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13 mai 2023 6 13 /05 /mai /2023 08:13
Tête à tête avec le Néant

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

En cette soirée de Printemps, le temps n’était pas le temps.

 

  Seulement une durée qui semblait n’avoir ni commencement, ni fin. Une durée sans consistance, une matière ductile qui remaniait sa forme à chaque instant. Un peu à la manière d’une pâte de guimauve qu’on malaxe entre ses doigts, on la replie en forme de boule, on l’étire, on la sent fuyante, imprécise, nullement assurée de soi. Et, par simple mimétisme, on en rejoint la confondante indécision. On est guimauve Soi-même, on est déréliction sur quoi rien ne prend, sauf la grise pliure du jour.

 

Toute la journée on a erré

sur l’ossature blanche du Causse,

toute la journée on a piqué

ses mollets aux échardes des genévriers,

toute la journée on a épuisé

 son propre contingent de secondes

à ne se reconnaître nullement,

à divaguer d’une pierre à l’autre,

à suivre de loin sa propre voix intérieure,

elle est identique à un écho bleu

qui résonnerait sur les

parois obliques du Monde.

  

   En cette soirée de Printemps, l’espace n’était pas l’espace, nulle dilatation, nul éploiement. Une seule ligne continue sur laquelle on plaquait sa mince silhouette de Fil-de-fériste. Nul balancier afin d’assurer son équilibre. Nul regard aigu qui eût décrypté le moindre détail, le nommant selon des mots connus, familiers :

 

« arbre »,

« colline »,

chemin de castine ».

 

   Non, l’espace était muet et l’on était muet dans la vastitude de l’espace. Peut-être un simple point sur la rotation sans fin d’un cercle. Peut-être un simple mot dans le texte serré de l’Univers.

   On n’avançait sur le chemin de son Destin qu’à tracer un sillage à côté de Soi. On était trace de blanche écume à la poupe d’une mince pirogue. On était sans être. On était sans conscience de Soi. On était le Fou d’un Vaste Damier, sautant mécaniquement d’une case à une autre :

 

une Blanche, une Noire,

une Noire, une Blanche

et ainsi à l’infini de

son propre désarroi.

 

   Et cette confusion du corps (il ne possédait nul contour) et ce désordre existentiel (il était indescriptible), on les éprouvait à part Soi, comme si l’on n’avait été Soi qu’à la mesure d’une distraction, une diversion des Choses, une erreur d’Alchimiste dans la goutte de verre de ses cristallines cornues. Se connaissait-on, comme on connaît un Équipier, un Collègue, une Amante ? Nullement.

 

On était une maille lâche

dans le tissu des jours.

On était un trou dans

la robe d’une Princesse.

On était la vilaine tache

sur la surface éblouissante

de la toile.

On était un puzzle dont

il manquait l’ultime pièce

qui l’eût accompli

et déterminé en tant que tel.

  

   Autrement dit on errait dans son outre de peau, pareil au vin fermentant dans sa jarre, au hochet faisant sonner ses grains de sable, à la tige métallique frappant au hasard les bords du triangle idiophone. On était, du moins le supputait-on, sans que quelque assurance en vînt confirmer la verticale présence. Et le délice était ceci, ne pas savoir qui l’on était, cela ménageait la place pour

 

une infinie transmutation,

un surgissement peut-être

 sous la morphologie

d’un cancrelat comme chez Kafka,

sous le portrait du Bouffon Gonella

dans un tableau de Jean Fouquet,

ou de l’autre bouffon

shakespearien, Yorik,

qui ne livre que son

crâne d’os dans Hamlet.

Enfin, voyez-vous,

l’Étrange en sa plus étonnante concrétion,

un peu comme les statues grotesques

dans les jardins de pierre de la Renaissance.

  

Alors, pouvait être lu autrement qu’à

l’aune d’une tératologie ?

 

Licorne à la corme torsadée,

Chimères au corps léonin,

Triton gris au ventre ocellé,

Léviathan à l’anatomie

flexueuse semée d’écailles ?

 

  Le pire, sans doute s’étonnera-t-on de ceci,

eût été de demeurer dans sa forme définitive,

condamné à végéter dans la camisole

de sa propre identité.

 

   Comme si les Mots, les divins Mots s’étaient soudain vus condamnés à renoncer à leur plurielle polysémie, ne connaissant plus qu’une étroite monosémie, ce qui serait revenu à une aliénation de leur essence nécessairement polymorphe. Ce qui devenait urgent : être-Soi-plus-que-Soi de manière à échapper aux griffes du Néant. Mais échappe-t-on jamais au Néant, nous les Mortelles Créatures ? Ceci nous le savons de toute éternité et c’est bien là ce qui nous différencie des autres règnes qui croissent sous le ciel en toute quiétude.

   Donc on a erré tout le jour à la recherche du Rien. Et, bien entendu, l’on n’a rien trouvé que cette dissolution de Soi qui en est la vibrante analogie. Maintenant le crépuscule a tendu son voile sur l’entier mystère du Causse. Les pierres, en se refroidissant, font entendre le craquement de leurs jointures. Nul mouvement sous la lente coulée de la Lune gibbeuse. Les animaux sont au terrier, les hommes au logis. On s’apprête à l’épreuve du souper,

 

SEUL face à Soi, face au Vide.

 

  Seul à Seul dans l’immense mystère du Monde. Seul, entièrement livré à la grimaçante et pourtant admirable solitude. L’on ne s’éprouve jamais mieux Soi-même qu’à se faire face dans la blanche cellule de l’isolement. Rien pour distraire de Soi, l’Altérité est à peine un souvenir perdu sur le cercle de quelque clairière fardée du deuil des feuilles.

 

Tout, autour de Soi,

est plongé dans le Bleu,

le Bleu minéral,

le Bleu aquatique,

le « Bleu à l’âme » comme

le disent les Midinettes,

le Bleu du ciel où se

perdent les idées des Hommes,

où s’évanouissent

les serments d’amour.

La toile en est usée jusqu’à la trame.

 

    On est pure divagation. On ne sait plus si l’on se reconnaît Soi-même sur le miroir dépoli de la conscience, si son esprit produit encore quelque flamme, si ses projets ne sont que de funestes intuitions ne trouvant plus la source de leur manifestation. On est une Forme assemblée devant le mur bleu, le mur mutique. En quelque manière on s’y réfléchit mais sans image de retour, on s’y abolit, on s’y éprouve dans la non-différence, dans la muriatique confusion.

 

On est dans le Noir.

On est le Noir.

Le Noir de la chute.

Le Noir du péché.

Le Noir de l’inconnaissance.

 Le Noir du deuil.

 

   On est le deuil lui-même, on assiste à l’oraison funèbre de son propre corps, on entend sonner le glas tout contre sa cage d’os, les bruits rampent le long des clavicules, les bruits entament tarses et métatarses, percutent les aponévroses, vrillent les ficelles blanches des ligaments. Sous le dais de sa tête chenue, cette boule de neige, cette congère livide, on n’a plus pour pensée que quelques enroulements d’étoupe, des grincements de poulies, des frottements d’émeri. Les mots, eux-mêmes ne sont plus qu’un amas confus de grappes grises, pareilles à des œufs de batracien. La mémoire, la vaste mémoire s’est abîmée dans l’abysse sans fond des réminiscences sans objet, un simple flottement dans la toile de bitume du crépuscule.

   On est assis devant la table, on dirait le Christ d’une Cène triste, les Convives s’en sont allés pour de bien contingentes tâches, mais combien vivantes, mais combien animées d’une gigue existentielle :

 

voyager, tailler

 un pieu en pointe,

faire cuire un ragoût,

faire l’amour à une

Inconnue de passage.

 

   On est en Soi, plié sur Soi, deux notes qui ne profèrent nul son : une Blanche, une Noire, inutiles croches ayant déserté la partition de la Vie. On est triste diapason qui ne vibre plus qu’au rythme d’un grand Vide Intérieur. Tout murmure intime s’est tari, juste un filet d’eau que boit un humus avide. Ses mains, mais est-ce encore des mains ces immenses battoirs blancs, ces illisibles moignons aux jointures à peine visibles ?

 

Pour quelle prière

se sont-elles rassemblées ?

Quel exorcisme demandent-elles

à un Dieu absent ?

De quel étonnant rituel

sont-elles la piètre figure ?

  

   Devant, identique à un linceul, la table. Vide. Désolée. Lieu d’agapes à jamais disparues. Sur la grande plaine livide, sur la plaque de lourd silence, un objet, un seul, sans doute une bouteille. Mais quelle bouteille ? Pour quelles ambroisies ?

 

En vérité une Bouteille à la Mer

avec toute sa charge sémantique.

 

Å l’intérieur, un message illisible tracé à l’Encre Sympathique.

On y devine, parmi les copeaux des signes,

quelques lettres hiéroglyphiques

dont l’énigme est à venir,

toujours à venir

 

>>>

>>

>

 

Solitude est notre condition

Solitude dit notre essence

Toujours nous sommes SEULS

LAutre est une invention du Diable

Seul pour toujours

Å la face mutique du Monde

 

*

 

(Solitude est notre condition

Solitude dit notre essence

Toujours nous sommes SEULS

L’Autre est une invention du Diable

Seul pour toujours

Å la face mutique du Monde)

 

 

 

 

 

 

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4 mai 2023 4 04 /05 /mai /2023 07:47
Le Milieu de Soi

Image : Léa Ciari

 

***

 

   [Avant-propos – Le texte qui va suivre repose entièrement sur le phénomène de la « spéculation », autrement dit, selon ses deux occurrences étymologiques : « observation, réflexion » ; « recherche théorique abstraite ». Or un lien évident, de l’ordre de la logique de la Langue, place en un même creuset un sens convergent. Observer le réel, viser l’intelligible sont de même nature, ce que le vocable de « réflexion » éclaire d’un jour évident. C’est toujours en effet d’un mouvement de « réflexion » dont il est question : la chose que je vise se réfléchit sur le miroir de ma conscience, l’idée que je cogite se réfléchit sur le miroir de mon intellect. Or, depuis sa provenance latine, le miroir se nomme « speculum ». Comme si, entre le miroir, l’observation du réel, la contemplation des idées, s’instaurait un genre de cercle herméneutique incontournable nous reconduisant au foyer du Sens, là où les mots chargés de polysémie nous disent, non seulement le lieu de leur être, mais aussi bien le lieu du nôtre, puisque le Langage est ce par quoi, pour nous, un Monde peut apparaître, être nommé et rayonner bien au-delà de l’habituelle mutité de la matière.

   Les quelques brèves recherches ci-après voudraient s’interroger sur le problème du fait humain, de l’identité personnelle en relation avec la notion d’altérité. La thèse soulevée est la suivante : nous ne sommes nous-même qu’à nous refléter dans le miroir de l’Altérité qui n’est jamais que notre image dédoublée sur le visage du Monde. Partant de Nous, prenant acte de notre propre écho sur le mur du réel, revenant à Nous, c’est notre propre Vérité qui nous regarde, nous porte à l’Être, nous conduit dans cet étrange « Milieu de Soi » qui est l’intuition de coïncider avec qui-nous-sommes dans un sentiment d’unité accomplie. Comme toute thèse, comme toute spéculation concernant les grandes interrogations humaines, qu’il s’agisse des Idées platoniciennes, de la Substance aristotélicienne, de la Monade leibnizienne, de l’Esprit hégélien, de l’Être heideggérien, le propos est nécessairement difficile à saisir, le Fil Rouge se montrant puis se dissolvant parmi le réseau de fils secondaires qui sont comme ses commentaires. L’on retiendra, sous la forme ramassée, synthétique, la célèbre formulation rimbaldienne « Je est un autre » qui nourrit et innerve tous les reflets de cette spéculation. L’intuition poétique est, sans doute, la forme la plus haute de l’exercice spéculatif. Un miroir dans lequel nous plonger afin qu’une lumière vienne traverser notre naturelle et confondante cécité.]

 

*

   Notre vision, le plus souvent, ne s’abreuve que d’images familières : la perspective de notre rue, un arbre au sommet d’une colline, la silhouette connue d’une Passante. Toutes ces apparences, nous les archivons au creux de notre mémoire, elles y dorment pour l’éternité sans que, jamais, nous ne les remettions en question. Autrement dit, le quotidien ne s’arroge le droit que de reproduire, à l’infini, le quotidien. Est-ce ceci, la constante réitération du banal qui nous plonge dans une morne existence, dont nous souhaiterions que, chaque nuit qui vient, elle trouvât son extinction sans possibilité aucune de retour ? Mais rien n’y fait, l’ennui ne sécrète que l’ennui et l’horizon est bien triste en lequel notre regard s’enclot. Alors, pareil à Œdipe à Colone, nous errons dans les rues, au sein de notre profonde nuit, sans que quelque lueur vienne en atténuer la sombre clameur. Nous créons les conditions mêmes de notre propre geôle. Mais a-t-on d’autre choix que de demeurer en Soi, que de trouver refuge dans l’enceinte de sa propre chair ? Ferions-nous effraction de ceci, nous y perdrions notre identité (enfin du moins le croyons-nous) et la reconnaissance primaire que nous nous devons afin, qu’au jour, nous puissions offrir notre image.

   Mais il faut sortir de Soi, au moins provisoirement, en venir à l’image et écouter ce qu’elle vient nous dire. Le mur est bicolore, un Jaune Auréolin, cette belle teinte d’argile qui penche vers l’originaire, l’à-peine venu à la lumière. Encore un reste de nuit primitive dans sa parole discrète. Ce Jaune tutoie un Vert Mousse qui a peine à surgir de lui-même, lui aussi vient de l’Ombre et pourrait bien y retourner en silence. Puis un cadre, un cadre Gris de Lin, juste une levée du Rien, un simple chuchotement à l’orée des choses, la mesure d’une retenue, la distance d’avec le Monde et ses agitations, ses remous, ses vortex infinis où les Humains croissent et meurent de ne jamais connaître que la Finitude et ce qui rime avec elle, tragiquement, l’Hébétude. Toujours l’Humain est dans le Gris, c’est-à-dire dans le passage, le glissement, la chute d’une forme à une autre, un Noir s’allume qu’un Blanc vient éteindre, un Gris de Cendre s’en élève qui, bientôt, retombe sur les Chemins de Poussière. La pulvérulence a alors des airs d’infini.

   Le cadre Gris, c’est le cadre du Miroir. Nullement la psyché dans laquelle laisser refléter son image, poudrer ses joues, peindre ses cils de rimmel, discipliner une mèche rebelle. Non, ceci serait trop simple, trop usuel, lissé de pure quotidienneté. Ce Miroir a les reflets, la sombre profondeur d’un lac, le mystérieux tain en lequel le visage de Narcisse vient s’abîmer, et non seulement le visage, mais Narcisse en son entier dont le funeste destin se confond avec celui d’Ophélie.

 

Tout Miroir est Mirage.

Tout Miroir est Illusion.

Tout Miroir est perte de Soi

en ce qui n’est nullement Soi.

L’Image n’a aucune consistance.

 

   Å peine « Silhouette » se sera-telle éloignée du Miroir que son image s’évanouira comme sous l’effet d’un charme, d’un tour de passe-passe de quelque Magicien. Jamais il ne faudrait se confronter au lisse du Miroir qui, de Nous, ne fait paraître qu’un genre d’artefact, une ruse de commedia dell’arte, un ballet poudré de sa propre mort.

   S’observer dans le Miroir est procéder, au surgissement en Soi, de la plus vive angoisse. Là, dans les reflets, là dans les éblouissements, là dans les chatoiements, se bande, avec la plus grande fureur qui se puisse imaginer, l’arc de la fausseté, celui qui, nous détournant de notre propre Vérité, nous fera perdre le Milieu de qui-nous-sommes, et le fléau de notre balance intime oscillera pour le reste des temps à venir. La seule image de Nous qui ne soit pas payée en « monnaie de singe », c’est celle que nous renvoie notre Conscience, mais elle exige des efforts, de la profondeur, un travail sur Soi, souvent de la douleur, de la souffrance parfois. Non de l’ascétisme, non la pratique d’un jeûne, non le fer d’une mortification. Non, le Regard Juste seulement, l’exercice de la Lucidité, l’appel à l’exactitude, l’éloignement des faux-semblants. Non, je ne fais pas là œuvre de Moraliste, j’en serais bien incapable, j’essaie simplement de viser le Réel avec suffisamment de recul, d’objectivité.

   Toute genèse d’accomplissement humain consiste en la reconnaissance de sa propre identité. Or identité, dans le cadre d’un principe logique, veut dire identique à quelque chose qui est autre, qui est hors, qui est différent, qui est dans la distance, dans l’intervalle. Ici prend place l’énigmatique formule qui fait florès, ici et là, dans le bourgeonnement de mes textes : « En-Soi-Hors-de-Soi ». Or cette formule ne demeure celée en elle-même que le temps où le sens ne s’en sera nullement éclairé. Si je pars de mon sol ontologique primaire, mon « En-Soi », que je lui oppose un sol ontologique secondaire mon « Hors-de-Soi », les deux entités évoquées s’éclairent d’elles-mêmes en une sorte de phénomène d’écho, de réverbération. Mon « En-Soi » n’est lui-même identique à qui il est (ma Vérité, mon Milieu-de-Soi), qu’à être reporté, à être projeté sur cet « Hors-de-Soi » qui est comme sa caution, le complément d’un originaire manque-à-être. Et si l’on fait ici retour à l’image de Léa Ciari, son « tour de force » n’est rien d’autre que de poser, face à l’énigme de son Sujet, un Sujet-bis-homologue, autrement dit une Altérité de Soi à Soi, un « En-soi-Hors-de-Soi ».

   Là seulement se rend visible la dimension de l’Être à l’aune de cet écart, lequel pour n’être nullement une spatialisation topologique est une plénitude ontologique rendue possible par un simple effet de réverbération. Mais ici, il ne s’agit pas du miroir de verre qui crée des événements irréels, des artifices, des décors de carton-pâte. C’est bien le Sujet qui prend acte de lui-même en un seul et même mouvement de sa conscience.

 

Je me vois me faisant face.

 

   Ceci ne signifie pas que je dresse face à moi un masque de carnaval. Non, je dessine les contours au gré desquels mon épiphanie, i.e mon Être fait phénomène sur la face du Monde, à commencer par la mienne face, énigme pour les Autres, mystère pour Moi. Je suis en vis-à-vis de qui-je-suis, je m’appartiens, sinon en totalité, du moins dans la quasi-certitude de qui-je-suis.

   Bien évidemment, ceci ne se peut comprendre qu’avec l’aide de la sémantique, ce ferment premier du Sens. Si je dis « la pierre », je ne pose rien qu’une énigme. Si je dis « la pierre est cristalline », je fais paraître la pierre dans toute l’ampleur de son mode, de son prédicat cristallin. Et pour rendre compréhensible mon hypothèse, mimant la position du « En-Soi-hors-de-Soi », c’est-à-dire montrer la relation d’identité, il me suffirait de faire venir la tautologie suivante : « la pierre est la pierre », ce qui, bien loin de constituer l’étoffe d’un non-sens, accroit la dimension ontologique, le coefficient d’être de la pierre puisque, aussi bien, la copule « est », lui attribue l’Être qui n’était que latent, posé tel un a priori dans le ciel du mot. Au mot « pierre », tout comme à l’Existant, il est nécessaire qu’un vis-à-vis apparaisse sur lequel ils puissent faire fond, ceci est la condition même pour qu’ils échappent à leur mutisme primitif.

   Bien entendu, ma thèse ne tient que si je postule, dans l’image offerte par Léa Ciari, en tant que réel le Sujet qui me fait face, et comme « réalité seconde », le Sujet que j’aperçois de dos. La présence du miroir est alors de nature simplement allégorique, lequel nous inviterait à nous méfier des apparences et des fausses joies liées à une vision trop rapide et superficielle des choses que nous rencontrons dans notre quotidienneté.

 

« Miroir, miroir, dis-moi qui est la plus belle ? »

 

   Cette phrase célèbre prononcée par la méchante Reine dans Blanche-Neige, ne pouvait être posée que par elle car toute Vérité suppose moins de noirceur, moins de faux sentiments, plus de candeur. Or il n’y a jamais que le Face-à-Soi qui détermine ce Milieu-de-Soi où le juste équilibre du fléau de la balance nous dise le lieu authentique de notre Être, le lieu d’une éthique derrière laquelle vient se placer, quelques coudées en arrière, une esthétique fardée qui ne s’honore que d’être dissimulée.

   Tout miroir est un piège. Il nous donne en guise de viatique de faux écus que notre habituelle distraction nous livre pour vrais. En tout cas cette image de l’Artiste est belle de sincérité. Son voile n’est qu’apparent. Et il est essentiel à notre compréhension des choses. Tout comme « La Nature aime à se cacher », selon la belle sentence d’Héraclite, la Vérité, l’Être aiment eux aussi à se cacher. Être aussi bien que Vérité sont originairement en un état de dissimulation, de pré-déploiement et leur dévoilement n’est qu’au prix de leur voilement. Tout comme le patient Archéologue, toute révélation du Secret n’aura lieu qu’à soulever le Voile d’Isis, le manteau de la fable qui cache la richesse de la Philosophie à ceux dont le regard, orienté sur le seul sensible, oublient de découvrir la gemme qui se cache dans la veine d’argile sombre, qui a pour nom « l’Intelligible ».

   C’est toujours par un effet d’altérité que nous différons de nous, prenons du champ et, retournant à nous-même, pouvons faire de notre conscience le moyen d’investigation de qui-elle-est, donc de qui-nous-sommes à nous-même, aux autres, aux choses du monde qui nous deviennent familières sous cet horizon singulier. Tout sentiment « d’inquiétante étrangeté » (songeons à Freud éprouvant une sorte de frayeur consécutive à la non reconnaissance de qui-il-est, simple reflet dans la vitre du train) toute étrangeté donc vient de ce manque de retour à Soi, de ce défaut d’accusé de réception. Le drame du Schizophrène est entièrement contenu dans cette impossibilité pour lui de prendre de la distance et de se regrouper ensuite en un point unitaire. Le Schizophrène est enfermé en Soi. Nul cheminement vers une extériorité qui le confirmerait en lui et le ramènerait à « la maison ». Il est toujours en exil de lui pour n’avoir éprouvé nul écart.

   Le sens de l’exister est de forme dialogique primaire : retour à Soi qui suppose une forme secondaire, relation à l’Autre. Toute identité bien comprise est d’abord détachement de Soi, puis connaissance de Soi, laquelle est la prémisse de la saisie de ce qui est Tout Autre : Celui qui me fait face en tant qu’Existant, cette Chose dont le secret se dévoile, ce Monde qui m’entoure et auprès duquel je ne peux être qu’après avoir éprouvé en mon fond, la dimension sans équivalent de l’Altérité. D’une manière extrêmement paradoxale pour le souverain Principe de Raison, je ne m’appartiens jamais plus qu’à différer de Moi, ce qui, en un seul empan de ma compréhension me reconduit à l’étrange formule rimbaldienne :

 

« JE EST UN AUTRE »

 

   Que dire après ceci, cet éclair de lucidité, qui ne serait qu’une justification de Sophiste cherchant en dehors de lui, une Vérité qui lui est sienne, intimement sienne ?

 

 

 

 

 

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2 mai 2023 2 02 /05 /mai /2023 07:49
Les chemins de poussière

« Route 66 »

 Remi Rébillard

Source : Susana Kowalski

 

***

 

Les Chemins de Poussière

Nous les portons en nous

Pareils à des Chemins de Croix

Nous ne sommes que Poussière

Sur les Chemins de Poussière

 

   Le ciel, au loin, est une bande blanc-gris-bleu, une simple indétermination, une manière de lac perdu aux confins de l’espace. Une colline, en pente douce, chute vers un horizon indistinct. Plus près, identique à une lame blanche qui servirait de frontière au paysage, une surface qui pourrait bien être une lagune semée de sel, une étendue d’eau à la couleur de soufre, un lieu étonnant de surréalité. Enfin, une énigme dont nulle résolution ne pourrait entamer le sourd mystère. De part et d’autre de la scène, deux portions de terre brune, couleur Terre de Sienne usée. Au centre, semblable à une large avenue parcourant les silencieuses agoras des villes, un chemin de poussière bise, à l’aspect de vieux carton bouilli. Sur ce chemin perdu en plein Désert, une Femme à l’allure plutôt jeune, mince, tête coiffée d’un foulard qui retombe en pointe sur le haut du dos. Les bras sont nus, deux frêles tiges qui pendent le long du corps. Au bout du bras droit, une valise de cuir. Une robe très près du corps, de teinte Vert-bouteille. Les jambes sont fines et hâlées. Escarpins noirs aux pieds qui martèlent le sol de sable ou d’argile légère. Å droite de la Passante, son ombre portée, fluette, qui se projette vers l’avant. On dirait l’aiguille d’un cadran solaire qui serait la projection symbolique de l’objet éclairé. 

 

Les Chemins de Poussière

Nous les portons en nous

Pareils à des Chemins de Croix

Nous ne sommes que Poussière

Sur les Chemins de Poussière

 

   Nous ne savons rien d’Elle qui ne sait rien de Nous. En réalité, deux Planètes perdues aux confins de l’Univers qui, jamais, ne se rencontreront, ne se connaîtront. Deux destins solitaires. Deux chemins progressant à l’aveugle dont chacun ignore l’autre. Qui est-elle Elle qui nous interroge ? Notre questionnement s’augmente de la perte qu’elle est pour notre corps, nos yeux, nos gestes, nos âmes. Nous voudrions en simplement détisser quelque fil et, ainsi, fil après fil, la conduire à sa nudité contre laquelle la nôtre propre pourrait jouer en écho.

 

Nudité contre nudité.

Dépouillement contre dépouillement.

 

   Entre Elle-qui-fuit et Nous-qui-demeurons-sur-place, nous aurions voulu installer l’intervalle le plus court, surgir à même son histoire sans même qu’elle en puisse deviner les prémisses, en pressentir le feu qui taraude notre âme et la cloue au pilori. Car oui, il est tragique, par rapport à cet Autre qui vous aimante à la hauteur de son obscurité, de n’en point éclairer la face inquiète, de ne nourrir son esprit que d’hypothèses vagues, de n’offrir à sa vision que ces mirages qui tremblent au-dessus des barkhanes et en rejoignent bien vite le pesant anonymat.

   Oui, la tristesse nous gagne car, parmi les plus hautes missions de notre humaine condition : connaître et posséder de manière à ce qu’enfin comblés, nous puissions étancher notre soif et nous considérer en tant qu’êtres complets, non en tant que cet éternel manque qui nous ampute de la moitié de qui-nous-sommes.

 

Car, tout le temps que ce ciel

en partance de lui-même,

tout le temps que cette colline illisible,

tout le temps que cette lame innommée,

tout le temps que ces terres étrangères,

tout le temps que ce chemin sans issue,

tout le temps que cette Femme muette,

tout le temps que les choses

demeureront inaccessibles,

 nous serons tels des textes antiques,

des palimpsestes aux chiffres effacés,

des hiéroglyphes dont nul Archéologue

ne pourra traduire le sens caché,

seulement un balbutiement

 à l’orée du Monde.

 

   Or nous ne pouvons nous souffrir muets, paralytiques, aveugles, cloués, comme cette Passante, sur un chemin de poussière,

 

il ne dit que notre éparpillement,

notre incomplétude,

 notre fragmentation,

notre poudroiement parmi

les vastes étendues mondaines

qui sont nos cénotaphes

ouverts à tous les vents de

 la plus sombre déréliction.

  

Ô combien nous voudrions

accompagner Passante

dans son étrange cheminement !

Combien nous voudrions

lui offrir notre bras.

Combien poser notre épaule

contre la sienne !

 

   Ouvrir, avec Elle, la valise de ses secrets, en faire le précieux inventaire, y rencontrer les gemmes les plus brillantes, y découvrir les lettres gravées dans la pulpe douce d’un Journal Intime, y dévoiler des Photographies d’autrefois qui nous diraient la belle et unique genèse de l’Inconnue, nous la rendant plus proche, peut-être inclinée à quelque subtile confession, prête à nous manifester un geste d’Amour longtemps contenu, gros d’avoir attendu le moment de la confidence, l’instant de l’éclosion, de l’épanchement. Un vase s’écoulant en l’autre, lui offrant cette ambroisie au gré de laquelle métamorphoser une vie banale en lumineuse existence ! Combien nous souhaiterions que ces prodiges pussent surgir, comme extraits d’une merveilleuse lampe d’Aladin et, alors, nous serions semblables à ces Princes d’Orient, à ces Purs Esprits flottant sur leurs tapis tissés de fils d’or et d’argent !

  

Mais ce que nous savons

depuis l’instant de notre naissance,

que les rêves sont poussière,

que l’espoir est poussière,

que l’imaginaire est poussière,

que la vie est poussière.

 

Une argile naît, croît, se multiplie,

puis se fendille, se lézarde

et retombe

Poussière sur le

Chemin de Poussière.

 

Les Chemins de Poussière

Nous les portons en nous

Pareils à des Chemins de Croix

Nous ne sommes que Poussière

Sur les Chemins de Poussière

 

 

 

 

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1 mai 2023 1 01 /05 /mai /2023 08:38
Le Rouge et le Noir

 

***

 

   Il est tout de même curieux que les couleurs, les simples couleurs, nous déterminent à ce point. Si profondément même qu’une Courtisane était nommée « La Rouge », qu’un Anarchiste était nommé « Le Noir ». Si l’on veut, une opposition entre le Rouge désir et la Noire mort de la rébellion. Dans le roman de Stendhal, « Le Rouge et le Noir », bien que l’Auteur ne s’en soit jamais clairement expliqué, les symboles y sont nettement visibles : le Noir indique le « triste habit noir » de Julien-le-Séminariste, alors que le Rouge renvoie à l’éclatant maquillage des femmes :

  

« Une jeune fille de seize ans avait

des couleurs charmantes,

et elle mettait du rouge ».

  

   Ici l’on voit bien que le Noir incline vers le deuil et les ténèbres, le Rouge vers la vie et l’amour. Ainsi certains êtres, bien malgré eux, selon les hasards de leur naissance, se situent tantôt sous le dais écrasant de la tristesse, tantôt sous la bannière éclatante de la joie. On n’est nullement libres vis-à-vis du chromatisme de l’existence, c’est bien lui qui nous choisit et trace en nous les voies de notre destin, de telle ou de telle façon.

   VOUS, que je découvre tout juste parmi mes multiples tribulations sur les chemins du Monde, vous qui surgissez à la croisée des sentiers, voici qu’à peine entr’aperçue, je vous conçois comme nécessaire, inévitable, manière d’air pur dont je ne pourrais faire l’économie qu’à m’absenter de moi. Vous êtes Rouge plus que Rouge, de ce Rouge Brique ou de Falun, de ces Rouges éteints, sombres, ceux qui me ravissent et font écho sur la falaise de ma disposition fantasque, toujours sujette au moindre changement, mais dont la chute la plus habituelle se solde, le plus souvent, par une sorte de vague à l’âme sans autre cause que d’être lui-même en lui-même. Si vous avez bien suivi la gravité de mon propos, sous des airs faussement détachés, vous aurez bien vite perçu la manière de complaisance morbide que j’entretiens avec la teinte crépusculaire de ma mélancolie.

   Oui, car du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours tutoyé les teintes lestées de mystère des cryptes, les ambiances de fin du monde des lourds sépulcres, les atmosphères glauques de ces zones de banlieue où le lichen le dispute aux pierres claires des murs, où la mousse verte et sombre éteint la prétention des rues à parader, à se donner en spectacle. Les nuances Violine, la carnation Zinzolin, les failles Indigo, tel était le lexique coloré selon lequel ma conscience végétait dans de bien sombres cachots. Mais n’allez nullement déduire de mon emploi verbal du passé, que mon présent en diffère en tous points. Je crois même que, chaque jour qui passe, ne me découvre de plus en plus nocturne, mais d’un Noir profond, d’un Noir sans issue. Non, ce n’est pas une plainte que je vous adresse afin que, me tendant une main secourable, je puisse exciper de ma condition. Vous savez, l’on finit par s’habituer à Soi, par reconnaître pour sienne l’image dans le miroir, qu’elle soit heureuse, épanouie ou bien fade comme celle du Mime. De cette longue habitude l’on ne sort nullement harassé. Bien au contraire, cette sorte de continuité en Soi est peut-être le seul viatique que l’on possède pour progresser à l’intérieur de qui-l’on-est, se faire sien en quelque sorte et que la vie devienne recevable.

   Mais un bien naturel solipsisme m’a conduit à ne parler que de moi, comme si, par mes simples mots, je me livrais à un travail d’archéologie interne, une connaissance de qui-je-suis par qui-je-suis, peut-être la seule à laquelle on puisse se livrer, en toute objectivité. Mais je ne peux parler de vous qu’en partant de moi, progressant, en quelque façon, du connu vers l’inconnu. C’est là un paradigme de la façon de connaître qui est bien usuel. Aussi ne m’étendrai-je davantage là-dessus. Si je puis user d’une métaphore cosmique, je suis ce vertigineux tourbillon de gaz, cette nuée ténébreuse, cet amas de formes confuses qui flottent au plus haut du ciel et nimbent votre corps d’une sorte de mandorle funeste. En réalité, c’est un peu comme si, étoile neuve et innocente, vous étiez née de qui-je-suis, en vérité une manière d’indescriptible chaos. Je n’ai de cesse de vous entourer, tel le vaste océan qui ceint l’île et en fait sa chose, sa création ultime, peut-être une vague minérale, un gneiss né de l’étrange alchimie des abysses. On n’est jamais gros de ce que l’on porte au Monde qu’à en assumer l’évidente paternité. Or cette loi existe de tous temps, laquelle revendique sa propre prééminence dans l’ordre de ce-qui-est. Å l’aune de cette hypothèse, vous n’êtes que par moi qui vous porte au jour, tel le généreux Soleil qui féconde tout ce qui se présente sous son regard. Et croyez bien que la gloire que j’en tire n’est qu’à la hauteur de qui-vous-êtes.

   Mais Celle-que-vous-êtes, bien qu’un peu mienne, j’en éprouve la vive beauté en même temps que le hiatus qui se creuse entre nous. Car, serais-je un Démiurge tout puissant, il ne m’appartient nullement de faire de vous la possession dont je pourrais user à ma guise. La Créature, c’est une loi immémoriale, doit toujours se séparer de l’acte de création, et par voie de conséquence, de son Créateur. Oh, croyez bien que j’en éprouve un vif sentiment de dépossession comme si, isolé de qui-vous-êtes, des haillons de ma propre chair flottaient dans l’espace qui, jamais, ne retrouveraient le lieu de leur origine. Orphelin en quelque sorte de Celle que j’ai déposée avec douceur sur les fonts baptismaux de l’exister.

   Sachez bien que souvent, évoquant les relations entre Amants, je parle de « fusion », « d’osmose », de « vases communicants » s’épanchant l’un en l’autre. Maus vous n’êtes nullement sans savoir que ceci est de l’ordre de l’image onirique, de la métaphore et de ses dentelles imaginaires. Combien, en effet, j’aimerais que mon MOI et votre VOUS ne fassent qu’une seule ligne continue, un seul harmonique parmi les intenses vibrations, les oscillations, les soubresauts du vaste Univers. Mais je crois qu’à seulement l’énoncer en voix intérieure, vous puissiez en ressentir les ondes pulsatilles, les flux aimantés, les quantas d’énergie qui sillonnent le ciel de leurs belles turbulences, de leurs sillages de feu. Je vous souhaiterais Planète aux multiples faveurs et moi, simple comète illuminant le luxe de votre corps.

   Vous flottez au sein de ce Rouge éteint à la façon dont un léger nuage frôle le firmament, paraissant lui appartenir et, pourtant, s’en dissociant avec quelque autorité. Ah, l’autonomie est une belle chose ! Ah, les liens étroits sont une merveille ! Et, cependant, il n’est de plus grande félicité que de connaître la première, l’autonomie ; puis les seconds, les liens étroits, les mêlant à loisir, puis les séparant, tout le bonheur étant dans ce simple mouvement de l’une à l’autre condition, une sorte de balancement qui se pourrait comparer à l’oscillation tout en grâce d’une escarpolette dont le très précieux Fragonard peignit la toile avec tant d’équilibre et d’audace mêlés. Et si je nomme Fragonard, ceci n’est pur hasard, le motif en est dû à l’analogie de la carnation qui vous rassemble, Vous-l’Inconnue, Elle-la-Galante qui ne cherche qu’à troubler les âmes de ses Prétendants. Mais pousser plus loin le parallèle ne serait qu’œuvre de coquetterie et il convient que je me recentre sur vous, sur nos réciproques relations et surtout sur ces merveilleuses couleurs dont, jamais, l’on ne se lasserait d’évoquer les noms dans leur pulpe native, dans le délicat bourgeonnement de leur chair intime.

 

Pour les Rouges :

Amarante, Ponceau, Andrinople.

Pour les Noirs :

Brou de Noix, Noir d’Aniline, Ébène.

 

   Ne trouvez-vous ces nominations émouvantes, pleines de poésie, tissées de la soie de l’imaginaire ? Nous disons « Amarante » qui rime avec « Amante » et déjà nous sommes loin, dans la confrontation complexe du désir et de ce qui l’alimente, un amour de Soi en l’Autre, une amour de l’Autre en Soi. Nous disons « Andrinople » qui rime avec « Constantinople » et déjà nous sommes loin sur les rivages de l’antique Byzance, et déjà le Bosphore nous ouvre les portes du mystérieux et magnétique Orient. Les couleurs, les somptueuses couleurs portent-elles en soi les ferments qui les multiplie, les rend si capiteuses, si attirantes ? Ou bien est-ce nous qui versons en elle, comme dans un secret athanor, les trésors qui sont en nous, que nous voulons faire fleurir ?

   Mais il faut revenir à la pléiade polychrome de Stendhal, donner à ses personnages quelque consistance, chercher en eux leur dévotion à la couleur ou bien leur affranchissement, le sillage d’une possible liberté. Il y a tant de symboles disponibles dans un Azur, un Émeraude, un Gris de Payne !  Mais, sans doute, ce qui sera le plus remarquable, le jeu constant d’attrait/répulsion dont sont atteints les Sujets, tantôt sublimés par l’éclat du Rouge, tantôt pliés sous les fourches caudines d’un irrémissible Noir.

   NOIRE fureur d’un Julien Sorel vis-à-vis d’un Père qu’il déteste.

   ROUGE effusion de Julien en direction de la belle et sensible Madame de Rênal.

   Puis, entre les deux Amants, un NOIR Aile de Corbeau qui les divise et les atteint au plein de qui ils sont, des êtres que leurs instincts poussent à la faute.

   ROUGE Solaire d’un Julien ébloui par le monde brillant de l’aristocratie.

   ROUGE feu qui se lève entre Mathilde, la fille du Marquis, et Julien qui devient son Amant.

   NOIR Animal, instinctuel, au moment où la lettre de Madame de Rênal vient accuser Julien de n’être qu’un intriguant.

   NOIR de Jais, le geste de Julien, il tire en pleine église sur cette Femme qui lui a voué un amour véritable.

   NOIR d’Encre, à l’instant où Julien connaît le désespoir de l’emprisonnement, son cachot fermé à la vie, fermé à l’amour.

   ROUGE/NOIR le sentiment de Julien dont le souhait d’être guillotiné culmine dans son exécution.

   NOIR de Suie, la mort de Madame de Rênal qui ne survit que trois jours à la disparition de son ancien Amant.  

   

   Épilogue – L’approfondissement du lieu intime de Soi, la recherche de l‘étincelle de la Vérité, voici les deux directions dans lesquelles se déploie la quête d’un Julien Sorel qui se reflète, en écho, dans celle de Stendhal lui-même. Tant il est vrai que l’intention de l’écriture, elle-même incluse dans le projet de toute œuvre d’art, est bien cette fiévreuse investigation où il y va de Soi et rien que de Soi. En contester la nature ne constituerait que le sentier tortueux de quelque sophisme. C’est le sourd travail de la factualité en nous qui creuse son éternel et tragique sillon. Jeu alterné, syncopé, une fois brillant, une fois terne de la Grande Roue des Couleurs.

 

Tantôt claire, à la manière d’une Aigue-Marine ;

tantôt ombreuse telle une terre de Sienne ;

tantôt éclatante comme le Rubis ;

tantôt teinte de Malachite ou de Sapin

et alors on se débat dans la nuit

de sa propre conscience sans que

quelque issue paraisse

pouvoir se manifester.

 

   Nous les Hommes, vous les Femmes ne faisons qu’arborer un habit d’Arlequin avec ses pièces multicolores. En réalité une Vérité de caméléon qui ne fait que cultiver le paradoxe.

 

Oui, nous sommes des Êtres paradoxaux.

Définitivement !

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23 avril 2023 7 23 /04 /avril /2023 12:11
Vous m’attendiez en noir.

Janvier 2014© Nadège Costa

Tous droits réservés

***

  Etait-ce pour cela, votre rencontre un jour, que j’avais décidé de fixer ma vie nomade Quai aux fleurs, en plein Paris, face à l’Île Saint-Louis, cette manière de terre perdue dans les mouvances de la ville ? De ma fenêtre, lorsque les éclipses de mon écriture m’en laissaient le loisir, ma vue planait parfois longuement parmi l’écume verte des arbres au travers de laquelle le bout de l’Île se laissait apercevoir, proue fendant les eaux grises de la Seine. Il n’était pas rare, qu’empruntant le Pont Saint-Louis, une longue déambulation me conduisît, au hasard, dans les diverses coursives de ce bateau échoué. De ce « bateau ivre », pensais-je, tellement mes errances évoquaient celles de Rimbaud. Une recherche de soi que ne comblait guère une marche sans but, une avancée dans la brume grise, laquelle mettait en fuite les orients qui eussent pu se montrer comme les possibles justifications d’une existence entièrement consacrée à l’exploration de la littérature, à la connaissance intime de son continent onirique. Au détour des rues, dans la clameur solaire ou bien la brume hivernale, des silhouettes surgissaient qui avaient élu domicile sur cette éclisse de pierre, le visage tragique de Baudelaire, le regard d’un Francis Carco tout empreint de ce romantisme plaintif dont il se réclamait, que les « rues obscures, des bars, des ports » attiraient vers un possible ailleurs. N’était-on le locataire de ce bout de ville qu’à songer à un exil, à être en partance pour ce qui, hors de soi, rêve ou bien poème, constituait l’essence du voyage, non cette Terre Promise par les pages glacées des magazines ?

  Un soir d’octobre sonnant l’épilogue d’un roman entrepris depuis longtemps, flânant le long des façades de pierres claires du Quai d’Orléans, derrière la vitre du restaurant « Les Belles Manières », clin d’œil à l’auteur de Jésus-la-Caille, j’aperçus votre silhouette, tout de noir vêtue, à laquelle il ne manquait plus qu’une résille sombre dissimulant le haut du visage pour que vous apparaissiez comme le mystère même. J’étais allé m’installer sur le banc situé tout au bout des pavés du Quai Bourbon lorsque votre discrète présence s’est annoncée dans le froissement de votre vêture. Alors, comme pris d’une brusque illumination, peut-être d’un espoir ou d’une audace irraisonnée, je vous invitai à vous asseoir ici, tout près, sur les lattes de bois vert afin qu’une rencontre pût avoir lieu. Nous avons bavardé jusqu’à une heure avancée de la nuit. De l’autre côté du ruban d’eau, les façades du Quai aux Fleurs s’éteignaient progressivement, seules quelques fenêtres ponctuant la nuit d’une lumière irréelle. Je désignai l’emplacement de mon appartement qu’un éclairage oublié mentionnait à la façon d’un sémaphore qu’une aube estomperait bientôt. Je ne sais pourquoi ma fenêtre paraissait vous attirer, simple curiosité ou bien désir d’en savoir plus sur la vie de cet inconnu que j’étais, qui vous avait abordée avec une sorte d’impudeur qui semblait vous piquer au vif.

  Nous avons longé la coursive de pierre. Sur l’eau noire flottaient, telles de rapides comètes, les lueurs des lampadaires. Personne à cette heure perdue sinon un chat fuyant au ras des trottoirs de ciment. Nous avons monté les trois étages sans parler, juste nos souffles réunis par une même angoisse. Qu’allions-nous faire de cette étrange rencontre qui ne ressemblât nullement à un naufrage ? Je vous ai invitée à vous asseoir sur la bergère de cuir mais vous avez préféré le divan sous prétexte d’un peu de repos. Nous avons bu un café en fumant. De l’autre côté, sur l’Île, le banc solitaire qui avait scellé un pacte commun. Vous m’avez demandé de lire quelques passages de mon dernier roman. J’acceptai bien volontiers.

  Vous étiez ma première lectrice ou, plutôt, auditrice. Je me suis assis sur la bergère face au lit et j’ai lu quelques fragments, au hasard. Vous avez d’abord ôté votre veste puis vous êtes installée dans une pose demi-allongée qui vous donnait cet air de nonchalance que l’on adopte après une longue veillée alors qu’apparaît la première fatigue. Il commençait à faire frais et, tout en continuant ma lecture, j’ai allumé le chauffage. Etait-ce la soudaine chaleur, la quiétude de l’atmosphère, bientôt je vous aperçus - je n’osai regarder trop longuement -, le haut dénudé que recouvrait seulement une dentelle noire autour de votre gorge aussi blanche que l’écume. Votre paire de lunettes, vous faisiez mine de jouer avec, pareille à une collégienne primesautière et un brin provocante. Je dois avouer que j’avais un peu de mal à me concentrer sur ma lecture. Je crois qu’à cet instant j’ai songé à « La Lectrice » de Raymond Jean, ce livre qui m’avait plu tellement le rôle de Marie-Constance paraissait ambigu. Ingénue libertine, passionnée de Maupassant, Duras ou bien Sade, décrypteuse de littérature en même temps qu’elle mettait à jour les fantasmes des ses auditeurs, les siens propres aussi, évidemment. Votre jupe ne tarda guère à rejoindre le tapis de laine blanche sur lequel il fit son nuage sombre. Tout ceci, je l’entrevoyais plutôt que je n’en avais une claire conscience. Il est si difficile de faire face à une Inconnue surtout lorsqu’elle s’ingénie à semer dans votre esprit un vent de folie.

  Tour à tour mon regard déchiffrait chaque ligne avec assiduité, tour à tour il effeuillait votre présence avec l’espoir que celle-ci n’eût point de fin. Bientôt vous seriez dans le plus simple appareil. Bientôt je serai au cœur d’une énigme à résoudre. Dans le jour qui poudrait les fenêtres, ce blanc discret comme une fugue, vous étiez cette belle note noire qui semblait toujours vouloir demeurer, cet harmonique qui vibrait jusque dans les feuillages du Quai d’Orléans. Vous aviez de longs bas noirs qu’un jonc affirmé longeait sur toute la longueur de la cuisse, donnant à votre chair de nacre le somptueux des choses à demi-révélées. Votre jambe gauche prenait appui sur le sol dans une attitude de sublime désinvolture alors que la droite, remontée comme pour une ultime défense, dissimulait votre lingerie intime que je supputais être des plus minces, un genre de brume légère où s’abandonnait le luxe du temps, la douceur d’un recueillement. Je ne doutais pas un instant que, dans un très proche avenir, vous seriez nue entre mes bras, frissonnant au rythme des phrases. Alors que je ne m’y attendais guère, le livre, MON livre dont je lisais des passages avec autant de peine que de ravissement contenu fut votre objet en même temps que je devins le vôtre, auditeur que ma propre prose atteignait à peine, que je ne reconnaissais qu’au rythme syncopé que vous lui imprimiez, à la passion que vous lui instilliez. Du temps je n’avais plus la notion. L’espace s’était singulièrement étréci à la coquille de noix de ma garçonnière. De la littérature même, ma nourriture quotidienne, mon nutriment existentiel, je ne percevais plus qu’une manière de gelée mêlant aussi bien le classique d’un Maupassant, la modernité de Duras, l’audace crue de Sade. Tout tournoyait et dans le jour qui se levait avec son cortège de pluie bleue et la chute de ses feuilles d’or j’étais comme un somnambule qu’une liqueur trop forte aurait abusé ou bien qu’une soudaine volupté aurait porté bien au-delà de lui.

  Alors, lentement, comme en un subtil cérémonial, vous vous êtes levée, avez remis vos vêtements l’un après l’autre, genre de chorégraphie dans le deuil d’une aube nouvelle. Hypnotisé, ne sachant plus où commençaient, où s’arrêtaient mes propres limites, je vous ai aidée à enfiler votre veste. Une odeur troublante diffusait son encens autour de vous, celle que l’on trouve dans les pages d’un livre ou bien d’un ancien parchemin, mêlée à une troublante fragrance faite de sensualité et d’épices rares. Vous saisissant de mon livre et faisant mine de l’emporter, posant une question à peine audible tellement la réponse en était assurée d’avance :

« Je peux… ? »

« Bien sûr, vous pouvez … mais je ne connais même pas votre prénom … »

« Marie-Constance » avez-vous dit dans un souffle qui, en même temps, sonnait comme une évidence.

Je vous accompagnai sur le palier du troisième étage que vous étiez déjà en bas de l’immeuble, Quai aux fleurs. Parmi la fuite des feuilles votre silhouette dessinait la consistance d’une ombre parmi le caprice des heures. Vous reverrai-je un jour, Marie-Constance ?

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22 avril 2023 6 22 /04 /avril /2023 07:33
Eloge de l’ennui

« L'ennui est après l'ambition le plus grand poison de la vie. »

 

Proverbe français

 

***

 

                       Mercredi 11 Novembre

 

   Le plus souvent, lorsque rien de précis ne se profile à l’horizon, ni travail, ni rendez-vous, que les programmes de cinéma vous laissent indifférent, que vous êtes situé dans la zone d’incertitude sise entre la lecture de deux livres, vous n’avez de cesse, afin de vous changer les idées, d’aller faire une promenade au Jardin du Luxembourg. Le plus souvent, vous choisissez de vous asseoir sur l’une de ces chaises métalliques peintes en vert, sur le terre-plein qui domine le Grand Bassin, vous laissant aller à la plus douce des rêveries, celle qui, chez vous, chasse le spleen et ôte de votre esprit quelque chagrin qui aurait pu s’y loger. Certes vous êtes coutumier du fait mais, pour autant, vous ne souhaitez vous installer dans une routine qui serait contraire à la manifestation d’un facile bonheur. Toujours, dans votre imaginaire, l’espoir que quelque chose de nouveau surgira : une idée d’écriture, la concrétisation d’un rêve sous les espèces de la vision d’une scène inattendue, peut-être une rencontre qui orientera le cours de votre vie dans une direction dont vous ne pouviez soupçonner qu’elle pût exister.

   Disons, c’est un clair après-midi de printemps, la nature s’éveille, les frondaisons du Jardin, les charmilles bruissent de mille pépiements joyeux. Aujourd’hui c’est un banc qui a retenu votre attention, près du Kiosque à musique. Vous avez pris un journal que vous feuilletez distraitement, plus à la tâche de regarder les allées et venues des passants qu’à une lecture qui vous paraît fastidieuse, les événements sont si gris qui maculent les pages. Vous vous distrayez de tout et de rien, le vol d’un pigeon, le jeu d’un enfant, le travail d’un Jardinier. Après un long moment de flottement, vous êtes sur le point de partir lorsqu’une Inconnue vient s’asseoir près de vous. Certes vous ne souhaitez la dévisager, ce serait un manque de tact. Cependant vous tâchez d’élargir votre champ de vision de manière à l’observer discrètement. Il s’agit d’une femme aux alentours de la quarantaine, cintrée dans un tailleur gris élégant. Sa chevelure est courte, claire, dans les blonds cendrés. Elle lit un livre dont elle tourne lentement les pages comme si elle en savourait le contenu. Vous pouvez lire le titre : ‘La maison de Claudine’ de Colette. Alors quelques phrases se précisent dans votre mémoire. Vous retrouvez surtout les passages lyriques des descriptions de la nature, des scènes de la vie.

   D’évoquer ceci, c’est déjà comme si vous aviez entamé une conversation avec celle qui partage votre solitude. Au bout de peu de temps, vous devez vous avouer à vous-même ce genre de trouble délicieux qui vous envahit au seul motif de votre proximité d’une présence si discrète mais si rayonnante. Vous allumez une cigarette. Afin de vous donner une contenance ? Dans le but de tromper votre impatience ? Vous seriez bien en peine de délimiter l’essence de votre état d’âme. En tout cas vous vous sentez paradoxalement dans l’attitude de celui qui oscillerait entre optimisme et pessimisme, mais il faut le reconnaître, c’est bien là la marque de votre caractère. Peut-être est-elle accentuée par la situation qui vous installe dans la perplexité ? Que souhaitez-vous au juste ? Faire plus ample connaissance de l’Inconnue au tailleur ? Quitter ce banc et ne plus penser à rien ? Vous seriez bien incapable de le dire, ce genre de rencontre vous plonge toujours dans l’embarras.

   Faisant mine de vous plonger avec attention dans la lecture de votre quotidien, alors qu’en réalité vous n’êtes qu’en vous hors de vous, vous entendez une belle voix voilée vous demander si vous avez du feu. ‘Seule’, vous la nommez ainsi, c’est un jeu chez vous d’attribuer des noms aux passantes que vous croisez au hasard de vos déambulations, ‘Seule’ donc a tiré de son étui une longue cigarette au filtre de liège. Vous saisissez votre briquet dont la flamme vacille au gré d’un vent léger. ‘Seule’ entoure vos mains pour abriter sa cigarette. A-t-elle effleuré vos doigts ? Vous avez senti une brève pression et, simultanément, votre cœur a battu plus fort. Mais n’est-ce pas votre imaginaire qui vous abuse ? N’est-ce pas déjà un désir qui s’allume en vous et vous pousse à la déraison ? Le peu de temps qu’a duré la flamme vous avez eu le loisir d’archiver en vous, ce beau visage énigmatique, de détailler la pulpe grenat des lèvres, les yeux couleur d’acier, les cils longs et ombrés, les beaux cernes mauves qui semblent dire l’étrange volupté.

   Vous vous êtes énivré de ces fragrances de miel et d’ambre qui s’élevaient du tabac. Vous avez même pensé à un philtre d’amour. N’était-ce, dans ces feux illusoires du jour, une entreprise de séduction ? Déjà vous savez que vous êtes comme sous l’emprise d’un alcool fort, d’un puissant narcotique qui décidera de votre futur, abrègera vos nuits. Vous êtes un incorrigible séducteur, une manière de Casanova qui vous abreuvez à votre propre plaisir bien plutôt qu’à celui de l’Etrangère  qui est à la racine de votre trouble. Vous êtes un homme double. Vous êtes Vous qu’habite un Autre homme, celui qui est né au contact de ‘Seule’ dont, maintenant, vous ne pouvez qu’accomplir la nécessaire efflorescence. Avec ‘Seule’ vous avez parlé comme dans un songe. Vous avez papillonné autour de son esquisse florale. Vous avez butiné par avance ses pétales, sa corolle intime, vous êtes entré en elle par effraction, vous avez percé sa peau, avez colonisé sa chair. Vous ne pouvez douter que ‘Seule’ vous appartienne, qu’elle tisse sa propre vie au contour de la vôtre, qu’elle soit, en quelque sorte, un satellite dont vous constituerez un centre d’attraction. Le seul qui soit possible en ce lieu, en cette heure.

   Non, vous n’êtes nullement pervers, vous ne tirez nul plan sur la comète, vous laissez la liane de vos affinités capturer qui vous aimez dont vous pensez que l’amour vous était dû. Vous prétendez que nulle rencontre n’est le fait du hasard, qu’elle était inscrite de toute éternité dans votre propre tablette d’argile, dans celle de ‘Seule’ dont la trajectoire vous a enfin rencontré. Le rendez-vous pour demain à la terrasse du ‘Café Romain’, Place de l’Estrapade, est-ce vous ou bien elle qui en avez décidé ? Ou bien est-ce le motif de vos destins réunis ? Une confluence des cœurs anticipant l’osmose des chairs ? C’est si curieux une existence avec ses multiples événements dont il est bien difficile de démêler l’écheveau des causes et des conséquences ! Toujours un secret, toujours un mystère qui cryptent le réel, le rendent illisible.

 

  

   Jeudi 12 Novembre

 

  15 Heures - Vous êtes arrivé avec une bonne heure d’avance. C’est votre habitude. Elle résulte du souci de faire phosphorer le plaisir de la rencontre, de préparer un lit où elle pourra s’épanouir, prendre sens. Vous buvez en de minces gorgées un Canada Dry dont votre palais détaille longuement le pétillant des bulles, le goût tonique du gingembre. Chaque bulle, chaque touche épicée sont les signes avant-coureurs de ‘Seule’ dont, encore, vous ne connaissez le prénom. Elle a préféré vous réserver la surprise. Sans doute une façon d’aiguiser votre envie, de donner des gages à votre appétit. Dans la coursive étoilée de votre tête des prénoms se donnent au hasard comme possibles nominations : Claire, Hélène, Virginie, Eve. Aucun ne brille plus que l’autre. Peut-être ‘Seule’ est-elle une synthèse de toutes ces existences hallucinées ?

   16 heures - Vous regardez compulsivement le cadran de votre montre. 16 heures est l’heure ‘fatidique’ au sens étymologique de ‘fatum’, ce destin irréversible qui joue de vous comme le ciel joue des nuages. Votre regard se perd au loin dans la longue perspective de la Rue des Fossés Saint-Jacques. Vous chercher à distinguer la silhouette de ‘Seule’. Vous scrutez tout ce qui vient à vous, qui ne manquera de vous offrir cette haute silhouette, cette chevelure blond-platine, ce visage qui vous habite comme si vous le connaissiez depuis le plus lointain du temps. Elle ne tardera à arriver. On n’est nullement une femme d’allure si élégante pour ignorer ses rendez-vous. Et puis, vous êtes sûr, hier, cette pression discrète sur vos mains, c’était un signe. Du reste vous ne vous y trompez pas, une longue fréquentation de vos conquêtes féminines vous a pourvu d’un flair indéfectible. Bien sûr, parfois une simple illusion que vous aviez transformée en certitude, mais ces erreurs d’estimation ont été si rares. 

   16 heures 15 - Nulle présence, dans le prolongement de votre regard, dont vous attendiez le surgissement. Elle aura eu un ennui de dernière minute, une course à faire, une toilette à repasser, un paquet de cigarettes à acheter. Elle est si libre quand elle fume, si attentive aux volutes grises, un rapide nuage visite ses yeux qui dit le plaisir de vivre ainsi, au bord des choses, dans la pure surprise d’être. Cependant l’inquiétude naît en vous, fait ses étonnantes confluences dans les noeuds de votre chair, dans le dédale de votre esprit. Vous cherchez, consciemment ou non, à vous distraire de vous, à vous éloigner de vous, pensant que ceci vous sauvera du déluge. Jamais vous n’avez observé avec autant d’attention le monde immédiat qui vous entoure, les pieds ouvragés de la table derrière laquelle vous êtes assis, le bourgeonnement des arbres, le grésillement des abeilles dans le peuple lisse de l’air.

   16 heures 30 - Vous commencez à douter du réel, de vous, de ‘Seule’. C’est un peu comme si ce monde qui vous entoure n’était qu’une sphère de brume dans laquelle vous flotteriez immensément, ne percevant même plus les frontières de votre corps. Vous sollicitez votre mémoire, vous rejouez la scène d’hier à la façon d’une ‘scène primitive’ au gré de laquelle ‘Seule’ aurait été votre amante, l’unique amante de votre vie. Sa beauté, sa présence ont chassé toutes les autres. Les autres sont crucifiées, épinglées telles des insectes sur une planche de liège. Comment donc ont-elles pu exister ? Non, elles ne sont que l’ombre portée de Celle du Jardin du Luxembourg, elles s’évanouissent à son contact, elles brasillent dans l’illisible destin qui est le leur, un feu vite éteint dont nul n’aura même plus la souvenance, à commencer par vous, le ‘Solitaire’ de la Place de l’Estrapade, le « veuf, l’inconsolé », celui dont l’étoile est morte, dont Nerval traça dans le ciel de la littérature « le Soleil noir de la Mélancolie ». Les vers du Poète vous reviennent en tête et l’un d’entre eux, le plus incisif, se plante au plein de votre conscience à la manière d’un canif : « La fleur qui plaisait tant à mon coeur désolé. » Oui, la fleur s’est fanée avant même d’être cueillie et vous demeurez au centre de vous, éparpillé, fragmenté, oublieux de qui vous êtes.

   16 heures 45 - Jamais vous n’avez regardé les choses avec autant d’acuité, de pure lucidité. Les arbres, là sur la petite Place, vous en détaillez les amples ramures, vous en percevez chaque feuille, vous en radiographiez le tronc, vous en percevez l’âme dans sa substance la plus blanche, la plus virginale et il s’en faut de peu que vous ne perceviez jusqu’au cheminement de leurs racines souterraines. En réalité vous ne faites que tromper votre attente, détourner la dague qui menace votre peau, sans doute l’incisera bientôt. Vous laissez flotter la rayon de votre vision sur les longs capots des voitures noires, glisser le long des trottoirs de ciment, inventorier la moindre lézarde, puis rebondir sur la silhouette de cette passante dont vous pensez, qu’aussi bien, elle aurait pu être celle de ‘Seule’ venant s’asseoir tout naturellement à votre table, s’excusant du retard, elle a eu un imprévu de dernière minute, mais ce n’est rien, cela n’entame nullement la joie de la rencontre, cela ne compromet en aucune manière ce qui aura lieu après car chacun sait bien en son fond ce qui adviendra, qui est tout simplement irréversible au simple motif que nul encore n’a pu faire s’inverser un destin, que certaines choses doivent se produire, tout comme la nuit succède au jour et l’accomplit.

   17 heures - Déjà une heure passée à cette terrasse vide de la présence de ‘Seule’. Oui, pensez-vous, j’ai eu raison de lui donner ce nom ‘Seule’ qui, pour l’occasion, pourrait rimer avec le mien, ‘Seul’. C’est ce sentiment de longue solitude qui vous saisit ici et maintenant en cet instant mortel qui jamais ne se reproduira. Votre tête est cernée d’éclairs, de rapides fulgurations qui ne résultent que de votre dépit d’avoir été ignoré. ‘Seule’ vous la voyez nettement se profiler sur l’écran de votre imaginaire. Vous la voyez en discussion sur le banc d’hier avec un Inconnu. Ce dernier lui tend son briquet. Elle entoure de ses mains les mains de l’homme. L’homme sourit intérieurement. Cette pression sur ses doigts, quelle est-elle, quel mystérieux message se blottit au sein de ce léger attouchement ? Quel avenir se dessine ainsi ?

   Malgré vos facultés de projection qui sont grandes, vous n’arrivez à cerner le visage de cet Inconnu du banc. Cependant, vous lui trouvez quelque ressemblance avec votre propre personne. Une façon de parler en faisant des gestes, une façon de regarder ‘Seule’, de l’aimer déjà à la hauteur de sa beauté. Mais qui est-il celui qui parait être votre sosie ? Ne serait-il l’incarnation de votre propre présence, un léger décalage dans le temps, la persistance rétinienne d’un événement, la promesse, en même temps, d’un futur qui chante dont, peut-être, vous pressentez en vous le doux bruissement de source ? Les choses sont si étranges dans ce printemps qui traîne à sa suite les joies et les tristesses des hommes et des femmes : une fuite à jamais dans la fente du temps !

 

    Eloge de l’ennui - Quelques commentaires.

 

   Faire l’éloge d’une perte, d’une affliction, d’une aventure qui a sombré dans le non-sens, ceci paraît risqué pour la simple raison que notre pensée fonctionne sur le mode de la logique, du rationnel et que prétendre préférer l’absence à la présence semble être pure entreprise de Sophiste. Bien entendu si nous raisonnons au premier degré, dans l’immédiate décision de nos attentes légitimes, nous dirons bien vite que l’ennui est un état d’âme négatif qui entraîne toujours chagrin, tristesse et autres contrariétés dont chacun préfère faire l’économie. Un bonheur, fût-il léger et de courte durée, est toujours préférable à l’expérience du malheur. Cependant il ne nous est nullement interdit de tirer d’autres conclusions que celles qui sont habituelles dans ce cas de figure. Si nous consentons à faire l’éloge de l’ennui c’est bien qu’une telle attitude doit trouver quelque part son juste fondement, son évidente justification. Donc le personnage de la fiction, dans cette optique, tire des avantages de sa mésaventure. Et de quelle façon ? Pour quels gains ?

   Nous dirons que, de manière synthétique, ‘Seul’ a vu son niveau de conscience s’élargir de façon appréciable. Si tout s’était passé selon l’ordre des choses, que ‘Seule’ ait honoré son rendez-vous, que la ‘scène primitive’ ait eu lieu, que d’éventuelles rencontres s’en soient suivies, tout se serait déroulé dans la pure quotidienneté, tout n’aurait été, en dernière analyse, que banal, contingent, infiniment reconductible. Maintenant, si nous visons cette longue attente selon son versant positif, nous dirons ceci :

   ‘Seul’ a vu l’empan du temps s’accroître considérablement. Ce qui, dans le temps réel n’a duré que deux heures, de 15 à 17 heures, dans le temps fictif, imaginaire s’est vu octroyer un supplément temporel. Ce temps interminable dont la lenteur est la marque la plus évidente, pourquoi lui conférer un caractère seulement négatif ? Toujours nous nous plaignons de manquer de temps, de faire toutes choses à la hâte, de ne jamais pouvoir apprécier la densité de l’instant, de n’en jamais saisir que l’étincelle. Elargir la temporalité c’est lui affecter de nouvelles configurations, de nouvelles valeurs, la doter de significations qui ne peuvent que nous enrichir si nous prenons la peine d’y consacrer un examen véritablement objectif. Ici, bien entendu, il y a conflit entre notre naturelle impatience à voir se résoudre les problèmes et le don qui nous est fait de goûter le réel avec la méticulosité qu’il mérite. Cet ennui qui ne semble jamais en finir, n’est-il le sentiment ourdi par ‘le philosophe en méditation’ (voyez le tableau de Rembrandt), par le mystique en sa contemplation dans le désert, par le savant qui admire les constellations au-dessus de sa tête (voyez la belle assertion de Kant : « Deux choses remplissent le coeur d'une admiration et d'une vénération toujours nouvelles et toujours croissantes à mesure que la réflexion s'y attache et s'y applique : le ciel étoilé au-dessus de moi et la loi morale en moi. »). L’on se doute, regardant avec justesse la réflexion kantienne, que l’état conduisant à ‘l’admiration’ et à la ‘vénération’ ne sauraient résulter que d’une longue patience, vertu indispensable au penseur d’infini. 

   Et, parallèlement à cet accroissement du temps, c’est aussi l’extension de l’espace qui a eu lieu. ‘Seul’ qui, d’ordinaire, centrait son regard sur sa propre personne, sur son intériorité, voici qu’il le déporte de lui, longeant la longue perspective de la rue, interrogeant les frondaisons des arbres, fouillant jusqu’aux racines pour y conduire son exploration perceptive qui, en même temps, est examen, approfondissement de soi. Ce qui, aussi, s’est largement déployé, c’est l’interrogation sur l’attente, inséparable d’un questionnement sur l’amour. Si, en une première estimation fondée sur un naturel égoïsme humain, ‘Seul’ n’avait aperçu ‘Seule’ qu’à la façon d’une facile ‘proie’, si le thème de la rencontre ne s’illustrait que dans la perspective d’un opportunisme, eh bien l’angoisse coextensive à l’ennui, au sentiment de dépossession, projetait maintenant une lumière bien différente sur la possible relation. Elle devenait, non seulement plus essentielle, mais précieuse car l’envisager ôtait de facto cette cruelle épreuve de solitude où rien ne parlait que le souffle du vide.

   Or c’est bien la nouvelle disposition d’esprit relative à l’ennui qui a rebattu les cartes. L’ennui a réalisé les conditions mêmes au gré desquelles les choses peuvent se renforcer et prendre un sens nouveau alors qu’une relation éphémère et donjuanesque eût immolé l’amour à la possession d’un plaisir rapide, sans échange véritable, sans lendemain. Autrement dit un acte parmi tant d’autres d’une laborieuse quotidienneté. Le nécessaire retour sur soi de ‘Seul’ a constitué la quête selon laquelle, à la fois se découvrir en sa vérité, à la fois reconnaître ‘Seule’ en sa dimension de nécessaire et absolue altérité. En conclusion, c’est la nature profonde, l’essence d’une union des âmes qui a eu lieu au travers des singularités propres offertes par l’ennui. Et puis, en fin de compte, chacun, chacune, ‘Seul’, ‘Seule’ n’ont-ils trouvé dans cette singulière situation d’un temps se dépassant lui-même, d’un instant métamorphosé en éternité, le lieu de leur inentamable liberté ? Demeurés où ils sont de leur propre itinéraire, ils conservent la possibilité d’emprunter une autre voie, un autre chemin qui, peut-être, n’est que celui-là même du Soi en son plus lisible rayonnement !

   Peut-être l’ennui constitue-t-il, non la face inversée de l’allégresse, mais son indispensable complément ! Il n’est que d’en expérimenter l’irrésistible force !

 

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21 avril 2023 5 21 /04 /avril /2023 07:58
Quelle biffure de vous ?

 

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

   Savez-vous l’urgence des intuitions à se manifester ? Voici, le dos appuyé contre le tronc rugueux d’un vieil arbre, l’on se prend à rêver.

 

Å l’aile d’un nuage

qui frôle la toile du ciel.

Au voyage que l’on fit

en des temps anciens sur

les terres du Septentrion.

Å un jeu de billes dans

la cour de l’école.

Å une belle voiture avec laquelle

on gagnait les rivages de l’Océan.

Å une « conquête »

 (le terme est bien usé aujourd’hui)

qui voulut bien vous gratifier

d’un regard, l’espace d’un éclair.

 

   Et au milieu de tout ceci, comme une feuille qui émerge du tumulte des eaux, quelques traits flous, juste une esquisse, mais combien heureuse afin que l’âme connaisse quelque paix à laquelle elle aspire depuis le jour de sa naissance. L’intuition, disais-je. L’intuition que quelque chose va survenir, que cette chose comblera une longue attente, qu’elle sera un baume sur une plaie incisée à vif.

   Car, voyez-vous, vous que je ne saurais encore nommer, le Printemps a, sur moi, ce curieux effet, nullement de me reconduire sur les rives de ma naissance (ceci serait encore un bien grand bonheur !), mais bien plutôt de me plonger dans la nasse cotonneuse d’une infinie mélancolie. L’Hiver à peine passé, j’en regrette les vifs frimas. L’Été, encore en attente, j’en espère un réveil qui me sortirait de ma léthargie. L’Automne, l’admirable Automne fait en moi ses flaques, dorées, ses lagunes de miel, si bien que je m’impatiente de ne nullement en toucher le tissu de soie. Vous l’aurez compris à l’aune de ma triste antienne, je ne peux ni trouver le temps de ma présence, ni rencontrer le lieu qui participerait à ma félicité. Et, à défaut de cette dernière, un court bonheur m’aurait suffi qui aurait tracé sur la courbe de mes yeux le dessin d’un lumineux trajet.

 

Or tout est sombre

qui confine à la nuit.

Or tout est silence qui fait signe

vers la redoutable mort.

  

   Appuyé contre mon chêne, avec le sol de blanche pierre pour assise, avec l’illisible horizon pour limite, avec la persistance d’un songe-creux fiché au mitan de ma tête, je vogue en moi sans possibilité aucune de connaître autre chose que la vastitude de mon propre désert. J’y aurais au moins souhaité qu’un ermitage y élevât son spectre gris, que la nudité d’une pièce pût y accueillir cet immense flottement que je suis, qu’une voix s’y installât avec son coefficient de vérité, qu’une fleur de pierre y fût arrivée à éclosion, que ce que je suis pût se déterminer comme un être possible, nullement en tant que ce Néant qui m’habite et tresse en moi le cruel vertige d’un vortex.  

   Oui, je sais, pour vous, qui m’êtes une Étrangère, combien ma complainte doit vous paraître infantile, sinon affectée de cette « Fleur Bleue » d’un Romantisme hors de saison. Mais je vais dire un truisme : l’on ne se refait pas et, le pourrait-on, je ne tenterais nullement de m’exiler de qui-je-suis car il y a une saveur un peu perverse à se sentir fragile, à en jouer, comme le musicien se plaît à faire vibrer les cordes de son violoncelle. Je crois que je suis de la nature de cet instrument qui sait si bien se languir, si bien sangloter, si bien s’alanguir dans le marais confus de Soi, y creuser sa niche, y trouver un refuge sans pareil. Voyez-vous, L’Étrangère, tout Homme, toute Femme sont de curieux paradoxes. Toujours ils se plaignent de leur sort et ne font que s’y ruer et s’y complaire avec de petits cris, de simples gémissements, mais ils sont joie bien plutôt que peine.

   Mais il faut que je trace de vous un portrait, que certes vous ne connaissez pas, dans lequel vous vous apparaîtrez à vous-même telle une altérité. Car notre regard, celui que, singulièrement, nous portons sur notre propre existence est toujours si éloigné de ce que nous croyons. Å des années-lumière, comme s’il était un astre nébuleux venu du plus loin du profond et inquiétant cosmos. Donc je vous ai désignée, au passage, en tant que L’Étrangère, celle que pour moi vous serez à jamais.

 

Je vous eue souhaitée Blanche.

Blanche comme le névé au soleil,

blanche telle les plumes du cygne,

blanche telle la belle fleur de lotus,

blanche comme la candeur,

blanche en sa virginale pureté.

 

   Et voici que le Blanc s’est étonnamment transmuté en ce gris des jours tristes, en ce gris qui affecte les âmes de courte destinée.

 

Oui, votre visage est Gris,

 il a la couleur des fumées crépusculaires,

la lenteur des flocons semés de poussière,

la consistance d’un papier mâché exténué

 d’avoir été longuement trituré.

Certes, vos joues sont bien

saupoudrées d’un rehaut de Rose,

 mais d’un rose éteint,

mais d’un rose-thé oublié

dans les pages d’un antique grimoire.

 

   Si bien que la face que vous tendez au Monde n’est rien moins qu’antiquaire, peut-être un dessin à demi effacé sur le galbe d’une poterie ancienne.

 

Je vous eue souhaitée Bleue,

mais d’un Bleu profond,

d’un Bleu-Marine comme celui

dont j’imagine que les

 sombres abysses sont tapissés.

 

   Mais le Bleu a viré, mais le Bleu s’est abîmé en des teintes si foncées que c’est le Noir qui est venu usurper ce qui, en lui, demeurait comme un souvenir de la lumière.

 

   Les globes de vos yeux, ces vivantes comètes, ces fanaux sur lesquels l’Autre vient se fixer afin de vous connaître, voici qu’ils sont pareils à deux billes de verre strié, à deux calots atteints de nuit, à deux pépites de charbon qui ne signifient plus rien hormis cette taie qui vous recouvre et menace de vous faire disparaître. Et vos cils, et vos sourcils, que sont-ils, tout autour du puits de vos yeux, sinon des épis de broussaille, des épines pareilles à celles qui ceignent la tête du Christ et sèment, alentour de son corps de souffrance, la vivante constellation du Mal ? Mais êtes-vous donc le Mal incarné, êtes-vous ce Malin Génie qui agite mes nuits, y projette ces lueurs blanches, ces glaives phosphorescents qui traversent la maigre colline de ma poitrine et me fixent sur le lit de douleur de l’exister ? Ces traits incisifs sont pareils à ces effrayantes chauves-souris qu’on clouait autrefois aux portes des granges et des remises.

   Je vous eue souhaitée teintée d’un Parme adouci, juste un effleurement de Lilas, et voici que c’est l’Écarlate du sang qui me saute au visage, et voici que c’est une violente explosion de Carmin qui envahit mon horizon et le badigeonne des mouchetures des corps que le combat a réduits à néant. Partout est l’éclat sauvage de l’Alizarine, du Cinabre, de la Garance. Votre bouche. Mais avez-vous au moins une bouche ou bien est-ce cette éclaboussure de feu, cette grenade qui livre impudiquement le suc de ses graines violentées ? Votre bouche, ce Vésuve qui vomit ses flammes et projette dans le ciel ses desseins de Mort. Votre bouche, cette biffure à jamais qui ligote et enserre votre Langage, autrement dit détruit jusqu’au moindre atome de votre Essence. Et vos cheveux, ces deux torchons gris, ils chutent de Gris fer à Anthracite, passant par le lourd Plomb, par la plaque d’Ardoise, celle qui convient si bien aux ossuaires et aux cénotaphes où reposent pour l’éternité, les corps roidis. Êtes-vous donc la Forme Humaine immolée à jamais, la Déesse sacrificielle qui n’a plus rien à offrir que cette tragique démesure en laquelle vous vous abîmez et m’entraînez à la suite ?

   Vous ayant aperçue une fois, une seule, l’instant d’un éclair, et me voici devenu l’otage que, sans doute, vous ne tarderez guère à phagocyter, Vous-la-Dévoreuse-de-vie, vous qui ne vivez que du sang de vos innocentes Victimes. Et, sachez-le, Vous-l’Étrangère, vous que, plutôt, je devrais baptiser l’Innommable, je n’ai nullement l’intention de vous renier, de soustraire mon corps aux incisives d’acier que vous ne manquerez de planter sous peu dans le massif de ma chair, réduisant mes prétentions à néant.  Faisant ceci, cet acte de manducation ultime, vous m’aurez entièrement livré au sort qui, depuis la nuit des temps, ne fait qu’attendre son heure, répondant ainsi aux délibérations incontournables des Moires qui, toujours, se penchent sur nos cendres avec le sentiment du devoir accompli.

   Ici, sur Terre, Moi-le-Chemineau-égaré, Vous-la-Tisseuse-de-Mort, Elles-les-Moires qui nous toisent du haut de l’empyrée, tous à notre manière et selon nos devoirs respectifs, nous aurons répondu au Destin qui est le nôtre. Tous, nous sommes des Héros convoqués à suivre les traces d’une Odyssée qui, de tous temps, a fixé l’ordre des choses. Nul ne pourrait s’y soustraire qu’à s’exiler de son Essence. Or rien n’est plus absurde que d’envisager ceci.

 

Nous avons à tisser la toile

de notre propre suaire.

Voici le fin mot de l’histoire

et serait bien malin qui

prétendrait en modifier le cours.

Oui, en modifier le cours !

 

 

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8 avril 2023 6 08 /04 /avril /2023 15:13
Y a-t-il quelqu’un sur Terre ?

« Rancœur en novembre ». avec Alice

Œuvre : André Maynet

***

 Eenzaam, tel était son nom, pareil à un sortilège. Eenzaam, comme on aurait dit le vent de l’aube, le visage blême de la Lune ou bien la dispersion des étoiles dans le songe de la Voie Lactée. Eenzaam, seule prononçait son nom puisque personne d’autre qu’elle ne pouvait le loger au creux du palais pour le faire résonner sur les chemins de terre. Son nom, à proprement parler, était imprononçable et, simplement l’évoquer, ceci n’aurait pu se faire qu’à le reconduire dans une manière d’incompréhension. Eenzaam était une jeune fille fluette dont on ne savait pas très bien si elle appartenait encore à l’enfance ou bien se dirigeait vers la préadolescence. Elle avait la grâce qu’ont les araignées d’eau à glisser à la face des lacs sans même en toucher le miroitement, juste quelques cercles à l’entour des pattes et un parcours sur l’onde pareil à l’archet effleurant une corde. C’était à peine si elle laissait, derrière elle, la trace d’une fumée ou bien d’une vapeur se fondant dans le calice des heures. Elle était une simple scansion du temps, une imperceptible dilatation de l’espace, si menue que les oiseaux eux-mêmes ne pouvaient rivaliser avec tant de légèreté, si ce n’est le facétieux colibri. Ce qui étonnait, surtout, c’était son attitude hiératique, empreinte de gravité, ses yeux à la fixité de glace, l’abandon noir de ses cheveux, l’étroitesse du cou, les sarments des clavicules, les grains de café de la poitrine, les baguettes des bras semblables à des tiges de sureau, le cratère profond de l’ombilic, les mains en crochet, les pieux des jambes identiques à ceux auxquels s’amarrent les bateaux dans les estuaires de vase et de limon. Et ce qui était le plus étonnant, le buisson noir de son sexe -, on aurait dit une femme accomplie -, noirceur la portant dans une manière de maturité que l’ensemble de sa géographie démentait, s’inscrivant, bien au contraire, dans un renoncement à la sensualité. D’Eenzaam, il en était comme des mantes religieuses, on la croyait fragile alors qu’elle pouvait, peut-être, manduquer son géniteur avec la même conscience que met un habile artisan à élaborer son chef-d’œuvre.

 Mais ce sont là considérations bien oiseuses et la suite de la fable apportera les apaisements que les lecteurs sont en droit d’attendre d’une fiction qui n’est que pure fantaisie. Eenzaam, si l’on ôte l’ambiguïté qui pourrait résulter d’un affrontement de l’innocence et de la perversité, Eenzaam donc nous apparaîtra sous les traits de cet âge pré-nubile dont on ne peut décider s’il choisira de pencher vers le futur ou bien de rétrocéder en direction du passé, peut-être même dans une sorte de retour à l’origine, elle si dissimulée avec le fond dont elle semble provenir. On pourrait facilement l’imaginer au bord de quelque fontaine, seulement vêtue de perles d’eau, sous de frais ombrages alors que l’heure bleue cernerait son front d’un éternel diadème. Le temps serait suspendu comme le cristal d’un lustre. Les libellules feraient leur vibration couleur de turquoise. Les taupes sortiraient à peine de leur robe de nuit avec les yeux cernés de rêves. Les oiseaux dans les arbres gonfleraient leurs flocons de plumes que ne troublerait nullement la respiration de la première brise. Il y aurait comme une infinie hésitation, celle-là même que met le jeune enfant à poser sur le sol les premiers pas de la marche.

 Mais décrire Eezaam ne suffit pas. Il faut parler de ses longues errances dans tous les corridors du monde. Eezaam est si farouche, si désireuse de se confondre avec sa propre silhouette qu’elle ne fréquente que les lisières, les sentes abandonnées, les cercles des clairières, les rivages lorsque le reflux en dessine les golfes si doux qu’on les croirait tout droit sortis d’un conte des « Mille et Une Nuits ». C’est ceci qu’aime faire Eezaam, se vêtir d’un caraco étroit, une seconde peau, mettre le voile d’une culotte translucide, une écaille, un écran invisible, une buée dont elle fait la nacelle de sa liberté. Car cette presque innommée ne vit qu’à figurer dans le flux à peine perceptible, sorte d’haleine exsudant de la peau, genre d’essence portant en elle l’empreinte de ce qu’elle est, le début et le fin d’une fuite, la présence discrète, l’existence sur les pointes, l’illisible chorégraphie des émotions, le trajet de l’âme sur les vers du poème.

 Vous qui lisez, imaginez maintenant Eenzaam dans ses continuelles pérégrinations. D’abord elle est sur ce plateau libre de l’Altiplano, très haut dans l’air si pur qu’il fait son chant de flûte. Le ciel est si intense, si profond qu’il glisse sur le lac de sel sans même le toucher. Son altitude illisible est aux confins du monde. L’herbe est courte, couchée sous les pattes des lamas. Au loin des tumulus couleur de cendre que coiffe le dôme blanc d’un ancien volcan. Eenzaam est si bien, si proche de la nature qu’elle pourrait aussi bien se perdre dans la laine du lama que se fondre dans la flaque d’eau où se réverbèrent les nuages. Puis, elle qui aime la liberté, vous la retrouverez sous les latitudes boréales, là où le torrent aux eaux claires traverse les cônes bleus des épicéas, si près des étoiles métalliques des gentianes, du peuple des rochers que tapisse une rare neige chassée par les morsures du blizzard. Mais aussi, parfois, elle s’insinue jusqu’au creux des déserts, se dissimule derrière les hanches des dunes, se faufile parmi les ondulations du sable, regarde à l’infini le miroitement de l’air, les creux d’ombre, la tête des palmiers que traverse le vent avec sa caresse de feu.

 C’est cela qu’aime Eenzamm, être pareille à la vibration, au grésillement, à la perte de l’eau dans la faille de poussière. C’est cela qu’elle veut, être l’inaperçue qui fait du monde un étrange linceul, un reposoir où passer pareille à la poussière de grésil dans le ciel de novembre. Il y a tant de bonheur à exister dans le halo blanc de la flamme, à sentir son corps léger dans les plis de l’air, à flotter infiniment sur quelque idée gracieuse qui fait ses boucles à l’entour du visage et y imprime l’empreinte du rare, du précieux qui s’éloignent dès l’instant où l’on y prête trop attention. Conscience intime de soi qui résonne jusqu’au centre du corps et l’habite d’un miel, le revêt d’un nectar. Parfois, Eenzaam, lorsque le temps vire au gris, que les nuages poussent leur lourde caravane vers les portes de l’hiver, que la mélancolie tresse ses urticantes cordes, la pré-nubile met ses mains en porte-voix et, faisant se hisser depuis le grain de son ombilic sa voix pareille au clapotis de l’eau dans la gorge d’un puits. « Y a-t-il quelqu’un sur Terre … Y a-t-il quelqu’un sur Terre ? » Sa parole s’élève haut dans le ciel, ricoche sur la peau des arbres, les flancs des rochers, la plaque lisse de la mer. Sa parole revient jusqu’à elle et l’inonde de clarté, la baigne de beauté. Car, en cet instant sublime, il n’y a sur Terre ni l’ombre d’un animal, ni la silhouette d’une présence humaine. Eenzaam est SEULE au monde et ceci lui suffit pour éprouver en soi l’immense plénitude, la joie sans limite d’une fusion avec le vaste univers. Nulle présence qui viendrait la troubler, qui contribuerait à l’éloigner d’elle, à faire son grésillement entêtant de bourdon. Être Eenzaam sur la courbure d’argile, sous le ciel immensément ouvert, c’est éprouver du-dedans de soi cet étrange et beau « sentiment océanique », cette ivresse sans équivalent, ce retour à soi de l’ensemble des significations. Alors tous les dolmens du monde qui dormaient au creux d’une lourde inconscience, toutes les pierres scellées sur leur être, tous les plateaux de latérite et les anticlinaux se sont levés, se sont dressés, incroyables menhirs portant haut dans le ciel la braise de leur désir de paraître et de témoigner de leur pure présence alors que les hommes, peut-être n’existeront jamais. Les hommes ne sont peut-être qu’une conséquence de notre imaginaire, de nécessaires vis-à-vis institués en face de soi afin de peupler son silence d’une fable mondaine.

 C’est ainsi que vit Eenzaam, dans cette nudité originelle qui la fait l’égale d’une âme infiniment libre, dépouillée des avoirs et indifférente aux atours du monde. Eenzaam, c’est ainsi que nous t’aimons, belle image d’une infinie disponibilité à faire sens sous de multiples et toujours renouvelées esquisses. Ta virginité nous assure de tous les prédicats dont, plus tard, peut-être, tu consentiras à te revêtir. Nous sommes dans l’éblouissement de toi. Nous sommes en attente. Pardonne-nous, Eenzaam, de passer autour de ton bras et de ta jambe ce lien si étroit. Il n’est rien que notre volonté de demeurer liés à toi dans la meute polyphonique des heures. Oui, Eenzaam, nous te voulons telle que tu es. Nous te voulons !

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7 avril 2023 5 07 /04 /avril /2023 13:32
Dans l’ombre de Thérèse.

Photographie : Blanc-Seing

***

Octobre mourait dans un sursaut de lumière et novembre arrivait tout chargé de brume et de mystère. Ce que j’étais venu faire, ici, sur cette terre sans attaches, si loin du monde, nul ne le savait, à commencer par moi. J’avais seulement emporté un carnet de croquis, quelques couleurs, un cahier d’écolier et un stylo. Les premiers jours à errer, à découvrir les collines proches, la ligne éteinte des peupliers, le ruisseau à sec semé de galets. Parfois le passage des moutons dans des tourbillons de poussière, le cri rauque des bergers, le chant d’un coq déchirant l’air. Entre ces remous du temps, les heures longues, étalées comme le rivage infini d’un lac. Puis, un jour, au hasard d’une carte, la découverte de Graloup, minuscule village noyé parmi le feu des vignes, les échardes vertes des cyprès, les talus de terre blanche. Personne dans ce bourg, sauf quelques chiens faméliques, la fuite d’un chat, l’envol de courlis dans les taillis. Quelques maisons rassemblées autour d’une place, volets fermés, enduits de chaux teintée qui les rendaient presque invisibles sur l’aire dévastée de la terre. La route finissait là, sur cette surface de bitume enserrée entre des murs vides. Et voilà que, par une étrange association d’idées, me revenaient en mémoire quelques phrases de Thérèse Desqueyroux :

Dans l’ombre de Thérèse.

Source : Le Monde de NoA

***

 « Argelouse est réellement une extrémité de la terre ; un de ces lieux au-delà desquels il est impossible d'avancer, ce qu'on appelle ici un quartier : quelques métairies sans église, ni mairie ni cimetière, disséminées autour d'un champ de seigle, à dix kilomètres du bourg de Saint-Clair, auquel les relie une seule route défoncée. Ce chemin plein d'ornières et de trous se mue, au-delà d'Argelouse, en sentiers sablonneux ; et jusqu'à l'Océan il n'y a plus rien que quatre-vingts kilomètres de marécages, de lagunes, de pins grêles, de landes où à la fin de l'hiver les brebis ont la couleur de la cendre. »

 Ici aussi, tout avait « la couleur de la cendre », de la lave éteinte, comme si des scories s’étaient abattues sur ce coin de terre, minuscule Pompéi disparaissant sous le dais d’un ennui sans fin. Vraiment, il y avait si peu à voir et rien ne paraissait devoir troubler cette lourdeur de sarcophage. Cependant, une maison attirait mon attention, sans doute par sa modestie, son emplacement au milieu du bourg, son caractère d’ancienne carte postale. A l’angle de la façade un arbre avait conservé ses feuilles, des buis taillés, une porte verte, des volets fermés. Quelqu’un devait habiter là, qui avait dû s’absenter pour quelques jours. J’ai fait le tour de la maison. L’arrière comportait un petit jardin entouré d’une clôture de grillage, quelques massifs de plantes sèches, des bouquets de thym, de rares tournesols, la braise de pétales de géraniums dans l’ombre qui avançait.

 « Du côté de la grand-place les volets en sont toujours clos ; mais, à gauche, une grille livre aux regards le jardin embrasé d'héliotropes, de géraniums... »

 Et voilà que surgissait, à nouveau, l’ombre de Thérèse, son installation à Saint-Clair, jeune mariée, dans la maison de ses beaux-parents, sa première expérience de vie auprès de son mari, Bernard, qu’un jour elle tenterait d’empoisonner, son destin basculant alors dans de bien sombres ornières. Soudain, malgré moi, je me retrouve plongé dans mes lectures adolescentes, dans la petite chambre qui donne sur la Leyre. Il y a aussi, à l’horizon, les hampes claires des peupliers, les tertres de terre blanche, et, autour, le village perché sur sa falaise, comme endormi, attendant du ciel qu’il vienne le délivrer d’une longue torpeur. Alors, je ne sais par quel sentiment bizarre, par quelle émergeante puissance du regard, je vous vois, vous, l’inconnue, calfeutrée dans le silence de votre maison, à l’abri derrière le bois de vos volets, protégée par cette porte scellée sur le jour dans une teinte d’eau claire. A n’en pas douter vous êtes un genre de Thérèse que l’existence a clouée dans la densité des murs afin que votre faute, un jour, pût connaître son expiation.

 « … Thérèse, jusqu'aux approches de sa délivrance, n'avait plus quitté Argelouse. Elle en connut vraiment le silence, durant ces nuits démesurées de novembre. »

 « Au salon, Thérèse était assise dans le noir. Des tisons vivaient encore sous la cendre. Elle ne bougeait pas. Du fond de sa mémoire, surgissaient, maintenant qu'il était trop tard, des lambeaux de cette confession préparée durant le voyage… »

 Oui, vous êtes cloîtrée dans cette maison muette, sous les assauts de novembre alors que les freux, dans le ciel chargé de stupeur, lancent leurs cris lugubres. Mais qu’avez-vous donc fait pour avoir accepté ou bien décidé cette longue réclusion dans ce pays si semblable aux landes et aux lagunes qui se perdent, là-bas, vers le gris de l’océan, son étendue invisible ? Avez-vous au moins été mariée, peut-être humiliée, forcée de vous soumettre alors qu’une volonté farouche de liberté vous animait ? Avez-vous manié la dague, concocté des potions noires, lancé des sorts en direction de celui qui vous oppressait ? Vous avez été démasquée, c’est cela, traînée devant la justice des hommes, puis répudiée par la société, condamnée, le reste de vos jours, à mesurer l’infinie tension qui fait s’éloigner, dans une intenable fureur, la grâce du péché. Le lieu de votre supplice est ceci : cet insupportable écartèlement qui vous installe dans un suspens définitif. Si la pureté vous habitait, sans doute même un sentiment chrétien de don de soi en Dieu, non en l’homme, vous n’en étiez pas moins envahie par le désir planté dans le siècle comme le ver dans le fruit. Oui, je vous vois, près de l’âtre où se consument les derniers feux de la foi - car vous êtes irrémédiablement perdue pour quelque cause religieuse, entièrement livrée aux flammes qui dévorent votre âme, vos sentiments et, bien sûr, jusqu’au cratère incandescent de votre sexe -, je vous vois regardant fixement les tisons qui agonisent, non dans le désespoir ou la crainte, mais seulement dans l’hallucination de vous, dans le dépassement de cette chair qui ne vous tourmente plus qu’à l’aune des supplices qui s’y inscrivent à la lueur de la réclusion. Les girations, parfois, dans votre tête dévastée sont si réelles que le sol lui-même est pris de vertige. Il ne vous reste plus que cela, ce genre d’ivresse semblable aux perditions éthyliques et, alors, des voix vous parviennent comme au travers d’un écran de brume.

 « Vous devriez écrire tout ce qui se passe en vous. Nous publierons ce journal d'une femme d'aujourd'hui dans notre revue. »

 Ce qui se passait en vous, ce qui se passait en Thérèse, c’était une seule et unique pensée que le journaliste voulait recueillir pour en donner la primeur à ses lectrices. C’eût été si étonnant de livrer aux garçonnes de la Belle Epoque - cheveux courts, cigarettes, pantalons -, tous ces attributs masculins, une image de la femme libérée, assumant ses gestes aussi bien que ses actes, d’affirmer ce genre de rébellion qui souhaitait se constituer en fait social, en certitude d’être selon soi, de ne jamais s’absenter de ses envies, de ne jamais se dérober à ses pulsions, fussent-elles les plus secrètes. Et les phrases de Mauriac, je les fais vôtres car je sais que ce sont elles qui vous animent, braises vives couvant sous la cendre, et les phrases je vous en fais le don car elles seules constituent votre langage ramené à une seule chose : l’amour que toujours vous avez souhaité à défaut de l’obtenir. Le vivre seulement par procuration, celle de votre amie Anne, à laquelle vous ôtiez, en pensée, en désir, son amant, Jean Azévédo, en faisant le vôtre, symbolique, mais bien réel. C’est à cette possession mythique que l’écrivain faisait allusion, notant :

 « Ce corps contre son corps, aussi léger qu'il fût, l'empêchait de respirer ; mais elle aimait mieux perdre le souffle que l'éloigner. (Et Thérèse fait le geste d'étreindre, et de sa main droite serre son épaule gauche et les ongles de sa main gauche s'enfoncent dans son épaule droite.) Elle se lève, pieds nus ; ouvre la fenêtre ; les ténèbres ne sont pas froides ; mais comment imaginer qu'il puisse un jour ne plus pleuvoir ? Il pleuvra jusqu'à la fin du monde. Si elle avait de l'argent, elle se sauverait à Paris, irait droit chez Jean Azévédo, se confierait à lui ; il saurait lui procurer du travail. Etre une femme seule dans Paris, qui gagne sa vie, qui ne dépend de personne... Etre sans famille ! »

 Je vous aperçois dans ce même geste de possession pathétique, n’étreignant dans vos bras que votre propre corps dénué d’amour, déserté de caresses, nullement habité du verbe de l’amant, de sa passion, celle qui aurait semé des colliers de fleurs, auréolé votre pudeur des fragrances du désir. Vous vous êtes brûlée à votre propre flamme, ensemencée de vos propres larmes, érodée à la démesure de votre chagrin. C’est cela l’intersection fatale du péché et de la grâce, cet abîme qui vous installe toujours dans la dépossession de vous. Vous n’habitez plus qu’une steppe, une toundra semée de vent blanc et de la mince agitation des bouleaux. Mais qui donc viendra vous délivrer, vous faire sortir de cette retraite qui, en réalité, est simple désertion de votre frêle silhouette, de ce que vous avez été, de celle que vous auriez voulu être, de celle que vous ne serez jamais puisque le présent est une simple fuite des jours, un écoulement sans fin, une perte. C’est si douloureux cette solitude rivée à l’absence d’une personne aimée qui jamais ne viendra ! Mais, vous, ombre de Thérèse, que rêvez-vous de Paris, de cette ville hautaine réservée aux artistes, aux bourgeois, à la faune interlope de ceux qui aiment longer les lisières, à Vincennes, à Boulogne, puis disparaître dans le mystère insondable de la ville ? Mais pourquoi donc cet attrait, cette aimantation pour cette inconnue dont vous semblez faire le lieu de votre délivrance ? Jamais on ne se délivre de soi. Jamais on ne se dérobe à son destin. Il n’existe pas d’éthique des lieux et aucune ville n’est le médiateur d’une possible rédemption. Saint-Clair vous accueille du bout des lèvres ; Argelouse vous condamne à errer indéfiniment dans un questionnement dont, jamais, vous ne trouverez la clé. Et ce que, ni Saint-Clair, ni Argelouse ne sont parvenus à faire, Paris ne s’y emploiera avec plus de succès. Pas plus que Graloup, cette terre ingrate au-delà de tout, enclose dans le rythme étroit de ses ruelles sans nom. D’ailleurs, peut-être ce village demeure-t-il innommé, seule hallucination d’un esprit vagabond. Le mien rejoignant le vôtre dans les mailles denses d’une incompréhension. Nous percevant, l’un dans le miroir de l’autre, en abyme, comme s’il ne devait jamais y avoir de fin à cette indéchiffrable contemplation, nous n’avons fait que dessiner, l’espace d’une brève rencontre, ce que Mauriac faisait émerger de son beau roman, le tragique de la condition humaine. Au-delà de ceci, comment pourrait-on encore proférer ?

 La route est sinueuse, glissant entre les rangs de vignes, les pierres levées aux angles des champs, les touffes perdues des romarins. Thérèse, je ne l’ai nullement laissée à son destin, enfermée dans sa prison de Graloup. Je sens sa présence à mes côtés, cette subtile palpitation de la chair, cette respiration pareille à une brise nocturne, ce sang rouge qui fait ses longs rhizomes sous la peau, cet esprit qui vibre comme un cristal de quartz, cette âme se livrant tout entière à son étrange combustion. Je l’emmènerai à Paris, chez moi, Quai aux fleurs, face à la Seine qui fait couler sa sève jaune. Des péniches passeront, chargées de pierre et de ciment. Des bateaux-mouches aussi qui balaieront les façades de leur nappe de lumière blanche. Des touristes seront à bord, si semblables à des essaims d’abeille. Certains nous salueront d’un geste amical de la main. Saurons-nous au moins y reconnaître, parmi l’emmêlement des silhouettes, les effigies de carton-pâte, les figures de Bernard, d’Anne, de Jean Avézédo et la vôtre Thérèse. Saurons-nous ?

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3 avril 2023 1 03 /04 /avril /2023 08:47
Quelle attente vous saisit donc ?

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

   L’attente est toujours un mystère. On est là au centre de Soi. On est là, vacant, immergé au plein de sa solitude. L’attente n’a ni début, ni fin, ni contours. L’attente est telle qu’en elle-même son essence l’a disposée. L’attente ne vit que d’être suspendue entre deux vides, entre deux temps, entre deux êtres qui, peut-être, jamais ne se rencontreront. L’attente est en-deçà, au-delà de quelque prédicat que ce soit. L’attente est invisible qui s’alimente à sa propre vacuité. L’attente attendrait-elle quelque chose ou quelqu’un, serait-elle pourvue de quelque finalité et alors elle s’écroulerait sans délai sur ses propres fondements. L’attente justement considérée ne pourrait se référer qu’à l’ennui, lequel serait son miroir vide, son miroir sans tain.

 

L’attente est hors du temps.

Temporelle elle ne serait plus attente

mais événement sur le point de paraître.

 

L’attente est hors de l’espace.

Serait-elle située elle ne serait plus attente

mais lieu inséré dans le Monde.

 

L’attente penserait-elle,

elle ne serait plus attente

mais déjà méditation sur l’existence

et peut-être projet.

 

L’attente en tant qu’attente,

voici sa seule vérité.

L’attente est un Absolu,

c’est-à-dire un Rien.

 

   Attendre, en quelque manière, c’est s’attendre Soi-même, sur le point d’esquisser la fragilité de son être, son évanescence, sa transparence. Attendre est un cristal qui vibre en soi, pour soi, s’abreuvant à sa propre source. Une façon de cercle ontologique répétant jusqu’à l’absurde ce refrain identique à la pluie de gouttes dans l’abîme sans fond d’un aven :

 

ATTENDRE

ATTENDRE

ATTENDRE

 

   Vous qui attendez, c’est vous qui avez instillé en moi le venin de l’Attente. Souvent ai-je attendu :

 

le passage du Facteur

et la missive de l’Amante ;

l’arrivée du livre de poésie

et ses mille joies secrètes ;

le passage de l’Ami

et le verre de l’amitié ;

la venue du temps

et son lot de surprises ;

la découverte à nouveau

du blanc village tapi

sur son île de rochers tout contre

le doux flanc de la mer.

 

   Alors, l’Attente me paraissait être un don du ciel, un ineffable cadeau, une surprise et, tel le jeune enfant, j’en dépliais le papier froissé avec le cœur battant et les mains moites. Mais voici que ma vue, soudain, s’est obscurcie, que la belle lumière d’aube s’est métamorphosée en un crépuscule terne et sans avenir.  Vous qui attendez, m’avez révélé l’Attente en sa plus grande profondeur, celle de l’abysse si vous préférez. Sans doute mes yeux étaient-ils fermés sur la vérité. Toujours, pour moi, l’Attente se teintait des belles moirures de l’espoir. Et me voici soudain dépossédé de ce qui pouvait s’inscrire en toute Attente et donner sens à mes actes, à mes mouvements, donner à l’air que je respirais, de douces fragrances, communiquer à mon âme des ouvertures au gré desquelles elle trouverait sa propre liberté.

  

   Mais, bien plutôt que de parler dans le vide, dont je fais maintenant la cruelle épreuve, laissez-moi tracer les traits de qui vous êtes, du moins telle que vous m’apparaissez. D’abord, dans un premier geste du regard, c’est votre Noire Effigie qui vient à moi sans délai. Vous connaissez le tableau de l’admirable Van Gogh « Champ de blé aux corbeaux », initialement on ne voit que le blond lumineux de la paille, le bleu pervenche du ciel, mais bientôt, c’est le vol erratique du peuple des corbeaux qui envahit votre champ de vision, y traçant ses dessins les plus funestes. Vous êtes possédé par le noir, votre corps est enduit de la lourde poix du deuil et la Mort rôde alentour à laquelle vous n’échapperez point. Vous observant, je disparais en vous et ne connais plus que le voile persistant de votre nuit. Je suis envahi par l’angoisse à tel point que je ne m’appartiens plus et que je pourrais disparaître sur-le-champ au simple décret de votre farouche volonté.

    

   J’étais vivant, plein d’allant et me voici reconduit dans de sombres corridors dont je crains ne jamais pouvoir ressortir. Happé, je suis happé par un si violent maelstrom que je n’en ai connu de telle sorte dans les pires moments de mon existence. Voici que je ne suis même plus en Attente de qui-je-suis, fétu de paille ballotté par les flots tumultueux d’un océan en furie. Je ne sais si vous m’apercevez vous observant. Dans l’affirmative, possiblement me croyez-vous atteint d’une pure folie. Mais cette Folie Majuscule, c’est bien vous qui me l’avez inoculée. Avant même de vous connaître, mon voyage terrestre, loin de constituer un « long fleuve tranquille », se déroulait sous les meilleurs auspices qui se pussent concevoir. Certaines rencontres sont mortelles, c’est bien le grain de la démence que vous avez semé en moi. Je le sens doucement germiner, faire son cruel métabolisme dans le silence étonné de ma chair.

  

   Mais, loin de me réduire à la mutité - ce serait la pire des choses -, je dois poursuivre ma narration sur vous. Votre forme noire, longiligne, pareille à celle d’un insecte, peut-être l’anatomie d’une Mante Religieuse, est campée sur une chaise étroite, la cambrure de vos reins ne s’appuyant nullement au dossier, tête uniformément couleur de suie, visage de mastic, anguleux, pareil à celui des momies pliées dans leurs bandelettes de tissu embaumé, votre main droite supportant votre menton,

 

vos yeux : des charbons,

votre bouche : de la lourde ébène,

votre abdomen : celui d’un scarabée ;

vos jambes : deux lianes noires

emboîtées dans de lourds

escarpins aux talons massifs.

 

   Sur la table, devant vous, une coupe de glace plantée d’un chalumeau, puis, à l’extrémité de votre réel, un vide nécessaire, semble-t-il. Cependant la possible silhouette de quelque Individu Anonyme qui serait attablé en vis-à-vis, mais en retrait, comme dans une inquiétante réserve. Voyez-vous, cette Figure Tronquée me questionne au plus haut point. Comme si j’en connaissais le contenu. Comme un air de déjà vu, déjà senti, déjà éprouvé. Un Quidam en quelque sorte qui aurait hanté mes songes, traversé mon imaginaire, peut-être même habité mon corps par un étrange phénomène de transsubstantiation. Un Moi qui serait ce qu’il est sans être vraiment Moi.

  

   Oui, subitement je réalise, comme à la suite de l’illumination d’un champ sous la lueur d’orage, je réalise que cet Être mystérieux et invisible n'est autre que celui-que-je-suis dont vous avez annexé sans vergogne le naïf territoire, dont vous avez amputé la liberté au motif que votre cruel désir était de me convoquer dans ce noir qui est votre marque distinctive, votre essence pour parler vrai. D’Observateur que j’étais, me voici Observé jusqu’en ses moindres coutures. Voyez-vous, le phénomène de la vision est merveilleux lorsqu’il vous donne prise sur les choses, vous en rend Maître. Combien la situation inverse est éprouvante. Me fixant pour l’éternité en celui-que-je-suis-devenu, une banlieue du Néant, vous avez fait de moi votre Esclave. Brutale réalité que celle, hégélienne, de la « Dialectique du Maître et de l’Esclave ». Oui, je sais, le retournement final, l’interchangeable du Dominant et du Dominé. Mais ceci n’est jamais qu’un tour de passe-passe, qu’une magie conceptuelle qui modèle à son gré l’argile humaine, tantôt la pétrit selon sa gloire, tantôt selon son dénuement. 

  

   J’ai déjà beaucoup mis en scène, dans mes nouvelles imaginaires, ces étonnantes Veuves Noires, ces figures mythologiques de l’ordre de l’incarnation du Mal qui ne rêvaient que de ligaturer le Bien, de le phagocyter afin que, vaincu, ne puisse plus régner sur la Terre que l’aile noire de l’affliction, du chagrin, de la douleur. A la manière des « Penseurs tragiques » je me suis créé un Monde de désolation, lequel, sans doute, ne pouvait fonctionner qu’à titre d’antiphrase,

évoquant le Négatif afin d’en tirer le Positif,

appelant le Malheur afin d’en extraire la Joie,

nommant la Peine afin d’en faire jaillir la Félicité.

  

   Comprendrez-vous alors que toute Attente est le fléau de la balance qui s’immobilise entre des contraires, qui gît entre deux discordances, entre deux irréductibles, tellement nous sommes Tous et Toutes des êtres de paradoxe, de curieux Funambules tendus sur le fil qui va de la Vie à la Mort et n’attend jamais que de connaître le lieu et le temps de son effectuation.

 

En ceci nous sommes égaux.

Seulement en ceci !

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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