la nacre des coquilles : un ovale et un demi-cercle pour un œil ; deux lignes qui se croisent et une tache scindée en deux pour évoquer l’animal.

   En revenir aux caractères cunéiformes sumériens que le stylet imprime dans l’argile molle, tout un monde y figure en miniature, nous y compris.

   En revenir aux étonnants hiéroglyphes égyptiens. Ils nous disent la bouche, le pied, le cobra, le vautour, le roseau fleuri, ils nous disent le monde des Pharaons qui est aussi le nôtre dans ces glyphes aussi simples qu’immédiatement perceptibles.

   En revenir à l’alphabet phénicien, à ces signes aussi rudimentaires qu’esthétiques, ils nous montrent en quelques lignes à peine ébauchées, la maison, le bâton, le poisson, le crochet, le mur, la roue, la main, les premiers êtres du Monde que nous rencontrons de manière à pouvoir nous inscrire, précisément, dans ce registre existentiel de la Terre qui est notre originelle demeure.

   En revenir enfin à ces caractères primitifs Grecs, simples dessins d’une grande beauté à partir desquels s’édifiera l’écriture alphabétique, sillon originel d’une Civilisation qui sera aussi, en héritage, la nôtre, celle qui nous a portés à qui nous sommes, ici et maintenant dans le pli ouvert de notre destin.

   Nous venons de là, nous sommes de curieux palimpsestes qui avons biffé le lieu de notre provenance. Mais eux, les signes, n’ont oublié ni leur site d’origine, ni les hommes que nous sommes qui en figurons les nécessaires Répondants. Pouvons-nous faire autrement que de répondre à leur silencieux appel ? Nous n’avons guère le choix que de reconnaître, en ces signes modestes, notre propre ligne de vie. Ne les sentez-vous fourmiller en vous, vous qui lisez, s’agiter à la façon d’une meute joyeuse libre d’elle-même, enlacée à votre propre chair ?

 

 

 

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17 novembre 2021 3 17 /11 /novembre /2021 09:47
Les Champs Phlégréens

"et puis, rester sans mots..."

Image : André Maynet

 

***

 

   Chacun le savait, la Terre était peuplée d’Erratiques Figures. Nul ne s’en émut jamais, au motif que vivre, exister, n’était qu’errer d’un bord à l’autre de l’abîme et tâcher de n’y sombrer que le plus tard possible. Ainsi, les Erratiques s’usaient-ils dans des tâches mondaines, piocher l’argile de son jardin, faire ses provisions, ravaler l’enduit de sa façade, aller au marché, faire un brin de causette au coin de la rue. Pour autant le monde n’allait pas plus mal et chacun cheminait cahin-caha à l’intérieur de son outre de peau sans se poser trop de questions. Tant et si bien, qu’après des siècles de routine et d’éternel retour du même, l’avancée des Existants paraissait fixée à jamais dans cette activité monotone, pareille au rythme de la respiration, aux battements du cœur. Comme si, au-dessus des Etranges Figures, un Destin avait posé une main impérieuse dont nul ne se serait défait qu’à s’extraire lui-même de sa propre condition. Or, bien évidemment, ceci était inenvisageable car personne ne souhaitait s’hypostasier dans le statut de l’animal ou celui de la plante. Chaque jour qui venait mettait ses pas dans les pas de la veille et la clepsydre faisait chuter son chapelet de gouttes dans le silence immémorial des grands espaces.

   Cependant les Grands Espaces, précisément, se donnaient aux hommes selon leur inclination singulière. La plupart d’entre eux, qui se nommaient « Les Ombreux », n’attachaient aux dits Espaces qu’une attention fugitive, pareille à celle que les Distraits portent sur les dentelles de fils de la Vierge disposées au bout des brins d’herbe en leur semence hivernale. Ceci aurait pu résonner à la manière d’une cinglante aporie si, en quelque endroit du monde, ne s’étaient levés des visages bien plus enclins à découvrir l’espace libre de la clairière, le trait brillant du rivage, l’écume des vagues, la phosphorescence de la Lune sur les toits d’ardoise. Ces deniers se nommaient, dans la plus grande simplicité qui fut, « Les Lumineux ». Certains prétendent que ces Lumineux étaient éclairés de l’intérieur, à la manière de lampions de fête et que, jamais leur lueur ne s’éteignait, toujours un Officiant se détachait du cortège pour ranimer la flamme et la douer d’une réelle éternité.

   Et comme les vertus de la dialectique consistent à mettre en rapport le différent et montrer les formes selon leurs plus visibles contrastes, maintenant le temps est venu de dire ceci à propos de la Terre et de ses plus estimables épiphanies : chacun la porte en soi, la Terre, certains dans l’opacité d’une vision, d’autres dans la transparence. Mais il faut, pour rendre notre propos plus parlant, devenir ces nomades aux yeux brillants qui, de pays en pays, découvrent les lieux qui leur sont destinés. Alors c’est ceci qui apparaît :  

 

Les uns voient, dans les vaches Ankole du Burundi,

dans leurs immenses cornes en forme de lyre,

 l’émergence même du Sacré ;

d’autres n’y aperçoivent

que les herbes folles de la savane.

Les uns visent, dans les pirogues fines, élancées du Congo,

le destin d’un Peuple ;

d’autres s’arrêtent aux reflets de l’eau noire au-dessous des coques.

Les uns devinent, dans les pitons parfaitement réguliers de Sainte-Lucie,

les motifs de l’élégance ;

d’autres ne sont sensibles qu’au piémont en son illisible présence.

Les uns sont fascinés par l’étincellement du Mont Kailash ;

d’autres demeurent en ses ébauches de pierres,

ses éboulis tout en bas de la pente.

Les uns se réjouissent à la vue des Champs Phlégréens,

aux brumes légères qui s’élèvent de la Solfatare ;

d’autres n’y devinent qu’une vague fumée sans nom bien précis.

  

   Maintenant il nous faut avancer avec le Peuple des Erratiques Figures, côtoyer aussi bien les Ombreux que les Lumineux. Ici est une grande procession qui va à la découverte du Monde. Ici, bientôt, le Peuple se divisera en deux parties inégales : l’une, la plus nombreuse, se perdra parmi le luxe clinquant de ce qui n’advient qu’à titre de décor, jamais ne se lève dans la mesure d’une Haute Parole. L’autre, vous l’avez deviné, tissée de la belle clarté des Lumineux, des Rares, explorera tous les recoins du visible afin qu’un Chant Poétique se hisse du réel qui donnera aux yeux leur brillant, à la peau son éclat, à l’amour son langage.

    Les Lumineux sont vêtus de la longue jupe des Derviches Tourneurs. A mesure qu’ils avancent sur le chemin de la Découverte, à mesure qu’ils laissent entrer en eux l’aventure mystique de l’Être, de grands cercles girent à leur entour dont ils sont le centre de rayonnement. Entraînés par l’irrésistible force de Coriolis, les Adeptes sont hors du temps, hors de l’espace, dans une région insaisissable où l’insaisissable précisément est leur lieu et la scansion subtile de leur âme. Le défilé des blanches jupes se découpe sur l’image d’un haut plateau, une manière de falaise qu’entaillent de profondes gorges. Toit autour d’eux, sur de vénérables pierres, la danse infinie du peuple des pétroglyphes, ils disent les vertus du Très Ancien, de l’Archaïque en son inestimable faveur.

  Progressant, les Lumineux savent qu’ils vont rencontrer la Pure Beauté, qu’elle sera là, devant eux, à la limite du tangible, longue irisation qui fécondera leurs yeux, les portera au rare du diamant, millier de facettes pareilles à un halo du jour, à une blanche écume, à un bouton de rose dans la stance unique de son déploiement. La Beauté est là, ils le savent depuis leur barbe courte taillée au carré, des fils d’argent en traversent l’heureuse toison. Ils le savent depuis le cuir tanné de leur peau, il est un maroquin mystérieux brillant dans le clair-obscur d’une bibliothèque. Ils le savent depuis la prunelle de leurs yeux qui prélèvent les gouttes intérieures d’une unique présence afin de la porter au-dehors, là où encore le secret est plus grand parce que trop ouvert, trop dispersé aux quatre vents de la curiosité.

   Ils pénètrent dans une profonde gorge. Une étrange lumière bleue zénithale coule du ciel à la manière d’une sourde résine. Ils chantent. Mais leur chant est intérieur, tissé en quelque pli reculé de la chair. Seules leurs lèvres entonnent silencieusement l’hymne qui les traverse dans le genre d’un feu follet. On en voit de rapides lueurs, elles détourent leurs visages, le présentent telle une effigie sur une pièce de monnaie. Portés par le chant, leurs pas sont légers, leurs bottes de peau touchent à peine le sol, lévitation symbolique avant la réelle, celle qui libère l’Esprit, le fait flotter au-dessus du corps, juste une plume, un duvet. De chaque côté, de hautes falaises de grès rouge veinées de jaune par endroits. Les Ombreux, on devine leur lourde marche harassée, loin, bien au-delà de la courbure des yeux. Ils ont si peu d’importance, une poussière que l’air reprend en son sein et disperse dans l’insignifiance des choses, dans le poudroiement de l’inutile.

   Un Haut Temple devant eux. Un vaste chapiteau à colonnes se perd, tout là-haut, dans le drap éclairé du ciel. Figurés sur le tympan, en signes aussi dépouillés que symboliques :

 

le Soleil,

deux Cornes,

des Epis de blé

 

   Le Soleil dit la haute présence du dieu Rê, les Cornes sont la figuration de la Puissance, les Epis disent l’abondance de la Moisson, son essentialité pour les hommes, le Pain qui en résultera, la mie blonde, la croûte dorée, tous signes d’une vie assurée en ce qu’elle a de plus riche, de plus prodigieux. Les Lumineux franchissent la Haute Porte. Ils savent la valeur du Passage, cette singulière et profonde signification qui les conduit du Profane de l’avant-seuil au Sacré de l’après-seuil. Ici, la lumière coule en longues gerbes marines mêlées à l’émeraude, à l’opale, au clair glacis des falaises pareilles à un miel. Les corolles blanches des Illuminés les portent au-delà d’eux-mêmes dans un genre de flottement aérien. C’est tout juste si leurs pieds effleurent le lac de calcite étincelante.

   Leurs beaux visages de terre cuite, identiques aux anciennes amphores, luisent dans la pénombre. Leurs poitrines cuivrées sortent de leur vêture avec des étincellements de métal. Les jupes girent infiniment, accompagnées des souples mouvements de tête des Adeptes. Les jupes assemblent, en cet endroit du monde, tout ce qui du monde est épars, disséminé : les boules blanches des nuages, les crins effilochés du vent, les filets d’eau des cascades, les éclisses d’air bleu, l’amitié dispersée au hasard du cheminement des Oublieux et des Frivoles. Les jupes magnétisent le réel, aimantent tout ce qui mérite de l’être : la mésange à la gorge jaune qui zinzinule, le chant d’amour des rivières, les roues à aubes des moulins avec leurs jaillissements d’eau limpide, le liseré de la montagne pareil à un éclair, les mots du poème qui tintent tout contre l’airain du ciel.

   C’est ceci que les Jupes relient en leur multiple rotation. Rien ne leur est extérieur, tout est entièrement contenu dans la densité pulpeuse de leurs plis, dans la noble étoffe qui se connaît comme celle qui assemble le divers, le dispose en une seule et même graine, un germe qui se lève pour un avenir radieux. Ce qui est le plus étonnant dans la quête des Illuminés, c’est cette subtile aura qui ceint leurs corps, cette radiance, cette manière de haute effervescence. Sans doute chacun s’étonnera-t-il de ces Cercles Infinis faisant suite à ces Cercles Infinis, comme si le mouvement était la fin en soi. Mais, assurément il l’est afin qu’un vertige se levant de sa réitération, un autre univers puisse surgir qui ait le pouvoir de les soustraire à l’ordinaire et désespérante pesanteur.

   Mais il serait vain de penser que, pour autant, les Intemporels s’absenteraient des promesses électives de la Terre. Non, s’ils tutoient le Ciel, c’est pour mieux s’immerger dans la pure présence de la Terre, y déceler ce qui y demeure en retrait et dit silencieusement le mode propre de son être. Ciel-Terre, une seule et même arrivée à soi de ce qui doit être regardé et porté en avant de soi, à la façon dont une Figure de Proue exhibe au monde les secrets d’une étrange et Pure Beauté.

   Pure Beauté ? La voici en son écrin de pierre retenue, mais pour autant libre d’elle, infiniment libre de paraître et de s’affirmer telle l’Unique dont elle est le porte-enseigne, le fleuron, l’héraldique hissée à sa plus haute venue. Dans une niche de calcaire, parmi le fourmillement de la lumière, dans le silence recueilli du lieu, une Jeune Présence défie les lois du temps. Nul ne sait si elle est de pierre éternelle ou bien de chair fugitive, labile, destinée à n’être passage et rien que ceci. Cependant une juste mesure se donne dans l’évidence, Beauté est là en l’étonnement qu’elle allume dans les yeux des Illuminés, dans les nôtres qui lisons-écrivons depuis la confidence de notre chambre. Pure Beauté est humaine plus qu’humaine et, en même temps, Déesse aux mille faveurs. Son casque de cheveux, dans le genre de la garçonne, elle l’exhibe avec une belle confiance. Son visage blanc, une neige, rayonne, bel écrin s’il en est pour les trois points à peine affirmés des yeux, du nez, des lèvres touchées d’un léger pastel. Le haut du corps est dénudé. Non dans une manière de provocation qui contreviendrait à l’équilibre général, juste un buste de plâtre enchâssé dans les revers de la veste couleur de nuit. La poitrine est si évanescente, le geste de la libellule prenant l’eau de sa minuscule libation. Deux boutons de rose qui hésitent à venir, à proférer, peut-être, les premiers mots de l’Amour.

   Dans le vaste atrium où est enclose la niche de Pure Beauté, les Rares tournent toujours selon leur immuable rythme. Ce que, de Pure Beauté, ils saisissent, ces brefs éclairs de vision décuplent en eux la dimension de recueil des choses belles. Un genre de clignotement qui, lors de chaque illumination, se métamorphose en source de joie. Peut être regarder la Beauté est-ce ceci, le surgissement de l’instant déjà en son rapide retrait ? Elle-qui-est-là, dans sa naïve et, à la fois, troublante posture, nous fait le don du bas de son corps sur le mode de l’effacement. Une jupe, certes des plus courtes, dissimile son intime féminité, dérobe à nos yeux et à ceux des Illuminés ce qui la fait prioritairement femme en sa première épiphanie. Nue, sa beauté s’en fût-elle trouvée accrue ? Ceci nous ne le saurons jamais et c’est de peu d’importance au simple motif que cette Effigie, nous la trouvons pleine d’une grâce juvénile qui nous enchante.

    La jupe noire, immobile de Pure Beauté, joue en mode contrasté et même opposé par rapport aux larges cercles blancs accomplis par les Derviches. A l’évidence deux beautés se font face, chacune s’abreuvant à l’autre, chacune exaltant l’autre. Certes, ici, existe-t-il d’une façon claire une antinomie posant le Profane face au Sacré. Mais la grâce, l’éclat peuvent aussi bien résulter des deux et, du reste, jamais nous ne pouvons décider du lieu et du temps de notre rencontre avec ce qui se donnera pour délicat, riche, pur. Ceci n’est nullement en notre pouvoir. Tout aussi bien pouvons-nous tomber en amour devant la ruelle tortueuse pavée de lourds schistes gris, tout aussi bien de cet Antique Monument dont le péristyle s’ouvre sur jardins et fontaines, aussi bien de cette Etrangère croisée au hasard des rues dont l’image hante longuement les couloirs de notre mémoire.

   Avant même que de nous absenter définitivement de Cette Apparition, nous jetons un dernier regard sur cet éclat de peau qui jaillit dans le domaine laissé libre par la jupe et les hauts bas. Alors, nous ne savons guère que décider du geste de notre vision. Nous le laissons volontairement en suspens dès lors où la rencontre de toute Beauté est juste émotion, frisson s’étoilant sur la nervure du dos. Soudain, nous nous retrouvons seuls face à nous. Les Illuminés se sont retirés sur la pointe des pieds, nous n’en apercevons plus que l’écume blanche au loin. Quant aux Ombres ou aux Ombreux, parfois entendons-nous leur longue marche claudicante sur les sillons de glaise ou le long des arêtes des trottoirs de ciment. Ils poursuivent leur route, tout comme nous poursuivons la nôtre. L’une vaut-elle plus que l’autre ? Et, du reste, la question n’est-elle mal posée si nous faisons l’hypothèse du Destin tout puissant qui oriente nos pas et, en quelque manière, décide pour nous ?

   Cependant un mystère demeure dont, peut-être ne lèverons-nous qu’une partie du voile. En arrière de Pure Beauté, à la façon d’un spectre, un Curieux Personnage, cheveux hirsutes, lunettes noires ceignant les yeux, bas du visage effacé, nous fait face et nous interroge. Ce qui nous étonne le plus, c’est bien cette mutité dont il semble cruellement atteint. Le langage, tout langage lui paraît interdit à jamais. Mais cette énigme ne se résout-elle à seulement entendre d’une façon exacte les mots de l’Artiste commentant son œuvre : « et puis, rester sans mots... ». Oui, devant Pure Beauté, devant les Illuminés, nous restons sans mots, peut-être la meilleure façon de leur donner la part qui leur revient qui se nomme « indicible », « ineffable » qui se dit, en définitive « Silence ».

 

Oui, « Silence ».

 

 

 

 

 

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9 novembre 2021 2 09 /11 /novembre /2021 10:47
En amour de vous

tomber... (amoureux)

Image : André maynet

 

***

 

   Voyez-vous, je ne sais plus très bien où votre image m’était apparue la première fois : dans les pages glacées d’une revue ou bien sur la planche à dessin d’un Artiste habile à façonner des êtres de rêve dont, sans doute, nul ne pouvait jamais revenir après les avoir aperçus ? Mais c’est une sorte de bonheur, sinon d’ivresse de vivre ainsi dans le flou, dans l’approche permanente des choses sans parvenir à trouver le lieu de leur source, leur surgissement premier au monde.

 

Le trop exact tue le songe.

 Le trop précis bride l’intellect.

Le trop affiné glace les sentiments.

 

   Il faut au monde cette marge d’indécision, cette lisière tremblante, cette onde à peine posée sur le mirage du lac. C’est de cette manière que l’imaginaire connaît son éclosion et assure son destin. Or, la vie, n’est-elle seulement imaginée, hallucinée, bien plutôt que reposant sur de fermes assises ?

   Je crois, Chère Image Fondatrice de mon doux vertige, que j’ai grand besoin de cette zone de vacillation, de cette buée, de cette brume qui s’enlèvent de vous et vous remettent entre mes mains bien mieux que ne l’eût fait un réel amarré au môle des certitudes. Mon approche de vous est pur éloignement et ceci est heureuse circonstance pour la simple raison que, si je vous avais élue hôtesse en mon logis, votre présence se fût dissoute parmi les mailles habituelles du quotidien, vous ramenant au simple statut d’objet, peut-être ce vase en céramique luisant faiblement dans l’ombre d’une étagère.

   C’est curieux, ce matin je me suis levé avec la tête emplie d’ouate, peut-être la persistance d’un mauvais rêve qui faisait, tout autour de moi, son lancinant pas de deux. Si, comme je viens de le préciser à l’instant, je ne cherche nullement qu’une exacte logique s’applique à ma tâche d’exister, pour autant une certaine visée exacte des choses m’agrée et me place au sein de mon être, plutôt qu’à ma périphérie. Peut-être le seul moyen de m’y retrouver consiste-t-il à établir un moyen terme entre le dehors et le dedans ? Seulement cette position constitue une sorte d’aporie fondamentale. Lorsque je suis à l’intérieur de ma citadelle, je n’ai de cesse de me trouver à l’extérieur et une identique raison anime le mouvement inverse, l’extérieur me remettant à l’intérieur sans délai. Mais enfin rien ne sert de lutter contre ses inclinations.

   Donc, ce matin, dès mon lever, pareil à un essaim d’abeilles dorées qui m’aurait poursuivi de ses assiduités de nectar et de pollen, UN MOT, un unique mot tourbillonnait dans le pavillon de ma tête si bien que je croyais avoir perdu la clé du langage. Donc ce mot, qui envahissait l’entièreté de ma conscience était celui, simple, familier, répété mille fois par mille bouches dans la quotidienneté, un verbe usuel :

 

TOMBER

 

    Pourquoi « tomber » et non pas « voler » ou bien « chanter » eh bien ceci est un mystère que je vais m’employer maintenant à éclaircir. A peine ce mot s’était-il levé dans l’horizon de ma pensée que mille formules les plus usitées surgirent dans ma tête au point de n’y laisser paraître nulle autre forme d’expression. La mince litanie lexicale se déclinait de cette manière un peu folle :

 

Tomber des mains

Tomber dans l’oreille

de quelqu’un

Tomber des cordes

Tomber en extase

Tomber en feu

Tomber en pierre

Tomber dru

Tomber à verse

Tomber en chute libre

Tomber sur son séant

Tomber raide mort

Tomber fou

Tomber en extase

 

   Le lecteur attentif aura remarqué que ce verbe s’appliquait tantôt à des formes de mouvements, à des événements météorologiques, à des états de sidération ou bien, à l’inverse, à des manières d’envolées lyriques, tantôt on y repérait la trace insolente de la finitude, tantôt enfin c’est la folie elle-même qui menaçait de s’offrir comme unique don. Lecteur, Lectrice, il ne vous aura nullement échappé que l’expression si souvent ressassée, si souvent émise tel le salut dernier de la condition humaine,

 

« tomber amoureux »

 

était étrangement absente de mon travail d’évocation, sans doute un bien étonnant lapsus au regard de la psychanalyse.

   Eh bien, oui, je dois avouer ma propre stupéfaction quant à cet accablant constat. L’amour, qui aurait dû se présenter au premier rang, était le dernier élève de la classe, celui qui se fait tout petit afin qu’on l’ignore et l’abandonne à sa propre naïveté. En étais-je pour autant affligé ? Je ne saurais le dire, sans doute mon « état second » expliquait-il ce manquement au devoir de l’amour. Je décidai, sur-le-champ, qu’il fallait que cette situation s’inversât, qu’elle pût enfin trouver de plus nobles assises. Seuls les Distraits peuvent, précisément, « se distraire » de l’amour. Sans amour, la flèche de l’exister manque sa cible et poursuit sa route aveugle vers quelque infini qu’elle n’atteindra jamais.

   C’est alors que j’ai retrouvé le lieu exact de ma sensation primitive. L’image de vous qui s’était égarée dans les coursives ombreuses de ma tête, voici qu’elle réapparaissait sous son jour le plus lumineux. Voici que mon parcours d’égaré parmi toutes les occurrences du mot TOMBER se faisait plus clair, qu’un but lui était attribué, qu’un regard plus exact lui conférait une valeur nouvelle. Si, précédemment, en réalité, je n’étais « tombé que de Charybde en Scylla », présentement je me hissais des sombres abysses pour connaître des motifs bien plus joyeux. A examiner de plus près Votre Très Chère Image, je n’y pouvais découvrir, en toute hypothèse, qu’une manière d’attachement, sinon de fascination qui me reliait, corps et âme, à la Radieuse Présence qui y figurait. Vous étiez, en quelque sorte, une Lumineuse Egérie dont je ne pouvais plus faire l’économie. Mon écriture ne dépendant plus que de vous. Oui, autant vous l’avouer sans détour,

 

Je suis tombé en amour de vous

 

   Aussi, n’avais-je plus guère d’autre motif que de vous décrire longuement, de folâtrer tout autour de vous à la façon d’un papillon ivre, par avance, du nectar qu’il va butiner. Vous êtes installée en votre être d’une manière si sublime que vous raconter est déjà prendre le risque de vous hypostasier, de tomber dans la pure immanence, mais pour autant, je ne saurais me résoudre au silence. Sur ce fond de givre et de glace douces, vous êtes posée indolemment en cette belle langueur qui vous affecte mais ne soustrait rien à votre aura, posée dans le genre d’une blanche porcelaine, éclairée de l’intérieur, comme ces vases d’albâtre qui révèlent leur âme en même temps que leur contour.

   Votre chevelure à la garçonne, qui aurait bien pu vous donner un air espiègle, si elle avait misé sur quelque apparence à la mode, voici que sa patine, son élégance - cette cendre semée de fils gris -, manifestent beauté et discrétion dont seules les personnes de haute lignée sont atteintes. Et ce teint de pure nacre. Et les parenthèses si peu affirmées de vos sourcils, à peine un souffle dans le jour qui passe. Et la frange de vos cils, elle protège l’amande des yeux, les laisse au repos, comme au bord du sommeil ou bien d’un rêve éveillé. Et la touche délicate de votre nez, un frimas parmi la respiration boréale des grands bouleaux. Et vos joues, ces collines apaisées visitées d’une aube hivernale, la plus belle des aubes qui soit. Et le pli à peine affirmé de vos lèvres, une braise qui couve et demeure en retrait, un secret qui se retient de paraître.

 

Je suis tombé en amour de vous

 

   Amour de votre cou si fragile qu’un simple zéphyr pourrait emporter. Amour de vos épaules, elles chutent vers l’aval de votre destin avec la même perfection que met un tisserin à assembler avec ferveur les crins de son nid. Amour de votre gorge, elle palpite en silence pareille au fruit d’une lente lactation. Amour du paradoxe qui vous vêt et vous rend encore plus mystérieuse, encore plus attirante. Ce que le haut de votre corps maintient dans une réserve tissée de distance, le bas le déploie dans une manière d’élégante volupté. De hauts bas noirs ceignent vos jambes comme des bijoux qu’il faut dissimuler au regard. Un linge d’une belle couleur, jouant de corail à capucine avec cette belle touche de potiron automnal, un linge donc à l’érotisme retenu cèle tout ce que votre chair pourrait dévoiler d’indécence mais qui se retient au bord d’une parole improférée. Certes il y a l’éclair rapide de la peau duveteuse de votre cuisse, certes il y a le chemin de votre plaisir mais que dissimule un bras savamment alangui, comme pour dire le chemin à poursuivre, la halte à ne nullement prolonger.

 

Voyez-vous, à cheminer à vos côtés,

je vais finir par devenir un éternel nomade,

un égaré sans feu ni lieu,

une feuille jouée par le vent,

une étincelle reprise

dans le linceul nocturne,

un oiseau de passage

dans un ciel vide. Un enfant prodigue

ne rêvant que d’une chose,

 

tomber à vos genoux

et y demeurer pour l’éternité.

 

 

 

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8 novembre 2021 1 08 /11 /novembre /2021 10:15
Tout est regard

" La chaise ", Lugano 1992, © dupertuis

 

***

 

   Dans la chambre originelle, dans la chambre d’amour qui est aussi chambre de vie et de mort, tout se décide du destin du monde, tout est là en attente d’être, tout se dispose à entrer dans l’événement d’exister. Peut-être même tout existe-t-il déjà dans une manière de démesure dont l’imaginaire serait bien en peine de s’emparer. Dans la chambre d’amour, dans le luxe du jour naissant, dans le gris de l’instant médiateur, une Forme apparaît, une Forme se donne dans la retenue qui, en un seul et même mouvement est surgissement, pure donation de soi. Réserve qui est paradoxalement geste d’amplitude et bientôt, élan, emphase, passion de l’éclosion. Ce qui, à peine naissait, le voici dans l’étonnante profusion de la maturité. Ce qui était graine germinative, le voici effusive présence de soi. Comment comprendre ce subit exhaussement de ce qui n’était rien, qui devient tout ? Comment saisir ce qui, toujours se retire à des fins de mieux paraître ? Comment ce phénomène advient-il au monde ? Comment une chose peut-elle être elle-même et autre chose à la fois ? Par quelle magie ? Par quel processus métamorphique ? Par quelle délibération de l’esprit ? Par quelle projection de l’âme ?

   Dans la chambre d’amour, Une-Seule-Chose est posée qui attire sur soi tous les rayons de la pure présence. C’est comme si le faisceau des consciences multiples s’était assemblé, ici, au foyer de ce qui est à découvrir, s’était condensé, cristallisé au point d’effacer tout ce qui, alentour, aurait eu la prétention de paraître. Mais d’où vient donc cet étrange processus ? Quelqu’un en est-il l’instigateur irrévélé ? Ou bien s’agit-il d’une manière d’Insaisissable ne voulant dire son nom qu’en le biffant, en le celant, en le voilant à la façon d’un étrange secret ? Mais cet Insaisissable (nommons-le ainsi, provisoirement), pouvons-nous au moins en dessiner quelques contours, en tracer l’esquisse, en deviner l’approche ? Dans la chambre d’amour. Dans la chambre de mort. Dans la chambre de vie. Tout est infiniment clos. Une-Seule-Chose est là. Mais par qui advient-elle ?

Elle n’advient que par le Regard.

Le Regard est l’ordonnateur du monde.

    Le Regard est le langage du monde. Tout acte de nomination ne reçoit sa réelle efficience qu’à être ajointé au Regard. Je dis : « cette femme » et cette femme ne se montre qu’à se situer à l’endroit exact de ma vision. S’abstiendrait-elle de figurer et le mot demeurerait vide de sens, genre de chiffon inutile battant l’air de ses sonorités sans accord, sans correspondance. Un mot sonnerait étrangement dans le vide. Situation tragique de l’aveugle de naissance. Certes il parle, certes il profère. Mais le mot, en lui, ne trace aucune empreinte, ne détermine aucune icône. Le mot résonne dans le vide. Quand je dis « femme », ma conscience a archivé des milliers d’images de femmes réelles, rêvées, imaginaires. Et les plus imaginatives ne reposent que sur une hallucination du réel, elles ne naissent nullement d’elles-mêmes en une manière d’auto- donation.

   Les mots de l’aveugle sont nécessairement abstraits. Ne sont tissés que d’harmoniques sonores, sorte de chant intérieur girant à même son propre rythme sans possibilité aucune d’en sortir. Or le mot, en son efficience symbolique, ne peut que convoquer une image, la faire fructifier, lui donner le site d’une efflorescence intellective. Que peut l’aveugle afin de se représenter à soi, sinon effleurer son visage, le dessiner gestuellement, l’engrammer quelque part dans le silence de sa chair ? Mais, le privé-de-vue, fût-il habile, jamais son épiphanie ne lui apparaîtra à la façon d’une chose réelle, incarnée, seulement un vertige des mains, seulement une sensation interne où rien ne fait image.

   Dans la chambre d’amour un pur miracle s’est levé. Il vient dire aux hommes la grande beauté d’être sur terre, de cheminer parmi les sentes infinies du sens. Dans la chambre d’amour, Une- Chose-est-vue qui sature le regard du Voyeur, le porte au bord de l’extase. La-Chose-Vue déborde de soi, trouve l’immédiat illimité, se donne comme l’ultime possible dont le Voyeur est saisi, autrement dit c’est un acte de transcendance qui accomplit, en un seul et même geste, la chose regardée et celui qui regarde.

 

L’une n’existe que par l’autre.

L’une demande l’autre.

  

   Au foyer, dans la braise vive du regard, l’une est l’autre, intime fusion de deux formes qui ne font plus qu’un seul être, regard qui se regarde lui-même, autoproduction de tout ce qui est, ici, à la pointe du jour. Porté à son acmé, le regard est origine et fin, en dehors de lui plus aucune nomination n’est possible.

 

Nu regard qui vise une Forme Nue,

comme son accord le plus intime.

  

   Comprendre est ceci qui assemble tout en un foyer unique. Comprendre Forme-Nue est la porter au regard en effaçant tout ce qui, alentour, pourrait en atténuer la fascinante exposition, ostension venue à soi dans la puissance de son dire, vertu apophantique qui est le recueil en un unique endroit d’une conscience-qui-vise, d’une conscience-qui-est-visée. Conflagration des formes qui se disent sous l’empan d’une identique rhétorique. Nue ne se dit qu’à être regardée. Celui qui regarde n’est lui que dans l’acte de sa singulière vision, laquelle le détermine en propre et l’accomplit tel celui qui veut paraître et recevoir d’autres parutions, les porter à l’éclat, désoperculer le voile d’irréalité qui les ôte à la perception. La vision, en ce moment de la fulguration - le corps exulte dans le gris -, s’assemble autour de soi, la vision est pure félicité, rencontre du Soi avec Soi, de l’Autre qui est aussi le Soi-sans-distance, la gémellité parachevée, l’image double assemblée au centre d’un étonnant motif.

   Réverbération du Soi en-qui-lui-fait-face, autrement dit qui « l’en-visage », lui confère figure et lieu où exister. Voyeur en tant que le Regardeur est celui qui regarde, qui « re-garde », qui garde en lui, au terme de quelque retour, l’oblativité en lui déposée, elle seule témoigne du sentiment d’être autre chose qu’une vaste zone de silence où tout s’éteint, où tout se teinte de néant. Le néant est ceci : prononcer des mots, viser des choses, n’en recevoir nul retour et le monde est désert, le monde est vide et se lève la flamme du nihilisme qui détruit tout sur son passage. Tel Orphée cherchant son Eurydice et n’apercevant que les flammes néantisantes du Tartare.

   Être en posture de Voyeurs, être les Gardiens de ce qui se manifeste à soi avec l’urgence de ce qui est à révéler, voici le sillage qui est ouvert à notre condition, celle de la finitude en son nul retour. C’est au motif d’être finis que nous demandons à l’autre de paraître, de combler le vide abyssal qui creuse en nous le fossé d’une angoisse fondatrice de nos plus exacts égarements. Moi, être fini que la nature a pourvu d’yeux, je veux voir le monde en son entier, fût-ce seulement l’ombilic d’une femme et le porter à l’incandescence qui allumera son feu, dissipera la lourde chape de ténèbres qui partout s’étend, dont il faut déchirer le linceul, afin qu’illuminé jusqu’au tréfonds de mon être se lève une étincelle, Vénus-la-belle-étoile, un guide qui puisse me soustraire, au moins un instant, du mors tranchant de ce qui est vide et non advenu.

Le Cri de Munch est Cri du Regard.

 

Tout est regard

Source : La boîte verte

 

***

 

   Voyez la troisième version de ce tableau effectué à la tempera, les yeux sont vides, la bouche distendue est identique à un troisième œil semé d’effroi d’où ne semble sortir qu’un cri silencieux, comme si tout langage était aboli car celui qui crie est immolé à sa propre hébétude, manière de congère minérale où les sensations ne pénètrent plus, où le paysage torturé, halluciné, convulsif n’est plus que le paysage mental du Sujet dans lequel plus rien ne surgit qu’une aveugle démence.

      Nue est perchée sur sa chaise. La chaise est le néant d’où elle émerge, d’où elle « ex-siste », au sens strict, s’arrachant au non-être, connaissant la grâce d’être. Nue est comme volontairement exposée au regard du Voyeur. Voyeur, non en son sens pervers, Voyeur en tant que Gardien de celle qui est portée à son regard, qui le comble. Les deux racines claires des jambes s’extraient de « l’in-signifiant » à la mesure de leur sourde volonté, comme si quelqu’un, dissimulé, leur intimait l’ordre de paraître. Maintenant Nue est sur le piédestal du paraître, dans une lumière douce, infiniment grise, médiatrice de la nuit captatrice, délivrance sur la margelle du jour. Nue est cambrée, dans la violente position de l’amour, mais aussi dans l’attitude de la parturiente qui se porte elle-même au monde dans un effort d’arrachement. C’est toujours une lutte acharnée que de s’extraire du néant pour connaître les rivages de l’exister. Naissance aux forceps. Premier cri fondateur de l’humaine présence. Première ouverture des yeux encore mi-aveugles, cette première cécité est une allégorie qui porte le regard au-devant de lui-même, trace le sillon qu’il doit creuser à même le réel afin que ce dernier ne soit tenté de se refermer sur un humus qui serait pareil à un cénotaphe envahi d’ombres longues, lianes invasives dont nul ne ressort jamais.

   Nue est belle, infiniment belle dans sa cambrure symbolique qui n’a d’érotique que la figure d’Eros s’extrayant des griffes de Thanatos. Autrement dit cette image est érotisme en action, lutte farouche pour affirmer le droit à l’existence de ceux qui, harassés dès leur naissance, traînent comme un boulet la charge de la finitude, autrement dit nous tous qui sommes au monde le temps d’une brève éclaircie. Puis le regard, qui a vécu de plurielles ivresses, retourne dans le lourd chaudron de suie dont il s’est exhumé, il n’en demeurera à peu près rien dans la mémoire des gardiens de l’archéologie humaine, une simple gigue, un sautillement de Polichinelle sur le praticable de la commedia dell’arte, un feu-follet ivre de sa gloire posthume.

   Cette image de Marcel Dupertuis est belle en raison de son coefficient de vérité. Elle pose l’exacte interrogation de l’homme aux prises avec ses démons. Mais que veulent donc les Amants dans le brasier de l’Amour, sinon incendier leur âme jusqu’à l’excès de manière à renaître, tels le Phénix, des cendres qu’il faudra attiser afin que la mort demeure à distance, que la vie illumine les fronts, qu’un bonheur se dissipe parmi les pliures de la chair ?

 

Regarder c’est ouvrir la chair.

Regarder c’est féconder le réel.

Regarder c’est comprendre le monde.

 

   Avant le regard il n’y avait rien. Après le regard il n’y aura rien qu’une immense dévastation. C’est peut-être ce qui se nomme l’Infini, qui se nomme l’Absolu. Mais ces mots sont trop hauts. Mais ces mots sont trop forts, que nul ne peut toiser qu’au risque de sa cécité.

 

Regarder et le Tout se dévoile

Oui, se dévoile !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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6 novembre 2021 6 06 /11 /novembre /2021 08:59
Tu me disais

back to black…

L’Alzeau…Montagne Noire…Occitanie…

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

Tu me disais l’approche, déjà, de l’hiver.

Tu me disais la forêt de bouleaux,

la Forêt Blanche.

Je te disais les lueurs basses de l’automne.

Je te disais la forêt de sapins,

la Forêt Noire.

Tu me disais les eaux grises du Lac Roxen.

Tu me disais le froissement de l’eau

sous le Vent du Nord.

Je te disais l’eau claire de l’Alzeau

Je te disais la pliure de l’onde

sous le Vent du Sud.

 

Tous deux nous disions l’automne

en sa plus longue mélancolie.

Tous deux nous disions

la perte de la lumière,

sa fuite bien au-delà des yeux.

 

Tu me disais tes journées

à faire le tour du lac,

cueillant ici une feuille morte,

là une résille de bois flottant

dans l’air de givre.

Je te disais mes heures

à longer le ruisseau,

 me baissant ici

pour saisir une mince brindille,

 là la bogue épineuse d’une châtaigne.

 

Nous disions en écho

la belle rumeur de l’existence,

son genre de feu-follet

sur les rives de la basse saison.

Nous disions toute la beauté

qu’il y avait à vivre,

mais aussi tout le tragique

d’être alors que, des yeux,

se retirait la clarté,

que s’obombrait l’âme

en d’indéfinissables teintes.

 

Mais dis-moi ton pays,

cette dentelle blanche du Septentrion.

Dis-moi le vol des oies grises

au-dessus du souci des hommes.

Dis-moi la hauteur irrévélée du ciel,

sa cimaise semée d’efflorescences vives,

sa route si longue que le regard

ne saurait suivre.

 Le ciel est si haut, si loin.

 

Mais je te dis mon pays,

ses frises aux couleurs de suie.

Je te dis le cri des palombes

 sous la taie légère de l’air,

 bien au-dessus du désir des femmes.

Je te dis le verre du ciel

que trouent les cimes des hauts sapins.

Le ciel est si doux, si léger.

 

Nous disions la toute beauté du monde.

Nous disions les derniers feux

avant que ne s’éteigne

la flamme inquiète de la saison.

Nous disions le monde,

 mais ne disions que nous,

notre cheminement si étrange

parmi la courbure du réel.

Nous disions l’endroit des choses,

leur vérité et, en même temps,

nous disions leur envers,

le tissu hérissé des mensonges.

 

Mais dis-moi encore

les égarements de ton âme,

tes longs cheminements

tout autour de toi,

 tes incessantes recherches,

parfois le feu discret d’une joie

que tu n’attendais pas,

qui te surprenait,

te ravissait aux êtres

et aux événements.

 

Mais je te dis la fuite

de mon esprit

hors de mon corps,

ses errances folles

parmi le lacis des collines,

elles sont si vallonnées,

on dirait la belle Toscane.

Parfois un subtil bonheur éclot

 au beau milieu d’une méditation

et alors plus rien ne me touche

que cette attention au fragile

qui m’habite et,

 souvent, me désespère.

  

   Mais laisse-moi te raconter un peu de ces rivages d’Occitanie que nul ne peut connaître qu’à s’égarer volontairement parmi la discrétion du paysage. Vois-tu, ce matin le ciel a revêtu sa parure hivernale, un genre de brume indéfinissable qui flotte au plus haut. Toussaint vient de passer. Serait-ce le signe, cet air si diaphane, des Disparus, cette empreinte qui déploierait son invisible effigie, nous n’en apercevrions que cette délicate touche, l’aile d’un oiseau sous l’aile du nuage ? Deux ailes, en une, intimement assemblées. Deux vols ne sachant le lieu de leur essor. Voler pour voler et ne rien savoir du monde, ici-bas, cette illusion qui talque les yeux des hommes.

   Tout autour de l’Alzeau, les arbres s’inclinent, se courbent gracieusement, leurs feuilles claires luisent dans la pénombre. Sais-tu combien ceci est précieux, cette douce et infinie présence des choses à soi. C’est parce qu’elles connaissent leur essence que, les regardant, nous pouvons connaître la nôtre ou tâcher d’en être les voyeurs les plus intimes. Au fond, tout au fond d’où vient l’eau, la lumière est si assagie, domptée en quelque sorte, qu’elle est presque noire, un genre d’aile de corbeau posée au-dessus du cours limpide de ce qui a la modestie d’un simple fossé. Les roches qui en parsèment le cours sont sombres elles aussi, pareilles à des plaques de fonte que l’âtre a patiemment, longuement, recouvertes de suie, cette matière si mystérieuse, elle contient encore en elle un feu qui couve et jamais ne semble vouloir s’éteindre.

   L’eau elle aussi mêle son étrange substance à cette teinte presque muette, juste quelques mots chuchotés qui meurent sur le bord des lèvres. C’est comme un secret qui se retiendrait sur le rivage du dire, ne voulant faire effraction que dans quelque pli de silence. A peine éloignée de nous, dans la retenue de soi, une minuscule plage de graviers qu’on dirait de plomb et de schiste, une langue qui avance vers l’inconnu. Sais-tu, comme moi, le singulier de cet instant ? Il est une pliure originelle d’un temps à venir dont nous ne connaissons rien, seulement un possible qui vibre au-dessus de nos fronts soucieux et appelle nos êtres à ne nullement se dérober, à être infiniment présents, comme si le paysage tout entier était un miroir tendu à notre narcissique émoi. Tout, ici, sous l’abri de la Forêt Noire est digne de beauté, depuis la lisière de la feuille détourée de clarté jusqu’à cette vibration inaperçue de l’eau, elle est un sanglot étouffé du paysage, une ode intérieure qui nous gagne et nous dépose en nous au plus loin de nous, une félicité rayonne depuis son centre qui est osmose, qui est affinité.

 

Être soi plus que soi,

être paysage,

voici le grand secret des choses

enfin à nous révélé.

 

Tu me disais l’approche, déjà, de l’hiver.

Je te disais les lueurs basses de l’automne.

 

 

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29 octobre 2021 5 29 /10 /octobre /2021 09:02
Vers où le fleuve de la vie ?

Estuaire…la Gironde…

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   L’homme sur terre n’a-t-il d’autre destin que de questionner et, surtout, de se questionner, de découvrir ce qui, en lui, dessine son chemin, l’oriente ici plutôt que là ? Nous, les hommes, ne sommes que question, ce qui nous différencie de l’animal, de la plante, du rocher lancé en plein ciel et ne sachant pourquoi. Mais, le plus souvent, nous interrogeons dans le vide, nous attachant bien plus à la superficie du monde qu’à sa profondeur. Nous parlons du temps qu’il fait, des brouillards d’automne qui voilent les sillons, les noyant dans une manière de camaïeu d’argile. Nous parlons de la dernière vêture à la mode, d’un refrain qui court sur les ondes, d’une nouvelle automobile à la ligne racée. Nous parlons de nos dernières vacances au bord de la mer, des prochaines, sans doute à la montagne, peut-être du côté du Val d’Aoste avec, en arrière-fond, le massif blanc du Grand Combin.

   Nous parlons du dernier roman que nous avons lu, de l’étonnant romantisme dont il est empreint en ce siècle semé d’immédiate réalité et surtout occupé de vitesse. Nous parlons de tout et ne parlons de rien. Nous errons à notre entour, pareil au phalène qui toise la blancheur de la lampe pour s’y éteindre bientôt. Nous girons, telles des comètes dont nous savons qu’elles sont des astres errants, des corps perdus dans l’éther, des amas de glace et de poussière faisant leur aveugle trajet dans le vide sidéral. Des comètes, nous tenons ceci, notre diligence à scinder les ténèbres sans que quelque brillant sillage n’en détermine la course. Nous connaissons l’ombre à défaut de pouvoir saisir la lumière. Ne serions-nous devenus, au cours de l’Histoire, des constellations folles ne cernant même plus la géométrie de leur propre quadrature ?

    Ici, nous pouvons dire ce que nous voyons dans la plus grande proximité. Ici, nous pouvons fêter la Nature, donner au paysage ses « lettres de noblesse » qui, parfois, tutoient les rives sourdes du mystère. Au plus près de nous, une obscurité native, une manière de début du monde. La terre est noire, gorgée d’eau, identique à un bitume, à un sombre réduit courant sous l’épaisseur d’une douve, à une gorge profonde, à un ravin dont nous n’apercevrions nullement le fond, seulement une vue obturée s’abîmant dans l’indicible de son être. Le noir en tant que noir à lui-même advenu. Le noir profond, sans projet, le noir biffant tout essai de profération. Le noir en son visage celé. Cependant, ce noir est beau au motif de son absoluité. Il ne se laisse pénétrer par rien, il se réserve dans le domaine de la plus grande pureté, il est le noir en tant que noir et rien ne servirait de le décrire plus avant, de chercher sa nature, de deviner sa configuration interne. Il est, à lui-même, son origine et sa fin.

    A côté de ceci qui demeure clos, un essai d’ouverture, une tentative de parole comme pour dire la possibilité d’un poème, l’effraction d’un chant minuscule sur la margelle étroite des choses. Du noir refermé qu’elle était, voici que la terre se constelle de tache d’eau grise, faiblement lumineuse. Elle est semblable à un enfant triste, imaginons quelque Gavroche fredonnant au hasard des rues, sa voix se perdant dans le vaste tumulte de la ville, parmi l’indifférence des hommes, ce kyste qui, parfois, assombrit leur visage, le rend identique à un vieux tubercule. Les flaques d’eau crépitent sous le jour immobile. Elles sont un métal, un étain qui réfléchit lentement la clarté, un mouvement à peine levé de lui-même. Ainsi se disent, en mode humain, les longues hésitations, les incertitudes, les délibérations sans fin avant que l’amour n’éclose, qu’il ne bourgeonne tout au bout du jour, qu’il ne féconde notre peau, la rende lumineuse, photophore ivre de son propre reflet.   

   Et ce long et flexueux serpent d’eau, cette supplique adressée au ciel, cette imploration à être reconnu telle la beauté en son inestimable faveur, vers où dirige-t-il son cours ? Quel message nous adresse-t-il auquel nous serions bien en peine de répondre, nous les hommes à l’échine courbe qui ne regardons que nos pieds et oublions de lever nos yeux sur ce qui fuit, loin là-bas, tout au bout de notre capricieuse pensée, le plus souvent elle se perd en cours de route et ne sait plus l’objet de sa quête ? Quel message que nous ne pouvons déchiffrer ? Nos idées sont trop courtes, empêtrées dans les lacis de la mangrove existentielle. Nos désirs trop perdus dans l’opaque charnellité. Nos espoirs trop orientés vers les seuls flocons de l’imminente joie. L’eau vient de trop loin, va trop loin, flotte au-dessus des abysses dont elle tire toute son énigme pleine et entière dont nous ne percevons jamais qu’une vague brume, une légère irisation écumant l’âme, y posant un genre de divagation, d’errement.  

   Et cet estuaire qui se confond avec le vaste Océan, que pouvons-nous en saisir si ce n’est sa fuite à jamais, sa dispersion parmi l’agitation des flots, de minces et répétitives vagues se mêlent à lui dans de bien étranges noces ?

 

Où finit le fleuve ?

Où commence la dimension océanique ?

 

   Comment l’être-des-choses assure-t-il soudain sa transmutation en autre chose que ce que sa présence antécédente nous offrait ? Etonnant visage de Janus à double face : Je suis qui je suis et un autre à la fois. Ceci ne fait-il signe en direction de la tragique mortalité de l’homme ? Il est cet Existant qui porte en lui, dès sa naissance, les germes de sa propre corruption. Certes toute vie est soumise à ce régime de la disparition. Le drame de l’humain : il est le seul parmi le règne des présences à en avoir conscience et il porte en lui, qu’il le sache ou non, cette mesure de finitude inscrite dans la faille la plus subtile de sa chair. L’estuaire, tout estuaire ne dessine-t-il en creux, dans la confusion même de son cours, cette empreinte dont nous pressentons la valeur symbolique, que nous nous empressons de fuir ? La vérité est trop haute, trop forte, trop incandescente qui perfore la sclérotique de nos yeux. Et nous voulons voir, sans délai, cette fleur, ce rivage, cette femme, ce livre, cette ambroisie comme nos possessions propres, comme des promesses d’accomplissement.

   La nappe d’eau glisse tout là-bas, au fond, et se réduit, tout au bout de sa course, en cette étroite ligne d’horizon, ce fil ténu qui signe le partage des Divins et des Mortels. Eau, ciel, nuages, une seule et même harmonie. Une seule parole magique qui est le lieu de toute poésie. Tout, soudain, devient si lumineux. Tout s’allège et cette allégie ressemble aux yeux de l’Amante qu’éclaire le regard de l’Amant. Regards en miroir, amours reflétées, joie en son effusive contagion. Chacun tire de soi la vertu de sa propre présence. Chacun puise en l’autre ce manque-à-être qui le comble et le porte au plus haut de sa destinée humaine. Je ne suis moi que répondant à qui tu es. Tu n’es toi qu’au dialogue que je t’adresse. Nous sommes deux fleuves qui confluent, mêlent leurs eaux, elles s’enlacent en l’unique venue de qui-nous-sommes, bien au-delà du territoire de nos corps. Vois-tu, de toi à moi, du Fleuve à l’Océan, l’alliance est parfaite que médiatise l’illisible Estuaire, ceci qui se nomme ainsi mais ne saurait connaître nulle détermination, nulle définition. Il en est ainsi des êtres de fragile et sibylline constitution, nous en sentons la douce puissance, le tissage persuasif, le trajet de ténébreuse navette, nous ne pouvons l’expliquer mais en éprouvons la nécessité intime, pulsatille, vibratoire, ondoyante.

   Seul un lexique polysémique peut en approcher la forme plurielle, celle du questionnent infini dont nous serons toujours les signes.

 

Nous ne sommes que des déchiffreurs de comète.

 

   Rien que ceci constitue ce bonheur que beaucoup cherchent au large d’eux alors qu’en eux il rutile et rougeoie pareil à l’insistance d’une braise. Ceci, faut-il le savoir ou bien l’ignorer ? Toujours nous hésitons quant à nos choix essentiels. Aussi sommes-nous libres de regarder cette image en tant que belle. Aussi sommes-nous libres de l’ignorer, de ne nullement être touché par sa lumière et d’avancer, tels des somnambules dans le sombre corridor de notre propre destin.

  

 

     

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27 octobre 2021 3 27 /10 /octobre /2021 08:51
Amor à tarde

" Amor à tarde ",

Lugano 1996,

© dupertuis

 

***

  

    Amor al mattino

 

   Où les corps dans l’heure native ? Le jour est encore un grésil non venu à lui, un simple poudroiement qui ne connaît nullement le lieu de son être. Les grains de lumière s’assemblent, patiemment, un à un, dans l’illisible présence du jour. Nul ne sait ce qu’il adviendra dans la chute verticale de la prochaine seconde. Peut-être la déchirure d’un séisme, peut-être l’ouverture d’une passion tout contre la lame de lumière. Rien n’est décidé, tout est dans le suspens, dans l’attente. Dans la brume de la chambre, dans l’à-peine résille de clarté, deux formes approchées dont nul ne pourrait déchiffrer l’étonnant hiéroglyphe. Deux formes en instance d’elles-mêmes. Deux manières de néant flottant dans l’orbe hypothétique de leur être. Il y a tant de mystère posé là, à même la blanche douleur des murs. De ce qui est, l’on ne sait rien, c’est pourquoi tout essai de déchiffrement est vain, toute tentative d’approche, un échec.

   La lueur est très faible, miroitement seul connu de lui-même. Pas même un murmure, une respiration, une parole retenue dans l’antre de la bouche, un secret qui n’ose se dire. Sur la natte, à même le plancher, les corps sont posés tels des gisants de schiste, des feuilles de mica, des flammes qui connaîtraient leur dernier halo, Nul mouvement qui dirait l’exister en sa constante hésitation. Cette heure sur le bord de l’aube, cette heure qui, pour beaucoup, se conjugue sur le mode de l’Amor al mattino, voici qu’ici il ne saurait connaître encore l’instant de son fleurissement. Il est plié dans son abri, en voie de paraître mais non encore paru. Cela fait comme un genre de grésillement d’un corps à l’autre, un essai de butiner circonscrit à son faible désir. Cela n’a pas mûri. Cela demeure en soi. Cela bourgeonne à l’entour de l’âme, à l’entour du réel, à la manière d’un songe hissé au plus haut de lui-même, pris du vertige de venir au jour, mais ne le pouvant, une force secrète le retient en-deçà de sa propre effusion. A la limite d’un mot qui gonflerait l’ourlet des lèvres sans pouvoir en franchir la herse. Un désir avant l’heure. Une impalpable durée qu’obombre une longue et muette patience. Un récit est au loin qui meurt de se dire et se vêt des couleurs du deuil. Jamais l’amour ne peut se plier à quelque injonction, il lui faut une longue maturité interne, une lente germination, un souple dépliement pareil aux tentacules du poulpe nageant dans les eaux de verre et de cristal.

   C’est un peu comme la naissance d’un monde, la venue à soi d’un cosmos du plus loin du temps. Cela fait ses lianes émeraude, ses sourds éclats de météore. Cela fait sa nitescence d’aquarium, son eau glauque pareille à celle retenue derrière les portes des écluses. On a beau défroisser ses yeux, rien n’apparaît que d’énigmatique, rien ne fait sens qu’une vague teinte qu’on penserait celle d’une aurore boréale ou bien produite par les profondeurs des abysses. Les corps se cherchent mais leur nuit est profonde, mais leur inconscience est grande qui les reconduit à n’être que de clairs fétus de paille arrimés en plein ciel, dans l’éblouissement de qui ils sont. Avant même son éclosion, cet amour, ou bien ce qui en tient lieu, est monté trop haut, a brûlé ses ailes, tel Icare, à la flamme d’un désir trop tôt venu pour être reconnu. Une manière de bannière flotte tout en haut de l’éther sans que quelque motif perceptible n’en soutienne le mouvement. Le trop tôt venu a tué dans l’œuf toute tentative de pure joie. Il ne demeure qu’une absence, une longue incomplétude. Une immense viduité flotte au large des corps, les enveloppe dans la nasse étroite d’un définitif linceul.

   

   Amor à mezzogiorno

 

   Au loin, à l’écart de la chambre d’amour, le village blanc est perché sur sa haute falaise. Il regarde la ligne bleue des montagnes, les crêtes écumeuses des vagues, loin là-bas, bien au-delà de l’horizon des yeux. La clarté a envahi l’entier territoire du ciel. La haute lumière claque et rebondit tout contre l’immense dôme d’azur. Elle aveugle et oblige les hommes à baisser la tête, à cligner des yeux. La lente usure du jour attaque les reins, imprime dans le dos des sillons de sueur. Il devient si difficile de marcher sous les vagues de clarté, sous le bombardement des millions de phosphènes qui percutent la nuque, se diffusent tout le long des omoplates, les métamorphosent en îles perdues dans le vaste continent de chair.

   On est là sans être là, on avance au hasard de son propre destin. Dans la pièce d’amour s’est levée la grande dramaturgie humaine. Les corps que l’aube avait désunis, voici qu’ils ont trouvé soudain le lieu de leur rassemblement. Les mains, les bras, les jambes qui étaient éparpillés, il y a peu, au hasard du bouillonnement des draps, voici qu’ils unissent leurs fragments, retrouvent cette unité fusionnelle à laquelle ils aspirent depuis la nuit des temps. Chaque corps se reconnaît en l’autre. Chaque corps exulte en-soi, pour-soi, pour-l’autre. Deux immenses et incompréhensibles solitudes s’allient dans une manière de feu de Bengale qui est conjuration de la mort, mort de la mort en son insupportable venue. C’est au titre même de ce combat à mort que les corps, deux-en-un en réalité, se convulsent, s’arc-boutent sous l’ardeur du désir pareil à un feu. Lutte à mort contre la mort. Rien d’autre ne saurait expliquer la violence du combat, le rauque des souffles, leur halètement comme au plein de l’arène, sous les vivats, l’excitation à son plus haut degré des Voyeurs, ils tuent la mort par gladiateurs interposés.

   L’heure native de l’aurore était un genre de prairie calme à l’abri de toute vicissitude. Ce que cette heure avait de longue patience, voici que la nouvelle, l’hyperbolique, la polychrome, métamorphose tout en un territoire karstique semé de larges et profonds avens, des dolines à la forme parfaite s’y creusent, des gouffres s’y ouvrent à la gueule béante, de hautes buttes blanches se lèvent dans l’air translucide, d’immenses pierriers font entendre leur chant de roche et de buissons mêlés. Plus aucune limite à la convergence des corps, plus de barrière, de frontière qui placeraient ici un Sujet, là un autre Sujet. Tout est fondu en une seule unité. Tout parle un identique langage, celui de l’amour exaucé qui ne demande rien à quiconque, n’éprouve nulle justification, vit sa propre vie jusqu’à l’ultime flamboiement qui laisse, épuisées, sur le bord de la couche, deux existences qui se savent vouées à l’extinction mais ont repoussé l’absurde, loin là-bas dans l’étrange contrée où rien n’a lieu qu’un silence sans écho.

   Dans le village que sa blancheur de talc exténue, rien n’a lieu qu’une haute hébétude. Les ombres sont clouées au sol, la lumière découpe les silhouettes tranchées des demeures, les rues sont de profondes vallées où glissent, furtivement, quelques silhouettes de chats au dos arqué, ils ne savent le lieu de leur errance, de leur propre néant, ils en sentent seulement l’étrange pression contre leurs flancs étroits, dans le réseau serré de leurs poils. Dans leurs abris, les hommes mâchent lentement quelque fruit qui les sauvera d’eux-mêmes, provisoirement. Leur conscience brasille dans la clameur d’été, elle ploie sous le poids de l’heure, elle vacille et joue en écho avec le vertige de la chambre d’amour.

 

Car, ici, sous le joug solaire,

 chacun sait qu’à l’amour

il faut être attentif,

qu’à chaque caresse

il faut donner son site,

qu’à chaque émotion

il faut faire se lever une passion,

qu’à chaque espoir

il faut ouvrir l’immense

clairière de la joie.

 

   Il est temps encore d’étreindre l’Amante, de la saisir en l’entièreté de son être, de la porter au-delà d’elle-même, dans cette région du secret qui l’habite et ne se déploie jamais que dans l’orbe de l’ardeur, de la sublime exaltation. Il lui est intimé, à elle l’Amante, d’être sa propre félicité et de conduire celle de l’Amant à son plus pur recueil.

  

   Amor a tarde

 

   La lumière a décliné. Les lames du parquet sont grises, déjà versées dans l’anticipation nocturne. Lumière atone, gris sur gris. Lumière d’après l’amour, d’avant la mort. D’avant la mort de l’amour. D’avant l’amour de la mort. Heure crépusculaire, heure hespérique qui emporte avec elle toute tentative de joie, tout essai de demeurer sur le bord de quelque enchantement.

Mais d’où viendrait-il l’enchantement ?

De quelque boîte magique ?

D’un philtre longuement préparé ?

D’une légende qui métamorphoserait

les gueux en seigneurs ?

 D’où viendrait-il alors que le jour meurt,

que les ombres se font longues,

que l’inquiétude se rive aux corps.

 

   Mais les corps, où sont-ils ? Deux formes seulement. Deux formes vagues qui dessinent sur la toile de la couche les nervures d’un amour déjà passé, déjà consommé, dont l’éternel retour ne pourra avoir lieu. Il est trop tard et la destinée humaine habite maintenant le plein de son agonie. Entre les formes des corps, un sillon s’est creusé. Un sillon de solitude pareil à ces ravins gorgés d’humidité, où l’odeur de moisi ressemble à celui des maisons hantées, à « La maison Usher » par exemple, avec son atmosphère étrange ou bien aux lieux perdus, aux « Hauts de Hurlevent », une bise glaciale souffle qui efface toute trace humaine.

   Donc le jour est gris, plié en forme de linceul. Sur la plaine révulsée de la couche, encore quelques motifs de l’étreinte, de la joute amoureuse, quelques résilles, ici et là, de désirs inscrits dans le linge. Mais l’acte est au passé et, déjà, les sensations se diluent dans l’obscure effervescence de la mémoire. Bientôt l’amnésie gagnera. Quelque chose, au moins, aura-t-il eu lieu ? Ne seraient-ce là, posées devant nous, les cendres d’une hallucination ? Est-il au moins possible, dans la marge d’erreur humaine, d’avoir été Amant, d’avoir été Amante, d’avoir connu l’Amour de la même manière que l’on saisit un objet familier, le reconnaissant pour ce qu’il est ? De n’en nullement douter. D’en faire une certitude identique à celle éprouvée face à la haute muraille du Cervin, à son admirable forme géométrique, à son esthétique pleine et entière ? On sait qu'il est là dans sa réalité la plus palpable, la plus rassurante.

    Maintenant le village, son éperon rocheux, ses maisons pareilles à des cubes, tout ceci est envahi de nuit, tout ceci devient invisible. De lourds nuages gris-bleu courent d’un bord à l’autre de l’horizon. Nul bruit qui dirait la vie. Au centre des habitations, les poitrines se soulèvent imperceptiblement sous la nuée légère des draps blancs. A défaut d’être envahies de songes, les têtes sont vides, pareilles à ces margelles des puits qui s’égouttent dans la nuit avec un bruit de spectre, le furtif d’une chimère. Ils s’évanouissent dans la complexité des ténèbres et dessinent les silhouettes du rien. C’est comme si rien, en effet, n’avait jamais eu lieu. Comme si les hommes étaient une buée en plein ciel, les femmes des cierges se consumant à même la pâleur de leur cire. L’Amour un visiteur de passage, un hôte fuyant « La maison Usher » qu’un éclair fissure de tout son long, l’engloutissant dans les eaux sombres de l’étang.  Que demeure-t-il donc de toute cette fantasmagorie ? Peut-être nous-mêmes les hommes, les femmes n’y survivrons pas. Nous ne sommes que des comédiens, des saltimbanques qui pleurent dans quelque coin de l’espace, après que la scène a été démontée, que le vide a remplacé le plein.

   Amor a tarde. Que reste-t-il de la lumière lorsqu’elle a baissé, simple lueur sur la ligne d’horizon ? Que reste-t-il, sinon la perte d’un espoir en son impossible retour ? Faible est la clarté qui rampe au ras du sol, on dirait une cendre que nul feu n’anime plus. La lumière est un germe à peine visible en son pli initial reconduit.

   Amor a tarde. Que reste-t-il de l’été, cette flamboyance du jour, cette illumination qui allumait aux fronts les perles de la joie ? C’est à peine si une forme subsiste sur le contour des choses, une ligne se perd à même sa venue.

   Amor a tarde. Que reste-t-il des couleurs ? Elles palpitent sourdement dans quelque faille inconnue de la terre. Les feuilles sont mortes qui vibraient jadis au plus haut de leur être. Un tapis jaune et gris est au sol, un linceul de grande froideur recouvre le monde.

   Amor a tarde. Où est-il le passé, l’Amour, avec ses brillantes oriflammes ? Il ne subsiste que des mouchoirs sur des quais de gare, ils s’agitent et le dernier train est déjà loin, seuls ses feux rouges dans le brouillard qui les dissimule aux yeux. Les mouchoirs s’éteignent, esseulés. Ils pleurent sur eux-mêmes. Sur la dépossession qui les étreint au plein de leur blanche batiste. L’Automne est parti qui faisait encore flamboyer quelques couleurs. L’hiver est déjà là avec ses mains de givre.

 

Où est-il l’Amour ?

Où est passée sa haute figure ?

Où sont les hommes ?

Où sont les femmes ?

Existe-t-il encore quelqu’un sur cette Terre

pour aimer l’Amour ?

 

 

 

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