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19 août 2020 3 19 /08 /août /2020 08:57

Voyez-vous, parler des couleurs, c’est comme parler du temps ou de l’espace. C’est une tâche infinie au motif qu’une couleur en appelle toujours une autre, que les gradations de l’une à l’autre sont inépuisables, que notre naturelle subjectivité en précise les contours à sa propre manière qui n’est nullement celle des autres qui ont à juger de ces formes polyphoniques. C’est le pur domaine de la sensation, aussi convient-il de puiser en soi les ressources qui les définiront, ces couleurs, et les inscriront sur l’intime palette que notre regard intérieur définit en tant que notre climatique particulière. Nous sommes si sensibles à leur phénomène que, le plus souvent, elles prennent valeur symbolique. Ainsi le noir indique-t-il le deuil, le blanc la pureté, le jaune l’énergie, le vert l’espérance, le bleu le rêve, le rouge la passion, le rose la sensualité. Mais ce sont encore des généralités qui n’ont de valeur qu’universelle et ne nous concernent que d’assez loin. Peut-être attribuons nous à telle couleur des vertus autres que celles que lui confère la tradition ? Nous sommes d’abord des individus qui nous questionnons nous-mêmes avant d’interroger le vaste monde.

   Ce qu’il faut faire, c’est particulariser la notion de couleur, en faire une singularité de la vision telle qu’unique en son genre. Il faut différer du concept commun, faute de quoi nous ne ferions que peindre et repeindre de touchantes images d’Epinal. Imaginons ceci : le monde est encore partiellement incréé, chaotique, doué d’énergies primordiales qui bouillonnent et s’impatientent de surgir sur la grande scène de l’Univers. Pourrait-on dire qu’on voit quelque chose de distinct, d’approximativement formé, le contour d’une chose, le dépliement d’un sens ? Non, on ne voit rien et c’est comme si les yeux étaient immergés dans un genre de chaudron où nagerait une poix épaisse, gluante et nos yeux seraient soudés et nos yeux seraient aveugles. Tout est NOIR, dans le noir le plus absolu qui se puisse imaginer. Un noir qui serre les tempes, entoure le corps de bandelettes de momie, soude la conscience au rocher sourd de l’anatomie. Un noir pareil à une pierre d’obsidienne plongeant au cœur de sa propre nuit. Autrement dit un noir qui immobilise et ne produit nul avenir, seulement un point fixe d’où rien ne peut émerger que le trouble confondant du Néant. Le noir comme fermeture absolue.

   Puis Cela a bougé. Cela a frémi. Pareil au vent léger qui, plus tard, parcourra les plaines d’herbe de la Terre. Cela s’est levé de soi, pur prodige de la parution lorsqu’elle ne connaît nulle cause externe, nul enchaînement qui en expliqueraient le surgissement. Cela s’est fait se faisant. Cela a surgi surgissant. Le noir s’est comburé de l’intérieur, s’est ruiné en quelque sorte, a procédé à sa propre destruction. On entendait de grands pans de noir chuter dans des cloaques infinis, ils bruissaient encore des spasmes du Rien.

   Cela faisait un genre de borborygme, de gargouillis, de rhétorique ventriloque. Une élévation hors de soi, on aurait dit le cri d’une longue et tragique parturition. Le noir, cet immense mystère, cette compacité à nulle autre pareille, s’extirpait de son propre être afin que d’autres êtres paraissent, qu’une genèse pût enfin dire son nom, proférer un peu plus haut que le bitume et la suie réunis. Le Cela n’est ni le Dieu monothéiste, ni celui polythéiste du panthéon des anciens Grecs. Non, le Cela est cette infinie virtualité de la matière qui s’extrait elle-même de sa gangue, dit ses premiers mots qui ne sont que balbutiements. Mais il faut bien commencer par quelque chose, n’est-ce pas ? On ne naît pas avec des phrases constituées dans la bouche. Les premiers mots on les manduque, on les enrobe de salive, ils sont encore des parcelles du corps, des élévations de la physiologie, des bulles qui veulent conquérir la belle transparence du langage.

   Du noir, le Cela a extrait le GRIS. Cela commençait à s’éclairer, à luire dans la forêt immense du doute primitif. C’étaient les mesures initiales du Verbe. Ce que le noir taisait, le gris le disait encore modestement, du bout les lèvres. Ceci se nomme ‘élégance’, oui car le gris est élégant. Du noir il tient sa réserve, du blanc qui va paraître, il reçoit déjà sa puissance d’éclairement, de désocclusion du réel. Le réel, nous dit-on parfois, ‘c’est ce qui résiste’. Mais quel objet résisterait donc d’une manière plus vigoureuse que le noir ? Le noir est une muraille qui nous cache l’origine du monde et les hommes n’ont guère fini de questionner à son sujet. Le Gris a valeur de médiation dès l’instant même où il montre sa discrète coloration. Il est le messager. Il porte encore, en ses basques, la pesanteur atterrante des ténèbres. Cependant il commence à se décolorer sous les premières caresse du blanc qui ne sont que les oscillations de la lumière, les sublimes vibrations de la Raison.

   Incessamment le Gris puise à l’ombre, donne à la clarté. Il décolore le noir, il nuance le blanc. Il avance sur la pointe des pieds, tel Hermès, le dieu aux sandales de vent. Il est comme l’intervalle entre deux mots, il les sépare en même temps qu’il les unit. Il participe des deux principes à la fois : visibilité et occlusion. Pour cette raison il ne peut exister sans la présence de ses deux donateurs, Noir, Blanc, mais au rebours, ses donateurs ont besoin de lui afin de ne demeurer chacun dans sa marge de mutité. Le Noir ne parle qu’à se mélanger au Blanc. Le Blanc ne produit de la présence qu’à emprunter au Noir l’épaisseur qu’il n’a pas. Infinie beauté du Gris qui est le diapason qui donne le ‘LA’ à la musique symphonique du monde. Par un tour de votre imaginaire, ôtez le Gris, il ne demeurera qu’une noirceur profonde, qu’une blancheur éclatante. Or l’une comme l’autre condamnent votre geste de vision, par un manque, par un excès.

   Le Gris, bientôt, le cède au BLANC. Le clair-obscur appelle l’ouverture, le déploiement de toute chose sous la bannière du visible. Le Blanc est la haute parole de ce qui vient à nous. Le Blanc ouvre et libère. Le Blanc dévoile ce qui était mystère. La Terre était noire, en deuil d’elle-même. La voilà Gaïa au ventre rond, à l’aura rayonnante, au scintillement qui gagne le vide, l’emplit d’une corolle d’écume, de neige. Les sommets éternels des montagnes sont recouverts d’un glacis d’opalin, ils dirigent leurs gerbes vers le luxueux cosmos, jouent avec lui le jeu de la pure magnificence. Y aurait-il quelque chose au monde de plus précieux que cette blancheur, cette encolure de cygne, cette rutilance de porcelaine, cette virginité pouvant se parer de multiples atours, elle qui est le sol neutre à partir duquel pouvoir imprimer au réel tous les prédicats disponibles, toutes les possibilités d’effectuation encloses dans le bouton virginal, sises dans l’immense sagesse, lovée dans l’aire accueillante de la simplicité ?

   Le Blanc est une exception. Le Blanc libère la Vérité. Sans lui, ni l’intervalle entre les mots, ni le dimensionnel du jour, ni la joue de l’Aimée caressée de la plume native du désir. Blanc seulement comparable à lui-même. Qui en pourrait supporter la puissance de ruissellement sans sourciller, sans se réfugier dans quelque abîme d’ombre ? Oui, le Blanc est une Totalité pareille à la sphère qui n’a nul besoin d’extérieur, sa présence intérieure lui suffit, force de la Monade en sa plus efficiente autonomie. La sphère pour la sphère. Le Blanc pour le Blanc.

   Mais qu’on n’aille nullement déduire de cette autarcie que le Blanc pourrait demeurer en son autisme et ignorer ce qui se donne, autour de lui, comme ses plus immédiats satellites. Si l’on veut créer un cosmos, c'est-à-dire mettre de l’ordre dans le Chaos, on ne le peut à soi seul. Il faut le compagnonnage de tout ce qui peut prétendre illustrer la vie, dissiper dans l’espace la graine germinative première qui a décidé d’essaimer aussi longtemps que le temps lui sera octroyé, à savoir l’empan illimité de l’Infini. Oui, car toute chose est infinie qui, un jour, est venue à l’être. Car toute chose possède une mémoire et que nulle mémoire ne s’éteint puisqu’elle est une faculté intellectuelle, presque une vertu morale, non une substance susceptible de corruption, de disparition.

   Une chose du type de l’Esprit, sortie des limbes (mais est-elle sortie un jour, n’est-elle, au contraire, tissée d’Eternité ?), avance dans l’espace-temps avec la même certitude qu’ont les comètes de tracer leur brillant sillage dans la nuit cosmique, la poursuite à jamais d’une conquête s’alimentant à sa propre source. Donc, autonomie relative du Blanc. Le Blanc ne veut pas seulement se connaître, il veut aussi posséder un savoir de la Terre. Mais il ne peut la savoir au seul rythme de son éblouissante clarté. La Terre se dissoudrait à même l’océan de phosphènes dans laquelle elle trouverait son éternel repos.

   Le Blanc se voile. Le Blanc se métamorphose. Il était pur argent, il veut devenir pur or, c'est-à-dire aller vers une plus grande richesse, celle qui, bientôt, sous ce spectre doré, va se doter de son être : la Terre en sa « multiple splendeur », pour reprendre les mots du Poète qui sont toujours exacts puisque Poésie est mise en œuvre de la Vérité. C’est, soudain la révélation de la belle palette des JAUNES, celle qui, depuis l’à peine insistance de Topaze, vogue en direction d’Ambre soutenu, après avoir connu la teinte jaune-rosé d’Aurore. Les nuances sont infinies. Les applications multiples. C’est pareil à un kaléidoscope dont les fragments pivoteraient pour nous livrer successivement, ‘Les Tournesols’ de Van Gogh le Solaire ; le velouté d’une pomme Golden ; les tiges du chaume dans le ciel incendié de l’été ; les douceurs épidermiques des clairs-obscurs de Rembrandt, le sfumato de Léonard de Vinci nimbant le visage énigmatique de ‘La Joconde’ ; le corsage de ‘La Laitière’ chez Vermeer de Delft ; la robe pareille au safran dans ‘Jeune fille lisant’ de Fragonard ; minuscules touches de jaune primaire dans ‘Dimanche après-midi sur l’île de la Grand Jatte’ de Seurat, la liste serait inépuisable tant les peintres sont les utilisateurs privilégiés de la couleur, eux qui, autrefois, broyaient leurs pigments avec autant d’empressement et d’amour qu’ils en auraient mis à séduire une courtisane.

   Pour autant que le jaune est une couleur vibrante, pouvait-elle se contenter de se montrer puis de tirer le rideau de l’existence polychrome ? Certes non. Le jaune, couleur du Soleil en son ascension réclamait sa belle teinte crépusculaire, celle qui empourpre l’horizon et baigne fleuves, mers et forêts dans des rivières de sang. Le ROUGE était venu, ainsi, par une pure nécessité de sa course, à la suite d’une certaine logique, si l’on veut, ou plutôt d’un cycle qui se terminait dans le flamboiement

    Comment ne pas être ému par la tache rouge sublime qui nous hèle bien au-delà de nos quotidiennes occupations ? Le Rouge est situé à l’extrême pointe, à l’acmé du spectre coloré, lui qui incendie aussi bien les paysages qu’il enflamme les âmes et les livre, tout entières, aux verticales exigences de la passion. Nous disons ‘Rouge’ et nous avons devant nous la crête du coq fêtant Eros ; les lèvres de la Coquette et des nuits sans sommeil ; les pétales de la rose, cette balafre de l’amour ardent qui brûle d’un feu prosaïque les tréteaux du théâtre de boulevard ; la couleur de rubis du vin et l’ivresse qu’il autorise, sinon réclame ; le drap écarlate de la muleta écartant la fougue noire du taureau.  Si Noir, Gris, Blanc se tenaient à distance de l’être, le Rouge, bien au contraire, le prend dans ses rets, jurant de lui faire rendre raison avant qu’il ne succombe et, tel Empédocle, se précipite dans la fournaise de l’Etna, brève illumination du Poète avant qu’il ne rejoigne le feu de la Mort.

   Et l’unique présence de l’Amarante, du Vermillon, du Garance dans les travées incendiées de l’art. Que l’on songe seulement aux premières mains négatives de la Grotte Chauvet ; à Gauguin et à ‘Rêverie ou la femme à la robe rouge’, cette infinie modulation, cette broderie de la couleur qui va du vif et du clair, au plus foncé ; que l’on se souvienne de ‘La desserte rouge’ de Matisse, de ses arabesques bleues s’enlevant sur fond Rouge ponceau, presque rouille : aux vibrants ‘Coquelicots’ de Monet. Bref le Rouge est un claquement, un impératif, le soulèvement du désir, sa combustion tout contre la chair disponible de l’Aimée, il est pure violence, acte incarné qui s’oppose au bleu velouté de l’esprit, il est un coup de fouet, un cri qui cingle l’air, le déchire sur toute sa longueur, une couleur de vie qui outrepasse la ‘fleur de peau’ pour s’invaginer à même la plaine labourée de la chair, il est ‘Bijoux indiscrets’, textes lus dans le luxe d’un boudoir aux parures incarnat, il est Eros au faîte de sa culmination, livrant son dernier combat avant de succomber à l’étreinte urticante et définitive de Thanatos.

   La genèse se déploie, le cosmos peu à peu s’organise. Le langage qui, à ses débuts, était profération hésitante, sabir incompréhensible, le voici qui se dote des prédicats les plus précieux afin que les sensations, enfin délivrées de leur dette charnelle, puissent s’exprimer sur le mode des harmoniques subtils de la couleur, du plus clair au plus foncé en passant par le velouté, le rugueux, le piquant, le révulsif, l’astringent, l’excitant puisque, aussi bien, les pulsations sont aussi bien tactiles, kinesthésiques, épidermiques que simplement visuelles. Observez un Rouge fraise et vous saliverez. Regardez un Incarnat et vous transpirerez. Approchez un Rouge de Falun et déjà vous frissonnerez et ceci ne sera nul paradoxe, une couleur chaude inclinant vers l’ombre est porteuse d’un froid qui s’allume au loin et vous fait redouter les morsures de l’hiver.

   Pour autant, en avons-nous terminé avec le Rouge ? Bien évidemment non. Il nous hante à bas bruit, il titille notre volupté, il s’immisce dans nos rêves éveillés et se montre sous le redoutable aspect d’un bouton de rose dont nous savons bien que son épanouissement nous livrera au délicieux supplice de l’attente, au bourgeonnement immédiat qui se nomme ou bien ‘plaisir’ ou bien ‘mort immédiate’ selon la Dame de cœur qui y sera inscrite en filigrane et qui ne rêve rien tant que de nous posséder, nous qui nous pensions seuls doués de ce pouvoir de mainmise. Mais arrêtons-nous avant que le marivaudage ne nous saisisse et que nous ne sombrions dans les coulisses de la galanterie.

  Que veut donc le Rouge pour sa succession ? Non de l’excès, nous l’avons atteint et après être montés au sommet, il ne nous reste plus qu’à descendre. A procéder par antonymie si vous préférez. Souvent l’existence est lutte des contraires. La haine succède à la passion, le vice à la vertu, le tragique au comique. S’en indigner n’y changera rien. Autant en faire notre vérité provisoire, il sera toujours temps d’y revenir quand le temps aura accompli son œuvre. Si les précédents enchaînements s’étaient réalisés à l’aune des associations positives, ici il faut procéder par contraste. Dans cette optique, que peut donc choisir le Rouge ? Mais sa réalité inverse que nous trouverons dans les nuances souples, calmes, émollientes, rassurantes, douces comme le ciel, comme la mer, du BLEU. Communément entendus, ces éléments du ciel et de la mer appellent des images de calme, de paix, de sagesse. Est-ce un hasard si les ciels des berceaux de bébés sont bleus ? Si le khôl des paupières l’est également, si les lapis-lazulis ornent le cou des belles Orientales, si le délicat myosotis est aussi nommé ‘herbe d’amour’, si les nuances de bleu, comme aurait dit Nietzsche parlant des pensées, « viennent sur des pattes de colombe. » Oui, le bleu est image d’apaisement, de repos, de domaine infini de ressourcement. Ecoutons ce qu’en dit Jean-Michel Maulpoix dans son livre ‘Une histoire de bleu’ :

   « Le bleu ne fait pas de bruit.C'est une couleur timide, sans arrière-pensée, présage, ni projet, qui ne se jette pas brusquement sur le regard comme le jaune ou le rouge, mais qui l'attire à soi, l'apprivoise peu à peu, le laisse venir sans le presser, de sorte qu'en elle il s'enfonce et se noie sans se rendre compte de rien. »

   Oui, l’écrivain a raison, le bleu est la matière même du regard, les yeux fertiles le recueil au gré duquel ils visent le monde avec la plus grande douceur, le plus exact respect. Et si le monde s’enflamme soudain, ce ne sont nullement les yeux qui sont en cause, leur azur qui présente un défaut, leur aigue-marine qui est atteinte de strabisme, c’est que le monde lui-même a oublié le Bleu, qu’il l’a déchiré pour laisser place à de rubescentes lumières qui l’attaquent et le mordent de toutes parts. Le Bleu est la part célestielle, azuréenne de l’être. Le Bleu est pure floculation, grésil dans l’air qui ne connaît point le lieu de sa chute. Un envol libre de soi, une efflorescence de l’air, les arabesques de la gracieuse libellule. Touché par la patience du Bleu, le cosmos avance vers son destin dans la plus belle assurance. Il sait maintenant qu’il n’y aura plus d’involution qui le recondirait dans les hoquets, les soubresauts tachés de noir du Chaos.

   Le Bleu est une fête qu’ont célébrée de nombreux artistes. Le Bleu est une félicité tout intérieure. Voyez ‘Les Amants bleus’ de Chagall, l’amour y est célébré dans des touches subtiles qui vont du Bleu Azur (ce Ciel) au Marine (cette eau), voyez encore ‘La Mariée’ de 1950, l’élan des épousés pour plus loin qu’eux, la tonalité purement mystique, la lumière qui traverse le vitrail, l’effusion ascensionnelle au terme de laquelle ne peut paraître que l’Absolu lui-même, peut importe son nom, Dieu, Esprit, Être, Grand Tout, enfin une Transcendance qui se perd dans les voiles de l’Infini. Approchez-vous de ‘La Femme aux yeux bleus’ de Modigliani. Vous ne pourrez la regarder qu’à vous perdre dans ses yeux Turquoise, Givré, qui indiquent la grande profondeur à atteindre si l’on plonge dans ces lacs qui sont ceux de l’âme. Nous sommes fascinés par ce regard totalement métaphysique qui ne vise nullement le monde, mais son en-deça (Le Chaos ?), son au-delà (Le Cosmos ?).

   C’est un grand trouble en tout cas que de se situer devant l’abîme des yeux, on pourrait s’y perdre pour l’éternité. Admirez ‘le Bleu’ de Klein. Craignez de vous y perdre. Cette teinte est à la fois attirante, magnétique, à la fois répulsive qui vous tient à distance. Ce Bleu singulier est une brume diffuse dont on ne peut rien dire, seulement faire face, attendre longuement. De tous les Bleus c’est le plus paradoxal en même temps, sans doute, le plus attirant. Klein, en quelque manière, déniaise le Bleu que certains esprits ‘fleur bleue’ auraient vite versé au crédit des comptines d’enfants et des contes ordinaires. Le Bleu pour exister, puisqu’il est emblème du Sacré doit exercer le double flux du ‘venir à lui’ et du ‘partir de lui’. C’est dans cet intervalle seulement, dans cette hésitation que peut s’inscrire quelque chose d’un mouvement vers une Déité, autrement dit en direction de l’Art dont les racines sont religieuses.

   Si Rouge, Jaune étaient des teintes matérielles, charnelles, ancrées dans le réel, le Bleu s’en distanciait en raison de sa légèreté. Que manque-t-il donc au Bleu pour que son accomplissement se réalise ? Il se met spontanément en quête du VERT, non pour des raisons qui seraient simplement chromatiques, mais pour des motifs bien plutôt cosmologiques. Afin que l’Univers se dote du divers, du pluriel, de l’immensément foisonnant qui est son chiffre le plus réel. Ce que le Bleu a ouvert comme espace onirique, de pure évasion, le Vert doit le compléter pour un motif d’homologie formelle dynamique. Les vagues de l’Océan, les marées, les battements incessants de l’eau appellent, comme en miroir, le ressac des forêts, la houle des prés, le flux de la Nature en sa parure chlorophylienne. Tout est vert qui est végétal, seul le temps en métamorphose la teinte, automne de cuivre, hiver du blanc dépouillement, de l’étoile de givre qui cloue les êtres en leur destin de pierre. Le Vert est un bourgeonnement à la pointe des choses. Le Vert respire, il est la silencieuse mélodie du monde. Le Vert appelle une sourde quiétude, un retrait parmi la dispersion des objets pluriels qui nous entourent. Sa présence est partout, sa laque recouvre une grande partie des terres habitées, glace l’eau des rizières, confère une douceur d’aquarium aux délicates clairières. Si bien qu’environnés de sa profusion nous finissons par ne plus en voir l’essentielle trace. Remaquons-nous, au moins, la prière discrète de la rainette réfugiée sous son abri de mousse ? Avons-nous encore quelque égard pour le dépliement de la crosse de fougère dont l’activité de photosynthèse est synonyme de vie ? N’y aurait-il plus de Vert et les déserts croîtraient partout, entraînant avec eux la perte des hommes. Peut-être accorderons-nous plus de crédit à la fine lame de malachite aux si belles arabesques, à l’éclat de l’émeraude dans son écrin rouge, à l’agate si mystérieusement sombre, on la croirait parvenue à l’extrême du spectre, là où, peut-être, elle s’absenterait de sa famille d’origine.

   L’art a reçu cette couleur avec les égards qu’elle méritait. Ainsi Les arbres verts ou les hêtres de Kerduel’ de  Maurice Denis, constituent-ils une ode majestueuse à la Nature en même temps qu’une célébration de l’arbre, ce géant qui nous offre en un seul et même geste, ombre, fraîcheur, quiétude. Ce tableau se vêt d’un charme particulier, d’une aura à la limite de la magie, le célèbre Roi Arthur, d’après la légende, aurait vécu dans cette forêt aux résonances mystérieuses, tout comme est insondable la quête du Graaal dont, tous, nous rêvons à défaut d’en dire la noire volupté.  Au milieu du XV° siècle, Rogier van der Weyden, la destine à la robe ample (on penserait à des plis d’eau coulant vers l’aval), de ‘Marie-Madeleine lisant’. Le Vert y est souple, onctueux, pareil à une mousse qui recouvrirait un lacis complexe de racines. Faut-il s’étonner de cette métaphore alors que les Verts Avocat, Olive, Sauge sont les habituelles vêtures dont la Nature se pare ? Bien évidemment, le choix de cette teinte par le Peintre n’est nullement fortuite, elle qui désigne le Sacré, le Religieux. (Voir le Vert comme symbole de l’Islam). Enfin, dans une manière de parodie qui serait une amplification de la valeur du Vert, l’œuvre contemporaine de Martial Raysse, ‘La grande Odalisque’ nous présente le corps de cette esclave vierge entièrement badigeonné d’une peinture Smaragdin phosphorescente, elle qui gagne en vertu, au prix de sa virginité, ce qu’elle perd au titre de son traitement esthétique.

   Au terme de cette longue méditation sur les couleurs, que convient-il de dire ? Déroulant l’éventail du chromatisme, nous n’avons fait que parcourir l’une des faces du réel, sans doute l’une des plus attirantes, des plus gratifiantes. Parfois les couleurs désignent-elles la nature même des choses ou des êtres qu’elles sont censées définir comme leurs caractères les plus déterminants. Ne dit-on pas, à propos d’une bière ‘Une Blonde’, ‘Une Brune’, ‘Une Rousse’, identiques attributs du reste que l’on destine à des femmes sans que, pour autant, ceci découle d’une intention péjorative. La blonde Marylin Monroe portait la rivière de sa blondeur à la manière d’un emblème. Ne dit-on ‘Les Rouges’ pour décrire les Communistes, ‘T’es Marron’ pour ‘Tu es trompé’, ‘Les Bleus’ pour désigner les nouveaux venus, ‘La langue Verte’ pour qualifier l’argot ; ‘Rire Jaune’ pour rire de dépit et les classiques ‘Montrer patte Blanche’ ; ‘Travailler au Noir’ ; ‘Voir Rouge’ ; ‘Se mettre au Vert’ ; ‘Être Gris’. La liste des formes idiomatiques, comme chacun le sait, est infinie.

   Toujours afin d’être plus adéquatement perçu, le réel fait appel aux catégories de temps, d’espace, de modalité et, bien sûr, du chromatisme. Nous en usons si souvent qu’elles finissent par passer inaperçues. Pour autant elles sont des orients, des amers pour la conscience. Posons la question à un Ami : « Faisait-il beau à Quimper ? » Réponse : « Oui, le ciel était Bleu ». Cette remarque elliptique suffit à nous renseigner bien mieux que ne le feraient de longs discours. Nous avons tous, en chacun de nous, la ‘Carte de Tendre’ avec ses nuances, ses diaprures, ses teintes vives, assagies, passionnées, mortifères parfois. Ainsi va la vie, pareille au sublime arc-en-ciel ! Elle n’est qu’une suite de couleurs plus ou moins chamarrées, une suite d’armoiries parfois flamboyantes, parfois une succession de blasons qui portent les signes de notre propre visage dans les complexes allées de la Terre.

   En matière d’épilogue cette belle citation d’Eugène Delacroix. Qui, mieux qu’un Peintre, peut parler de la Couleur ?

   « La couleur est par excellence la partie de l'art qui détient le don magique. Alors que le sujet, la forme, la ligne s'adressent d'abord à la pensée, la couleur n'a aucun sens pour l'intelligence, mais elle a tous les pouvoirs sur la sensibilité. »

   Demeurez dans le Bleu intervalle de votre être. Là vous serez bien. Ce sera la mesure calme dont vous tirerez le plus grand profit. Jusqu’à ce que la Rouge passion s’empare de vous. Les couleurs nous maîtrisent. Rarement les maîtrisons-nous. Nous ne décidons ni du Ciel, ni de la Mer, ni de la Forêt ni de la marche du Cosmos. Nous n’en sommes jamais qu’une teinte qui varie selon les jours, selon l’heure ! Après ces derniers mots sera le domaine du Blanc, son infinie royauté. Comme une origine d’où tout part et où tout revient pour la simple compréhension que le processus de la compréhension est circulaire. Toujours un mot en appelle un autre. Toujours une nuance…

 

 

 

 

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17 août 2020 1 17 /08 /août /2020 08:21
Le Beau en tant que réminiscence

Nature morte aux sept pommes

Paul Cézanne

Source : Wikipédia

 

***

 

   « C'est ce beau universel [de Platon] qui enlève le corps et qui fait oublier toute beauté particulière » - Fénelon, XVIII, 323. Littré.

 

*

 

   « Ce beau universel », comment s’en saisir autrement qu’à l’aune du concept, de l’intellection qui doivent remonter jusqu’à l’Intelligible et tenter d’en approcher la fuyante substance, l’Idée toujours s’éclipsant en direction de nébuleuses nuées ? Car il semblerait presque qu’il y ait danger de s’en approcher pour la simple raison que cette chose essentielle, tout comme ses sœurs jumelles, rayonne d’un tel éclat que, d’emblée, nous serions éblouis et renoncerions sur-le-champ à notre audacieuse entreprise. Et s’il nous est difficile d’appréhender ce beau sous sa forme idéale, bien des conceptions philosophiques qui en posent l’essence nous laissent sur notre faim car c’est à de lointaines abstractions que nous avons affaire, autrement dit à des fumées que l’empyrée reprend avant même que nous n’ayons pu en percevoir l’éclat.

   La célèbre formule kantienne : « Est beau ce qui plaît universellement sans concept », ne nous avance guère. Elle est trop ascétique, trop verticale.

   Si, pour Hegel, il se donne comme  « la présentation de la vérité », nous nous avouons un brin désemparés,  pour la simple raison que cette « valeur absolue ultime » est si élevée qu’elle brille tel le soleil et nous aveugle par sa puissance.

   Pour Nietzsche ce beau ne peut être atteint par l’homme qu’en se dépassant pour aller vers le Surhomme.

   Mais, vraiment, que sont pour nous cet Universel, cette Vérité, ce Surhomme à part d’indéchiffrables entités dont, jamais, nous ne nous approcherons d’un iota. ? C’est bien là le problème de toute posture philosophique que de nous inciter à regarder les sommets alors « qu’humains trop humains », nous ne faisons que cheminer sur terre et fixer le sol de nos yeux infertiles. Nous avons besoin de connaître les choses du monde dans une manière d’immédiateté qui confine à la sensibilité, à l’affection, à l’état d’âme, à l’empreinte se déposant, tel un sceau régénérateur, sur la courbure attentive de notre psyché. On a beau étudier les philosophes, leurs thèses sont toujours amplement contradictoires, l’une ne se nourrissant de l’autre que pour mieux la détruire. Au final il ne demeure que ruines et cendres dont l’homme ordinaire serait bien en peine de construire un édifice qui ait du sens.  A peine une Babel qui se lézarde et ne laisse plus apercevoir que des fissures, des vides et la figure du néant. Si les philosophies sont brillantes, et certes elles le sont, souvent elles ne servent qu’à nous égarer en éclipsant jusqu’à notre propre pensée. Il nous faut donc en appeler à une manière de révolte qui profère en nous la nécessité d’une conception singulière de l’univers. Faute de ceci nous ne serions que de vulgaires épigones qui ânonneraient, à la suite de leurs maîtres, quelque sentence creuse dont nous apparaîtrions comme les premières victimes. Si toute philosophie prétend à un statut d’objectivité qui lui confèrerait le titre de science, faisons en sorte d’émettre des hypothèses qui feront de la subjectivité l’alfa et l’oméga de notre recherche. Toute singularité en soi présente déjà la vertu d’une recherche qui s’écarte d’une voie royale. Que l’on nous accuse de solipsisme nous importe peu. Mieux vaut avoir une idée entièrement à soi plutôt qu’être en dette de celle-ci.

   Existerait-il, quelque part, un Grand Livre de la Loi qui intimerait l’ordre à l’homme-dolmen de se dresser, de connaître à la seule force de sa raison, cette autre stèle de l’absolu, ce menhir-art tout illuminé de la gloire du beau, avec son aura esthético-formelle et ses éclairs de génie ? Nul homme n’est cette disposition à se fondre sans délai dans le moule transcendant de l’Idée. Celle-ci, à tout le moins, est un repère commode, un mètre-étalon au gré duquel estimer la relativité des choses sensibles. Autrement dit pure théorie et contemplation sans fin puisque son étymologie est celle-ci : l’examen en soi de ce qui n’a nul visage. Ce dont il s’agit, c’est de regard de l’âme dont, tous, nous savons qu’il n’est d’origine humaine. Seul Dieu, les dieux et autres aventures chérubiniques le pourraient. Il nous faut donc consentir à de plus modestes visées et cerner, dans l’existence, tout ce qui peut se diriger dans le sens du beau et nous dire en quoi consiste l’art et de quoi ses œuvres sont tissées.

   Ce à quoi nous souhaiterions parvenir, au beau en tant que réminiscence, c'est-à-dire renouveler l’événement de la « Petite Madeleine proustienne » dans ce qu’elle a de surprenant, à savoir proposer un nouveau paradigme de l’éprouver. De cette manière nous nous détournerions volontairement du concept, du processus intellectif afin de leur substituer le tremplin ouvert et fécond de l’affect. En un certain sens nous rétrocèderions de la philosophie pour gagner le sol meuble et fertile de la psychologie avec toutes ses hésitations, ses remises en question, sa belle densité de « pâte humaine » pour utiliser le lexique sartrien. Certes une chute de l’absolu dans la contingence mais de celle-ci sommes-nous assurés, de celui-là sommes-nous en quête avec la quasi-certitude de n’en jamais éprouver la texture d’écume. La mince thèse que nous souhaiterions proposer :

   

   Toute beauté éprouvée face à une œuvre d’art, un paysage, un visage, est toujours réactualisation d’une beauté connue. Donc acte de réminiscence.

  

   Ce qui revient à dire, pour se rapporter à la belle anthologie de Proust, que le narrateur fait l’épreuve de la beauté. Une première reposant dans la scène originelle. La seconde trouvant sa force d’expansion dans le fleurissement et le déploiement du souvenir.

 

   « Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir ».

 

   Si « l’édifice immense du souvenir » peut encore prétendre produire ses effets de l’ordre de la persistance, de la fidélité, c’est bien parce que,  « plus frêles mais plus vivaces »,  les expériences d’autrefois s’abreuvaient au bonheur, à la joie, toutes conditions suffisantes et nécessaires pour que quelque chose comme la beauté puisse se montrer. Les instants tristes, les malheurs finissent toujours par disparaître sous la poussée de l’irrépressible force de vie, cette énergie qui se ressource au plus vif de la conscience, au plus près d’une grâce. « Odeur » et « saveur », chez Proust, sont ses points de contact avec le réel, les « affinités électives »  par lesquelles le souvenir se magnifie et rejaillit sur le présent en lui donnant le lieu d’une nouvelle et supplémentaire efflorescence : « …de même maintenant toutes les fleurs de notre jardin et celles du parc de M. Swann, et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens du village et leurs petits logis et l’église et tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé ».

   Prodigieuse renaissance de ce « temps perdu » qui constitue tout le travail acharné d’écriture de l’auteur. Si cette réactualisation  « du petit coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel » s’était réalisée à l’aune d’une quelconque banalité, gageons que, dans « La Recherche », non seulement il n’aurait tenu qu’une place négligeable mais, sans doute, aurait-il été évincé  de la fiction. Car l’entreprise de Marcel est, dans son intégralité, œuvre d’art et rien que ceci. Alors une telle pépite ne fait que témoigner de ce lent et patient labeur au terme duquel un temps de pure beauté se donnera comme le seul possible au crépuscule de la réminiscence. Pour l’auteur de « Contre Sainte-Beuve », à l’évidence, réminiscence est beauté, comme pour Platon il est ce mouvement de retour de l’âme en son lieu essentiel, acte de pure remémoration, intuition de la forme qui a aussi pour nom « beauté ».

   Donc, si nous calquons notre recherche du beau sur la réminiscence, il nous faudra reconnaître dans les différentes stances de notre existence les points singuliers où elle aura particulièrement brillé, qu’un simple acte de remémoration amplifiera encore de manière à ce qu’une complétude soit atteinte. En termes philosophiques, d’aucuns diraient une « transcendance », cette réalité qui concourt à son propre dépassement en faisant appel à l’événement simple d’une projection temporelle. Le passé est le matériau initial, le présent sa réception, l’opérateur sa faculté mémorative. Les œuvres ci-dessous présentées seront considérées au gré d’une identique grille interprétative. La beauté rencontrée ne sera jamais que la fécondation de l’instant que l’on vit par une expérience de même nature qui en permet, aujourd’hui, l’admirable manifestation. Ainsi le beau se trouve-t-il relié à l’empirie, aux émotions et affects qui nous ont traversés, dont le cours n’a nullement été perdu, mais qui attendait le moment propice (le « kairos » des Anciens Grecs) à sa résurgence. Ici nous sommes loin des considérations des philosophes. Ici nous sommes dans le concret, l’advenu de soi, la pure présence de ce qui est. C’est la sensation qui est la pierre de touche de ce que nous voulons montrer et non plus une habileté intellectuelle qui prétendrait, à elle seule, régenter le district de l’esthétique dont l’étymologie nous indique : « qui a la faculté de sentir ; sensible, perceptible ». C’est du  cœur même du sentir que peut se dévoiler la chose belle. Laissons-là ôter ses voiles !

  

   Les toits rouges - Pissaro

 

   Nous observons la toile du peintre impressionniste. D’un premier jet de la vision nous n’extrayons jamais qu’une forme objective, laquelle réfère à  « ce beau universel [de Platon] », Ce qui fait défaut, alors, « toute beauté particulière », donc subjective, dont le corps paraît s’oublier dans un étrange fourmillement. Car toute saisie, au premier abord, se donne comme intellective, décryptant seulement la signification de surface, ignorant celle de la profondeur qui est la chair affective du sujet regardant tout comme celle du sujet de la toile. Première touche uniquement descriptive au travers de laquelle nous pouvons dire les toits des maisons, leurs façades blanches, les taches colorées des champs au loin, l’enchevêtrement des arbres telle une résille placée devant les demeures. Mais ce réel paraît sur un fond qui le féconde tout autant. Emmêlées aux formes immédiatement perçues, sous-jacentes, les fantaisies de l’imaginaire et les moirures du souvenir, tout un travail de remémoration qui donne droit au champ ouvert des sensations. Comme une sourde reptation, un remuement de notre sol intime qui vient nous dire, sous la force des symboles apparents, l’émergence d’événements anciens toujours à l’œuvre, toujours prêts à nous restituer ce qui fut, un jour, notre possible vérité.

  

Le Beau en tant que réminiscence

Les Toits rouges, coin de village, effet d'hiver

Camille Pissaro

Source : Wikipédia

 

 

   Soudain ce ne sont plus ces maisons-ci que nous visons, mais ces lieux d’habitation qui jalonnèrent notre existence, leur donnant les nervures d’un sens qui, jamais, ne disparaît. Nous percevons, par exemple, une petite maison aux volets rouges, une cuisine de modeste dimension, un globe blanc diffusant sa douce lumière qu’entoure un cercle de métal. Nous voyons une cuisinière où crépite un feu, une table ronde, des chaises de paille. Nous voyons une salle à manger et ses meubles sculptés, deux chambres dont l’une possède une porte-fenêtre donnant sur un mur en pan coupé, alors que l’autre regarde un arbre en fleurs dans un jardin proche. Nous avons simplement décalé notre regard, l’avons contraint à suivre une autre temporalité que celle du présent, magnifiant celui-ci de cet accroissement de la perception. Nous avons conféré de la profondeur à la toile, lui avons octroyé de réelles assises, lui avons offert cette « beauté particulière »  évoquée par Fénelon. Si la beauté universelle nous atteignait, combien celle, singulière, dont nous faisons la découverte vient emplir avec un pur bonheur l’attente que nous étions à l’orée de l’œuvre !

 

   Femme aux yeux bleus - Modigliani

 

   Notre introspection - il ne s’agit que de ceci -, nous la poursuivons avec cette belle peinture du peintre du Bateau-Lavoir. « Femme aux yeux bleus », telle une déesse, un genre de beauté inaccessible, une perfection formelle qui nous fascine simplement en regard de sa pureté. Belle géométrie qui inscrit le visage dans un ovale régulier, fait du cou une pure abstraction émergeant de la sombre vêture. Et cette main qui semble posée là, sur le buste,  pareille à une donation à la limite du concevable, manière de chair marmoréenne, luxueuse,  idéale. On la croirait venue du plus loin de l’étrange, concrétion de l’intellect là, devant nous, si proche, si distante.

Le Beau en tant que réminiscence

Femme aux yeux bleus

Amédéo Modigliani

Source : Wikipédia

 

 

   Mais il faut nous extraire de cette réalité si séduisante qu’elle menacerait de nous métamorphoser en voyeur envoûté. Plonger à nouveau dans les eaux du passé. C’est une femme qui se présente en premier lieu. Une femme-archétype, ce qu’est toujours une mère dont le rayonnement dure tout le temps que nous vivons. Et peu importe que ses yeux aient été couleur noisette alors que ceux du modèle sont deux éclairs de lapis-lazuli. Ce qui, en cet empan remémoratif, compte le plus, c’est de réactualiser un amour qui fut vivant, qui le demeure au-delà de la disparition. Et, bien entendu, cette image ineffable produit une série  identique aux emboîtements des poupées gigogne. Longue lignée des figures féminines, l’une appelant l’autre en une manière de réverbération. Toujours la mère dissimule l’amie, l’amante, celle croisée au hasard des chemins dont nous aurions souhaité qu’elle fût notre compagne,  un seul jour nous eût comblés. Et puis cette caravane de visons multiples au gré des pages glacées des magazines, des fulgurances bleues des écrans. Voilà bien un domaine dans lequel l’art devient pure subjectivité et les sujets que nous sommes le seul lieu d’une possible compréhension.

 

   Le Gros Arbre bleu - Soutine

 

   Maisons, humains, mais aussi paysages s’inscrivent à l’horizon de notre recherche. Qui donc n’a, dans le souvenir, la présence ineffaçable d’un arbre, ce pur prodige de la nature ? L’arbre peint par Soutine est possédé d’une terrible et magnifique puissance. Il contient le tellurisme d’un être terrestre en même temps qu’il diffuse un magnétisme céleste. Ses ramures sont les éclairs qui touchent les nuages. Ses feuilles sont la violence même, le bras armé d’une âme torturée, la surrection du génie lorsqu’il touche, de son pinceau, mais aussi de sa personne, l’incandescence de l’art. Lorsque l’œuvre est portée si haut dans son accomplissement, plus rien ne subsiste de l’objet de la représentation hormis cette forme convulsive qui dit la folie et l’extrême atteinte du lexique pictural. En réalité, l’arbre n’est plus arbre mais œuvre au sens strict, comme on dirait « oeuvre de la chair », autrement dit la finalité d’une irrépressible volonté, laquelle se fonde sur le désir. Cet arbre est si torturé qu’il semblerait ne plus entretenir aucun lien avec le réel, c’est dire la force de l’acte qui l’a amené à cette étonnante figuration. Soudain, pris par cette violence, nous sommes si loin de son essence qu’il semblerait n’avoir de présence que fictionnelle. Et pourtant, quelque chose en nous se rebiffe et appelle. Car nous voulons que le concret nous parle et, ce faisant, nous rassure en notre être.

  

 

Le Beau en tant que réminiscence

Le Gros Arbre bleu

Chaïm Soutine

Source : Wikipédia

 

 

   S’il y a une forme tumultueuse, une forme à la limite d’un savoir à son sujet, cependant nous voulons ancrer notre angoisse à quelque chose de connu qui nous réconcilie avec notre propre monde. Alors, une fois de plus, il nous est demandé de nous détacher de cette pâte lourde qui nous cloue à demeure et d’en appeler à notre propre récit. Cet arbre qui fut notre compagnon, nous le voyons nettement, nous en sentons la vibrante énergie au-delà du long fleuve des jours. C’est un magnolia à la carrure aussi imposante que disposée à accueillir nos jeux d’enfant. Combien d’heures passées à rêver, à imaginer un futur depuis la majesté de ses branches. Et, au moment de la floraison, quelle ivresse de sentir cet arôme généreux que délivrent les immenses fleurs blanches à la consistance de parchemin. Bonheur que de les ranger dans les pages d’un livre épais, d’en faire un herbier d’où elles sortiront tels les emblèmes d’une existence paisible au contact d’un géant sylvestre qui s’est inscrit, au travers des âges, dans une manière de mythologie personnelle. Peut-être est-ce ceci, le contact avec l’art, la naissance d’une mythologie qu’entretiendra la force centripète d’une subjectivité toujours en quête d’elle-même. Cela par la force des choses, puisque, aussi bien, c’est toujours de NOUS dont il est question dès qu’il s’agit de percevoir, d’éprouver et de faire se déplier le large éventail des sensations. Toujours ces dernières sont intimes, lesquelles contribuent à déterminer les prédicats dont notre essence est porteuse afin qu’une altérité puisse disposer de traits dominants en mesure de faire émerger notre propre figure. Mais de quoi émerge-t-elle, sinon de ce néant avec lequel tout art entretient un combat acharné ? Les moyens de l’art pour y parvenir : une décision objective guidée par le droit chemin de la raison, puis une action plus souterraine, subjective, centrée sur le sentiment, le ressenti. Nous sommes ces êtres de la dualité qui, tantôt regardons l’objet, tantôt le sujet. Mais qui donc pourrait se plaindre de cette faveur ? Elle n’est ambiguïté qu’en apparence. Tel l’iceberg nous flottons au-dessus des eaux. Notre partie immergée n’est pas la moins importante. C’est celle par laquelle nous affirmons notre différence et gagnons notre liberté. Y aurait-il plus beau projet ?

 

 

 

 

 

 

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16 août 2020 7 16 /08 /août /2020 09:11

Savez-vous, parfois, lorsqu’on écrit, on est envahi d’un sentiment de solitude que double celui, ô combien inquiétant, de dépossession. Je m’ouvrais à un Ami de cette brusque inclination de l’âme en direction de quelque mélancolie, quand il me conseilla ceci :

   « Allez donc publier vos textes sur ‘Oceano nox’, plus jamais vous ne naviguerez seul, plus jamais ! »

   Je dois dire que le ton sur lequel il prononça cette phrase, loin de me réconforter, m’interrogea sur le sens profond que ces mots revêtaient dans sa bouche. Conseil amical sans arrière-pensée ? Ultime recommandation avant que la représentation ne se termine ? Ou bien alors, humour noir, ironie sous-jacente à ces propos qui paraissaient de laine mais n’étaient peut-être que des bogues d’oursin que revêtait quelque mousse qui en dissimulait les pointes venimeuses ? Je dois dire que la nuit qui suivit me vit totalement éveillé, moulinant en ma tête mille idées plus confuses les unes que les autres. Cependant, ne pouvant douter de la sincérité de mon Ami, je me mis en quête de ce mystérieux continent qui m’apparaissait au travers de brumes, lesquelles, peut-être, ne voilaient qu’une lointaine félicité. A la manière d’un tableau de Turner, diffusion du regard qu’appelle, en son fond, un geste solaire plein de compassion. 

   Jamais je n’avais sombré en une quelconque naïveté et je me doutais que cet ‘Oceano nox’ plein de promesses ne pouvait que recouvrir quelque chausse-trappe dont il convenait que je me méfie. Je décidai donc d’y aller par de légères touches, lâchant ici quelques mots, là des bribes de phrases, là encore un extrait de texte, un peu à la façon d’un pêcheur à la ligne qui jette progressivement ses appâts de manière à attirer vers son hameçon les parures d’argent dont il fait les dentelles habituelles de son imaginaire, les moirures de son désir. Donc, au début, circonspect, dissimulé dans mon ombre, j’attendais qu’un signal s’éclairât, qu’une lumière clignotât dans la nuit, qu’une gerbe d’étincelles se manifestât, dont j’aurais tiré la plus excellente joie. Mais rien ne se produisit que de terne, d’opaque, de clos en son être même, si bien  que je faillis renoncer à connaître quoi que ce soit plus avant.

   Mais, aussi impatient qu’un gamin devant les friselis de son cadeau de Noël, j’essayai de tromper mon impatience, augmentant insensiblement la taille de mes articles, les modulant selon des biais différents. Ainsi se succédèrent poésies versifiées ou non, essais innovants ou bien classiques, confidences dignes de figurer dans un journal intime, confessions à la Rousseau, idylles romantiques, feux de Bengale de la passion, touches hardiment érotiques, métaphores symbolistes, écrits impressionnistes, expressionnistes, rhétorique moderne et post-moderne. La taille de mes textes n’avait d’égale que mon impatience d’être lu ! Cependant rien n’y faisait. Nul lecteur ne s’accrochait à l’hameçon. Nul commentaire ne venait gratifier mon laborieux travail. Au pire j’aurais préféré des insultes, des remises en question, des critiques acerbes plutôt que ce lourd silence derrière lequel je pouvais mettre les pires intentions, ou bien plus dommageable encore, nulle intention, ce qui était la condition la plus détestable pour un Auteur qui, s’il ne fréquentait nullement les bancs de l’Académie, eût souhaité quelque considération, fussent-elles des plus minces.

   En mon for intérieur, je me disais :

   « Sans doute suis-je lu et apprécié à ma juste valeur mais mes discrets lecteurs ne veulent nullement me distraire de ma tâche d’écriture, impatients qu’ils sont de lire encore et encore les petits bijoux dont je taille, jour après jour les facettes, afin de mieux les combler ! »

   Certes, ma pensée faisait dans le contentement de soi, dans l’egolatrie, mais avais-je d’autre échappatoire que de procéder à un genre d’auto-satisfaction, estimant selon le proverbe que « l’on n’est jamais mieux servi que par soi-même » ? J’essayais de me persuader, méthode Coué aidant, de la valeur intrinsèque de mes écrits mais je finissais par douter de mes talents et j’aurais volontiers remisé mon porte-plume au râtelier si un hasard fortuit ne m’avait fait rencontrer une sorte de compagnon en écriture, aussi démuni que moi, aussi grandement piqué au vif de n’être point reconnu.

   Heureusement, à force d’opiniâtreté et de détermination de caractère, j’avais poursuivi ma navigation contre vents et marées et la récompense brillait tout au bout de ma vue, genre d’écueil qui avait eu raison des multiples naufrages qui avaient menacé mon fragile esquif. Je n’avais qu’un seul lecteur mais dont la sagacité me faisait le plus grand bien. Il comprenait chacun de mes mots presque avant de les avoir lus et ses commentaires étaient exactement ceux que j’attendais d’un homme bienveillant versé dans l’entente des Lettres, ravi de découvrir enfin quelqu’un qui le comblât jusqu’au plus minuscule et secret de ses vœux. Je vivais un rêve éveillé. Je marchais sur des nuages d’écume, en tutoyant seulement la robe de soie. J’écrivais avec fébrilité, jamais les phrases n’avaient surgi avec autant de spontanéité, m’apportant toute la complétude dont j’espérais, depuis de longues années, qu’elle me surprendrait un jour, avant que ma mort n’en clôture la belle possibilité.

   Je crois que j’avais enfin compris le fonctionnement de ce continent mystérieux qui se nommait ‘Oceano nox’. En réalité, autant que j’avais pu en discerner les strates, l’écriture se déployait selon trois modes distincts qui correspondaient à la profondeur de la pêche pratiquée par les divers et nombreux impétrants.

   Le premier niveau était celui d’une pêche de surface. On jetait quelques appâts, on appelait quelques mots simples, des mots de tous les jours comme ‘pain’, ‘musique’, ‘gentiment’, des expressions telles ‘à la bonne heure’, ‘que le ciel nous bénisse’ et d’autres encore du registre du quotidien. On était habillé avec des T-shirts et des Jeans, on portait une paire de tennis aux pieds. On prenait du menu poisson, de simples vairons, de modestes ablettes, quelques goujons dont on faisait son ordinaire.

   Le second niveau se pratiquait en eaux plus profondes, environ à mi-distance de la surface et du fond. Le lexique était plus précis, plus exigeant que dans le précédent niveau. Par exemple les mots ‘pugnacité’, ‘abjection’, somptueux’, ‘équidistant’, ‘symphonique’. Ici, les mots avaient revêtu leurs habits du dimanche, ils portaient costume et cravate. On pêchait des tanches, des carpes dodues, parfois des brochets, sans aller, cependant, jusqu’à la taille impressionnante du silure.

   Le troisième niveau était celui qui correspondait aux abysses, aux gorges d’ombre, aux failles impénétrables habitées de nuit. Le vocabulaire se voulait plus recherché, plus exigeant, frôlant parfois la sophistication. On y trouvait pêle-mêle ‘iridescent’, ‘agnostique’, ‘ontologique’, ‘évanescence’, ‘immanence’, enfin un langage des jours de fête et des célébrations. C’était le frac et la queue-de-pie, les souliers vernis et le nœud papillon. Les poissons ?  Les plus gros, ceux aux yeux globuleux, aux mâchoires d’acier, aux nageoires de verre, les Chauliodes de Sloane, les haches d’argent diaphanes, les poissons-fouets, les grandgousiers-pélicans, enfin tout sauf du menu fretin. Si le Lecteur, la Lectrice m’ont bien suivi, ils auront compris que c’est ce troisième niveau que j’avais élu comme Sésame pour me donner accès au cœur des amateurs d’écriture.

   Je dois dire, au début de ma pêche océane, j’étais un peu déconcerté par toute cette faune halieutique qui croisait en maints endroits. Ce n’étaient qu’emmêlement de queues et de nageoires, éclats d’argent des écailles, bondissement à la surface de l’eau d’un peuple joyeux dont j’avais un peu de mal à cerner la nature. Toutefois, ce qui était visible du premier coup d’œil, c’est que les pêcheurs étaient en Jeans, quelques rares en costume et aucun portant une queue-de-pie. Les prises, donc, étaient toute de modestie et, comme il a été dit plus haut, vairons et goujons, au milieu desquels se débattaient quelques carpes. Nul grandgousier-pélican, ils devaient dormir quelque part dans un pli des abysses.

   Arrivant sur ‘Oceano nox, comme ‘un cheveu sur la soupe’, explorateur d’un domaine qui m’était totalement inconnu, je n’avais guère pris le temps de considérer les pêcheurs sur le rivage, pas plus que le contenu de leurs bourriches. Ne souhaitant nullement m’embarrasser de considérations préliminaires, je décidai sur-le-champ de pratiquer la pêche des monstres des grands fonds. A cet effet, j’avais sorti tout l’arsenal qui m’était habituel, à savoir une langue qui faisait dans l’essentiel ; par exemple ‘synchronie’, ‘cosmologique’, ‘aporétique’, ‘magnificence’, ‘métamorphique’. Je ne me rendais même pas compte que je me livrais à des excès, que peut-être j’en serais sanctionné, que la Communauté des Océaniens me condamnerait à demeurer jusqu’à mon dernier souffle dans ces fosses abyssales dont j’affectionnais les profonds mystères.

   ‘Oceano nox’, sur le plan technique, était parfait. Située en haut de la page, une cloche de navire identique à celle du ‘Trois mâts carré du Duchesse Anne’ signalait, grâce à la présence d’un chiffre discret, le nombre de prises que chaque pêcheur avait effectuées. Ainsi savait-on la nature et le nombre de poissons qui avaient mordu à l’hameçon. Je dois dire que mon inventaire fut des plus discrets, autant avouer que je revenais bredouille de mes expéditions en mer. Je ne vivais que dans l’espoir de faire de grosses prises. Les abysses me fascinaient mais elles ne me récompensaient de ma peine que d’une façon avaricieuse. Les jours passaient. Quelques touches légères faisaient osciller le bouchon de liège. J’avais beau ferrer d’un coup de poignet vigoureux, la plupart du temps, je ne remontais qu’un hameçon brillant avec son ver de terre qui se tortillait pathétiquement. Cependant, de nature pugnace, je ne me laissai nullement décourager. Je pensais « un de ces jours ça va mordre, je le sens », et je préparais à cet effet la plus large des épuisettes que je possédais.

   Enfin, voici qu’un jour béni entre tous, la cloche du ‘Duchesse Anne’, se signale avec un petit numéro 1, qui pour être modeste, faisait en moi ses belles et douces vagues d’écume. C’est avec un brin de joie mêlé d’appréhension que j’ouvris la missive. Le commentaire suivant était inscrit, que je lus d’un trait, tout comme un naufragé saisit une poutre qui flotte afin que sa vie demeure au-dessus de la ligne de flottaison :

   « Cher Monsieur. Depuis de nombreux jours, déjà, je suis avec le plus grand intérêt les textes que vous publiez. Eh bien, je dois dire qu’ils m’enchantent au plus haut point et ce, d’autant plus, qu’il me semble reconnaître mes propres idées, percevoir mes sentiments, décrypter mes goûts dans tout ce que vous écrivez. C’est une manière de livre ouvert dont j’aurais bien voulu écrire quelques pages. Votre prose est celle dont je rêve depuis au moins une éternité. Votre poésie me ravit au plus haut point et, bien évidemment, j’aurais vivement souhaité pouvoir apposer mon paraphe au bas de vos odes, épigrammes et autres sonnets. Quant à vos essais sur divers sujets, l’on m’aurait questionné les concernant, je les aurais approuvés tant ma compréhension du monde se calque sur la vôtre. Croyez bien que, dorénavant, je suivrai chaque jour chacun de vos mots, lirai chacune de vos phrases, méditerai la moindre de vos réflexions. Je cherchais une âme sœur en matière de littérature. Voici mon vœu comblé au centuple. Recevez, Monsieur, mes plus vifs remerciements. Jacques Angelgan. »

   Je dois dire que je suis resté un long moment médusé, incapable de faire quoi que ce soit d’autre que de lire et relire ces mots dont j’espérais qu’un jour quelqu’un les eût profèrerés. Vous savez bien, chers Lecteurs, chères Lectrices, combien l’auteur modeste que je suis attache d’importance à ces belles réceptions lorsqu’elles se produisent. Vous êtes une partie non négligeable de mon inspiration et je n’aurai jamais assez de ressources pour combler votre souhait d’avancer dans mes œuvres. Elles ne sont que par vous. Je ne suis que par elles. C’est la plus exacte déclaration d’amour que je puisse vous faire. Soyez satisfaits d’exister tels, telles que vous êtes.

   Du peu de retours dont mes textes avaient fait l’objet (certes un passionné, mais un seul !), je déduisais que tous les pêcheurs à la ligne qui tentaient leur chance étaient des gens sans doute valeureux dont le destin, cependant, avait décidé qu’ils resteraient toujours tapis dans l’ombre, ne faisant qu’attendre qu’une lumière s’allumât afin de les délivrer d’un sort que, sans doute, ils estimaient bien cruel. Pensant au vaste Océan, à sa majesté, à la puissance de ses flots illimités, toujours renouvelés, je méditais de tristes idées, un genre de rumination sans fin. Je n’apercevais guère à l’horizon de l’eau qu’un funeste ‘Radeau de la Méduse’ sur lequel nous paraissions tous embarqués au péril de nos vies. Nous n’étions, Auteurs en herbe, Écrivaillons valeureux que des sortes d’épouvantails qu’agitait le vent du Nord. Bientôt, de nous, de nos œuvres, il ne demeurerait que quelques haillons flottant à la manière de drapeaux de prières lacérés en plein ciel, dont plus aucune divinité ne daignerait s’occuper.

   Le poème de Victor Hugo hantait lui aussi le territoire dévasté de mes certitudes. N’étions-nous ces héroïques Marins, vous, moi, candidats Écrivains, partis conquérir les vastes mers sans espoir de retour ? Les vers faisaient leur ‘bruit et leur fureur’ dans le pavillon de mes oreilles, on aurait dit la survenue proche du Chaos :

 

« Oh ! combien de marins, combien de capitaines

Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines,

Dans ce morne horizon se sont évanouis !

Combien ont disparu, dure et triste fortune !

Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune,

Sous l'aveugle océan à jamais enfouis ! »

 

   Je ne parvenais guère à ôter cette rengaine de ma tête. Elle faisait sa cruelle jonglerie de mon inconscient en direction de mon conscient. En réalité, situé en pleine tempête, je ne savais plus ‘à quel saint vouer’ ma pitoyable condition. Parfois, pour me remonter le moral, je lisais pour la centième fois, le texte de mon laudateur. Au moins lui m’avait compris. Je lui devais une reconnaissance éternelle ! Sa dernière phrase tournait en boucle, à la façon d’un vieux microsillon rayé qui m’aurait proposé la même inusable ritournelle.

   Je relisais sa signature avec un rare bonheur. Au moins cette dernière témoignait-elle d’une existence aussi réelle que son intérêt pour mes écrits. « Jacques Angelgan », me répétais-je en voix intérieure. Voyez-vous la bizarrerie avec laquelle les destins se croisent et concourent à une unique aventure. « Jacques Angelgan » : mon parfait homonyme au prénom près. Tout de même ces coïncidences ! Ah, oui, l’Écriture est capable de grandes choses ! Mais qui donc pourrait en douter ? Elle vous sort de la solitude, ce n’est pas le moindre de ses mérites !

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15 août 2020 6 15 /08 /août /2020 08:00
L’arc iridescent de la folie

     Photographie : Blanc-Seing

 

 

***

 

 

Ne cillez pas

Ne battez pas des paupières

Ne vous abritez pas

Derrière le rempart

De vos bras

Supportez la lumière

Regardez la clarté

De diamant

De la Vérité

Ce trépan qui forera vos yeux

Nettoiera vos orbites

Ce seront deux trous noirs

Deux excavations

Où grouilleront peut-être

Une armée de cloportes

Le petit peuple des bousiers

Poussant devant lui

Le Soleil de votre gloire

Passée

 

*

 

Ici sont les dernières corolles

Du monde

Les ultimes déchirures

Où se jouent

Sur l’arc iridescent

De la folie

 Les trajets lumineux

Des existants

Mais aussi leur désarroi

D’être parmi les tumultes

Les rumeurs

 Les stridences des voix

Qui déchirent l’azur

 

*

 

 Oui car vivre est

Cette constante tension

Qui ne se résout

Que par la maladie

Ou bien la mort

Ne vous révulsez pas

Cela vous condamnerait

Deux fois

Une fois pour déni de réalité

Une fois pour cause d’impiété

Nul n’est censé renier

Le feu de la lucidité

 

*

 

Prévenus de ceci

Depuis l’intime de votre être

Vous  

Passagers hagards

De la Terre

Qui Sillonnez

Routes et chemins

Plongez dans les sombres remous

Des grottes éthyliques

  Perdez-vous  dans des voyages

Au long cours

Murez-vous dans les casinos

Aux vertes lueurs

Fréquentez les rues vénéneuses

Où l’amour délivre

Sa funeste ambroisie

Pareille aux enchantements

De la noire idole

Aux déhanchements

Des filles folles

 

*

 

Mais pour autant

Avez-vous avancé

D’un pouce

Quant à la connaissance

 De vous-mêmes 

Acquis la certitude

Que votre destinée

Sera éternelle

Que les gestes

Que vous  prodiguez

À l’envi

Ne seront les ultimes simagrées

Avant que la mortelle

Biffure en croix

Ne réduise à néant

Votre plaintif désir

De rayonner 

 

*

 

Vous êtes  tels de noirs insectes

Parcourant les sentes d’ennui

Accumulant brindilles d’angoisse

Régurgitant la pelote d’un temps

Dont vous ne saisissez

Que les arcanes de suie

 

*

 

Vos pas sont ceux

Des peuples égarés

On penserait vous deviner courir

Mais vous ne faites que piétiner

Longer des venelles sombres

A l’odeur d’urine et de moisi

Les volets battent dans l’air raidi

Les hauts murs lancés dans le vide

Les surplombent

De leurs maléfiques ombres

Vous vous y confondez

Ombres vous-mêmes devenus

 

*

 

Au-delà des enceintes du jour

Plus loin que les fortifications

Vous  quittez la Ville

Aux pléthoriques

Et iniques décisions

Vous êtes les adeptes

Diasporiques

D’un seul corps ravagé

Aux membres disloqués

Vous êtes les paralytiques

D’une destinée amputée

Vous n’avez plus ni noms

Ni lieux où vous assembler

Pour construire

Une descendance

De qui serait-elle la suite

Elle la révoquée

Avant même de paraître

 

*

A vous-mêmes perdus

Vous allez jusqu’au bout

De la terre

De la terre de poussière

Qui sera votre ultime cimetière

Je vous y rejoindrai

Les mains emplies de prières

 

*

 

Sur le sol de misère

Vous vous coucherez

Vos anatomies parcheminées

Se confondant  avec la peau

Craquelée

Harassée

Emiettée

Usée

Du sol qui sera

Votre dernier

 Projet

 

*

 

Voyez-vous cette argile

Martyrisée

N’est point le jeu

De quelque billevesée

Un rideau de scène

Un avatar dessinant

Le cadre de quelque

Aimable parodie

C’est Vous

C’est Moi

Tels qu’en nous-mêmes

L’Eternité nous aime

 

*

 

Nous ne vivons

Qu’à penser cela

Comme nous songeons

Sans relâche

Aux enlacements

Prodigieux de l’amour

Ils sont l’antidote

Provisoire

Dont nous feuilletons

L’antique grimoire

Qui nous tient lieu

D’unique mémoire

 

*

Toute magie

N’est qu’illusoire

Désespoir

De ne rien voir

Que le miroir

Sans tain

D’une terre livrée

Au supplice d’être

Plus rien

N’est là

Qui fuit

Toujours

 

T
O
U
J
O
U
R
S

 

*

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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14 août 2020 5 14 /08 /août /2020 08:59
Géométrie et finesse

               Océaniques – à Essaouira Sidi Kaouki

                      Photographie : Hervé Baïs

 

 

***

 

 

   Nous regardons cette image et, d’emblée, nous sommes dans un régime confusionnel, comme si, à l’horizon de notre regard, ne se montrait qu’un monde chaotique, privé de la moindre signification. Un seul instant, imaginez-vous avançant à tâtons, dans un sombre réduit que ne trouerait que le faible halo d’une pathétique ampoule. Vous seriez perdus, n’est-ce pas ? Vous n’apercevriez rien que du sombre et de l’occlus ? En quelque sorte vous seriez dépossédés de votre être au point même que votre nom vous paraîtrait une étrangeté dont il vous serait presque impossible d’articuler la première de ses syllabes. Pourtant, il y a peu, votre patronyme vous était familier, vous le portiez en sautoir tel l’emblème dont votre esquisse se vêtait afin que, dans la foule, vous ne demeuriez une entité inconnaissable, un simple numéro égaré parmi la multitude. C’est toujours ceci qui se manifeste, une manière d’effroi face à ce qui demeure plus qu’un secret, l’inquiétude même logée au cœur d’une réalité dont on ne perçoit qu’une fumée à défaut d’en connaître l’origine, ce feu qui l’alimente qui, pour l’instant, ne vous est nullement accessible. Le sera-t-il seulement un jour ?

   Mais revenons à cette représentation qui nous tient en échec, comme si nous étions en-deçà de nos habituelles possibilités, amputés des réflexions qui nous sont familières. Qu’y voit-on ? Tout en haut, une barre rouge couleur de sang, s’éteignant sur les bords dans un noir de suie. Puis, plus bas, d’autres séries de barres. Ce pourraient être des néons de fête foraine qu’un voile discret souhaiterait dissimuler à nos yeux. Des bandes de plus en plus larges, celles du haut teintées d’un bleu assourdi situé entre paon et cæruleum, Puis de plus en plus claires, se mêlant à un beige léger, à une touche d’ambre, de blond vénitien. Puis des étendues dépigmentées, proches d’un blanc que rehausserait une touche de sable. Voyez-vous, ici nous avons affaire à un genre de simulacre graphique  tellement empreint d’une mystique qu’il pourrait nous situer devant l’une de toiles d’un Rothko des années cinquante, horizontalités esthétiques s’inscrivant dans le mystère de la sphère religieuse. Un effleurement seulement. Le Sacré, jamais, ne se dispense selon le modèle des catégories réifiées. Il y faut de l’esprit, du songe, une aptitude à la méditation et, par-dessus tout, l’effusion de l’âme sans laquelle rien ne se donnerait qu’un objet du quotidien à destination ustensilaire.

 

Géométrie et finesse

   Toute perception, de laquelle découle la sensation assortie de toutes ses valeurs herméneutiques, s’origine à une saisie soit de type conceptuel, soit intuitif. Ici, l’abord privilégié a été celui du concept au gré duquel faire apparaître des motifs classés dans l’ordre rationnel des catégories : formes, couleurs, proportions relatives, similitudes et différences. Si ces manifestations demeurent conceptuelles, elles ne peuvent se doter que d’un point de  vue géométrique, abstrait, dépouillé de toute approche poétique ou sensible. Ainsi elles parcourront un espace de coordonnées précises  pouvant se déterminer selon le mode d’abscisses et d’ordonnées, autrement dit recevoir le modèle de figurations douées d’exactitude. Ainsi pourra-t-on dire que tel plan est situé dans une position médiane, qu’il est plus ou moins étendu, qu’il se rapporte aux autres plans avec lesquels il joue dans un rapport de stricte proportionnalité. Disant ceci, nous n’aurons fait qu’énoncer les lois fondamentales de « l’esprit de géométrie ».

   Bien évidemment, nommer un tel esprit fait immédiatement surgir, en corolaire, celui qui le complète, à savoir « l’esprit de finesse ».  Si la géométrie en appelait au concept, la finesse, elle, se réfère à la seule intuition. Ainsi les remarques subtiles naissent-elles bien plus volontiers au voisinage d’une fugitive impression, d’un « état de grâce » soudain, d’une conscience immédiate des choses que d’une savante élaboration due à quelque équation complexe. Evoquer ces deux modes de rencontre du réel, c’est en appeler à deux processus mentaux fondamentalement antonymes : celui de la logique s’affrontant à celui de l’esthétique. Dans le premier cas on parle de « formulation discursive des énoncés », de l’autre « d’évocation sensible des manifestations ». Il y a plus qu’une nuance qui sépare ces deux modes d’appréhension, une réelle césure les isole chacun dans  un domaine qui leur est particulier dont, jamais, on ne peut penser qu’ils puissent se fondre dans l’intimité d’un unique creuset. La géométrie, qui a pour mère la science, ne peut s’envisager que sous la figure d’une stricte mathématisation des choses, d’une objectivité sans faille, d’une argumentation qui, jamais, ne laisse la place à quelque fantaisie. L’intuition, rejeton de la poésie, fonctionne sous les libres images de la métaphore, sous les frondaisons de l’immatériel, sous le régime pulsionnel des émotions et des affects. La géométrie ne se donne jamais en dehors d’une topique (à savoir d’un lieu effectif du réel), alors que l’intuition, précisément, se ressource continuellement à ce flou atopique (tous les lieux comme absence de lieu originel) qui la dote de tous les pouvoirs de création et de renouvellement infinis.

   L’œuvre évoquée au début de ce texte est-elle maintenant si éloignée de notre champ de vision que nous n’en percevrions même plus les lignes fondatrices ? Si nous la regardons par la médiation de la clarté évidente de notre intuition, que se produit-il alors ? Nous quittons aussitôt cette tentation logique, cette inclination positiviste qui, toujours, nous met en demeure de fournir une explication plausible à tout phénomène surgissant au plein de la conscience. Il nous faut renoncer à être géomètres, consentir à devenir, sur-le-champ, des êtres désincarnés, tels les poètes qui ne se sustentent guère qu’à l’aune de leur chimérique condition, de leur cheminement symbolique. Ce que visent ces étonnants personnages n’est rien de moins que la pierre philosophale, autrement dit cette matière qui n’en est plus une, tellement un corps subtil est, par essence, éthéré, intangible, insubstantiel. Poétisant, il ne vise nullement le réel. Poétisant il devient le poème lui-même, le corps des mots.

   Créer opère toujours une manière de transsubstantiation. Une métamorphose s’empare de vous et, dès lors, vous ne pouvez, tel Narcisse, que vous appartenir dans l’image que vous renvoie le miroir. Votre chair, essentialisée, flotte identique aux drapeaux de prière des Tibétains. Vous n’êtes plus là où vous croyez être, vos deux pieds solidement amarrés à la terre ferme. Vous volez haut, au-dessus des territoires vierges, immaculés de l’Himalaya, quelque part  du côté du Ladakh, du Népal, du Bhoutan. Etes-vous homme encore ou bien « cheval de vent », ou bien Garuda, cet aigle géant mythique qui peut tout voir, embrasser mille paysages alors que les Terrestres ne voient qu’un même horizon, si bas, si bas. Des mots pareils à des phalènes sortent de votre bouche. Ils naissent tout seuls, comme par enchantement : « Akashpura », « Vayapur », « Agnipura », « Nagpura », « Vasupara ». Vous n’en connaissez pas la nature exacte, telle qu’elle pourrait découler d’un concept. Vous en saisissez seulement la magie incantatoire. Votre tête ne les sait pas, mais votre corps les sécrète tel un miel des hauts alpages. Ils disent, tout contre le pli de votre âme, la voûte céleste si bleue, le vent si puissant et les nuages si doux ; ils disent  le rayonnement du feu, la pureté de l’eau, la croûte brûlée de la terre. Ils disent le tout de l’homme lorsque, s’absentant de ses manies de mesure et de comptabilité, de ses obsessions de quantifier la moindre chose, d’étiqueter l’abeille, de poinçonner la tête du cheval, d’estampiller le vol de la mouche, il consent enfin à devenir ce que, sans doute en son fond, jamais il n’a cessé d’être, un chercheur de mythes, de songes et de légendes.  

   Alors, regardant cette belle photographie, devenez donc des elfes, de malins génies, des chemineaux en quête de Baba Yaga, celle qui ravit les petits garçons pour les faire rôtir ; le Berserker, ce guerrier-fauve capable des plus invraisemblables exploits ; Cerbère, le chien à trois têtes qui surveille l’entrée des Enfers ; le Dahu aux cornes fines, au pelage brun, aux sabots blancs qui hante les montagnes de son mystère ; devenez des Elfes, ces êtres minuscules capables de se percher sur une branche, de dialoguer avec l’oiseau ; soyez Golem, cet humanoïde pétri d’argile dénué de parole ; prenez la forme de l’Hippogriffe, mi-cheval, mi-aigle ; imitez l’Inugami, « dieu-chien », être magique des contes japonais ; adoptez l’étrange allure du Kobold, ses oreilles pointues, son long nez, fumez son éternelle pipe qu’il porte à la manière d’un sceptre ; habitez le corps de la Licorne, symbole de pureté et de grâce, en quête de toute virginité qui se présenterait devant sa redoutable corne d’ivoire ; adoptez la physionomie étonnante de la Manticore, corps de lion, visage d’homme, queue de scorpion ; dissimulez-vous sous les traits de Méduse, Euryale ou bien Sthéno, ces terribles Gorgones dont vous hériterez de l’immortalité ; glissez-vous dans la forteresse de muscles du Minotaure, corps d’homme, tête de taureau ; Nâga-serpent, vous garderez les trésors de la nature et apporterez la prospérité ; Ondine assise sur la margelle des fontaines, vous n’aurez de cesse de peigner vos longs cheveux face à l’eau qui est votre royaume ; Salamandre, vous vivrez dans le feu souhaitant que, jamais, il ne s’éteigne, moment de votre disparition ; identifiez-vous  à Succube séduisant les hommes pendant leur sommeil ; apparaissez sous les traits inquiétants de la Tarasque, vous détruirez tout ce qui se trouvera sur votre passage ; engagez-vous parmi les Valkyries, vous distribuerez la mort et emmènerez l’âme des héros au Walhalla, le grand palais d’Odin ; enfin adoptez la silhouette de cette « jeune femme d'une grande beauté et vêtue d'un kimono blanc ; [qui] avait la peau d'une blancheur irréelle, de longs cheveux noirs et des lèvres bleues. Quand elle marchait, elle semblait glisser au-dessus du sol ». Alors, vous serez  Yuki-onna, « femme des neiges » du folklore japonais.

   Quand vous aurez fait tout ceci, que votre aptitude à la métamorphose sera devenue pareille à une seconde nature, alors vous ne regarderez plus les images avec un œil géomètre mais avec celui d’un poète qui n’épuise jamais le réel mais le pare de ses plus beaux atours. Le sous-titre de la photographie « Océaniques », le lieu dont elle est la mise en scène - Essaouira, dans ce Maroc de légende -,  seront les sésames vous permettant d’accomplir le voyage au-delà de vous-mêmes, dans ces contrées magiques qui ne demandent qu’à être visitées par le « troisième œil », encore nommé « Œil intérieur » ou « œil de l’âme », par qui advient la connaissance de soi. Cet organe mystérieux dont les Indiennes se parent, ornant leur front d’une goutte rouge semblable à un talisman. Tous nous avons, en nous, dans le secret de nos existences, cette mystérieuse puissance, cette surprenante énergie au gré de laquelle nous ne sortons de nous que pour y faire retour avec la force d’une joie neuve et inépuisable. Alors le monde ne sera plus un spectacle comme un autre mais le lieu même où nous serons en osmose avec lui. Ceci ne dit jamais que la vertu de la contemplation quand, déportée de l’aride géométrie,  elle nous montre la voie du Poème. Cette image est poème, assurément. Visons-là de cette manière qui est la seule qui puisse convenir. Nous y percevrons alors le sens pour nous que, toujours nous butinons, sans bien en remarquer la subtile fragrance. Oui, tout se donne à la façon d’une odeur pourvue d’une note raffinée. Il faut savoir sentir avec la belle polysémie qui résonne dans ce mot. « Être vivant doué de sensibilité », « Percevoir par l’odorat ». Peut-être « être vivant », n’est-ce que ceci : « sentir ». Oui, SENTIR !

Géométrie et finesse

[La collecte des « créatures fabuleuses » a été réalisée avec l’aide de Wikipédia.]

 

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11 août 2020 2 11 /08 /août /2020 08:55
Nulle part vois-tu

 

        Œuvre : Dongni Hou

 

 

*

 

 

Nulle part vois-tu

Tel visage n’ai vu

Nulle autre candeur

Au rivage de l’heure

 

Puisses-tu en toi

Demeurer en ta loi

Nul ne pourrait

Venir t’y troubler

 

Parfois rôdent les démons

Ils ne sont que tristes histrions

Qui jamais n’atteindront

Le luxe levé de ta raison

 

Mais qu’ont-ils donc

Tous ces vains bouffons

A faire ton siège

Aliénés en leurs pièges

 

N’ont-ils donc perçu

Le bleu de ton regard

Ce que tu as reçu

Comme une forme d’art

Tournant autour de toi

C’est leur aporie qu’ils voient

Cette fosse commune

S’habillant des suies de la brune

 

Leurs yeux sont perclus de cécité

Leurs âmes en ont-ils une

 Versées aux divagations nocturnes

Aux versets lactescents de la lune

 

D’eux ils n’ont guère conscience

Pas plus qu’ils n’honorent la science

Ils sont de pauvres hères

Que ne féconde nulle prière

 

N’ont-ils donc nullement compris

Que ta beauté est hors de prix

Hors de portée de leurs mains négatives

Ils s’effacent à même l’heure native

 

C’est un tel bonheur

De seulement saisir cette fleur

Que tu tends au monde

Tel un enfant faisant sa ronde

 

Nulle autre paix à obtenir

Sauf celle de se laisser éblouir

Par celle que tu es

Une manière de fée

 

Feraient-ils silence

Alors la quintessence

De toute poésie

Serait leur ambroisie

 

Leur signe de vie

Tel l’arbre levé

En sa branche de gui

Serait leur armoirie

 

Mais ils n’ont cure de conseils

Se pensent des sans-pareils

Honte leur est étrangère

Fatuité leur est familière

 

Il n’est point de vile inclination

Qui n’essaime son impéritie

Point d’envie

Qui ne distille son affliction

 

Heureux ils l’eussent été

A simplement te regarder

Mais contempler la beauté

Est don de la déité

 

Demeurons en paix

Nulle part de plus grande émotion

Que d’être par toi regardés

En ferons le lieu de notre dilection

 

Nulle part plus qu’en vous

Le site d’une gloire

A ceci nous voulons croire

Au rose de vos joues

Demeure-t-il en notre mémoire

Aussi longtemps que nous

 

De tu au vous

L’espace d’une révérence

Par mégarde le vous

L’avions occulté

Au profit du tu

Quelle licence

Toujours beauté

Est éloignée

Beauté de vous

Nulle part voyez-vous

 

*

 

 

 

 

 

 

 

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9 août 2020 7 09 /08 /août /2020 07:54
La diagonale du jour

                     Photographie : Blanc-Seing

 

 

***

 

 

   Cela avait commencé avec le jour sourdant à peine de terre, avec les herbes bleues couronnées d’étincelles, la lumière si peu levée, la chute de l’eau dans une gorge de pierre. Tu aimais cette juste émergence des choses, sa marche à pas de velours, la discrétion de l’onde qu’effleurait le vol de verre des libellules. Alors tu devenais visible à toi-même, tu percevais ta naissance tout contre le voile de ta chair. C’était pur bonheur que de te voir ainsi confondue avec ton ombre, différant à peine du luxe de ta peau. Tu prenais de longues gorgées d’air. Il y avait une buée secrète sortant de ton corps, pareille à un secret dont tu n’aurais voulu dévoiler que l’initiale, gardant pour toi le précieux, l’encore inaccompli. Tu me disais : « Ici est la diagonale du jour, cette heure si longue que jamais on n’en connaît la fin ».

   Cela avait continué avec de grandes flammes blanches allumant dans le ciel un genre de lointain incendie. Avec des hallebardes de chaleur qui cinglaient ton  corps subitement alourdi. Avec des criblements d’épingles dans la colline des yeux. Parfois tu mettais tes mains en visière ne laissant plus apercevoir de ton visage qu’un croissant de lune.  Roux, piqué par endroits du chiffre du silence. Etaient-ce des larmes qui perlaient aux angles, traversaient les franges de tes cils, traçaient le double sillon d’une illisible peine ? Je m’évertuais à en deviner le motif. L’accablement de la chaleur ? Une triste réminiscence ? Un vœu ayant échoué au rivage de sa parution ? C’est si étrange cette confluence des émotions, si peu déchiffrable. Mais où donc était ce « ton fondamental » qui était le tien, l’empreinte singulière que tu posais dans l’argile souple de la vie ? Je craignais de te perdre dans ce dédale où le fil d’Ariane se confondait dans la nasse poisseuse des ombres. Tu me disais : « Ici est l’heure zénithale, l’heure de la crucifixion. Les bras sont levés haut qui se perdent dans l’azur ». Je dois avouer, je ne comprenais qu’à moitié cette allusion christique. Y avait-il une mystique qui t’appelait au sacrifice ? Une dette que tu devais à la pratique d’une obscure religion ? Ou bien était-ce simple attrait pour le tragique ?

   C’était, maintenant, le temps des longues lumières, des brouillards matinaux. Ils t’entouraient de la joie sublime de ceux qui connaissent la vérité, s’y plongent comme dans un bain de jouvence. Tes cheveux doucement mordorés avaient la couleur de la châtaigne et de la feuille morte. Ils étaient l’aura dont tu cernais ton visage poli à la façon d’un étain. Le monde s’y reflétait. Parfois, un oiseau distrait venait y cogner comme il l’aurait fait contre une vitre. Ce n’était point douleur, seulement visitation d’un être ailé, peut-être un ange, peut-être une colombe annonciatrice de paix. De regarder tes yeux emplis de douce mélancolie je ne pouvais me lasser. Ils étaient des lacs où s’abattaient des volées de feux presque éteints. Ils battaient en silence sous la douce pulsation des secondes. Y aurait-il eu plus beau miracle que celui-ci ? Je veux dire d’une saison qui t’habillait entièrement de la vêture avant-courrière de l’hiver. Tu étais, en quelque sorte, l’avant-frimas, le frisson du temps en sa languissante complainte. Pareille à un vallon, à une plaine parcourue de la beauté inimitable d’une clarté qui, jamais, ne se reproduira. Si fugace l’existence dans son habit de soie. Longtemps elle faseye dans le vent qui naît, puis chute au-delà de l’horizon, là où s’abîment les rêves. Ils sont des chansons d’enfants se perdant dans le vertige de l’âge. Tu me disais : « Ici est à nouveau la diagonale du jour. Bientôt sera l’heure du nadir. Ses courtes incisions telle l’archet du violon dans le soir qui vient ».

   Souvent, dans l’hiver qui souffle son haleine blanche je passe devant ce banc qui soutenait ton ombre. Tu es, dans la diagonale du jour, cette heure médiatrice qui convenait à ton âme romanesque - ne dit-on ce lieu commun de tes compagnes ? -, tu es si visible que je croirais sentir ta meute de chair tout contre la pulpe de mes doigts. C’est bien toi, là, dans ce pli cendré du souvenir, dans cette posture qui fait penser à quelque souci anticipateur de froidure ? Si loin déjà cet instant qui balançait entre félicité immédiate et tristesse infinie. Ce qu’il reste d’une rencontre, le plus souvent, une fumée grise que le ciel capture, quelques gouttes de pluie bues par la terre, un ris de vent dont on n’entend même plus la parole légère. Oui, tu es bien Celle dans la diagonale du jour. Cette heure qui flotte entre deux eaux et jamais ne s’arrête.

 

 

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7 août 2020 5 07 /08 /août /2020 09:47

                                                                     Å Marcel Dupertuis

 

  

   Paul (oui, c’était un hasard, il portait le même prénom que Cézanne), était un artiste déjà sur le tard mais qui ne se résolvait nullement à poser ses pinceaux, à mettre ses toiles en jachère, à aller rêver sur les chemins sans plus penser à la peinture. Depuis tout petit, il n’avait cessé de crayonner bonhommes et maisons, arbres et soleils sur la neige blanche des pages. Parfois sa mère lui disait qu’il ferait mieux d’aller jouer avec ses camarades plutôt que de demeurer des heures entières à s’abîmer la vue, à tracer d’innombrables formes qui étaient, selon elle, plutôt des gribouillis que des dessins. Paul n’avait cure de ses remarques et lors des vacances scolaires, de l’aube au couchant, faisant le dos rond comme un chat, il passait de longues heures à essayer de maîtriser la matité de la gouache, la fluidité de l’aquarelle et il s’essayait même à l’huile dont il appréciait le velouté, en même temps que la lourde fragrance des graines de lin.

 

    Quiconque avait vu le jeune enfant attentif à la tâche, sans répit, sans discontinuer, ne serait tout de même pas allé jusqu’à penser que cette passion durerait toute sa vie et qu’hors la peinture rien ne le motiverait vraiment. L’adolescence qui, chez la plupart des garçons, se traduit par la révolte, la confrontation aux autres, les remises en question de tous ordres, l’intérêt pour le sexe opposé, tout ceci laissait Paul tranquille. Il poursuivait sans relâche une manière de quête intérieure, une expérience intime dont il pensait qu’elles le sauveraient de bien des désastres. Jamais il ne s’était départi de cette passion qui, tel un feu, couvait sous la cendre mais n’en était pas moins ardent. Parvenu à l’âge adulte, sa vie sexuelle s’était réduite à quelques amours faciles, à quelques flirts aussi vite conclus que convoqués. Sa vraie et seule Compagne était ce que l’art seul pouvait lui donner, le reste n’était que de surcroît. Cependant n’allez nullement croire que la vie de Paul Delmont était triste ou bien mélancolique ou encore pire, qu’elle pût parfois frôler le non-sens. Non, le nihilisme n’avait nulle prise sur une âme libre, soucieuse de découvrir quelque vérité, ici dans la réalisation d’un portrait ou d’un paysage, là dans les reflets d’une belle sculpture car il modelait aussi bien qu’il peignait.

 

    Il aimait aussi bien les peintres de la Renaissance, que les Symbolistes ou bien les Impressionnistes et avait toujours eu un ‘faible’ pour les œuvres de Cézanne. Par exemple il appréciait par-dessus tout certaines toiles, ‘L’Homme au bonnet de coton’ dont il admirait la texture de pleine pâte ; ‘La lutte d’amour’, ses teintes adoucies, charnelles, le dynamisme de sa composition ; il avait une réelle estime pour ‘Une moderne Olympia’ qu’il tenait pour l’un des phares de la modernité ; il reconnaissait à leur juste valeur ses somptueuses natures mortes bâties de touches discrètes, on y devinait la main fiévreuse de l’artiste et, pour terminer, les très nombreuses huiles qu’il avait consacrées à la ‘Montagne Sainte-Victoire’, il y décryptait l’esprit même du créateur aux prises avec sa créature. Toutes ces ‘Montagnes’, sans se laisser aller à un jeu de mots facile, atteignaient un ‘sommet’ indépassable. De tempérament plutôt modeste, discret, ses vieux jours arrivant, il s’était lancé un défi, peindre des ‘Sainte-Victoire’ autant qu’il le pourrait, comme si, en une certaine façon, il se donnait en tant que continuateur de l’œuvre du Maître d’Aix-en-Provence.

  

   Ce qu’il est utile de préciser, c’est que Paul Delmont n’avait nullement en face de chez lui les reliefs de calcaire de la Montagne, mais la vaste étendue de la Mer Méditerranée. Il vivait dans le charmant petit village de Bages, tout près de l’étang du même nom. Tâchant de donner vie à la ‘Muse de Cézanne’, il ne peignait que de mémoire et plus encore à l’aune d’un travail imaginatif, méditatif, au sein duquel son esprit serein trouvait le constant ressourcement auquel il aspirait. Les esquisses dessinées ou peintes tapissaient les murs blancs de sa maison, si bien que nulle place ne demeurait pour de nouvelles tentatives. Il lui fallait ôter un travail pour donner la place à un autre. En réalité, Paul vivait dans ce monde en réduction qu’il avait créé à sa propre image. Il s’agissait d’une relation symbiotique telle qu’elle existe entre le jeune enfant et sa mère qui l’accueille telle l’exception qu’il est.

  

   Autant dire que ce qu’il œuvrait en permanence, c’était sa propre singularité dont il pensait, qu’un jour prochain, débouchant sur l’universalité, elle lui donnerait la clé de sa propre énigme en même temps qu’elle lui offrirait, en un unique acte de vision, l’essence de l’art, cette ‘utopie’ qu’il poursuivait depuis son enfance. La Sainte-Victoire, métaphoriquement considérée était pareille à un cerf-volant flottant au plus haut du ciel, dont Paul dirigeait les arabesques depuis la surface du sol. Ce qu’il poursuivait en secret, son désir le plus immédiat, saisir enfin le cerf-volant, le considérer selon toutes ses coutures, l’immerger en soi, le porter tout contre le feu de la conscience : un feu animant l’autre. C’était un genre de parcours initiatique dont il espérait qu’il déboucherait dans un temps aussi proche que possible sur une révélation. Certes, le terme de ‘révélation’, religieusement connoté, il en connaissait le sens profond, pensant qu’on entrait en peinture comme on entrait en religion. En fin de compte, au bout du chemin, ne pouvait plus demeurer que le sacré lui-même, qu’il fût art ou bien connaissance d’un ou de plusieurs dieux.

  

   Bages - Matin de Printemps

 

   Ce matin, Paul a posé son chevalet près de la baie vitrée. Le temps est beau. L’eau, sur le lac est claire, légèrement froissée, le vent la soulève légèrement, y crée de fines irisations. Par endroits, les barques blanches des pêcheurs font leurs invisibles empreintes. Paul sent en lui une sorte de bourgeonnement à la limite d’un fleurissement. Il en connaît le don intime. Il en éprouve la prédiction d’une joie simple comme un enfant s’émeut de découvrir une corolle discrète dans son écrin de mousse. Le vieil artiste sait que quelque chose va advenir, que quelque chose va avoir lieu, peut-être une couleur, peut-être une forme. Il ne saurait en déterminer la saturation, en cerner la géométrie. Ce qu’il sait cependant, intuitivement, c’est que son travail, ce matin, le conduira bien plus loin que lors de ses précédents essais. Il ne saurait l’expliquer. Cela se dessine en lui. Cela vibre, source dissimulée sous la toile bleue de l’aube. Cela respire, cela bat doucement, minuscule clapotis qui est le subtil langage du corps. Une marée qui se lève de loin. Une écume qui flotte au contour indécis des choses. Un pli quelque part, en un endroit secret, on pourrait y inscrire le mot simple de ‘bonheur’. Puis il n’y aurait rien d’autre à faire qu’attendre, rien d’autre à dire que de faire silence.

 

    Sous les premiers coups de pinceau, la toile chante, se tend comme sous le plaisir de la caresse. La toile est une peau. De femme amoureuse. De fruit arqué sous le désir du ciel. D’un instrument avant que les premières notes ne s’élèvent et ne déplient les strates d’air. Paul Delmont sait qu’aujourd’hui enfin, cela va parler, cela va faire mot, puis phrases, puis texte. La peinture est un langage, la peinture est un poème. Il faut l’écouter patiemment venir à soi, en éprouver le doux attouchement, en sentir au creux de l’âme la pure floraison. ‘Sérénité’ est le mot qui convient à cet état si proche des harmoniques d’un clair-obscur. Cela se lève de l’ombre, cela s’éclaire dans le blanc, cela retourne à l’ombre en un seul et même événement. L’ombre est éclairée de clarté, la clarté est tachée d’ombre. C’est l’infini mouvement qui naît de soi et retourne à soi dans la belle et toujours renouvelée lumière temporelle. Cela nous traverse, cela traverse Paul, comme l’oiseau blanc fend le ciel sans y laisser de trace de son vol. Et, pourtant, le vol a bien eu lieu. Et pourtant nous en avons ressenti l’orbe de silence et nous nous recueillons en nous afin d’en protéger l’être, de lui donner asile, c’est si précieux et nos mains sont si malhabiles !

  

   Le jour monte lentement dans le ciel, sans à-coups, sans saccades qui diraient le trouble et la toujours possible rupture, la chute à l’horizon de l’être. Le ciel de la toile imite le ciel de la nature. Il est bleu-parme avec des nuances plus claires qui annoncent la venue de ceci qui a toujours été espéré, une parole de laine et de pure disponibilité qui dise aux hommes que leur existence n’est nullement vaine, qu’un espoir est là, au loin, mais qui fait son oscillation, sa mesure tout au fond de l’immense espace. La brosse prend de la teinte, la pousse dans les interstices du blanc. Alors, chaque tentative est une modulation infiniment poétique. Le ciel se dit tout en se retirant, puis tout en s’offrant. Pure oblativité de ceci qui nous dépasse et nous enjoint de penser l’homme au milieu du monde terrestre, puis ce monde au sein de l’univers, puis l’univers dans la vastitude du cosmos. Peindre, pour Delmont, en cette heure, en ce lieu, c’est devenir tel Icare qui tutoie l’immense mais les plumes résistent, mais les rémiges portent l’Insensé au plus loin de lui, près du chant immobile des étoiles et le vol hauturier se poursuit sans que nulle entrave n’en vienne changer le cours.

    

   La montagne surgit peu à peu du fond qui était néant, qui devient possibilité, actualisation. Les touches sont précises, rapides, elles ressemblent à une fugue dont on retiendrait la fuite, la perte à jamais. Les mauves pastels tutoient les ‘lavande’, les gris de lin. Les ‘pervenche’ rehaussent les ‘fumée’. Entre ces justes décisions de la couleur, c’est la teinte même de l’âme du Créateur qui trouve sa place et son repos. Paul n’a de cesse d’appliquer un nouveau coloris, d’en renforcer le dynamisme, d’en atténuer parfois la puissance de rayonnement. Des massifs de végétation apparaissent dans des ruissellements ‘amande’, ‘bouteille’, que viennent éclaircir des ‘anis’, des ‘lime’. Ce sont de purs harmoniques d’une félicité tout intérieure, d’une présence à soi que Paul éprouve du sein même de sa chair, au plus caché du grain de son ombilic, dans les fibres dilatées de son corps. Ceci se nomme ‘faire corps avec l’œuvre’. Combien, parfois les métaphores sont éclairantes qui nous déposent au lieu même où nous attendions qu’un sens se montrât, qu’une vérité se dévoilât, qu’une sensation fît son bruit de marée, ses flux et reflux que nous ne pourrions décrire qu’à en hypostasier le scintillement, à en éroder l’inépuisable flamboiement.

  

   Des tons chair et brique apparaissent en maints endroits. Ils font se lever des bâtisses au bas de la Sainte-Victoire. Ils disent la présence mais ne montrent pas les hommes. Au reste, pourquoi les montrer ? Il se déduisent eux-mêmes du geste pictural, ils naissent de l’émotion esthétique. Des bouquets d’arbres pareils à des grappes de cumulus, à des tresses de fumée se dressent à l’angle du tableau. Agissant sa toile, Paul Delmont n’a guère pris de recul pour estimer les proportions, les valeurs de son œuvre. Il a peint d’instinct, tel le Berger qui conduit son troupeau sur les chemins à seulement regarder la courbe du ciel, la course des nuages, la ligne d’horizon qui tremble dans le lointain. Tel le Nomade du désert qui confie son sort à la marche oblique des étoiles. Quand la création est vraie, nul besoin de recourir à quelque étalon, à une perspective renaissante, à un canon antique qui égareraient bien plutôt qu’ils ne traceraient la voie selon laquelle l’œuvre se donne à voir dans la totalité, l’unicité de son être. Lorsque les choses sont justes, elles s’assemblent une à une, sans effort, sans fatigue, elles trouvent leur propre logique qui est celle de connaître le lieu de leur accomplissement.

  

   Bages - Midi de Printemps

  

   Maintenant le soleil est haut, il brille dans la haute échancrure du ciel, il fait sa boule laiteuse et parfois, s’éclipse un instant derrière le voile de brume. Des pêcheurs à la ligne habitent le rivage. Leurs silhouettes sont de simples traits, de simples ponctuations qui, à tout moment, pourraient s’évanouir, disparaître, si bien que l’on penserait les avoir tirés de quelque boîte magique dont on aurait refermé le couvercle. Le travail de Paul, bien avancé, n’est nullement terminé. On aura compris que Paul est un idéaliste, que sa satisfaction se porte plus loin au fur et à mesure que l’œuvre avance, que ses formes se précisent, que ses couleurs vibrent de leur éclat. Depuis qu’il a pris place devant son chevalet, peignant sans arrêt, l’Artiste n’a guère cherché à prendre du champ pour observer l’impression de la toile dans son ensemble. Il avait hâte d’avancer, de ne laisser nullement s’éteindre la flamme dont il sentait la persistance en un lieu indéfini de lui-même. Mais le moment est venu de faire halte, de laisser la pensée effleurer la toile, en comprendre l’immédiate nécessité. A la manière dont un alpiniste s’arrête sur la voie, toise le sommet, évalue ses propres forces et la distance qui lui reste à parcourir.

  

   Quelque chose le préoccupe. Certes la Sainte-Victoire est bien là, avec ses volumes, ses teintes végétales, ses modulations, mais la montagne n’est nullement arrivée à son terme. Elle hésite, elle attend, elle ne se sent nullement être une totalité, un assemblage de fragments seulement. Quelque chose fait défaut, à moins qu’il ne s’agisse d’un excès, d’une sorte de trop-plein par lequel la toile échapperait à son destin, se réduirait en quelque sorte à une esquisse, à une approximation, non à ce réel de la peinture que Paul vise, appelle de ses vœux. C’est un genre de sourde angoisse qui naît au creux du ventre, le surgissement soudain d’une immense solitude. Il y a un acte à accomplir, une écharde à tirer du bois, peut-être un coin de métal à insérer dans l’aubier afin que celui-ci, enfin éclaté, consente à dire le chiffre de son être. Delmont sait de façon intuitive que tout se joue dans un subtil équilibre de valeurs, dans des répartitions d’espace, dans des intervalles de temps qui doivent traverser l’œuvre pour la porter plus avant, l’extraire de sa prose mondaine, la hisser vers ce pur poème qui vibre au ciel et demeure dans l’inatteignable hauteur.

  

   Paul trempe sa brosse dans du blanc de titane, onctueux, souple, luisant comme une nacre dans le secret des eaux. Il commence par de minces touches, ici et là, dépose des comètes dans la nuit de la toile. Cela s’éclaire, cela vibre et remanie l’ensemble de la composition. Les massifs végétaux en sont transformés, les maisons semblent pivoter autour d’un nouvel axe de rayonnement. Il n’est jusqu’au ciel qui ne bénéficie de l’étoilement de la lumière. L’Artiste sait en lui, de façon émouvante, la venue au monde de ce qui était inconnu qui, bientôt, parlera le langage des hommes. Cela vient en droite ligne de l’incompréhensible, cela s’orne de formes hasardeuses, celées, cela appelle le subtil jeu de la couleur, cela se déplie telle la rose dont Angelus Silesius nous dit qu’elle est ‘sans pourquoi, fleurit parce qu’elle fleurit’. Oui, c’est cela le prodige de toute création. Il y a la nuit, lourde, opaque, rien n’y paraît que les orbes du néant. Il y a le pinceau, les touches de couleur, le génie de l’Artiste. Il y a naissance sur la toile du miracle de l’art. Il y a la félicité des Voyeurs qui, se fondant à même l’œuvre, se grandissent du prodige de ce qui est venu au jour, a déchiré l’illisible matière nocturne.

  

   Les doigts de Paul ont compris, la main de Paul a saisi le juste mouvement, le corps de Paul s’est doté d’un savoir nouveau. Dans la sensation vivante, écumante, bourgeonnante, c’est la main qui précède l’esprit, c’est la main qui est l’éclaireur de pointe, qui porte la lanterne à la façon de Diogène. Mais l’Artiste ne cherche nullement l’Homme comme le faisait le philosophe de l’Antiquité. Ce qu’il cherche c’est l’Art en sa dimension la plus extatique, la plus ouverte, celle qui arrache à la pesanteur, s’élève dans la légèreté, touche les nuages et ne vit que de l’infinie douceur de l’azur. Maintenant, ce ne sont plus de simples touches étroites de blanc, mais de larges aplats qui viennent glisser sur la face du subjectile. Un genre de neige qui recouvrirait la simplicité d’un sol printanier. La Sainte-Victoire se métamorphose et gagne une singulière hauteur. Paul le sait d’une façon intime, il ne s’arrêtera que lorsqu’il coïncidera lui-même avec la toile, que plus rien de trouble ne sera inscrit dans la relation qu’il établit avec son œuvre. Un accomplissement en saturant un autre.

  

   Tout est dans le blanc. Ceci est une évidence qui ne nécessite nulle explication. Cela coule de source. Cela se disait depuis longtemps, depuis que le monde était monde, que la montagne était montagne. Le blanc est l’origine au gré de laquelle tout se donne comme nécessaire, justifié. Ôter le blanc d’un tableau, c’est le détruire, lui soustraire la lumière qui le fait sortir de l’ombre, le fait se présenter comme un mot singulier éclaire une phrase, lui donne son sens plénier. Le blanc, né du vide, issu du silence est l’opérateur grâce à quoi tout vient dans la présence. Delmont, au début de son œuvre, et à la suite, s’était livré au démon de la peinture, lequel lui intimait l’ordre de poser couleur après couleur, de tracer forme après forme. Mais ceci était excès, mais ceci était erreur. Au tableau qui naissait, au paysage qui tremblait encore de n’être nullement délivré de sa mutité, il fallait une césure, une respiration, une manière de vacuité. Tout ceci était condition d’une tension se levant de l’opposition plein/vide. Qui trouve son écho dans l’écriture : le noir des lettres faisant fond sur le vierge de la page.

  

   Paul Delmont a trouvé en lui les ressources qui lui faisaient défaut. Il a amené ces larges aplats de neutralité de la même manière que les cumulus habitent le ciel et lui donnent sa mesure. Un ciel entièrement livré aux nuages ne dit rien. Un ciel vide de nuages ne dit rien. Seul un ciel comportant ce jeu de la présence nuageuse écrit quelque chose comme une histoire que nous pouvons recevoir, nous les humains qui scrutons l’infini afin d’y découvrir les signes qui nous rassurent et nous invitent à avancer en direction de notre destin. La dernière touche a été posée, le pinceau abandonné à son sort de pinceau. La ‘Sainte-Victoire’, dans la vision qu’elle nous offre de sa propre nature se montre bien comme une ‘Sainte’ à la blancheur immaculée, comme une ‘Victoire’ que l’Artiste a remportée sur lui-même, sur le chaos du monde, sur la polyphonie des discours qui habitent la Terre et souvent nous égarent bien plus qu’ils ne nous rassurent, ne nous fournissent un orient pour notre hasardeuse pérégrination.

  

   La ‘Sainte-Victoire’ de Delmont, portée à l’acmé de son être, est cette infinie pureté, quelques lignes s’y détachent à la manière d’un filigrane, quelques volumes en émergent dans la discrétion, les habitats se fondent dans la végétation, la végétation dans les versants qui escaladent le ciel avec la lenteur majestueuse dont une danse nuptiale se pare pour dire la rareté de l’instant. Ces plages de lumière blanche sont belles qui jouent dans l’à peine insistance d’une parole qui semblerait venir de très loin, peut-être du fond du cosmos où naissent les gerbes d’étoiles. On ne regarde nullement la toile de ce Peintre, on laisse son propre corps livré entièrement aux efflorescences, aux linéaments, aux sources vives de l’œuvre. L’art est de telle nature qu’il doit nous surprendre, nous saisir au plus exact de notre être, nous déporter, nous inciser d’une clarté pareille à ces beaux ciels de Provence qui viennent de loin, qui vont très loin.

  

   Bages - Soir de Printemps

 

   Le soleil commence à décliner sur l’étang de Bages. Il fait ses éclaboussures sur la longue nappe d’eau. Il efface tout ce qui est inutile, superflu. Il concentre ses derniers feux sur cette marge ineffaçable de beauté qui habite toutes choses, que nos yeux se doivent de décrypter afin de ne nullement désespérer. Paul Delmont ne sait pas si cette ‘Sainte-Victoire’ sera la dernière. Parfois il est difficile de commencer une œuvre après que certains sommets ont été atteints dont on craint qu’ils ne puissent l’être de nouveau. Bientôt l’encre nocturne coulera sur le lac. Bientôt les étoiles traceront leur chemin d’éternité. Bientôt Delmont dormira. Quelle sera la couleur de ses songes ? Pervenche, vert d’eau, terre de Sienne, blanc de neige ? Qui donc pourrait le savoir ? L’art, aussi bien que les rêves sont un pur mystère. Ils dérivent loin de nous, parfois en nous. Quelle source les anime donc ? Quelle source ? L’interrogation est déjà réponse !

 

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5 août 2020 3 05 /08 /août /2020 07:49
L’exercice plénier du solitaire

                                                                  « Causses du Quercy »

                                                            Près du Moulin de Boisse - Lot

 

 

 

 

                                                                           Le 3 Avril 2018

 

 

                               Toi, au-delà des terres d’ici.

 

 

   Expérimenter le Solitaire

 

   Hier, ce qui était à faire, je l’ai fait. Expérimenter le « solitaire » jusqu’en sa limite d’où, peut-être, jamais l’on ne pourrait revenir. Une sorte de folie pareille au vent blanc des hautes latitudes. Expérimenter le « solitaire ». Selon toute logique, la formule te paraîtra bien étrange. Sans doute aurais-tu attendu « solitude » en lieu et place de « solitaire ». C’eût été plus conforme aux usages de la langue, moins en accord cependant avec ce que je voulais dire. Ce que je souhaitais montrer : ma condition de Solitaire dont la « solitude » n’aurait été qu’un pâle reflet, une abstraction attachée au seul paradigme conceptuel. Non, « le Solitaire » comme on dirait le « Paralytique », le « Sourd-muet ». Tu vois, quelque chose de fondamentalement rédhibitoire, à la manière dont quelqu’un a les yeux bleus, une haute stature, le nez camus ou bien aquilin. De l’indépassable autrement dit, du fixé à demeure dont il faut reconnaître l’incontournable degré de réalité. Souvent l’on se pose le problème du réel, souvent l’on joue avec sa naturelle complexité, on jongle avec la pluralité de ses formes, on tente de l’amadouer, de le disposer selon sa plus immédiate fantaisie. Le réel, c’est le phénomène lorsqu’il se donne aves son irréfragable pointe avancée, ces yeux bleus dont tu ne pourras changer la couleur, cette peau si claire qu’elle se refuse au soleil, cette implantation de cheveux qui dégage deux golfes ouverts au-dessus des tempes.

  

   Matin gris-blanc

 

   Ce matin des alentours de Pâques est gris-blanc, une sorte de virginité qui ne se laisse maculer que des signes légers d’un fragile réveil. Comme si la nature, pliée dans son cocon, peinait à s’en extraire, préférant aux lueurs du printemps l’obscurité enveloppante de l’hiver finissant. Peu de monde sur les routes confidentielles que je choisis toujours. Les « grands axes » me fatiguent et m’ennuient avec leurs airs convenus, leurs caravanes de gens pressés, leurs guirlandes de métal luisant, leurs étirements de chenilles processionnaires. Combien leur sont préférables ces manières de « chemins vicinaux » qui ne sont que des sentiers couverts de bitume dont la croûte craquelée, par endroits, laisse passer une touffe d’herbe. La nature affleurant sous la domination culturelle et technique de l’homme. Existe-t-il plus habile prédateur, plus pervers magicien métamorphosant de sa baguette maléfique ce qui se donne dans la simplicité et la beauté ? Argumenteras-tu que les routes sont nécessaires ? Certes mais dans le respect de la modestie du paysage, la seule vérité dont on puisse  doter cette parenthèse de terre, de ciel, de roche si généreuse en sa mutité. Oui, car il faut le silence afin que les choses adviennent à elles-mêmes dans la pureté du secret. Y aurait-il bruit alentour et rien ne se délivrerait que dans un voilement qui serait une façon de mentir.

   Mon inclination à être est irrémédiablement poinçonnée au sceau du simple, du retiré, de la colline sauvage, de l’abri solitaire (lui aussi), ces belles gariottes ou cazelles qui sont l’âme des lieux.

 

    Gariottes-cazelles

 

     Comment ne pas se plaire à imaginer, dans les temps anciens, quelque vigneron ou berger occupé, pierre à pierre - ici elles sont le peuple nombreux du Causse, son essence profondément géologique, immémoriale -, à assembler l’espace de son abri. L’homme, l’abri, une façon d’habiter sur terre, de confier à son âme un creuset où se rassembler en tant que ce Passager soumis aux aléas du temps. Le météorologique bien sûr, l’existentiel en sa plus grande profondeur. Cette forme circulaire, cette porte basse, ce toit de lourdes lauzes, ces dalles issues du sol proche, est-il possible de les envisager autrement que dans leur fonction hestiologique, autrement dit de foyer à partir duquel rayonne le sens et y revient pour la simple raison que l’humain y est à demeure et trouve là la manifestation du recueil de son être.

   Osmose de la plus haute signification. Déjà nos lointains ancêtres inventaient la cabane en branchages de Terra Amata, celles du Lazaret, les huttes périgordiennes du Saut du Perron, les cabanes de Horgen en roseau. Comment ne pas être émus par ces témoins d’une première domesticité dont le feu contenu en une enceinte indiquait, primitivement, la présence du sacré ? Comment pourrait-on demeurer insensibles, sauf à se dissimuler dans cette sourde carapace mondaine qui, aujourd’hui, tient lieu le plus souvent de miroir aux choses. Miroir au tain usé, piqueté de taches où même sa propre image est celle d’un étranger. Cabane-utérus, symbolique maternelle rivée au ventre de la terre dont elle prolonge la fécondité. Les apercevant, c’est d’abord à leur austère esthétique que le regard s’applique, toute approche plus matricielle s’y inscrivant nécessairement en abîme. Par ces images éminemment archétypales nous sommes traversés que, la plupart du temps, nous ignorons. Sous la ligne de flottaison de l’iceberg dorment mille puissances qui nous échappent. Ne nullement les percevoir n’exonère pas d’en imaginer la longue dérive glacière semée de bulles, les angles vifs, les couleurs de fin cristal.

   

   Une histoire de rotondité

 

   Incontestablement, nous sommes environnés d’une multitude de signes qui sont la parole à recevoir en tant qu’hommes errants à la recherche d’un point fixe. Ce matin de rude figure, des cabanes de pierre se sont inscrites dans mon champ de vision, mais aussi, comme en un jeu d’écho, la tour d’un moulin à vent aux larges ailes, à la toiture conique faite de minces planches grises que prolonge une queue servant à orienter les pales au vent.

    Ici, se résume de tout temps mon irrésistible attrait pour les bâtisses rondes, leur symbolique assemblante, leur perfection au centre de laquelle on se sent entièrement accueilli. Nul angle qui blesserait. Nul recoin propice à s’investir des ombres et des formes mouvantes d’une angoisse toujours tapie dont nous supputons qu’elle nous guette et fomente quelque projet. C’est cela la magie de la circularité : être au centre et ressentir au plein de son corps l’influence d’ondes bienfaisantes, salutaires. N’était-ce pas la raison d’être des donjons, lesquels outre leur forme défensive, devenaient l’ultime refuge dont l’être tout en rondeur se donnait comme l’antidote de la lutte, de l’assaut ?

  

   Fontvieille-Mistral

 

   Mais revenons au moulin. A seulement l’évoquer, se projette dans mon esprit la belle tête romantique d’Alphonse Daudet. Je le vois dans sa tour de Fontvieille - même s’il n’y a pas vraiment vécu -, penché sur sa feuille blanche, écrivant sous la dictée du Mistral quelques unes de ses pages si savoureuses : « L’Arlésienne », « L'Élixir du révérend père Gaucher », enfin toutes ces histoires si empreintes du caractère d’un lieu qu’elles ne peuvent qu’avoir été dictées depuis un mystérieux centre qui diffusait, sur l’entièreté du pays alentour, la beauté des chroniques provençales. Par définition, Solveig, je crois que le moulin ne peut abriter qu’une présence solitaire. Non seulement en raison de l’exiguïté de son espace mais parce que sa nature profonde est de devenir le creuset d’une intimité. Un face à face d’une solitude avec une autre solitude. Là naissent les plus belles créations.

  

   Une immense scène de théâtre

 

   Le temps est ce flottement si incertain, cette nature qui cherche son équilibre sans vraiment le trouver. J’ai l’impression de rouler sur un tapis qui longerait une immense scène de théâtre avec, tout au fond, vers le sud, une bande rose pâle nageant à l’horizon alors que le reste du ciel est un genre de soie grise infinie dont on n’aperçoit que l’ondulation illisible. Quelques nuages, ici et là, glissent devant la nappe la plus claire. Ils ont une forme étrange. Ils dessinent des arêtes, des élancements, ils brillent d’un inhabituel éclat. Ils sont une belle géométrie, un habile feston posant sur l’air l’irréalité de leur apparition. Je m’arrête au somment d’une de ces collines de calcaire si typique du Causse. Un moutonnement blanc que rythment de courtes herbes. Je fais quelques pas pour me délasser.

   Et, vois-tu, je suis un peu désemparé, tel un enfant découvrant une merveille dans un livre d’images. Ce qui se confondait avec un simple amoncellement de nuages : la chaîne des Pyrénées qui, vue d’ici, s’étale sur sa plus grande longueur. Claire au milieu, plus basse, plus foncée à sa périphérie. Comme si, d’un seul empan de la vue, je pouvais en saisir l’étonnante majesté depuis le Cap de Creus en Méditerranée, jusqu’au Cap Higuer et au golfe de Gascogne vers l’Océan. Sans doute n’y a-t-il plus belle confrontation de l’homme avec la nature, de l’infiniment petit à l’infiniment grand.

   C’est soudain comme l’empreinte du rêve, tout naît de tout et se remodèle sans cesse. Magnifique métamorphose qui ne semblerait connaître nulle fin. Tu ne peux savoir, Sol, l’amplitude de mon étonnement ravi. Etonnement d’abord de l’admirable découverte, ravissement ensuite pour la simple raison que, face à l’être de la montagne, tout s’évanouit soudain dans les limbes, tout se relativise et atteint la taille de l’animalcule. Une seconde avant la vision et l’on se croyait atteint de quelque grandeur, doué de hauteur et voici que tout s’effondre dans le genre d’un château de cartes. Mais pour autant nulle désolation. Comment pourrait-on ne pas être subjugué  par ce qu’il faut bien nommer, faute de mieux « spectacle » ? Le langage humain semble si étriqué tout à coup. Utiliserait-on le qualificatif de « sublime » et, aussitôt l’on se situerait dans l’excès, dans l’emphase romantique, laquelle ne pourrait trouver son lieu que dans le poème, la phrase à l’ample période.

    Et, puisqu’il s’agit essentiellement de se confronter au sentiment de la solitude, voici que nous est donné immédiatement l’ultime étalon auquel nous référer. Ce que je crois avec la force d’une intuition c’est que nul ne saurait demeurer indifférent à la vastitude de son emprise. D’emblée elle comble et sature l’entendement qui se sent exilé. Aucun décret rationnel ne saurait en épuiser l’être. Aucun imaginaire en tracer les bornes illimitées. Aucune volonté, fût-elle tendue à l’extrême, en remettre en question l’existence. Le malheureux Sisyphe, à son contact, se sent écrasé sous le poids de l’absurde. L’individu quel qu’il soit, y compris la figure valeureuse du héros, est toujours en position de vaincu. Ainsi sont les décisions de la nature qui sont sans partage, sans commune mesure avec nos destins de fourmis. Ou bien alors il faut avoir recours au mythe, forger l’épée Durandal, la déposer dans les mains du preux Roland qui ouvre la brèche qui portera son nom et fascinera les futures générations abreuvées de hauts faits.

  

   Seul avec soi

 

   Et faire appel à l’instinct grégaire, s’enrôler dans une cordée, s’entraîner à la rude tâche d’alpiniste n’y changera rien. Face à la montagne l’on est toujours seul avec soi, avec son vertige, son angoisse, avec ses propres limites. Immense solitude regardée par une autre solitude, si essentielle, si élevée qu’elle confine à l’infini. Posée au sol sur sa large base, érigée de blocs de pierres en glaciers jusqu’au plus haut du ciel, elle est la métaphore de cet inatteignable absolu dont René Daumal dans son « Mont Analogue » s’est voulu l’exigeant déchiffreur sans jamais pouvoir en atteindre le sommet. La mort l’a privé de cette gloire. Peut-être n’était-elle qu’avertissement face à l’ambition des terriens. Limités en existence. Illimités dans leur volonté de tutoyer l’impossible.

   Longtemps j’ai regardé cette frise lointaine faire ses lueurs, lancer ses feux assourdis, distiller toute la gamme de ses nuances. Lorsqu’un paysage déploie ainsi la générosité de son être, il est bien difficile de s’arracher à la fascination de sa présence. Sans doute le fait de mon isolement, là, sur le causse gagné de vent, au regard de l’illimité, me livrait à une sorte de contemplation vague dont le terme n’était qu’un vacillement, une oscillation. Mais disant ceci je traduis bien maladroitement ce fameux « vague à l’âme » dont on ne sait si sa valeur constitutive est d’être dans l’indécision ou bien dans cette entité qui lui tient lieu de gîte, laquelle entité aussi se contente de bien des approximations. 

  

   Venelles froides et humides

 

   Je te l’avoue, me soustraire à cette vue magnifique, insolente de beauté, a été comme un déchirement. Jamais l’on ne se sépare de la fascination sans quelque douleur. J’arrive bientôt dans la petite ville médiévale de C. Les rues y sont désertes en ce jour férié. Quelques rares passants hantent les venelles froides et humides. La mousse est partout avec ses tapis d’étoiles sombres. Le lichen rôde sur les vieilles murailles. Les plantes grasses trouvent leur site dans les creux des murs de pierres sèches. Une architecture faîte de gros moellons de calcaire reliés par des bourrelets de ciment ocre à la grossière texture.

   Beaucoup de portes et fenêtres en ogive dont la plupart ont été remaniées au cours des siècles, occultées, avec, parfois, un nouveau style venant y trouver  le lieu de sa manifestation. Sais-tu, cette étrangeté du temps qui dessine ses empreintes au travers des réalisations humaines. Regarder toutes ces métamorphoses, c’est retrouver ces artisans qui, successivement, ont usé leur vie à tailler des pierres, à les organiser selon les canons de telle ou telle époque. A tel point qu’on peut se demander qui, le premier, de l’homme ou des bâtisses, dicte son ordre à l’autre. Merveilleuse convergence, cependant, que toutes ces influences réciproques qui édifient le socle de l’histoire des peuples.

    Mais me voici devenu bien académique alors que ce qui est à voir ici c’est d’abord le dénuement, le simple en sa plus austère présentation. La plupart des maisons sont fermées. Des volets clos, de vieilles portes aux planches disjointes. On se croirait dans un de ces villages des hautes altitudes que leurs habitants auraient fui pour cause de froidure, pour cause de disette. Une vie trop rude, une épreuve de tous les instants, une lèpre qui gagne les murs, le réseau serré des lianes du lierre enserrant dans leur texture de branlantes existences. Et, du reste, en guise d’existence, parmi le labyrinthe des rues étroites - ces coupe-gorge qui font froid au dos -, j’ai aperçu quelques formes humaines fantomatiques, fuyantes, semant leur vie à hauteur des pavés, disparaissant, soudain, à l’angle d’un mur voilé de noir.

  

   J’ai vu un Prieur

 

   Devant l’étrange église au clocher de pierres octogonale, une voiture est arrêtée dont le moteur tourne au ralenti. Je monte prudemment les marches conduisant au porche. Elles sont habillées d’un glacis de moisissure verte. A l’intérieur une lumière avare que soutiennent à grand peine quelques halos de cierges plantés sur un petit autel. Un homme est en prière, à haute voix. Sa parole est exaltée, suppliante. Debout, cintré dans une vieille canadienne, barbe grise semée de trous, il semble habité d’une étrange flamme qui brûle à l’intérieur. Je ne saisis nullement le contenu de sa supplication, en perçois seulement le vibrato, en sens les ondes qui ricochent sur les dalles du sol avec un bruit de galets.

   Je sens combien ma présence, en ce lieu, est pour le moins déplacée. Athée, je n’ai ni l’intention d’adorer une image sainte, ni ne souhaite entendre les confidences de cet esseulé. Je ressors dans l’air qui déplie lentement ses bourgeons. Un instant je contemple les rayonnages d’un ancien magasin. Il ressemble à un étrange musée Grévin avec ses mannequins de modiste perdus dans le remous des ombres, ses coupons à demi déroulés, ses étagères sur lesquelles trônent encore quelques boîtes métalliques aux couvercles rouillés. Tu peux facilement imaginer cette scène digne d’un roman fantastique, peut-être une ambiance à la Poe avec sa sinistre Maison Usher.

   L’homme sort, maintenant. Encore sur la margelle de ses lèvres quelque chapelet termine d’y égrener ses boules de buis. Il est radieux. Il s’est redressé. Visiblement il a VU quelque chose dont lui seul possède la clé. Alors, Sol, l’espace d’un éclair seulement, j’ai rêvé d’être croyant, d’avoir la révélation, de vivre ce moment de joie intense. Un moment. L’homme est reparti dans un panache de fumée. L’église, encore, devait résonner de la rumeur soutenue de ses étonnantes patenôtres.

 

   J’ai vu un Absent

 

   Je remonte la rue. J’aperçois une vielle dame au fichu noir qui porte, serré sous son bras, une baguette de pain. Bientôt je découvre une petite épicerie d’autrefois avec son fouillis d’articles, ses rayonnages de bois, ses bocaux antiques où poissent quelques gommes vertes et rouges. J’entre. Un vieux monsieur est derrière sa caisse enregistreuse. Il pianote consciencieusement sur son Smartphone et je ne suis pas très sûr qu’il m’ait aperçu.  Tu ne peux savoir combien ce contraste est saisissant, de l’antique au moderne, sans transition aucune. Je ne sais s’il se livre à un jeu, surfe sur Internet, compose le numéro d’un correspondant. Je lui demande l’emplacement de quelques ingrédients. Il me répond d’une voix qui semble venir de si loin. Jamais il ne me regarde, ses yeux vissés à son étrange machine. Pour lui je suis transparent. Pour lui je suis un courant d’air qui aura traversé sa vie sans même qu’il en soit conscient. La pièce, sur le comptoir, fait sa petite musique de jour. Il me rend la monnaie somnambuliquement. A vrai dire je ne sais si je viens de voir un mort en sursis, un vivant déjà parti pour l’au-delà, un mutant des temps modernes. Je ne sais.

 

   J’ai vu l’homme aux chiens

 

   Je prends mon frugal repas au milieu des murs de pierre sèche, des piquants des genévriers, des chênes rabougris. Le paysage s’ouvre au loin sur un horizon dégagé. Quelques villages dont je ne connais nullement le nom ponctuent une rare végétation. Puis je pars en direction du premier village. Ce dernier est quasiment désert. Des maisons à colombage, des écuries au toit éventré, des arbres ont poussé à l’intérieur. Je ne sais si tu me croiras mais ce lieu si discret est un musée à ciel ouvert de portes aussi anciennes qu’esthétiquement belles. Vieilles ferrures, empiècements de tôle, impostes aux vitres brisées, traverses de bois nervuré, enfin un véritable enchantement pour qui cherche la trace d’un style de vie, la signature des mains d’artisans à même leur ouvrage.

   Avant de m’apprêter à partir, j’entends quelques jappements. Je me retourne et aperçois une bizarre équipée. Un homme d’allure assez jeune, de petite taille, en short, brodequins aux pieds, est entraîné par un attelage de cinq chiens tenus en laisse, de vigoureux gaillards, des rottweilers, des pittbuls dont l’âge canonique les rend plus touchants et inoffensifs que potentiellement dangereux. La chevauchée me dépasse allègrement sans autre forme de procès. Une fois de plus l’essence de ma solitude a joué qui semble m’avoir dissimulé à leurs yeux. L’homme a lancé quelques vigoureuses onomatopées, pour moi insignifiantes, puis s’est engouffré dans une maison basse, une des rares à être habitées dans ce bourg aux allures de lieu sinistré.

 

   Pyrénées effacées

 

   Oui, cette journée était celle d’une approche « charnelle » de la solitude. C’est en effet, comme une angoisse qui étreint au centre du corps, lance ses assauts, vous enserre dans une manière de côte de mailles. Toute sensorialité semble s’être éteinte. Oreilles enduites de cire, yeux emplis de peaux comme dans les cataractes, mouvements ralentis, toucher anesthésié, goût amer dans la bouche avec la présence d’une inextinguible soif, façon symbolique, sans doute, d’invoquer le ressourcement au terme duquel revivre.

   J’ai pensé à une traversée du désert. Pourtant tu connais bien mon désir de silence, mon choix des vastes espaces où l’on ne rencontre que le vent. Pour autant je ne suis ni anachorète ni religieux retiré dans son inatteignable météore. Tu en es consciente, toi aussi la « promeneuse solitaire ». Tout retrait du monde n’est supportable qu’à la mesure d’une présence quelque part qui dit l’écho de son propre être. Jamais il n’y a de solitude totale.

   Le moine dans sa cellule est avec dieu. Le savant fou immergé dans sa forêt d’éprouvettes est avec la science. L’écrivain dans sa tour d’ivoire avec ses personnages. Le penseur au sein de sa monade avec la philosophie. L’artiste en son atelier avec l’art. Le prisonnier en sa geôle avec l’idée de la liberté à conquérir. L’explorateur dans la forêt amazonienne avec la découverte qui va bientôt confirmer le but de sa quête. L’archéologue parmi les sables brûlants avec les dieux qui ont inventé les mythologies.

   Nul n’est seul au monde. Le serait-il et ce monde n’existerait pas. Toujours une pensée, une idée, un affect, un percept, une mémoire, un souvenir, un projet sous-tendent le chemin accompli par tout homme. A défaut d’altérité c’est la mort elle-même qui nous atteint au plein de notre être. Exister c’est être soi en l’autre, être l’autre en soi. De signifiant à signifiant, l’espace du signifié.

   Mon périple touche à sa fin. L’horizon qui, ce matin affichait sa barre de corail au travers de laquelle se donnait à voir la belle chaîne des Pyrénées, voici qu’il est devenu une aire vide où plus rien ne se laisse apercevoir qu’une brume vaporeuse s’étendant à l’infini. Suis-je en deuil des montagnes ? Suis-je SEUL par rapport à elles qui se sont renfermées sur leur mystère ? Non. Je sais leur moutonnement blanc et gris, leurs arêtes étincelantes, le crépitement d’un glacier, la découpe en dents de scie d’une crête. Je sais tout ceci et suis AVEC elles. Savoir est l’antidote de la solitude. Il faut en avoir éprouvé l’efficience au fond de soi. Un écho qui jamais ne s’éteint.

  

                                      A toi ma Solitaire sans qui je serais SEUL. Irrémédiablement !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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4 août 2020 2 04 /08 /août /2020 09:05
Un amour de Løkken

                                                                    Paris, Quai aux fleurs - 11 Août 2019

 

 

                          Chère Karen Nielsen,

 

   Vous ne me connaissez pas, aussi vous étonnerez-vous de cette lettre qui vous paraîtra celle d’un être original, d’un mythomane ou, pire, d’un exilé à la recherche d’un lieu que, jamais, il ne pourra trouver. Un ‘paumé’, en quelque sorte. Combien je vous comprendrai, tellement ma démarche paraît hors des sentiers communs. Mais que je vous dise quelques mots de mon aventure. J’espère que mes explications lèveront un peu le voile du mystère et, qu’à défaut de m’aimer, vous éprouverez au moins, en ma direction, d’affectueuses pensées. Mais plutôt que de m’engager dans de longs développements, je vous livre ci-après les notes prises dans mon ‘Journal’ lors de mon séjour récent dans votre beau pays du Danemark, en cette terre bordée d’eau grise, le septentrion est proche et les rêves l’accompagnent, et l’imaginaire brode ses inépuisables festons sans qu’en aucune manière on puisse en faire l’économie, et d’ailleurs le souhaiterait-on ?

  

   Jeudi 1° Août

  

   Venant de Hambourg, je traverse une grande partie du pays, sans presque ménager de halte. Juste un arrêt dans le port d’Aarhus, le temps d’y admirer les coques blanches des cargos amarrés le long des quais. Puis je gagne Aalborg, franchis le Limfjord, cet étonnant bras de mer qui coupe le Jutland en deux, enfin je rejoins la côte occidentale jusqu’à Løkken où j’ai loué, pour une semaine, un gîte charmant qui donne sur la mer. Pour un milieu d’été l’air est plutôt frais, le ciel bas, traversé de nuages couleur d’ardoise. Il y a peu de monde sur cette côte sauvage, dépouillée, ou les chalets de bois rouge et noir jouent à cache-cache parmi le lacis des dunes. Le vent souffle en permanence, faisant se coucher les tiges des oyats, leurs ondulations semblent jouer en écho avec celles de la Mer du Nord toute proche. J’aime ce ciel infini parcouru de sinueuses lames d’air, clair le matin, nébuleux à midi, plus sombre le soir. Parfois l’horizon est une simple ligne blanche qui jette d’un côté la haute armature des nuages, de l’autre saupoudre les dunes d’un sable qui ressemble à une neige, à un fin grésil venant d’on ne sait où, peut-être du pays des elfes et des fées, des génies de la forêt, ou bien s’agit-il de ces bizarres Trolls, ces créatures inamicales et un brin monstrueuses qui traversent les légendes de la mythologie scandinave ?

 

   2, 3, 4 Août

 

   Tous les jours, de bonne heure, un peu après que le jour a décoloré la mer, lissé les dunes, fondu en une seule unité les belles facettes du paysage, vêtu d’un chaud blouson qui me protège du vent, je fais de longues promenades sur la dalle de sable qui longe la mer, elle a la consistance et la couleur du ciment. Un peu à la manière d’un rituel, je vais m’asseoir entre deux lèvres de dunes où l’air est calme et je passe de longs moments à rêver tout contre la claire réverbération du ciel, l’immense plaque d’eau parcourue de longs frissons. C’est l’instant du repos, du ressourcement. J’ai laissé à Paris tous mes dossiers de presse, tous mes articles en instance de publication. Je n’ai emporté que quelques rares livres. Je picore, ici et là, le soir, quelques passages de ‘La Maison dans la dune’ de Maxence Van der Meersch, cette histoire de contrebandiers et de douaniers qui cache une intrigue amoureuse en réalité. Une histoire simple dans laquelle un ancien boxeur, Sylvain, tombe amoureux de Pascaline sur fond de trafic frontalier. Un paysage romanesque se superpose à un paysage naturel. Parfois, lorsque de minces tempêtes de sable brouillent ma vue, il me semble apercevoir, dans le repli entre deux dunes, l’auberge perdue qui sera l’écrin offert à l’amour des deux protagonistes.

   Matin du 2 Août, c’est le premier instant où je vous découvre, vous ‘l’Inconnue des sables’ qui, tout comme moi, arpentez la plage avant même que les premiers oiseaux ne raient le ciel de leur vol blanc, un fin liseré imperceptible, si bien que l’on ne sait si on a inventé l’oiseau, s’il a surgi d’un rêve, s’il n’est une simple réminiscence d’une vision passée, perdue dans les sombres dédales de la mémoire. Vous êtes cette claire et mince silhouette, ce genre de griserie qui flotte à mi-distance du songe et de la réalité. Je dois accommoder mon regard sur vous, le régler, afin de ne nullement vous perdre parmi les voiles du brouillard marin. Vous pourriez aussi bien disparaître d’un instant à l’autre et, alors, je serais un peu dépossédé de moi-même. Savez-vous combien il est heureux de disposer, dans ces espaces infinis, d’un point d’ancrage pour la vue, d’un amer pour les sensations, d’un sémaphore pour les sentiments. Je ne sais si c’est la diaphanéité d’ici, ces heures qui coulent dans le jour avec la discrétion d’une source qui me rendent précieux les premiers moments de votre apparition. J’ai parfois l’impression que nous ne sommes que deux sur Terre, éloignés l’un de l’autre comme le sont deux frêles esquifs dans l’immensité océanique, mais que nous sommes alertés en notre fond de ce que cette situation contient d’admirable, de non reproductible dans le déroulement de l’existence.

   3 Août - C’est aujourd’hui seulement, après une nuit de sommeil agité, que je commence à prendre conscience de cette mystérieuse concrétion que vous êtes, qui fascinez mon regard, aimantez les tiges de mes doigts qui aimeraient tant vous frôler, vous qui faites soulever mon ombilic, il souhaiterait tant vous rejoindre par-delà les tracas du monde, les multiples complexités qui le rendent insaisissable. Vous êtes vêtue d’un pantalon et d’un haut gris anthracite, si bien que votre silhouette contraste avec le fond de la mer sur lequel vous vous détachez. Vous dépliez un trépied, y posez un appareil photographique que je devine, à sa taille, être celui d’une professionnelle. Vous faites quelques réglages, vissez votre œil à l’œilleton, fixez quelque chose dont je ne saurais dessiner la présence, tout est si flou dans la toile agrandie de l’espace !

   A dire vrai, je crois que vous photographiez l’invisible à la manière dont un cœur radiographie la texture fluide des sentiments. C’est ceci qui paraît vous intéresser, saisir le vol de l’âme, reporter sur une hypothétique ‘Carte de Tendre’ les trajets évanescents de ce qui ne saurait se dire, se manifester dans les traits de l’être qu’au titre d’une perte, d’une immobile absence. Cette esthétique du peu, du rien, doit être une telle joie, une telle braise logée au pli même de la conscience. De la dune où je suis, votre immobile geste, j’essaie, apercevant le trajet élégant d’une aigrette, la fuite d’une avocette de neige et d’encre, la boule grise d’une bécassine des marais, son long bec la précédant dans la brume, j’essaie donc d’imaginer votre monde en sa blancheur native, ces touches à fleuret moucheté que vous posez sur le réel, comme la goutte d’eau poudre au matin levant les fils ténus de la Vierge. Je présume que vous êtes vous-même tissée de ces fils aériens, de ses subtiles fragrances que ne peuvent rencontrer que les poètes et les faiseurs d’art, les magiciens, les alchimistes. Voyez-vous, là, au point où j’en suis de votre connaissance intime, mon prochain roman pourrait bien s’intituler ‘Un amour de Løkken’, il aurait la consistance d’une fleur de coton, la transparence d’une diatomée.

  

   2, 3, 4 Août - Crépuscule

 

   Si je suis un être de l’aube, ce que je crois, vous êtes celui du crépuscule. Autrement dit, celui des basses lumières, du bourgeonnement discret des choses, des attouchements subtils de la nature. Tous les soirs, après que j’ai perdu votre trace parmi les dunes et ai renoncé à vous rencontrer plus avant, après avoir lu quelques pages du roman de Van der Meersch, je me dirige vers cette modeste auberge du nom délicieux de ‘Nordlige klitter’, ‘Dunes du Nord’, comme si ces dernières avaient quelque chose de spécifique que ne possèderaient les autres, peut-être un sortilège serait-il attaché à leur fluctuante présence ? Je m’installe toujours à la même table, dans un angle de la salle, face à l’immense poème fluide de la mer. Vous aussi avez vos habitudes, cette table juponnée d’une toile blanche, près de la porte d’entrée, si bien que, la plupart du temps, je ne peux vous voir que de dos, imaginer votre visage, y deviner ses secrètes et ténébreuses mimiques. Mais savez-vous, c’est certainement mieux ainsi, on ne s’attache jamais autant qu’à ce qui est distant, inconnu. Tout rapprochement est déjà début d’une perte, souvent d’un renoncement.

   Lorsque vous entrez dans l’auberge, vous êtes en beauté et votre allure tranche avec celle bien plus modeste, ‘utilitaire’ j’oserais dire qui est la vôtre sur les rivages où vous posez l’œil inquiet de votre appareil photographique. Alors, combien je prends plaisir à vous décrire, à tenter de percevoir qui se cache sous ces subites métamorphoses : chrysalide discrète le matin, papillon somptueux le soir. Votre tête est coiffée d’une large capeline bleu-marine qui se prolonge, à ce que je crois, d’une plume d’autruche, flottante, vaporeuse. Votre visage que, parfois vous retournant, vous ne faites que me livrer à votre corps défendant est cette légère touche d’ivoire que rehausse un attouchement de couleur chair, cuisse de nymphe en maints endroits. Deux larges boucles de cheveux acajou s’échappent de votre capeline. Vos yeux sont immenses (de voir l’infini spectacle de la mer ?) et d’autant plus profonds, soustraits à toute sorte de curiosité. Je crois parfois y deviner le passage d’un héron cendré dont la tache persiste, comme si elle renonçait à s’effacer complètement. Persistance de la mémoire qui retient un temps de grâce et de douce faveur ? Jamais l’on ne se soustrait à la beauté. Toujours, autour de notre passion, elle tresse ses boucles, déroule ses anneaux de platine, illumine la falaise de nos fronts. Votre bouche est très délicatement purpurine : une aurore naissant au jour de sa propre énigme. Un très long collier de perles, sans doute de bois, descend depuis votre cou jusqu’à l’encolure d’une chemisier vaporeux. Une veste de lin blanc termine ce portrait tout en finesse, tout en poésie. Décidemment, vous êtes une bien curieuse personne. Vous tenez, à la fois, de ces élégantes fréquentant les toiles de Watteau et aussi de ces jeunes femmes vigoureuses, naturelles, de ces créatures du Grand Nord, de ces génies des forêts de bouleaux qui se confondent avec le cuir blanc des écorces.

   Chaque soir est la reproduction à l’identique d’un genre de liturgie, tant vous semblez absente à vous-même, imprégnée d’un climat qui pourrait bien confiner à quelque mysticisme. En attendant que l’on vienne vous servir les plats, et de même entre les plats, lorsque le temps étire sa vacuité, vous posez sur la nappe claire de votre table un emboîtage qui contient le  volumineux ouvrage de ‘La recherche du temps perdu’. Vous l’extrayez avec une manifeste douceur de son étui de carton, le posez face à vous dans une manière de geste sacré. Puis, ôtant un marque-pages parcheminé, vous poursuivez sans doute une lecture entreprise de longue date. Une fois, longeant votre table pour rejoindre la mienne, alors que vous étiez arrivée la première, je pus constater avec un vif et étonnant plaisir que l’édition que vous lisiez était en français. Cette découverte vous plaçait en quelque sorte de mon côté, si je puis dire en toute modestie. Un frisson d’aise se mit à vibrer le long de mon dos. Si je voulais vous parler, une communication était possible, cependant je pensais, sans doute à raison, que le temps d’un échange n’était encore nullement venu. Jamais quiconque ne décide de l’Amour, c’est l’Amour qui décide pour vous et ceci est bien heureux qui place les sentiments profonds bien au-dessus des hommes. Ne le ferait-il, que les hommes, aussi bien les femmes en abuseraient et la passion s’effondrerait tel un risible château de cartes.

   Cependant que votre dîner avance je vous observe à la dérobée, tachant d’établir une manière de portrait de vous, de sonder vos secrets, de deviner vos impatiences, d’anticiper tel mouvement qui dirait le vif d’une émotion, la hâte à voir se résoudre une situation, le souhait d’une suspension du temps. Vous savez, cette étonnante hésitation de l’heure, ce possible renouveau dont deux amants peuvent tirer le plus grand profit dans l’ordonnancement d’une vie trop bien réglée, faisant la part belle à la routine et à l’ennui qui ne manquent jamais de s’y installer. Mon jeu favori (oui car il y a du ludique là-dedans, du pari, des dés jetés au hasard qui traceraient la voie d’un singulier destin), mon jeu, deviner ce qui, en vous, Lectrice de Proust, fait son sillage de feu. Quiconque lit ‘La Recherche’ s’adonne au loisir bien ingénu des identifications. Quels lieux étaient les vôtres ? Le côté de Méséglise, son aspect ouvert, ses haies d’aubépines à l’entêtante fragrance, cette mare de Monjouvain dont le narrateur désespère de ne jamais pouvoir en tracer le signe particulier par la parole ? Ou bien le côté de Guermantes, les facettes brillantes de la vie mondaine, l’exploration des myriades colorées des sensations, votre farouche volonté d’y inscrire quelque clocher de Martinville dont la seule évocation, pour vous, revivifie d’anciennes amours, de vieilles promesses évanouies dans le linceul monotone du temps ?

   De temps en temps, afin de m’évader de vous, de ne devenir comme ces fumeurs d’opium qui, sans leurs pipes chargées du précieux poison, ne sont que des momies, des automates sans grande consistance, je dépasse votre studieuse forme, mon regard se perdant au loin, dans les vapeurs mauves de la Mer du Nord. Mais j’ai beau chercher à me distraire de vous, tout m’y ramène et, pareillement à l’aiguille d’une boussole un instant déroutée de son chemin par un orage magnétique, j’oscille jusqu’à retrouver le chemin du Nord, le seul que je peux emprunter rationnellement pour essayer de vous connaître. Le cercle des questions recommence, se focalisant, cette fois, sur le personnage du roman avec lequel vous pouvez coïncider. Etes-vous une Albertine devenant la maîtresse du narrateur ? Une Odette de Crécy, cette ‘cocotte’ n’épousant Charles Swann qu’afin de gravir les échelons de l’ascension sociale ? Ou bien encore une Oriane de Guermantes dont la beauté et l’élégance charment l’âme du futur écrivain ? Bien évidemment, j’incline pour Oriane mais rien ne peut m’orienter que mon intuition et chacun sait bien ce qu’il advient de cette vertu capricieuse, tantôt elle dit le vrai, tantôt la faux et, le plus souvent ni l’un ni l’autre mais ne délivre qu’un genre de rêve somnambulique dont on ne peut guère rien tirer qu’une légère impression d’ivresse.

  

   Matin du 5 Août

 

   J’ai lu tard dans la nuit. Les images brouillaient mon cerveau. Des manières de télescopages où se croisaient indifféremment les douaniers, les contrebandiers, Odette de Crécy, des chiens harnachés de sacoches emplies de tabac odorant, Charles Swann, Vous, dont encore je ne connaissais le nom, l’enchevêtrement des dunes, le portrait de Proust avec ses moustaches gominées, les chalets rouges et noirs des dunes de Løkken, des caravanes de lourds nuages abrasant la tôle grise de la mer. Ce matin j’ai décidé de partir plus tard faire mon périple quotidien au milieu des sables et des cheveux fous des oyats tressés par le vent du Nord. Depuis la terrasse de l’auberge où je me rends parfois en journée pour y boire un thé, j’ai pu suivre des yeux votre trajet. Vous remontez la plage, longez de lourds blocs de granit qui protègent le chemin des fortes marées. Vous arrivez sur le vaste plateau qui domine la mer. Vous y habitez une maison de pierre qui regarde au loin, bien après les itinéraires des natifs du lieu.

   J’ai attendu de vous voir passer, sacoche en bandoulière, tenant à votre main droite le trépied, à la main gauche l’appareil photographique muni d’une très longue focale. Qu’allez-vous donc saisir tout au bout de cet œil magique, sinon votre propre énigme ? Tous nous naviguons sur des eaux au bout desquelles nous ne rencontrons que notre image solitaire réverbérée par les flots gris du temps. Quand, à la limite de ma vue, je n’ai plus aperçu que la fuite de votre esquisse appuyée sur le vent, j’ai quitté l’auberge, ai gravi le raidillon, suis arrivé devant votre maison. Afin de n’alerter personne, je feignais de m’intéresser au paysage, d’en tracer de rapides croquis sur un bloc de papier que j’avais emporté. Nul ne faisait attention à moi, si ce n’étaient les grands goëlands qui passaient au-dessus de ma tête en criant, leurs voix éraillées aussitôt effacées par les remous du vent. Je crois que l’endroit où vous habitez vous ressemble. Pur, ne se livrant qu’à la puissance des éléments, aux assauts de la lumière, à l’amplitude des vagues qui, là-bas, rabotent inlassablement le socle de la terre. A droite de votre porte d’entrée, une plaque professionnelle discrète : ‘Karen Nielsen Fotograf’ - Je n’ai guère de mal à traduire. Du reste j’avais deviné votre profession, vous portiez avec vous les attributs dont on ne pouvait douter de la destination. J’ai contourné votre maison sur la droite. Une vitrine tout en largeur où sont exposées quelques unes de vos œuvres.

   Je pourrais, d’instinct, leur donner un sous-titre ‘Eloge du Simple’, tellement elles sont dépouillées, linéaires, parfois de simples lignes blanches, des spirales grises, des effervescences médiatrices de rien, des ponctuations, des signes énigmatiques, des hiéroglyphes interrogeant le plus haut du ciel, le plus lisse de la mer, le plus caché de la terre. En somme une ‘Recherche de l’absolu’ pour parodier le titre du roman de Balzac. Recherche qui rejoint, en une même intention, celle de Proust. Ce que voulaient ces deux écrivains, transcender le réel, se détacher de la pesanteur terrestre, nager en plein ciel là où l’écriture est une parole de cristal, un pur diamant vivant de sa propre lueur. Êtes-vous, vous aussi, une âme abreuvée de pluie céleste, un esprit aux aguets des feux de Saint-Elme de la passion créatrice, une pure coïncidence avec ce qui se nomme ‘Être’ et jamais ne trouve de repos qu’à être infiniment nommé comme la plus haute valeur ? Non celle du Dieu des religions, pas plus que celle des dieux polythéistes de l’Antiquité, pas plus que les idoles de plâtre et de carton de nos sociétés contemporaines.  

   Non, l’Art pour l’Art en sa plus haute manifestation. Une seule page de ‘La Recherche’, peu importe qu’il s’agisse de celle-ci, plutôt que de telle autre, pourvu qu’elle soit essentielle, qu’elle écrive en lettres de feu la hauteur à laquelle la condition humaine devrait toujours tendre à défaut de ne jamais pouvoir l’atteindre. Le chemin est déjà le but et il faut travailler sans relâche à en tracer le sillon pour plus loin que ne voient nos yeux perclus de cécité. Voyez-vous, Karen, en un seul empan de la vision je vous ai trouvée plus que mille ans de recherches laborieuses ne l’auraient permis. C’est bien là la vertu de l’art que de mettre en relation deux esprits, de les confier l’un à l’autre afin que de leur jonction naisse un sens qui les féconde tous les deux. Bien sûr, vous ne me connaissez pas, peut-être même ne m’avez-vous jamais aperçu glissant parmi le tunnel des dunes à la manière d’un renard des sables, jamais vu derrière le cercle de ma table de l’Auberge où pourtant je suis pareil à une vigie en haut de sa hune cherchant à apprivoiser les invisibles ressources de la mer, peut-être à voir surgir une Sirène des flots, dans des gerbes d’écume et des frétillements de pure félicité.

 

   6 - 7 Août

 

   Je ne fais que ceci, arpenter la longue plaine de sable, essayer de repérer dans le ciel les traces que vous y cherchez, la courbe d’un nuage, la fuite cendrée d’un héron, y deviner le passage discret de la bergeronnette grise, y trouver cette ligne de fuite de l’horizon qui mêle en une seule parole presque muette la tache ouverte du ciel, l’oscillation liquide de l’eau. C’est à la jonction de tout ceci que vous existez Karen. Vous avez la consistance éphémère d’une fugue musicale, la belle mélancolie d’un adagio, la fluidité d’une complainte qui se dissout dans la matière même de ses mots. Je vous connais bien plus que si les hasards de l’Histoire nous avaient réunis dans une même nacelle existentielle, flottant de-ci, de-là, avec bonheur, n’ayant nul besoin de chercher le refuge d’un port, notre navigation hauturière se serait nourrie d’une expérience commune, d’une ambroisie identique à laquelle nous aurions confié nos lèvres.

   Ici et maintenant, rien ne saurait mieux nous réunir que ce gris du ciel qui est notre abri commun, que cette immense course de l’eau qui nous invite à de lustrales libations, que cette distance qui est le lieu où le sens se pose comme la goutte de rosée sur le pétale qui l’attend et s’en trouve agrandie, multipliée, portée en dehors du lieu, remise à une sorte d’éternité qui rougeoie et appelle à la somptueuse fête d’être soi plus que soi dans l’irisation inouïe des sensations intérieures, ces sources inépuisables, souvent nous n’en éprouvons que le tarissement alors qu’elles sont plurielles, infiniment renouvelables. Jamais eau essentielle ne s’épuise, c’est nous qui ne savons la cueillir au creux de nos mains et la laissons fuir par inadvertance, inattention, distraction de soi, le vice le plus fécond dont nous pouvons témoigner.

 

   8 août - Matin

  

  J’ai mis les bagages dans la voiture. J’ai fumé longuement, rêveusement. ‘Un amour de Løkken’, tel sera bien le titre de mon prochain roman. Il s’écrira tout seul, en une certaine manière, puisque le livre a déjà été ensemencé par le bonheur de la rencontre. Certes à distance, mais il faut le redire, d’autant plus précieuse. Le voyage du retour est la bobine d’un film qui tourne à l’envers et remonte le temps. Je quitte Løkken dans un genre de brume grise qui ressemble au ciel de Paris en automne. Tout est couleur de zinc et le ciel repose sur la terre pareil à un immense plaid qui voudrait la protéger des caprices du climat. J’ai traversé le Limfjord sous les premiers rayons du soleil, un soleil timide ourlé de blanc, un genre de laitance s’en échappe, de longues larmes de résine coulent, faisant du sol un étrange glacis, presque une patinoire. Etrange beauté de ce Nord qui recule et se perd dans de laineuses résilles.

   A Aarhus, la ville est animée. Je traverse ses faubourgs de briques sombres. Beaucoup de vélos que montent fièrement de blondes amazones. Elles sourient de toute la blancheur de leurs dents. Toujours cette spontanéité du septentrion, cette plasticité naturelle m’ont étonné. Plus on approche des pôles, plus les masques tombent, moins on triche avec soi, avec les autres. Je contourne l’immense dédale de Hambourg, son expansion tentaculaire, puis, depuis le nord de l’Allemagne jusqu’à Karlsruhe, le long fleuve de béton de l’autoroute. Je passe la nuit à Strasbourg dans un hôtel qui donne sur l’Ill, près des ponts couverts, de ses rives si joliment fleuries. Observant l’eau plombée, paresseuse de la rivière, je suis en même temps à Løkken, près du lac immense de la mer, dans les creux des dunes, avec Karen, parmi les rémiges claires des oiseaux, la ligne indistincte de l’horizon, les nuages qui appuient amicalement sur ce paysage encore si préservé de la meute bruyante, agitée des prédateurs.

 

    9 -10 Août

 

   Je viens tout juste de jeter l’ancre chez moi, Quai aux Fleurs. Je suis le plus souvent assis sur mon balcon à observer les allées et venues des péniches sur le cours limoneux de la Seine. Regardant les lourdes cargaisons se diriger vers l’aval du fleuve, en direction de Rouen puis gagnant la Manche à Honfleur, je ne peux faire l’économie d’un songe qui me conduit à Løkken, lieu de mon dernier amour. Petit à petit le roman s’écrit dans ma tête, des levées de sable y apparaissent, des blocs de granit y surgissent, une maison aux lourdes pierres s’y précise avec sa vitrine ouverte sur la mer, avec ses photographies en noir et blanc, la trace de ses oiseaux, le trait courbe de son horizon, les notes claires que dessine dans le ciel la grande beauté du lieu. Puis, comme en filigrane sur un billet de haute race, une effigie qui ne dit son nom qu’à la mesure d’une absence, ‘Karen Nielsen Fotograf’, le vif emblème d’une errance, la mienne qui cherche à tutoyer la sienne à s’y plonger comme au sein d’une virginale écume. Oserais-je écrire, pour clore mon bref journal de voyage, la formule magique qu’habituellement les amants tracent sur les troncs d’arbres, dans le troublant liseré d’un cœur mis à nu : ‘Karen, je t’aime’ ? Oserais-je ? Oui, je sais, les amateurs de sensations fortes resteront sur leur faim. Alors ce qu’il faut leur dire, ici, cette belle et parfois cruelle vérité : l’Amour ne brille jamais mieux qu’à être mis à distance, le désir qu’à être différé, la volupté qu’à se tenir en un lieu, en un temps indéterminés. La Lune n’est jamais aussi belle que dissimulée derrière le nuage, le soleil précieux qu’à disparaître lors de l’éclipse. Jamais il n’est plus brillant !

 

   11 Août - Lettre, suite et fin

 

   Karen, me revoici donc après cette escapade dans mon ‘journal’ dont j’espère qu’il ne vous aura pas trop ennuyée. Je vais écrire un roman sur l’absence, la fuite, la rencontre qui, sans doute, n’aura jamais lieu. Je changerai votre prénom ainsi que votre nom. Je garderai le paysage, le beau nom de Løkken, les promenades dans les dunes, Vous en photographe, vous en capeline lisant Proust, moi en Etranger faisant, tel le milan, ses cercles au-dessus de l’inquiétude des hommes, scrutant le moindre de leurs tressaillements, le plus minuscule de leurs frissons. Tous les deux, nous serons les héros d’une ‘Recherche’ qui, bien entendu, ne sera que celle que nous ferons de nos propres pas de deux sur cette Terre qui nous accueille et nous demande de répondre à l’appel, autrement dit à l’appel de l’Amour. Karen, comment mieux vous dire que ceci : ‘Je suis en Amour de Vous’, aussi loin que mes yeux porteront mon oblique curiosité. Oui, je suis curieux de vous comme l’astronome est curieux des étoiles. Dormez et illuminez mes nuits. Je veillerai jusqu’à vous reconnaître parmi le fourmillement des constellations, leurs nuées emplies de pétales d’écume. Oui, je veillerai !

                                       

Vous êtes un mot posé sur l’azur.

 

 

 

 

 

  

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