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28 octobre 2020 3 28 /10 /octobre /2020 15:24

(Variations sur l’UTOPIE)

 

   Je marche dans la ville et me questionne sur la raison de ce monde étrange. Je me demande si je ne vois tout ceci depuis la chambre embrumée de l’imaginaire ou bien depuis celle, aquatique, océanique, du rêve. Nul doute, Lecteur, Lectrice, que vous soyez intrigués, vous pensant les témoins d’une hallucination venue tout droit de la tête alambiquée du Narrateur. Combien vous avez raison, mais demeurez un instant encore. Toujours les découvertes sourient aux téméraires, aux audacieux, aux chercheurs de trésors.

   Il y a eu un brusque remous de vent, un caprice de l’Harmattan qui a soulevé le voile, m’a poussé gentiment en direction de la PORTE DES LETTRES. Mais comment donc ce messager d’Eole peut-il connaître mes goûts ou plutôt ma passion pour les choses de l’écriture ? Comment ? Il y a des mystères que je ne saurais éclaircir depuis l’instant même où je me situe dans la découverte de cet étrange monde.

   Des couloirs partent, en de multiples rayons, des galeries éclairées par des torches fichées dans les murs de glaise. J’emprunte l’un de ces boyaux, au hasard. De chaque côté, dans des renfoncements où ne parvient qu’un hésitant clair-obscur, des milliers de livres sont entassés. Reliures de cuir, maroquins fauves nervurés, reliures de toile et certains ouvrages ont des couvertures de métal gravées de signes discrets. Je gravis les degrés d’un escalier taillé à même l’argile. Tout au bout du tunnel, une clarté à la belle teinte automnale. Cette lumière m’appelle pour me dire la mesure de la joie. Il ne saurait y avoir d’autre issue que celle-ci, heureuse, souriante, romantique pour tout dire.

   Parvenu sur le bord de l’orifice, je dois mettre mes mains en visière afin de n’être aveuglé. Devant moi se dévoile un charmant paysage, dont je pense qu’il évoque la région savoyarde. Au loin, un doux moutonnement de collines que cerne un horizon bleu pastel. Sur la gauche, à flanc de côteau, une maison blanche avec des volets verts, un toit de tuiles rouges, un enclos tout autour, mais à claire-voie, et des prés à l’herbe grasse, des vergers, de grands arbres qui se balancent dans un vent léger.

   Devant la maison, je vois quelqu’un qui semble me faire signe, me demande de le rejoindre. Je descends en sa direction par un agréable sentier qui serpente au milieu des herbes et des touffes de fleurs. Un homme est devant moi, esquissant un demi-sourire. Il est vêtu d’un justaucorps, de culottes courtes ajustées au-dessus des genoux, d’un gilet à passementeries que recouvre une veste ample et longue, de facture modeste, pastorale, pourrais-je dire. Au-dessus d’un jabot blanc, une tête qui paraît à la fois affable et réservée, des rides parcourent le front. Des yeux un brin inquiets, une perruque cendrée. Je me dispose à le questionner sur son identité lorsque, soudain, tout s’éclaire en moi.  Comment ne l’avais-je reconnu plus tôt ?

  

 

 

 

 

 

 

 

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28 octobre 2020 3 28 /10 /octobre /2020 15:22

(Variations sur l’UTOPIE)

 

  Je marche dans la ville. Je m’étonne de tout. Cette ville est si peu ordinaire, on la dirait sortie d’un conte des Mille et Une Nuits. Mais que je vous dise ma découverte. J’ai marché longtemps, franchissant les croupes blondes des dunes. Parfois je me suis arrêté dans la fraîcheur verte d’une oasis pour m’y désaltérer d’une eau fossile, vieille comme le monde, mais si douce aux lèvres, mais si réconfortante dans le jour qui brûle. J’ai vu des hommes grimpés en haut des arbres qui récoltaient de longues grappes de dattes couleur de miel. J’ai croisé des nomades qui marchaient à côté de leurs chameaux lourdement harnachés. J’ai regardé leur fuite, loin au-delà des yeux, à l’horizon où brille la lumière des mirages. J’ai vu d’antiques roches sur lesquelles nos ancêtres de la préhistoire avaient posé des girafes, des éléphants, des antilopes, des figures humaines finement tracées, dessinées dans une argile rouge. Je suis enfin arrivé sur cette colline de terre fauve d’où je pouvais découvrir ‘La Mystérieuse’, c’est ainsi que la nomment les populations indigènes, non sans avoir, dans la voix, quelque tremblement. D’émotion ? De joie ? De longs murs de terre de teinte solaire entourent la cité. Des créneaux en ornent la partie supérieure. Des trous, parfois des meurtrières sont ménagés dans les parois, si bien que l’on peut apercevoir, ici et là, quelques motifs peints, le tremblement d’une ramure d’arbre, le vol d’oiseaux blancs qui traversent l’air dans la pure grâce de leur être de silence.

   Je viens de franchir la haute porte qui permet d’entrer dans la ville. Elle est encadrée de lourdes colonnes de porphyre sur lesquelles sont gravés des hiéroglyphes. Des personnages vêtus de blanc sillonnent les rues en silence. Comme s’ils voulaient cacher un secret, le tenir à l’abri. Peut-être sont-ils dépositaires d’une mission occulte ? Peut-être ont-ils le goût de la mystification. Je marche dans la ville parmi cette foule de fantômes. Nul ne m’adresse la parole. Peut-être ces quidams ont-ils fait vœu de silence, identiquement à un ordre religieux contemplatif ? Ils glissent le long des rues. Ils disparaissent derrière de lourdes portes peintes en bleu. J’ai parfois l’impression que des yeux me guettent depuis les treillis des moucharabiehs tachés d’ombre. Le scintillement, un rapide instant, d’un iris doré, le point noir d’une pupille. Une rue fermée sur elle-même, de forme ovale, fait le tour intérieur de la Cité. De larges balcons de bois s’ouvrent sur la rue. Des peaux de cuir y sèchent. Des parchemins parcourus de signes flottent, pareils à des drapeaux de prière. Des amphores aux formes pures, des jarres vernissées brillent au soleil. Des linges sont étendus dont je suppute qu’ils sont les vêtements des autochtones. Ils sont d’un blanc étincelant, longs, pourvus de capuches en leur extrémité. Sous les balcons, des niches sont creusées qui abritent des ouvertures occultées par de lourdes tentures. Sur de minces écriteaux, sans doute gravés au calame, des mentions qui ne laissent de m’interroger. J’en déchiffre, petit à petit, les inscriptions :

 

PORTE de l’Alchimie

PoRTe DE LA MAGIE

PORTE DE LA COSMOLOGIE

PORTE DES DERVICHES

PORTE DES MANUSCRITS

Porte de la renaissance

PORTE DE L’ARCHEOLOGIE

PORTE DES LETTRES

Porte de l’antiquité

PORTE DES POETES

Porte des arts

PORTE DES ENLUMINURES

PORTE DES LIVRES

PORTE DES INCUNABLES

 

  

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27 octobre 2020 2 27 /10 /octobre /2020 08:38
Cela se dit depuis le sombre

                                                                          Sculptures

 

                                                                     François Dupuis

 

***

 

 

Cela se dit depuis le sombre

Cela se dit en ombres et lumière

Cela se donne en clair-obscur

Cet éclair de la conscience

Où tout surgit de la Nuit

Où tout s’octroie

Dans la pure joie

D’être au monde

Cela appelle

Et se retire

D’un unique

Mouvement

De l’être

 

*

C’EST

Soudain

Et il n’y a plus rien

A ajouter

A retirer

C’est dans la Présence

Là devant la sphère lisse des yeux

Cela questionne

Et se dissimule

Au creux du secret

Cela fuit en-deçà

De qui nous sommes

Au hasard des rencontres

A la confluence des chemins

 

*

Egarés on l’est un peu

Car on ne sait à QUI on a affaire

La raison de cette Terre levée

En sa plus réelle hauteur

Ce Visage d’ébène

Nuitamment arrivé

Cette Forme de plâtre

Au rictus salutaire

Aux yeux emplis de vide

Au corps torturé

 

*

Faut-il que nous soyons absents

À nous-mêmes

Pour n’y point reconnaître

Notre propre icône

Dans le Temps qui vient

Creuse nos orbites

Évide notre crâne

Ce Temps fossoyeur

Qui nous prive de notre être

Lui destinant pourtant

Cet immédiat avenir

Par lequel il se dit au monde

 

*

Et cette Déesse de bronze

Aux athlétiques rumeurs

Cette Illuminée depuis

Son intérieur

- Mais quelle source votive

Se dissimule donc en elle

Quelle majestueuse rosée

Dont elle fait offrande

A notre corps désirant -

Cette Suppliciée

Que la clarté visite

Que la nuit enrobe

De son mortel silence

Que le jour porte

À son mystérieux projet

Bouquet de cheveux

Que touche la grâce du jour

 

*

Ici tout contre les reflets

Assourdis du tain

Se détachent de divines 

Et miroitantes postures

Plus accoutumées à la discrétion

D’une chambre lunaire

Qu’aux tumultes solaires

 

*

Elles ces idoles matérielles

Qu’ont-elles à nous dire

Qui étancherait notre soif

De connaissance

Rassasierait la pliure mortelle

De notre plaie à l’âme

Nous en sentons la nécessité

Mais ne trouvons nul mot

Pour en célébrer ici

L’infinie constance

 

*

Soudain la lumière s’éteint

La ténèbre envahit tout

De son voile gris

N’émerge que  l’onde

De l’imaginaire

Sa confondante errance

Sa manie spoliatrice

Du Réel

 

*

On avance à tâtons

On suppute ici la passée de l’être

Là le glissement d’un spectre

Ou le brouillard d’un songe

Que sont devenues

Ces petites figurines

Ces modestes apparitions

Parlent-elles hors de nous

Dansent-elles une gigue dionysiaque

Prient-elles un dieu absent

Honorent-elles Apollon

Sa lyre en corne de tortue

Qui vient « dissiper les noirs chagrins »

Ou bien confient-elles leur destin

A Hypnos celui qui endort

Tous les dieux

Zeus et Océan confondus

Se change en oiseau

Sème au firmament des Hommes

Les étoiles du rêve

Les délices du rien

Où tout vogue dans

Une bienheureuse inconscience

Cette antichambre de la Mort

Qui nous tient éveillés au seuil

De notre propre Visage

Ne serions-nous simple épiphanie

Du Néant

En attente d’être

Qui donc pourrait le dire

Hormis les muets

Qui donc

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26 octobre 2020 1 26 /10 /octobre /2020 09:37
Le corps et son double.

"Family portrait".

 

Avec l'esquisse de Douni Hou

« pour conjurer la censure... »

 

 

   Nous visons l’image et, aussitôt, nous sommes saisis d’étonnement. Que veut donc signifier cette manière de dédoublement, de strabisme comme si le réel, soudain affecté de ce  trouble singulier, de ce vertige, cherchait à nous échapper, à se dissimuler ? Et cette image, comment faut-il la lire ? Y voir d’abord le Sujet qui habite le fond, puis, par un effort mental, en extraire ce double qui l’affecte et déporte notre perception au-devant de Celle qui y est en initialement en question ?  Mais qui semble se retirer, s’occulter derrière le voile d’une ligne qui en perturbe le sens, sinon parvient même à le biffer. De cette vision « stéréoscopique » résulte notre désarroi. En réalité nous n’envisageons adéquatement ni la figure première, la création originelle, ni l’élément perturbateur qui vient en compliquer le lexique. Manière de paralexie iconique qui superpose les registres de l’image à seulement les brouiller, à nous poser face à une énigme. Alors nous ne savons plus qui regarder et notre situation devient en tout point comparable à celle de l’Egaré dans un labyrinthe de verre dans lequel il ne voit que sa propre image réverbérée et nullement l’identité qui le fait être ce qu’il est. A simplement dévisager, c'est-à-dire tâcher de connaître l’être de la chose, il y a participation inévitable. Il y a fusion de notre être au sein de cette étrange bipolarité. Devant moi le réel se dédouble, se pare d’une « inquiétante étrangeté » et voici qu’elle me scinde en deux parties, genre de schize indépassable dont il pourrait résulter la simple et pure folie. Suis-je bien moi-même ? Suis-je entièrement inclus dans la nasse de ma peau ou bien suis-je enclin à la déborder, à m’écouler dans le monde sans limite dont je deviendrais une des simples fluences, une des myriades de lignes qui en constituent l’inextricable complexité ? Si tel était le cas, voici que je serais plongé irrémédiablement dans un illisible chaos. Nécessairement, ma propre existence appelle l’ordre, afin que, m’étoilant en cosmos, j’échappe à ce  néant qui m’attire comme le prédateur fascine sa proie. De donner sens à cette représentation résulte mon statut, ma condition ontologique. Regarder la folie, être témoin d’une aberration, prendre acte d’une bizarrerie est toujours s’y confier et en ressentir le fourmillement, la trémulation, comme si le simple fait de voir, devenu rédhibitoire, nous conduisait à une inévitable perte. Ainsi se décline le sentiment de l’altérité qui se constitue en miroir de notre propre présence au monde. Le fou entraîne le fou et le normal n’entraîne rien puisque, aussi bien, aucune définition de la normalité ne viendrait combler l’hiatus existant entre les mots et ce qu’ils sont censé signifier. Il n’y a pas de normal. Il n’y a que de l’approchant, de l’hypothétique, de l’effleurement.

   Mais l’a priori de l’Artiste est-il métaphysique tel que nous l’avons suggéré jusqu’ici ou bien est-il seulement esthétique ? Et, du reste, existe-t-il une ligne de séparation si nette qu’elle placerait d’un côté ce qui est visible, d’un autre côté ce qui ne l’est pas et ne résulterait que de spéculations intellectuelles ? Si la célèbre énonciation de Paul Klee est juste - et nous pensons qu’elle l’est -, « L'art ne reproduit pas le visible, il rend visible », c’est donc qu’il faut supposer, derrière toute œuvre, à côté d’elle, devant elle, dans la profondeur de la vision qu’elle nous propose, tout un champ d’invisibilité qui ne nous est pas immédiatement accessible. Médiatement, seulement. C’est à nous d’être en chemin en direction de cet indicible qui ne se livre qu’aux esprits des « belles personnes » pour user d’un lexique à connotation platonicienne. Car, à considérer le Jeune Modèle qui nous interroge, comment pourrions-nous en réaliser le complet inventaire à l’aune d’un rapide regard ? Si complexe la personne humaine. Si profonde la signification de l’œuvre d’art. Sans prétendre à l’herméneutique, cette science des textes sacrés, toute approche d’une représentation artistique devient objet d’investigation. De l’autre qui nous fait face. De nous qui lui faisons face. Alors il faut tâcher de comprendre au risque de mésinterpréter, se surinterpréter, de différer même de ce que l’Artiste souhaite donner à voir. Ici, c’est de lignes dont il s’agit, ces rapides traits de plume qui dialoguent avec la proposition initiale au point d’en diluer l’intention. Qu’en est-il de ce dédoublement ? S’agit-il d’une aura dont le corps diffuse la subtile auréole à l’entour du corps ? D’un corps éthérique situé hors de l’espace-temps humain, seulement ouvert aux perceptions extra-sensorielles ? D’un corps spirituel tel qu’envisagé dans les Védas, constitué d’éternité, de connaissance et de félicité absolues ? D’une pure vibration fondamentale telle que celle émise par un Être suprême qui ne voudrait dire son nom ? Nous voyons combien la question est plurielle, ourlée d’incertitude. Il nous faut donc nous confier à notre propre subjectivité et y trouver matière à contentement, à défaut d’y découvrir l’espace d’une vérité.

   Il nous faut la rencontre, le partage, la juste médiation. Et comment mieux atteindre ces rivages esthético-émotionnels qu’à l’empreinte même d’un dépassement de soi, d’un déport qui assurera la coïncidence des réalités mises en jeu ? Il faut au Modèle se déporter de sa propre effigie. Il faut au Voyeur différer de lui, s’écarter de sa propre silhouette, se confier à cette manière d’aura que projette son être sur la rencontre, l’affinité, le lieu rassemblant par lequel il accède à soi à la grâce de ce qui le ravit et l’emporte dans cet espace innommable qui est le foyer de tous les ressourcements. Car l’homme a besoin de l’œuvre, tout comme l’œuvre a besoin de l’homme. C’est seulement à l’issue de ce double motif du déplacement du Regardé et du Regardant que quelque chose comme une signification pourra apparaître. Pour le Modèle, il faut aller au-devant de soi, abandonner le massif de son corps et se confier à cette ligne flottante qui, rejoignant l’en-dehors fait signe vers une altérité et assure la nécessaire liaison dont la finalité sera d’assurer un espace dialogique commun. Pour le Voyeur, le chemin est identique qui consistera à s’extraire de soi afin que, de cette sortie, puisse résulter la rencontre avec le Modèle. Deux « lignes flexueuses » s’animant au jour de l’œuvre dans un genre de sémantique heureuse, de coalescence prolixe, au sein d’un foyer saturé de plénitude.

   Mais ici, afin de rendre la thèse de l’union plus apparente, il convient de citer Henri Bergson dans « La pensée et le mouvant », évoquant quelques remarques du philosophe Ravaisson à propos du « Traité de peinture » de Léonard de Vinci. Une page y est mentionnée : « C'est celle où il est dit que l'être vivant se caractérise par la ligne onduleuse ou serpentine, que chaque être a sa manière propre de serpenter, et que l'objet de l'art est de rendre ce serpentement individuel. »

   C’est à une confluence des serpentements que Bergson nous invite, serpentements qui, rapportés à l’image qui nous occupe, deviennent d’une façon évidente la résultante d’un triple parcours flexueux, du Modèle, du Voyeur, de l’Art dont la sublime fonction synthétise l’ensemble des regards et émotions qui, faute de sa médiation, demeureraient enclos dans la geôle étroite de leurs corps. Peut-être n’y a-t-il rien d’autre à comprendre que cette étrange vibration de l’être qui fait constamment ses efflorescences autour des choses ? Espaces symboliques, imaginaires, parfois fantasmatiques grâce auxquels nous nous révélons au monde tout comme ce dernier se confie à nous afin que nous en approchions l’éternel mystère. Peut-être, en réalité, afin d’entrer correctement dans l’œuvre, l’ordre nous était-il intimé de « conjurer la censure » qu’inconsciemment nous imposions à notre être en le cloîtrant dans de trop étroites limites ? Le visage de l’art ne peut être que liberté. Ceci nous le vivons souvent à défaut de le connaître ou de l’exprimer. Bien des phénomènes demeurent invisibles que les œuvres portent au-devant de nos regards éblouis. Savoir regarder est sans doute l’une des vertus dont les Existants doivent se parer afin de sortir de l’ombre. Regarder est une ivresse !

  

 

 

 

  

 

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26 octobre 2020 1 26 /10 /octobre /2020 09:32
Esthétique de l’absence.

                                                      Edward Hopper.

                                                      Chambre d’hôtel.

                                                          Source : Wikipédia.

 

 

 

 

   Absence au monde.

 

   Elle, l’Absente, comment l’aborder autrement qu’en la retirant du monde, ce monde qui semble si lointain, abstrait, dénué de sens ? Car comment attribuer sens à la communauté des choses sensibles si elle ne se donne nullement à voir, ne se prête aucunement à être entendue, se retire de toute possibilité d’être saisie ? Ici se laisse percevoir une telle solitude qu’elle reconduit à des lieues tout ce qui n’est pas elle, tout ce qui, en une certaine manière, ne se conforme pas à son essence qui est celle d’un absolu. L’exil est si prégnant, si densément figuré qu’il pourrait se décliner sous les espèces d’une matière molle, inconsistante, sur laquelle jamais on n’a de prise : glu, mélasse, poix, enfin toute substance dont l’équivalent psychologique, l’état d’âme tutoient les escarpements aporétiques par lesquels on devient soi-même pure illusion existentielle. En être le fugitif Voyeur (nous ne regardons jamais longuement la perte d’un être), nous reconduit déjà à une inclination mélancolique dont nous aurons du mal à nous exonérer et qui fera son trajet à bas bruit dans la complexité de nos pas hasardeux alors même que nous croirons en avoir oublié le lancinant motif.

 

   Quelques clignotements.

 

   Certes, du monde extérieur nous recevons bien encore quelques informations, nous recueillons quelques clignotements qui sont de pures présences virtuelles, des effleurements métaphoriques. D’abord la lumière, blanche, crue, genre de flux irrépressible dont on pourrait penser qu’elle n’est douée que de maléfiques intentions, éblouir, contraindre à demeure, faire plonger dans une cruelle cécité. D’autres signaux sont apparents, lesquels sont si abstraits qu’ils se manifestent dans le genre de choses dénuées d’un langage clair, privées d’une sémantique qui en donnerait une clé compréhensive humainement envisagée. Ainsi le bleu impénétrable du mur est pareil à un ciel aveugle où même les oiseaux se perdraient dans l’absence de repères. Ainsi le vert cru du fauteuil qui ne fait signe qu’en direction de lui-même, non d’une végétation accueillante, d’une frondaison abritante, d’une prairie qu’un troupeau pourrait habiter de sa bucolique présence. Ainsi le jaune soutenu, hautement solaire, lequel n’est nullement la teinte ordinaire du ciel, mais plutôt d’un éther foudroyé par la violence de Tournesols van-goghiens en quête d’une impossible profération. Ainsi cette couleur rougeâtre et brune des meubles qui ne seraient identiques qu’à des terres hallucinées ou saisies de démence.

 

   De sinistres feulements.

 

   Ici, la palette est si ardente, sans concession à quelque esthétique que ce soit, sans partage d’une possible joie, sans ouverture onirique qu’elle nous apparaît comme une simple éviction de tout ce qui serait extérieur à sa cruelle présence. Nul repos mais une polémique verticale des tons, nulle halte qui favoriserait la méditation mais des valeurs qui bousculent et harcèlent, nul silence mais de sinistres feulements qui disent le danger et consignent à demeure. On est là, clouée dans la clarté du jour, hébétée de toute cette puissance que l’on redoute et fuit, de toute cette clameur dont on ne peut qu’être la victime expiatoire comme si, de toute éternité, l’on devait demeurer dans son enceinte de peau et racheter un crime dont on aurait oublié jusqu’à la moindre trace. Condamnée à cette retraite forcée, à ce cloître en soi avec la certitude de n’en pouvoir jamais échapper.

 

   Absente aux choses.

 

   Absente aux objets pour la simple raison que lesdits objets sont absents à leur propre présence, différés qu’ils apparaissent de leur habituel usage, décalés de leur quotidienneté. Toujours les choses se donnent à nous dans une manière de pure évidence, raison pour laquelle nous ne nous interrogeons guère à leur sujet. En effet, questionnerions-nous la chaise de paille ou bien la crédence qui habitent notre séjour dans une discrète familiarité ? Certes non puisqu’ils partagent notre vie avec l’air naturel qui sied à l’ordinaire, au purement donné matériel qui s’efface à même son existence.

   Le lit, ce confident du sommeil, ce médiateur des rêves, voici qu’il devient ce siège horizontal sur lequel la Lectrice s’est posée afin de meubler le temps, peut-être tromper une attente. Le fauteuil de velours vert ne se dispose nullement à accueillir un visiteur - sa fonction habituelle -, mais sert de reposoir à un effet vestimentaire ou à un linge de couleur. Les deux autres meubles dont on peut supputer que l’un est un piano, l’autre une commode, ne nous disent leur être qu’avec la parcimonie des objets partiellement dissimulés à la vue. Les bagages sont fermés et ne se laissent interpréter nullement comme vecteurs de voyage car ils demeurent scellés sur un secret qui demeure illisible. Le bustier de couleur orangée se donne dans l’étrangeté, l’équivoque et l’on ne peut éviter de se questionner sur cette fantaisie vestimentaire qui vêt le haut du corps alors que le bas demeure visible, étonnante dialectique d’une réserve qui jouerait avec une touche d’impudeur, d’auto-exhibition de soi dans le mystère de cette chambre anonyme. Le livre, ce luxueux présent qui ouvre quantité d’horizons, le voici dépourvu des caractères imprimés qui en constituent la singularité, se trouvant ramené à l’apparence d’une chose contingente parmi tant d’autres.

   Afin de ne pas s’égarer dans une densité matérielle qui les annule, les objets ont toujours besoin d’être investis d’une qualité que seul le regard humain peut leur conférer. Ainsi telle méridienne qui invite au repos. Ainsi telle bibliothèque dans le clair-obscur de laquelle luisent les maroquins parcourus des milliers de signes de la beauté. Dévoyés de leur usage propre ils finissent par abandonner leur fonction insigne, ils chutent dans une absence qui les prive de toute signification particulière, ils deviennent de simples distractions de l’espace, genres de cariatides usées qui se fondent dans les pierres de l’entablement qu’elles sont censées soutenir.

 

   Absence à soi.

 

   Tout Sujet est d’abord affirmation de soi. Tout y concourt dès l’instant où les signes du corps, les délibérations de l’esprit portent haut la destinée de la figure humaine. Or, ici, l’Esseulée semble disparaître dans l’image qui devrait la révéler aux yeux du monde. L’attitude générale est celle d’un dénuement, d’un accablement, d’une lassitude qui courbent l’anatomie vers l’avant dans ce qui se laisse voir à la façon d’une résignation. Le visage, qu’éteint la coiffe cuivrée, se dissimule dans une ombre à la si faible lisibilité que rien ne s’y imprime de l’épiphanie humaine. Ni le lustre du front, ni l’éclair des yeux, pas plus que l’arc des lèvres dont nous attendons toujours qu’il dévoile, au travers d’une riche volupté, la magnificence du langage. Tout est atone qui signe la biffure de l’empreinte anthropologique. Et ce corps voûté qui se livre tel la défaite consécutive à quelque combat, telle la pliure de l’âme en sa cruelle incarnation. Les bras incurvés accentuent cette impression d’abandon. Seul l’éclair des cuisses et des avant-bras rehausse cet aspect de lourde passivité, alors que les jambes se perdent dans l’ombre portée du lit.

 

   Absents à nous-mêmes.

 

   Alors, Voyeurs désemparés, l’on ne peut que se perdre en hasardeuses conjectures. Qui vont de l’immobilité du Sujet tétanisé par quelque angoisse dévastatrice à la poursuite d’une complainte intérieure teintée d’un mortel ennui en passant par toute la gamme des tons des sentiments humains, depuis la glace de la totale indifférence jusqu’aux feux mal éteints d’une passion exclusive. Regardant ce dérangeant spectacle avec la nécessaire stupeur qui lui est associée, il s’en faudrait de peu que nous ne devenions absents à nous-mêmes en raison d’un simple phénomène de sympathie ou de participation. C’est toujours ainsi, la tristesse des autres nous désespère et nous met en position d’être désorientés. Cependant nous n’avons de cesse de nous accrocher au moindre écueil qui flotte à la surface en tant qu’objet salvateur. Pour cette raison nous nous appliquons à regarder l’image selon d’autres perspectives, tâchant d’y découvrir de nouvelles raisons d’espérer, une lumière qui surgirait comme l’espoir de l’heure prochaine, une couleur qui irradierait à partir d’un symbole solaire, des caractères en noir et blanc qui inscriraient sur le parchemin de la vie les signes d’une possible joie.

   Il est toujours temps de fermer les yeux, de reprendre le spectacle à son compte, d’animer les objets d’intentions familières, de conférer au Sujet cette plénitude d’être sans laquelle les choses se voilent et ne montrent qu’un énigmatique visage de plâtre pareil aux masques des antiques tragédies grecques. Il est toujours temps !

 

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24 octobre 2020 6 24 /10 /octobre /2020 08:00
L’être-scindé de la présence

                                                                          Instantané

                                                                          Papier A3

                                                                       Barbara Kroll

 

 

***

 

 

 

L’être-scindé de la présence

 

C’était là ton destin

La voie à toi seule offerte

Le pli du jour selon lequel

Tu serais au monde

Le ton fondamental

Qui imprimerait sur ton front

Les stigmates de l’exister

A ceci tu ne pouvais échapper

Pas plus que le nuage

Ne saurait s’exonérer du ciel

Ta pente déclive en quelque sorte

L’ornière qui guiderait tes pas

L’abîme au bout

Qui inévitablement

T’y attendrait

Avec le souffle ardent

Du Néant

 

*

 

Ceci qui ne pouvait être nommé

 

Le Néant

L’Être

La Nuit

L’Angoisse

 

Voici que cela te parlait

Avec la voix puissante

Des intimes convictions

 

Ceci était en toi gravé au feu

 

Néant avec ses longs couloirs vides

Avec ses portes qui battaient au vent

Avec ses portiques haut levés

Au sommet de nulle montagne

 

Ceci était en toi gravé au feu

 

Être avec l’épuisement de l’invisible

Avec ses cordes de cristal

Qui vibraient au diapason du Rien

Avec ses hautes tours ses beffrois ses barbacanes

Ses douves immenses perdues dans l’indicible brume

 

Ceci était en toi gravé au feu

 

Nuit avec ses cohortes d’ombres blanches

Avec l’œil pléthorique de la Lune qui saignait

Avec la lancinante musique des sphères

Avec les draps livides du rêve qui s’effilochaient

Au souffle empierré de la mémoire

 

Ceci était en toi gravé au feu

 

Angoisse avec ses bourgeons tubéreux

Avec ses marais glauques

Avec ses mangroves plantées de racines noires

Avec l’ensemencement dru de ses étiques palétuviers

 

 

 

Ceci qui ne pouvait être nommé

 

Etait le haut lieu de ta destination

L’incunable aux images perdues

Aux signes effacés

Le palimpseste méticuleux

Où se superposaient

Les échardes aiguës du souvenir

Les tessons des envies insatisfaites

Les angles contrariés des désirs

Les ombres mêlées des amours apatrides

Les aveux d’échecs aux dents muriatiques

 

*

 

 

L’être-scindé de la présence

 

Oui Être Scindé Présence

Car jamais ton être n’arrivait

Au lieu de son effectuation

Car ta présence à toi aux choses au monde

Etait marquée du sceau de la perte

Tout glissait tout fuyait tout s’écoulait

Par le trou d’une bonde

Avec son sifflement de vortex

Avec ses remous délétères

Avec ses sinistres confins

Qui disaient le haut poème

De la Finitude

Cette consolation in-humaine

Puisque survenant hors la conscience

 

*

 

Ceci qui pouvait être nommé

 

Le glaive translucide de ton corps

On aurait cru la lame du silex

La poussière de charbon de tes cheveux

La fenêtre de ton visage

On y voyait des reflets d’Infini

La faucille d’opale de ton cou

Quelle grâce fragile

Des doigts vengeurs

Y eussent apposé l’image de la Mort

En une unique pression

Bruit de cartilages rompus

Pareils à la chute des osselets

Sur un sol de ciment

Un avant-goût de la biffure terminale

Cet ossuaire en croix

Qui est l’empreinte définitive

De la condition existentielle

 

Ceci qui pouvait être nommé

 

L’attache ambiguë de tes épaules

Un rien les eût ôtées

De ta Babel de papier

Et le monticule de ta poitrine

Et la blessure étroite des aréoles

D’à peine sémaphores

Pour des yeux étrangers

D’étranges combustions

Nul ne s’y fût brûlé

Le feu était éteint

Et tes bras en équerre

Cette tenue à la limite de l’insecte

Une mante peut-être

Dans l’instant de la dévoration

Ou bien de l’auto-manducation

Autophagie au gré de laquelle

Tu semblais boulotter

Les maigres provendes

Qui t’avaient été allouées

Et l’absence de ton ombilic

Cette racine ce rhizome

Qui remontent à ton origine

Mais où encore les choses indécidées

Te laissaient libres de toi-même

Et les sarments de tes doigts

Cette Veuve Noire arc-boutée

Sur l’infernal lieu de plaisir

Ce rougeoiement

L’étouffes-tu ou bien le supplies-tu

De te porter à cette ignition

Qui dévore ton ventre

Ecartèle ton sexe

Te met en demeure d’exister

Dangereusement

Partout où il y a sexe

Il y a danger

De combustion

De prolifération

D’extinction

 

*

 

Sexe est lieu du Néant

Sexe est oubli de l’Être

Sexe est ouverture de la Nuit

Sexe est vrille de l’Angoisse

 

*

 

C’est ceci que nous dit

La vergeture cinglante de ton corps

La venue de la venaison

Où le profit des chairs

Appellera le gibet

Où la confusion des membres

Convoquera la potence

Car ici tout est démence

Etre-scindé de la présence

Voussure de la Raison

Pliure de l’âme

En sa dernière oraison

 

*

 

O Être de la Présence

Nous te voulons plein

Hors d’atteinte

Du Néant

De la Nuit

De l’Angoisse

Dans la juste demeure

Du jour

Nous te voulons

Afin qu’en toi

Quelque chose

De vrai se lève

Le Vide est si grand

Avec ses blanches allées

Longues

Vides

Longues

Vides

 

*

 

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23 octobre 2020 5 23 /10 /octobre /2020 08:03
Boire à la source du Néant.

                                                      Comédie et tragédie.

                                                      Œuvre : Dongni Hou.

 

 

 

 

   Quelque chose va naître.

 

   Il y a comme une sourde rumeur qui tend l’espace, lacère le temps. On ne sait trop la nature de ce qui, encore, se dissimule et bientôt dira la quadrature de son être. Noir dense. Poix du Néant qui bouillonne dans les limbes. Mouvements de lave incandescente, halètements de geysers avant l’explosion de bulles et de lumière, frottement des plaques tectoniques avec leur stridulation apocalyptique. Quelque chose va naître. Quelque chose va se montrer. Et alors le cycle sera irréversible de la vie en ses brillances, en ses catalepsies funestes, en ses soubresauts polyphoniques. La Parturiente est sur son lit de douleurs. Ecartelée dans la pliure vive du jour. Forceps qui tirent du Néant une boule informe, tachée de sang, enduite d’un plâtras jaune pareil à un soleil éteint, à la Lune gibbeuse en ses soirs de tristesse. Est-ce le hurlement hystérique du Loup que l’on entend ? On bouche le pavillon de ses oreilles, on y introduit la cire compacte de ses doigts. Mais rien à faire. Le battement du son est trop fort qui strie les tympans de sa vrille mortifère. CRI - CRI -, doublement proféré. CRI pareil à la marée d’équinoxe et l’on demeure tétanisé, enfermé dans la sombre meurtrissure de son corps. Cri de la Parturiente en sa délivrance. Délivrance de quoi ? De la vie qui s’agite en elle depuis la fécondation, la semence existentielle qui n’en finira plus de faire ses remous. Un jour blanc. Un jour noir. Un autre gris, transparent à lui-même. Perte du temps dans le vortex du doute. Cri du Livré-au-monde à l’insu de soi. D’autres voix mêlées, bavardes, confuses. Certaines haut perchées. Certaines comme des pleurs. Certaines inaudibles avec des cascades de silence.

 

Le cercle de famille applaudit à grands cris. Applaudit : Joie ? Cris : de joie, de douleur ?

 

   De douleur les cris, car nul cri ne serait heureux. Cri comme expulsion violente des sons. Cri comme passion de l’âme qui s’exonère brutalement de sa geôle de chair. CRI comme celui du Mort-Vivant de Munch avec les mains en battoir le long du visage dévasté pareil à la stupeur des catacombes, avec des trombes de feu, des rivières d’effroi, une passerelle chancelante et, au loin, une humanité en perdition. Cri qui se percute soi-même et s’abolit dans la toile du Néant dont il provenait.

 

   La toile en son énigme.

 

   La toile est un cri. Certes silencieux, inapparent, badigeonné de teintes douces pareilles à une terre de Sienne. Rien ne profère, à première vue. Et pourtant le drame est là, sous-jacent, que les Voyeurs ne perçoivent nullement tant ils espèrent que l’art les sauvera du monde, leur ôtera la grande peur immémoriale, les portera dans la sublimité d’une extase. Cependant l’on ne peut demeurer dans une approche passive de cette création, sauf à vouloir s’écarter du motif qui l’anime en sa profondeur. Il en est des toiles comme des fleurs, rien ne sert de demeurer sur le bord de la corolle. Toujours le nectar est à chercher qui fait sa tache claire dans l’approximation du jour.

 

   Une lecture des objets symboliques.

 

   Jamais nous ne saisirons mieux l’intention de l’Artiste qu’à explorer les symboles qu’elle y a semés au hasard, tels des objets supposés contingents, mais chargés d’une évidente signification. Explorant le site graphique, il sera nécessaire de conserver, à l’arrière-plan, le titre : Comédie et tragédie. C’est lui qui est l’opérateur de la peinture, qui en focalise les potentialités, installe rapports et tensions à la manière dont les mots animent le syntagme dont ils sont les fragments.

 

   Le dos.

 

  Toujours nous sommes décontenancés d’apercevoir le revers de la figure humaine. D’un seul coup nous sommes privés de la richesse épiphanique du visage. Nous perdons la transparence du regard, sa liaison avec l’âme. Nous sommes exclus du langage que les lèvres pourraient y dessiner dans l’orbe d’une parole annonciatrice de beauté. Nous y perdons la douce laitance de la poitrine par laquelle se dit la forme du nourrissage originel. Nous n’y pouvons apercevoir la douce dépression de l’ombilic, le secret de sa germination, son rapport avec ce qui, dedans, tient sa rumeur de fontaine. A n’observer que la face lisse du dos nous sommes dessaisis du jeu subtil des métaphores. Se fondent dans l’illisible les lacs sombres des yeux, les puits des pupilles, s’évanouit la plaine des joues, se dissimule l’arc subtil des lèvres et Cupidon qui en bande l’invisible corde. Disparaît la colline du menton, s’effacent les mimiques qui disent tantôt la figure de la joie, tantôt celle de la douleur. Brusque passage de la comédie à la tragédie.

 

   Les masques.

 

   Masque hilare de la comédie, masque douloureux de la tragédie. Leurs formes semblent si opposées, irréductibles à une même réalité. Et pourtant ils remplissent la même fonction. Ôter à la vue, dissimuler à la conscience ce qui ne peut qu’être insoutenable, les excès de la passion qui se métamorphosent en sombre mélancolie ou bien exultent sous les traits outrecuidants de la folie. Pas plus l’une que l’autre ne sont humainement supportables. Pour la simple raison qu’elles sont le reflet d’une existence portée hors de ses significations habituelles. Toute mélancolie est mortifère. Toute divagation est « inquiétante étrangeté ». Le cheminement humain s’exonère toujours difficilement d’un juste équilibre dont le nom le plus courant qui lui est attribué est celui de « Raison ». Masques présents seulement à dissimuler la souffrance de la dimension anthropologique. Car, comment montrer l’exubérance sans sombrer dans le ridicule ? Comment montrer le profond dénuement sans faillir à sa tâche d’homme et livrer le visage de l’autre en sa haute démesure ? Comment montrer la perdition, la corruption des chairs sans sombrer dans le plus affligeant des pathos ?

 

   A savoir Néant absolu.

 

   Jamais on ne peut montrer la Mort en ce qu’elle est, à savoir Néant absolu. Uniquement une manière de comédie plaquée sur une tragédie. Le masque mortuaire de Blaise Pascal en est la juste mise en scène. Visage de plâtre lissé d’une douce clarté qui voudrait dire le retrait dans une sorte de plénitude, la persistance du génie au-delà de la vie, la lumière de l’intellect, la fluorescence de l’âme comme si ce principe éternel était une réalité indépassable et que l’auteur des Pensées continuait à proférer depuis l’invisible les paroles d’une sagesse immémoriale. Masque à la dureté du marbre en raison de sa forte symbolique, de sa présence. On dirait que la chair absente livre le passage à la force de l’esprit. Puissance du masque qui dit l’être en effaçant le paraître, en biffant l’orgueil des apparences, en ne laissant qu’une auréole de l’exister, peut-être la plus fondée à dire quelque chose de celui qui fut, qui maintenant n’a plus de dérobade, de fuite possible, seulement cet air d’éternité, de Néant projeté dans la matière, d’Absolu faisant sa vibration à même l’efflorescence d’une vision hallucinée. Oui, hallucinée. Car ni le Néant, ni toute chose indicible, ineffable ne sauraient recevoir d’autres prédicats que ceux d’une éternelle absence. Plus de lieu. Plus d’espace. Sauf celui du Rien.

 

   Vie-comédie.

 

   Comédie. Tragédie. Les sentiments qui s’y dessinent en creux, félicité, affliction ne sont nullement symbolisables. Pas plus que ne l’est un travers humain. L’avarice en soi ne saurait se montrer. L’avare seulement. Donc Harpagon. Donc un type. Soit un modèle, une image, une empreinte. Autrement dit un masque. Voir le terme catalan « mascara » (tache noire, salissure), ce qui sert à cacher, à dévier le regard de ceci qui doit toujours s’occulter. En dernière analyse la Mort qui joue sa partition avec la Vie. Vie-Comédie faisant son pas de deux funeste avec la Mort-Tragédie. Epousailles d’Eros et de Thanatos. Gigue sans fin de Thalie « la Joyeuse, la Florissante », la déesse de la Comédie avec son double existentiel, Melpomène la Muse du Chant, de l’Harmonie musicale, la Grande Prêtresse de la Tragédie associée au remuant Dionysos.

 

   Pareille à un métronome fou.

 

   Vie pareille à un métronome fou. Un instant du côté du rire, un instant du côté des larmes. Vie qui a toujours raison. Qui part de la mort du Néant, franchit d’un seul bond l’abîme de l’existence. Puis se retire à nouveau dans le Néant. Pulsation diastolique-systolique. Coups de gond d’un cardia sans foi ni loi. Balancement identique au clignotement du nycthémère : Grande Parade Thanato-érogène avec, au milieu, l’homme-Ravaillac, l’homme-Ecartelé qui se débat dans la complexité du labyrinthe, dans la touffeur de la forêt pluviale. Parfois l’éclaircie du sourire. Parfois la violence d’un ouragan et ses chutes d’eau lacrymale. Parfois la Mort et la tête soudain moissonnée sourit avec la démesure pathétique du masque mortuaire, avec son énigmatique présence, sa face muette qui ressemblent tellement au dos de Celle-qui-occupe-la-toile avec tant de douloureux mystère.

 

   La tresse.

 

   D’elle il nous faut parler bien qu’elle ne semble nullement nous interroger. Être là simplement dans sa belle chute verticale. Certes, elle n’est que cela, dévalement. Mais dévalement qui signifie. Tresse rectrice de sens. Elle partage la plaine lisse du dos. Elle joue le rôle allégorique du fléau de la Justice : vérité-équité au milieu. Ni dans un excès, ni dans un autre. Equidistance par rapport au registre du comique, mais aussi du tragique. Tragique ; comique, deux figures aux antipodes qui signent la présence irréfragable du Destin. Destin grec de la Moïra qui, selon sa propre loi, établit pour chacun son lot existentiel : bien et mal, fortune et infortune, bonheur et malheur et, en dernière instance, Vie et Mort. C’est ceci que nous dit symboliquement cette tresse qui se tient à mi-distance de ce qui se donne à comprendre comme les deux polarités extrêmes de notre rhétorique terrienne. Les anciens Grecs (encore eux, jamais on n’en peut faire l’économie), pratiquaient la divination en observant des boucles de cheveux.

 

   Or nous voulons nommer.

 

   Ici se trace la ligne de partage qui pourrait bien figurer la juste mesure de la vie, son équilibre, son intelligente distance par rapport à l’ombre, à la lumière. Une existence qui, en somme, serait idéale. En puissance plutôt qu’en acte. Donc une pure virtualité. Tout destin est soumis en permanence à l’aimantation alternée des deux pôles du comique et du tragique. Jamais de position stable qui ferait du fléau de la balance le Juge de paix d’une destinée sans accrocs, lisse, unie, sur qui les choses n’auraient nullement prise. Mais alors, on l’aura compris, ceci se situerait en dehors du sillage de l’homme, peut-être dans les clartés scintillantes d’une utopie, dans les péripéties d’une légende, dans les rêveries d’une tête romantique. Autrement dit ces belles illusions s’abreuveraient sans doute à la source même du Néant. Leur réalité ne serait qu’en-deçà ou au-delà du divertissement et du pathétique. C'est-à-dire ne jouerait qu’à titre de masque, cet autre visage du Néant qui ne saurait dire son nom. Or nous voulons nommer car nommer est paraître !

 

 

 

 

 

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22 octobre 2020 4 22 /10 /octobre /2020 08:00
La leçon d’anatomie.

                                                                Œuvre : André Maynet

 

   Cela faisait si peu de temps que je l’avais trouvée sur mon chemin et je ne la connaissais guère plus qu’on peut connaître la nature de l’air au-dessus d’un lac cerné de brumes. Mais se saisit-on jamais d’une personne sauf à apercevoir sa silhouette le temps d’une brève parution ? Nous habitions un duplex dans l’île Saint Louis. Je vivais à l’étage, elle au rez-de-chaussée. Etrange idée, me direz-vous, que de choisir deux espaces de vie séparés alors que la rencontre vient tout juste d’avoir lieu. Oui, d’avoir lieu. Pas de meilleure expression pour faire signe en direction du territoire des humains, de la ligne de césure qui, toujours, partage les êtres selon leurs propres inclinations, leurs destins pourrait-on dire. Oui, destin car quelque chose comme une redoutable mécanique remonte constamment ses rouages, fait sonner ses cliquetis, enclencher ses barillets dont nous ne sommes, tout au plus, que les piètres exécutants, pauvres marionnettes ne percevant même pas les fils qui actionnent nos bras et nos jambes. Donc deux êtres, donc deux lieus, comme si tout essai de naviguer de conserve paraissait simplement inconcevable.

Le choix de nos domaines de vie respectifs ne résultait pas d’une simple fantaisie mais correspondait à une symbolique aussi précise que rationnelle. Pourvu d’un tempérament idéaliste faisant la part belle à des sornettes du type de la précellence de l’esprit par rapport au corps, de la beauté de toute entreprise d’intellection à condition qu’elle s’ornât d’une exigence suffisante, assailli en permanence de questions métaphysiques du genre l’essence précède-t-elle l’existence ? ou bien son contraire faisant la part belle à l’événementiel au détriment des nébuleuses idées, je flottais entre l’écume de l’âme et les inaccessibles voiles d’un hypothétique empyrée. Charnelle, quant à elle, avait choisi - force du destin, sans doute -, une ligne de flottaison moins élevée, s’en remettant volontiers à son propre corps comme origine et fin de toutes choses. Avant d’être pensée ou bien langage, elle était un visage, des bras, un sexe, des jambes lui permettant de se déplacer et de monter, de temps en temps, dans ma garçonnière afin qu’Eros pût trouver son point d’orgue, lequel, la plupart du temps, n’était qu’un point de chute dans la réalité la plus verticale qui fût. Post coitum omne animal triste. Certes, en définitive, son pragmatisme avait souvent raison de mes théories, surtout à l’heure de préparer les repas ou de partir faire les courses. Mais on ne se refait pas si facilement, le voudrait-on de toute la force de son âme, aussi bien de son corps. Donc, vous l’aurez compris, chacun campait sur ses positions, moi à l’adret, en quelque sorte dans le Siècle des Lumières, elle à l’ubac sur le versant d’une modernité qui, depuis longtemps déjà, avait fait son deuil d’une dualité corps/esprit, ne gardant de ce binôme que le premier terme, l’exposant au hasard des plages, le musclant dans des salles idoines, le lissant d’huiles essentielles et l’exposant à la douce vapeur des hammams. Je n’avais rien contre les beaux corps, lesquels selon la dialectique ascendante platonicienne devaient s’élever en direction des belles choses afin de connaître le souverain Bien. Simplement je ne voulais pas en faire l’alpha et l’oméga d’une compréhension de l’homme. De la femme identiquement.

Et voici qu’un jour - je ne la surveillais pas cependant -, je l’aperçois devant un miroir, seulement vêtue d’un bonnet de bain couleur lie de vin qui rappelait le double trait carmin de ses lèvres, tenant en sa main droite une grenouille d’un beau vert pistache alors qu’épinglée sur le mur en face se tenait une planche d’anatomie comportant des squelettes et des têtes telles qu’on les trouvait autrefois dans les amphithéâtres des facultés des sciences. Regard fixe, comme perdu dans des « pensées » que je supputais être de chair et de sang, elle paraissait étrangement présente à elle-même, comme si elle venait de trouver la résolution d’un problème depuis longtemps posé, eurêka étant la seule formule qui correspondît, sans doute, à la révélation. Je la savais adepte des principes d’Archimède, surtout celui de la poussée, dont, quant à elle, elle faisait bon usage dans son concept physique de la nature des choses. Par exemple pousser la plaisanterie jusqu’en ses derniers retranchements, ne la rebutait nullement. Donc je demeure en retrait et me livre à la méditation, laquelle me suit un peu à la manière d’un double. C’est d’abord le gentil batracien qui m’interroge et me replonge dans les premières expériences de physiologie inculquées en un temps lointain par mon professeur de sciences naturelles, appellation de l’époque concernant les sciences de la terre et de la vie. Je me souviens, avec une réelle irritation épidermique, sinon mentale, de la goutte d’acide versée sur la patte de l’habitante des marais, laquelle mettait en pratique le schéma de l’arc réflexe : réaction immédiate de la zone périphérique où se situait le stimulus sans que les zones corticales centrales en fussent informées. Certes la démonstration était convaincante, nous étions bien des êtres incarnés !

Et à peine l’image de la grenouille finit-elle de se dissiper que s’y superpose La leçon d’anatomie du Docteur Tulp, célèbre tableau de Rembrandt qui me renvoie, sur-le-champ, aux salles de dissection de la faculté, où, étudiant, je m’exerçais à inventorier les différentes pièces du corps, le cœur par-ci, le foie par-là et il n’était pas rare qu’une oreille du dépouillé, à moins qu’il ne s’agît de parties moins nobles, ne finissent dans une des poches des potaches dont cette sublime attention constituait un des passe-temps favoris. Voici pour les souvenirs mais il convient maintenant que je comprenne quelque chose aux obsessions physiques, matérielles de Charnelle. Il me revient en mémoire que La Leçon d’anatomie surgissait dans l’Histoire au moment exact où les dogmes catholiques s’effondraient sous la poussée des thèses rationalistes, des sciences expérimentales et d’une véritable passion de l’expérimentation. La dissection devenait une discipline à part entière et, à défaut de découvrir le principe premier, l’essence de toute chose sous le scalpel, dans la glande pinéale du bon René Descartes, on en déduisait la seule et indubitable existence du corps en tant que mécanique régie par les lois de la physique. Le monde de la connaissance et des savants, à défaut de faire porter leur quête sur une âme qui faisait faux bond, s’ingéniait à déposer le mouvement là où, depuis toujours, il était visible, dans celui des planètes mis en évidence par Galilée, mais aussi, mais surtout, dans ce corps doué d’une intarissable mobilité dont l’une des principales était de commettre la génération sans que le moindre doute, fût-il cartésien, pût être émis à ce sujet.

Alors, enhardi par je ne sais quelle curiosité, me voici en train d’explorer ce monde si mystérieux du corps de l’Aimée, cette forteresse inaliénable, cette densité dont je veux sonder tous les recoins afin d’en connaître les secrets. Telle une porte, sa bouche s’était ouverte, par laquelle je m’étais introduit dans la Cité Interdite. Il me fallait en avoir le cœur net. Y avait-il, quelque part, un fragment de pensée, une éclisse d’esprit, un flocon d’âme ? A peine franchi l’isthme de la gorge et j’étais dans un édifice si étonnant que même ma lecture adolescente de La Chute de la maison Usher d’Edgar Poe ne m’avait donné de tels frissons, pas plus que mes voyages assidus dans les contrées imaginaires des maîtres du fantastique. A partir du plancher de la bouche partait tout un dédale de ruelles étroites, des corniches en encorbellement longeaient le vide, des ponts étaient suspendus au-dessus de ravins, certains s’arrêtant soudainement interrompus comme si leur architecte avait laissé son œuvre en cours. Des arches de briques le long desquelles coulaient des nappes de sang écarlates. Des rivières de lymphe qui cascadaient joyeusement, chutant soudain, dans des gorges sans fin. Suspendue aux énormes solives du plafond, la voix faisait ses éboulis de grotte, ses bruits de cataracte, ses concrétions aux sons cristallins que, parfois, venait amplifier la soufflerie des poumons pareille aux vents des forges anciennes. Oui, c’était bien cela, il n’y avait que de la matière, des cliquetis de dents, des grincements de mâchoires pareils aux allées et venues d’une scie sur l’écorce d’un tronc, il y avait des milliers de galeries, des kyrielles de tuyauteries avec leur symphonie d’éviers, des portiques par où s’engouffraient les meutes de salive et les sucs de la digestion. Mais nulle trace de pensée qui se fût détachée de l’ensemble. Simplement une conflagration d’atomes, une soupe de quarks et d’électrons. Des battements, des oscillations, des tenons s’emboîtant dans des mortaises, des chevilles assemblant entre elles les pièces d’un monumental Lego. A intervalles réguliers, comme dans la cale d’un bateau qui aurait tangué, se laissait percevoir comme une houle - Charnelle avait dû se lever et sans doute marchait-elle dans la pièce, peut-être grimpait-elle les marches qui conduisaient à ma soupente -, aussi je percevais les battements de son cœur pareils à de vigoureux coups de masse, son déhanchement, le cliquetis de ses articulations avec ses sons de bielles et de cardans. J’étais bien en définitive, là au creux de la grande structure, balloté comme le fœtus dans l’océan amniotique de son hôtesse. Alors j’ai résolu d’y rester. J’ai cherché un grand moment parmi les couloirs et les volées d’escaliers, le rythme des balustres et les toboggans où courait la sève de la vie, minces ruisselets, cascades qui disaient le bonheur du simple, l’immédiateté du saisissable, le toujours à portée de la main, la concrétude dont enduire son propre corps afin que, trouvant enfin sa vérité, en même temps que le lieu de son repos, cette massive évidence de la chair, cette heureuse prolifération des vaisseaux, ces boucles et ses dentelles de nerfs, ses tapis de douce aponévroses, vinssent apporter à ma quête la réponse que j’appelais de mes vœux. Donc, après une longue investigation, j’ai élu domicile dans une conque faite à ma mesure, si semblable à un nid que je n’avais même plus besoin d’en chercher le symbole, de demander à Bachelard de m’en conter les rites anciens, les valeurs ontologiques, la qualité de ressourcement pour qui cherche l’espace de son être, les échafaudages phénoménologiques. Là, au fond de la bâtisse de chair, lové parmi les tissus gorgés d’oxygène et de chaudes humeurs, je n’avais plus besoin ni de l’Intelligible de Platon, ni des Formes plotiniennes, pas plus que de la réassurance de la Sphère parménidienne et les élucubrations des Néo-platoniciens de Perse, leur Voyage à l’Île verte en mer blanche, leurs promesses de félicité à simplement regarder l’émeraude, toutes les cosmologies, toutes les lumières, fussent-elles originelles, le monde imaginal et ses perspectives de plénitude, tout ceci ne m’atteignait pas plus que le nuage n’attristait le ciel de son invisible présence.

Voilà, j’ai trouvé, en même temps que le lieu de mon enracinement, la certitude de ne plus quitter Charnelle puisque j’en fais partie intégrante tout le temps qu’il lui sera accordé de vivre et d’expérimenter son univers si sensible qu’il n’est que mouvement, vibration, rythme à l’infini. Lecteurs, lectrices, si, par aventure, vous passez du côté de Charnelle, dites-lui donc qu’elle peut retirer son bonnet, cette seconde peau, libérer la gentille grenouille, j’ai bien retenu la leçon de l’arc réflexe, le flux des électrons qui tient lieu de pensée. Et puis, demandez-lui donc de se vêtir, il commence à faire froid, ici, dans la forteresse de chair. Il commence seulement, mais tout de même …

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21 octobre 2020 3 21 /10 /octobre /2020 08:35
Des ‘Petits Boisés’ aux ‘Petits Encrés’

Encre de Chine

Marc Bourlier

 

 

***

 

   Il a suffi d’une inversion de l’espace-temps, dénommée ‘Covid’, pour que les ‘Petits Boisés’, petites silhouettes de bois flotté, deviennent ‘Petits Encrés’, traces d’encre de Chine sur le blanc de la feuille. Modification de l’espace qui se referme sur la dimension étroite de l’atelier ou bien d’une pièce devenue lieu anonyme en temps de propagation virale. Allongement du temps qui s’étire à l’infini pour la simple raison qu’il n’a plus nul repère et se vit à la manière d’une éternité. Heureuse, malheureuse ? C’est à chacun d’en décider. Pour Marc Bourlier c’est un peu le temps d’un retour aux sources, retrouver le dessin qui semble le hanter depuis toujours. Alors qu’en est-il de ce passage de la sculpture au dessin ? S’agit-il, essentiellement, du simple changement d’une forme ? Ou bien existe-t-il des motifs sous-jacents plus profonds qui traversent ce retour à l’encre, à la plume, au trait posé sur le vierge de la page ?

   Ce que l’on peut souligner avec bonheur c’est qu’il existe une évidente continuité dans l’œuvre. ‘Les Encrés’ prolongent le lexique des ‘Boisés’, tout en lui imprimant une forme minimaliste puisque l’encre ne dispose que du plan, de trois valeurs, noir, blanc, gris, alors que la sculpture se déploie selon trois dimensions et fait appel à une palette plus étendue de couleurs qui, parfois cependant, frise le monochrome, tant le bois flotté porte en lui les traces de sa propre usure, de sa naturelle simplicité. C’est égal, le bois rayonne davantage, apporte une douce chaleur, se donne comme la réplique, en un certain sens, de la chair humaine. Carnation des ‘Boisés’ jouant en écho avec celle qui détermine nos corps. Il y a là la mesure d’une familiarité, le passage de plain-pied d’une réalité à une autre. L’œuvrée se donnant à l’existentielle et ceci en mode de réciprocité. Comme si chaque vécu, de la chose, de l’homme, participaient d’un même souci de dire un peu de l’incommunicable qui, le plus souvent, dépossède la scène anthropologique de ses potentialités. Peut-être une simple figurine de bois est-elle à même d’évoquer bien plus que nous ne saurions dire. Ceci est la juste mesure de l’art. Une parole est accordée à des choses (la nature morte, la scène d’intérieur), à la Nature tout court (les paysages), à la dimension humaine (le nu, le portrait), afin que des sensations se levant, une découverte soit faite qui demeurait en retrait, qu’une connaissance soit acquise qui ne bourgeonnait pas encore, qu’une passion éclate que des chairs dolentes retenaient en leur sein. C’est ceci le travail d’éclosion de toute œuvre si elle est vraie : ouvrir notre regard, interroger nos consciences, aiguiser la lame de notre jugement.

Des ‘Petits Boisés’ aux ‘Petits Encrés’

   Ceci veut-il signifier que nous retrouvions davantage notre essence d’homme dans le bois plutôt que dans l’encre ? Sans doute est-ce possible car nos projections sur le monde sont formelles en première instance, ontologiques en un second temps. Il est de la nature interne de toute représentation de faire en sorte qu’il y va toujours de notre être en sa présence au réel. La sensibilité du Voyeur des œuvres peut indifféremment se porter en direction de la sculpture ou du dessin. Sans doute s’agit-il d’une question d’affinités. Cependant il est aisé de comprendre une possible identification plus immédiate à la sculpture au motif que cette dernière surgit dans l’espace, y dépose son empreinte en volume, nous appelle en tant que forme tendanciellement homologue.

   Le dessin, lui, en sa planéité, en sa linéarité sans épaisseur, crée une distance, fait se lever une manière d’abstraction que la concrétude du bois, elle, effaçait du simple fait de son coefficient de présence. Si le bois est palpable, ne serait-ce qu’intuitivement ou intellectuellement, le papier est toujours en fuite de soi comme s’il voulait se fondre dans un étrange anonymat, annulant en quelque sorte les formes qu’il a accueillies dans sa trame, dans sa réalité affirmée en mode de silence. La blancheur de la feuille la reconduit, au moins symboliquement, dans un espace d’indétermination, une parenté avec le rien, une similitude avec le néant. La confrontation des deux œuvres ci-dessus joue certainement en faveur des ‘Boisés’ pour la simple question d’une dimension ludique qui, en sa signification la plus évidente, nous fait signe vers le ‘principe de plaisir’, alors que l’ascétisme du dessin nous orienterait bien plutôt en direction du ‘principe de réalité’. Or, le plus souvent, il est dans ‘l’intérêt’ de l’homme de privilégier celui-là au détriment de celui-ci. Une question d’opportunisme, si l’on veut, et de satisfaction prochaine. Tout est de cette façon qui privilégie le sans-distance, le désir aussitôt comblé.

   Mais, après ces considérations théoriques, appliquons-nous à lire adéquatement le dessin. Certes ces ‘Encrés’ se donnent à voir avec une dimension plus inquiète que leurs frères de bois. Les trous noirs de leurs yeux, de leurs bouches, paraissent rejoindre une nuit intérieure où dorment sans doute des archétypes très anciens se confondant avec l’ombre, se dissimulant dans la fermeture d’un secret. Une angoisse primitive qui remonte au jour le long de la gorge d’un puits. Cette impression d’angoisse diffuse est cependant atténuée par le caractère bonhomme de leur visage, par une évidente disposition à rejoindre la communauté des hommes. Si, en filigrane, se laisse deviner une certaine empreinte du tragique (n’oublions pas que ces dessins ont été réalisés pendant la période du confinement), elle est adoucie, précisément, par une gentillesse vacante, par la dimension d’accueil qui émane de leur naturelle ingénuité, de leur candeur spontanée.

   Alors, ne nous interpellent-ils pas à notre tâche d’homme en ce siècle troublé par le surgissement, à tout bout de champ, de l’inhumain, de l’intolérance, de la barbarie parfois ? Ne poussent-ils un cri silencieux qu’il nous faut nous efforcer d’entendre ? L’Artiste créant dans la confidence de sa pièce, retiré des hommes et du vertige du monde, n’en est pas moins une conscience qui vit au rythme de la société, en ressent les apories au sein même de sa chair, les traduisant au moyen de sa gouge, de sa plume. Peu importe l’outil, peu importe le médium, c’est le témoignage qui est à comprendre, ce sont les formes qui sont à interpréter. Une forme n’est forme qu’à être douée de sens, sinon elle n’est que du divers ne s’enlevant nullement du divers qui l’entoure et la banalise, la réduit à l’étroitesse, à l’aveuglement de la facticité.

   

   De quelques lignes qui traversent ‘Les Encrés’

 

   Ces personnages levés me font inévitablement penser aux énigmatiques Moaïs de l’Île de Pâques qui interrogent le ciel vide de leurs yeux vides. Mais ces stèles métaphysiques qui toisent  les espaces infinis, le temps en sa dimension insaisissable, l’univers en son abyssal vertige, ces formes donc traversent nombre de mes écrits à la manière d’une obsession existentielle. Ces ‘Encrés’ se donnent encore sous le visage du paradoxe : beauté et gravité de vivre en même temps. Malgré leur grégarité, ou peut-être à cause d’elle qui met les ressentis en perspective, ils sont seuls au milieu des autres, assumant leur condition au terme d’un inévitable éloignement. Chacun, sur Terre, vit séparé. Le sentiment d’appartenance n’est qu’une illusion ou bien le non renoncement à vouloir se différencier de la crypte primitive que constituait, à l’origine, la conque amniotique, le refuge aquatique maternel, l’océan d’incroyable douceur. Personne, jamais, ne fait le deuil de cette félicité-là. On l’oublie. On en nie l’existence et la survivance pour des raisons de simple pudeur ou bien d’orgueil car l’on se veut entièrement réalisé, cette utopie !

    Mais alors que voudraient donc dire ces étranges formes en abyme, sinon le retour du Soi dans la graine germinative, sinon la puissance totalement poétique et cosmique de la projection ombilicale au sein même de sa propre parution ? Jeu infini de poupées gigognes voulant se posséder du sein même de leur intériorité, percer et mettre à jour le mystère d’être. Tels les saumons, nous ne faisons jamais que remonter à la source, au lieu du frai, au lieu de la ponte, de l’œuf qui nous portait, dont nous étions la promesse d’avenir. Mais il n’y a nul futur qui s’enlève de soi. Tout temps se conjugue d’abord au passé, transite vers le présent, se dirige vers son possible. Il n’y a de césure du temps que dans nos imaginations d’hommes pressés, consuméristes, aliénés par la matérialité et la possession.

   Le temps est un flux continu au sein duquel nous ne pouvons qu’inclure notre temps intime, ce temps minuscule en abyme du Temps Majuscule, autrement dit de l’éternité. Grain de sable dans l’éternité nous voulons exciper de notre condition, connaître l’ivresse, entrevoir l’absolu. Mais c’est bien l’Art qui peut nous y conduire, au moins dans sa banlieue, là où parviennent les lumières étincelantes de ce que, toujours, nous recherchons, la complétude de notre être fini, c'est-à-dire les possibilités mêmes de notre infinitude. Sans doute n’y a-t-il guère d’autre vérité pour les hommes de raison et de juste espérance !

   Oui, ce dessin, assurément, est porteur de tout ceci. L’Artiste, aussi bien que l’œuvre sont une  quête éternelle de la reconnaissance de l’homme envers soi, envers son être propre et, corrélativement, envers l’être-autre, l’être-monde. Ne serait-il constitué de cette substance, alors il ne serait que chose parmi les choses et ne pourrait revendiquer une appartenance à la sphère de l’art. L’œuvre foisonnante de Marc Bourlier s’inscrit, à l’évidence, dans le propos humaniste puisque sa figure de proue est l’épiphanie humaine en son étonnante pluralité. On ne poursuit pas une œuvre de si longe haleine à traquer la trace des Existants sans porter en soi l’empreinte nécessaire de l’inquiétude humaine. Plus que jamais, en ces temps troublés que hante encore la terrible vision de la Shoah, dont certaines barbaries modernes se font le redoutable écho, il s’agit de regarder ce que nous dit notre visage reflété par le tain du miroir. Une lumière doit se lever afin que s’écartent les ombres. D’art nous avons infiniment besoin. De ‘Petits Boisés’, de ‘Petits Encrés’. Nous voulons nous inscrire dans leur sillage de beauté. Rien de plus précieux que ceci ! Si nous les ignorions ils s’effaceraient. S’ils nous ignoraient, nous nous effacerions.

 

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19 octobre 2020 1 19 /10 /octobre /2020 08:36
Fils de la Vierge

                                                                 Photographie : JP Blanc-Seing

***

 

   En ces moments de fin d’été où, déjà, perce l’automne, combien la texture des jours devient limpide, c’est à peine si les sens en retiennent le fin mouvement, le passage ineffable. Serait-ce la nostalgie qui viendrait à pas de velours avant que nous ne sombrions dans l’hivernal cocon ? Ou bien alors y aurait-il, dans toute vision, l’empreinte crépusculaire qui atténuerait les choses, les portant dans une sorte de refuge coloré qui serait leur horizon le plus propre ? Tout rentre dans l’ordre et s’assagit dès que l’astre au plus haut du ciel décline d’instant en instant, pour ne devenir qu’une note claire et blanche si peu assurée de son être. C’est un peu comme si la nuit gagnait le jour, étendait partout son royaume, à tel point que nous ne connaîtrions, désormais, que l’ombre, sa densité de suie, ses illisibles ornières.

   Sais-tu l’attrait, en mon jeune âge, qu’exerçait sur moi cette fabuleuse saison ? Je passais de longues heures à longer le flanc des collines où l’herbe rase prenait la teinte du couchant, à observer le boqueteau virant à la rouille, à fixer l’eau de la rivière que garnissait le tapis de feuilles pareil à une riche étole, à un linceul joyeux qui aurait apprivoisé l’onde, peut-être même eût-elle été fascinée ? C’est heureux cette symphonie qui incline à l’unité, ces coups de cymbales qui s’atténuent, ces cuivres dont la tonalité s’inquiète de douceur et de juste mesure. Tout est étale et l’on croirait à un repos du temps devenu éternel, presque inaccessible, éloigné dans une brume si vaporeuse qu’on la penserait d’un hypothétique au-delà des choses. Que devient la tâche d’exister sinon une évidence qui flotte devant les yeux, sans peine, sans fatigue nécessaire. Il suffit d’étendre les mains devant soi et la récolte d’une joie est immédiatement assurée.

   Une activité d’autrefois, qui me prenait totalement, m’hypnotisait parfois, la contemplation d’une peinture. Je me souviens de ces « Toits rouges. Coin de village. Effet d’hiver » de Camille Pissarro. Plus qu’une toile, plus qu’une œuvre, cette belle image se donnait à ma jeune conscience tel l’être enfin saisissable d’un automne auquel je vouais une sorte de culte intérieur,  intime. J’en parcourais le lumineux portrait : ce ciel indéfini qui flottait haut, qui oscillait de Maya à Givré, en passant par cette teinte plus soutenue, Sarcelle au nom si évocateur, l’oiseau délicat y était présent dans son cocon de plumes à seulement évoquer son nom. Puis la palette polychrome des terres labourées, ce vivant damier marqueté d’Amarante, de Brun soutenu. Le village paisible avec ses toits de Sanguine, de Vermillon contrastant avec le Blanc ocre ou pur des façades. Les arbres enfin, dépouillés de leurs feuilles, pareils à d’immobiles torches qui auraient voulu griffer l’espace, y graver leur empreinte. Je le concède, cette représentation de fin de saison était aussi proche de l’hiver mais la persistance d’une belle lumière, sa diffusion précieuse sur l’ensemble du paysage tirait tout, encore, vers le déclin de l’été, plutôt qu’il n’appelait gel et frimas. Le croiras-tu, jeune inconscient, pensant que peindre avec un modèle était chose facile, mes « Toits rouges » en étaient restés à cette vision confuse qui n’était impressionniste que par défaut. Aujourd’hui, mes pinceaux sagement rangés dans un tiroir observent une longue abstinence. Sans doute est-ce mieux ainsi. En cet instant de mon écriture je sais que l’art est tout sauf imitation !

   Mais il faut en venir à ces fils de la Vierge qui sont la voix menue au gré de laquelle s’annonce, le plus souvent, l’aube automnale. Parfois l’air est frais, tendu de givre et la vue ne porte guère plus loin que cette maison proche, que cet arbre dont la frondaison laisse s’égoutter un imperceptible brouillard. Il est si réjouissant, attendant que le soleil ne vienne dissiper un reste de nuit, de se poster face à l’une de ces toiles d’araignées tendues entre les tiges des graminées et d’observer seulement le temps qui cristallise. Chaque seconde qui passe est comme un léger coup de diapason qui résonne dans l’air cristallin. C’est ténu. C’est sous la ligne de flottaison des préoccupations mondaines, c’est simple comme un sourire d’enfant, c’est pourquoi c’est si exquis. Cela se déploie sans effort, cela s’irise tel l’arc-en-ciel arqué d’un horizon à l’autre. Cela grésille, jamais une note plus haute que l’autre. Cela fait, dans la tête, sa gerbe de modeste lumière. On est là, au centre de la toile, seulement occupé de coïncider avec cette subtile harmonie. On ne se pose même plus la question de savoir comment ceci, cette dentelle arachnéenne est possible, de quel tissage elle est le nom, en vertu de quoi elle s’étend dans l’espace libre, figure d’une gratuité sans pareil, toile pour la toile, art pour l’art. C’est cette manière de réassurance de soi qui est réassurance du monde qui nous touche, nous le Regardeur d’inconcevable, le Voyeur d’infini, le Chercheur d’absolu.

   Combien les choses simples sont prolixes lorsqu’une vision adéquate sait s’y appliquer avec attention et, si possible, avec ferveur. Alors ce n’est plus la Toile qui apparaît, plus les Fils qui se dévoilent, c’est la BEAUTE en sa plus efficiente monstration. C’est le menu, l’impalpable, les liens invisibles qui se tressent entre les « hommes de bonne volonté », c’est l’amitié lorsqu’elle scintille de Montaigne à La Boétie, c’est la lumière spirituelle qui effleure les toiles de Puvis de Chavannes, c’est l’éclat solaire des Tournesols de Van Gogh, ce sont les clartés de la Raison, c’est la magnificence des corps de la statuaire grecque à l’âge classique.

   C’est tout cela que nous donnent les fils de la Vierge en leur dénuement, en leur épiphanie qui pourrait être celle du Sacré lui-même puisque la Vierge en personne y est évoquée, ce genre de Mère Universelle renforcée par son mystérieux coefficient d’invisibilité, celle dont nous tous pourrions être les fils symboliques : les Fils de la Vierge. Heureuse conjonction des homophonies : tissage végétal rejoignant le tissage humain. Fils et fils de la Vierge en une unité assemblés.

 

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