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8 avril 2026 3 08 /04 /avril /2026 06:57
Être à soi dans le poème.

« Le Coup de dés »

Stéphane Mallarmé

***

 Avec tout poème, du moins s’il va à l’essentiel, il y a deux écueils à éviter. D’abord de considérer son langage comme celui, ordinaire, dont nous faisons usage tous les jours, qui se satisfait du contour étroit de l’énonciation sur le mode du « on ». (On a dit ceci, on a dit cela). Ensuite de céder à la tentation de l’interpréter comme on le ferait d’un texte ouvert sur la simple évidence, une pure description du réel portant avec elle l’ensemble de ses significations immédiatement accessibles. De savants exégètes se sont confrontés à l’éprouvante expérience de la compréhension de ce qui ne saurait être compris, sollicitant les facettes d’une brillante intellection sans pour autant pénétrer l’œuvre en quelque manière que ce soit. Ainsi se construisent des discours parallèles, de savantes rhétoriques qui parlent de tout autre chose que du poème lui-même. Ces esthètes abordent l’œuvre tout en se situant à l’extérieur de cette dernière, ce qui n’est pas le moindre des paradoxes. Seule la poésie elle-même peut prétendre saisir son essence, à savoir la pureté d’un langage situé hors du temps et de l’espace communs. Pour s’en convaincre il suffit de se porter du côté de Mallarmé, ce génie de la langue qui l’a portée à son accomplissement extrême. « Le Coup de dés » fait figure d’ultime poème de Mallarmé, dernière vision avant que la magie ne s’efface. Le Maître en est arrivé à l’acmé de son art, là où le langage, devenu incandescent, ne parle plus que le mot du poème, ce pur cristal que seul il peut prétendre côtoyer dans une familiarité qu’excède de toute part la marée du verbe. C’est sa propre citadelle qui est envahie, soumise au flux des vers si libres qu’ils sembleraient doués d’un étrange pouvoir, celui de signifier par eux-mêmes, en dehors de toute conscience humaine qui pourrait en prendre acte. Le Poète en personne est fasciné, ce qui revient à dire qu’il est soumis au pouvoir des mots, qu’il suffoque sous leur charge en même temps qu’il en assure la constante manducation comme si, pour lui, le seul aliment, la seule nutrition consistait en ce langage qui le traverse de toute part et tisse jusqu’à la plus infime cellule de son corps. Dans le déluge des phrases, dans le rythme fou des syllabes voici qu’il n’y a plus de séparation entre lui et sa création. De bas en haut il est cette Tour de Babel qui résonne de tous les dialectes du monde. Sa main est mot. Ses yeux sont mots. Son sexe est mot. Alors le sentiment d’une communion est si fort qu’il n’y a plus de séparation. Son corps, son esprit, son âme sont des odes et des élégies, des sonnets, ballades et calligrammes. Le réel est ceci qui versifie et chante la symphonie de l’univers en même temps que la sienne propre. « Folie », dira-t-on. Oui, « folie » si ce dernier terme veut indiquer chez le Poète entièrement livré à son affairement que la seule altérité possible est celle d’une remise à soi et au domaine de l’art. Uniquement. Vertigineusement. Autisme qui enclot et ne laisse plus qu’une seule silhouette visible, celle du Poète emmêlé à ses rejetons tout comme le chèvrefeuille s’enlace à la branche de noisetier, comme Tristan se confond avec Yseult, Amant, Aimée fusionnant en un seul et unique Amour. C’est ceci qui est en jeu dans le poétiser, où le Sujet se dissipe dans son objet jusqu’à s’identifier totalement à lui. Pour cette raison, le poème fût-il transparent, le lecteur prend toujours un risque à vouloir le comprendre, l’interpréter. Seul le Poète le pourrait et pourtant, statut ambigu de toute création, quand il n’existe plus de distance avec le vers, la rime, la prosodie, il n’existe plus d’appréhension de l’œuvre créée que dans une manière d’indistinction, sinon de confusion. « Le Coup de dés » est ce type de fait littéraire qui ne peut être saisi ni de l’intérieur de son objet, ni de son extérieur. Il est comme une gemme brillant de son éclat dans la veine sombre et énigmatique de l’humus. Il demeure dans son secret et, pour cette raison, ne peut qu’être contemplé en silence. Tout essai de profération à son sujet est aussi vain que de vouloir percer l’hermétisme du Sphinx.

 «Un coup de dés jamais n'abolira le hasard» est ce genre de proposition artistico-hermétique qui a fasciné bien des esprits, les amenant même au bord d’une hallucination interprétative placée entièrement sous le sceau de la raison logico-déductive à laquelle, jamais au grand jamais, la poésie ne saurait se soumette, étant simplement l’antinomie d’une science exacte. Ainsi, certains beaux penseurs épris de hauteurs conceptuelles et de décisions nouvellement paradigmatiques en matière de littérature, imaginèrent l’existence d’un code secret qui donnerait accès aux paroles scellées (volontairement) du Maître. Dans cette habile théorie se révélèrent, à la manière d’un secret d’alchimiste, quelque formule étonnante du genre :

«7» (Dieu), «0» (le Néant), «7» (le nouveau Dieu: l'Art). Soit «707», qui est aussi le nombre de mots que compte le poème. Un seul vers, donc, unique, métré et libre à la fois, profilé comme un fuselage d'avion. »

[Source : « Le Coup de dés enfin décodé ». L’Obs – Bibliobs du 30 Septembre 2011.]

 Bien évidemment l’on pourra s’étonner ou bien sourire à l’énoncé d’une hypothèse aussi brillante que soumise aux brises de l’imaginaire. Voici le genre d’aporie à laquelle aboutit l’esprit des Lumières lorsque, de toute force, il se met en tête de percer un secret, de le dépouiller de ses feuillets pour n’en laisser paraître que d’étiques nervures. Qu’il nous soit permis de douter de l’ingéniosité numérologique d’un Stéphane qui, par l’intermédiaire d’un énigmatique chiffre, fût-il le 707 d’un étrange fuselage aurait expliqué l’inexplicable. Lire « Le Coup de dés » revient à se confier à un long et étrange mutisme, la seule issue possible quand la littérature transcendant sa propre substance devient si diaphane ou bien son envers, si obscure, qu’elle disparaît à même son existence.

 Jamais l’œuvre de l’auteur d’Hérodiade ne peut se laisser approcher par une manière d’orthodoxie qui ferait d’un poème la résolution d’une simple équation. Il est question d’y saisir l’enjeu de la poésie qui n’est que la ressource de l’imaginaire, la chair vive de l’invention, le principe subtil par lequel la conscience, mais aussi l’inconscient et le domaine des archétypes se donnent à voir comme ce qu’ils sont, à savoir des brumes, des transparences, des insaisissables dont le concept est bien incapable de dresser la moindre esquisse. Mais tâchons de comprendre ce qui se passe chez le Poète lorsque son esprit, entièrement mobilisé par l’acte créateur, se confond avec l’œuvre même qu’il met à jour, initiant un genre de phénomène qui ne semble pouvoir être prédiqué qu’à la mesure d’un lexique hors du commun, se déclinant sous les vocables de : « entrelacement », « osmose », ,« dyade », « fusion » et pour finir « unicité », ce dernier mot voulant dire l’assemblage en une seule entité de deux réalités initialement séparées. Mais nous ne saurions mieux approcher cette difficile distinction des choses confluant dans une même identité qu’en interrogeant la philosophie de Plotin (205 – 270 après J.-C., continuateur de l’œuvre de Platon). Ecoutons les commentaires de Laurent Lavaud dans : « D’une métaphysique à l’autre – Figures de l’altérité dans la philosophie de Plotin » :

 « C’est l’éloignement de l’origine, constitutif de l’identité individuelle, qui est illusoire et pour ainsi dire contre nature : ce que l’on est, fondamentalement, ou véritablement, n’est pas soi-même, mais dieu lui-même. »

[On prendra soin de comprendre par « dieu », non le Dieu des religions monothéistes, mais la réalité suprême que Plotin nomme « Le Principe », « le Bien », « Le Premier » ou encore « L’Un », ce dernier terme requérant de comprendre ce qui est fondement et demeure, de ce fait, indivisible]. Or l’existence concrète, terrestre, a séparé ce qui était uni, à savoir le « moi » qui voit et le « non-moi » qui est vu. Et la thèse qu’il faut avancer ici, identiquement à Plotin ou bien à Bergson, c’est que le geste créateur fait se conjoindre dans la conque d’une même unité le créateur et le créé, le Poète et l’œuvre qu’il a portée à jour dans le geste d’une pure donation d’être. C’est ainsi que le Philosophe antique peut parler d’une union absolue avec « Le Principe » en indiquant que dans l’union « on n’est plus soi-même » :

 « … mais il est comme devenu autre, et il n’est pas lui-même, pas plus qu’il ne s’appartient lui-même, il fait partie de ce qui est là-bas et puisqu’il lui appartient, il est un, comme un centre s’ajuste à un autre. »

 C’est donc de cette expérience unitive dont le Philosophe, le Sage, le Mystique le Poète seraient le lieu dès l’instant où leur quête se manifeste par cette ouverture au sens infini, l’attention à l’illimité, la disposition à devenir le tremplin d’une transcendance. Tous les poètes, peut-être, n’y ont pas accès mais il convient d’en faire l’hypothèse afin de valider la solitude de leur cheminement. Assurément des noms tels Novalis, Hölderlin, Nerval, Nietzsche, Rimbaud, Baudelaire, Lautréamont, Artaud nous conduisent au seuil de cette compréhension, de cette démesure qui tutoie constamment la folie car, écouter l’indicible est toujours comme la perception d’un coup de tonnerre, la révélation d’une plaie qui demeurera ouverte le temps d’une création, mais une plaie que le baume du sublime apaisera de sa souple onction. Ecrire un poème est le porter dans la lumière d’une vision qui l’arrache au labeur des mots ordinaires. Poétiser est, avant tout, JEU de langage, mais jeu dont la finalité est une esthétique du sublime. Pour cette raison le lecteur est souvent désemparé lorsqu’il se confronte au dire poétique, à l’étrangeté de son vocabulaire, à sa syntaxe singulière, à ses métaphores brillant comme le feu de mille comètes. Seule une contemplation du monde en abîme, avec ses retournements polychromes, ses symphonies polyphoniques, ses secrets, ses arcanes labyrinthiques, ses mystères peut approcher d’un iota ce qu’être en mode intuitif veut dire d’inouïe inclination à s’entendre avec ce qui murmure et le plus souvent s’efface dans la courbe inapparente du rien. C’est comme d’écouter l’aile de soie du papillon dans la brise du soir, lorsque les teintes assourdies noient tout dans une couleur indescriptible dont le camaïeu uni serait la possible figure. Alors l’harmonie est telle que tout signifie avec amplitude. Alors le ravissement est là avec le bruit de l’Océan fût-il absent, le sourire de l’Aimée dût-elle en retenir la brise accueillante, la présence de la Montagne, ses pics se fussent-ils dissimulés derrière un écran de brume. Ce qui est à comprendre ici avec la vivacité la plus immédiate c’est bien la quintessence de tous les sens par laquelle s’opère la dernière transmutation alchimique, celle qui délivrera la pierre philosophale, ouvrira le cœur de la fleur, en dépliera les pétales dans le site infiniment renouvelé de l’amour, sur la margelle fraîche de l’art comme si une eau virginale allait nous transporter au-delà de ce que nous sommes pour nous déposer là où toujours nous avons été souhaité être, dans la beauté verticale qui ne saurait avoir d’égal que notre propre ascension en direction des étoiles.

 Et maintenant, situons-nous dans la perspective plotinienne de Pierre Hadot dans « Plotin ou la simplicité du regard » et mettons-nous à l’écoute de ce qu’il nous dit du Sculpteur ayant façonné son œuvre de telle manière que son être-Artiste se confonde avec l’objet même de sa création :

 « La statue matérielle se conforme peu à peu à la vision du sculpteur ; mais quand statue et sculpteur ne font qu’un, lorsqu’ils sont la même âme, la statue n’est bientôt plus que la vision elle-même, la beauté n’est plus qu’un état de simplicité totale, de lumière pure ».

 Et ce qui est remarquable dans cette merveilleuse expérience unitive c’est que ne subsistent au monde, dans l’atelier du Sculpteur, dans la chambre du Poète que la figure sublimée d’une unique réalité qui a atteint son but dans le même instant que son œuvre s’accomplissait. Et la démesure est si grande par rapport à l’empirie ordinaire, que tout semble se dissoudre dans un creuset si étroit qu’il n’y a plus de place ni pour le temps, ni pour l’espace, pas plus que pour la conscience. Oui, cette assertion est étrange et il faut avoir vécu ce qui correspond à ce que Romain Rolland nommait « le sentiment océanique » (cette extase outrepassant toute chose connue) pour bien en saisir le caractère exceptionnel, de franche métaréalité. On est au-delà. Et pour une fois le « On » témoigne de son imprécision, de sa vacuité, toutes qualités d’un récipient commis à tout recevoir, y compris la libation des dieux. Mais pensons au Poète dans le luxe de sa soupente, plume à la main, irradiant à partir de son corps la clarté nécessaire à insuffler dans l’œuvre le trait de génie qui va la porter au fondement de l’être-poème. Alors l’instant de la création s’est si considérablement dilaté qu’il s’inscrit dans la durée, qu’il rayonne jusque dans le sentiment d’une saisissable éternité. Inévitablement, dès que nous nous mettons en chemin en direction de l’essence du langage, surgit Stéphane Mallarmé :

 « Tel qu’en lui-même enfin l’éternité le change, Le Poëte suscite avec un glaive nu Son siècle épouvanté de n’avoir pas connu Que la mort triomphait dans cette voix étrange ! »

 Certes la mort triomphe, mais où le Poëte pouvait-il mieux donner de la voix que dans cette disparition mortelle où l’âme enfin ressemblée retrouve la puissance de son propre envol, libérant la poésie de ses attaches terrestres ? Car toute poésie fondée est de cette nature qu’elle concourt en permanence à son propre effacement. Son retour au silence est la condition de possibilité de sa rapide effraction sur l’arche ouverte de la conscience. L’espace aussi est frappé de cette remise en question ontologique. Le « glaive nu » du Poëte en circonscrit l’aire à la seule dimension du langage. A l’extérieur de la chambre il n’y a plus ni squares, ni rues, pas plus que le monde n’apparaît à l’horizon mais seulement la vibration des mots pareille à un essaim d’abeilles. L’espace s’est soudain réifié, condensé sous la forme d’une grappe plurielle où dansent les rimes, les allitérations, les hémistiches, la prosodie comme un bourdonnement venu du plus loin de l’univers. Et la conscience, ce feu follet brillant identiquement à un lumignon éclairant la condition humaine, que devient donc cet « instinct divin » rousseauiste dès l’instant où la plume grave dans le papier, comme dans un bloc d’airain, les « Voyelles » de Rimbaud, « Les Fleurs du mal » de Baudelaire ? Eh bien la conscience n’a plus de lieu où paraître, plus de temps auquel attacher la forme de son être. Le temps du ravissement est si fort qu’il ne saurait tolérer autre chose que son propre impérium. Laisser place à la conscience c’est poser le poème en tant qu’objet devant le sujet qu’est le Poète. Or la mesure de l’œuvre est telle qu’elle confond tout dans un même élan, porte tout dans un même rythme, si bien qu’il ne demeure plus qu’un Sujet enclos dans sa propre autarcie. C’est cela être soi dans le poème, se confondre avec le surgissement de ce qui est dans le langage dont son propre soi est le centre de rayonnement, le début en même temps que la fin. Ceci n’a lieu qu’autant que brille la flamme de la création, que s’élève la clarté qui écarte les ombres et gomme les illusions.

 Mallarmé n’est nullement à comprendre. Stéphane ne saurait davantage se laisser approcher. Quant au « Coup de dés » nous ne saurions nous le rendre visible qu’à réaliser avec le Poëte cette plongée unitive, à le rejoindre, bien au-delà du réel, dans cette dimension sans temps ni espace, dans ce tissu sans fil ni couture, dans cette contrée vivant de sa vie de Forme auto-productrice de son propre sens. La seule façon de nous introduire dans le soi-disant hermétisme en le connaissant de l’intérieur. Question de regard. Considéré de l’extérieur, le poème ne nous offre que sa surface lisse sur laquelle, toujours, la vision dérape, est reconduite à elle-même dans l’aire de sa propre cécité. Temps. Il est toujours temps de regarder !

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7 avril 2026 2 07 /04 /avril /2026 07:00
Où commence, où finit l’œuvre ?

 

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

   C’est du blanc en tant que fondement dont il nous faut partir, comme si un virginal champ de neige n’attendait que la chute de la brindille, le sautillement noir de l’oiseau, la plume cendrée, minces prétextes lexicaux qui initieraient le début d’une narration. Plus d’un de mes textes aborde cette heure aurorale de l’Art, là où rien n’est encore décidé, où la résille de la tête de l’Artiste est dans le flou, où sa main tremble encore du songe à peine évacué, où elle tremble aussi de ce destin de l’œuvre qui s’annonce dans une manière de retrait têtu, de parole silencieuse qui ne consentira à épeler les lettres de son nom qu’au prix d’une tension psychique, peut-être même d’une angoisse du Créateur exilé de soi, exilé du monde, tout le temps que dureront cette latence, cette indécision, car il en va d’une conscience de Soi à poser face à l’énigme de la venue en présence d’une chose éminemment singulière. Question de Vie ou de Mort.

   Vivre, pour l’artiste est inscrire sur la peau du Monde les stigmates, les scarifications, les traits et les signes qui donneront sens selon Soi à ce qui a priori n’en a pas. La toile blanche n’a nul sens, pas plus que le ciel vide de nuages, pas plus que le ruisseau d’eau claire qui ne coule que pour couler. L’Artiste est un Tatoueur qui grave de son stylet encré, au plein de l’épiderme, la marque qui est son essence la plus intime. Pas de plus grand désespoir, pas de mesure plus absurde que de demeurer la tête désertée, les mains vides face à ce qui attend d’être fécondé, ce qui attend que se lèvent en lui les indices, les empreintes d’un chemin existentiel, autrement dit le sillon de la présence humaine sur fond d’espace et de temps. Question de Vie ou de Mort, disions-nous. Oui, échouer sur le rivage blanc de la toile, sans possibilité aucune d’y inscrire son propre chiffre, s’annonce comme un trait avant-coureur de la Mort. Question de Vie ou de Mort.

   Nous regardons en silence, avec une sorte de fixité, sinon de fascination, ces deux Silhouettes Humaines seulement ébauchées. Nous y reconnaissons d’emblée, un visage d’Homme, un visage de Femme. Sans doute s’agit-il de deux œuvres juxtaposées dans le genre d’un diptyque ?

   Visage de l’Homme : cheveux courts et noirs, avec un reflet plus clair. Contour du visage : une ligne simple, à peine affirmée. Vêture : un demi col de chemise, le fin liseré destiné à accueillir le boutonnage.

   Visage de la Femme : cheveux mi courts avec des mèches en désordre. Contour du visage et du vêtement : une ligne presque invisible. Motif des lèvres : trois traits rouges. Certes, cette description au plus près est clinique, abstraite, pour la simple raison que nulle rhétorique ne saurait s’élever de si minces prétextes, sauf à vouloir broder des hypothèses au motif de quelque fantaisie. Nous, en tant que Voyeurs de l’œuvre, demeurons sur notre faim et si nous restons dans cette posture, c’est simplement en raison de l’unique  saisie de l’esquisse de surface. Mais il y a plus de profondeur et ceci ne se révélera qu’au prix d’un travail de déconstruction/reconstruction de ce qui nous est donné à voir, de façon à en scruter quelque perspective signifiante. Question de Vie ou de Mort.

   Ce qui, immédiatement vient à la pensée, c’est l’interrogation suivante : cette Œuvre est-elle terminée ou bien ne s’agit-il que d’un canevas qui trouvera son plein accomplissement dans un temps non encore déterminé ? Cependant, il semblerait que la signature de l’Artiste confirme bien qu’il s’agit d’une œuvre achevée. Donc pour l’Artiste, une totalité de sens était incluse dans ce face à face de ces deux fortraits traités dans une belle économie de moyens, ce qui leur confère clarté et élégance. Existe-t-il, dans le processus de création, un point de non-retour à partir duquel les lignes posées sur le subjectile se suffiraient, plaçant l’image dans une satisfaisante autarcie, tout trait surnuméraire en affectant gravement le contenu interne ? Sans doute y a-t-il un point d’équilibre dont la singularité affecte Celui ou Celle qui créent, ce point établissant l’instant de la touche finale. Alors le point qui clôt le geste est pure détermination subjective dont les tenants et les aboutissants sont bien trop complexes pour être évoqués ici. Il s’agit, en quelque façon, des climatiques affinitaires dont nul ne pourrait rendre compte spontanément, eu égard aux soubassements inconscients qui en animent la venue au jour. Question de Vie ou de Mort.

   De toute évidence, se révèle toujours chez nous, Spectateurs de l’œuvre, un sentiment de frustration au regard de l’abstraction qui ôte à notre vue des traits de physionomie qui eussent concouru à nous rassurer. Si belle, si active dans la construction de notre propre architectonique, la dimension des détails du visage :

 

l’éclat d’un regard,

le réseau des rides,

la personnalité d’un nez,

la mimique d’une bouche,

 

   autant de cailloux semés sur notre chemin afin que notre marche ne soit nullement hasardeuse. Et pourtant, les choses sont-elles si évidentes qu’il y paraît dans cette fonction de réassurance narcissique dont nous gratifieraient les signes attendus d’une épiphanie complète ? Non, il n’y a nulle certitude. C’est simplement une question de point de vue. Tel qui verra en l’œuvre considérée « inachevée », la plus pure liberté imaginative, tel Autre n’y entendra qu’une dimension privative, sinon absurde.

    Nous sommes essentiellement des êtres de REGARD, ce regard dont nous souhaiterions qu’il fût toujours immédiatement comblé. Le réel venant à notre encontre nous l’eussions voulu placé sous l’emblème de la complétude, contenant l’entièreté des caractères, des tournures, des apparences dont notre désir avait, de tout temps, tracé les sentiers de sa venue.  Mais c’est toujours du déceptif qui s’annonce en lieu et place de cet univers des délices avançant à bas bruit dans les replis de notre âme, cet idéal que nous plaçons si haut et qui, la plupart du temps, s’éclipse. Question de Vie ou de Mort.

   Mais raisonner de cette manière n’est qu’une approximation du réel de l’Art, non son essence intime. Si nous réclamons des traits supposés absents, c’est que, prioritairement, nous dressons ces portraits au titre de la quantité, nullement de la qualité. Or nulle réification, dans sa pullulation, ne nous assure de rien, bien plutôt elle nous égare dans une manière de chaos indescriptible dont nous ne ressortirons jamais qu’exténués. L’Art Minimal, puisque c’est bien ici ce dont il est question, loin de nous livrer aux affres de l’incompréhension, nous ouvre grand les portes de la clarté : clarté des signes, clarté des intentions, clarté qui est nécessairement à notre mesure puisque c’est NOUS qui sommes conviés, en une certaine façon, à poursuivre l’œuvre, c’est-à-dire à nous inscrire dans la constellation pensante de l’Art, sans doute l’une des plus belles inventions de l’Homme.

   Barbara Kroll, apposant sa signature au bas des portraits, ceci voulait signifier la fin d’une tâche, la clôture temporaire d’un sens à l’œuvre, lequel jamais n’arrête sa course, identiquement aux astres qui sillonnent silencieusement le ciel à une vitesse infinie. La mobilité est leur essence. La nôtre, l’essence intime qui nous fait qui-nous-sommes, est affectée d’une course plus lente mais non moins signifiante. Longtemps, dans le silence de nos corps, ces portraits traceront en nous les lois de notre propre devenir. Question de Vie ou de Mort.

   Peut-être le Lecteur, la Lectrice s’interrogeront-ils au sujet de cette lancinante antienne « Question de Vie ou de Mort », laquelle semble rythmer la venue du texte à son terme. Cependant, « nul péril en la demeure », faire face à une œuvre, quelle qu’elle soit, y porter un regard scrutateur, tâcher d’y déceler un possible sens, tout ceci n’a jamais lieu qu’à l’aune d’une Joie, et c’est la Vie, à l’aune d’une tristesse, et c’est la Mort. Toujours nous oscillons entre ces deux bornes, tout comme l’œuvre, depuis notre Naissance jusqu’à notre Disparition. Nous aussi sommes des œuvres dont nous ne possédons nullement la clé, un chiffre qui court et se noie parmi la multitude sans nom des autres chiffres. Ainsi va notre Destinée Humaine.

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6 avril 2026 1 06 /04 /avril /2026 08:34
Du corps éthéré au corps matière

 

***

 

Œuvres de Barbara Kroll

 

*

 

  

Station terminale : Rayonnante

 

   Elle, qui prend son envol sur la feuille de papier, nous pouvons la nommer, sans peine, « Rayonnante ». Nul ne s’étonnera de cette nomination au motif que l’image déploie le corps qui est sien à la manière dont une fleur ouvre son calice pour libérer le nuage jaune de son pollen. « Rayonner » veut dire partir de son centre, de son foyer, coloniser l’espace en une manière de geste diffusif se perdant à même la nébulosité de l’éther. Å rayonner, il n’y a guère d’effort à fournir dès l’instant où, une maturité acquise, les choses se développent et suivent leur cours d’identique façon à la course paresseuse d’un fleuve, selon boucles et méandres, chutes et cascades, étincelles et éblouissements. Donc « Rayonnante » se donne à notre regard avec ce genre de légère grâce qui est le signe distinctif des âmes libres d’une chair qui les retiendrait prisonnières à trop persister dans le temps. Sentiment de liberté à seulement percevoir la nature irradiante de cette fine anatomie.

  

   On la dirait déliée de toute attache terrestre, tellement le phénomène de l’allégie en traverse la diaphane présence. Tout fait sens dans une immédiateté sans entraves. Le visage surgit d’une broussaille sanguine, sans s’y empêtrer cependant, sans en être dépendante. Comme si « Radiante » (affectons-lui ce second patronyme) se levait soudain d’un sang primitif, sans doute celui de la naissance, pour faire effusion sur la large scène mondaine avec ce charme qu’ont les tout jeunes enfants à s’ébattre dans leurs jeux sans souci d’autre chose que ce jeu lui-même. Le visage est calme, reposé, légèrement incliné comme pour une longue rêverie, songe de Soi à la lisière du monde. L’arc des bras est haut levé en berceau qui encadre le visage comme si un voyage hors du sol et des préoccupations mondaines devait, ici, prendre son essor. La mince colline de la poitrine est doucement bombée, souvenir, peut-être, d’une lactescence adolescente. Tout le reste du paysage féminin, depuis la gorge jusqu’aux pieds, semble taillé dans le translucide biscuit d’une porcelaine à venir.  Quelques lignes rouges, éphémères, à peine esquissées sont la résille naturelle où s’enclosent les formes de l’aventure humaine qui pourraient faire image dans une poétique chorégraphie, ornement d’un désir de vivre porté au plus haut de son rougeoiement.

 

Tout est dans l’éclat,

dans le positif,

dans le développement harmonieux

d’un Soi hélé aux joies multiples,

diaprées, de l’exister.

  

   Or, jusqu’ici, qu’avons-nous fait, sinon attribuer des prédicats distinctifs à Celle qui nous interroge ? C’est sur la sûreté et l’entièreté impartageable de ces qualifications que nous avons dressé la cartographie d’un possible cheminement parmi les travées et coursives plurielles de l’expérience terrestre. Ceci veut signifier que, bien plutôt que de laisser « Rayonnante » dans un anonymat qui l’annulerait, nous nous sommes servis de son anatomie à des fins de symbolisation, nous avons utilisé ses postures à des destinations narratives. Et si narration il y a, nous pouvons, de façon totalement imaginaire, lui attribuer un décor, par exemple celui d’une chambre blanche s’ouvrant sur un paysage vallonné, une ligne de cyprès-chandelles laissant courir sa souple forme noire jusqu’à la limite de l’horizon.

  

   Ainsi, bâtissant l’architecture d’une fiction, nous aurons procédé à la détermination suffisamment exacte de Celle qui, en première approximation, ne nous livrait que le visage d’un Quidam parmi la foule des autres Quidams. En quelque manière, nous l’avons extraite d’un néant silencieux, nous l’avons dotée d’une parole, cette dernière fût-elle simplement charnelle, bourgeon apparent d’une péripétie en train de déroules ses intimes volutes. Parvenus à ce point de notre fable, nous finissons par oublier la réalité matérielle de « Rayonnante-Radiante », ce corps de chair et de sang, ce roc ouvert aux plaisirs et aux douleurs, cette substance réelle, pour lui substituer le fugitif et le précaire d’une allégorie.

  

   Et si nous pouvions attribuer une existence concrète à cette effigie, l’on percevrait combien ladite effigie, elle-même, n’aurait plus guère souvenance de ses stances temporelles antérieures. Comme si son histoire actuelle avait effacé, irrémédiablement, toutes ses positions formelles successives :

 

corps en voie de devenir,

dépliement, efflorescence d’une chair

et, de manière encore plus primitive,

simple bourgeon organique encore lové en soi,

dans cette nuit archaïque précédant

la prétention de toute ouverture,

à quelque clarté.

 

   Ce qui veut dire que notre fiction n’accordait d’intérêt qu’à ce corps-éthéré, renvoyant dans l’ombre ce corps-matière, fondement de l’autre corps dans la logique genèse du vivant.

Toujours la matière précède l’éther,

chronologiquement,

symboliquement,

existentiellement

  

Chronologiquement : le corps est le lieu indubitable

à partir duquel surgit l’esprit.

Symboliquement : le corps dans sa pesanteur est le socle

d’où peut s’élever le sentiment d’une possible liberté.

Existentiellement : le corps s’expérimente bien avant

que le symbole ne fasse son apparition

et ne se substitue à lui dans l’ordre de la représentation.

  

Donc, ce que nous retenons en tant que

nervure essentielle de la parution de « Rayonnante »,

cet évident surgissement de Soi

sur la peau vacante de la Terre,

cette pure élévation de Soi

en direction d’un Ciel dardant

ses flammes sémantiques,

ce diapason vibrant de Soi pour Soi

afin qu’une confirmation en son Être,

non seulement soit possible,

mais fulgure à la façon d’une évidence.

 

Station intermédiaire : « Transitive »

 

   « Évidence », certes, mais les motifs de satisfaction arrivent toujours trop tôt que le réel réaménage sans cesse à sa façon, réorganisation qui nous installe, le plus souvent, dans la vive pliure de la contrariété. La venue à Soi de « Radiante » ne consiste nullement en l’écoulement d’un « long fleuve tranquille », bien plutôt une éruptive cascade faite de  soubresauts, de sauts de carpe, de rebondissements dont, toujours, l’on se demande s’ils ne sont le signe avant-coureur d’une finitude acharnée à en détruire le cours. Si l’on porte son regard sur l’ébauche avant-courrière de l’œuvre prétendument terminée, l’on sera saisi au plus vif de sa nomination, épelant Celle qui vient à nous, sous l’étiquette approximative, floue, irisée, de « Transitive » ou bien de « Médiée », ce vocable désignant la position entièrement métamorphique d’un genre de Nymphe à la recherche de son Imago.

 

Du corps éthéré au corps matière

   Posture imaginale si l’on veut. Indétermination. Forme de passage d’un état à un autre. La forme qui vient à nous n’est rien moins

 

qu’humaine en sa biffure,

qu’humaine en sa supposée future destination,

qu’humaine par défaut d’être.

 

   Rien ne s’y affirme encore qui nous conduirait sur la voie sûre d’une énonciation sans retrait, sans ombre. Réalité entièrement monadique, façonnée au sein même de sa propre cellule, contenue dans le pli de son intime substance. Inémergence de ceci même qui pourrait se dire mais qui, faute de posséder un Verbe suffisant, se résout à un sourd borborygme à lui-même sa native incompréhension. Volute de chair enfermée en sa volute de chair, autrement dit tautologie accusant sa cruelle non-vérité. La confusion, le chaotique sont les seules prémisses au gré desquelles quelque chose comme un proto-langage pourrait exister, simple signe prédictif d’une possibilité anthropologique. Mais combien troublante. Mais combien semée des irréels linéaments d’une métaphysique floue. Mais combien sidérante pour les Voyeurs de l’ombre que nous sommes, si peu assurés des êtres qui devraient nous appartenir en propre, nous n’en sentons que la brume native en fuite de soi.

  

Babil indistinct,

bruissement celé,

chuchotis microscopique,

rumeur chétive,

grésillement lilliputien.

 

   Ça grouille dans le vestibule de chair, ça fait ses complexes ondulations dans le corridor anatomique, ça phosphore dans le blanc calcaire des os. Cette lente floculation, cet insane grésil, cette glaise convulsive sont pareilles à l’étrange équivocité, à la mesure totalement sibylline montant de l’énergie primaire, éruptive, des champs phlégréens, guirlandes de bulles, danse erratique des gaz, explosions vibrantes des solfatares, sourdes émanations de soufre. Étonnante parturition du sol, bizarres commotions, hoquets et brusques syncopes avant même que la matière ne parvienne à son état stable, manière de diapason qui aurait cessé de vibrer, accédant soudainement à la fréquence stabilisée de son énigmatique figure.  Par essence, tout équilibre est fragile, tout comme le fléau de la balance a du mal à trouver son point d’accord définitif car la chute est toujours possible sur l’un des deux versants du réel : le soleil de l’adret, l’ombre de l’ubac.

  

   C’est essentiellement en demi-teintes, dans le grisé instable du jour que s’inscrit ce corps qui ne l’est qu’à chercher sa voie et, peut-être, à ne jamais la trouver que dans cette oscillation qui pourrait être sublime si elle était fondatrice de joie, mais le plus souvent ne fait que sombrer dans les douves irrésolues des patiences déçues.

 

La tête (mais est-ce une tête,

cette oblongue forme sans contours ni précisions ?),

la tête est privée des signes qui font sens,

ni yeux, ni bouche, ni oreilles, une simple venue

du néant en sa primitive inconsistance.

Les bras (mais s’agit-il encore de bras au regard de

ces deux segments courbes sans origine, ni fin ?),

les bras pendent vers un improbable sol

qui, vraisemblablement, ne pourra

que se dérober sous la poussée digitale.

L’abdomen (mais s’agit-il de ceci en cette forme

sans réel contenu ?), l’abdomen étique est semblable

à celui de ces fragiles insectes qui viennent se cogner

contre la vitre brûlante de la lampe.

Les jambes (mais peut-on les nommer ainsi au motif

de leur visible dénuement ?),

les jambes dessinent un étrange cadre

traversé en son centre par l’hébétude d’un avant-bras,

genre de rameau peu sûr de sa propre matière,

mise en scène de la privation, de l’incomplétude,

de l’infini lorsqu’il décide de porter l’estocade à ce fini

qui, décidément, porte bien son nom.

 

   L’on voit bien, ici, que « Médiée » ne constitue en rien une présence à Soi qui serait pleine et entière. Loin de toute auto-révélation, loin de toute autopoiësis ordonnatrice de Soi, loin de toute confirmation ontologique qui la configurerait selon l’architecture humaine, elle ne possède aucune liberté, dépendante qu’elle est de sa posture antécédente totalement hermétique, totalement racinaire, subordonnée qu’elle est à sa posture subséquente, laquelle si elle possède l’avantage d’une postériorité chronologique, ne peut que présenter ce déficit abondamment décrit plus haut, cet épuisant effort à devenir ce qu’elle pourrait être : une forme accomplie, alors qu’elle ne semble que pouvoir végéter dans l’obscur marigot des indécisions et inachèvements manifestes.

 

Source archaïque : « Saillie Primitive »

 

   Ici, Chacun s’apercevra que, depuis la première forme rencontrée, celle de « Rayonnante-Radiante », jusqu’à la forme antécédente de « Transitive-Médiée », la régression est entière, radicale, nous faisant volontiers penser à la nécessaire aporie constitutive de l’humain dans l’optique de sa chute terminale. Mais il faut résumer et synthétiser. Tracer les contours de « Rayonnante-Radiante », c’est l’envisager sous la perspective sémantique contenue dans deux propositions singulièrement éclairantes de sa phénoménalisation :

      « On la dirait déliée de toute attache terrestre, tellement le phénomène de l’allégie en traverse la diaphane présence. »

   « Tout est dans l’éclat, dans le positif, dans le développement harmonieux d’un Soi hélé aux joies multiples, diaprées, de l’exister. »

   Et, en regard de ceci, aborder l’ontologie particulièrement déficiente de « Transitive-Médiée » sous l’éclairage suivant :

      « C’est essentiellement en demi-teintes, dans le grisé instable du jour que s’inscrit ce corps qui ne l’est qu’à chercher sa voie et, peut-être, à ne jamais la trouver que dans cette oscillation qui pourrait être sublime si elle était fondatrice de joie, mais le plus souvent sombre dans les douves irrésolues des patiences déçues. »

   Ce qui, d’emblée est apodictique, l’écart irrévocable qui s’installe entre les deux phases successives d’une existence unique. L’on passe, avec un genre de brusquerie, du geste conflictuel de « l’allégie », de « l’éclat » à ce qui joue en tant que verticale antinomie, cette demi-existence qui sombre « dans les douves irrésolues des patiences déçues. » Dès lors l’on conçoit combien la frustration est grande dans l’ordre de l’involution, de la récession vers un passé charnel qui se confond avec les sourdes convulsions d’une primitive matrice dont nous ne parvenons nullement à évoquer la troublante image.  Convocation qui ne saurait avoir lieu sans quelque effroi, sans quelque crainte qu’à la seule pensée de cette confondante exploration, nous ne pourrions, nous aussi, Voyeurs insanes, que nous précipiter dans les limbes qui nous sont propres, c’est-à-dire nous jeter dans ce confusionnel, dans cet incohérent, ce disparate dont, le plus souvent, nous n’émergeons qu’à grand peine, notre vie fût-elle tressée des lauriers les plus exacts, les plus brillants.

Du corps éthéré au corps matière

Donc, dans un dernier saut herméneutique, force nous est demandée d’interpréter plus avant, si ceci est cependant possible, l’informe qui nous fait face, comme se présenterait à nous, dans le plus vil des visages qui se puisse imaginer, une dionysiaque posture humaine si proche d’une Nature primitive, qu’elle ne s’en dégagerait qu’avec peine, aspect pierreux, silex mal dégrossi, manière de lourd percuteur de calcaire confié à une main aussi invisible que grotesque, sorte de fureur quasiment orgastique, mais dans la manière, l’on s’en doute, la plus fruste, la plus indigente qui soit. Par goût d’une directe homophonie, nous pourrions dire, de cette incongrue surrection, qu’elle n’est qu’un des aspects d’un élément-terre, (Chacun aura compris « élémentaire »), lourde glaise à elle-même sa sourde convulsion. La vision de Celle (mais existe-t-il encore trace infinitésimale de l’humain ?) donc de Celle qui se donne à la façon d’un confus rébus nous impose de la prédiquer selon la surprenante formule de « Saillie Primitive ». Amusant oxymore qui nous donne d’une main cette « saillie », cette sortie de l’anonyme Néant, et la reprend de l’autre, badigeonnant la venue à l’être d’un enduit originaire dont nous ne pouvons rien tirer d’autre qu’un questionnement entraînant un autre questionnement.

    

   Le fond est rouge, pareil à un feu lointain, un rouge Rosso Corsa qui retient en lui les motifs de sa teinte, bien plutôt qu’il ne les livrerait à notre naturelle curiosité à des fins d’heureux décryptage. Un rouge qui, en réalité, nous retient captifs, incapables que nous sommes d’en comprendre les enjeux. Peut-être n’est-il qu’un prétexte enveloppant, qu’un genre de subterfuge présent à seulement phagocyter la figure qui s’y inscrit, dès lors, comme la proie promise à son prédateur. Comment ne pas s’apercevoir que nous sommes maintenant immergés dans cette sorte de mélasse, dans ce genre d’huile lourde, dans cette glauque paraffine qui nous prive de nous, tout en nous soustrayant tout ce qui n’est nullement nous dont nous espérions tirer quelque secours, mais cet espoir est sans finalité, ce paysage sans lumière ni perspective.

    Nous sentons confusément, que nous sommes sur le bord d’un mystère dont nous supputons qu’il nous demeurera inaccessible comme le sont les fruits convoités qui clignotent de saveur et de plaisir tout en haut de leurs légères ramures. Nous nous devinons exclus de cette mutique et emmêlée perplexité, nous sommes hors du jeu, seulement conviés à en observer quelque immobile stase, comme si l’ordre du Monde, le nôtre, soudain refluait dans une catatonie dont rien d’autre ne serait à tirer que notre vision hagarde de ce qui paraît et ne mérite d’autre nom que

 

« non-sens », « absurde », « apagogie »,

à savoir, précisément,

le non-savoir en son irrésolution

la plus manifeste

 

   Corps-grisé replié sur lui-même. Corps gris de cendre comme si un feu couvait à l’intérieur mais ne voulait nullement se dire, demeurer au sein même de son aberrante consomption. Tout est dans l’à peine visible.

 

Bras-poitrine-jambes : une seule et même réalité,

mais plutôt devrions-nous dire

une unique et troublante irréalité.

 

Nous voici plongés, immergés dans ce que

l’antéprédicatif présente de plus étrange,

à savoir tout ce qui précède,

tout ce qui est avant,

tout ce qui reçoit le préfixe rétro-temporel « anté »,

autrement dit ce qui, sur la scène mondaine

est privé d’unité, encore non fixé,

tout ce qui, de l’ordre du chaotique

dérive au sein de lui-même,

marche fluctuante, brimbalante,

autrement dit nullement encore accomplie,

nullement déterminée dans les

limites d’une essence propre,

imprescriptible

 

   Bien évidemment, nous serions désorientés à moins, perdus que nous sommes dans un vaste océan dépourvu d’îles, où rien d’autre ne flotte que les débris épars d’un écueil que la vue ne peut même pas inclure dans son singulier champ perceptif.  

  

   Et, pour jouer encore de la puissance métaphorique, nous pourrions dire que ce sol massif, grisé, ténébreux, refermé, nous renvoie, inconsciemment, à la situation « antéprédicative » de la tâche amoureuse en ses prolégomènes les plus primaires lorsque l’Amant, alerté de la présence proche de l’Amante, perd ses points de repère. Alors il est reconduit à la résille dense, non productique de sens, de ses sensations primaires, genre de remuements internes sans logique ni ordre, seulement une vaste giration dont il est le jouet bien involontaire. Pour ce faire, nous convoquerons la figure du Gemmeur (L’Amant), accomplissant sa tâche, prélever la précieuse résine (l’Essence de l’Amour) à même l’âme du Pin (L’Amante) en une manière de labeur exalté au sein duquel, le vaste Monde est ignoré au point qu’il serait à même de ne nullement exister.

  

Donc le Gemmeur est arc-bouté,

dans la plus vive des tensions

qui se puisse imaginer,

sur l’objet de son obsessionnelle visée.

Il vit totalement, en son naturel emportement,

à la mesure étroite de l’antéprédicatif pré-verbal,

il est identique à ce tronc qui monte du sol,

colonise le ciel dans la parfaite inconscience

du travail qui se donne en lui,

ce métabolisme de la Nature

en son plus profond mystère

  

Les blanches écailles du bois volent en tous sens,

elles sont le crépitement du désir

en sa plurielle effervescence.

Ce moment de l’œuvre (dont nous rappelons qu’il est,

symboliquement œuvre de l’Amour s’accomplissant),

ce moment est purement charnel, instinctif,

lié à l’anatomique qui commence

à s’ouvrir sous les coups

de boutoir répétés du hapchot.

 

Ce brusque surgissement de l’être

en ce qui n’est nullement Soi

mais le complète et le révèle à Soi relève,

s’il pouvait y avoir un Voyeur de la scène,

d’une pure intuition sensible,

d’une perception quasi matérielle

de ce qui fait encontre.

 

On l’aura compris, en cette phase

préliminaire de plus hautes valeurs,

c’est le primitif, le replié sur soi, l’archaïque

qui « mènent le bal » si l’on peut s’autoriser

cette analogie chorégraphique.

C’est de l’ordre d’un pas-de-deux,

mais d’un pas limité à son ordre,

ne débordant nullement de lui-même

en direction d’un sens à cueillir hors de qui il est.

 

Sphère intimement monadique où les Amants

ne sont ce qu’ils sont l’un pour l’autre

qu’à l’aune d’une soudure étroite

de leurs corps propres.

 

Et maintenant, si nous filons

la métaphore plus avant,

nous serons vite conscients bientôt que,

de la puissance percutante du hapchot,

s’écoulera bientôt cette

sève quintessenciée, radieuse,

marque par laquelle l’Amour manifeste

sa joie et son impartageable essence.

 

Dès lors la sphère charnelle

se métamorphosera

en sphère idéelle seulement prise en compte

par cette sublime intuition intellectuelle,

laquelle est seule capable de déborder,

de dépasser la lourde manifestation du réel,

de le porter à la dimension ouvrante du Verbe,

de l’inscrire dans une rhétorique au long cours,

de le projeter dans l’exception d’une narration

tout auréolée de la gloire du symbole,

douée d’images belles,

tout empreint de la vocation

spirituelle de l’allégorie,

de le confier à la puissance imaginaire,

légendaire et idéalisée du mythe.

 

Dès ici l’on pourra déduire de cette métaphore

l’existence de deux plans du réel vivement opposés :

celui de l’indistincte et sourde rumeur antéprédicative

(les choses sont des choses sans qualités,

tout comme cet "homme sans qualités"

du roman de Rober Musil,

cet homme sans caractère propre

qui est le sort mondain

de la plupart d’entre nous),

 

et l’autre plan qui lui répond en écho,

mais en écho opposé,

ce prédicatif totalement déterminé,

totalement accompli,

totalement assumé langagièrement,

toutes qualités qui posent

la Haute Figure Humaine

délestée de ses vices et hantises diaboliques

lesquelles, la plupart du temps,

le transforment en cet être approximatif

nullement assez assuré de son humanité.

 

  Si nous avons choisi de placer l’Amour

au centre de la métaphore,

c’est bien au motif que l’Amour,

la plus haute des résolutions humaines,

est celle au gré de laquelle

la nature anthropologique se définit

en tant que l’exception qu’elle est :

cette ipséité à elle-même

sa propre Vérité.

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6 avril 2026 1 06 /04 /avril /2026 08:06
Où en sommes-nous avec la beauté ?

Entre sel et ciel…

Plein soleil…

Etang de Pissevaches…

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

                                          Ce texte est dédié à Joël Moutel

 

   [Préambule : Le texte ci-dessous s’interrogera sur le phénomène toujours questionné de la Beauté qui demeure en soi l’un des plus redoutables de toute méditation esthétique. Existe-t-il un « en-soi » de la Beauté qui, du fait de son entière autonomie, nous priverait, nous les Voyeurs, d’en décrypter le sens interne ? Ou bien cette Beauté nous est-elle accessible à partir de qui-nous-sommes, au terme d’un procès essentiellement subjectif ? Peut-être, comme souvent, la Vérité est-elle bicéphale, « en-soi » et « pour-nous ». Cependant nul « en-soi » ne nous est accessible au simple motif que, différant de lui du tout au tout, son essence ne demeurera jamais qu’une abstraction, donc une réalité que nous ne pourrons jamais interroger que d’une manière totalement théorique et conceptuelle. Quant au « pour-nous », j’ai la ferme intuition que rien ne saurait davantage approcher le problème de la Beauté qu’à postuler un « principe des affinités ».

   Mes affinités sont mes points de contact privilégiés avec le Monde, l’inclination singulière selon laquelle j’accède à une partie de ses significations. C’est au motif de ce que je nomme « relations affines » que telle œuvre me parle un langage qui m’est familier et que je comprends aussi bien qu’il m’est possible de le comprendre. Le recours aux affinités permet de saisir immédiatement pourquoi, avec certaines œuvres, je suis « de plain-pied », alors qu’avec d’autres je suis en total « porte-à-faux ». Le-Monde-qui-est-mien, celui de mes goûts, de mes tendances, des jugements qui me sont habituels, cherche toujours la pente naturelle qui le conduit en direction d’un Monde-autre mais qui présente un visage familier.

   Bien évidemment ce concept d’affinités doit se poser en tant qu’a priori, sol originaire, exigence préalable de tout ce qui vient à l’encontre et ne peut l’être qu’à s’alimenter à la source

des Universaux, le Beau, le Bien, le Vrai, en dehors de laquelle nulle éthique ne pourrait se fonder. Or, trouver une chose Belle implique, tout à la fois, qu’elle corresponde au degré le plus élevé du Bien et du Vrai. En serait-il autrement et alors nous n’aurions nullement accès à la Beauté mais à l’un des succédanés dont notre Société contemporaine, relative et parfois peu sensible aux nuances et autres subtilités, est prodigue. Cet article est essentiellement destiné à répondre à une question de Joël Moutel formulée dans le Groupe Écriture & Cie : « Qu’est-ce que la beauté ? » Ceci est un simple essai de réponse car le domaine de l’art est si vaste que nous n’en saisissons jamais qu’un fragment. Et c’est déjà beaucoup !]

 

*

 

   Le ciel est haut, immensément haut, il flotte en son étole noire, ne demande rien à personne, il est le ciel en tant que ciel. On le perçoit, mais au plus loin de l’espace, fécondé de généreuse amitié cependant. Il glisse infiniment en direction de son éternité, son temps à lui qui n’est nullement le temps des Hommes. Il est le fond immémorial sur lequel tout vient se poser, aussi bien la brume de l’aube, aussi bien les yeux en quête de poésie, aussi bien la promesse d’amour que deux cœurs réunit. Il est le ciel de haute présence sous lequel, nous-les-Modestes, cheminons à la manière de l’invisible ciron. Ce qu’il parcourt indéfiniment, c’est sa propre mesure, c’est la pure élégance des choses légères, essentielles toujours, ceci qui a lieu, devait avoir lieu : ce ciel de pure beauté, ces cirrus dont le destin est d’outrepasser tout ce qui croit et végète sur les sillons de la Terre, les scarabées à la cuirasse de cuir, les laborieuses fourmis, le Peuple des Égarés qui court en tous sens ne sachant plus ni la direction, ni la finalité de son égarement. C’est du ciel, de son doux ombilic que naissent les nuages, ces paroles si fines, si diaphanes, on les dirait des murmures d’enfants dans les chambres où glisse le silence de la naissance, de la venue au Monde dans la discrétion du jour. Depuis toujours ceci existait, mais nous ne le savions pas, ce ciel en sa pure féerie, ce voile de cirrus, ces minces filaments, cette soie qui tisse aux yeux des Hommes la toile de leurs songes. Ce sentiment ineffable qui tapisse l’âme des plus tendres voluptés qui se puissent imaginer.

   Il y a tant de splendeur répandue ici et là, nous la longeons sans même nous apercevoir qu’elle nous fait signe et nous attend au pli le plus précieux de la rencontre. Le silence est posé sur les choses et rien ne vient ici qui distrairait, offusquerait la vision, la métamorphoserait en une indifférence, un détachement qui nous éloigneraient de notre tâche d’Hommes, donner sens à tout ce qui advient et attend toujours d’être fécondé par une conscience. Le vaste plateau de l’Étang est une surface d’argent, à peine une irisation, juste ce qu’il faut de mouvement pour que la grâce des choses immobiles vienne à nous et nous dise le lieu même de notre Être, ici, en ce moment qui ne se reproduira, éclat de l’instant en sa subtile parution. Ce qui tient du prodige, c’est que tout se donne dans l’immédiateté des sens, nul effort à produire, nulle tension, ce qui existe devant nous est coalescent à notre propre présence.

   La ligne d’horizon est un simple trait, l’invisible liaison de la terre et du ciel, de la matière et de l’esprit. Au centre de l’image, posé telle une évidence, un bâti de ciment gris se détache et focalise, aimante le regard. Il est à l’exacte jonction du ciel et de l’eau, comme s’il proférait une manière de vérité dont nul ne pourrait faire l’économie qu’à sortir de son être, à différer de Soi, à préférer l’inconsistance du mensonge à la certitude du paysage, à son inaltérable réalité, à son incontournable essence. Une ombre en forme de triangle reproduit sur le sol la forme simplifiée du bâti. Ombre portée, cube de pierre, massif végétal, amas de galets, brindilles levées dans l’air, tout ceci dessine le lieu d’une immédiate fiction qui, sitôt vue, nous devient familière, identique à une relation de voisinage (Définition même des « affinités »), qui viendrait de loin, du plus profond de l’amitié. Nous regardons la totalité de l’image et nous sommes auprès d’elle, elle nous appartient en quelque sorte, tout comme nous sommes en elle avec facilité, évidence même. Notre sentiment interne s’accroît de cette présence, si bien que cette présence nous serait-elle ôtée et alors il s’agirait d’un genre de dépossession, nous aurions perdu un point de repère, soudain le sens des choses aurait rétrocédé en direction d’une moindre valeur, une pièce manquerait à l’assemblage de notre complétude.

   Avec cette Chose Belle, nous pourrions dire que nous sommes en relation d’amour, comme nous pourrions l’être avec la Compagne hallucinée dont notre imaginaire aurait tressé la forme depuis bien avant notre naissance. Un point d’illisible désir qui nous précéderait et, sans doute continuerait son chemin, notre disparition survenue. Ce que je nomme ici, c’est le surgissement de la Beauté en nous, cette force mystérieuse, cette puissance de soulèvement, cet étonnant magnétisme qui font briller nos yeux, étinceler notre esprit, comburer notre âme. Tout phénomène de rencontre avec la Beauté est de nature quasi extatique, c’est-à-dire qu’elle provoque chez nous les conditions mêmes d’une sortie hors-de-nous, transcendance contre transcendance, conscience intentionnelle ouverte à ce qui la dépasse au motif que l’art en son accomplissement est toujours ce qui est hors, ce qui est haut, ce qui est lumineux.

   Nulle ombre dans la Beauté, elle est une arche de lumière qui, venant à notre encontre, nous féconde et nous porte bien plus loin que ne pourrait le faire un quelconque objet, fût-il prouesse technique. Ce qu’il faut bien comprendre lorsque nous faisons face à une œuvre d’Art, c’est que, si nous sommes atteints au plein de qui-l’on-est, c’est une véritable métamorphose qui trace en nous son sillage de comète. Raison pour laquelle nous quittons le chef-d’œuvre dans la pièce du Musée avec un pincement au cœur, que nous cherchons à en reconstituer, dans le silence de notre chambre, la forme à nulle autre pareille, l’architecture qui soutient la nôtre et lui donne direction et trace la finalité des choses justes, authentiques, lesquelles allées au bout d’elles-mêmes, nous invitent à nous inscrire dans la même courbe signifiante.

    Si, maintenant, nous revenons à l’œuvre d’Hervé Baïs, que nous cherchions à y trouver les sèmes essentiels qui l’amènent à la parution, nous pourrons dire ceci : cette photographie est Belle au titre de sa simplicité, de son exactitude, de l’équilibre parfait de sa composition, des valeurs respectives des lumières et des ombres, de l’économie de moyens, de sa présence qui est déploiement et, nous pourrions dire, située à l’exact milieu d’une « raison sensible », car rien n'est négligé des paradigmes de la raison (appel au sens commun, à l’entendement, au tact, au discernement), mais aussi de la sensibilité (appel au cœur, au sentiment, à l’émotion, à la finesse, à l'élégance). C’est ceci, cette fusion de toutes ces qualités  entre elles, cette confluence de réseaux complexes signifiants, cette osmose de la partie et du tout qui donnent espace et temps quintessenciés, lesquels font se lever en nous les flux qui nous ouvrent à cette dimension d’impalpable, d’indicible, d’inouï au terme desquels, la plupart du temps, nous demeurons « sans voix » car nous n’avons en nous, sur-le-champ, nul mot qui corresponde à notre ressenti interne, nulle cible sur laquelle décocher la flèche d’un jugement que nous penserions adéquat.

   La difficulté, toujours, par rapport à la définition de la Beauté, c’est que le langage dont nous disposons, fût-il l’essence qui nous détermine, se trouve parfois en difficulté pour dire l’épreuve que nous faisons face à la belle musique, au beau texte, à la belle peinture, à la belle photographie. Chaque domaine cité ici, possède en soi sa propre rhétorique, si bien que parfois, les passerelles signifiantes font défaut, l’œuvre enfermée en sa propre autarcie que les mots cherchent à atteindre, mais sans toujours pouvoir y parvenir. Et, pour prolonger cette brève méditation, lorsqu’un commentaire se porte à la hauteur d’une profonde poésie, par exemple, eh bien il n’a guère d’autre choix que la perfection, ce qui revient à dire qu’il lui échoit d’être œuvre lui aussi en son fond et même chef-d’œuvre si le commentaire porte sur un chef-d’œuvre. Ce qui, énoncé de manière différente trouve son équivalent dans l’assertion suivante :

 

Qui veut se porter à la hauteur

de la Beauté doit,

en lui-même, au plus profond,

ménager une place pour une telle Beauté,

c’est-à-dire devenir Beau lui aussi.

Entre ce qui est regardé

et celui qui regarde, il faut, au moins,

un suffisant degré d’équivalence,

sinon la différence est telle

que ne peuvent que se creuser

un hiatus, un abîme, un espace

de totale incompréhension.

 

   C’est parce que j’ai postulé la Beauté en moi, que j’ai préparé son lit, qu’elle consentira, peut-être à ôter quelques uns de ses voiles et à me faire le don de sa nudité. Je crois qu’il y a une évidente corrélation entre Beauté et Nudité, si l’on entend par Beauté ce qui est au plus Haut, par Nudité ce qui se donne sans réserve mais avec la pudeur des choses Belles.

 

Jamais la Beauté ne se peut

dissocier de la Vérité

 

   Le ferait-elle et alors ce ne serait qu’illusion, qu’apparence, que jeu de dupes, or quiconque se questionne à ce sujet ne peut qu’être saisi de cette nécessité.

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5 avril 2026 7 05 /04 /avril /2026 07:06
Un goût de prunes sauvages

 

Prunes d’ente

Source : Wikipédia

 

***

 

 

Ce matin, en cet avant-goût de l’été - la lumière cascade au plus haut du ciel -, je me suis installé sur la terrasse pour profiter d’un peu de fraîcheur. Ici, sur le Causse, dans la journée, les pierres chauffées à blanc cymbaliseront telles des cigales et il faudra chercher l’ombre des pièces afin d’y trouver un substantiel repos. Les chênes ont soudain verdi et les plaques de calcaire qui, habituellement, sont dénudées, n’apparaissent plus que par endroits, genres de ponctuations grises qui, ici et là, essaiment le large plateau qui ne connaît guère que le silence parfois troué par les cris nerveux des geais, alors je suis des yeux leur envol gris-bleu que rehausse la parure beige de leurs dos. Le spectacle est permanent pour qui sait attendre la chose simple, le vol léger d’un papillon, le tremblement d’une orchidée dans l’air qui se défroisse, le passage, au loin, d’un chevreuil dans sa parure d’acajou.

   Sur la table ronde en métal, ouvragée de trous figurant de minuscules corolles, j’ai posé ma théière, un pot en céramique contenant quelques sucres, une assiette avec des tartines grillées. J’aime flâner, laisser se déplier le temps avec douceur, feuilleter les pages d’une revue ou bien lire quelques passages d’un roman ancien oublié sur les étagères de ma bibliothèque. Un peu de vent s’est levé qui chante dans les ramures des chênes, soulève de la poussière de castine pareille à un nuage qui serait né du sol. J’étale sur une tartine une fine couche de confiture de prunes sauvages qu’une amie m’a donné. Elle a une belle couleur de miel qui fait plaisir à voir et annonce des saveurs sans doute généreuses. Ma première bouchée est un régal, j’y discerne nettement une présence biscuitée puis, dans un second temps, de délicats arômes de cannelle qui se déploient et tapissent le palais, le couvrent d’une soie infinie, le goût est long qui semble se renouveler sans jamais pouvoir s’épuiser. Ma deuxième bouchée est plus incisive, plus curieuse, pourrait-on dire. Maintenant c’est une onde savamment sucrée, parfois légèrement épicée, parfois amère comme si j’avais croqué l’amande contenue dans le noyau.

   « Allons, Pierre, je crois bien que je vais te préparer une autre tartine, gourmand comme tu es ! », susurre Grand-Mère Géraldine en souriant de toutes ses belles dents blanches. Tous les matins elle les brosse avec du bicarbonate de soude, elle m’assure que cela les fortifie et puis cela sert aussi pour la cuisine, elle en met dans ses haricots lingots. Je termine, avec un peu de regret, mon petit-déjeuner. Mais, maintenant, il me faut aller prendre l’air, et profiter de mon séjour à ‘Bareltou’, auprès de mes grands-parents. Le jeudi de congé passe si vite. Et demain l’école reprend. Je passe devant le puits où Grand-Père Charlin fait sa toilette tous les jours, torse nu, savon de Marseille à la main, se frictionnant puis se rinçant à l’eau claire, s’ébrouant comme le fait un jeune chien.

   Grand-Père est aux champs. En cet automne si radieux - la lumière ruisselle dans des tons de brique et d’or -, il laboure, avec une paire de vaches, le grand champ près de la garenne. Je m’assois au bout du rang et emplis mes yeux de cette scène, belle entre toutes. Elle me rappelle l’extrait du texte de Georges Sand, que le Maître d’école nous a fait lire, pas plus tard qu’il y a deux jours. Cela disait : « A l’extrémité de la plaine labourable, un jeune homme de bonne mine conduisait un attelage magnifique : quatre paires de jeunes animaux à robe sombre mêlée de noir… ». C’était dans un livre qui s’appelle ‘La Mare au Diable‘. Maintenant Charlin arrive au bout du sillon. Son front est en sueur et, de ses moustaches en guidon de vélo, s’échappent de minces gouttes de sueur. Il m’appelle : « Pierre, va donc me chercher une cruche d’eau au puits, il commence à faire soif ! ». Grand-Père boit de longs traits d’eau claire et je m’amuse à suivre le trajet de sa glotte qui monte et descend à chaque goulée. Je reste toute la matinée auprès de lui, à chasser des vers pour la pèche, à faire des boules de glaise qui, durcies au feu de la cheminée, feront des billes qu’ensuite je peindrai à la gouache. Bientôt midi. Géraldine agite une clochette, c’est l’heure du repas. Son carillon est cristallin et il fait, dans la tête de Grand-Père et dans la mienne, son bruit d’oiseau des champs, peut être une alouette aux trilles joyeux.

   Je m’étonne, déjà midi, combien le temps passe vite, ici, sur ce Causse illimité aux couleurs d’éternité. Le carillon de la cuisine a égrené ses douze coups. Je déjeunerai dehors aujourd’hui pour faire honneur à cette fin de printemps qui se prend pour l’été. Quelques tranches de saucisson, un taboulé aux asperges vertes et petits pois, des oignons nouveaux, quelques feuilles de menthe, trois traits d’huile d’olive, des tranches de fromage, un verre de vin couleur de rubis et le tour sera joué ! Savez-vous, il ne faut guère plus d’ingrédients pour réaliser le menu d’une joie immédiate. Toujours des choses simples savourées aussi avec simplicité.

   J’ai beaucoup écrit hier et mes textes avancent avec un réel bonheur, aussi je m’accorde une pause. Demain sera un autre jour. Je vais aller faire un grand tour à pied sur la colline qui fait face à la maison. Le sentier est agréable avec ses montées et ses descentes, ses trouées au milieu des chênes par où se laisse voir le beau paysage vallonné, les vallées plantées de hauts peupliers, les sommets des ‘pechs’, ces plateaux ouverts à tous les vents, ces dalles de calcaire érodées qui sont l’âme d’ici, les amers au gré desquels nous nous orientons. Je marche longuement muni de mon bâton, un bambou chauffé au feu que mon Oncle m’avait offert en des temps déjà lointains. Je ne rencontre que quelques compagnies de passereaux qui ne s’effraient guère, ils volent de haie en haie, paraissant s’amuser de cette escorte improvisée. Je traverse un bois de chênes. Au sol, encore les feuilles mortes de la dernière saison. Elles craquent sous les pieds et font comme un bruit de métal, de tôles froissées. Je m’amuse à en soulever des gerbes brunes qui poudroient et retombent dans une pluie mordorée. Longtemps la poussière plane derrière moi, pareille à un feu d’étincelles dans le couchant qui vient.

   « Voyons, Pierre, cesse donc de traîner les pieds, tu ne fais que de la poussière et tu ferais mieux de m’aider à couper la litière pour les vaches ! » Grand-Mère Géraldine sourit pour atténuer la gronderie. Elle n’est pas méchante. Elle est travailleuse et n’admet guère que l’on joue quand une tâche est à faire. Je l’aide et coupe de petits bouquets de bruyère que j’assemble ensuite en fagots. Géraldine les attache avec de la ficelle de lieuse grossière qui est comme pleine de cheveux. Au travers des troncs, on aperçoit Grand-Père qui soigne les vaches, emplit les abreuvoirs, distribue du grain dans les mangeoires. J’aime bien l’odeur de la paille, celle aussi du foin qui pique les narines et me fait souvent éternuer. Charlin me dit toujours : « Si tu éternues de si bon cœur, ça veut dire que tu seras heureux en mariage ! ». Je ne sais pas où il trouve toutes ces expressions et si elles sont vraies. Mais en tout cas elles m’amusent.

   Grand-Père adore plaisanter et « nous sommes de vieux amis », comme il me le dit parfois. Je crois bien qu’il me manquera beaucoup quand il ne sera plus là, Géraldine aussi, bien sûr, mais elle est plus sévère et on ne rit pas souvent avec elle. Je crois qu’elle aime trop le travail et c’est devenu comme un défaut. Enfin elle a beaucoup de qualités et j’adore sa cuisine, ses soupes de fèves plates qu’on appelle ici des ‘geisses’. Elle en prépare de grandes marmites au feu de cheminée parce qu’elle sait que j’aime ça, « tu en  mangerais sur la tête d’un teigneux », elle me dit, en me servant de grandes louches dans mon assiette-calotte. Grand-Père, lui, quand il a fini sa soupe, verse un peu de vin dans ce qui reste au fond de son assiette, ici on dit « faire chabrot », c’est une coutume du pays. Tous les hommes font chabrot et toutes les femmes râlent parce que les hommes font chabrot. Morale de l’histoire, comme dirait Grand-Père, « il faut de tout pour faire un monde ! ».

   Ce soir, j’ai fait chabrot en souvenir de Grand-Père Charlin. J’ai terminé la journée comme je l’avais commencée, dehors, sur la terrasse, à me prélasser dans les lueurs crépusculaires qui embrasent le plateau, l’habillent d’une couleur de rouille. Le soir sera long à venir, la clarté lente à se dissiper. Comme si, soudain, la vie faisait du sur-place, ouvrait une clairière dans le massif sombre des jours, traçait en plein ciel le nuage léger d’une félicité. Mon dessert : un brin de confiture de prunes sauvages, ce goût est si délicieux et puis, en une seule bouchée, combien de merveilleux souvenirs s’annoncent et planent longtemps dans le tunnel de la mémoire. Une seule bouchée et c’est, dans l’espace d’une même offrande : ma jeunesse insouciante, mes premiers émois à la lecture des belles pages de ‘La Mare au Diable’ ; c’est Grand-Père Charlin, ses moustaches grisonnantes, ses yeux rieurs qui se plissent de plaisir ; c’est Grand-Mère Géraldine, sa générosité qu’elle cache parfois sous un air austère, mais le cœur est bon qui sait offrir des joies simples mais si utiles à celui qui les reçoit ; une seule bouchée, c’est encore la double rangée de pruniers longeant le chemin qui conduit à la ferme, quelques arbres sont redevenus sauvages, c’est eux qui donnent la meilleure confiture ; c’est aussi la garenne de chênes clairsemés où s’agitent, sous le vent, les brins mauves des bruyères ; c’est le pré entouré de clôtures qui descend en pente en direction de la mare habitée du concert des grenouilles ; c’est tout ceci, tous ces événements d’autrefois que la mémoire reconstruit, porte dans l’instant présent, faisant resurgir émotions et plaisirs qui ne sont jamais oubliés, mis en veilleuse seulement.

   Je viens de rejoindre ma tour d’écriture. Le silence est souverain. Quelques pierres, au loin, font entendre leurs craquements sous l’air qui fraîchit. La lune point à l’horizon, gros œil blanc qui rassure de sa présence tutélaire. L’ensemble du Causse est vernis de blanc et de gris. Quelque part, dans le sombre, le chuintement d’une dame-blanche. Je cherche dans les étagères où s’amoncellent des milliers de livres, un manuel ancien à la couverture parme usée, illustré de gravures en noir et blanc. Le voici enfin, c’est le ‘Souché’ qui accompagna ma jeune scolarité, qui m’initia aux beaux textes, qui dessina en secret le trajet que je devais suivre adulte, une vie entière consacrée à l’écriture. Je feuillette les pages avec précaution. Elles sont jaunies, tachées de points de rouille, mais le texte est parfaitement lisible qui, parfois, présente quelques coquilles d’imprimerie. Classés par ‘centres d’intérêt’ au chapitre ‘automne ‘, quelques textes retiennent mon attention, que j’ai lu et relu des milliers de fois.

   Inévitablement je choisis celui qui est intitulé ‘Tableau de labour‘, qui relate la rude et belle vie des paysans traversant les pages de ‘ La Mare au Diable ‘, sans doute mon œuvre préférée parmi les morceaux d’anthologie figurant dans le livre :  ‘Lorsqu’une racine arrêtait le soc, le laboureur criait d’une voix puissante, appelant chaque bête par son nom, mais plutôt pour calmer que pour exciter ; car les bœufs, irrités par cette brusque résistance, bondissaient, creusaient la terre de leurs larges pieds fourchus, et se seraient jetés de côté emportant l’areau à travers champs si, de la voix et de l’aiguillon, le jeune homme n’eût maintenu les quatre premiers, tandis que l’enfant gouvernait les quatre autres. Il criait aussi, le pauvret, d’une voix qu’il voulait rendre terrible et qui restait douce comme sa figure angélique. Tout cela était beau de force ou de grâce : le paysage, l’homme, l’enfant, les taureaux sous le joug ; et, malgré cette lutte puissante où la terre était vaincue, il y avait un sentiment de douceur et de calme profond qui planait sur toutes choses.’

   Je sais, là, dans l’immédiateté des choses signifiantes, que plus rien désormais ne m’échappera de ce passé qui clignote au loin pareil au pinceau d’un phare balayant la nuit. Successivement il s’efface mais toujours reparaît. Oui la lumière n’a jamais de fin que nos yeux fécondent, que notre âme appelle, elle est logée en nous au plus profond, elle n’attend que de resurgir.

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4 avril 2026 6 04 /04 /avril /2026 07:40

 

  Sous le titre "Eviscérer le monde", il faut percevoir ceci un fonctionnement  au titre d'une antiphrase dont la réalité serait "Dire toute la beauté du monde", par exemple. Seulement, le réel est fait de telle sorte que poser le monde comme thèse, c'est aussi bien en décrire la face de lumière que la face d'ombre. Bien des réalisations humaines sont de pures merveilles, bien des actes des accomplissements attirant l'admiration, bien des pensées des déclinaisons du sublime. A vouloir considérer ce monde comme un projet enthousiasment reposant sur l'habituel triptyque des universaux, Beau, Bien, Vrai, ceci ouvre, bien évidemment, la porte de la trappe opposée, Laid, Mal, Fausseté. C'est donc d'un éternel balancement dont il s'agit, d'un coup de barre dans une direction, d'un coup dans l'autre et le Bateau Humain est souvent pris dans une manière de Déluge dont, jusqu'à présent, il s'est toujours sorti. Cependant, l'humanité  a connu bien des naufrages, bien des Radeaux de la Méduse, nombre de chutes de Charybde en Scylla. Heureusement, les Humanistes de tous bords, les consciences éclairées, les phares éclairant la nuit de l'inconnaissance sont souvent là afin qu'un naufrage définitif n'ait pas lieu.

  NB: Le texte qui vous est proposé est volontairement heurté sur le plan de sa composition syntaxique, de sa forme, du thème cataclysmique dont il se fait l'interprète. Si vous décidez de lire, plongez d'un seul coup, prenez de l'air et lisez vite, en apnée : seule façon de revoir le rivage. Faute de cela, de cette précaution élémentaire, nombre d'entre vous figureront au titre des victimes dont le Musée du Louvre compte pas mal d'exemplaires. Vous serez donc en compagnie !

 

 

 

Eviscérer le monde.

 

 

 elm

Le radeau de la Méduse - Géricault.

© [Louvre.edu] - photo Erich Lessing.

 

 

    Si je pouvais, la toile de Géricault, je la lacérerais, j'en ferais des débris pas plus grands que mes griffes recourbées, donnerais coups morbides sur corps glaireux, entaillerais abdomens, triturerais viscères, plongerais lame cornée de mon bec-rapace dans creux de l'âme  Naufragés, extirperais jusqu'à  moindre moelle, tirerais tendons dehors, ferais gicler aponévroses en longues symphonies, lymphe coulerait en putrides ruisseaux, sang mêlerait à l'eau ses fibres élastiques, la mer rougirait d'être ainsi humiliée, le vent rugirait d'être hissé de sa retraite marine, tout au fond des abysses, les vagues aiguiseraient leurs rouleaux et Ami-Scolopendre aux millions pattes vipérines arriverait sur éminences de cristal, fondrait juste à temps  pour grande curée et Ami-Poulpe aux tentacules visqueux broierait jusqu'au dernier os, jusqu'à l'infime moelle émolliente.

  Alors de mes yeux aiguisés entaillerais le monde en perdition, retournerais peaux, assècherais les graisses, manduquerais ce qui resterait de liberté, sucerais la conscience jusqu'à l'os terminal en forme d'alène. Dans griffes hyperboliques resteraient traces infinitésimales, homéopathiques, dilution à l'infini du principe premier, Natrum Muriaticum perdu dans grande mare inconséquente et Amis- RequinsRequin-renard à gros yeux, Requin-tigre houareauRequin-bouldogueRequin-taureau, affuteraient museaux délétères, sortiraient sabres luisants, exhiberaient canines effervescentes, aiguiseraient cornes de silex et sur mer d'huile où ne flotteraient plus que l'humaine floculation, la royale impéritie, les granulations morales en forme vésicules sèches, grappes abortives de l'esprit, la lumière crépusculaire, terminale, apocalyptique, cryptée, ossuaire, blafarde, vert-de-grisée, d'écorce, de tombeau, de casemate, lumière d'abside, boyau, ferrure usée, misère opalescente, peste bubonique, choléra métaphysique, symphonie achevée, lumière piètrement érectile, orpheline zénith, lumière harassée, pliée sous fourches caudines, garrotée, Place-de-Grève, guillotinée, aseptisée, chloroformée ça sent la Mort proche, lumière Dame-à-la-faux, lumière coupe-gorge, pestilentielle, glaucomaniaque, hypochondriaque, famélique, clair-obscur flamand à l'agonie, giclure limbique, feu de grotte, animalité, phosphorescence pariétale, dent de bison, massue, flèche usée, sédiment jurassique, obsolescence crétacée, perdition géologique et, là-dessus le couvercle des nuages et Nietzsche-à-l'ombrageuse-moustache disant DIEU EST MORT et le Surhomme annonçant L'HOMME EST MORT ne reste plus que race informe bégayante claudicante désolante aberrante suppliante perdante impuissante consternante inconstante haletante ruisselante nihilo-attirante et bientôt Néante.

   Finie race humaine si fière toi, civilisations, art, histoire, morceaux musique, cimaises musées, temples, culture, écrans bleutés perdition étroite, autodafés palimpsestes, ruines-bibliothèques, calumets guerre, étalons museaux noirs, alezans conquête homme, mosquées arabo-andalouses, palmiers, redingotes, bourse, cac40, bentley, harley-davidson, café la paix, cigarillos, havanes, dieu est un fumeur de …, gainsbourg et poinçonneur lilas, tontongeorges et gorille, mauvaise réputation, et picasso-minotaure, et dali-génie et iphigénie et machines volantes léonard, tout foutu, perdu, reclus, hors-de-vue, et démocratie on faisait gorges chaudes, agoras dialectiques, éducation, république, parole au peuple, voix aux opprimés, justice pour tous, droit vote, réunion, parole, entre sexes - mon-cul, disait zazie -, entre hommes bonne volonté et même méchants-repentis, droit à prison pour tous, droit à travers toutes sortes, travestis, invertis, avertis, pervertis, droit pisser aux étoiles, mordre lune, enfanter soleil, tobbogan sur queue comètes, rouler carrosse - foutaise mon-cul disait zazie -, droit polygamie, faire vers alexandrins et pas vers du tout, droit ouvrir gueule et fermer, droit travailler dans mines, et chômage, droit liberté individuelle, presse, information, avorter, faire amour, boire modération, fumer modération, gagner argent modération, payer impôts pas modération - et quoi plus mon-cul disait zazie et zazie disait tellement choses on a dit ferme-ta-gueule et va te faire foutre où voudraszazie, en vrai, c'était autre nom pour dire DEMOCRATIE ET DROIT PEUPLES A DISPOSER EUX-MEMES, faut dire peuple avait été naïf, avait cru à bonté humaine comme évêques croient à bonté divine à denier culte et vin messe frelaté, alors ça avait été commencement la fin, le Déluge Majuscule, le Grand Chambardement et peuple avait  dit ce Machin, la Démocratie c'est pas fait pour nous et les oligarques, les ploutocrates, les aristocrates, les autocrates, les bureaucrates, gérontocrates, médiocrates, méritocrates, phallocrates, physiocrates, socialo-démocrates, technocrates, thalassocrates, théocrates, voyoucrates eurent tôt fait de retirer d'une main ce qu'ils avaient donné de l'autre au bon peuple et le bon peuple se gobergeait qu'on lui retirât tous ces "crates" dont ils n'avaient que faire, ne conservant de leur ancienne royauté que le "démo" et, du reste des "démos" on en faisait partout, sur toutes les places du monde, avec ou sans culottes, avec bonnets phrygiens ou sans, avec arbres de la liberté ou sans, avec révolutions ou sans, avec consentements ou sans, approbations ou sans, euphorie ou sans. Et puisque le bon peuple, finalement la boudait la démocratie alors au café du commerce, on leur faisait des infusions d'absolutisme, des grogs de césarisme, des bolées de despotisme, des chopes de dictature, des expressos de fascisme, des petits serrés de monarchie, des sodas de royauté et on disait au coin des rues, aux carrefours, sur les grands boulevards, comment il va le monde, Môssieu ?, il tourne Môssieu ! et, en effet, il tournait mais personne s'était même aperçu qu'il tournait à l'envers, d'une manière dextrogyre, ce qui voulait dire que le bon temps, on le remontait à l'envers, que bientôt, on serait sous la Monarchie de Juillet, puis à la Renaissance, puis au Moyen-âge, puis chez les Gaulois, pour finir, en fin de compte chez l'homo erectus dont, d'ailleurs, on commençait à prendre les bonnes manières, petit doigt en l'air vers plafond sombre cavernes alors qu'on mangeait bout bison cru. On était même pas habillés, pas rasés, pas lavés, pas décrottés mais on sentait bon la caverne enfumée et le rognon de silex, alors on avait pas à s'inquiéter pour les fins de mois et la caisse à conduire chez le mécano, d'ailleurs on se déplaçait à pinces vu que la plus belle conquête de l'homme on l'avait pas encore faite et y avait bien les canassons de préjavlsky mais ils étaient un peu nerveux et une chute c'est si vite arrivé et comme on était à la préhistoire, y avait pas à se faire de mouron pour l'histoire, elle arriverait après et même la démocratie chez les philosophes grecs matinaux, vue depuis les grottes, ça paraissait un luxe bien inutile, un peu à la façon d'un hochet qu'on aurait offert à des erectus sans marmots et on serait toujours à temps plus tard de voir ce que le bon peuple y gagnerait à leur fameuse démocratie.

   Mais d'un bond, un seul, revenons à qui nous occupe dans marche du monde. Le problème était zazie. Car zazie était identifiée à la démocratie comme la colombe est associée à l'idée de paix. Explication : la démocratie selon Lincoln c'était « le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple » et, pour le bon Tocqueville une société ayant pour valeurs essentielles la liberté et l'égalité. Or la zazie à elle seule du haut de son âge à peine nubile représentait toutes ces valeurs et surtout celle qui lui paraissait la plus précieuse d'entre toutes, LA LIBERTE. Libre elle l'était en paroles, avec plein de mots grossiers dans le gosier, elle l'était sur le plan des mœurs, court vêtue, ne détestant pas la fréquentation des péripatéticiennes, des bistrots des halles, des turnes de bougnats, la lecture sous cape dans le rayon "Enfer" des bibliothèques, les boissons alcoolisées, la vie en marge des cités, les voyages sans passeports, les révolutions plutôt réussies qu'avortées, l'information, le dessous des cartes et, en contrepartie elle détestait les bourgeois, les guindés qui faisaient ronds de jambe, les curés hypocrites et leurs hosties qui collaient à la langue, les réceptions, les vernissages, se méfiait des Officiels, des politiques, de leurs langues de bois bouffée aux charançons, des écrans bleus prétendument magiques, des envieux, des faux-culs, des pisse-vinaigre, des concerts diplomatiques, des commerçants, des femmes fardées, des hommes aux ventres proéminents, lesquels ventres pouvaient dissimuler bien des surprises, des concierges lisant "Gala", des salons de coiffure, enfin d'un tas de trucs qu'elle considérait comme des pièges à cons et, dans son for intérieur, sans tomber dans les excès de l'anarchie, elle aurait rêvé d'un pays utopique, pratiquant la subversion, encourageant la dérision, facilitant les échanges et la grande fraternité humaine.

  Tout aurait été "pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles" si quelque empêcheur de tourner en rond, un ecclésiastique atrabilaire ou un rond-de-cuir compassé ne s'était imaginé d'affubler zazie d'un sobriquet qui, bientôt, la désignerait à la vindicte générale, aussi bien des nantis que des démunis, des bien-pensants que des égéries, des éminences grises ou bien des modestes d'esprit et des étroits de l'âme. zazie-tout-court devint Démozazie ou, selon les jours Zaziecratie, par simple métonymie car on la croyait l'incarnation de cette Démocratie qui, faisant de la Liberté des gorges chaudes, ne conduisait  l'humanité qu'à sa perte. Les manières délurées qu'elle arborait avec fierté comme elle l'eût fait d'un chapeau phrygien, blason selon elle des conquêtes de haute lutte afin de porter l'humain à se réaliser pleinement selon les idéaux égalitaires et teintés d'un souci d'indépendance réelle, rejetant au loin les tentations esclavagistes, ces manières donc, désinvoltes en diable, hérissaient les tifs des Bourgeois et excitaient les médisances des Bigotes.  En quelque sorte, zazie immolée par là où elle faisait un appel d'air, condamnée par ce même peuple qui, bien au contraire, eût été bien inspiré de la porter  au pinacle. C'est ainsi, ce sont les concierges démunies qui éprouvent le plus d'admiration pour les têtes couronnées et diamantées qui, de tous temps, les ont exploitées. La complexité de l'âme humaine est insondable !

  Eviscérer le monde, jeter tous Démophobes sur Radeau Méduse, en faire pâtée requins, les apprendra à vivre; eux pourfendeurs Démocratie avec comportements hépatiques, compréhension claviculaires, interprétations stomacales. Si belle Liberté et soleil brille tout en haut éther et oiseaux gazouillent et hommes contents et femmes sourire éclats dents blanches et hanches balancent comme amphores et amour soude corps et intellect brille firmament et enfants connaissent exister veut dire, c'est par hommes femmes savent exister et vouer aux Autres reconnaissance, amour, intérêt. Vouer gémonies ceux qui profèrent anathèmes, dictent lois aux "faibles", divisent, thésaurisent, partagent, établissent honteuses lignes clivage entre races, compromettent art, dissolvent esthétique, raturent beauté, dissimulent savoir sous couches crasse, amassent, planquent, vivent dans somptueux palais, soudoient justice, asservissent peuples, rabotent démocratie et reste plus que copeaux, sciure, idées varlopées, consciences taillées gouge, intelligence clouée, jugements toisés fausse équerre, plénitude entamée compas guingois, vérités tracées trusquin biaisé, valeur pied coulisse grippé, aplomb éthique niveau bulle perdue.

  "Civilisations mortelles" disait Poète, mortelles parce que vérité bafouée, tronquée, malaxée, faussée, triturée, mortifiée, amputée, diminuée, estropiée, retranchée, dissimulée, abritée, camouflée, déguisée, dérobée, fardée, maquillée, masquée, voilée, cachée, défigurée, déformée, dénaturée, falsifiée.

  Tueurs Démocratie, ceux emprisonnent Soldats dévoilant secrets guerres, ceux condamnent Divulgateurs grandes oreilles qui écoutent le monde, surveillent faits et gestes, pilonnent votre intimité de leur hargne à vous sucer jusqu'à moelle, Ceux assignent Peuple à immédiate condition mortelle, sous bombes, sous gaz sarin, sous mines AP; Ceux affament enfants, roulent carrosse Negresco, tous modernes Boyards pourris fric et Moujiks crèvent faim ombre bouleaux contaminés atome-fou; Ceux transgéniquent humanité, vomissent sur pauvreté, exploitent dans ateliers minables  pour fringues Bourgeoises; Ceux vendent enfants, réduisent à esclavage, prostituent, écoulent poudre blanche mortifère; Ceux méprisent culture, prônent religion unique, CeuxCeuxCeux voient juste auto-nombril et sourds, aveugles, muets aux souffrances des Autres, honte à eux, supplices à eux : aiguilles dans peau; brise-mâchoires; chevalets avec crics, cordes et membres dispersés dans tout cachot; dague plantée  mitan garrot avec giclures sang carmin; tisonnier dans bouche, tuer paroles venimeuses; pilori exposer en place publique tordus-de-l'âme; plomb fondu sur peau esprits retors; vis à pouce casser doigts manipulateurs conscience.

  Alors Radeau Méduse sombrera avec Liquidateurs Démocratie, tortionnaires Liberté, arrogants, arrivistes, calculateurs, castrateurs, censeurs, égoïstes, grossiers, hypocrites, intolérants, irrespectueux, manipulateurs, médisants, mégalomanes, menteurs, mesquins, mythomanes, obtus, orgueilleux, pédants, prétentieux, racistes, revanchards, sans gêne, sournois, stupides, vaniteux, vulgaires et autres atrabilo-scandalo-nuisibles-cacographes-cacologues-messéants ; si pouvais, creuserais orbites, décharnerai squelettes étiques, sucerais moelle tibias, aspirerais humeurs sous-corticales, glouglouterais ruisseaux lymphe, vampiriserais lacs sanguins, truciderais marteau-enclume-étrier-limaçon, déglinguerais ménisques, clabauderais sur ineptes tendons, fustigerais aponévroses, ferais claquer membranes tympaniques, enclumerais tarse et métatarse, perforerais abdomen, limerais ombilic, épilerais bacantes, grillerais barbouse, userais pneus des hanches, disjoindrais abattis, casserais service trois-pièces, aplatirais molleton, effeuillerais radis, creuserais mirettes, ligaturerais clapet, moulinerais doudounes, userais motte, dégraisserais jambons, et pouvais parler suffisamment avec bec tordu comme âme des Ci-devants, leur chanterais Chanson des Gueux du Bon Richepin, dirais haut et fort, à ma manière tordue, plagiaire-tronquée :

 

"Venez à moi, claquepatins,

Loqueteux, joueurs de musettes,

Clampins, loupeurs, voyous, catins,

Et marmousets, et marmousettes,

Tas de traîne-cul-les-housettes,

Race d'indépendants fougueux !

Venez à moi, menu fretin,

Entourloupettes,

Lopettes,

Tinettes,

Lavettes,

Venez à moi,

Que vous glaive troussequin,

Lamine rondins,

Etrille mandrin."

 

  Et si non contents, Idiots Majuscules, Andouilles confites, Désossés de la tête, sur-champ, transformant en Moyne Guerre Picrocholine, Frère Jean des Entommeures,  très génial Rabelais, voilà que ferai à vous, Archiers iniques, animaux goinfres, porcs à queues vipérines, cabots forts en gueule, chargerai, renverserai, frapperai, écrabouillerai, romprai, démettrai, disloquerai, ravalerai, fendrai, empalerai, transpercerai, froisserai toutes épines dorsales, réduirai têtes en miettes, empalerai par fondements, à travers couilles traverserai boyau culier, 

"après tyrerai mon dict braquemart, et en ferrerai l'archier (…) coupant entierement les venes iugulares, & artères sphagitides du col avecques le guargareon, iusques es deux adènes: & retirant le coup luy entre ouvrirai le mouelle spinale entre la seconde & tierce vertèbre, là tombera l'archier tout mort. Et, detournant mon cheval à guauche courrai sus l'aultre, lequel voyant son compaignon mort, (…) criera à haulte voix. (…) Lors d'un coup luy transcherai la teste, luy coupant le test sus les os petreux & enlevant les deux os bregmatis & la comissure sagittale, avecques grande partie de l'os coronal, ce que faisant luy trancherai les deux meminges & ouvrirai profondement les deux posterieurs ventricules  du cerveau: & demoura le craine pendante sus les espaules à la peau du pericrane par darrière, en dorme d'un bonnet doctoral, noir par dessus, rouge par dedans. Ainsi tombera, roidde mort en terre. Ce faict, (…) donnerai des esprons à mon cheval & poursuyvrai la voye que tiennent les ennemys (…), et tant seront  diminuez en nombre pour l'enorme meurtre que y aurait faict (…)  qu'ilz commenceront soy retirer à diligence, tous effrayez & parturbez de sens & entendement, comme s'ilz veissent la propre espèce & forme de mort davant leurs yeulx. (…)Ainsi fuyront ces gens de sens deprouveuz, sans sçavoir cause de fuyr, tant seulement les poursuyt une terreur Panice laquelle avoient conceue en leurs ames. Voyant (…) que toute leur pensée n'estoit si non à guaigner au pied, descendrai de mon cheval, & monterai sus une grosse roche sus le chemin, & avecques mon grand bracquemart, frapperai sus ces fuyars à grand tour de braz sans se faindre ny espargner. Tant en turais & mettrai par terre, que mon bracquemart sera rompu en deux pièces."

                                                

  Et voici donc la Guerre Picrocholine remodelée par les soins d'un Humaniste sous l'emprise d'une juste colère et d'une invincible hargne à l'encontre de tous ceux qui abattent la Démocratie, condamnent sans appel ceux qui ne parlent pas, comme eux, la langue de la haine, de l'exclusion; jettent aux vautours et aux charognards de tous bords la liberté d'esprit, l'indépendance d'une zazie dont nous avons le plus grand besoin afin de pouvoir nous soustraire à toutes les basses manœuvres, aux ignominies, aux comportements barbares, lesquels donnent tout simplement naissance à toutes les abominations que, parfois, l'humaine condition est habile à mettre en œuvre sous des airs faussement naïfs. Ainsi naissent les rejets, se fomentent à bas bruit les excommunications diverses, ainsi fleurissent les pogroms, s'érigent les "murs de la honte" dont, en conscience, nous ne devrions pas être capables de les imaginer.

  Recourir à l'invective, user de la diatribe, plonger dans la violence, tout cela ne risque de concourir, au final, que dans une lutte mortelle, violence contre violence. Autant se remettre en selle et chevaucher ce fier destrier HUMANISTE  dont RABELAIS, ce génie de la langue a été, sans doute, le plus brillant défenseur.

  Disons avec force, tous ensemble, afin que tous les Idiots de la Terre en prennent conscience (s'ils le peuvent !) :

 

VIVE L'HUMANISME & MORT AUX CONS !

 

 

 

 

 

 

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3 avril 2026 5 03 /04 /avril /2026 07:09
L’étonnement esthétique

 

Peinture : Barbara Kroll

 

***

  

 

   Tout ce qui est, tout ce qui fait phénomène ici, dans l’aire de cette toile en gestation, tout ce qui se dirige vers la belle épiphanie humaine s’enfonce dans l’illisible marais d’une teinte Mastic dont la lourde densité, le constant anonymat semblent l’ôter pour toujours à la postulation de l’exister.  Ce qu’ici nous tutoyons,

 

le Non-Être,

le Rien d’Étant,

 le Néant

 

   en leur plus livide et confondante figure. Or, si nous réfléchissons au lieu même d’où vient cette curieuse toile, la réponse est aussi nette que saisissante :

 

du Pur Néant.

 Avant d’Être :

Non-Être et rien

d’autre que ceci,

 

autrement dit ce qui, pour nous, est franchement « in-envisageable », privé de visage.

 

    Si nous nous plaçons, en pure objectivité, face à ce qui, il faut bien l’avouer, nous provoque à exister, autrement dit à tirer du sens de toutes choses venant à notre encontre, alors nous nous apercevons d’emblée que le contenu est strictement sidérant,  

 

que c’est le Rien qui se donne

en tant que Tout,

 

   que ce que nous avons nommé « L’étonnement esthétique » correspond, point par point, à ce que nous pourrions désigner en tant « qu’Étonnement pré-ontologique », ce Vide Sidéral, Abyssal qui précèdent toute naissance, toute apparition et que, toujours nous sommes en peine de nommer, au motif que l’Être aussi bien que le Non-Être sont des catégories rebelles à la désignation, à la représentation, à la nomination

 

puisque la Métaphysique est,

par essence,

l’Innommable,

l’Indémontrable,

l’Ineffable,

l’Inconceptualisable,

seulement l’Intuitionnable

 

   si, toutefois cet habile vocable ne dissimule en son sein l’impossibilité en laquelle nous sommes de décrire d’une manière satisfaisante tout ce qui est

 

de l’ordre du « méta » :

méta-logique,

méta-rationnel,

méta-langagier,

 

   une sorte de non-lieu, une manière d’utopie dessinant l’espace flou de nos rêves, posant le sable mouvant de nos hypothèses dès l’instant où, nous exonérant du Réel, par définition et simple logique, nous occupons la vaste inexactitude de l’Irréel, cette fuite de ce qui est consistant, dans une manière d’ébauche permanente qui ne fait que saper ses propres fondements, genre de reflux qui efface le flux dans un éternel retour du même qui néantise ce qui pourrait surgir dans la forme de l’Être.

    Et si, après toutes ces précautions oratoires, après l’instauration de tous ces prolégomènes, armés d’une sorte de pré-raisonnement, de pré-compréhension, nous revenons à la peinture initiale, une simple description de l’événement pictural suffira à en tracer les nécessaires contours. En réalité une hypothèse est sous-jacente à toutes ces méditations : le supposé « Étonnement esthétique » ne résulte pas de la découverte du « quelque chose » de l’œuvre mais, de manière diamétralement opposée, de son envers,

 

à savoir de ce « Rien »

 

    qui perce sous la manifestation et menace, à tout instant, d’ôter à notre regard ce début d’émerveillement qui n’est, en toute approche authentique, que le prodige d’exister face à ce qui en confirme la nécessité. Dans l’instant étincelant du regard, nous ne sommes que par l’œuvre qui, elle-même, n’est que par nous, par le rayon de sens que nous lui attribuons afin de l’extraire des griffes du Néant. Pour ainsi dire, le travail, l’effectuation de notre vision néantise le Néant de l’œuvre afin que quelque chose de possible pour nous, une présence se mette à fulgurer et alors, tels des Funambules avançant l’un en direction de l’autre sur le mince fil de la venue à Soi, chaque Être, le Nôtre et aussi bien celui de la Peinture se fécondent mutuellement, sortant de leur silence, tressant les mots du Poème dont toute rencontre essentielle constitue l’étonnant déploiement. Nous n’existons, paradoxalement, qu’à aliéner notre Être en l’œuvre et, au terme d’un juste retour, l’œuvre n’est qu’au regard de notre conscience, c’est-à-dire, s’abîmant en Nous, pour Nous.

   Que voyons-nous sur cette toile ? D’une manière aussi évidente que semée de doute,

 

nous voyons le RIEN.

 

   Le Rien des murs dont la teinte « mondaine », ciel et eau réunis ne nous place guère en une situation de pur enthousiasme.

   Le Rien des cadres puisque, en leur enceinte, ne se donne à voir que le fond sur lequel ils sont posés, simples hasards d’une vie bien « domestique ».

   Le Rien du sol en son écume blanche qui semble ne rien tenir de ce qui lui est confié.

   Le Rien exultant de la Toile vide que tient l’Artiste, on dirait qu’elle scrute son propre Néant.    

   Le Rien de la mimique de la Silhouette rouge dont la main en herse condamne la bouche au silence.

   

Il y a donc comme une giration du Rien,

une germination du Néant

 

   qui viennent dire aux deux protagonistes de la Toile, aux Voyeurs que nous sommes, juste ce que dure l’éclair d’un regard, le saut du Silence et du Vide dont la concrétion est cet exister que nous ne tenons jamais dans le creux de nos mains, que nous piégeons dans le chiasme de nos yeux qu’à en halluciner la belle et fragile présence. En ceci et pour bien d’autres raisons encore, 

 

Vivre, Regarder, Aimer

sont de purs prodiges

dont le Rien, le Néant

sont les opérateurs

les plus remarquables.

 

   Ne serions-nous adossés à ces Entités fuyantes, notre passage sur Terre ne serait qu’un long et mortel ennui.

 

C’est toujours le risque,

 risque de vivre,

de regarder, d’aimer

qui façonnent en nous

les aiguilles du Désir.

Nous ne possédons jamais mieux

que ce qui, toujours, nous échappe.

 

 

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1 avril 2026 3 01 /04 /avril /2026 06:56
Formes en relation

                                            « Corde à nœuds »                       « Socle et Plaque »

 

Marcel Dupertuis

 

***

 

 

  (Note :  L’œuvre, ici située à gauche, a déjà fait l’objet d’un précédent article intitulé « Pure gratuité du don ». Ce que nous souhaiterions aborder maintenant, c’est un genre de dialogue à établir entre deux formes de nature proche, d’en faire surgir identités et différences. Nul ne s’étonnera que notre thèse confirme ou infirme celles initialement établies, pour la simple raison que le contexte d’énonciation se donnera selon une perspective toute différente que celle qui avait cours lors d’une autre méditation. Car il en est ainsi d’un essai de penser, qu’il lui faut nécessairement se vêtir des atours du caméléon afin que de nouvelles perspectives s’ouvrant, un domaine caché puisse se révéler selon quelques unes de ses esquisses signifiantes. Pour la commodité de l’exposé et répondant à la logique habituelle de la représentation, nous avons nommé ces œuvres « Corde à nœuds » ; « Socle et Plaque », dans un souci de pure appréhension visuelle immédiate.)

 

*

 

   Analyse successive des deux figures.

 

   « Corde à nœuds » - Ce qui est en premier lieu remarquable, c’est la simplicité de sa forme, son « évidence naturelle » pourrions-nous dire s’il s’agissait effectivement d’une production de la Nature. Elle vient immédiatement à nous dans la confiance, elle est dépouillée de tout artifice qui en obèrerait la présence. Avec elle, nous sommes de plain-pied. Non seulement nous n’avons nulle énigme à résoudre mais c’est nous qui avons visage d’énigme à l’aune du regard qu’elle pourrait porter si, d’aventure, elle se donnait comme une chose vivante douée de conscience. Elle est si unitairement visible qu’elle en devient transparente, manière de sublime chorégraphie autour de ce vide qui en soutient l’être. Elle ne convoque nul abri où se dissimuler, elle se livre dans l’éclat même de sa propre nudité. Affirmant ceci, nous ne faisons qu’énoncer cette vérité dont elle est tissée, dont elle rayonne à la façon dont une icône peut diffuser à partir de son cadre éclatant, lumineux, débordant de spiritualité. « Corde à nœuds », est-ce le fait d’un pur hasard ?, dessine dans l’espace ce beau signe de l’infini, ce signe de la libre circulation, ce signe du retour sur soi qui semble constituer le motif de son propre ressourcement.

   Ce qui est tout à fait remarquable, c’est l’autonomie de cette forme, sa présence plénière, la juste mesure dont son être semble avoir reçu le don sans que rien n’en puisse altérer l’exacte manifestation. C’est bien un sentiment de paix et de complétude qui vient à nous dans la tâche heureuse de notre contemplation. Imaginez seulement son luxueux dépliement dans la salle blanche, immense, d’un musée, avec la douce pluie d’une lumière zénithale, avec un éclairage ponctuel qui l’isolerait de tout ce qui, alentour, voudrait en atténuer la force d’aimantation. Vous auriez alors accès, chose rare parmi toutes, à la confidence de son essence. Entre vous et l’œuvre, dans la cathédrale de silence, dans la blancheur native, rien d’autre n’aurait lieu que la confluence de deux essences, celle de « corde à nœuds » (sa « cordéité »), la vôtre (cet irremplaçable Dasein), en ce lieu unique du flamboiement de la convergence, de l’union.  

   Une essence féconde l’autre, une essence s’espacie du contenu de l’autre, une essence se temporalise de la dimension inouïe de la rencontre. Pour cette raison d’une soudaine et souveraine fusion, il ne peut y avoir que deux êtres en présence, le vôtre qui regarde, celui de l’œuvre qui est regardée. Toute autre réalité qui viendrait ici s’interposer au sein de la dyade en exténuerait le sens. La solitude de soi face à la solitude de l’œuvre : la seule topique qui puisse se donner comme la justesse d’une vision.

   Toute idée de foule ou bien même de rassemblement, de mouvements, de paroles serait une offense faite à l’œuvre, un amoindrissement de son essence, une atteinte à ce que la chose en soi a de précieux, qu’elle ne peut délivrer qu’au regard d’une pure compréhension de qui elle est. Or ceci ne peut avoir lieu que dans la réciprocité d’une réelle et inentamée donation. Je te donne ce que tu m’adresses et que tu dois recevoir en retour. Ce qui est rare : le mouvement unique d’une altérité à deux faces, lesquelles s’oubliant, l’une se connaissant par l’autre, nulle place ne subsiste pour le doute, pour l’espace fondateur de partage et de trouble. Comme deux yeux confondus dans la rainure d’une seule vision.

   Observons maintenant les forces qui structurent la belle architecture de « Corde à nœuds ».  Certes il y a des élévations, des retraits, certes il y a variation de la forme, mais si légère, si infinitésimale que ce mouvement est purement interne, une sorte de mince tellurisme, de bulle presque inapparente faisant se dilater une eau lourde au large d’une lagune. Ce que nous voulons dire, c’est que son mouvement est de pure autonomie, qu’il ne déploie nullement sa puissance de quelque altérité qui en aurait influencé le comportement. Autoposition qui tire d’elle-même son énergie, ses mouvances, ses fluctuations. La demeure de son être est son contour dans lequel se meut ce néant qui en nervure l’apparition. Il y a comme un jeu d’écho entre être et néant, vide et plein, ombre et lumière, fondement et élévation. Et c’est ceci, cette fugue à mi-mots qui la délivre de toute dette à la matière, qui nous libère tout autant des charges lourdes qui encombrent notre esprit et en corsètent l’entendement. Il faut la libre circulation entre les êtres afin que, portés au seuil de leur propre génie, quelque chose s’accomplisse de l’ordre d’une grâce. « Grâce », l’autre nom de l’Art.

 

   « Socle et Plaque » - Y a-t-il coalescence des formes ou bien sont-elles si distantes l’une de l’autre que nulle analogie ne pourrait les réunir en un identique endroit ? Si l’on se place sur le plan strictement formel des apparences, alors, certes, ce qui apparaît n’est pas de facture strictement identique. D’abord le schéma apparitionnel de la seconde œuvre est plus complexe, volontairement plus labyrinthique, faisant signe vers un possible emmêlement, une profusion, alors que son vis-à-vis se dépouillait de tout ce qui aurait pu en alourdir le visage. Si « corde à nœuds » se donnait tel l’aérien, le célestiel, voici que « Socle » fait signe en direction du terrestre, du terrien, enfin une manière de poétique du sol qui ne tire son être que de son enracinement dans le concret, la glaise, la densité limoneuse de l’exister.

   Entre les deux œuvres, et ceci de façon la plus apparente qui soit, des tensions existent qui, en première instance, semblent initier une polémique entre essence et existence. Deux autres motivations, deux autres contraintes, symboliquement affiliées à une incontournable réalité, le socle qui est fondation, la plaque qui sépare, clive les trajets de la forme, tout ceci attache, du moins visuellement ce bronze à des prédicats sensibles qui paraissent les conditions mêmes de son apparition. Pour autant, cette belle figuration plastique renonce-t-elle à sa prétention à être une essence ? Pour la saisir, en d’autres termes, avons-nous besoin de la mettre en relation avec autre chose que sa présence ? Ce socle gris, cette plaque rouge-orangé constituent-ils les déterminations qui la justifient et l’expliquent en raison, au gré d’un enchaînement de causes et de conséquences, ces qualités non essentielles et permutables lui barrent-ils l’accès à la lumière du musée, comme si l’œuvre était un simple objet décoratif, une chose parmi les choses contingentes, un artifice qui trouverait sa place plutôt sur le poli d’une commode et demeurerait donc dans l’enceinte d’une dépendance, d’une sourde ustensilité ?

   Volontairement le propos demeure à la surface des choses, comme si une forme plutôt qu’une autre, une simple corde opposée à cette même corde assortie de valeurs adjectivales supplémentaires, ce socle, cette plaque, changeaient en profondeur la nature de ce qui nous est donné à voir et à comprendre. Non, il n’y a nulle hiérarchie dans les formes et toute forme, dès l’instant où elle est suffisamment exigeante pour correspondre aux motifs de l’art, parvient à l’extrémité même de son être. De la même façon toute œuvre est équivalente à telle autre. Il n’y a pas de « grande œuvre » et de « petite œuvre » (sinon il y aurait Grand Art et petit art), de telles assertions sont marquées au sceau de l’utilitaire, fonctionnent en termes de valeurs, autrement dit dans un vocable d’économie et d’échanges, ce que l’Art ne saurait admettre lui qui est, selon le mot du philosophe, « mise en œuvre de la vérité. » Oui, l’œuvre d’art n’est que ceci, vérité totale qui ne peut que rencontrer la nôtre. Une fausseté ne saurait dialoguer avec une vérité, il y a, dans cette idée l’inavouable trace d’un échange contre nature.

    Si nous avons rapproché ces deux œuvres dont le coefficient de vérité n’est plus à démontrer : justesse des formes, valeur esthétique éminente, harmonie, singularité, parole simple et immédiate, donation sans retrait, alors ceci ne pouvait avoir lieu qu’au regard d’une spéculation, une œuvre éclairant l’autre, une œuvre communiquant sa propre essence, l’offrant à l’autre, comme deux beautés se font face sans qu’il ne soit aucunement besoin de les expliquer, de les fonder en raison. Bien évidemment ici se montre, en filigrane, le problème insoluble du goût. Le bon goût de l’un étant le mauvais goût de l’autre. Mais ceci est un problème trop complexe qui ne pourrait trouver sa place dans ce rapide article. Si notre appréciation d’une œuvre, si le juge de paix n’est ni notre entendement, ni notre rationalité, ni nos connaissances, qu’en est-il alors de notre décision de dire telle œuvre belle, telle autre insignifiante ? Sans doute pouvons-nous avancer que notre sensibilité, notre intuition sont les deux fondements au gré desquels saisir une œuvre et la faire sienne en tant qu’œuvre d’art.

   Cette digression ne nous empêchera nullement de nous mettre à la tâche afin de montrer ce qui chemine dans cette mise en perspective qui, pour ne demeurer pur jeu gratuit, nécessite qu’une explication soit donnée, puisqu’aussi bien se mettre en quête de l’être des choses n’est rien moins que se disposer à en recevoir le SENS, ce mot simple qui, sans doute, contient l’entièreté des autres. Expliquons : A l’intérieur de la seconde œuvre analysée, « Socle » fonde « Corde », « Plaque » est le tremplin à partir duquel « Corde » peut trouver à s’accomplir, à rayonner de soi, à conquérir un espace de jeu qui soit celui d’une chose éclairée à même son cœur vivant. En réalité, rien ne se distrait de la scène de sa « représentation », tout, d’emblée y est contenu à titre de signifiant. De signifiant indispensable car l’on ne saurait retrancher, par une opération de l’esprit, un élément de la figuration sans que s’ensuive un déséquilibre et, partant, une hypostase de la forme, une réduction au sens quasiment d’élément qui se priverait de plusieurs de ses entités constitutives au risque de se perdre et de n’être plus forme mais divers éparpillé parmi le désordre du monde.

   Cette permanence, cette nécessité de présence à parts égales de « Corde », « Socle », « Plaque » trace le schème de sa composition unitaire, en même temps qu’elle assure le cadre de sa propre liberté.  Cette œuvre, si l’on croit à l’authenticité du geste donateur de forme qui l’a portée au jour, cette œuvre donc ne pouvait faire phénomène qu’à la mesure de cette juste triade, en « cet ordre assemblée », en cette subtile topologie qui la fait tenir debout contre vents et marées, lui fait faire l’épreuve de la vérité. Comment alors l’expliquer autrement que par une pirouette intellectuelle, sinon par une pure décision de sa propre subjectivité ou bien par un geste de singulier caprice qui consiste à décréter cette œuvre belle, donc vraie, donc appelée par l’Art lui-même à témoigner de son être ? Ceci nous renvoie à l’énoncé performatif faisant de sa propre parole un actant qui ne saurait être contredit par quelque fait que ce soit : « Je déclare cette œuvre belle » et celle-ci, l’œuvre, est, de facto, belle et remise à la cimaise de l’Art. Certes et partant du principe d’une subjectivité qui se veut souveraine, toute appréciation, quand bien même elle serait contraire, est logiquement tout aussi recevable. Mais rien ne servirait d’argumenter au-delà, sauf à choisir la voie des Sophistes.

  

   D’une œuvre l’autre.

 

   « Formes en relation » ne trouve donc sa justification qu’à manier quelque concept et essayer de mettre de l’ordre dans ce divers qui vient au-devant de nous avec son étrange coefficient d’énigme. Si nous nous questionnons prioritairement en termes canoniques « d’essence » et « d’existence », ne sachant plus lesquels peuvent s’appliquer de préférence à telle réalité plutôt qu’à telle autre, c’est bien au motif que notre jugement ordinaire  est trop tiré en direction de l’étant (ce socle-ci, cette plaque-là, cette corde encore), que nous sommes abusés par sa massive présence, que nous lui attribuons toujours en priorité une valeur fondatrice, originaire, comme si l’étant-donné en sa fulguration nous enjoignait de ne considérer que les apparitions multiples et variées, les apparences, les métamorphoses à portée de nos yeux, de nos mains, au détriment des significations que l’être nous adresse (être, signification = le même), mais sur le mode du voilement/dévoilement, car ce que nous voyons n’est que la buée de ce qui, au profond des choses, nous délivre son secret, mais dans la discrétion, si ce n’est dans le silence ou la quasi-mutité.

   Car l’être a cette retenue fondamentale, cette réserve qui fait aussi bien sa fragilité que sa puissance illimitée. L’erreur, ici, serait de substantiver cet être, de lui attribuer une Majuscule, d’en produire une icône devant laquelle nous ne pourrions que faire révérence, nous agenouiller et prier. L’être est simplement et hautement verbal, comme dans la phrase « le soleil est brillant », la copule dit le sujet que le prédicat délimite, cerne et porte à sa réalité, fait signe vers un état de soleil, son être-possible, en quelque sorte, son être-charnellement incarné, son être-visible. Grande beauté de l’être qui donne sens aux choses, car comment autrement les connaître si elles étaient dépourvues de cette constance que le « est » fait apparaître, illumine de l’énergie vitale dont il déborde, qui magnifie le tout du monde. Se déferait-on de cette copule, y compris à sa seule hauteur langagière « soleil brille » et quelque chose serait ôté à l’homme de cette souple et inimitable articulation, passage, transitivité qui sont ce qui fonde le discernement en sa plus profonde motivation.

   « Motivation » en sa signification originaire de « se mouvoir », se mouvoir qui n’est autre que la vie se faisant, que le temps passant au travers de la chair des choses, les ouvrant à la force-même de leur destin. Enonçant cette simple phrase : « le soleil est brillant », nous sentons bien cette flexion sur le « est », cette douce insistance, cette onctuosité, comme un instant suspendu, mais un instant illimité qui demande d’autres présences, d’autres actualisations de l’être, d’autres manifestations, la levée d’autres phénomènes. Nous les hommes, nous les porteurs du merveilleux Dasein avons à être, éminemment, constamment, et en ceci l’Art peut nous aider, lui qui porte haut la parole de la beauté, l’incessante recherche de ce qui, parmi le multiple peut en être extrait comme l’esquisse la plus précise, la plus heureuse qui puisse nous rencontrer en assumant notre pleine et entière harmonie. Car nous ne pouvons réellement exister qu’à titre de cosmos, non dans l’état du continuel chaos, de la sourde provenance inexpliquée, du doute qui vibrionne à l’entour et obscurcit nos yeux, de l’absurde partout présent, du sombre nihilisme qui sape les fondements mêmes de l’humain.

    Comprendre une chose en sa dimension la plus intime, en sa pliure la plus exacte, c’est porter à la lumière la trame de sa signifiance sans laquelle le monde serait un illisible manuscrit et, souvent, l’est-il par nature. Nulle compétition entre l’être et l’étant, nulle rixe au terme de laquelle se distingueraient un vainqueur et un vaincu. L’être est toujours l’être de l’étant. L’étant porte toujours la trace de l’être. Or c’est bien parce qu’il y a de l’étant et de l’étant profus, polymorphe, envahissant, inextricable parfois en sa luxuriance, que nous questionnons en direction de l’être. Pour le Dasein que nous sommes, nous les hommes, être est, avant tout, être qui questionne et, questionnant, veut éprouver la certitude de quelque réponse vraie.

   Il ne dépend que de nous, de notre exigence, de notre conscience intentionnelle que l’œuvre d’art ne soit un étant comme les autres, affecté de la même obscurité, mais aussi que cet étant, éclairé de l’intérieur, se révèle telle cette route lumineuse qui nous appellera afin de témoigner de la beauté. Nul doute que la position éminente et transcendante de l’Art ne le désigne comme celui dont le privilège est de faire apparaître cette mystérieuse différence ontologique qui, d’un côté place l’être, de l’autre l’étant, et singulièrement l’être-de-l’œuvre, de l’autre l’étant intramondain, ce qu’est en première approximation tout subjectile, bloc de pierre, coulée de fonte, toile de lin, feuille de Vergé, tous supports que nous avons à féconder à l’aune de notre regard qui ne peut qu’être patience et persévérance.

   Prestiges, clartés dans la longue nuit des événements, « Corde », « Socle », « Plaque » n’attendent que la rosée du jour, la levée de l’aube dans le froid qui étreint et transit les hommes. Toujours l’aube se lève !  Toujours suit l’aurore aux mille couleurs. « La Forme a existé, existe et existera de tout temps. » Tel était l’un des leitmotive de notre précédent article sur « Corde à nœuds » de Marcel Dupertuis. Très insuffisante appellation qui ne laisse guère place qu’à la face qui vient à nous alors que nous voudrions sonder, l’inconnue, celle qui nous fait réellement hommes à simplement interroger. Oui, interroger !

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31 mars 2026 2 31 /03 /mars /2026 15:43
Belle d’une autre époque.

« Bistro » - 1909.

Edward Hopper.

Source : Ciné-club de Caen

 

   Un train de nuit, c’est toujours un mystère, un genre de voyage à l’aveugle avec, parfois, des illuminations aussi brèves qu’intenses. Vous étiez montée à Limoges, dans cette gare néoclassique des Bénédictins, art nouveau tardif en même temps qu’Art déco, comme si votre étrange vêture voulait consoner avec une époque révolue. C’était tout de même assez étonnant cette coiffe d’antan, cette vaste robe noire dans les plis de laquelle vous vous perdiez. Quant à votre façon de vous exprimer, elle était affectée et dénotait un grand souci de vous dissimuler derrière une rhétorique d’apparat. Vous êtes entrée dans un compartiment contigu au mien. Sous la lumière violette du plafonnier vous figuriez à la manière d’une ancienne courtisane partant rejoindre son amant. Etiez-vous l’épouse d’un notable qu’il ne fallait pas éclabousser à l’aune de quelque scandale ?

C’est aux environs de Vierzon, parmi les étangs solognots et la théorie des bouleaux blancs que vous êtes sortie dans le couloir. J’y étais depuis un moment, fumant rêveusement face au charmant paysage sylvestre. Je vous observais à la dérobée, espérant malgré tout lier conversation. Cependant je dus renoncer au fait d’entendre votre voix bien longtemps. Me souciant de la destination de votre voyage, je n’obtins que quelques réponses elliptiques, que de rares mots sibyllins lâchés du bout des lèvres. A l’évidence vous étiez d’un autre monde et ne souhaitiez nullement vous laisser distraire par un quidam. Les hasards de la rencontre étaient-ils, sans doute, trop prosaïques à vos yeux. Je m’étonnais de vous voir fumer, aspirant de longues bouffées, rejetant vers le ciel du train des volutes bien ordinaires. N’étiez-vous pas, simplement, une « femme du peuple » en goguette, une cabotine qui souhaitait briller au-dessus de son habituelle condition ?

Arrivés à Paris au petit matin, je vous perdis bientôt au milieu des remous des passagers et des bruits qui couraient sur les voies, parmi les aiguillages. Bientôt, pris par le rythme de la ville, je ne pensai plus à vous. Vous étiez simplement cette image surranée échappée d’un magazine de mode, image qui, bientôt, ne serait plus qu’une cendre perdue dans le gris des jours. J’étais descendu dans un hôtel de l’Île Saint-Louis, à quelques pas des boîtes vertes des bouquinistes, bien décidé à trouver ce que je cherchais : quelques photographies de la Belle Epoque qui devaient nourrir l’imaginaire de mon prochain roman. Levé tôt, le lendemain, je flânai un instant le long du Quai d’Anjou dans une lumière aussi belle qu’irréelle. J’aimais Paris d’un amour exigeant. J’aimais l’Île d’un amour passionné. La voir, la longer suffisaient à mon ravissement. Arrivé au milieu du quai, à la hauteur du Pont Marie, deux inconnus à la terrasse d’un bistro consommaient une boisson. Une femme vêtue de noir dont l’habit austère contrastait avec la tenue plus légère, colorée, d’un tout jeune homme, était en grande conversation avec son interlocuteur. C’est dans un angle mort de la vision, avant de franchir le pont derrière lequel se dressaient, agités par un vent léger, les quatre chandelles de peupliers que je pris conscience de l’étrange tableau qui avait surgi devant mes yeux. C’était bien vous, l’étrange passagère du train de nuit, dans ce face à face qui ne pouvait être qu’amoureux. Un gigolo, une sorte de passager clandestin dans l’existence d’une bourgeoise de province. Avec le recul je comprenais mieux maintenant la réserve que vous affichiez. Sans doute aviez-vous peur d’être démasquée. Telle une aristocrate vénitienne à qui l’on aurait ôté son masque lors d’un carnaval galant. Je traversai le Pont Marie bien attristé de voir que les mœurs partaient à vau-l’eau. Bientôt les bouquinistes, bientôt leurs magiques boîtes vertes. J’avais besoin de cela, me plonger dans l’imaginaire et n’en ressortir qu’à la lumière d’une métamorphose.

Le bouquiniste était un vieil homme dont le visage heureux et ouvert était enchâssé derrière les cercles de minuscules lunettes. Il me faisait penser à la physionomie du très illustre Littré, mais dans une version plus joviale, moins portée à l’introspection. Je l’entretins bientôt du but de ma visite et me retrouvais avec une dizaine de magazines contemporains de la Belle Epoque : « Le Petit Echo de la Mode » ; « L’Illustrateur des Dames » ; « la Citoyenne » ; « Le Petit Journal ». Je m’assis sur un banc, étalai les revues et les feuilletai sur-le-champ. C’est dans un ancien numéro de « Vogue » que je découvris, au trait de pinceau près, la vision de celle que vous aviez été il y a un instant, installée face à votre supposé galant. La reproduction était de qualité moyenne mais j’y reconnaissais tous les détails de votre mode ancienne, les ombres portées sur le quai, les flèches des arbres dans l’eau claire du ciel. Sous la reproduction, la simple mention : « Bistro ». Edward Hopper - 1909. Décidemment, je tenais le sujet de mon prochain livre. Mais à quel prix ? Je repassai la Seine en sens inverse. Bientôt le Quai d’Anjou aux belles pierres couleur d’argile. Il n’y avait plus trace du Bistro et, bien évidemment, les silhouettes qui en longeaient la façade avaient fondu comme au sortir d’un mauvais rêve. La perspective de la rue se noyait dans un fin brouillard. Je suis rentré à l’hôtel. Le lendemain, dans le train à destination du Sud je ne me lassais pas de découvrir les images d’un temps qui ne semblait jamais avoir existé. Bientôt nous dépassions le campanile de la gare de Limoges-Bénédictins. L’ombre en gagnait l’architecture, la détourant à la manière d’une robe nocturne aux plis généreux. Bientôt les lacs du limousin, le vert adouci de l’herbe, les taches couleur de thé des vaches limousines. Je fermai les yeux sur le paysage si doux, empreint d’une belle nostalgie. Nous vivions une belle époque. Assurément, une très belle époque !

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31 mars 2026 2 31 /03 /mars /2026 08:19
Regarder : ouvrir le Monde

 

« La Moisson »

 

Pieter Brueghel l'Ancien

 

***

 

« Non, non, ce qui comble, ce qui culmine sur la joie

et peut-être même sur une manière d’extase incompréhensible,

c’est le REGARD.

Non pas le regard du contemplateur, qui n’est qu’un miroir.

Mais le regard actif, qui va vers l’autre,

qui va vers la matière et s’y unit.

Le regard de tous les sens, aigu, énigmatique… »

 

*

 

« L’extase matérielle »

 

J.M.G. Le Clézio

 

*

 

   Ici, nul ne pourrait dire que le regard cèderait sa prééminence dans l’ordre des perceptions, aux autres sens, ouïe, toucher, goût, odorat, nécessité première du REGARD que Le Clézio souligne à la hauteur de lettres Majuscules. Mais, dans une manière de vérité oxymorique, dans un genre d’abaissement de la prétention de la vision à éliminer tout ce qui n’est pas elle, l’Auteur précise : « Le regard de tous les sens, aigu, énigmatique », marquant par-là, les évidentes corrélations au titre desquelles les cinq sens forment une impartageable totalité. Nul regard qui ne convoque en un endroit de sa vaste spatialité, l’harmonique d’un son, la délicatesse d’un doigté, l’éclectisme d’un goûter, la fragrance d’un sentir. Le caractère le plus pertinent du réel consiste en son indivision, en la pluralité de ses sèmes, en la polyphonie des sensations qu’il nous adresse en tant que son chatoyant langage. Merveilleuse polysémie de ce qui s’offre à nous dans la « multiple splendeur » pour citer le titre d’un ouvrage d'Émile Verhaeren, le Sens des choses inclus dans les Cinq Sens. Belle et troublante homologie du SENS faisant SENS : complétude infinie de l’énoncé tautologique.

  

   Afin d’illustrer notre commentaire des méditations lecléziennes, nous avons choisi d’étayer notre approche du sensitif, sinon de la sensualité, à l’aune d’une œuvre de Pieter Brueghel l'Ancien, « La Moisson ». Le choix de Brueghel repose sur le motif des représentations universelles d’un Monde constamment et activement traversé du vertige des sensations dont il est l’habile metteur en scène. Chez lui, la narration peut être qualifiée « d’épidermique », à preuve l’inépuisable climatique que l’on trouve à foison dans ses « Quatre Saisons », lesquelles se donnent tel le fourmillement inépuisable des forces de la Nature, ses manifestations plurielles n’étant jamais que la mise en musique, le déploiement harmonique d’un sensualisme débordant, d’un incroyable vitalisme se ressourçant à ses propres puissances. Ces tableaux du Peintre Flamand sont la VIE même en ses fécondes floraisons, cycles infinis de métamorphoses où le sens produit du sens, où les sens font écho aux autres sens en une manière de farandole existentielle qui semble n’avoir pas de limites. Un genre de prodige du réel, de fertile corne d’abondance où chaque sujet se lève de soi, pour soi, mais aussi s’alimente et se multiplie au contact des altérités qui, en réalité, ne sont que ses propres prolongements, ses propres effectuations en partage, son lexique soumis aux multiplications du dialogique, de la rencontre, du jeu des affinités électives.

  

   Ce que nous essaierons de montrer au cours de l’hypothèse qui suit : la gradation constante qui part d’une sorte de sens originaire, le Toucher, se majore dans le Goûter, se renforce dans le Sentir, se déploie dans l’Entendre pour connaître son apothéose dans le Voir. Toucher, Goûter, Sentir, Entendre seraient les moments analytiques successifs dont Le Voir serait la synthèse, en quelque sorte le « mot de la fin ». Et, si nous nous plaçons face à cette scène en tant que simples « Contemplateurs », pour reprendre le terme de Le Clézio, tout ce qui vient à nous, à partir de « La Moisson », Êtres, comme Choses ne sont nullement des motifs décoratifs à accrocher à quelque cimaise, mais leur fonction est, bien au contraire, constituante de notre propre identité, ordonnatrice de notre propre ipséité, étrange singularité de ce qui, hors de nous, ces mystères apparitionnels, ces présences iconiques,  nous confirment dans notre être, bien plus que ne le laisserait supposer un regard distrait. C’est bien là la nature transcendante de toute œuvre qui nous requiert, nous emporte au-delà de nous-mêmes, dans ce vol hauturier qui nous fait transcendants à qui nous sommes, soudain munis d’un Regard Panoptique capable de dévoiler tous les horizons, outre les horizons mondains, en direction de cette sublime allégie.  L’Écrivain nous parle de « joie », « d’extase incompréhensible », or la joie est notre entour le plus manifeste lorsque surgit le Sens, or l’extase et notre propre sortie, cette « grande admiration » au sens étymologique, ce « fait d'être hors de soi ; peur, stupeur ; folie, transe ; extase (mystique) » tous termes signifiant en direction de ce sublime dont, le plus souvent l’on parle sans en bien connaître le contenu. Le connaîtrait-on en sa définition « (d'une chose) qui est très haut dans la hiérarchie des valeurs, admirable, parfait », que, d’emblée une manière d’Idéale Arcadie nous accueillerait en son sein et nous ne ferions plus nulle différence avec les motifs de ses paysages bucoliques, comme si notre Être foulait enfin le sol de son propre fondement.

 

TOUCHER - 1° degré dans l’ordre du sens

 

Regarder : ouvrir le Monde

   Afin d’illustrer le thème du Toucher, nous allons confier notre ressenti à ce PAS du Moissonneur, lequel pourrait paraître quelconque sur le plan de la signification et qui, pourtant, servira de fondement aux étapes qui suivront notre cheminement sémantique. Focalisons notre attention sur ce pas du pied gauche qui semble conduire la manifestation du marcher. Le pas est lourd, affirmé, qui circonscrit un territoire singulièrement étroit : contact de la semelle avec le sol. Ici, l’espace est réduit à sa plus simple expression. Le dialogue est minimal tout come l’est celui, discret, de la main de l’Amant et de la peau de l’Amante. Tout comme l’est la touche digitale du pianiste avec la touche d’ivoire de l’instrument. Tout comme l’est l’effleurement de l’index contre la soie d’un végétal qui l’accueille. Le Toucher se suffit du contact de l’intime, du limité à l’aire étroite de ce qui, un instant, lui correspond. C’est le particulier qui compte, le singulier qui relie Touchant et Touché. C’est une simple et étroite meurtrière qui s’ouvre faiblement sur le Monde. Et cette évocation n’est pas sans nous faire penser au tableau « Une paire de chaussures » de Vincent Van Gogh et au brillant commentaire phénoménologique que lui destine le travail herméneutique de Martin Heidegger.

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« Dans l’obscure intimité du creux de la chaussure est inscrite la fatigue des pas du labeur. Dans la rude et solide pesanteur du soulier est affermie la lente et opiniâtre foulée à travers champs, le long des sillons toujours semblables, s’étendant au loin sous la bise. Le cuir est marqué par la terre grasse et humide. Par-dessous les semelles s’étend la solitude du chemin de campagne qui se perd dans le soir. A travers ces chaussures passe l’appel silencieux de la terre… »

 

   Dans ce somptueux élan poético-philosophique de l’Auteur de « L’origine de l’œuvre d’art », se retrouve, au milieu du verbe exalté, le même degré de dénuement premier, le même lien unissant la Chaussure à son répondant, la Terre. C’est ceci même, cette étroitesse de la dépendance, l’indéfectible ajointement de deux destins soudés par une identique unité qu’expriment ces lumineux segments de phrase : « l’obscure intimité », « la rude et solide pesanteur », « la solitude du chemin de campagne », « l’appel silencieux de la terre ».

 

L’unique lié à l’unique par une communauté de destins.

 

GOÛTER – 2° degré dans l’ordre du sens

 

   Si le Toucher était circonscrit à son champ le plus étroit, voici que le Goûter en dilate la native structure. Le Goûter diversifie l’horizon des sensations, lesquelles, de primitives et cloisonnées, commencent à connaître un domaine de plus grande extension. Le Toucher était mono-focal (cet étroit motif de peau, cette touche exacte du piano, cette soie circonscrite du végétal), le Goûter devient pluri-focal au titre d’une essence bien plus diversifiée. Avec le repas frugal des Moissonneurs, nous entrons immédiatement dans l’univers polyphonique des saveurs.  

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   Ce qui demeurait celé dans une geôle, (ces grumeaux de glaise adhérant aux semelles) se voit ici soudain dilaté à la mesure de l’éblouissement du palais.  Les bourgeons gustatifs des papilles se livrent à un inventaire multiple, le salé le dispute au sucré, l’acide se revendique par rapport à l’amer. Dégustant avec les Travailleurs de la terre ce lait écumeux tapissant les parois des écuelles, une manière de vertige nous gagne, une sorte d’ivresse s’empare de nous et nous ne tardons guère à reconnaître en ces superbes exhalaisons, certaines « Petites Madeleines » du temps jadis, admirables réminiscences qui métamorphosent un temps morne et quotidien en une temporalité largement ouverte, comme si de larges fenêtres ouvertes sur le Monde nous en livraient subitement l’immédiate possession. Cet accroissement inespéré de notre propre dimension existentielle, nous pourrons en faire l’épreuve de manière identique en nous délectant à l’avance de la chair juteuse et sucrée de ces fruits oblongs suspendus aux branches à la manière de l’offrande généreuse d’une Nature infiniment prodigue, toujours disponible, se renouvelant en permanence selon mille perspectives dont, le plus souvent, nous ignorons la belle et infinie profusion.

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SENTIR – 3° degré dans l’ordre du sens

 

   Du Toucher au Goûter, les degrés quantitatifs et qualitatifs s’accroissement que le Sentir multipliera encore au regard de sa capacité à s’enquérir d’une spatialité accrue, de perspectives étendues. Le Toucher était relation au sol, le Goûter contact avec le lait et le fruit, le Sentir, en quelque façon reprend en lui ces thèmes primitifs afin d’en sublimer la sommaire valeur. Donc à l’amplitude du Sentir, nous attribuerons la perception de la fragrance épicée des meules de paille, l’arome chlorophyllien des bouquets d’arbres, la pâle effluence des étendues aquatiques. L’on voit bien ici que l’on a gagné la conception d’un territoire autrement étendu : la meule de paille fait signe en direction du champ en sa totalité, le champ appelant le peuple des autres champs et ainsi, à l’infini des terres maîtrisées par la main de l’homme. Le bouquet d’arbres réalisera sa propre inclusion dans le vaste massif des forêts. La mare d’eau jouera avec le miroitement des lagunes, avec le reflet des fleuves, avec l’immensité des océans.

 

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Le Sentir, en sa naturelle volonté d’expansion prépare le terrain à la dimension polyphonique de l’Entendre, dernier degré de l’analytique avant que ne soit atteint l’ultime synthétique du Voir.

ENTENDRE - 4° degré dans l’ordre du sens

 

   De manière à bien saisir la progressivité du processus de perception-sensation en ses vertus sémantiques, nous partirons spatialement du proximal pour nous diriger vers le distal en matière de bruits : d’abord le geste discret du Moissonneur, puis le sourd roulement du chariot, puis les sons ludiques du jeu humain, enfin le carillon atténué s’élevant du clocher du village. Donc quatre stations sur le chemin d’une plus sûre et plus exacte compréhension des environnements successifs qui nous concernent, nous les Hommes dans notre aventure de Passants de l’étrange temporalité qui nous affecte en propre. Nous décrirons, successivement, la façon qu’a le Monde de s’ouvrir à l’horizon de notre conscience scrutatrice de sens.

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Ce que d’abord, notre ouïe reçoit comme signal premier, le sifflement de la faux qui tranche le peuple de paille en un geste aussi sûr que décisif. Mais ce bruit, manifestement, ne va pas seul. Il consonne avec le vent du souffle rapide du Moissonneur et il s’en faudrait de peu que nous ne pussions saisir, en un genre d’écho, le claquement sec des articulations des Travailleurs. Tout, ici, commence à se fondre :  soi des choses en ces autres choses qui sont comme des accusés de réception. Et, au plus vif de notre attention, c’est l’air chaud lui-même dont nous pourrions entendre le large battement, comme si les voiles atmosphériques s’affalaient sur l’or des chaumes avec l’empreinte d’une volupté toujours renouvelée.

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Puis l’aire circonscrite du chaume cède la place à un plus large univers. Ce que nous percevons, parmi la touffeur naturelle des sons partout présents, le grincement de fer de l’essieu du chariot portant sa charge de paille. Et sans doute ce motif nous relie-t-il aux autres ébruitements mécaniques qui ne peuvent manquer de paraître : fer battu par le serrurier, glissement sec de la pierre ponce sur la lame de la faux, acharnement de quelque scie à débiter le bois rugueux d’un tronc. Dès ici, et c’est bien là la force de l’entendre, sa volonté d’expansion qui sollicite notre imaginaire, exige son vaste déploiement, dès ici donc le champ de la conscience se voit dilater en une manière de profusion dont rien ne pourrait la soustraire. Essence même de la conscience en son exigence de multiplication du sens, d’accroissement infini de son aire herméneutique.

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   Et si le thème des « travaux et des jours » vient se révéler dans la conque de nos oreilles, bien évidemment, il ne saurait ignorer la dimension humaine qui en sous-tend l’exister. Nul paysage sans présence de l’Homme, au moins à titre d’évocation. Si, jusqu’ici, les sons demeuraient de nature simplement matérielle, voici qu’ils s’amplifient de la belle rumeur humaine. Comme s’élevant du motif terne du sol d’argile, le bruit d’une course, le bruit d’une poursuite, le frappement sec des semelles sur la terre durcie et, couronnant le tout décidemment bien anonyme, la clameur des voix des Joueurs, lesquels paraissent se divertir à chat dans une joie toute simple. Entendre le bruit humain, c’est aussi entendre l’infinie polyphonie des colloques pluriels qui essaiment le monde. C’est entendre le chant de la félicité que troue, parfois, la complainte de la finitude.

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   Enfin, c’est le joyeux carillon venu d’un clocher qui couronnera en beauté l’hymne du monde humain. Alors nous n’aurons guère de difficulté à forger, en nos têtes, une manière de guirlande d’églises semant à la volée, tel le geste du Moissonneur dans son champ d’épis, les mille variations de ces cognements sourds d’airain, mais aussi les trilles cristallins tissant dans l’air d’été la symphonie d’une inépuisable félicité.

   Et maintenant, si dans un souci de symbolisation, de visée métaphorique, nous ramenons chaque sens à un mode d’ouverture architecturale, nous pourrons attribuer au Toucher l’étroitesse d’une meurtrière, au Goûter la claire-voie d’une jalousie, au Sentir l’ajour d’un moucharabieh, seuls l’Entendre et le Voir se donnant en tant que baies s’ouvrant sur un ample panorama. Les trois premières mentions, Toucher, Goûter, Sentir relèvent d’un mode d’approche du réel analytique, à quoi s’oppose le mode synthétique de l’Entendre et du Voir.

 

VOIR - 5° et ultime degré dans l’ordre du sens

 

   Tout, ici, dans notre enquête visuelle, se donne d’emblée à la manière d’une seule et unique totalité. Nous n’apercevons pas successivement les mille et un détails et fragments qui composent le tissu complexe du réel, tel Moissonneur, puis tel Clocher, puis telles Gerbes, puis telle Eau, mais l’ensemble constitué par l’entièreté du champ perceptif. Une impression de cohérence, d’harmonie que nous pourrions qualifier de « visionnaire », au sens second que lui attribue le dictionnaire : « Celui, celle qui perçoit ou qui croit percevoir la réalité profonde des choses, au-delà du visible, de l'immédiat ; p. ext., auteur, artiste qui rend cette perception dans son œuvre. » Oui, c’est bien une vision multipliée, transcendant les objets qui s’y rapportent, que Le Clézio nous propose comme la seule possible afin que voir ne soit nullement limité au chosique, à la dimension étroite de la réification de ce qui vient à nous, « le regard actif, qui va vers l’autre, qui va vers la matière et s’y unit », mais ne nous y trompons pas, l’union, si elle est souhaitée est dépassée au moment même où elle s’y destine, nullement à titre de quelque vassalité, bien au contraire dans l’optique de cette « extase », certes « matérielle », mais c’est l’extase qui est l’opérateur de la matière et non l’inverse.

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Le regard de l’Auteur est si exercé à décrypter l’essentiel du réel, à y déceler ce qui a du sens, qu’il serait erroné de croire à la fixation et à la perte de l’œil dans les accidents de la substance sans pouvoir s’en délier. Et ce regard polyphonique, symphonique, se situe au carrefour d’une sensorialité quintessenciée, où rien n’est laissé de côté, où tout joue avec tout en une manière de paysage sublime. Ici, nous nous permettons de citer un long extrait d’un de nos articles intitulé : « TERRA AMATA : Dialectique de l’ombre et de la lumière », publié en son temps dans les colonnes du Site « Exigence-Littérature » :

  

   « "Les yeux cherchent, cherchent (...) Ils vont voir, ils le savent (...) Le regard parviendra à trouer ces fausses ténèbres." (Mydriase).

   Mais le regard salvateur ne peut être le simple regard, le regard commun, l’indifférence mondaine que le quidam laisse planer sur les choses sans vraiment les percevoir. Il faut plus d’exigence, de profondeur, plus d’acuité. Il faut une manière de propédeutique, d’initiation qui nous fournisse des outils d’interprétation, des clés sémantiques. Nécessité d’apprendre les chemins d’une nouvelle sensorialité. Apprendre à sentir la brûlure du soleil sur la peau, l’appui de l’air sur le visage. Palper la face plissée du monde, en connaître les cals, les vergetures, la douleur patente. Sa beauté aussi : tragique. Ecouter le vent, la nuit, en haut de la terrasse d’un immeuble et faire de son corps la voile où surgit soudain le vacarme assourdissant de la terre. Corps-conque rassemblant les flux de vie, les lignes de force, l’explosion des sourdes mouvances urbaines. Goûter l’odeur de tabac dans le cube d’une chambre cernée par la blancheur. D’une chambre au centre de laquelle rayonne Mina, la femme qu’on aime. Femme nue, dépouillée, que le bonheur habitera l’espace d’un instant. Mais tout est fuite, sans possibilité de retour. S’appeler Chancelade et témoigner de ce que fut la vie, sur ce coin de terre, le temps d’un cheminement aussi bref que singulier. Apprendre à voir, à regarder surtout. Gemme unique du regard qui s’approprie les choses, en toise les angles vifs, en pénètre la chair, se perd dans ses remuements infinis. Il y a tant de signes, profusion qu’occulte en permanence l’égarement de l’homme. Apprendre à voir tout ce qui se dissimule, se voile : sombre discours des racines ; langage brûlant du soleil ; vision du monde enfermée dans un dessin d’enfant. Nécessité constante de multiplier les points de vue. Observer l’amour tresser ses longs filaments ombrés de finitude ; scruter les gesticulations humaines en forme de pantomime ; épier l’enfer hurlant des foules ; repérer les éclats aveuglants du chrome et du mercure ; boire jusqu’à l’ivresse le plus inapparent : les éclairs des parebrises, les flammes des immeubles de verre. Tout regarder avec minutie : le miroitement des vitres, les angles aigus des trottoirs, les pierres aux arêtes vives. Tous, ils sont des êtres inapparents, des feux-follets de la conscience, éclats pathétiques de lampyres avant que ne s’éteigne la lumière. Fuir, toujours fuir jusqu’à l’étincelle ultime du regard. Eros succombant à Thanatos. L’espace de Terra Amata est infiniment dense, complexe, labyrinthique, toujours à déchiffrer. Sorte de terra incognita exigeant une progression lente, patiente, semblable au travail minutieux d’un archéologue. Saisir les indices de sens disséminés dans le sol originel, en assembler les fragments. Essai de reconstitution, pièce à pièce. Une recherche distraite ne suffit pas. Seule la mydriase y pourvoira qui dilatera les pupilles au contact de la pénombre, les transformant en puits profonds où s’enfonceront les dards aigus de la vérité. Tranchants comme la lame du silex. »

  

   Donc, reprenons, tout se donne d’emblée dans une manière de juste et heureux syncrétisme comme s’il s’agissait de faire venir la lumière au premier plan, de faire reculer les ombres dans une manière d’oubli actif.

 

Donc face au tableau synthétique de Pieter Brueghel l'Ancien,

je suis là, sur le bord vacant des choses.

Je suis là depuis mon corps de chair

qui est le motif d’aube

depuis lequel s’ouvrira la première lumière,

légèrement bleutée, puis l’éclair blanc au zénith,

puis le ciel couleur de terre de Sienne

dans la passée du midi déclinant,

puis le cuivre du crépuscule,

puis la teinte d’améthyste comme

signe avant-courrier de la délicieuse nuit.

 

Je suis là dans l’immobile

du temps qui n’est jamais

que la vive étincelle de l’instant.

Je suis là, en attente de ce qui va venir,

de ce qui va se déployer au large de mes yeux,

me dire qui je suis en ce temps, en ce lieu :

une infinitude en attente de sa finitude.

Incrustation d’un heureux hiéroglyphe

sur le parchemin de ma peau qui se sent

vivant, infiniment vivant ce parchemin,

parcelle de ce paysage qui fait florès

tout contre moi et m’invite tout autant

à être Lui-le-Paysage,

qu’à être un

Je-devant-le-Monde.

 

L’azur est gris Ardoise, couleur d’infinie mélancolie

et, pourtant, cette peine ne m’affecte

 ni ne me résout à la tristesse,

bien plutôt elle dispose mon âme

 à recevoir le présent

en une manière d’obole infigurable

mais combien présente,

combien active, productrice

d’une joie simple et directe.

 

Au loin, près d’une mare d’eau givrée,

se laisse deviner un clocher.

Ses cloches sont silencieuses et, cependant,

j’en entends le joyeux carillon

au centre même de qui je suis,

un ébruitement interne qui me met en présence

de cette vaste altérité qui me fait face.

Elle, l’altérité est elle

et, identiquement,

elle est moi, sans partage,

en un seul et unique mouvement

jamais interrompu.

  

Tout à droite, un arbre élève sa colonne

d’écorce et de liège en direction

d’une large ramure

qui flotte sous la douce pression

occidentale du zéphyr.

Cet arbre est lui-même

et, aussi, étrangement,

ma propre respiration

lovée au plein du réel.

L’oscillation des fines feuilles me touche,

la vaste ramure est la ramure même de mon corps,

le dessin de mes intimes nervures.

  

Le goût de miel et de safran des douces collines

dépose à la face de mon épiderme

cette légère fragrance qui me dit Vivant,

tout comme ce qui ici fait sens

dans sa mesure de généreux végétal.

Les lignes vert sombre des boqueteaux,

Anglais aérien, Malachite soutenu,

Mousse écumeuse tracent

à mon corps consentant

les lignes de vie de ce qui est mien,

que je tiens en partage

avec ce qui,

hors de moi,

me hèle à la fête

plénière du jour.

  

 

Puis là, au centre de la vision,

ce large champ de blé à la si douce consistance,

on dirait l’allégorie de toute volupté

faite tiges, faite épis, faite chaume

où ruisselle l’or de l’heure.

Sentiment ambré, pailleté qui se décline

sous mille formes magiques :

le Cobalt me ravit, le Nankin m’illumine,

le Topaze m’éblouit, le Chrome me dispose

à la joie pleine et entière du miracle

de voir, de sentir, d’éprouver jusqu’à

la racine intime de l’exister,

cette sève lumineuse, phosphorescente

qu’est le Soi à la rencontre de ce qui le comble,

le ravit, l’extasie, le porte hors de qui il est

jusqu’à la plus haute sémantique

qui se puisse imaginer.

 

L’archet du vent a trouvé ses cordes

parmi le peuple serré des tiges,

c’est comme une fugue qui connaîtrait

soudain la totalité de son essence,

c’est comme un subtil adagio joué

par la plainte d’un violoncelle qui attendrait

le signal d’une symphonie concertante,

singularité jointe au multiple

dans l’effusion inattendue

d’une soudaine osmose.

Ruissellement des cuivres,

battement des percussions,

souffle continu du hautbois,

murmure léger des flûtes.

 

Oui, ce paysage est une musique,

c’est à dire un dialogue instauré

entre qui il est, la Nature en sa plénitude,

et l’âme humaine qui est comme

son vibrant écho,

son destinal destinataire.

 

Et ces âmes ne sont seulement

de pures virtualités,

elles sont incarnées,

elles sont des mouvements, des sensations,

des impressions, des ressentis,

des émotions, des félicités contenues.

Je sens la peine qui courbe le corps du Paysan

portant la lourde cruche

emplie d’une eau scintillante.

J’entends et éprouve,

en mes feuillets de chair,

l’ahan d’effort du Moissonneur

dont la faux coupe la paille.

Sa sueur est la mienne.

Mon affliction à l’observer

dans sa tâche harassante

est le prix de son labeur si dur,

lié au seul remerciement du geste

qui abat les épis et nourrit

la conque épuisée des corps.

 

Je suis aussi, sans délai, sans séparation,

ce Dormeur à la chemise blanche

qui répare sa fatigue, appuyé

 contre le tronc de l’arbre.

Je suis Celui qui, penché,

tranche la large miche de pain,

son odeur de froment vient jusqu’à moi

avec son fumet si rassurant, si rassasiant.

 

Je suis Celle qui mâche sa tartine de fromage,

j’en éprouve la douce onctuosité

en arrière de la barrière de mes lèvres,

je sens l’abri de sa coiffe à la chinoise.

 

Je suis Tous Ceux et Celles qui ont trouvé

leur site d’élection dans cette toile

qui n’est plus toile que par défaut,

tellement le prodige de

sa présence est indiscutable,

posé devant moi, en moi,

tout comme l’est ce stylo que tient ma main,

qui trace ses pleins et ses déliés, ses arabesques

sur la neige éblouissante de la page.

 

Je suis, à la simple grâce

des analogies et correspondances,

ce Glaneur au gilet rouge penché

sur l’aire étroite de sa tâche,

sous mes genoux la terre dure et sèche

imprime ses rêches stigmates.

  

Je suis aussi, simultanément, sans rupture,

ces Glaneuses aux lourdes jupes grises

qui tissent, tout autour d’elles,

leur étouffante gangue de chaleur.

Et combien les triangles

réguliers de ces meules

viennent à moi dans la pure beauté

de leur souple architecture,

je perçois leurs crépitements sous

les coups de boutoir de la chaleur.

 

Je suis, toujours et encore

ces Moines nus qui, plongés dans

cette manière d’eau lustrale,

revivifient leurs corps,

en même temps qu’ils

accordent leurs âmes

à l’immense complétude

du Monde.

  

Je suis cette procession de Paysannes

qui tracent le chemin de leurs destins

au milieu du sentier étroit ouvert dans la paille,

et, tout aussi bien, je suis aussi

ces faisceaux couleur d’éteule blonde

qui reposent sur la mince

colline de leurs épaules.

 

Et ces cailles qui prennent leur envol

tout à la limite du champ du visible,

qui sont-elles ?

Sont-elles seulement qui-elles-sont

en leurs motifs de plumes et de rémiges

ou bien sont-elles, aussi,

la course du zéphyr

sur l’océan orichalque

mâtiné des signes luxuriants

des Auréolins, des Ambrés, des Indiens,

toutes ces variations effusives

qui sont les palpitations,

les frémissements,

les froissements mêmes de la vie

en son exubérante manifestation ?

 

Ces flèches rapides, ces sublimes vecteurs

unissant la Terre et du Ciel,

combien je sens en eux

le bourgeonnement

de mon étonnante présence parmi

le peuple infini des choses.

 

VOIR cette toile en sa dimension d’apothéose,

c’est la Toucher au plus réel de qui elle est,

c’est en Goûter la belle et infinie saveur,

c’est Sentir le merveilleux

bouquet d’exhalaisons

qui s’en détachent,

c’est Entendre le crépitement même

des épis sur le fondement

silencieux du subjectile,

 

c’est Être-Soi-plus-que-Soi,

fécondé par les invisibles

puissances de l’œuvre.

 

C’est d’un saut, d’un seul ;

d’un bond, d’un seul,

prendre essor de Soi et,

à partir de l’apex

de sa vue démultipliée,

métamorphoser

la monosémie

en polysémie,

faire transiter le singulier

en direction de l’universel,

transmuter les cassures et les fragments

en cette uni-totalité qui est bien

leur être au plus profond

de qui elles sont, ces cassures,

de qui ils sont, ces fragments,

de simples notes égarées

au hasard des chemins

que la force de notre

conscience-assemblante

se doit de porter au plus haut,

à savoir réaliser les conditions

d’une fusion symphonique

du divers, de l’éclaté, du dispersé,

tellement notre Ego mondain se focalise

sur les éléments au plus près

alors que si nous faisons l’expérience

d’un Ego transcendant,

d’un Ego pur,

tout devient évident

qui est uni, rassemblé,

allié au motif

d’une indestructible affinité.

 

Car c’est bien le phénomène

de la liaison qui est originaire,

ce grain infiniment condensé de matière

dont, à mesure que le temps évolue,

nous ne percevons plus que

le confondant éparpillement

au travers du voyage sidéral

qui les affecte en propre,

tout comme il nous affecte,

nous les Hommes

à la vue basse, à l’échine courbée,

aux pas si lourds, si hésitants.

 

Regarder adéquatement cette œuvre,

c’est la pénétrer jusqu’à son

point le plus incandescent,

c’est confier la pupille de ses yeux

à la belle et inépuisable

 tâche de la mydriase,

de la dilatation pupillaire

qui est aussi, qui est surtout,

ouverture de « l’œil de l’âme »

selon l’inouï concept platonicien

d’une « pensée de l’œil »,

tel que développé dans le dialogue

cosmologique du Timée.

 

Notre long article verra son point de chute

dans la citation de ce bel extrait tiré

 de l’ouvrage de Michail Maiatsky

 

« Platon, penseur du visuel » :

 

  « On constatera encore, avec Timée, que la vision était la plus intelligente des perceptions. C’est aussi vrai dans le sens où, à force de se comparer avec la pensée, la vision s’explique par la pensée, elle se ‘’comprend’’ mieux que les autres sens. Dans une mesure non moindre que la pensée est un ‘’œil de l’âme’’, la vision est une sorte d’intellect du corps. (…) Par l’âme, la vision dans le sens dit propre et la vision dans le sens figuré se trouvent intimement liées ; elles se nourrissent mutuellement. »

 

‘’L’intime liaison’’ :

voici l’affaire éminente,

 décisive, de la vision.

 

 

 

 

 

 

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