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15 décembre 2022 4 15 /12 /décembre /2022 10:05

[NB - Ce commentaire d'une photographie se fera sans que l'image soit montrée. Simple posture intellectuelle abstraite dont nous espérons qu'elle suppléera une absence, par mots interposés. Ici, c'est le concept qui importe dont la photographie se déduira peut-être si le motif en apparaît avec suffisamment de clarté, ce que nous souhaitons.]

***

 

   [Quelques mots sur la Métaphysique et le Sens dans mon écriture.

 

   Nul n’aura lu mes textes sans y repérer aussitôt, cette dimension de vertige et d’abîme qui en parcourt les multiples séquences. Or ceci ne pourrait paraître étonnant qu’aux yeux des naïfs ou de ceux et celles qui pêchent au motif d’un optimisme excessif. Si la vie est parsemée de fins bonheurs, de joies soudaines, et ceci en fait l’attrait sans pareil, on ne pourrait s’inscrire en faux sur ce qui en fait son revers d’ombre et de nuit, toujours le Blanc se double de Noir. Toujours la félicité appelle la tristesse. S’il y a, en ce domaine, une évidence, elle s’énonce sous l’hypothèse que le bonheur n’existe nullement à l’état pur, comme s’il était une manière d’étalon brillant sous sa cloche de verre, bien au contraire, s’il est doué de quelque éclat c’est bien en raison d’une confrontation à ses naturels opposés, l’affliction, la peine. Cent fois déjà j’ai convoqué la loi de la dialectique, laquelle, si elle est le fer de lance de la Raison, ne l’est jamais qu’à coïncider avec une certitude, une Vérité. Le sens ne se lève d’une façon exacte qu’à faire s’affronter l’Ombre et la Lumière, L’Esprit et la Matière, la Plénitude et le Manque. Ceci est d’une telle évidence que tout commentaire au-delà serait superficiel.

 

 Couleurs versus Noir et Blanc

 

   L’opposition de ces tons est constante au cours de mes textes lors de la description de paysages essentiellement. Voir, par exemple, mes commentaires des belles œuvres en Noir et Blanc d’Hervé Baïs. D’une façon systématique, dans nombre de mes écrits, la Couleur le cède au Noir et Blanc. Ceci n’est nullement le fait d’un choix esthétique quoique le Noir, singulièrement dans les sublimes polyptiques de Pierre Soulages, exerce sur mon esprit une réelle fascination. Le texte qui vous est proposé ci-après fait mention de ce souci, sous la formule radicale qui est la suivante : « Effacer les couleurs ». Non seulement je n’ai aucun préjugé en ce qui concerne la polychromie que, la plupart du temps, je trouve habile à restituer quelque ambiance. Si mes préférences se portent sur les teintes chaudes, automnales et terriennes, c’est pour de simples questions d’affinités et de ressentis personnels. Mais revenons à ce triptyque NOIR/BLANC/GRIS qui hante mon écriture de troublante façon. Ce choix d’un « minimalisme », bien plus qu’une simple bizarrerie, possède des fondements bien plus profonds. Ces teintes sont tout d’abord métaphysiques, ce qui s’explique par leur symbolisme respectif et les analogies auxquelles elles donnent lieu. Le Noir s’associe à la ténèbre, à la tristesse, à la Mort. Le Blanc appelle la lumière, la joie, la pureté, la Vie. Le Gris, en sa position de nuance intermédiaire, apparaît en tant qu’élément de liaison, médiateur si l’on veut entre les deux extrêmes du Blanc er du Noir. Mais en plus de ces notions élémentaires, la mise en relation de ces trois tonalités a valeur sémantique et fonctionne à la manière de l’assemblage de trois mots desquels naît, invariablement, une sémantique. Soit la phrase simple et essentiellement « métaphysique », du reste :

 

VIVRE est DOULEUR

 

VIVRE est la mesure du BLANC

DOULEUR est la mesure du NOIR

est joue en tant que copule,

mesure du GRIS

qui assemble les deux mots

et leur octroie leur signification

 

   Or, quelle que soit la situation d’énonciation, phrase, entités représentées, cette architectonique primaire constitue le paradigme selon lequel fonctionne toute proposition langagière, aussi bien toute représentation exprimée hors les mots. Le socle commun en est symbolique. La phrase du dialogue est symbole. Les éléments iconiques de la photographie sont symboles. C’est-à-dire qu’ils renvoient à des éléments qui leur sont extérieurs (l’idée de paysage évoquée dans un poème ; l’idée de tragique mise en scène par le style de l’image). D’où résulte ce choix d’isoler trois tons fondamentaux afin de disposer d’une clé d’interprétation, ce choix, loin d’être pure fantaisie, trouve sa légitimation dans les structures du réel, qu’il soit Langage, qu’il soit Image. Ainsi, disposerons-nous, vous Lecteurs, vous Lectrices, moi Écriveur, d’un fonds commun sur lequel bâtir d’identiques références et si possible une analogie compréhensive de ceci qui nous est donné à voir, à lire, à éprouver.]

 

*

 

      Nulle autre alternative que d’effacer de ses yeux toute trace de mondanéité.

 

Effacer les couleurs.

Effacer les mouvements.

Effacer les trop vives lumières.

Effacer les mensonges.

Effacer les faux-semblants.

 

   Partir du Tout du Monde et n’en conserver qu’un fragment, une parcelle, ce qui convient juste au cercle de la pupille, à la mesure de la conscience, à la pointe extrême de la lucidité. C’est dans le corridor le plus étroit de l’âme que les choses se donnent dans le rare, le précieux mais aussi le simple, cet événement-là, qui a lieu dans toute la mesure de sa singularité qui, jamais, ne se reproduira, merveilleuse étincelle de l’instant, elle brille au plus intime de l’esprit et, parfois, souvent, la réminiscence en ranimera le vif souvenir.

 

Alors, une pluie de bonheur.

 Alors, l’effervescence d’une joie.

Alors l’opalescence d’un plaisir inégalé.

  

   De la palette infiniment polychrome des choses, seules ont été retenues, à la manière d’une native eau de source, trois valeurs essentielles : NOIR/BLANC/GRIS. Ce sont les trois tons fondamentaux, ceux qui s’approchent de l’être du divers avec le plus d’exactitude, de précision et, bien évidemment de SENS.  Le SENS, cette déclinaison de la Vérité qui, en réalité, en est le Point Focal, le Centre de Rayonnement. C’est bien parce que le SENS vient à moi avec sa force de conviction, sa qualité de désabritement de ce qui est, sa hauteur, sa plénitude, que je peux regarder le réel et lui attribuer quelque coefficient d’authenticité. NOIR/BLANC/GRIS, comme une antienne si ancienne, elle dirait, par-delà l’espace et le temps, la faveur de ce qui a toujours existé depuis le centre même de sa Nécessité. Oui, au motif éthique que les choses de Haute Venue ne se peuvent donner que dans le naturel, l’immédiatement compréhensible, le surgissement d’une forme à laquelle rien ne manque. Une manière d’Absolu. Mais d’Absolu dépouillé de toutes ses perspectives religieuses, de ses affectations mystiques, un Absolu si exilé de ses possibles artefacts qu'il paraîtrait dans l’aspect même de son dénuement, le Pur en tant que Pur et nulle ombre qui pourrait en contester le caractère infrangible, en atténuer la belle et inépuisable effusion.

   Ici, il ne s’agit nullement de la survivance de quelque Romantisme qui renverrait à d’hypothétiques paysages bucoliques, à d’inaccessibles Terres d’Arcadie. Ici, il faut se situer dans le Pur Donné, autrement dit dans ce qui n’est nullement débordé par quoi que ce soit mais qui vit sa vie autonome à l’écart de ce qui pourrait en atténuer la justesse, en altérer le bien-fondé. Certes, ces expériences sont rares, labiles, elles n’ont guère commencé à se donner au regard que, déjà, elles disparaissent, recouvertes d’une lourde gangue de stupeur. Ces quelques lignes théoriques sont les prémisses nécessaires qui doivent exister en tant qu’a priori de ceci même qui va apparaître en son évidence la plus haute. L’abstrait ne saurait avoir de valeur qu’à rejoindre le concret, à poser devant soi une Chose qui sera le point seul et unique avec lequel dialoguer, entretenir un rapport étroit, donner lieu à l’irremplaçable mesure des affinités sans lesquelles le Monde ne serait qu’une coquille vide, un haut plateau parcouru des vents de la solitude.

   Maintenant, c’est d’une image dont il va être question. D’une photographie qui porte en elle, d’une façon exemplaire, tout ce qu’une icône est en mesure de donner au regard curieux qui sait en saisir la substance, y deviner les forces internes, y percevoir le genre de logique qui la porte au-devant de nous avec son caractère entièrement déterminé, un peu comme si l’Essence qui en anime le lieu subtil déployait ses nervures et nous assurait d’une possession de qui elle est, sans reste, sans quelque critère extérieur qui se situerait comme manque, comme inachèvement. C’est ceci le SENS, la chose parvenant au plein de son Essence, vivant en soi et pour soi, au faîte même de son immense liberté. Il en est ainsi du Beau qui existe à sa manière qui est Totalité, que des regards humains s’y rapportent ou bien l’ignorent. Rien n’est jamais entamé de ce qu’elle EST, la Beauté,  puisque son Être est entière complétude, puisque son présent est éternité. Il suffit que la Chose ait été ensemencée de ses prédicats les plus vifs pour qu’elle connaisse avec certitude qui elle est, assurance de Soi qui ferait pâlir d’envie les esprits les plus conquérants, les chercheurs de gloire et d’honneur.

    Donc la Photographie. Le ciel est noir, partiellement recouvert de fins nuages blancs. Temps d’automne et de de pluie qui instilleraient volontiers dans l’âme du Regardeur cette « langueur monotone » rimbaldienne, cet impalpable poudroiement qui talque le jour de bien étranges temporalités, une fuite devant Soi, de qui l’on est. Une haute maison occupe la partie supérieure de l’image à la manière d’un décor de cinéma. Le pignon triangulaire supporte le ciel. Des fenêtres multiples dont on ne perçoit guère que le faux-jour, la presque obscurité, image de désolation où nulle vie ne paraît qui pourrait en assouplir la sombre rigueur, la haute austérité. A l’opposé, sur la droite, à l’angle de l’image, un haut mur ténébreux ne dit nullement son nom, il monte en direction du ciel avec obstination, mission qui semble lui avoir été conférée depuis la nuit des temps. Oui, la « nuit des temps », autre titre que n’eût nullement usurpé cette Photographie venue des abysses, on la penserait si irréelle, clouée à même son indigence, immolée pour le reste des jours à venir à cette étonnante immuabilité. Une rue pavée monte en pente prononcée vers le haut de l’image, bordée sur sa gauche d’un muret dont une arête s’éclaire tout le long avec la qualité d’une teinte cendrée, animée d’une sourde clarté. Rue pavée et muret sont les lignes directrices qui structurent l’image, lui donnent sa profondeur et le caractère de son étrange singularité. Le décor est de pur expressionnisme, on penserait avec quelque effroi au « Cabinet du Docteur Caligari », à ses ombres denses, à ses lignes obliques, à ses paysages aux angles insolites.

    Des trois tons appelés à soutenir le rythme esthétique, c’est le NOIR qui domine, un noir profond, étrangement brillant, avivé qu’il est par la belle alchimie de la lumière. En réalité, le Noir a hypostasié les autres valeurs du Blanc et du Gris, le Noir s’est donné en tant que dominante tragique essentielle. Cette dimension ténébreuse fait inévitablement penser à la scène d’un théâtre antique sur laquelle aurait à se dérouler le destin de Héros promis aux mors et aux fers de l’existence. Mais ici, la scène est vide et cette vacuité multiplie sa force, décuple sa poignante puissance, fait planer en quelque sorte l’image de la Mort, dont chaque chose serait le symbole, aussi bien la maison, le parapet, le mur qui ferme la représentation à droite de l’image. Nous plaçant dans l’optique d’hypothétiques Spectateurs, ou bien le jeu des Acteurs n’a pas encore commencé ou bien il est terminé, nous laissant, quel que soit le cas de figure dans la position freudienne de « l’inquiétante étrangeté ». Celle qui nous fait face depuis l’espace nu du proscenium ou peut-être, surtout, la nôtre confrontée à ce monde fantastique, seulement envisageable depuis le puits sans fond de quelque cauchemar. 

   Cette image est une évidente réussite sur le plan de sa maîtrise plastique, cette dimension se trouvant immédiatement renforcée par son caractère dramatique. Et si toute tragédie suppose la présence de Personnages sur scène ici, leur absence, ne fait qu’accroître un sentiment de malaise qui confine à l’angoisse existentielle que certains Philosophes ont traduite sous l’appellation « d’être-pour-la-mort. » Il semblerait bien que l’horizon privé d’autre téléologie que celle d’une fin sans espoir puisse nous déraciner jusqu’en notre tréfonds le plus caché. Si, tels nos ancêtres de l’Antiquité Grecque, nous sommes atteints en plein cœur, rivés à nos sièges tels des insectes pris au piège, c’est tout simplement à la hauteur de ce motif qui surgit devant nos yeux avec l’aridité d’une Vérité incontournable. Nous sommes des Êtres que la Mort attend et c’est bien en ceci que notre existence livrée à la déréliction est belle, ne prenant sens que sur cette dimension vertigineuse qui est le chemin le plus exact sur lequel nous cheminons chaque jour qui passe, horloges bien huilées dont le mécanisme est d’une précision mathématique, quasi-obsessionnelle. Le Noir, s’il est symbole de bien des afflictions est tout autant magie, il nous ouvre l’espace du Blanc dont la belle médiation du Gris nous fait l’inestimable don. NOIR/BLANC/GRIS, à la manière d’une ritournelle, d’une comptine pour enfants, d’une corolle dépliée qui nous dit le Tout du Monde selon trois frappes singulières. « Pas de trois » existentiel. Chorégraphie du Vivant.

 

 

 

 

 

 

 

 

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12 décembre 2022 1 12 /12 /décembre /2022 09:54
Noir, Blanc, l’esprit du lieu

 

Entre sel et ciel…

Salins d’Aigues-Mortes

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   Observant ce long ciel voilé de fins cirrus, portant notre regard sur cette bande de terre noire, le focalisant sur la blanche pyramide de sel, nous nous croirions dans un pays d’Outre-Terre, loin parmi les caravanes d’étoiles ou bien au sommet de quelque Himalaya, c’est-à-dire hors du Monde, à d’altières et inaccessibles altitudes. C’est là la magie de tous les lieux poinçonnés d’originaire que de nous emporter sur les hauteurs de l’imagination et de nous y laisser avec l’attitude contemplative qui sied aux Poètes, aux Ascètes, aux Artistes en quête de quelque inspiration. La vue est ici si abstraite qu’elle nous détache du réel, instille en notre âme un chant si doux qu’elle pourrait se croire, notre âme, revenue au plein même de son Empyrée, ivre de fréquenter les choses pures et belles qui sont les reflets de la Vérité la plus haute. Ainsi la réminiscence aurait-elle trouvé le site de son éternel repos. Ainsi il n’y aurait plus que l’Infini du Ciel, les choses seraient loin, les Hommes de minuscules points invisibles dont on pourrait se questionner sur le fait qu’ils n’aient jamais existé. Tout le temps que durera notre méditation, rien ne comptera plus que cette fluence au large de Soi, que cette soudaine embellie dont, peut-être, nous pourrions constituer le centre, toute périphérie se donnant à la manière de vagues et illisibles illusions, une sorte d’éther si léger qu’il ne s’apparaîtrait plus à lui-même qu’à l’aune d’une fuite illimitée.

   Mais l’altitude n’exonère nullement de considérer le réel terrestre avec attention, de le relier à quelque symbole, de lui trouver des explications qui le fassent sortir, précisément de cette abstraction où lui-même se perdrait jusqu’en des spéculations obscures, pareils à ces hiéroglyphes qui se fondent dans l’ombre de la pierre. De nouveau nous regardons la belle image, sa juste composition en Noir et Blanc. (Oui, cette modulation à deux pôles, bien plus qu’une simple affinité, est obsession permanente, volonté de saisir ce qui se montre jusqu’en ses plus infimes significations), donc cette mesure si simple, si exactement déterminée, ne se limite nullement à Soi, bien plutôt elle le déborde comme dotée d’une force d’irradiation qui attirerait à elle, sur le mode d’une aimantation, ce qui n’est pas elle mais la rejoint nécessairement au titre de l’analogie.

 

Le Blanc n’est pas seulement le Blanc

Le Noir n’est pas seulement le Noir

 

   De leur commune jonction, de leur naturelle porosité, Noir et Blanc appellent leurs plus évidentes ressemblances et s’y confondent comme le grésil rejoint le miroir de son sol. Une unité en résulte qui, en son essence, devient l’image indépassable de la Partie rejoignant le Tout, noble sémantique qui brille tel l’éclat du cristal.

 

Blanc n’est pas simplement Blanc.

Blanc appelle le vol libre, hauturier,

des Oiseaux de Camargue.

Blanc appelle les plumes lisses

des Hérons garde-bœufs,

ces touchants échassiers

que leurs dos voûtés incline

à l’attitude du grand âge.

Blanc appelle le corps fin de l’Aigrette,

cette surveillante discrète des Marais.

Blanc appelle la haute Cigogne

en sa parure de neige

(le noir de ses ailes sera mis

provisoirement entre parenthèses),

les petits Cigogneaux, eux,

sont de pure blancheur.

Blanc appelle l’Échasse Blanche au long bec,

 toujours penchée sur le miroir de l’onde.

 Blanc appelle la Mouette au poitrail clair,

 il illumine la face des eaux.

Blanc appelle la Spatule,

son drôle de bec plat

d’où elle tire son nom.

Blanc appelle le petit Cheval camarguais,

lui qu’on dit « né de l'écume de la mer »,

 ce merveilleux équidé de selle

dont la robe grise éclate de blancheur

 sous les rayons du soleil du Sud,

 celui que l’on nomme,

en cette belle Langue d’Oc, « Lou chivau »,

 l’entièreté de la Camargue,

sa beauté sont contenues

dans ces deux mots qui en résument

la sauvage et authentique nature.

Blanc appelle la superbe Cabane de Gardian,

son revêtement de mortier à la chaux,

sa couverture de sagnes grises n’est, en réalité,

 qu’une déclinaison du blanc,

juste un ton au-dessous.

Blanc appelle enfin cette

étonnante Montagne de Sel,

cette ode à sa Fleur,

la subtile métamorphose du Marais

en sa cristallisation finale,

milliers de petits diamants

 reflétant la course infinie des cirrus.

Blanc appelle Blanc en sa

plus intime manifestation.

Blanc appelle cette

 immense toile vierge sur laquelle

viennent s’inscrire tous les

 signes déposés par l’Homme,

 la Nature, les Éléments.

  

 

Noir n’est pas seulement Noir.

Noir appelle la pointe du bec de l’Aigrette.

 Noir appelle le plastron de la Bergeronnette.

Noir appelle le corps de suie du Choucas.

Noir appelle les longues rémiges de la Cigogne.

Noir appelle la nuit déployée sur

les ailes du Grand Cormoran.

Noir appelle le dos de l’Échasse Blanche.

Noir appelle la tête du Grèbe Huppé.

Et Noir appelle surtout

ce qui totalise l’esprit de la

Camargue et des Camarguais,

cet esprit tutélaire des Marais,

le Roi-Taureau dont la dernière demeure,

face à la mer, s’auréole de stèles  

et de statues dressées à leur effigie,

ce Dieu-Noir qui tisse la raison

de vivre des Razeteurs,

qui attise la passion d’exister des Manadiers.

 

    (Ici n’est nullement le lieu de prendre parti ou de rejeter l’idée même de la course de taureaux, ce culte ancestral voué à cette race sauvage, pleine de puissance, identique à l’inépuisable force de la Nature. Ici, c’est simplement le symbole du Taureau, de sa robe Noire, brillante comme mille soleils, qui sont les éléments pris en considération.)

    

   Le Noir, le Taureau sont l’exact reflet de l’âme du lieu, des âmes des Autochtones dont le cœur bat à l’unisson de ces animaux farouches, fiers, impétueux auxquels l’Homme se confronte au péril de sa vie. Si, de cette belle image, on souhaitait conserver son sens le plus immédiat, l’on choisirait cette pyramide de sel et, comme en son fond inaperçu, la silhouette du Taureau, comme si deux mots, deux symboles suffisaient à résumer le lien indéfectible de l’Homme avec l’espace qui l’accueille et le sculpte en quelque manière. Bien évidemment, au terme de cet article, quiconque pourrait se poser la question de savoir si les sèmes pluriels dégagés par l’analyse de la représentation y figurent ou bien si l’interprétation est pur jeu, simple fantaisie. La réponse à apporter ici est la suivante : « Tout est en Tout », si bien que Rien ne peut jamais être séparé de Rien, sauf à vouloir demeurer dans le domaine des pures abstractions.

 

Par simple phénomène de capillarité,

le Ciel appelle la Terre,

la Terre appelle la Pyramide de sel,

la Pyramide appelle le Taureau,

l’Aigrette, le Cormoran aux ailes ouvertes

comme pour nous dire l’inévitable

liaison des choses entre elles.

 

   Les divisions, les catégories, les classements de tous ordres sont de simples paradigmes conceptuels dont le seul mérite, découpant le réel afin de nos permettre de le mieux saisir, ne sont que des subterfuges de ce réel qui, lui, ne saurait venir à nous que sur le mode qui est le sien, celui d’une impartageable Totalité. Comme toujours, les belles photographies d’Hervé Baïs portent en elles, presque à l’insu des regards, ces multiples sèmes discrets, ils sont les voies qui conduisent à la pure Beauté.  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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11 décembre 2022 7 11 /12 /décembre /2022 09:16
Fragment de Vie

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

   Il faut partir de la blancheur. De la pure blancheur. Par exemple du champ de neige immaculé, des pétales duveteux du somptueux édelweiss, de la corolle étincelante du nymphéa. C’est de ceci dont il faut partir, tout comme la parole part du silence, tout comme la lumière sort de l’ombre. Tout ceci, blancheur, neige, édelweiss, nymphéa, ce sont les prédicats de la naissance, de la venue au Monde de l’Être en son unique beauté. Il n’y a guère d’autre événement qui puisse en surpasser la haute valeur, un genre de tutoiement de l’Absolu lui-même. Ici, que l’on ne se méprenne nullement, l’Absolu ne vise aucunement quelque divinité devant laquelle il faudrait se prosterner, c’est du SENS porté à sa surpuissance dont je veux parler, de cette manière d’éblouissement qui envahit le champ entier de la conscience dès l’instant où quelque chose de singulier y surgit et s’y donne en tant qu’indépassable, un rayonnement sans fin.

   Oui, toute Naissance, ne fût-elle point royale, est de cette nature qu’elle modifie en profondeur la scène du Monde. Un Esprit nouveau s’annonce dont il sera nécessaire de tenir compte, peut-être un simple Quidam hantant les sentiers de la Vie à l’aune d’une invisibilité. Peu importe, le plus souvent ce sont les destinées de plus haute modestie qui sont porteuses d’une éthique accomplie. Ceux qui, par les hasards de la naissance, ont dès leur origine le front cerné d’or ne sont pas toujours, et de loin, les plus vertueux. Les biens matériels ont la fâcheuse tendance à répandre sur les sentiments une ténèbre qui en obère la clarté, métamorphose le mouvement de la générosité en son contraire. Mais rien ne servirait d’épiloguer davantage sur la morale humaine, ses projections, la plupart du temps sont visibles sans qu’il soit nécessaire de porter son investigation plus avant.

   

Donc du blanc,

du neutre,

de l’improféré.

 

   Quelque chose qui ne se montrerait que sur le mode de la réserve. Quelque chose qui hésiterait à dire son nom, à figurer autre parmi les Autres. C’est toujours douloureux la Naissance, c’est la venue à Soi dans un Monde qui ne vous attend nullement, il faut s’y faire une place, s’y creuser une niche parmi le tumulte des autres niches. C’est une conquête de haute lutte, une sourde reptation au milieu des hautes herbes de la savane, une position gagnée pouce à pouce, on progresse un peu dans le genre des Commandos, sur le ventre, au ras du sol, on entend passer au-dessus de Soi, dans un sinistre claquement, les balles qui déchirent l’air. Alors, pour l’Artiste comment donner Naissance à ce qui n’a nullement de réalité, qui s’expose au danger, dès la première touche de couleur posée sur la toile ? Comment ?

   On fait dans la plus grande douceur, sinon dans l’hésitation à la limite d’une douleur. On trempe la pointe de son pinceau dans une tache de Noir de Fumée, on la fait progresser, mais dans la délicatesse, on fait sortir une ligne du blanc. La ligne est hésitante, elle se cherche, elle renoncerait presque à paraître tellement il y a de souffrance à sortir de Soi, à projeter son propre corps dans l’arène de talc où tout se joue, de sa propre existence, de sa propre vérité. Cette ligne qui ondule et fraie sa voie, c’est un peu Soi qu’on sacrifie à la lumière du Jour, qu’on livre au regard des Autres, à leur Verbe qui, parfois coupe et tranche, entaille la chair et son souffle est déjà loin, occupé à d’autres champs de bataille, à d’autres proférations, tantôt élogieuses, tantôt mortifères, toujours dans la possibilité de modifier le réel, de lui affecter telle ou telle tournure.

   Mais si le corps de l’Artiste est en jeu, le nôtre, en tant que Regardeurs de l’œuvre, l’est tout autant, tout comme le corps du Monde qui n’est jamais que la totalité de nos corps assemblés en une étrange ruche bourdonnante. Ce que je veux dire, c’est que nul ne sort indemne du geste artistique, ni l’Artiste, ni le Voyeur, ni le Monde puisque, aussi bien, un invisible fil de la Vierge relie ce que nous sommes en une indéfectible unité. Vivant, nous ne pouvons pas plus ignorer l’Art que le Monde, tout ceci est notre commune mesure, notre univers en partage. Et maintenant il devient nécessaire que nous visions avec plus d’attention cette Esquisse. Tout est dans l’ébauche, tout est en partance de Soi. Seuls quelques contours pour dire la Destinée Humaine. La tête est vide. L’œil est transparent. Le buste est une plaine lisse. L’unique bras cherche le chemin de son être. Å laisser nos yeux flotter sur cette ligne si peu assurée d’elle-même, nous sommes désorientés. Le graphisme, nous le vivons comme un manque, nous le vivons comme une absence, c'est à dire que notre désir est insatisfait, que notre soif de complétude ne sera nullement étanchée, que notre insatiable faim des nourritures terrestres demeurera en suspens, que notre frustration sera grande de ne nullement parvenir à notre être au motif que, bien évidemment, nous nous serons identifiés à l’œuvre en cours.

   L’œuvre, en conséquence, nous ne la vivrons nullement dans la perspective d’une création plastique, seulement en Nous, au plus profond, mutilation de qui-nous-sommes en notre exister, des arbres trop vite poussés, dépourvus de frondaisons, à l’écorce entaillée par les morsures du temps et c’est tout juste si, encore, nous percevrons le socle de nos racines, leur avancée dans la terre nocturne. Nous sommes des êtres en partage, nous sommes des êtres fragmentés, un genre de presqu’île qui ne connaît plus le continent auquel elle n’est plus rattachée que par la minceur d’un simple fil. (Ce thème court à la manière d’un leitmotiv dans le déroulé de mon écriture. C’est un motif métaphysique qui imprègne jusqu’au moindre de mes tissus, plaque sur le globe de mes yeux une vision nécessairement diffractée du Monde. C’est égal, je préfère un excès de lucidité à une passivité existentielle dont l’apparente sagesse est bien pire que le mal qui court à bas bruit sous la ligne d’horizon. Ne le perçoit uniquement qui le cherche.)

   Cette vision partielle de la physionomie somatique des Existants est belle d’économie de moyens et de profondeur mêlés. Tout s’y dévoile selon l’angoisse fondatrice, constitutionnelle de nos multiples errances. Et, maintenant, ce qu’il est nécessaire de mettre en lumière, de confronter à la manière dont deux ennemis s’affrontent sur un champ de bataille : cette partie émergée de l’iceberg, visible, ce buste qui se dit dans la simplicité et son contraire, cette anatomie ôtée à notre vue, cette partie immergée, mystérieuse, au sujet de laquelle nous ne pouvons jamais émettre que quelques hypothèses hasardeuses. Le Visible est notre vie ordinaire, notre Présent dans lequel s’inscrit la haute trame des « travaux et des jours », cette existence concrète tissée d’actes, de rencontres, d’étonnements, de surprises mais aussi de déceptions, de fausses joies. Le « mérite » de ceci : sa non-dissimulation, son évidence en quelque sorte. Nous sommes les Découvreurs sans gloire de ce qui vient à nous sur des chemins balisés qui courent tout en haut de la crête, illuminés des rayons venus de l’adret.

   Mais nous ne fonctionnons nullement au seul régime des évidences. Loin s’en faut et dans notre cheminement de lumière, comme en son naturel revers, les ombres de l’ubac, celles dont la fantasmagorie, le spectre, courent à bas bruit sans que nous en soyons directement alertés, sauf parfois dans nos moments d’inexplicable tristesse, de poids de l’âme qui ne connait plus de son envol qu’une sorte de lourdeur, et un paysage terrestre infiniment bas, confinant à quelque songe si confus que rien ne nous en parviendrait qu’un carrousel d’images contradictoires, diffuses, nous laissant dans la stupeur la plus verticale, comme si, soudain, nous étions en lisière de notre être, incapable d’y retourner jamais. C’est cet invisible territoire que Barbara Kroll laisse vacant en ne traçant de son Modèle que les quelques lignes du buste qui sont censées, à elles seules, évoquer la totalité du réel, de notre réel.

   Et c’est sans doute la force de cette œuvre que de nous montrer bien plus que ce que nos yeux perçoivent. Car, si nous visons bien cet œil, cette tête, ce nez, cette épaule et ce bras, nous nous appliquons avec, peut-être plus d’acuité, à percevoir la dimension absente, comme si un inévitable écho partait du roc du buste pour nous immerger, immédiatement, dans cette zone d’invisibilité qui se donne à la façon d’une interrogation métaphysique. Et qu’en est-il de cette zone de pure indéterminité, de lieu qui serait simplement « utopique » au sens de « non-lieu » ? Nous pouvons seulement l’halluciner, tâcher d’en évoquer quelques perspectives à défaut d’en saisir le visage que nous pourrions décrire avec exactitude. Là, comme dans une espèce de marécage, d’étendue lagunaire aux teintes sourdes d’étain ou de plomb, quelques effusions se détachent, pareilles à la brume qui monte d’une eau. Qu’y voyons-nous que nous pourrions approcher, sinon à la hauteur d’une certitude, du moins dans une rassurante approximation ? Parfois préfère-t-on l’ombre portée de la chose à la chose elle-même. Nous y voyons, pêle-mêle, dans un clignotement de clair-obscur, quelques esquisses, quelques formes imprécises qui pour n’être nullement interprétables rigoureusement, nous disent un peu de notre être dissimulé que nul autre que nous ne saurait voir, même dans le genre de l’approche.

   Cette Terra Incognita : les souvenirs anciens qui gravitent tout autour de nous, à la façon d’étranges satellites dont nous percevons les révolutions sans pouvoir leur attribuer un prédicat suffisant, de simples lueurs qui glissent sur la vitre de notre conscience.

   Cette Terra Incognita : d’antiques et vénérables amours qui n’ont plus ni figure, ni forme, simplement un genre d’illisible aura qui frôle notre corps de ses palmes de soie.

   Cette Terra Incognita : une luxuriance de projets avortés, morts avant même d’avoir vu le jour, il n’en demeure que de vagues et incertains feu-follets dont les ombres se projettent sur les parois de nos désirs sans s’y jamais fixer.

   Cette Terra Incognita : des notes sur des feuilles blanches, une foultitude de notes avec des biffures, des ratures des encadrés, des renvois à la ligne dont notre œil ne saisit plus que l’étrangeté hiéroglyphique.

   Cette Terra Incognita : des lectures plurielles, nous aurions voulu en retracer sans délai l’histoire, y évoquer la belle résille des pensées mais c’est comme un faux-jour qui hante le langage, le rend méconnaissable, presque une langue étrangère.

   Cette Terra Incognita : ce que nous avons été, que nous ne sommes plus, une image floue sur le miroir d’une photographie jaunie.

   Cette Terra Incognita : ce moment de pure joie, ce moment d’extase lié à la rencontre de l’Aimée ou bien de l’œuvre d’Art dans la salle silencieuse du Musée, c’est un chant ancien, un murmure qui ne dit plu son nom que sur le mode de la complainte.

   Cette Terra Incognita : cette libre insouciance de la jeunesse, cette liberté sans entrave, cette course effrénée à travers collines, champs et bois et, aujourd’hui, juste une clairière autour de soi avec le cercle fermé de son horizon.

   Cette Terra Incognita : la saveur d’une « Petite Madeleine », ces délicieuses gaufres concoctées par une Aïeule aimante, un fer noir avec un long manche, seule subsistance de ce qui fut.

   Cette Terra Incognita : ce long poème commencé depuis toujours qui fait ses circonvolutions au centre de la matière grise et s’y ensevelit telle une cendre dispersée au vent.

   Cette Terra Incognita, notre Terre seconde où, à la manière de formes moirées, irisées, notre Inconscient va et vient à sa guise, détaché de nous, de notre présence actuelle, animé de mouvements dont nous ne sommes plus les maîtres.

   Cette Terra Incognita : les fleurs de notre imaginaire, tressées à la puissance infinie des Archétypes, ces forces occultes qui nous dirigent bien plus que notre natif orgueil ne pourrait en admettre la plurielle effectivité.

 

Cette Terra Incognita = Cette Terra Incognita

 

   redoublement de la formulation qui ne peut se conclure que sous la figure de la tautologie, cette Totalité qui, à elle seule, contient une Vérité qui ne nous est pas accessible, pas plus qu’elle ne pourrait l’être pour les modernes Sondeurs de Conscience, ils sont des Sourciers aux mains vides. Ils ne peuvent jamais nous atteindre qu’à la hauteur de leur grille interprétative, de leur dogme dont ils ne pourraient s’abstraire qu’à procéder à leur propre annulation.

   Cette Terre Incognita, bien loin de nos aliéner est le gage de notre Liberté entière et imprescriptible, car elle est le signe de notre singularité, l’empreinte de notre Essence, laquelle n’est ni divisible, ni partageable.

   Un grand merci à l’Artiste Allemande de nous permettre de voyager en ces terres qui, faute de pouvoir être conquises de haute lutte, sont les territoires, les fondements sur lesquels nous existons. Dangereusement sans doute, toute vie étant au risque de n’être plus qu’un souvenir de vie. Les Morts conservent-ils une mémoire de leur passé ? Ont-ils, en quelque tiroir du Néant, des documents d’archéologie clairement visibles que les feraient plus Vivants que les Vivants ?  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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10 décembre 2022 6 10 /12 /décembre /2022 08:27

   Vous apercevant du plus loin de mon songe, vous ne pouviez que vous inscrire dans le cercle de mon inquiétude. Le ciel est bas ce matin, des miettes de blancheur en traversent l’immatériel souci. D’étiques oiseaux noirs, sans doute des freux, sillonnent l’horizon sans trêve. Je ne sais s’ils sont des signes annonciateurs de quelque malheur, s’ils sont le funeste présage de la rigueur hivernale. Sur la lentille de mes yeux, une brume s’est déposée, une manière de gel qui me livre le Monde en une étrange fantasmagorie. Ce qui, hier encore, était clair, ce qui, hier encore disait son nom, voici qu’il n’en demeure que le voile d’une ombre et un discours si confus qu’il se situe aux confins d’une lourde mutité.

   Vous apercevant du plus loin de mon songe, mais peut-être aussi du plus loin de la mémoire, peut-être vous ai-je rencontrée un jour de pur bonheur que le temps a effacé de ses doigts légers mais oblitérant tout, si bien que ne restent que quelques échardes de souvenirs, quelques éclairs dans la nuit de la conscience, quelques hautes silhouettes aux ineffables contours. Si vous avez suivi mon propos, si, d’une mystérieuse façon, vous pouvez vous enchâsser en mon regard, voir par mes propres pupilles, ce qui vous apparaîtra bientôt, un genre de vague irisation, une bruine diaphane, une pluie dont nul regard ne pourrait traverser la cruelle densité. Si bien que, vos yeux, buttant sur cette mer d’écume, ils feront retour vers vous, vous découvrant alors sous un jour qui, jusqu’ici, vous avait été refusé. Simple Narcisse à elle-même remise, c’est ce bien curieux paysage que vous découvrirez, une manière de plongée en vous jusqu’à la limite extrême de votre être.

   Sans doute vous interrogerez-vous sur la nature de cette étrange cellule (elle pourrait être celle d’une Nonne en méditation), dont vous figurez l’étonnante cariatide, mais une cariatide vaincue, en quelque sorte, affalée tout contre la lame de son Destin, possiblement en pénitence, à tout le moins remise à une introspection qui paraît sans issue. A l’angle d’un mur blanc et d’un mur gris, d’un plafond mangé de ténèbres, casque de cheveux noirs, vêture noire, dans la posture de retrait qui sied aux Exilés de la vie, vous figurez comme sur le revers d’une pièce usée, dont l’effigie serait devenue illisible, si bien que votre chiffre remis à la pure nullité vous distrairait de vous-même au point de vous rendre simple image perdue dans les pages d’un antique antiphonaire, manière de plain-chant s’épuisant à même son verbe irrésolu.

   Ne vous étonnez point que j’use de termes religieux, vous êtes si semblable à ces ténébreuses Contemplatives dont on ne connaît rien, si ce n’est la rumeur d’un chant grégorien en provenance de quelque crypte. Mais à qui donc s’adresse ce chant sinon à elles-mêmes en quête de qui elles sont ? Dieu est si loin. Dieu est si abstrait. Dieu est si absent. J’énonce ceci à la manière d’une antienne afin que, sortant de votre songe creux, vous puissiez enfin l’emplir de quelque existence vraisemblable, y amarrer quelque projet, lequel vous distrayant un instant de qui vous êtes, ouvrirait pour vous un chemin de lumière, non celui de votre Esprit, celui de votre Corps dont, enfin, vous pourriez faire le lieu d’une fête. Non, je ne pense à nul pandémonium, à nulle danse dionysiaque qui vous soustrairait à votre sagesse et immobilité apolliniennes. Non, je songe simplement à votre corps dénudé rayonnant sur un linge blanc, l’irradiant de sa belle présence. Je conçois combien mon propos doit vous paraître osé, un genre de viol si je peux employer ce mot, mais rien ne sort du carcan d’attitudes séculaires qu’à être ébranlé fortement, une sorte de tellurisme et, bientôt, des failles s’ouvriront par lesquelles le passé disparaîtra sous ses propres sédiments, de nouveaux territoires se donneront à conquérir.

   Mais il me faut revenir à vous, dans le présent qui vous entoure, vous sculpte et vous porte au réel dans cette attitude, certes admirable, mais combien mortifère pour l’âme. Mais que pourriez-vous donc tirer d’une telle mortification, sinon de vous précipiter tête la première dans ces abysses de l’humain dont nul ne ressort indemne, seulement mutilé à soi, ôté à toute forme de vie qui pourrait s’illuminer d’un rayon de joie ?  Qu’il me soit permis de procéder encore à votre inventaire, je ne saurais m’en lasser à la seule raison que, par ma seule parole, je pourrais vous extirper de ce Néant (fût-il un choix volontaire), il vous condamne à trépas avant même que vos prières n’en aient traversé l’invisible et cruelle toile. Cependant, en cette posture de profond recueil, vous êtes belle au point de parvenir à quelque perfection. Si j’étais Peintre habile à manier le pinceau, toutes affaires cessantes, sur l’instant même de votre vue, je dresserais votre portait à la manière du génial Rembrandt, semant ici, parmi les pulsations du clair-obscur, la touche claire du visage, la levée d’une main pâle en direction de ce visage, prenant bien soin de laisser vos yeux dans le flou, comme si vous étiez saisie d’une jouissance intérieure qui se montrerait au-dehors dans toute la nudité de son acte.

   Puis, je n’aurais de cesse de poser sur le brun de la toile les deux collines claires de vos genoux dénudés, sans doute seraient-ils, tout au bout de ma brosse, promesse d’un Paradis dont mes rêves les plus hardis auraient en hâte dressé les tréteaux de votre subtile et envoûtante représentation. Ces trois points de votre être : votre Visage, l’une de vos Mains, la double harmonie de vos Genoux, tout ceci, bien loin d’être l’image pieuse d’une Religieuse cloîtrée en elle, procédant à sa propre négation, s’éclairerait des promesses d’un avenir radieux dont je serais, en quelque sorte, l’Officiant dévoué. Percevez-vous au moins, que dressant votre portrait en cette gloire discrète, je vous sauverais de votre entreprise de Pêcheresse, vous insurger contre qui vous êtes alors que, jusqu’ici, vous pensiez vous grandir du geste d’offrande à un invisible Dieu. Mais, vous que je n’ai pas encore nommée (sans doute Ève serait-il le nom qui vous conviendrait, une naissance à qui vous êtes si vous voulez), vous êtes à vous-même la Seule et Unique Déesse à qui vous aurez à faire pour l’infinité des jours à venir. Rien ne me sera plus agréable que de vous y rejoindre par la pensée. Une pensée appelant l’autre.

    Votre à peine apparition, le retrait en vous, étaient les signes mêmes au gré desquels vous m’êtes apparue selon l’image de quelqu’un dont il fallait, en quelque sorte, déployer l’étendard. Rien n’aurait plus été dommageable, pour Vous, pour Moi, que de vous laisser végéter dans cette ombre, cette nuit qui vous phagocytaient et vous précipitaient vers le lieu de votre trépas. La sainteté, si vous en avez une, est la vôtre, seulement la vôtre et Nulle Divinité, jamais, n’en pourra accomplir la venue au jour. C’est bien au motif de votre ténébrisme que vous êtes la Lumineuse. Ma découverte de vous est la source à laquelle je m’abreuve chaque heure qui passe. Demeurez en qui vous êtes, vous êtes le signe de mon regard le plus précieux. Rares sont les êtres de Lumière ! Toujours ils viennent de l’Ombre, tout comme le Jour naît de la féconde Nuit.

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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9 décembre 2022 5 09 /12 /décembre /2022 08:40

    Du Monde, saisit-on plus que son envers, ses coutures comme si sa peau s’était retournée avec, au plein jour, l’éclatement de ses viscères de glaise et d’humus ? De toute Altérité, n’aperçoit-on jamais qu’une illisible esquisse à l’horizon des choses ? Du Proche, du Lointain ne s’approprie-t-on que de vagues lignes effacées avant même qu’on n’ait eu le loisir d’en faire le compte, d’en estimer la mesure ? Voyez-vous, c’est de questionnement dont il s’agit, d’interrogation qui font leurs vrilles au centre de l’ombilic, qui le métamorphosent en un cruel vortex dont le vertige est la seule matière que l’on puisse vraiment approcher. Exister, la plupart du temps, consiste tout contre le long écoulement du jour, à le voir passer, le jour, à n’atteindre le temps que d’une manière si superficielle : une étoile filante dans le vide sidéral. Sans doute penserez-vous que l’Écriveur que je suis est atteint d’une curieuse affection qui le fait osciller de Charybde en Scylla, hésitant à se précipiter tête la première (tel Empédocle en son volcan), dans tel ou tel abîme, ce qui, de toute manière, est choisir la Mort plutôt que de désigner la Vie comme terre d’élection.

   Vraisemblablement aurez-vous raison en quelque lieu de votre interprétation, mais, pour autant, vous n’aurez atteint là qu’une vérité fragmentaire, un copeau de certitude. Oui, toute Vérité, en son essence, si elle s’orthographie avec la Majuscule qui sied aux choses essentielles, exactes, tout aussi bien ne peut prétendre, le plus souvent, qu’à la modeste minuscule, l’authenticité est si rare sur cette Terre livrée aux bien étranges rituels des Existants. Une fois ils sont de telle manière, une fois de telle autre, tellement instables en leurs postures, culbutos tanguant de l’avant à l’arrière sans interruption, si bien que l’on ne peut guère, de leur comportement de caméléon, prétendre connaître seulement une esquisse, une facette, ils sont déjà loin, cintrés dans leurs habits d’Arlequin aux mille empiècements polychromes. Mais cette longue propédeutique perceptive de la réalité de ce qui vient à nous, ne présente de réel intérêt qu’à être confrontée à ce qui est, au moins à l’une des Images que son éternel carrousel présente à notre naturelle sagacité.

   Celle que, devant vous, je vais tâcher de décrire, il me faut la doter d’un nom, faute de quoi sa position de simple abstraction se diluerait bien vite dans le maquis des généralités et alors nous serions, vous comme moi, orphelins d’une présence que nous voulions sonder plus avant.

« Revers-de-Soi », tel sera l’étrange sobriquet affectant la dimension fuyante de cette Inconnue qui ne semblerait être venue à nous qu’à l’aune d’une réflexion que nous pourrions poursuivre à son sujet. Fermez les yeux, si vous le souhaitez, ce sera une manière de stimuler votre imaginaire, de le contraindre à tirer des ombres grises qui vous habitent, tout comme elles habitent l’inconscient de tout un chacun, de tirer donc autre chose qu’une vague rêverie qui serait simplement une chorégraphie que vous initieriez tout autour de vous, vous prenant vous-même pour l’inépuisable sujet narcissique que votre fantaisie élit, le plus habituellement, comme son terrain de jeu favori.

   D’abord, il n’y a que du noir, du noir profond tel qu’il peut l’être au fond d’une douve que, jamais, le jour n’éclaire. Du noir compact en son signe de deuil le plus achevé, rien n’en pourrait sortir que la lourde poix de l’absurde. Autrement dit, vous êtes face au propre mur de votre existence, un mur aveugle et mutique, un mur identique à celui que les condamnés à mort ne peuvent même pas regarder, un bandeau recouvrant pudiquement les globes de leurs yeux. Si je déplie, ici, toutes les dentelles les plus invasives de la verticale aporie, c’est dans le simple et unique but de vous porter au niveau de « Revers-de-Soi », d’en devenir en quelque manière le sosie, le facsimilé, d’être, à la fois, Vous en votre écrin de chair, et, par une sorte de vertu siamoise, d’être aussi inclus en l’anatomie de cette Curieuse Présence.

   Être-soi-et-l’Autre, sans césure apparente, sans contradiction, sans motif qui pourrait opérer la disjonction de qui-vous-êtes et de qui-elle-est. C’est merveilleux, tout de même, l’infini pouvoir de création de l’âme humaine qui peut, dans l’instant même, être au plus plein de Soi, être au plus plein de l’Autre. Bien évidemment cette faculté illimitée de la psyché semblerait faire signe, proximité oblige, en direction de la paix éternelle entre les Hommes. Étant Moi-en-l’Autre, je ne puis qu’accéder à l’exception de qui il est et l’accueillir sans réserve au sein de mon propre être. Seulement les choses ne sont pas si simples qu’elles y paraissent et, tenir cette pensée pour vraie, consisterait tout simplement à confondre le Réel et les Images qui, parfois, en tiennent lieu. C’est bien sur l’Image qu’il faut dorénavant se focaliser, afin qu’en l’observant d’aussi près que possible, un enseignement puisse en être tiré, toute image ayant en soi quelque valeur allégorique.

     Nous n’étions partis du noir que pour y revenir, maintenant dotés de quelques clés qui vont nous permettre d’en déceler la nature, au moins dans un genre d’approche. Le noir est là, immensément présent, pareil à une nuit sans limite, à une nuit privée d’étoiles, privée de Lune, privée du songe des Dormeurs. Une nuit sans issue teintée de l’absurdité du Néant. Rien ne s’en détache, Rien n’y fait sens et la lumière est, soit abolie, soit non encore venue à l’être. C’est un peu comme si l’immense cerf-volant de l’espoir s’était soudain délesté de sa queue, dépouillé de ses losanges de couleur, vide d’armature, flottant au sein même de son propre désarroi sans possibilité aucune de ne jamais pouvoir s’y soustraire. Le noir est un champ d’herbe noire. Le noir est une savane où se devinent encore des traces anciennes de clarté, une à peine phosphorescence à elle-même sa propre clôture. Un noir d’invisible matière, on n’en devine que les immatérielles empreintes, quelques soubresauts antiques, le retour à de l’incompréhensible, à du non-proféré, à du pré-verbal, à une mutité soudée à même sa lourde gangue. Certes, j’en conviens, le tableau est bien sombre, bien funeste, mais c’est l’Image qui commande, je n’en suis que le modeste exécutant.

    Alors, « Revers-de-Soi », qui est-elle donc pour qu’elle nous mette ainsi au défi tragique de la comprendre, au moins dans la forme de l’essai car chacun est un Insondable Mystère.  Elle est cet être hybride, cet être en voie-de…, cet être qui tient encore de l’Enfance et, sur la pointe des pieds, appelle déjà l’âge Adulte, l’âge de toutes les fascinations, de tous les dangers. Elle est cet être indéfinissable pour lequel il conviendrait, plutôt que d’user du terme « d’adolescente », de créer un néologisme, peut-être celui de « médio-lescente », ce fléau de la balance qui oscille et ne sait de quel côté du plateau pencher, ce genre de numéro d’équilibriste, de marche de funambule tantôt attiré par le côté sombre de l’ubac, tantôt du côté lumineux de l’adret, cet être en partage, cette inquiétante médiation entre deux identiques impossibles. D’un côté la Nuit, de l’autre, la Nuit et une lame de jour si étroite entre les deux qu’elle devient invisible, en quelque façon inatteignable.

      « Revers-de-Soi », tout en haut de l’image, comme à la recherche d’une hypothétique transcendance, ne nous fait nullement face. Le ferait-elle et ce serait alors comme de se confronter à l’avenir, de le vêtir de projets, de l’entourer d’une aura dont elle pourrait faire son signe le plus vraisemblable. Mais « Revers-de-Soi » ne nous présentant que son dos, vêtue d’une ample robe blanche de Petite Fille, sinon de Communiante, nous dévoilant la minceur de ses jambes, « Revers-de-Soi » n’est tournée que vers son passé, vers cette Enfance qui encore rayonne, vibre des cris des cours d’école, s’enthousiasme des farces de Guignol, pleine de joie des travestissements des clowns, animée en son intérieur des comptines et autres berceuses autrefois chantées au-dessus de son berceau.

    « Revers-de-Soi » est un dialogue sans mots, un miroir privé d’images, une paroi que n’habite nul écho d’une voix humaine. « Revers-de-Soi » est perdue en soi, sans qu’un quelconque amer puisse guider sa conscience vers une étoile qui brillerait sous la voûte du Ciel. « Revers-de-Soi » et en-Soi, dans le vibrant tumulte du jour, dans le frisson de l’heure, dans le miroitement indistinct de l’instant. Nous sommes les Témoins impuissants des drames qui la tissent de l’intérieur, cela résonne quelque part dans la conque éloignée de notre « médio-lescence », cela bruit longtemps à la façon de la source claire qui s’étonne de surgir au jour et de se découvrir, une parmi la pluralité infinie des Existants.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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4 décembre 2022 7 04 /12 /décembre /2022 09:03
Vous sur le sofa vert

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

   Il est parfois des rencontres bien étranges. En ce jour d’automne visité des dernières clartés, résidant dans la belle ville de Vienne pour quelques jours, il m’arrivait de flâner longuement au hasard des rues, m’amusant à découvrir ces fiacres venus d’une autre époque avec leur attelage de chevaux blancs comme neige, leur cocher sévèrement vêtu de noir, leur cabriolet décapoté dans lequel les touristes prenaient place afin de découvrir les fastes de la capitale Autrichienne. Parfois m’arrivait-il de grimper au sommet du « Pré Am Himmel » de manière à découvrir le vaste panorama qui s’ouvre aux yeux des Visiteurs. Parfois, entre l’écriture de deux articles, je faisais un saut du côté de « l'Österreichische Galerie Belvedere » pour y rencontrer la belle peinture de Gustav Klimt, « Judith et Holopherne », non pas tant pour son esthétique dorée, un peu précieuse, mais pour m’énivrer en quelque sorte de l’atmosphère artistique de Vienne, cette peinture en figurait, pour moi, l’exact emblème. 

   Cependant, ce qui me motivait le plus, (n’étais-je venu dans la Cité de Stefan Zweig, pour y célébrer le faste de ses Cafés ?), c’était bien, dans l’ambiance chaude et veloutée de l’un de ces prestigieux établissements, d’y déguster par exemple un délicieux « Kleiner Brauner » ou café noisette, genre d’expresso accompagné d’un nuage de crème dont la fragrance habitait longtemps mon plaisir intime. Mais ce que je voulais surtout retrouver, parmi les salles envoûtantes du « Café Central », autrefois « Palais Ferstel », avec son architecture « Gründerzeit », sa façade décorée, ses hautes portes en fer forgé, ses murs en stuc, ses décorations murales, en partie lambrissées et recouvertes de cuir de Cordoue, ce que je souhaitais rencontrer donc, cette ambiance à la fois feutrée et animée d’autrefois où la bourgeoisie viennoise, parmi laquelle de nombreux Artistes et Écrivains, venait s’énivrer ici d’un inimitable style de vie.

   Je dois reconnaître que c’était avec une certaine émotion que je m’asseyais sur ces sièges luxueux qui, jadis, accueillirent aussi bien Hugo Von Hofmannsthal que Léon Trotsky, Sigmund Freud ou Arthur Schnitzler. Sous le regard de mes prestigieux aînés, il ne me restait plus qu’à bien tenir mon stylo. La plupart des articles que je composais à cette époque le furent dans la « Grande Salle des Colonnes », salle haute en couleurs, inspirée des modèles florentins et vénitiens. Il ne me déplaisait nullement de m’installer à l’une de ces tables jouxtant une colonne, d’y fumer lentement un mince cigarillo, les volutes montaient en faisant leurs langoureuses arabesques sous la blancheur laiteuse des opalines. Il m’arrivait, charmé par la grâce du lieu, d’y passer de longues heures, méditant, écrivant, me distrayant parfois du passage de Quidams, du glissement de la circulation venu de la rue, du manège des Garçons de Café cintrés dans leur tenue austère, chemise blanche et plastron noir. Mon écriture, qui avait précisément pour thème les « Cafés Viennois à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle », déroulait ses volutes sans accrocs et il me semblait tenir entre les doigts un peu de l’inspiration des Illustres Visiteurs dont la trace, encore aujourd’hui, se détachait des objets et des murs comme une vapeur monte d’une eau sans césure, avec une tranquille limpidité.

   Dans un recoin de la « Salle des Colonnes », il y avait un sofa vert qui semblait surtout destiné à accueillir la lecture des journaux. Sur une table basse figuraient de nombreux quotidiens en toutes les langues, ils étaient reliés par de larges et longues réglettes de bois. Des Lecteurs s’y succédaient, surtout le matin, mais les après-midis, la place était le plus souvent vacante. Parfois j’y passais une demi-heure, curieux d’y découvrir les nouvelles locales, les expositions en cours, les concerts qui ne manquaient de figurer au menu des réjouissances viennoises. Au début, je ne fis guère attention à Votre Présence, noyée que vous étiez parmi la foule des Passants. Cependant, un jour, levant un instant les yeux de mon manuscrit, je vous découvris, seule sur le sofa vert, Lectrice attentive de ces feuilles dans lesquelles, à votre attitude concentrée, vous paraissiez chercher sans relâche une information qui devait être précieuse à vos yeux.

   Votre attitude était ambigüe, à la fois celle d’une Petite Fille sage, à la fois un peu suggestive, comme le sont parfois des femmes mûres sûres de leur rayonnement, de l’effet qu’elles produisent sur les Admirateurs potentiels qui pourraient bien succomber à leur charme à seulement les regarder. Vous décrire consistait en ceci : votre chevelure brune faisait ses deux longues vagues de chaque côté d’un visage sérieux, des yeux noirs profonds, une bouche fardée de rouge mais réservée. Vous étiez vêtue d’une courte robe noire qui épousait un corps fin, des bretelles retenaient le haut de votre vêture, dévoilant la naissance de votre gorge, vos genoux étaient largement dénudés et un éclair de chair rose se donnait à voir entre le haut de vos hautes bottes et l’ourlet de votre étroit fourreau. Il y avait un tel décalage, un tel écart entre votre posture qui était presque farouche et votre pose dont il s’en serait fallu de peu qu’elle ne devînt lascive, sinon provocante, que ma conscience, alertée de cette manière de dysharmonie n’eût, dès cet instant de cesse de tâcher de vous « mettre à nu ». Å cet égard la métaphore était saisissante. Nue, plus que nue vous étiez sous le scalpel de mon regard. Il fallait que je perce à jour la toile de votre mystère.

   Un de ces longs après-midis où rien ne semble se passer, où le temps est cette flaque immobile prise d’ennui, où rien ne vous retient au Monde qu’une morne lassitude, parmi la « Salle des Colonnes » presque déserte, me situant entre deux écritures, je décidai de gagner le sofa vert qui, bien plus que d’être celui du luxueux Café, était le vôtre, la trace de votre corps y était encore inscrite, la fragrance de votre belle présence y flottait, un stylo que je reconnaissais pour l’avoir aperçu entre la tige de vos doigts gisait à côté des feuilles éparses des journaux qu’une nuée de signes noirs ne manqua de porter soudain à mes yeux. Bientôt ma curiosité aiguisée par cette marée de mots se porta sur les feuilles du « Kleine Zeitung », ma pratique courante de la langue allemande me mettait à portée du texte sans que quelque difficulté pût s’immiscer dans ma lecture, en atténuer l’effet.

   Je fus bientôt attiré par un encadré de lignes bleues qui détourait ce que je reconnus comme un extrait publié en feuilleton. Alors, me saisissant du stylo, je traçai une ligne bleue de même intensité, de même couleur, que celle qui figurait sur le blanc du papier. Je n’en pouvais plus douter, c’était bien VOUS qui aviez apposé ce fin liseré sur un extrait qui, sans doute, avait plus particulièrement retenu votre attention. On ne choisit pas impunément un texte au hasard, on consonne avec lui, on vibre avec lui, il est notre propre projection sur les mots posés par l’Écrivain. Il s’agissait d’une partie de texte tirée de la Nouvelle de Stefan Zweig « Vingt-quatre heures de la vie d'une femme », nouvelle que j’avais lue bien des années auparavant mais qui avait laissé en moi comme une étrange empreinte. J’en retraçai alors les rapides contours ou plutôt l’esquisse de ce qui restait en ma mémoire. Ce qui ressortait, ceci :

   Une petite pension de Monte-Carlo au début du siècle. Henriette, la femme de l’un des Pensionnaires, sans doute prise de folie ou à tout le moins saisie d’un vertige amoureux, part avec un Jeune Homme de passage. Tout ceci coïncidait avec ce qu’il est convenu de nommer « coup de foudre » et il va de soi que le comportement de la Fugueuse, bien plutôt que d’être jugé pur caprice par les autres Pensionnaires est considéré comme la toquade d’une femme dépourvue de moralité.

    Voici donc ce qui demeurait de la Nouvelle. Je me mis en quête de lire ce bref passage dont, en mon intérieur, je faisais une traduction simultanée :

   « Seuls peut-être des gens absolument étrangers à la passion connaissent, en des moments tout à fait exceptionnels, ces explosions soudaines d'une passion semblable à une avalanche ou à un ouragan : alors, des années entières de forces non utilisées se précipitent et roulent dans les profondeurs d'une poitrine humaine. Jamais auparavant (et jamais par la suite) je n'éprouvai une telle surprise et une telle fureur d'impuissance qu'en cette seconde où, prête à toutes les extravagances (prête à jeter d'un seul coup dans l'abîme toutes les réserves d'une vie bien administrée, toutes les énergies contenues et accumulées jusqu'alors), je rencontrai soudain devant moi un mur d'absurdité, contre lequel ma passion venait inutilement buter. »

    Outre que la langue de Stefan Zweig était pure, infiniment maîtrisée, élégante, elle délivrait de surcroît une fine analyse psychologique qui me poursuivrait des jours durant. Ainsi l’Inconnue que vous étiez, que je m’étais amusé à nommer « Lou », je ne sais pour quelle raison (peut-être un clin d’œil à cette femme affranchie, Lou-Andréas Salomé qui s’ingénia à rendre fous les Génies de son temps), se précisait petit à petit car, bien entendu, Lou, vous ne pouviez qu’être cette Henriette de la Nouvelle au motif que tout intérêt particulier pour une chose n’est jamais que la projection intime de qui nous sommes sur cette chose et que cette Passionnée était simplement votre reflet. Vue sous le prisme de l’écriture et de l’interprétation de Zweig, je ne faisais que creuser plus avant l’ombre que vous étiez, dont j’allais faire l’objet d’une incessante quête. Il me fallait mieux vous connaître et, par un curieux phénomène de retour, mieux me saisir aussi, si cependant une telle chose était en mon pouvoir. Ainsi, au travers des mots de l’Auteur, je vous « retrouvais » en quelque manière, certes lointaine, certes théorique, mais mon contentement n’en était pas moins vif.

   C’était une sorte de miracle, de dévoilement d’une vérité qui, jusqu’ici, était demeurée cryptée, postée sur le bord des lèvres mais nullement articulée. En ce moment de ma prise de conscience, il devenait évident que vos longues stations sur le sofa vert, cette posture de retrait qui était tout autant provocation, tentative de dire au Monde tout le contenu de votre souffrance, vos stations donc étaient une demande, une prière au gré de laquelle vous pensiez, peut-être vous racheter d’un acte, qu’avec le recul, vous jugiez, sinon coupable, tout au moins trop libre, audacieux, entaché d’une évidente indécence. Au vrai, je ne sais, Lou, si vous êtes Henriette, mais il me plaît de le penser et ceci pour de simples raisons égoïstes, il me faut fournir à mon angoisse native les ingrédients dont elle a besoin, de façon que, provisoirement apaisée, elle puisse me laisser en paix.

   Savez-vous, Lou-Henriette, le sentiment mêlé de joie tout autant que de remords, lequel consiste, tout comme je le fais ici, dans cette vaste « Salle des Colonnes », sous le regard sans doute amusé de Stefan, à vous créer de toutes pièces au gré de mon imaginaire et de vous « posséder » à votre insu. Car, dès cet instant, vous m’appartenez en propre et que votre présence future ne se solde que par une absence, n’altèrera nullement mon plaisir de vous savoir mienne jusqu’au jour où, m’étant abreuvé de vous jusqu’à la lie, vous cèderez la place à une Coreligionnaire tout aussi arbitraire, tout aussi fantasque, une simple résille de mots, quelques images, quelques répliques, quelques attitudes lascives ou bien sur leur quant-à-soi, il est si facile pour un esprit fertile de broder à l’infini, de détisser un jour ce que le jour précédent avait tissé. Je crois qu’il y a en moi cette nécessité interne de m’approprier des Êtres réels ou bien picturaux, ou bien de papier, de les porter sur la scène de mon désir, d’en attiser les braises aussi longtemps qu’une étincelle s’allume et brasille qui me définit tel le Vivant que je suis.

   Oui, Lou-Henriette, je vous ai sculptée telle cette forme de l’ambiguïté même lorsque, portée à son acmé, elle peut à tel instant être cette Élégante pleine de réserve et de tact, alors qu’à tel autre elle deviendra cette Intrigante, cette Passionnée que rien n’arrêtera, dont les soudaines décisions seront certainement irréversibles. Ainsi m’a-t-il plu de vous peindre, Figure innocente jetée sur la violence de la toile blanche, sans autre intention que d’appartenir à un Autre que vous ne connaissez pas, qui vous modèle selon ses caprices et les humeurs du jour.

   Voyez-vous, vous qui êtes l’Absente, vous qui êtes au loin, je ne vous ai jamais mieux connue qu’en cet instant même où, abandonnant le sofa vert et la littérature de ses feuilletons, je consens à regagner ma place derrière cette colonne qui me sert de refuge. Quel regard de quel Quidam portera sur moi le regard que j’ai porté sur vous ? N’est-ce pas étrange de se reconnaître tel l’aliéné de l’Autre, son obligé, celui qui, parfois, ne se possède même plus, tellement la Loi de l’Altérité est forte qui porte le fer là où elle veut le porter ? Je crois, du fond même de qui je suis, que nul ne s’appartient, que nous sommes toujours en partage, que jamais nous ne pourrons prétendre être une Totalité, seulement quelques fragments semés ici et là au cours de notre hasardeuse histoire. Une sorte de floculation, de pulvérulence que le premier vent dispersera sous la ligne de l’horizon. Combien il est exact d’affirmer que jamais l’Homme ne peut échapper à l’emprise de la Métaphysique, étant tout à la fois ici dans le visible, là dans l’invisible ; ici dans l’évidence, là dans le doute ; ici dans la clarté, là dans la densité de l’ombre.

   « Prête à jeter d'un seul coup dans l'abîme toutes les réserves d'une vie bien administrée », c’est avec cette phrase en tête que je viens de consommer mon dernier « Kleiner Brauner ». Oui, « jeter d’un seul coup dans l’abîme », c’est ceci que nous faisons à chaque instant de notre vie. Å mesure que nous avançons, nous nous effeuillons si bien que l’Hiver nous surprendra dépouillés tels les arbres qui frissonnent dans le frimas. Des Personnes sont entrées dans la Salle des Colonnes. Toutes avec leur charge d’existence, laquelle est toujours en partage, fussent-ils déterminés à en protéger le bien précieux. De Celles qui sont entrées, j’aurais pu prélever ici un copeau d’inclination de l’âme, là une sensation venant au paraître, encore plus loin la promesse d’un regard, l’assurance d’un sourire. Mais, sachez-le, Lou-Henriette, je suis fidèle et je ne pourrai loger en moi de Nouvelle Venue qu’à l’aune de votre départ. Or mon intuition me dit que vous hanterez les coursives de mon attention encore de longs mois. L’on n’est nullement pressés, n’est-ce-pas ?

   Je viens de sortir du 14 Herrengasse, je croise des touristes en goguette, je croise des badauds, je croise qui je ne suis et ne serai jamais, j’emprunte la Brandstätte, longe ses hauts bâtiments de pierre grise, ses vitrines illuminées, je remonte la Schulerstraße jette un œil rapide sur le luxe de ses magasins, de ses hôtels ; je traverse la Wien, rivière qui se jette dans le Canal du Danube, quelques feuilles jaunes flottent sur l’eau, pareilles à des âmes en peine, vous êtes toujours auprès de moi, Lou-Henriette et votre présence me rassure, je rejoins le quartier du Weissgerber et arrive au 34-38 Kegelgasse où je loge dans le très fameux Hundertwasserhaus, cet immeuble viennois infiniment baroque, hautement polychrome, un mixte osé d’Antonio Gaudi, du Facteur Cheval, de Simon Rodia, autrement dit une architecture tout ce qu’il y a de plus improbable, de construction utopique semée d’une végétation luxuriante, façade de verre bleu et touffes arborescentes de tous ordres. Peut-être faut-il, à mon âme fantasque, cette immense polyphonie afin de me « jeter d’un seul coup dans l’abîme » et vous y rejoindre, vous Lou-Henriette, Celle par qui je suis Moi plus loin que Moi, futur qui hante mon présent, me place au creux même de qui je suis. Au moins le temps d’un RÊVE !

 

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30 novembre 2022 3 30 /11 /novembre /2022 08:42

   Juste en haut de la Dune, c’est la seule phrase qui s’est montrée lorsque, vous apercevant au loin, comme au travers d’une vitre dépolie, vous vous êtes donnée à moi dans la plénitude même de votre réserve. Je sais l’étrangeté de l’oxymore qui vous fait une fois entière, puis vous retire en quelque sorte, vous rend invisible à vous-même et vous ôte de mon regard, tout comme le vent efface par magie le cirrus qui le visitait à l’instant. Pouvez-vous au moins savoir combien il y a de grâce à vous percevoir sous la figure d’un alizée qui parcourt le vaste Océan dans l’inconscience de qui il est, déjà perdu dans l’illisible figure du Néant ? Ce sont toujours les lisières qui nous attirent, ce sont toujours les crépuscules qui nous aimantent et nous entraînent sur la margelle étroite de la nuit. Pourriez-vous, au moins, placer au centre de qui vous êtes la tâche de me définir tel une illisible pluie aux confins de quelque âme indéterminée ? Ainsi, Vous l’Éloignée, Moi le Guetteur aux mains vides, au regard se sondant lui-même et n’y trouvant rien qu’une brume inconsistante, ainsi nos deux Formes se fussent confondues en une identique question : celle d’exister à même l’abîme de notre commune énigme.

   Mais, au demeurant, existerions-nous autrement qu’à être des illusions, de vagues drapeaux de prière flottant parmi leurs déchirures, la mince étoffe qu’il leur reste au milieu d’étranges confluences aériennes ? Vous, comme Moi, situés l’un de l’autre à d’abyssales distances, comment pourrions-nous nous rendre visibles, concrets en quelque manière : des mains qui pourraient étreindre, un visage qui sourirait, des jambes solidement plantées dans la densité grise de la glaise ? Et ainsi, assurés de nos êtres respectifs, nous eussions pu aussi bien nous ignorer, aussi bien pu nous aimer, nous fondre l’Un en l’Autre et ne faire qu’une seule pensée affairée à se saisir en soi, à se rendre réelle si ceci est humainement possible.

   Juste en haut de la dune. Ce matin le ciel est gris, semé d’étranges dorures, on dirait une vague lueur de chrysocale avec ses auras de cuivre et d’étain. Et l’on ne sait si ce ciel est d’aube, venant de quelque mystérieuse origine ou bien mourant sur le seuil du crépuscule d’automne. La chambre de l’hôtel où je suis donne sur le cordon de dunes, sur la laine bise de la mer avec ses flocons d’écume, son duvet blanc qui moutonne à l’horizon en direction de la blanche Albion. J’ai essuyé d’un revers de la main la buée collée à la vitre. J’ai dessiné les ailes d’un papillon dont vous occupez le centre. D’un Papillon Noir, vous savez, ce ténébreux Amiral, il a la couleur de la poix, ses ailes traversées de lunules blanches, un genre de clignotement, de langage muet situé entre l’Amour et la Haine, la Vie et la Mort. A dire vrai, nous sommes, Vous et Moi, d’étranges funambules. Nous marchons sur de hauts et minces fils, sans même de balancier pour nous retenir de la toujours possible chute. Nous voulons vivre au risque de la Vie qui est risque de la Mort.

    Juste en haut de la dune. Je dois dire, sur Vous j’ai un réel avantage. Je vous vois, vous qui ne me voyez nullement. Je suis, depuis les hauteurs de mon Refuge, tel ce faucon attentif qui n’attend que le signal de votre inattention pour fondre sur vous, vous manduquer sans délai, faisant de votre altérité mon bien le plus sûr, réduisant votre farouche personne à n’être qu’une partie de moi-même, peut être une simple idée, un rêve, la matière de quelque imaginaire. Mais que je vous dise, que je dessine la Figure que vous me destinez à votre insu, vous que je ne connais pas, que je puisse vous inscrire dans mes desseins les plus imminents.

    J’ai déjà dit le ciel, son infinie courbure, sa douce fuite sous le dais des nuages. Partout de hautes herbes, peut-être des haies de roseaux, elles encadrent le chemin sur lequel vous êtes, Passagère d’un Temps qui vous dépasse, vous reconduit à l’infinitésimale taille humaine, elle qui se pense si forte, si altière, elle n’est que cette fuite vers le vague, l’indécis d’une cible aux cercles usés, le centre à atteindre a rejoint la périphérie. L’essentiel s’est fondu dans l’inssentiel, le contingent. Des pieds à la tête vous êtes drapée dans une longue robe noire, cintrée, qui donne à votre silhouette la noble élégance d’une Demoiselle, vous savez, ces délicats insectes aquatiques au corps de verre bleu métallique semé de quelques nitescences plus claires. Toujours l’on penserait qu’ils pourraient se perdre au titre de leur fragilité, dans une risée de vent, sous les aiguilles de la pluie ou bien au sein des tourbillons pluriels de l’onde. Je crois bien que c’est cette délicatesse de porcelaine qui a attaché mon regard à votre être, comme si ma simple vue pouvait vous protéger de quelque chute, vous soustraire aux griffes du malheur.

    Juste en haut de la dune. Votre marche est si lente, une avancée bien plutôt à l’intérieur de vous, une à peine effraction sur la scène du Monde. Un glissement. Un souffle. L’empreinte d’un signe sur la feuille d’un arbre. Tout au-dessous de vous, une steppe blanche et bise, une ondulation de douce savane, une mer d’herbe qui paraît vouloir retenir votre hypothétique perte. Faut-il que je sois mélancolique, versé dans le plus sombre Romantisme, pour vous envisager en de si tristes contrés, en de si chagrines pensées ! Vous savez, c’est Nous qui donnons sa couleur au Monde. Le Monde est indifférent, il se coule aux inclinations des Hommes, tantôt exultant, rayonnant, tantôt se dissimulant derrière le massif de ses doutes.

    Ce qui est infiniment beau dans la scène que vous dressez, c’est la dimension de Haute Solitude, la réverbération contagieuse de votre perdition au sein de cette Nature qui finit par vous ressembler. Oui, je crois que vous êtes, en votre fond, ces hautes herbes, cette infinie savane, certes Seule Tache Noire, mais le tragique de cette teinte s’accorde si bien avec la tonalité ambiante. Vous regardant depuis toujours, vous me faites immanquablement penser à ces « Hauts de Hurlevent », à ces terres inhospitalières fouettées par la bise, cinglées de pluie, couchées sous le ventre des lourds nuages, emblème s’il en est de la lutte du Bien et du Mal auxquels les personnages sont en proie dans leur vie austère, tissée, chaque jour qui passe, des inextricables fils du tragique. Seriez-vous la réincarnation de cette malheureuse Catherine Earnshaw, de cette amoureuse du Jeune Orphelin Heathcliff, sa passion tournant inévitablement, sous les coups funestes du destin, à cet amour destructeur qui, en quelque façon, sera le tombeau dans lequel son existence sombrera ? Une vie entière plongeant dans le lourd marécage de la déréliction.

       Juste en haut de la dune. Le ciel s’assombrit et j’ai de plus en plus de mal à distinguer votre Silhouette qui, bientôt, disparaîtra parmi le lacis complexe de la lande. Pour moi, votre dernière image demeurera celle de Catherine prise au piège de « Wuthering Heights », cette Héroïne d'Emily Brontë dont la sauvagerie légendaire devait la conduire, fatalement là où les hurlements du vent ne laissent de chance à quiconque dans la lutte avec une Nature inflexible, inexorable, parfois miroir le plus exact de la violence humaine, de son déchaînement, de sa chute dans les plus hautes apories. Voici, le Papillon Noir vient de refermer ses ailes. La nuit est alentour qui fait sa lourde chape de plomb. J’ai allumé une bougie. Je lis, sous les variations d’une flamme vacillante quelques lignes des « Hauts de Hurlevent » :

   « J’allais seulement dire que le ciel ne m’avait pas paru être ma vraie demeure. Je me brisais le coeur à pleurer pour retourner sur la terre et les anges étaient si fâchés qu’ils me précipitèrent au milieu de la lande, sur le sommet des Hauts de Hurlevent, où je me réveillai en sanglotant de joie. Voilà qui vous expliquera mon secret aussi bien qu’aurait fait mon autre rêve. »

   Juste en haut de la dune.  Je viens de moucher la flamme. Le vent hurle aux quatre coins de l’Hôtel. De lourdes caravanes de nuages noirs rampent jusqu’à l’horizon. Parfois la brusque lumière d’un éclair venu de la mer. Parfois les grondements d’un orage. En réalité me voici bien ennuyé car je ne sais plus ce qui, de la Silhouette Noire de la dune, de Catherine déambulant au hasard des grandes pièces ténébreuses de la demeure, des ombres qui hantent ma chambre, je ne sais plus ce qui appartient au réel, ce qui vient de l’imaginaire. Le sommeil sera long à venir, ici, tout contre le ciel de Hurlevent !  Juste en haut de la dune.

 

 

 

 

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29 novembre 2022 2 29 /11 /novembre /2022 08:30
Quand Beauté se donne

Photographie : CatOpale Catherine Queval

 

***

 

« Plage de Calais »

 

« C’est une plage si douce aux immenses dunes de satin

Le soleil y glisse sur l’onde au bout des cieux

Elle m’offre toutes ses merveilles comme un paradis

C’est de ma jolie plage dont je vous parle ici

J’aime ses chalets qui font sa singularité

Moi je la trouve sublime et il n’y a pas mieux

Pour enivrer de l’air marin de douces pensées. »

 

C.Q.

 

*

 

   Å peine aperçue et nous disons « cette image est parfaite ». Tout comme l’on dirait des feuilles d’automne du féerique érable qu’elles sont belles, tout comme la brume diaphane sur le bord du lac, tout comme le liseré de givre posé sur les rameaux du végétal. Mais alors, disant ceci, nous sommes-nous enquis du lieu d’où provient cette douce certitude ? Des choses Belles, il en est comme de l’Exister, jamais nous ne questionnons suffisamment à leur sujet. Si la Beauté, toute Beauté, si l’Existence, toute Existence, sont, pour nous, purs mystères, alors convient-il de faire halte auprès d’eux afin d’en sonder, autant qu’il est possible, l’intime texture, pour que se lève, fût-ce dans la seule proximité, le voile de leur essence. Car nous ne pouvons nous contenter d’émettre un rapide jugement au sujet des choses sans chercher à en connaître leur hypothétique fondement, leur sol originaire en quelque sorte. Mais tout d’abord convient-il de décrire de manière à rendre le réel visible, à en explorer le sens.

       La plaine de sable est ridée, parcourue des sillons du vent. On en sent le flux sur la peau, de minces fragments frolent notre visage à la manière d’une douce pluie de printemps. Å droite des pieux, une butte s’est levée, pareille à un haut plateau qui dominerait quelque steppe, la toiserait depuis son haut regard. Le sable, ce fils de la pierre, ce petit-fils du rocher, cette belle symbolique du Temps qui passe, nous en admirons la belle géographie comme s’il s’agissait d’un merveilleux monde en miniature et alors nous serions des Géants, des genres de Polyphème, mais parcourus des plus belles intentions qui se puissent concevoir. Plus loin, après le susurrement lent du sable, un chapelet de minces dunes au sommet desquelles vibrent des touffes d’oyats. De gris qu’il était tout en bas de l’image, le sable devient plus clair, plus lumineux à mesure qu’il gagne les lointains, s’échappant en quelque manière d’une lourde matérialité, pour devenir plus léger, aérien, atteint, pourrait-on dire, d’une étrange spiritualité. Tout en haut, dans la perspective fuyante, une rangée de cubes blancs et gris, sans doute des cabines réservées au bain, des chalets, puis, à l’extrême droite, quelques maisons d’habitation. Au-dessus de tout ceci, un ciel de zinc court d’un horizon à l’autre, traversé de fins cirrus, soyeux, échevelés, ils nous disent ce pur secret de la zone éthérée que nous ne rejoindrons jamais qu’au motif de notre imaginaire.

      Puis ces merveilleuses clôtures de pieux tressés. La première à l’avant-plan avec la projection exacte de ses ombres, elle articule la représentation, lui donne toute sa force, la place devant nos yeux telle la pure fascination qu’elle exerce sur notre esprit. Puis, à l’arrière-plan, en deux séries diagonales qui s’effacent au loin, comme une répétition harmonique de ce ton fondamental, un rappel de l’architectonique qui ordonne l’ensemble selon des lois strictement logiques. L’on pense à la Loi du Nombre qui s’opposerait à la simple Affinité Intuitive du sable en ses douces mouvementations, ses sinuosités : la géométrie faisant face à la poésie. C’est de cette subtile dialectique que naît notre plus vif intérêt pour cette image composée selon des plans quasi rationnels. Tout à la fois elle suscite notre inclination au songe, tout à la fois notre exigence de trouver, dans le réel, des lignes de force qui dessinent la voie unique d’une certitude. Car, dans le procès même de notre vision des choses, deux paradigmes en tracent la merveilleuse effectuation : celui qui fait signe en direction de nos sens, celui qui fait signe en direction du concept. Notre juste entendement est à ce prix d’un équilibre sans lequel, soit nous verserions dans l’abstraction mathématique, soit dans la confusion de la pluralité mondaine sans feu ni lieu.

      Et ce que les clôtures apportent en tant que coordonnées du visible, les cubes de bois du fond de l’image en renforcent l’impression de telle manière que nous pourrions penser là que toute cette belle symétrie existait depuis une éternité, trouvant ici et maintenant, la dimension topologique qui l’attendait. Et la Beauté résulte de cette confrontation d’une rigueur et d’une souplesse, d’une contrainte et d’une liberté. Or, ce qui eût pu compromettre la rhétorique de l’image, cette césure entre une norme rigide et une libre venue à soi des choses, la somptueuse tonalité grise vient en réaliser l’unité dont la conséquence la plus évidente est cette présence d’une esthétique accomplie jusqu’en ses moindres détails. Bien évidemment, ce que nous analysons ici au moyeu du concept, l’œil du Regardeur en fait une synthèse au gré de laquelle, seule l’harmonie de l’ensemble se donne à voir comme seul sens à faire sien.

   Toute image résulte d’une étonnante alchimie, mais l’or ne sort jamais des cornues de verre qu’à la mesure d’une juste proportion des ingrédients qui y ont été semés en tant que les seuls possibles. Nous, Voyeurs distraits, nous satisfaisons bien trop vite d’une première appréciation et notre œil s’est déjà dirigé vers une seconde image alors que la première a été laissée en friche, c’est-à-dire privée du sens qui l’eût portée, au moins selon nous, à la forme de son accomplissement. Car si l’image est en soi une œuvre autonome à la vérité de laquelle rien ne saurait être ajouté ni retranché, il n’est nullement indifférent, pour notre plaisir et pour la connaissance que nous avons du Monde, que nous y consacrions une conscience bien plus ouverte, bien plus attentive. Tout progrès de Soi est progrès même de notre connaissance, accroissement de notre conscience, mais ici, nous ne redoublerons nullement les belles théories hégéliennes qui sont admirables. Mais il faut reprendre l’énoncé poétique de la Photographe, y déceler ces mots essentiels qui en décrivent, selon elle, le réel le plus approchant.

 

« si douce » ; « satin »

« glisse » ; « jolie plage »

« sublime » ; « douces pensées »

 

   Tout y est dit dans une manière d’effleurement, d’onctuosité, de plénitude que rien ne semblerait pouvoir entamer. Le « paradis » ici décrit, sans doute terrestre, n’est pas sans évoquer la délicatesse, la douceur d’une Arcadie et c’est bien cet épanouissement de la Nature dont nous sommes en attente. Nulle allusion à ce qui nervure cette scène et se traduirait selon un lexique bien plus structuré, texturé, pourvu de méridiens apparents. La Poésie l’a emporté sur la Géométrie et il est heureux qu’il en soit ainsi puisque l’armature de l’image est seulement le prétexte à une évocation qui laisse apparaître les eaux de surface, bien plutôt que de décrire les courants des abysses qui en déterminent la forme, mais doivent nécessairement demeurer en retrait, faute de quoi la photographie ne serait qu’un écorché de salle d’anatomie et de dissection.

   Alors, après cette rapide analyse, que pourrions-nous encore dire de la Beauté qui ne soit simple répétition ou énoncé de lieux communs ?  Cette Beauté est-elle Beauté en Soi dont la représentation ne serait que mimèsis ? Donc une Idée qui viendrait à l’existence dans le sensible ? Ou bien encore, cette Beauté, serait-ce nous qui en serions les instigateurs depuis le corridor de nos motivations conscientes ou inconscientes ? Cette Beauté porte-t-elle en elle-même les signes de sa propre vérité ou est-ce notre propre « vérité » que nous projetons sur l’œuvre afin de nous rasséréner, de tâcher de coïncider avec quelques-unes de nos minces certitudes ?

    Mais l’on s’aperçoit vite que ces interrogations sont abyssales, qu’elles sont comme des portes grand ouvertes sur un vertige, sur un mouvement en vortex qui pourrait bien être le dernier lieu de notre question. Quoiqu’il en soit de ces positions théoriques qui ne peuvent faire l’objet de longues méditations sans que quelque réponse stable puisse en résulter, que nous soyons sensibles à la douceur nostalgique de l’image, à la nervation qui en soutient la visibilité, l’essentiel est bien qu’elle retienne notre attention, gagne le secret de notre propre intériorité, là sont les ferments de sa future germination. Car, rien de ce qui a été semé ne peut demeurer en retrait toujours. Vient nécessairement un jour, peut-être de pluie et de sable, peut-être de vent au hasard des dunes, où l’épi lève et nous donne sa moisson. Nous sommes des faucheurs aux mains vides mais le grain travaille pour nous depuis la pliure même qui est acte de donation en puissance. Toute virtualité, surtout si nous y sommes par nature sensibles, aboutira à sa propre émergence, que nous nous y attachions ou pas !

 

Merci Catherine Quetval

de livrer à notre naturelle curiosité

 de si délicates icônes,

elles sont pure lumière

dans la nuit d’Hiver

qui ne saurait tarder.

 

 

 

 

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27 novembre 2022 7 27 /11 /novembre /2022 09:47

 

   Noir plus que Noir. Peut-on jamais énoncer plus grande confusion que ceci, plus profonde affliction ? Lorsque le Noir se dépasse lui-même, lorsqu’il ne recherche nullement quelques volutes plus légères qui en atténueraient la portée, mais bien au contraire le refuge dans un absolu, un non-voir, une cécité sans fond, un cèlement à toute lumière, un refus de toute clarté. Voyez un chaudron empli de bitume, le feu en accentue l’essence, quelques bulles crèvent à la surface qui sont la matière même d’un innommable désespoir. Oui, le Tragique s’invite dans toute destinée humaine, il y fait ses nœuds de goudron, ses hérissements d’épines, il perfore le derme de ses milliers de piquants d’oursin. Nul n’en ressort indemne, bien plutôt terrassé, porteur de la lourde pierre de Sisyphe, condamné pour l’éternité à l’absurde tâche de recommencer mille fois un identique geste privé de sens. Seulement, l’Homme n’apprend jamais son métier d’Homme qu’à être confronté à l’abîme, à en sonder les profonds abysses, à s’y immerger en quelque façon. Puis à remonter au jour, lesté de lourdes semelles de plomb, figures en quelque façon inversée de l’agile Hermès aux sandales de vent.

   L’Homme qui, pourtant se considère selon de hautes valeurs, n’est le Messager que de sa propre Finitude, elle est toujours présente dans la coulisse, veillant le moindre faux-pas. Å l’Existant, il faudrait plus de modestie, une avancée dans les ombres, si l’on veut, qu’il devînt l’Amant de la sublime Nuit, qu’il s’effaçât afin de libérer ce qui fait le plein de sa condition : accepter d’être Mortel. « L’apprendre à mourir » des Sceptiques devrait être sa Loi, celle selon laquelle inscrire ses propres pas. Il n’y aurait guère meilleure façon de faire se développer une propédeutique du Bonheur. Du Vrai, de celui qui mérite une Majuscule au motif qu’il s’est approché de la Mort, en a estimé la Grandeur, cette mesure d’Absolu, peut-être la seule que les Erratiques Figures rencontreront à l’horizon de leur être.

   Mais il faut sortir des généralités qui, toujours, s’évadent en empruntant les chemins de l’abstraction et alors on a l’impression de ne plus entendre que des paroles de vent que l’éther reprendrait en son sein. Le plus souvent, confronté à ces assertions qui nous paraissent vides, nous n’avons de cesse de nous détourner de ces dentelles de l’intellection, leur préférant la consistance des certitudes ancrées dans le réel, minérales en quelque sorte. Dès cet instant, je voudrais vous parler d’une rencontre que j’ai faite, de la découverte d’une image dans les pages glacées d’une Revue. Son nom m’échappe mais ce n’est là nullement l’essentiel et, au reste, cette soi-disant « Revue » n’est-elle, peut-être, que la vapeur dont mon imaginaire s’est saisi pour porter au jour la silhouette d’une Jeune Femme entièrement vêtue de Noir, cette si belle couleur (en réalité elle n’en est pas une, elle est simplement l’une des plus belles effusions de la Métaphysique), de noir donc, dans une robe longue comme en portaient les Élégantes de la Belle Époque. Sorgue, tel est son nom, est une bien mystérieuse personne. Ce que j’en sais, m’est venu comme dans un songe, ce réel plus réel que tout réel.

   Donc ce que j’ai vu, à la brune, dans les plis d’une lumière déclinante, au sein même d’une clairière habitée des fûts de hauts mélèzes, allongée à même la colonne de l’un de ces arbres majestueux, selon une envoûtante diagonale, Sorgue telle qu’en elle-même mon esprit s’est complu à la livrer à mon regard intérieur, Sorgue, plus vivante que tous les Vivants du Monde. Sorgue dont vous aurez compris, Lecteur, Lectrice, que son beau prénom ne rime nullement avec « morgue » (je veux ici parler de l’attitude hautaine, aristocratique, méprisante en quelque sorte), mais plutôt avec « Orgue », comme si les fûts assemblés des gris mélèzes n’étaient que les tuyaux métalliques de ce sublime instrument dont le timbre sans égal emplit les nefs des cathédrales des rumeurs les plus belles de l’âme. Car, oui, Sorgue, tout comme vous, tout comme moi, dispose d’une âme qui est le principe actif qui l’anime et la maintient en qui elle est tant que son Destin s’accordera à lui octroyer un futur.

   Imaginez ceci : la lumière est grise, dense, pareille à une cendre qui poudrerait l’air depuis la nuit des temps. Une manière de floculation qui ne connaîtrait ni le lieu de son origine, ni celui de son terme. Un genre d’éternité, de point fixe brillant dans l’immensité du cosmos. Sorgue est couchée sur le tronc qu’elle embrasse, certes de ses bras, certes de ses mains, mais aussi de son invisible cœur.

 

Son cœur contre le cœur de l’arbre,

le cœur de l’arbre contre le cœur du Monde.

Tout à l’unisson, tout

dans la douce effusion,

dans l’intime fusion du Soi

à ce qui n’est nullement Soi,

mais le devient dans

l’intervalle de l’étreinte.

 

   Sorgue, vous l’aurez compris, est cette âme ténébreuse, laquelle vient du plus loin de son enfance. Elle est une petite orpheline de la vie, cette vie qui toujours bondissait devant elle alors que, toute émue, toute tremblante elle s’efforçait d’en saisir le tissu de soie, toujours il fuyait au-devant ou bien se déchirait entre les résilles souples de ses doigts. C’est ainsi, il est des êtres de faible complexion, des êtres de fragile constitution, on croirait leurs corps de verre ou de cristal. Toute tentative d’exister, parfois, pour certains, certaines, est une course exténuante après Soi, ils en aperçoivent la fuite au loin et ils ne peuvent nullement se rejoindre, leur course fût-elle effrénée, semée d’espoir, tissée d’une douce volonté.

   Cependant nous sommes au Monde. Sans doute inconscients de l’être, mais sentant au plein de Nous, ses vibrations, ses pulsations pareilles au rythme immémorial du nycthémère : un Jour, une Nuit, un Jour, une Nuit et ainsi pour toujours dans une fluidité qui ne serait que le Temps enfin connu, placé en Nous comme la Source naît de la Terre en sa plus belle faveur, dans l’insu du jour, dans la radiance de l’heure. Alors, « Sorgue », « Noir », « Tristesse », ce lexique serait-il seulement celui de la désespérance tel que pouvait le laisser supposer l’initiale de ce texte ? Non, c’est d’un évident contraire dont il s’agit. Depuis que les Hommes sont Hommes, et tout le temps que durera leur humanité, ils seront habités de cette pensée qui relie entre eux ces inépuisables Universaux :

 

Le Beau - Le Bien - Le Vrai.

 

   Car rien de ceci ne pourrait être dissociable qu’au prix d’un retournement de l’essence des choses, d’une mauvaise foi, d’une perte des valeurs qui tissent nos consciences.

   Allongée là, dans la clairière, lissée de cette belle et étrange lumière grise, cette Étrangère nous devient soudain familière, un peu comme si elle était Nous, Nous placés tout contre le cœur du Monde. Sorgue est Belle, non d’une beauté désespérée, uniquement d’une beauté qui est à elle-même son propre fondement, sa raison ultime. Belle parce que Belle. Cette vérité incontournable, évidente, que les Philosophes nomment « apodicticité ». « Certitude absolue d’une nécessité logique ». Oui, ceci est indépassable. Ceci est admirable.

 

Lorsque je vois

la Montagne belle,

la Mer belle,

l’Arbre beau,

Sorgue belle,

 je ne puis douter de ces beautés

qui rayonnent et disent

leur être dans la Joie.

 

    Alors, je suis moi-même empli de cette beauté, elle sature mon corps jusqu’en son extrême, elle dilate mon esprit et le porte aux confins de l’univers, elle fait de mon âme cet air léger qui voit l’entièreté du Monde depuis sa mesure d’invisibilité.

   L’évidence de la beauté de Sorgue, sa sombre évidence n’est nullement gratuite, elle n’est ni acte de magie, ni manipulation d’alchimiste, ni rêve d’enfant, elle est entièrement contenue dans ce genre de geste sacré qui la relie à la Terre, aux Étoiles, au mouvement infini des Planètes. Elle a la beauté tragique de Phèdre qui est immolée dans les rets de son tragique destin. C’est bien au motif que sa vie n’a plus aucun jeu (au sens de la mobilité), que Phèdre nous émeut et rayonne de cette aura des existences d’exception. C’est bien là l’essence de l’humaine condition de ne connaître sa grandeur que sous le boisseau du malheur. C’est toujours la distance infinie d’avec le soleil qui signe les odyssées les plus remarquables, mais aussi les plus douloureuses. La tristesse de Sorgue se mesure à cette cruelle distance d’avec la clarté, mais c’est aussi cet écart qui la porte devant notre conscience avec le plus grand mérite qui soit, avec la plus effective considération.

   Cette image d’une « revue imaginaire », cette soudaineté de la révélation d’une esthétique douloureuse montrent à quel point, nous les Hommes, sommes aliénés à nos propres conceptions de la félicité qui, le plus souvent, tutoient la rigidité d’un dogme : nous fermons nos yeux sur le réel qui vient à notre encontre afin de le remodeler à la mesure de notre subjectivité. La félicité, dont nous attendons qu’elle nous visite sans efforts, nous la contemplons à la manière d’une icône enchâssée dans la niche intime de son être propre. La félicité, nous la souhaitons incluse dans les limites d’une belle Arcadie avec ses moutons laineux, ses collines vertes, les corolles épanouies de ses fleurs. Seulement la terre d’Arcadie n’est qu’une joyeuse utopie dont il n’y a rien de plus à tirer qu’un rêve floconneux qui, jamais, ne rejoint le sol. Nous sommes des Rêveurs debout. Le mérite de cette image est de nous placer face à qui nous sommes ou, à tout le moins, en regard de qui nous devrions être, de simples mesures habitées du souci de vivre.

   L’image de Sorgue allongée sur son tronc, comme elle le serait, petit enfant, tout contre la poitrine bienveillante de sa Mère, tout comme elle le serait, blottie tout contre son Amant, comme elle le sera plus tard au terme du voyage en son ultime perdition, tout contre le Néant, tout ceci parle d’une seule voix, tout ceci consonne dans un subtil équilibre dont nous ne percevons jamais que les harmoniques.

 

Toujours il nous faut percevoir,

sous l’apparence,

le Ton Fondamental,

il est le Ton de notre Être.

Il n’y en a pas d’autre.

Notre « liberté » est à ce prix.

Merci de m’avoir suivi jusque-là,

le chemin est long, tortueux, semé d’épines.

C’est bien en ceci qu’il est précieux !

 

 

 

 

 

 

 

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25 novembre 2022 5 25 /11 /novembre /2022 09:38
Seul, le refuge

« Le Philosophe en méditation »

Rembrandt

Source : Wikipédia

 

***

 

   [Avant-propos - Le texte proposé ci-dessous est une manière de grand écart entre le Principe de Réalité (la Mondialisation, les grandes pérégrinations humaines, l’attrait pour un  tourisme de masse) et le Principe de Plaisir (se retrouver au creux même de son Soi, dans un genre de quête initiatique hors des chemins mondains qui ne font qu’égarer l’Homme, l’aliéner et le placer sous le joug d’un consumérisme sans limite qui, aussi bien, signifie, dans la réalité la plus crue, le sacrifice de cette Terre dont l’offrande nous a été faite à notre naissance, nous en faisons un bien piètre usage !)

   La première partie de cette fiction décrit par le menu les erratiques trajets d’un nomadisme devenu véritable phénomène de mode, alors que la seconde partie prend acte d’un retour en Soi, d’une sédentarité qui devient le lieu de mille minces joies, sous la figure de Segreto, dont chacun, chacune aura deviné que son patronyme à consonance italienne ne signifie rien d’autre que « secret ».

   Morale de l’histoire : l’on va chercher bien loin ce que l’on porte en Soi, d’inépuisables richesses qu’une juste méditation, une contemplation des choses simples peut métamorphoser en une sorte d’aura dont notre corps, notre esprit pourront rayonner bien plus qu’ils ne pourraient le faire dans une course effrénée autour du Monde qui n’est jamais que quête de Soi. Autrement dit, il s’agit ici, de faire se lever, dans une verticale dialectique, de confrontation directe,

le matériel contre le spirituel,

l’éloigné contre le proche,

le chamarré contre le simple.

   Sans doute quelques Lecteurs, quelques Lectrices, décrypteront-ils, dans cette écriture de type allégorique, une critique en règle des us et coutumes, des usages contemporains du Monde et des Choses qui s’offrent à nous sans que nous soyons réellement conscient des enjeux. Mais « qui aime bien châtie bien » et j’aime trop cette belle Terre pour ne pas lui offrir, en son nom, comme si elle proférait elle-même des mots, l’occasion de dire ce qui l’enchante mais aussi la chagrine. Tous, sur notre Planète, sommes comptables de ceci : voir les choses en face et se poser la question du futur. Nulle autruche n’a sauvé le Monde à enfouir sa tête parmi la douce touffeur du sable !]

 

*

       Scène I : Danse de Saint-Guy

 

   Partout l’universelle fusion dans « ce qu’il y a à voir » sur la Planète, tout « ce qui est incontournable », « ce qui est à couper le souffle », tout ce qui est à inventorier si l’on ne veut demeurer dans une sorte d’existence quasi médiévale. Alors, sur les Grandes Places du Monde, tout contre les lagons d’eau bleue, sur les pentes qui mènent au Machu Picchu, dans les blancs villages d’Andalousie, près des Pyramides d'Égypte, sur les grandes étendues étincelantes du Salar d'Uyuni, partout où est supposé rayonner un fragment de Beauté, on s’amasse en foules compactes, on fait ses noirs essaims de mouches, ses grappes d’œufs qui s’agitent, bavardent, prennent des images, dégustent d’exotiques boissons glacées aux terrasses des cafés. Alors, dans le duveteux entre-soi, on s’extasie de tout ce prodige posé devant les globes de ses yeux, on fait des gorges chaudes de tel plat épicé, on cite, pour la beauté de la citation, pour l’effet produit sur le Chaland, le Madras Curry, son curcuma, sa cannelle ; on cite le Garam Masala, son gingembre et sa cardamome ; on cite le Tandoori, son piment rouge, ses clous de girofle, on cite et on se réjouit d’avance de l’étonnement, sinon de l’envie de ses Coreligionnaires, on cite et on n’écoute que SOI au motif qu’on est l’un des personnages les plus importants du Monde.

   C’est, partout, un entêtant bourdonnement, une course à qui sera le plus méritant, on compare ses destinations. Untel dit : « on a FAIT Bali et Sumatra », Untel dit « on a FAIT le Pérou et Valparaiso », Untel se gausse des ci-devant et dit : « on a FAIT la Thaïlande, la Malaisie, la Mongolie, le Pakistan, la Turquie, on a FAIT l’Australie, le Soudan, Madagascar, on a FAIT les STATES et N.Y, on a FAIT le Canada, le Mexique et le Brésil », et en définitive, on aurait bien plutôt dit ce qu’on N’A PAS FAIT. Partout c’est le Grand Carrousel, la Grande Roue, les Montagnes Russes, partout c’est la Cour des Miracles, on s’étonne de SOI, on est un brin épatés d’avoir FAIT TANT DE CHOSES et on se jure qu’on recommencera, qu’il n’y a que les pleutres qui restent les « deux pieds dans la même chaussure », qu’on volera dans des jets étincelants qui sèment derrière eux leurs longues traînées blanches poudrées des étoiles givrées du kérosène. Oui, c’est le prodige de la Mondialisation, plus un seul coin de la Terre ne doit demeurer inexploré. La Terre, il faut la retourner à la manière de la calotte du poulpe, en disséquer les moindres viscères, en désocculter le moindre secret. On a dit qu’ON FERAIT, on FERA !

   Aujourd’hui, par exemple, ON FAIT Venise, sous toutes ses coutures s’entend. On descend de l’immense ferry blanc aux innombrables étages, on dirait un mille-feuilles. Le ferry est bien plus haut, plus imposant que les palais de la Lagune. Ça remet un peu les choses à leur place. Alors commence le grand charivari, la performance quasiment sportive, on oubliera momentanément son arthrose, sa goutte, on effacera ses cheveux blancs, on regagnera quelque jeunesse perdue. Menu de la journée : on visite l’Île de San Michele ; on emplit ses yeux des façades colorées de Burano ; on s’extasie devant la porte ouvragée du Palais des Doges : on flâne rapidement sur le Campo del Ghetto Novo ; on franchit, à la queue leu-leu le Ponte Dei Tre Archi à Cannareggio ; on traverse les Jardins Papadopoli du quartier de Sante Croce ; on déguste une crème glacée au Caffè Florian : on FAIT la Place Saint-Marc dans sa diagonale, parmi l’envol gris des pigeons ; on rejoint enfin son Havre de Paix, l’immense HLM blanc où un cocktail nous attend avec ses petits parapluies chinois colorés, perchés tout en haut des verres givrés ; puis on ira s’ébattre dans la « Grande Piscine Bleue », on dirait un lagon de Polynésie ; on fera la queue au « Restaurant des Îles », puis on regagnera la bonbonnière de sa cabine avec, dans la tête, sur son étroite couchette, plein de rêves d’enfant et le défilé de tout ce qu’ON AURA FAIT, s’animera sur la toile blanche de son inconscient. On aura bien mérité de la Patrie Mondiale !

 

   Scène II : Andantino

 

   Loin, la foule des Touristes pressés, loin le « bruit et la fureur ». Segreto a longtemps déambulé dans la Venise inquiète, dans la Venise livrée aux yeux des Curieux. Il a marché au hasard, sans plan ni idée préconçue, simplement une avancée à l’intuition, la recherche d’affinités, l’espérance de trouver un lieu qui convienne au silence qui l’habite, au recueil en Soi dont il est l’unique dépositaire depuis de longues années déjà. Toujours Segreto (son nom en porte le témoignage) a cheminé le long de Soi, dans le secret du jour, dans la lumière aurorale, celle qui convient le mieux à l'intimité dont il est, en quelque sorte, le miroir. Jamais il n’a aimé l’agitation des groupes, les éclats de la fête, le tumulte partout répandu qu’il ressent comme un genre d’insulte faite à la Terre, une manière de coutre qui la violenterait et l’on ne verrait plus que des racines retournées griffant l’air de leur insondable désarroi. Ce que pense Segreto en son for intérieur, c’est qu’il n’y a pas de plus grande joie que de SE rejoindre quelque part où cela chante, où cela murmure, où une eau de source clapote avec discrétion et exactitude. Tout alors va de Soi, l’on n’est plus séparé, on est une seule ligne continue, pareille à l’horizon du matin qui repose entre la nuit et le jour, un instant d’éternité à vrai dire.

   Ce que Segreto aime par-dessus tout, ces ruelles étroites où nul ne se rencontre, que ces pavés de schiste gris que lie un ruban de ciment blanc. Ce qu’il aime, la fuite noire d’un chat dans la nuit d’un soupirail. Ce qu’il aime, ce linge pendu sur des fils à même la rue, ils sont l’emblème du simple, de la réalité quotidienne, de la vie en sa mince levée, dans son architecture originelle. Ce qu’il aime, ces façades usées par la lèpre du temps, elles sont belles à force de vieillesse, de retrait en soi, de presque disparition. Ce qu’il aime, les portes closes, aveugles, les hautes maisons aux pignons triangulaires, les grilles de fer forgé aux fenêtres, ce sentiment de désolation qui est réassurance pour l’âme qui sait voir les choses adéquatement, en sonder l’inestimable profondeur. Pour Segreto, ces ruelles du Quartier Dorsoduro, ces petits riens sont bien plus précieux que ces prétentieuses constructions qui ont pour nom « Basilique Saint-Marc», « Palais des Doges », « Campanile Saint-Marc », ce sont là les illusions dans lesquelles se précipitent les Ingénus, se hâtent les Candides. Ils disparaissent à même ces édifices de carton-pâte, se pensent eux-mêmes objets face à des objets. Fascinés, ils oblitèrent le plus précieux de ce qu’ils sont, ou de ce qu’ils devraient être, des Chercheurs d’Absolu. Or, l’Absolu, à défaut de jamais pouvoir le trouver dehors, ils le portent en eux, identique à une flamme invincible, ils en ignorent la Présence simple et belle.

    Ce que Segreto aime, cette évidence d’une rue sans affèterie, d’une rue telle qu’en elle-même, cette Calle de l’Aseo qui se déroule selon les mystères d’un labyrinthe. Mais, ici, nul besoin d’un fil d’Ariane pour s’en extraire. Bien au contraire, y demeurer est demeurer en Soi là où se situe le plus précieux de la personne humaine, cette coïncidence de Soi à Soi qui est l’image la plus brillante à laquelle puisse prétendre toute conscience en quête de son être. Sur la gauche, une fontaine de lave grise n’égrène nulle eau qui tirerait sa fierté de son jaillissement. La fontaine est belle en soi à simplement figurer en tant que symbole d’une eau lustrale à laquelle s’abreuvent les Droits, les Purs, ceux dont le regard porte loin, les Visionnaires.

   Un Homme, un seul, ou bien plutôt son Ombre glisse furtivement sur la pierre du seuil, il n’en demeure qu’une mémoire grise poinçonnée à même la pierre de son habitation. Tout au bout de la ruelle, un rectangle plus clair délimite un Passage qui donne sur le Rio de Ca’Foscari, son eau couleur de zinc, son faible clapotis pareil aux derniers soubresauts d’une longue tristesse. 

   Maintenant, comme s’il était parvenu au terme d’une quête initiatique (la seule vraie est bien évidemment celle de Soi puisque l’Autre n’est jamais que son propre écho, son intime redoublement, son ultime réverbération), Segreto n’est plus qu’une vague Silhouette apparaissant dans un étrange clair-obscur poudré d’or et de vermeil, une teinte « spirituelle » si l’on veut. Les grains de lumière sont une brume diaphane qui le font se confondre avec la perspective de la ruelle, la couleur saumon et grège des maisons, la clarté du ciel de la Lagune qui est ce plomb mystérieux posé sur les riches Demeures Patriciennes, sur les Palais ducaux.

   Il y a, en Segreto, dans le pli le plus immédiat de lui-même, l’étrange et bienheureuse fusion du Soi en ce qui n’est pas Soi mais le devient au seul prix d’une prodigieuse métamorphose. L’image qu’il donne de lui semble la réplique parfaite de la toile du génial Rembrandt « Philosophe en méditation ». Même climatique de lumineuse feuille morte, même impression d’une Sagesse qui semble venir du fond des âges. Même attirance fusionnelle pour le Secret.

   Au loin, parmi les faibles clapotis de l’eau de la Lagune, le mugissement d’une corne de brume. Un haut bâtiment blanc avec sa cargaison d’Âmes par pour d’autres destinations :

 

Terre de Feu ?

Pôle glacé du Septentrion ?

 Îles bleues du Péloponnèse,

sur les traces du valeureux Ulysse ?

 

Qui sait ?

Tous les voyages

ne mènent qu’à Soi !

Seul le Voyage compte,

nullement le but.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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