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2 février 2025 7 02 /02 /février /2025 18:20

 

 

La conférence d'Aristote sur le Soi et l'Altérité.

 

Aristote 

Aristote.

Source : memo.

 

 

  Cependant, attiré par l'étrange colloque, le "Tout Ouche" avait migré aux alentours des bancs peints en vert et, maintenant, Aristote disposait d'un auditoire à la mesure de son talent : on devait être une bonne trentaine de badauds à boire ses paroles. A mesure que l'air fraîchissait, le cercle des curieux se resserrait et chacun en retirait un sentiment de sécurité, en même temps qu'une rassurante fraternité.

Aristote. - L'Autre, nous le portons en nous comme la mère porte l'enfant en son sein. C'est de la même nature, au début il n'y a pas de séparation réelle mais simplement une fusion, une osmose qui mélange les "Eaux Primordiales", les confond en une seule entité élémentaire.

 

  Alors que la voix d'Aristote tressait ses modulations, la noble assemblée commençait à glisser lentement dans les bras de Morphée. Sarias fut le premier à succomber. Tête abandonnée sur la poitrine, il respirait comme un soufflet de forge, parfois pris de brusques réveils qui le faisaient sursauter comme si quelque banderille se fût plantée dans sa généreuse anatomie.

 

... Plus tard, à la suite d'un long et méticuleux métabolisme, apparaîtront deux territoires, d'abord confondus, imbriqués l'un dans l'autre, seulement reliés par l'effusion de l'ombilic, puis le temps les maintiendra dans le même plasma, les différenciant tout en les laissant dans une relation de proximité, dans une sorte "d'arche d'alliance" aussi peu visible que l'éther mais aussi dense que le mercure, aussi solide que le platine.

 

  Le second à décrocher, ce fut Pittacci qui, sous le prétexte d'une vessie trop pleine, nous tira sa révérence. Personne ne songea à lui reprocher cette "fuite". Nous étions tous bien placés pour savoir ce qu'il en était de ces symptômes, cause à la prostate.

 

... Vous l'aurez donc tous compris, l'Autre n'est qu'émanation de Soi et, en même temps, totale émanation, pur jaillissement, concrétion solidaire, racine commune. Au sens propre, il n'y a pas de séparation, de césure qui serait de l'ordre de la faille, de l'abîme, de la lézarde terrestre. Il y a une solution de continuité, une "logique" de la division et de l'engendrement qui porte en son essence la trace déjà visible du devenir, l'épiphanie de l'Autre.

 

  Nelly fut la troisième à jeter l'éponge. Pas pour des raisons de prostate. En ce qui la concernait, elle n'avait guère à fournir d'explication, sa jupe haut fendue sur ses longues jambes gainées de nylon, son déhanchement qui faisait joliment jouer ses fesses, en disaient plus qu'un long discours. Elle ne fut plus, bientôt, dans la perspective de l'Avenue, qu'un genre d'aimant coloré auquel s'accrochait la limaille aiguë des pupilles; les masculines par envie; les féminines par jalousie.

 

...C'est comme si tu étais seul dans un genre de quatrième dimension  ou la condensation de l'espace serait la condition même de sa propre dilatation, où le temps réaliserait son essentielle extase grâce à l'instant comblé d'éternité.

 

  Paradoxalement ce fut le pieux Calestrel  qui sortit ensuite du cercle des fidèles alors même qu'Aristote convoquait l'éternité. "La nature humaine est bien complexe, parfois", pensait l'aviséSimonet alors qu'il emboîtait les pas au bedeau. Puis ce fut au tour du Comptoir d'Ouche de nous fausser compagnie, suivi de près par le Crédit et l' Horloger. Il est vrai, l'heure tournait et la sauce devait commencer à épaissir dans les casseroles. La relative désertion qui éclaircissait les rangs ne semblait nullement émouvoir le Philosophe qui continuait à étaler sa science.

 

... C'est un jeu qui s'instaure de Soi à Soi et seul ce jeu permet à l'Autre de faire phénomène, d'apparaître sous les traits qui réalisent son essence et le portent à l'existence.

 

  Quelques colombins s'envolèrent en direction des platanes dans une pluie de plumes. On entendit les couvertures de moleskine claquer sur les pages du Cadastre qu'on refermait prestement. On perçut le dernier grincement du portail du Cimetière. Décidemment, le jour ne tarderait pas à succomber, ce que confirmèrent les lampes de la Place qui se mirent à grésiller comme un vol de moustiques. Aristoten'en changea point son rythme. On n'était pas Philosophe, uniquement pour les apparences ! On n'était point Sophiste !

 

... Nous ne sommes jamais qu'une paroi, une membrane, une peau que nous tendons à un "Alter Ego"pour qu'il y rebondisse et, en retour, nous envoie son écho. Nous ne sommes jamais qu'une conque disposée à l'accueil du bruit; une cible en attente de la flèche; un écran sous les feux de la lanterne, et, pour le dire d'une façon plus essentielle, une matrice où s'impriment en creux les hiéroglyphes d'une parole dont nous avons instauré les fondements.

 

  Quant à Garcin, il se contentait de mettre en musique les propos d'Aristote, disposant la conque de son corps au plus généreux des ronflements qui se puisse concevoir. Sans doute dérivait-il, quelque part dans les Aurès, en route vers le bled, au volant d'un poussif GMC. Compte tenu de l'égaillement de la troupe, nous nous interrogions du regard avec Bellonte, ne sachant trop si nous devions siffler la fin de la partie ou rester afin de prêter des oreilles attentives à l'ultime séquence de la conférence. A l'évidence, le double cercle de notre insularité s'était vigoureusement détricoté. Les volatiles avaient pris leur envol et les humains ne se comptaient guère plus que sur les doigts d'une main.

 

 

 

 

 

  

 

 

 

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2 février 2025 7 02 /02 /février /2025 08:38
Singulier pluriel

Photographie : Léa Ciari

 

***

 

   [En guise d’approche du texte - Ce texte, au vu de ses hypothèses « avancées », déroutera plus d’un Lecteur, plus d’une Lectrice. Si l’attitude phénoménologique implique une « conversion du regard » délaissant l’attitude naturelle pour gagner une vue surplombante, décalée, plus ouverte à l’essence des choses, ici, de même, la lecture devra délaisser le site des modalités habituelles pour gagner une approche située à mi-distance de la logique et de l’imaginaire. Le double personnage que nous propose l’image de Léa Ciari, étrangement ramené par nous à une présence unique, constituera la première difficulté. Ici, tout est bâti sur des postulats dont, d’emblée, il faudra accepter la validité, ne le ferait-on, ce serait au risque d’une lecture forcément inadéquate.

   Le thème de cette écriture est celui du passage du sens-pour-soi, à partir de l’unique singularité dont nous sommes le profil, à un sens-pour-tous, possession de toute altérité, qu’il s’agisse des Autres présences humaines, des choses diverses que nous rencontrons, de la dimension universelle du Monde. Et cette mutation transforme, en une certaine manière, la nature même de notre identité : tout accroissement de sens, prélevé à l’extérieur, nous fait passer du singulier au pluriel, en un genre d’étonnante grammaire ontologique, comme si notre nom même, saisi d’une réverbération, commençait à se multiplier à l’infini. Tout processus d’individuation se réalise nécessairement au travers de ce paradigme essentiellement mouvant, fluent, chaque nouvelle signification recueillie en soi nous agrandit, nous augmente de son pouvoir sémantique : notre singulier lexique se redouble de celui du Monde.

   La thèse suivante : si nous regardons le Monde, le monde, lui aussi nous regarde, à défaut d’être un naïf panthéisme qui sèmerait du divin en chaque chose, cette « conscientisation » du Monde est donc à prendre sur le mode des relations croisées qui résultent des naturelles coprésences. Certes, nous sommes présents à nous-mêmes (parfois sur le mode de l’éclipse !), présents à ce qui nous entoure, fait écho, dont le signal nous revient à la manière d’une donation de sens qu’il n’est nullement question de laisser en friche, mais bien au contraire, de porter au crédit de notre compréhension de ce qui, hors de nous, nous concerne tout autant que cette supposée « vie intérieure », laquelle serait un pur désert s’il n’y avait, partout effective, la multiplicité signifiante qui, toujours vient à notre encontre.

   Question de regard, d’écoute, de préhension de ce qui veut bien se présenter : perceptions, sensations, motifs certes primaires, bruts, dont rien n’empêche cependant que nous n’en fassions de possibles gemmes à la hauteur de nos exigences, ces dernières ne sont que le reflet des sollicitations externes, lesquelles nous questionnent si fortement que, ne pas y répondre, nous mettrait au supplice de viser le Monde sans en percevoir la belle et fécondante lumière. Merci d’avance à Léa de m’avoir confié cette image soumise à une étrange métamorphose. Mais, ne sommes-nous, nous-même, au titre de notre genèse, cet Être en constante mutation, en perpétuel réaménagement, fluence qui, demain, nous fera être, ce qu’aujourd’hui nous ne sommes pas ?]

 

*

 

   Si la dimension du voir est bien celle qui se situe à l’acmé de notre saisie et, partant, de notre compréhension du Monde, alors il nous faut, de façon essentielle, « regarder » cette image, sans doute en traverser le phénomène, lui demandant rien de moins que de nous éclairer quant au cheminement existentiel qui est le nôtre, contrée obscure s’il en est. Toujours nous progressons dans une zone interlope, sans distance par rapport à qui-nous-sommes, ce qui constitue le sol de nos plus évidentes et itératives interrogations. Observant donc cette étrange photographie, nous savons d’emblée, de façon intuitive, que nous chercherons à en décrypter le sens, ce qui revient à dire, de manière strictement analogique, que c’est nous-mêmes que nous questionnerons, dans le secret espoir d’ouvrir une clairière parmi l’épaisseur compacte du réel. Si, précisément, dans un souci de « réel » nous décrivons à la lettre cette vision quasi nocturne ou au moins crépusculaire qui vient à notre encontre, désignant deux Promeneuses marchant côte à côte face à l’inconnu, nous serons dans un coefficient de si immédiate vérité, que dire plus à ce sujet, serait pur bavardage. Ce qui est stimulant, au plus haut point, face aux évidences, c’est bien de les remettre en question, de les contourner, de les prendre à revers, en quelque sorte,

 

de manière à porter au regard quelque chose

comme de l’invisible, du dissimulé.

 

   Donc, en guise d’écart à installer par rapport à cette réalité vue qui semble prononcer, en un seul élan, la totalité de son être, nous dirons, qu’atteints d’une visée diplopique, laquelle délivre deux images d’un même objet, il s’agira de percevoir une seule et unique Figure se réverbérant sur cette irisation pluvieuse qui est comme son naturel miroir. Quel avantage à ceci ? Rien de moins que d’installer le problème de l’identité de « Marcheuse » sous une perspective assez nettement exilée de l’habituel quotidien, lui donner un éclairage nouveau au terme duquel elle s’annoncera à l’aune d’une perspective différente de l’usage des perceptions coutumières. Lorsqu’on pose le problème de l’identité, on le fait de manière générale au titre d’une analogie, laquelle s’énonce en tant que Soi identique à Soi. Et c’est bien là le processus immédiat le plus concis et le plus performatif quant au fait de saisir l’essence de l’identité.

   Mais, ce constat posé, il nous semble que nous sommes en reste, que cette première définition demeure dans un genre d’approximation, que nous voudrions en savoir un peu plus sur la façon qu’a « Marcheuse » de se donner à nous, de nous rencontrer dans la manière d’un échange cordial ouvert à une pluralité d’esquisses signifiantes. Dès lors un autre horizon s’offre à nous qui consiste, grâce à la méthode des similitudes et des différences, à se prendre Soi-même comme paradigme à l’aune duquel « Celle-qui-nous-fait-face » sera expérimentée. Conséquemment une constellation de prédicats lui seront attribués, dont notre subjectivité constituera le tremplin. Nous la dirons plus ou moins grande, plus ou moins rapide dans son allure, plus ou moins décidée dans le regard qu’elle porte sur les choses. Mais ici, nous saisirons vite que cette approche quantitative, trop rigide à notre goût, ne dresse le portrait de cette « Inconnue » que de manière normative, occultant toute la dimension affective, pathique dont, comme tout un chacun, elle est auréolée et qui détermine sa nature propre.

   Jusqu’ici, la relation que nous avons entretenue à son égard, pouvait se résumer à l’équation :

 

le Singulier demande

le Singulier

 

   Autrement dit, nous ramenions son existence à qui-elle-est ou bien à qui-nous-sommes, ce qui revient au même car il s’agit toujours

 

d’une position Unique faisant face

à une autre position Unique

 

   Or, si le titre donné à ce texte peut prétendre à quelque signification, « singulier pluriel », il nous faut élargir le cadre de la vision et passer maintenant de la simple diplopie (qui redouble l’image) à une vision panoptique, laquelle décuplant les points de vue, nous livre « Marcheuse » en sa belle multiplicité, comme si son image, pareille aux fragments colorés d’un kaléidoscope, se donnait à observer selon une infinité d’aspects insoupçonnés.

   Car viser l’Unique nous fait penser à l’expérience originaire du tout jeune enfant découvrant, pour la première fois, son image dans un miroir en lequel se jouera le processus complexe de sa propre identité. Lacan parlait à ce propos « d’assomption jubilatoire », comme intime fascination du Soi se découvrant Soi, sorte d’autosatisfaction monadique, genre de forteresse encore dépourvue de « portes et de fenêtres ». Ce que nous croyons, c’est que toute « assomption », afin qu’elle soit foisonnement jubilatoire,

 

implique la présence inouïe,

non seulement de Soi,

mais celle, mondaine,

pluri-mondaine pourrait-on dire,

« cosmologique »,

 

si l’on ose cette hyperbole, présence donc

comme condition de possibilité

 

de toute vision de Soi élargie

à la dimension universelle

du hors-de-Soi

  

   Si nous affectons le seul coefficient de réalité à la Figure située à droite de la photographie, par exemple, nous pourrons dire que « Marcheuse », provenant de sa propre nuit, allant vraisemblablement, d’une manière homologue, toujours en direction de sa propre nuit, réitérée, confirmée par cette sourde gangue d’obscurité, « Marcheuse » donc se trouve réverbérée par un étrange Double qui semble en être une simple variante spatio-temporelle.  Comme si elle se situait, tout à la fois,

 

en un passé proche,

en un site contigu

 

   Mystérieux dédoublement, étrange sortie de Soi qui est la manière la plus sûre de bâtir tout horizon d’altérité, lequel suppose, bien évidemment, une différence, un décalage, la constitution d’une réalité parallèle. « Flâneuse » peut-elle se satisfaire de ceci, à savoir être l’éclaireur de pointe de cette actualisation du passé qui, en quelque sorte, la retient prisonnière, privée d’avenir, en quelque manière ? Nullement et il lui est nécessaire de dépasser cette simple flaque d’irisation en laquelle sa propre identité menacerait de végéter.  

   Certes, pour nous Observateurs, faire sortir « Promeneuse » de sa présence strictement ponctuelle suppose que nous fassions appel à notre imaginaire, que nous puissions avoir recours au lâche tissu du songe, à l’infinie plasticité de l’onirisme. Se déporter vers ceci, c’est agrandir l’image, c’est conférer à « Celle-qui-est-observée » une pluralité de signes au gré desquels sa liberté sera assurée

 

d’être de telle ou de telle manière,

d’être ici et là-bas,

d’être cet événement-ci

et cet autre événement

encore dans les limbes.

   Et cette pluralité ne restreindra ni ne faussera son identité, l’assurera seulement de se déployer selon mille faveurs jusqu’ici irrévélées. L’on pourrait même dire qu’ici, dans cette multiplicité des situations existentielles, s’opérera la métamorphose de l’Être qui, s’exonérant de son pivot central (tels les arbres qui en sont pourvus), connaîtra soudain sa brusque et belle expansion en d’infinis rhizomes qui seront le reflet de la polyphonie, de la polychromie de la dimension ontologique de l’exister qui paraît n’avoir nulle limite.

   Il faut tirer sur les coutures du réel, le faire se distendre à l’extrême, jusqu’à sa rupture même. Là, seulement, se donne la sublime félicité de rencontrer, au sens strict, « l’extraordinaire » dont la définition canonique de : « qui se produit d'une manière imprévisible en dehors du cours ordinaire des choses », nous dispense de végéter dans les flaques des communes contingences.   Car, oui, viser le réel selon une myopie, un strabisme, quelque défaut de la vision fécondant et multipliant les choses, les redoublant en quelque sorte, voici de quoi nous satisfaire au motif, que, nous exonérant de nos propres ornières, c’est bien la nouveauté, sinon l’étrange qui se posent face à nous avec la grâce de ce qui éclot et n’attend que de rayonner.

   Nous sommes partis du problème de l’identification de « Flâneuse », la reconduisant à qui-nous-sommes, afin que, la dotant de prédicats certains, elle puisse sortir de son anonymat et devenir, si l’on peut s’exprimer ainsi, « vraisemblable ». Mais cette « vraie-semblance »,

 

c’est nous et seulement nous,

dans la visée singulière

de notre regard

qui l’avons constituée.

 

   Or « Marcheuse-Flâneuse-Inconnue », la nommant de cette manière triple, bénéficie d’un accroissement réel de son être. Notre vision d’elle, d’unique qu’elle était, est soudain devenue triple grâce à notre travail de nomination qui n’est que tâche conceptuelle, certes au premier degré, certes originaire. Et force nous est imposée d’en accentuer la métamorphose, de nous exiler nous-même de la scène dressée par la photographie, de laisser place à quelques autres Observateurs qui, au motif de leurs propres perçus, la doteront de nouvelles qualités. Car il est nécessaire d’envisager, dans la tâche de nomination signifiante, l’activité d’autres consciences porteuses d’autres points de vue. Mais, placés face à l’image en tant que Solitude visant une autre Solitude, ne pouvant avoir nul recours au secours de quelque présence réconfortante, porteuse de significations, c’est seulement à partir de notre imaginaire que nous pourrons faire droit à la pluralité de « Marcheuse ».

 

« D’Elle-la-Singulière », il nous

faudra faire « Elle-la-Plurielle »,

 

   comme si, porteuse en soi d’un Monde, elle devenait le centre même de notre fascination.

   Et si, en matière de confection de l’identité de « Celle-qui-nous-questionne », tous les Autres, aussi bien les Familiers que les Quidams qui en visent la silhouette, sont les contributeurs actifs d’une permanence de son Être, comment ne pas convoquer à la tâche d’élaboration de « Qui-elle-est », non seulement une meute de profils anthropologiques,

 

mais le Monde lui-même

en sa multiple donation ?

 

   Certes, ceci peut paraître pure fantaisie. En quoi le Monde, cette si vaste altérité, cette si abstraite altérité, en quoi son altier visage pourrait-il rencontrer celui que nous cherchons à définir avec tant de constance ? Mais élargissons la perspective. Autour de « Marcheuse », le noir et uniquement lui, autrement dit l’espace d’une énigme entière. Et, maintenant, nous disons : si « Marcheuse », se rapportant au monde, lui a attribué quantité de significations, en quoi le corollaire faisant du Monde un producteur de sens visant « Flâneuse » constituerait-il une manière, sinon d’aporie absolue, du moins de réelle impossibilité ?

   Depuis l’obscur, depuis les voiles de la mystérieuse nuit, ce sont bien les yeux du Monde qui sculptent, dans la masse d’ombre compacte, le profil de « Celle-que-nous-visons », dressant ainsi l’une des possibilités ontologiques de « Qui-elle-est ».

 

Strict phénomène d’écho

qui part de « Marcheuse »

pour rejoindre le Monde,

qui part du Monde

pour rejoindre « Marcheuse ».

 

   Depuis le plus profond de son for intérieur, en direction du vaste Univers au sein duquel elle fore son trou, elle creuse la termitière qui est son abri et sa prise sur les choses, donc depuis cette zone secrète, prenant appui sur la belle efflorescence de ses intimes affinités, elle a désigné, à titre d’identification de ce-qui-n’est-nullement-elle,

 

cette steppe d’herbes jaunes,

cette eau émeraude des atolls,

cette touche virginale des

montagnes tutoyant le ciel,

elle a désigné la poussière

d’orage des déserts,

la flaque verte des oasis,

la dentelure des côtes,

des golfes et des criques,

elle s’est projetée  sur ces

hautes falaises de craie,

sur les cheminées sédimentées

couronnées de chapeaux de fées,

sur la soufrière d’or des volcans,

sur le panache blanc des éruptifs geysers.

  

   Son monde-à-elle, elle l’a lancé en direction du Monde en-sa-totalité, lequel, par un simple jeu de renvois, constitue l’accusé de réception de ses motivations les plus enfouies, les plus dissimulées.

 

Le Monde en son ensemble,

le Monde en son éblouissante parure

n’est jamais que le reflet du travail

du peuple des consciences humaines

qui en a défini le sens,

en a déterminé les aspects essentiels.

 

Donner du sens au Monde,

c’est toujours donner

du sens à qui-l’on-est.

 

C’est bien dans l’exceptionnel

croisement des regards,

 

le mien,

celui du Monde,

 

   c’est bien dans la jointure en chiasme des intentions signifiantes que tout se donne en tant que confirmation du réel-pour-moi. Que « l’action » du Monde soit pure passivité, cela semblerait aller de soi, mais à y regarder de plus près, non seulement le monde possède sa propre énergie, laquelle est infinie, mais il possède aussi le surcroît de puissance que notre regard a déposée en lui.

 

Croisement des destins,

le mien,

celui du Monde,

 

   et c’est ceci qui donne cette infinie présence, ce ressourcement inépuisable des significations, elles ruissellent à la façon de ces magnifiques et intarissables « wassefalls », voyez cette étonnante Cascade du Mürrenbach dans la vallée de Lauterbrunnen en Suisse, elle pourrait servir de métaphore fluente

 

à cet infini Pluriel

qui naît du Singulier,

à ce Singulier qui s’abreuve

et se multiplie au contact

de ce Pluriel.

 

L’Un appelle le Tout.

Le Tout appelle l’Un.

 

Mystérieuse et fascinante ronde immémoriale

dont nous ne sommes, Nous-les-Existants,

qu’un minuscule rouage d’horlogerie,

inséré en cette belle mécanique Universelle,

éblouissante osmose de la subtile

et transparente diatomée en laquelle

se reflète la vastitude océanique,

le voyage stellaire de l’éther,

les yeux curieux des étoiles,

les amours des Hommes

et des Femmes,

le rayonnement de l’art,

essence portée au plus

haut de son pouvoir.

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2 février 2025 7 02 /02 /février /2025 08:15
Venue de l’illisible contrée

« Nue dans la chambre »

Crayon de Barbara Kroll

Source : ZATISTA

 

***

 

   Vous, Venue de l’illisible contrée, qui êtes-vous dont, jamais, je n’ai rencontré la silhouette ? Imaginez : c’est comme si ma conscience, débarrassée de toutes ses scories, lavée de toutes ses rumeurs intestines, poncée jusqu’à l’oubli d’elle-même (une large plaine blanche en réalité), c’est comme si vous y surgissiez avec la célérité de l’éclair dans le ciel d’orage, avec la force de la chute d’eau, ces sublimes Wasserfalls qui bondissent des roches alpines. De l’éclair, jamais l’on ne revient. Du Wasserfalls l’on n’oublie sa violence sauvage. Il y a, au sein même de la psyché, des roches dures qui se lèvent, des manières de silex que rien ne viendrait dissoudre. L’on aura beau chercher à se distraire, feuilleter les pages d’un livre, s’absorber dans la vision d’une image, cueillir une fleur odorante, la pierre tranchante sera toujours là qui incisera le centre même du corps des signes d’une dette. Oui, d’une dette. L’on se croit dépendant, l’on se pense assigné à produire quelque acte salvateur qui vous serait destiné, vous l’Étonnant Croquis qui paraissez n’avoir de réalité qu’à m’interroger vivement, à répandre dans le charbon de mes nuits les lueurs blafardes de l’insomnie. M’avez-vous donc ôté le sommeil, en tout cas vous en parcourez les rives avec tant de constance, tant d’assiduité.

   Mais il me faut vous dire maintenant en des termes qui ne soient plus généraux, vagues, ils ne mènent à rien. Il me faut vous situer parmi l’immense carrousel des mots, y découvrir quelque chose qui vous ressemble, mais aussi, vous assemble, vous dont l’éparpillement, la dispersion paraissent constituer votre immuable essence. Je vais vous nommer au plus près du motif de la vision que vous me proposez de vous. Vous-la-Rouge-Noire-en-votre-Énigme. Je ne trouve que cette périphrase qui soit en mesure de vous circonscrire tant bien que mal. Une pure et simple forme graphique si vous voulez, un crayonné, des gestes d’enfants posés sur la feuille du jour. Du formel seulement car c’est cette seule perspective que vous me tendez de vous. Combien j’aurais été plus heureux de vous saisir en votre intime, de pouvoir, par exemple vous dire la Douce, l’Attentive, la Généreuse.

   Mais avouez, comment tirer de ce lacis de crayons de couleurs autre chose qu’une impression sensorielle, une manière de vibration, d’onde, de tracé d’électroencéphalogramme, en quelque sorte une « conscience nerveuse de la matière » ? Votre avancée, en son étonnant tellurisme, en ses lignes de fracture géodésiques, toutes vos courbes de niveau, les strates que vous figurez, tout ceci trace votre simple topologie externe sans qu’il ne me soit aucunement possible de m’immiscer en quelque façon à l’intérieur de cette citadelle que vous semblez défendre farouchement. Comme s’il y avait danger à figurer au Monde à l’aune d’une esquisse puisque, aussi bien, ce début d’entrelacs, cette forme en voie de constitution ne vous protégeraient nullement des atteintes de l’existence. Sans doute êtes-vous plus démunie que la moyenne des Existants qui hantent la Terre, pour la simple raison de votre constitutionnel inachèvement. La complétude vous est étrangère. La plénitude est une sensation qui ne vous visite guère.

   La parole n’est encore qu’une hypothèse, un genre de cailloux de Démosthène qui s’agitent en aval de votre glotte, un genre de langage infra-verbal qui ne se traduit que par un murmure sourd, une caverneuse résonance, un genre d’ébruitement somatique dans votre corps d’allure encore bien racinaire. Êtes-vous au moins inscriptible en un discours qui ait quelque cohérence logique ? Je vais sur-le-champ tenter de vous circonscrire, vous et la scène que vous m’offrez afin de vous rendre, sinon réelle, du moins plausible. C’est une tentative toujours éprouvante que de tirer du sens de ce qui, à l’évidence, en présente si peu, une brume s’élève dans le ciel que, bientôt, une brise effacera. Vous-la-Rouge-Noire-en-votre-Énigme au risque que mon langage soit un simple écho de paroles antérieures, une réitération obsessionnelle de votre être, que je dise cette liane rouge qui cerne le vide de votre cops, lui attribue provisoirement une halte dans l’espace, le délimite, non en tant que chair, vous en êtes si loin, juste un tremblement aux confins de la Vie. Que je dise (mon langage vous crée autant que le dessin vous pose ici, devant moi), la brisure de vos bras (mais il semble qu’il soit unique, ce bras), aussi indique-t-il la présence d’un tragique sous-jacent, d’une « naissance latente », je préfère cette formulation rimbaldienne à l’annulation que profèrerait l’idée d’un manque, d’une absence, d’un vide. A moins que vous ne soyez émergence du Néant et menaceriez de punir mon audace à tenter de vous porter à l’être et je risquerais, à chaque mot posé sur la page, de disparaître à moi-même.

   Le Rouge, ce symbole de sang, ne vous accomplit nullement en votre entier. Le Noir vient à la rescousse. Ce que le Rouge hissait tout en haut d’un pavillon qui eût pu être de gloire, voici que le Noir vient l’obombrer de son funeste crêpe. Cheveux de suie qui annulent le visage. Nulle épiphanie qui dirait le lac des yeux, la fraise des lèvres, l’éperon du nez. Nulle métaphore qui ferait se lever le bonheur d’une poétique. Vous demeurez en retrait. Peut-être même êtes-vous la figure du Retrait, du Retranchement, de la Soustraction ? Autrement dit du Refuge en une Innommable Contrée. Laquelle ? Du Silence ? De l’Infini ? De l’Absolu ? Tout ceci est si éthéré. Å peine le mot est-il prononcé qu’il se dissout à même le fourmillement de son chiffre. Ainsi êtes-vous la Doublement Tonale et vous n’êtes nullement sans me faire penser au roman de Stendhal « Le Rouge et le Noir ». Le Rouge de la Passion ? Le Noir de la Mort ? Si la Passion est la Mort de l’âme, alors mon interprétation est juste que je reporte immédiatement sur le Griffonné que vous me tendez à la manière du document qui vous décrit le mieux. Et je crois volontiers que vous êtes sur la frontière entre la Passion en voie de laquelle vous êtes sans doute et la Mort qui est votre certitude ultime, tout comme elle l’est pour tout un chacun. Mais ici, la force du dessin est de mettre en vis-à-vis, le sang de la Vie, le crêpe de la Mort. Aussi le qualifierais-je « d’existentialiste », cette manière d’équilibre précaire entre une naissance dont on n’a pas décidé, pas plus de notre finitude qui s’impose à nous avec la violence du cyclone, du cataclysme.

   Aussi, dans ce contexte qui confine au tragique, tout ce qui vous entoure, tout ce qui se pose en tant que vos immédiats prédicats, prend la figure énigmatique et inquiétante de spectres. Qu’en est-il de cette trace griffonnée sur le mur du fond ? On dirait la silhouette approximative d’un caniche. Ceci veut-il signifier l’imminence d’une animalité qui vous guetterait ? Ou bien cela indique-t-il que l’humain n’est jamais vraiment sorti de sa composante archaïque ? animé qu’il est d’instincts qui, parfois, le font se confondre avec les tubercules, les rhizomes, ils sont encore plus primitifs que la dimension animale. Et le mur qui est à votre gauche, combien son réseau de lignes noires, denses, chaotiques incline vers quelque effroi qui rôderait au large de vous, menaçant votre intégrité même ! Sans doute une toile sur laquelle s’inscrit le destin douloureux du Monde. En bas, au centre de l’image, une soudaine profusion de traits, de lignes, un foisonnement, une prolifération qui paraissent concourir à faire émerger de cette forêt de signes, une vague Forme Humaine, un peu à la manière d’une enfance de l’Humanité, un genre de grouillement de mangrove, de jungle inextricable, de steppe perdue dans la nappe de ses hautes herbes. Le sentiment qui se détache de cette vision quasiment hallucinée des choses est identique à l’effroi d’un Monde qui serait soudain plongé dans les rets d’une irrémédiable nuit dont tout phénomène de visibilité serait exclus à jamais.

   Vous-la-Rouge-Noire-en-votre-Énigme, si depuis le silence cotonneux dans lequel le dessin vous retient vous percevez ma voix, fût-ce un mince filet d’eau, cherchez en votre pouvoir les voies par lesquelles arriver à Celle-que-vous-serez dans l’étape ultérieure de votre figuration, à savoir une Forme Hautement Lisible. Cependant, ce souhait que je formule d’une vision de vous qui soit arrivée à son terme n’est nullement pour me réjouir. Mon sentiment de modeste Esthète vous préfère mille fois dans cette posture à peine levée de Vous, qui vous relie à votre Origine, or il n’y a guère de plus noble événement que celui de la Naissance. Demeurez en vous dans cette indistinction, ce tremblement, cet avant-dire de ce qui est, alors toutes les grâces vous sont promises de figurer de telle ou de telle manière. Autrement dit, c’est votre propre Liberté qui est en jeu ! La mienne aussi, il va de soi. Vous savoir arrivée à vous-même, c’est, en une certaine façon, me doter moi-même d’une entièreté. Or le Monde est si parcellaire. Or vous êtes si lacunaire. Or je suis si morcelé. Qu’une Unité vienne nous visiter et nous serons pure harmonie. Oui, pure !

 

 

  

 

 

 

 

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1 février 2025 6 01 /02 /février /2025 22:01
CHAOS

« Effet papillon »

Source : Futura Sciences

 

***

 

   Parfois l’on se lève, dans l’approximation de Soi. On est décentré, on penche vers quelque abîme, la Musique des Sphères on l’entend, mais loin, derrière un voile de coton. On quitte sa natte de sommeil avec des songes encore accrochés à ses basques. On titube sur le bord de sa couche comme si l’on était pris d’ivresse. On se rend compte que le phénomène de l’équilibre est une prouesse, que gagner la position debout tient du prodige, qu’avancer un pas derrière l’autre est une sorte de miracle. Qu’exister est une rude épreuve dont on ne sait si le mode appliqué pourra longtemps se poursuivre. On sait, tout au fond de Soi, que le jour qui vient ne sera pas le jour mais une ribambelle de haillons que reliera un mince fil, il pourrait bien se rompre à tout instant. On sait que l’heure ne sera pas l’heure, mais une suite ininterrompue de hoquets, d’hiatus, une bordée de pointillés dénués de toute logique. Tout ceci on le sait dans la confusion comme si une fumée, un mince brouillard gris en faisaient trembler l’image incertaine. On sait sans savoir vraiment, dans l’égarement, l’à-peu-près, l’indéfini. On ne sait même pas si l’on est vraiment.

   On quitte le sombre réduit de sa chambre. On progresse de guingois, à la manière des crabes parmi le lacis des racines de palétuviers. Que craint-on ainsi ? Qu’un meurtrier ne se dissimule dans la pénombre, prêt à commettre un acte irrémissible ? Qu’une hyène puisse, à tout instant, vous sauter dessus et vous prendre à la gorge ? Non, ce que l’on redoute par-dessus tout, c’est de faire face à qui l’on est ou à qui l’on n’est pas, de faire l’inventaire de ses propres fissures, de sonder la profondeur de ses failles, d’expertiser jusqu’à la folie le vide incommensurable qui vous habite, d’en éprouver le vertige jusqu’au seuil d’une possible disparition. On avance avec maladresse, comme glissant sur des coques de noix. Parfois l’on s’agrippe au chambranle de la porte. Parfois même, en un acte de profond découragement, l’on regagne le bord de sa couche qui ne nous offre que le désert de ses draps vides, de simples vagues blanches que le gris boulotte consciencieusement.

   On gagne l’étroite coursive de sa salle d’eau. Par la vitre dépolie filtre un jour sale, une sorte de torchon qui bat « au vent mauvais ». Ses ablutions on les accomplit, nullement dans le souci de Soi, non dans la pure routine, dans le conditionnement élémentaire. L’eau n’est guère amicale, pas plus que la lame du rasoir qui trace dans l’épaisseur de la mousse son entaille de chasse-neige. Les crins de la barbe sont durs qui résistent. L’eau qui coule du bec de cygne percute l’émail de la vasque avec un bruit têtu, obstiné, c’est la mesure d’un jour sans limite qui est compté là,

 

c’est l’addition des ennuis,

des renoncements,

des retours en arrière,

des saltos

 

   qui vous laissent à demeure, font un cruel sur-place comme si les mailles du temps s’étaient relâchées, que votre propre histoire ne menace de s’effondrer. Au toucher, vous estimez la qualité du chantier. Par-ci, par-là quelques picots rebelles, quelques touffes révoltées. Mais le maquis suffira pour aujourd’hui, il est à la mesure de ce qui va venir, de ce qui vient, de cet inconnu qui palpite tel un gouffre avec la herse de ses stalagmites, avec les dents de ses stalactites qui chutent dans un fond sans consistance.

   On est maintenant assis à sa table de solitude. Mais ceci, énoncer la solitude est un truisme puisque, n’étant nullement assuré d’exister Soi-même, comment pourrait-on postuler l’existence de l’Autre ? Tout est si vide dans le monde, si flou, si fuyant. Tout flotte et rien ne s’attache à rien. L’eau, dans la casserole, fait son minuscule grésillement. La seule compagnie. Personne dans la rue. La rue est vide, solitaire. La clarté frappe au carreau mais sur le mode de la retenue, une manière de badigeon Ardoise que l’œil a bien du mal à traverser. Le Printemps bourgeonne avec des insistances de frimas. La belle saison s’annonce avec de larges entailles hivernales. On allume la radio. Les nouvelles du Grand Ailleurs : guerres, génocides, fugues, viols, disparitions en tous genres, conflits, diasporas de peuples exténués. Comme si le vaste tissu du Monde se déchirait, on ne voit plus que sa trame étique, le désordre de son façonnage. Dans le corridor de la gorge, le thé noir fait son trajet brûlant, réchauffe la braise du cœur qui palpite à peine, accordée qu’elle est à l’Anthracite d’un temps figé qui ne connaît plus ni son alpha ni on oméga. Des flocons de brioche avancent lentement, manière de clepsydre qui égrène les secondes d’une façon métronome, comptable, uniquement arithmétique. La trentième seconde fait suite à la vingt-neuvième qui fait suite à la vingt-huitième et ainsi, à l’infini. C’est si désolant les chiffres, tellement désincarné, juste la frappe d’une numération perdue dans le vaste rythme universel.

   Bureau, maintenant ; ou plutôt pièce de Lecture et d’Ecriture. Pièce des Mots. Murs garnis de livres. Ils veillent, garnisons de signes noirs dans la faible lueur des maroquins. Habituellement, Génies tutélaires, Hautes Présences. Les mots irradient au travers des couvertures, leur fragrance de papier vole ici et là, identique à un encens qui répandrait ses volutes sous les voûtes de quelque sanctuaire. Au travers des vitres martelées, toujours ce halo gris cerné de pluie, toujours cette obstination de la nuit à vouloir celer le jour, à le conduire à son crépuscule. La pluie est verticale. Son clapotis parvient, atténué. Une gouttière dégorge quelque part son trop-plein. Un fin brouillard monte du sol, semblable à ces fumées de feux de camp qu’on éteint, qui couvent doucement dans le tapis d’ombre. Juste le lent, l’immobile cliquetis du temps, le tempo mortel qui vient de l’illisible territoire de la finitude. Silence lourd, de plomb, d’étain, de zinc, enfin de teintes sourdes qui ne s’élèvent guère de leur pure matérialité.

 

Gel gel partout.

Glu, glu partout.

Suif, suif partout.

 

Å l’abri des maroquins et des toiles les signes s’impatientent.

 

   Les signes veulent être lus. Sinon les livres sont leurs cénotaphes. Les signes s’impatientent. On s’impatiente de ne pouvoir les saisir d’un trait, de les manduquer, comme on le ferait, à pleines dents, de la chair nacrée d’une mangue. Chaque bouchée est une merveille. Au hasard, dans la perte grise de la lumière, un manuel est extrait de sa catacombe. La couverture luit faiblement comme ces pierres sombres d’Irlande que le ciel lisse de sa palme douce. Le papier, sous la pulpe des doigts, tient son langage de papier, à peine un chuchotement, un bruissement pareil à l’envol d’un courlis au-dessus du miroir de la lagune. Au début, forêt de mots simplement, rien n’émerge de rien. Puis l’œil accommode, puis la pupille boit avidement ce qui vient à elle, telle une faveur. Ce qui se montre dans la touffeur moite du temps :

 

« Rêve du ciel »

 

   « Oh voici : le souffle balsamique de cet infini printemps devait fermer les plaies brûlantes de la vie, et l’homme, saignant encore des blessures reçues sur la terre qu’il venait de quitter, devait se cicatriser parmi les fleurs, en vue du ciel à venir, où la Vertu et la Connaissance suprêmes exigent une âme guérie. Car ah ! les souffrances de l’âme, ici-bas, sont tellement trop grandes ! – Lorsque, sur ce champ neigeux, une âme en étreignait une autre, leur amour les fondait en une même goutte de rosée scintillante ; en tremblant elle descendait alors dans une fleur qui la soufflait en l’air, partagée de nouveau, comme un encens sacré. »

 

   Dans sa couverture vert bouteille, le livre de Jean Paul, « Choix de rêves », a été refermé sitôt qu’ouvert. Il gît sur le glacis de la table, tel un objet inutile. Il pleut toujours. De grosses gouttes qui font des cercles dans les flaques boueuses. Le silence règne en maître, il pèse tel un couvercle et enserre les mots dans une gangue semblable à la mutité de lourds sédiments. Les mots sont pris au piège, ils tournent en rond dans leur geôle tels des Prisonniers qui attendent l’heure de leur marche circulaire entre les murs gris de leur forteresse. Ils n’ont plus de vis-à-vis, ils meurent de n’être nullement regardés, compris, ils gisent tels d’énigmatiques hiéroglyphes dont nul Herméneute ne parviendrait à saisir le sens. Au milieu d’eux, au milieu de leur soudaine « in-signifiance, » je ne suis guère qu’un Égaré aux mains lisses, tout glisse en elles, rien ne demeure. Tout autour de moi les mots volètent tels des insectes que la lumière aurait portés à une sorte d’ivresse. Les mots, les divins mots qui, hier encore, festonnaient le massif ténébreux de ma tête, y allumaient des feux de joie, les voici soudain devenus des Étrangers dont je ne comprends nullement la raison de leur singulier comportement. Ils sont un tel mystère ! Ils sentent le soufre. Ils me mettent au défi de m’en emparer, d’en faire mon bien. Mais ma peau résiste, mais ma chair se révulse.

   Au-dehors l’air est sale, compact tel des mèches d’amadou, tout s’y abîme et y devient méconnaissable. Je retourne à l’intérieur du livre de Jean Paul, j’essaie de m’y creuser un terrier que je tapisse de mots. Mais dans la maladresse, comme si leur matière venait à moi pour la première fois. Au hasard je tisse de boue « le souffle balsamique », j’enduis mon corps de « plaies brûlantes », je m’inflige de vives « blessures », puis j’enjoins à ma mélancolie de « se cicatriser parmi les fleurs » et je prends acte de ce nouvel état qui m’affecte, de cette désertion du langage qui, bientôt sans doute, ne manquera d’ébrécher ma conscience, d’y creuser d’irréparables ornières. Au-delà des vitres semble gésir un monde en proie aux tourments identiques aux miens. Ce n’est que brume et confusion. Ce n’est que chemins de boue qui se perdent à même leur propre confusion. Parfois, une voiture, au loin, fait son bruit de sourds élytres. Mais est-ce bien une présence, ne l’ai-je créée de toutes pièces afin de me rassurer ? Puis un silence humide, un mur en vérité que personne ne pourrait franchir. Du fond de mon terrier que rien ne semble pouvoir atteindre, sauf un éternel ennui, je crois que mes Coreligionnaires ont déserté la ville, que je suis seul, ici, livré au pandémonium des mots, car maintenant les mots se rebellent, les mots sont véritablement hostiles, ils sont des manières d’oursins aux piquants venimeux qui perforent ma peau. Ils sont des calots d’acier qui percutent le cercle de mon front. Ils sont des flèches au curare qui empoisonnent ma chair. Ils sont des pièges qui, sur la loque que je suis devenu, referment leurs puissantes mâchoires de métal. Cela fait un bruit d’éponge au centre d’un bizarre cliquetis.

   Épilogue - Parfois, lorsque le ciel est bas, que la vue est courte, parfois lorsque le sens de l’exister se précipite dans le trou d’une énigmatique bonde, on ne sait plus qui on est, d’où l’on vient, vers où l’on va. On n’a plus de passé et la mémoire se refuse à la moindre réminiscence. On n’a plus, en guise d’avenir, qu’une carte de géographie sans équateur ni méridien, sans continent, sans océan. On est dans un présent noué sur lui-même, un genre d’ouroboros aux écailles ternes, une manière de ruban de Moebius dont on ne parvient nullement à savoir en quel point l’on se situe, en quel chiasme il nous précipite, où tout se retourne soudain, mais se retourne sur quoi ?

 

Sur le vide,

sur l’irreprésentable,

sur l’indescriptible,

sur l’innommable.

 

   Ce sont, à chaque fois, des atteintes qui pour n’être nullement mortelles au sens propre, le sont au sens figuré. Alors le pire s’accomplit, on est livré à Soi, à Soi seul, ce qui est la plus vive aporie qui se puisse concevoir. Car l’Homme a pour mission secrète, mais nécessaire de tous temps, d’être ce miroir où se reflètent les Autres, les Choses, le Monde. Faute de ceci il s’étiole et présente un visage inquiétant, tel celui de la mythique et vénéneuse Mandragore qui, pour être cueillie, nécessite toute la puissance d’un rituel magique, le plus souvent hors du pouvoir des Mortels que nous sommes. Bien des choses sont en notre pouvoir : édifier des habitats, écrire des poèmes, tailler une pierre, cultiver un lopin de terre, réciter des vers, aimer une Compagne, naviguer sur un fleuve, bien des prouesses à hauteur d’Homme même si, la plupart du temps, toutes ces tâches ne sont accomplies que partiellement, dans une sorte de distraction. Cependant la forêt de nos diverses puissances présente une inquiétante brèche, une vive clairière y creuse sa vacuité infinie, nous ne sommes nullement maîtres de qui nous sommes. C’est ceci que, parfois, les jours de pluie, lorsque le maussade et l’ennui tissent la trame du jour, nous pensons avoir perdu, à savoir le bien parmi les plus précieux, cet usage de la Langue qui se donne comme l’unique geste affecté de transcendance qu’il nous soit donné d’accomplir, ici, sur cette Terre semée de bien des afflictions.

   Pour les âmes courageuses et généreuses qui m’auront accompagné tout au long de cette sombre complainte, qu’ils soient récompensés à la lecture de ce fragment tiré encore une fois de la prose poétique inimitable de Jean Paul, ce phare du Romantisme Allemand :

 

   « Quitte la terre, et monte dans l’éther vide : plane alors, et vois la terre devenir une montagne flottante, et jouer autour du soleil avec six autres poussières de soleil ; - des montagnes voyageuses, que suivent des collines, passent devant toi, et montent et descendent devant la lumière solaire – puis regarde, tout autour de toi, la voûte sphérique, parcourue d’éclairs, lointaine, faite de soleils cristallisés, à travers les fentes de laquelle la nuit infinie regarde, et dans la nuit est suspendue la voûte étincelante. – Tu peux voler durant des siècles sans atteindre le dernier soleil et parvenir, au-delà, à la grande nuit. Tu fermes les yeux, et te lances en pensée par-delà l’abîme et par-delà tout ce qui est visible ; et, lorsque tu les rouvres, de nouveaux torrents, dont les vagues lumineuses sont des soleils, dont les gouttes sombres sont des terres, t’environnent, montent et descendent, et de nouvelles séries de soleil sont face à face, à l’orient et à l’occident, et la roue de feu d’une nouvelle Voie Lactée tourne dans le fleuve du Temps. »

 

   Cette belle prose que je qualifierai volontiers, de « cosmologique » au sens plein du terme (étymologiquement « théorie du monde », mais aussi, mais surtout, « théorie de la Langue » lorsque saisie d’un souffle céleste, elle quitte le rivage de la Terre et se donne comme Pure Poésie, Poésie Essentielle), cette prose magnifique je vous l’offre, non seulement pour qui elle est, mais tout autant pour sa valeur que je dirai « performative », elle efface, au moins provisoirement, les abîmes dans lesquels se fourvoie, à longueur de journée l’Humaine Condition, elle élève l’âme à sa juste hauteur qui est celle d’une Essence dont, toujours nous devrions nous pénétrer bien plutôt que de nous précipiter dans les conciliabules mondains qui occultent le plus souvent ce qui fait notre fondement, cette Conscience qui, aussi, est Lucidité.

 

   Aujourd’hui la pluie a cessé de dresser son rideau à l’horizon des yeux. De gros nuages traversent le ciel d’Ouest en Est. Quelques trouées de soleil. C’est elles qu’ici et maintenant je veux voir sous l’infinie Poésie de Jean Paul : une lumière se lève et déchire le drap nocturne !

 

 

 

 

 

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1 février 2025 6 01 /02 /février /2025 08:38

 

La terre est vivante.

 

creacosm 

La création du cosmos.

 Source : hypermedia.univ-paris8

 

 

 ... Or, Jules, tu voudras bien admettre avec moi que, sauf à l'offenser, la terre est vivante, parcourue du mouvement des micro-organismes, des révolutions atomiques contenues dans les minéraux, d'une activité biochimique et donc d'une "conscience"élémentaire, certes minérale, certes "pauvre en monde" - pour reprendre la célèbre formule heideggerienne -, dépourvue de langage, de connaissance mais cette infime "conscience", si elle a quelque élément de réalité, ne peut être connue que d'elle-même, de l'intérieur, "objectivement", pourrions-nous dire et le Sujet qui l'observe ne peut que l'observer, se la "re-présenter", incapable de l'intuitionner en lieu et place de la seule chose qui puisse s'intuitionner en tant que chose, à savoir la chose elle-même. Donc, si la chose s'intuitionne, ce dont je ferai ici l'hypothèse, rejoignant en cela les concepts vitalistes, elle se perçoit aussi bien entière que scindée en deux parties égales et elle peut, à partir de cette "perception", aussi primaire et élémentaire fût-elle, commencer à construire la notion d'identité et de différence, ses deux parties ne jouant pas seulement comme image spéculaire, réciproque, d'une partie par rapport à l'autre, mais comme entité entière, autonome, pourvue de frontières, de formes, de consistance. A partir de cette esquisse somme toute sommairement "existentielle", peut se dessiner et se mettre en forme la ligne de partage de l'autonome par rapport à l'hétéronome et donc se constituer le profil d'une "identité"propre, même si celle-ci, dans sa connexion étroite avec les processus naturels ne s'illustre que sous les auspices du tremblement géologique, du linéament sédimentaire, de l'assise matérielle.

 

 

La transposition matière\homme.

 

... Or, si nous considérons ce qu'il est convenu d'appeler le phénomène de la "transposition", le schéma élémentaire qui parcourt la matière vivante peut s'appliquer au processus biologique humain dont la nature propre consiste en une amplification, un déploiement, un exhaussement dudit phénomène via la transcendance propre à la conscience.

 

 La perception de l'altérité à travers le Soi.

 

... Ce que Robinson reproduit, par son retour à la "Terre-Mère", se confondant lui-même avec la boule d'argile n'est que son propre processus vital, sa propre mitose, sa division cellulaire, sa reproduction à l'identique, son dédoublement qui lui apportera sa première perception de l'altérité; ce qui revient à dire qu'à partir de son propre lui-même, il sera devenu différent, qu'à partir de son propre noyau identitaire, il aura créé le "tout autre", le complémentaire, le pôle auquel se référer comme à son semblable  et à celui qui, cependant, est radicalement "ailleurs", mais jouera, tout au long de sa vie, le rôle d'un miroir à double face. Et cette première perception de l'altérité se confondra avec celle de sa propre généalogie, reflétant d'un côté le Père, céleste, ouranien; de l'autre côté la Mère, terrestre, chtonienne. Il aura été lui, Robinson, le médiateur, le lieu de passage de cette hiérogamie et il en portera le sceau, à son insu ou le sachant, jusque dans la plus intime de ses particules élémentaires. Le passage réel dans la grotte est surtout prétexte à créer un lieu hautement symbolique par lequel s'opère le clivage, la scission qui apporte le Soi à la dimension de l'altérité, comme si un jumeau était venu au jour par la seule réverbération d'un miroir identitaire.

 

  Alors qu'Aristote avait déployé, en de larges arguments, ses conceptions de l'identité et de la différence, les Membres du Club s'étaient rapprochés dans la lumière maintenant oblique qui projetait l'ombre des bancs jumeaux sur les nervures jaunes de la boîte à lettres et, bientôt, ils firent cercle autour de notre singulier colloque. Les colombins avaient suivi le mouvement et constituaient un second cercle qui entourait le premier, si bien qu'Aristote et moi étions immergés dans uns double conque étonnamment silencieuse qui, replacée dans son contexte, ne faisait qu'évoquer et renforcer l'analogie évidente de notre situation avec celle de Robinson, circonscrit, en premier, par le périmètre de l'île, en second par les parois de la grotte.

  Et, de cette bizarre géométrie, nos consciences aiguisées et attentives, tiraient des conclusions, aussi hâtives que pertinentes, du moins le souhaitions-nous, persuadés de nous vivre nous-mêmes en tant que nous-mêmes et qu'autres à la fois, et nous finissions, dans cet état auquel incline toute fin de journée, par ne plus trop savoir où se situaient nos frontières réelles, lequel était Aristote, lequel était Jules, et cette situation débordait notre intimité et ricochait, si l'on peut dire, sur les parois existentielles du "Club des 7", lesquelles se répercutaient en écho sur les orbes que les colombins avaient éployées à notre périphérie, sans même que nous en fussions vraiment conscients. Pour bizarre qu'elle était, cette situation ne nous offusquait point et la disposition doublement circulaire de nos congénères ailés et bipèdes semblait même nous apporter une réassurance narcissique dont Aristote profita pour rebondir sur ses propos qui étaient à peine retombés sur les bancs peints en vert.

  Ce qui nous étonnait le plus, sans doute, dans cette sorte de métaphore de "l'œuf primordial" dans laquelle nous inscrivait la Place, les copains, les colombins, c'était moins l'insistance sémantique du double encerclement - sorte d'hermétisme dont nous aurions pu avoir à souffrir - que la densité du silence qui nous entourait de ses ailes cotonneuses, comme au cours de la plus mystérieuse des métamorphoses où la chrysalide concentre en son sein le recueillement qui, seul, convient à la promesse de son propre déploiement.

  En d'autres termes, Bellonte, Sarias, Garcin fermaient leurs grandes gueules - ça nous changeait pour une fois -, ce qu'imitait la pléthorique confrérie colombine dont les becs jointifs et scellés ne cherchaient même plus à picorer les miettes confites de piété que Calestrel leur avait apportées. La chute du jour était propice aux confidences métaphysiques. Nous n'allions pas bouder notre plaisir, Aristote et moi, tout pris qu'on était par le grand tournis philosophique qui semblait s'emparer des platanes eux-mêmes dont la chevelure était traversée de rayons de lumière semblables à un miel conceptuel. Oh, non, nous ne bouderions certainement pas notre plaisir, la nuit dût-elle nous accompagner dans la dérive songeuse que notre imaginaire brodait autour de nos têtes, comme si des gouttes de rosée y étaient suspendues, attendant l'humilité de l'ombre pour nous livrer le contenu de leurs pensées moléculaires.

  Nelly fermait ses rideaux couleur lilas; le Bijoutier tirait le sien de rideau, métallique et bruyant; le Comptoir rangeait ses caddies à roulettes; la Pharmacie éteignait son clignotement vert; la Maison de la presse rentrait ses présentoirs avec l'Huma dessus; le Crédit distribuait ses derniers billets; la Mairie repliait son drapeau tricolore; le Cimetière invitait ses morts à dormir.

 

 

 

 

 

 

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31 janvier 2025 5 31 /01 /janvier /2025 18:03
Aušra de Lituanie

 

   De la Lituanie, je ne connaissais presque rien, sinon qu’elle jouxtait la Mer Baltique sur sa face occidentale, que les hivers y étaient rigoureux, les printemps de courte durée, les étés assez chauds. Une sorte de plat pays en grande partie couvert de forêts où brillaient, telles des pépites, des milliers de lacs. M’eût-on interrogé sur ses villes que j’aurais seulement nommé Vilnius, ignorant aussi bien Mažeikiai que Kretinga. Vous aurez compris que mes lacunes l’emportaient de beaucoup sur mon savoir. En réalité l’écriture qui m’appelait dans ce pays d’Europe du Nord m’importait bien plus que la géographie qui, vue de Paris, semblait bien monotone. C’est Jalbert, le documentaliste du Journal pour lequel je travaillais qui m’avait informé de cette Résidence d’Ecrivains à quelques encablures de Klaipeda, ville du reste sans grand intérêt, quelques immeubles modernes, passage obligé de la mondialisation, un port illustré de quelques chalutiers attendant l’heure de la pêche.

   La Résidence consistait en un vaste chalet de bois teinté en rouge brique. Il était près du rivage de la Baltique. Cinq chambres pour les Résidents. Une salle commune avec une large cheminée. Une grande table où prendre ses repas en compagnie des autres hôtes. La restauration nous était livrée par un traiteur, chaque matin. Je dois dire que je ne raffolais nullement de cette gastronomie rustique. Les harengs aux betteraves, la soupe à l’oseille où flottaient des œufs durs, tout ceci ne m’inspirait guère. Je faisais cependant une exception pour les varškėčia, délicieuses crêpes accompagnées de quelques fraises et d’une coupe de fromage blanc. La plupart de mes collations, je les prenais dans ma chambre. Mes compagnons d’écriture, deux Russes taciturnes, un Biélorusse bavard dont je ne pouvais comprendre la langue, un Polonais mélomane qui chantonnait sans arrêt, tout ceci composait une faune certes des plus sympathiques, mais j’étais venu en Lituanie pour écrire, non pour me distraire au contact d’une foule cosmopolite.

   Si bien que je menais une vie de solitaire que ne venaient égayer que quelques rares sorties sur la côte. La plupart du temps j’escaladais le cordon de dunes, trouvais refuge dans un pli de terrain qui me permettait de m’abriter de l’air déjà frais en cet automne débutant. Là, tout à loisir, je pouvais rêver longuement, laisser venir les images de mon futur roman. Ce qu’il me fallait, ceci : la vaste courbure du ciel qui s’inclinait à l’horizon ; le passage, parfois, du moutonnement de nuages gris ; l’irisation blanche de l’eau, une végétation hirsute qui tapissait les flancs des monticules de sable. Ce que j’avais à faire, ici, au milieu du silence à peine troublé par quelque mouvement de la nature, tâcher de trouver l’âme de ce pays, celle de ses habitants aussi. Sans doute le Lecteur s’étonnera-t-il du simple fait qu’il m’eût été plus facile de comprendre l’esprit d’un peuple en le côtoyant. Certes, mais ce serait sacrifier l’imaginaire aux exigences du réel. Or chacun sait qu’un Ecrivain est bien plus déterminé par ses propres songes qu’animé du désir de rendre compte de l’évident, du tangible qui ne sont que les images concrètes de l’ici et maintenant. L’Ecrivain offre du rêve, n’est-ce pas ?

   Parfois, m’évadant du site immédiat dans lequel je me trouvais, je pensais au beau roman de Maxence Van der Meersch, ‘La Maison dans la dune’, j’y voyais une manière d’analogie de ma propre situation. En quelque sorte j’étais un Sylvain égaré parmi les brumes du Nord, peut-être une esquisse errante cherchant son double, une écriture, une compagne telle cette Pascaline du roman, simple et innocente, dont la spontanéité en faisait une personne rare, une jeune femme dont on ne pouvait que tomber amoureux. Et je crois bien que j’étais, en effet, ‘tombé amoureux’. Chaque fois que je venais au milieu des dunes, invariablement à la même heure crépusculaire, j’apercevais, se détachant sur les eaux grises de la Baltique, la silhouette d’une ‘Passante’ (c’est ainsi, de cette façon purement abstraite que je l’avais nommée), vêtue d’une longue cape beige, cheveux courts que dissimulait en partie un béret, marchant d’un rythme mesuré, comme si, par son allure, elle avait souhaité coïncider avec ce rivage, avec ses flux gris et blancs de si belle destinée.

   Comme à l’accoutumée, ce personnage surgi de nulle part, allant vers un ailleurs invisible, je DEVAIS le faire mien, l’inclure dans mon roman en tant que foyer de sens autour duquel tout tournerait, aussi bien les paysages teintés de brume, le vol blanc des oiseaux de mer, l’appel d’une voile tendue au large vers son immédiate aventure. Savez-vous combien il est irrésistible, pour un Auteur, de faire s’immiscer, dans le cours de son récit, telle image aperçue dans une rue de la ville, telle impression venue d’un sourire croisé au hasard d’une marche, tel flottement d’un regard que cernent des paupières fardées de khôl ? En quelque sorte une irréalité doublant une réalité, un songe se levant de la lumière, une palme se balançant tout contre le dôme souple d’une altérité. Il me fallait cette tonalité un brin mélancolique, une distance de qui-Elle-était, une inconnaissance des choses. Nulle tristesse excessive cependant. Juste une inclination à la poésie. Cette dernière, pour moi tout au moins, est élégiaque ou bien n’est pas. Comment faire se lever la brise du poème si ce n’est à l’aune d’amours chagrines, de soudaines disparitions, peut-être même de la douloureuse mort ?  Et ici je pense à la belle citation d’André Chénier dans ses ‘Elégies’ :

 

« M'ont séduit : l'élégie à la voix gémissante,

Au ris mêlé de pleurs, aux longs cheveux épars ;

Belle, levant au ciel ses humides regards. »

 

   Mais ses ‘humides regards’, je ne pouvais les observer chez cette Inconnue que je n’avais aperçue que de loin. Je ne pouvais différer la rencontre. Connaître celle qui, au fil des jours lituaniens, deviendrait mon Héroïne, nécessité à laquelle je ne pouvais déroger plus longtemps. Un soir de brume diaphane, dissimulant ma propre silhouette derrière la sienne, presque illisible, presque hiéroglyphique tellement sa venue à moi était évanescente, sortant du dédale des rues, nous nous engageons sur le sentier qui conduit au village. Un chapelet de maisons basses s’égrène derrière le cordon dunaire. Le jour n’est plus qu’une vague hésitation à l’exacte pliure de l’âme, là où elle pourrait connaître sa fin dans les limites d’un corps. C’est fragile, une âme, c’est pareil à une papillote de papier de soie. Ça tremble infiniment. Ça n’est rien moins qu’un soi vacillant qui ne connaît ses limites. Ça a la consistance de l’air lorsqu’il s’auréole de perles de pluie. Ça fait son vol stationnaire de colibri, si bien que tout pourrait disparaître d’un simple coup d’aile !

   ‘Passante’ est entrée dans la seule auberge du village. Parfois j’y fais de rapides visites pour prendre une tasse de thé ou de café. La porte tourne en grinçant. Quelques feuilles poussées par une soudaine bourrasque franchissent le seuil. ‘Passante’ s’est assise à une table. Elle boit délicatement un thé à la bergamote dont l’odeur se diffuse tout autour d’elle, la nimbant d’une plaisante fragrance. Je choisis une table guère éloignée de la sienne. Visiblement elle ne prête nulle attention à ma présence. Sur la table, elle a posé un livre dont je peux apercevoir le titre ‘Élégies de Duino’ de Rainer Maria Rilke. Une phrase me revient en mémoire. Serait-elle prémonitoire d’événements à venir dont ni ‘Passante’, ni moi, ne pourrions halluciner la forme ? Les choses sont si fuyantes, ici, sous cet horizon si bas, sous cette lumière d’opale ! :

 

« Il nous reste la rue d'hier

et la fidélité d'une habitude

qui s'étant plu chez nous,

n'en est plus repartie. »

 

   Mais de quelle ‘habitude’ sommes-nous investis ? Mon ‘habitude’ est bien réelle, ancrée à la lisière des dunes, avec pour finalité cette image d’Elle qui grésille sur l’écran flou de mes songes. Mais Elle, quelle ‘habitude’ sinon de marcher le long de la côte, de respirer les embruns venus du large, peut-être de méditer sur les malheurs du monde ? Pour elle j’ai autant de présence qu’un phalène succombant à sa propre curiosité sur la vitre d’une lampe. La ‘fidélité’ ne peut jamais se montrer qu’entre deux êtres qui décident d’unir leur sort, de faire route commune. Des destins qui convergent. Les nôtres, par la force des choses, ne peuvent que diverger.

   Je souhaiterais tellement que ‘Passante’, par l’effet de quelque curieuse transmission de pensée, puisse capter le rayonnement de mon désir. Non de la désirer, Elle, en son corps de chair, non. La désirer en tant que personnage de fiction, cette manière d’éternité dont se parent tous les rôles dont le roman est le support. Vous le dirais-je enfin, au risque de vous paraître bien éloigné du monde, de ses préoccupations, mes personnages de papier ont bien plus d’importance que ceux des Anonymes dont je croise le chemin, jamais je ne connaîtrai leur vie, leurs secrets, le suc le plus précieux qui les détermine. C’est ainsi, nous frôlons continûment des êtres sans nous y attacher, sans même percevoir ce qui en fait le rare, l’inestimable parmi tous les tourments de l’univers.

   Si, Lecteurs, vous suivez bien ma logique, vous aurez déjà compris que je ne chercherai nullement à créer les conditions d’une rencontre plus précise. Je ne m’imposerai nullement auprès de celle qui deviendra ma Muse, sûrement pas ma maîtresse. D’ailleurs en aurait-elle éprouvé la simple envie ? ‘Passante’ a terminé sa tasse de thé, a réglé ce qu’elle doit, s’est levée, laissant les ‘Elégies’ sur place. J’esquisse un mouvement pour lui signaler son oubli. L’aubergiste m’indique qu’Aušra est coutumière du fait, qu’elle destine ainsi son ouvrage à un possible lecteur. Alors, que me reste-t-il d’autre à faire que de me saisir des ‘Elégies’, de les emporter dans la chambre de ma résidence, d’en lire quelques poésies au hasard. Ainsi, par le plus étonnant des aléas du destin, me voici en possession de son prénom, ‘Aušra’, dont je saurai bientôt qu’en lituanien il signifie ‘aube’. Un signe sans doute d’une logique du temps. Toujours la lumière succède à l’ombre.

   Etonnement que le mien de découvrir l’ouvrage en langue française. Aušra est donc francophone. Aussitôt je lui suppose mille occupations sans doute aussi fantaisistes les unes que les autres. Journaliste, correspondante d’une revue publiée en France. Ma sœur jumelle, en quelque sorte. Traductrice de romans lituaniens en français et d’auteurs français en lituanien. Peut-être romancière elle-même dont j’aurais souhaité que nos fictions respectives puissent se confondre en un unique creuset. Voici que le sujet de mon roman commence à s’étoffer. Voici qu’Aušra en devient le foyer rayonnant, le centre qui infusera à l’ensemble du texte cette mélancolie lituanienne teintée de gris, armoriée du jaune fané qui convient aux livres anciens oubliés dans le clair-obscur d’un grenier. Chaque jour qui passe reproduit le cycle toujours recommencé de la vision à distance, du parcours vers le village, du thé consommé à deux tables voisines qui demeurent séparées comme le sont deux collines par un vallon qui les isole chacune en son être. J’aurais pu prétexter la pratique d’une langue commune pour tenter une approche. Mais je sentais qu’une telle initiative serait contraire à l’intérêt du roman en cours. Il fallait que mon Héroïne demeure le personnage qu’elle était, autonome, libre de ses mouvements. Aurais-je décidé de l’annexer à la réalité que ma fiction, atteinte en son essence, ne serait devenue que journal prosaïque consignant le flux d’événements nécessairement contingents.

   Un autre jour, dans la salle à peine éclairée de l’auberge. Aušra lit méticuleusement un livre dont je saurai bientôt qu’il s’agit des ‘Sonnets à Orphée’ du même Rilke. Elle ne se distrait guère de sa lecture, comme si elle était fascinée par le poème, livrée corps et âme à la magie des mots. Elle paraît transparente à force de beauté. Il y a, tout autour de son front, une manière d’auréole qui la pare. Comme si une extase flottait à fleur de peau. Comme si la brume de son âme se dissipait, l’enveloppant dans un bain de douce clarté. Je la crois vraiment femme de lettres, oublieuse du monde, vibrant au seul rythme des vers, devinant par avance l’enchantement qui se prodigue à simplement les écouter. A peine rentré à la Résidence, je feuillette ‘Les Sonnets’. Je lis la page sur laquelle Aušra s’est arrêtée, laissant le livre ouvert sur le blanc de la table, cette virginité dont semblaient naître les signes noirs des mots.

 

« Où est sa mort ? Vas-tu composer ce récit,

avant que ta chanson ne se perde, engloutie ?

Où sombre-t-elle, hors de moi … Presque une enfant… »

 

   Les mots du Poète, je les adresse à l’Ecrivain que je suis. Le Poète me questionne sur celle qui est, avec le temps, devenue mon Double. Je suis interrogée sur « sa mort », c'est-à-dire sur la mort du roman que j’écris. Aurais-je au moins la force, tant qu’elle est vivante, certes à la manière d’une brume, la force d’aller plus avant dans le récit, de tracer son destin, d’ouvrir la clairière de son histoire ? Ou bien, lassé de ne pas la connaître, l’abandonnerais-je en chemin, acceptant qu’elle « sombre hors de moi », la perdant à tout jamais, tel Orphée privé de son Eurydice ? Redeviendrait-elle alors, Aušra, retrouverait-elle son enfance primitive, sa valeur originelle ‘d’aube’ ? Ce sont ces questions qui m’assaillent comme autant de sombres événements dont, bientôt peut-être, je ne pourrais plus me relever, enseveli dans les bandelettes de mes propres mots ?

   Que me reste-t-il alors que de faire avancer une écriture hâtive, fiévreuse, de produire une cantilène lituanienne se perdant dans un songe baltique ? J’écris sans arrêt, prenant mes repas dans la plus grande frugalité qui soit, ne vivant qu’au gré des visions des dunes que redoublent celles de l’auberge. Mon séjour arrivera bientôt à son terme. De la Lituanie, je n’aurai guère vu qu’une côte sauvage battue de flots d’écume, aperçu des oiseaux marins se perdant dans l’illisible contrée de l’air, deviné surtout ‘Elle’ qui traverse ma vie, tisse l’étoffe de mon roman. Mes commensaux, je ne les aurai guère fréquentés. Question de langue, d’affinité, question de littérature. Une voix venait de loin qui m’intimait l’ordre d’écrire. Seulement cette rubescente graphomanie maintenait ma tête une coudée au-dessus des flots.

   Dernier jour à la Résidence. Dernier jour en Lituanie. Dernière rencontre d’Aušra, je la sais fidèle à son rituel quotidien. J’ai posé le point final au bas de mon manuscrit. Aušra de Lituanieest maintenant une réalité, un texte tangible, des centaines de feuillets assemblés dans une chemise de carton beige, la couleur de la robe d’Aušra, celle qu’elle semble affectionner parmi toutes les autres. J’ai rangé le dossier dans un maroquin de cuir fauve. Depuis toujours il est le confident de mes écrits. Je le pose sur la couverture de mon lit avec d’autres affaires qui, demain, rejoindront Paris, le ‘Quai aux fleurs’. Nulle nostalgie. Le bonheur anticipateur du retour malgré cette présence féminine qui frémit tout autour de moi. Je marche parmi les buttes des dunes. Le vent fouette les touffes d’oyats, on dirait des cheveux fous, vrillés, sur le point de s’envoler. Mon pli de terrain favori. Mon ‘refuge’ en quelque sorte. Peu à peu la lumière décline. La silhouette d’Aušra à contre-jour. Un fin liseré de clarté détoure la minceur de son corps. Elle est en parfaite harmonie avec le mystère crépusculaire qui habite le paysage. Elle en est la subtile efflorescence. J’espère mon écriture suffisamment inspirée pour traduire cette atmosphère irréelle qui la cerne et la soustrait aux yeux des distraits et des curieux.

   Je suis Aušra de loin, comme d’habitude. S’est-elle un jour aperçue de mon manège ? Y est-elle indifférente ? Ou bien m’ignore-t-elle totalement, simple risée de vent parmi les feuilles d’air ? Mais peu importe le réel. Maintenant elle est une figure symbolique, elle vit de sa propre vie, elle s’est assurée d’une possible éternité. Les hommes meurent, le langage leur survit. J’entre dans l’auberge. Habitudes : places identiques, actes identiques. Elle lit, je la regarde lire. Elle boit son thé à petites lapées, je bois le mien en écho. Elle pose son livre et disparaît dans l’ombre qui grandit. Je prends le livre. ‘Lettres à un jeune poète’ - Rainer Maria Rilke. Je pense Aušra rilkéenne accomplie. Sans doute une Poétesse. Une Muse en même temps, vibrant aux voies voilées de l’élégie. Une infime trace de crayon entoure un extrait. Cet extrait, est-il le domaine d’une affinité particulière, le prétexte d’une hypothétique réflexion ? Je lis :

   « Il se pourrait qu’après cette descente en vous même, dans le « solitaire » de vous-même, vous dussiez renoncer à devenir poète. (Il suffit, selon moi, de sentir que l’on pourrait vivre sans écrire pour qu’il soit interdit d’écrire.) Alors même, cette plongée que je vous demande n’aura pas été vaine. Votre vie lui devra en tout cas des chemins à elle. Que ces chemins vous soient bons, heureux et larges, je vous le souhaite plus que je ne saurais le dire. »

   Non, l’adresse du Poète se fait en ma direction. Je suis l’apprenti Poète prenant acte des conseils de son illustre Aîné. « Renoncer à devenir poète », ceci serait sage attitude s’il s’avérait que mon roman, Aušra de Lituanie’ ne tienne nullement ses promesses. Or j’y ai jeté toutes mes forces. Bien sûr c’est Aušra qui a insufflé, dans le texte, sa divine présence. Ou, plutôt sa confondante absence, son orphique parution sur la scène à peine éclairée du monde. En réalité un roman ‘entre chien et loup’, des mots en demi-teinte, une esthétique de l’effleurement, si ce n’est de l’effacement. Aušra je l’ai voulue présente jusqu’en son absence même. Une manière de flottement aux confins du monde, un chant de luciole se perdant dans le mystère de la nuit.

   Je regagne la Résidence. Les Russes jouent aux cartes. Le Biélorusse écrit. Le Polonais chante. Joyeuse mélopée sur cette terre si sauvage, si déserte. Un peu de joie au milieu de l’austérité. Je regagne ma chambre, commence à plier mes vêtements, à les ranger dans un bagage. Mes livres, je les attache à l’aide d’une sangle de cuir.

   Mon manuscrit, je le poserai sur la banquette arrière de la voiture. Mon manuscrit ? Mais où est donc passé le maroquin ? Je suis sûr de l’avoir posé sur mon lit avant de partir dans les dunes. J’ai beau fouiller les moindres recoins, il faut m’en remettre à l’évidence, mon manuscrit a disparu. Je descends dans la salle commune, interroge chacun, dans un anglais approximatif, la langue qui nous sert de lien. Je n’obtiens que de ternes réponses, de vagues exclamations mais nul indice sur la disparition de mes feuillets. Quelqu’un s’est-il introduit à l’improviste dans la Résidence ? Je ne ferme jamais à clé, confiant en mon environnement.

   Je dîne de très peu, abattu par l’événement qui, pour moi, sonne à la manière d’une tragédie. Constat d’une triple perte. Du roman, d’Aušra qui avait connu son épilogue ; du temps consacré qui se donne maintenant en pure illusion ; peut-être d’Aušra elle-même qui, par l’effet d’un simple hasard, aurait pu partager ma vie. Je regagnerai Paris les mains vides, pareil à un nomade de retour à son camp, dépouillé de son troupeau, autant dire de son âme. Matin. La route est monotone qui me conduit de Klaipeda à Paris en passant par Varsovie et Berlin. Je fais une halte à Poznań où je passe la nuit dans un hôtel donnant sur une rue peu fréquentée. Quelques jeunes déambulent dans une sorte de mortel ennui que le gris des pavés semble refléter. Face à ma chambre, un immeuble au crépi rose, aux encadrements de fenêtres blancs.  Un large porche d’entrée s’y découpe qui ne semble conduire nulle part. Ma nuit est agitée, traversée de rêves qui me propulsent brusquement hors du sommeil. Rien de plus éprouvant, alors, que de voir surgir cette réalité dont j’aurais espéré qu’elle n’était qu’une dentelle de l’imaginaire.

   Traversée de Cologne sous une douce pluie. Traversée de la Belgique. Le jour a un air de coron et le ciel est de suie. Je suis impatient de retrouver le ‘Quai aux fleurs’, mon appartement. Un refuge ? Pareil à celui des dunes de Lituanie ? Ou bien une morne demeure désertée des motifs de l’écriture ? Je suis sur mon balcon. Je fume une cigarette. Je regarde les eaux plombées de la Seine, l’étrave de l’Île Saint-Louis, le minuscule Square Barye que n’égaie nulle rencontre amoureuse. Je me demande si Paris a encore une âme, s’il existe un endroit, une place secrète où se ressourcer, un jardin porteur de paix, dispensateur de plénitude.

   C’est toujours une grande douleur de perdre une création qui, en quelque manière, fait partie de vous. C’est votre chair qui est entaillée, qui se consume au feu de la tristesse. Je passe plusieurs jours à errer dans Paris, sans autre but que ma propre perdition parmi l’anonymat de la ville. Je traverse le désert du Village Saint-Paul, je vais m’asseoir sur les bancs de la Place des Vosges où j’essaie de me distraire en regardant l’architecture de brique des hôtels particuliers, Je longe le Canal Saint-Martin jusqu’aux premiers faubourgs de la Villette. Du sommet de Montmartre je m’immerge dans la brume qui monte lentement au-dessus du parvis de La Défense. Un itinéraire de nomade sans ses bêtes, sans but autre que d’espérer pouvoir se retrouver soi-même, se rassembler autour d’une flamme qui vacille.

   Lors de ces vagues déambulations, je ne fais que penser à l’écriture, au soutien quotidien qu’elle constitue, aux joies qu’elle me procure lorsque, l’inspiration aidant, les mots arrivent à la façon d’un lumineux grésil qui tomberait du ciel, couvrirait ma page blanche d’une autre blancheur, celle qui aperçoit l’infini au loin avec sa belle lumière, son subtil rayonnement. Reprendre l’écriture lituanienne, réécrire patiemment ce qui, déjà a été écrit ? Non, je crois que ce travail serait au-dessus de mes forces, qu’il ne se donnerait jamais qu’à la manière insuffisante d’un temps réchauffé, réaménagé, éternel retour du même qui inciserait ma peau bien plutôt que d’y appliquer un baume. La nuit, mes volets restent ouverts. Une clarté blafarde monte du ‘Quai aux fleurs’. Parfois le bruit froissé d’une péniche qui descend vers l’aval du fleuve. Mon voyage nocturne, comme toujours lors des périodes difficiles, est un récurrent clignotement, une forêt dense et obscure que traversent les éclairs du rêve. Longues séquences de songe éveillé, celles-là même qui, habituellement, constituent le creuset de mes futures écritures. Mais rien ne se montre vraiment que des pensées vides qui ne trouvent nullement le lieu de leur ouverture.

   Novembre est arrivé avec son cortège de feuilles. Ma fenêtre ne découvre qu’un paysage de désolation. L’Île Saint-Louis est à la peine. Ses toits de zinc gris se confondent avec le plomb du ciel. On dirait une chape de chagrin qui se serait abattue sur le monde. J’essaie de deviner, lors des rares éclaircies, un signal du destin qui ne soit nullement funeste. Je connais si bien les penchants de mon âme romantique, moi qui me nourris de l’écriture de Chateaubriand, de Rousseau, de Senancour, de Gérard de Nerval, de Charles Nodier, ces écrivains sont les images tutélaires, les sémaphores qui me guident sur les voies de la littérature. Je crois qu’ils ne peuvent me trahir, qu’ils existent toujours en moi avec leurs propres ressources, le privilège de leurs visions, la meute inouïe de leurs sensations. C’est en relisant une page de ‘La Nouvelle Héloïse’ que s’installe en moi l’idée qu’il me faut forcer le destin, me montrer à la hauteur d’une tâche qui me hèle au loin, complétude d’un manque infini :

   « …nos rendez-vous, nos plaisirs, ces foules de petits objets qui m'offraient l'image de mon bonheur passé, tout revenait, pour augmenter ma misère présente, prendre place en mon souvenir. S'en est fait, disais-je en moi-même, ces temps, ces temps heureux ne sont plus ; ils ont disparu pour jamais. »

   Cependant je comprenais combien ces mots que j’empruntais au héros de Jean-Jacques étaient distanciés dans le temps, combien ils étaient en porte-à-faux avec le climat d’aujourd’hui. Et pourtant ces pensées je les faisais miennes comme si « nos rendez-vous, nos plaisirs », avaient été ceux d’Aušra, les miens, comme si, en quelque sorte, nous avions été amants, que ce temps ne reviendrait plus, comme si une noire taie de deuil avait recouvert nos itinéraires divergents. J’étais ici à Paris, en plein cœur de mon désarroi, elle était dans sa Lituanie natale, perdue sur les rivages de brume de la Baltique. Tout ceci était-il sans retour ? Tout ceci, mes rêves bourgeonnant à sa seule vue, ma hâte à l’écrire, Elle Aušra, sur le désert livide de mes feuilles, à l’archiver dans ma mémoire, tout ceci donc n’avait-il été qu’une illusion se dissipant à la façon d’une fumée dans le ciel d’hiver ?

   Parvenu là où je suis, je crois bien que j’ai été abusé par les pouvoirs de l’écriture que je croyais magiques, tout comme un jeune enfant imagine le Père-Noël à la hotte inépuisable, à la générosité sans limite. Sans doute était-il grand temps que je réagisse, que je sorte enfin des marges distantes d’une enfance heureuse, que je surgisse dans la force de l’âge et renonce à vivre dans la chimère d’une chambre close qui m’abriterait des événements du monde. Certes des lacunes, des stades non encore atteints, mais je connais, pour l’avoir souvent éprouvé, ma capacité de résilience. Je crois que je la dois à ma fréquentation assidue de la littérature. Certes je ne suis nullement le valeureux Ulysse triomphant de toutes les embûches mais mon imagination pourvoit à ce que la réalité m’ôte et je m’identifie à toutes sortes de personnages qui insufflent en moi des énergies dont je croyais ma propre nature dépourvue.

   Matin de novembre. Un soleil blanc s’est levé sur Paris. Je quitte le ‘Quai aux fleurs’ dans un poudroiement de brume. C’est tout juste si je distingue l’extrémité de l’Île Saint-Louis. Avec moi, j’ai seulement emporté quelques livres, des feuilles de papier, un stylo, un bagage de cuir fauve qui remplacera celui qui contient mon manuscrit, dont je me demande toujours en raison de quels motifs il a pu disparaître. Je marche sur les traces de mon chemin de retour. La Belgique, ce pays de petites dimensions, je le traverse sans presque m’en apercevoir. Une vague lumière d’étain règne sur Cologne.

   Je m’arrête à Poznań, demande la même chambre. Il me faut exorciser certaines images, déconstruire certains rêves qui étaient plutôt des cauchemars. En face, toujours l’identique façade de crépi rose. Le jour qui décline y imprime la chaleur d’une soie. L’image d’Aušra vient s’y poser comme le papillon sur la corolle de la fleur. Dans la rue, des groupes de jeunes déambulent, escortés d’une musique joyeuse. On dirait les préparatifs d’une fête ou bien d’un carnaval. La nuit est douce, baignée du chant des étoiles. Par la croisée j’aperçois le sourire de la Lune, il me tient éveillé jusqu’au petit jour. Et toujours cette image, vision persistante d’Aušra, faveur d’une étrange beauté qui se dit en brume, en songe, dans les mots de la belle poésie rilkéenne. Je viens tout juste de sortir des faubourgs de Varsovie. Maintenant le jour est haut dans le ciel, pareil à une éclatante bannière se déployant aux confins de l’horizon.

   Klaipeda, juste avant l’heure crépusculaire. Je gare ma voiture à l’extrémité de la route qui se termine contre le talus des dunes. L’air est doux, un genre de brise qui enveloppe et dispose aux confidences. Je suis tout en haut des collines de sable, dans ce pli du relief qui est mien tellement il me ressemble, lui le discret qui ne vit que du souffle de la Baltique. Une silhouette sur le rivage. Son effigie se grave dans l’étoile de mes yeux, y fait ses mille phosphorescences. Bonheur que d’être là, sur le bord d’une existence qui va connaître son dépliement. Une lumière partage les nuages, vient se poser sur les oyats avec l’infinie délicatesse des choses rares. La toile beige de la cape avance lentement vers le lieu de son destin. Un éclair de cheveux blonds. Peut-être l’ébauche d’un sourire sur des lèvres romantiques ? Oui, certainement. Je descends la dune dans le pur sillage tracé par Aušra. C’est pareil à la course d’une comète dans l’illisible et vaste ciel. Elle, Aušra, la vraie, la vivante, la réservée vient d’entrer dans l’auberge. J’y serai bientôt. Qu’y trouverais-je ? Un poème de Rilke ? Une nouvelle écriture dont je ne connaîtrais le nom ? Amour de l’écriture, écriture de l’Amour ?

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28 janvier 2025 2 28 /01 /janvier /2025 08:14
Dessous la lumière verte.

                                          Photographie : Katia Chausheva

 

   Le compartiment était semblable à un minuscule boudoir, avec ses rideaux aux fenêtres et ses broderies sur la pourpre des sièges. Nous étions deux dans cet espace étroit. La lumière verte du plafonnier diffusait une douceur d'aquarium. Je vous apercevais dans votre tache d'ombre, seulement effleurée par la clarté, pareille à la silhouette fuyante d'un rêve. Vous bougiez si peu, sauf parfois pour remonter une mèche rebelle ou bien croiser vos jambes que je supputais longues et gainées de soie. L'express glissait dans un bruit de neige au milieu des bouleaux. Il y avait comme une phosphorescence et, au plafond, filaient de rapides étoiles. Le mouvement continu du train, sa scansion régulière faisaient penser à une manière de rythme immémorial, à moins que ce ne fût au balancement même de l'amour. C'était troublant, en tout cas, que de progresser vers son destin dans cette eau trouble, vibrante comme le désir. A en juger par votre pose alanguie, vous deviez être installée dans une naturelle volupté et je jouais à vous imaginer par la pensée. Grande, élancée, avec de belles hanches en amphore, un bassin large comme le jour, des cuisses musclées en même temps que sveltes, des mollets doucement inclinés vers les attaches de vos chevilles. Seul votre visage demeurait inconnu, tellement il semblait vouloir se dissimuler dans une écorce fuligineuse. Mais comment m'empêcher de lui donner forme et courbure, élan et vivacité, présence et absence ? Assurément vos cheveux avaient la couleur du platine, votre front celui de l'albâtre, vos lèvres doucement gonflées l'ardeur de la fraîche cerise, votre menton la fuite claire du galet. Quant à vos yeux, ils ne pouvaient être qu'identiques aux feuilles des arbres dans leur tremblement léger, eau de source se dispersant dans la perte de la lumière.

De temps en temps je jetais un regard sur le paysage, sur cette incroyable nuit boréale qui brillait pareille à une gemme. Une lueur à ras du sol glissait sur les troncs des bouleaux et nous en recevions l'écho affaibli, sémaphore venant dire là l'instant unique. Ce qui me plaisait, surtout, les variations de cette faible lumière, les passages plus clairs dans les gares, comme de rapides fanaux s'effaçant dans le silence. Alors, penchant la tête vers le carré de broderie, me laissant aller à un facile onirisme, tout inclinait à devenir symbole aussitôt qu'évoqué. Je pensais à la douceur, à la paix et une colombe m'effleurait de son vol blanc. Je pensais à la beauté et la mer gonflait son dôme bleu. Je pensais à la vérité et l'iceberg dressait son stalactite de glace dans les eaux pures des fjords. Je pensais au bien et le soleil faisait sa boule blanche au-dessus de l'horizon. Tout se dirigeait vers la métaphore avec souplesse, facilité. Alors, qu'en serait-il si je pensais à vous, étonnante et discrète voyageuse perdue dans la pénombre de son corps ? Y verrais-je quelque secret ? Y verrais-je l'amour faire ses singuliers aveux ? Je pensais à vous, forme indistincte dans la dérive nocturne et je vous voyais nue, soudain, allongée sur une couverture aux plissements de vague. Votre visage demeurait une énigme, dissimulé dans une avancée d'ombre. Votre bras gauche descendait vers le sol dans un genre d'abandon, alors que votre main droite, en coupe, protégeait une poitrine que je devinais menue, une aréole sombre comme la baie du genièvre. C'était votre hanche, votre bassin qui recevaient le plus de lumière alors que l'ascension de votre jambe disparaissait dans une invisible taie grise.

C'était incroyable ce grain de peau, ce givre éteint. Et, pourtant, je vous sentais si passionnée. Dissimulée à mieux vous dévoiler. Etait-ce la taïga qui faisait sur moi ses reflets troublants ? Comme une ivresse née du silence. Et ce face à face muet qui semblait n'avoir pas de fin. Longtemps j'ai erré sur la colline de vos genoux. Puis la chute fut fatale. Pareille à un éblouissement. Il y avait le ventre bombé, le léger foisonnement d'une végétation silencieuse. Une douce rosée en éclairait le mystère. Puis une mince faille par où se devinait le secret que vous portiez dans le recel de vous. Une clairière y faisait son ajour avec, au milieu, la hampe blanche de votre désir. Dressée vers le ciel à la manière du discret bouleau, une à peine vibration dans le vent d'hiver. C'était étonnant cette souplesse de l'air qui vous animait de l'intérieur, ce nectar qui gonflait et faisait ses infinies efflorescences avec la beauté de cela qui se dissimule et ne parle qu'un langage crypté, écrivant dans la chair les hiéroglyphes de l'attente. Car, ici, dans ce dépliement pareil à celui de l'anémone dans la pureté des eaux, c'était d'une grâce naturelle dont tout était atteint. Comme si la rumeur boréale, ses aurores de verre avaient gagné votre demeure afin d'y déposer l'arche d'une poésie. C'était si bien de flotter entre deux eaux, entre deux chairs, dans la pure élégance d'une parole infiniment muette. Être là, parmi vous, à demeure et ne souhaiter rien d'autre que cette lente immersion. Et, d'ailleurs, était-il possible d'en jamais ressortir ? Il y avait des balancements, de légers bruits de conque marine, de sourdes reptations. Combien il était heureux d'éprouver cette certitude d'être dans la simple vérité charnelle avec la demande d'y rester. Au-dessus du dôme du ventre, c'était tout l'espace libre de la taïga qui se posait sur votre ombilic, y déposant le vent, la lumière bleue, la courbure du ciel, le clignotement des étoiles, la douce lactation de la Lune. Il n'y avait plus rien dans cet express qui filait d'un bout à l'autre de l'horizon, que vous, dans l'attente de l'événement, que moi, dans le pli même de ceci qui se produisait et tenait du prodige. Le monde, au loin, n'était qu'une simple distraction, la perte d'une eau dans une faille innommée. Mes yeux étaient fermés, mes paupières jointes sur la porcelaine de la sclérotique, mes pupilles explorant l'en-dedans comme si la perdition de toute chose avait eu lieu. Nous étions quelque part dans une dérive hauturière sans lieu ni temps.

Un bruit de chute, pareil à de lourds flocons heurtant le sol de terre gelée. Puis, plus rien que le vide. Le compartiment était désert, rideaux battant la vitre sous l'effet d'un simple courant d'air. Je me suis levé avec le poids du doute et les arrière-pensées du songe. Le quai, sous ces latitudes septentrionales, était semblable à une banquise dérivant au milieu des eaux froides. Le train était immobilisé dans un espace gris, tout contre une butée de bois. Quelques voitures y étaient accrochées, toutes identiques, architectures fuyantes que la brume effaçait. Une gare qui semblait désaffectée, quelques rondins de bouleaux empilés, un antique signal, l'ossature d'une ancienne barrière, des monceaux de traverses rongées par le temps. J'errais, mon maroquin au bout du bras, comme aux confins d'une vie inutile et dérisoire. Par terre, sur une dalle de ciment usée, une couverture de bure marron. Le blizzard qui s'était levé y imprimait quelques rapides vagues. Ce linge perdu, je l'ai ramassé, l'ai serré contre ma poitrine afin de me protéger du froid naissant. Bizarre, tout de même, comme cette étoffe paraissait vivante, encore habitée d'odeurs. Un parfum discret, de rose ancienne, montait lentement dans la décroissance du jour. Je me suis assis sur un banc de planches disjointes. Dans les ramures froides de l'air, venant d'un impossible horizon, il me semblait entendre le glissement d'un express en route pour ce bout du monde. Longue serait l'attente, dans cette ambiance hivernale, sans réelle demeure où habiter !

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27 janvier 2025 1 27 /01 /janvier /2025 10:32
La confusion des signes

« Esquisse »

 

Barbara Kroll

 

***

 

   Le réel qui vient à nous, nous assure-t-il suffisamment de son être, de manière à ce que nous le saisissions sous un aspect entièrement univoque, sans reste, possédant la totalité de qui-il-est et, conséquemment, nous n’aurions plus nul loisir de nous poser quelque question que ce soit à son sujet, sinon à titre de pure curiosité ?  D’emblée nous comprenons que cette réduction du réel à une sorte d’évidence propre ne constitue, tout au plus, qu’une position théorique ou la traduction d’un souhait.  D’une façon purement intuitive, nous sentons bien là que nous ne faisons qu’évincer le problème au motif que cette satisfaction immédiate correspond à notre vœu de recueillir une parole directement disponible, laquelle nous réconforte en notre être : d’emblée nous nous octroyons le bénéfice d’une facile vérité. Mais, parfois, sinon toujours, les vérités soudainement surgissantes ne sont que les projections de nos propres désirs sur le monde, que les ombres que notre ego se plaît à dessiner sur la complexe et infinie texture des choses.

   La plupart du temps, nous avons du mal à nous y retrouver avec l’actuel qui vient à nous, certes sur le mode de l’imposition, de l’incontournable évidence et c’est pour cette raison d’une supposée vassalité que nous tâchons, au jour le jour, d’hypostasier ce qui fait face, d’y apposer la marque de ce que nous pensons être notre singulière liberté. Acculés à cette représentation, soumis au joug de cette image, influencés par telle ou telle rencontre, nous faisons le « dos rond », nous louvoyons parmi la foule des écueils, nous dressons les tréteaux sur lesquels va se dérouler le patient dépliement de notre intime dramaturgie. Autrement dit, avec ce tangible, cet effectué qui nous rencontrent, nous entretenons des liens amicaux, au moins en surface, nous réservant le droit de jouer notre propre partition à l’ombre de tout ce qui nous affecte et circonvient, en une certaine manière, aux plans internes que nous avons dressés, ceux-ci sont la voie la plus exacte qui puisse nous correspondre.

   Cette méditation instantanément reconduite à l’œuvre de Barbara Kroll, nous place en position d’Observateur critique, comment pourrait-il en être autrement ? Comment donc, par quel décret, notre regard entièrement subjectif pourrait-il s’accommoder de cette supposée objectivité, y faire droit et se retirer en quelque niche secrète sans que quelque frustration n’en ternisse la vision ? Å observer cette image, serait-ce à l’aune d’un simple clin d’œil, nous sentons bien que nous n’en serons quittes qu’au terme d’une attention soutenue et ceci en raison même de l’étrange complexité de son motif. Quelque Quidam qui rencontrerait fortuitement cette étonnante figure et s’en exilerait aussitôt, bien plutôt que d’éprouver une sérénité, emporterait avec lui, dans les plis les plus secrets de sa conscience, les stigmates d’un infini questionnement.  C’est ainsi, certaines propositions plastiques ne vous laissent nullement indemnes et c’est bien une écharde qui se plante au sein de votre chair avec la supposée douleur qui y est attachée.

    Nulle exagération à affirmer ceci. La souffrance ne résulte pas toujours d’une maladie, de la perte d’une existence amie, parfois elle s’ingénie à s’infiltrer dans ce qui, tenu pour inapparent, serait censé n’occasionner nul trouble. Ici je veux souligner la vive contrariété qui peut surgir à tout moment d’une énigme nullement résolue. Oui, l’insaisi d’un texte labyrinthique, l’incompréhension du sens interne d’un tableau, la subite mutité face au contenu d’une photographie, ceci peut instiller en l’âme le poison le plus subtil qui soit. Alors on se lève au milieu de la nuit pour s’assurer de la teneur exacte d’un texte, puis l’on se recouche avec les nuées d’interrogations qui font du cheminement nocturne une succession de flammes et d’étincelles blanches mourant au seuil du jour. Et le jour qui suit sera un emboîtement d’incertitudes et de doutes si bien que l’on se questionnera, peut-être, sur la consistance de ces soucis pareils à des hallucinations.

   Je parlais à l’instant du nocturne, de son coefficient de pure étrangeté, si ce n’est de sa puissante inclination à nous plonger dans les affres d’une nuit permanente, pareille à celle des Aveugles. La toile de l’Artiste est on ne peut plus sombre, on ne peut plus affectée de « nullité », si ce terme convient à ce qui, pourtant, a forme, à ce qui, pourtant, s’essaie au difficile jeu de la profération. De la parole à partir de ce qui ressemble à l’abîme d’un néant tout proche. Si le titre spontanément affecté à cette œuvre, « la confusion des signes », s’est imposé à moi à la façon d’une certitude, c’est bien au motif que, décontenancé par l’obscur contenu de son lexique, plus rien ne me paraissait faire signe vers une narration possiblement signifiante. Arrimés que nous sommes, nous les Curieux, en une certaine façon, à cette lourde pierre de Sisyphe qui a pour nom « absurde », ne se montrent plus, en notre direction, que le vide et la sourde errance de l’innommé.

   Le plus optimiste des Spectateurs, le plus épicurien des Existants ne pourraient se confronter à cette abrupte ébauche, à cet aperçu plus que sommaire, qu’au prix d’un éprouvant retournement de Soi, d’une invalidation de ce qui, jusqu’à présent, faisait sens. Stupéfiant phénomène d’écho au terme duquel, Vous-qui-observez, êtes reconduit au stade avant-courrier de toute présence, brusque et imprescriptible retour en cette avant-scène du Monde qui est effective biffure de Qui-vous-êtes. Et voici que mon écriture, placée sous le sceau de la gémellité, de la coprésence avec ce qui ne se dit qu’en termes filandreux, inextricables, sibyllins, se trouve subitement affectée, par simple effet d’osmose, de cet étrange pathos lexical dont rien de bien précis, de bien convaincant, ne pourra peut-être ressortir. Confusion adossée à une autre confusion. Dire la complexité dans le simple, voici ce qui eût été le meilleur chemin. Mais tant de sentiers s’ouvrent devant Soi qu’il devient quasiment impossible d’en choisir un au détriment de l’autre !

    Tout part d’un fond de suie, d’un fond saturnien et ne tarde d’y retourner aussitôt qu’à lancer en direction de son assise de paradoxales adhérences, comme si le Personnage qui en provient n’était tissé que de cette douloureuse obligation de retourner au site même de sa nébuleuse provenance. Comme si le pinceau, placé sous le boisseau d’un passif insoldable, ne pouvait apurer la situation qu’à l’annuler promptement.

 

Rien ne rayonne.

Rien ne se déploie.

Rien ne donne de la voix.

 

   Tout est d’ores et déjà promis à sa perte. Le Modèle (à défaut d’autre nom adéquat), a bien de la peine à se détacher de ce qui fait fond. N’en est, en réalité, qu’une manière d’effervescence de faible durée, qu’un bourgeonnement à lui-même sa propre clôture. Vous savez, comme ces bulles de gaz qui tremblent au ras des marais et y meurent bientôt dans un râle indistinct. Visage, bras, jambes, vêture, tout se donne sous la teinte de chair fade résultant de la lueur jaune de ces lampes inactiniques tapissant les murs des laboratoires photographiques. Une façon de glauque aquarium où glissent des Quidams à consistance pré-humaine, ils semblent venir d’un autre Monde. D’eux, comme de cette Figurante, l’on pourrait dire la confondante « in-existence ». Å tout le moins une parution sur le mode d’une incomplétude frisant la possible et terrible disparition.

   Certes, si nous acculons notre pouvoir d’entendement à extraire de ce qui se montre quelque ligne indicatrice de sens, nous pourrons toujours citer, en une sorte de désordre :

 

l’amorce d’un visage,

l’ébauche de la tige des bras,

le vague plissé d’une robe,

le fuyant mirage de ceci même

qui se donne pour des jambes.

 

   Mais vous aurez saisi combien le problème demeure entier à la hauteur de cette indistinction lexicale, de cette approximation du dire : « Amorce », « ébauche », « vague », « mirage », toute cette douloureuse irisation des choses qui se perd à même sa propre confusion. L’aventure anatomique, que l’on souhaiterait clairement apparente, nous disant ici la beauté directement perceptible du visage, ici encore la netteté du tracé des bras, plus loin l’exactitude du croisement des jambes, toit ceci ne fait que s’annuler dans une donation qui, en réalité, n’est que rapt de ce qui s’était annoncé et se retire brusquement en une ténébreuse combe d’où rien n’émerge que du trouble et de l’indécision. Cependant, je ne doute guère que votre talent d’Observateur, d’Observatrice ne vous ait immédiatement conduits à reconnaître, dans le vif et précis dessin de la main gauche du Modèle, le signe patent plus que patent, la pure réalité, la belle effectivité qui trace la figure de l’humain en son exception.

   Certes mais la grille de cette main, du moins j’en bâtis la sombre hypothèse, nous incline bien davantage à considérer cette œuvre sous la bannière du non-sens, bien plutôt que mettant en exergue le tracé soucieux d’une raison affairée à montrer le réel en sa plus évidente vérité. N’oublions pas qu’il s’agit d’une « esquisse », ceci est souligné par la remarque de l’Artiste, mot dont nous retiendrons la valeur en tant que « ébauche, commencement d'un geste, d'une action », définition telle que donnée par le dictionnaire. Or, cette notion de « commencement d’une action » se donne de manière très visible au vif même des coups de pinceaux, lesquels semblent être de solides déterminations au gré desquelles l’œuvre future trouvera son assise et les motifs de sa compréhension aux yeux de tout un chacun. Å ce stade de la réalisation, nul ne pourrait supputer le dessein précis qui guide la main de l’Artiste, nul ne pourrait donner visage à la figure terminale faisant apparition post-esquisse.

   Néanmoins un signe doit nous alerter : celui qui, point ultime confusionnel, paraît fondre en une seule et unique présence, à la fois

    

Celle du Modèle figurant tel le fond

sur lequel vient se plaquer

une autre présence,

 à savoir le profil d’une autre tête

avec son épais massif de cheveux noirs.

 

   Un évident geste d’embrasser, de saisir à plein bras qui-n’est-nullement-Soi, une réunion, sinon une union de deux énigmes, l’une s’accroissant du motif de l’autre. Dire le geste d’amour serait excessif. Dire le geste d’immédiate possession serait plus conforme à la représentation. De la part de Celle-qui-fait-fond, il semble bien qu’il y ait uniquement désir de captation, souci de possession jusqu’en sa plus réelle effectivité. L’on pourrait même penser à un geste de dévoration, de manducation, manière d’emplissement du Soi au titre d’un assujettissement total de l’Autre à sa propre autorité. Et ce bras qui surgit du plus profond mystère, et cette main vigoureuse qui encage la forme adverse, ceci nous met mal à l’aise dans la mesure où l’Être phagocytant l’Être, il ne demeure, au bout du compte, qu’une sorte de vide abyssal où le moindre mot prononcé résonnerait à la façon d’un étrange présage : finitude contre finitude.

   Deux existences qui eussent pu se donner pour vraies s’annulent réciproquement, si bien que l’esquisse pourrait soudain rétrocéder jusqu’en ses premiers balbutiements, ces traits noirs chaotiques, puis, dans une logique d’effacement et d’exhaussement de « l’in-signifiant », seule une longue plaine blanche et livide nous dirait l’insigne fragilité de notre condition. Toute esquisse est à ce point paradoxale, qu’à tout moment, elle peut décider de poursuivre soit une logique d’élaboration du réel dans la direction d’une pure positivité, soit de brusquement procéder à un retour à des formes archaïques, primitives, originaires dont, sans nul doute, elle provient.

  

Tout enjeu de sa parution :

l’exister en son déploiement,

« l’in-exister » en son retrait

 

Toujours ce paradigme insolent des contraires.

Toujours cette vive dialectique dont,

nous les Hommes,

vous les Femmes,

constituons l’exact milieu.

 

Milieu du gué : gagner l’autre rive,

celle où brille la lumière,

ou bien faire demi-tour et se fondre

en cette rive primitive semée d’ombre

et hantée de pur néant.

 

Oui, c’est bien ceci « la confusion des signes » :

ouvrir un Monde

où bien

le laisser se refermer.

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25 janvier 2025 6 25 /01 /janvier /2025 09:00
Bonheur du simple

Photographie : JPV

 

***

 

   [DEFI - Faire rêver avec de petits moments subtils de bonheur tirés de la vie quotidienne. Que ce soit un instant de plaisir des sens, ou d'intensité des sentiments, notre vie est jalonnée de ces joyaux, ces instants précieux de bonheur, qu'il suffit juste de remarquer.]

 

*

 

   Le hameau est encore plié dans la douceur d’avant le jour. Nul bruit qui viendrait déranger. Nulle agitation qui troublerait et inclinerait à se distraire de soi. Il y a tant de bonheur discret à être assemblé dans cette douce venue de l’heure. Ici, les maisons sont groupées, bâtisses basses de schiste couvertes de lourdes lauzes. Tout dans le gris. Tout dans une manière d’indistinction que l’aube nimbe d’une lumière bleue. Septembre et déjà les premiers frissons et déjà les premières feuilles qui jaunissent. Quelques écus gisent au sol dans leur émouvante parure. Je me suis vêtu chaudement. Le vent parcourt le plateau, monte vers les sommets, s’élance vers le ciel pareil à un oiseau ivre. Rien ne bouge et les bergers sont encore allongés sur leurs couches, dans leurs abris que cernent de hautes clôtures. Parfois le bêlement d’un agneau, le grincement d’une porte, le choc d’une écuelle contre un mur.

   On grandit de ce silence. On avance sur le premier chemin avec la sûreté du pas qui sait, du pas qui fait naître, à chaque avancée, le plaisir immense de la découverte. Ici l’arche d’une haie qui découpe une sphère de clarté parme, là un buisson piqué de baies rouges, là, plus loin, une procession de cailloux blancs qui indiquent le chemin à suivre. Les pieds savent le destin immémorial des sentes et des layons. Les pieds se posent à l’endroit exact où ils sont appelés. Manière d’archaïque allégeance à une voie à suivre, à un mince événement à accomplir. Chaque pas est un livre dont on feuillette les pages, une beauté à chaque ligne, un poème lové dans chaque mot. Nul besoin, ici, des affèteries et des complexités de la ville qui ne font que cerner l’esprit et ruiner l’âme des erratiques Figures. Non, ici, tout va de soi et la garrigue est belle dans son immense dénuement. Du reste, elle n’est garrigue qu’à l’aune de ce modeste mérite, de ce parfum aérien diffusé par ses plantes, de la libre venue des lés sculptés par les sabots étroits des chèvres. Des sillons d’air qui la parcourent en tous sens.

   Maintenant le bourg est loin, tout en bas, sur son promontoire que tutoie le vide. Quelques mouvements s’y animent. Sans doute ceux des bergers qui préparent le troupeau à la transhumance. Aboiements des chiens, portes que l’on referme, serrures qui grincent. Mince symphonie d’une vie immédiate, spontanée, d’une vie qui avance sans se poser d’autre question que celle de son propre bourgeonnement, de sa naturelle effervescence. On est pareil à l’air qu’on respire, au filet d’eau qui serpente entre les pierres, aux troncs mal équarris qui servent de linteaux aux portes basses des masures. On ne diffère nullement du paysage, vaste, austère, immensément beau à la fois. On est environné de beauté. Les oiseaux, dans le haut azur, décrivent de grandes courbes puis plongent, soudain, à la façon de moellons qui se seraient détachés de la margelle du ciel. Le vent dessine, dans la dune de l’espace, d’invisibles arabesques, y creuse d’immobiles galeries traversées, sans doute, de l’étrange musique des sphères.

   Je suis sorti du couvert des haies. J’arrive sur un vaste plateau semé d’herbe courte. Quelques touffes de graminées y agitent leurs têtes grâcieuses, émouvantes à force de fragilité. Comment ne pas vivre au rythme de ces simples, comment ne pas évoquer, à leur sujet, la fable du ‘Chêne et du roseau’ ? Toujours leurs hampes se couchent sous les coups de boutoir du Marin ou de la Tramontane, toujours elles se redressent et font se lever la métaphore de l’endurance, du désir de vivre parmi les éclats de lumière, le fouet de la pluie, la rigueur du gel. Deux arbres plantés au revers d’une colline se détachent sur les lames d’air limpide, on dirait qu’une pierre d’opale leur sert de reposoir. Le soleil est levé, dans la discrétion. Il est comme une hésitation au bord des yeux, le poudroiement d’un phalène traversé de pliures de soie.  Il fait un simple filet rouge, une vibration tantôt Capucine, tantôt Nacarat, il est une ode vermeil dans la venue souple des choses. Il ne demande rien, n’attend rien que le déploiement de son être, cette sorte de prière, de communion qui va droit au cœur des hommes, leur dit le rare d’une vie qui n’a nul semblant, nul écho. Une singularité s’alimentant à sa propre flamme.

   Arriver tout au bout d’un sentier, connaître le rivage de sa destination, voici l’une des plus belles récompenses qui soit. Soudain, on s’allège du poids de l’existence, on fait son vol de montgolfière quelques coudées au-dessus de la terre des hommes. On s’étonne de tout. On se contente de l’un de ces petits riens qui font les grandes heures. On chante à mi-voix dans la grotte de son corps, on se glisse dans le clair-obscur de l’âme, des clignotements s’y allument, des feux de Saint-Elme y brillent de mille joies contenues, des photophores scintillent sous leur cloche de verre. On regarde partout où la vue peut se porter, dans un genre d’impatience bien légitime. Réprimande-t-on jamais ceux qui regardent, de toute la force unie de leur sens interne, l’admirable spectacle du monde ? Réprimande-t-on les enfants au motif de leur curiosité ? Tâter la pochette-surprise, y deviner le jouet dissimulé est déjà fécondation du plaisir, dépliement, ouverture pour ce qui, toujours, est plus grand que soi, cette joie qui déborde et touche aux confins de l’espace, aux arcatures mêmes du ciel.

   Fascination que d’aiguiser ses pupilles, d’affuter ses perceptions, de laisser place vacante à ces sensations qui font leur sublime flottement, leurs étonnants pas de deux, leur lente et méticuleuse chorégraphie. Ça glisse le long de l’étrave du front. Ça rutile au fond du lac moiré de l’iris. Ça dilate les cerneaux gris de la pensée. Ça fait ses lueurs de phosphore sur le linge immaculé de la conscience. Ça glace en douceur le parchemin de la peau. Ça murmure dans le golfe des hanches. Ça fait ses sourdes marées autour de la graine de l’ombilic. Ça attache des ailes aux nervures des pieds. Ça pullule tout autour de l’aura du corps. Ça relie l’en-soi et le hors-de-soi dans la plus constante harmonie qui soit. Ça métamorphose le réel en surréel. La matière devient idée. La contrainte, songe. L’aliénation, liberté au plus haut, là où plus rien ne fait sens que l’évidence d’une advenue à soi de ce qui marche, espère et croit à la seule fin de se connaître, de se multiplier, de se déployer dans la dimension immensément dilatée du Grand Tout. Oui, c’est une manière d’infini qui se présente à nous, avec ses galeries immenses, ses anonymes trompe-l’œil, la coursive de ses rêveries, une toison d’écume qui file loin, bien au-delà du pouvoir des yeux, dans un univers qui, en abyme, en reflète un autre, puis un autre, ainsi, sans cesse depuis toujours et pour toujours. Etalon d’une éternité qui se ressource à même son inconcevable profondeur. Une source jaillit du sol, telle une eau fossile qui n’aurait même plus la mémoire de son origine, surgirait en plein ciel avec l’ivresse de sa démesure.

   Et les yeux, perdus dans cette nacre légère, que voient-ils, que discernent-ils qu’ils ne connaissaient pas et qui va les sublimer pour le reste des jours à venir ?  Sur la colline teintée de beige, loin où vivent les lièvres, les chevreuils agiles, un long sillage blanc qui ondule sous les traits obliques du soleil. C’est le fleuve de la transhumance qui, bientôt, se dispersera en un large delta, les sentes sont plurielles qui tapissent le plateau à la façon d’une toile d’araignée. Parfois, dans l’intervalle entre deux émotions, le tintement cuivré des sonnailles, il résonne jusque dans la rivière pourpre du sang en longues stases qui sont la rhétorique des vaisseaux, cette rivière rouge qui palpite et compte nos pulsations, les hautes et les basses, les heureuses et les tristes. Au fond d’une vallée brille le miroir d’un lac entouré des hautes griffes des buissons. Sur les terres semées de vent, des barres de rochers plus sombres rythment l’immobilité d’un temps qui paraît sans attaches. D’un temps qui ne serait durée que dans une manière de jeu avec lui-même, sans souci aucun des hommes livrés aux rudes travaux et aux jours d’ordinaire destinée.

   Bientôt, la fraîcheur se répandant, la lumière baissant, il ne restera plus qu’à se mettre en quête de cette terre des Bergers, de rejoindre ce troupeau des hommes, de faire présence dans le cercle agrandi des consciences, parmi les mains ouvertes et accueillantes. Sous un toit de lourdes lauzes exténuées de la chaleur diurne, l’on boira le verre de vin de l’amitié en présence de Ceux d’en bas, ces Modestes qui se confondent avec la laine de leurs bêtes, avec le souffle du vent, avec la brume d’automne lorsque, le soir venu, elle n’est plus qu’un crépitement assidu faisant son givre parmi le concert des vieilles pierres. Oui, la journée aura été bonne avec le chemin exact de la solitude, la croisée multiples des layons, la dalle largement ouverte de l’horizon, les bruits montés des combes et des gorges profondes semées d’ombre, des hauts piliers de lumière soutenant la coupole du ciel, la longue perspective débouchant sur la plaque étincelante de la mer, surgie comme dans l’échancrure d’un rêve. Oui, la journée aura été féconde, apportant avec elle l’immense, le sans-mesure, ce qui, ayant tous les prix n’en a aucun. Aucun ! Nulle mesure pour la pure beauté. Elle est elle jusqu’au bout illisible du temps. Puisse ce dernier être circulaire et revenir jusqu’à nous agrandi des signes magiques rencontrés ! Toujours nous sommes en attente et nos mains sont ouvertes qui attendent l’offrande !

 

  

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24 janvier 2025 5 24 /01 /janvier /2025 17:51

 

Du chemin vers le Poème

ou

la ressource selon Soi.

 

dcvlp.JPG 

A la découverte de nouveaux mondes.

Gravure datant de 1888.

Source : Wikipédia.

 

 

  Petite incise pour autant non superfétatoire concernant l'ensemble de mes articles.  Les poèmes ou textes que je décide de commenter, je ne les choisis pour nulle autre raison que LITTÉRAIRE, cherchant à en décrypter la beauté et le sens. Ma visée est toujours celle du LANGAGE, cette essence par laquelle l'homme fait figure dans le monde. Jamais d'arrière-pensée, "religieuse" par exemple. Ma "métaphysique" fait toujours signe vers l'homme et vers cet invisible que constitue toujours ce qui nous porte au-delà de nous-mêmes, le SUBLIME auquel, cependant, je ne saurais donner la valeur d'un quelconque Absolu. Jamais d'inclination au fait religieux, puisque m'en absentant par nature. Toujours la recherche d'une signification langagière et nulle autre perspective qui ferait signe vers un hypothétique arrière-monde.

  C'est du-dedans du langage, ce "mystère" - car comment pourrions-nous le nommer autrement ? -, que tout rayonne vers l'exister. S'il y a "être", c'est bien grâce à la langue qui s'affirme comme liberté et donc comme transcendance. Citant "l'être", je ne fais référence qu'à sa forme verbale : ce qu'être veut dire et non à sa forme substantivée, "L'Être" Majuscule qui indiquerait la présence d'une Divinité. Nous avons assez à chercher du côté du Dasein (cette inépuisable "condition humaine") et à sa profondeur en abîme sans nous égarer dans des actes de "foi" qui, pour être infiniment respectables, peuvent trouver d'autres moyens d'expression que la langue pour s'accomplir, dans le recueillement et la prière, par exemple. Si, parfois, je fais allusion au "Sacré", c'est pour dire en termes simples cette élévation de l'intellect, des affects, des percepts lorsque la "grâce" d'une belle métaphore s'empare de nous.

  C'est toujours de l'exister dont il s'agit sans que l'empreinte d'une croyance se projette en une quelconque manière dans  l'image accueillante,  fondatrice, révélatrice d'un cosmos-pour-nous. C'est cet entrelacement de l'immanent et du transcendant (comprenons : la transgression de l'étant en direction de l'être) qui toujours se déploie dans l'œuvre d'art. Et c'est bien cet ART qui m'intéresse en premier lieu, comme le site à partir duquel se saisir du sens de ce qui paraît et nous transporte dans le déploiement, le ravissement. Nous sommes ravis au monde, aussi bien qu'à nous-mêmes. Paradoxalement, nous sommes dépossédés en même temps que nous atteignons un état de plénitude. Bien évidemment, il ne saurait s'agir ici de "béatitude", ceci n'appartenant qu'au Saint ou bien au Mystique. Cependant les frontières sont floues qui marquent la limite entre le ressenti simplement païen et le début d'une spiritualité.

  Le beau paysage est un exemple parfait de cet enlèvement de soi hors des contingences communes. Le Croyant l'attribuera à l'infinie prodigalité de Dieul'Incroyant à la réserve sans fin de la Nature dans un élan panthéiste. Et c'est bien cela qui est passionnant : cette irrésolution du monde à apparaître selon telle ou telle vérité. "Vérité en-deçà des Pyrénées, erreur au-delà", disait le génial Pascal dont, pourtant, on ne saurait remettre en question l'inclination à une foi véritable, exigeante. Notre liberté, celle de l'Autre, notre athéisme, la religiosité de celui qui l'a choisie, tout ceci doit vivre en bonne harmonie et sans doute dans les inclinations humaines à la tolérance (dont Voltaire écrivait la Lettre). La tolérance, l'une des vertus les plus rares qui soit.

  Le Poème, convenablement interprété, est ce chant par lequel "le monde se fait monde", c'est-à-dire entre en résonance avec ce que nous sommes en tant qu'hommes, ceci en dépit des différences et peut-être même grâce à ces différences qui sont le socle des fondements de l'humain. Le Poème est un "passage", une forme de subtile relation entre ce que nous sommes et ce que nous aspirons à être, à savoir une essentialité, une œuvre aboutie. Quant au fait de savoir si nous sommes créés ou bien incréés, libres ou sous la présence d'un Destin, ceci est bien évidemment insoluble. Ceci constitue d'ailleurs le naturel étonnement philosophique, lequel nous fait nous poser la question fondamentale de Leibniz : "Pourquoi y a-t-il de l'étant plutôt que rien ? " Question aporétique par excellence. Question nous renvoyant à notre propre finitude. D'elle, comme de notre naissance, nous sommes seulement assurés. Comme deux points fixes, indépassables au centre duquel nous tâchons de trouver notre quadrature existentielle.

   Mais avant de postuler quelque Idée Intelligible - clin d'œil au magnifique concept platonicien -,  ou bien de tracer les contours d'un lieu supra-céleste, nous existons d'abord à nous en remettre à quelques certitudes qui, toujours, nous font nous dresser en tant que concrétions humaines et qui reçoivent leur "prétention à être" depuis toute éternité. Nous sommes des êtres éminemment "incarnés", mais notre effigie ne tient debout qu'à recevoir "l'onction"  d'une trilogie hautement signifiante : celle d'une esthétique faisant appel à une éthique, laquelle n'est que la mise en œuvre de la Vérité. De cela nous sommes sûrs depuis les débuts pensants de l'humanité, jusqu'à épuisement du sens. "Nous autres, civilisations, savons maintenant que nous sommes mortelles", affirmait le Poète Paul Valéry. Laissons le dernier mot au Poète qui, avec le Penseur "vivent proches sur des monts éloignés" pour emprunter la belle métaphore heideggérienne. La cause de ces deux éminentes Figures étant de faire surgir ce que l'être a à nous dire du monde, lequel est toujours le nôtre, que toujours nous cherchons. C'est pourquoi nous sommes en chemin, de telle ou telle manière ! 

 

  

 

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