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18 octobre 2020 7 18 /10 /octobre /2020 08:29
Ce qui précède la nuit.

                                                                      Le silence

                                                Photographie : Livia Alessandrini.

 

 

***

 

Ce qui précède la nuit.

 

Chaud a été le jour

Dans sa tunique

D’été finissant.

Eté de la Saint Martin

 Disaient les uns.

Eté de Vireux

Disaient les autres

Eté Indien

Disaient quelques uns

Eté des Sauvages

Disaient encore d’autres

 

***

 

Et tous disaient

La même chose

Qui était l’allure du Temps

Le Vrai, le Temps qui passe

Non le temps qu’il fait

Car si nous sommes

Troublés

Par ce dernier

Nous sommes

Inquiétés

Par le premier

Et les poètes chantaient

Cette double Fête

Du temps qu’il fait

Du Temps qui passe

Celle des feuilles jaunes

Des feux au coin de l’âtre

Des lueurs de l’amour

Dans le rien des chaumières

 

***

 

Avec Jean Ferrat l’on chantait

 

« Quand le ciel était incertain

Nous faisions feu de quatre planches

L’amour demeurait bleu pervenche

À l’été de la Saint-Martin ».

 

Et les poètes chantaient

Cette double Fête

Du temps qu’il fait

Du Temps qui passe

De celui des Favorites

Du jardin semé d’étoiles

De l’effeuillement du jour

De la saison tardive

 

***

 

Avec Georges Brassens l’on chantait

 

« Viens encor', viens ma favorite

Descendons ensemble au jardin

Viens effeuiller la marguerite

De l’été de la Saint Martin ».

 

***

 

Ce qui précède la nuit.

 

Chaud a été le jour

Dans sa tunique

D’été finissant

On a couru les chemins

En manches de chemise

On voyait les dessous

Des Filles

Un pur bonheur

À vous chavirer l’âme

On voyait luire

Les pampres de la vigne

Leur constellation

Rouge et or

On voyait le bonheur

Suspendu

A chaque goutte

De sueur

 

***

 

Ce qui précède la nuit.

 

Chaud a été le jour

Dans sa tunique

D’été finissant

On est rentré au logis

Fourbu et le cœur

En

Exil

Il demeurait accroché

A telle belle feuille

A telle Belle

Dans sa robe pourpre

A telle Belle

Au corsage fleuri

Il demeurait

Et le Temps passait

Et l’on passait le Temps

A lisser dans les demeures

Ses moustaches à la Proust

A feuilleter les arcanes

De l’heure

Et le Temps passait

Et on l’accrochait à la faucille

De l’âme

Et l’on tissait le Temps

Une maille à l’endroit

Une maille à l’envers

Souhaitant que jamais cela

Ne finisse

Car le temps qu’il faisait

Nous tracassait

Le temps qui passait

Nous éreintait

 

***

 

Ce qui précède la nuit.

 

Chaud a été le jour

Dans sa tunique

D’été finissant

Dans les chambres

Où souffle le frais

Les pores exsudent

Leur trop plein

Les peaux stridulent

Dans l’ombre

Les sexes

Se cherchent

Se cachent

S’exaspèrent

Peut-être n’auront-ils

Le Temps

D’un été de la Saint Martin

D’un été de Vireux

D’un Eté Indien

D’un Eté des Sauvages

 

***

 

Ce qui précède la nuit.

 

Rouge est le ciel

Eclairée la lucarne

Noirs les toits

Blanc le silence

Tout en haut

La montagne

Regarde passer

Le temps

Qu’il fait

Le Temps

Qui passe

Celui des feuilles jaunes

Des feux au coin de l’âtre

Des lueurs de l’amour

Dans le rien des chaumières

 

***

 

Ce qui précède la nuit.

 

Jamais ne bruit

Jamais ne dit mot

Jamais ne s’insurge

Ce qui précède

Est seulement

Un sentiment

La palme

D’un ennui

Le reflet

D’un vide

Le luxe

D’un soupir

Le temps

Qu’il fait

Le Temps

Qui passe

Lequel nous parle

De nous

Lequel

De la Belle

Que jamais nous ne saisirons

Hormis dans le rêve

Oui dans le rêve

Mouchons la flamme

Il est temps

De dormir

Oui

De

 

D

O

R

M

I

R

 

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17 octobre 2020 6 17 /10 /octobre /2020 09:10
Etre en Poésie

‘La Colombe poignardée

Et le Jet d’eau’

Guillaume Apollinaire

 

***

« Se taire

 

Et tenter d’entendre

Ce que travaille

La patience de l’air,

Dans cet espace ténu

Qui sépare les mots

De la parole »

 

‘Refuges’

Nathalie Bardou

 

*

 

‘Tenter d’entendre’, Oui Tenter d’abord, Entendre ensuite.

‘Tenter’ veut dire porter sa volonté là où cela parle vraiment.

‘Entendre’ veut dire éprouver à l’intérieur de soi,

en son plus intime, l’accompli, l’essentiel,

la Beauté en son ineffable faveur.

  

   Au tout début, à l’origine, dans le bleu à peine paru de l’aube humaine, cela chante et se déploie depuis la conque invisible et plurielle des mots. Alors, les mots sont libres. Libres d’eux-mêmes, signifiant ceci et cela dans la pure émergence du jour. Libres des hommes qui les prononcent à la manière d’événements premiers, une subtile floraison dédiée au plaisir de dire, de dire en sa plus belle donation, l’ouverture au Ciel et à la Terre, la fenaison du sens, l’arcature disponible par où les hommes se connaissent et connaissent le monde. Au début, dans l’à peine distinction des choses, le Déluge est si près encore, les mots brillent telles de somptueuses gemmes. Élégance de la noire obsidienne, délicatesse de la turquoise, luxe argileux de l’œil-de-tigre, braise douce de la cornaline, marbrure polychrome du jaspe. C’est une fête, le dépliement d’une joie, la possession céleste de ce qui, jamais, ne peut être possédé. C’est une claire luminescence qui habite les palais des hommes, dilate leurs joues, lisse le massif de leurs langues des plus subtiles caresses qui soient. Mots-nuages. Mots-écume. Mots-corolles. Ils se lèvent d’eux-mêmes, rencontrent le peuple des Existants, oignent leurs têtes d’un baume, d’un chrême dont ils sentent les effluves comme venant du plus long mystère.

  

   Cela glisse en eux, cela ondule, cela fait ses confluences pareilles au cours du ruisseau parmi les cheveux souples des herbes. Cela se recueille en soi. Cela va droit à l’ombilic des hommes, cela leur dit leur belle généalogie, leur provenance, cela leur dit le Père-Cosmos, la Mère-multiplement-Étoilée, cela les vêt de la lactescence des voies ouraniennes, là où les Sphères du Monde produisent leur musique originelle, là où surgit depuis la nuit profonde des espaces infinis cette Parole en attente d’elle, en attente de consciences qui en prennent acte, la fécondent, assurent sa gloire, c'est-à-dire sa permanence, sa possibilité de non épuisement. Depuis le lointain des choses, cela dit la merveille, cela dit l’arceau de lumière de l’arc-en-ciel, la pluie d’étoiles, le tracé scintillant des météorites. Cela dit le tout du monde et encore plein de mystères qui se décèlent dans la magnificence d’un juste clair-obscur.

  

   Mots et Parole, au début, c’est une seule et même unité, le jaillissement de l’éclair, la survenue d’un feu qui déchire les ténèbres. Oui, c’est cela le prodige des mots, planter leurs coutres dans l’ombre, en écarter les parois de suie, offrir aux Consciences ce que, depuis toujours elles attendent, le don d’une vision absolue, le pouvoir de faire reculer la peur, la puissance de transcender l’infiniment petit, de le porter au ruissellement de l’infiniment grand.

   Mots et Parole au début. Dans l’immémorial Poème de la Bible.

   ’Genèse’ : « Dieu dit aussi : Que des corps de lumière soient faits dans le firmament du ciel, afin qu’ils séparent le jour d’avec la nuit, et qu’ils servent de signes pour marquer les temps et les saisons, les jours et les années : qu’ils luisent dans le firmament du ciel, et qu’ils éclairent la terre. Et cela se fit ainsi. »

  

   Comment mieux dire la beauté que de la poser ainsi dans le creuset de l’évidence ? Et peu importe que Dieu soit le Dieu d’une religion monothéiste ou bien un autre nom pour le Verbe, un autre nom pour le Langage. Curieux énoncé performatif qui porte à l’être ce que le Verbe trace dans son lumineux sillage. Voici la marque insigne du Poème : Dire et poser tout à la fois l’événement par lequel adviennent les choses. Le langage est pouvoir infini de création ou bien il n’est rien. Dire un seul mot c’est insuffler en son corps l’être qui le tiendra éveillé tant que durera sa louange, tant que des bouches seront là pour en prononcer la suavité, des palais pour en recueillir la résonance. Rien, sur Terre, ne se hisse de soi, comme par inadvertance, simple contingence qui se serait comprise elle-même et procèderait à sa propre naissance. Non, tout acte de naissance s’origine à même la Parole. Adam et ses successeurs ne surgissent au monde qu’à être réalisés par le Verbe divin : « Voici la postérité des fils de Noé, Sem, Cham et Japhet. Il leur naquit des fils après le déluge. » Tous ces noms sont beaux, ils sont les reflets immédiats de l’eau lustrale dont la Parole du Créateur est la source.  Nommer est faire venir en présence. Or qu’y aurait-il de plus précieux que cette présence des hommes et des choses sur le cercle immense de la Terre ?

 

    Seulement le mouvement de l’Histoire est un problème. Ce qui brillait à l’origine, petit à petit se sécularise et, entrant dans le siècle, le langage en connaît les inévitables stigmates, les euphémisations, les contraintes de tous ordres. De divin qu’il était, donc de nature sacrée, il s’use aux angles, ponce ses contours et ne peut éviter les poncifs, les formules toutes faites qui, souvent, le portent à la pure immanence, une simple parure dont les hommes usent et abusent, le rendant parfois inconnaissable. Heureusement, ce lent processus de dégradation qui fait signe en direction d’un étiage, connaît quelques sursauts, quelques flamboiements. En citer quelques manifestations est déjà le mettre à l’abri, ce langage, en quelque manière, le reconnaître en sa qualité d’essence, saluer la mémoire des Poètes qui, souvent furent maudits, condamnés par le pur aveuglement de conduites indigentes qui ne faisaient nullement la différence entre les anthologies et les énoncés triviaux, les odes et les argots, les ballades et les clichés. Il faut une longue patience pour que s’éveillent les consciences, pour que la lucidité trace sa voie de lucidité, pour que les dogmes s’effacent, les idées reçues connaissent la décroissance. Oui, une patience infinie.

  

   Mais écoutons de Grandes Voix, mais écoutons de Hauts Verbes, mais écoutons et lisons ces Anthologies que des Hommes de belle naissance surent confier aux générations futures, afin que les mots, mis à l’abri, puissent fleurir, un jour, sur la margelle ouverte d’esprits disponibles, d’humanistes soucieux des autres, d’hommes de Lumière faisant refluer les ombres aux abysses dont elles proviennent.

   Ecoutons Homère, le génie de la langue grecque, l’aède magistral, celui qui fut surnommé ‘Le Poète’ en son temps, certainement le plus beau et exact prédicat qui fut.

   « Ayant ainsi parlé [Zeus], il lia au char les chevaux aux pieds d’airain, rapides, ayant pour crinières des chevelures d’or ; et il s’enveloppa d’un vêtement d’or ; et il prit un fouet d’or bien travaillé, et il monta sur son char. Et il frappa les chevaux du fouet, et ils volèrent aussitôt entre la terre et l’Ouranos étoilé. Il parvint sur l’Ida qui abonde en sources, où vivent les bêtes sauvages, et sur le Gargaros, où il possède une enceinte sacrée et un autel parfumé. Le Père des hommes et des Dieux y arrêta ses chevaux, les délia et les enveloppa d’une grande nuée. Et il s’assit sur le faîte, plein de gloire, regardant la ville des Troiens et les nefs des Akhaiens. »

   Ruissellement d’or, le métal le plus précieux, qui signe le royaume sans partage du dieu. Les chevaux volent sous le fouet, c’est le grand mystère de ‘l’Ouranos étoilé’. L’Ida, Montagne de Crète, berceau de Zeus, regorge de sources, ces eaux sans doute primordiales dans lesquelles infuse la toute puissance de son Hôte, peut-être gît le secret de son savoir immense. Ici, chaque mot est précieux, taillé à la manière d’un cristal.

   Ecoutons Du Bellay dans sa célèbre ‘Défense et illustration de la langue française’ :

   « Qui veut voler par les mains et bouches des hommes, doit longuement demeurer en sa chambre : et qui désire vivre en la mémoire de la postérité, doit, comme mort en soi-même, suer et trembler maintes fois, et, autant que nos poètes courtisans boivent, mangent et dorment à leur aise, endurer de faim, de soif et de longues vigiles. Ce sont les ailes dont les écrits des hommes volent au ciel. »

   Oui, il faut « longuement demeurer en sa chambre », se mortifier en quelque sorte, prévient le Poète, ‘suer sang et eau’ selon la formule coutumière. Sans cette sueur, sans cet ascétisme, rien ne peut se donner que de conventionnel qui s’épuise à même sa propre roture et végète en l’état comme une terre abandonnée à la friche. Oui, il convient de cultiver son sol, de le fouiller afin que la pépite rare brille au creux de la glaise dont on tâchera de faire des ‘émaux et camées’.

   Ecoutons Diderot dans l’article ‘Le génie’ de ‘L’Encyclopédie’ :

   « Le génie entouré des objets dont il s’occupe ne se souvient pas, il voit ; il ne se borne pas à voir, il est ému : dans le silence & l’obscurité du cabinet, il joüit de cette campagne riante & féconde ; il est glacé par le sifflement des vents ; il est brûlé par le soleil ; il est effrayé des tempêtes. L’ame se plaît souvent dans ces affections momentanées ; elles lui donnent un plaisir qui lui est précieux ; elle se livre à tout ce qui peut l’augmenter ; elle voudroit par des couleurs vraies, par des traits ineffaçables, donner un corps aux phantômes qui sont son ouvrage, qui la transportent ou qui l’amusent. »

   Ecoutons cette belle langue des Lumières, pure et limpide, qui parle directement à notre esprit la clarté de la Raison. Nulle obscurité ici, comme dans ces textes alambiqués qui jouent sur la complexité afin de mieux égarer le lecteur. Tout est dit, chez Diderot, dans l’exactitude que double cependant, habilement, une expression qui, déjà, annonce le Romantisme. Génie, précisément de Diderot que de faire se conjoindre, dans un savant mélange lexical, aussi bien les arguments de la Raison, que les ‘feux’ de la passion pour employer une métaphore sans doute usée mais non moins éclairante.

   Ecoutons Victor Hugo, chantre du Romantisme, dans ‘Les voix Intérieures’ :

 

« Oui, c'est bien là la vie, ô poète inspiré,

Et son chemin brumeux d'obstacles encombré.

Mais, pour que rien n'y manque, en cette route étroite

Vous nous montrez toujours debout à votre droite

Le génie au front calme, aux yeux pleins de rayons,

Le Virgile serein qui dit : Continuons ! »

 

   Nul commentaire après ces alexandrins parfaitement rythmés, on y reconnaît aisément le souffle ample de la Poésie. Chaque mot est à la place que semble lui attribuer une sorte d’Histoire interne, de Destin venu du plus loin de l’espace, du plus originel des temps, comme une nécessité existant de toute éternité.

   Ecoutons Baudelaire dans ‘Les Fleurs du mal’ :

 

« Vers le Ciel, où son œil voit un trône splendide,

Le Poëte serein lève ses bras pieux,

Et les vastes éclairs de son esprit lucide

Lui dérobent l’aspect des peuples furieux »

 

   Oui, le Poète n’a d’autre refuge que la vastitude des espaces célestes. Tout comme Zeus jouant de son foudre, il dispose de l’éclair de ses mots pour enflammer l’horizon de l’être. Cependant, sur Terre, les ‘peuples furieux’ se détournent de lui, son langage est trop haut, son langage est trop fort qui aveugle et reconduit à l’abîme ceux qui ne peuvent y goûter.

   Ecoutons Rimbaud dans le sonnet ‘Les Voyelles’ :

 

« O, suprême Clairon plein des strideurs étranges,

Silences traversés des Mondes et des Anges :

- O l'Oméga, rayon violet de Ses Yeux ! »

 

  Combien, ici, l’oxymore plaçant les ‘strideurs’ du Clairon dans la perspective des ‘Silences’, devient un verbe superbement éclairant. Tout ceci mérite d’être interprété à nouveaux frais. Le Clairon se donne en tant que métaphore des mots, le Silence est leur intervalle, la césure au gré de laquelle, non seulement ils deviennent signifiants, mais s’érigent en poème si leur essence a été totalement accomplie. Quant aux ‘Yeux’, bien logiquement ils deviennent ‘Voyants’, point n’est utile de commenter au-delà. Chacun sait que tout Poète est visionnaire ou bien n’est pas.

 

   Mais maintenant il faut s’éloigner à regret du Ciel des Poètes, revenir à des considérations sur l’essence croisée des Mots et du Silence. Beaucoup de temps a passé depuis le grand rayonnement des Classiques, les perspectives Renaissantes, la profondeur des Lumières, les effusions des Romantiques, les ‘Fleurs du mal’ des Modernes dont notre siècle soi-disant post-moderne n’a retenu que le Mal, semble-t-il, oubliant les Fleurs. Certes la langue est mobile, la langue varie, se laisse influencer par telle ou telle mode, des néologismes fleurissent, des tics s’installent, des raccourcis s’instaurent, des déviances surgissent, des obliques se créent. Certes la langue est polymorphe, polychrome, polyglotte par nature. Certes, mais ce que la langue ne doit jamais oublier, la provenance de son essence, sa dette originelle à tout ce qui la précéda, qui fut précieux, dont on ne pourrait faire l’économie qu’au risque de ne retrouver qu’un sabir indigent, de simples énonciations vernaculaires au travers desquelles rien d’effectivement signifiant pourrait faire appel, retenir l’attention. Mais reprenons la belle formulation de Nathalie Bardou : « Cet espace ténu/Qui sépare les mots/De la parole ». Cet espace s’est comblé, phagocyté qu’il a été par une boulimie verbale qui en a occulté les interstices. Or c’est bien en eux, dans l’écart, la distance, la relation que s’installe ce que le langage a à dire. Le sens est toujours un mouvement, la jetée d’un pont, précisément entre ce qui ne parle pas et ce qui parle. Et si ce silence développe sa plénitude, si sa substance se donne comme essentielle, alors se découvre à nous l’irremplaçable dimension de la pure Poésie.

  

   Là où s’est instauré l’immense hiatus qui a scindé le langage en deux parties hétérogènes, c’est bien dans ce qu’il convient de nommer la ‘dictature du ‘ON’. ON, en effet, a tout arasé, tout nivelé, pour ne laisser derrière lui qu’un vaste champ de ruines. A preuve ces étonnantes énonciations du peuple des nomades ordinaires : ‘On a fait Venise, Florence, Rome, on a fait la Toscane, la Ligurie’. Etrange architecture des mots qui décide de l’architecture des villes, de l’organisation des lieux. De la mondialisation dont on aurait espéré qu’elle fît naître un universalisme positif, il n’a guère résulté qu’un nivellement par le bas dont la langue porte les cruels stigmates. Les ‘post-modernes’ semblent à mille lieues des conceptions de Du Bellay. Il ne s’agit pas ici de revendiquer l’usage d’une langue parfaite ou, pis encore châtiée, les Salons littéraires du XVIII° siècle sont loin avec leurs perruques, leurs visages poudrés et leur affectation. Non, il suffirait simplement de redonner aux Lettres la place qu’elles méritent, à la Poésie un lustre dont elle semble avoir perdu l’éclat. Tout le monde, aujourd’hui, se pique de poétiser. C’est sans doute un droit imprescriptible. Le problème se pose seulement à l’intersection du quantitatif et du qualitatif. Beaucoup de bruit, peu de mots !

  

   Du silence et des mots - De leur relation réciproque

 

   Silence sur silence ne produit rien. Mot sur mot ne produit rien. Mot sur silence, silence sur mot ouvrent la dimension de la signification et de la poésie si l’écart entre eux fait venir à l’être ce qui, depuis toujours est à dire, à savoir la ressource d’une vérité. Si le langage usuel se contente d’approximations, la Poésie, elle, se veut exigeante, droite, remarquable en sa maîtrise de la Parole. Ce qui, dans les contrées Antiques, apparaissait sous la lumière d’une belle dialectique, une tension raisonnée entre les parties du discours, voici qu’aujourd’hui cet intervalle a été comblé par une rhétorique sophistique qui donne sa mousse prosaïque pour l’écume poétique. ‘Autres temps, autres mœurs’, nous dit la tradition. Peut-être, comme à la Renaissance, faudrait-il opérer un retour à l’Antique et célébrer la beauté des Ruines !

  

   Au tout début, régnait le silence. Une longue plaine de silence que rien ne désespérait. Le silence se mirait à sa propre source. Il n’y avait nulle différence, nulle aspérité, nulle faille. Mais le silence, par nature, ne pouvait demeurer éternel. Il lui fallait une mesure qui le portât à son accomplissement. Seul, il ne pouvait témoigner de rien, sinon du vide qui l’habitait, du souffle inapparent qui tenait ses parois en tension. Le silence voulait être habité du dedans, fécondé par le tout autre que lui. Le silence attendit dans la patience que quelque chose se manifestât, que quelque chose advînt. Soudain il se sentit gros d’un contenu dont, initialement, il n’aurait pu rien dire, si ce n’était témoigner d’une étrange présence. Comme une cruche prend conscience de cette eau qui lustre ses flancs et l’épouse dans la juste continuité de son être. Puis, un jour de neuve lumière, cela commença à s’agiter doucement, cela fit son doux bruit de fontaine, son écoulement discret à la façon dont les gouttes de pluie sinuent dans la gorge étroite d’un acequia. Cela chantait, à vrai dire. Un genre de fugue en fuite d’elle-même. Une à peine levée au-dessus de la brume d’un étang. C’étaient les mots, oui les mots qui venaient à eux dans la confiance, traçant sur la glaise du silence de minces sillons, de minuscules canaux, d’inaperçues rainures dans le tissu du réel.

   C’étaient des mots-pelotes, des mots-cocons, des mots-plumes qui s’élevaient à peine du sol muet. Des mots qui se souciaient du silence dont ils provenaient. Ils étaient des concrétions du silence, aussi n’y avait-il nulle séparation entre la génitrice et ses rejetons. Une seule ligne continue qui disait la filiation, la nécessite de la généalogie, le sentiment filial d’appartenance. Tout se résolvait dans l’unité. Tout se déployait selon un rythme apaisé. Tout faisait sens au moindre prix. Tout était en tout, comme la Terre est au Ciel, le Ciel à la Terre. C’est l’union des deux qui est admirable, la non-césure, la douce et simple coalescence. Mais c’est le destin de l’Histoire que de changer les choses, d’initier le mouvement, d’appeler la métamorphose. Rien ne peut demeurer identique en soi, sauf en l’être, non en l’exister. Donc les choses s’étaient mises à exister. Les mots grandirent, devinrent des enfants dociles, puis des adolescents turbulents, puis des adultes, puis des figures aux têtes chenues.

   

   C’est aux alentours de l’adolescence que la division se créa, que le bruit grossit depuis son intérieur même. De bourgeons qu’ils étaient, les mots devinrent mots-ramures, mots-feuilles, mots-fruits. Ils gagnaient en autonomie ce qu’ils perdaient parfois d’affection, une caresse, un sourire. Mais nul ne peut rester enfant tout le long de sa vie. Chacun doit remplir la tâche de s’éloigner, de croître, d’essaimer les spores par lesquelles le multiple survient, le foisonnement s’étoile, la lumière crépite tout contre la vapeur de l’éther. Les mots parlaient un langage adolescent, mais un langage parvenu à son acmé, comme chez le jeune Rimbaud, ce génie foudroyé à même la stupeur de son dire. Des flammes sortaient de sa bouche, des étincelles crépitaient autour de son corps, ses mains voyaient l’invisible présence de la pure beauté. C’est ceci, la Poésie, une combustion adolescente, une impatience à être, le surgissement dans la chair du Poète, en une seule et même donation, des mânes du Paradis, des affres de l’Enfer. Le silence intérieur craque, sa peau se distend, vient percuter le derme étonné du Monde. La poésie vibre au plus haut. Les mots sont les mots-diamants, les mots-silex, les mots-éclairs qui incendient le cercle ouranien, incisent l’humus sur lequel vivent les hommes, fouillent son sol jusqu’à créer un tellurisme, ouvrir une faille, creuser un abîme.

  

   C’est au Grand Midi que le problème s’était accru. Les mots, dans leur maturité, avaient proliféré, essaimé aux quatre coins de la Terre. Ils avaient envahi les villes, les rues obscures, les plaines lugubres des faubourgs, étaient montés à l’assaut de la moindre demeure, s’étaient enroulés aux volutes de fer des balcons, avaient festonné les toits de zinc, avaient tressé leurs guirlandes autour des mâts des cheminées. Partout où un espace était vacant, ils avaient affirmé leur prétention à exister, sans doute à dominer, à coloniser la moindre parcelle disponible. Et le plus visible, surtout, c’est qu’ils avaient perdu leur douceur primitive, leur spontanéité adolescente. Ils s’étaient bardés d’étranges barbacanes, avaient revêtu des caparaçons de plomb, s’étaient munis de lances pour un combat qui adviendrait tôt ou tard. Déjà les plans de l’attaque étaient tracés, déjà les desseins les plus funestes rôdaient quelque part, en embuscade. Les mots   ne parlaient plus un langage commun, compréhensible par tous, mais une sorte d’inextricable galimatias d’où rien ne ressortait que de la confusion, et l’absurde veillait qui ne tarderait à livrer ses assauts. Le nihilisme était accroupi qui ne tarderait à bondir, à reconduire les Existants dans les flammes du Tartare.

  

   Cependant il y avait, ici et là, des poches de résistance, des survivances rabelaisiennes, des résurgences dans le style de Ronsard ou de Montaigne, des réminiscences proustiennes. Mais rien n’y faisait, la lame de fond était trop puissante qui charriait avec elle de lourdes scories. D’écumeux, de souples et dociles qu’ils étaient, les mots avaient muté, entourant leur précieux corail d’une bogue urticante, tous piquants dressés vers le dehors. C’était comme des poulpes qui auraient retourné leurs calottes, exhibant avant de mourir, des masses de viscères grouillantes, un stupide maelstrom de matières difficilement identifiables. L’espace du langage des Antiques et des Renaissants avait étréci comme peau de chagrin et il n’en demeurait que quelques signes assemblés dans les pages jaunies d’incunables anciens, de palimpsestes usés au fond de quelque bibliothèque dont les travées poussiéreuses indiquaient l’état de leur désaffection. Mais cette invasion de l’espace s’était doublée d’un bruit qui, non seulement, ne faiblissait pas, mais enflait à mesure que les années passaient. Si bien qu’un incessant bourdonnement envahissait la conques des oreilles, laissant les humains dans un drôle d’état de sidération.

  

   Du silence opérateur de mots, il ne subsistait que quelques copeaux, des éclisses, des bribes semblables à une étoupe qui s’effritait sous les coups de boutoir de la marée phonique. On plaçait les mains contre ses pavillons, mais rien n’y faisait, les vrombissements s’infiltraient dans la résille des doigts, foraient le tympan jusqu’à ce qu’il soit essoré, sa membrane durcie comme un vieux cuir. Voilà où l’humanité parlante, caquetante, le peuple du ‘ON’ étaient parvenus, à un point de non-retour sur le bord de gouffres vertigineux. Rien ne s’imprimait plus à titre de langage que ces incessantes parlottes sans fin, ces jérémiades tournant à vide à la façon des moulins de Don Quichotte. ‘ON’ avait eu raison du langage. L’Académie de Platon, les Jardins d’Epicure, le Portique des Stoïciens, les Ecoles de la Renaissance, les décrets de l’Humanisme, tout ceci avait été rayé de la carte en raison du tumulte partout répandu qui avait cloué le silence au pilori. Plus de silence, plus d’intervalle entre les mots, plus de Parole, plus de Poésie.

 

   Lueur d’espoir

 

   Ce matin, comme au sortir d’un mauvais rêve, est arrivé par la Poste un fascicule tout simple, couverture de neige, illustré d’une chute de feuilles vert d’eau, un titre modeste : ‘REFUGES’, un prénom et un nom : ‘Nathalie Bardou’. Un nom en Poésie que peu connaissent mais que beaucoup apprécient pour un langage tout en nuance, tout en douceurs, tout en beauté. Voyez-vous, l’impression d’un papillon discret qui vole de fleur en fleur, non pour y voler un nectar, mais pour l’y disposer, de manière à ce que le miracle de l’écriture se poursuive, une année encore, un mois encore, une journée encore, une heure encore. Enfin un semblant d’éternité logé au cœur des mots. Des mots poudre-de-riz, des mots-de-talc, des mots-d’eau-vive, des mots-du-tout-du monde. Mais d’un monde attentif, aux aguets, au cas où quelque chose d’une beauté voudrait bien s’annoncer. Des mots qui font du bien au corps, au cœur, à l’âme. Que dire de plus, sinon citer à nouveau le bel incipit qui a servi de prétexte à cet article bavard ?

 

 

« Se taire

 

Et tenter d’entendre

Ce que travaille

La patience de l’air,

Dans cet espace ténu

Qui sépare les mots

De la parole »

 

Puis, au hasard des pages :

 

« Nous cohabitons

Dans nos cellules

Silencieuses »

 

« Tétant tour à tour

Les Nourrices du temps,

Nos âmes

Que le silence enlace,

Plongent leurs longs doigts

Dans les pigments du Jour. »

 

Ainsi le Silence se réhabilite-t-il

En Poésie !

Un Silence habité de Mots

Tels que nous les aimons.

Merci infiniment, Poétesse.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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16 octobre 2020 5 16 /10 /octobre /2020 08:21
L'heure unitive

 

Entre mer et désert...

Bardenas Reales -06-

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   Au début, avant même que la décision ne soit prise de rejoindre l’étrange terre des Bardenas Reales, on n’est que partiellement à soi, comme si une étonnante aimantation nous tirait hors de nous, nous dispersait aux quatre vents de l’irraison. On n’a plus de centre de gravité et tout part à hue et à dia sans que nous ne puissions en quoi que ce soit endiguer ce phénomène. On est livré rien moins qu’à sa propre diaspora, à sa fragmentation dans le temps et l’espace. Cela s’agite en nous, cela fait sa gigue, son carrousel. Cela s’éparpille selon le confondant puzzle de l’exister. Sa tête est au passé, occupée par quelque réminiscence forant son puits jusqu’à l’ineffable dimension de la mélancolie. Son tronc est au souci de quelque exercice physique au terme duquel on croit pouvoir dissimuler la réalité de son âge. Ses bras, on les dispose en cercle dans l’attente de la venue de l’Aimée. Son ombilic, on le soulève à la seule remémoration d’une chère qui fut festive. Ses pieds s’impatientent de parcourir les chemins sur lesquels s’inscrivent les traces du destin. En définitive l’ego n’est nullement à sa place. Ou trop en arrière dans les ornières de ce qui fut. Ou trop en avant dans la fuite toujours renouvelée qui dit notre foncière irrésolution. Le divin présent, quant à lui, n’est qu’une fumée se dissolvant dans la grille éthérée du ciel. On se cherche et ne se trouve point.

      Voici, on est arrivé au point où les choses basculent, où le centre de gravité de l’être trouve ses propres assises. Certes, l’événement n’est nullement immédiat, il faut passer d’une réalité à l’autre, déserter sa propre cécité, ouvrir ses yeux à ceci qui vient à nous sur ses ailes de beauté. Un envol au plus haut du monde. Un regard qui puise à l’eau bénéfique du sens. Toute sa peau, on la confie à recevoir les sensations, on la place en miroir face à cette argile, à ces nuages, à ces pierres. Rien n’a été fait au hasard. Nature est pourvoyeuse de tout jusqu’en son plus infime détail. Tout conflue dans l’expérience de soi donatrice de joie. Oui, la joie, cette improbable venue, voici qu’elle fleurit, là, tout juste devant l’étrave de notre visage. Cela ruisselle comme les eaux au printemps. Cela éblouit comme cent mille soleils. Cela s’étale dans la douceur. Cela a la consistance d’un baume. C’est soudain, brusque, un crépitement, et tout à la fois une caresse, la douceur d’une joue tout contre la nôtre. Un étonnement que jouxte un ravissement.

   Le ciel, tout en haut de sa présence, est poudré de nuages gris et blancs. Un floconnement qui nous rencontre et nous emporte avec lui pour une si belle odyssée, un voyage sans attaches qui s’écrit avec les mots de la liberté. Une falaise au sommet tronqué s’élève et demeure en soi, faveur d’un don qu’elle destine au libre événement de l’air. Soi-même, on est parcouru de cette onde jusque dans l’entrelacs de sa chair, dans la moelle de ses os, dans le réseau touffu de ses nerfs. Cela fait un genre de musique, elle fait penser à un adagio mais qui n’est nullement tissé de tristesse, plutôt fécondé d’une attente calme à tout ce qui peut advenir.

   Un grand manteau de marne blanche, gravé de sillons, ourlé de nervures, se donne dans la pure évidence, sans doute était-il là de tous temps, prêt à se montrer à qui voudrait bien en recevoir l’obole. C’est pareil à une neige que nous aurions connue, enfant, dans une cour d’école, parmi les sillages d’autres enfants, tout occupés à l’émerveillement d’être. Cela coule de soi, cela fait son banc d’écume, sa lame éblouissante que reflète le gris du ciel, cette infinie médiation des choses et des êtres. C’est la mesure virginale du monde, sa pleine et onctueuse libéralité, sa floculation sur le cercle ébloui de l’âme. Cela s’irise de mille valeurs, cela pénètre le cristal de l’esprit, cela assemble les fragments polychromes de l’intelligence. On se sent ressourcé, au propre, c'est-à-dire que s’installe la sensation d’un courant maritime intérieur, d’une jeune et belle pliure océanique qui nous assemble là même où cela parle le beau langage de la poésie. Cela infuse dans la moindre parcelle du corps, cela constelle et anime le plus discret pore de la peau. Cela se dit avec la justesse géométrique des figures parfaites. Cela s’épelle avec les lettres cursives d’un alphabet antique tiré d’un parchemin armorié. Cela est exact en son éclosion continue, dans sa germination dont une plantera lèvera, peut-être un tournesol au cœur noir, aux pétales voués à l’éclatante vocation de tout ce qui croît et fleurit, donne à l’homme ses plus belles raisons d’espérer.

    Et cette large dalle de roche inclinée vers le sol, elle est venue nous dire notre assise sur Terre en son indéfectible patience. Combien elle nous réunit autour même de ce que nous pensions avoir perdu, la confiance des jours qui brillent au loin et nous convoquent à la fête inouïe du sensible, un vivant et coloré kaléidoscope, une signification enchâssée dans une autre, une roue flamboyante qui ne connaît nul repos. Nous sommes au centre. Nous sommes le moyeu. Nous sommes le singulier autour duquel tout s’ordonne. Notre constant éparpillement, c’est d’avoir perdu la conscience de ceci, de ne plus voir que les rayons de la roue alors que c’est sa totalité qui est l’opérateur de toute cette richesse disponible. L’eau coule de la fontaine avec son bruit de toile souple et nous n’en entendons même pas le premier mot. Nous oublions bien avant que le phénomène ne se soit produit, qu’il ait essaimé en milliers de gouttes, elles sont les larmes dont nos yeux auraient pu s’abreuver, mais des larmes de félicité, non de tristesse.

   Voyez-vous, c’est si étonnant, si exaltant de parler de tout ceci, de cette large mesure de l’univers, du chatoiement qui l’anime, et j’en arriverais à m’égarer, à procéder de nouveau à ma propre division, à devenir orphelin de moi-même. Pourtant cette heure-ci qui sonne au milieu du désert (nulle présence autre que la mienne et ce cirque de beauté qui m’entoure de toute son amitié), est excellemment l’heure unitive, celle au gré de laquelle je me possède en entier, tout orienté que je suis vers cette splendeur-vérité d’une terre aride seulement parcourue de la force des éléments, sillonnée des émouvantes strates géologiques, un million d’années se lève soudain et me destine l’offrande de son être-au-monde, comme ceci, par pure grâce, par simple présence que rencontre une autre présence.

   Après avoir connu cette fusion interne, cette osmose de moi-même avec moi-même, comment pourrais-je témoigner d’autre chose que d’une confiance infinie envers ce qui est ? Comment, au plein de cette chair nacrée, un doute pourrait-il s’insinuer, une plainte planter son épine, une humeur chagrine lancer ses griffes en direction de qui je suis ? Oui, cette expérience est infiniment singulière. Elle me place face au monde sans intermédiaire. Mon regard sous le regard du monde. Le monde sous mon regard. Réversibilité des visions, confluence des consciences. Oui, le monde a une conscience pour la simple raison qu’il est le recueil d’une myriade de consciences. L’homme est toujours persuadé d’être l’unique parmi les uniques. Mais ceci n’est que le résultat d’une inflation anthropologique qui pose la condition humaine au sommet de la hiérarchie. Quiconque aura lu ces mots aura, me concernant, l’impression d’un Existant simplement occupé d’égotisme. Combien ils seront dans l’erreur. C’est bien parce que l’on s’est reconnu soi-même en tant que l’essence qui nous habite que l’on peut aller vers l’autre et, à notre tour, le reconnaître en tant que cette essence par nature différente mais complémentaire, immensément complémentaire. Il faut avoir fait l’expérience de la solitude pour donner et demander de l’amour. L’amour n’est que ceci, un mouvement de moi à l’autre, de moi au monde et réciproquement afin que le cycle, jamais, ne s’interrompe. C’est lorsqu’il cesse que les haines s’attisent, que les guerres s’allument.

   Qu’ai-je donc fait dans ce texte, si ce n’est aimer cette belle photographie qui synthétise les idées qui ont été élaborées ici et là, qui demanderaient encore de longs développements. C’est la magie d’un cliché en noir et blanc, subtilement organisé, essentialisé en sa forme, harmonisé dans ses valeurs que de nous conduire, par contact immédiat et affinités successives à cet état unitif qui, pour n’être nullement spirituel ni mystique, n’emprunte pas moins les voies d’une élévation de soi en direction de ces valeurs transcendantes - images, personnes humaines, œuvres d’art -, toutes entités qui, complétant notre être, l’accomplissant en sa nature la plus profonde, le placent en position  de comprendre et d’exister, ces deux notions qui, en quelque manière, sont synonymes. On ne peut vivre sans comprendre. On ne peut comprendre sans vivre. Tout est sens ici, qui trace un chemin pour plus loin que soi. Toujours une clarté à l’horizon. Toujours un horizon après l’horizon, une clarté après une clarté.

 

 

 

 

 

 

 

 

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15 octobre 2020 4 15 /10 /octobre /2020 08:14
Toi nommée Ombre

                                                                              Im raum

                                                                          Barbara Kroll

 

 

***

 

 

 

Toi nommée Ombre

 

D’où te venait ce nom

Qui t’assignait à demeure

D’où venait-il qui te clouait là

Sur la dalle immense

Et glacée de l’indéterminé

Était-il seulement

Le bourgeonnement

D’une provenance

Avait-il la consistance

D’une haute pensée

Le souffle

D’une puissance imaginative

Ou bien n’était-il

Qu’une manière de désaveu

La lumière d’une lame

Traversant ton corps

Ton corps de nulle similitude

Il n’avait d’apparence humaine

Que le flou d’une encre jetée

Sur le papier

Flottait en-deçà des choses

Quelque part en des erres

De haute solitude

Peut-être même n’était-il

Que ballon captif

Relié au réel par un fil si ténu

Qu’on n’en voyait

Que la fragile tension

Il était fluence injouissive

Dont on ne pouvait tracer le cercle

Il était mot mésusé

Qui ne pouvait connaître

Le chiffre énigmatique

De son signe

 

*

 

Quelqu’un sur Terre

Avait-il été alerté

De ta présence

Présence sans doute

Un bien GRAND mot

Quelle empreinte laisse-t-on

Lorsqu’on est tout juste parvenu

À lisière de son propre rivage

Les flots tout autour

Battent leur coulpe

De n’avoir su porter

Les eaux lustrales

Qui t’eussent installée

Au plein de ton être

 

*

 

 Im Raum  est l’invite du titre

Mais fait-il signe vers Chambre

Et alors c’est image de claustration

Ou bien s’agit-il d’Espace

Et c’est égarement ivresse

Le cosmos est si grand

Qui nous reconduit à l’infinitésimal

Nous cloitre dans la graine originelle

Ce curieux ombilic pareil

A l’infructueux désir

Ce pli maculé de mutité

Cette lettre tronquée

Avant que le mot n’émerge

De son étrange berge

La signification est là

Qui hésite palpite et se retient

Le don de la Parole

Est si urgent

Dans le rugissement du monde

 

*

 

Ton baptême parmi les hommes

Ta survenue dans le champ

Des consciences

Est bien au-delà de toi

Dans cette aire

Qui ne te convoque à paraître

Qu’éloignée

Indistincte

Énigmatique

Obscure forme en partance

Pour le Rien

Oui je sais la force d’attraction

Du Néant

Son indéchiffrable magnétisme

La faille radieuse

Qu’il ouvre dans les âmes

Des Poètes

Des Saltimbanques

Des Rêveurs

Tous chercheurs de Vérité

Qui ne font que girer

Autour de leur propre réalité

N’es-tu toi aussi en quête

De cette flamme

Qui toujours vacille

Qu’on craint de voir

Étincelle

Puis cendre

 

*

 

Que je te dise le Bleu dont tu viens

Quelque Ciel étendu

Quelque vaste Océan

Et le Noir te frôle

Cette nuit qui peine

 À se détacher de toi

Cette ombre qui t’obombre

Cette feuille de deuil

Qui éparpille ton corps

Aux quatre vents

De l’obscur désespoir

Ce sont les amers qui t’égarent

Avant même que ton Nom

Soit connu

Ton Nom d’Ombre

Que traverse une liane de sang

Elle dissémine en toi

Les spores de la vie

Sauras-tu en faire bon usage

Toi la Fille si sage

Qui demeures en retrait

Ne sollicite rien

Que cette absence

Que les Nombreux

Nommeraient démence

 

*

 

Séjourne donc en ce passage

Peut-être de la durée

Ne connaîtras-tu jamais

Que l’aride contrée

Cependant il est trop tôt

Pour mourir

Pour qui vient de naître

Tu es seulement en voie de toi

En voie de connaître

Au seuil douloureusement inscriptible

De l’exister

Y aurait-il d’autre chemin

Que cet escarpement

Tout est franchissement

Qui se dit en joie

Qui se dit en douleur

Qui donc pourrait savoir

Hormis les Visionnaires

Et les Sages

Qui donc

Tu es en partance

Ceci suffit à te combler

La Voie est ceci

Qui brille au loin

Oui

Au loin

 

*

 

 

 

 

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14 octobre 2020 3 14 /10 /octobre /2020 09:13
L’infinie douceur des choses

‘Courge et poire’

Huile sur Arches, 43X35 cm

François Dupuis

 

***

 

   Ce que, d’abord, il faut faire, se reporter aux hautes lumières d’un été encore présent, en ressentir les lames de chaleur, en éprouver jusqu’au profond du corps l’océan de clarté, le grésillement d’étincelles. On est tout imprégnés de cette onction lourde, on est immergés dans ces ondes qui nous clouent à la falaise inhospitalière des murs. On cherche un refuge hors de soi, on le cherche en soi mais on ne trouve jamais qu’une manière d’abattement, de spirale de feu, de langue mortifère qui pourrait nous conduire à trépas si elle persistait en son être. On cherche, sur le palimpseste usé de sa mémoire, le souvenir d’une fraîcheur, la réminiscence d’une source, la poussée d’un frimas qu’un vent nous apporterait afin de renaître à nous-mêmes.  On est hébétés. On ne comprend plus rien au mouvement du monde. On se tient immobiles dans son esquisse de chair au cas où quelque chose d’aimable voudrait bien se montrer. On se hisse sur les ailes du songe.  On attend.

   Voici, l’automne est arrivé en avance. Il a effacé tous les mauvais souvenirs des mois privés d’R. Il nous a ressourcés à la confluence de ses eaux lentes, attentives à l’éclosion du jour, à son aventure fondatrice de joie, au tremblement de sa lumière d’or, au frissonnement de ses feuilles dans l’eau étale du ciel. Ce que l’on voit, c’est ceci : un tableau d’immédiate félicité. L’instant, qui aurait pu être pétrifié par les gerçures de la chaleur, le voici qui s’annonce sous des voiles d’éternité. En lui nous sommes immergés comme l’est la brindille dormante sur l’eau qui la berce et la conduit sur les rives d’un large estuaire, là où tout est ouvert qui profère le libre jeu des choses et des hommes.

   Nous observons et nous voyons, sur le dais apaisé de la toile, la neuve rutilance du temps. C’est pareil à une ombre qui se serait vêtue de la parure d’une immatérielle présence. La marche sur le bord d’une margelle, un bruissement au contour d’une épaule, un à peine scintillement sur le cercle d’une clairière. Le fond est de pure connivence avec des restes nocturnes, à moins qu’il ne s’agisse des prémisses du jour, les ténèbres s’éclairent déjà du motif de leur disparition. De ceci qui est occulté, qui est muet, se laisse voir le cuir fauve d’une courge. Son attache est une courte spirale qui appelle, demande la courbe légère d’une amitié. Des méridiens plus soutenus en traversent l’écorce à la manière d’un chatoiement, il n’y a nulle blessure à ceci, le simple effleurement d’une ligne d’affection, un trait qui unit, jamais ne partage, un mot d’amitié gravé dans l’écorce des jours, le clignotement d’un iris dans la nuit de l’œil. Ça bouge à peine. Ça a la grâce d’un monde lent. D’une eau de lagune sous l’étain du ciel. D’une amitié qui accueille et sourit. Une ombre légère s’allonge qui dit l’être du fruit en sa native faveur. Un double silencieux, une irisation, une voix voilée dans le calme d’une crypte. Ce fruit si majestueux n’est pas seul. Une belle poire à la forme incurvée s’y repose en confiance. Appui contre appui. La poire, en son vert lumineux, presque phosphorescent, diffuse lentement sa clarté, la communique à qui veut bien la prendre. Or, ils ne sont que deux au monde, les deux fruits-compagnons que relie la touche légère des affinités. Nul besoin de parole. Nul besoin de mouvement. Présence contre présence. Amour contre amour. De Poire à Courge, nulle distance. Mariage d’amour plus que de raison. Deux cœurs battent à l’unisson sous le velours de la peau. Diastole pour diastole. Systole pour systole. Des battements tissés d’harmonie. Des battements à l’unisson.

   Nous avons dit, en mode langagier, le doux surgissement de ces deux êtres tissés d’infini. Qu’en est-il maintenant, de la perspective picturale, de cette beauté qui se donne en partage de la même façon que le fait la source en son mince clapotis, l’oiseau en son battement d’aile, le ciel en son unique transparence ? Car il s’agit de peinture avant tout, de son lexique, peut-être de souvenance car toute œuvre joue en mode pluriel avec les autres œuvres du monde. C’est ceci même qui fait, tout à la fois son individualité, sa singularité et son caractère indissolublement universel. Si elle n’était ceci, alors il lui faudrait renoncer d’emblée à se placer dans le cadre des manifestations esthétiques. Se limiterait-elle à sa pure forme autarcique et elle tomberait dans le premier nihilisme venu, la schizophrénie en sa coutumière geôle.

   Il ne peut qu’y avoir échange, transitivité, reconnaissance réciproque. Telle œuvre particulière fait écho avec telle autre, sur le plan formel, à la hauteur de ses significations internes, de ses conceptions du monde. L’art est une constellation en laquelle s’inscrit toute tentative suffisamment accomplie pour mériter cette épithète. Il y a nécessaire spécularité, renvoi, réverbération, confluence des thèmes et des manières de peindre. Ceci ne veut nullement dire que la trace dans une œuvre, d’une empreinte antérieure, serait pure mimèsis, travail de copiste. Non. Tout Artiste s’est livré avec passion à la tâche, non de reproduire ses Maîtres, bien plutôt de les reconnaître pour tels. Et ceci est heureux au simple motif que les œuvres artistiques doivent constituer une architecture unique au sein de laquelle chaque individu vient apporter son obole. Un genre de Tour de Babel picturale édifiée, pierre à pierre, au cours de l’Histoire.

   Comment cette belle peinture, au subtil chromatisme automnal, peut-elle s’inscrire dans la polysémie de l’Art ? Comment peut-elle témoigner pour elle, mais aussi pour les autres puisque, je viens de le préciser, elle est nécessairement une parmi la symphonie des natures mortes, des portraits, des nus, des scènes pastorales, des paysages bucoliques ou romantiques ? Sans doute, comme toute interprétation, y aura-t-il des approximations, des hypothèses confluentes là ou d’autres ne verront que divergences, des identifications ne reposant que dans le lit d’une pure subjectivité. Et quand bien même, ce qui vient à nous le fait sous le sceau de la multiplicité, de la foule bigarrée, de la vêture d’Arlequin. Et il est heureux qu’il en soit ainsi. Rien n’est pire que la monotonie, le conformisme, la mode suivie d’une façon toute grégaire.

   Dans cette œuvre de François Dupuis, je perçois comme des présences anciennes, des classicismes picturaux, des coloris fonctionnant sur le mode de l’analogie, des inspirations, sans doute plus inconscientes que conscientes chez un Artiste dont l’œuvre est vraie, ce qui ne peut que lui éviter des écueils ou la reprise à l’identique de quelque chose qui fut et trouverait ici, les conditions d’une apparition nouvelle. Je reconnais, convoquer les grands noms de la peinture est toujours geste risqué, parfois même entreprise iconoclaste. Ici je ne propose nullement des recouvrements d’œuvres, je ne procède nullement par homologies qui seraient inappropriées, j’essaie d’extraire des œuvres ce qui peut faire sens commun : une lumière, une ambiance, un état d’âme, la douceur d’une climatique, l’émotion devant ces chefs-d’œuvre que la Nature nous offre, que les Artistes magnifient de l’extrémité de leurs brosses. Du fond généreux de leur passion.

   Ici dans ce que nous pourrions nommer du terme générique ‘d’automnales’, j’aperçois les motifs d’un identique ressourcement. On regardera ceci en guise d’hommage aux Maîtres, non à une quelconque sujétion. Regardant ‘Courge et poire’, je pense aux clairs-obscurs Du Caravage ou de Rembrandt pour ne citer que les plus connus, au jeu subtil de l’ombre et de la lumière qui en constitue la trame. Je pense à la palette terre de Sienne, grège et paille assourdie des ‘Glaneuses’ de Millet. Je pense à la ‘Nature morte à la pastèque’ de Luis Eugenio Meléndez, pour le motif qui y est représenté. Je pense aux couleurs des terres naturelles de certaines peintures rupestres du néolithique. Je pense enfin à la tonalité nocturne de quelques natures mortes de Chardin. L’Art ainsi, pareil à des ruisseaux issus de la même source, coulant vers d’identiques estuaires. Ici il n’y a plus de hiérarchie à reproduire, de choix à effectuer puisque tout participe d’une même intention, donner au beau un cadre pour sa manifestation. Que pourrait-on souhaiter d’autre qui serve mieux la cause de l’Art ? Je suis sûr, pour ma part, qu’en nos songes d’automne, ce multiple flamboiement nous visite. Au réveil l’on ne se souvient plus de rien. Pourtant ces choses ont existé. Nous en portons la trace au fond de nous. Elles sont ineffaçables. Elles ruissellement à bas bruit. Essayons d’en deviner le précieux. Qu’aurions-nous d’autre à faire qui soit si pressé ?

 

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13 octobre 2020 2 13 /10 /octobre /2020 08:53
Ces  ombres, il y avait ces  ombres.

 

 

 

Ces ombres il y avait ces ombres

 

 

Ô vacuité des choses présentes

O incendie de l’âme

O ignition de l’esprit

Ô dispersion du corps

Ecartèlement quand le temps

Vient

De si loin

Une à peine parole

Dans l’inconsistance

Du Monde

Une faille

Inconnaissable

Insaisissable

Livide telle la bougie

Qui se consume

Dans la crypte

Qui grésille

Dans le Temple

Pour des dieux absents

Pour des immolations

Dont le nom

Le sens

Ont été perdus

Dans l’indolence du jour

Sa lente irrésolution

Son labyrinthe

Où ne souffle plus

Aucun langage

 

 

***

 

 

Ces ombres il y avait ces ombres

 

 

Ces ombres qui rampaient

Au ras du sol

Pareilles

À de mauvaises consciences

A de malins génies

Plantant

Dans la détresse

De la chair

Leurs canines d’effroi

Plus RIEN ne paraît

Plus RIEN ne se manifeste

Que l’aile sinistre

Du vide

Plus RIEN n’arrive

Que l’haleine froide

Du Néant

 

 

***

 

 

Ces ombres il y avait ces ombres

 

 

Que nous ne pouvions faire

Nôtres

Tellement leur haine était

Grande

Démesurée

Leur silence

Hurlant

Dans les spires de la cochlée

Leurs lames s’invaginant

Autour de l’ombilic

Cette graine originelle

Qui s’étrécissait à la taille

Du microcosme

Et demeurait cloîtrée

En sa bogue

Sans jamais pouvoir en offenser

La translucide paroi

Mot dans mot

Qui refuse de s’ouvrir

Peau contre peau

Qui refuse de se distendre

De déployer son oriflamme

Dans la nuée de l’heure

Ô douleur incantatoire

Qui ne rencontre

Que son étique mélopée

 

 

***

 

 

Ces ombres il y avait ces ombres

 

 

La colline bougeait

À l’horizon

La plaque d’eau luisait

Dans le bleu

L’argile allumait son feu

Couleur de pain

Le buisson en touffe verte

En vert amande

Se souvenait de l’autre

De l’Ardent

De la révélation

Du Dieu Eternel

Mais Dieu était mort

Disait le Gai Savoir

Il n’y a plus de pays de Madian

De contrée où asseoir la pliure

De sa foi

Plus de lieu où prier

On n’idolâtre plus les idoles

On a brisé les icônes

On a détruit le palais de cristal

Des Mythes

On a broyé l’Imaginaire

Sous les coups de boutoir

De la possession

On a renié jusqu’à son être même

On a vidé la substance

De sa substance

 

 

***

 

 

 

Ces ombres il y avait ces ombres

 

La Bible

En des temps immémoriaux

Nous annonçait l’Exode

La fuite hors d’Egypte

Des Hébreux

Leurs longues errances

Dans le Sinaï

Leur quête de la Terre Promise

Mais de Terre Promise

Il n’y a que SOI

Enfermé dans la geôle étroite

De SON corps

Cette sombre monade

Sans portes ni fenêtres

Ce minuscule cosmos

Où à la manière

D’un oxymore

Ne règne que le désordre

Où ne croît

Que l’herbe mauvaise

Des jours

Cette piètre savane

Couleur de destin biffé

Là ne se laissent entendre

Que

Feulements

Barrissements

Rugissements

Ils sont l’architecture de notre peur

La quadrature de notre angoisse

La démesure de notre existence

Sous les fourches caudines

De la Finitude

Oui de la Finitude Majuscule

Qui signe le terme

De nos illusions

Décrète l’arrêt

De la Grande Pantomime

Frappe les trois coups

Au-delà desquels

Plus aucun Jeu

Ne sera permis

Brigadier

Sans indulgence

Cerbère

Sans complaisance

Guillotin

Sans état d’âme

Seule la lame définitive

Et son sifflement ophidien

Qui fait de nos têtes

Ces pitoyables boulets

Qui s’écrasent contre

La lourde barbacane

De l’incompréhension

 

 

Ces ombres il y avait ces ombres

 

 

Les ombres étaient

Au Passé

Au Présent

A l’Avenir

Il n’y avait plus

De temps

Pour le Temps

Plus de lieu

Pour l’Espace

Plus de parole

Pour le Langage

Plus d’ombre pour l’ombre

Plus de clarté pour la Lumière

On s’essayait

À une effraction

À se divertir de soi

À s’exonérer de ce

qui nous enfermait

Ligaturait notre voix

Attachait nos gestes

Faisait de notre amour

Le site d’une pure autarcie

SOI

On n’aimait que

SOI

SOI

On ne voulait que

SOI

Le pur égoïsme faisait

Ses empreintes délétères

Ses traces arbustives

Ses déploiements

De griffes de sorcières

Ses menuets

D’espoir afin de se soustraire

A sa propre inconséquence

Il ne demeurait

Que peau de chagrin

Bribes de cotonneuses envies

Copeaux de frivolité

 

 

Ces ombres il y avait ces ombres

 

 

Voilà à force

D’errer

D’omission en omission

De renoncement en renoncement

De dérobade en dérobade

On était arrivé

Dans le sas indissoluble

De l’ultime aporie

On hissait sa silhouette

Dans le cadre étique

D’une Porte

Etroite

Sur le seuil

Non en tant

Que passage

Translation

 Vers autre chose

Que Soi

NON

 Dans l’immobilité la plus totale

La plus dévastée de signes

La plus illusoire qui se pût concevoir

On était arrivé dans la certitude

D’être au Monde

Et de n’y être point

Comme affirmation d’un

Non-retour

A quelque chose de signifiant

Seule l’aire de la dévastation

Déployait l’emblème

De sa présence

 

 

***

 

 

Ces ombres il y avait ces ombres

 

 

On regardait l’en-dehors de Soi

A la manière d’une pure étrangeté

On ne questionnait plus à l’aune

De quelque Vérité

Les Choses étaient devenues

Choses

Irrémédiablement

Choses

Jusqu’en leur extrême

La réification partout

Etendait l’épouvantail

De son insolence

Ce qui n’était NOUS

Nous ne pouvions que le nier

Qu’était donc ce banc

Que nulle présence n’habitait

A commencer par la Nôtre

Qu’était ce flot bleu

Que notre corps ne rencontrait

Qu’était cette terre

Dont nous ne foulions pas la poussière

Qu’était ce buisson

Qui n’allumait le feu de notre être

Qu’était cette ombre

Qui nous était étrangère

Sinon l’image même de la Mort

Celle-ci

OUI

ASSUREMENT

Nous pouvions la ranger

Au nombre de nos avoirs

Nullement de notre être

Mais se possède-t-on jamais

Soi-même

Se possède-t-on

JAMAIS

 

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13 octobre 2020 2 13 /10 /octobre /2020 08:43
« Ce n’est plus le même silence ».

Pointe de flèche – Rhodézien

Source : Wikipédia

***

Libre interprétation du poème de

Nathalie BARDOU.

(NB : Les mots en gras et italique

sont ceux que j’ai choisi d’accentuer

afin d’amener au jour une possible

compréhension du poème.)

Ce n'est plus

le même silence.

***

« Ce blanc

Sans cadre

Dans la courbature du mot

Lorsque la nuque au bord du puits

Il faut aller au livre d'herbes.

Là où le monde bavard

Celui des regards encore aux murs

Celui du royaume de sable bâti sur l'ombre

Celui du jardin antique

Là où le monde bavard

S'est tu,

Sais-tu

Ce n'est plus le même silence.

Ce n'est pourtant pas un jeu

De frotter des mots-silex

Les champs secs

Ont pris feu.

Les mains ont reculé

Vives et sèches

Les mains

Sur un visage

Sur un souvenir

Les mains ont reculé.

Et la maison-corps

A applaudi à ce vacarme

A enfin Tout ce vacarme

Des dents qui mordent le vide

Des os lancés

Contre les muscles.

Pendant la sortie de l'eau

Dans son grand bruit de mers.

Puis le silence

Qui n'est plus le même silence

C'est ce silence qui touche au bleu

Le bleu loin dedans

Têtu - dans les cendres ».

 

Nathalie BARDOU - 24 mai 2015

*

  Avec le poème, c’est toujours s’affronter à un problème que de vouloir l’interpréter. Soit on le soumet au scalpel de la raison discursive et alors il perd son âme pour ne laisser paraître que ses coutures. Soit on le laisse flotter dans les arcanes de l’imaginaire et alors on se pose la question légitime de savoir si l’on a encore affaire à ce poème ou bien plutôt à une pure fantaisie. Sans doute existe-t-il une voie médiane, laquelle s’appuyant sur le contenu réel tout en tâchant d’extraire les significations latentes, cherchera à éviter la « démonstration » pour faire droit à la « monstration », à savoir faire briller le langage dans l’essence du paraître. C’est ce que nous essaierons de mettre en exergue dans le cadre de ce bref article. Donc, à partir de maintenant, c’est un « saut » à quoi il faut se disposer afin que, nous exonérant des perceptions immédiates, nous puissions nous saisir de ce qui traverse le poème tout comme l’éclair illumine le ciel alors qu’il n’est plus visible dès qu’apparu. Il en est ainsi des choses essentielles de la Nature - dont l’éclair est la fulgurante apparition -, aussi bien que des paroles fondatrices qui révèlent plus que ne le laisserait supposer la modestie des mots convoqués à l’espace-disant. Ici, aucune autre parole ne nous éclairera mieux pour l’entrée dans le vif du poème que la belle assertion de Paul Klee qui dit le tout de l’art dans une forme si verticale qu’elle semble ne pouvoir être dépassée en direction d’une plus ample compréhension de cette vérité fondamentale : « L'art ne reproduit pas le visible. Il rend visible ».

  En effet, tout est question de visibilité, autrement dit de remise à soi de la chose dans la clarté de ce qu’elle est. Et, ici, nul doute qu’il soit question de la poésie elle-même dans son principe ouvrant-déployant un monde. Et, ici, nul doute que soit énoncée la fragile condition du poète en ces temps « où le monde bavard » fait cliqueter, à l’infini, les paillettes du « on ». « On » se conforme à l’avis général ; « on » se dispose à emprunter les sentiers battus afin de ne pas s’écarter d’une opinion commune. Le poème, quant à lui, s’opposant à cette progression horizontale dans la glaise mondaine, en établit l’exact contrepied, à savoir l’élévation du langage dans sa pure verticalité afin que, transcendant le domaine des contingences, il puisse flotter entre ciel et terre, un vers dans l’empyrée, un autre en direction de ce réel qu’il sublime à mesure de sa profération.

  Mais, alors, comment surgir dans l’espace du poème puisque, aussi bien, ce dernier, le poème, utilise les ressources du langage commun à tous les humains ? Mais, tout simplement, en utilisant ces « mots-silex » qui portent en eux le plus noble destin de l’homme. Ceci, correctement métaphorisé, s’inscrira dans la conscience comme la grande marche de l’homo habilis vers l’homo sapiens, soit, de l’homme habile à manipuler les outils à celui habile à les mener à la clarté d’un savoir dont le langage est la pointe la plus extrême, imitant en cela la flèche indicatrice de SENS que les hominidés taillaient à même la pierre sans en saisir l’immense portée ontologique. C’est seulement parce que l’homme, dans sa lointaine préhistoire, est passé du statut d’une simple horizontalité (l’immanence), à celui d’une pure verticalité (la transcendance) que des choses comme le langage, l’art, l’intentionnalité déployante d’un mode des significations a pu réaliser sa propre efflorescence. Le langage, dans son évolution, suivait la même courbe ascendante, partant du simple borborygme préhominien pour déboucher dans l’aire constituante d’une essence de l’homme. Ainsi s’établissait la distinction entre la prose du monde en ses laborieux commencements et le poème dont elle était tissée depuis l’origine et qui demandait à être porté à la révélation.

  Tout cet immense paradigme du connaître, depuis l’outil primaire jusqu’à la fonction langagière élaborée, le poète le porte en lui comme son bien le plus précieux, en même temps que le lieu de son intime déchirure. Comme si son corps, divisé par un mystérieux raphé médian, le scindait selon deux univers opposés, deux topiques à jamais irréconciliables : d’un côté le tumulte et le chaos précédant l’apparition du langage et des fonctions supérieures; de l’autre l’harmonie d’une parole organisée en sublime cosmos, dont le poème est la source et le recueil. De cette position de funambule entre un ubac versant vers une possible disparition et un adret par lequel réaliser son assomption, le poète est transi jusqu’en sa chair frissonnante. Le pathos est toujours là et son double aiguillon, celui de la chute, celui de la montée infinie vers ce qui appelle et veut soustraire au « silence », au « blanc » dont « la courbature du mot » est le symptôme le plus évident, qui se dit en termes de somatisation, de corps, les seuls à même de rendre compte de la prégnance de la douleur.

  Le poète est toujours situé « à l'intersection de deux plans au tranchant cruellement acéré, celui du rêve et celui de la réalité », tel que Pierre Reverdy les définissait dans « Le Gant de crin », le titre étant amplement évocateur en lui-même de la lucidité à y entendre. Ou bien le poète s’attache à la réalité et perd sa liberté créatrice, ou bien il vogue dans le rêve jusqu’à y perdre le fil d’Ariane qui lui permet de rencontrer la Muse. Ou bien il n’écrit pas, « la nuque au bord du puits » dans le vertige de sa propre disparition, de l’attrait de l’abîme, ou bien il écrit, frottant ses « mots-silex » mais alors « les champs secs ont pris feu » nous dit le poète et, de peur, « les mains ont reculé vives et sèches » car la brûlure de l’écriture en est toujours la plus immédiate illumination qui soit. Regarder brûler Rome, à la manière de Néron est pure fascination, d’abord, frayeur ensuite des conséquences de son geste. Il en est à l’identique pour tout créateur qui procède à sa propre perte tout en élevant le piédestal qu’il tend à sa propre effigie comme une possible Arche de Noé. Mais, en filigrane, apparaît le « Radeau de la Méduse » et les flots contraires qui le conduisent à sa perte.

  Beau poème en tout cas, qui dit en termes essentiels ce que l’habituelle prose du monde profère dans le bavardage et l’imprécation. Ecriture labyrinthique, écriture à chiffre qui ne livre son secret qu’à être manduquée jusqu’à son terme de manière à ce que se dévoile cette « chair du milieu » qui est l’essence même des choses, dont nous sommes tissés de l’intérieur, à notre insu, mais que nous hélons sans cesse depuis notre cheminement hémiplégique et qui se nomme aussi « le bleu loin dedans », cette corde infiniment vibrante que, parfois, l’on appelle « âme », sans bien savoir ce qu’elle désigne mais dont la cessation de la vibration nous reconduirait, toutes affaires cessantes, à la densité et à l’opacité de la pierre de silex avant que l’intelligence de l’homme n’en taille les arêtes transcendantes. Ceci nous ne voulons pas le voir. Renoncer à être nous l’écartons de nous grâce à la force vive de l’art. Nous souhaitons, avec raison, qu’il en soit toujours ainsi ! Comment pourrions-nous exister autrement puisque les mots nous constituent comme notre substance la plus intime ? Faire silence parce que l’on n’a rien à dire et faire silence car empêchés à la profération par quelque cause, fût-elle fondée en logique, sont deux situations opposées aussi inconciliables qu’éloignées. Après que l’on s’est retiré de soi dans un mutisme où hurle le désir de dire et que l’on dit enfin dans la hauteur, dans la juste mesure de soi, autrement dit dans la vérité, alors « ce n’est plus le même silence », alors les choses s’ouvrent de soi jusqu’à la démesure toujours souhaitée : celle du poème installant son site dans la lumière. C’est cette incandescence que nous voulons, ce vertige qui creuse jusqu’à la frontière visible du corps. Oui, ceci nous le voulons et y parvenons à la force de notre être désirant. Il n’y a pas d’autre voie possible ! Pas d’autre voie !

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Published by Blanc Seing - dans Mydriase
12 octobre 2020 1 12 /10 /octobre /2020 08:26
L'Amour en cage

                                                                          Ce dimanche d’Octobre

 

 

 

                     Chère Solveig

 

 

 

« L'amour est un piège dans lequel je suis tombé. »

 

   Tu sais combien ce type de ritournelle fait ton siège sans que, jamais, tu ne puisses en arriver à bout. Tu crois l’avoir chassée au loin, la petite phrase, là-bas au-delà de l’horizon, derrière la colline qui moutonne et se désespère de n’être que ceci, et la ritournelle te revient, habille ta tête des dentelles d’un évident bonheur alors que tu la pensais ennuyeuse, insistante, pour tout dire une éclisse logée au profond de ton oreille, une épine fichée dans ton cœur. Toi, l’avisée, sais-tu au moins la raison de cette persistance, la nature de l’intérêt qu’on lui porte, sa fuite pour plus loin que soi et, déjà, l’on regrette de ne plus l’entendre, de l’avoir perdue comme on a perdu un ami ? C’est curieux, tout de même, cette fixation sur de l’instantané, du mouvant, du contingent. On penserait avoir saisi quelque chose de l’existence, la corolle d’un sentiment, la douce chair d’une saveur, l’onctueux d’un souvenir mais l’on se rend vite compte que la petite antienne est brodée d’air, que jamais nous ne la retiendrons, qu’elle est déjà au passé alors que nous sommes, nécessairement, à l’avenir. Mais il faut que je te dise l’origine de ce qui pourrait passer pour simple caprice.

   Peut-être te souviendras-tu ? On prétend, d’ordinaire, que les femmes archivent mieux les souvenirs que leurs compagnons. C’était il y a longtemps. J’étais au printemps de ma vie, tout comme toi. J’en suis maintenant à l’automne. Mes tempes ont blanchi. Des rides traversent mon front qui disent, un jour, le souci de ne plus être qu’une illisible trace effacée par la confondante marée des jours. Souviens-toi, si tu peux. L’été est lumineux. Je viens tout juste d’arriver dans ton beau pays, cette lointaine Suède semée de lacs que cernent de tremblants bouleaux, leurs écorces sont d’argent, leurs feuilles des écus dorés dans l’air qui tremble. Nous marchons au bord du Lac Roxen dont l’eau frissonne, un genre de cendre dans le jour qui n’est guère encore assuré. Je te connais encore si peux, ma correspondante du Nord, mais je sais que des affinités nous réunissent, que des goûts identiques nous rassemblent. Je ne sais pourquoi, au détour d’un chemin, sortant de ton sac un amour en cage, son cœur orange brille d’une étrange lueur derrière sa résille blanche, tu me dis : « Toujours l’amour sera en cage, jamais il ne sera libre ! ». Je ne sais pourquoi cette phrase teintée de mélancolie traverse la barrière de tes lèvres, se dissout dans les remous de l’air. Aussitôt, peut-être sans cause réelle, sans quelque rapport avec ton propos, germe en moi, telle une herbe sauvage, cette phrase non moins étonnante : « L'amour est un piège dans lequel je suis tombé. »

   Oui, j’avoue, il fallait que nous fussions jeunes, naïfs, pour tresser ce dialogue digne du plus léger des vaudevilles. Tout ceci paraissait si convenu, lissé à l’eau du poncif, manière d’agaceries dont de jeunes enfants sont coutumiers, histoire de meubler le temps, de le placer sous le sceau du jeu gratuit. On jette une phrase en l’air, attendant qu’elle ricoche, fasse ses joyeux bonds dans l’espace puis disparaisse à la façon d’un papillon qu’effacerait soudain un pli de vent. Mais alors, s’il s’agissait vraiment d’un jeu, quelle était sa nature, poursuivait-il un dessein particulier, existait-il un message codé dont, peut-être, nous n’étions même pas informés ? Sur le moment je n’aurais pu répondre. On ne se précipite nullement sur la braise quand le feu couve encore. On attend l’œuvre du temps. On espère un éclaircissement, une justification, une liaison logique des événements.

   Sais-tu combien aujourd’hui, après que tant de temps a passé, tout devient limpide, pareil à l’eau tranquille d’une source ? Bien sûr, dans notre enthousiasme de la rencontre récente, les choses ne pouvaient être dites que du bout des lèvres, à ‘fleurets mouchetés’, si l’on peut dire. Cet amour qui naissait avait besoin d’ombre, de fraîcheur. L’aurions-nous exposé à une trop vive lumière que, sans doute effrayé il se fût résolu à s’en retourner de là où il venait, c'est-à-dire de l’illisible contrée des choses indicibles. Tu le sais bien, à l’amour il faut le temps de se déployer. Faute de ceci, il ne fait que flamboyer telle une gerbe d’étincelles, puis s’absente de la scène, souvent pour toujours.

   « L'amour est un piège dans lequel je suis tombé. » Je crois qu’aujourd’hui, à l’âge de la maturité accomplie, sachant la relation purement platonique qui a été la nôtre au cours du temps, jamais nous ne nous sommes revus, seulement occupés à une correspondance suivie des années durant, je crois que je pourrais la faire mienne mais dans la plus pure positivité qui soit. Oui, nous avons été amoureux à distance et notre amour s’est accru, précisément, de cette impossibilité. Autrement dit, il a été vrai du simple fait qu’il s’est soustrait aux événements de tous ordres, les plus heureux, mais aussi les plus fâcheux qui eussent pu ternir notre relation. Parfois, peut-être, la qualité des sentiments est-elle inversement proportionnelle à la distance qui sépare les amants. Plus loin, plus beau, en quelque sorte.

   Et puis, tu en conviendras Sol, pourquoi les pièges seraient-ils toujours entourés d’une valeur négative ? Je crois qu’il en existe, mon expérience de notre longue liaison épistolaire en témoigne, de doux, de satinés, une sorte de corail qui en atténuerait la possible rigueur. Pour moi, en tout cas, il prit l’allure de cet ‘amour en cage’ dont tu agitais la fragile cellule dans le vent du septentrion, un soleil brillait au centre d’une claie d’un invincible éclat, si bien que seul le rayonnement demeurait, la cage s’était perdue dans les mailles d’un temps d’immédiate faveur. Dire l’amour tel un piège, c’est simplement s’adonner au jeu primesautier des oxymores, c’est dire le feu qu’une eau aussitôt éteint. D’autres diraient : ‘Jeu de l’amour et du hasard’, mais il ne s’agirait ici, non de l’amour en son essence plénière, mais d’un simple marivaudage, d’un déguisement des sentiments où chacun, en guise de vérité, ne ferait que se donner la comédie. Solveig, je le sais depuis le plus profond de qui je suis, du plus sûr de qui tu es, jamais notre rencontre n’a été jeu d’acteurs. Un amour réel car l’amour ne peut être que ceci, sinon il peut, effectivement, devenir un piège. C'est-à-dire métamorphoser sa belle présence en ce qu’il ne sera jamais, un jeu de dupes, un rôle à la Tartuffe, un sourire qui dissimulerait la lame d’une trahison.

 

   Voici, remontant d’un lointain passé, une source réactivée qui, en réalité, n’a jamais cessé de jaillir. Puissions-nous encore la porter en nous aussi longtemps que notre chemin pourra tracer son destin ! Merci Solveig pour cet amour libre de lui. Sans doute n’est-il de plus grand bonheur ! Si tu vas te promener autour du Lac Roxen, si tu y penses, cueille donc une écorce d’érable, joins-là à ton prochain courrier. Ainsi tu seras présente à même sa douceur nacrée, ainsi que la forêt, ainsi que ce tout de l’être qui vibre dans toute chose essentielle.

 

Ton amoureux des lointains.

 

 

 

 

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10 octobre 2020 6 10 /10 /octobre /2020 08:32
Peuple des Esseulés

   Solitaire calligraphe

  Œuvre : Marc Bourlier

 

***

 

 

   Ainsi, depuis longtemps, les Petits Boisés faisaient le tour de la Terre, observant ici le bleu foncé de la mer, là les pics de montagnes enneigées, ailleurs de vastes plaines où courait le peuple d’or des épis. Dire leur émerveillement ne se pouvait qu’à la mesure de leurs yeux ronds comme des billes qui roulaient de toutes parts car il s’agissait d’emplir la vision des milliers d’images qui se présentaient sans en omettre une seule. L’une d’elles eût manqué et, sans doute, un constant désarroi se fût fiché dans leurs corps de bois, telle une vive écharde. Il fallait donc être attentif, aussi bien au mouvement des marées qu’au vol des mouettes ou aux longs convois d’automobiles qui sillonnaient la planète selon tous les méridiens. Lorsqu’on est un être de l’espace doué de simplicité et de sensibilité, il convient de tout archiver dans sa mémoire pour le cas où, un jour peut-être, l’on se déciderait à rejoindre la « société » des Terriens.

   A bord de l’embarcation céleste, on s’était partagé les tâches. Certains vaquaient aux occupations telle la cuisine (on se sustentait de peu, un courant d’air, une mousse de nuage, quelque goutte de pluie cueillie au hasard de sa chute), aux divertissements tel le ménage (certains jouaient du plumeau, d’autres poussaient la poussière par-dessus bord), enfin aux loisirs studieux telle l’observation (quelques Boisés ayant affûté des tiges de sureau - oui, il y en avait au milieu du ciel ! -, vissaient leur œil rond sur l’orifice afin d’observer les allées et venues du peuple des Lointains). Et, comme ils pratiquaient l’art rare de l’observation, ils consignaient sans délai toutes leurs remarques sur des feuilles de bois qu’ils gravaient à la manière des picots du Braille. Aussi avaient-ils hérité du surnom de « Boisés-calligraphes », ce dont ils ne tiraient nulle fierté, classant tout le jour durant quantité de menus détails au hasard de leurs étonnantes découvertes. Ainsi apprirent-ils que les Humains avaient des mœurs bizarres : ils circulaient dans d’étranges boîtes qui semaient des nuages de fumée après qu’ils étaient passés. Ils stationnaient en longues files devant des vitrines où brillaient des milliers d’objets qui semblaient les fasciner. Ils se hâtaient dans des salles de restaurants enfumées, y dégustant mille denrées rares, mille vins qui brillaient comme des rubis dans des carafes de cristal. Ils s’agglutinaient dans des pièces obscures où défilaient des cohortes d’images animées et vivement coloriées. Sur leurs têtes, ils vissaient d’étranges casques dont, parfois, il sortait des myriades de sons incompréhensibles. A tout bout de champ ils pianotaient sur d’extravagantes machines, captivés, comme attirés par quelque vigoureux aimant.

   Et ce qui surprenait le plus la communauté des Petits Boisés, c’était le bizarre sentiment de solitude qui planait là-dessus, comme si chaque être sur Terre avait vécu enfermé dans sa petite boîte, muré dans son silence, au milieu d’une foule qui était composée de milliers de fragments semblables sans qu’aucun pût communiquer avec tel autre. Ils semblaient si occupés d’eux-mêmes que plus rien ne comptait que leur propre univers, l’île minuscule sur laquelle ils vivaient tel Robinson Crusoé. Ils pensaient qu’il s’agissait de mœurs bizarres, eux qui n’avaient jamais vécu que dans la concorde et l’harmonie. Il n’était pas rare que les discussions des Terriens pussent s’envenimer et qu’ils en vinssent aux mains afin de régler leurs vénéneux conflits.

   Alors une idée s’empara de leur assemblée. Un soir de clair de lune ils atterrirent en douceur dans l’ovale d’un golfe, posèrent pied sur une plage, firent la rencontre de bouts de bois flottés, leurs semblables mais non encore devenus l’un des membres de leur aimable confrérie. Ils avisèrent, dans le coin le plus reculé de l’anse, au milieu d’un tas de gravats et des lianes emmêlées de goémon, une Volige de bonne taille sur laquelle ils clouèrent une tête, ligaturant le corps au moyen d’un lien de coton, fixant sur le buste du Grand Etonné, une manière de résille de fer qui symbolisait sa supposée aliénation. Par là ils évoquaient l’immense solitude, ainsi que le virulent désarroi qui frappaient les habitants d’ici dont, sûrement, ils n’auraient voulu partager la précaire existence.

   Ils remontèrent à bord de leur vaisseau cosmique, arrimant leur effigie solitaire au centre de leur aérienne navigation. Ceci voulait dire qu’eux, les Petits Boisés, étaient unis par les liens indéfectibles de l’amitié, alors que le Peuple d’ici-bas (dont témoignait la Grande Volige) vivait dans le dénuement et l’esseulement que rien, jamais, ne pourrait effacer. Ainsi ils faisaient leurs milliers de révolutions diurnes et nocturnes, bien éloignés des tracas de la tribu des Séparés, s’estimant habités des plus belles faveurs qui fussent.

   Lecteur, Lectrice, si, un soir de pluie d’étoiles, observant le dôme du ciel, tu aperçois une étrange embarcation portant, en son milieu, un fétiche de grande taille faisant fond sur une nuée de visages soudés, alors tu pourras être assuré(e) de voir ce peuple heureux des Petits Boisés. Montre-les donc à tes semblables et qu’ils s’inspirent de tant de joie vacante. Peut-être n’attendent-ils que cela. Les hommes sont si bizarres en ces temps de grande incertitude !

 

 

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6 octobre 2020 2 06 /10 /octobre /2020 08:58
Autoportrait : poser les contours de l’être

Croquis pour un autoportrait.

Huile sur arches, 45 X36 cm

François Dupuis

 

***

 

   Regarder une œuvre est toujours la prendre en soi, la soupeser à l’aune de sa subjectivité. Il n’y a pas d’autre ressource que celle-ci, nous sommes cloîtrés à l’intérieur de nos propres frontières, ces dernières fussent-elles poreuses. Cependant ceci ne veut nullement dire que nous devions porter sur les choses un regard purement subjectif, sinon tendanciellement orienté, irréductible à sa propre visée. Prenant acte de ce bel ‘Autoportrait’ de François Dupuis, nombreux seraient ceux qui pourraient l’interpréter en tant que simple valorisation de l’Artiste par lui-même montré, selon telle esquisse qu’il aurait choisie. Autrement dit, l’autoportrait, chez les Artistes, ne serait que pur décret solipsiste, mise en évidence d’une singularité qui, par son rayonnement, effacerait bien des choses alentour. Œuvre égotiste en quelque sorte. Je crois ce type de jugement entièrement fallacieux car il ne prend en compte qu’une perception au premier degré qui, toujours, est parcellaire, sinon partiale. A notre regard, il faut un nécessaire recul. Le réel correctement visé ne se donne que dans la mesure d’un écart, d’une faille à creuser entre ce qui nous fait face et notre propre conscience.

   Existe-t-il, chez l’Artiste, une différence fondamentale de nature entre le traitement d’une œuvre quelconque - nature morte, paysage, nu -, et celui qu’il destine au motif de sa propre représentation ? Si la réponse à cette question est affirmative, si l’autoportrait est valorisé, surexposé par rapport à l’ensemble de l’œuvre, alors on peut craindre, chez tel Artiste, une tendance à vouloir briller au détriment de toute autre chose qui végéterait dans l’ombre et ne mériterait que cette part nocturne. Bien évidemment, cette référence ne constitue qu’un cas d’école saisi à des fins de démonstration. Dans la venue au jour de l’œuvre, quelle qu’elle soit, il ne saurait y avoir de hiérarchie pour la simple raison d’une nécessaire analogie de valeur : toute création en vaut une autre car c’est la notion même d’Art qui est en question. Ecartons donc, d’emblée, toute commedia dell’arte, toute tentation de jonglerie contingente, toute falsification d’une matière qui ne peut se montrer que dans la perspective de son exigence. Mais regardons deux autres œuvres de François Dupuis et tentons d’y déceler ce qui y figure en filigrane, à savoir une même volonté de dire l’exactitude du monde aussi bien que la sienne. Ceci se nomme ‘Vérité’, demande une constance, appelle une éthique.

Autoportrait : poser les contours de l’être

La coquille, gravure de François Dupuis.

Plaque taille 5.9 ′′ x 3 ", 2020.

 

   Chaque jour qui passe, cet Artiste trace infatigablement les lignes et les formes qui constituent son œuvre. Cette belle régularité ne peut se fonder que sur une passion réelle, alimentée par un impératif de tracer un sillon qui ne déroge pas à une visée première, de fournir du monde, une image aussi précise, détaillée que possible. Donc un souci de réel qui est, de facto, souci de vérité. Une telle assiduité en est la mesure formelle. Nul ne peut longtemps demeurer dans la contrefaçon sans, un jour, ôter son masque, se mettre à nu.

   

   Les enjeux de la représentation : une coquille, un nu, l’autoportrait

 

   Ce que je voudrais monter ici, la nécessaire implication d’altérité qui traverse chaque œuvre de la même manière. Or, s’il y a altérité, y compris dans le traitement de son propre portrait, ceci signifie que l’Artiste place le tout de sa création dans une perspective unique au centre de laquelle l’épiphanie de son visage n’est nullement réductrice à un problème d’ego, qu’elle contribue à sa façon à la poursuite d’une même quête artistique, le souci premier étant l’Art et non ce qui pourrait en tenir lieu si quelque complaisance pouvait se déceler dans telle ou telle figure. Nous-mêmes, en tant que Voyeurs des énoncés plastiques, nous sentons bien qu’il y a une homologie de traitement de tous les sujets. ‘La coquille’ se montre à nous dans la pureté de sa forme qui est pureté de son être. Elle surgit de l’ombre de l’inconnaissance, vient à nous avec ses reflets de nacre, son bord finement ourlé, ses avancées, ses retraits, ses zones d’ombre et de clarté. Le plat qui la recueille n’est pas seulement un reposoir, il est un exhausseur de sa présence, il joue avec elle en mode de relation. Rien n’est laissé au hasard qui voilerait notre perception, nous conduirait au doute. Bien évidemment, ‘La coquille’ est le tout autre de l’Artiste, une chose du quotidien qui a croisé son regard, a jeté son appel afin d’être reconnue parmi la complexité du monde. Elle est cernée d’une évidence qui nous la fait adopter intuitivement comme un objet de notre propre univers.

   ‘Le nu’, en sa composante humaine est le presqu’autre de l’Artiste, une manière de décalque de son propre corps, une vibration à l’entour de son être, un satellite de son aura, une projection de ce qu’il pense, de ce qu’il est. Bien évidemment le coefficient de proximité est ici proche. Le nu pourrait être un nu réel tissant, dans la vie de l’Artiste, la trame pulsionnelle d’un amour, la résille dense d’une relation. Qu’il le soit ou non n’a aucune importance pour l’Artiste lui-même, pas plus que pour nous les Voyeurs puisque l’horizon est celui de l’Art, donc de l’universel qui s’oppose au singulier, au particulier. L’Artiste, traçant au fusain le geste flou du visage, la chute des épaules, l’éminence de la poitrine, la fuite des jambes, trace, en quelque sorte, l’écho de sa propre forme, il rejoint la grande marée des Existants, cette altérité complexe, multiple dont il est l’un des fragments. Toujours en lui, dans le moindre de ses gestes, l’immémoriale présence de la condition humaine.  

  

Autoportrait : poser les contours de l’être

Vingt Septembre

 

   Et, maintenant, qu’en est-il de lui-même ? Comment son Portait peut-il façonner, en quelque manière, la silhouette de l’altérité ? Ceci paraît si étrange. Soi comme un Autre. Oui, c’est bien de cela dont il s’agit, d’un déport de soi, d’une distance, d’un intervalle au sein desquels la conscience conduit à se percevoir soi-même en tant que différent. Se doter d’un regard qui ne soit nullement convergent, autocentré, mais d’un regard divergent, lequel passant par la figure de l’Autre vienne se poser sur lui et lui faire reconnaître son architecture intime, peut-être même le faire naître à qui il est, être d’éternelle incomplétude. Comme nous tous qui sommes fragmentés, divisés, en retard sur notre propre être. En quelque sorte une déclinaison du « Je est un autre » rimbaldien où il faut chercher à l’extérieur de soi les motifs d’une unité propre, d’un possible équilibre, d’une espérée harmonie. Car, si nous voulons nous inscrire dans l’essence de la vérité de ce qui est autre, cet autre, il faut en avoir fait l’expérience dans l’insularité qui est le don qui nous a été originellement remis. Un truisme qui est rarement aperçu, sinon jamais énoncé : ‘Jamais je ne verrai mon propre visage, pas plus que mon dos ou l’entièreté de mon corps. Seul l’Autre le peut qui me place sous la totalité de son regard’. Or nous savons bien, au moins depuis Sartre, que le regard de l’Autre, aussi bien me détruit qu’il me constitue et que je ne pourrais m’en passer qu’à me réfugier dans ma propre folie.

  

Donc soi comme un autre donc cet ‘Autoportrait’ de François Dupuis.

 

Autoportrait : poser les contours de l’être

De la même manière que l’Artiste trace sur le papier les figures de ‘La coquille’, du ‘Nu’, il projette sa propre image sur la surface de la toile. Résumons : tout autre de ‘La coquille’, presqu’autre du ‘Nu’, Soi comme autre dans ‘Autoportrait’. L’Artiste ne se voit pas lui-même, mais, à proprement parler, ‘son Autre’, cette image que lui renvoie le miroir, ce mirage, ce spectre identiques à ceux qui hantent les profondeurs de la ‘Caverne platonicienne’. Se peignant, que fait donc l’Artiste, sinon saisir de soi ce qui peut l’être, soustraire au Néant une figure qui en provient, y retournera dans cet illisible et inconcevable Absolu ? Tenter d’arrêter le fugitif, fixer l’instant, mettre un terme provisoire à la confondante impermanence. Au fond, le Peintre doit faire face à une réalité bifrons à la Janus : une altérité que l’on pourrait qualifier ‘d’objective’, les rayons renvoyés par le miroir ; une altérité ‘subjective’, celle dont il trace la figure sur la face du subjectile. Altérités en abyme, si l’on veut, chacune reflétant l’autre et leur synthèse s’abreuvant à la personne même du Peintre.

   Surgissement d’un être polyphonique, d’un chant à plusieurs voix, Sujet situé au carrefour même d’une parole ciselée par de purs cristaux kaléidoscopiques dont l’étrangeté aussi bien que la source sont bien difficiles à cerner. Esquisses composites dont toutes ont prétention à indiquer une Présence humaine, l’image joue en écho avec la peinture, avec le corps de chair. Sans doute y a-t-il prévalence du corps pour de simples notions physiologiques, mais le contenu ontologique, lui, est pluriel, hautement symphonique. Nous sommes aussi des représentations, des symboles, des allégories. S’il n’y avait ceci, notre propre statue se lézarderait sous les coups de boutoir de la facticité et nous ne nous distinguerions ni de l’animal, ni du végétal.

 

   Lecture lacanienne du soi comme autre dans cet ‘Autoportrait’

 

   Rien plus que la théorie lacanienne du ‘Stade du miroir’ (notion récurrente dans mes textes, au titre de son universalité), ne saurait mieux nous faire comprendre la dimension initiale de l’altérité en soi, puis de l’autre en tant qu’autre s’imprimant dans la conscience du petit enfant. Observant d’abord son image dans le miroir, il la prend pour la présence réelle d’un autre enfant dans sa zone de perception immédiate. Puis, petit à petit, il apprivoise cette image jusqu’à la faire sienne, décréter son Moi, entrer dans le principe d’individuation qui le conduira, en des étapes successives, jusqu’à la plénitude heureuse d’une conscience plurielle de qui il est, parmi le peuple des autres Existants.

 

Autoportrait : poser les contours de l’être

‘Stade du miroir’

 

 

   Or ce paradigme de la connaissance de soi, il faut en poser l’hypothèse, contamine d’une manière positive, non seulement le rapport que nous entretenons avec nous-mêmes, mais aussi avec nos semblables. Si bien que toute création de nature spéculaire, ici l’image de l’Artiste reflétée par le miroir, ne fait que réactiver ce processus natif par lequel une première visée du monde, de soi dans le monde, se donnait à même cette perception princeps, matrice réelle de toutes nos sensations futures d’ipséité. ‘Je suis moi, semblable certes à l’autre, mais dans mon unicité, mon essentielle non-reproductibilité, le foyer de mon être’. Superbe conjonction des esprits : l’interprétation lacanienne rejoint la sublime intuition rimbaldienne. Si l’autre de Rimbaud est la poésie, qu’il cherchera toujours fiévreusement à rejoindre, d’une identique façon, l’autre du tout jeune enfant est le premier nom qu’il portera, qui l’individuera, manière d’initiale inscription poétique au fronton du monde.

   Si nous reportons ce schéma ontologico-existentiel à la sphère de l’Artiste, nous n’aurons guère de mal à énoncer que l’Art en tant que son autre est ce qui mobilise toute son attention, toute son énergie. Bien plus que sa propre image déposée de manière singulièrement égotiste sur la toile, il s’agit de débusquer, à travers cette tension spéculaire, aussi bien spéculative du reste, les linéaments, les lignes de force qui traversent une esthétique et la portent aux cimaises d’une création. Toute une constellation de signes qui concourent à une identique présence, de l’enfant avec son univers à portée de la main, du Poète avec ses voyelles colorées, du Peintre avec son propre microcosme qu’il projette aux limites du dire. Tout, en réalité, est question de langage, au sens étendu de ce qui signifie, pour nous les hommes

   . Nous sommes des mots devenant phrases, devenant textes. Nous sommes des notes de musique sur une portée musicale. Nous sommes des touches de couleur sur une palette. Ainsi le monde se constitue-t-il de gestes d’enfants, de rimes et de vers, d’huiles et de fusains. L’Autoportrait est l’une des déclinaisons de ces modes d’être. Certes il n’en épuise nullement la perspective de donation. Il en témoigne. L’Artiste prend le premier modèle offert sous sa main, à savoir son propre corps. Ni tentative sacrificielle, ni exultation de quelque vanité personnelle, le portrait nous interpelle au plus profond puisqu’il met en jeu qui nous sommes, des incarnations au travers desquelles se laisse saisir l’esprit de l’Art. Une façon contemporaine de destiner une partie de son être à la figuration du monde est entièrement contenue dans l’art du tatouage, parent proche des stigmates et autres scarifications rituelles, il prend valeur sacrée, sinon religieuse et dit notre appartenance commune à la Terre et au Ciel.

   Merci François Dupuis d’avoir prêté visage à ces bien trop rapides méditations. Votre belle œuvre témoigne en permanence de ce souci de tout Artiste de rejoindre son corps éthéré qui, bien évidemment, n’est que celui de l’Art.

 

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