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19 février 2025 3 19 /02 /février /2025 09:20
De l’immobilité du temps

Balade hivernale au long du Canal…

Vers le Seuil de Naurouze…

 

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   Apercevoir cette belle image, lire son sous-titre, notamment la mention « Vers le seuil de Naurouze », c’est déjà entreprendre, en soi, la quête de sa propre identité à la façon d’une régression temporelle. Retour vers cette ancienne salle de classe aux vitres blanchies, au poêle de tôle avec, au mur, la Carte Vidal-Lablache, son Détroit du Poitou, ses Causses du Quercy, son Vivarais et le Mont Mézenc, son Sidobre et, bien sûr, ce Seuil du Lauragais ici présent à la seule force de son évocation. Ce seuil dont on nous dit qu’il constitue « la ligne de partage des eaux entre l’océan Atlantique et la mer Méditerranée ». Donc, en premier lieu, c’est sa valeur en tant qu’espace qui est ici désignée. Seuil : lieu de passage d’un point à un autre.

 

D’un côté : le vaste Océan s’ouvrant sur le Monde.

De l’autre côté, la Mer faisant signe

vers cet espace fermé par l’Espagne, les côtes

d’Afrique du nord, la Botte Italienne.

 

   Deux univers opposés, en réalité, comme le seraient deux dimensions « irréconciliables » : la Vastitude faisant face à son contraire, le Limité, l’Étroit. Mais, dans ce texte, bien plutôt que d’aborder le Seuil en tant qu’espace, ce que nous souhaiterions, c’est le considérer du point de vue de la temporalité. Pour la simple et évidente raison que franchir un espace quel qu’il soit, et singulièrement un Seuil, ne saurait demeurer un unique geste spatial au motif que son accomplissement se réalise selon une certaine mesure temporelle.

   Et il nous semble que cette image pourrait se lire d’une manière essentielle en ce caractère de temps qui passe et même, sans doute, qui ne passe guère. Car, ici, et c’est sans doute son caractère le plus marquant, se donne à voir, d’une manière évidente, une certaine césure du temps, un suspens, une immobilité qui paraissent avoir trouvé le lieu même d’une possible éternité.

 

Merveille que ces lieux de repos, de latence,

ces lieux se ressourçant à leur propre exception,

à l’écart des bruits et des agitations mondaines,

à l’écart des postures et des affèteries de toutes sortes,

à l’écart des simagrées et des mensonges.

 

Un lieu donc de Vérité et de pure Présence

 

   Et ceci devient si rare en nos contrées prises frénétiquement des contorsions et convulsions de la danse de Saint Guy, qu’il convient d’y faire halte avec suffisamment d’attention, il y va de l’éveil de notre conscience à l’ordre exact des choses du Monde.

   Cette précaution « éthique » assurée, sans doute convient-il, sans délai, de se reporter auprès de ce temps si singulier qui, ici, fait mine de quotidienneté mais s’en éloigne avec la plus grande énergie.

 

Temps de méditation,

temps de contemplation

 

   qui sont des temps irréversiblement recueillis en eux, à la façon dont une gemme soustrait aux yeux des Curieux et des Pressés, ce qu’elle a, en elle, de plus essentiel, à savoir l’exactitude à soi, la coïncidence de l’être avec lui-même, l’authenticité en tant que seule considération d’une réalité ne pouvant recevoir confirmation que de sa propre manifestation. Certes ce regard sur l’essence des choses est radical (et comment pourrait-il en être autrement vis-à-vis d’une essence ?), mais c’est bien cette rigueur qui, par effet de contraste, relativise le site mondain en lequel ne circulent, la plupart du temps, qu’un affairement brouillon, qu’une hâte invasive, qu’une impatience à elle-même sa propre logique, son alfa et son oméga.

   Rien ne saurait être plus précieux qu’une longue pause, qu’une rémission venant interrompre le flux des désirs multiples, incontrôlés, rien de plus apaisant qu’un répit s’installant au milieu des parcours erratiques, qu’une suspension des heures et des minutes afin que, de cette coupure, quelque chose de l’ordre d’une neuve signification de l’exister puisse se montrer en son effectivité cathartique. Oui, nous les Modernes avons besoin d’une thérapie ; oui, nous les Modernes devons nous retourner sur nos propres destins, les interroger, chercher en eux ce qui, à la lumière d’un recul, d’un repli, d’un reflux pourrait nous installer en qui-nous-sommes, autrement qu’en une façon de commedia dell’arte dont, jusqu’ici, peut-être, nous ne figurions que les risibles Personnages en quête de leur propre célébration. Il nous faut nous résoudre à abandonner nos brusques et itératifs déplacements, à laisser derrière nous le dédale bien trop lumineux des bavardes Métropoles, ignorer la fascination des vitrines, s’exiler de la marée des foules sur les vastes agoras où ne souffle que le vent d’un réel devenu si irréel, la plupart du temps une simple pantomime virtuelle, une simple poudre aux yeux, une effervescence trouvant en elle sa propre justification, une ivresse de la vitesse pour la vitesse.

    Que nos remarques soient inutiles, que notre harangue ne se retourne que contre nous, nous n’en avons cure, ceci est seulement affaire de conscience.  Le Monde peut bien tourner comme il veut, d’ailleurs sait-il ce qu’il veut dans cette manière d’infini vortex, de maelstrom alimenté à sa propre aporie ?  Pris au centre du jeu, dans l’œil du cyclone, le Peuple des Élus de la postmodernité ne mobilise, le plus souvent, dans ce qu’il est convenu de nommer actuellement,  d’une façon récurrente, « intelligence artificielle », tyrannie d’une machination cybernétique ôtant, chez les Pratiquants les plus excessifs de cette Nouvelle Religion, la moindre parcelle d’esprit critique, la plus infinitésimale portion de jugement vrai, tant ces Croyants sont totalement inféodés au réflexe primaire d’un Complot Universel en qui ils perdent le peu de bon sens qui leur restait.

 

En lieu et place d’esprit,

une lame émoussée.

En lieu et place d’âme,

la finesse d’un boulet.

 

   Dès ici, c’est bien le problème de la temporalité qui va nous occuper. D’une temporalité spécifique, celle au gré de laquelle la droiture d’un concept devra se montrer afin que le réel, envisagé selon son authenticité propre, puisse être en mesure de nous donner (à condition, bien entendu, que nous y soyons disposés), cette liberté sans laquelle le mot « Homme » perd son repère et sa valeur.  Tout, ici, est subtilement assemblé de manière à ce que notre regard ne s’égare point au-delà de ce qui se montre comme essentiel. Un temps à lui-même sa propre mesure, un temps hors duquel toute manifestation ne se donnerait qu’en tant que pâle copie des choses considérées en leur être singulier. « Immobile », tel nous semble être le mot d’ordre selon lequel lire cette image et nous y conformer, autant que faire se peut, dans le silence, dans l’attention soutenue portée au foyer de ce-qui-est.

   Au loin, parmi le lacis léger des frondaisons, un ciel gris, si léger, il semble venir du plus loin de l’espace, en une manière de temps invisible ourdi de secondes elles aussi invisibles. Un temps de cristal si l’on veut placer ici une possible métaphore. Peut-être un temps d’avant le temps, un temps antéprédicatif qui ne ferait que méditer sur son propre destin, le réservant encore, au creux le plus intime de Soi.

 

Temps en son essence de temps

 

Temps sans épaisseur ni aspérité,

temps conclusif d’une entente

de Soi avec Soi.

Temps autarcique dont nul

ne pourrait altérer l’être,

le faire différer de qui il est.

  

   Comme si, sur les sillons vertigineux de la Terre, tout s’était cristallisé en une manière minérale, peut-être un simple quartz en attente de sa prochaine vibration. Alors, dans les gorges des rues, sur les aires des vastes places, tout près des parallélépipèdes des hautes tours de verre, les Existants seraient identiques à ces pleurs de résine suspendus, pour l’infini du temps, aux branches vert-de-grisées d’arbres millénaires. Les paroles, elles-mêmes seraient suspendues aux palais figés des Humains, étonnantes hésitations à l’orée du jour. Les mouvements auraient reflué en eux au point d’être de simples catatonies, de simples postures de Mimes ne dépassant nullement leur visage de plâtre. Plus nulle avancée, nulle part, du Peuple des Impatients, seulement un long sursis prédictif, peut-être, de quelque joie future déjà présente en Soi, mais dissimulée dans les plis de son propre devenir.

   De chaque côté des berges (berges du temps ?), de hauts platanes s’inclinent, font une haie d’honneur.

 

Mais à quoi ? Å l’éternité

ici fixée à demeure ?

Mais à qui ? Aux Êtres invisibles,

aux présences diaphanes,

aux Titulaires d’aventures encore

retenues en leur parure originaire ?

 

   Ici, tout près du miroir de l’eau, là où se reflète l’illusion des arbres, leur fantôme, leur simple dimension onirique, ici donc est le lieu inversé des affairements multiples, des désirs désordonnés, un lieu de Source à partir duquel tout pourrait exister, nullement au gré de la volonté de quelque Démiurge,

 

non, exister de Soi, en Soi, pour Soi

 

   Une essence de l’exister à l’exacte mesure d’un temps encore bourgeonnant, replié en sa corolle, poudré d’un riche pollen intérieur.

 

Un temps d’avant la naissance des Choses,

avant la   naissance du Monde.

Un temps d’avant la naissance

des Hommes et des Femmes.

 

Un temps à Soi sa propre mesure :

origine et fin encore confondus

car la Parole du Monde est encore retenue

dans une sorte de néant dont rien n’émerge,

précisément, que du néant.

  

   Tout, ici, sans doute faut-il le redire cent fois, mille fois, tellement ce mystère est insondable, tout ici ne vit que de Soi, en Soi, comme si le Soi du Temps était la seule et unique vérité, l’espoir encore recueilli en son germe, la seule et unique possibilité de connaître encore, avant sa défloration,

 

la dimension de l’authentique, du pur, du sauf, de l’inaccompli, de l’inexécuté,

 

   c’est-à-dire du possible en sa valeur inestimable de Liberté. Ici, le Temps est libre de Soi, libre de s’affecter de telle ou de telle manière en l’instant même de sa désocclusion.

  

   L’irrémédiable roue du Temps, sa mobilité, sa profusion sonneront le tocsin de ce Temps Premier riche de toutes les virtualités. C’est ceci que nous montre cette photographie : le Temps en tant que Temps.

  

Le Temps nullement encore altéré

par l’éternel remuement du Monde.

Le Temps exempt de toute trace.

Le Temps immatériel, transparent à Soi et à

toute altérité qui voudrait en percer le secret.

  

   Le Temps avant que ne surgisse « le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui », lequel va « nous déchirer avec un coup d'aile ivre », car, d’une façon irrémédiable, l’aujourd’hui porte déjà en lui, dans sa marée contingente, dans son inclination irréversible à la finitude, toutes les plaies qui l’affecteront

 

ce Temps Originaire,

ce Temps de pure présence à Soi du Temps,

ce Temps qui n’est Temps qu’à l’être

 et à le demeurer.

 

   Oui, nous voudrions le saisir ce Pur Temps, en flatter l’essence, en oindre nos fronts soucieux mais, par nature, il n’est que fuite ou bien réservé en Soi, inaccessible pour le dire brutalement.

   Alors, avisés de cette impossibilité constitutive d’un Temps Premier, nous chargeons notre havresac sur notre dos, nous visitons le premier port fluvial venu, nous embarquons à bord d’une lourde et immémoriale Péniche, sans doute est-elle symbole de ce Temps arrêté. Nous stationnons longuement, possiblement pour une éternité, entre les deux rives de la berge, les deux rives du Temps : l’Originaire, le Destinal, nous nous roulons en boule, nous adoptons la posture douce et rassurante en chien de fusil, nous nous rassemblons autour du germe de notre ombilic, nous prions le Ciel, la Terre, l’Eau, la voûte immémoriale des Grands Arbres, de nous accorder encore quelque répit, de nous installer, encore pour quelques instants, dans cette manière de Monade immaculée, intouchée, de nous confondre avec notre matrice même, ce Lieu à lui-même sa propre origine, en même temps que la nôtre, nous l’apercevons au loin, telle une vacillante flamme menaçant de s’éteindre avant que ne débute notre long voyage initiatique.

   S’initier à l’exister, tel est notre destin qui implique nécessairement de nous détacher de ce qui fut notre site le plus sûr pour connaître cette fuite à jamais, au-devant de nous, de tous ces moments qui, peut-être, ne font que nous distraire d’une Vérité première en laquelle nous pensions pouvoir prospérer pour la suite des temps à venir.

 

  Et soudain, surgies même de notre rêve éveillé, des Formes se mettent à s’agiter : le ciel se zèbre de longs éclairs, la voute des arbres tressaillit, l’eau s’irise de mille lueurs, l’herbe des berges se redresse et rayonne, le moteur de la péniche résonne de sourds battements. Nous sommes conviés, sans délai, à la belle fête de l’exister.

 

Nous troquons un Temps Originaire

pour un Temps Dérivé,

nous passons, sans transition aucune,

de l’être à l’exister.

Nous nous vivons temporels au plus profond

des fibres de notre chair.

 

Nous sommes le Temps lui-même !

 

 

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13 février 2025 4 13 /02 /février /2025 09:56
L’épreuve du Miroir

Photographie : Léa Ciari

 

*

 

   Cette image que nous allons bientôt aborder, comme bien souvent, il faut la mettre en regard avec qui elle n’est pas afin, par cet écart, de pouvoir tracer quelque perspective signifiante. Le thème du « Miroir » est récurrent dans l’œuvre plastique de Léa Ciari, genre de fil rouge mettant le doigt sur cette notion d’identité si importante pour les Sujets que nous sommes. Plusieurs de mes articles reposent sur ce fondement. Celui-ci voudrait, une fois de plus, donner de la profondeur à cette surface du réel qui, le plus souvent, ne nous gratifie que de l’illusion de ses évidences immédiates alors que, sans doute, le problème de leur propre identité est, pour les Existants, le motif le plus difficile à résoudre.  En la matière nous sommes juge et partie et il n’est guère facile, tout à la fois, d’être Acteur et Spectateur. Å ceci il faudrait un don d’ubiquité que nous ne possédons pas

   Mais, d’emblée, convient-il de faire son deuil d’une saisie entière de la vérité, elle qui est toujours parcellaire, tronquée, se dissimulant volontiers sous le premier paradoxe venu, sous des masques de carnaval qui, pour être souriants sous leur voile de carton, sont cependant empreints des plus vives inquiétudes. Nul ne saurait déterminer son propre Soi en mimant la légèreté avec laquelle le papillon butine les fleurs de corolle en corolle, sans même s’apercevoir qu’il butine. IL y faut de l’application, il y faut de la lucidité et quelque persévérance. Voici pour l’entrée en matière. Dès ici il nous faut faire face au réel, celui-ci s’ornerait-il, à notre insu, des scintillements et des réverbérations du miroir ontologique que nous tend en permanence la Vie en sa concrétude la plus exacte. Nous en conviendrons, l’image que Léa soumet à notre sagacité n’est rien moins que sérieuse, et c’est au regard de cette mesure raisonnée que notre première référence à une représentation du Net, prise au hasard, pourra apparaître comme l’effet, sans doute, d’un simple caprice. Å voir !

 

L’épreuve du Miroir

Image du Net

 

 

   Donc l’image du Net. Une Jeune femme, tout sourire, réalise ce qu’il est convenu de nommer « selfie », réalisant d’elle une manière d’accusé de réception pour le moins solipsiste, mais, chacun a un ego et il est bien naturel qu’il en prenne soin, c’est la seule « propriété », le seul bien dont nous soyons assurés. Donc « Rayonnante », tel sera son nom, tire son portrait dans la perspective d’une rue dont on voit quelques bâtiments avec leur enfilade de portes et de fenêtres. Autrement dit le site de la prise de vue est nettement contextualisé et il s’en faudrait de peu que, de cette scène, nous puissions tirer une narration qui ne serait pas vraisemblable, mais réelle au sens de sa pleine réalité. « Rayonnante » est l’expression sans fard, d’une évidente joie de vivre qui présente les assises de ce que les Philosophes nomment « apodicticité », ce sentiment d’un Soi confirmé en son être dans la plus grande assurance qui soit, dans une indubitabilité sans risque d’être prise sur le vif d’un cruel mensonge. En quelque sorte, la vérité en tant que vérité. Mais est-il si sûr, dans notre prise de recul par rapport à cette représentation, que son coefficient de tranquille réalité-vérité nous saisisse de telle manière qu’il serait une affirmation ne souffrant nulle invalidation ? Et, du reste, existe-t-il sur Terre, un lieu magique où les choses allant de soi « dans le meilleur des mondes possibles », rien ne saurait contrevenir au projet de cet espace si assuré de son être, qu’il ne viendrait à l’idée de qui que ce soit d’en remettre la qualité existentielle en question.  

L’épreuve du Miroir

   Si, déjà, nous pouvons prendre quelque recul par rapport aux deux images, il va de soi que leur différence essentielle se situe sur le plan de leur contexte d’énonciation. Si « Rayonnante » fait fond sur un site bien déterminé, si sa présence ne paraît pouvoir s’exonérer des présences contiguës supposées (les Personnes habitant ces immeubles, les Passants de la rue dont on aperçoit l’un des profils au loin), par contre « Autoportrait » (l’œuvre de Léa), ne comporte nulle autre présence que la sienne propre, ce qui est, d’ordinaire, mais pas toujours, la condition même d’apparition du genre de l’autoportrait. Afin de synthétiser, je dirai donc

 

« Rayonnante » adossée à une Altérité,

« Reflétée » (autre nom d’Autoportrait),

face à Soi, rien qu’à Soi.

 

  Et c’est en ceci, me semble-t-il, que se donne, avec quelque amplitude, ce que je pourrai nommer la « sémantique » des deux parutions.

 

L’une « mondaine », avec pour cadre le milieu urbain,

l’autre centrée sur un Soi solitaire qui se fait face

et ne peut, en toute certitude,

que se comprendre se faisant face.

 

Ici, je ne fais que proposer une manière de tautologie croisée :

 

le Soi-en-tant-que-Soi

confronté

à l’Autre-en-tant-qu’Autre,

lieu d’une radicale altérité

 

En une manière condensée :

 

Soi face à Soi

L’Autre face à l’Autre

 

   Mais ne nous y trompons pas, l’analogie n’est que de surface, les situations ontologiques respectives se situent sur des plans opposés, nullement miscibles. En réalité il s’agit bien de l’existence d’un fossé abyssal se creusant du Soi à l’Autre en leur singulier et irréductible destin. Chacun le sien, chacun traçant sa propre et inéchangeable voie.

   Méditant à partir de la belle et énigmatique image de Léa Ciari, l’Autre, celle de « Rayonnante », se déduira directement de cette première et fondamentale prise en compte. On aura deviné que la profondeur se situe, d’emblée, du côté de « Reflétée » ; que la surface (« superficialité » conviendrait lieux), se situe totalement du côté de « Rayonnante ». Sur le plan du sens philosophique à donner aux deux images, nullement sur celui, éthique, qui placerait ici une « Méritante » par rapport » à une « Non-méritante ».  Chacune a le mérite qui lui revient et, à l’évidence, la rue n’offre pas les mêmes conditions de réflexion et de retour à Soi que l’intimité d’une pièce située aux antipodes de l’agitation urbaine.

   « Reflétée » vue de dos, est déjà pur mystère puisque sa possible épiphanie (son identité foncière) ne pourra se révéler à notre regard que dans une manière de réalité microscopique, cette à peine visibilité émergeant du tain incertain des deux miroirs. Et ici, l’étrangeté se renforce de la double vision qui nous revient dont, au juste, nous ne pourrons jamais savoir laquelle des deux est la plus juste, la plus exacte. Comme si l’ubiquité, dont j’ai parlé plus haut, surgissant de l’image même, venait à nous sur le mode de notre propre dédoublement. Alors, c’est bien le dubitatif qui nous traverse, c’est bien l’incertitude qui se donne comme ce qui, surgissant du spéculaire insondable, nous plonge dans une manière de zone floue, pur onirisme frappant notre silhouette des stigmates les plus imprévisibles qui soient.

   De cette image en retour, de cette étonnante réverbération, nous sommes, en quelque sorte, les victimes sacrificielles : notre propre réalité se dissout à son contact même, comme si quelque acide muriatique, échappé du fond de l’exister, venait nous biffer de l’ordre du Monde. Curieuse homologie d’une apparition incertaine qui vient dissoudre la nôtre, sans médiation aucune qui en pourrait atténuer la rigueur : le néant ouvre ses lèvres et nous invite à le rejoindre sans possibilité de réhabilitation aucune. L’on comprendra aisément en quoi l’évocation de « Reflétée », absolument et irrévocablement métaphysique, elle qui peint un horizon invisible, confirmera la divergence irréductible de fond avec le versant qui se donne tel son opposé, de « Rayonnante ». Ce que « Rayonnante » nous donne pour acquis, pour assuré de soi et infiniment stable, « Reflétée », non seulement nous le retire mais nous entraîne nécessairement en de soucieuses contrées :

 

le Souci De Vivre est le seul ingrédient

qui y puisse prospérer.

  

   Et c’est bien en ceci que cette allégorie est douée de la plus grande efficacité : elle nous renvoie de facto à notre insigne factualité, à notre contingence que ne bordent, en toute certitude, que les eaux noires du Léthé, ce fleuve des enfers et de l’oubli dont, jamais, nous ne reviendrons. Clôture définitive de nos illusions, fussent-elles réelles, spéculaires, imaginatives, songeuses. L’irrémédiable coup de scalpel de la finitude. Une œuvre, la plupart du temps, n’est véritablement accomplie, en son sens entier, qu’à intégrer en soi, les deux pôles opposés et cependant coalescents, d’une origine, d’une fin. Dit d’autre manière, le rayonnement ramené à une lentille d’ombre, laquelle est toujours le réel de son épiphanie dissimulée.

   Si l’on ne s’attachait, gommant l’insondable métaphysique, à ne laisser paraître, en ces deux images, qu’une face strictement mondaine, alors il nous serait facile de ranger en deux catégories nettement différenciées,

 

du côté de « Rayonnante »,

l’espace de la joie,

du bonheur simple,

de l’enchantement quotidien ;

alors que du côté de « Reflétée »,

seulement la tristesse,

l’inquiétude,

la retenue broderaient

sur son corps les dentelles

d’une cruelle nécessité.

 

   Mais les choses ne sont jamais si simples et c’est bien leur envers qui doit être interrogé, ce que le beau travail de Léa fait, depuis de longues années, avec une remarquable assiduité. Si son œuvre, et singulièrement celle que nous visons aujourd’hui, s’affilie au temps long de la maturation, de la métabolisation, de la patiente généalogie esthétique, a contrario « Rayonnante » en est l’exacte inversion : l’exultation dans le temps court de l’instant, une étincelle.

   Afin de saisir ce qui, possiblement est insaisissable, force nous est imposée d’aller plus avant dans l’investigation symbolique que « Reflétée » nous offre, en une étrange « donation », au motif que seulement son envers vient nous rencontrer, dissimulant à nos yeux cette face humaine si expressive, si entièrement signifiante de la singulière mise en musique d’une vie à nulle autre pareille. Alors, invités à adopter une position analogue à celle de « Révélée », nous serons réduits à la considérer au titre de l’image réverbérée par ces surfaces aussi polies qu’énigmatiques, en lesquelles elle apparaît à la manière d’un rêve, bien plutôt que d’une réalité, je veux dire « palpable », « incarnée », ce qui, du réel, se donne toujours selon la forme d’une résistance, d’une tension, d’une opacité.

 

Ici, c’est uniquement irisation,

trouble, déformation pareille

à celle des eaux parcourues de rides

semées par quelque vent subit.

  

   Ce qui, chez « Rayonnante », se donnait à la manière d’une évidente présence et, conséquemment, d’une hypothétique vérité, devient, en cette visée spéculaire, sinon son envers qui serait mensonge, du moins une authenticité différée, une identité supposée à surprendre au détour de l’image. Mais, soudain, à nos yeux, surgit un paradoxe : la vérité de « Rayonnante », simple vérité de surface en raison de l’évidente économie d’un travail sur son propre Soi, se retourne en une manière de légèreté, sinon de frivolité qui la soustrait à une attention assidue qui en éluderait le sens. Å ne point creuser sa nature propre, à faire seulement confiance à la spontanéité lumineuse du jour, à simplement se situer à la pointe de l’instant, du tôt venu, elle annule, en quelque sorte, une recherche de son identité plus essentielle, la seule qui convienne à une exacte mesure des choses.

   Par simple effet de contraste, « Réverbérée » s’accroît du bénéfice d’une méditation étendue, d’une contemplation lente et assurée de qui-elle-est en son fond. Certes une énigme, mais ici le « but est le chemin », nullement le but lui-même, au motif que nul ne peut explorer son identité jusqu’au bout : bien trop de zones d’ombre, de spectres inconscients, de secrets dissimulés en des douves d’insondable profondeur.  Cependant, à ce qu’il me semble, c’est avec une sereine obstination (oxymore !) que « Réverbérée » plonge en elle, avec le secret espoir qu’au terme de l’immersion, quelque chose de l’ordre d’une netteté, d’une possible certitude, du profil d’une évidence puissent se montrer et donner sens à qui-elle-est, d’une manière autre que la simple confirmation des faits quotidiens. C’est bien son propre Soi qu’il faut analyser, nullement dans la manière d’une enquête solipsiste dont on tirerait quelque vanité.

 

Non, uniquement dans

le souci de son être 

 

   Et ici c’est bien la notion du « sentir » qui sépare foncièrement « Rayonnante » et « Réverbérée », les plaçant en des situations totalement contradictoires. Alors comment éviter de citer les profondes médiations de Michel Henry dans « Philosophie et phénoménologie du corps » Je cite :

  

   « C’est parce que ma manière de sentir le monde est l’expérience même que j’ai de ma subjectivité, qu’elle m’est donnée à moi seul, dans l’expérience interne de mon corps. Je suis l’unique, non parce que j’ai décidé de l’être, (…) mais tout simplement parce que je sens. (…) Sentir, c’est faire l’épreuve, dans l’individualité de sa vie unique, de la vie universelle de l’univers, c’est déjà être ‘’le plus irremplaçable des êtres’’ »  (Je souligne)

  

  Oui, « Réverbérée » se sent, s’éprouve tel un être à part entière, un être unitaire toujours en voie de constitution. Sa posture, face à la double psyché, tel le Jeune Enfant prenant conscience de son corps, lequel n’était perçu par lui, jusqu’ici, qu’en tant que fragmentaire et qui devient, par la magie spéculaire, un seul et unique territoire, c’est bien la répétition de cette expérience primitive fondatrice de l’identité humaine qui se joue devant nous, manière de visuelle catharsis appliquée à nos corps parfois souffrants, toujours en quête de leur propre accomplissement. Regard réparateur des corps et, par voie de conséquence, réhabilitation de nos âmes puisqu’il ne saurait y avoir de dualité en la matière, seulement une belle et presqu’éternelle liaison.

 

Ainsi de « Rayonnante »

à « Réverbérée »,

de l’ouvert d’une certitude

à l’intuition d’une autre certitude

plus fondée dans le sentir,

se décline,

une fois l’expression de la joie de vivre,

une autre fois la félicité d’exister.

 

Vivre est l’irruption spontanée et irrépressible

d’une efflorescence naturelle, pur mouvement biologique.

 

Exister est la manifestation

de ce Pour-Soi dont la méditation

sur la dimension affective de son propre ego

est la voie la plus sûre de faire de sa conscience

ce foyer de sens sans lequel rien ne se rendrait visible

qu’à l’aune d’une irréductible confusion.

 

C’est ainsi qu’au fil des jours et des œuvres

(cette belle projection du Soi sur la toile),

Léa Ciari a tracé, pour nous, mais aussi pour elle,

cette trace infinitésimale du Soi

qui n’attend que d’être

reconnue et fécondée.

 

 

 

 

 

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12 février 2025 3 12 /02 /février /2025 21:54
De Vous, sinon Rien ?

« Sans titre »

Barbara Kroll

Source : SINGULART

 

***

 

Que connaitrais-je de vous, sinon Rien ?

 

   Le temps est à la brume ce matin. Les automobiles glissent sur la route avec un bruit de feutre. Parfois, venu du lacis des branches, un faible pépiement et tout retourne au silence. Il n’y aurait guère que le vol des oiseaux pour rayer le ciel, l’égayer, mais ils sont encore au nid, logés dans leurs boules de plumes. M’éveillant ce matin de bonne heure, me rasant devant le miroir, l’esprit encore envahi de la nébulosité du songe, c’est votre image qui s’est levée du tain d’argent sans que ma volonté puisse, en quoi que ce soit, en différer la venue, l’atténuer. Vous, la Chorégraphe (c’est ainsi que vous m’apparaissez dans le premier empan de mon regard), avez surgi d’un Rien qui confine au Néant et j’aurais presque maudit mon imaginaire de vous donner telle une fuyante esquisse dont je supputais qu’elle pouvait se retirer sitôt qu’entrevue. Mais, voyez-vous, c’est une manière de grâce qui m’a été allouée, qui tient à votre étrange persistance. Continûment, votre effigie clignotait entre deux attouchements de blaireau, entre deux vagues de mousse posées sur ma peau. Certes je n’aurais su m’en plaindre. Est-on contrarié d’admirer un beau paysage, de contempler une œuvre d’art dans la pièce claire d’un Musée ?

   Maintenant, me voici livré à une tâche qui ne manquera de vous étonner, puisque je vais vous décrire et vous désigner telle la Destinataire de mes mots. Ainsi ce sera à votre tour de vous découvrir dans le miroir que je vous tends. Que connaitrais-je de vous, sinon Rien ? Ne soyez nullement étonnée de la complainte qui fait son bruit de source et coule à la manière d’une eau claire de Vous à moi, un genre de fil d’Ariane, si vous voulez. Ou de fil de la Vierge. D’Ariane ou bien de Vierge, c’est sa ténuité que vous retiendrez, sa fragilité, ceci en fait tout son prix. La minceur est toujours affectée du privilège de la beauté. Sans doute en avez-vous déjà éprouvé la touche de talc en l’intime de votre corps ? Il y a des choses illisibles, indicibles, cela frôle les yeux, cela poudre la chair, cela fait son doux bruit de flûte tout contre le pli de l’âme et l’on ne ressort de tout ceci qu’avec une manière de vertige qui dure longtemps, nous égare parfois, nous porte à la limite de notre être.

   Chorégraphe vous êtes en votre essence la plus accomplie. Vous n’êtes qu’une forme fragmentaire, ce dont je ne saurais me plaindre. Ce qui m’est ôté, je le reconstruirai à la force de mon invention. Sans doute ne serez-vous, au sein de ma fiction, qu’une sorte de revers de-qui-vous-êtes. Mais si, à l’évidence, nous manifestons un endroit, en toute logique notre envers doit bien pouvoir être rejoint en quelque lieu.

Dans celui de l’imaginaire ?

Dans celui d’une fable ?

Dans la conque d’une douce volupté ?

Ou bien au centre igné d’un irrépressible désir ?

   Nous sommes des êtres si complexes que le portrait que nous pouvons tracer de nous n’est jamais qu’une suite d’intervalles, de pointillés, de rythmes qui paraissent pour s’évanouir bientôt.

   La salle dans laquelle vous faites le geste de la danse est silencieuse, claire. A votre expression il faut cet écrin où rien ne bouge, où vous êtes la seule à pouvoir proférer du sein même de votre corps. Cependant vous n’êtes nullement une Ballerine professionnelle, votre vêture en témoigne qui est de ville, non de scène. Si bien que je pourrais me poser la question de cette esquisse, le motif qui vous porte à la danse :

 

Joie éphémère ou bien durable ?

Quelque fête à souhaiter ?

Une soudaine félicité dont vous ne

Connaissez le lieu de sa venue ?

  

Lorsque le plaisir rosit vos joues, quelle est la figure qui signe le mieux votre climatique interne :

La rapidité d’un entrechat ?

La souplesse d’un fondu ?

La légèreté d’un glissé ?

  

   Vous apercevez-vous au moins que je vous ménage, que je déplie votre corolle avec le plus grand soin, que je ne saurais brusquer la délicatesse de votre apparition. Vous êtes identique à un mot posé sur une feuille : tel convient dont tel autre détruirait l’éphémère équilibre.

   Que connaitrais-je de vous, sinon Rien ? J’ai quitté le miroir de ma salle de toilette. J’ai pris un petit déjeuner frugal. Je marche sur le chemin blanc du Causse avec votre Silhouette qui m’escorte. Toujours je vous vois. Je vous vois de dos, la masse gris-bleue de vos cheveux est pareille à la fuite du nuage dans le ciel. Vos bras sont levés en arceaux, ils dessinent la forme régulière d’une jarre antique. Votre corps est doucement incliné vers la droite, il me fait penser au flottement d’une algue dans une eau alanguie. « Luxe, calme et volupté », si vous préférez. Je crois que ces trois mots vous définissent bien mieux que ne le ferait une longue histoire. C’est étonnant, la force de radiation du langage lorsque le lexique juste est trouvé, lorsque la pure vérité exsude de son irremplaçable présence. Certes, « luxe » pourrait faire signe en direction de « luxure » mais il y a, ici, une telle sagesse, une telle exactitude du mouvement que rien de fâcheux ne pourrait s’y imprimer. « Calme » énonce lui-même l’atmosphère de repos, de sérénité. Quant à « volupté », ce mot chargé de sensualité charnelle, il n’est synonyme que d’une plénitude qui vous visite avec la même pudeur que met l’Argus à butiner les pétales de soie de la fleur.

   Votre robe, elle suit les belles lignes de votre corps, votre robe est une eau semée de feuilles que, peut-être, un saule pleureur a laissé chuter du haut de ses frêles ramures. C’est à peine si le motif y paraît dans la qualité de la lumière, elle me fait penser aux glaces du Grand Nord, aux flancs d’une banquise flottant à mi-eau. Les lames du parquet qui accueillent vos pieds (je les suppose nus), est d’une belle couleur jaune avec des touches de vert, juste un effleurement, une à peine insistance. Et le plus troublant, je crois, cette silhouette fugitive, en partance pour quelque contrée mystérieuse, Un gris Souris se diluant dans le ciel du miroir, comme si votre image reflétée était la simple et insoutenable allégorie d’une disparition. Je dois vous avouer que cette parution à la limite d’un spectre a longuement hanté ma conscience. J’en éprouvais l’inconsistance existentielle, j’en apercevais le tissage éthéré, comme si votre figure me parvenait depuis les rives étranges de quelque outre-monde, de quelque pays utopique qui m’ôteraient tout espoir de pouvoir vous rejoindre un jour, fût-il lointain, fût-il hypothétique. Vous savez, Chorégraphe, combien l’espoir est une force vive qui sert à progresser dans la vie, à tracer le sillon de son chemin.

   Le chemin du reste, le voici parcouru pour la millième fois, conduit à la frontière d’une possible usure. Tout le long vous y avez été présente : l’air que je respirais, l’eau qui mouillait mes yeux, les mots qui hantaient mon esprit. Un soleil pâle commence à trouer la brume. Quelques corneilles criaillent autours des touffes épineuses des genévriers. Dans quelques minutes je serai assis à ma table de travail, devant la neige de mes feuilles. Elles attendront ces petits signes noirs que j’y dépose le jour durant. Sans doute serez-vous l’un d’entre eux, disséminé au gré des pages. Sans doute y danserez-vous un ballet dont il me reviendra de traduire le sens.  

 

Que connaitrais-je de vous, sinon Rien ?

 

Juste une suite de phrases

Dans le blanc des pages.

Dans le blanc.

 

 

 

  

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6 février 2025 4 06 /02 /février /2025 17:50

   Il faut dire, en ce début de III° millénaire, les choses n’étaient guère brillantes, tout allait de mal en pis, toute navigation hauturière ne rencontrait que Charybde et Scylla et le petit peuple qui restait après les ravages de la pandémie se posait de troublantes et irrésolues questions sur son avenir. On prêchait un ‘Nouveau Monde’ dont nul ne savait de quoi il serait fait et il y avait fort à craindre que l’essence humaine, une nouvelle fois, ne chute dans quelque aporie qui ferait de ce fameux ‘Nouveau Monde’ un monde bien pire que l’ancien. C’était comme les résolutions de la Nouvelle Année, elles ne duraient guère que le temps de leur profération et le 2 Janvier ne trouvait que des gens amnésiques qui ne se souvenaient même plus de leurs fermes résolutions de la veille. Mais il ne servirait à rien de se lamenter au sujet de notre condition, au simple fait que c’est elle qui nous détermine bien plus que nous ne pourrions prétendre le faire. Jusqu’ici et de longue date, l’humanité n’avait guère fait que bégayer, reproduisant à l’infini ses erreurs bien plutôt que ses coups de génie. C’est ainsi, nous avons la propension à fêter la dimension exacte de la lumière et, la plupart du temps, nous vivons à l’ombre dans un cocon dont nous croyons qu’il nous protège, mais en réalité nous aliène et tresse autour de nos corps de momies les chaînes qui nous conduisent à la folie puis, bientôt, au trépas !

   A vrai dire c’était l’inclination de l’homme à tout classer dans des catégories arbitraires qui avait faussé la vue des Existants, leur avait fait perdre leur orient et ils progressaient tels des totons fous, dans d’itératives et usantes girations dont ils ne comprenaient nullement le sens. En quelque sorte, ils tournaient pour tourner, non à la manière des Derviches à la recherche d’une spiritualité induite par une sorte d’ivresse, d’extase, mais plutôt comme des Voyageurs aveugles embarqués sur des Montagnes Russes qui paraissaient être sans début ni fin, un genre de mouvement perpétuel auto-engendré, un genre d’ouroboros, de serpent mythique se mordant la queue comme s’il voulait s’ingérer, retourner dans une manière d’unité primordiale dont il aurait perdu toute trace.

   Mais revenons aux catégories. Si l’homme avait été sage il en aurait fait un usage modéré si l’on peut dire, se défiant de ses excès, se confiant à sa sagesse, tâchant de trouver le juste milieu. Eh bien non, l’histoire existentielle des hommes les avait portés à vouloir connaître uniquement ce qu’il y avait de plus haut ou de plus bas, de plus lumineux ou de plus ténébreux, de plus riche ou de plus pauvre, de plus comique ou de plus tragique. Mais cette façon de faire, cet unique privilège uniquement reconnu aux valeurs extrêmes était un fruit qui portait un ver en sa chair. Ce ver consistait en ceci : il ne restait plus à l’homme, en termes de possibilité, qu’à tutoyer le génie ou bien à sombrer dans la folie. Or chacun sait bien, en son for intérieur, que le génie est rare, la folie courante qui se cache sous les traits rassurants du sourire, de la convivialité, de la politesse, de la ‘moraline’ bourgeoise, dans le lexique nietzschéen.  Mais personne ne s’y trompe, toutes ces attitudes ne sont jamais que des faux-fuyants, des genres de simagrées sociales, de ‘faire semblant’ qui font inévitablement penser aux décors de carton-pâte des plateaux de cinéma. L’endroit est brillant, coloré, léché, l’envers n’est que roupie de sansonnet, nul ne saurait prendre ceci pour argent comptant.  

    Afin de ne pas égarer le Lecteur, nous donnerons ici quelques exemples concrets de cette dérive de la Raison qui aurait pu constituer un ‘Eloge de la Folie’, selon le titre de l’ouvrage de l’excellent Erasme de Rotterdam. On n’avait donc pesé les choses, jusqu’ici, qu’au trébuchet de l’irraison, à savoir n’apercevoir en elles que leur degré supérieur ou bien inférieur, leurs moyens termes s’effaçant ainsi au profit de ce qui faisait Jour ou Nuit, négligeant les belles heures de l’Aube et du Crépuscule. On avait laissé s’affronter en une sorte de pugilat les couples d’opposés :

 

Noir/Blanc

Diable/BonDieu 

Immanence/Transcendance 

Bien/Mal 

Beau/Laid 

Microcosme/Macrocosme 

Matière/Esprit 

Dionysiaque/Apollinien

 

   et la liste serait longue de ces affrontements du réel. On avait donné quitus au Noir, au Blanc, on avait négligé le Gris, cette belle teinte médiatrice qui contient à la fois sa propre nature mais aussi celle de ses coreligionnaires, ils sont les Proches dont aucune dissociation ne saurait être opérée sauf par l’opération d’abstraction du concept. C’est un peu comme si, sur un planisphère, on ne considérait que Pôles et Equateur, rayant du globe Tropiques et régions tempérées.

   Pour autant certaines personnes, plus lucides que les autres, sans doute plus rationnelles, postulaient un changement radical d’existence au motif que la pâte humaine ne pouvait se contenter, vitam aeternam, de reproduire ces schémas anciens, usés jusqu’à la corde. Celle-ci menaçait de rompre et il fallait songer à la remplacer par une autre, plus solide, plus qualitative, qui servirait l’humain en sa plus noble dimension. On avait donc échangé la Terre pour la Vénusie, ce lieu de ressourcement, d’idéalité, de félicité pour les cœurs simples et les âmes bien trempées. Mais, ici, il convient d’expliquer ce terme étrange de ‘Vénusie’. Il est forgé sur Vénus, la Déesse de la mer, de la beauté et de l'amour, cette Merveilleuse née d’une vague de l’océan. Elle qui ne peut vivre sans beauté, elle pour qui la Terre se couvre de fleurs à sa seule venue. En elle tous les motifs étaient dessinés qui abattaient d’un coup les dogmes étriqués, les projets politiques sournois, en elle l’égoïsme se dissolvait, lui  qui faisait des ravages, en elle tout s’allégeait du poids éthéré de l’amour, les religions abandonnaient leurs croisades, les sectes leurs conditionnements, les confréries leurs cercles fermés, les sociétés ésotériques leurs rituels abscons. Ce que les hommes avaient mis en exergue de leur vie, avant tout, la BEAUTE, dont ils pensaient que le rayonnement abolirait toute espèce de vice, de trucage, d’attitude malsaine, chacun se sentant appelé par la vérité, la simplicité, l’immédiate jouissance des choses dans une manière de Jardin des Hespérides, doué d’immortalité, réservé aux Dieux mais où, d’après eux, ils pourraient accéder s’ils consentaient à être beaux et droits eux-mêmes. Parfois ils rêvaient aux sources d’ambroisie, à l’arbre fabuleux qui donne les pommes d’or. Mais cependant ils savaient qu’il s’agissait là d’un songe et ne tombaient jamais dans l’utopie qui les aurait aliénés au même titre que l’avaient fait tous les spectacles et commedia dell’arte d’un monde devenu maintenant ancien, obsolète, il ne figurait plus dans les mémoires qu’au titre d’une archéologie se perdant dans les brumes de jadis.

   Alors, l’on se demandera, à juste titre, comment vivait cette Société Nouvelle dont on espérait qu’elle ferait se lever de nouveaux horizons, ouvrirait des perspectives inconnues, livrerait des histoires réelles, tangibles, incarnées que, jusqu’ici, l’on pensait être de pures fictions. Il y en avait assez des perpétuels recommencements, de ces modes cent fois remises sur le métier dont on nous disait qu’elles nous sauveraient du péril de l’anonymat, de la perte dans des zones grises où nous deviendrions fatalement invisibles, inaudibles, des riens en quelque sorte. Eh bien, il faut croire qu’un miracle s’était accompli ou, à tout le moins qu’une métamorphose avait eu lieu qui avait chamboulé le monde, nous le présentant sous des formes dont, jamais, nous n’aurions pu soupçonner qu’elles pussent exister. La Nouvelle Société, pour l’essentiel, était constituée de communautés aisément reconnaissables, non en raison de quelque uniforme dont elle se serait vêtue, c’eût été s’aliéner une fois encore, mais dans la simple apparence qui lui convenait, celle d’une affinité évidente existant entre ses membres. Cependant, que le mot de ‘communauté’ n’aille nullement induire en erreur, faisant signe vers l’ancien ‘communautarisme’, lequel voulait imposer sa culture, ses valeurs aux groupes qui possédaient des amers différents. Non, la communauté était communauté d’intérêts, de points de vue, de ressentis et n’oublions pas que la BEAUTE était le pivot essentiel autour duquel tout tournait et faisait sens.

   D’une manière approximative, les Communautés étaient calquées sur les étapes du développement de l’art en ses principales manifestations. Ainsi trouvait-on la ‘Communauté des Paléolithiciens’, à savoir des amateurs de ce bel art paléolithique qui avait marqué de manière originale la naissance des œuvres picturales. Ils admiraient les propulseurs sculptés, les mains négatives pariétales accompagnées de leurs ponctuations, tout le bestiaire gravé ou peint sur les parois, cerfs, félins, mammouths aux formes trapues, bisons, bouquetins et aussi les Vénus aux lignes pléthoriques. Leur emblème était la ‘Vénus de Laussel’, cette pierre ambrée, couleur de chair rayonnante. Pour autant ils ne pratiquaient aucun culte à son égard car cela aurait consisté à retomber dans les ornières de l’idolâtrie qui, en certaines époques, avait fait tant de mal à l’humanité. Ils en réalisaient des croquis, des esquisses qu’ils traçaient à même les parois de leurs grottes car ils voulaient être en harmonie avec leurs goûts, ne différer en rien des œuvres qu’ils admiraient.

   Il y avait les ‘Primo-Renaissants’. La plupart vivaient dans des palais vénitiens ou florentins aux riches apparats. Toutefois ils ne se laissaient nullement aveugler par ce luxe patricien. Il n’était qu’un écrin pour les œuvres rares qui y figuraient. Bien évidemment, une beauté jouait en écho avec une autre, une beauté était renforcée de la présence d’une toile contiguë. Une de leurs œuvres favorites était le ‘Portrait de Simonetta Vespucci’ de Piero di Cosimo. Ce tableau était un monde à lui seul. Ils voyageaient à l’intérieur de la toile comme ils l’auraient fait dans un paysage réel. En songe, ils parcouraient le beau corps dénudé de Simonetta, un doux albâtre rehaussé d’ivoire aux parties les plus troublantes de la féminité, ils contournaient la parure du cou, un serpent sans doute synonyme de tentation. Ils montaient jusqu’à la chevelure blonde enserrée dans un bandeau semé de pierres précieuses, de soies chatoyantes. Ils parcouraient la noble argile couleur de bonheur, s’allongeaient sous les ramures des arbres agitées de vent, escaladaient la colline d’où se laissait embrasser une vaste vue sur une mer couleur d’opale. S’ils étaient amateurs de culture, pour autant ils n’avaient nullement déserté la Nature, celle archaïque, primordiale, traversée de remous et de contradictions, celle que les Anciens Grecs nommaient ‘phusis’ dont ils ressentaient les tremblements dans les vibrations mêmes de la toile et jusqu’au centre de leurs corps.

   Il y avait les ‘Sublimes’, ceux que le Romantisme chamboulait au point d’opérer en eux un genre de retournement. Ceux-là vivaient sur les rivages nordiques pris de brume, traversés des aiguilles piquantes du Noroît. Bien entendu ils avaient dressé des tentes en peau de renne, les avaient doublées d’une laine épaisse qui sentait le suint mais protégeait du froid. Quel que soit le temps, ils installaient leurs chevalets sur la plage, l’assujettissaient au sol mouvant à l’aide de grosses pierres. De leurs longs pinceaux aux poils de martre ils léchaient consciencieusement la peau de la toile qui devenait, l’instant d’une création, leur Maîtresse. De la nasse de leur subconscient ils extrayaient images et sensations, ces dernières empruntées à la belle œuvre de Caspar David Friedrich, ‘Mer de glace’. Ils ressentaient le tranchant des fragments à même leur chair, non comme une morsure mutilante, plutôt à la manière d’un aiguillon qui fouettait leur sens esthétique et leur enjoignait de réaliser ce chef-d’œuvre qui était l’aboutissement de toute une vie. Nul esprit de compétition, seulement une juste émulation, la confluence d’affinités mystérieuses qui les dépassaient mais les accomplissait au-delà de toute espérance.

   Il y avait encore ‘Paysage avec une rivière et une baie dans le lointain’ de Joseph Mallord William Turner. Ceux qui avaient élu ce Peintre logeaient également en limite de mer mais dans des conditions moins rigoureuses que celles exigées par ‘Mer de glace’. Ici, tout se donnait dans un genre d’astigmatisme, de flou irréel de la vision. Les Romantiques, du reste, semblaient apprécier ce décalage du réel, certainement au motif que ce tremblement était, en quelque manière, appel de la rêverie, perte de soi en des terres imaginaires tout entières voués à l’exercice d’une pure liberté. Ici, dans ce généreux espace sans contours précis, aux abords de l’illimité, beaucoup se prenaient à espérer en des jours infinis, lumineux, que rien ne viendrait contrarier, chacun s’orientant à sa guise sans cependant renoncer à voir toujours émerger de cette brume diaphane la Déesse aux mille attraits, celle qui avait décidé, à leur insu, d’infléchir de manière significative, la ligne de leur destin. Oui, leur destin qui, maintenant, ressemblait à ce trajet lumineux d’une rivière frayant son chemin parmi la blondeur des sables, le miroitement de la mer au loin figurant cette félicité que les hommes avaient longtemps attendue sans en voir la fuyante silhouette.

   Il y avait le ‘Club’ des ‘Post-Impressionnistes’, ceux dont l’existence entière se référait aux oeuvres inimitables du génial Vincent Van Gogh. Ils avaient élu domicile près d’Arles, dans cette campagne provençale certes abrupte, solaire en diable, mais Van Gogh lui-même, l’exilé de Hollande, n’en était-il le pur produit, celui qui en avait saisi l’essence jusqu’en son plus intime ? On ne pouvait évoquer cette région et laisser son peintre fétiche dans l’ombre. Chaque année, sans que cela atteigne la force aveugle d’un rituel, ils se livraient à ce que l’on pourrait nommer une ‘commémoration’, à la mémoire de Vincent. Ils s’habillaient d’habits rustiques, des toiles bleues délavées le plus souvent, se rendaient dans un champ de blé qu’ils coupaient à la faucille, dressaient à la fin une gerbière, ces tiges assemblées pareilles à un soleil. Puis, par petits groupes, dans la tache d’ombre fraîche, ils s’adonnaient à une longue pause méridienne, cette sieste que Van Gogh avait si bien peinte fin 1889, début 1890, à Saint-Rémy de Provence, alors qu’il était interné dans un asile. Une de ses dernières œuvres avant sa mort. Un ultime repos avant le long et définitif. Les ‘Post-Impressionnistes’ en connaissaient la valeur et, peignant ou tâchant de peindre à leur tour ‘La Méridienne’, il s’agissait en fait d’un hommage rendu à ce génie solaire trop tôt disparu, une brusque apparition dans le domaine des beaux-arts puis une éclipse et puis plus rien. C’est bien cette sauvage beauté vangoghienne que ses ‘héritiers’, en quelque sorte, essayaient de retrouver à la mesure de leurs modestes moyens.

   Il y avait enfin, mais l’énumération pourrait durer ce que durent les œuvres belles, à savoir une éternité, il y avait les ‘Imaginatifs’, ceux qui témoignaient de l’œuvre singulière du Douanier Rousseau. On aura compris que ses admirateurs n’aimaient rien tant que la nature, son exubérance tropicale, la beauté infinie de sa prodigieuse corne d’abondance. Ils séjournaient, d’un commun accord, au profond d’une jungle où tout se donnait selon une inépuisable prodigalité. En quelque manière ils avaient reconstitué la scène théâtrale dressée par le Douanier, avaient façonné une femme nue aux tresses pareilles à deux cordes d’eau. Le corps était d’écume qui reposait sur un sofa bordeaux. Partout croissaient, dans une manière de confusion ordonnée, de hautes fleurs aux pétales bleus, chair, parme. D’immenses fougères montaient vers le ciel. Des fruits jaunes faisaient éclater leurs soleils dans le vert-bouteille des feuillages. Des oiseaux aux larges rémiges caudales, au plumage sombre se tenaient, silencieux, dans ce qui ressemblait fort à un Paradis. La lune blanche teintait doucement le ciel d’une touche lactescente. On imagine combien la vie des Communautaires devait être somptueuse, ici, bordée de perles et cousue de brandebourgs rehaussés d’or. Mais nulle ostentation, beauté seulement.

   EPILOGUE - Certes on pourra développer nombre d’arguties, prétendre que de telles existences ne se peuvent trouver que dans des livres imaginaires ou bien dans quelque grimoire d’alchimiste, dans les pages glacées d’un album pour enfants. Cependant, nous pouvons vous l’assurer, ce monde existe, non seulement dans des œuvres peintes mais dans le réel le plus concret qui se puisse imaginer. Non, il ne s’agit ni d’une fable, ni d’une comptine surgissant de la tête d’un Illuminé. Mais ce monde, il faut le vouloir, donc renoncer à ses habitudes anciennes, sans doute se dépouiller de son confort, surseoir à la douceur d’une vie bourgeoise enrubannée et poudrée comme une Marquise du XVIII° siècle évoluant dans un salon d’apparat.

   L’on pourrait penser ces Communautés autarciques, coupées du monde, à l’écart des autres Communautés. Mais ceci n’est qu’illusion de gens cultivés, mieux même, ‘formatés’ par les conditionnements de tous ordres dont notre Ancien Monde n’est guère avare. Ces Communautés forment un tout uni. Mais unies par quoi ? Par leurs AFFINITES, par la BEAUTE qui est leur mot d’ordre fédérateur. Certes, chaque Communauté visée à la loupe, semble se donner à l’aune d’un microcosme fermé, sinon d’une ‘monade sans portes ni fenêtres’. Mais ceci n’est qu’une illusion, comme le serait le fait de croire, à leur sujet, à une existence purement utopique. Ici, chacun se détermine en soi et pour soi mais aussi pour les autres pour la simple raison que l’Art est un Universel, qu’il appartient à tout le monde et à personne en particulier. Il en est de même des affinités, elles nous relient inconsciemment - l’inconscient est aussi un universel -, à l’ensemble des archétypes du monde qui nous modèlent et que nous avons en partage avec Ceux, Celles de la Terre. Le problème avec la terre traditionnelle, celle de ‘l’Ancien Monde’, c’est qu’elle ne fonctionne que sur le mode de la propriété, de l’avoir, de la division, de la lutte et, en définitive, de la guerre. L’Art est une si haute figure, une si haute valeur que nous ne pouvons que nous incliner devant sa transcendance, nous réfugier dans notre immanence mais à condition de nous en extraire pour donner lieu et temps à cette divine Beauté sans laquelle nous ne serions que des orphelins aux mains vides. Or ce que nous voulons, c’est d’un seul et même geste, donner et recevoir. Donner à l’ami qui donne en retour. Quoi donc ? Mais de la beauté !

 

 

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5 février 2025 3 05 /02 /février /2025 17:52
Difficile venue à soi

 Nuée Œuvre :

Dongni Hou

 

 

***

 

 

 

   Combien cette jeune existence est troublante en son dénuement ! Quel voile d’inconnaissance fait-il donc son siège ? Ce dont nos yeux voudraient être les témoins : de la trace de son âme à même son corps. De la tache claire de son visage. Nous y verrions deux billes de verre aux reflets mordorés traversées de l’éclat noir de la pupille. Nous y devinerions la tige du nez humant avec délicatesse la rose ou bien le chèvrefeuille. Nous y apercevrions le double bourrelet des lèvres, cette gourmandise faiblement purpurine close sur le poème des mots. Nous y discernerions la presqu’île du menton que, sans doute, ponctuerait la douce dépression d’une fossette.

   Alors, Regardeurs d’une belle réalité, nos esprits seraient comblés de tant de grâce. Le visage est si important dans la venue de l’être. Ce dont nous ne pouvons être maîtres, nous l’inventons, nous en hallucinons les silhouettes, nous plions l’invisible au fer de notre volonté. Car tout devient aussitôt insupportable qui ne peut être décrypté, qui se réfugie au-delà de notre propre espérance. Car, du monde, nous voudrions tout saisir et poser devant nous l’entièreté des choses de la présence qui s’occultent les unes les autres. Il y a tellement de fourmillements, de divers, d’emboîtements de formes gigognes, d’illusions, de fuites et de ricochets sur les vitres infinies du labyrinthe où nous habitons tels des insectes pris derrière la paroi d’un bocal de verre. A la vérité, nous ne supportons pas qu’échappent à nos désirs, cet arbre à l’horizon, ces nuages  pommelés en haut du ciel, cette femme sur le quai opposé qu’un train, bientôt, dissimule à l’intempérance de notre désir. Nous sommes toujours en dette du monde, en dette de nous et de nos semblables qui, tels nos miroirs, participent au jeu infini d’une intangible complétude. Le puzzle n’est jamais terminé car il s’abreuve à trop de sources à la fois. C’est comme si, palpant les territoires de notre anatomie, en supputant la riche existence, nous découvrions quantité de dépressions et d’abîmes, de failles, de déserts et de mesas arides que parcourrait le vent de l’intranquillité. Vraiment c’est l’orbe du saisissement qui fait notre siège.  Alors que nous pensions trouver une totalité, nous ne découvrons que le clairsemé, le disséminé, le discontinu.

   Visant cette jeune existence nommée Nuée, c’est moins elle qui apparaît en sa fragilité que la nôtre qui nous saute au visage et nous incline aussitôt à la modestie. Certes nous nous inquiétons de cette attitude de soumission ou bien de tristesse dont elle constitue, en quelque sorte, l’emblème. Ce halo cendré qui l’entoure semble bien être le contraire d’un naturel scintillement, plutôt le renoncement à figurer sur la scène mondaine. Une manière d’affliction primitive qui la retient enclose en son immobile demeure. Prise dans un tourbillon fuligineux dont on ne sait plus s’il vient de loin à sa rencontre ou bien s’il émane d’elle à la façon d’une irrémissible langueur, nous sommes pris dans les mailles serrées d’une incompréhension existentielle.

   Nous ne savons plus où commence l’intime tragédie de Celle qui nous fait dos, où s’arrête la brume de nos projections inconscientes. Une personne se donnant dans la détresse est-elle maîtresse d’en tracer les limites ou bien est-ce nous qui fomentons à bas bruit les limites de cet invisible et tourmenté territoire ? Ici, il ne s’agit nullement de perception, bien plutôt d’un problème éthique. Voyant l’altérité, introduisant en elle les flèches de nos interprétations, ne sommes-nous en train de lui ôter toute liberté ? L’image de cette fillette nous arrive tel un récit inachevé dont, à tout prix, nous voulons compléter la trame. Comme si, emplissant l’autre d’un possible, le nôtre s’en trouvait justifié, accompli pour parvenir à son terme. Toute recherche, de soi, de l’autre  est édifiée sur un sentiment d’incomplétude. Toujours, hors de nous, ce mot qui manque et nous porte au seuil du silence. Langage en tant que vacance de l’être. C’est lui qui habite cette zone grise où le corps du réel s’abîme. Aussi bien le corps de chair. Donnons aux mots leur essor. Ils sont nos assises les plus sûres. Qu’adviendrait-il sans eux ?

  

  

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4 février 2025 2 04 /02 /février /2025 21:38

 

L'encritude.

encritude

                                                                        Jane March - "L'Amant" - Marguerite Duras.

 

Sur un texte d'Eléa Manell :

"Un morceau de papier, une encre et une idée".

Source : Ipagination.com.

 

  "J’aimerais porter un chapeau. Un chapeau d’homme. Un chapeau qui mettrait de l’ombre à ma lumière.

Je voudrais me tapir dans un coin et pleurer les remords. Les sanglots regrets qui brûlent le visage et savoir les raconter.

Puisque ma bouche reste scellée et que le vernis qu’elle porte n’est jamais rien qu’un porte-baiser, je voudrais que ma plume ne soit plus que ma voix.

Avoir quinze ans encore. Avoir quinze ans et croire que… Je n’ai plus quinze depuis mille ans. Plus de valse qui aurait mis le temps.

On danse avec des fantômes, des rêves en collants. On danse dans la raideur de son corps quand l’esprit divague. Quand on sent le vertige rien qu’en fermant les yeux.

Entendre la musique quand il n’y en a pas.

Entendre la musique quand il n’y en a pas.

Pouvoir écrire ce qui ne se voit pas… Pouvoir poser des mots sur l’indicible. Pouvoir remplir des pages d’un laps de temps aussi minime qu’une seconde.

Décrire une seconde pendant vingt ans.

Je ne veux pas apprendre, ne veux pas qu’on me dise comment je dois écrire. Je ne veux pas qu’on enferme mes mots dans une volière au milieu d’autres. Ils peuvent ne rien vouloir dire, je le leur autorise. Mais je ne veux pas de mots emprisonnés, de mots qu’on abîme ni qu’on méprise parce qu’ils sont inconvenants ou désobéissants.

Je voudrais avoir le regard sombre, moins fatigué et absent. J’aimerais avoir une vision du monde tel qu’il est vraiment. Mais le monde, c’est l’histoire écrite par les Hommes pour les Hommes alors à quoi bon ?

J’aimerais poser ma fatigue sur un bout de papier, tremper l’espoir dans un encrier et parler de ma plume à en crever.

Parler de tout ce que je ne sais pas, des livres que je n’ai pas lus, des philosophes que je n’ai pas côtoyés et me rendre compte au bout de cela que… que j’ai quinze ans et que je porte un chapeau d’homme… Parce que j’ai quinze ans et que la maturité de l’écriture est dans le mensonge qu’on refuse d’écrire, dans la vérité que nos émotions dirigent.

Retenir que l’écriture, même malhabile, même abstraite est toujours hors du temps et qu’elle ne dépend pas de la somme de nos connaissances.

L’écriture, c’est un morceau de papier, une encre et une idée.

 L’écriture, c’est un morceau de papier, une encre et une idée."

 

 

A la suite du texte :

 

 "La chair est triste, hélas! et j'ai lu tous les livres…"

                                    Mallarmé - Brise marine.

 

 

  On a quinze ans, peut-être plus, mais le moment vient où tous les livres ont été lus. Ils veillent, là, à nos côtés, mais ne peuvent plus rien pour nous. Sur les pages blanches, sur le lisse du papier, courent les petits signes noirs, pareils à une armée de fourmis. Les signes s'égarent, se croisent, se multiplient et nous ne savons plus les voir. Ils ne vivent plus que dans une manière de confusion. Dans la pièce emplie d'ombre, sous le cône de la lampe, se trouve ce qui, inévitablement, devait surgir après le livre, qui rôdait en silence : l'écriture. L'encrier est là, qui nous fixe de son œil trempé dans la densité de l'obsidienne. Tout est si noir dans la pose alanguie du jour, dans le clair-obscur de l'âme. Il n'y a plus de fuite possible. Il n'y a plus de livre. Il n'y a pas encore l'écriture.

  On a quinze ans, peut-être plus, on rêve, on divague, on est comme absente à soi, entre deux eaux : celle des mots qui se retirent, celle des mots qui, encore, ne sont pas. On est comme au bord d'un vertige. C'est si tentant cette page blanche, ces minces caractères à y inscrire, cette esquisse de soi qu'on voudrait immédiate, absolue et, pourtant, quelque chose nous retient. De l'ordre d'une faute que nous pourrions commettre. C'est si intime le langage, c'est si proche de la conscience, c'est si facilement inflammable : de grandes gerbes blanches qui brûlent tout et il ne reste que les cendres pour témoigner. Alors on diffère, alors on tremble, alors les mains deviennent moites, dans l'attente de cela qui ne tarderait à apparaître.

   Alors, comme la Jeune Fille dans la touffeur de la Saigon coloniale, on se met à halluciner ce réel qui enserre et contraint, on se met à créer celui par lequel l'écriture peut advenir : l'Amant. On sait la difficulté, pour ne pas dire l'impossibilité à établir cette relation avec le Chinois, avec cet homme qui pourrait être le père, dont tout nous sépare, aussi bien l'âge, aussi bien la culture. Mais précisément l'écriture n'est que cela, ce rapport absolu à l'Amant, cette remise totale de son propre destin à celui qui décidera de nous jusqu'à nous immoler dans une existence  qui sépare, écartèle, éviscère.

  On a quinze ans, mais déjà on sait le prix à payer. Comme Duras on connaît la certitude de l'amour total, la perte de la liberté, le sang versé à l'autobiographie qui demande son obole, qui exige le sacrifice. On écrit avec le milieu de sa chair, avec l'eau de ses larmes, avec le sexe oblitéré par la douleur. Il faut aller jusqu'au bout de soi, accepter les orbes de la folie. Il faut, devant la falaise de la page, brûler de passion, fumer beaucoup, boire toujours. Passer la nuit et se réveiller, au petit matin, dans un état proche de l'égarement. C'est comme de tutoyer les griffures hystériques de la mescaline, de ployer sous la tyrannie de l'absinthe.  C'est comme de mourir. Il n'y a pas d'écriture qui puisse s'absenter de la douleur. Le stylo est un scalpel qui taraude l'esprit, un acide qui ronge le corps, un couperet et la tête est sur le billot.

  On voudrait tout dire, tout écrire dans un même geste de la voix, dans le mouvement fou de la danse, dans la musique des mots. On ne veut écrire que pour soi, seulement guidée par la passion. On veut écrire ses propres mots, pas ceux, convenus de la société. C'est bien intime, secret, singulier, le rapport que l'on entretient avec l'Amant. Cela ne se négocie pas, on ne transige pas. C'est soi qu'on livre et les mots bourdonnent alentour avec leur bruissement d'orage  et le monde n'existe plus qu'à la mesure de ce feu, de cet éclair sans lequel on ne serait plus. On veut aller jusqu'au bout de sa propre vérité, on veut dépouiller le réel de sa peau pleine de vergetures, on veut aller jusqu'au tréfonds de sa propre logique, on veut faire apparaître les choses selon leur densité, jusqu'aux nervures, aux coutures, on veut l'essentiel. C'est pourquoi nous voulons le Chinois dans un complet embrasement des sens, dans la possession jusqu'à l'irrationnel, dans l'obsession majuscule.

  On a quinze ans, "un morceau de papier, une encre  et une idée" et l'on ira là où le monde s'ouvre depuis toujours : dans la contrée des amours impossibles, seul lieu de la révélation.

 

  C'est cela que nous dit Eléa Manell dans ce texte élégant, sobre et  passionné. Nul autre langage n'aurait mieux su servir la cause de L'Amant, cette si belle et accomplie métaphore de  l'écriture. 

 

"O nuits! ni la clarté déserte de ma lampe

Sur le vide papier que la blancheur défend…"

                      Mallarmé - Brise marine.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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4 février 2025 2 04 /02 /février /2025 08:39
Ce pli blanc

Photographie : Léa Ciari

 

***

 

   [Le pli dont il va être ici question, ce pli à la jointure des deux espaces de l’image : le nocturne, le diurne, n’est pli qu’à se ressourcer à ces deux origines dont il est la rapide et éphémère trace. Ce pli, symboliquement, n’est seulement pure illustration du paysage, simple détail sans importance, il est le stigmate même de l’infini clignotement de l’existence. Tantôt le pli se referme sur qui il est et c’est l’incertitude, le doute qui végètent au-dessous de notre propre ligne existentielle. Tantôt le pli connaît son dépli et c’est la pure joie d’être, sous le soleil, dans la présence fleurissante, déployante du jour. Comme si le pli voulait, une fois nous dire le mensonge, l’absurde, la fermeture du sens, qui, l’instant d’après, tel le phénix, renaît de ses cendres et prend son envol pour de nouveaux ciels prédictifs d’une possible félicité. Nous sommes, nous les Existants, à la jointure de ce pli-dépli, figures armoriées de hautes détresses qu’annule parfois, dans le jour qui naît, une subtile lumière dont on sait, intuitivement, qu’elle est le signal au gré duquel, Hommes et Femmes sur Terre n’ouvrent leurs yeux qu’à ignorer la sourde nuit qui rampe sous la ligne d’horizon, elle dessine leur destin le plus probable.]

 

*

 

   Ce pli blanc, vois-tu cet hiver est long à mourir. Il se traîne en longues écharpes mélancoliques depuis un temps sans bords, sans consistance. Long a été son chemin semé de blêmes balafres. Elles, les blessures, les déchirures, ont pénétré notre regard jusqu’à l’endroit, clôturé, sinistre point aveugle que nulle lumière, jamais, ne visite. Il y fait trop sombre, où même l’ombre la plus dense ne voudrait connaître son étrange destin. Car de la nuit profonde, du non-sens, jamais l’on ne revient. Le ferait-on, et notre silhouette ne serait qu’une échine courbée sous le faix d’une irrémissible douleur. Ce pli blanc, là, qui nous tient lieu de fanal, il s’allume de si sinistres lueurs ! Notre sclérotique en serait-elle atteinte et plus rien de manifeste ne se donnerait à nous. Seulement un gris blizzard s’insinuant dans la brisure de l’âme. Seulement.

  

Pourrait-on encore revendiquer le droit de vivre ?

Pourrait-on rencontrer le poème

et en saisir la pure beauté ?

Pourrait-on croiser la possible Amante

avec, au creux de soi, cet infini vertige

qui est trace infinitésimale

si essentielle de l’Amour ?

Pourrait-on ?

  

   Å peine éveillé, encore habité des longues écharpes du songe, l’on vient à la croisée (n’est-elle croisée de nos hasardeux destins ?), l’on pousse les volets sur la résistance du jour. Des lambeaux de ténèbres collent encore aux planches de bois, comme si elles voulaient en retenir la cotonneuse contingence. As-tu déjà entendu la plainte du bois, cette manière de faible gémissement venu depuis la complexité des nœuds, depuis les inextricables particules de la matière ? C’est un peu comme le craquement des os (je veux dire « nos os », nullement des os universels sans réelle substance), comme des claquements ligamentaires, comme des cliquetis d’astragales de tarses et de métatarses. Oui, je sais combien mes métaphores anatomo-physiologiques doivent au poids d’une chair mortelle, combien ces concrétions du réel sont davantage des déterminations sombrement métaphysiques plutôt que de simples objets, par exemple de touchants osselets avec lesquels jongler comme on le ferait de naïves et innocentes pensées, à peine l’exhalaison d’une eau légère au-dessus du frimas lent des herbes.

   Mais, Toi mon Affiliée depuis toujours, tu connais l’inclination de mon âme (elle qui ne devrait qu’être talquée d’allégie) ma tendance à me compromettre, à me lester du moindre détail de la vie, il devient, sans délai, cette gueuse de plomb que je traîne après moi, comme le boulet d’acier, Ceux qui ne connaissent que la mince joie de la geôle. Non, ne t’étonne pas de mes allégations qui, aux yeux des Inconnus, pourraient paraître fortuites, mensongères, gratuites, alors que leurs énoncés ne sauraient avoir lieu qu’en des déclarations assertives, une profonde vérité en anime la sourde puissance.

   Oui, je dis et maintiens que le Prisonnier, non seulement a le droit d’être heureux, mais en a l’immémorial devoir. Car s’éprouver Soi, tout au fond de sa geôle, c’est connaître en un unique mouvement de son esprit le « Principe du Terrier » qui s’énonce joyeusement en ceci que la terre qui l’entoure, l’accueille en son sein, le Terrier, eh bien cette terre le protège de bien des déboires qui parcourent en tous sens les mortels sillons de l’exister. Tu sais, ce que d’aucuns jugeraient tel mon profond et incurable pessimisme, toi dont l’analyse est infaillible, depuis longtemps tu as perçu qu’il ne s’agit que d’une lucidité exacerbée, d’un parfois et le plus souvent, cruel réalisme. Mais qui donc, ici, sur cette Terre arpentée en tous sens des apories des crimes, des assassinats, des vols et de viols, qui donc pourrait proférer autre chose qu’un long cri d’affliction, son chagrin s’égoutterait de ses yeux en une manière de mare indistincte si proche de quelque fin annoncée depuis la nuit des temps ?

    Ce pli blanc qui, selon les jours, joue la partition claire du bonheur, le lendemain s’abîme dans les sanglots de l’adagio. Mais combien le sens des choses prend son élan depuis ces troublants contrastes, depuis ces vivantes dialectiques dont, nous ne sommes, nous les Vivants, que les reflets, les échos.  Tu l’auras compris c’est un jour « état d’âme », c’est une heure « stimmung » comme le disent les Romantiques et Philosophes allemands, traduisant en ceci cette floculation du réel, ce tremblement instable situé entre « philosophie, psychologie et esthétique », cette tonalité si particulière, celle qui s’élève du plus profond de l’Être, à savoir cette voix qui est la marque indéfectible de notre identité. L’on peut confondre deux visages, jamais deux voix. Sans doute en va-t-il de même pour le principe subtil, volatile de l’âme. Toujours une essence se distingue d’une autre essence, c’est bien là sa définition la plus évidente.

 

Ce pli blanc,

cette infime variation,

cette hésitation

de Soi à être Soi,

cette fulgurance retenue

en amont de qui l’on est

(le sait-on jamais !),

ce sentiment

 

   que semblent pouvoir évoquer seulement les points de suspension  sans doute ce pli est-il destiné, par nature, à se dissimuler, à clignoter du plus loin de l’espace, dans une dimension insaisissable du temps, il va sans dire que Chacun, Chacune le porte en Soi à la manière d’une faveur à mettre en lieu sûr.  Sans doute, comme moi, aperçois-tu ce pli qui, au premier regard, paraîtrait anodin, mais en réalité porte en lui la plus vive des inquiétudes. Il en est ainsi du destin des plis qu’ils projettent devant eux une lumière en laquelle s’éteint leur propre envers, cette toujours déterminée adhérence des soucis, ils tapissent l’existence humaine à la manière de ces mousses invasives se ressourçant continûment à l’affairement assidu du Noroît.

   Lui, le Noroît, n’a de cesse de souffler et de porter à la blancheur du silence et de la virginité tout ce qui se dresse devant lui et prétend miroiter, étinceler à la face surprise du Monde. Le Monde en pâtit, de la présence têtue, obstinée de ces choses mondaines dont les Curieux et les Inattentifs bardent leurs lourdes paupières, ils n’ont plus qu’un regard de pierre et leurs yeux ne sont qu’un gypse éteint, pulvérulent, bientôt quelques cendres se dissipant au gré de leur infructueuse marche de guingois.   

   Car, oui, cette poussiéreuse blancheur des plis, cette force qui ponce toutes les aspérités, aplanit tout exhaussement, réduit à néant la pointe d’acier des vices les plus saillants, eh bien, oui, tu l’auras reconnu,

 

c’est bien en ce blanc Noroît,

en ce souffle essentiel

que se dissimule le Pur Vivre

en sa plus exacte expression.

 

   Il veut tout effacer de ce qui fait tache, gommer tout ce qui entrave la marche en avant du dessein Humain. Oui, le pli est l’inaperçu en lequel sourd, à la manière d’une braise vive, la puissance imageante de notre phantasia, se lève l’énergie sans limite du concept, se dilate, depuis son point focal, cette manière de verbe originaire, ce cri longtemps retenu au sein des consciences, cet espoir bourgeonnant qui constitue le désir immémorial de l’Humanité de sortir de soi (nullement de s’annuler, cependant, tu l’auras compris), bien au contraire, la volonté de réduire à néant tout ce qui contrarie, étouffe, chagrine l’esprit des Existants, les rive à demeure à cette sourde gangue en laquelle végètent tous les absurdes, croissent toutes les déraisons, se multiplient les ambitions les plus viles.

   Aussi bien que moi, chère Confidente, tu sais depuis ton infaillible intuition, que toute bonne volonté s’abrite derrière les plus apparentes indifférences, que toute générosité se dissimule derrière le premier égoïsme venu, que toute beauté se farde du masque de la disgrâce. Ce qui voudrait simplement signifier que le pli, en sa modestie, en son effacement, recèle la condition de possibilité de ses naturels envers :

 

le Clair,

le Vif,

le Manifeste

 

ce qui, dans le sensible,

dans l’immédiatement donné,

dans la surgissante présence

cherche à nous dire le précieux du jour,

l’irremplaçable de l’Amitié,

la feuillaison à nulle autre pareille de l’Amour.

  

Ce pli blanc qui se fraie un chemin

parmi les coulures grises du ciel.

Ce pli blanc qui repose, sublimement lactescent

derrière le voile des nuages.

Ce pli blanc depuis lequel les silhouettes agitées

des arbres prennent leur essor.

Ce pli blanc, lui qui est lisière, qui est frontière,

éclair ultime avant que la douloureuse nuit

n’en vienne altérer le lumineux prestige.

Ce pli blanc, il est ce par quoi

nos yeux s’éclairent,

nos mains s’ouvrent,

nos consciences fleurissent.

 

Ce pli blanc.

Il est pur mystère, sans doute

effervescence de la nuit.

De la nuit dont nous venons.

De la Nuit vers où nous allons.

Tout à la fois

le pli est ouverture,

le pli est réserve.

 

Il en va ainsi du

paradoxe humain !

 

 

 

 

 

 

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3 février 2025 1 03 /02 /février /2025 21:30
Ces arbres traversés de lumière

     Photographie : Blanc-Seing

 

***

 

(Petite fantaisie néo-fantastique

A la mémoire du très fabuleux VINCENT)

 

*

 

 

Ces arbres traversés de lumière

quel langage tenaient-ils

à ton âme inquiète ?

Tout le jour tu errais

d’une colline à l’autre

sans même savoir le but de ta quête,

sans même te savoir, toi,

sans t’approcher de qui tu étais en réalité,

dont tu ne te doutais même pas

qu’une présence, un jour, pût exister.

 

Tu cultivais la carte de l’exil

comme d’autres leur jardin

et girais dans la vie

à la recherche de ta propre étoile.

Un signe au ciel qui t’eût rassurée,

qui t’eût dit le chemin

 à emprunter afin que,

lestée d’une possible pesanteur,

tu parvins enfin à assembler

le contour de ton être

et en jouir,

si tout au moins,

ceci était possible.

 

Mais ta complexité était grande

qui ne laissait guère de place

à quelque illusion.

L’on te cherchait ici

et l’on te trouvait là,

dans l’aire ouverte

du VIDE.

 

Dans le district l’on te disait folle.

L’on disait ta silhouette nocturne

qui frappait aux portes des masures

comme le font les chauves-souris,

se heurtant au métal de la nuit

dès que l’ombre tombe

sur leur vol erratique, éparpillé.

 Un tourbillon à jamais

qui ne se nourrit

que de sa propre ivresse.

 

Longtemps, moi aussi,

 j’avais couru

par monts et par vaux,

 espérant que mon étrange

pérégrination

me sauverait de moi

et de mes rêves hallucinés.

Et puis, je dois bien l’avouer,

je cherchais une âme sœur,

une compagne de voyage

dont l’essentielle vertu

eût consisté

à habiter mes jours

de sa propre densité,

cette dernière dissimulant

à mes yeux

les chausse-trappes du temps

qui s’ingéniaient toujours

à me reconduire dans cette manière

de NEANT

qui me persécutait

 et annulait tous mes gestes

 à mesure qu’ils sortaient de moi,

 étranges vols de freux

qui tournoyaient longuement.

 

Parfois, pris d’une soudaine fureur,

 j’en saisissais un vol

que je déchiquetais

avant même

qu’il n’ait pu réaliser

son destin en forme de croix.

Cela m’arrivait souvent

de jouer à ceci :

attraper une lame d’air,

la placer tout contre

le double globe

de mes yeux

et lui poser la question

qui me taraudait l’esprit

depuis la nuit de ma naissance :

Que faisais-je sur terre ?

Quel était donc le but

de mon étrange mission ?

Mon existence, avais-je

à la construire,

pierre à pierre

ou valait-il mieux

qu’une lézarde s’insinuant

entre ses murs,

l’édifice vînt à s’écrouler

tout seul,

ravi enfin que ma perte

consommée,

je pus devenir

 

PERSONNE

 

et renoncer à toute cette comédie

qui ne cessait de m’envoyer

par le fond ?

 

Parfois, les arbres ou bien les haies

chuchotaient à mon oreille

d’avisés et sinistres conseils :

 

« Précipite-toi dans l’abîme

tête la première.

Bois, tel Socrate,

un grand bol de ciguë

et prends ton envol

pour le ciel des Idées.

Pratique, tel le magnifique samouraï,

le seppuku,

entaille ton abdomen

 avec la lame aiguë d’un wakizashi

et regarde avec contentement

ton sang couleur de rubis

qui s’étend en minces filets,

fait sa course puis s’étale

en rhizomes incarnat

jusqu’au delta

de ton propre destin. »

 

Tout.

J’avais tout essayé,

 la corde,

le saut de l’ange,

 la poignée de champignons

 vénéneux

mais l’au-delà

ne voulait de moi

et je demeurais

dans mon linceul de peau

sans que rien ne se passât

que d’ordinaire

et de tristement contingent.

 J’en déduisis qu’il ne me restait plus

qu’à endurer mon sort,

à le rendre aussi étroit

que le fil du rasoir,

à longer les coursives fragiles

de la vie,

à demeurer dans l’ombre

des coulisses

et à ne regarder la pantomime

qui s’agitait sur la scène

que d’un œil vaguement distrait.

 

Finalement, je me serais bien vu

doté d’un destin à la Van Gogh,

vivant de rares subsides,

me sustentant de peu,

tirant de ma pipe

de longs nuages blancs,

faisant de brefs séjours à l’asile,

y recevant des injections

supposées atténuer mon mal,

peignant de l’aube au couchant

 des vols de corbeaux noirs

 essaimant la fureur

de leur condition

 au-dessus de champs de blé

écrasés de soleil.

 

Le soir venu

et jusque tard dans la nuit

je scrutais le pullulement des étoiles,

je buvais leur étrange ambroisie,

écoutais leur entêtante stridulation,

certaines entraient par mes orbites  

et faisaient leur sabbat

dans mes rivières de sang.

 

Un matin, revenant

d’une longue promenade

parmi les broussailles

et les terres grasses,

vêtu d’un coutil bleu élimé

et chaussé de godillots de paysan,

au détour d’une haie,

je t’aperçus,

oui, je te vis toi

la FILLE-TOURNESOL

empêtrée dans la danse

de saint Guy

de ta folie ordinaire.

Tu dansais et hoquetais

parmi le déclin immédiat du monde,

tu brandissais ta crécelle de pestiférée,

étais vêtue d’un habit d’Arlequin,

des pièces manquaient

qui révélaient des pans entiers

de ta nudité,

 

tu les appelais, ces manque-à-être,

 

« les guenilles de la Mort »,

 

tu sentais la Grande Absente,

 ses baisers acides

qui glaçaient ton sang

en même temps que ton corps

se réjouissait

de cet attouchement céleste.

 

Tu me disais,

lorsque je peignais,

sans relâche,

avec la hâte que seule

la folie peut octroyer,

 ma chambre à Arles,

mon lit de bois clair,

les lattes du plancher

lissées de lumière,

le petit guéridon

avec ses objets de toilette,

sa chaise paillée,

tu me disais :

 

« Vincent, viens

et faisons l’amour,

c’est notre seule chance

de demeurer en vie ».

 

Je te faisais l’amour

comme je le faisais jadis

aux prostituées de Provence,

avec une noire passion

dont je pensais

qu’elle pouvait extraire

de ma tête violentée,

de mon oreille ensanglantée,

la poix qui s’y était accumulée

depuis que le destin

 m’avait fait l’offrande

de ce poison mortel,

de ce violent opium

qui n’arrivait à avoir raison

de mon être,

du moins ce qu’il en demeurait,

ces coups de pinceaux sauvages,

ces coups de brosse funestes

 au gré desquels je criais

la douleur de vivre,

la crucifixion

de chaque respiration,

le coup de dague

dans le vif de ma chair

de chaque seconde

tel le terrifiant coup de gong

avant-coureur

de ma disparition.

 

MOI-LE-FOU de Saint-Rémy

de Provence,

le cloîtré volontaire

de l’Asile Saint-Paul

de Mausole,

le pensionnaire hagard

peignant jour et nuit,

sans relâche

ces iris - les dernières fleurs -,

cette Nuit étoilée - la dernière nuit -,

cet Autoportrait - le dernier Vincent -,

je procédais à ma propre manducation,

 je m’auto-boulottais

car ma folie était patente

et rongeait mon cerveau,

détruisait ma moelle,

 transformait mon corps

en ce champ de déluge

pareil à celui

 de ces oiseaux noirs,

les corbeaux,

qui moissonnaient le blé,

qui détruisaient la vie.

 

Alors, TOI-LA-FOLLE,

que mon esprit incandescent

 a inventée

afin que je puisse trouver

un écho

à ma propre démence,

je t’en supplie,

depuis la tombe

où je repose

- enfin - depuis la modeste stèle

qui orne une modeste terre,

viens donc me rejoindre et,

sur ce minuscule talus,

 

faisons l’amour,

 

fêtons EROS dignement

ce sera notre dernière FOLIE,

celle qui nous sauvera

de la MORT ou nous dispensera

d’en subir le cruel regard.

 

Oui, faisons l’amour :

 

le dernier mot avant

 

le NEANT !

 

 

 

 

 

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3 février 2025 1 03 /02 /février /2025 09:08
Mon travail se nomme « Liberté »

Ile de Møn

Source : Wikipédia

 

***

 

   Oui, lecteur, je sais combien mon histoire va te paraître étrange. Aussi vais-je commencer par le commencement. Il y a déjà bien des années, alors que j’étais élève d’un Collège d’Aarhus, lorsque mes professeurs m’interrogeaient sur le métier que je ferais plus tard, invariablement je répondais « Liberté ». Lesdits professeurs avaient beau me dire que la liberté était une notion philosophique bien plutôt qu’un métier, je n’en persistais pas moins dans ma façon d’envisager mon avenir : il serait « Liberté » ou ne serait rien. Mais n’allez nullement croire qu’il ne s’agissait que d’une idée fixe, d’une marotte non fondée en raison. De bonne heure, j’avais lu le livre de Daniel Defoe, dont le titre à lui seul, long comme un jour sans mémoire, était déjà en lui-même un sujet de constant émerveillement. Qu’on en juge :

   « La Vie et les aventures étranges et surprenantes de Robinson Crusoé de Yorkmarin, qui vécut 28 ans sur une île déserte sur la côte de l’Amérique, près de l’embouchure du grand fleuve Orénoque, à la suite d’un naufrage où tous périrent à l’exception de lui-même, et comment il fut délivré d’une manière tout aussi étrange par des pirates. Écrit par lui-même ».

   Un livre qui promettait un si grand voyage, par-delà les hommes et les mers, ne pouvait être qu’œuvre de « Liberté ». M’identifiant à Robinson, me coulant dans le lit de ses étranges et étonnantes aventures, je ne voulais avoir pour unique tâche dans la vie que d’être l’illustration de cette « Liberté » dont les hommes avaient beaucoup dit, qui avait fait couler beaucoup d’encre mais qui, à la vérité, n’était qu’une illusion au large des yeux. Donc je poursuivis cahin-caha des études mornes derrière les murs sombres d’un Collège qui était plutôt une prison que le libre espace dont je rêvais. Compte tenu de mes résultats scolaires somme toute médiocres, de mon peu d’enthousiasme pour les études, mes parents, d’un commun accord, décidèrent de m’orienter vers de plus prosaïques horizons. C’est ainsi que je fus engagé comme apprenti dans une imprimerie, composant, le jour durant, dans la forêt de caractères en bronze, des textes sans importance que je m’amusais à déchiffrer à l’envers puisque c’était la manière dont ils se présentaient à moi. En peu de temps je devins un expert de la lecture inversée, ce qui bien évidemment, ne me confirmait en rien dans mon métier de typographe. Ce statut dura quelques années au cours desquelles, lecteur assidu de toutes sortes de littérature, je dévorais littéralement des quantités d’ouvrages classiques et modernes. Sur de grandes feuilles de papier, j’en établissais des fiches de synthèse.

   Ce faisant mon entraînement à l’écriture confirma bientôt quelque talent en la matière, talents que je ne tardai guère à négocier, entrant au « Morgenen » (Le Matin), journal d’Aarhus connu pour ses articles plutôt atypiques sur l’art, la littérature, les romans de voyage. Je pensais que je tenais là les éléments d’une future liberté, aussi ma belle persévérance fut, un jour, récompensée. Olaf Olsen, mon rédacteur en chef, sur ma demande, consentit à me détacher sur l’Île de Møn afin d’y tenir un Journal à la manière de Defoe, dont le feuilleton serait régulièrement diffusé dans les colonnes du quotidien du Jutland. Olaf ne prenait aucun risque puisque mon travail était payé à la pige, plus j’écrivais, plus je gagnais et inversement. Il s’agissait d’un récit totalement imaginaire, sinon utopique. Mes articles étaient en quelque manière des « robinsonnades » que j’agrémentais de quelques photographies uniquement en noir et blanc, prises avec un antique appareil Polaroïd dont j’appréciais la vitesse d’exécution aussi bien que l’imprécision, cette dernière traçait les contours flous d’un genre de conte magique. Je vivais de peu de moyens techniques et écrivais tous mes articles au stylo sur des blocs-notes que j’envoyais par la poste à mon destinataire d’Aarhus.

 

    Le paysage quotidien de mon horizon libre

 

   Voici dix ans que je suis installé à la pointe orientale de l’Île de Møn, à l’endroit exact où se situent de hautes falaises de craie blanche. Je vis dans un modeste logis, une chaumière plutôt étonnante que je loue à un indigène de l’Île. Elle possède un toit tout en hauteur, percé d’une lucarne portant une étroite fenêtre, c’est là le lieu de ma méditation, de mon écriture. Les mots y volent tels de gracieux papillons, les mots y font des ricochets comme ceux que je m’amuse à faire sur l’eau grise, indolente, du Hjelm Bugt, cette sorte de large baie ouverte, au sud, sur la Baltique. J’aime bien cette pièce modeste, sa table de bois blanc, son divan recouvert d’une cretonne beige, sa douce lumière en clair-obscur est un peu l’intermédiaire entre le rêve et le réel. Elle est la teinte de toute liberté, un pied dans le concret, un autre dans l’abstrait. Mais toute liberté ne vaut que par ce que l’on en fait et, pour moi, elle convient à ce rythme alangui qui est le mien, à mon penchant à la rêverie, à mon inclination à la lenteur, à la teinte romantique qui m’attire au-delà de toute raison vers ces paysages ouverts à l’espace, bleuis de ciel, tachés de lointaines et aériennes brumes.

   Au rez-de-chaussée, une seule pièce fait office de chambre avec son coin toilette, sa salle de vie et sa cheminée. Les ouvertures sont de dimension modeste en raison du climat rigoureux l’hiver, du glissement du blizzard sur la façade parfois, de la brume marine qui tapisse les tiges du chaume, une végétation vert-de-gris court sur le toit à la manière d’une maigre lande échouée dans un lieu d’improbable destin. Ce qui me plaît ici, c’est bien ce lieu de haute indécision, cette heure impalpable, cette aube qui jamais n’en finit, ce jour qui se donne au présent, encore attaché au passé. Ce qui me plaît, un genre d’infinitude, d’ouvert sans limite, de constamment disposé à la nature, à la rayure de pluie, au poudroiement d’une courte neige, au glissement du noroît sur la peau, à la faille illimitée du jour, il ressemble à une éternité.

 

***

 

 

 

    Rapides tableautins d’une vie libre

 

   Longue saison - Liberté du Grand Large

 

   Voici mon rituel de Robinson. Sitôt pris mon petit déjeuner, je sors de la chaumière. Un vent régulier souffle sur le large plateau, couche les graminées qui oscillent à la manière des crinières des chevaux. La belle lumière brille à l’horizon, fait sa traînée sur l’immense plaine liquide, glisse le long du sentier côtier, rebondit sur les premiers galets, se disperse au contact de l’air diaphane, monte au plus haut de la courbe du ciel. Je mets mes mains en visière pour ne pas être ébloui. C’est étonnant ce prodige de la clarté, cet intense rayonnement qui se donne telle l’arche d’une liberté et, cependant, il faut cligner des yeux, placer ses paupières dans le genre de celles des sauriens, laisser juste une fente par où n’être nullement aveuglé. Serait-ce ceci, la métaphore d’un excès de liberté qui consonerait avec aliénation bien plutôt qu’avec la pleine dilatation d’une joie de vivre ? Pas assez de liberté et c’est l’idée d’une perte irréversible. Trop de liberté et l’ivresse s’empare de nous et nous reconduit dans le questionnement de qui-nous-sommes, perdus dans la vastitude du monde.

   Je descends le long des marches sculptées dans la falaise de craie. Le passage des hommes, ce travail continu de fourmi, y a déposé des empreintes grises. Elles disent le défilé inapparent de ceux qui vivent ici, glissent telles des ombres à contre-jour de la vie. Les gens de Møn sont discrets, ils marchent sous le vent, ils courbent l’échine, parfois ils se confondent avec le haut mur blanc, en hiver, quand le givre les fouette de ses dentelles blanches. Les gens de Møn sont silencieux, un silence de falaise, une existence confiée à l’illimité, souvent à l’illisible, toujours aux hiéroglyphes de l’air lorsqu’ils fouettent les visages, n’y laissant que des traces d’absence. C’est comme si, parfois, dans la carrière immense de la nature, l’on se diluait soi-même, l’on confiait son corps à ce qui vient de loin, cette nébulosité qui plane en direction de son propre mirage. Exister ? : quelques confluences innommées, quelques échardes souples de buée, quelques grésils inaccomplis se perdant à même l’abîme de l’heure. Ecrivant ceci, je me rends compte combien je suis un Robinson nostalgique, un Solitaire bucolique, un Ténébreux hissé au plus haut d’un pavillon pareil à ces drapeaux de prière tibétains, ils faseyent longuement à la recherche d’un dieu qui, jamais, ne paraît, qui, jamais ne paraîtra, laissant les Pèlerins à leur plus sombre dénuement.

   Je suis arrivé en bas de la falaise. La lumière se recourbe et prend la forme de l’anse dans laquelle je me trouve. Je suis seul, immensément seul au monde, Robinson échappé du livre de Defoe, être en chair et en os perdu, ici, sous cette immensité bleue. Suis-je triste de ceci ? Nullement puisque c’est moi qui ai décidé de mon destin, l’ai porté à la proue de cette île, cette île qui est moi tout comme je suis elle. Je marche nu-pieds sur le peuple de galets gris qui jonche le bas de la falaise. C’est ma manière à moi de me rattacher à ce lieu, de lui confier cette tâche d’immémoriale présence. Voyez-vous, combien il est étrange de ressentir le comblement de la faille étroite de son corps, un genre de plénitude qui fait son lent murmure, qui déploie ses tentacules à la manière d’un poulpe soyeux, infiniment maternel. Alors, en soi, plus aucune rupture, plus le moindre abîme par où une angoisse pourrait se donner, plus de souci qui entaillerait l’âme, instillerait en sa substance un genre de « noire idole ». Non, ici tout va de soi et l’habituel sentiment diffus dont les hommes sont atteints lorsqu’ils évoquent le phénomène de la liberté - cet insaisissable-, voici qu’il vient à ma rencontre naturellement, à la manière du cumulus qui confie sa présence ineffable au lisse glissement du ciel.

  Insensiblement, le timide soleil commence à réchauffer les galets. Je les sens plus libres d’être, d’affirmer leur existence, de regarder le mur de la falaise, de se laisser regarder par les grands oiseaux marins qui filent au ras de l’eau. Grand bonheur que de me ressourcer au contact de la pierre, sous l’azur illimité, là dans le silence qui frémit de se dire, de sortir de soi, de devenir parole essentielle en ce lieu de pure venue des choses en l’immédiateté de leur être. Parfois je m’accroupis, saisis un galet plat, le propulse dans l’air de toute l’énergie assemblée dans le creux de ma main.  C’est un peu de moi qui se détache et découvre l’onde qui l’attendait depuis toujours. Le galet ricoche dans un éblouissement blanc, des gerbes d’écume l’entourent, des étincelles raient le ciel, des myriades de gouttelettes éblouissantes font leur chant minuscule sur la vitre liquide. Quelques ondes puis plus rien que le calme reconduit à lui-même.

   Alors, parfois, je m’amuse à donner à cette brusque disparition le mince statut d’une métaphore philosophique. Ce caillou qui était là, qui brillait sur la plage, dont ma main s’est emparée, en faisant son objet, une manière de prolongement de qui-je-suis, ce caillou qui a brièvement existé, a-t-il au moins connu sa seconde de liberté avant qu’il n’aille rejoindre la faille d’eau qui l’a englouti ? N’est-il que le témoin passager de cette temporalité qui nous anime, de cette durée qui nous retire d’une main ce que l’autre nous octroie avec parcimonie ? Il y aurait tant à dire sur les choses du monde, sur la vacuité qui les creuse et les ruine de l’intérieur, mais aussi énoncer la grande beauté du simple, ceci qui vient à nous dans la modestie, autrement dit dans sa propre vérité.

   Parmi les amoncellements de galets, venus de la falaise, des fossiles d’animaux marins jonchent le sol. J’aime par-dessus tout leur gonflement pareil à celui d’une vulve, leur étoile à cinq branches, la patine du calcaire que les ans ont revêtue d’une belle teinte marron clair semblable à une croûte de pain. Chaque jour qui passe accroît ma collection de ces vestiges d’un temps révolu que les hommes ont effacé de leur souvenir. Ils sont les témoignages d’une vie qui a eu lieu, d’un corail qui était leur âme, de piquants qui étaient leur effusion en direction du milieu qui leur était propre. Maintenant l’air vibre et s’éclaircit, la lumière est installée au centre du ciel, le ciel est un grand cirque qui renvoie ses rayons sur le dôme de l’eau. Je m’assois sur les galets et regarde la courbe de l’horizon. Soudain des cris graves et rugueux déplissent l’air, le déchirent vers le grand large. Des taches grises et blanches glissent sous la dalle du ciel, se posent bientôt sur le miroir de l’eau. C’est un vol de bernaches cravant qui effectuent leur migration printanière. Image s’il en est d’une liberté en acte. Toujours l’oiseau m’a paru, et singulièrement les oies, symbole d’une souveraine autonomie. D’abord il n’y a rien dans le ciel, sinon sa respiration, son souffle inaperçu, puis il y a les cris, puis la pause sur l’eau, puis le vol de nouveau, puis plus rien qu’une longue absence. Peut-être la liberté humaine n’est-elle que ceci, une parole qui cingle l’éther, quelques mouvements syncopés, un retirement et seulement l’espace d’un passage laissé vacant dont seule une mémoire pourra témoigner ?

   Mes journées sont tissées de ceci, de longues déambulations au hasard, de simples décisions uniquement dictées par l’émergence souple de mes affinités. « Liberté de pacotille », diront ceux dont l’engagement existentiel est la marque d’un projet, d’une décision qui, toujours, va au-delà de soi et se vêt d’une possible transcendance. Soit, je donne raison à tous ceux qui vont de l’avant avec la certitude que leurs actes sont exacts, qu’ils valent la peine d’être prolongés. Je reconnais, ma liberté jaugée à l’aune de ce courage peut sembler une si modeste chose. Et, cependant, quand bien même elle reposerait sur un évident solipsisme (Robinson a-t-il d’autre possibilité que d’être soi, en soi, dans la limite de son être propre ?), cette liberté, adossée à une vie simple et retirée du monde, ne demande rien, ne sollicite rien d’autre qu’une entente de soi avec soi. Et c’est déjà beaucoup.

   Être confronté à soi à longueur de temps demande endurance et renoncement aux charmes de ce qui est différent et, le plus souvent, ne brille qu’à nous aliéner à nos singuliers désirs.  C’est notre propre domination qui est en jeu, terreau sur lequel croissent les plus terribles décisions qui soient, cette « volonté de puissance » nietzschéenne qui n’admet que soi dans le mirage de quelque hauturière folie. Vous excuserez, lecteurs, mon inclination à toujours vouloir reporter au concept l’indifférent et le contingent, le fait inapparent, le minuscule et l’inaperçu, mais ai-je donc d’autre loisir, moi « l’Ermite de l’Île de Møn », car je ne doute guère que ce prédicat ne me soit destiné au motif de mon éloignement volontaire des hommes. Oui, je reconnais, je porte parfois sur le genre humain un regard à la « Jean-Jacques », distancié, souvent critique mais là seulement, se dévoile la vérité concernant l’homme. Soi, tout d’abord. Les autres ensuite. On ne voit adéquatement la communauté dont on est issu qu’à s’en éloigner, à prendre un nécessaire recul. Trop loin de l’autre, on ne le voit plus. Trop près on se condamne à la cécité.

   Depuis que je vis sur mon caillou au milieu de la Baltique, les jours sont une succession de moments heureux, d’instants de pure clarté. Parfois une brume passagère, un souffle délicat comme lorsqu’on franchit un gué, se questionnant sur la possible atteinte de l’autre rive. Ce genre de vie douce qui pourrait tutoyer quelque « béatitude », est-ce ma vie en solitaire qui en crée les conditions, comme si solitude rimait avec complétude ? En partie, oui, mais en partie seulement. Vivre seul ne veut pas nécessairement dire effacer les autres de son propre horizon. Bien des Existants dont il est dit qu’ils sont de « bons vivants » (y aurait-il un peuple des « mauvais vivants » ?), ne fréquentent leurs commensaux qu’à retirer, pour eux-mêmes, les mérites de leur commerce assidu. Toutes les déclinaisons de l’ego en tant qu’égoïsme, égotisme, égocentrisme ne pointent pas nécessairement en direction de ceux qui ont choisi de se retirer de la société. L’on peut affirmer son foncier égoïsme quad bien même on fréquenterait les salons mondains. Les autres, ainsi que tout phénomène extérieur résultant de la notion d’altérité en général, ce n’est nullement en les convoquant, en les adoubant qu’on dévoile le mieux leur essence, mais en les portant en soi telle l’exception qu’ils sont. Une transcendance visant une autre transcendance et l’accomplissant ainsi au titre d’un regard strictement humain, seulement mais entièrement humain.

    L’homme de l’Île de Møn que je suis devenu n’est nullement différent du collégien que j’étais à Aarhus, de l’enfant que je fus dont ces « autres originels » que furent mes parents constituèrent les prémices de la relation. Chaque jour qui passe, comme sur l’écran touché par les rayons d’une lampe magique, se déroule, consciemment ou non, le grand carrousel de ceux qui constituent mon horizon. Mes parents que je viens d’évoquer, les membres de ma famille, mais aussi ceux de la grande famille mondiale. Ceux du Collège, ceux de l’Imprimerie, ceux du Journal, ceux croisés au hasard sur les chemins de la vie. L’autre, en tant que transcendance, est toujours assuré d’être ce qu’il est pour l’infini du temps, une figure à l’ineffaçable épiphanie. Et ceci dépend d’autant moins de nous que cette nervure essentielle de notre être-pour-l’autre est intimement coalescente à notre humaine condition. Sans l’autre je ne serais nullement venu au monde. Sans l’autre je ne serais ni de l’ordre du réel, ni du nécessaire, mais seulement du « possible », du virtuel, en attente d’être sans jamais le pouvoir.

   L’eau de la mer s’est dilatée, sans doute gonflée par la lumière qui la traverse de toute part. Des vagues vertes et bleues, aux reflets argentés, bougent constamment comme si elles voulaient manifester une impatience, peut-être une urgence à vivre, Elle semble, la mer, n’être mer qu’à connaître ces flux et reflux constants, ces lentes irisations, ces retraits en quelque sombre abysse. Moi, le Solitaire de l’Île de Møn, je lui dois quelque chose, je ne peux me contenter de la longer sans la mieux connaître. Voyez-vous, c’est étrange cette manière de co-présence de l’homme à ce qui le détermine au titre du paysage, au titre des Grands Eléments, je suis la partie d’un Tout qui m’appelle, m’interroge, et en définitive ne m’accomplit qu’à l’aune d’un regard destiné. Destiné à quoi ? Mais à l’immédiate altérité de ce qui est. Au vol lisse de la mouette. A la plaine gris-bleue des nuages. A la dilatation immense des flots. Alors que puis-je faire pour les fêter tous ces êtres de mon intime rencontre ? Leur adresser des prières ? Leur envoyer des messages secrets ? Jeter des bouteilles emplies de sens sur la rumeur des vagues ? Il y a tant de manières de rencontrer ce qui se donne, là devant soi, et ne demande qu’à être reconnu.  

   Moi, Marwin Nielsen, Robinson de Møn, il me faut trouver le style et le lieu exacts de ma manifestation. Et voici en quoi consiste mon rituel quotidien. Oui, c’est un travail, mais celui-ci, doué de sens, ce qui revient à dire précisément que ce n’est nullement un travail (lequel est rarement consenti), mais une simple distraction, un divertissement au terme desquels, non seulement je ne dois nullement me sentir amputé de moi-même, en quelque manière que ce soit, mais grandi, éployé au rythme de cette nature si généreuse, je la sens couler en moi avec la souplesse qui sied aux amours les plus authentiques. Inlassablement, jour après jour, dans la neuve lumière du printemps, dans celle hissée au plus haut du ciel en été, dans celle dorée de l’automne, dans celle glacée de l’hiver, je bâtis, galet après galet, des cairns de modeste fortune dont le mérite le plus constant est d’échapper au rythme du temps, pour les plus solides, pour ceux que je dresse tout en haut du rivage, tout contre la blanche falaise que jamais les flots ne viennent atteindre. Quant aux plus fragiles, aux plus éphémères, je les fais se lever à la limite des flots, me réjouissant d’avance, non de les voir mourir, il ne s’agit nullement de ceci, mais d’observer la puissance du temps dont les vagues les plus vigoureuses constituent l’évident symbole. Un instant, les boules de pierre résistent, luttent contre les flots, puis, vaincues par tant d’énergie, s’écroulent dans un bruit de savon et un éclatement de bulles.

   Certes, pour l’homme pressé des villes, pour l’homme occupé qui foule de ses pas de cuir le sol des rues d’Aarhus, ce passe-temps lui paraîtrait aussi vain que d’essayer de capturer la réalité d’une baudruche flottant au plus haut de l’air, mailles d’une pure utopie se disqualifiant à même sa profération. Oui, sans doute cela n’a-t-il guère de sens d’empiler des cailloux, de s’assoir sur le rivage, d’en contempler les muettes pyramides. Cependant, élever un cairn, comme on élèverait une chose à partir de rien. Autrement dit : créer. Il y avait un amas indistinct de galets, il y a des figures levées qui attendent d’accomplir la part qui leur a été alloués, certes mince, mais tout aussi « nécessaire » que votre existence ou la mienne. C’est bien cette signification ultime des choses dont il faut patiemment esquisser le portrait. Ne le ferait-on et ce serait au risque de devenir fou, de sombrer dans les sombres mangroves de l’aporie. DONNER SENS, oui, la plus juste mesure de l’homme sur la terre. Non-sens est la réserve du nihilisme, les pièges que nous tend constamment une société bien trop occupée d’elle-même pour se rendre compte que des flots sournois en sapent la base, que la mort n’est pas pour après-demain. Non, pour demain, autrement dit tout juste contre la vitre de notre regard de myopes.

   Là, tout contre le rivage d’infrangible matière, je me laisse pénétrer de l’éternelle vacuité des choses. Nulle mélancolie cependant. Nulle tristesse. Nulle résignation mais une acceptation de ce qui vient dans la belle certitude d’être. Il me plaît alors de me laisser aller au rythme de l’étymologie du mot « cairn », de le considérer tel cet « abri de pierre construit par les explorateurs polaires ». Voici, en fait, ce que je crois être devenu, depuis mon arrivée sur Møn, un genre « d’explorateur polaire », un nomade cherchant précisément son « pôle », l’ayant en partie trouvé (mais le trouve-t-on jamais dans l’entièreté de son être, sans reste ?), genre de boussole qu’affolent parfois les vents magnétiques venus d’au-delà du ciel, d’étranges et illisibles contrées dont je ne pourrai connaître le destin de pierre, d’eau, de sable, de vent.

   Constamment j’ouvre mes mains, je les tends en direction de l’eau de la mer, de la brume des nuages, de la résille de l’air, du frémissement du sable, il n’en demeure jamais qu’un genre de souffle pareil aux comptines pour enfants, elles meurent sur le bord de leur sommeil, se diluent dans l’étrange floculation de leurs rêves d’ouate. Invariablement, ma salutation à la mer se termine par une cueillette de ces algues multicolores qui tapissent le rivage, la plupart d’une belle couleur lie de vin, les autres dans des teintes de vert éteint. Elles constituent la base de mes repas. C’est un peu de cette belle île qui entre en moi, coule en moi à la façon dont une eau pure suinte sur la paroi de calcite, se mêlant à elle, dans l’harmonie sans distance, comment pourrais-je ne pas en être comblé ? Sans doute n’y a-t-il pas de plus grande joie que de se sentir là au creux de la méditation recueille de la nature. Nature contre nature. Que resterait-il à espérer d’autre que ce sentiment interne coïncidant avec celui, au-dehors, qui nous dit notre être au motif du dialogue confiant que nous avons établi avec lui ?

 

 

***

     

 

 

Du bord de l’eau au sommet de la falaise où courent de douces vallées

 

   J’ai gravi en sens inverse le chemin de la falaise. L’eau s’éloigne doucement dans un drôle de clapotis. C’est son salut en ma direction, du moins suis-je heureux de le croire. Pourquoi les choses ne nous témoigneraient-elles de l’amitié ? Pourquoi nous laisseraient-elles hors d’elle, sans que rien ne soit possible de l’ordre d’un dialogue, d’un chant souterrain, d’une secrète communication ? Ce fier goéland qui cingle là-bas vers la fente de l’horizon, ne m’appartient-il en quelque manière tout comme je corresponds, en cet instant, à son étrange destin ? Reliés, nous sommes intensément reliés, que nous le voulions ou non, à l’orbe infini de ce qui est, de ce qui nous interpelle et nous convoque à l’infini poème du monde. Je suis arrivé sur le plateau semé d’herbe et de vent. Le jour est totalement venu, il dérive au plus haut du ciel, la clarté inonde le paysage, mais dans la douceur, dans le recueil de qui elle est en son fond, effusion de la conscience de la nature. Cette longue vallée, sorte de V alangui, m’est familière au motif que chaque jour qui passe scelle un serment entre nous établi. Je ne suis moi qu’à être le prolongement de sa forme si maternelle, elle n’est elle qu’à me rejoindre en ma filiale tendresse. La vallée et moi nous aimons comme deux amants dont la séparation est toujours l’épreuve du tragique en sa dimension abyssale. Loin : des collines plongent vers l’inconnu dans des teintes de glycine, ce parme léger qui ne dit son nom qu’à moitié, un murmure qui s’éteint au-delà des mots. Loin : un glissement écumeux de nuages avec, dans les intervalles, la rivière immobile du ciel au cours si long, on n’en saisit jamais qu’une mince pellicule, puis le silence s’installe et nous sommes seuls avec nous-mêmes comme en dette de cette rare beauté.

   A mi-distance : des plis de terrain oscillent du vert amande à impérial en passant par mousse et malachite, un genre de camaïeu lissant l’âme de sa belle et longue mélancolie. Près : la fuite argentée d’un modeste ruisseau que, parfois, la lumière revêt des plus vifs éclats. Des pierres noires en son centre en contrarient le cours et ce sont de rapides chutes, de brefs sursauts, ils font penser aux sauts capricieux de quelque caprin en mal d’espace, en mal de liberté. Près : la maison basse de Nilsa, la bergère venue de la ville, la bergerie où s’impatientent les chèvres, l’enclos où elles attendent la traite, le large plateau d’herbe grasse où elles expérimentent ce que « libre » veut dire, pour les hommes, pour elles aussi les bêtes. Oui, liberté est un identique ressenti, du moins en faut-il faire l’hypothèse, aussi bien pour nous qui pensons, que pour le troupeau qui, sans doute, ne pense guère mais manifeste son émotion, son impatience, sa joie de gambader ici et là parmi le peuple sauvage des graminées. Oui, la joie est toujours la joie, la mienne, celle de l’amie qui vient à ma rencontre, celle du ciel ivre de son immensité, de la mer dont les eaux battent plus loin que les yeux ne peuvent voir.

   Nilsa, oui, il faut que je vous parle de Nilsa. Elle est ma déesse, le génie tutélaire de ce lieu secret, elle le porte en elle, tout comme le lieu l’accueille avec une certaine ferveur, mais aussi avec la retenue qui sied aux liaisons immédiates et sincères. Décrire Nilsa revient tout simplement à décrire la beauté. Ses yeux sont d’opale, doucement étirés. Ses joues sont hautes, semées de taches de son. Ses lèvres sont d’un carmin si léger, on croirait le pétale d’une rose posé là avec l’à peine insistance d’un souffle de vent. Elle me fait penser à ces reines de Nubie, à ces purs prodiges du féminin parvenu à l’acmé de sa parution. Oui, elle est l’une de ces reines que la latitude septentrionale aurait portée à l’éclat de son subtil rayonnement. Entre nous, rien que de l’amitié. Elle est libre, je suis libre de toute attache. Aussi bien aurions-nous pu être amants, mais nous n’avons rien sacrifié de nous, posant notre « amour » au sein d’un régime sans contrainte ni exigence. Notre « amour » existe au plus haut de sa fortune, il est médiatisé par l’eau, le vent, la brume de mer, le bêlement si attachant des caprins. Jamais rien d’autre n’aurait pu nous combler davantage. Nous sommes disponibles l’un à l’autre, nous sommes pareils au lierre et à l’écorce, un seul et même élan vers un identique but : se connaître en connaissant l’autre et faire de l’amitié le site insigne d’une humanité à la pointe de son être.

   Nilsa a rejoint l’Île de Møn il y a quelques années. Elle tenait une boutique de vêtements dans un quartier chic d’Aarhus. Au début tout allait bien, mais peu à peu, Nilsa, s’était lassée de tous ces comportements à la mode, de toutes ces conduites superficielles, de ces Smartphone hissés à bout de bras tels les sémaphores d’une réussite sociale, lassée de toutes ces minauderies, ces manières de marcher façon mannequin, lassée de contacts qui n’avaient de sens qu’au titre du commerce, du lucre, du profit. Du jour au lendemain elle avait décidé de vendre sa boutique. Son pécule, elle avait trouvé à l’investir dans cette modeste maison et sa bergerie attenante. Elle avait appris le métier d’éleveur auprès d’un berger de l’ile et maintenant elle était autonome, prolongement en quelque sorte de cet attachant peuple caprin. Sa vraie nature se donnait là, dans le geste simple, authentique de qui elle était en direction de ce lopin de terre qui s’affirmait en tant que l’air qu’elle respirait, l’eau qu’elle buvait.

   Nilsa sort tout juste de sa maison. Nous nous adressons un fraternel salut. Je la rejoins dans l’enclos où je l’aide pour la traite. Puis l’heure est venue de libérer les chèvres, de les laisser gambader dans l’immense tapis vert qui les attire, les aimante et les rend étonnamment volubiles, légères, presque aériennes. Tantôt nous suivons le troupeau, tantôt il nous précède. Un grand moment nous longeons la falaise, jusqu’à l’endroit où un étroit sentier se dirige vers la mer. Les crêtes des roches blanches s’enlèvent sur un ciel poudreux, un genre d’étoupe qui circonscrit le lieu aux confins d’une généreuse intimité. Nous sommes là, immergés dans un cocon qui ne nous étreint qu’à davantage nous rendre libres. Les chèvres adorent brouter la végétation d’épineux qui tapisse le pied de la falaise. Nilsa adore laisser flotter son regard au loin, sur le dos de la mer qui brille telle la peau métallique d’un marsoin. J’adore ce temps ralenti, situé à mi-distance de l’amitié pleine et entière, de l’espace en sa course illimitée, de la beauté en son inépuisable ressourcement. Exister : se laisser aller à tout ce qui vient sans se questionner, sans que quelque distance puisse s’établir des choses à qui l’on est. Oui, Lecteur, toi qui me suis patiemment dans mon rêve éveillé, tu assistes en ce moment à ce que je nomme ici, sur Møn, « mon travail ». Oui, je te vois sourire. Tu penses donc au travail en tant qu’effort, contrainte et douleur. Certes l’étymologie te donne raison, qui va te conforter en tes certitudes :

 « douleurs de l'accouchement » ; « tourment » « fatigue, peine supportée » ; « peine que l'on se donne, efforts » ; « peine que l'on se donne dans l'exercice d'un métier artisanal ». Le travail comme un joug en quelque façon, les « fourches caudines » que le destin nous aurait remises comme seul horizon consécutif à « La Chute ».

   Mais, vois-tu combien il est dommageable de n’envisager le travail que sous l’angle de la peine, sous la perspective d’une dette à combler. Ne serait-il davantage conforme à l’idée de bonheur, au moins esquissé, que de lui attribuer des prédicats plus doux ? Certes, je te l’accorde, notre société n’est pas tendre avec les travailleurs, d’autant plus qu’elle établit entre ces derniers d’insupportables hiérarchies. Il faudrait en revenir à de plus édéniques considérations, tisser nos oeuvres terrestres des fils souples de l’utopie. Exister en quelque sorte sur le mode de la contemplation. C’est bien en ceci que la vie de Nilsa, que la mienne sur l’Île de Møn, ne sont que des délibérations d’une « grâce » ne visitant guère que les rêveurs, les défricheurs d’invisibles et illusoires continents, les chercheurs d’un or halluciné à la hauteur de son mirage. En réalité je ne fais que transposer la fatigue légitime du labeur en son exact contraire, à savoir une liberté sans borne que nous ne pouvons guère trouver que dans le rêve, l’illusion, les reflets d’une boule de cristal, les scintillements de sa magie.

   Vois-tu, lecteur, j’écris sur cet hypothétique Marwin Nielsen que je suis censé être le temps de cette fiction. Marwin Nielsen, journaliste-écrivain retiré en sa solitude langagière sur ce mince caillou qui pourrait presque disparaître au simple motif de sa pure virtualité. Je suis l’écriveur d’un écrivain de papier qui n’a d’existence qu’imaginaire. Une mise en abyme de qui je suis immergé dans cette écriture qui n’est guère que l’encre des mots coulant dans mes veines, armoriant la suite longue des jours qui me tiennent éveillé. Peut-on demeurer une heure entière sans poser sur le papier ces minuscules pattes de mouche, notre intime substance, sans confier sa peau au velouté de la page, sans faire de son corps l’abri qui résonne du bruissement de la ruche langagière, cette immense Babel que nous sommes, ce pollen qui diffuse dans l’air les motifs illimités de sa plus pure présence ?  Ecrivant, je m’écris sur le flottant palimpseste du monde, je dépose ma trace comme la fourmi le fait dans la cendre grise de la poussière. Ecrivant j’existe. « J’écris donc je suis » voici en cet instant non reproductible l’ego cogito dont je suis atteint au tréfonds de mon être. Ne plus devoir écrire, ceci est-il synonyme d’une imminente finitude ?

   Alors, n’aurions-nous d’autre recours, pour nous distraire de la tâche de vivre (j’ai déjà mentionné qu’il s’agissait d’un « travail » au sens strict), d’autre recours donc que la fuite dans l’irréel, le fantasme cotonneux, le flou et l’approximation d’une vision décalée, frappée d’astigmatisme ? Bien des philosophes éminents, mais parfois aussi quelques sophistes, ont affirmé notre liberté, soit comme notre plus vif engagement dans le réel, d’autres comme l’abandon à nos désirs les plus chers et les plus secrets, d’autres encore en vantant les vertus de la solitude. Mais comment donner raison à celui-ci plutôt qu’à celui-là ? La liberté ne s’invente nullement au gré d’une décision intellectuelle, ne se décrète pas à la hauteur d’un dogme moral. Elle se vit à l’intérieur de soi et s’expérimente au fur et à mesure du déroulement des événements. Pour ma part je crois fermement à la valeur de la liberté en ce qu’elle se constitue de nos profondes affinités avec les choses, les êtres, le monde. Bien évidemment le lecteur aura compris que ces affinités ne seront nullement la libre expression de nos inclinations capricieuses mais que leur fondement sera d’ordre éthique, si bien que les universaux du Bien, du Beau, du Vrai en tresseront nécessairement la toile sur laquelle s’enlèvera la nature même de nos actes. C’est un a priori qui ne saurait être écarté qu’à connaître les rivages funestes des discordances,  le saut dans l’absurde en quelque façon. . Mais, lecteur, c’est promis, je t’assure d’avancer dans mon récit et de t’épargner toutes ces digressions qui, pour n’être nullement inutiles, constituent pour qui ne les attend nullement, un fastidieux « travail ».

  

   Les visites d’Olaf-Vendredi

 

   Olaf Olsen, mon rédacteur en chef, vient de temps en temps me rendre visite sur l’île. Il m’apporte des nouvelles du « continent », Il me parle du Journal, de l’ambiance qui y règne, parfois tendue sous le joug de la rentabilité, il faut toujours augmenter les tirages, gagner plus afin d’éviter la grogne des actionnaires. Il me fait aussi le récit des luttes intestines qui divisent le personnel, créent ici un clan qu’ailleurs un autre combat. Combien je suis heureux de vivre ma vie de Robinson à l’écart des tourments des villes et de leurs turbulences. Cependant ces événements m’intéressent toujours, c’est dans l’essence même de mon métier de journaliste. Pour me tenir au courant des mouvements du monde, je ne dispose que de la livraison hebdomadaire du « Morgenen » et j’écoute les informations au moyen d’un antique poste sur la chaîne « Dag efter dag » autrement dit « au jour le jour ». Cette chaîne exigeante, synthétique, comble mes attentes. Je crois que mon isolement m’a permis de prendre du recul par rapport aux hasards de l’actualité, si bien que mon objectivité, du moins est-ce mon hypothèse, s’en est trouvée accrue. C’est bien de pouvoir observer les choses avec un certain détachement, c’est un peu comme si l’on regagnait cette belle spontanéité de l’enfance qui fait les yeux brillants et les paroles immédiatement vraies.

   Avec Olaf, nous avons un endroit de prédilection guère éloigné de mon logis. C’est un genre de plateforme taillée à même la craie de la côte. Juste la place pour deux observateurs. Ici, la lumière réverbérée par les falaises de talc est pure, semblable à l’air vif du printemps. Elle illumine la large cimaise du ciel, elle se fait longue jusqu’à la limite de l’horizon. Elle s’adoucit près de la pellicule d’eau, elle se vêt d’une étrange teinte turquoise qui fait penser à la joie d’une aile de libellule que traverse délicatement la palme du jour. Dans l’échancrure entre deux arbres, l’immensité de l’eau se livre à nous sans retrait. Nous sommes des genres de conquistadors pacifiques dont l’âme comblée de beauté s’élève au plus haut de son étonnante destinée. Nous regardons tout ceci en silence. Parfois, seulement, le paysage s’anime du passage de bécasseaux, s’illustre du trajet rapide de quelques sternes. La nature est si généreuse donation que, la plupart du temps, hommes distraits, nous ne savons même plus en remarquer l’invisible présence. Cependant de tels paysages décillent nos yeux, ouvrent au profond de notre esprit la large avenue des choses reçues avec gratitude, instillent au plein de qui nous sommes des myriades de sensations qui jamais ne s’éteignent. La beauté est éternelle et c’est en ceci qu’elle nous touche intimement comme une part de nous-mêmes, sans doute celée, mais qui ne demande qu’à surgir à nouveau, à habiller notre regard des clartés les plus vives qui soient.

   Deux hommes face à un paysage sublime, que sont-ils sinon deux tragédies qui prennent conscience de la fragilité de leur être ? L’on ne peut rester longtemps muets car l’angoisse nous étreindrait et effacerait de notre vue cela même qui s’y imprime et justifie nos vies dans l’instant qui nous reçoit et nous détermine en tant que ces hommes que nous sommes, finis jusqu’à l’absurde, puisque ce moment de pure grâce s’effacera de lui-même et que nous nous retrouverons face à nous, immergés dans cette solitude qui est prodige en même temps que pure perte. De soi, de l’autre, de tout ce qui s’anime autour de nous, dont nous sommes le correspondant, l’écho, le miroir où s’abîme l’esquisse de notre condition. Ceci que j’exprime devant vous, moi, Marwin Nielsen, chroniqueur de l’Île de Møn, je l’ai éprouvé d’une manière quasiment charnelle, comme si les mots chargés de sang et d’oxygène s’étaient mis à danser tout contre la tunique de ma peau. Un léger tellurisme, une plaisant fourmillement, parfois contrarié par une trop lourde chape de chagrin. C’est ceci les moments merveilleux : une grande arche de lumière déployée dans l’espace du libre éther, puis une brusque nuée, puis des éclairs, puis l’orage qui emporte tout sur son passage, il ne demeurera que le souvenir vague de ce qui a été, le peuple des larmes au bord des yeux, des frissons en-dedans, le creusement d’un vide intérieur et les mains jetées en avant qui ne saisissent que leur propre désarroi.

   Mais il me faut m’extraire de ce pathos sinon, lecteur, tu vas penser que la condition ilienne n’est semée que de tristesse et de malheur. Non, c’est bien du contraire dont il s’agit. Mais par définition, tout contraire, tout négatif se doublent de positif et chacun sait, qui vit ici, sur Møn, que la vie est pleine d’attraits. Cependant, je dois le reconnaître, soit par inclination naturelle, soit que l’atmosphère de l’île en diffuse les fragrances, la mélancolie se donne parfois comme le revers de l’exaltation. Pour dire l’Île en sa nature la plus approchée, il faudrait disposer d’un autre langage, user d’autres mots qui, tels des abeilles d’or et de lumière, diffuseraient à l’entour la richesse de leur être. Tu auras compris, lecteur, que ma remarque ne s’appliquera nullement à des mots tels que « air », « ciel », « terre ». Ceux-ci s’élèvent d’eux-mêmes, ceux-ci sont affectés de transcendance, ils disent le visible de qui ils sont et l’invisible qui les habite et les porte au paraître de telle manière que non seulement ils nous éblouissent, ce qui serait déjà beaucoup, mais emplissent qui nous sommes d’un genre d’alizé. Celui-ci nous soustrait aux tâches communes, harassantes, qui tissent notre habituel univers. Non, le vocable dont il faudrait faire un usage des plus modérés, des mots-d’avoir, des mots-qui-quantifient, des mots-qui-réifient, transformant nos énoncés en de simples coquilles vides. Comme moi, tu auras pensé à ces sauts dans l’étroite contingence que pointent des mots tels que « exploiter », « lucre », « rendement ». L’idée qu’ils génèrent est si étroite, tellement circonscrite à une confondante matérialité, que rien ne sort d’eux qu’une sorte de mutité contre laquelle nous butons sans jamais en pouvoir saisir le sens. Ce qu’il faut, toujours et avant tout, du SENS, ce mot doué d’un tel prodige dont les mérites illimités nous entraîneraient trop loin de cette île dont je suis censé tenir la chronique.

   Eh bien vois-tu, accompagnateur de mes heures en noir et blanc, je ne sais si mon compagnon ici présent ; Olaf Olsen, mon collègue et ami de toujours, a éprouvé des choses identiques aux miennes. Mais peu importe, l’essentiel est qu’il soit venu, qu’il vive à sa manière cette rencontre avec cette infinie pureté de la Baltique. Je connais si bien son mode de fonctionnement. C’est heureux tout de même de cheminer, de temps en temps, avec une manière d’alter ego en qui on déchiffre les chemins de l’exister comme on le ferait d’une partition connue avec, déjà en tête, la ritournelle sous-jacente qui l’habite, en trace la mélodie unique. Ce que je sais, d’une façon irréfutable, c’est que ce soir, comme bien d’autres soirs, nous irons faire un tour dans la petite ville de Stege, la « capitale » modeste d’ici, lieu de rencontre des autochtones et des visiteurs de passage. Nous nous promènerons un moment dans les rues de la ville, cette cité si modeste, tout le monde s’y connaît, tout le monde converge vers les quelques auberges sises au bord de l’eau. Le choix d’Olaf est toujours le même et je pourrais me diriger les yeux clos vers « Dansk glæde », littéralement « Au délice danois », cette modeste table où tant de fois nous nous sommes émus de la grande beauté des lieux, de la finesse des plats, de l’élégance de la serveuse, je crois qu’elle ne laisse pas indifférent l’homme d’Aarhus.

   Ce que je sais aussi, c’est que nous parlerons de ma vie sur Møn, du bonheur qu’il y a de s’éprouver à la manière d’un Robinson qui, cependant, n’est nullement coupé du monde, seulement à l’abri du rythme rapide se ses villes, à l’abri des marées humaines qui partout déferlent et vous laissent parfois échoué sur le rivage, saisi de vertige et même de nausée lorsque la pression devient trop forte, la houle invasive. C’est surtout de Møn que nous parlerons, d’Aarhus si peu, qu’y a-t-il à dire qui déjà n’ait été dit de cette vie aussi trépidante que superficielle ? Avec Olsen nous ferons le point sur l’avancement de mon travail d’insulaire : raconter ma vie et ne rien omettre qui pourrait intéresser les lecteurs. A ce sujet, nous avons parfois quelques divergences de vue. Olaf souhaiterait me voir inclure dans mes récits de plus en plus de parenthèses imaginaires, des sortes d’événements étonnants, des fulgurations mythiques, des aventures sortant de l’ordinaire. Ce faisant, il ne fait que remplir avec conscience son travail de rédacteur en chef. A ce titre, il surveille la qualité des articles mais aussi, il « veille au grain » au simple motif que plus il y a de farine, plus les administrateurs du Journal arborent de larges sourires, leur évidente joie, parfois, se manifestant sur les bulletins de salaire. Certes, je reconnais les contraintes qui pèsent sur les épaules de mon ami mais je ne souhaite nullement céder aux sirènes de la productivité, ceci est tellement éloigné de l’idée même de Robinson, de Møn qui est ma « Speranza », le lieu à partir duquel je cherche à rejoindre quelque vérité.

    Au début de mon arrivée sur l’île, il est vrai, je m’étais adonné avec une sorte de fièvre enfantine à tresser les murs d’une improbable Atlantide que je dotais de tous les pouvoirs merveilleux que mes semblables des villes ne pouvaient connaître, leurs yeux trop fixés sur un réel qui les égarait, se considérant toutefois pareils à des privilégiés que rien ne pourrait vraiment contrarier. Ma vie, ici, sur cette étroite bande de terre, m’a ramené à de plus justes considérations et c’est bien l’exactitude d’une existence simple dont je veux parler au plus près, sans ajout de fioriture, parler du ciel immense au-dessus de l’île, de la blancheur virginale des falaises, du vol des oiseaux libres à l’horizon, de Nilsa et de son troupeau de chèvres, du plateau semé d’herbe, des menus faits qui composent mon ordinaire. Rien que de vrai, rien que de naturel, un laisser-être-soi dans la venue du jour. Une liberté faisant face à une autre liberté.

 

   Courte saison - Liberté de l’intime

 

   L’automne s’est terminé dans des lumières si basses, on les dirait évanouies de l’autre côté de la terre en d’oniriques contrées. Rien ne bouge ici sur la côte et les « Mons Klint », les falaises blanches se dressent dans une brume qui les ôte presque à la vue. Depuis la plage de galets je n’aperçois guère que le dentelé de leur sommet, la résille claire de quelques branches dénudées, une échancrure ouverte sur le vide. Le silence s’y creuse d’étrange manière. Le silence y imprime son sillon qu’efface le ciel et plus rien n’est visible que la trace d’une mémoire peut-être disparue à jamais. Nul n’est plus heureux que le Robinson que je suis, l’exilé volontaire du monde. Pas de plus grande liberté que celle qui se choisit elle-même et gire tout autour de soi avec la légèreté, la grâce que met le papillon à butiner la fleur qui est sienne jusqu’à l’infini du temps. Le vent vient de la mer en de longues écharpes grises, s’immisce parmi la foule des galets, tourbillonne et remonte le long de la paroi verticale jusque sur le plateau où les oyats se couchent vers la terre, longue chevelure abondante, pliée au régime abrupt des latitudes du septentrion. Très loin, parfois, entre deux accalmies, le bruit à peine esquissé d’oiseaux de mer dont je devine la présence, simple émergence d’un nuage, puis le long mugissement des rafales, une pluie d’embruns, l’écume partout bondissante comme si elle se voulait un écho des falaises.

   Je suis bien, là, au seuil de l’hiver, contemplant tout à loisir ce qui vient à moi dans la rigueur, la froidure, l’exactitude des phénomènes à dire leur être, à le prononcer sur le mode du visible sans détour. Nulle distance entre eux et moi, mais bien plutôt une souple fluence, un accord généreux, une liaison intime de ce qui fait sens à seulement paraître dans l’imminence de sa présence. Le réel est alors si simple, donné dans la confiance. Comment-ne pourrais-je reconnaître, avec la plus évidente gratitude qui soit, cette roche blanche qui a chuté de la falaise, ce galet doucement arrondi avec sa belle lumière, les fins cheveux des algues enroulés sur eux-mêmes dans un subtil enlacement ? Comment pourrais-je me déporter, ne serait-ce que de l’infime, de toute cette beauté, de cette pleine oblativité qui habite la si simple venue des étants ? Il y a une telle élégance à se nommer sous la figure du modeste ! Il y a une si grande joie à s’esquisser sous la face libre de l’instantané que ne trahit nul calcul ! Faire de qui-l’on-est l’inaperçu posé face à ce qui ne se distrait de soi qu’à des fins de plénitude et nulle autre vue à l’horizon des choses. Une liberté appelle une autre liberté.

   De temps à autre je lance un caillou vers le large. Il rebondit sur les flots puis disparaît comme si, jamais, il n’avait existé. Je saisis un coussin d’algues que je pose sur une pierre plate. Je saisis un bout de bois flotté blanchi par la course incessante des eaux. Je saisis mon canif et, dans tout ce saisissement, c’est bien l’entièreté de mon être qui est saisie. Saisie par la tâche qui ne peut qu’être la mienne, ici, sous la vastitude du ciel, sous le lisse des nuages, devant la falaise de craie, près des mares d’écume qui clapotent dans l’indistinction d’elles-mêmes. Ma tâche d’homme, le principe éthique de mon exacte position sur cette terre, en ce lieu d’immémorial surgissement. Je n’ai à être que ce que je suis dans le geste le plus spontané de ma propre nature. Nulle volonté à ceci. Nul projet. Seulement l’espace d’une longue sérénité à elle-même son intime raison de figurer. J’entaille le bâton de larges coups de canif assurés d’eux-mêmes. Des copeaux, des écailles blanchâtres s’envolent dans le vent, pareils à un feu de Bengale. Je suis léger, emporté par la pure abstraction des choses. Un soudain sentiment de bonheur embrume mes yeux, les rend brillants tels les yeux des enfants. Ce qui était caché dans le bois, dont je ne pouvais soupçonner la présence, voici que cela se révèle, prend forme, sans doute à mon insu, genre d’indétermination sur le point de connaître les contours de sa venue en présence.

   Le bâton est légèrement courbe avec des stries latérales, deux trous en creusent la surface. Le bois est lourd, lisse, qui épouse parfaitement la paume de ma main, genre de prolongement ustensilaire qui me fait instantanément penser à ces bâtons troués du magdalénien dont nul ne sait l’usage et c’est heureux qu’il en soit ainsi, libre cours est donné à l’imaginaire, sans doute la ressource la plus précieuse de l’homme. Voici qu’ici, sous le ciel du Grand Nord, à mille lieues de toute présence, je viens de reproduire un geste venu de la nuit des temps. Ce geste, aurais-je pu le faire naître ailleurs qu’en cet espace si neutre que lui seul peut accueillir l’ensemble des autres espaces ? C’est curieux combien je sens en moi ce genre de primitivisme, de posture archaïque au gré de laquelle je m’identifie comme l’un des héritiers de ces lointains ancêtres, lesquels non encore extraits totalement de leur gangue animale, non encore habités de langage, ne pouvaient s’exprimer que par gestes, sans doute des gestes que l’on peut qualifier « d’originaires » tant leur élan prend appui sur la spontanéité du limbique, du pur réflexe.

   Or si, modestement, j’ai pu en quelque sorte, réactualiser cette posture primordiale, c’est bien au motif que, devenu Robinson au centre de « Speranza » je n’avais d’autre motif à trouver en moi que cette eau de source qui m’attendait et se disposait, un jour, à sa possible résurgence. Combien ce geste aussi fruste qu’empreint de juste satisfaction se donne comme synonyme d’une liberté emplie jusqu’en une manière d’excès. Jamais moi, Marwin Nielsen, n’aurais pu l’accomplir depuis l’agitation de mon bureau du Journal à Aarhus, pas plus que mon collègue Olaf Olsen trop pris dans le tourbillon de sa vie mouvementée. Peut-être Nilsa, l’éleveuse de chèvres de l’Île de Møn aurait pu s’y essayer. Oui, je crois que l’âme droite de Nilsa aurait constitué un tremplin possible, sa reconnaissance dans un geste des origines. Oui, c’est cela l’authentique, sa propre disposition à témoigner de l’homme en son rare, en sa dimension unique que, seule une nature simple peut appeler du centre même de qui elle est en une communion qui ne s’éprouve que du cœur du silence.

    L’hiver, ici, est une saison continue, un genre de fleuve étroit encombré de glaces qui dérivent à l’infini, emportant avec elles le souvenir de la haute lumière, de la fleur dans son écrin de mousse, du sentier sur lequel coule la douce clarté du soleil. Ces journées interminables, il faut les meubler, creuser dans l’immobile du temps une niche où trouver refuge. Quiconque n’a vécu dans ces contrées de « haute solitude » pourrait me croire affligé, prostré en quelque endroit de sourde mélancolie. Mais rien n’est plus inexact que cette vue éloignée, cette vue que je pourrais qualifier de « mondaine », cette vue ciselée au gré de l’éternel mouvement des villes, modelée selon leur agitation consumériste. Certes, il faut avoir, depuis longtemps, été immergé au cœur même de l’Île, en avoir éprouvé la rudesse mais aussi la joie directe qu’elle destine à ceux qui, authentiques, sont en quête d’eux-mêmes, d’une rencontre avec soi, avec l’autre aussi mais sur le mode du rare et du reconductible, sans excès, une amitié s’inscrivant en une autre amitié dans le geste le plus naturel qui soit.

   Aujourd’hui le temps est gris, toile lisse faisant se confondre tout en une même harmonie. Dans la cheminée de briques, des bûches flambent dont l’éclat ruisselle sur le blanc des murs. C’est un peu comme si les falaises de Møn avaient traversé les parois de mon abri, s’impatientant de mieux me connaître, de me livrer leur âme jusqu’au plus mystérieux de cette étrange contrée. Là, dans le surgissement de la pure évidence, se laisse voir le refuge de l’homme, son intime recueil, son repli immémorial face à la vastitude. Mon sentiment est sans doute semblable à celui de l’homo sapiens dont la grotte était l’assurance de ne point rencontrer l’animal menaçant, l’éclair violentant le ciel, l’abîme où risquer de disparaître, la pluie d’orage et la force de ses cinglantes hallebardes. Ce qui est bien ici, c’est le contraste qui existe entre dehors et dedans.

   Dehors le froid est vif, mordant, il ponce les falaises, abrase le voile du ciel, ronge les galets, colle les cheveux des algues qui deviennent semblables aux flagelles de quelque habitant des noirs abysses. Dedans est le lieu même d’une renaissance. Les murs sont tapissés de mes amis les livres, les boiseries sont chaudes, les poutres qui courent au plafond, revêtues d’une suie qui les rend aussi mystérieuses qu’attirantes. Par intermittences, le vent mugit aux angles de la maison. Ses coups de boutoir semblent vouloir drosser la vieille bâtisse contre le mur compact de l’air. L’air est blanc, cotonneux, piqué d’échardes de givre. L’air est un oursin qui roule tout le long du plateau, plante ses épines ici et là, comme pour témoigner de la force de la nature, l’homme est si fragile dans sa vêture de peau, un rien pourrait en traverser l’indistincte plaine.

   Ma tâche la plus exacte, lecteur, puisque tu auras suivi sans doute avec attention le fil rouge du « travail » qui hante ces quelques mots semés au hasard, ma tâche donc la plus urgente est d’exister avec toute la charge possible de réalité, sentant en moi, dans l’intime possession de mon être, se dérouler les lianes subtiles de ce que « vivre » veut dire, tout simplement, sans fioritures, au contact léger des choses. Dans l’instant je feuillette les pages d’un livre de poésie de Jean Orizet. Il parle de la Baltique en termes si précis que je ne peux résister plus longtemps au plaisir d’en partager avec toi les paroles de brume : 

 

 

« Baltique, lac tranquille

aux reflets de vieux bronze

 avalé par la brume,

à quelques encablures.

Longeant le rivage,

une ligne d'arbres taillés

dans du givre pur,

tranche d'un éclat plus vif

sur la neige un peu grise,

écaille des champs plats.

Sable sans couleur où canards,

 mouettes et poules d'eau

sont les seuls baigneurs

 de cette fin de janvier.

Température :

quinze degrés

en dessous de zéro.

On dit que lors d'hivers

encore plus rudes,

la mer peut être prise

par les glaces.

Des cygnes se laissent

 parfois surprendre.

Si nul ne vient les délivrer,

ils meurent le cou tendu,

lisses joyaux sertis dans

l’aigue-marine. »

 

    T’étonneras-tu que ces lignes, pour moi, soient précieuses ? Elles disent en quelques mots l’âme pareille à celle de Mon : une rigueur que double une attachante beauté. Une beauté magnétique qui ne vous lâche plus dès l’instant où vous l’avez éprouvée. Comme les yeux d’une Belle aperçue au détour d’une rue, ils sont des braises que jamais nous n’éteindrez, quand bien même vous le souhaiteriez. Oui, tout est dit dans cette courte poésie : le sombre métal du lac, les sculptures de givre des arbres, la solitude d’étranges baigneurs, la mort qui guette et se tapit derrière chaque flocon, dans les ravines des congères, sur le revers des aiguilles de glace. Infini jeu d’Eros et de Thanatos. Insigne et irréversible pas de deux, la vie jouxte la mort et ne se maintient sauve qu’à prendre garde au vertige qui toujours la menace et la place au bord d’un sursis.

   « Mon travail se nomme liberté », voici ce que j’énonçais sur le seuil de cet article. Oui, je crois éprouver ceci avec une infinie certitude. Et s’il se nomme « liberté », c’est parce que, librement consenti, il me place face aux choses dans leur droite venue, leur donation simple. Oui, je reconnais, j’ai une chance inouïe de pouvoir vivre en Robinson sur cette île d’exception. Mais cette « droite venue » se double d’un nécessaire ascétisme, d’une exigence face à soi de tous les instants. Des endroits de si grande beauté ne se donnent jamais dans la facilité, ils exigent un dialogue qui soit à leur hauteur, ils veulent des paroles poétiques, des attentions délicates, de constantes dispositions à faire surgir la vérité et à s’y conformer comme à une règle infrangible. Nul écart autorisé qui ferait sortir du chemin primitivement tracé. Il faut être en constance de soi, en constance du paysage, un regard faisant naître un autre  regard. C’est ceci que fait Nilsa, ma voisine éleveuse de chèvres, si exactement définie par rapport à la nature qui l’entoure. Elle n’est Nilsa qu’à être au clair avec sa propre présence, avec son rapport généreux aux bêtes, avec son attention à la force du rocher, au vol de l’oiseau, à la lumière du ciel qui crépite tout en haut de l’été, floconne en hiver, à peine une lueur sur la courbure du monde.

Mon travail se nomme « Liberté »

   Sur le mur, face à ma table de travail, j’ai punaisé une image trouvée dans les pages d’une revue. Il s’agit de « Dans l'hiver profond », d’un peintre viennois de la fin du XIX° siècle, début du XX°, Richard von Drasche-Wartinberg. La décrire simplement, c’est dire, en quelque sorte, l’Île de Møn, c’est dire aussi la libre venue de mon existence au lieu même de ce dont elle était en quête depuis toujours. Le temps est couché dans des teintes gris-bleues entre le plomb et le schiste. C’est une climatique qui est sourde, qui ne parle pas, qui vit au sein d’elle-même, ne laissant paraître que de bien rares motifs, mais si précieux dans leur modestie même. Tout ce recueil, toute cette intériorité à fleur de peau qui ne font effusion qu’à demeurer en soi, ceci est d’une inestimable valeur. Peut-on soi-même, jamais être comme ceci, dans ce retrait volontaire, dans cette contemplation silencieuse du monde ? Une forêt indistincte d’arbres - sont-ils mélèzes, épicéas ou bien de simples indéterminations ? -, une forêt immobile est postée tout au fond, pareille aux sombres nuées qui, souvent ici, flottent à ras de terre, si bien que l’on ne sait s’il s’agit d’un peuple céleste, d’un peuple terrestre. Une rivière au cours sinueux ondoie faiblement entre des rives semées d’une neige épaisse. Seuls, ici et là, quelques buissons en émergent, quelques pieux de bois, étranges sentinelles qui veilleraient la ligne de l’infini. Sur la rive opposée, une barrière de bois en sa solitude la plus verticale, quelques troncs derrière elle s’élèvent dans la brume du jour. Mais ne serait-ce, plutôt, le clair-obscur d’une aube lente à se lever, d’un crépuscule s’habillant de nuit ?

   Fasciné, parmi les craquements du feu de bois dans la cheminée, je regarde longtemps ce qui est devenu mon quotidien. Je monte les degrés de l’escalier qui conduit à l’étage. Sur ma table de travail une liasse de feuilles avec mon écriture serrée, le blanc du papier a un peu de mal à y tracer son chemin. Brindilles sur la neige qui s’essaient à dire un peu du lourd secret des choses. Au travers de l’étroite fenêtre, parmi les tourbillons du grésil, j’essaie de deviner les murs de craie des falaises, le large plateau où repose la bergerie de Nilsa, la courbe alanguie de la baie où les longs cheveux des algues tutoient le noir des galets. Demain, comme chaque jour qui passe, j’archiverai mes derniers écrits, je les rangerai dans une lourde enveloppe de kraft que je déposerai dans la boîte à lettres sur la place de Stege. Un genre de « bouteille à la mer » si vous préférez !

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2 février 2025 7 02 /02 /février /2025 18:20

 

 

La conférence d'Aristote sur le Soi et l'Altérité.

 

Aristote 

Aristote.

Source : memo.

 

 

  Cependant, attiré par l'étrange colloque, le "Tout Ouche" avait migré aux alentours des bancs peints en vert et, maintenant, Aristote disposait d'un auditoire à la mesure de son talent : on devait être une bonne trentaine de badauds à boire ses paroles. A mesure que l'air fraîchissait, le cercle des curieux se resserrait et chacun en retirait un sentiment de sécurité, en même temps qu'une rassurante fraternité.

Aristote. - L'Autre, nous le portons en nous comme la mère porte l'enfant en son sein. C'est de la même nature, au début il n'y a pas de séparation réelle mais simplement une fusion, une osmose qui mélange les "Eaux Primordiales", les confond en une seule entité élémentaire.

 

  Alors que la voix d'Aristote tressait ses modulations, la noble assemblée commençait à glisser lentement dans les bras de Morphée. Sarias fut le premier à succomber. Tête abandonnée sur la poitrine, il respirait comme un soufflet de forge, parfois pris de brusques réveils qui le faisaient sursauter comme si quelque banderille se fût plantée dans sa généreuse anatomie.

 

... Plus tard, à la suite d'un long et méticuleux métabolisme, apparaîtront deux territoires, d'abord confondus, imbriqués l'un dans l'autre, seulement reliés par l'effusion de l'ombilic, puis le temps les maintiendra dans le même plasma, les différenciant tout en les laissant dans une relation de proximité, dans une sorte "d'arche d'alliance" aussi peu visible que l'éther mais aussi dense que le mercure, aussi solide que le platine.

 

  Le second à décrocher, ce fut Pittacci qui, sous le prétexte d'une vessie trop pleine, nous tira sa révérence. Personne ne songea à lui reprocher cette "fuite". Nous étions tous bien placés pour savoir ce qu'il en était de ces symptômes, cause à la prostate.

 

... Vous l'aurez donc tous compris, l'Autre n'est qu'émanation de Soi et, en même temps, totale émanation, pur jaillissement, concrétion solidaire, racine commune. Au sens propre, il n'y a pas de séparation, de césure qui serait de l'ordre de la faille, de l'abîme, de la lézarde terrestre. Il y a une solution de continuité, une "logique" de la division et de l'engendrement qui porte en son essence la trace déjà visible du devenir, l'épiphanie de l'Autre.

 

  Nelly fut la troisième à jeter l'éponge. Pas pour des raisons de prostate. En ce qui la concernait, elle n'avait guère à fournir d'explication, sa jupe haut fendue sur ses longues jambes gainées de nylon, son déhanchement qui faisait joliment jouer ses fesses, en disaient plus qu'un long discours. Elle ne fut plus, bientôt, dans la perspective de l'Avenue, qu'un genre d'aimant coloré auquel s'accrochait la limaille aiguë des pupilles; les masculines par envie; les féminines par jalousie.

 

...C'est comme si tu étais seul dans un genre de quatrième dimension  ou la condensation de l'espace serait la condition même de sa propre dilatation, où le temps réaliserait son essentielle extase grâce à l'instant comblé d'éternité.

 

  Paradoxalement ce fut le pieux Calestrel  qui sortit ensuite du cercle des fidèles alors même qu'Aristote convoquait l'éternité. "La nature humaine est bien complexe, parfois", pensait l'aviséSimonet alors qu'il emboîtait les pas au bedeau. Puis ce fut au tour du Comptoir d'Ouche de nous fausser compagnie, suivi de près par le Crédit et l' Horloger. Il est vrai, l'heure tournait et la sauce devait commencer à épaissir dans les casseroles. La relative désertion qui éclaircissait les rangs ne semblait nullement émouvoir le Philosophe qui continuait à étaler sa science.

 

... C'est un jeu qui s'instaure de Soi à Soi et seul ce jeu permet à l'Autre de faire phénomène, d'apparaître sous les traits qui réalisent son essence et le portent à l'existence.

 

  Quelques colombins s'envolèrent en direction des platanes dans une pluie de plumes. On entendit les couvertures de moleskine claquer sur les pages du Cadastre qu'on refermait prestement. On perçut le dernier grincement du portail du Cimetière. Décidemment, le jour ne tarderait pas à succomber, ce que confirmèrent les lampes de la Place qui se mirent à grésiller comme un vol de moustiques. Aristoten'en changea point son rythme. On n'était pas Philosophe, uniquement pour les apparences ! On n'était point Sophiste !

 

... Nous ne sommes jamais qu'une paroi, une membrane, une peau que nous tendons à un "Alter Ego"pour qu'il y rebondisse et, en retour, nous envoie son écho. Nous ne sommes jamais qu'une conque disposée à l'accueil du bruit; une cible en attente de la flèche; un écran sous les feux de la lanterne, et, pour le dire d'une façon plus essentielle, une matrice où s'impriment en creux les hiéroglyphes d'une parole dont nous avons instauré les fondements.

 

  Quant à Garcin, il se contentait de mettre en musique les propos d'Aristote, disposant la conque de son corps au plus généreux des ronflements qui se puisse concevoir. Sans doute dérivait-il, quelque part dans les Aurès, en route vers le bled, au volant d'un poussif GMC. Compte tenu de l'égaillement de la troupe, nous nous interrogions du regard avec Bellonte, ne sachant trop si nous devions siffler la fin de la partie ou rester afin de prêter des oreilles attentives à l'ultime séquence de la conférence. A l'évidence, le double cercle de notre insularité s'était vigoureusement détricoté. Les volatiles avaient pris leur envol et les humains ne se comptaient guère plus que sur les doigts d'une main.

 

 

 

 

 

  

 

 

 

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