Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
27 juin 2023 2 27 /06 /juin /2023 14:59

Noire mélancolie

  (Sur un texte de Pierre-Henry Sander)

***

 

 [L'écriture en partage. Facebook paraissant avoir pour vocation essentielle de favoriser le partage, le texte ci-après voudrait répondre à cette exigence. Manière d'écriture à 4 mains, d'entrelacement du texte de Pierre-Henry Sander avec le mien. Ecriture que prolonge une autre écriture dont nous souhaiterions que le lecteur s'empare afin de continuer la tâche entreprise.

Le texte en gras est le texte originel de son Auteur. Celui en graphies normales est mon apport personnel dont je souhaiterais qu'il soit perçu dans un prolongement tissé d'affinités avec cela qui fait sens et autorise ainsi la poursuite d'une mince tâche herméneutique.]

 

*

 "Fatigué.. journée crépusculaire passée dans la stupeur.. chute mortelle au bord de flammes.. il me reste si peu de temps.. je me raccroche à mon passé comme à la vie.. Il me semble avoir assez vécu pour passer le reste de mon existence dans les rêveries, tisser les songes en forme de mots, rythmes et couleurs.. je sens et je m’accroche, l’œil délirant, tête enflée des sagesses accumulées à la recherche des reliques enfuies .. détails banals de bois piètrement sculpté.. vert.. gris.. triste.. et sans amour.."

***

   "Fatigué.. journée crépusculaire passée dans la stupeur.. rien ne fait signe qui pourrait me distraire de moi, me disposer à une saine activité, une promenade dans les bois, une lecture, un dessin sous la lampe blanche. Mais pourquoi ces ombres funestes, ce tourment permanent, ces immolations dans un temps de cendre et de lave ? Une pure perte de la conscience, un reniement de l'existence à venir. Plus d'horizon, plus de projet, sinon celui d'une sombre rumination. Parfois, au détour de mes pensées closes, alors que mon regard plane sur quelque objet insignifiant, je m'imagine arbre au tronc verdi, racine perdue dans les tumultes de la glaise, cheveux de rhizomes ne se reconnaissant même plus parmi la touffeur du limon. Le regard s'est aboli, a regagné une manière d'ombilic primitif, genre de graine refermée sur une impossible germination..

.. chute mortelle au bord de flammes.. car c'est de cela dont il s'agit, de combustion et de nulle autre chose. Vous aurez compris que ce feu dévorant n'est que la métaphore de l'âme en proie à ses convulsions. Mais, alors, y aurait-il, dissimulée sous cette image ignée, quelque remords, la connaissance d'un péché qui me hanterait depuis la nuit des temps, faisant ses mille voltes, rongeant mon corps à l'acide, attaquant la moindre parcelle de mon esprit ? Mes idées sont bien lentes, ces temps-ci, comme retenues en arrière, encagées, devant rendre des comptes. Cotonneuses, fibreuses, genre d'étoupe s'éteignant dans ses propres mailles, dans ses intimes complications..

  .. il me reste si peu de temps.. avant que je ne sombre dans un ennui définitif, une mélancolie sans fond. Oui, le vide, la porte ouverte sur le néant et le souffle froid du questionnement sans fin. Mais quel silence, mais quelle vastitude livrée à l'effroi, mais quelle désolation ! Le refuge de l'Ermite, à côté de mon existence sans relief, sans aspérité, serait l'image d'une pure félicité. Parfois, je me prends à rêver, placé en haut d'un météore, tout près du ciel lisse et bleu, planant dans l'azur, délivré de cette pesanteur terrestre qui attache continuellement à mes chevilles le boulet des incertitudes..

.. je me raccroche à mon passé comme à la vie.. bien disposé à ne plus me situer dans ce présent empesé, à la statuaire glabre, froide, marmoréenne qui fige mon sang, soude mes larmes, étrille la moindre de mes pensées. Et, du reste, suis-je encore disponible à des pensées, cela gire tellement autour de moi, pareillement à un sinistre vol de corbeaux et, écrivant ceci, me voici soudainement au milieu des volatiles endeuillés, vous savez, ceux de Vincent, aux alentours d'Arles, funeste présage de ce qui, à proprement parler, serait innommable, je veux dire la Mort. Car c'est bien de cela dont il s'agit, n'est-ce pas, l'existence n'est que cette perpétuelle marche sur place : attente; attente de l'attente et ainsi de suite, en abyme jusqu'à ce que..

   .. Il me semble avoir assez vécu pour passer le reste de mon existence dans les rêveries, tisser les songes en forme de mots, rythmes et couleurs.. et, au demeurant, que me restera-t-il à expérimenter que je n'aurais déjà vécu ?, puisque le passé seul me parle encore, manière de lointain sémaphore clignotant faiblement, agitant dans la brume ses bras pathétiques. Il ne reste plus que de cette sourde dérision qu'aura été mon existence, que quelques vocables épars, quelques sons dysharmoniques, quelques couleurs s'effaçant dans les mailles de l'oubli. Si atténuées, les couleurs, dans des pertes de rouille, de plomb, de reflets de zinc en chute sur quelque toit tutoyé d'incompréhension. Du noir, surtout, du noir dense, compact, lourd, tissu serré comme celui d'antiques momies. Du noir strié, scarifié, du noir lumineux, pareil à une lame, aux piquants d'une herse, aux tranchants des yatagans. De "l'Outre-Noir", vous savez, cette fameuse teinte métaphysique inventée par Soulages dans ses merveilleux polyptiques. Les regardant, nous ne sommes plus à nous-mêmes, nous ne sommes plus au monde, nous voguons déjà vers quelque Léthé mystérieux alors que l'Hadès est si proche avec ses flammes blanches..

  .. je sens et je m’accroche, l’œil délirant, tête enflée des sagesses accumulées à la recherche des reliques enfuies .. et je doute que ces sagesses aient contribué en quelque façon à me rendre à moi-même dans une inclination à m'entendre avec le monde. Mais c'est bien plutôt le contraire qui a été ma réalité. A trop fréquenter Villon, Erasme, Rutebeuf  je n'en ai été que leur disciple en tragédie, la marionnette livrée à l'univers de leur déraison, le fou agitant ses clochettes et faisant sa gigue mortelle sur les scènes d'une vie avec ses oripeaux colorés qui, jour après jour, perdaient leur teintes bariolées jusqu'à devenir hautement illisibles. Ma vie ou bien ce qui en tient lieu, une usure du texte jusqu'à sa perte palimpseste, un chromatisme fou se réfugiant dans des catacombes cloîtrées, des sons si lointains qu'on les dirait de brume. Je suis dans la crypte existentielle étroite, cela ressemble à l'intérieur d'une très vieille église qui n'aurait plus ses officiants, livrée à une longue dérive, perdue à elle-même, dans des .. détails banals de bois piètrement sculpté.. on y reconnaît, vaguement, dans un triste clair-obscur une piéta éplorée, le corps du Christ lacéré, gouttes de sang accrochées au linge qui entoure ses flancs, visage griffé des ronces de sa jeune perdition, côtes saillantes sous la dernière respiration et comme un reflet de mon propre égarement, un écho à ma détresse constitutionnelle, mon image reflétée dans le tain piqueté du miroir .. .. vert.. gris.. triste.. et sans amour.."

 

 

Partager cet article
Repost0
26 juin 2023 1 26 /06 /juin /2023 08:50
L’Homme de la Fine Mesure

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   En notre époque hautement médiatique où les images tiennent lieu de pensée, où les images conditionnent l’Homme malgré lui, combien il est heureux de rencontrer une Photographie Vraie, autrement dit un visage qui correspond à son essence. Le foisonnement des vignettes médiatiques, leur banalité, le plus souvent, constituent une manière d’égarement pour la conscience. Non seulement l’image n’est plus vue en son fond mais, prise sous le réseau incessant d’une invasive marée, une proposition en effaçant une autre, les Existants sont soumis à un constant évanouissement de ceci qui a été vu, qui vient grossir les flots indistincts de l’inconscient. Autrement dit rien ne demeure qu’une manière de désert, qu’une oasis dont toute eau a été asséchée, il ne reste qu’un sable illisible et quelques mirages qui flottent au loin, pareils à des linges d’indigo qui auraient été arrachés au peuple des Nomades. Mais nous ne filerons nullement la métaphore plus avant tellement l’évidence est massive d’une perte qui tutoie le non-sens. Beaucoup devrait être biffé de ce qui vient à la rencontre des yeux, ces puits disponibles à accueillir l’épreuve de l’être véritable, pour peu que sa consistance vienne à nous sur le mode de la révélation. « Révélation », certes le terme est religieusement connoté mais nullement à proscrire car c’est bien un fragment du « sacré », fût-il simplement de nature laïque, fût-il dirigé vers une conscience athée, dont il nous faut faire l’hypothèse, faute de quoi nous ne viserions jamais que des contingences, faute de quoi la pure immanence nous déborderait et, en quelque sorte, nous réduirait à néant.

    Car c’est bien le problème du multiple, de la pullulation, de l’insuffisamment déterminé, du chaotique, du sans-mesure dont les représentations médiatiques sont les vecteurs les plus confondants. Tout esprit humain, en sa nature essentielle, demande qu’à son cheminement, soient posés des orients, soient institués des amers, que se déploie la rose des vents, mais selon une direction bien affirmée, celle du Ponant, par exemple et, muni de ces précieux viatiques, l’essor pourra se poursuivre en avant de Soi, un futur trouvera les fondements et les raisons de son procès. Å toute progression il faut de la clarté. Å toute compréhension il faut ses prémisses signifiantes.

   Ce que nous voudrions aborder, avec la belle photographie d’Hervé Baïs, ce que nous avons nommé selon notre titre : « L’Homme de la Fine Mesure », laissant l’Homme dans l’ombre pour ancrer notre vision dans l’exactitude de cette « Fine Mesure » dont nous voudrions tracer quelques perspectives. Å première vue, la formulation paraît sujette à oxymore, « Fine » en sa donation intuitive, venant percuter une « Mesure », outil privilégié du Principe de Raison. Mais l’on s’apercevra vite que la contradiction apparente est la condition même qui donne accès à cette Image Vraie dont, toujours, nous devrions être en quête, bien plutôt que de nous perdre dans le marécage des clichés indigents et des propositions uniquement talquées d’apparence. Toute condition de possibilité repose sur ces deux pieds à la fois : une intuition vient nous livrer le point de vue de la sensibilité, une raison vient l’étayer qui lui donne ses assises les plus sûres.

   Mais que voyons-nous dans le geste photographique, dans la résultante qu’il nous propose ? Nous voyons une intuition-rationnelle ou une raison-intuitive, l’oeuvre se situant à leur exacte confluence, à leur plus mince jointure. Tout, en réalité, est unifié sous les auspices des facultés humaines. Il n’y a de scission Intuition/Raison qu’à l’aune de la logique qui a institué les catégories à des fins pratiques d’immédiate reconnaissance des choses soumises à notre entendement. Mais écartons-nous des postures théoriques pour ne regarder que l’image en soi et en explorer la richesse, richesse qui, avant tout, réside dans la simplicité de ses choix.

   Le ciel est de neige que précède une cendre grise, peut-être un orage se dessine-t-il sur la toile de fond de l’image ? Le mystère, la turgescence de la terre méditerranéenne, son surgissement en plein éther, une manière de juste effusion, c’est ce palmier largement déployé qui nous en fait le don. Un don sans retenue. Une dimension de pure oblativité. Le palmier en majesté est là, pour nous, rien que pour nous et c’est un peu comme si notre âme était requise à l’énigme de son apparition. Nulle rupture entre le Soi qui regarde et la chose qui est regardée.

 

Corps à corps.

Chair à chair.

Fibre à fibre.

 

Imminente présence de l’un,

le Voyeur, à l’autre, le Vu.

Voyeur/Vu, Vu/Voyeur

 une seule et même réalité.

Des visions gémellaires.

Des visions siamoises.

Des visions en miroir.

  

   Ici, dans le dépliage des palmes, dans leur généreuse manifestation, c’est l’intuition qui est sollicitée, un genre de perception avant-courrière, antéprédicative de ceci qui va venir à l’orée des choses visibles. Et ce que l’intuition développe, déploie largement, la raison en rassemble le divers sous l’espèce du stipe qu’architecturent les triangles réguliers, véritable mosaïque, des pétioles sculptés par l’homme, façonnés par l’habileté artisanale.

 

Palmes éployées : Esprit de Finesse.

Stipe armorié : Esprit de Géométrie.

 

   Notre œil fait la synthèse dont notre esprit métabolise la substance. Et, si, face au bel emblème du palmier nous faisons silence, c’est bien au motif de cette efflorescence interne qui tresse à notre insu, le tissage de notre compréhension.

   Mais le surgissement du palmier n’est pas le seul. Ou, plutôt, sa venue en présence est médiatisée par cette ligne diagonale qui traverse l’entièreté de l’image, dévoilant à nos yeux deux espaces complémentaires qui, à l’analyse, se disent selon le beau motif de la complétude, selon la ressource unique de l’osmose.

 

Le palmier n’est palmier

qu’à se dialectiser avec le mur.

Le mur n’est mur

qu’à se dialectiser avec le palmier.

 

   Réversibilité des apparitions, l’une féconde l’autre et ne vit que d’elle, et toutes deux fusionnent en une totalité, une unité, fins de tout mouvement dialectique. En termes pratiques et utilitaires, nous pourrions dire « que la boucle est bouclée », à la façon d’un cercle herméneutique qui parcourt l’ensemble des significations afin d’en tirer un Sens ultime, un genre d’Absolu, si l’on veut.

   Le mur par sa solidité même, par sa force de dense Matière fait du Ciel un pur Esprit, une fuite diaphane, une éternité s’opposant à la finitude des choses terrestres. Le Ciel est la demeure des Dieux. Le cube blanc de la Maison est le lieu où vivent les Hommes. Alors, comment ne pas vivre le palmier en tant que ce Médiateur qui met en coïncidence Hommes et Dieux, prose terrestre et poésie céleste ? Ici est le lien qui assemble l’image, ajointe ce qui apparaissait en tant que fragment. C’est au titre même de ces « oppositions confluentes » que l’image assure son assomption et se donne comme le lieu d’un irremplaçable Sens. Or le Sens est doué d’éternité en ce qu’il relie le divers et l’harmonise, l’arrache au souci d’une temporalité strictement humaine, pour l’ouvrir au geste même d’une transcendance.

   L’image matérielle fixée sur le papier pourrait bien disparaître que ceci n’entamerait en rien sa permanence au-delà même de la vision humaine, en des lieux dont nulle conscience ne pourrait tracer le chiffre. Une Idée tout en haut de l’éther est-elle assignable à autre chose qu’à elle-même ? Le songe dont notre esprit est occupé se traduirait-il sous le visage de l’esquisse ? Non, nous voyons bien que raisonner ainsi est raisonner à vide, que de l’Indicible l’on ne peut rien dire ou bien alors proférer au risque de le vider de sa substance. Mais que nul n’aille s’abuser, ici le vocale de « transcendance » ne vise nul « Transcendant », nul Dieu, mais le mouvement même par lequel l’humain, se libérant de ses soucis existentiels, s’élève en direction d’une Pensée, d’une Méditation, de l’Art en son inimitable hauteur.

   Tout se dit à même l’image sans réserve.   Tout se dévoile avec générosité en même temps que discrétion. L’ombre portée d’une buse d’évacuation d’eau joue une identique partition à celle du stipe du palmier. Comme si les deux formes voulaient symboliser une même signification : la verticalité de plomb qui règne sous les ciels du Sud, là même où, bientôt, commencent les vastes étendues du Désert. Ce prélèvement d’un fragment du réel est tout sauf gratuit. Il n’est pas un détail dans le paysage. Il n’est pas un mot isolé qui se serait détaché de l’espace du langage. Certes, il est bien un vocable minimal, condensé, qui s’énonce selon Ciel, Palmier, Maison, Mur, Buse mais, pour autant, il ne demeure nullement dans le cadre étroit que l’on serait en droit de supposer. Observant l’image, Nous les Voyeurs ne sommes pas une conscience vide en laquelle rien ne se serait déjà imprimé. Nous sommes de vraies bibliothèques qui avons archivé des milliers de souvenirs, d’impressions, de portraits, de lumières et d’ombres, bref des images à foison, des représentations à l’infini qui ne demandent jamais qu’à être réactualisées, portées à la clarté du jour.

   C’est pourquoi les figures de l’image en appelleront d’autres, homologues, par simples associations d’idées. Peut-être le palmier nous renverra-t-il à la Palmeraie d’Elche, ce bout d’Afrique tombé, tel un météore, sur un coin de la Péninsule Ibérique ? Peut-être le gris du ciel, sa mouvance interne, ses puissances secrètes feront-ils signe en direction d’Almeria, lors des chauds étés, lorsque l’orage menace, que l’air devient lourd telle une gueuse de fonte ? Peut-être le cube blanc du bâti nous fera-t-il songer à ces Villages Blancs d’Andalousie, l’âme même de cette belle région, songer à Setenil de las Bodegas avec ses maisons construites dans la roche, avec ses ruelles, ses grappes de cafés et de restaurants ? Songer à Mijas, ses rues en pente avec vue sur la mer, avec ses pots de fleurs Bleu-Ciel accrochés aux façades ? Songer à Zahara de la  Sierra avec son village perché qui se reflète dans les eaux claires du lac situé en contrebas ? Et le mur blanc crépi grossièrement à la chaux, sa hauteur, sa face aveugle, ne nous transporteront-ils devant ces majestueuses Alcazabas, ces forteresses étincelantes, sises tout en haut de leurs collines, comme à Grenade, à Malaga, à Mérida ?  

    Certes, cette Palmeraie, ces Villages, ces Alcazabas ne sont nullement présents « en chair et en os » à la manière dont un réel nous enserrerait dans les mailles de son effectivité.

   Mais c’est bien la vertu du langage que de partir d’un mot et de jouer avec la constellation lexicale qui l’entoure de ses orbes multiples.

   Mais c’est bien la vertu de l’imaginaire que de faire se succéder des myriades de représentations à partir d’une seule.

   Mais c’est bien la vertu de la Photographie, surtout lorsqu’elle est vraie, que de poser devant nous le vaste musée où se donneront à voir les images-sœurs, les réverbérations de ceci même qui ne vient à notre rencontre qu’à s’essaimer, qu’à rayonner, qu’à ouvrir la dimension inépuisable d’une sémantique active, lieu même où la rencontre de notre être propre avec le divers qui l’entoure connaît l’espace de sa révélation.

   Donc « L’Homme de la fine Mesure » est celui dont l’œil, exercé à opérer des choix, sait intuitivement ne retenir du paysage que le vocabulaire strictement nécessaire à son énonciation. Ces quelques simples et rares voix qui s’en détachent, créent les harmoniques au gré desquels se déclinera la polyphonie des tonalités dont notre attente est toujours en quête afin que, s’ouvrant aux dimensions d’un Monde dilaté, notre esprit lui-même, par effet de simple mimétisme, puisse voir dans la goutte d’eau, la pluie ; dans la pluie, le nuage ; dans le nuage, la vaste étendue océanique sans laquelle ni eau, ni pluie, ni nuage n’existeraient, pas plus que nous n’existerions, simples coléoptères cloués sur la planche de liège de l’entomologiste.

 

Car vivre n'est nullement végéter

et s’enclore dans l’enceinte

de son propre Soi,

mais, telle la Belle Image,

saisir le sens du dehors et,

le ramenant à Soi,

s’accomplir en

tant que ceux

qui questionnent.

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
14 juin 2023 3 14 /06 /juin /2023 07:58
L’Insondable Présence

« Femme assise »

Barbara Kroll

 

***

 

   Comme rien ne fait encore sens à rencontrer pour la première fois cette image, il faut se résoudre à en parcourir la surface, à en interroger l’obscur, à en traverser le clair, à en décrypter les lignes comme si cette marche hasardeuse, sinon aveugle, pouvait à elle seule nous conduire en-deçà-au-delà de son apparaître, là même où cela commence à se dévoiler, là même où se lève un bruit de source qui pourrait bien être son origine, du moins un index pointant en direction de l’éclaircie d’un mystère. Car, ce que nous savons, plus ou moins confusément, c’est que le réel en sa native nature est pur secret, profond ésotérisme, dissimulation de sèmes dont il nous faut venir à bout. Ou tenter de le faire. S’en exonèrerait-on et l’on ne connaîtrait du Monde que quelques unes de ses rares manifestations et l’on ne possèderait de Soi qu’un fragile fil d’Ariane qui, à tout instant, menacerait de se rompre. Nous sommes si proches de l’énigmatique présence d’un labyrinthe aux murs de verre en lesquels notre image pourrait se perdre qu’il nous faut, sans délai, interroger ce-qui-fait-face : voir le visible de manière à ce que l’Invisible, l’Étrange en leur aporétique figure libèrent notre conscience du poids d’en affronter la possibilité même.

   Le fond, est-ce le Néant lui-même en sa nuit première ? le fond est nocturne où tout pourrait s’abîmer si notre regard persistait à en vouloir percer la troublante énigme. C’est la Nuit, certes la Nuit Souveraine, mais la Nuit en laquelle le Monde et nous-mêmes nous confondons au point de nous rendre illisibles : le Monde aussi bien que nous, tremblantes Esquisses fardées des plus confondantes ténèbres. Puis, à droite, jouxtant la suie nocturne, un végétal, ou ce qui lui ressemble, s’élève comme pour témoigner d’une possible vie, d’une hypothétique génération. Or qui pourrait donc croître dans cette zone de dense irréalité ?

 

Une figure extra-humaine ?

Un animal fantastique,

 Licorne ou bien Centaure,

ou bien Gargouille, ou bien Gorgone,

tellement de sombres silhouettes

 tapissent le rideau torturé

de notre imaginaire ?

 

   C’est un peu l’essence du clair-obscur que de nous révéler des formes ambiguës que la pénombre reprend en elle, une manière d’Amour se lève qu’une immédiate polémique vient gommer, soustraire au piège toujours tendu de notre désir.

   Puis une grande aire blanche identique à un champ de neige, une zone que la blancheur rend anonyme au motif que nulle altérité ne vient en rythmer la présence, que nulle différence ne fait surgir quelque chose qui s’en détacherait, par exemple un oiseau confirmant son être surgi d’un ciel morne d’hiver, juste l’arabesque d’une aile donnant corps à l’air qui en supporte la venue. Certes, un regard un peu plus appuyé, un regard inquisiteur ne tarde guère à faire sortir de toute cette torpeur visuelle quelques formes qui se confirment en leur être tout en procédant à l’émergence du nôtre.  Certes, il y a l’étendue indolente, atone, d’une couche dont on se demande si, jamais, elle n’a accueilli le moindre corps, n’a abrité le songe le plus étroit. Une couche si peu présente à elle-même, un genre de flocon perdu dans l’immense ciel d’une banquise sans attache.

   Certes, il y a un sol, nullement un sol de fondation ou de fondement à partir duquel quelque Être pourrait prétendre faire phénomène, bien plutôt le visage du vide, de l’indécision, d’une indétermination qui, jamais, ne connaîtrait la limite qui pourrait le porter à lui-même, ce visage, dans un genre de certitude. Certes, il y a bien, mais dans l’approche la plus incertaine,

 

cette vision ectoplasmique,

cette vibration de corps astral,

cette manière de transe médiumnique

 

   dont même un esprit éclairé aurait le plus grand mal à figurer les contours, à nommer la « présence » et alors, dans le plus grand trouble, ce seraient des mots tronqués, des énonciations aphasiques, des bégaiements, des reprises car, comment nommer l’Innommable, comment substantiver l’Irréel, comment proférer alors que la bouche est clouée au silence ? Ceci veut signifier l’abolition de la Parole, cette essence la plus haute par laquelle l’Humanité accède à son Être et peut rayonner, ici et là, dans toutes les mesures de l’Espace, dans toutes les stances du Temps.

   Voyez-vous, combien le Langage est maladroit à faire, dans l’Irréel, une découpe que ne viendrait confirmer nul élément concret situé dans l’horizon humain. Ceci, cet Informel, ceci, ce Non-encore-venu-à-l’Être, cette manière d’Illogisme, de contrariété du Principe de Raison, quel nom lui donner qui ne serait pure perversion des mots ? Comment ?

 

« Femme-venant-à-Soi » ?

« Femme pré-logique « ?

« Femme antéprédicative » ?

« Retenue avant la libération » ?

« Étincelle avant la flamme » ?

« Silence précurseur du Dire » ?

« Brume songeuse

avant-courrière de l’Être » ?

 

   Comment mieux exprimer l’embarras dans lequel nous nous trouvons, nous Hommes de Parole que nulle Parole, momentanément, ne vient confirmer en leur Être ? Il nous est intimé l’ordre de nous y retrouver au centre même de ce chaos qui, pour devenir fondateur, a besoin d’une éclaircie, d’une désobstruction de tout ce fatras qui se nomme non-sens, qui se nomme aussi absurde, qui se nomme encore déréliction.

    Certes, nous ne sommes nullement égarés au sein de notre propre Être au point de n’avoir pas reconnu une Esquisse Féminine en sa toute première candeur, en toute sa réserve qui la pose telle la Discrétion-même, Elle diffère si peu de Soi, sa main est un geste qui vient obturer son visage, un bras est replié vers une féminité dont elle assure précieusement la garde, les jambes sont croisées qui, elles aussi, paraissent les gardiennes d’une virginité, d’une venue à l’Être sur le mode du silence, peut-être de l’appréhension, peut-être la tentation l’anime-t-elle en sourdine de rejoindre ce Néant dont elle vient, dont elle voudrait éprouver le coefficient de totale Nullité.

 

Elle est Elle sans être Elle

 

   Certes la formule est étrange, laquelle ne manquera d’étonner les Êtres épris de matérialité, entièrement alloués à la concrétude la plus effective. Mais nous pensons que ces Lecteurs pareils, en quelque sorte, à la solidité d’un roc, auront déserté notre prose bien avant que d’être arrivés ici, à cet endroit où, peut-être, un nœud pourrait se dénouer, une éclaircie advenir dans l’ordre de quelque compréhension. Du moins un essai.

    Elle, nous l’avons nommée Elle, à plusieurs reprises et, du reste, nous aurions été bien en peine de prédiquer plus avant qui-elle-est ou qui-elle-n’est-pas, tellement l’énigme qu’elle nous pose est massive, Œdipe face au Sphinx en quelque sorte. Alors, comment nommer ce qui nous interroge et nous fuit avant même qu’un acte de nomination adéquat ait eu lieu à son sujet ? Pourrions-nous dire, à la façon germanique : « Es gibt Sein », « il y a Être », pour indiquer un lieu, une position, une localité, un évident « il y a », bien plutôt qu’une réalité ontologique, « Être » ? Combien nous sommes dans l’embarras pour faire venir au langage « cette vision ectoplasmique », comme indiqué plus haut. Il faudrait, en tout état de cause, user d’un néologisme semblable aux « néopronoms »  ou pronoms non genrés, ceux qui indiquent, en quelque manière, l’indéfini, la césure quasiment imprononçable, la jointure symbolique de la dyade humaine, le fléau de la balance se fixant d’une façon totalement arbitraire entre IL & ELLE, dont quelques formes nous sont suggérées par le « Tableau synthétique des néopronoms non binaires » d’où nous ne prélèverons, d’une manière tout à fait arbitraire, dictée plutôt par des motifs esthétiques et euphoniques, qu’une courte série telle que donnée ci-après :

 

iel, yel, ielle, ael,

 

   dont tout un chacun s’accordera à reconnaître l’originalité, la juste mesure en quelque sorte de ces simples voyelles, la figure condensée, elliptique, au gré de laquelle naît, dans le genre d’une origine, un Être de pure grâce, un genre de chrysalide avant que n’intervienne l’éclosion, que la métamorphose ne trouve sa résolution. Nous opterons, en raison de simple affinités, pour YEL où, sous chaque valeur phonétique, s’inscrit une dimension sémantique.

 

[j]  [ɛ[l]

 

[j] nous dit, en sa fluidité de semi-voyelle, la naissance de quelque chose, une façon d’envol si l’on veut.  

[ɛ] par son ouverture, prolonge ce premier effet, lui donne de l’ampleur, l’assure d’un possible futur, d’un en-voie-de…

[l] par l’élévation apicale que suppose son articulation, reprend en son sein la fluidité première de [j], accentue l’ouverture de [ɛ], réalise une manière de synthèse qui, à défaut d’être accomplissement terminal, totalisation, initie une venue à l’Être dont YEL sera le fondement même, le principe d’une existence future, la survenue au grand jour de cette Imago qui était en attente de son propre déploiement.  

   Certes plus d’un lecteur, plus d’une Lectrice s’étonneront de la hardiesse de l’interprétation ci-dessus proposée. Sans doute auront-ils raison en une première approximation. Cependant, jamais il ne faut oublier que le Langage est la forme essentielle du SENS, toutes les autres significations étant secondes, dérivées et entièrement sous la dépendance des Mots. C’est bien le Mot qui porte en lui toute la charge de sens imaginable, ce mot qu’habite le génie de la polysémie. Et, pour ce qui est des différentes valeurs onomastiques l’on s’accordera sur le fait que le prénom « Yolande » comporte infiniment plus de douceur et de féminité que le prénom « Arthur », plein de rocaille et de rudesse, de masculinité affirmée. Nous sommes aussi déterminés par nos propres prénoms sur le plan de la réception et c’est une chose de se nommer « Yaël » une autre de se nommer « Robert ». Mais nous sommes ici sur le plan de truismes élémentaires.

   La grande qualité que nous trouvons au choix de YEL, réside entièrement dans le fait de la liberté qu’il autorise.

 

YEL est pure élévation de Soi.

YEL est de la douceur du Miel.

YEL est de la légèreté du Ciel.

YEL est simple écho de l’Essentiel.

YEL simple efflorescence de l’Existentiel.

 

   Ici, le jeu de la paronymie incline vers une pure Beauté, que double une authentique Sérénité, que redouble une réelle Félicité. Car, de YEL, nous ne voulons retenir nullement le Fiel qui pourrait en traverser la singulière temporalité. Trop de Cassandres, en notre Monde d’immédiate jouissance, que ne médiatise nulle éthique, trop de Cassandres donc viennent obscurcir le ciel de pure évidence qui s’ouvre à nous si nous savons le regarder avec la justesse, avec la lumière du déploiement, avec un étonnement mêlé de merveilleux.

 

Oui, notre monde est désenchanté.

Oui, notre Monde ne sait plus rêver.

Oui, notre Monde ne se connaît

plus comme Monde,

seulement une course en avant

 aveugle, obstinée, qui ne parvient plus

à saisir la consistance tragique de sa chute.

  

   De la possible Chute, il faut se relever. Des mors du Nihilisme, il convient de s’affranchir. Du piège de la déréliction il faut nous exonérer. Certes, ceci ressemble à un discours prophétique, à l’énoncé d’une Profession de Foi. Certes, ceci ressemble à l’appel d’une Religion. Å une « religion », sans doute, mais dans sa valeur étymologique de « recueillir », « relier », nullement dans l’aspect de croyance et de dogmatisme qui lui sont naturellement attachés. « Recueillir, relier » suppose avant tout notre propre inscription dans le creuset du SENS, aussi bien celui qui nous est intimement familier, aussi bien l’entièreté des significations du Monde avec lesquelles, nécessairement, nous sommes en lien.

 

D’une manière essentielle,

être soi, c’est être sensé,

au pied de la lettre,

c’est-à-dire être touché,

fécondé,

métamorphosé

par le Sens.

   

   Et puisque, jusqu’ici, nous n’avons guère pratiqué qu’une manière de jeu onomastique tout autour de l’Étrange Figure ébauchée par Barbara Kroll, autant continuer afin de n’en nullement épuiser le sens, du moins en approcher la subtile essence. Notre choix de YEL n’est pure gratuité au simple motif que Tout dans le Monde se tient, que ce monde est le centre même d’un constant jeu herméneutique dont nous figurons l’une des possibilités. En appelant, de nouveau, à la notion de paronymie et, dans une matière d’étoilement, autour de YEL nous ferons surgir toute une constellation signifiante telle qu’évoquée par les beaux titres des livres d’Edmond Jabès, écrivain dont l’œuvre porte le sceau irréductible de son identité juive, sa méditation poétique consistera en une réflexion sur l’exil et le silence de Dieu. Son œuvre entière sera marquée par le recours à un discours apophatique, autrement dit placé sous la bannière de l’indicible, de l’ineffable, de ce qui, par nature, dépasse aussi bien l’entendement humain que ses possibilités langagières. Donc YEL que, pour notre part, nous avons voulu qu’il ou elle se plaçât sous le secret de quelque indétermination, en réalité une sorte de liberté originaire, nous l’inclurons dans la pléiade jabésienne que constituent les beaux noms de

 

YAËL

ELYA

AELY

   

   dont nous remarquerons qu’ils sont tous constituée de quatre lettres, à l’instar du nom DIEU, dont nous pointerons encore l’étonnant jeu alchimico-langagier lequel, dans le mystère de l’athanor, a métamorphosé chaque mot selon les permutations des mêmes lettres, comme de successives vêtures qui, sous un aspect formel différent, décriraient le visage d’un seul et même Être. Une Essence identique jouant à distribuer, à l’intérieur du mot, ses « pions » selon des « fantaisies » successives. En réalité un SENS unique, un genre de vérité-caméleon se donnant de telle ou de telle façon selon la lumière du jour, ce qui se nomme « chromogenèse » au plan du phénomène lumineux, ce qui se nomme « herméneutique » au plan des variations successives de la Langue.

    Donc avec ce qui, précédemment, a été nommé « constellation », dont la figure topologique pourrait prendre l’apparence suivante

L’Insondable Présence

   Nous remarquerons la presque analogie des Quatre Noms. YEL, cependant, demeurant en retrait puisque lui fait défaut le lettre « A » afin d’être en conformité avec les Noms qui gravitent autour de sa présence. Que signifie cette incomplétude, ce manque-à-être, sinon peut-être une manière d’antériorité, de plus proche de l’originaire, d’encore plus matriciel, comme si, encore si peu engagé dans l’Être, un mouvement de retour vers le commencement de la génération pouvait être envisagé. Dès lors, comment faire apparaître sur le plan de l’écrit, par un simple phénomène d’énonciation langagière, cet indicible qui, toujours nous met dans l’échec d’en rendre compte ? Dès lors, comment rendre sensible sur le plan graphique, ces presque équivalences pré-oncologiques ? Dès lors, comment porter à la présence, fût-ce au travers de la métaphore ces Êtres de tulle dont l’inconsistance est la texture même ? Bien évidemment, ces questions n’appellent nulle réponse et Dieu, pas plus que Yaël, Yel, Elya, Aely ne nous soulageront de l’inquiétude de vivre et de convoquer, ici et là, des Noms, des Images, des Songes qui, faute de nous apporter des certitudes, fourniront quelques provendes cathartiques à notre insatiable boulimie de connaître.

   « Femme assise », tel est le titre en guise de constat dont cette œuvre est censée nous fournir le chiffre. Le traitement de la peinture, comme toujours fait de rapides effleurements chez cette Artiste, ne nous donne qu’en apparence, selon le mode de l’illusion ou bien du rêve éveillé, ce qui, en toute saisie première, n’est Femme que par privation, n’est assise que par défaut. Son existence concrète n’a rien d’une certitude et c’est en ceci, toute cette confusion qui émane d’elle et de son paysage proche qu’elle nous rend libres, nous-les-Voyeurs qui ne voulons faire de nos yeux que des faisceaux interrogatifs, de nos corps des radeaux de désirs au large de qui-nous-croyons-être.

 

Peut-être, ne sommes-nous,

nous aussi, que des Êtres

qui bourgeonnent, vacillent

et gravitent autour de ce Rien

qui se nomme « Monde » ?

 

 

 

 

 

 

 

           

Partager cet article
Repost0
7 juin 2023 3 07 /06 /juin /2023 08:47
Cette douce inclination à l’Être

 

Esquisse : Barbara Kroll

 

***

 

   Vous, que l’Artiste a nommée « Esquisse », il me plaît de vous envisager sous la forme encore vacante, encore inaccomplie d’un Être-en-voie-de-devenir, à moins que cette forme « extra-humaine » que, me semble-t-il vous nous présentez, ne soit en réalité celle du parfait accomplissement, nous avons tellement de mal à imaginer ce qui, hors-de-Nous, nous pose problème, sinon énigme. Nous, êtres de chair, sommes si intimement reliés à la concrétude de notre roc biologique que nous nous trouvons bien en peine d’imaginer quelque « existence » qui nous déborderait, dont l’excès, la puissance nous réduiraient à Néant en quelque sorte. Vous aurez remarqué la Majuscule à l’initiale de « Néant », ce qui veut signifier le Non-Être, la pure Vacuité, le Silence avant l’émission de quelque parole. Comme je l’évoquais à l’instant, c’est bien notre chair qui fait de nous des présences terrestres plus que terrestres, manières de berniques soudées à l’assurance de leur rocher sans qu’il soit envisageable, en quelque manière de s’en détacher, comme si Bernique était une partie de Rocher, comme si Rocher n’existait qu’à supporter la présence de Bernique. Tout un enchaînement de causes et de conséquences, tout un emboîtement de logiques successives affiliées aux logiques contiguës. Si vous voulez, une aliénation naissant et produisant une autre aliénation.  Certes le paysage n’est guère réjouissant mais jamais la Vie ne nous a demandé notre avis sur les raisons mêmes de notre présence, sur les qualités de cette dernière, sur les multiples souhaits que nous pourrions formuler à son égard. Ceci se nomme Destin et les Moires nous toisent du haut de leur inflexible volonté.

   Mais il nous faut parcourir cette image, lui donner sens si possible et, en son revers, chercher, peut-être, les stigmates du non-sens, encore qu’il nous serait possible, entre ces deux possibilités extrêmes de ce qui signifie et de son autre, d’inventer une catégorie intermédiaire qui serait un genre de méta-réalité en laquelle nous pourrions, selon notre fantaisie et nos caprices, loger nos fantasmes, nos souhaits les plus chers, les bigarrures de notre imaginaire, les pliures infinies de nos rêves. Cette « ontologie » d’un nouveau genre signerait-elle notre liberté ou son contraire ? Il ne nous appartient nullement d’en décider au motif que c’est de l’Inconnu, de l’Impalpable, de l’Invisible de l’Informulable que nous appellerions au chevet d’une conscience torturée. Oui, « torturée » car il faut être sous les fourches caudines d’un feu intérieur pour aller porter sur de nouveaux fonts baptismaux ce genre de « songe-creux » qui n’aurait d’effectivité que son flou, de certitude que les sables mouvants sur lesquels il s’édifierait.

   Mais  un genre de Vérité médiane - peut-être la seule qui soit -, nous installerait-elle à mi-distance des Choses, dans une sorte d’irisation à la Turner, de floculation impressionniste, de brume diaphane qui, en réalité, seraient de même nature, de même tissage que notre corps devenu éphémère, flottant dans un éther sans nom ni consistance, dans une nébulosité qui serait, tout à la fois, notre intime réalité et cet extérieur qui, par un effet de simple porosité, nous rejoindrait à la façon d’une naturelle gémellité. Épreuve d’une neuve Temporalité, nous serions, tout à la fois, cette réminiscence de souvenirs anciens venant s’entrecroiser avec les mailles d’un Présent sans contours, venant s’emmêler avec les vapeurs d’un Futur indéfini. Quant à notre Espace, il n’aurait guère de coordonnées fixes, conventionnelles, nous situant en la même seconde, aussi bien sous la touffeur des Tropiques que sous les frimas de la vastitude Boréale. Comment alors définir l’Indéfinissable qui serait la ligne de notre nouvel horizon ? Comment cerner ce qui, par définition, n’aurait ni début, ni fin et dont les limites seraient, précisément, le sans-limites ?

   Å cette fin nous n’avons que le Langage qui découpe le réel de telle et de telle manière mais pour autant ne peut que rarement coïncider avec lui. C’est ici l’irréductible différence entre la Parole et ce qui est posé là devant nous, qui résiste, se cabre et parfois refuse qu’un acte de nomination en définisse l’être. Alors nous avons recours aux images, aux métaphores, aux analogies et nous sentons bien l’inadéquation entre ce que le regard perçoit et ce que les mots disent de ceci même qui est vu. Il y a donc un inévitable hiatus entre cette Montagne (qu’elle soit Mont-Blanc, Sainte-Victoire ou Kailash) qui s’inscrit dans le champ de notre vision et l’acte de nomination qui tente d’en rendre compte. Or, « hiatus », étymologiquement, veut dire « s'entr'ouvrir, être béant », donc dessiner la faille qui est intimement nôtre puisque c’est bien nous qui essayons de parler de la Montagne, de la faire venir en présence, de réaliser son irréalité même. Car, si dans notre esprit le réel se livre en l’entièreté de son être, ceci n’est que pure affabulation, songe de Grand Enfant, comportement magique qui postule l’évidente performativité de son Langage : « je dis La Montagne = j’existe la Montagne ». Comme si de l’une, la Parole, à l’autre, la Montagne, il y avait naturelle liaison, homologie en quelque sorte. Or si l’énonciation a bien pour tâche de convoquer devant la conscience la chose qu’elle nomme, il y a cependant « loin de la coupe aux lèvres » et la Montagne dont nous proférons le nom n’est nullement le calque de nos mots.

   Entre ces deux réalités, une faille, un abîme dont notre Condition Humaine est l’évidente réplique. C’est bien en nous et seulement en nous que bourgeonne et finit par se sédimenter l’aporie constitutive qui installe une franche et définitive ligne de césure entre ce-qui-est-nous et ce-qui-n’est-pas-nous. C’est l’indication de notre finitude, tout comme la finitude des Choses : nous sommes des êtres dont le péril de vivre connaît, un jour ou l’autre son épilogue. Et puisque nous sommes des êtres de l’intervalle : intervalle entre nous et le Monde, intervalle entre l’aube et le crépuscule, intervalle entre notre Naissance et notre Mort, nous ne pouvons nous recommander que de cette continuelle indécision, de cette consistance de lisière, de cette vacillation de clair-obscur, de cet écart entre les mots qui, s’il est condition de tout sens, est aussi la figure d’un vertige qui s’installe dans les trous du Langage et nous place face à la contradiction que nous sommes nous-mêmes, une irrésolution qui cherche le lieu de sa résolution, une indétermination qui est en quête de son processus de déterminité.

Nous sommes toujours

en voie de…,

en chemin pour…,

en attente de…,

   nous ne sommes que points de suspension et le suspens est le rythme diastolique-systolique, le battement ontologique, un inspir que suit un expir, un inspir que suit un expir, comme si cette antienne récurrente, obstinée, était constitutive de notre paradoxale et clignotante présence.

    Et ici, tel que le suggère le titre, nous sommes toujours en instance d’être, jamais totalement accomplis, bien plutôt porteurs d’une « douce inclination à l’Être » que possesseurs de cet Être qui toujours annonce son nom à la mesure de son infini voilement. Il nous faut donc nous contenter, tel le Colibri devant le pistil chargé de pollen, de voleter, de vibrer, d’approcher, de poudrer son bec d’un sublime nectar à défaut d’en faire notre bien définitif. C’est la relativité qui nous habite, non ce mystérieux Absolu dont, parfois, au cours d’une promenade dans la Nature, à la lecture d’un Poème, à la contemplation d’une Œuvre d’Art, nous percevons le rapide flamboiement, puis tout s’évanouit, l’Absolu se retire de la même façon que nous nous retirons en nous, au plus profond de cette chair qui est le don unique qui nous a été fait, mais de manière provisoire.

   Å regarder « Esquisse », à nous regarder au plein même de notre authenticité, à extraire du réel sa charge de sens, il nous faudrait inventer les conditions, non d’une ontologie (l’Être sera pour plus tard), mais d’une pré-ontologie, d’un antéprédicatif des Choses, d’une vision antérieure à la possibilité même d’une Essence. Autrement dit, se situer à la jointure de l’Être et du ne pas Être, tel qu’énoncé dans la tirade d’Hamlet, autrement dit affronter ou bien esquiver le tragique qui, toujours, se donne comme l’espace constitutif de l’Homme. Car il s’agit bien d’une équivalence :

ou bien notre Être n’est pas

et demeurer hors existence,

pris dans les mâchoires du Néant,

c’est Tragédie.

Ou bien notre Être est

venu au jour de la présence

et la factualité, l’immanence,

l’absurde de l’existence

sur le mode du « On »,

et c’est Tragédie.

Ce qui revient à énoncer

l’équivalence signifiante

de l’Être et du Non-Être.

   Il faudrait donc, en quelque manière, s’adonner à l’Étrange en sa plus grande verticalité, se tenir sur le bord de la margelle, vivant à-demi dans la clarté, à-demi dans l’obscur au fond du puits. Ce qui, précédemment s’énonçait sous la forme métaphorique de l’Intervalle, du Clair-Obscur, de la Lisière, du Suspens.

Intervalle entre Origine et Destination.

Clair-Obscur, une fois Positivité, une fois Négativité.

Lisière tel un songe, tel l’onirisme, entre Éveil et Torpeur.

Suspens entre Extase et Enstase.

   Ce qui ici est décrit est une intenable position entre ne pas exister et exister. Bien plutôt une posture théorétique, une figure Métaphysique dont nul portrait ne pourrait être tracé qu’au risque d’en défaire la fragile trame. Car, en vérité, il s’agit bien d’un genre d’ébriété, d’illucidité, de vertige, de tremblement, d’opalescence impossibles à définir, à cerner, une sorte de reflet à l’infini dont nul prédicat ne pourrait rendre compte. N’Être nullement Soi, mais plutôt, d’une façon irrésolue, en-deçà, au-delà, dans le mouvement même, dans le passage d’un état à l’autre. Bien évidemment ceci se situe au mieux dans une zone pré-logique, dans une perspective archaïque où les fonctions limbiques et reptiliennes n’arrivent pas encore aux premières lueurs du néocortex. Manière de transition entre l’Erectus et le Sapiens, entre l’anatomique-physiologique et le concept.  Entre la Pierre et la Plante. Entre la Plante et l’Animal. Entre l’Animal et l’Homme. Lieu du « Entre », qui indique cet espace innommé de l’oscillation située dans l’intervalle du Profane et du Sacré. Entre l’Animalité et l’Humanité.  

   D’une façon strictement concrète, nul ne pourrait rencontrer cette bizarrerie, manière de fléau de la balance : sur un plateau le Non-Être, sur l’autre, lui faisant face, l’Être. La logique y « perdrait son Latin ». Or, le réel, parfois faut-il l’halluciner, se déporter de lui, prendre de la distance afin que, de ce recul, puisse surgir quelque question innommée. Nous pensions nous être absentés de l’image, avoir laissé « Esquisse » à son propre sort, quelque part en un lieu de pure nullité.

   Mais il nous faut prendre appui sur qui-elle-est ou bien, plus modestement, tente d’être, cherchant à la relier au parcours théorique jusqu’ici tracé. Déjà, au premier regard, le massif de la tête est énigme, la forêt de la chevelure évoquant une Nuit initiale, un Néant dont elle pourrait provenir. Et le visage, le porte-emblème de l’Être, l’épiphanie humaine en sa plus belle et évidente monstration, voici qu’il se retient comme si, venant au monde, il s’en absentait aussitôt. Bien plus que visage, nous le rencontrons tels ces masques de carnaval qui sont le mystère même de la Ville des Doges. Ces masques, jamais il ne faut les regarder telle la fantaisie d’un Carnaval où tout un chacun se rendant anonyme, le Pauvre comme le Nanti, quelque miracle de la rencontre peut s’accomplir et déboucher sur une légende contemporaine. Il y a bien plus et ceci même se rend visible dans l’interprétation qu’en donne l’Artiste Allemande. Ici, d’une manière évidente, l’Être-en-voie-de-devenir, l’Être sur le point de se jeter dans les remous de l’existence, l’Être donc hésite et se « retire sur la pointe des pieds » si l’on peut oser cette métaphore aussi indigente qu’éclairante. Car, comme il a été exprimé précédemment, l’Être est toujours en retrait de l’exister, dans cette zone floue où il nous fait signe tel un étonnant sémaphore, seul son mouvement apparaît, nullement qui-il-pourrait-être s’il décidait jamais de surgir à même le monde, de s’y abîmer en quelque sorte.

   Tout, dans cette œuvre, est de l’ordre de l’esquisse, c’est-à-dire que tout se retient sur le bord d’une possible signification, quelques sèmes s’allument ici et là qui fouettent notre curiosité mais s’arrêtent toujours avant même d’être clairement identifiés. Tout y est toujours en réserve. Tout y est en pré-formulation. Tout y est amorcé dans la suspension de son propre processus. Et c’est cette constante donation en retrait qui est la véritable nature de cette toile que l’on nomme en anglais « work in progress », « travaux en cours » selon la traduction littérale. Ce qui suppose un genre d’activité sans but encore clairement déterminé, une tâche infiniment recommencée qui semblerait correspondre au statut même de l’Être en constant réaménagement selon les multiples et infinies guises dont son essence est constituée.  L’Être est bien du genre de cette indétermination qui se nourrit de son propre procès car tout achèvement supposerait son effacement à jamais. Observant l’épanouissement de la rose, son être, autrement dit sa floraison, son éclosion, seul ce mouvement de venue à la Chose est perceptible, autrement dit l’étant-Rose dissimule en ses formes et pétales le secret qui anime le dépliement de sa corolle. De même « Esquisse » ne peut en aucune manière être saisie d’une façon nominale, comme si le fait de prononcer son nom nous la livrait dans la totalité de-qui-elle-est. « Esquisse » en tant que « work in progress », est seulement assimilable à la forme verbale, autrement dit nous la saisissons dans le présent de l’image, nous y devinons son passé, nous supputons ce que pourrait être son futur. Donc des stances successives, des stations dans l’être, des postures, des effectuations, jamais ce total accomplissement qui nous l’offrirait sans reste.

   Tout ceci que nous dit l’image. Les bras esquissent une ébauche de geste, nullement la fin d’une action qui trouverait confirmation de son être. Et cette robe à la teinte pastellisée, aquarellée, elle est si peu visible, une consistance d’eau de lagune (comme à Venise), un ciel d’aube non encore venu à lui, une teinte qui se cherche à défaut de se trouver, un bleu qui grésille d’Aigue Marine à Dragée avec quelques applications légères d’Azuré, enfin un chemin de native irrésolution qui laisse « Esquisse » au destin qui est le sien, à savoir devenir et devenir encore jusqu’au point dernier de sa finitude. Et ces jambes qui évoquent bien plus l’écoulement d’un fleuve anonyme plus qu’une chair humaine qui se livrerait au soin de la marche ou au jeu de la séduction. C’est bien l’en-voie-de, dont il a été parlé qui se montre ici tel le seul chiffre lisible de cette œuvre en cet instant de son énigmatique parole.

Après cette rapide évocation formelle, que dire sinon méditer à nouveau sur cette « méta-réalité », sur cette « ontologie d’un nouveau genre », sur ces « irisations-floculations » dont nous souhaiterions qu’elles ouvrent l’espace d’un nouveau regard sur les Choses qui viennent à nous avec leur opacité alors que nous les souhaiterions transparentes tel le verre, translucides telles les ailes de tulle des Demoiselles, ces magnifiques insectes dont l’être si diaphane se confond avec la trame invisible de l’air, avec l’inconsistance de l’eau, avec le cristal du songe dont on les penserait constitués.

   Il y a, chez « Esquisse », un flottement exquis qui nous la rend précieuse, ce que n’aurait pu faire la certitude nettement affirmée de sa présence. C’est de cette vacillation, de cet ondoiement qu’elle tire son entier coefficient de fascination. Et, paradoxalement, par simple effet d’aimantation, nous la rejoignons en sa posture translucide comme si, notre évanouissement rejoignant le sien, nous étions devenus, nous aussi, des Êtres-se-constituant, des Êtres-en-chemin observant la Vie depuis l’illisible figure d’un promontoire cerné de nuages. Elle, « Esquisse », « Nous-les-Quidams », avons la souple, éphémère et fragile texture de ces nuées qui se confondent avec le ciel, comme si notre destin le plus apparent était de sombrer à même ce qui nous fait face, buée se dissolvant à la surface du miroir.

    Nous, en tant que Voyeurs aux yeux ourlés d’incertitude, Elle « Esquisse » qui ne fait sens qu’à s’absenter, nous sommes sur le seuil d’une compréhension nouvelle de-qui-nous-sommes ou peut-être de-qui-nous-ne sommes-pas, étrange équivalence de la parution et de son contraire. Y a-t-il quelque motif tragique à se situer en cet étrange entre-deux, à ne se sentir exister que par défaut, simple image se formant et se déformant dans le bain révélateur du bain photographique ? Simples sels d’argent que les caprices de la lumière façonnent selon leur propre volonté, simple clignotement qui, une fois nous fait Être, une autre fois nous fait Néant. Eh bien non, nous sommes à des lieues et des lieues du tragique, nous en habitons même le revers à l’aune d’une neuve liberté. Nous parlions, il y a peu, quant à la venue des Choses et des êtres au Monde, d’une pré-ontologie, d’un antéprédicatif des Choses, d’une vision antérieure à la possibilité même d’une Essence. Eh bien c’est ceci qu’il nous faut expérimenter sans délai, le fait d’être totalement accomplis en raison même de notre nul accomplissement, ou bien, dit de façon plus précise, de nous éprouver en tant que forme du gérondif, avançant, cheminant, hésitant, sur la voie de l’étance et sur la voie uniquement. En réalité une simple Forme Verbale éprouvant de son intérieur même, ce mouvement de l’Être toujours inapparent et pourtant le seul qui puisse nous conduire au mystère de la Présence.

   Ce que nous voulons telle « Esquisse » en son avenance, c’est être sur-le-bord, avant même que quelque chose comme notre Destin nous fixe à demeure en telle ou telle Chose déterminée qui nous ôterait toute liberté.

  Ce que nous voulons telle « Esquisse » en son avenance, n’être qu’un être de l’Aube, un être d’avant la franche et redoutable Lumière, n’être qu’une simple déclinaison de la Clarté, non la Clarté elle-même en son aveuglante figure.

      Ce que nous voulons telle « Esquisse » en son avenance, demeurer sur la lisière, à la limite, là où se dessine ce cercle lumineux qui délimite la forêt, ouvre la clairière où dansent les flots apaisés d’un sublime clair-obscur.

      Ce que nous voulons telle « Esquisse » en son avenance, nullement le vaste Océan (il y a trop de flux et de reflux, trop de tempêtes en gestation, trop de naufrages, trop d’abysses à la gueule de suie), ce que nous voulons, ni l’Estuaire aux larges rives, ni le Fleuve au cours impétueux, ni la rivière où bondissent les truites, ni le Ruisseau aux écailles d’argent, ni la Fontaine avec son bec de métal qui crache l’eau par intermittences, mais nous voulons être au creux même de notre avenance, la Source en sa venue, la goutte en son émiettement cristallin, la poussière d’eau inaperçue qui contient en son microcosme toute la beauté du Monde.

      Ce que nous voulons telle « Esquisse » en son avenance, la graine, la modeste graine, elle qui dort dans le secret de la Terre et se prépare silencieusement au sublime motif de l’éclosion, à la levée, à la croissance, toutes nominations de l’Être en son déploiement.

       Ce que nous voulons telle « Esquisse » en son avenance, juste la Rose avant même sa maturité, ce superbe Bouton qui pourrait être la métaphore de toute Origine. Avant lui, rien n’était que le Néant. Après lui, rien ne sera que le Néant encore. Être Bouton veut dire assister depuis son pli le plus secret au mystère de la Vie se faisant, de la Vie se déployant en l’échelle des tons, mais dans l’invisible mouvement de l’Être, à peine l’appui des pattes des gerridés sur le miroir de l’eau.

      Ce que nous voulons telle « Esquisse » en son avenance, non le texte (il est trop bavard), non la phrase (sa période est infinie), non le mot (sa présence est encore trop visible), non la lettre (elle est déjà affectée de trop de significations, support de trop de prédicats), seulement, dans le motif de l’avenance, l’écart entre les lettres, le silence avant que les lèvres n’articulent l’une des formes nominales du Monde.

      Ce que nous voulons telle « Esquisse » en son avenance, certainement pas le brasier qui dévore tout, pas plus que le haut feu qui incendie le ventre du poêle, et non plus la danse des flammes dans la cheminée, mais bien plus modestement la merveilleuse étincelle, elle qui tient encore d’une nuit primitive, elle qui ouvre l’espace de toute clarté.

      Ce que nous voulons telle « Esquisse » en son avenance, ni le Noir qui abolit toute parole, éteint toute vision, ni le Blanc qui néantise tout, se retire en son naturel autisme, mais le Gris, le superbe Gris, lui le Messager entre ce qui n’est pas encore venu et ce qui va venir, lui le point de passage du Nocturne au Diurne, lui qui profère à fleurets mouchetés ce qui, plus tard, viendra à la parole afin qu’un Monde se déplie et devienne possible.

      Ce que nous voulons telle « Esquisse » en son avenance, remonter en direction de l’aurore de l’humanité, nous abreuver à la source Grecque, la seule encore capable de nous dire d’où nous venons, cette mesure Orientale, cette Lumière encore bourgeonnante avec, en arrière-plan l’admirable Olympe et le panthéon polychrome de ses dieux et les chapiteaux de ses Temples sacrés.

      Ce que nous voulons telle « Esquisse » en son avenance, être sans délai logés au cœur même de l’antique épopée, être les Héros de l’Iliade et de l’Odyssée, être Ulysse et son légendaire courage, celui qui, incessamment cherche à rejoindre son Sol Natal, autrement dit son berceau, son nid, l’Origine dont il tire ses faveurs et ses mérites.

      Ce que nous voulons telle « Esquisse » en son avenance, être Pénélope, cette admirable mesure hestiologique, la Gardienne du Foyer, celle qui veille sur le feu, sur l’Être, celle qui tisse le jour, ce qu’elle détisse la Nuit, métier sur lequel s’ourdissent les fils de chaîne et de trame  des Hommes et des Femmes : le Destin.

   Ce que nous voulons telle « Esquisse » en son avenance, non être l’Arbre, il est trop haut, trop majestueux, non être les branches, elles sont multiples et s’égaillent dans l’aire libre de l’espace, non être le tronc, il est trop rugueux, trop semé de failles et d’entailles, non être la blanche racine qui se perd dans le sol nocturne, non être la confusion des tapis de rhizomes, mais être la Feuille, la simple et belle Feuille, elle la Médiatrice de l’air, de l’eau, du vent, elle qui ne chute qu’à mieux renaître lorsque la saison l’invité à la fête de l’Être.

      Ce que nous voulons telle « Esquisse » en son avenance, être au Seuil de-qui-nous-avons-à-être, être sur ce mince liseré qui, tout à la fois dit le lieu de notre détermination et encore, en nos refuges les plus humbles, cette indétermination qui nous habite, nous traverse encore comme si, en un instant, tout Espace pouvait être aboli, tout Temps annulé, toute Genèse mise entre parenthèse.

Temps sans temps.

Espace sans espace.

Devenir sans passé ni présent.

   Car, avant d’être Hommes et Femmes en nos essences, nous sommes des êtres du paradoxe, de simples volètements dans la nuit du Monde, de simples brasillements dans le Jour qui se lève et décline, qui sera bientôt Nuit.

Une Nuit se clôt

qu’un nouveau Jour attend.

« Attendre » dans la Sérénité,

tel le mot Fin s’écrivant

à la cimaise de notre front,

nous les Existants

qui ne sommes

qu’à avancer sur l’infini

chemin de l’Être.

  

Partager cet article
Repost0
3 juin 2023 6 03 /06 /juin /2023 08:03
Y a-t-il une vérité Hors-de-Soi ?

 

Barbara Kroll

 

***

 

    Vous êtes là, posée sur le cube de votre fauteuil noir. Vous êtes là, mais y êtes-vous Vraiment ou bien feignez-vous de vous rendre réelle alors que vous n’êtes même pas assurée de votre Être ? Votre posture est, en soi, pure énigme. En avez-vous au moins conscience ? Ne cherchez-vous délibérément à vous rendre mystérieuse, absente à tout ce qui vous rencontre ou tente de le faire ? Vous êtes dans une telle zone d’invisibilité que, peut-être, nulle lumière ne s’allume en votre intérieur qui vous porterait à la clarté ? Ne seriez-vous énigme pour vous-même ? Nul langage ne vous habiterait, nul mot ne produirait son sens dans la meute aliénée de votre corps. Oui, je sais le lieu commun qui nous fait être secret et pures ténèbres pour-qui-n’est-nullement-nous. Le problème de l’Altérité, qui toujours se pose, et nous inquiète, prend la forme obtuse et inapprochable de l’aporie. Par nature, étant inclus-en-qui-nous-sommes (comment ne le serions-nous pas ?), tout ce qui nous est extérieur se vêt du prédicat de l’incompréhensible.

   Mais comment donc peut-il y avoir quelque chose qui diffère de nous, quelque chose qui ne soit pas nous ? Certes cette méditation ne laisse de nous méduser au motif qu’elle nous pose tel le seul Être qui puisse recevoir une justification logique, le Tout Autre n’étant possiblement  qu’une invention de notre esprit, lequel, parfois, livré à la torture de s’exonérer de Soi, ressent ceci comme la plus grande injustice et sans doute à la manière d’une étonnante concrétion de l’Absurde. Nous avons déjà tellement de peine à parvenir à tracer nos propres limites, à les investir de manière adéquate, que la tâche de sortir de Soi, donc « d’en-visager » le Monde (de lui conférer visage) est quelque chose qui est hors-mesure, la question nous terrassant avant même qu’elle n’ait pu trouver le début de quelque résolution.

   Par essence, nous sommes des Autistes en acte, d’étranges Monades que rien ne pourrait traverser, de pures opacités dont nulle transparence ne pourrait se lever. Sans doute en avez-vous remarqué l’étonnante survenue, parti de Vous, subrepticement, une métonymie s’est déployée dont mon propre Ego est devenu l’Unique Sujet. Preuve, s’il en était besoin, de notre confondant statut monadique.

 

On ne parle jamais que de Soi.

On n’est jamais occupé que de Soi.

 On n’est Soi qu’à être Soi.

 

   Oh, ceci n’est nullement désespérant en raison du fait qu’empiriquement, symboliquement, réellement, l’on est logé au sein même de qui-l’on-est et que nulle effraction ne procèdera à notre propre métamorphose, fût-elle acte de générosité, de piété, d’amour. Nous sommes au centre de cette évidence ontologique, Soi-pour-Soi, comme l’écorce est au tronc, l’ongle au doigt, l’étincelle au feu. L’existence est tissée de cet irréductible constat jusqu’en ses plus infimes fragments, jusqu’en son imprescriptible chair. Certes ceci n’est accablant qu’au yeux de ceux qui voilent cette réalité de la taie d’une cruelle cécité. Être lucide n’est nulle malédiction, simplement voir le réel selon ses esquisses les plus concrètes, les plus vraies. Ceci fait signe en direction de la seule interrogation qui vaille :

 

suis-je, en Vérité, autre

 que ce que la lumière

de ma conscience porte

au jour de ma Raison ?

 

   Autrement dit, est-ce que j’accorde, en toute confiance et sérénité, une place à cet Autre qui peut-être n’est « Autre » qu’à la hauteur de mon propre décret ?

     Si je me résous à admettre l’effectivité de l’Autre, ceci suffira-t-il à l’amener en présence et, corrélativement, à me poser auprès de Lui tel l’Être-que-je-suis ? Alors nous serons DEUX, placés en vis-à-vis et notre référence à la Solitude, à l’Insularité se verra du même coup invalidée. Ainsi l’Autre ne serait qu’un effet de ma propre volonté, le simple résultat de mon acceptation. Comme si, me dédoublant, en quelque sorte, Celui-qui-me-fait-face était issu de ma propre chair, tissé des invisibles fils de mon esprit. Mais alors, le problème d’une évidente réciprocité se posant sans délai, je ne serais, à mon tour, que cette Chose (une réelle réification) issue d’un Démiurge qui me serait nécessairement extérieur. L’on voit bien qu’ici, et de manière immédiate, le problème posé n’est rien moins qu’éthique. Si par pure complaisance ou auto-générosité je m’accorde la grâce d’Être, comment pourrais-je, et au nom de quoi, la soustraire à mon Commensal, à mon Frère, à mon Ami, à cet Arbre, à ce Nuage, à cette Eau qui bat au plus profond de l’Océan ?

   Et, bien évidemment, le profil de l’Altérité entraîne la Totalité de ce qui vient s’inscrire dans le champ de ma conscience, aussi bien l’être de chair, l’être vivant que celui, inerte, la poussière par exemple, sur laquelle mes pas impriment le sceau de mon existence. Alors on est l’irrémédiablement livré au Grand Poème du Monde. On le lit, on l’écrit, on se le destine et on en fait le don à l’Autre. Du sein même de la bogue fermée de notre Ego, quelque chose se lève et s’ouvre en direction de ce-qui-n’est-nullement-Soi. De l’Indivis que nous pensions être, voici que tout se dédouble, que tout se réverbère, profère, à la manière de l’écho, Soi se portant au-devant du Monde, le Monde accusant réception de notre présence. Ainsi se dessine, dans la plus précieuse des matières qui soit, cette Parole au terme de laquelle nous témoignons de notre propre Esquisse et témoignons nécessairement de toutes les Autres car toute parole n’est qu’échange, relation, aller-retour ou bien meurt sous sa propre inanité, si elle n’était que pur silence. Le Langage, l’irremplaçable Langage nous place en position de Celui-qui-demande et de Ceux-qui-répondent à ma demande, seul l’effet de réel et sa possibilité s’inscrivant dans cette structure dialogique. Ce que la chair semble devoir occulter, à savoir la présence du Tout Autre, le Langage nous la restitue au centuple, essence de-qui-nous sommes, essence de qui-ils-sont, nos Interlocuteurs, ceux qui s’envisagent sous la forme de l’ALTER EGO.

    Mais, si cette propédeutique est un juste préalable, afin de vous rendre « palpable », si je puis dire, obligation m’est faite, au titre de votre réverbération en Moi, de procéder, en quelque sorte, à votre inventaire. Vous êtes identique à ces présences hautement mythologiques dont il me plaît de dresser le portrait, une stratégie, si vous voulez, d’appropriation de-qui-vous-êtes à l’aune d’une fable qui n’est jamais que la conséquence de ma pure subjectivité, une singularité qui m’isole du Tout et me place au sein même de mon être là où rougeoie le sentiment d’une vérité. « Présences hautement mythologiques », entendez par-là ces genres de Cerbères qui hantent de leur étrangeté la banlieue des Enfers.

   Non que je vous imagine telle cette dérangeante créature à trois têtes avec six rangées de dents, une queue de dragon et des griffes de lion. Nullement quelque attribut qui dirait votre archaïque animalité. Non, votre esquisse baroque se donnerait seulement comme symbolique d’un étrange enfermement à l’intérieur de vos propres frontières. Et, vous décrivant de la sorte, par voie de conséquence, Moi qui vous regarde, j’endosse à mon tour cette tournure si bizarre qui vous détermine. Nous sommes deux simples positions tératologiques dont l’essence est de demeurer en soi, enclos dans l’étroitesse d’une forme sans nom, autrement dit s’abîmant dans la pure négation. Lorsque l’Homme, la Femme désertent leur essence, lorsque, refusant toute altérité, ils s’enferment dans leurs corps sans issue, ils deviennent identiques à ces bêtes sauvages, à ces hyènes au dos fuyant qui hantent les cauchemars les plus éprouvants.

   Notre contemporaine société est assez souvent porteuse de ces emblèmes du non-sens où nul ne reconnaît plus personne, où l’égoïté galopante devient le seul mode d’échange qui surnage, faible et dernière réminiscence des époques qui firent de la Lumière de la Raison l’étendard sous lesquels leur humanité se rangeait. Certes je ne vous placerai nullement sous la bannière de ces tristes individus qui émergent à peine de la plante et s’enfoncent bien plutôt dans l’hébétude d’un minéral qui ne connaît ni son nom ni l’obscur chemin sur lequel ils font du surplace plutôt que d’ouvrir un chemin. Ce n’était qu’une manière qui m’est personnelle de mettre en perspective ces apories qui nous assaillent dès l’instant où, ne se contentant de la croûte du réel on en entame de l’ongle le fragile épiderme, alors le derme se laisse voir à la façon d’une chair révulsée.

   Mais après vous avoir aperçue tel Cerbère montant la garde devant la porte des Enfers (sans doute ai-je forcé le trait), il convient mieux maintenant que je vous mette en vis-à-vis de « L’Acteur tragique » mis en scène par Manet dans sa représentation « d’Hamlet ».

Y a-t-il une vérité Hors-de-Soi ?

   Hamlet, cet archétype du Tragique qui rassemble en lui tout le sombre, le terrible, « l’inquiétante étrangeté » dont l’Humaine Condition est saisie dès l’instant où, abandonnant le tissu chatoyant de la peau du réel, elle se précipite dans l’abime dont on ne ressort jamais qu’amputé de son propre être, vivant moins qu’à demi, remis au sort le plus ténébreux qui soit. Oui, c’est bien ce visage lacéré, labouré d’une étrange malédiction que vous portez au-devant de vous, lequel bien plutôt que de réaliser votre assomption, la sortie hors de-qui-vous-êtes, vous immole en votre geôle de chair, habille vos yeux de deux cercles impénétrables qui vous rendent inacessiblble aux Autres, seulement inclinée en votre for intérieur dont j’imagine aisément qu’il est parcouru d’ombres longues, de corridors tortueux, de douves infinies qui sont l’image d’une conscience abusée par son propre reflet. Tout indique le refuge en vous, le repli, le retrait comme si le monde alentour ne pouvait que procéder à votre sommaire exécution, vous reconduire au Néant dont vous revenez tout droit, les stigmates en sont visibles qui vous soustraient à la considération des Existants, quelle que soit leur condition, qu’elle que soit leur charité, leur magnanimité, leur fraternité en direction du Laissé-pour-compte, du Chemineau, de l’Invisible qui hantent les coursives immenses de la présence. 

    Vos bras sont deux tiges blanches, frêles, irrésolues dont vous supputez qu’elles constituent la barbacane censée vous protéger des assauts du réel. Vos deux jambes longues qui semblent n’avoir pas de fin, croisées l’une sur l’autre dans un geste d’étrange pudeur, vos deux pieds, larges battoirs qui n’arrivent à prendre assise sur le sol, tout ceci dit bien le désarroi qui vous étreint, vous précipite dans les oubliettes sans fond des incertitudes, vous biffe en quelque sorte de l’univers bariolé des saisons de l’âme, des polychromies du cœur, des arcs-en-ciels de l’amour, des scintillements de l’Altérité. Vous êtes pareille au limaçon forclos en sa coquille, un opercule de calcaire, lors de la péride hivernale, en scelle le destin non encore venu à sa forme propre.

   Bien évidemment, ici, je viens de décrire la dramaturgie sur la scène de laquelle, nous Humains nous agitons Tous et Toutes avec nos vêtures multicolores d’Arlequin, nos vices à la Pantalone, nos minauderies à la Colombine, notre élégance à la Rosalinde, notre forfanterie à la Matamore. Ceci qui vient d’être décrit, ce sont nos masques, nos fards, nos maquillages.Il suffit d’un coup de vent du destin pour que tout s’efface. Que nos visages colorés, éclatant de santé et de joie ne se métamporphosent en cette face blême, triste d’un Pierrot subitement privé de boussole. Telle qu’en-vous-même le sort vous a livré au sein de son dénuement, si ce n’est de sa totale nudité, vous nous interpellez, vous figez un instant nos sourires béats d’enfants gâtés, illucides, inscrits sur la courbe d’un trajet lumineux. Que dure la Lumière la belle Lumière. Nous ne sommes nullement pressés de découvrir nos propres ombres, celles qui nous plongent dans une nuit sans espoir.

 

Que vienne l’aube

et l’effeuillement

des sourdes ténèbres !

Y a-t-il une Vérité

Hors-de-Soi ?

 

 

Partager cet article
Repost0
26 mai 2023 5 26 /05 /mai /2023 07:53
Avant d’être arrivé à Soi, Après

Esquisse : Barbara Kroll

 

***

 

   Il y a le Monde, le vaste Monde, avec ses collines semées d’herbe, ses vallées profondes, ses hautes montagnes, les flaques immenses de ses Océans. Il y a le complexe réseau des routes, les nœuds ferroviaires pareils à des énigmes. Il y a les villes tentaculaires, on dirait des pieuvres. Il y a les tours d’acier et de verre. Enfin il y a les Gens par milliers, par millions, Jaunes, Noirs, Blancs, Rouges qui parcourent tous les méridiens de la Planète, ils ressemblent à des essaims fous à la recherche de quelque provende, en réalité à la recherche de-qui-ils-sont. Puis, tout au bout de la chaîne, identiques à un maillon perdu dans l’immensité du Monde, il y a cet Homme que-je-suis, cette Femme que-vous êtes et, surtout le questionnement que nous sommes venus poser aux Choses que nous rencontrons à la manière d’étranges vis-à-vis. Autrement dit, il y a notre confondante singularité faisant fond sur le multiple, le pluriel, le disséminé et, le plus souvent, l’indéterminé au motif que, du Monde, nous ne saisissons jamais qu’une image, n’écoutons que l’une de ses narrations, ne rencontrons qu’un faible et évanescent échantillon de ses créations.

   Certes on peut vivre sans se poser autant d’interrogations, plonger son museau fouisseur dans un rassurant humus, forer son trou de taupe et n’être que pur silence parmi le charivari partout    présent, n’être qu’une forme invisible parmi l’éparpillement des autres formes. Certes, on le peut, au moins virtuellement, nullement réellement puisque, par essence, Êtres-Parlants, comment pourrions-nous nous exonérer de la question, du besoin de connaître, de percer un peu de la légende de ceci même qui nous entoure et ne profère rien, du moins dans une première approche ? Comment pourrions nous opposer au bavardage du Monde notre propre mutisme, notre retrait dans quelque coulisse dont on espèrerait qu’elle nous mît à l’bri des déconvenues, creusât pour nous la niche au sein de laquelle trouver repos et assurance ?

   Certes nous pouvons vivre d’illucidité, comme si nous jouions à la roulette et attendre du Hasard qu’il nous plaçât sur le Grand Échiquier en position de Roi, nullement de Fou ou de simple Pion. Car, fût-on de modeste naissance, au plus profond d’un secret bien dissimulé, nous nous souhaitons en pleine lumière, hissés sur un piédestal, toisant du sommet de quelque Olympe, tels les dieux antiques, les jeux des Hommes et des Femmes au sein du carrousel qui est le leur. On serait dieu et homme à la fois, sans doute demi-dieu, cet étrange composé mythologique se sustentant à deux sources, s’attirant les grâce des Immortels, mais aussi celle des Mortels, pensant puiser à l’aune de ce constant paradoxe les faveurs les plus effectives.

   Jusqu’ici, nous n’avons parlé que d’objets déterminés que l’on peut localiser facilement dans l’espace et le temps, leur assigner des polarités terrestres, les situer sur une échelle de valeur, tâcher de deviner la place qu’ils occupent dans un gradient hiérarchique. En un mot, notre regard nous l’avons volontairement circonscrit dans l’orbe des choses visibles, nous gardant bien d’interroger tout se qui gravite autour, par exemple l’Invisible, le Néant, le Rien, l’Inapparent. Ces mots de haute tenue qui portent en eux aussi bien la possibilité d’une inquiétude, aussi bien les perspectives d’une joie sans partage.

   Or si nous sommes inscrits dans l’ordre de la Présence, nous le sommes tout autant dans l’ordre de l’Absence, du non-encore-venu-à-jour, de l’irrévélé, de l’avant-genèse des Choses et des Êtres. Si la psychanalyse nous met en demeure de nous reconnaître parmi les figures identificatoires du Père-Loi ou de la Mère-Réceptacle, jamais elle n’outrepasse les deux bornes de l’en-deçà, de l’au-delà. Elle se confine à la parenthèse existentielle et même l’inconscient qui pourrait s’extraire de cette lourde contingence, toujours il est ramené à tel événement, tel lapsus à tel accident, tel désir projeté sur une personne en chair et en os.

   Mais est-il bien sûr que notre aventure ontologique se situe exclusivement entre ces deux pôles ? Ne conviendrait-il de franchir ces limites de pierre et de roc, de chercher à apercevoir la sourde pulvérulence qui essaime à l’entour de ce qui nous est familier ? Certes, sommes-nous assurés de notre existence, du moins en théorie, mais notre totalité, notre unité se réduisent-elles à ces pures évidences, à ce qui vient à nous dans la conformité que, d’emblée, nous leur attribuons ? Sans doute notre réassurance primaire se satisfait-elle de ces évidences qui, toujours, sont évidences pour notre sensorialité, essentiellement pour notre regard. Ne vaudrait-il pas mieux pratiquer un décèlement du réel, en ouvrir la bogue, en explorer le chatoyant corail ?

   Ne nous est-il enjoint, d’accomplir le trajet essentiel de notre propre genèse ? Il est en arrière de nous dans la nécessaire nébulosité de notre naissance. Il est en avant de nous dans le champ obscur qui sera ouvert par notre mort. L’image ici présente de Barbara Kroll fait voler en éclat la coque matérielle de la physique et ouvre une brèche dans le mystérieux et l’inaccompli, autrement dit dans ce qui, sous couvert de silence et d’invisibilité, est le moyen le plus immédiat de nous reconduire à ceux-que-nous-sommes, des enfants de la Métaphysique qui connaissent une éclaircie le temps de quelques aventures humaines. Bien évidemment, méditer sur de l’intangible, de l’inapparent est forcément entreprise délicate. Cependant, à cette fin, nous pouvons disposer de trois vecteurs d’approche : l’analogie, la métaphore, enfin l’allégorie. Or, pour nous en tout cas, l’esquisse de l’Artiste entre bien dans ce dernier cas de figure. Pour notre part nous y voyons, quoique dans l’approche, le flou, l’approximation, les principaux traits qui déterminent l’essence humaine, dans ses franges, dans ces halos certes, mais c’est bien là que gisent les fondements de l’aventure anthropologique. Maintenant convient-il d’interpréter, à nos risques et périls. De toute manière toute interprétation est nécessairement située dans l’irréel, l’imaginaire, le plus souvent dans le feu d’une intuition qui, tel l’éclair, dit peut-être la Vérité mais se retire aussitôt dans son cèlement essentiel.

   Cette image est troublante. Cette image nous confine à quelque vertige comme si nous étions soudain placés face à un illisible abîme. Cette image que, pour notre part, nous vivons à la manière de l’emblème de l’avant-Vie, de l’après-Mort, (y aurait-il équivalence, valeurs convergentes, identité en quelque sorte ?), cette image donc tire toute sa puissance signifiante (étrange paradoxe) de ce qui, non-sens absolu, ne saurait avoir quelque signification, à moins que cette dernière ne soit cryptée, ésotérique, nécessitant l’apprentissage d’un code secret. Ce que l’image semble ici poser dans l’ordre de l’évidence, le langage peine à en restituer la fuyante, l’évanescente nature. Cependant nous ne pouvons nous contenter de confier à notre seul regard, à notre sensorialité, le soin de venir à bout des sèmes inaperçus semés ici et là, qu’il nous faut bien essayer d’approcher afin de ne demeurer dans la banlieue d’un sens sans polarité, sans contenu apparent, manière de fable aux mots troués qui disparaîtrait à même son énonciation.

   Ce qui, présentement, est difficile à saisir, ce flottement indéterminé, cet espace de pure vacuité qui oscille indéfiniment entre le non-être et la possibilité d’être. Ces énigmatiques figures (ce sont les nôtres selon l’hypothèse que nous formulons), nous placent face à une aporie constitutive : ne se saisit-on jamais qu’à la manière d’une brume sans consistance, d’une fumée que boirait sans délai un ciel vide ? Ces formes ne sont formes qu’après avoir été, qu’avant même de trouver le site de leur présence. Ces formes ne sont formes que dans la grâce de l’instant. Dès qu’entamée, leur temporalité connaît déjà son déclin. Mais alors, seraient-elles porteuses d’éternité seulement avant de paraître, après avoir paru ?

   Le traitement de l’image, esquisse à peine entamée, biffure des formes naissantes nous installe d’emblée dans le vaste et mystérieux domaine de l’antéprédicatif, de l’a priori, avant même (ou après) que l’existence a trouvé ses propres assises terrestres. Ce qu’il faut en déduire, que ces formes sur le point d’être sont totalement libres de se donner de telle ou de telle manière. Leur fort coefficient d’indétermination leur ouvre tous les espaces, tous les temps. C’est une chair invisible avant même que le mystère de l’incarnation puisse avoir lieu. C’est le silence qui précède le mot comme sa condition de possibilité. C’est à partir du silence que se déploie la pure merveille de la parole. C’est du Trou, du Rien, du Néant du Non-être que l’être tire la nécessité qui le rend visible.

   Certes on a beaucoup glosé sur l’être, sur la quasi impossibilité de « l’en-visager » (de lui conférer une épiphanie, de le rendre « palpable » en quelque sorte), sur le vide adjectival qui lui est intimement coalescent. Sur le plan métaphorique : une sorte de dentelle qui n’exhibe jamais que ses trous, jamais la trame qui en relie l’essence. Nécessairement l’être ne peut se sentir tissé de voiles si arachnéens qu’aucune substance ne pourrait en traduire la supposée forme. Le pourrait-elle et l’être, devenu étant, perdrait tout son prestige et l’étant toute possibilité de faire sens puisque c’est bien l’être de l’étant qui manifeste l’étant et seulement lui. L’être-rose de la rose est son déploiement même, il n’est ni abstraction ontologique, ni pure matérialité parvenue à son terme. Il n’y a accomplissement de la chose qu’au travail inapparent de l’essence qui en nervure la venue en présence. L’être est passage, translation, mouvement dynamique, chemin du repos à l’acte puis repos se ressourçant à une origine constamment renouvelée.

   Les visages à peine marqués, les corps à la limite d’une visibilité sont les témoins oculaires de cette effervescence interne de l’être qui ne bourgeonne qu’à accomplir sa propre genèse en-lui-hors-de-lui, dans cet éternel mouvement de balancier qui, jamais ne le rend visible (il y a être seulement, l’être à proprement parler n’est pas), toujours en retrait, en absence, en effacement et il est heureux qu’il en soit ainsi pour la simple raison que les phénomènes  ne pourraient exhiber leur revers qu’à s’annuler eux-mêmes. Ici se montre de façon nette le hiatus qui existe nécessairement entre la valeur symbolique du langage et la valeur ontologique de ce-qui-se-montre-à-nous. Le langage est purée évocation. Le Réel est pure présence. Et, une fois encore, nous aurons recours à la force de visualisation de l’analogie. Imaginez une pièce de monnaie avec ses deux faces. L’avers porte la Figure, autrement dit le phénomène. Le revers porte le Chiffre, à savoir le prédicat qui détermine le phénomène., en indique la valeur en quelque sorte.  Quant au liseré entre les deux, la carnèle, symboliquement, se montre comme l’espace du déploiement entre être et chose, en même temps qu’il correspond à notre propre espace de compréhension de ce qui vient en présence, à vrai dire bien plutôt une saisie intuitive qu’un échafaudage strictement conceptuel.

   Ces étranges créatures sans contours précis, dont on ne peut réellement savoir si elles sont en-deçà de la ligne ou bien au-delà, cette nuit informe et surréelle, ces teintes qui n’en sont pas, une simple cendre, une pulvérulence qui paraît ne sortir de soi que pour y mieux retourner, tout ceci, cette énonciation à mi-voix, cette figuration à mi-regard, ce flou des lisières, cette hésitation de l’aube, ce fourmillement des choses sur le point d’être, de n’être pas encore ou bien d’avoir été, tracent les contours toujours hésitants, constamment remis en question, ces constants allers-retours dont la Condition Humaine est l’étrange mise en musique. Une symphonie que remanie une fugue, une fugue qui s’élève en symphonie.

 

Et nous les Hommes,

vous les Femmes

qui sommes des

êtres de l’entre-deux.

 

 

Partager cet article
Repost0
21 mai 2023 7 21 /05 /mai /2023 09:17
Qu’en est-il du Rouge ?

Esquisse : Barbara Kroll

 

***

 

   Lorsque votre intuition vous signale un Être de lointaine venue, un Être qui, par le plus pur des hasards pourrait bien se lier au vôtre, ou au moins vous influencer, infléchir le parcours de votre existence, vous n’avez de cesse de vous interroger à son sujet. Alors, dans une manière d’abord un peu chaotique des choses, vous vous demandez la nature de son sexe, la couleur de ses cheveux, la profondeur de son cristallin, l’inclination toute romantique de son âme ou bien, en son opposé, la verticalité d’un rationnel sans faille. Enfin vous vous interrogez sur tout et sur rien, comme si, de vos doutes, de votre constante hésitation, ne devait naître rien moins que le bloc d’airain inaltérable de la réalité. Mais, tout comme moi, vous n’êtes nullement sans savoir que toute réalité n’est qu’illusion, qu’elle se recompose à chaque instant, selon les projections de chaque Individu, qu’elle est perpétuelle métamorphose, réaménagement continu de ces images qui viennent à nous dans une façon d’aimable approximation.  Mais si le réel, par nature, jamais ne peut être saisi, pourquoi alors ne tenter de chercher ce qui en constitue la seule et première trame visible, à savoir le généreux chromatisme du Monde qui vient à nous et sature nos yeux d’une manière d’arc-en-ciel qui confine au vertige ?

   Imaginez un instant ceci : vous êtes le Passager, la Passagère d’un aéronef qui nage en plein ciel, bien au-dessus du souci des Hommes. La Terre est une simple boule qui vous apparaît sous la nuance de Bleu des Océans, sous celle Beige des Terres, sous celle Verte des marais de forêts, sous celle Jaune des chaumes d’été qui poudroient à l’infini, enfin sous celle, belle entre toutes, Rouille, qui confère à l’Automne son inimitable majesté. En réalité, et celle-ci est de l’ordre de l’évidence, ce sont les Couleurs et elles seules qui auront imprimé sur l’écran de votre rétine le sceau merveilleux des choses ici présentes. Vous aurez aperçu la palette d’un Peintre avec ses Terres de Sienne, ses Bleus Outremer, ses Jaunes Orpiment, ses Verts Véronèse, ses Violets Héliotropes. Toute cette variété colorée, certes vous l’aurez vue et il faut croire qu’une dominante aura frappé au cœur de votre sensorialité, ce Rouge si présent dans la psyché humaine. Car, si les couleurs désignent des choses, de prime abord, portant sur elles un regard plus précis, nous ne tarderons guère à nous apercevoir qu’elles sont le support de nos climatiques psychologiques.

   Or, ici, nous n’avons fait l’économie du Rouge qu’à en mieux cerner la substance, à en pénétrer l’essence. Å seulement observer la riche palette des Rouges et déjà se porte devant nos yeux éblouis la multiple et bigarrée Condition Humaine avec ses avancées et ses reculs, ses heures de gloire et ses mélancolies, ses hauteurs où brille l’esprit, ses bas-fonds où végètent et se fomentent ses plus sombres desseins. Certes, toute perception des Formes et des Signes est hautement subjective, liée à notre vécu intime, parfois à nos fantasmes, au théâtre personnel sur la scène duquel s’animent nos projets et espoirs les plus secrets. Pour nous, en tout cas, les déclinaisons de cette belle couleur Rouge se donnent de la manière suivante. Le jeu des « correspondances », lexique baudelairien s’il en est, se décline de la sorte.

 

Å l’atténuation d’un Bordeaux,

correspondent

colère et violences rentrées.

Au rayonnement d’un Écarlate,

sang et principe vital.

Å l’effervescence de Mars,

le pur danger.

Å la déchirure violente de Magenta,

les émotions les plus fortes,

les plus exacerbées.

Au surgissement de Vermeil,

le danger de la Révolution.

Å l’élégance sourde de Cardinal,

la passion, la sexualité dionysiaque.

 

   Vous, l’Apparition-sur-la-Toile, c’est Vous que nous essayons de décrypter au prix d’un laborieux inventaire des différentes teintes qui se présentent à nous. Nous savons bien qu’il y a péril à mésinterpréter, à surinterpréter, à vous dire telle que vous n’êtes pas. De toute manière, vous seriez bien incapable, Vous en premier, de vous définir telle la Venue-au-Monde dont vous portez l’esquisse à la manière d’un don à faire aux Autres, mais sur le mode de la réserve, de la prudence. On ne projette si facilement et sans quelque dommage qui-l’on-est sur le large praticable du Monde. Il y faut avancer à pas feutrés, derrière un masque (la « personne »), regarder par l’étroite fente d’une meurtrière, ne nullement se donner en pâture au regard des Curieux, ne nullement s’immoler dans les méandres de la foule qui ne sont que les linéaments apparents du Néant qui en creuse la mouvante et parfois fascinante effigie.

   Å bien vous observer, à faire votre inventaire formel, vous ne correspondez à aucune des classifications tentées en vue de faire apparaître l’infinie polysémie des Rouges. Ce qu’il faut dire de vous en une prudente approche, le fond de la toile qui déborde sur vous et vous constitue, sans doute à votre insu : des teintes vives d’Anglais que vient recouvrir, dans la nuance, un Garance à peine plus affirmé, puis un discret Nacarat semblable au velouté d’un fragile épiderme, puis quelques touches de Ponceau qui paraissent vouloir tout éteindre dans une manière de pudeur, de sobriété, de réticence en quelque sorte. Faire effraction, oui, mais avec un geste de retour vers l’origine, l’aube virginale, la page blanche qu’encore nulle couleur n’aura fait différer de Soi, un germe en attente d’Être.

   Voyez-vous, toute interprétation hâtive est sujette à caution. On se précipite sur le premier Feu venu, sur le premier Rose Corsa et on leur applique, en toute bonne foi, en toute inconscience, le sceau incontournable d’une définitive signification. Mais reste-t-il autre chose à faire que d’observer au plus près qui-vous-êtes, de vous investir de mots au plus près de votre Vérité (cette gageure !) et, dans l’orbe d’une modestie, de vous esquisser simplement, non telle que vous êtes (ceci est impossible, il y aurait trop de choses à embrasser !), mais telle que vous pourriez être selon les arabesques de notre infinie fantaisie. Voici : Il y a un étonnant paradoxe à vous faire venir au lieu de notre regard. Pour nous il est indécidable de nous prononcer sur le phénomène de votre venue. Est-ce ce Fond Rouge en nuance qui a déterminé votre propre genèse ? Est-ce vous, depuis les pouvoirs de votre Esprit qui avez appelé ce fond qui vous soutient, qui est le prédicat selon lequel vous serez image sur la toile du Monde ?

    Au point où nous en sommes arrivés de notre méditation, vous demeurez largement en-deçà, au-delà de tout ce que le langage pourrait vous attribuer comme valeurs, comme qualifications. Å nous qui tentons de percer votre secret, vous demeurez haute énigme et, à vous qui sondez votre silhouette, à vous ne demeurez-vous transparente, telle la goutte d’eau qui scintille au sommet du brin d’herbe ? Car exister est s’affirmer tel un signe irréfutable qui s’inscrit dans le vaste lexique du Monde. Or, si la gamme des Rouges ne suffit à faire votre inventaire, si les formes hésitent à vous constituer selon une forme vraiment huamine, que nous reste-t-il à tirer en tant que conclusion, si ce n’est que vous êtes une Irréelle sur lequel le Réel échoue à faire fond, que vous êtes pure affabulation, narration non encore venue à son éclosion ?

   Assise telle que vous êtes, chute blanche de cheveux, épiphanie barrée (votre visage a l’étrange consistance des Mannequins de De Chirico), haillons marrons de votre vêture, jambes à peine tracées sur le chemin mondain, quelle bizarre charade nous proposez-vous là, dont nul ne pourrait trouver la solution ? Mais jouons un instant à ce jeu des charades qui, autrefois était si en vogue, arasé qu’il est en nos contemporains loisirs par les images étranges qui surgissent de la Petite Boîte Magique et fascinent tant de Voyeurs, tant de Narcisse qui ne cherchent jamais à voir que leur propre image.

   Jouons donc et souhaitons tirer de cette charade bien plus qu’une fantaisie énoncée à propos de ce réel dont il a été précédemment parlé, dont tout un chacun pense connaître la substance, alors que nul ne serait capable d’en donner la définition.

 

Mon premier est au centre de mon visage

Mon second est l’abrégé de « l’année »

Mon troisième est la fin de « parti »

Mon quatrième est la fin de « briser »

Mon tout est ce qui énonce le Non-Être

 

Solution  NÉ-AN-TI-SER

 

   Voyez-vous, charmante Apparition, non seulement les Couleurs nous ont abusés, non seulement les lignes nous ont embrouillés, non seulement les signes nous ont biffés, mais à tâcher de pénétrer vos plus apparentes ténèbres, nous nous sommes réduits au silence, nous avons posé sur nos yeux des cachets de cire, sur nos oreilles des tampons d’ouate, sur notre peau un voile, comme si l’acte de vous voir nous avait conduits au Néant. Par Vous nous pensions exister. Par Vous nous sommes reconduits plus loin encore qu’une supposée origine. Par Vous nous ne sommes nullement venus à la Parole. C’est pourquoi tout, soudain, s’est effacé. Seule une immense plaine blanche sous laquelle nos corps de chair ne connaissent plus qu’un Hiver infini !

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
19 mai 2023 5 19 /05 /mai /2023 07:30
Å peine venue au Monde

« Autoportrait au Collier de perles »

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

   Il est des Êtres d’étrange venue, des Êtres qui vous interrogent, nullement au titre de leur présence mais de ce qu’elle pourrait être, cette présence, si elle se déterminait à la lumière de prédicats bien visibles, bien identifiables.

 

Ce qui fait le charme

de ces Êtres,

c’est précisément

 qu’ils s’entourent

de mystère,

se voilent de brume,

se drapent du doux et

impalpable tissage

des songes.

Ils sont,

 sans être vraiment.

Ils sont à la manière

d’une Marine de Turner,

cette diaphanéité océanique

qui tient, tout à la fois,

de la profondeur

insondable de l’éther,

de l’énigme bleue

des abysses.

Ils sont à la manière

des touches à peine posées

des Peintres Impressionnistes,

ces effleurements de couleurs

tels ceux des « Nymphéas »

de Monet,

ces Bleus impalpables

 qui hésitent

entre Céleste, plumes de Paon

et s’abîment avec bonheur dans

les gorges nuptiales de Sarcelles.

  

Voyez-vous, une simple

irisation à l’orée des choses,

une chair de poule levée

sur la peau d’une Amante,

l’épreuve d’une neuve griserie

après qu’une verte Absinthe

 a allumé, dans la tête du Poète,

ses inaperçus flamboiements.

Tout ceci n’est-il pas heureux ?

Tout ceci ne mérite-t-il une pause ?

Tout ceci n’est-il pure merveille ?

Ô combien la fuite

est préférable à l’immobile

 figement sur place !

Ô combien la scintillante

rosée l’emporte sur

la pluie continue !

 Ô combien le fin duvet

de l’oiseau triomphe de

 la lourdeur des rémiges !

  

   Ces Êtres avancent à pas comptés, un pied sur un nuage, un autre sur une goutte d’eau. Ils ne marchent nullement, ils glissent le long d’eux-mêmes comme le grésil d’hiver sur le miroir du ciel. On les croit ici, au pied de la colline, ils sont là-bas, plus loin que l’imaginaire ne saurait les porter. On les souhaite au Présent, bien visibles dans le jour qui rutile, ils sont au Passé, simples réminiscences que, bientôt, la capricieuse mémoire effacera, telle une buée. On les projette au Futur mais leur devenir, leur destin sont immolés en qui-ils-sont, ils sont aussi minces que la promesse de l’aube. On les voudrait d’argile dure, cuite au four, ils ne sont que fins biscuits, une blancheur s’effritant sous une pluie de lumière. On les souhaiterait de cuir, de bois et de chiffon, dociles marionnettes entre nos doigts, ils ne sont que Pantins à fil dont le corps est transparent.

 

Seules leurs articulations,

seules leurs métamorphoses,

seul le Gand Œuvre Alchimique

 avec son Noir de Saturne,

son Blanc de Lune,

son Jaune de Vénus,

son Rouge de Soleil.

   

    Ils ne sont pas des corps complets, entièrement venus à eux, ile ne sont que passages d’un état à l’autre, transsubstantiation de la matière, jongleries de rêves, transparentes diatomées sous la loupe du Savant. Le plus étrange, le plus incompréhensible pour la compréhension humaine, ils sont sans être, ils ne sont nullement et sont malgré tout. Et c’est bien en ceci qu’ils nous sont précieux, nous les Hommes qui n’avons pour certitude que notre chair, vous les Femmes dont le fondement ne repose que sur les vertus de l’Amour. Å tous, il nous faut beaucoup de mérite pour tracer notre sillon dans la vie. Å tous il faut beaucoup de constance pour éprouver le temps selon sa capricieuse durée. Nous nous pensons ourdis de certitudes et pourtant, sous la meute pressée de nos pas, ce ne sont qu’écroulements, châteaux de sable qui s’effritent, « pierres qui roulent et n’amassent pas mousse ». Nous nous croyons d’airain alors que nous ne sommes que glaise ductile battue des vents, menacée de pluie. En quelque manière nous ressemblons à ces Êtres d’étrange venue mais ne voulons nullement nous avouer notre faiblesse, la fragilité native de notre constitution.

   Mais la fable ici commencée ne saurait trouver son naturel prolongement qu’à évoquer cette évanescente Figure dont Barbara Kroll a le secret. L’inachèvement de ses œuvres, ou ce qui pourrait passer pour tel, est, bien au contraire une esthétique accomplie qui, certes, nous plonge dans le Grand Bain de la Métaphysique, mais à la vérité, nous ne sommes que ceci, des Effigies Métaphysiques qui, jamais, ne se peuvent saisir en totalité.

Notre présent fuit sans cesse.

Notre Passé n’est plus.

Notre Avenir brasille au loin

 dans d’obscures flammes,

dans de sibyllines paroles

dont nous ne pouvons

rien décrypter.

   Celle dont il va être ici question, attribuons-lui pour nom le titre donné à ces quelques méditations : « Å-peine-venue-au-Monde » et tâchons de nous en approcher au plus près, non d’en sonder les profonds arcanes, ceci est impossible au titre même de l’insondable de toute Altérité.

   Tout semble fondu en une simple esquisse unitaire. Tout est en voie de Soi, mais dans la nuance, l’à peine distinction, un genre de bulle osmotique que nul ne pourrait ni pénétrer, ni interpréter, tant un halo de mystère en nimbe l’exacte essence. La voir dans sa tenue de pure gemme, dans son bourgeonnement de nectar, dans sa pluie de pollen, ce n’est ni entrer dans la pulpe de sa chair, ni s’arrimer au motif rouge de ses lèvres ou au charbon de ses yeux, c’est tout simplement folâtrer tout autour d’elle tel l’insecte qui fait sa douce vibration tout contre le verre de la lampe. Avec ces Êtres de mince consistance, jamais l’on n’entre dans la citadelle, on regarde de loin, on estime la profondeur des douves - un abîme -, on mesure la distance et l’on se tient en Soi, dans une manière de geste sacrificiel, fragment isolé du Tout dont il voudrait rejoindre la plénitude. Il faut donc demeurer en avant de soi, dans une zone indistincte, espérant de ce flou, de cette nébulosité, tirer quelque précieux phénomène, quelque étonnante translation qui nous déposerait aux pieds de qui-Elle-est, Vassal sans possibilité aucune d’épouser l’illisible et magnétique Forme nous faisant face dans le genre d’un mirage. Mais être dans la lisière serait déjà l’ombre d’un infini bonheur.

   Pourrait-on seulement la faire paraître au risque du langage ? Pourrait-on l’extraire de la gangue dont elle se distingue à peine à simplement la regarder ? Å seulement espérer toucher de la pulpe des doigts son esquisse celée dont la venue au Monde n’est rien moins qu’incertaine ? Il faut oser quelques mots. « Å-peine-venue-au-Monde », qui est-elle pour nous si ce n’est ce Noir de suie de la chevelure, une Nuit en réalité que vient confirmer la double tache du bitume des yeux. Est-elle dans la cécité d’elle-même, dans le repli, dans un arrière-pays dont nul univers étranger ne pourrait franchir les frontières ? Nous aperçoit-elle seulement, nous qui sommes en quête d’un savoir à son sujet ? Visage d’un ovale parfait, il fait songer à la posture hiératique de « La Muse endormie » de Constantin Brâncuși, cette perfection portée au plus haut d’elle-même.

   Et les bras, ces deux lianes d’argile qui coulent le long du corps avec une infinie douceur, ne nous disent-ils le précieux, pour elle, à se retirer en soi, là où rien ne pourra jamais l’atteindre, sauf ses songes les plus fluviaux, ses pensées les plus célestes ? En sa vêture de mousseline et de gaze, ce genre de cocon de chrysalide qui accueille la souplesse de son corps, elle est la possibilité d’un dépliement, mais plus tard, lorsque le Monde se sera assagi, que ses tumultes auront regagné quelque antre secret, que les motifs les plus rugueux seront devenus plaines dociles, accueillant la mouvance des herbes. Et ces mains si discrètes, on dirait le simple prolongement d’un rêve.

   Et le doux et sensuel croisement de ses jambes, qu’abrite-t-il que nous ne saurions voir, une genèse est logée au sein même de ce qui est le plus dissimulé, de ce qui, soustrait à notre regard, n’en devient que plus précieux. Que ne puissions-nous nous abreuver à cette Fontaine d’Amour et de Jouvence, à cette Fontaine qui nous dit, tout à la fois, la multiple beauté des choses et notre incapacité à en rejoindre le don retenu, infiniment retenu ? Nous sommes des Égarés qui, tels des Papillons de Nuit, battent des ailes tout contre la vitre derrière laquelle fleurit une subtile et éployante Lumière. « Å-peine-venue-au-Monde » est cette clarté retenue qui pénètre au tréfonds de nos propres corps, y allume des feux qui jamais ne s’éteindront.

 

C’est toujours

dans la réserve,

le pli discret,

la faille entre deux terres,

la vague entre deux marées

que gît le SENS.

 

A nous, simplement à nous

 il appartient d’en raviver

 la subtile texture.

Toujours la chair est disponible.

Il faut la tirer de sa mutité.

Il faut la porter au jour.

Il faut la faire rayonner

au plus haut.

  

   Nous n’avons nullement évoqué ce « Collier de perles » qui donnait son titre à cette œuvre. Sa discrétion est à l’image d’« Å-peine-venue-au-Monde ». Chacun, selon ses propres inclinations, y projettera ce qui, en lui, fait ses mouvantes arabesques, ses feux de joie, ses enthousiasmes, ses retraits, ses vertiges. Le monde est ainsi fait qu’il est un infini carrousel d’images. C’est ainsi que nous le voulons. C’est ainsi qu’il nous pose face à son énigme et nous met au défi d’en lire le prodigieux hiéroglyphe.

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
17 mai 2023 3 17 /05 /mai /2023 07:50
Étreindre, mais quoi ?

Esquisse : Barbara Kroll

 

***

 

   Étreindre, mais quoi ?

 

    En ces temps de pullulation, en ces temps de multitude, en ces temps où tout se conjuguait selon l’ordre du POLY, du PLURI, du MULTI, rien ne faisait sens que la profusion, la prolifération, la foison sans fin des choses et il ne demeurait, dans l’espace, nul endroit où trouver repos et apercevoir quelque lumière dont on eût pu tirer quelque parti autre que celui d’une gestion comptable, numérique, orthogonale du Monde. Le Monde n’était que du chiffrable, du consommable, du buvable et, bientôt, du jetable. Ainsi ce suffixe en « able » dessinait-il les contours d’une Humanité seulement occupée de se situer dans une échelle des tons quasi matérielle, sans qu’un seul instant, elle ne fût troublée en quoi que ce fût par la sourde contingence de ses occupations. Cependant le Monde tournait, cependant les gens s’amusaient, cependant les significations des choses passaient sans que quiconque ne s’en alarmât. Sans doute ceci était-il dans l’ordre des choses, en tout cas dans la belle logique anthropologique et chacun se fût alarmé d’en modifier l’ordonnancement d’un iota, d’en métamorphoser le moindre événement. Il en était ainsi des choses habituelles qui portaient en elles les germes de leur incessant renouvellement, de leur reproduction à l’identique tout le long des ans et des siècles.

   Et ceci n’eût été nullement dommageable si l’ordre du MULTI n’avait produit ses orbes qu’à la hauteur de l’espace : parcourir la Planète en tous sens, connaître les hauts plateaux Andins, puis les steppes de Patagonie, puis les hauteurs immaculées de l’Himalaya.

   Et ceci n’eût eu nulle conséquence fâcheuse si l’ordre du POLY n’avait affecté que le temps : être à la fois dans l’immédiateté du Présent, regarder par-dessus son épaule son histoire passée, se projeter en avant de Soi en direction de son avenir.

   Et ceci se fût à peine remarqué si la ronde éternelle du PLURI n’eût consisté qu’en un changement de toilettes compulsif, en échanges téléphoniques pléthoriques, en longues files d’attente devant les murs aveugles des cinémas. En réalité tout ceci n’était que le vêtement d’Arlequin de l’existence ordinaire et quiconque s’en fût offusqué se fût d’emblée exposé aux quolibets, railleries et moqueries de ses Commensaux. Le Monde était ainsi fait qu’il puisait en ses fondations les lignes mêmes selon lesquelles son architecture s’édifierait, n’ayant cure de s’écarter des sentiers balisés immémoriaux en lesquels il avait trouvé une sorte d’équilibre, sinon d’harmonie.

 

Étreindre, mais quoi ?

 

    Toutefois, comme en sourdine, comme une antienne venue du plus loin d’un passé fossilisé, se faisait entendre une voix petite, menue, mais non moins irritante, interrogative pour qui en percevait l’inoxydable ritournelle. Étreindre, mais quoi ?  Oui car l’interrogation, le prurit mental, l’urticante comptine se ressourçaient à leur propre énigme et en éprouver l’urgence revenait à faire de sa tête le lieu d’un éternel sabbat, d’un tohu-bohu de sorcière dont on ne sortirait que fourbu, l’âme en miettes, le miroir de la conscience troublé et piqueté de chiures de mouches.

 

Étreindre, mais quoi ?

 

   Et, maintenant, afin de rendre notre méditation concrète, explicite, il convient que nous commentions cette œuvre de Barbara Kroll, cette belle Esthétique Métaphysique qui, en un seul et même mouvement, dit

l’Ombre et la Lumière ;

la Tristesse et le Bonheur ;

la Donation et le Retrait ;

le Silence et la Parole ;

la Rencontre et la Séparation :

l’Amour et l’Indifférence ;

la Dualité et l’Unité ;

la Vie et la Mort,

 

   ces deux pôles existentiels  qui en synthétisent la cruelle et heureuse vérité car tout, sous notre Ciel, sur notre Terre, se donne sous la figure de l’oxymore :

 

un vide se montre que

comble une complétude,

une faille s’ouvre que

colmate la plénitude d’un sentiment,

un pleur glace une joue

qu’un baiser vient essuyer.

 

   C’est toujours sous le joug destinal des contraires, c’est toujours dans l’alchimie des opposés, c’est toujours sous l’œil figé des divergences que l’aventure humaine, tantôt rougeoie, tantôt connaît la sombre couleur du deuil. C’est à l’intersection de ces prédicats de la division, du partage, de la dissociation que s’inscrit tout cheminement vers plus loin que Soi.

   La nuit est présente, infiniment présente dans sa dominante Bleu Métal, Bleu de Prusse, enfin dans une pente infiniment crépusculaire dont rien ne semble pouvoir émerger que la haute et éprouvante figure de la Finitude. Étreindre, mais quoi ? L’Homme plutôt deviné, entr’aperçu que clairement désigné, est simple image nocturne, simple diversion d’une Ombre, ligne d’un clair-obscur nullement assuré de soi. Contour et simple trait comme si, d’un instant à l’autre, il pouvait retourner à l’Obscur dont il figure la tremblante émanation.

 

Étreindre, mais quoi ?

Étreinte de quoi, de Qui ?

 

   Les bras sont deux lianes étiques qui entourent une forme qui se donne pour un corps. Mais quel corps ? Corps-cierge ? Corps-pierre ? Corps-Statue ? Étreindre, mais quoi ? Et Qui-est-étreinte ? Qui est-elle, sinon cette blanche falaise toisant la nuit du fond, la nuit de l’Homme ?

   Tête-broussaille-de-cheveux. Coulures de sanguine qu’un gris fait mine d’assembler en quelque chose de possible, de lisible. Étreindre, mais quoi ? Corps de neige et de silence. Corps-congère. Corps-boréal que n’illumine nulle aurore verte phosphorescente, que ne vient féconder nul nectar solaire, Corps de gemme éteinte, comme gisant parmi les lignes de faille d’une carrière abandonnée, des mains rouges y poussent qui aliènent bien plutôt que de libérer. Étreindre, mais quoi ? En quelque manière cette image pose les conditions mêmes de sa propre destruction. Tout naît à peine que, déjà, tout est frappé d’une cruelle obsolescence, que déjà tout est poinçonné de Mort.

   Qui sont-elles ces deux Formes qui tremblent sur la toile ? Qui sont-ils ces deux Inconnus dont nulle identité ne se dégage du sombre massif de leur venue à l’être ? Mais une simple esquisse d’être, un trait de fusain estompé, une eau d’invisible aquarelle, un effleurement de lavis viennent-il les sauver des griffes du Néant ? Les biffent-ils du Rien dont ils semblent la vertigineuse oscillation, le numéro d’équilibriste, le plomb alchimique se refusant à devenir Or ? Å devenir Pierre Philosophale ? A devenir Homme et Femme s’enlaçant dans l’unique et merveilleux geste d’Amour ? Étreindre, mais quoi ? L’image, dans son évidente désolation, nous ôte toute considération rationnelle, en quelque sorte nous dépossède de-qui-nous-sommes, nous les Observateurs que la représentation requiert et immole dans l’étroite quadrature de ses mâchoires d’acier, dans la rigueur de sa camisole de force.

   Certes, Lecteurs, Lectrices vous peindrez mon âme des plus funestes teintes qui se puissent concevoir. Mais avouez donc que, vous aussi, penchés sur le bord de l’image, avant-bras reposant sur la margelle d’incertitude, observant ces Inquiétantes Figures, elles vous font penser aux Mannequins transparents de Giorgio de Chirico, ce Grand maître du Songe Métaphysique et soudain vous ressentez en vous ce réflexe nauséeux d’un Roquentin suspendu à l’étrange facticité de la Racine Noire, vous y invaginant corps et âme, disparaissant à même la terre métempirique du Jardin Public de Bouville. Oui, l’Art a cette force exceptionnelle de nous reconduire à nos propres fondements et, selon ses humeurs changeantes, de nous propulser vers les hauteurs de l’empyrée où de nous précipiter dans les fosses rougeoyantes et fuligineuses de l’Érèbe.

   En définitive, poser la question « Étreindre mais quoi ? », n’est pas poser la question, du moins en ligne directe, de qui-nous-sommes. Pourtant, en son fond c’est de ceci dont il s’agit et uniquement de ceci. C’est bien à Nous que nous devons aboutir et rien qu’à Nous puisque, si par un trait de l’imagination nous nous biffions, et la question disparaîtrait et Nous-qui-la-posons corrélativement. « Étreindre mais quoi ? », poser cette interrogation suppose une longue et tortueuse déambulation parmi des domaines qui en sous-tendent la réalité la plus effective. Le début de cet article nommait « la gestion comptable, numérique, orthogonale du Monde », en tant que vision biaisée de ce même Monde en lequel nous sommes inclus et qu’il nous incombe de considérer selon de nouvelles perspectives. Jamais question essentielle (« Étreindre mais quoi ? ») ne se peut résoudre facilement comme si, de prime abord, poser la question se résolvait par un genre d’évidence, de truisme massif.

   Nous croyons qu’il nous faut faire l’hypothèse d’un réel parcours intellectuel qui fera apparaitre les jalons déterminants selon lesquels notre interrogation recevra quelque chance de réponse adéquate. A notre sens, bien à l’écart des intérêts d’une société consuméro-matérialiste, il nous est demandé de parcourir et de mener une investigation sur des sentiers aujourd’hui remisés au compte des archives anciennes. Pour nous, de toute évidence, il devient urgent de mener un véritable travail d’Archéologue, de mettre à jour ce qu’il y a de plus essentiel pour le rayonnement de la psyché humaine, pour le déploiement de la sphère intellectuelle. Ainsi, de proche en proche, nous faudra-t-il aborder successivement, quelques extraits de textes littéraires qui, chacun à sa façon, vient jouer en écho avec notre interrogation obsessionnelle : « Étreindre mais quoi ? ».

   De la même manière nous aurions pu investiguer, selon un mode antéchronologique, proche d’une genèse en quête d’une origine, quelques pages de la Philosophie, nous arrêter sur quelques œuvres d’Art, questionner la position nécessairement éthique de l’Autre et, bien évidement de Soi en l’Autre, de Soi en Soi, autant se stations nécessaires afin que le SENS, Ultima Thulé de l’Esprit Humain enfin parvenu à une sorte d’éclosion vienne nous libérer de nos quotidiens démons et nous installer dans la seule Lumière qui soit, la Vérité pour Nous car nous devons être à Nous-même notre propre Vérité. C’est une simple question d’éthique. Bien évidemment, les points majeurs de notre recherche s’abreuveront à nos AFFINITÉS électives, les seules qui, pour Nous, signifient et ouvrent l’espace de la Clairière parmi la forêt des doutes et des incompréhensions.

   Mais ici, nous limiterons volontairement notre propos à trois extraits de textes suffisamment explicites, assortis d’un bref commentaire. Cependant, une critique ne manquera de venir à jour sous la forme suivante : pourquoi tant de noirceur, de désolation, de désespoir dans le geste de l’étreinte qui ne saisit que des Ombres alors, qu’aussi bien, la Lumière se fût donnée comme ce qui, au terme de la question, l’aurait illuminée d’un jour nouveau, d’un jour heureux ? Certes la remarque est de pure logique. Toute existence s’inscrit nécessairement sous la figure d’une dialectique, d’un mouvement qui, tantôt connaît son zénith, ses heures de gloire, tantôt découvre son nadir, ses instants de déclin. La vie se peut représenter métaphoriquement sous les traits d’un kaléidoscope (cette référence est constante dans mon écriture, sans doute une résurgence des kaléidoscopes dont les images mouvantes ravirent bien des moments de mon enfance), d’un kaléidoscope donc avec ses fragments hauts en couleur, ses flamboiements, ses feux d’artifice que suivent, dans une certaine confusion, d’autres fragments opaques, décolorés, sans grand intérêt chromatique. De même pour l’existence qui, tantôt appelle la plénitude, tantôt le déroutant dénuement. Mais il n’y a nulle égalité entre les deux termes d’un gain et d’une perte pour la simple raison que notre condition mortelle, efface au bout du compte la féérie colorée, lui substituant cette suie qui enduit notre corps des glaçures du marbre.

   Posons donc à nouveau la question « Étreindre mais quoi ? » et examinons quelques réponses apportées par la littérature.  

  

   En premier, Roger Gilbert-Lecomte dans « Proses » :

  

   « À la place de ce qui fut lui-même, sa conscience, l’autonomie de sa personne humaine, un gouffre noir tournoie. Ses yeux révulsés voient entre ses tempes tendues s’étendre une immense steppe vide barrée, à l’horizon, par la banquise de ses vieux sens blanchis. »  

 

   Les paysages intérieurs que le Poète retrace plongent dans les abysses les plus sombres. Alors, comment s’étreindre lorsque le Soi ne fait plus face qu’à ce « gouffre noir » qui ne se peut envisager qu’en tant qu’image de la Mort, au moins en ses cruelles prémisses ? L’organe de la vision, celui par où le réel est abordé et compris, est mis à mal, si bien que plus aucune vision objective n’est possible, autre qu’une constante hallucination où la conscience elle-même est amputée de sa vertu dominante, à savoir la pointe de la lucidité qui autorise une vision juste des choses. Et comment dire son propre égarement qu’à évoquer cette « steppe vide barrée », autrement dit cette agonie de tout projet, ce saut inouï dans la « banquise » où les sens glacés ne perçoivent guère plus qu’un monde chenu en train de s’éteindre ? Ce corps qui, pour tout Vivant est la seule matière dont il ne soit jamais assuré, le voici « ce corps insupportable jeté en miettes dans l’espace illimité ».

 

   En second, Antonin Artaud dans « L’ombilic des limbes » :

 

   « Cette sorte de pas en arrière que fait l’esprit en deçà de la conscience qui le fixe, pour aller chercher l’émotion de la vie. Cette émotion sise hors du point particulier où l’esprit la recherche, et qui émerge avec sa densité riche de formes et d’une fraîche coulée, cette émotion qui rend à l’esprit le son bouleversant de la matière, toute l’âme y coule et passe dans son feu ardent. […]

Celui-là sait ce que l’apparition de cette matière signifie et de quel souterrain massacre son éclosion est le prix. »

 

   Ce texte est saisissant car le motif anthropologique s’y trouve métamorphosé selon un incroyable processus de minéralisation. Chacun sait combien le génial Artaud s’est battu contre son corps, combien celui-ci a éprouvé le tremblement convulsif des électrochocs, connu l’emprisonnement des camisoles chimiques, les injections de drogues qui stérilisent l’esprit, le plongeant dans un constat état de sidération. Mais ici, dans ce fragment, un point de non-retour a été atteint dont l’on craint bien que nulle issue n’en atténue le sort cruel. Celui qui a cherché, dans les signes de pierre des Indiens Taharumaras un chiffre céleste pouvant l’aider à interpréter sa propre cosmogonie, en réalité cette folie active, visionnaire qui l’encercle et le réduit à néant, celui qui a été, sa vie durant ce « Théâtre de la cruauté », voici que cette cruauté s’est retournée au point d’immoler son Auteur dans une gangue de sédiments, de fractures, de diaclases, de séismes où l’esprit devient matière, où la matière devient esprit, dans une sorte de tohu-bohu géologique,  révélation d’une souffrance ultime « en-deçà de la conscience », là où ne règne plus qu’une Nature élémentale, « feu ardent » qui brûle tout sur son passage, il ne demeure que le paysage calciné d’une existence réifiée, simple roche logée au sein de l’immense mutité minérale. Il fallait tout le talent poétique d’un Artaud, toute sa douleur patente pour en rendre compte. Mais le compte n’est rendu qu’à la hauteur d’une extinction du Soi dont la beauté est tragique. Le destin entier du Poète est de la nature d’un violent oxymore.

 

   En troisième, J.M.G. Le Clézio dans « Le livre des fuites » :

 

   « Je veux fuir dans le temps, dans l’espace. Je veux fuir au fond de ma conscience, fuir dans la pensée, dans les mots. Je veux tracer ma route, puis la détruire, ainsi, sans repos. Je veux rompre ce que j’ai créé, pour créer d’autres choses, pour les rompre encore. C’est ce mouvement qui est le vrai mouvement de ma vie : créer, et rompre. Je veux imaginer, pour aussitôt effacer l’image. Je veux, pour éparpiller mieux mon désir, aux quatre vents. Quand je suis un, je suis tous. J’ai l’ordre aussi, le contre-ordre, de rompre ma rupture, dès qu’elle est advenue. Il n’y a pas de vérité possible, mais pas de doute non plus. Tout ce qui est ouvert, soudain se referme, et cet arrêt est source de milliers de résurrections. Révolution sans profit, anarchie sans satisfaction, malheur sans bonheur promis. Je veux glisser sur les rails des autres, je veux être mouvement, mouvement qui va, qui n’avance pas, qui ne fait qu’énumérer les bornes. »

 

   C’est sans doute chez Le Clézio, dans le concept même de « fuite », donc d’être Soi-hors-de-Soi, de ne trouver sa place que par défaut, de n’assumer sa temporalité qu’à être éparpillé selon les stances télescopées d’un passé-présent-avenir, que s’exprime le mieux cette constante désespérance d’une existence qui cherche fiévreusement à s’étreindre mais ne parvient jamais qu’à connaître sa propre vacuité, sa terrible incomplétude. Car « fuir dans le temps, dans l’espace », ce n’est ni assumer le temps, ni assumer l’espace mais les déterminer comme ce qui est toujours au loin de Soi, comme ce qui clignote, appelle et se retire à même cet appel. Quant au fait de « fuir au fond de [sa] conscience », ceci supposerait une conscience spatialisée, située, donc réifiée en quelque sorte, ce qui serait une évidente absurdité. Et « fuir dans la pensée », ne serait-ce énoncer l’impossibilité même d’élaborer quelque concept, de réduire l’acte de pensée à une simple vapeur toujours en fuite de Soi ? Et « fuir dans les mots », ne serait-ce désigner la transcendance du langage en tant que simple immanence, comme si l’essence des mots se pouvait résumer au statut de simple chose ?

   Nous voyons bien ici, avec la « profession de foi » de Jeune Homme Hogan, que le simple fait de vivre est une gageure, que tout est en partance de Soi, que rien ne tient, que tout être du monde est une illusion qui ne se laisse nullement approcher, encore moins enchaîner, comme si l’Homme pouvait s’en rendre Maître.  Et cette décision de l’ordre de l’oxymore

 

« créer et rompre » ;

« imaginer et effacer » ;

« l’ouvert se referme » ;

« glisser sur le rail des autres »,

 

   toutes ces formules étonnantes, ces tournures syntactico-rythmiques syncopées qui procèdent à leur annulation sitôt qu’émises, ne font-elles signe en direction d’une constante capture qu’annule son contraire, la libération de ce qui avait été à peine entrevu ? Ici, dans cet extrait de texte convulsif, dans ces saltos, dans ces revirements subits, dans ces éternels sauts de carpe, dans ces palinodies qui, paraissant s’approcher du but ne concourent qu’à l’annuler, peut se lire le triple échec d’une étreinte de Soi, de Ceux-qui-nous-font-face, de ce Monde qui clignote à l’horizon et pourrait bien n’être que « poudre aux yeux », imaginaire qui nous rendrait transparent à nous-même. Là est rejointe la proposition plastique de Barbara Kroll. C’est une identique posture philosophique qui ne postule la possibilité de créer quoi que ce soit que dans le tissu lâche de l’utopie, de ne se construire Soi-même et toute Altérité que selon la figure illusoire de la Chimère.

 

  

  

  

 

Partager cet article
Repost0
13 mai 2023 6 13 /05 /mai /2023 08:13
Tête à tête avec le Néant

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

En cette soirée de Printemps, le temps n’était pas le temps.

 

  Seulement une durée qui semblait n’avoir ni commencement, ni fin. Une durée sans consistance, une matière ductile qui remaniait sa forme à chaque instant. Un peu à la manière d’une pâte de guimauve qu’on malaxe entre ses doigts, on la replie en forme de boule, on l’étire, on la sent fuyante, imprécise, nullement assurée de soi. Et, par simple mimétisme, on en rejoint la confondante indécision. On est guimauve Soi-même, on est déréliction sur quoi rien ne prend, sauf la grise pliure du jour.

 

Toute la journée on a erré

sur l’ossature blanche du Causse,

toute la journée on a piqué

ses mollets aux échardes des genévriers,

toute la journée on a épuisé

 son propre contingent de secondes

à ne se reconnaître nullement,

à divaguer d’une pierre à l’autre,

à suivre de loin sa propre voix intérieure,

elle est identique à un écho bleu

qui résonnerait sur les

parois obliques du Monde.

  

   En cette soirée de Printemps, l’espace n’était pas l’espace, nulle dilatation, nul éploiement. Une seule ligne continue sur laquelle on plaquait sa mince silhouette de Fil-de-fériste. Nul balancier afin d’assurer son équilibre. Nul regard aigu qui eût décrypté le moindre détail, le nommant selon des mots connus, familiers :

 

« arbre »,

« colline »,

chemin de castine ».

 

   Non, l’espace était muet et l’on était muet dans la vastitude de l’espace. Peut-être un simple point sur la rotation sans fin d’un cercle. Peut-être un simple mot dans le texte serré de l’Univers.

   On n’avançait sur le chemin de son Destin qu’à tracer un sillage à côté de Soi. On était trace de blanche écume à la poupe d’une mince pirogue. On était sans être. On était sans conscience de Soi. On était le Fou d’un Vaste Damier, sautant mécaniquement d’une case à une autre :

 

une Blanche, une Noire,

une Noire, une Blanche

et ainsi à l’infini de

son propre désarroi.

 

   Et cette confusion du corps (il ne possédait nul contour) et ce désordre existentiel (il était indescriptible), on les éprouvait à part Soi, comme si l’on n’avait été Soi qu’à la mesure d’une distraction, une diversion des Choses, une erreur d’Alchimiste dans la goutte de verre de ses cristallines cornues. Se connaissait-on, comme on connaît un Équipier, un Collègue, une Amante ? Nullement.

 

On était une maille lâche

dans le tissu des jours.

On était un trou dans

la robe d’une Princesse.

On était la vilaine tache

sur la surface éblouissante

de la toile.

On était un puzzle dont

il manquait l’ultime pièce

qui l’eût accompli

et déterminé en tant que tel.

  

   Autrement dit on errait dans son outre de peau, pareil au vin fermentant dans sa jarre, au hochet faisant sonner ses grains de sable, à la tige métallique frappant au hasard les bords du triangle idiophone. On était, du moins le supputait-on, sans que quelque assurance en vînt confirmer la verticale présence. Et le délice était ceci, ne pas savoir qui l’on était, cela ménageait la place pour

 

une infinie transmutation,

un surgissement peut-être

 sous la morphologie

d’un cancrelat comme chez Kafka,

sous le portrait du Bouffon Gonella

dans un tableau de Jean Fouquet,

ou de l’autre bouffon

shakespearien, Yorik,

qui ne livre que son

crâne d’os dans Hamlet.

Enfin, voyez-vous,

l’Étrange en sa plus étonnante concrétion,

un peu comme les statues grotesques

dans les jardins de pierre de la Renaissance.

  

Alors, pouvait être lu autrement qu’à

l’aune d’une tératologie ?

 

Licorne à la corme torsadée,

Chimères au corps léonin,

Triton gris au ventre ocellé,

Léviathan à l’anatomie

flexueuse semée d’écailles ?

 

  Le pire, sans doute s’étonnera-t-on de ceci,

eût été de demeurer dans sa forme définitive,

condamné à végéter dans la camisole

de sa propre identité.

 

   Comme si les Mots, les divins Mots s’étaient soudain vus condamnés à renoncer à leur plurielle polysémie, ne connaissant plus qu’une étroite monosémie, ce qui serait revenu à une aliénation de leur essence nécessairement polymorphe. Ce qui devenait urgent : être-Soi-plus-que-Soi de manière à échapper aux griffes du Néant. Mais échappe-t-on jamais au Néant, nous les Mortelles Créatures ? Ceci nous le savons de toute éternité et c’est bien là ce qui nous différencie des autres règnes qui croissent sous le ciel en toute quiétude.

   Donc on a erré tout le jour à la recherche du Rien. Et, bien entendu, l’on n’a rien trouvé que cette dissolution de Soi qui en est la vibrante analogie. Maintenant le crépuscule a tendu son voile sur l’entier mystère du Causse. Les pierres, en se refroidissant, font entendre le craquement de leurs jointures. Nul mouvement sous la lente coulée de la Lune gibbeuse. Les animaux sont au terrier, les hommes au logis. On s’apprête à l’épreuve du souper,

 

SEUL face à Soi, face au Vide.

 

  Seul à Seul dans l’immense mystère du Monde. Seul, entièrement livré à la grimaçante et pourtant admirable solitude. L’on ne s’éprouve jamais mieux Soi-même qu’à se faire face dans la blanche cellule de l’isolement. Rien pour distraire de Soi, l’Altérité est à peine un souvenir perdu sur le cercle de quelque clairière fardée du deuil des feuilles.

 

Tout, autour de Soi,

est plongé dans le Bleu,

le Bleu minéral,

le Bleu aquatique,

le « Bleu à l’âme » comme

le disent les Midinettes,

le Bleu du ciel où se

perdent les idées des Hommes,

où s’évanouissent

les serments d’amour.

La toile en est usée jusqu’à la trame.

 

    On est pure divagation. On ne sait plus si l’on se reconnaît Soi-même sur le miroir dépoli de la conscience, si son esprit produit encore quelque flamme, si ses projets ne sont que de funestes intuitions ne trouvant plus la source de leur manifestation. On est une Forme assemblée devant le mur bleu, le mur mutique. En quelque manière on s’y réfléchit mais sans image de retour, on s’y abolit, on s’y éprouve dans la non-différence, dans la muriatique confusion.

 

On est dans le Noir.

On est le Noir.

Le Noir de la chute.

Le Noir du péché.

Le Noir de l’inconnaissance.

 Le Noir du deuil.

 

   On est le deuil lui-même, on assiste à l’oraison funèbre de son propre corps, on entend sonner le glas tout contre sa cage d’os, les bruits rampent le long des clavicules, les bruits entament tarses et métatarses, percutent les aponévroses, vrillent les ficelles blanches des ligaments. Sous le dais de sa tête chenue, cette boule de neige, cette congère livide, on n’a plus pour pensée que quelques enroulements d’étoupe, des grincements de poulies, des frottements d’émeri. Les mots, eux-mêmes ne sont plus qu’un amas confus de grappes grises, pareilles à des œufs de batracien. La mémoire, la vaste mémoire s’est abîmée dans l’abysse sans fond des réminiscences sans objet, un simple flottement dans la toile de bitume du crépuscule.

   On est assis devant la table, on dirait le Christ d’une Cène triste, les Convives s’en sont allés pour de bien contingentes tâches, mais combien vivantes, mais combien animées d’une gigue existentielle :

 

voyager, tailler

 un pieu en pointe,

faire cuire un ragoût,

faire l’amour à une

Inconnue de passage.

 

   On est en Soi, plié sur Soi, deux notes qui ne profèrent nul son : une Blanche, une Noire, inutiles croches ayant déserté la partition de la Vie. On est triste diapason qui ne vibre plus qu’au rythme d’un grand Vide Intérieur. Tout murmure intime s’est tari, juste un filet d’eau que boit un humus avide. Ses mains, mais est-ce encore des mains ces immenses battoirs blancs, ces illisibles moignons aux jointures à peine visibles ?

 

Pour quelle prière

se sont-elles rassemblées ?

Quel exorcisme demandent-elles

à un Dieu absent ?

De quel étonnant rituel

sont-elles la piètre figure ?

  

   Devant, identique à un linceul, la table. Vide. Désolée. Lieu d’agapes à jamais disparues. Sur la grande plaine livide, sur la plaque de lourd silence, un objet, un seul, sans doute une bouteille. Mais quelle bouteille ? Pour quelles ambroisies ?

 

En vérité une Bouteille à la Mer

avec toute sa charge sémantique.

 

Å l’intérieur, un message illisible tracé à l’Encre Sympathique.

On y devine, parmi les copeaux des signes,

quelques lettres hiéroglyphiques

dont l’énigme est à venir,

toujours à venir

 

>>>

>>

>

 

Solitude est notre condition

Solitude dit notre essence

Toujours nous sommes SEULS

LAutre est une invention du Diable

Seul pour toujours

Å la face mutique du Monde

 

*

 

(Solitude est notre condition

Solitude dit notre essence

Toujours nous sommes SEULS

L’Autre est une invention du Diable

Seul pour toujours

Å la face mutique du Monde)

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : fugues & contrepoints
  • : Littérature - Philosophie - Art - Photographie - Nouvelles - Essais
  • Contact

Rechercher