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19 octobre 2022 3 19 /10 /octobre /2022 08:27

 

   Parfois, quelque rencontre de hasard, une personne croisée au coin de la rue, entrevue dans la diagonale d’une œuvre, entr’aperçue dans les pages d’un magazine, vous place-t-elle soudain face à sa propre énigme et, corrélativement, face à la vôtre. Parfois même ne se souvient-on plus du lieu où le contact se produisit, il n’en demeure, dans l’âme, que l’image fuyante, ourlée de gris, d’un songe. C’est bien ceci qui demeure, cette manière d’ombre qui dessine, dans les lointains, les possibles même de sa fiction. Car, à avoir trop halluciné une vision, cette dernière devient si éthérée, si mêlée à son propre imaginaire, que sa consistance ne donne plus lieu qu’à un tissu ajouré, une manière de dentelle onirique bien éloignée du réel. Mais il arrive que ce fameux réel n’ait guère plus de poids qu’une feuille chutant sur le sol jauni d’automne. Alors on se résout à vivre dans cette façon d’entrelacs qui flotte entre deux rives, les rend aussi absentes l’une que l’autre. C’est un peu comme si, devenu étranger à Soi, l’on se mettait en quête d‘un autre Soi, flou lui aussi, escomptant que deux moitiés imparfaites ne finissent par ressembler à quelque complétude. Cependant le risque est grand que chaque dénuement ne s’accroisse de l’abîme de l’autre. Mais il nous faut sortir de ce pathos, de crainte qu’il ne nous réduise à néant.

   Donc, VOUS qui hantez mes souvenirs, que je vous avoue ceci. Il n’est pas rare que votre silhouette ne surgisse à l’improviste, aussi bien au milieu d’une tâche d’écriture, aussi bien au plein de la nuit, me laissant parfois hagard, ne sachant plus vraiment quels sont vos contours, quels sont les miens. Ceci, cette impression d’incertitude, ce motif flottant de Vous à Moi, cette altérité partagée dans un genre de vide sans fond, ceci, disais-je, eût pu constituer le lit d’une certaine euphorie comme lorsque, porté par un narcotique aux limites extrêmes de Soi, on s’agrandit de ce que jamais l’on n’a été, d’une éternité si vous voulez, qui ôte à la quotidienneté sa lourde charge d’immanence. Car, le plus souvent, ce sont des gueuses qui lestent nos jambes, nous faisant avancer dans l’existence tels de comiques culbutos. Mais ici l’ironie ne suffirait à m’alléger du poids qui m’étreint à seulement penser à l’insaisissable de votre silhouette, à l’irrémédiable perte que vous êtes toujours pour moi. C’est toujours un réel danger de n’envisager l’Autre que sous des traits de graphite que vient effacer l’impermanence de la mémoire. Vous, que je nommerai « L’Ombreuse », me mettez, chaque jour qui passe, au défi de vous créer, mais je suis un Demiurge aux mains vides, un Alchimiste perdu dans les formules labyrinthiques de ses grimoires, un triste Poète que l’imagination a déserté.

   Alors je me contente de faire surgir, en arrière de mes yeux, dans l’angle de mon chiasma optique, quelque figure qui, à défaut d’être réelle, vous pose telle la libellule au-dessus de la vitre éblouissante du lac, un genre de clignotement vous disant une fois selon le Blanc, une autre fois selon le Noir, ma Griserie vivant de cette ivresse passagère qui est ma Muse la plus concevable, certes une fumée à contre-jour du ciel, mais saisir un Rien est mieux que ne rien saisir du tout. Aperçue au hasard de mes cheminements, vous L’Ombreuse, n’en êtes pas moins vivante, identique à ce ruissellement de gouttes dans la nuit de la terre, on ne le voit nullement, mais il fait en l’âme un ébruitement si constant, un tintement si insistant, qu’il devient familier au même titre que vos yeux, que votre peau, il vous possède à votre insu et porte la faille de votre aliénation au plus haut, si bien que cette dernière devient votre bien le plus précieux. Étrange sentiment que celui-ci, on ne le cèderait pour rien d’autre, pas même pour la félicité d’admirer un beau paysage, de contempler une œuvre d’art. Mon aliénation est devenue Votre Œuvre, comment n’en être nullement bouleversé jusqu’en mon tréfonds ? Percevez-vous, au moins, ce paradoxal revirement qui fait d’une dépossession une possession ? Le motif de la rencontre fortuite est si riche, si plein de perspectives heureuses. Ne vous aurais-je rencontrée, dans la plus grande fantaisie qui se puisse imaginer, et maintenant, dans le présent qui est le mien, sur la ligne d’horizon ne se découperait qu’un vide qu’il me serait bien difficile de combler.

   Dire qui vous êtes en ce temps qui est mien, ne vous apportera guère d’information dont vous pourrez tirer quelque profit. Vous dire, en quelque sorte, est vous ramener à la présence, vous éprouver encore une fois réelle plus que réelle. C’est la nuit qui vous porte en avant de vous, c’est la nuit dont vous êtes le visage le plus perceptible. Vous vous en détachez comme le ferait un vase de faïence placé dans le clair-obscur d’une vitrine. Ce qui me retient tout d’abord, cette faible clarté qui vous visite depuis le sommet de votre tête jusqu’au double motif de vos mains jointes. Juste un effleurement, il vous fait sortir du rêve et vous y maintient en quelque façon. Une avancée que suit un retrait, une donation qui, aussitôt, s’absente d’elle. Comme si vous vouliez sceller l’événement de la rencontre et vous en retirez de peur, peut-être, d’y sombrer.

   Vos cheveux, coupés à la garçonne, sont ceux d’une « fille sage », on vous penserait même prépubère, encore sertie dans les pierreries de l’enfance. Cela vous rend touchante au-delà de toute expression. Votre visage, ce demi-triangle faiblement éclairé, presque rien n’y paraît, hormis la prunelle effacée de votre œil, hormis le double pli de vos lèvres closes refermé sur votre intime secret. Peut-être me penserez-vous affecté de cette fuite constante, de ce refuge en vous qui semble bien être votre signe le plus évident. Eh bien, non, votre posture d’effacement est celle que je souhaite, elle me permet de faire votre inventaire tout à loisir. Dans le prolongement de votre visage, la discrétion de votre cou, l’humilité de votre poitrine (on la penserait celle d’un éphèbe), me donnent à penser que vous êtes plongée en une profonde méditation. Non une inclination religieuse ou une pensée adressée à quelque objet artistique, une simple plongée en vous, une fascination de vous connaître jusqu’à l’épuisement de qui-vous-êtes.

   C’est tout de même admirable cette réverbération sur Soi, cet écho qui vit de sa propre propagation, de son rythme régulier. Il faut une grandeur d’âme exceptionnelle pour faire de sa propre fréquentation l’alpha et l’oméga de chaque instant qui vous visite. Vous êtes vêtue d’un genre de sarrau bleu, il me fait penser à celui que portaient les écolières au siècle passé. Étrangement votre épaule droite est dévêtue alors que la gauche est couverte. La droite : effraction de soi. Jusqu’où ? La gauche : réserve infinie de Soi. Vos deux mains sont assemblées comme dans le geste de la prière. Mais c’est bien Vous, pour qui vous priez au sein d’un solipsisme qui fait de vous un être unique, seulement unique. La jointure de vos mains étreint la tige d’un végétal dont la partie sommitale, hérissée, me fait penser à la forme hirsute du chardon ou bien de la pomme de l’artichaut lorsqu’elle libère les fibrilles de sa fleur mauve. Alors, ou bien il s’agit d’un geste « barbare » de flagellation, de mortification, ou bien cette convulsion de la plante ne revêt nulle signification et alors je me questionne sur la gratuité de sa présence. Peut-être ne s’agit-il que du symbole disant votre efflorescence intérieure dont vous ne souhaitez laisser paraître que la partie la plus atone qui ne profère rien de votre mystère

   Ombreuse, c’est ainsi que je vous aime, car oui, je vous aime à la hauteur de cette privation, de cette disette, de cette pénurie dont vous êtes le vivant emblème. Bien trop de nos Commensaux livrent le tout de leur être avant même que l’on ait pris la peine de se mettre en quête de qui-ils-étaient. Voyez-vous, la modestie est une belle chose. La discrétion est une qualité. La pudeur le plus grand des biens. Notre siècle prodigue en représentations, spectacles, autosatisfactions de toutes sortes, serait bien inspiré de se calquer sur votre posture de retrait, le paradigme selon lequel ils devraient figurer au Monde. Certes il y a fort à faire mais il n’est jamais trop tard pour apprendre le Simple et le porter au-devant de Soi en une manière d’aube naissante. Ombreuse, vous êtes une Aube, un être de Pure Naissance. Qui donc pourrait vous en faire le reproche ? Il y a tant de beauté dans les choses lorsqu’elles se dissimulent en leurs bogues ! Tant de Beauté.

 

 

  

 

 

 

 

 

 

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18 octobre 2022 2 18 /10 /octobre /2022 08:16
Une juste sérénité

« Portrait d’un homme » - Vers 1435

Robert Campin

Source : Meisterdrucke

 

***

 

   Irrésistiblement ce portrait nous attire comme si notre ego pouvait se projeter en lui. Je crois que nous souhaiterions, d’emblée, accéder à cette manière de tranquille assurance dont il est le lieu de subtil rayonnement. Cependant, il ne s’agit nullement d’un sentiment de joie intérieure qui transparaîtrait à même le visage. C’est du retenu en soi, c’est de la pudeur. Car il serait indélicat de laisser percer des sentiments singuliers, logés au creux même de la confidence, de l’expérience intime. Telle une eau de source, la vie intérieure fait son trajet inapparent dans quelque zone d’ombre dont nul ne pourrait donner le nom, pas plus que décrire son délicat tissu. Ce personnage dont Robert Campin fait le portrait, demeure dans un réel anonymat. Quoi de plus abstrait en effet que « un homme », titre vague de cette toile. Nul point de repère et je pense toutefois qu’il s’agit « d’un homme » appartenant à une classe sociale aisée, sans doute quelqu’un issu de la bourgeoisie avec tous les caractères qui y sont attachés, distinction, culture, distance par rapport aux choses. D’évidence, ce personnage ne provient ni de la paysannerie, ni du monde ouvrier.

   Bien que la toile ne nous dise rien de l’environnement de son habitat, nous pouvons l’imaginer passant de longues heures dans son cabinet de curiosités à admirer ses « pierres de foudre », à lisser du plat de la main ses fossiles aux formes étranges, à observer ses peintures sur pierres, les motifs de ses camées, à laisser errer son regard sur des herbiers qui le font rêver. Toutes ces choses périphériques déterminent aussi bien un univers mental qu’elles mettent en lumière les centres d’intérêt, les affinités que cet Inconnu entretient avec le Monde. C’est étonnant combien ses propres centres d’intérêt, ses propres inclinations, ses choix transparaissent dans le motif du visage. Dans les rides du paysan, ce sont les durs sillons de terre qui se donnent à voir. Dans les mains de l’ouvrier, dans ses cals, c’est l’outil dont le vivant symbole apparaît. Dans le portrait du bourgeois, dans la concentration du regard, l’attention portée, en tant que commerçant, aux nombreux interlocuteurs avec qui il a affaire. Tous, nous exhibons, à la cimaise de notre front, les soucis, les occupations, les félicités, les minces bonheurs, les déceptions qui sont notre lot quotidien, l’alphabet au gré duquel nous composons notre livre de l’exister.

   Si, maintenant, après avoir dressé le fond imaginé de son apparition, je décris en me focalisant sur l’image, je peux dire ceci : ce remarquable portrait est traité d’une façon si réaliste, que le personnage, soudain, se mettrait à proférer quelques mots que nous n’en serions guère étonnés. Ne disait-on pas, à propos de la facture de l’œuvre de Robert Campin, qu’elle était sous l’influence de « la fascination du quotidien ». Oui, le quotidien est fascinant pour qui sait en transcender les formes, en sublimer la prosaïque présence. Å l’évidence, cet Artiste s’y entendait en la matière, à la hauteur d’une touche irremplaçable. Le travail de la mimèsis est à ce point parfait que rien de l’aspect physique n’est laissé dans l’ombre. Ce type de traitement méticuleux ferait presque penser aux modernes fac-similés en cire du Musée Grévin, tellement le souci de vérité y est infiniment présent. Le personnage est là, devant nous, dans sa plus pure évidence, dans cette attitude vaguement méditative qui le rend un peu mystérieux, installé dans la distance, observant le monde depuis le lieu de sa monade, en réserve de ce Réel qui nous le livre si bien dans l’entièreté de son être.

   Ce qui est tout à fait remarquable, ce subtil modelé du couvre-chef, il ferait penser à ces « Crete Senesi », dans le « désert » de Toscane, ce lieu magique semé de mille plis plus harmonieux les uns que les autres, ces chaumes lumineux structurés comme pour dire le rythme universel des choses et des êtres. Le visage, quant à lui, est identique à l’argile mise en forme par le sculpteur, cette assiduité, cette conformité au modèle avant que son esquisse ne donne, peut-être, le motif d’un bronze sur lequel se lira, dans la pureté du métal, l’exactitude de l’être qui y est figuré. La vêture au col fourré, à la teinte foncée, vient clore ce tableau dans des nuances subtiles d’Ivoire, de Rouge-Orangé adouci, de Bitume, une élégante économie de moyens qui vient renforcer le sentiment d’équilibre qui se dégage de cette scène que l’on pourrait qualifier de « bucolique ». L’idée d’un paysage automnal avec ses teintes de Rouille et de Brique s’y trouve inscrit de manière quasiment naturelle. Une douce atmosphère dont on pourrait éprouver la touche délicate, tissée de quiétude, ourlée de suavité, image auprès de laquelle faire halte le temps d’un ressourcement, d’une régénération. Comme si ce Personnage, porteur d’une grande sagesse, pouvait nous reconduire au lieu de la nôtre ou bien en favoriser l’éclosion, en provoquer l’épanouissement.

   Mais ce qu’il convient de dire, face au tissu d’évidence de la sérénité qui paraît se dégager de ce portrait, c’est que nulle sérénité ne se donne d’emblée, que nulle sérénité ne s’inscrit comme le résultat immédiat d’un don que l’on aurait reçu du ciel. Les choses sont bien plus complexes qu’il n’y paraît. La tranquillité, l’ataraxie, l’équanimité de l’âme ne s’atteignent jamais qu’au terme d’un long travail, d’une infinie patience. On ne naît pas avec la sérénité lovée au creux de son berceau, comme si elle vous attendait depuis la nuit des temps. Toute sérénité est l’aboutissement d’une longue maturation. Il faut avoir connu des soucis et des peines, s’être confronté aux obstacles de l’exister, avoir chuté, avoir échoué, puis avoir pu rebondir, s’être relevé, lesté de toute cette expérience, visité par toutes ces incertitudes, ces doutes, car c’est bien au terme de tous ces conflits, de toutes ces violentes dialectiques que la conscience assure ses assises, prend un nécessaire recul, se fortifie afin que les ornières franchies, les ubacs effacés, ce soient les adrets de lumière qui viennent à vous avec toute leur charge de félicité.

   Sérénité ne résulte que de Lucidité et nulle intuition ne saurait en réaliser les conditions de possibilité. L’on imagine volontiers que cet « homme », dans la gestion de ses affaires, ait eu souvent maille à partir avec les parties adverses, que certaines négociations aient été laborieuses, que des nuits de veille aient été passées sur des chiffres, des évaluations, que des marchés à conclure précédèrent parfois des aubes qu’il souhaitait transparentes. Et c’est bien au motif d’un combat sur lui-même que chaque progrès à bâti en lui, pierre à pierre, cette soi-disant sérénité que nous lui attribuons en tant que l’essence qui le qualifie au plus près.

       Cependant, un regard attentif ne pourra que conforter ces hypothèses. Le regard est méditatif, il traverse le réel sans vraiment s’y arrêter. Une minuscule étincelle d’inquiétude se dessine sur le brun de l’iris. Quelques rides naissantes ornent le front, y tressent une sorte de langueur, peut-être la vague mélancolie d’une réminiscence qui relie à un passé qui n’a pas soldé la totalité de ses comptes. La parenthèse de deux plis referme la base du nez, ce qui, parfois, est signe de contrariété. Les lèvres sont belles, régulières, qui peut-être dissimulent des mots sur le bord de se dire mais qu’il vaut mieux retenir en soi. L’entièreté du visage est de pure et délicate concentration. Seulement, il n'y a pas d’angoisse qui serait visible, pas de tourment qui menacerait à l’horizon de l’être. Tout repose en soi dans un genre de calme qui paraît inentamable. Cet Homme semble occuper le lieu qui est le plus sûr pour lui, un genre de halte sous l’abri d’un port, à l’écart des tempêtes et des coups de blizzard.

   Peut-être est-ce ceci, la sérénité, parvenir au plus haut de qui-l’on-est, sachant cependant d’où l’on vient, disponible à l’égard du temps, ni en retard, ni en avance, installé dans un présent dont la certitude signifie la possibilité de quelque éternité. Si la sérénité vraie existe, elle est bien ce suspens par rapport à une temporalité toujours en fuite, cette insertion dans un présent donateur de sens, sans qu’aucune justification d’accélérer le pas ne se puisse jamais donner. Elle est une intersection de la fluence spatio-temporelle, une disposition de soi dans le simple et le limpide. Ce qui ne saurait signifier que nul nuage n’en traverse jamais le ciel existentiel. Cette toile de Robert Campin est toile du « juste milieu ». Toile du Midi, de la maturité, qui, seule peut donner au beau mot de « sérénité » le sens de plénitude qui lui convient. Alors la notion de vacuité s’estompe pour laisser place à cette belle carnation qui est le chiffre même de la vie. D’emblée, cette toile, bien plutôt que de nous installer dans une posture simplement esthétique, nous convie à une méditation sur nous-mêmes. Saurons-nous y trouver ce halo de sérénité dont nous voudrions être atteints afin d’accéder à cette belle patience qui signe le trajet hauturier de Ceux et Celles qui naviguent au plein des eaux avec confiance et détermination ?

 

 

 

  

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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15 octobre 2022 6 15 /10 /octobre /2022 09:21

Mais la nuit est là, qui guette

La lumière croît en elle

   

   Venus de l’ombre, venus de la nuit, allant vers la nuit, c’est ainsi que se détermine notre destin, que se trace la voie dans laquelle s’inscrivent nos pas. Aujourd’hui, avançant dans la lumière, habillant nos yeux de clarté, illuminant la plaine de notre peau, nous n’avons plus souvenir de toute cette ténébreuse densité, de cette matière opaque avec laquelle nous nous confondions, avant même que nous vinssions au Monde. Sans doute, même, tentons-nous d’en biffer le souvenir, sinon la pure possibilité. Car reconnaître en soi, sa part de Nuit, ses projections d’Ombre, constitue toujours une épreuve redoutable. Tous, nous voulons figurer sur les plus hautes cimaises, là où crépitent les étincelles, là où les collines reçoivent leur brillante aura, là où les yeux s’habillent de diamant.

 

Mais la nuit est là, qui guette

La lumière croît en elle

   

   Cependant, il ne sera pas dit que nous accorderons aux ténèbres quelque privilège. Å l’encontre de notre belle Planète qui tourne tout autour de son axe, nous souhaitons en immobiliser le cours, exposer toujours notre visage à la clarté du soleil, effacer les ombres portées, faire se diluer la moindre poussière qui dissimulerait en elle un germe de contrariété, qui nous inclinerait à nous confondre avec cet obscurcissement dont nous redoutons qu’il ne contienne le tissu même d’un non-sens. Ainsi cherchons-nous les vastes places avec les colonnes de talc de leurs hautes statues, les vitrines éclairées des magasins, les rues parcourues par la foule mouvante et bariolée, les toiles blanches des cinémas qui font reculer les ombres, qui sont une fête de la lumière. La lumière, nous la recevons telle une sublime ambroisie, elle nous inonde de sa gaieté, elle nous caresse de son inépuisable joie.

 

Mais la nuit est là, qui guette

La lumière croît en elle

   

   Parfois, quand la saison avance, que le jour décline, sentons-nous, à la façon d’une brise légère, l’appui discret, mais bien présent, mais bien réel, d’une manière d’ennui que nous pensons pouvoir relier à tel ou tel événement fâcheux qui serait venu à notre encontre. Mais, en vrai, le « Mal » est bien plus profond, bien plus pervers, au simple motif qu’il est comme notre revers, le revers de cette condition humaine dont nous participons, dont bien évidemment, nous ne pouvons nous exonérer.

 

Cette soudaine lassitude,

c’est l’Ombre.

Cette léthargie qui envahit nos têtes,

c’est l’Ombre.

Cette subite mélancolie tressant

à notre front les cirrus de la tristesse,

c'est l’Ombre.

 

   Nommant l’Ombre, nous désignons ce qui nous contraint et sème notre route d’obstacles entravant notre progression. Ce qui est évident, c’est que notre geste de désignation donnant visage au « Mal », nous le rend plus supportable. Rien ne serait pire que de ne pouvoir le nommer, cette indistinction portant en soi la toujours prégnante aporie de l’inconnu. Mais connaître l’ennemi n’est nullement le maitriser, tâcher seulement de le tenir à l’écart.

 

Mais la nuit est là, qui guette

La lumière croît en elle

    

    Celle à qui nous attribuerons le nom de « Venue-de-l’Ombre », nous ne la voudrons seulement singulière, bien délimitée en son identité. En quelque sorte nous la désirerons Universelle, nous glissant en sa peau d’un instant à l’autre sans que rien ne soit changé de son destin, le nôtre s’inscrira en son sein à la façon dont s’emboîtent les poupées gigognes. Elle est qui-nous-sommes, nous-sommes-Elle en une unique respiration, un unique regard, une unique conscience. Ainsi, chaque fois que paraîtra Venue-de-l’Ombre , c’est de nous dont il s’agira, nous coulant dans ses différentes postures, ses mouvements, ses pensées, l’horizon qui est le sien, qui est le nôtre, sans distinction aucune.

 

Mais la nuit est là, qui guette

La lumière croît en elle

 

    S’il y a une égalité entre les Existants, c’est bien celle-ci, cette Loi qui nous fait tous semblables devant la finalité absurde de la posture humaine, nous sommes tous lestés du même faix, cette Ombre ultime qui prospère au loin et nous attend dans la patience, la plus ou moins longue patience, certes. Mais, au bout du trajet, tous les comptes sont identiquement apurés. C’est l’Ombre qui gagne et nous fait le don de l’Absolu. Sans contours définissables, sans nom prédiqué avec exactitude, sans visage. L’Absolu en tant qu’Absolu, ce qui, en soi est le Sans-Mesure que nous redoutons et qui, paradoxalement, nous attire, nous fascine. Nous voulons résoudre l’énigme posée par le Sphinx. Nous sommes des Œdipe qui nous ignorons. Or nous savons que la seule réponse possible « l’Homme, est une réponse franchement abyssale qui nous hante notre vie durant. Beaucoup de ténèbres, quelques éclaircies cependant.

       

Mais la nuit est là, qui guette

La lumière croît en elle

   

    Venue-de-l’Ombre, la voici qui se donne à voir en une sorte d’apparition semée de mystère, de réserve, de beauté en voie d’accomplissement. Derrière elle, faisant fond, une Ombre bleutée, entre Acier et Minuit, une Ombre généreuse, si vous voulez et, bien sûr, d’autant plus « vénéneuse » qu’elle se voile d’une douce harmonie. Une flaque de clarté diffuse, approximativement Turquin, germine dans les lointains. Comme un souvenir de naissance, de venir au Monde, de sortie du Néant.  Des limbes encore visibles tissent leurs fils d’Ariane, ceux qui, une vie durant, lui rappelleront le lieu de sa venue, cet insaisissable dont elle sera toujours traversée, cet invisible continûment accolé au visible comme la dette que celui-ci, le visible, a contractée vis-à-vis de celui-là, l’invisible.

  

Mais la nuit est là, qui guette

La lumière croît en elle

   

    Venue-de-l’Ombre est debout au milieu de sa Nuit, pareille à une Princesse Orientale. Un bras est relevé, en forme d’anse d’amphore, au-dessus de sa tête. Seul, l’abri de sa main plus claire se laisse percevoir. La chevelure est brune, simple continuité de la Nuit, à peine émergence. Le visage est partagé en deux parties égales, la gauche est inapparente alors que la droite donne site à une joue claire, un œil aux aguets, ceci se continuant par les deux cordes du cou qui se prolongent en un V que referme le noir du corsage. Le bras droit, à peine éclairé, rejoint la zone d’Ombre. Une chemise bleue cerne le corps, fait le lien avec toute une zone d’indistinction.

   

Mais la nuit est là, qui guette

La lumière croît en elle

   

    C’est comme la visitation d’une image dans le bleu du rêve, un subtil poudroiement dont la délicatesse estompe une impression qui pourrait être obscure, emplie de morosité, versée au sentiment du tragique qui nous habite et nous fait nous courber sous le poids du destin. Dans une manière de joie simple, Venue-de-l’Ombre arrive à nous selon une esthétique si évidente que nul ne pourrait y deviner les signes d’un quelconque chagrin, la trace d’un tracas, quelque perte à l’horizon de l’être. Certes sa parution s’effectue sous le symbole d’une ambivalence qui pourrait nous atteindre et nous inquiéter. Cependant, nous ne sommes nullement dupes, mais  c’est la face de douce lumière que nous retiendrons. Car des choses qui nous visitent, si le versant de Nuit n’en peut être ôté ; le versant limpide, transparent, diaphane, c’est celui que nous choisirons, ce genre de flottement irisé de libellule à la face des eaux. Les ailes vibrent pareilles aux éclats du verre pilé dans le jour qui paraît. Le Jour !

 

La lumière croît

   

 

 

 

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8 octobre 2022 6 08 /10 /octobre /2022 07:58
Du Blanc, du Bleu, le Venir-à-Soi

 

Esquisse : Barbara Kroll

 

***

 

   Nous sommes toujours trop inattentifs à la venue des couleurs, à leur force d’irradiation, à la dynamique de leur symbolique. Nous voyons du Rouge et c’est seulement une teinte parmi les autres, un mot qui se noie dans le langage pluriel du Monde. Alors nous pensons précisément aux choses du Monde qui exposent ce prédicat tel une vêture, nous pensons à la cape du Petit Chaperon Rouge, nous pensons à la muleta du Toréador, nous pensons à la crête écarlate du Coq. Parfois, au travers de nos pensées nous visons, mais dans une sorte de distraction, quelques lignes signifiantes qui en traversent la rumeur colorée : aussi voyons-nous la fraicheur, la naïveté du Chaperon ; la chorégraphie du Toréador ; la brillante aura du coq parmi le peuple de la basse-cour. Nous ne pensons guère au-delà pour la simple raison que cet au-delà nous le redoutons habité de chausse-trappes, visité de l’œil curieux et mortel des couleuvrines. « Mortel », oui nous avons proféré la cruelle sentence qui, derrière notre masque apaisé en surface, recèle en son sein la morsure Mortelle, celle qui, sans ménagement, nous envoie à trépas sans même tenir compte de notre avis à ce sujet. Car, oui, toujours les choses et aussi bien les couleurs dissimulent-elles en leurs revers la fin tragique d’une aventure. Derrière les silhouettes anodines de Chaperon, du Toréador, du Coq, c’est la Mort elle-même qui se profile, ce que chacun, chacune comprendra sans qu’il soit nécessaire de développer une longue argumentation. Mais, à partir d’ici, il nous faut nous éloigner des rivages de l’Achéron pour gagner ceux à partir desquels la vie se donne en ses esquisses premières. C’est donc de naissance dont il va être question, de venue au Monde selon telle ou telle perspective, selon telle ou telle couleur.

   Celle que, par commodité, nous nommerons « Ligne Bleue », vient à l’être sous les traits de pinceau de l’Artiste. Pour l’instant il ne s’agit que d’une esquisse, ce qui du reste correspond à notre intention d’en dévoiler l’aspect de surgissement à neuf. La texture même de l’œuvre, en sa phase initiale, témoigne de quelque chaos d’où le Sujet proviendrait, portant encore en lui les stigmates d’un étonnant désordre. Cependant nous ne sommes nullement désorientés par ces vigoureux aplats, par cette matière dense qui ferait volontiers penser à la consistance d’une glaise, à la matière ductile d’une argile. Ce qu’il est essentiel de comprendre ici, en ce moment de l’œuvre, c’est son attache encore visible au corps du Monde. C’est bien du Monde qu’elle provient, de sa texture, de sa dimension formelle, de sa substance la plus présente qui soit. L’œuvre ne vient pas de nulle part, elle se décline selon une densité structurelle, elle appelle à elle la pâte, elle appelle le Blanc de Titane, le Noir de Mars, la Terre de Sienne brûlée, l’Ivoire, Le Bleu Ceruleum, le Bleu de Cobalt.

   C’est la pâte, ce sont les couleurs qui sont les signifiants et c’est à nous, au gré de nos variations imaginaires, de dévoiler quelques signifiés, certes subjectifs, bien à nous, mais le Monde quelle que soit la forme qu’il revêt, Monde de l’Art, de la Mode, de l’Architecture est toujours Monde-pour-nous et il est heureux qu’il en soit ainsi. En serait-il autrement et nulle singularité, nulle individualité m’émergeraient du multiple et le Monde serait en pleine confusion et nous-mêmes reconduits à un éternel vertige. Afin d’exister, nécessité s’impose que nous créions nos points de repères, que nous posions le lexique grâce auquel les choses se diront avec une exactitude suffisante afin que, nous en distinguant, nous puissions y apparaître sans risque immédiat de nous confondre dans le tissu qu’il nous tend qui, pour être chatoyant, n’en est pas moins déstabilisant si nous ne prenons soin de projeter sur lui quelque lumière qui nous le rende familier.

   Avec l’œuvre, c’est toujours d’un dialogue dont il s’agit. Nul ne peut rester muet devant une toile sauf à renoncer à penser, ce qui revient à renoncer à vivre. Toujours l’œuvre nous parle et c’est nous qui, parfois, dans le constant égarement qui est le nôtre n’entendons plus le chant qu’elle nous adresse, ces variations colorées, ces formes, ces insistances ou ces retraits de la matière. Bien évidemment, si nous posons les « choses » dans la radicalité, la Toile et Qui-nous-sommes, ce ne sont rien que deux Mystères, deux Énigmes qui s’affrontent en une troublante polémique. Il n’y a guère d’autre issue que celle de nous extraire de cette situation qui menacerait vite de devenir aporétique si nous n’insufflions la mesure d’un Sens au sein même de cette relation. Après ces considérations d’ordre général, que nous reste-t-il d’autre à faire que de décrire ce qui se présente à nous tel un message à déchiffrer ? Or décrire est faire venir dans la présence. « Ligne Bleue », qui est-elle ?

   D’abord, il y a un fond d’inconsistance, un fond pareil au « silence d’une rumeur », l’oxymore indique le non-sens qu’il y aurait à ne s’en pas détacher. Toujours il nous faut prendre du recul, éviter l’adhérence aux choses. Le sens ne provient jamais que de l’écart. Mes sens (et éminemment le regard) me tiennent à la fois à distance et, paradoxalement, me confient à l’œuvre au plus près, dans la dimension de l’intime si je m’adresse à elle en conscience. L’œuvre, je participe à qui elle est et, comme elle est un objet d’un Monde qui nous est commun, je participe d’elle, tout comme elle participe à son tour du Monde. Dorénavant, tout ce que je dirai de « Ligne Bleue », c’est comme si je me l’adressais en une manière de retour, d’écho, de réverbération, comme si je le destinais  au Monde lui-même en sa vibrante polyphonie.

 

Je dis la chevelure, sa belle variation

de Terre de Sienne, de Rouille, de Tabac

et je dis aussitôt la colline de terre,

le revers des mottes, le labour d’automne

dans sa « gloire de lumière »,

je dis aussi qui je suis,

le pantalon de velours côtelé

que j’aime porter dans le

versant lumineux de l’Automne.

 

Je dis le Visage, son ovale régulier,

je dis son masque de plâtre

et je dis en même temps,

les carrières de talc ouvertes sur le ciel,

je dis ma profonde mélancolie

lors des jours tristes et brumeux de l’Hiver,

je dis le Visage de Pierrot Lunaire

du Mime Marceau sur son

praticable de planches.

 

Je dis les deux perles des yeux

 et je dis les lacs lumineux des Alpes

dans leurs somptueux écrins,

je dis les pleurs des peuples tristes,

je dis la nécessité de ma vision,

 la tâche incessante de décryptage

du Monde, des Autres.

 

Je dis le feu éteint des lèvres

et je dis les roches magmatiques

qui veillent en silence depuis

le ventre lourd de la Terre,

je dis le brandon de ma passion,

la peur qu’elle ne s’émousse

sous la meute abrasive des jours.

 

Je dis le torse de chaux

et de blanc d’Espagne

et je dis le large plateau des Causses

semé de vent et parcouru des entailles

des pierres de calcaire,

je dis la dimension étroite de ma joie

contrainte par les vicissitudes du temps

qui passe et moissonne tout devant lui.

 

Je dis le ballant des bras

enserrés d’une frontière bleue

et je dis la mesure étroite du fjord

dans la lumière du septentrion,

je dis la teinte de mes sentiments

quand plus un seul espoir ne brille

 à l’horizon brisé des Hommes.

 

Je dis la main pliée devant le sexe

et je dis les parties de la Terre

à jamais explorées,

je dis la fermeture du sens partout

où les libertés sont bafouées,

partout où mon esprit s’abîme

en ses propres eaux,

elles sont insondables tels les abysses

au large des côtes de rochers.

 

Je dis le presque tout de l’œuvre,

le presque tout de qui-je-suis,

le presque tout du Monde

en leur confondante multitude.

 

   Et je pourrais dire encore le long des siècles et des siècles sans jamais pouvoir épuiser la ressource des Œuvres, du Monde et peut-être aussi la mienne si un destin d’Immortel m’était alloué. Mais chaque jour qui vient, mes forces déclinent, le plus souvent à mon insu et les couleurs de l’enfance de vives qu’elles étaient, elles claquaient tels de vibrants oriflammes, voici qu’elles s’atténuent comme si une vitre opaque l’ôtait à ma naturelle curiosité. C’est si bien de voir tout ce qui vient à l’encontre avec sa pleine charge de Beauté. La Beauté est inépuisable, c’est nous les Hommes qui ne savons la voir !

   Ici est le temps venu de reprendre le titre de cet article : « Du Blanc, du Bleu, le Venir-à-Soi ». « Ligne Bleue » est-elle venue à elle ? Je ne sais et sans doute les Lecteurs et Lectrices n’en sauront guère plus que moi. Le Monde, les Autres, son propre Soi, tout ceci est d’une complexité si troublante que nulle image, nulle œuvre, nul langage n’en épuiseront le sens. Et c’est bien cette dimension proprement abyssale qui fait la grandeur de tout ce qui vient au paraître. Ce qu’il me faut dire, en conclusion, ceci : Le venir-à-Soi est toujours un venir-à-l’Autre, c’est-à-dire qu’il ne s’agit de rien de moins que l’effectuation d’une tâche infinie d’unification. La peinture ne viendra à Soi, autrement dit ne se situera au plein de son être que si, corrélativement, nous nous plaçons au sein du nôtre. Il doit y avoir homologie, correspondance et, dans le meilleur des cas, osmose, fusion car toute signification doit trouver son propre écho, sauf au risque de devenir « in-signifiante », ce qui est de l’ordre inacceptable du néant.

   Seule la convergence intime du divers, sa communauté, ouvrent l’espace d’une communication, d’une compréhension. Nous ne pouvons rester extérieurs à l’œuvre qu’à l’insuffisance d’effectivité de notre conscience intentionnelle. De façon à ce que l’œuvre existe en sa plus réelle valeur, il est nécessaire que nous nous disposions à créer les conditions mêmes de sa venue à l’être. Or, dans la « confrontation », qui donc hormis ma propre conscience pourrait se consacrer à la tâche de faire paraître ce qui m’interroge et ne me laissera en paix qu’à l’instant même où, devenant réelle plus que réelle, elle s’imposera à moi avec tout le poids de son évidence ? Oui, nous êtres cloués à notre incontournable finitude, nous avons besoin de nous rassurer à la lumière de quelques évidences. Peut-être, parfois sont-elles à notre portée. Toujours il nous faut questionner l’Art. Notre propre venir à l’être est sans doute à ce prix.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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3 octobre 2022 1 03 /10 /octobre /2022 09:47
Lumière, Mouvement :  Joie

Mise en image : Lé Ciari

 

***

 

   Imaginez ceci : la Terre serait totalement plongée dans l’ombre, inconsciente de sa propre forme, oublieuse de tout ce qui pullule habituellement à sa surface, plantes, animaux, hommes et femmes, petits enfants jouant dans les cours d’école. Rien ne serait visible qu’une immense matière opaque, ténébreuse, genre de jarre occluse au sein de laquelle plus rien ne se distinguerait de rien. Cependant n’allez pas croire que les susnommés, plantes, animaux, hommes et femmes, enfants, aient pu aussi facilement renoncer à leur privilège de voir, de toucher, d’éprouver, en un mot de vivre au plein de leur singulière existence. Ce serait comme si, revenus à une manière de concrétion originaire, ils étaient à nouveau soudés au fondement dont ils provenaient, soudaine et étrange involution qui les ramènerait au statut mutique et immuable du minéral. Et savez-vous au moins ce qu’ils regretteraient de leur vie antécédente ? Sans doute penserez-vous aux loisirs, aux friandises et autres plaisirs de la table, aux écrans polychromes diffuseurs de rêve. Certes, ceci s’imprimerait dans leur cerveau de pierre à la manière d’une immense vacuité. Mais vous avez omis, dans votre hâte, de citer l’Amour, sa perte sonnant comme le gong du tragique. Oui, l’Amour leur manquerait et forerait en eux de grandes vrilles pareilles à ces tourbillons d’eau où disparaissent les flottilles de feuilles mortes. Mais ce dont ils seraient le plus en deuil, ce qui creuserait en eux l’abîme le plus vertigineux qui se pût imaginer : la perte du Mouvement, l’effacement de la Lumière. C’est dorénavant ceci, Mouvement, Lumière, qu’il faut porter au centre de notre attention. Comment pourrait-on davantage différer de ce qui fait sens bien au-delà des simples occupations du quotidien ? Comment pourrait-on se soustraire à ce qui nous anime en notre fond, à ce qui fait briller notre esprit, à ce qui dilate notre âme et la porte à la dimension des choses essentielles ? Comment ?

      La pièce (mais est-ce une pièce ou bien est-ce un fragment d’univers qui flotterait au large de nos yeux dont, nous n’aurions nullement perçu la présence ?) le lieu donc se montre identique à un tableau en clair-obscur sur le fond duquel émergeraient Deux Formes pour l’instant non affectées de signification, comme ces nuages qui, parfois, flottent tout en haut du ciel avec leur charge de mystère, nous voudrions leur attribuer un nom, les dire visage connu, objet familier, élément de paysage, mais rien de précis ne se détache et nous demeurons dans l’incapacité de nommer, orphelins en quelque sorte des vertus prédicatives de notre langue. Et, d’être condamnés au silence, trace en nous les motifs de quelque tristesse. Le fond est une teinte unie Brou de noix, Cachou, ces belles nuances de Terre qui nous appellent au lieu même de notre habitation. Ceci nous rassure et nous oriente insensiblement en direction de cette merveilleuse profondeur humaine dont, toujours, nous recherchons le motif, fût-ce dans la distraction, dans l’insu.

       Les Énigmatiques Figures dont nous avons pris acte, sans leur attribuer quelque désignation que ce soit, voici qu’elles commencent à devenir visibles, un peu comme une silhouette tremble dans la brume d’automne et devient peu à peu pensable. Un secret se lève dont il faudra bien décrire la venue. Donc, sur fond de nuit, sur la toile infinie en son voilement même, ce sont bien deux Formes Humaines, Féminines qui émergent de l’oubli. Et, d’emblée, nous sommes saisis d’un doute quant à cette vision quasiment ubiquitaire.

 

Une seule et même personne en deux endroits présente

 

   Comment ceci est-ce possible ? Comment attribuer à une seule Existante, une existence double, la situer ici et là en un même empan de temps ? Ou bien s’agit-il d’un trouble de la vision, d’un égarement passager de la conscience, à moins qu’un acte de magie féérique n’ait métamorphosé une présence en sa double venue ?

   Bien évidemment, en cette Forme Double, c’est bien d’une même et unique Danseuse dont il s’agit. Nous la nommerons « Pas de Deux », comment pourrait-il en être autrement ?  Pas de Deux est ce Mouvement, cette Lumière dont notre fiction initiale posait la nécessité aux yeux de Ceux et Celles qui avaient régressé dans l’Ombre et l’Immobilité. Cette image purement onirique est belle en raison même de cette Chair qui se lève, rayonne, illumine la scène d’une pure présence à Soi. Oui, c’est tout à Soi qu’il faut être, sans délai, afin que le geste de la Danse pris au corps, ne diffère nullement de son être, qu’il devienne énergie vibratoire, oscillation de pendule, battement de métronome, source d’un rythme en sa tenue la plus féconde, la plus irisée, un vertige nous prend, nous les Voyeurs, tout comme il fait de l’anatomie de la Danseuse le lieu d’un étrange rituel à la limite d’une transe.

   Les yeux sont ouverts qui interrogent l’invisible, puis soudain fermés, qui questionnent le visible. C’est bien d’une inversion du sens dont il s’agit, d’un retournement, comme si la perception devait forer l’envers des choses, voir la nervure du Rien, se rendre aveugle à l’éblouissement des Choses présentes, trop présentes, elles voilent la vérité, elles disent Noir là où devrait être nommé le Blanc en sa radieuse et ruisselante beauté, car n’est beau que ce qui est simple, authentique. Cette Chair qui se lève brille d’un somptueux éclat, comme si la Lumière intérieure transparaissait, disant le feu intérieur, disant l’urgence à être tout au bout de la flèche du Soi. L’attitude, la tonalité de l’âme, tour à tour, sont exposées à la plus vive clarté que, l’instant d’après, livre à une intense méditation-contemplation. Cette posture est quasi-religieuse en son essence, elle unit, en un seul et même endroit, le divers pour le livrer à l’aimantation d’une spiritualité. Là, Pas de Deux a franchi le pas qui la séparait d’elle, là Pas de deux a rejoint le lieu de sa source intime qui est aussi ressource pour la suite des temps à venir.

   Maintenant le moment est venu d’une brève incise de nature métaphysique. Si Pas de deux apparaît selon deux silhouettes coexistantes, simultanées, ce qui ne saurait bien évidemment s’inscrire dans le tissu serré du Réel, il faut en tirer quelque enseignement théorique qui pourrait bien éclairer le champ toujours mystérieux des oppositions fondamentales du Même et de l’Autre. En pure logique, aucune Identité ne pourrait, tout à la fois, être identique à sa propre essence, en différer radicalement en occupant une place Autre que la sienne propre. En clair : Pas de deux n’a nulle possibilité d’être Soi et une Autre. Et, cependant, ceci est-il si affirmé que la réalité veut nous le faire croire ? N’y a-t-il pas en Nous, à l’intérieur même de notre site existentiel, des marges, des franges d’altérité qui nous déportent de qui-l’on-est, sinon pour nous rendre différent, du moins pour nous amener à figurer ici de telle manière, plus loin de telle autre qui n’est plus le même territoire que celui qui précédait, ce qu’il faut bien nommer la « métamorphose ».

    Car si notre quête d’identité est quasi obsessionnelle, tellement nous sommes attachés à une image de Nous-Même qui ne diffère nullement, qui nous pose à la manière d’un étalon de platine, nos fondations internes tremblent constamment sur un sol mouvant, si bien que nous pouvons être, successivement, des décalques de-qui-nous-sommes, certes à l’insensible variation, mais des sortes de « bougés » de « tremblés » au gré desquels nous avons bien le sentiment intrinsèque que quelque chose a eu lieu, que seul un lexique différent pourrait nommer. Or toute substitution selon l’axe paradigmatique est signifiante. Si je dis : « Pas de deux est lumière », puis aussitôt : « Pas de deux est mouvement », ou bien : « Pas de deux a les yeux fermés », à gauche de l’image, puis, à droite de la même image : « Pas deux a les yeux ouverts », on voit bien que la modification de la prédication est, en même temps, de facto, modification de la signification et, en définitive modification ontologique de Pas de deux, en ses donations successives. Elle est donc elle-même, mais en ses différences apparitionnelles. Ce qui veut simplement dire que notre réalité, que nous pensions immuable, fixe, définitive est, a contrario, instable, traversée du flux et du reflux de la vie qui modèle, façonne sans cesse les modalités de notre être-au-monde. Je ne suis tel que je suis qu’à être différent, qu’à me donner selon un nombre infini d’esquisses, lesquelles sont inépuisables, tout comme l’existence qui se renouvelle d’instant en instant.

   C’est un peu comme si nous obtenions, simultanément, en deux points séparés de l’espace, mais en l’étroitesse d’un temps unique, « Pas de deux 1 », puis « Pas de deux 2 », autrement dit Identité et Différence, étrangement assemblées.  Espace, Temps, ces « formes a priori de notre sensibilité », en termes kantiens, ces insaisissables, les voici devenus tangibles, portés précisément dans le sensible à la hauteur d’une élégante métaphore. Cette image est riche de sens multiples. Non seulement elle constitue un éloge de la Danse (cet Art majeur qui spiritualise le corps), mais elle fore en profondeur, jusqu’au socle de-qui-nous-sommes. Les tirets qui relient entre eux les mots écrits ne sont eux-mêmes que la métaphore de cette unité dont nous sommes en quête afin de ménager à notre être l’espace d’une illusion. Toujours nous sommes en lutte contre notre propre éparpillement, notre propre dispersion, notre propre dissémination.

 

Être c’est être-assemblé

 

S’en exonérer c’est se

mesurer au non-être.

Nous ne sommes que ceci,

être, non-être, être, non-être,

un constant clignotement qui,

en même temps, est le lieu

unique de notre joie :

 

Lumière-Mouvement.

 Chorégraphie existentielle

 

 

 

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27 septembre 2022 2 27 /09 /septembre /2022 10:26
Nue plus que nue

« Nu au fauteuil rouge »

Barbara Kroll

 

***

 

   C’est à vous, Nue-plus-que-nue que je m’adresse, sans intermédiaire, sans médiateur qui auraient pu faciliter la relation, me mettre, moi-le-Voyeur, à la hauteur de l’Artiste qui vous a donné le jour. Mais, au fait, peut-on vraiment dialoguer avec une œuvre, par nature muette ? Certes on le peut, mais au gré d’un monologue, d’un soliloque, ce sont les formes de la parole communément humaines puisque je soutiens que, parlant, c’est d’abord à moi que je parle et, en définitive, peut-être qu’à moi. Savez-vous, Nue-plus-que-nue, combien notre solitude est grande.

 

Solitude face à l’exister,

à l’amour,

à la souffrance,

 à la mort.

 

   Oui, notre acte de parole n'est jamais qu’une boucle, un cercle qui se referme sur lui-même, à la façon étonnante du mythique ouroboros, serpent ou dragon qui se mord la queue en une manière d’inquiétante autophagie. Sommes-nous, nous aussi, des individus qui nous phagocytons dès après notre naissance et jusqu’à notre heure dernière ? Mais je n’abuse plus de ces tristes images qui embrumeraient notre conscience et la mettraient hors de considération du champ qui, maintenant, va entièrement nous occuper.

   En guise de préambule, que je dise le motif de votre nomination. Aussi bien aurais-je pu me contenter de vous nommer « Nue », cela aurait eu au moins l’avantage de la concision, certes mais au détriment d’une perte de sens. Nue-plus-que-nue veut dire le dépassement même de votre nudité pour surgir dans une nudité encore plus radicale que celle que laisse supposer votre corps livré à l’espace, à la lumière, au vent, aux regards des Curieux.  Or qu’y aurait-il de plus dépouillé que de devenir son propre hors-mesure, de ne même plus reconnaître ce qui est enclos en ses propres limites, de faire de son anatomie un lieu de pure dépossession comme si, ne vous appartenant plus, elle pouvait à chaque instant devenir cette étrange altérité, cette insularité au loin de vous, dont vous ne connaîtriez ni le nom, ni la route à suivre pour en rejoindre le site. Étonnant sentiment, « inquiétante étrangeté » de ce qui vous était familier et qui, en un éclair, vous exile de qui-vous-êtes. Comme si vous étiez semblable à ces oiseaux de proie qui volent haut, ailes largement éployées, accomplissant de grands cercles au-dessus de qui-vous-avez-été, dont vous ne regagnerez plus la lointaine identité. Une manière de désespoir vous gagne qui devient visible à même la tristesse de votre chair, au teint de cierge de votre peau, à l’abattement de votre visage mangé par les cernes noirs des yeux, plus rien de votre âme n’y est encore visible. Et cette noire chevelure, ces cordes de suie de vos mèches, cette résille qui cerne votre visage des hautes falaises du malheur.

   Et le trait de votre bouche qu’obture la règle de votre index. Un index n’est-il pour faire signe en direction de l’avenir afin d’y déceler la lumière d’une mince joie ? Et les deux grains de café de vos aréoles, n’indiquent-ils une maternité tarie, l’impossibilité de l’allaitement, cette source de vie, cette promesse de genèse. Nue-plus-que-nue en votre ultime dépossession. Il s’en faudrait d’un iota que votre étique silhouette ne se dissolve dans les mailles captatrices du temps. Et ce mont de Vénus avec votre main qui en interdit aussi bien la vision que l’accès, n’est-il le symbole d’une féminité dévastée ? j’y suppute une steppe lissée par les vents mauvais de l’indigence. Et votre attitude inclinée comme si vous vous affaliez sous les coups de bélier du Destin, comme si la Moïra avait fomenté à votre égard les pires desseins qui se puissent imaginer. Et ces bâtons des jambes, ces terminaisons si frêles, elles ne peuvent vous assurer de quelque assise stable sur la dalle de terre, sauf une possible disparition à même son sol de poussière.

Nue plus que nue

 

                    « Grand nu au fauteuil rouge »                                 « Nu au fauteuil rouge »

                   Source : Musée National Picasso                                        Barbara Kroll  

 

      Et sans doute, vous, Nue plus que nue, ne manquerez d’être étonnée du rapprochement que je fais entre « Nu au fauteuil rouge » de Celle-qui-vous-a-donné-le-jour et « Grand nu au fauteuil rouge » de Picasso. Et n’allez point vous abuser, l’analogie ne consiste pas seulement à la mise en relation des deux titres, comme si la totalité de l’explication tenait à la ressemblance des fauteuils et à leur teinte pourpre. Non, l’homologie est bien plus profonde qui fait signe en direction d’états d’âme qui, à mon sens, sont immédiatement superposables.  Car il ne s’agit nullement de s’arrêter au niveau formel. Le Modèle de Picasso tout droit venu de la période dite du « Jongleur des formes » ne saurait trouver d’équivalence en-qui-vous-êtes et votre attitude est bien plus « sage » si je peux m’exprimer ainsi, plus résignée. Mais y a-t-il si loin de « Nu au fauteuil rouge » à « Grand nu au fauteuil rouge » ? N’y aurait-il bien plutôt d’étranges convergences ?

   La pâte dans laquelle les deux corps sont modelés a la même teinte cireuse, une sorte de chair en voie de sa corruption terminale. La chevelure est une identique moisson triste, des genres de raideurs qui s’inscrivent en faux contre la souplesse, la plasticité féminines. Quant au cri lancé par l’Égérie de Picasso, votre mutisme en est l’exact répondant. Cri, mutité deux signes d’une identique douleur. Et l’aspect flasque, liquide, du bras de « Grand nu », aurait-il quelque chose à envier à celui dont vous vous servez pour dissimuler l’amande de votre sexe ? Non, la même désolation, le même renoncement à être. Dans un cas comme dans l’autre, le sexe est biffé, reconduit à une virginité subie plus que voulue. Quant aux rameaux des jambes respectives, ils se disent sur le mode d’une impuissance et paraissent affectés de quelque hémiplégie qui ne les dispose qu’à une cruelle immobilité.

   Oui, « Nue plus que nue », j’en conviens, je viens de dresser de votre troublante effigie un portrait bien cruel, bien livré à la désespérance la plus verticale qui se puisse imaginer. Alors à ceci, il y a deux explications. Ou bien ma description est objective, fondée sur des significations évidentes qui courent dans les deux peintures, que nombre de Regardeurs ne manqueraient de noter. Ou bien mon interprétation est totalement subjective, entièrement fondée sur ma climatique personnelle, permanente ou bien liée à des événements contemporains. Je dois vous avouer que la tristesse endémique du Monde en ces jours de guerre et de dévastations de tous ordres ne m’incline guère à la mansuétude, ne me dispose guère à distiller quelque joie qui, du reste, serait bien légère, bien inconsciente.

   Bien évidemment, le Monde va comme il va et il n’est guère dans le pouvoir de quiconque d’en infléchir le cours. Pour autant, convient-il de forcer le trait, de charbonner un réel déjà bien sombre ? Oui, je crois qu’il le faut pour les Dormeurs-debout que nous sommes. Je crois qu’il nous faut nous munir du scalpel de notre conscience et tâcher de débusquer, partout où cela est possible, les germes de la tristesse et les ferments d’une juste révolte. Pour autant, il ne servirait à rien de se battre la coulpe de se flageller avec un cilice et d’offrir son corps mutilé à la sollicitude des autres Existants. Peut-être la seule chose symbolique qui nous resterait à faire, nous munir d’une lampe, avancer par les rues et clamer, tel le bon Diogène :

 

« Je cherche un homme, je cherche un homme »

 

   Pour autant, trouverions-nous l’Humanité en sa plus exacte essence ? Sans doute la trouverions-nous. Rien n’est perdu que pour ceux qui désespèrent sans raison. Il n’est jamais trop tard pour se mettre en chemin ! Merci à Barbara Kroll de nous avoir prêté cette belle peinture aux fins de faire se lever une mince allégorie. Nous regardons le Monde. Il y a encore une lumière à l’horizon.

                                   

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24 septembre 2022 6 24 /09 /septembre /2022 07:57
Mots de Terre

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

« A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles… »

 

   Rimbaud nous a introduits auprès des voyelles, de leurs étranges champs colorés. Or, si les voyelles ont une couleur, corrélativement les mots aussi sont polychromes. Écoutez quelqu’un déclamer une poésie, vous trouverez dans sa voix les modulations musicales qui font de tout poème un chant. Ce court préambule avant d’interpréter cette œuvre de Barbara Kroll qui se présente, comme à l’accoutumée, dans sa forme d’énigme. Rien, avec cette Artiste, n’est donné d’avance. Toute investigation de l’œuvre ne se livre qu’à l’aune d’un travail interprétatif. Il n’y a nullement immédiateté du sens mais nécessaire médiation conceptuelle avant que la peinture ne livre ses secrets ou, tout au moins, ne commence à lever son voile. Donc nous avons sous les yeux cette esquisse plastique à laquelle, d’emblée, nous attribuerons un nom : « Captive en sa Demeure ». Sans doute ce nom se révèlera-t-il par la suite, avec sa charge de sens, pour l’instant, innommée. Pour le moment elle est au seuil de l’œuvre, comme son entrée en matière.

   Et puisque j’ai parlé de la couleur des mots, il convient d’en faire un rapide mais nécessaire inventaire. L’idée directrice en ce domaine est que seule cette couleur de Brun pouvait convenir quant au sens crypté de l’esquisse. Ces tons de couleur, je les aborderai dans la perspective des éléments, à savoir, Air, Feu, Eau, Terre en leur rapport essentiel avec le chromatisme des choses que nous rencontrons d’ordinaire. Or c’est bien cette quadruplicité qui vient à notre encontre dans notre connaissance du réel.  

   Le traitement de cette image ne pouvait trouver son lieu dans un ton Bleu Ciel qui eût fait signe en direction de l’Air. L’Air est trop mobile, trop rapide, toujours en mouvement, en un instant, ici et puis ailleurs, alors même que nous n’en avons encore exploré la texture de dentelle et de soie. Le Bleu, l’Air disent des mots légers, des mots qui se dissoudraient presque à même leur profération.

D’être insaisissables,

les mots se rendent libres,

infiniment libres.

 

   La venue au réel de cette image ne pouvait davantage trouver l’espace de son dire dans une déclinaison Bleu-Marine qui eût indiqué l’Eau, les grands fonds marins, les vagues océaniques, les flux et reflux incessants de l’immense mare liquide. Le Bleu-Marine, l’Eau sont constamment agités de mouvements internes que rien ne semble pouvoir arrêter. Comme des mots en partance pour ailleurs.

 

D’être toujours recommencés,

les mots se rendent libres,

infiniment libres.

  

   L’horizon de cette image ne pouvait s’ouvrir selon une touche Rouge ou bien Jaune Orangé. Ceci se fût relié au Feu, à sa vive combustion, à ses variations infinies, à ses brusques sautes d’humeur, à ses rapides déplacements.  La flamme on la croit ici et elle est déjà là-bas faisant sa gigue éternelle, sautant et bondissant partout ou un espace se donne pour en accueillir l’éternelle suite.  Comme des mots primesautiers ivres d’être au Monde.

 

D’être toujours mobiles,

les mots se rendent libres,

infiniment libres.

 

   Air, Eau, Feu, sont les éléments de la pure mobilité, de la vivacité, du libre parcours des étendues, du survol insondable de l’espace. Ils ne connaissent nulle limite, leur essence est de les conduire au-delà de tous les horizons, là où la vue porte loin, où la Lumière, la belle Lumière étend son royaume, allume, dans les yeux des Existants, les flammes de la joie. Alors, qu’en est-il de la Terre dont encore, il n’a nullement été parlé ? La Terre, par nature, est l’antithèse des présences élémentaires ci-devant citées. Air, Eau, Feu, en leur composante essentielle, sont toujours portés par essence, à la constante mobilité, à l’ouverture permanente, à s’affranchir de tout ce qui circonscrit, clôture et « met aux fers ». Air, Eau, Feu sont les purs indices de la Liberté. Terre en est l’antonyme, la face inversée, le négatif en quelque sorte. Terre, en sa naturelle lourdeur, est lieu de constante aliénation. Nul n’échappe à la pesanteur de la Terre. Terre, en sa symbolique, confine aux Mondes souterrains, Terre s’ouvre sur d’insondables abîmes. « Mettre en terre » est sans doute l’expression la plus tragique, laquelle ne nécessite nulle explication, le sentiment de l’inéluctable est toujours immédiat, nul besoin de quelque propédeutique pour en saisir le sens.

   Ce que je viens d’énoncer en mots à propos de la Terre, Barbara Kroll l’énonce en gestes graphiques, en teintes sombres, en formes qui ne sont que fermetures, connaissance du sol en tant que geôle et il s’en faudrait de peu que l’image ne procède à son propre évanouissement, à son extinction définitive. Ici, rien qui ferait signe en direction d’un Air libérateur, d’une Eau disponible, d’un Feu animé et régénérateur. Tout se donne dans une verticale occlusion. Nul mot qui ferait signe vers un possible dialogue, nul mot auquel s’originerait la beauté d’une poésie, nul mot qui se donnerait en tant que la bannière d’espoir dont les Hommes voudraient se saisir. Ici, tout est fermeture et nul espoir ne se lèvera jamais du symbole de cette peinture rapide, un coup de scalpel du Réel qui vient nous reconduire à l’aporie de notre propre Condition.

   Nous sommes les Mortels doués de Langage, mais lorsque ce Langage est bâillonné, que la bouche se retire derrière un voile de tulle, l’écran d’une gaze, alors se dit l’absurde dont nos existences, par essence, sont tissées. A observer cette esquisse en vis-à-vis, nous ne pouvons manquer de nous identifier, à ce qu’elle évoque, de ressentir en nous, au creux du plus intime, le travail en vortex d’une douleur, l’anfractuosité, l’abîme dont nous sommes tissés mais que nous comblons, chaque jour qui passe, au gré d’une petite gourmandise, d’une lecture captivante, d’un acte d’amour qui, nous portant en l’Autre, obère le souvenir de notre déréliction. Nous sommes construits autour d’un cratère, toujours en nous ces convulsions de lave, ces sifflements de geysers, ces nuées de soufre qui nous rappellent que notre vie n’est que provisoire, que nous sommes, en quelque sorte, des Passagers de l’inutile, des Voyageurs en chemin vers la finitude.

   Et que ces aimables métaphores ne nous abusent point, nous sommes sur le qui-vive, aux aguets, nous n’avons nullement renoncé au scalpel de notre lucidité. Tels d’étranges sauriens au bord d’une mare, nous ne mettons nos paupières en fines meurtrières, non dans le but d’oublier les « choses de la vie », seulement pour que la vive lumière ne nous aveugle, ne nous poste dans l’oubli de nous-mêmes. En réalité, si notre regard parcourt distances après distances, tout autant est-il tourné vers cet intérieur que nous ne pouvons voir, dont seulement, nous percevons la touffeur de cendre, des braises s’y allument qui viennent jusqu’à nous. Parfois faut-il souffler sur leur mutité afin que, ranimées, elles consentent à éclairer notre chemin le temps d’une courte joie. « Captive en sa Demeure », ainsi faut-il en reprendre l’inventaire après que quelques explications en auront éclairé le mystère. « Captive » elle l’est puisque le langage qui est son essence se voit biffé, nulle parole ne s’échappera plus de son massif de chair qui, dès lors, sera matière, pure matière et nullement autre chose qui l’accomplirait. Un Être privé de Langage devient une simple excroissance à la face de la Terre, un morceau de glaise durcie, une pliure de limon dont nul n’apercevra plus quelque trace signifiante que ce soit.

   « En sa demeure », veut dire qu’elle est enclose en soi au motif de son étrange silence. La forêt de cheveux coule de chaque côté du visage dans le genre d’une sombre monotonie. La dalle du front est nue, blanche comme marbre, à la limite d’évoquer un troublant masque mortuaire. Certes, cette peinture n’est guère réjouissante. Aucune complaisance. Aucun trait qui nous gratifierait d’une courte joie. C’est bien là un art sans concession qui dit l’Humain en son apérité, en sa verticale parution que rien de doux, de lénifiant ne viendrait tempérer. Parfois la Vérité est-elle cruelle, levée dans une pierre de silex à la lame tranchante. Doit-on s’en plaindre ? Se plaint-on de la rotondité de la Terre, du bleu de l’Océan ?

   Des signes rouges, on dirait du sang, dessinent sur le visage un étrange Z qui vient renforcer l’impression de biffure du tampon de gaze. Nous sommes bien là à la limite d’une perdition, d’une disparition de l’Humain sous les coups de boutoir d’un pinceau qui ne manie ni l’indulgence, ni n’appelle quelque prévenance que ce soit : le Réel en tant que Réel et nulle autre considération adventice qui en atténuerait le signe. La sombre vêture ressemble à la toge sévère de quelque Juge mythologique qui viendrait peser les âmes. Les ramures des bras descendent le long du corps, se terminant par le double bouclier des mains qui interdit l’accès au domaine du sexe. Comme si un interdit proférait l’impossible genèse, autrement dit l’extinction de l’espèce. Certes le constat est rigoureux mais au moins a-t-il le mérite de correspondre au factuel sans le déborder ou lui attribuer un sens qu’il ne saurait avoir. Seule la jambe gauche est relevée qui dévoile une partie du corps. Mais ce dévoilement n’est rien de moins qu’austère, il ne fait aucunement signe vers une possible chair dont on voudrait rencontrer la nature voluptueuse.

   L’image est strictement limitée à son propre motif qui semble bien être celui d’un définitif retrait en soi dont la biffure de la Bouche-Langage est le signe le plus patent, en même temps que le plus dramatique. C’est bien là une peinture sans espoir que nous livre l’Artiste Allemande, elle qui excelle dans l’art de montrer la fragmentation, l’incomplétude, les failles, les perforations, les décolorations, le surgissement du Néant au beau milieu de la Grande Fratrie Humaine. En ceci son travail s’inscrit dans une évidente lignée de Peintres Métaphysiques dont, ben évidemment, Edvard Munch constituerait le Chef de file, suivi par Carlo Carrà, Giorgio De Chirico. C’est en ceci et pour bien d’autres raisons que cette œuvre est essentielle. Oui, essentielle : aller droit au but sans succomber aux contraintes de la mode et du jugement social, « contre vents et marées ». Ceci est totalement admirable.

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22 septembre 2022 4 22 /09 /septembre /2022 09:45
L’inquiétude oblique du jour

Image : Léa Ciari

 

***

 

   Toujours, face à l’inconnu, convient-il de nommer. Mais nommer de quelle manière, le lexique est si vaste qui parcourt les allées ouvertes du Monde. Nommer au risque de se tromper. Mais tromper qui ? Celle-qui-sera-nommée ? Moi qui aurai nommé de manière approximative ? Sur l’Autre nous projetons nos choix, nos plus vives inclinations, parfois la polyphonie de notre désir. Nommer est faire venir dans la présence. Faire venir d’une manière qui est toujours singulière. Face à qui-nous-est-étranger, face à l’Humain, il ne saurait y avoir nulle objectivité. Dans l’expression Celle-qui-ME-fait-face, c’est bien le « ME » qui est en question, non « Celle ». C’est mon propre ego qui est en jeu, qui demande que le réel se livre subjectivement sous telle forme qui est la seule recevable en cet instant de ma vision.

   Je regarde l’image qui me regarde et un mot, un seul surgit des limbes et allume son feu à la cimaise de mon front :

 

TEMPORELLE

 

   Alors pourquoi ce nom et pas un autre, par exemple Matinale, Attentive, Furtive ? C’est bien là le mystère du nom attribué, il demeure un jet, une pulsion, il surgit et se retire aussitôt sans livrer aucunement le chiffre de son secret. Il faut bien avouer que TEMPORELLE est un beau nom. Au simple motif qu’il se tresse de Temps à l’initiale et d’Elle à la finale. Temps dont nous sommes, nous-les-Distraits, les Figures dressées. Elle qui fait signe vers la féminité, son inimitable faveur. TEMPORELLE : le Temps en sa longue venue se féminise, il devient Source, il devient Fontaine, il devient Eau, trois déclinaisons du féminin au gré desquelles notre propre temporalité devient ruisseau, puis rivière, puis fleuve, puis estuaire et, enfin large Océan pareil à la lumière d’une libre éternité. Certains noms sont enchanteurs, on ne sait trop pourquoi et, parfois, hantent-ils les coursives de notre esprit tout le jour durant, sans répit, sans halte et le soir arrive et la nuit arrive et nos songes tout empreints de TEMPORELLE voguent haut, pareils à ces nuages légers qui n'ont de réalité que leur céleste parcours.

   TEMPORELLE donc et l’esquif du Temps sera notre compagnon le plus assidu. Et maintenant, il nous faut en venir au titre, en formuler la raison. « L’inquiétude oblique du jour », le Jour est le Temps, le Temps est Inquiétude. Inquiétude au titre de son passage, nous ne pouvons en arrêter le cours. Quant à « oblique », il indique à la fois la position du corps de TEMPORELLE, à la fois la position du Temps. Ce dernier oscille toujours entre la Verticale d’une Joie qui nous transcende, l’Horizontale de la pure immanence qui fuit vers le point inéluctable de la finitude. Exister est ceci, aller d’une joie à une peine, y aller dans l’oblique du jour, entre deux sentiments contradictoires, trajet de navette à l’ouvrage toujours recommencé. Nous sommes la résultante de cet entrecroisement de fils de chaîne et de fils de trame, nous sommes ce tissu qui bat au rythme des vents et des saisons. Nous sommes.

      La nuit est là, présente en sa mesure anthracite, en son originelle fermeture. La nuit est au passé, la mémoire s’y abolit en de profonds sillons. La nuit cerne Temporelle, suaire noir sur lequel le visage allume sa faible clarté. La Nuit est Néant. L’épiphanie du visage est le premier mot qui se dit, qui écarte les voiles de ténèbres, donne sa dimension au jour en son aube inquiète. Temporelle est Présence du Présent. Temporelle nous sauve d’un cruel désespoir, celui de pouvoir, sur-le-champ, disparaître à même ce qui ne profère rien, ce qui n’est rien, à savoir cette dimension sans dimension qui se nomme Angoisse, la forteresse est vide qui menace de s’écrouler sous sa propre aporie. Tout se donne dans des teintes sombres. De Brou de noix à Cachou, nul intervalle. De Cachou à Bistre, nulle parole. Tout végète et se réfugie dans l’ombre.   

   Seule Temporelle allume un falot dans la nuit racinaire, dans la nuit de mangrove où ne grouillent que les crabes parmi les hautes jambes torses des palétuviers. Cheveux hérissés. Que disent-ils ? La peur ? Le saisissement ? Ou bien l’effroi d’être, tout simplement ? Le visage est d’airain sur lequel ricoche une avare clarté. Une lueur de graphite, le tracé d’une estompe sur un Vélin qui s’obombre. Où est la Joie ? Où est la Peine ? Quelles pensées courent sous la dalle impénétrable du front ? Y a-t-il au moins la place pour une étincelle de courte félicité ? Les deux traits de charbon des sourcils sont les parenthèses en lesquelles s’enclot le faible miroitement de l’heure. Heure étroite, repliée sur sa propre bogue, comme si elle sonnait le tocsin des choses du Monde. Le bas du visage s’enfonce dans une glaise impénétrable. C’est à peine si l’arête du nez y trace sa rumeur. C’est à peine si le double bourrelet des lèvres se détache de la gangue lourde alentour.

   Cependant l’ovale du visage est beau, régulier, sa géométrie nous livre l’immédiate joie que nous a ôtée le massif ténébreux de l’image. Et les yeux ? Les yeux, à eux seuls, deux billes d’onyx levées dans le champ blanc de la sclérotique, les yeux viennent nous sauver du naufrage. C’est étonnant le pouvoir des yeux, ces diamants de la conscience, ils forent le réel bien au-delà de leur propre émergence, ils appellent l’Autre, ils le posent tel le Témoin d’une Existence. C’est par les yeux de Temporelle , qui jouent avec les miens, que tout prend SENS, que tout brille et rayonne selon les mots du langage, que tout se loge en tout avec son coefficient de puissance, sa réelle force déployante, surgissante.

   Par la pensée, Lecteurs, Lectrices, ôtez les yeux de cette sublime image et vous sombrerez sans délai dans l’absurde le plus compact. Car vous n’êtes vous-mêmes qu’à être regardés par ces Autres qui sont les répondants de qui-vous-êtes. A la fois, Vus et Voyants, c’est-à-dire portés au jour et portant au jour, voilà l’esquisse la plus fondamentalement humaine dont vous êtes atteints en votre essence.

 

Exister c’est Regarder et être Regardé

 

   Cette image proposée par Léa Ciari est belle et hautement signifiante. Tout à la fois elle est retrait, perte dans le néant, mais aussi dépliement de la présence. Et ce dépliement, c’est le Regard qui l’accomplit. Car ce Regard, à l’évidence en quête de l’Autre, ne vous tiendra jamais captifs, Lecteurs, Lectrices que le temps nécessaire à votre accomplissement qui est aussi la condition de possibilité du sien.

 

Je te regarde qui me regardes, nous existons

 

La Joie est verticale

La peine est horizontale

L’inquiétude est oblique

L’existence est tout ceci à la fois

Et encore bien plus

Å nous d’en délimiter le champ

Qui, aussi bien, sera son chant

 

 

 

 

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21 septembre 2022 3 21 /09 /septembre /2022 07:37
Régime confusionnel

 

Acrylique sur papier

Barbara Kroll

Source : ZATISTA

 

***

 

   C’est un peu comme si tout venait de commencer. Il y aurait encore des lambeaux de nuit accrochés au Néant, faseyant au vent du Rien avec une étrange obstination. Nul regard ne serait là pour le percevoir, en rendre compte. Nulle autre conscience que des draperies d’inconscient flottant ici et là, telles des goélettes naviguant à l’estime parmi les brouillards cotonneux de l’indistinction. Il y aurait une réelle douleur des choses à être non encore issues de leur bogue, refermées en leur calice étroit, à peine la tunique d’une chrysalide, une fermeture en réalité. Et nulle parole qui viendrait se superposer au silence. Les choses seraient en deuil d’elles-mêmes, courant après leurs formes sans jamais pouvoir les rattraper. Cependant nul ne pourrait se plaindre de cette situation au motif que personne ne serait encore venu à la manifestation, que l’essence de l’Homme ne ferait que végéter dans l’étrange cornue de quelque archaïque Alchimiste, peut-être un Démiurge dont on ne pourrait décrypter l’image, car elle se confondrait avec ses créations confuses, n’en excédant nullement la sourde présence. Tout serait contenu en tout, si bien que rien n’émergerait de rien.

   Toutefois, à l’horizon de ce qui serait un jour le Monde, quelques vagues silhouettes commenceraient à se dessiner sur l’écran illisible d’un fond lui-même invisible. On ne saurait nullement de quoi il retournerait. Ce serait un peu comme si l’Alchimiste avait vidé le contenu de ses cornues sur le sol de son laboratoire, de surprenantes entités se donnant à voir, là et encore ailleurs, identiques à des algues échevelées s’animant sous le courant d’une eau tachée de mousses, de lichen, parcourue du vert sombre de lentilles d’eau. Imaginez la sorte de vision que vous pourriez avoir de ce qui vous entoure si votre tête était plongée dans l’eau d’un aquarium dont les parois seraient maculées d’une matière végétale, genres de flagelles vert-de-grisés formant résille et limitant votre vue à votre environnement immédiat. Votre forte myopie vous réduirait alors à ne bâtir qu’hypothèses, à halluciner des images plus fausses les unes que les autres.

   Mais, maintenant, il faut envisager une possible genèse, ne laisser nullement les choses en leur état, faute de quoi la confusion de ce-qui-nous-fait-face nous gagnerait et nous ne pourrions plus alors éviter la cruelle dague de la folie. C’est toujours ainsi nous, les Hommes, voulons connaître, afin que, connaissant, nous nous distinguions de cette pluralité nébuleuse, obscure, sibylline, qui longe nos entours et menacerait de nous phagocyter sans délai. Il nous faut nous différencier de la matière profuse, procéder sans délai à notre individuation, nous distinguer de la plante, du minéral et, bien évidemment, de nos Congénères, de manière à ce que notre silhouette humaine levée, nous puissions fonder nos assises dans notre propre identité et nous affirmer telles les singularités que nous avons à être. Il est toujours douloureux de ne pouvoir nommer le minéral en sa surabondance, de ne pouvoir distinguer les espèces du foisonnement végétal, et il est une bien plus grande souffrance dès qu’il s’agit de l’Humaine Condition.

   L’Autre qui-nous-fait-face, nous attendons de lui qu’il se livre dans la clarté. Qu’il fasse fond sur quelque chose dont il se distingue, qui le différencie, l’individualise. L’Autre, nous exigeons de lui la juste épiphanie qui nous le livre de tette ou de telle façon, avec une allure, des traits distinctifs, des stigmates même si c’est le prix à payer pour que, justement déterminé, il ne s’annonce plus en tant que « chose » menaçante avec laquelle nous risquerions de nous confondre. L’Autre, nous voulons lui attribuer une forme, lui destiner un nom, Pierre, Jacques, Adeline, Sophie, peu importe, mais un nom, la manière insigne qu’il a de se désigner parmi l’immense polysémie du Monde. Mais assez argumenté, à présent, il faut décrire ce qui vient à nous et ouvre une manière d’espace dialogique. Certes, nous dialoguerons à voix basse mais ceci sera mieux que le lourd silence qui ne manquerait de nous saisir au prix de notre cruelle mutité.

   Il y a un fond, pareil à une argile diluée après qu’une averse a eu lieu. Ce fond d’argile, si l’on se confie aux paroles de la Genèse, est matière originelle qui porte en son sein la texture humaine en sa première profération. Petit à petit cela se lève, petit à petit cela murmure. C’est une voix qui vient de très loin, traverse des membranes de brume, se fraie un chemin jusqu’à nous pour nous dire, du plus loin de l’espace, du plus distant du temps, le début d’un poème, l’amorce d’une fiction qui n’auront de cesse d’avancer dans le sillon de leur destin. Nous en serons, nous les Anonymes, nous les Étrangers parfois à nous-mêmes, les heureux destinataires. Cette parole, il nous reviendra de la féconder, de la multiplier, d’en faire déplier sous tous les horizons la dimension productrice de SENS, car c’est bien le SENS qui doit constituer la matrice selon laquelle orienter nos pas sur cette Terre qui nous accueille et nous remet avenir et projets multiples. Ceci se nomme EXISTER et ceci est précieux, y compris pour les Distraits qui marchent sans s’apercevoir qu’ils marchent.

   L’argile, la belle argile fondatrice, voici qu’elle s’anime de mouvements presque inaperçus, des tensions se lèvent en elle, des lignes se disent dans la plus grande douceur, des taches de couleur diffuses, des sortes de pastels ou bien de claires aquarelles commencent leur voyage pour une destination emplie de mystère, cernée d’infini. C’est comme si cet apparitionnel, depuis le lieu retiré de sa provenance, cette naissance à soi des formes ne connaissaient que leur propre site, tel un langage qui susurrerait pour lui-même, manière de marche tout autour de soi dont nul ne pourrait percer la signification. Une étrange cérémonie dont nulle exploration ne parviendrait à résoudre l’énigme. Peut-être toute manifestation d’être est-elle, à elle-même, sa propre justification et tout essai d’en pénétrer la complexité serait vouée à l’échec. Mais faute d’en deviner les arcanes, il ne reste plus qu’à tirer des plans sur la comète. La grande force de cette œuvre sur papier est de proférer beaucoup à partir de rien ou, du moins, pour ce qui semble se donner comme tel.

   Osons une interprétation. Elle ne sera jamais que la nôtre puisque toute interprétation n’est que le produit d’une pure singularité, la trace d’une intime subjectivité. Lignes, taches, couleurs, fond, tout se donne dans une façon de camaïeu qui ne fait se lever des formes qu’à mieux les confondre. De facto, nous sommes en pleine confusion visuelle, un bizarre astigmatisme nous place dans un rayon d’évidente incertitude, si bien qu’une seconde hypothèse vient, sitôt énoncée, détruire la première dont nous pensions qu’elle pouvait tenir. D’une manière qui n’est nullement fortuite cette esquisse nous induit en erreur, nous fait différer de qui-nous-sommes pour la raison que, privés de repères stables, nous avons du mal à nous amarrer à quelque amer qui nous indiquerait une direction sûre. Aussi, si nous visons ce que l’Artiste porte au-devant de nous, nous ne pourrons guère formuler que des postures contradictoires. Qu’en est-il de ces signes sur le papier ? Que voyons-nous dont notre conscience pourrait faire son aliment le plus fidèle ? Ces formes, donc, est-ce la projection de l’étonnement de surgir dans l’être ? S’agit-il d’une rencontre contingente entre deux individus de hasard ? Ou bien assiste-t-on, sans qu’aucun fard nous en dissimule la réalité, à la collision de l’Amour, à son violent tellurisme ? Ou bien l’entrelacs de ces formes symbolise-t-il l’une des façons d’apparaître de l’effroi de vivre ? Ou bien encore serait-ce le lieu d’une allégorie qui nous alerterait sur le danger permanent d’une confrontation de l’Humain avec l’Humain ? Ou bien y est-il question de la mise en scène de l’aporie constitutive de notre finitude ?

   Bien évidemment, si nous quittons toutes ces visées abstraites, si nous rétrocédons d’un degré, si nous hypostasions les quelques idées qui se profilaient à l’horizon de notre pensée, nous nous apercevrons vite qu’il s’agit d’un réel incarné avec toutes ses composantes humaines, rien qu’humaines. Å l’aune d’une acuité du regard et, corrélativement, d’un approfondissement de la perception, nous distinguerons le buisson noir des cheveux jouant en écho avec la sombre végétation pubienne. Nous percevrons un buste colorié entre Sarcelle et Persan, un buste de douce venue, sans doute plein de promesses de félicité. Nous verrons le compas des jambes largement ouvert comme pour nous inviter à la fête d’Éros en sa dionysiaque effervescence. Nous apercevrons, à l’arrière-plan, quelques traits délimitant une anatomie que nous supputons être celle d’un Homme. L’un de ses bras faisant le geste d’enlacer la Femme sise au premier plan.

   Mais rien de plus ne nous sera dévoilé que cette fragmentation qui pourrait sembler tragique si elle ne s’inscrivait dans un parti-pris esthétique évident : nous disperser, nous les Voyeurs, aux motifs de nos impressions originelles, afin, en un second temps, de mieux nous réunir à l’intérieur de-qui-nous-sommes. Car nous ne sommes nullement écartelés dans le motif de cette vision pourtant éclatée. En réalité, c’est le chemin parcouru de l’indistinction abstraite (ces formes, ces taches, ces lignes) en direction d’un formalisme entaché de réel (cette tête, ces jambes, ces corps) qui totalise le SENS pour nous. D’éparpillés que nous étions dans le procès primitif de notre originaire vision, nous en venons à une manière de complétude, donc de réunification de-qui-nous-sommes dès que nous débouchons en terrain de connaissance, de familiarité : ces anatomies, cette gestuelle apparemment figée bien que réellement opérante, cet Amour qui vibrionne et fouette jusqu’au sang les êtres de chair que nous sommes. Toute forme d’Art accomplie est ce trajet d’une dispersion initiale à une unité finale, fût-elle toujours à remettre en question. Tout régime confusionnel retrouve toujours l’espace de son ressourcement. L’œuvre artistique en est certainement la plus belle des illustrations. Les œuvres de Barbara Kroll sont exemplaires en ce domaine.

  

 

  

 

  

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17 septembre 2022 6 17 /09 /septembre /2022 08:17
MONO-LOGUE

Peinture : Barbara Kroll

 

***

« Ils ne se disaient rien d'intime ;

tout au plus échangeaient-ils quelques idées abstraites ;

ou plutôt (...) ils monologuaient ensemble,

chacun de son côté. »

 

Romain Rolland – « Jean-Christophe »

 

*

 

   [Ce texte, comme bien d’autres, se donne en termes énigmatiques, aussi une tâche de compréhension est-elle requise afin d’en pénétrer le sens. Ici, le problème abordé présente des visages multiples : psycho-philosophique, ontologique (qu’en est-il de l’être de chacun, de chacune ?), et pour finir éthique puisque aussi bien la dimension de l’Altérité y est le fil rouge, lequel joue en permanence avec celui qui lui est logiquement coalescent, à savoir celui de l’Identité. L’on verra qu’entre ces deux réalités, le jeu du texte consiste à brouiller les lignes, à confondre les images, à donner l’UN pour l’AUTRE si bien que résulte du propos une manière d’être hybride, tantôt disposant de sa propre identité, tantôt renonçant à cette dernière pour le motif d’une subordination à l’Autre. La thèse ci-après développée est la suivante : tout épanchement confidentiel (ce qu’évoque la peinture de Barbara Kroll), bien plutôt que de s’intéresser à l’Interlocuteur qui fait face, ne consiste qu’en un jeu de dupes, en réalité le Locuteur ne parlant jamais que pour Soi et n’attendant de l’Autre qu’une confirmation de ses dires.

   Étrange posture autistique qui fait du Soi la seule et unique possibilité existentielle. Bien évidemment, comme toute thèse, ce parti-pris est totalement théorique, il ne suppose quelque horizon axiologique qui énoncerait la supériorité de telle valeur (le Moi en l’occurrence), par rapport à telle autre, (l’Autre en sa présence), au simple motif que cette position solipsiste serait à proprement parler insoutenable. Ce qu’il s’agit de déterminer, la nature même du langage en sa fonction de communication. En définitive, dans l’échange, nul Locuteur n’est spolié en regard de son Vis-à-vis, puisque toute situation dialogique suppose la prise successive de la parole. Là où l’abîme se creuserait de manière inquiétante, c’est bien si un seul des Interlocuteurs imposait sa loi à l’Autre, lui ôtant toute liberté. Ceci est le sombre « privilège » des Dictateurs et autres Tyrans dont notre Planète n’est nullement avare. Parlons tant qu’il en est encore temps. Parlons de Nous, de l’Autre, parlons du Monde car, comme toujours, nous sommes au centre de cette polyphonique réalité.]

  

*

 

   Vous, les Deux Attablées, vous les Mystérieuses qui semblez plongées dans un discours sans fin, vous qui avez réduit le Monde à deux présences, mais ô combien présentes à elles-mêmes, situées dans cette intimité confidente qui paraît ne faire qu’UNE seule et même réalité, qui êtes-vous en votre fond ? Vous dont les physionomies externes strictement assemblées au sein d’une dyade vous font apparaître encore plus soudées que des jumelles homozygotes, VOUS en un unique JE fusionnées. Vous et un SEUL MOI qui rayonne et l’univers tout entier est soudain synthétisé en ces DEUX formes conjointes que nul, jamais, ne semble pouvoir séparer. Autrement dit, les visages que vous présentez au Quidam que je suis, sont la figure même de l’Altérité sous l’apparence de l’Unique. Mais je prends soin de vous nommer afin de mieux vous différencier, de vous attribuer une identité à chacune tant qu’il en est possible de le faire, avant même que vous ne disparaissiez en

 

un seul corps,

un seul esprit,

une seule âme.

 

  Une communauté réduite à la simplicité du DEUX. DEUX seulement et le reste du Monde s’évanouit dans les lointains. Mais il s’agira, en fin de compte, de savoir si vous êtes UNE ou bien DOUBLE.

  

Vous, à gauche de la scène, je vous baptise ALINE

Vous, à droite de la scène, je vous baptise ENILA

 

Il ne vous aura pas échappé qu’ALINE

est le nom inversé d’ENILA

comme si vous étiez de simples Présences en Miroir

votre Image, ALINE, reflétée en l’Autre

l’image d’ENILA reflétée en Vous.

Et bien sûr le processus joue

aussi dans l’autre sens.

 

   Oui, je perçois combien cette situation est étrange qui, tantôt dit la Pure Individualité, proclame le Solipsisme puis, l’instant d’après, profère la Dualité de Deux êtres séparés. Bien évidemment, de cette figuration de l’image (une semblance se détache de qui vous êtes toutes les deux), de cette nomination inversée (Aline - Enila), ne peut régner qu’une confusion et dès lors un Chaos se lève, qui vous fait douter de qui-vous-êtes. Êtes-vous vous-même, avec vos propres limites ? Ou bien avez-vous franchi une étrange ligne qui vous conduit à vous interroger de cette manière si peu logique :

 

Suis-je MOI ?

Suis-je l’AUTRE ?

Suis-je l’Autre en Moi ?

L’Autre est-elle Moi en Elle ?

Où commence mon Moi ?

Où finit-il ?

L’Autre empiète-t-il sur mon domaine ?

 L’Autre, m’arrive-t-il

de le porter en Moi à mon insu ?

A son insu aussi ?

  

   Alors, voyez-vous, les termes du questionnement deviennent si imprécis, les formes de l’Une et de l’Autre si emmêlées que vous seriez constamment menacées de folie à en poursuivre la quête confondante, radicalement aporétique. Savez-vous au moins en quoi consiste l’essence de la folie ? Eh bien elle consiste en cette simplicité désarmante : ne plus éprouver son propre Soi en tant que tel, l’éprouver seulement en tant qu’Altérité. Si vous voulez, l’entrée dans votre propre réel de l’assertion rimbaldienne :

 

« JE EST UN AUTRE »

 

   Formule étonnante qui ne peut guère être formulée qu’au titre d’une licence poétique, simple métaphore qui fait image et retourne aussitôt sur les rives de l’imaginaire. Car, foncièrement, ceci énoncé en termes généraux, universels,

 

JE ne serai jamais l’AUTRE,

pas plus que l’AUTRE ne sera MOI.

 

   Chacun enclos en ses limites y demeurera autant de temps que durera son intime « normalité ». La folie, que Gérard de Nerval nomme poétiquement « épanchement du songe dans la vie réelle », dit bien le danger de « l’épanchement ».

 

Le SONGE, c’est l’AUTRE,

 

   nécessairement puisque sa réalité est une terra incognita, un domaine proprement insondable, sa conscience un puits sans fond que lui-même ne connaît qu’imparfaitement. Alors, l’Autre en tant que Songe, s’il s’écoule en Moi, va nécessairement tisser en ma psyché les failles, les tellurismes, ouvrir l’abîme onirique qui entraînera ma conscience dans l’opacité, l’obscurité des grands fonds, là où plus rien ne signifie qu’une vacuité sans limites.

   Alors, après ces quelques considérations théoriques, abstraites, nous revenons à la fiction proposée par l’image. Qu’y repérons-nous qui puisse se relier aux paroles antécédentes ?  ALINE s’épanche-t-elle en ENILA ? ENILA, à son tour, par un phénomène de simple réciprocité, s’épanche-t-elle en ALINE ? Existe-t-il un système de vases communicants ? De l’une à l’autre, une étrange alchimie trouve-t-elle sa place qui ferait des deux Complices de simples cornues échangeant leurs propres métaux, les transmutant en un or unique, comme si chacune troquait sa folie contre la folie de l’autre puisque, en tout état de cause, tous dotés d’un irrationnel, nous participons à et de la folie. Y a-t-il échange simple ? Y a-t-il captation de l’intime de l’Autre ? Mais maintenant, il convient de décrire et de décrypter quelques symboles latents dont le dévoilement du chiffre nous conduira, peut-être, à l’orée de quelque sens.

      Le haut de la pièce est plongé dans un genre d’obscurité verdâtre qui fait penser à ces zones interlopes où rien ne se distingue de rien. Aussi bien un Passant se confond-il avec un autre Passant. Aussi bien un Quidam se fond-il en un autre Quidam. Partage, échange des identités.  Seul règne le confusionnel. Les limites sont floues. On ne sait plus Qui est Qui. Donc ALINE est à gauche, assise sur une chaise, buste incliné vers l’avant. Son visage se repose sur son bras relevé. Elle semble être en position d’écoute. Donc à droite se trouve ENILA. Assise elle aussi sur une chaise. Buste également incliné, dans la posture de la confidence. Visiblement elle parle. Sans doute sur le mode du chuchotement.

 

Confidence pour confidence ?

Laquelle a parlé en premier ?

Le motif est-il bien celui d’un épanchement ?

Comme si les deux Protagonistes étaient

des vases dont le contenu serait

destiné à l’objet adverse.

JE m’écoule en TOI qui m’écoutes.

Puis inversion du sens du phénomène.

 

   Celle-qui-écoutait devient la seule Locutrice. Celle qui parlait est pure réception de la parole. Le temps passe inexorablement, c’est là sa fonction de temps.

 

D’une Interlocutrice l’Autre,

c’est un jeu de navette,

une jonglerie de pingpong,

une partie de pelote Basque.

JE suis la Balle chargée de discours,

TU es le Fronton qui reçois ma Balle.

Rôles alternatifs qui s’échangent

en une manière de chiasme.

Ici vient d’être dit le mot décisif

par lequel saisir le sens profond,

 charnel des échanges :

 

FRONTON

  

 

   Métaphoriquement, pour l’Autre qui nous parle, nous sommes simplement le vis-à-vis, le réceptacle, la surface sur laquelle rebondit son Verbe. Nous sommes d’abord, Accusés de réception, surface censée vibrer à la façon d’un diapason. Regardez l’image : ALINE est le Fronton, la paroi sur laquelle ricoche la parole d’ENILA. Totale passivité d’ALINE. Totale effervescence d’ENILA. L’animation d’ENILA se nourrit de l’apathie, de l’inertie d’ALINE. Sans doute une Volonté de Puissance se dresse-t-elle dont la conséquence, pour la face adverse, consiste en son adoubement, sa soumission. En son fond, il y a une dimension captatrice, aliénante de l’épanchement. Celle-qui-s’épanche fait de Celle-qui-Recueille, son Obligée, celle dont la seule tâche est de se rendre totalement disponible au discours de l’Autre, le centre d’intérêt en fût-il futile, située hors du champ des affinités de l’Auditrice.

   Ici s’instaurent une dysharmonie, un réel déséquilibre entre la Locutrice et Celle qui lui fait face. Et cette expression de « faire face » surgit à point nommé. Prenons-là au premier degré et disons :

 

Celle qui écoute FAIT FACE à celle qui parle.

FAIRE FACE, ici, doit être entendu

en un sens quasiment performatif.

Elle FAIT FACE : elle donne VISAGE

à celle qui est douée de parole.

Et donnant FACE,

c’est son propre visage d’Interlocutrice

qu’elle efface au motif que s’il était

trop réel,

trop présent,

 trop rayonnant,

il ferait obstacle

aux mots de la Protagoniste.

Face, Visage = Identité à Soi.

Or que veut la Locutrice ?

 Que celle-qui-Reçoit soit

Seulement l’ombre

De Qui-elle-est

Avec elle entièrement

Confondue

Invisible

en quelque sorte

 

JE est une AUTRE

 

   En son fond écouter est ceci, se déporter de Soi, s’exiler et devenir, en quelque façon, le langage de l’Autre, celui par lequel il m’aliène en lui et me tient sous sa fascination. Car tout discours, et singulièrement l’épanchement confidentiel procède à la capture de l’Autre si bien que ce qui se déroule est simple MONO-LOGUE (le trait d’union est le lieu même de la césure) , à savoir JE parle à Moi Seul afin qu’existant à mon acmé (du moins le supposé-je) mon langage puisse devenir le Miroir au gré duquel je me sente exister.

   Que dire du bas de la scène qui ne vienne surcharger inutilement le sens précédemment décrypté ? Le bas est clair, teinte saumon, identique aux jambes des Interlocutrices. Y aurait-il au moins quelque trace symbolique qui confirmerait les thèses énoncées plus haut qui, résumées, se limiteraient à cette unique et étrange vérité :

 

tous autant que nous sommes,

ne nous donnons jamais

qu’en tant que MONOLOGUES

 

   autrement dit ce discours que l’on ne tient que pour SOI SEUL, l’Autre demeurant un commode alibi, un prétexte, une chambre d’écho nous délivrant de nous adresser à un Silence qui menacerait, bien vite, de devenir notre tombe. Donc, symboliquement, ce pied de la table en position centrale n’indique-t-il, graphiquement, ce que nous livre un examen minutieux des modes de communication interpersonnels, cette césure, cette coupure, cet abîme qui toujours s’installent

d’une Conscience à une autre,

 d’une Volonté à une autre,

d’une Réalité à une autre.

  

   Dans son roman, « Jean-Christophe », Romain Rolland fait allusion à cette dimension de l’intersubjectivité :

 

« ils monologuaient ensemble, chacun de son côté »

 

   Combien cette énonciation me paraît juste. Nous pourrions la transposer mot pour mot, changeant seulement le « ils » en « elles », « chacun » en « chacune » :

 

« elles monologuaient ensemble, chacune de son côté »,

 

   la modification serait infinitésimale, marquent le peu de différence de la qualité de la communication.

 

Masculin/féminin : même combat.

Il s’agit toujours d’être LE PLUS BEAU,

la PLUS BELLE.

JE parle = JE veux être entendu

telle la SEULE forme au Monde.

Ceci est indissociable

de l’Essence Humaine,

aussi devrions-nous en convenir

au-delà de toute référence

logique ou bien rationnelle.

Nous ne sommes nullement

des déterminations

 de quelque Haute Conscience

 qui décréterait

quelque parole de Vérité.

Nous ne sommes que

des Vivants,

des Vivantes

qui ne veulent

« prêcher dans le désert ».

 

 

 

 

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