Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
31 mai 2026 7 31 /05 /mai /2026 06:45
Fenêtre grise du monde

Le jeune homme à la fenêtre

Caillebotte

Source : Arts Pla

 

***

 

   " Qu'il est dangereux de se mettre à la fenêtre et qu'il est difficile d'être heureux dans cette vie ! ", voilà la phrase obsédante qui, ce matin, fait son bourdon dans la mansarde de ma tête. Je ne sais pourquoi mais, depuis quelque temps, de récurrentes litanies m’habitent que je ne parviens nullement à déloger. Sans doute une question de tempérament. Sans doute une question de temps et le souci fiché à la charnière des deux. Non du temps qui passe, ceci est assez affligeant, mais du temps concret, quotidien, domestique, temps d’allées et venues des Existants sur les chemins du monde. Du temps dépouillé de son essence, comme si n’ayant plus cours que dans les allées étroites de la contingence il n’était devenu qu’un poisson réduit à ses propres arêtes, comme si ne subsistaient plus que d’étiques racines sous le chêne qui, autrefois, était admirable. Temps d’effroi et d’angoisse dont nul baume ne vient atténuer la rigueur. Temps de désolation qui glisse dans notre corps à la manière d’une lame acérée faisant son chemin parmi l’hébétude étroite de notre anatomie. Nous, les ‘Modernes’ sommes des hommes scindés, des esquisses dont les fragments sont éparpillés aux quatre coins de l’horizon. Aucune unité ne nous visite plus et nous voguons en direction du large sans boussole, nos voiles faseyent dans le vent du doute et de l’incertitude. Nous sommes, fondamentalement, des hommes d’après la Chute et ne pouvons rêver qu’à des ‘paradis artificiels’.

   Depuis mon ciel du septième étage je regarde la ville. Le peuple des fourmis humaines sillonne les rues, chargé des brindilles que, bientôt, il rangera au sein de sa fourmilière. C’est un genre de parcours erratique, de croisements incertains, de piétinements sur place, cela se déplie et rayonne, s’assemble et se disperse, si bien que, de cette chorégraphie, ne demeure que le sentiment d’une immense confusion. C’est un vertige, un étonnant pandémonium où chacun semble chercher sa voie sans vraiment la trouver. Je me demande si ces Egarés ont un logis, si une famille les accueille, si une tâche les fixe à demeure, si un loisir les accomplit, si une joie, fût-elle mince, les habite. C’est si étonnant de les voir ainsi, multiples, démembrés, hors d’eux-mêmes, ballotés tels des fétus de paille, Naufragés de la grande cité et nul navire à l’horizon qui les sauverait de leur solitude de Robinson, de leur constitutionnelle angoisse. Il faut être bien isolé dans la camisole de sa chair, être privé de pensées heureuses, être traversé de constants rayons d’effroi pour ainsi confier ses pas à ce rythme infernal qui, sans doute, ne connaît la raison de son être !

   Bien sûr, les jauger, sans doute les juger, ne m’exile nullement d’un regard sur moi-même. Si j’étais, en cet instant présent l’un des membres de cette foule, je ne me distinguerais nullement de chacune de ses composantes, je courrais au même rythme, je réfléchirais si peu et ma tête serait vide de pensées. Car l’on ne peut estimer les Autres en s’exonérant de figurer au nombre des participants. Je ne suis moi-même qu’à être-au-monde, à me confronter à l’Autre, à faire de la différence la pierre d’achoppement de ma propre conscience. Je ne suis nullement hors sol. Je suis attaché à la meute par un naturel atavisme, par un sentiment grégaire, par le langage, les mœurs, les échanges, les commerces divers. Nul ne peut prétendre vivre seul et demeurer au sein de sa propre citadelle sauf au risque de connaître l’autisme, de se déréaliser, de plonger dans le bain acide de la folie. Mais qu’est-ce qui m’importe le plus ici ? Être un homme normal parmi les hommes normaux ? Être fou parmi les fous ? Être anonyme parmi les anonymes ? Être homme c’est, sans doute, tout ceci à la fois. Un jour la belle lumière, un autre jour les ombres qui envahissent tout, un autre le rubescent amour qui allume son feu et se donne comme possible éternité. Nous sommes des êtres que visite l’incomplétude, nous sommes des manuscrits aux signes parfois effacés, des pinceaux qui ne tracent plus sur la toile que quelques points illisibles, si proches d’un néant !

   Voici les idées qui me visitent depuis cette altitude qui me tient lieu, métaphoriquement, de pensée claire alors que la rue, tout en bas, ne connaîtrait que les ombres et des réflexions souterraines, non encore parvenues à leur éclosion. Oui, toujours la foule semble se donner comme lieu d’une éternelle confusion. Bien plutôt que de présenter un visage d’universalité auquel elle paraîtrait pouvoir prétendre, c’est l’exact contraire qui se manifeste, un agrégat d’individualités, une grappe d’œufs compacte au sein de laquelle chacun vit en autarcie, de sa propre substance, sans même s’apercevoir que des présences homologues les frôlent, qu’elles ont aussi une prétention à exister, à espérer, à prospérer et c’est bien là le lot de toute humanité logée en chacun que de concourir à élever sa propre statue, à condition seulement que cette œuvre de sculpture individuelle se fasse dans la reconnaissance de l’Autre, dans la concorde. Car, bien évidemment, la vie suppose une éthique ou bien elle ne fait que végéter dans les sombres marigots de l’égoïsme. Tout ceci était à dire en tant que préalable à un exposé des motifs qui, au titre de la soi-disant ‘modernité’, traversent l’homme de telle ou de telle manière, avec des chatoiements, mais aussi avec de sombres et inquiétantes lueurs. L’humanisme est parfois devenu une telle abstraction que l’on se questionne sur son existence passée, sur les sédiments qui demeurent encore dans l’esprit et les actions des Vivants. Le plus souvent une simple empreinte se diluant parmi les complexités et les désirs multiples, bigarrés du monde.

   " Qu'il est dangereux de se mettre à la fenêtre et qu'il est difficile d'être heureux dans cette vie ! "

   Ma fenêtre, ouverte sur le paysage de la ville, m’offre de bien étranges spectacles. Les façades des immeubles sont grises. Les belles architectures haussmanniennes sont rongées par une lèpre inquiétante. Il faut dire, les pluies acides ne font guère bon ménage avec les blocs de calcaire. Peut-être, un jour, tout ceci ne sera plus qu’une manière d’effervescence pareille au fragment de gypse éprouvant sa dernière heure dans le bain corrosif qui en dissout la substance. Les balustres qui délimitent mon balcon s’amenuisent de jour en jour si bien que je ne m’y appuie guère de peur de chuter. Tout est si fragile dans cet air qui paraît devoir ruiner tout ce qui lui est confié, aussi bien les habitats, les arbres, l’eau des fleuves et des canaux. Ce sont les arbres, ces natures si généreuses, si disponibles, qui m’inspirent la plus vive inquiétude. Souvent je me rends au Jardin du Luxembourg pour y trouver quelque repos. La plupart du temps je m’installe sur un banc, sous les larges frondaisons, lisant, dans ce clair-obscur, les pages sans pareilles des ‘Promenades du rêveur solitaire’ ou bien quelques pensées humanistes contenues dans ‘Les Essais’ de Montaigne. C’est alors un grand bonheur de cheminer de concert avec ces grands esprits, de méditer tout en laissant ma vue se perdre parmi les frondaisons des arbres de Judée, des micocouliers, des ginkgo biloba, sous les voûtes séculaires des hauts platanes. Seulement ces géants végétaux font triste mine. Leurs écorces se délitent, de grandes plaques de moisissure couvrent leurs branches, certains de leurs rameaux se dessèchent, les racines, parfois aériennes, semblent torturées d’un bien étrange mal, comme si elles étaient les métaphores d’une existence toujours contrariée, plongeant dans le sol même de l’incompréhension.

   Qu’a donc fait l’homme à ces arbres pour que leur santé soit ainsi compromise ? Oui, je dis bien l’homme, son activité effrénée, sa cupidité sans borne qui le pousse à toujours entreprendre davantage, à condamner la Nature au profit des seules activités techniques, à édifier de vastes dalles de ciment qui couvrent la terre et la dépossèdent de ses biens les plus précieux : l’air, le soleil, la pluie. Qu’a donc fait l’homme que nul repentir ne semble atteindre, que nulle ‘conscience malheureuse’ ne paraît affecter ? Combien certains gestes seraient salvateurs qui mettraient, en lieu et place de cet affairement effréné, le chapitre d’un livre, les vers d’un poème, la profondeur d’un essai !

   Mais, je sais. Mes Amis me disent rêveur, idéaliste, sans doute, à leurs yeux, non des défauts, il en est de bien plus graves, mais une inclination à mettre le réel entre parenthèse, à lui substituer le ‘principe de plaisir’. Oui, combien ils ont raison ! Oui, combien il me plairait de vivre selon mes penchants, de cueillir ici une fleur, là de lire les vers d’une ode, d’écouter les arpèges d’une fugue, de goûter le nectar d’un ouvrage se donnant comme direction pour la conscience, comme esthétique d’une existence ! Penser ceci, à notre époque de relativisme absolu, loin de convaincre, passe bien plutôt pour une activité suspecte, un passéisme actif, le recours à une bluette romantique se diluant dans les eaux dolentes de jadis, ce temps qui fut, ne reviendra, entretient seulement en l’âme cette nostalgie qui l’englue en de bien tristes souvenances.

   Oui, c’est ainsi, une image d’un supposé ‘progrès’ postule la vitesse, ‘l’aller-toujours-de-l’avant’, les projets multiples, une ivresse d’être, une dévotion hystérique à la mode, un style de vie en lieu et place de la vie en son essence la plus conforme. Temps de certitudes faciles. Temps de surface où plus rien n’apparaît des choses en leur pureté originelle. Temps de ‘poudre aux yeux’ et de ‘miroirs aux alouettes’, temps qui pousse aux lieux communs plutôt que de chercher à inventer une règle de conduite qui, en même temps, soit orientation vers une réflexion en profondeur de notre condition d’homme. Ecrire ceci a-t-il plus de valeur que celle du constat pessimiste (ou peut-être lucide, réaliste ?), plus de sens que de mettre au jour un langage à visée cathartique, de faire fleurir au bout de la plume le bouquet d’une simple joie, celle qui ferait l’économie de ces conduites par trop grégaires, moutonnières ? Le groupe, par opposition à l’individu, a le plus souvent tendance à se contenter de ses propres insuffisances, au motif simple qu’une addition de petits manquements vaut plus que de grandes vertus.

       " Qu'il est dangereux de se mettre à la fenêtre et qu'il est difficile d'être heureux dans cette vie ! "

   Oui, Voltaire a raison, cette haute conscience des Lumières qui disait, dans ‘Candide’, le danger de regarder à l’extérieur, la quasi-impossibilité d’être heureux, de s’accomplir, sinon dans la pure félicité, du moins dans une forme d’existence qui vaille la peine d’être expérimentée. Voltaire, certes homme mondain, mais homme de culture. Ici, la transition sera vite réalisée qui nous conduira vers la notion de culture ou du moins ce qu’il en reste. A la manière dont les arbres ont été attaqués par la violence du climat, les œuvres dites ‘culturelles’ connaissent une constante désaffection. Aux anthologies philosophiques, poétiques, littéraires, aux créations remarquables de l’art, on préfère le voyage lointain, le divertissement facile, le délassement télévisuel, la petite musique des Réseaux Sociaux, l’écran hypnotique de son Smartphone, la certitude vite acquise qui tient lieu et place d’information objective, rationnelle, longuement mûrie avant que d’être promue sous la forme de vérité qui lui convient, et celle-ci seulement.

   Nos temps modernes ont trop tendance à accorder une place excessive aux humeurs et variations multiples de la subjectivité, plutôt que de se confier aux exigences de l’objectivité. On en arrive ainsi à l’émiettement de ce qui est authentique pour n’en conserver qu’un multiple kaléidoscope, une fragmentation qui, ne parvenant plus à déboucher sur une synthèse appropriante, ne consiste plus qu’en de rapides opinions aussi légères qu’infécondes, quand elles ne sont dangereuses pour le fonctionnement de la démocratie. La rumeur, l’idée fausse, le ragot se positionnent en substitution des pensées raffermies par l’étude sérieuse de ses objets. On ne saurait bâtir une juste conscience des choses et du monde au gré de ces caprices, de ces fantaisies qui n’ont de valeur que la faible durée de leur clignotement.

   En matière d’éducation il devient chaque jour plus urgent d’adapter les jeunes psychologies à un exercice plus exigeant de leurs connaissances, faute de quoi la conscience végétant ne s’élèvera guère au-dessus des phénomènes qu’elle rencontre, les subissant bien plus qu’elle ne pourra être en mesure de les maîtriser. Ce ne sont nullement des paroles de Cassandre, il n’est que de regarder autour de soi les ravages occasionnés par l’inconscience généralisée, le peu d’attrait pour l’altérité, la paranoïa des egos aveuglés par leurs propres images. La mode des ‘selfies’ (recours nécessaire aux anglicismes !), témoigne de cet aveuglement du soi, de cette autoconstitution qui rayonne à l’entour des êtres comme leur aura la plus éblouissante. On n’est que ce que le ‘selfie’ dit de nous :  une simple apparence que le prochain ‘selfie’ effacera de sa terrible vacuité. La société médiatique est grosse de l’ensemencement qui, d’abord dessinera ses lézardes puis la détruira de l’intérieur, manière de logique implacable portant en elle-même les germes de sa propre destruction. Ceci est assez affligeant pour n’être pas développé au-delà de ce constat.

   Le présent est affecté de sombres silhouettes, le futur est illisible. Quant au passé il fait son faible feu au loin qui, bientôt, ne sera plus visible. « Oublieuse mémoire » disait le Poète. Oui, oublieuse au point qu’il semble qu’une amnésie partout effective ponce les souvenirs à blanc, il n’en demeure même pas l’épaisseur d’un regret. Ceci serait de peu d’importance si les enjeux de la mémoire ne devaient forger, à partir d’hier, les conduites de demain. Il n’est pas indifférent que des millions de combattants soient tombés au champ d’honneur. Les reconnaître, saluer leur courage et leur mérite, c’est tirer de l’Histoire les leçons dont notre conscience devrait s’armer afin que les erreurs de jadis ne puissent se renouveler. Les jeunes générations doivent se pencher sur ces destins sacrifiés, non seulement comme s’ils s’inclinaient devant d’abstraites idoles, mais comme s’il allait du futur de leur chair, de l’enjeu de leur âme de simplement les honorer. Comment, aujourd’hui, la Shoah, les pogroms, l’extermination programmée de tout un peuple, les images des corps décharnés d’Auschwitz peuvent-ils s’absenter des pensées ? Comment l’horreur absolue peut-elle se dissoudre dans les sombres couloirs de l’Histoire ?

    Comment peut-on vivre et demeurer dans sa posture d’homme sans que notre statue ne vacille et que ne s’effondre un monde prenant l’eau de toutes parts ? Oui, c’est d’un naufrage de l’humain dont il est question, de la condamnation irrémédiable d’une essence qui nous détermine et nous singularise parmi la constellation du vivant. Nous ne pouvons accepter que notre nature diffère de ce qu’elle est en son fond, ne devienne semblable au halo d’une pierre, à l’ombre portée d’un végétal dans le silence d’une combe emplie d’ombre. " Qu'il est dangereux de se mettre à la fenêtre’ et de regarder sans ciller notre propre visage. Est-ce le goût du risque ? Une affinité avec le tragique ? Un penchant pour la méditation métaphysique ? Peu importe le motif. Se mettre à la fenêtre et regarder le spectacle du monde est déjà une tâche presque surhumaine. Dénoncer les travers humains est ressenti à la manière d’une provocation. Il est si bon de s’enfoncer dans le duvet des certitudes, de se protéger du vent, de se recroqueviller dans le cocon de son amnésie. « Indignez-vous », disait le diplomate Stéphane Hessel et ceci ne signifiait nullement que cette indignation avait pour objet d’enrayer quelque mal personnel mais de se mobiliser contre le Mal Majuscule qui hante depuis toujours la conscience humaine, dont l’œuvre de Dante nous donne quelques aperçus effrayants, fussent-ils littéraires, atténués par les vertus de l’art. Nous souffrons d’un déficit d’indignation. Nous préférons nous ruer vers la première distraction consumériste venue plutôt que de faire face à ce qui mine en sous-sol la pierre levée de l’humain. Elle gîte dangereusement et menace de rejoindre la terre qui, peut-être, un jour, sera son tombeau. « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles », disait prophétiquement le Poète Paul Valéry. Depuis Rimbaud nous savons que le Poète est un Voyant, que ses visions se concrétisent toujours, que sa tristesse se transmue, le plus souvent, en effroi, celui des consciences lucides qui, depuis les Lumières, animent ceux qui savent ôter de leur regard la taie de cataracte qui obture communément les yeux des Existants.

   " Qu'il est dangereux de se mettre à la fenêtre et qu'il est difficile d'être heureux dans cette vie ! " Oui, ceci il nous faut nous le rendre constamment présent et n’en nullement faire le lieu d’une agréable comptine. Si vivre est faire, alors il importe que nos actes ne restituent nullement sur la scène contemporaine les errements d’hier. Serait-il impossible, à notre époque, de vivre selon les préceptes de l’humanisme, d’accorder une place au savoir provenant des Antiques, de reconnaître la valeur des Lettres (plutôt que celle des Nombres de notre civilisation cybernétique), de redonner place au livre, d’améliorer le sort du monde, de réfléchir sur notre finitude ? Les Renaissants, déjà au XIV° siècle, en étaient capables, n’en pourrions-nous réitérer la forme aujourd’hui ?

   Notre monde actuel souffre d’un déficit de spiritualité, la place des religions régresse, un matérialisme partout présent envahit les façons de vivre. Par ‘spirituel’, je n’entends nullement une quelconque génuflexion devant un hypothétique Dieu que les hommes ont inventé. Je suis personnellement athée et ne supporte guère le dogme des religions, pas plus que je n’admets les dogmes philosophiques, politiques, sociaux et autres. Certains ‘philosophes’ médiatiques partent en croisade contre les religions. Ceci est une posture contraire aux missions de la philosophie. Qu’à titre personnel un ‘soi-disant philosophe’ ait maille à partir avec l’institution catholique ou autre, ceci est son problème individuel qui, en aucun cas, ne saurait avoir valeur universelle. L’attitude la plus conforme au statut de Chercheur consiste en une posture d’objectivité, non à brandir un quelconque anathème en direction d’une culture, d’une foi, d’une croyance. C’est une liberté essentielle que de choisir en conscience la voie qui conduit à soi. Elle peut emprunter le chemin d’une philosophie particulière, d’une gnose, d’un ésotérisme, de la raison pure, d’une croyance en ses multiples postures. Condamner ceci par avance n’est pas un acte d’Intellectuel, seulement la profession de foi reposant sur une opinion, à savoir le plus bas degré de la pensée. On ne peut établir une réflexion, fonder un jugement sur la seule foi d’un a priori, d’une subjectivité inspirée de motifs strictement liés à ses propres centres d’intérêt, si ce n’est à ses obsessions. Trop de vérités actuelles ne sont que des pétitions de principe d’un ego empêtré dans ses propres problèmes !

   Donc le Spirituel. Mais avant d’aller plus loin, qu’il me soit permis de citer une longue partie de l’article paru en octobre 2017, dans ‘Libération’, sous la plume de Roland Gori, Psychanalyste. Les idées qui y sont contenues traduisent avec exactitude, à mon sens, l’actuelle détresse qui affecte les hommes et les femmes de ce XXI° siècle naissant :

   « André Malraux avait eu cette intuition prophétique : « Je pense que la tâche du prochain siècle, en face de la plus terrible menace qu’ait connu l’humanité, va être d’y réintégrer les dieux. » Non sans avoir précédemment écrit : « depuis cinquante ans, la psychologie réintègre les démons dans l’homme. Tel est le bilan sérieux de la psychanalyse. » Il semble qu’aujourd’hui l’homo psychologicus évoqué par Malraux, l’homme de la réalité psychique et de la relation symbolique, ne fasse plus recette. L’humain s’est converti aux données du numérique, cette merveilleuse innovation technologique chargée de ré-enchanter un « monde sans esprit », un monde désacralisé par la froide raison technique, instrumentale d’une société régulée par les seuls critères « légitimes » du marché et de la technique. »

   Tout est dit de ce qui affecte l’humanité en son errance extrême. Malraux, dans sa phrase devenue célèbre, ne dit nullement comme cela a été souvent prétendu : « Le XXIe siècle sera religieux », ce qui aurait supposé le recours aux religions et, en définitive à Dieu. Or il est important de bien saisir la nuance existante entre ‘Dieu’ et ‘les dieux’. Dieu fonctionne sous le régime du dogme, c'est-à-dire de la foi sans contestation possible de cela même qui y est inscrit. Quant aux ‘dieux’ (prenons l’exemple du Panthéon grec), si l’attitude envers eux peut être dite globalement ‘religieuse’, elle fait davantage signe en direction de la mythologie, autrement dit, selon la définition du dictionnaire de « l’Histoire fabuleuse des dieux, des demi-dieux, des héros de l'Antiquité païenne. » Ici il est aisé de comprendre qu’il s’agit de la narration imaginaire de faits supposément vrais ayant pour but, en réalité, de lier le destin d’un peuple autour d’une histoire dans laquelle il se reconnaît et peut se projeter dans l’avenir commun de ses différentes composantes. La mythologie agit donc à la façon d’une légende, d’un récit fantastique, d’un fait littéraire, patrimoine insécable d’une communauté qui le reconnaît en tant que son archéologie. Donc ici, c’est bien plus le versant spirituel qui est affirmé en tant qu’activité de l’imaginaire, que la croyance qui supposerait l’adhésion à un corpus de valeurs imposées. Formulé autrement, le mythe serait libre d’être reçu de telle ou de telle manière, alors que le religieux s’imposerait de facto comme la chose à penser qui ne tolèrerait nul écart. Ce que le spirituel donnerait dans la positivité, la religion le retirerait et traduirait le visage de la négativité.

   Non, l’intelligence artificielle (curieuse dénomination pour l’intelligence, ce fait hautement humain, de se voir attribuer le prédicat ‘d’artificiel’ !), la galaxie cybernétique, l’univers des Réseaux Sociaux, le déferlement des téléphonies virtuelles n’accroissent nullement la qualité des relations humaines, ni ne contribuent à l’édification d’une nouvelle voie de la connaissance. Bien à l’opposé, ces supports techniques pervertissent tout à la fois la spontanéité des échanges, la richesse du contact ‘naturel’, la chaude effusion, l’épiphanie sans distance du visage de l’Autre. Il faut être de mauvaise foi pour prétendre le contraire mais il est vrai que dans l’ambiance générale des ‘fausses informations’ les arguments rationnels ont bien du mal à se frayer une voie. En ces temps de disette intellectuelle, l’irrationnel, l’infondé, l’épidermique ont pignon sur rue à tel point que la nouvelle concoctée dans les arrière-boutiques des complotistes et autres conspirationnistes possède plus de valeur que les pensées émises par des experts en leurs propres domaines.

   Ceci est si affligeant qu’il convient de l’oublier bien vite et de relire avec le plus vif intérêt les grands noms des Lumières, Voltaire, Rousseau, Diderot, D’Alembert. Une seule page du ‘Neveu de Rameau’ vaut bien plus qu’une montagne d’opinions qui n’ont pour elles que d’être des non-pensées, des croyances primaires, archaïques, quand elles ne sont des entreprises de démolition de l’humain. Ceci il faut le dire avec force, surtout si les Complotistes peuvent l’entendre. Ils n’ont que la puissance des faibles qui répandent leurs propres ‘vérités’ au mépris de l’humain, préférant proférer des anathèmes contre tous ceux qui oseraient mettre en doute leur parole. Cette parole de pacotille qui distille son venin à l’envi à qui veut bien l’entendre. Être humain est être responsable de sa propre pensée, de ses discours, de ses actes. De quoi témoignent-ils ceux qui, par pure bêtise, profèrent à longueur de journée des rumeurs de songe-creux ? Existent-ils au moins ? Ne sont-ils de pures émanations de la galaxie virtuelle ? Peuvent-ils au moins se hisser une coudée au-dessus de leur propre chaos ?

    " Qu'il est dangereux de se mettre à la fenêtre et qu'il est difficile d'être heureux dans cette vie ! " Bien vite je vais refermer la fenêtre. Non pour oublier le monde, non pour biffer la présence humaine. Seulement pour méditer à leur sujet et déplier, si possible, la bannière de l’espoir. Nous avons tellement besoin qu’elle se déploie et nous maintienne dans notre posture humaine, rien qu’humaine !

Partager cet article
Repost0
30 mai 2026 6 30 /05 /mai /2026 06:55
Le continent invisible.

Photographie : Alain Beauvois

***

" La nuit est tombée sur le Cap Blanc Nez ". " La lumière existe dans l'obscurité : ne vois pas avec une vision obscure ".

Koan Zen

*

« Avant-hier soir, tard... En ces temps que certains voudraient obscurs, qu'il est bon, parfois, d'aller marcher, tard le soir et seul, sur les plages désertées, en quête de quelques lueurs... je n'ai croisé personne, même pas un kamikaze fou, désorienté ou amateur de goélands...Il m'a fallu rentrer dans le noir, je n'ai même pas glissé sur les galets, je n'ai gêné personne et j'ai même retrouvé ma vieille R21 Nevada. Personne n'avait songé à me la dégrader... Elle a même accepté de redémarrer...J'ai souhaité " bonne nuit " aux oiseaux de mer de votre part. »                                                                                                                                                                                                                              A.B.

*

   Rien d’autre à faire que ceci. Partir sous l’aile du jour au moment où les rémiges commencent leurs lents replis alors que la lumière filtre au travers des paupières, ne laissant des apparences qu’une nuée de grains invisibles. C’est tout juste si la conscience s’aperçoit qu’elle brille sur le bord de l’être. Si belle cette poudre bleue de l’indistinction, si fécondante cette clarté qui n’ose dire son nom. Les choses sont lovées en elles comme préparées à l’accueil de la nuit. Déjà le ciel s’emplit de cendre. Déjà les oiseaux demeurent en silence dans la ouate des arbres. Les ramures des chênes, les filaments des bouleaux lézardent la peau des nuages avec des insistances de brindilles, des rumeurs pareilles au grelot de la pluie sur le sol de poussière. Alors, tel le lézard au goitre d’émeraude, on glisse au ras du sol. Personne ne nous aperçoit. C’est si bien de n’être qu’une ombre parmi les ombres, un mot susurré à la face du jour. L’air, l’eau, le feu absent du soleil, les monceaux d’argile de la Terre on les sent en soi, on devine leurs écoulements, leurs longs méandres comme un poème dépliant ses rythmes, assemblant ses douces assonances. C’est un chant, une mélodie interne, un glissement de vent parmi l’herbe jaune des savanes. Tout autour, il y a si peu de différence, si peu d’entailles que tout semble uni dans une souple résille. Mailles infiniment protectrices, levée d’un sentiment intime de soi. Instant où il faudrait peu, un souvenir, une odeur, pour que les larmes ne fassent leurs perles de résine sur les yeux emplis d’humeurs tristes. Ou bien le contraire, une soudaine disposition à la joie, un peu à la manière du mystique qui rencontre son icône là où jamais il ne l’avait cherchée, à savoir dans le pli de ce qu’il est, ici et là dans les chemins ordinaires de l’exister. Car il n’est nullement utile de différer de soi longuement. Tout est recueilli dans la bogue que nous présentons au monde. Nos espérances, nos affinités, notre disposition à l’amour, notre ravissement lorsque la beauté rencontrée nous dépose là où toujours nous aurions dû être, sur notre continent de chair et de peau, ce continent invisible que nous révèle le face à face prodigieux avec ce qui se manifeste et rayonne d’un sens infini.

   Milliers de fragments qui vibrent dans le cristal de l’autre, du monde, de la rose, de son dépliement en tant que métaphore de ce qu’être veut dire. Une constante disposition à se situer à la lisière de soi, sur le cercle infini des rencontres. Aussi bien du paysage sublime, aussi bien de l’œuvre peinte ou bien du livre rare au cœur de la bibliothèque. Peau sensible à la manière d’une plaque photographique recevant du cosmos une nuée de phosphènes qui, bientôt, féconderont les sels d’argent, y imprimant courbes et déliés, linéaments, arabesques nous disant la merveille de marcher sur les chemins de la grande aventure anthropologique. Y aurait-il plus grand bonheur que d’apercevoir l’étoile piquée dans le firmament et d’en deviner la nécessité, le point lumineux qui nous interpelle et nous enjoint de vivre parmi les donations sans fin de l’univers ? Bien sûr il y a les grains de sable, les rouages de l’humain qui se grippent, la maladie, les crimes perpétrés, la mort. Oui mais tout ceci est gravé dans l’essence de l’exister comme le revers de la monnaie dont, le plus souvent, nous ne regardons que l’avers, la face compréhensible, le visage rayonnant.

   On est arrivé là où l’on devait s’atteindre, au lieu de la contemplation. Tout est si retiré dans l’obscur et le monde semble s’être évanoui dans quelque ornière, à l’abri des regards. Soir en majesté. Le crépuscule gagne son domaine, celui du doute et du sommeil précédant les songes, les longues flottaisons, les réminiscences, les espoirs, les projets insensés. Là, devant, Blanc-Nez est perdu dans son propre logis, paraissant même n’avoir plus de lieu où reposer. C’est une étrave à peine lisible, la proue d’un navire ensablé que des langues d’eau visitent depuis les rainures de sable. C’est presque irréel cette masse se distinguant à l’aune d’un murmure, de la mer, du nuage, du ciel qui pèse comme un couvercle de fonte. Tout mis au secret et les hommes dont nulle présence n’est visible. Ça bat longuement à l’intérieur de soi. Ça interroge. Ça lance ses gerbes d’étincelles. Dans le mystère même du promontoire que rien ne semble distraire de sa nature sourde, échouée en plein espace, c’est de sa propre énigme dont il est question. Avancée de rocher jouant en écho avec l’avancée de chair. Deux continents invisibles qui s’affrontent, se dissimulant à la vue de l’autre. Qu’a donc à cacher la falaise que l’homme ne pourrait connaître ? Qu’aurait donc à dissimuler l’Existant que le Cap ne pourrait saisir ? Nous participons de la même aventure : faire phénomène en un temps, un lieu déterminés, même si les mesures de l’homme, du rocher ne jouent pas sur le même registre. En vérité, présence face à une autre présence. Parole scellée du Vivant, parole mutique de la Pierre. Mais signes identiques. Qui disent la nécessité de paraître et d’échanger des messages. Minces sémaphores dans la nuit du monde. Blanc-Nez ne reposerait-il pas sur les fondements d’une possible connaissance ? A commencer par la sienne propre ?

   Objets inanimés, avez-vous donc une âme qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ?, disait le Poète Lamartine dans sa merveilleuse entente de l’univers. Regardant la proue de calcaire faire son blanc suaire sur la découpe nocturne, déjà nous sommes gagnés à sa cause alors que nous accomplissons et agrandissons la nôtre. Chercher l’âme des choses c’est se mettre en quête de la sienne. C’est en sondant les choses, en interrogeant leur origine, en tâchant de lire leurs traces signifiantes que la lumière existe dans l'obscurité pour reprendre la belle assertion du koan. Les regarder simplement, en témoigner par un acte photographique, une peinture, un dessin, une estampe, c’est en dresser la carte sémantique par laquelle comprendre le monde, notre relation aux esquisses qu’il nous propose dans la profusion. Geste d’altérité s’il en est. Premier geste qui, s’il est authentique, transposé aux autres hommes sera le berceau d’une véritable transfiguration. C’est toujours dans le secret que ces sentiments s’éprouvent. Aussi bien celui du crépuscule. Aussi bien celui de l’aube. Ces moments privilégiés du passage, de la médiation, de la relation. Nous avons à entendre ceci et à le méditer afin que les mots rencontrés au hasard de nos cheminements se constituent en phrases, en texte disant l’unique de l’exister. Alors s’éclaire la nuit. Toujours suit une aurore.

 

Partager cet article
Repost0
29 mai 2026 5 29 /05 /mai /2026 06:51
Vivre selon soi

                                                            Archeologia dell'anima.

                                                                          Vivere

                                                                Livia Alessandrini

                                                                    Roma 1998

                                                                         coll.pr.

 

 

 

 

                                                               Le 3 Mars 2018

 

 

 

 

               Toi, venue du passé.

 

 

   Que je te dise, malgré l’épaisseur du temps, la faible distance de toi à moi. La géographie n’est rien, l’éloignement si peu, les sentiments beaucoup. C’est comme si hier était là, venu au présent avec sa belle cohorte de souvenirs. Sans doute les êtres ont-ils besoin d’avoir recours au labyrinthe de la mémoire, à la fuite des événements, au flou d’anciennes sensations afin que, séparés, ils en viennent à appeler l’autre comme le fragment dont ils sont, depuis toujours, démunis. Rien ne remplace ceci. Vois donc : des amis ne se sont vus depuis de longues années. Ils conviennent d’un rendez-vous. D’abord une belle émotion les étreint, le rose monte aux joues, les cœurs battent à l’unisson, mais plus vite, plus ardemment. Voici qu’ils échangent, dans une sorte de fièvre, plein de menus faits qu’ils possèdent en commun. Ils devisent autour d’un vin rare, ils dégustent des mets précieux, ils SE racontent chacun leur tour. Leurs yeux sont brillants, leurs lèvres humides, leurs mains émues de s’être serrées. Quelques heures passent. Des nuages glissent dans le ciel. Des mouvements dans la rue proche. Des nouvelles à la radio. Des courses faites en ville dans la gémellité retrouvée.

   Deux ou trois jours ont passé. Bien des propos échangés. Parfois, entre deux confidences, le souffle blanc du silence. Une nostalgie fuit que, bientôt, recouvre un ennui. Des flux de spleen, des tons fondamentaux qui se diluent, des enthousiasmes qui se posent, des spontanéités qui s’émoussent. Bientôt des banalités : le temps qu’il fait, la politique, les modes, la dernière lubie consumériste. Vois-tu, Sol, combien il est difficile de maintenir le cap, de cingler vers la haute mer, de hisser haut le pavillon de la liberté, de faire du foc cette toile tirant à soi la proue du bateau. Oui, tout s’épuise, tout lasse et s’enfuit dont il ne reste jamais que quelques traces sur le tissu lâche de l’exister. C’est bien là l’usure de toute rencontre après que son point d’orgue a été atteint. Le quotidien abrase tout de sa récurrente lame et, parfois, ne s’informe plus qu’une esquisse dont on ne sait si elle pourra durer.

   Au-delà des vitres, de lourdes caravanes de nuages blancs. Leurs ventres érodent les pierres sèches des murs qui courent sur le large plateau du Causse. Parfois même, je croirais entendre leur éboulis, un genre d’écho se perdant dans l’arrondi d’une doline. Ici, sais-tu, il y a si peu de bruit, si peu de mouvement. Des moutons paissent, là-bas, au loin. Je devine le glissement du vent dans la toison de leurs boucles grises. Rien que de bien ordinaire. Rien que de l’infiniment reproductible parmi les mailles serrées du temps. Alors, dans cette souple monotonie, souvent convient-il d’introduire le coin d’une petite fantaisie, le sursaut d’une rencontre, d’y agrandir l’heure au moyen de l’imaginaire. Une œuvre récemment découverte - je vais t’en préciser bientôt les tonalités -, sera le prétexte à ma correspondance. Peut-être t’ai-je déjà entretenu de cela, je suis depuis toujours fasciné par les lieux d’utopie, leur paysage inattendu, la magie qui en émane, le curieux sentiment de liberté attaché à ceci qui, selon de singulières inventions, peut prendre l’aspect du caméléon, à savoir se vêtir du prodige des métamorphoses. Alors prends garde à ceci, la peinture qui va nous occuper, j’en fais mon unique et inentamable possession. Combien ce rapt est étrange. L’artiste est nu. Je suis vêtu. Regarder une œuvre en son fond, en éprouver la douceur de soie, s’y sentir à demeure et il n’y a plus l’épaisseur d’un cil. Je suis l’œuvre tout comme elle est ma propre identité. Fusion et le monde alentour n’existe plus.

   Donc voici la texture de ce « non-lieu » puisque ce qui va apparaître est pure décision de ma conscience, source ineffable de ma rêverie. Evoque simplement un édifice pyramidal à l’étonnante texture : mélange de terre et d’écume, de poudre de lave et de stuc, enfin une matière si étrange qu’elle semblerait venir d’une autre planète. Sa couleur pourrait évoquer celle, métallique, d’une météorite que son entrée dans l’atmosphère terrestre aurait brûlée, dans le genre d’une croûte de pain. A la base, pareille à l’entrée d’une grotte ou d’un abri sous roche, une ouverture en arc donne accès à un monde si secret que nul ne pourrait y entrer sans avoir été, au préalable, initié. A l’utopie il faut cette démesure, cet écart à défaut desquels elle ne serait qu’un site ordinaire, autrement dit une pochette-surprise sans surprise.

   Ce que l’on ne saurait définir avec précision, cette structure extérieure à l’aspect de pierre ponce, c’est ce qui semble ressortir au naturel, à l’artificiel, ce qui est architecture voulue, ce qui est hasard géologique qui en aurait édifié le cône à la manière d’un volcan. Je t’en ai déjà souvent entretenu, l’une de mes anciennes vocations, dont il reste quelque empreinte aujourd’hui, un vif attrait pour la roche sous toutes ses formes, le visqueux d’un magma, les éruptions qui incendient le ciel, les fleuves de feu qui se précipitent dans l’océan en grondant, toute cette sublime activité tellurique qui fait confluer les puissances célestes et chtoniennes dans une même énergie décuplée. Oui, tu reconnaîtras mon éternel lyrisme, ce romantisme mâtiné de sublime, teinté de lueurs mythologiques, animé en son fond de l’éclat des braises fauves de l’inconscient. Une nature volcanique sous des aspects certes policés. Ne sommes-nous pas, nous tous les Terriens, des êtres frappés au sceau d’une belle complexité, une pincée de glaise, une touche de granit, une efflorescence de feu et de soufre, un manteau de glace qui vient en atténuer la rigueur ?

   Ce qu’il te faut discerner maintenant, quelque chose comme un chemin de ronde escaladant sous la forme d’une spirale cette masse alvéolée, trouée en maints endroits. Sans doute est-elle le poumon grâce auquel l’intérieur communique avec le vaste cosmos. A intervalles réguliers mais, pour autant non systématiques, des ouvertures en plein cintre que quadrillent des ferrures, tout en légèreté. Ici et là quelques autres portes se laissent deviner. Des volées d’escaliers relient les espaces escarpés les uns aux autres. Ce qui est ici en tous points remarquable, c’est la belle impression d’unité qui se dégage de l’ensemble. Teintes et volumes se fondent dans une harmonie qui paraît en être l’un des caractères essentiels.

   Et parmi les sentes et les stries d’ombre, comme par l’effet d’une simple distraction, des formes humaines, elles me font penser à ces peintures rupestres du Tassili, ces élancements de sanguine s’enlevant sur les grès rouges du Sahara. Rien de plus beau que cette rencontre de l’homme et de l’environnement qui l’accueille et l’abrite. Ici, dans cette vivante archéologie, tout s’anime et se vivifie dans la simple donation des choses. Tout semble naître de tout. Rien n’excède ce qui est dans le voisinage. Tout semble s’engendrer sous l’effet de la confluence des affinités. Alors c’est une grande satisfaction pour les yeux, un comblement de l’âme que d’être le témoin d’un genre de civilisation apaisée, seulement affairée au luxe d’exister comme si un immédiat bonheur sourdait de la pierre même, se communiquait  à ses hôtes, les imprégnait d’une invisible parole partout répandue, genre d’hymne dont ils seraient les notes inaperçues mais combien présentes à même leur destin, ouvert, lumineux, poudroiement avec lequel ils n’auraient jamais fini d’être en relation.

   Mais, attentive Solveig, combien je te sens inclinée à forer les choses de l’intérieur, à tâcher d’en deviner la pulpe nourricière, à en extraire la moindre ambroisie. Il y a tant de beauté vacante, partout, sur la corolle de la fleur, la joue aimée, la goutte de rosée appelant à elle depuis le grain de sa modestie. L’inventaire n’est nullement terminé. L’utopie est sans limite, ce qui fait son attrait en même temps que sa constante évanescence. Comment en décrire la richesse alors que tout, continûment, se réaménage dans une manière de fable sans fin ? Tu me rejoindras : l’utopie en son essence est fugacité, transition, impression furtive. Faute de ceci elle ne serait que le réel en son opacité. Que pourrions-nous en tirer d’autre qu’un destin commun qui s’effacerait à même sa feuillaison ?

   Fais le vœu, seulement un instant, d’être cette silhouette presque confondue avec la falaise qui se dresse vers le ciel. Quelle serait alors ta sensation sinon celle d’être confrontée à la vastitude ? - les lointains feraient leur étonnant vacillement, là-bas, à la limite d’une brume solaire -, d’illisibles vestiges surgiraient du sol, équilibres de pierres, frontons armoriés, arcs de calcaire, voûtes romanes, ogives gothiques, cirques aux gradins usés, empilements de colonnes doriques, bas-reliefs faisant rouler dans la poussière leurs héros de plâtre. Comment pourrait-il en être autrement ? Utopie est cette démesure ou n’est rien. Alors il faut dilater ses yeux, y engranger ces mille visions qui feront du corps un théâtre antique avec ses chœurs, ses haillons, ses couronnes d’or, ses péplos bariolés, ses guenilles, ses défroques, ses cothurnes de bois qui poinçonnent le sol et l’air, soudain, s’emplit de l’écho de la tragédie, ses masques de terre cuite de Tanagra aux boules des yeux dilatées, immensément énigmatiques. Tu aperçois, Sol, combien il est nécessaire de forcer un peu sa nature, de la convoquer devant le mystérieux, de la confronter à l’ouvert en son illimité. Sortir de soi, autrement dit, pour mieux se retrouver en soi mais avec la dilatation qu’opère une connaissance nouvelle.

   Alors, habitée de ces impressions dont tu ignorais jusqu’à l’existence, tu n’auras de cesse de progresser vers ce sommet qui t’appelle et t’effraie à la fois. Quel vent y souffle-t-il ? Les dieux en toisent-ils la pointe acérée ? La foudre en frappe-t-elle l’éperon ? Y dépose-t-on les condamnés afin que leurs yeux soient dépecés par le bec de quelque rapace ? L’éclair y précipite-t-il son éclatante lumière ? Oui, toutes ces interrogations sont bien vaines. Puisque c’est toi qui décide de la forme de ton utopie - utopie est liberté -, sans doute en feras-tu, sinon « Le Jardin des délices », réplique du Paradis, du moins un espace à ta convenance.

   Pour moi, parvenu au sommet, laisse-moi te dessiner le chemin de ma progression. Eh bien cette étrange Tour de Babel - tu en avais reconnu la sobre élégance -, non seulement bruit de milliers de vocables étranges mais c’est bien son architecture intérieure qui est la plus déroutante en même temps que fascinante. Sans doute rien ne sera plus approchant que la structure d’une termitière avec ses galeries tracées au sein de ce curieux amas d’argile rouge, de sable, de lignite, tous ces matériaux liés  de salive solidifiée. Une impression de légèreté en même temps que d’abri sûr, de demeure intime. Donc me voici tout en haut d’une cheminée verticale qui traverse de part en part cet édifice, avec ses diverticules axiaux (on se croirait au cœur même de la grotte de Lascaux avec son riche bestiaire ornant les parois), des tunnels droits ou bien en pente, des carrefours où l’on se croise en silence, des vestibules à la lumière purpurine, des corridors, des antichambres, des salles aux hauts plafonds, des stalactites en descendent avec leur résille de gouttes claires, parfois de minuscules lacs scintillant dans l’ombre, des barrages de moraine en ralentissent le cours, puis de sourdes cascades progressent vers l’aval dans une manière de glacis translucide comme si le liquide s’était métamorphosé en lent miellat. Bien sûr, tu auras pensé à la vie des fourmis, à celle des termites et, certes, tu n’auras pas tort. Ma première impression a été identique.

   Mais que je te dise, les humanoïdes (j’ai longtemps hésité quant à leur nomination tant leur aspect emprunte à la bête, mais également à l’homme en voie d’accomplissement), ces humanoïdes donc, ont l’allure de scarabées à la tunique luisante, lustrée ; ils progressent debout, leurs mandibules sont en agitation constante comme s’ils méditaient quelque idée profonde en laissant apercevoir seulement une pensée affectée de concrétude, une rumination matérielle, un métabolisme psychophysique de la plus étrange apparence. Les observant longuement, j’ai appris à décrypter leur idiome qui tient de celui du mime, du sourd-muet, de celui des ouvrières dans la ruche tellement leurs parcours itératifs semblent ressortir à un apprentissage, sinon à un pur conditionnement. Savoir ce qu’est cette expérience où la pensée se laisse apercevoir sous les espèces d’une habile mécanique, comment pourrais-je en témoigner ? Une minutieuse horlogerie, un emboîtement de rouages, une symphonie de barillets, une fugue de palettes, un enchaînement de balanciers,  Ceci est tellement sidérant ! Peut-être te suffira-t-il de fixer les mystérieux hiéroglyphes : certains, paraît-il, consentent à chanter, il faut seulement aiguiser le lumignon de sa conscience, le métamorphoser en un dard par la vertu duquel s’opère la désocclusion du secret.

   [Mais, ici, une incise paraît devoir figurer. Sans doute auras-tu perçu la rupture introduite par ce peuple mi-insecte, mi-homme qui habite à l’intérieur, alors qu’à l’extérieur se laissent deviner des formes entièrement humaines. Plus que d’une bizarrerie, il s’agit d’une simple loi d’évolution. Si les humanoïdes à l’intérieur de la « termitière » sont affectés de primitivisme dans leur aspect, dans leur activité, c’est en raison d’une station dans un mode archaïque de développement. Uniquement centrés sur eux-mêmes, entièrement remis à une vie tribale, grégaire, ils ne se dissocient guère encore de la matière qui les entoure, comme s’ils n’en étaient qu’une immédiate sécrétion. Matériellement arrimés ils ne se détachent de leur tunique qu’à en projeter quelques signes graphiques, quelques essais de représentation de la nature qu’ils perçoivent au travers des oculus : animaux dans la savane, humains gravissant les parois après que leur sortie a eu lieu, les projetant dans la sphère anthropologique. Plus ils sont éloignés de l’abri originel, plus leur degré de liberté augmente, plus leur humanité s’affirme.]

   Puisque je parlais d’écriture, autant évoquer la présence, sur toutes les parois, de milliers de calligraphies, d’idéogrammes, de pictogrammes pareils aux tablettes mésopotamiennes, des incisions comme sur les bâtons-messages, de mystérieux signes tels que ceux que l’on trouve qui creusent le calcaire des calendriers d’agriculture. Sans doute me poseras-tu la question de savoir comment ces créatures, mi-insectes, mi-hommes, parvenaient-elles à élaborer un tel alphabet, à l’organiser en des structures nécessairement signifiantes, si ce n’est pour nous, du moins pour elles ? Tu vois, c’est une telle interrogation dont nous sommes saisis à seulement nous confronter à l’impensable. Nous qui pensions l’homme au-dessus de toutes les espèces vivantes, voici qu’il se donne à nous dans ce bizarre métamorphisme, dans cette culture que nous retrouvons inscrite tout le long des galeries. Comment ne pas être émus par cette imagerie d’inspiration préhistorique : profusion de mammouths, bisons, chevaux, cerfs, bouquetins qui s’entremêlent aux représentations humaines, déesses, vulves, hommes en érection, mains positives et négatives ? Bien évidemment, ceci n’est nullement inscrit dans la moindre réalité puisque c’est mon imaginaire qui fabrique, de toutes pièces, ce décor qui pourrait ressembler à une allégorie. Son but ? Peut-être, resituer la place de l’homme dans le concert de l’univers. Lui qui occupe la position centrale, l’obliger à une nécessaire modestie qui le conduira à une posture intermédiaire, à peine dégagée de l’animal, non encore parvenue à sa totale épiphanie, balbutiant, en une certaine manière, s’essayant aux alphabets, à la magie de l’écriture, aux premières projections de l’art sur les parois de sa Babel d’argile et de salive. Une sorte de retour à l’origine, d’immersion dans un état d’innocence dont il ferait le tremplin de ses aventures futures. Ceci, ma passion pour les lettres, les alphabets, les premières manifestations d’une culture, tu en connais la forme obsessionnelle et ne t’étonneras nullement que mon projet utopique en porte la vivante empreinte. Voilà pour les justifications.

   Mon utopie ne pouvait « tenir » qu’à convoquer cet entre-deux, à réaliser ce suspens entre un lointain passé et un futur proche, à initier une origine à partir de laquelle deviner la trame qui s’y dissimule en creux. Ainsi évite-t-on l’aporie d’une génération spontanée. Ainsi pose-t-on un fondement. Je ne souhaitais nullement créer des entités d’extra-terrestres. Pour fonctionner adéquatement, l’imagination, fût-elle fertile, ne saurait s’abstraire d’une généalogie dont nous figurons, aujourd’hui, les figures de proue. Que te préciser encore qui pourrait donner corps à cette cité du songe ? Eh bien, vois-tu, le ventre de cette motte de terre est constitué de dizaines et de dizaines d’alvéoles, toutes semblables, faisant immanquablement penser à des cellules monacales, enduites de blanc, une mince meurtrière laissant percer le jour, n’autorisant cependant nulle distraction, sa taille réduite étant un puits de lumière, non une ouverture commise à l’observation de l’espace environnant. Ainsi chaque cellule est un lieu de méditation, de recueil sur soi, de recherche de ce qui est l’essentiel.

Vivre selon soi

    Tablette pictographique sumérienne

     Source : Dinosoria

 

 

   L’essentiel, ces premiers signes par lesquels l’humain se manifeste en tant que doué de raison : cette main, cet arbre, ce végétal, cette fourche, ces triangles et ces points qui symbolisent, dotent l’intelligence des outils nécessaires à son expansion, son rayonnement. Là et nulle part ailleurs est l’essence insigne de l’homme. Se dire, dire le monde par quelques traces qui deviennent le matériau fondateur du SENS. Oui, Sol, du SENS en Majuscules, tant ceci a de valeur dans le parcours singulier des êtres que nous sommes. Nous disons un seul mot : « Pomme » et le fruit est immédiatement là, disponible, reconnaissable, entouré de prédicats qui le déterminent et lui assignent un lieu dans la vastitude du monde.

   Je dis « Sol » et tu es là près de moi, toi aux yeux où pétille le brun, toi à la peau mate tel le parchemin, toi dont le visage est la parure par laquelle se dit la beauté. Vois-tu, en définitive, tout est histoire d’amour. Non le frelaté, le convenu, le mondain. Non, le vrai, celui qui s’écrit dans des tablettes d’argile, se grave dans les écorces des arbres, s’encre dans la pulpe du papier. Il n’y a pas d’autre vérité. Ecrire, aimer : une seule et même écriture qui dit en un unique élan le lieu de notre être, le lieu de l’altérité qui est notre propre écho, le miroir dont nous procédons afin que notre complétude soit atteinte. Je ne suis moi que par toi qui me donnes acte, qui m’accomplis tel que je suis. Je trace une lettre sur une page et je fais se lever une réalité, la seule qui soit. J’initie un cycle dont le terme sera une efflorescence à partir du rien. Rien n’était présent, tout est présent.

   J’écris « S » et déjà se profile « O » dans son bel ovale et déjà se présente « L » à l’exacte géométrie, cette jonction de l’horizontale et de la verticale, rencontre du nadir et du zénith, conjonction de la terre et du ciel. J’écris « SOL » et déjà se dessine « VEIG », afin que les choses soient dites de toi, du monde. J’écris « SOLVEIG » et, dans le même intervalle, j’écris « Chemin de Soleil » : Sol, Soleil, Veig, Chemin. Sais-tu, graver ton nom, et voilà que se lève l’astre du jour, que s’ouvre le chemin grâce auquel tracer la voie d’une joie. Tous les jours nous disons ou écrivons des milliers de mots sans autre souci que de les évoquer puis nous les oublions sitôt prononcés. Faisant ceci, nous nous dérobons à notre condition d’hommes, d’êtres-parlants, nous clouons au silence ce qui est son prolongement car toute parole s’en détache afin de devenir visible, de n’y pas retourner. Toute voix porte avec elle son coefficient d’éternité. Une chose meurt. Jamais le langage ne trouve sa fin. Par destination il est immuable. Dites une fois « Je t’aime » et ceci ne s’effacera jamais. Le corps à qui il est destiné, les yeux qui le reçoivent, les oreilles qui en attestent l’émission sont infiniment corruptibles, nullement le mot qui aura transcendé tout l’espace du réel pour atteindre  la région des illisibles, des invisibles, là où se recueille toute valeur en son unique et indépassable destin. Dante n’est plus, ses mots sont toujours là, présents, infiniment présents dans sa « Divine comédie ». Comment l’enfer, le purgatoire, le paradis (qui sont plus des états d’âme, des ressentis, des projections de l’esprit que de pures effectivités), pourraient-ils voguer vers leurs fins dernières alors même que leur nature est d’être des fils arachnéens dont nous tissons notre mémoire ? Dante et sa Béatrice ne sont plus, leur amour oui, EST.

   Mais revenons à nos humanoïdes dans le clair-obscur de leur chambre. A quoi donc s’occupent-ils à longueur de journée ? Je parlais « d’essentiel », je parlais de langage. Les termes sont interchangeables. Représente-toi ceci, Sol, ces infatigables ouvriers (ils te font penser à la ruche, n’est-ce pas ? Oui, c’est une ruche où se distille le jour durant, un précieux miel, où s’élabore un nectar, où se diffuse cet irremplaçable gelée royale, breuvage des dieux, breuvage des hommes s’ils savent en deviner le précieux, le non-substituable), donc ces ouvriers sont des scribes qui, à menus coups de stylet, à infimes pressions de poinçons impriment dans la glaise les indices de la vie, ses emblèmes, ses traces de feu ou bien ses étoiles de givre. Toute existence, Sol, se décline sous les deux figures de la prose et du poème. Poème les jours fastes. Prose les jours sans gloire. Patiemment, notre aventure terrestre incise en nous les stigmates qui nous font être ce que nous sommes : une joie, une peine, un amour, une création, une surprise, une rencontre. Nous sommes la résultante de ceci. Nous sommes un livre empli de chiffres et de lettres, de caractères multiples, une confluence de pleins et de déliés, un espace comblé de minuscules typographies auxquelles nous n’avons plus accès, eût-on entrepris un patient travail d’archéologue.

   Les scribes  du passé, il leur faut archiver, le long de milliers d’heures, l’émergence de l’humain en son unique tâche, en ce qui devrait être son ultime préoccupation, témoigner de ce passage, tracer son sillage de feu. Comment sortir de l’obscur des espaces infinis, dépasser les trous noirs, être présence au monde hors des signes qui nous constituent ? Il serait bien vain de chercher une autre voie, elle ne tracerait qu’une ligne d’ornières dans le chaos primitif. S’extraire du chaos, donner visage à l’univers, comment cela se ferait-il hors du verbe, de sa puissance de profération, de sa capacité d’éclairement ? Dire un seul mot, c’est trouer la nuit, y allumer une étoile, y inscrire le brillant trajet de la comète. Solveig, « chemin de soleil », imagine ceci : une assemblée d’hommes dans un temple. Ils sont de toute origine, plébéiens, patriciens, descendants d’esclaves. Leurs visages luisent dans la pénombre tels des masques d’étain. Ils sont tous en quête du dieu, ils brûlent de l’intérieur. Ils veulent que leurs voix soient prières, incantations, peut-être sacrifices offerts à ceux de l’Olympe. Ils veulent proférer, chanter, crier, exulter, gonfler leurs poitrines de paroles sacrées au travers desquelles les divins se sentiront honorés.

   Mais rien ne sort de leurs gorges qu’un souffle court, quelques halètements et soupirs, nul son qui initierait le message en direction des célestes. Alors combien le désarroi de ces officiants est patent, palpable à la façon d’une corde qui les enlacerait, les retiendrait dans l’espace étroit d’une geôle. Ne parlant pas, ne pensant pas, ils sont de lourdes colonnes, telles celles du temple, qui soutiennent le portique sans même avoir conscience de leur nature. Ils sont de sourdes matières que nul esprit ne traverse, nulle âme n’anime. Ils sont de simples diversions du temps, des anecdotes de l’espace. Autrement dit, ils n’ont de lieu où reposer leur être puisque celui-ci est privé de sa source originelle, ce murmure qui s’élève des corps avec l’élan de la conscience, traverse de muettes parois puis, soudain, connaît le mystérieux isthme de la glotte, devient vibration humaine, infiniment humaine. Ces hommes ne parleraient-ils pas, leur prière intérieure serait tressée de mots. Pas de pensée sans mots. Pas de présence. Seulement une coquille vide parcourue de l’haleine grise de l’ennui.

   Arrivée à ce point de ma fiction, je le sais, tu auras compris le sens profond de mon discours dont la métaphore constitue la clef de voûte. La termitière est l’édifice qui se montre tel le corps des vivants, avec les fenêtres des yeux, la porte de la bouche, ces effigies humaines qui sont les affleurements de la conscience. Edifice-Babel ou la texture langagière de notre condition. A l’intérieur travaillent les scribes, ce sont les mains ouvrières archivant dans la mémoire les signes de notre présence : mots, voix, paroles, onomatopées, chiffres, signes, cercles et triangles de notre propre architectonique. Ce sont nos nervures, les lignes de force qui nous déterminent, les aimantations, les polarités sans lesquelles nous ne serions que des totons fous, des culbutos privés d’amers.

   Initialement, abyssalement, nous ne sommes destinés qu’à l’errance, vêtus des habits d’Arlequin aux pièces aussi multicolores que les diapreries de la folie. Bien loin d’en faire l’éloge tel Erasme de Rotterdam. Se livrer à ceci, faire de la démence le site d’une joie, il faut avoir dépassé l’opacité de son massif de chair, avoir reconnu dans les grimaces et pitreries de la fantasmagorie un possible signe de salut. On dit, communément, la proximité de la folie et du génie. Certes. Le génie est celui qui a maîtrisé sa propre folie. Le fou celui qui a succombé au poids de son génie. La carnèle est mince qui sépare les deux. Sur son étroit cordon s’inscrit sa légende en toutes lettres, le langage dont elle fait  usage en signe de reconnaissance de sa valeur. On y indiquait autrefois le peuple, la ville, les noms des divinités locales, des magistrats, des rois. Toutes indications chargées de sens dont on faisait une nourriture pour l’intellect afin que, pourvu d’une direction, il ne se dissipât dans d’aventureuses voies. Comprends-tu, jamais on n’excipe de ceci : nous sommes êtres de langage. Toute autre considération serait non seulement inopportune mais travestirait notre essence.

   Maintenant, à bien considérer l’image, à voir se détacher sur un fond noir la pyramide de terre - ce colosse aux pieds d’argile : tout fondement humain repose sur cette évidence -, à y discerner cette pluie de neige compacte qui envahit le ciel, nous devinons que nous parvenons aux limites de l’utopie, que, bientôt, le réel reprendra son droit, qu’aura lieu le réveil, que le rêve tarira pour ne laisser percevoir que des décors de carton-pâte. Certes, utopie est illusion. Certes utopie en son sens étymologique est « non-lieu ». Toute chose créée part nécessairement d’un non-lieu. Aussi bien le vase façonné par le potier, la statue libérée de sa gangue de pierre, la parole s’élevant du silence. Peut-être ce que nous prenons pour un déluge de flocons n’est-il que la mise en musique d’un langage que Babel aurait libéré, l’essaimant dans l’éther afin qu’il connaisse son devenir universel, sa destinée cosmologique. Autant de minces particules que les scribes, mi-insectes, mi-humains (tout est toujours en métamorphose), jettent aux étoiles pour dire la beauté de ce qui est, ici, plus loin, là-bas, au plus profond de l’espace-temps, intime courbure que nous imprimons aux choses. Le monde est un vivant palimpseste où s’inscrivent les strates  de l’être, ces mots qui sont prose, que nous souhaiterions poème. Oui, Sol, le poème dont nous sommes toujours en deuil. A peine l’avons-nous écrit, lu, prononcé et déjà il sonne à la manière d’un cristal et, déjà son diapason n’est plus qu’un illisible.  « Archeologia dell'anima », reprenons-nous en écho avec l’artiste. Oui, toujours revenir aux sources, là est le lieu de la vérité avant que ne s’emparent d’elle les artifices, les déplacements, les altérations. A bien y réfléchir, l’utopie  ne serait-elle le seul lieu dont nous disposons pour arriver à ce qui nous est le plus propre ? Ainsi nommons-nous les « affinités électives ». Elles déterminent notre habitation sur terre.

 

           Je viens d’allumer ma lampe. Le Causse, petit à petit se couvre de brume. Sous peu il fera nuit. Nous rêves se rejoindront-ils par-delà la distance ? Nos rêves d’utopie ? A toi dans l’obscur qui vient. A te lire bientôt.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
28 mai 2026 4 28 /05 /mai /2026 07:26
L’aire ouverte du silence

                                                              Photographe non identifié

                                                                   Source : Marie Claire

 

 

« L’amour est un châtiment.

Nous sommes punis

de n’avoir pas pu

rester seuls. »

 

« Feux » - Marguerite Yourcenar

 

***

 

 

   Seule, face à la mer, dans l’infini égarement qui coiffait ton âme, ceci, ce danger de l’amour, tu en savais les sourdes reptations. Tu en pressentais les vives lézardes qui ne manqueraient de faire leur sinueux trajet à l’insu de ta conscience. Faut-il que nous soyons naïfs pour nous engager sur la route du non-salut avec autant d’audace que de touchante illusion ! Cheminer de concert est tout, sauf l’éventail ouvert d’une joie. Mais nul homme, nulle femme, ne sont des objets sacrificiels qui consentiraient à leur propre perte au motif que l’amour les a visités, qui ne les laissera plus en repos.

   Je t’avais rejointe, toi la Solitaire dont seule la vue de la mer apaisait les rampantes angoisses. Sur ton banc je m’étais assis. Non en pure confiance. Jamais l’on n’est assuré de rien dans la faille béante des sentiments. En réalité on n’aime qu’à assurer sa propre survie. L’Autre est ce qui nous fait défaut, sans quoi notre voyage serait pure errance parmi le labyrinthe exténuant de la terre. Notre corps, nous le lançons dans toutes les directions de l’espace, tel un harpon qui saisira ici une miette de vent, là le flocon d’un nuage, plus loin cette femme emplie de solitude.

   Toi donc qui attendais. Mais qu’attendais-tu qui ne soit que ta propre empreinte sur le cercle accompli du monde ? Vois-tu, il ne s’agit de ruser avec la réalité, d’en poncer les aspérités afin qu’elle tienne le langage que l’on attend d’elle. La réalité est toujours tissée d’immanence, elle rôde sur d’illisibles sentiers emplis d’ombre et de doute. Oui, l’amour, ce beau mot brille à la cimaise d’un projet idéal. Mais combien il se farde de ténébreux desseins dès l’instant où l’exister le métamorphose, le fait passer de simple esquisse à cette pâte lourde du destin, cette glaise dans laquelle nous n’avançons qu’à porter notre être au-devant, dans ce rai de lumière qui vacille et ne tient que le récit étroit d’une surdi-mutité.

   Sans doute me trouveras-tu confit en stoïcisme, moi qui énonce ces certitudes et en assume les tragiques conséquences sans même  que mes yeux ne tremblent, ni mes paupières ne cillent. Tout amour est « châtiment », nous dit Marguerite Yourcenar, qui étaie sa thèse au moyen de l’assertion suivante : nous n’avons eu le courage d’affronter notre propre solitude. Oui, je crois bien qu’il s’agit là du geste héroïque d’une pensée sans fard, du maintien d’une ligne directrice qui ne s’infléchit nullement sous l’effet d’une dérobade. La lumière de la vérité est, le plus souvent, vive comme celle du soleil au zénith. Elle nous aveugle et c’est la raison pour laquelle nous nous en détournons et lui préférons l’onction plus douce de l’ombre. Au moins, ici, sommes-nous assurés de ne point connaître les habituels ravages de la passion et nous appliquons-nous à nager dans les eaux tièdes d’une quiétude acquise à l’aune d’une esquive, d’une fuite.

   Notre « amour », oui, je le place entre guillemets, je le situe dans une époque qui, maintenant, n’a plus cours. Me demanderait-on de tracer ton portrait, je crois bien que, de mon fusain, ne tomberait qu’une noire pulvérulence, ne se donneraient que quelques traits ne connaissant même plus le lieu de leur être. Tout ceci est si confondant, cette vive sensualité qui fulgure dans le lointain et, déjà, se consume dans les rets de sa propre perte. T’en souvient-il de nos émotions partagées, de nos doigts enlacés que liait une même eau fraternelle ? T’en souvient-il ? « Fraternelle », je le sais, ce qualificatif ne te posera nul problème, je m’en remets à ton instinctive lucidité. Nous n’étions que des frères en solitude.

   Tu confiais le roman de ta vie à ces dessins - ce n’étaient parfois que de simples gribouillis d’enfant -, le mien, je le tissais de mots qui, le plus souvent, s’effaçaient à même le silence de la page blanche. J’en ai gardé quelques traces sur la pelote emmêlée de ma mémoire : la mer ; une brume à l’horizon ; le sillage des oiseaux, teinté de gris ; un soleil nébuleux dont l’œil semblait enclin à déchiffrer notre mystère. Vois-tu, nous ne sommes que de purs mystères qui n’atteignent même pas leur propre rivage. Alors l’amour ! Oui, nous avons été « punis de n’avoir pas pu rester seuls ». Maintenant nous sommes punis « de n’avoir pu rester en amour ». Où est l’équilibre qui porte le nom de « plénitude » ? L’aire ouverte du silence est le seul espace dont nous puissions faire l’expérience. Nous sommes des outres vides que le vent traverse. Puisse-t-il un instant s’arrêter, demeurer et nous dire le terrible secret que nous cachons au monde. Puisse-t-il !

Partager cet article
Repost0
27 mai 2026 3 27 /05 /mai /2026 06:55

 

Sûrement rien d'autre

 

 

srd'a 

 

 René Magritte

Le visage du génie, 1926-27

Source : about.com

Art history

 

***

(Libre cheminement sur une poésie

de

Nath Coquelicot.)

 

*

  

 "Qu'avez-vous fait de ce visage

Planté aux meurtrissures du miroir

Qu'avez vous fait de son jeune âge

De son papier

De son odeur brûlée.

Je vous le demande encore

Quand je reste aux portes

Des demeures de briques.

 

Où l'avez vous rangée

Cette terre non apprivoisée

Dans quelles poignes

Dans quels ciseaux .

 

Je le vois

Dans son noeud rouge

Pendant autour du cou

Comme un oiseau muet

Sans nid et sans retour.

Je le vois à la fontaine

Après la longue attente

Du cri dernier,

Celui peut être des premiers cieux.

 

Qu'avez vous fait

Dans l'innocence de vos larmes

Dans l'inconscience de vos drames

De ce visage

De ses cernes de plâtre

De sa bouche barbelée

Et de ses yeux bandés.

 

Et que ferai-je de vos réponses

Si un jour vous le saviez

Si un jour vous

Transplantiez dans d'autres jardins

Les graines des serrures fermées.

 

Surement rien d'autre

Qu'une volière ouverte."

 

*

 Nath 16 mars 2014

 

*

 

 Aborder le langage de la poésie à la manière des lumières de la raison, c'est un peu comme de vouloir chausser ses pieds de la grâce des brodequins pour fouler un sol de libellules. Il n'en ressort jamais qu'une perdition à jamais et un obscurcissement de la vue. En réalité, la poésie, quand elle est vraie - et, bien évidemment, si elle ne l'est, elle retombe aussitôt hors d'elle -, ne parle que le langage de la Poésie. Ceci énoncé avec un tel caractère abrupt, sonne, bien évidemment, à la manière d'une tautologie, laquelle userait de l'assertion suivante : La Poésie est Poésie.

  Bien des esprits chagrins et des inclinations positivistes fermeront la porte aussitôt pour se réfugier dans leur tour d'ivoire, au sein de laquelle, c'est bien connu, règne l'exactitude des sphères célestes. Là, dans cet empyrée livré au calcul des étoiles, la métaphore n'a pas sa place et les lunettes astronomiques ne délivrent que des gradients d'espace et des mesures seulement connaissables à l'empan d'années-lumière mathématisables. On aura compris que les étoiles ne tiennent pas le même langage selon qu'elles s'adressent, au Poète ou bien à l'Astronome.

  La poésie, quelle qu'elle soit est toujours énigme. C'est pour faire droit à une telle évidence que nous avons placé à l'incipit de cette poésie, une toile de Magritte intitulée "Le visage du génie". De ce visage, pas plus que de la peinture qui est censée le représenter, nous ne tirerons une connaissance. Pas même approchée. Le génie est une énigme. Au même titre que le poème. Car, si le génie se vit du-dedans afin de livrer au monde, donc à l'altérité, son œuvre en tant que son visage, nous n'en connaissons que cette face externe qui n'est pas sans rappeler "ce visage …ses cernes de plâtre … sa bouche barbelée … ses yeux bandés".

  Bien évidemment, il ne saurait y avoir parfaite homologie, donc totale superposition des mots du poème avec les parties correspondantes de l'œuvre de Magritte. Ce qu'il est important de saisir, c'est que, d'une façon identique, ce sont les mêmes enjeux qui se thématisent dans les deux formes d'expression. Cela veut simplement dire que le génie n'est jamais décryptable que du-dedans de ce qu'il est, de ses propres nervures ontologiques, tout comme la poésie qui ne se laisse entendre qu'à partir de son essence, à savoir du langage lui-même en sa propre densité. Lisant le poème, il nous faut, nous Lecteurs, nous Lectrices, nous incliner à une "conversion du regard", nous glisser parmi le peuple des mots, les accueillir en tant que tels, gemmes luisant de leur bel éclat, concrétions levant dans la nuit leur photophore de silence. Les mots du poème sont des "porte-lumière" auxquels sont accrochées quantités de significations différant selon chaque regard singulier qui s'y applique.  C'est de cette manière, dans le recueil de leur chair, sans les offenser, que les graines du poème consentiront à bien vouloir éclore. Le contact avec la poésie suppose cette lente germination, tout comme le génie s'éprouve longuement depuis sa cosmologie interne pour nous faire l'offrande des météores qui y girent continuellement, que nous pouvons regarder seulement avec des yeux adéquats. Génie et Poésie sont des brûlures, des coruscations d'étoiles, des irisations, des gerbes ignées que jamais l'étude, la patiente recherche ne parviendront à cerner. Il en va d'une autre "logique", celle, infiniment mystérieuse, dépouillée de toute certitude orthogonale, celle ayant renoncé à faire du réel un objet d'observation; il en va d'une disposition au monde de l'inaccompli, du métabolisme en voie de constitution, de la sublime métamorphose qui ne parle jamais d'elle qu'à l'aune de ses passages successifs, de ses translations d'espace, de temps et, en définitive, de ses multiples esquisses d'être.

  Il n'est que de se pencher sur une séquence du poème isolée de son contexte pour s'apercevoir combien le mode de connaissance habituel devient ici totalement indigent. Comment, en effet, d'un point de vue logique strictement langagier, faire entrer du sens dans une telle proposition :

 

Où l'avez vous rangée

Cette terre non apprivoisée

Dans quelles poignes

Dans quels ciseaux 

 

  Là sont les limites imposées à ceux qui veulent posséder les structures de la langue depuis une pure extériorité. Ceci, la "terre non apprivoisée",  son accueil "Dans quelles poignes", "Dans quels ciseaux", comment s'en emparer afin que nous puissions coïncider avec ce qui veut se dire ? Comment ? Et puis, le Poète écrivant, s'il ne le fait qu'en s'inféodant au Principe de Raison et aux articulations logiques de l'énoncé, sort tout naturellement de l'objet dont il pense se saisir pour retomber dans une litanie "mondaine" (entendez cernée de pure quotidienneté). C'est ainsi, certains objets sont, par essence insaisissables : le poème, l'art pictural, le vol de l'oiseau, la courbure du ciel, la couleur des sentiments, l'amour et encore bien des choses impalpables, lesquelles donnent site, précisément, à ce qui, invisible, nous parle depuis son énigme. Et si nous aimons l'art, la poésie, le sublime livré par le génie, c'est seulement parce que, de derrière leur"visage de plâtre" ils ont fait s'essaimer quantité de graines que nous accueillons en nous afin que, les préservant d'une simple divulgation, d'un éparpillement aux quatre vents, nous en assurions la croissance. Dans le seul endroit qui soit recevable, cet intérieur si mystérieux auquel nous n'avons jamais accès nous-mêmes, mais qui, vibrant comme la lame réclame qu'on l'entende. Le poème, il faudrait seulement le chanter, le danser, identiquement aux corolles blanches des Soufis dont les tourbillons éblouis disent la beauté du monde sans qu'il soit besoin de lui dresser quelque cimaise que ce soit. Les vraies cimaises sont intérieures.

  Prenant cette merveilleuse feuillaison dont le Poète nous fait l'offrande, nous sommes des terres prêtes à accueillir ces graines qui, à leur tour, croîtront vers l'extérieur avec leur charge d'énigme et de mystère. La poésie ne se divulgue pas sur les espaces infinis des agoras. Elle a besoin de jardins secrets, là où s'accomplira la fermentation avant que l'épi ne lève. S'ouvrir au sens du poème est toujours une possibilité qui nous est offerte. Il faut en libérer "les serrures" afin qu'un envol se produise. C'est ceci que nous dit la poésie dont nous ferons notre savoir le plus sûr :

Si un jour vous

Transplantiez dans d'autres jardins

Les graines des serrures fermées.

Surement rien d'autre

Qu'une volière ouverte.

 

  "La volière" est toujours image de liberté à condition que les mots se disposent à ne plus y être encagés dans d'étroites certitudes orthogonales, lesquelles  sont le reflet de notre indigence à être dans la plénitude.  Le poème lorsqu'il est accueilli dans ce qui le dispose à l'efflorescence, à savoir l'arche amplement ouverte de la conscience, devient pur phénomène apparaissant de lui-même alors que nous naissons à nous de simplement le confier à notre entente. Nous devons être des Entendeurs de beauté !

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
26 mai 2026 2 26 /05 /mai /2026 07:01
Nuit génitrice

 Planète Mercure

  Source : Wikipédia

 

 

***

 

 

 

   On n’était pas encore né. On était quelque part dans les lointains et l’on ne savait à peu près rien du monde si ce n’est la nécessité de la lumière, la joie de son rayonnement, la majesté, un jour, de sa présence. On était pareil à ces boules qu’on trouve dans le sable, varech et algues mêlées qui semblent avoir emprisonné la clarté au sein de leur complexité végétale. Ça ne parle pas beaucoup cette matière informe ou bien alors selon quelque incompréhensible galimatias. Ça ne voit guère le réel, le suppose seulement à une infinité de lieues et c’est immense solitude. Ça ne bouge qu’à l’intérieur de soi avec de sourdes reptations, on penserait aux mouvements souterrains d’une fourmilière ou bien de peuples d’animaux non encore pourvus de noms.

      On n’était pas encore né. On était en retard de soi, dans une pliure si intime qu’aucune désocclusion ne se présentait, qu’aucun destin n’allumait les feux de sa possible destinée. Comment dire alors ce qui se passait qui, en réalité, était un point nébuleux dans l’univers, peut-être une simple soupe originaire inconsciente de son être ? Rien ne faisait sens dans cette manière de chaos, rien ne se distinguait de rien et sa propre forme était une approximation des choses, non les choses elles-mêmes avec leurs angles précis, leurs brillantes arêtes, leurs faces qui réverbèrent la moindre étincelle, renvoient au ciel la belle pluie de lumière. Une errance  accoutumée à n’avoir point d’amers, une simple divagation aux confins du rien.

   La nuit, la nuit primitive, la rumeur archaïque je la sens collée à mon corps, pareille aux ailes duveteuses d’une chauve-souris avec ses nervures de cuir. Elle est cette mère nourricière, cette louve aux mille mamelles contenant l’ambroisie blanche du jour. Je suis, moi-même, cette sphère en voie de constitution, cette boule d’ombre où s’assemble tout le mystère de la venue temporelle, de l’ouverture de l’espace. Maintenant, quelque part en-deçà de l’étrange musique du cosmos, cela commence à vaciller, à brasiller, à faire sa mince levée dans les étroites ruelles du sens anticipateur de la présence.

   Je suis encore totalement immergé dans l’obscur, j’en éprouve la consistance de laine, j’en ressens l’enveloppement doucement matriciel. Je pourrais y demeurer à l’infini du temps et rien ne me convoquerait à être que cette irrésolution souveraine, cette cosmique procrastination, l’immanente vertu de l’immobile, la quiétude de l’indécidé. Mais voici que la boule d’ombre s’impatiente, qu’elle voudrait devenir éclat de mercure, brillance dans la stricte mesure du jour. Car l’on ne peut demeurer indéfiniment dans la poche ténébreuse, nager dans les eaux amniotiques, avoir le dôme maternel pour seul événement. Il faut surgir au plein jour, déchirer la porcelaine de sa sclérotique, faire se précipiter les millions de phosphènes dans le point noir de la pupille, inonder son chiasma optique des images tangibles, immensément réelles de l’exister.

   Pas d’autre alternative que d’être soi, que de fendre la dalle des ténèbres, de scruter les parois de suie, de les traverser, de désoblitérer ce qui se refuse et se cabre, d’entailler l’invisible de pénétrantes meurtrières, d’ouvrir les portes d’airain qui nous retiennent de forer l’âme du monde, d’y creuser la niche qui nous revient de plein droit. Oui, car nous voulons la lumière comme la lumière nous appelle à la rencontrer, elle seule qui parle dans l’univers et nous dote d’un langage. Sans elle, la lumière qui resplendit, qui allume les étoiles, révèle les anneaux des planètes, comment pourrions-nous dire la crête de la vague à l’horizon, les yeux de l’amour, la gorge bleue du lézard, le monarque aux ailes de cuivre, la couleur d’un sentiment ? Comment ?

 

 

Partager cet article
Repost0
25 mai 2026 1 25 /05 /mai /2026 07:39
« Le sentiment océanique » Dans « Nue » de Jean-Philippe Toussaint.

Photographie : JPV

***

  Quelques variations autour du sentiment océanique :

  Wikipédia - « Le sentiment océanique est une notion de psychologie et de spiritualité inventée par Romain Rolland qui se rapporte à l'impression ou à la volonté de se ressentir en unité avec l'univers (ou avec ce qui est « plus grand que soi ») parfois hors de toute croyance religieuse."

  L'expression paraît dans une lettre de Romain Rolland à Sigmund Freud le 5 décembre 1927 :

 « Mais j'aurais aimé à vous voir faire l'analyse du sentiment religieux spontané ou, plus exactement, de la sensation religieuse qui est (...) le fait simple et direct de la sensation de l'éternel (qui peut très bien n'être pas éternel, mais simplement sans bornes perceptibles, et comme océanique). »

   André Comte-Sponville - « Au fond, c'est ce que Freud décrit comme « un sentiment d'union indissoluble avec le grand Tout, et d'appartenance à l'universel ». Ainsi la vague ou la goutte d'eau, dans l'océan... Le plus souvent, ce n'est qu'un sentiment, en effet. Mais il arrive que ce soit une expérience, et bouleversante, ce que les psychologues américains appellent aujourd'hui un altered state of consciousness, un état modifié de conscience. Expérience de quoi ? Expérience de l'unité, comme dit Swami Prajnanpad : c'est s'éprouver un avec tout. Ce « sentiment océanique » n'a rien, en lui-même, de proprement religieux. J'ai même, pour ce que j'en ai vécu, l'impression inverse : celui qui se sent « un avec le Tout » n'a pas besoin d'autre chose. Un Dieu ? Pour quoi faire ? L'univers suffit. Une Église ? Inutile. Le monde suffit. Une foi ? À quoi bon ? L'expérience suffit. » -

 André Comte-Sponville. L'Esprit de l'athéisme, Introduction à une spiritualité sans Dieu, Albin Michel, 2006.

Interview de Jean-Philippe Toussaint 

Jérôme Garcin, Le Nouvel Observateur, 29 août 2013.

 « Comment définiriez-vous la «disposition océanique» dont vous écrivez deux fois qu’elle caractérise Marie? »

J-PH. T : « J’ai forgé cette notion de «disposition océanique» à partir du concept de sentiment océanique, que Romain Rolland définit, dans une lettre à Freud, comme la volonté de faire un avec le monde hors de toute croyance religieuse. Marie possède ce don, cette capacité singulière de trouver intuitivement un accord spontané avec les éléments naturels, avec la mer, dans laquelle elle se fond avec délices, avec l’air, avec la terre. »

4° de couverture de l’éditeur :

« La robe en miel était le point d’orgue de la collection automne-hiver de Marie. À la fin du défilé, l’ultime mannequin surgissait des coulisses vêtue de cette robe d’ambre et de lumière, comme si son corps avait été plongé intégralement dans un pot de miel démesuré avant d’entrer en scène. Nue et en miel, ruisselante, elle s’avançait ainsi sur le podium en se déhanchant au rythme d’une musique cadencée, les talons hauts, souriante, suivie d'un essaim d’abeilles qui lui faisait cortège en bourdonnant en suspension dans l’air, aimanté par le miel, tel un nuage allongé et abstrait d’insectes vrombissants qui accompagnaient sa parade. »

   "Nue est le quatrième et dernier volet de l'ensemble romanesque MARIE MADELEINE MARGUERITE DE MONTALTE, qui retrace quatre saisons de la vie de Marie, créatrice de haute couture et compagne du narrateur : Faire l’amour, hiver (2002) ; Fuir, été (2005) ; La Vérité sur Marie, printemps-été (2009) ; Nue, automne-hiver (2013)."

Le miel - le monde

   Le miel, il faut le considérer à la manière de ce sublime nectar, proche de l’ambroisie des dieux, par lequel le monde s’annonce à nous dans la plénitude. Car, s’il y a un prodige dans le livre de Jean-Philippe Toussaint, c’est bien celui « d’oser » nous entraîner dans cette fiction ultime où le corps du mannequin et sa vêture, la pellicule de miel, se confondent dans une harmonie que même l’esprit le plus éclairé ne saurait concevoir. C’est tout de même assez confondant de supprimer ce par quoi l’homme, la femme, font phénomène sur la scène de l’exister - les vêtements où se focalisent symboliquement tous les regards de l’univers social -, et d’offrir à la vision cette pure théorie se sustentant à l’aune de sa propre magie. Ici, sous les feux des spots et la flamme des consciences, surgit la royauté, à savoir un territoire hors-sol où sujet et objet fusionnent dans un même rayonnement, sans qu’il soit besoin d’une extériorité les posant comme existant. Les voyeurs ne sont là que de surcroît afin de rendre la scène possible, ils n’en sont nullement les protagonistes. Pour reprendre la métaphore de la ruche, ce ne sont que les ouvrières charriant au bout de leurs mandibules les fragments, les sèmes, les infimes particules que synthétisent, dans un même empan d’une révélation purement ontologique, la rencontre de la Reine - le mannequin - et du miel qui en constitue la nourriture consubstantielle. A l’évidence, « cette robe d’ambre et de lumière » que figure le liquide d’or, joue le rôle du médiateur amenant à la perception du sentiment océanique. « Corps-robe-monde » comme trilogie apparitionnelle de ce qui est et demeurera jusqu’à ce que survienne la fin de l’illusion, ce doute par lequel la réalité rattrape le rêve et ramène toute chose à sa densité originelle, à son opacité, à sa lourdeur existentielle :

   « Cela n’avait pas duré trente secondes et déjà la mannequin revenait sur ses pas quand, au moment de rejoindre les coulisses, elle eut un quart de seconde d’hésitation devant les deux sorties qui se présentaient à elle – une à gauche et une à droite – et, se souvenant de la consigne particulière de sortir par la gauche pour permettre aux abeilles de rejoindre leur ruche, elle se ravisa au dernier instant pour changer de direction, et, dans ce quart de seconde, dans cette infime hésitation, tout se brisa, s’écroula, le charme se rompit et elle trébucha sur le podium, s’écroula par terre, elle sentit le souffle bruyant des abeilles fondre immédiatement sur son cou, et ce fut alors, à la seconde, la curée, les abeilles la piquèrent de toutes parts … »

   C’est cela, le sentiment océanique, cette brusque élévation de soi en direction du monde, cette étrange sustentation où l’on est, soudain, hors d’atteinte, mais ceci ne dure jamais que le temps de l’envol - autrement dit l’instant - et, comme Icare, la chute est toujours rude qui dépouille des ailes du songe et remplace le déploiement glorieux des rémiges par une marche au sol, hémiplégique, grabataire. La brusque ascension, suivie de la chute est le retour à soi dans la plus pure horizontalité qui soit. Il n’y a plus, alors, de perspective qu’une infinie ligne de fuite avec, tout au bout du tunnel, comme une luciole d’espoir, celle de retrouver cette immersion qui avait métamorphosé la vie en exister, puis l’exister en être. C’est pourquoi un tel sentiment demeure toujours attaché à une sensation d’immatérialité. La liberté ne saurait avoir d’autre nom.

Fusion geste-monde

  « Car, ce que Marie recherchait, c’était la perfection, l’excellence, l’harmonie, une certaine adéquation de la forme et du tissu, la fusion de l’œil et de la main, du geste et du monde ».

  Analyse subtile, rare s’il en est aujourd’hui où la mode romanesque s’attache davantage à peindre les contours d’une manière d’être conventionnelle, socialement déterminée, dans des usages contraints et des modes de vie artificiels, inauthentiques, adoubés au paraître, négligeant l’essence des choses au seul profit de quelques buées aussi vite oubliées qu’apparues. Ce souci de donner de l’épaisseur au personnage, de l’installer dans une densité plénière, de lui conférer une lumière particulière, le rayonnement d’une certaine aura, pourrait légitimement se comparer - quoique le style en soit foncièrement différent - aux tentatives de Nathalie Sarraute de sonder l’inconscient de ses protagonistes afin que se donnent à voir les tropismes, ces infimes variations de la psychologie, des sentiments et, en définitive, de l’âme, variations par lesquelles l’humain assure sa véritable épiphanie. Si le fameux « sentiment océanique » ne se manifeste qu’à ceux, celles qui le cherchent, ces êtres singuliers en quête sans doute d’eux-mêmes, mais aussi des autres, mais aussi du monde, nul doute qu’il soit indispensable de disposer d’une inclination particulière, d’une généreuse affinité avec tout ce qui, d’aventure, peut faire sens et prendre un relief tout simplement existentiel. Ainsi, pour Marie, cette créatrice de mode, le tissu, ses moires, son ordonnancement selon pleins et déliés, jusqu’à l’extrême limite de sa disparition - ce miel si fluide, évanescent qu’il se confond avec la Nature elle-même en ses manifestations les plus inapparentes -, toute cette aptitude à faire rendre raison à ce qui ne saurait en avoir, procède d’une subtile syntaxe, d’une mise du monde en forme rhétorique afin que la main, l’œil ne demeurent vides, désertés de cela qui, toujours peut s’y manifester, si l’on prend soin de regarder. Or, assurément, Marie possède une vision adéquate. L’auteur qui a concouru à son énonciation aussi. On ne met pas en relation geste et monde sans en posséder une secrète intuition. L’univers est plein de signes cryptés, de hiéroglyphes - ces signes du sacré, ces émergences de la conscience humaine - que quelques uns parviennent à déchiffrer ! Ce souci de trouver, sous la vitre têtue des apparences, un peu de vérité, annonce l’une des façons qu’a la littérature de se faire connaître, non un simple bavardage.

Nue avec la mer

   « Car, de même qu’il existe un sentiment océanique, on pouvait parler, en ce qui concerne Marie, de disposition océanique. Marie avait ce don, cette capacité singulière, cette faculté miraculeuse, de parvenir, dans l’instant, à ne faire qu’un avec le monde, de connaître l’harmonie entre soi et l’univers, dans une dissolution absolue de sa propre conscience. Tout le reste de sa personnalité […] la caractérisait également, mais seulement superficiellement, l’englobait sans la définir, la cernait sans la saisir, et n’était finalement que vapeurs et embruns au regard de cette disposition foncière qui seule la caractérisait entièrement, la disposition océanique. Marie, toujours, trouvait intuitivement l’accord spontané avec les éléments naturels, avec la mer, dans laquelle elle se fondait avec délices, nue dans l’eau salée qui enrobait son corps, avec la terre dont elle aimait le contact physique, primitif et grossier, sèche ou un peu gluante dans la paume de ses mains. Marie atteignait d’instinct la dimension cosmique de l’existence … »

  Se rend-on bien compte, ici, de la beauté de cet extrait, de sa qualité esthétique, de la profondeur de la réflexion qui y est engagée ? L’une, d’ailleurs, ne saurait aller sans l’autre. L’esthétique est l’élégance de la pensée. Parfois se pose-t-on la question de savoir à partir de quel moment il y a littérature. Eh bien, qu’ici, ce fragment serve donc de paradigme permettant l’accès au fait littéraire. Lorsqu’un style se met au service d’une pensée, que cette dernière est étayée par une belle rigueur en même temps qu’elle est alimentée par une subtile intuition, alors il n’y a plus de doute, on est dans le cœur vibrant de l’écriture. Tout comme Marie est dans le cœur vibrant des choses, froissant une soie, confiant son corps à la souple étreinte de l’eau, modelant l’argile onctueuse avec laquelle elle se confond. Le sens n’est jamais que cet exhaussement des choses - aussi bien de la Nature, qu’humaines -, pour plus loin que soi, ceci que l’on nomme habituellement « transcendance », dont on ne peut faire l’économie si l’on est soucieux de comprendre le monde, à commencer par soi-même. Le phénomène de la signification est toujours une transitivité, un passage, une relation, un saut en-dehors de l’objet afin que ce dernier puisse s’ouvrir avec sa réserve d’invisibilité. Pour user d’une métaphore éclairante : la larve ne signifie pas ; la chrysalide ne signifie pas ; l’imago ne signifie pas. C’est l’ensemble du phénomène qui signifie, le déploiement qui, à partir de l’œuf, débouche sur la forme accomplie du papillon. Chaque stade est livré à une pure immanence - à une mutité - que seule la transcendance révèle et porte à la parole. La chrysalide n’est nullement douée de langage. Seul le papillon dont le vol ontologique assure l’être.

  « Ne faire qu’un avec le monde ». Oui, car pour connaître réellement, il n’y a pas d’autre alternative. Au début de la pensée, lorsque cette dernière était encore teintée de métaphysique holiste comme chez Parménide, le sentiment d’appartenir au Tout du monde ne se posait même pas puisque l’homme était lui-même un monde, un microcosme reflétant le macrocosme. Ce que le mythe unifiait par le jeu simple d’une philosophie cosmopoétique, le logos l’a divisé à l’aune d’une raison raisonnante, que la dialectique platonicienne a renforcé, que les catégories aristotéliciennes ont davantage encore parcellisé jusqu’à parvenir à l’émiettement de la modernité constitué par l’édification du cogito cartésien et, de nos jours, l’atomisation de la techno-science. Il ne reste, du mythe initial, de la poésie unificatrice, qu’une résille, une toile à claire-voie par où n’apparaissent plus que les nervures étiques de l’être-au-monde. Comment alors s’étonner de notre nostalgie de cette symbiose homme-univers dont le rythme même était la scansion de l’exister ? Si, aujourd’hui, nous nous sentons hommes et femmes divisés, c’est tout simplement en raison d’un « progrès » de la pensée. Etonnant « progrès » qui nous isole de cela même qui constitue notre fondement, à savoir tout cela qui nous entoure et nous appartient de fait, comme nous lui appartenons dans la plus pure des évidences. Que nous, les contemporains, soyons à la recherche de panser une plaie, de réduire la césure ouverte par l’histoire des idées, ceci n’est rien de moins qu’inscrit dans notre propre essence. Nous sommes des êtres-en-partage, des tessons de terre cuite qui tâchons de reconstruire notre propre archéologie, d’assembler laborieusement ce qui a été désuni par les aléas de l’Histoire. Ce mouvement est un mouvement intimement, profondément humain. Nous ne sommes des êtres qu’une fois rassemblés. A cette union nous employons une bonne part de notre énergie, le sachant ou à notre insu. Le « sentiment océanique » est cette immersion dans la totalité de notre être, en même temps que dans l’être-du-monde. Et ceci est si rare, cette coïncidence, que cette expérience est en tous points remarquable. Jean-Philippe Toussaint, dans son beau roman, s’y est employé avec une rare maîtrise.

Mince contribution à une phénoménologie du sentiment océanique

(Une brève Nouvelle pour tenter de dire ce sentiment autrement que par la raison discursive).

  Miranda est partie peu avant le jour. Le ciel est une laine grise semblable à la laine des moutons. Miranda en sent le suint, la souplesse inventive, la progression dans les lianes des jambes. La jeune femme est tellement liée à cette animalité qui émerge du sol, à la robe grise des vaches, à la rudesse de schiste qui se dégage des vieux ânes à la manière d’une minéralité, d’une volonté du sol de se dire dans la pureté de l’aube. Dans les maisons de pierre aux fenêtres étroites, les bergers dorment encore, habités de rêves d’air libre, d’évasions nomades qui sont comme l’arche d’une liberté promise, parfois atteinte lorsque le vent parcourt leurs songes et que leurs pensées s’élèvent haut dans l’azur. Il y a si peu de bruit sur terre et la respiration des hommes est une mince buée qui se dilue dans l’espace ouvert. Le chemin de pierres blanches et de galets sinue au-dessus du village, et les collines, au loin, en sont l’écho assourdi alors que la brume se dissipe. Les roches, les boules de calcaire, l’argile aux teintes douces, les graviers comme des perles, Miranda les sent en elle, au profond de son corps, comme un tumulte venant des origines. Toujours, en elle, cet intime remuement des choses, ce socle vivant faisant de sa marche parmi le monde un poème infini, la répétition d’un rituel immémorial. Miranda, avant d’être femme au milieu des événements, est fille de la terre, de l’eau, de l’air et souvent, le feu fait en elle ses milliers de rhizomes, ses rivières étincelantes. C’est alors pure ivresse que de marcher, ici, seule et heureuse de l’être, seulement consciente de son corps, de ses ondulations, de sa disposition à devenir arbre, racine, radicelle connaissant les secrets du limon, la rutilance sourde des taupes, les cannelures du lombric, ses reptations pareilles au langage avant qu’il ne parvienne à sa profération.

  Le couvert des arbres, maintenant, cet étrange tunnel oscillant sous le poids des frondaisons, la cadence lente des chênes, leurs ramures immenses, les bouquets d’aiguilles sombres des pins maritimes, ces géants cloués au sol mais déjà en partance pour d’autres horizons. Partout sont les sentiers tracés par l’exode continu des animaux, leur errances nocturnes. A seulement regarder ces pistes et Miranda fouit le sol avec le sanglier, glisse son fuseau de belette parmi les taillis, remue le faisceau argenté de sa queue de renard, hulule avec la dame blanche sous le regard laiteux de la Lune. C’est si étrange d’exister hors de soi, dans cela qui passe à portée, dans ce qui fuit, dans la brume du soir qui s’estompe dans les ombres violettes. Dans ce qui s’annonce jusqu’à la plénitude et ne demande qu’à paraître, à être saisi. Sentiment de complétude que l’attention à la feuille morte, aux coussins des mousses, aux reflets métalliques du lichen, aux ocelles du lézard dans le pli de l’ombre. Avançant, Miranda fait provision de tout ce qui vient à son encontre, faveur dont elle ne se détournerait qu’à s’oublier elle-même.

  Sortie de la forêt, arrivée là où l’horizon se déploie immensément, où le paysage devient symphonie, Miranda demeure longtemps à sa propre lisière, à la lisière du monde qui, soudain, devient totalement transparent, infiniment visible. Les lointains sont noyés dans le bleu avec des bandes plus claires parfois. La ligne des montagnes progresse lentement dans le ciel. On aperçoit les éoliennes blanches, leur lente rotation, genre de vol de goéland au-dessus des brumes marines. Le monde est si petit, pareil à une miniature, pareil à un jouet sur lequel on se pencherait avec son corps de géant. Là-bas, bien au-delà de la ligne d’horizon, Miranda le sait, est le village blanc face à la mer, son chapelet d’îles, ses jardins plantés d’oliviers, ses capsules d’eucalyptus essaimant les effluves de leur entêtante présence. Tout sort d’elle, maintenant, tout diffuse et rayonne afin que soit dite toute la beauté des choses. Miranda, Calentia, une seule et unique pensée, une même respiration, une unique parole. Le village blanc est en elle comme elle est le village blanc, ses dalles de schiste inclinées vers l’eau, ses gonflements de galets, ses porches envahis d’ombre, le « forn de pa » avec les effluves du pain, l’odeur épicée du levain, les sillons généreux de la croûte comme une terre levée en direction du labeur des hommes, de leur conscience d’appartenir au mystère de la parution. Et l’arbre aux palabres, elle en entend les rumeurs au profond de l’ombilic, elle perçoit l’agitation des vieux hommes, leur urgence à dire l’appartenance au sol, la dette envers la généalogie, le destin plongeant dans la densité ombreuse de cela qui ne saurait se dire, seulement se murmurer à la manière d’une comptine venue du plus loin du temps. Parfois, les larmes dans les yeux car posséder le monde est toujours une dépossession. Il y a tellement à connaître et les mains des hommes sont soudées et leurs yeux emplis de cataracte et leurs jambes paralytiques. Alors il faut sortir de soi, abandonner la guenille de sa chrysalide, surgir dans la pureté de l’imago, éployer ses ailes de machaon ou d’argus bleu. Seule la métamorphose nous dépose là où, toujours nous devrions être, à savoir dans la compréhension du monde.

  Ceci Miranda le sait, ou bien son corps, l’effleurement de ses talons sur le sol de poussière, la voilure de sa peau aux confins des phénomènes qui, partout, font leurs confluences étoilées. Miranda monte tout en haut de la colline, sur le pain de sucre que domine une large croix de fer. De longues minutes elle fait halte. Elle n’est que suspens, disponibilité, ouverture à ce qui pourrait advenir. L’horizon est circulaire, sans rien qui vienne s’opposer au regard, limiter, enfermer dans l’étroitesse d’une meurtrière. Alors Miranda n’est plus que cette ample parenthèse que visite le vent, la démesure blanche de l’oiseau de mer, le nuage empli de vapeur, les senteurs du thym et du romarin, l’agitation d’aigue-marine des touffes d’euphorbe, la musique du ciel, la rumeur sourde de la terre. Toute cette harmonie est en elle comme le pollen est dans le calice de la fleur et c’est de cette force dont elle est dépositaire que, jamais, elle n’oubliera. Le soleil qui, ce matin, n’était qu’une boule indistincte, une vague nébuleuse parmi les écharpes outremer de l’espace, voici que sa course s’arque en direction du zénith. Tout en bas dans la vallée commencent à s’animer les trajets multiples et désordonnés des hommes. Le jour sera ce tumulte, cet enchevêtrement d’idées et d’actes, cette prolifération des événements dont on ne saura quelle est l’origine, vers quelle fin ils se destinent. Dans les enclos, les vaches aux robes couleur d’acier paissent avec application, les moutons sont des boules indistinctes qui dérivent dans l’inconsistance du jour, les ânes errent dans des vêtures grises trop grandes pour eux. C’est ainsi, il y a toujours un flottement des choses, une hésitation du troupeau à sortir de ses inclinations grégaires, à relever la tête afin d’apercevoir autre chose que la meute grise du sol. Bientôt la nuit sera là avec sa chape de plomb. Bientôt seront les rêves des hommes. Ils seront traversés de ces intuitions cosmiques mais ne le sauront pas. C’est cela vivre, dormir sans savoir que l’on existe. Les yeux sont ouverts qui, pourtant, interrogent !

 

Partager cet article
Repost0
24 mai 2026 7 24 /05 /mai /2026 17:02
Parménide : l’Être et le Non-Être

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

 

   [Cette longue méditation fait suite à un texte commis sur une œuvre de Barbara Kroll. Son titre : « Vous, si repliée en vous ». Ce titre, dans l’optique présocratique visée par le questionnement qui va suivre, pourrait s’interpréter de la façon suivante : La Jeune Femme représentée dans la peinture paraît vouloir se protéger derrière le col de sa vêture, peut-être d’un danger imminent qui pourrait survenir, lequel remettrait en question une existence jugée fragile. Autrement dit, l’Être manifesté par ce Sujet, serait en proie au vertige métaphysique qui nous habite Tous, Toutes, d’une possible disparition de qui-nous-sommes, donc de qui-elle-est au même titre, Être en danger permanent de Non-Être.

   Ceux et Celles qui liront attentivement ce texte s’apercevront que la notion de Non-Être possède une double signification :

   un Non-Être absolu tel que rencontré dans les situations existentielles de l’avant-naissance et de l’après-mort, donc du pur Non-Sens.

   Puis un Non-Être relatif s’adressant au négatif de l’exister : inconscient, actes manqués, oublis, reflux des gestes amoureux, ombres manifestes qui occultent, souvent, l’horizon du vivre, donc un Non-Sens partiel.]

 

***

 

Å partir d’ici, l’Auteur que je suis s’adresse

à l’Inconnue de l’œuvre peinte de Barbara Kroll.

 

   Mais mon Je qui se met en quête du vôtre ne se résoudra ni à vous biffer de mon horizon ni à m’exonérer du vôtre. En réalité, bien qu’étant des Inconnus l’un pour l’autre (ainsi serons-nous à égalité), notre travail d’approche réciproque se réalisera sous l’unique couvert d’une intuition que nous souhaiterons aussi imaginative qu’originale, tirant de cette singularité la profondeur d’essence qui est relative à nos présences croisées. De Moi vous direz ce que vous voudrez, quant à Moi je dirai de Vous selon le mode de la description phénoménologique, tâchant de découvrir, ici ou là, quelque source native de qui vous êtes, Vous-l’Unique, le seul chiffre qui occupe actuellement l’entier phénomène de ma vision.

  

   Si une Artiste a pris le risque de vous représenter sur une toile, je conçois combien elle vous a accordé intérêt, pensant tirer de son œuvre quelque augmentation esthétique qu’elle versera au compte de ses prochaines créations. C’est bien le Néant lui-même qui vous entoure, n’est-ce pas, sur lequel votre silhouette se découpe avec le nécessaire mystère en quoi consiste l’émergence de ce Rien dont vous êtes l’inouïe nervure, la pure transcendance.

 

Transcender le Néant, voici la Grande Affaire

et la seule qui occupe la totalité du champ de l’Humaine Condition.

 

Provenir de l’Abîme,

se détacher de l’Insignifiance,

s’extraire de la Vacuité,

n’est-ce là l’Inaperçu,

l’Inaudible,

l’Invisible

 

   dont, peu à peu nous nous séparons, n’étant en toute hypothèse que des fragments de ces transparences, de ces diaphanéités originaires ? Oui, je sais combien votre trouble, votre désarroi, tout comme celui des Lecteurs et Lectrices, sont grands à l’aune de ces assertions qui, à défaut d’être gratuites, contreviennent fortement à ce que vous croyez être, à savoir des Humains assurés de leur être jusqu’en leurs racines les plus sûres.

  

   Vous aurez remarqué toutes ces Majuscules Initiales concernant « Vacuité, « Insignifiance » et ainsi de suite. Loin d’être pures fantaisies, elles veulent seulement souligner la Notion Capitale dont elles illustrent la réalité. Ici, reconduits à l’Essentiel (ce qui fait Essence pour nous), nous n’avons plus de recul, sauf à retomber dans ce Néant magnétique qui nous fascine autant qu’il nous révulse. Ici, nous n’aurons plus de possibilité de fuite en avant au terme de laquelle c’est bien le Néant, le Non-Être qui s’annonceront eux-mêmes en tant qu’épilogue, point terminal se disant sous le terme-couperet de Finitude. Nous sommes pris en tenaille, saisis dans les mors aporétiques d’un Néant polymorphe qui, toujours, nous déborde, toujours menace de nous reprendre en son sein. Ainsi en est-il de l’Être constamment  sur le point de chuter en ce Non-Être consubstantiel, en cette chair de pure translucidité, en cette pulpe imaginaire, tous prédicats de présence portant en eux l’envers de leur prétention à exister.

  

    Toute existence est pur paradoxe, grand écart, une main de chaque côté, sur le bord de l’aven de l’Être et le pendule du corps oscillant tragiquement à la verticale d’un vertige abyssal, cet envers de ce même Être, sa « complétude trouée» pourrait-on dire, son revers dialectique, car il en est du vivre comme de la lumière, tous deux, non seulement supposent, mais exigent ce qui, en réalité les accomplit et les conduit à leur nature, le mortel, le ténébreux, c’est-à-dire ce qui, de prime abord, paraîtrait leur inextricable contradiction. Le fléau de la balance n’est en équilibre qu’à se situer à mi-distance, dans le plus grand éloignement de ses extrémités, là où son irréversible destin ne lui promet que perte, disparition, plus jamais de verticalité (de transcendance), mais la terrible et angoissante immanence de ce qui est contrarié à jamais, perte des possibilités ontologiques en une zone d’extrême turbulence, de vents contraires, de tornades qui font d’un provisoire cosmos la texture même d’un irrémissible chaos.

 

Être est Cosmos

Non-Être est Chaos

 

   Jamais nous ne sortirons de cette antinomie de la Raison que constitue le « boomerang existentiel ». Plus nous jetons au plus loin, au plus haut, au plus fort la pale de bouleau de Finlande, symbole de l’exister, plus elle nous revient avec « l’énergie du désespoir », moissonnant notre prétention à « croître et embellir », nous reconduisant dans les gorges profondes nocturnes dont, à notre insu, nous provenons sans, pour autant, avoir prise sur qui elles sont, ces exterminatrices du faire, du voir, de l’entendre, du goûter, du toucher : le pur Non-Sens affectant le Sens que nous pensons pouvoir affecter aux présences qui nous entourent, lesquelles, à leur tour,  attendent leur heure de périclitation, de déclin terminal, exposition au péril le plus grand.

  

   Si l’on adopte soudain le discours d’un ton plaisant, et je ne doute guère que Vous, l’Inconnue n’en goûtiez le ton léger, l’on pourrait simplement dire, à évoquer le problème de l’Être et du Non-Être parménidien, que la question a été réitérée à nouveau frais par Shakespeare dans « Hamlet », avec la célèbre formule

 

« To be, or not to be, that is the question »,

« être ou ne pas être, telle est la question ».

 

   Car oui, à l’évidence, si nous sortons des pirouettes et habiletés conceptuelles dont la philosophie constitue le lieu privilégié, si, d’instinct, nous nous rapportons à notre vie concrète, matérielle, strictement bornée, comment pourrions-nous faire l’économie d’un regard lucide sur notre condition mortelle ?  Å ce propos écoutons Wikipédia :

  

   « Dans le monologue, Hamlet envisage son propre suicide, tente de peser le pour et le contre entre l'injustice et la douleur de la vie… »

  

Et encore dans l’acte 3, scène 1 :

  

« À tous ces chocs qui sont à notre chair

Un héritage de nature. Certes,

Cela serait se fondre en un néant

Pieusement voulu. »

 

    Or ce « néant pieusement voulu » du suicide, en quoi diffère-t-il fondamentalement du Néant originaire retrouvé au terme d’une mort naturelle ? Certes, l’on dira la liberté du suicide opposée à la contingence faucheuse de vie de la disparition contre laquelle nous ne pouvons rien. Mais ce qui apparaît avec une cruelle vérité, qu’il s’agisse de liberté ou bien d’aliénation, c’est qu’un néant, « ontologiquement » (on devrait dire « non-ontologiquement »), un néant donc en vaut un autre dès l’instant où notre finitude accomplie, nulle différence de statut ne se fera jour parmi le Peuple des « Chers Disparus » tous logés à la même enseigne, celle du Non-Être définitif. Bien sûr les Croyants, les Mystiques, les habiles Artisans d’une Vie Éternelle retourneront la question à la manière dont on retourne un gant de peau, métamorphosant le Non-Être Mortel en Être Immortel, mais ici, l’irrationnel s’est substitué au rationnel si bien que l’exercice logique du concept trouve ses limites et son impossibilité même.

  

La vraie question qui se pose à notre sens est celle-ci :

 

Être et Non-Être occupent-ils des positions séparées à jamais irréconciliables

ou bien, au contraire, Être implique-t-il en soi, du Non-Être ?

 

    Bien que l’interrogation ne puisse jamais être résolue, la Métaphysique étant de nature illimitée, notre sentiment est bien celui d’une invagination du Non-Être en l’Être, une façon de « ver dans le fruit » coextensive à toute genèse humaine en sa valeur tragique, laquelle oscille dialectiquement

 

entre l’Ombre et la Lumière,

la Fausseté et la Vérité,

la Vie et la Mort.

 

   Incontestablement nous sommes, au sens propre, boulottés de l’intérieur par le virus fatal d’un exister funambule qui consiste, tel le Fildefériste, à tenir l’équilibre en jouant de sa perche jusqu’au moment de l’inévitable rupture. Alors notre Être bascule irrémédiablement en cette antinomie existentielle qui se nomme Non-Être, qui tout aussi bien pourrait se dire Néant.

 

Être : faire refluer le Non-Être.

Non-Être : l’Être en sa non-affluence.

  

   Nous sommes factuellement le lieu de rencontre de principes mixtes, ce qui veut dire que nous incombe la tâche de prendre conscience de notre état de vases communicants, de sites transitionnels, de médiateurs obligés

 

de ce qui est en nous

avec le plus de réalité, l’Être ;

 

de ce qui est hors-de-nous, le Non-Être avec

son coefficient d’irréductibilité,

lequel fait de nous des Êtres aliénés.

 

   « Nous sommes condamnés à être libres », énonçait avec une certaine emphase la philosophie existentielle sartrienne. Ce à quoi nous pouvons toujours répondre,

 

Vous qui n’existez qu’à hauteur de toile,

Moi qui n’existe qu’à longueur d’écriture,

pouvons répondre donc avec le sourire amer de la défaite :

« oui, condamnés à la Finitude »

et ceci est ferme et définitif :

un Absolu, la Finitude

adossée à un relatif, la Liberté.

 

Ainsi s’énoncent à la suite,

Principe de Réalité,

Principe de Plaisir,

deux visages opposés et complémentaires

d’une seule et identique vérité.

  

   Maintenant, si l’on rapporte à la Nature et aux divers Paysages nos réflexions sur l’Être et le Non-Être, nous ne serons guère longs à nous apercevoir du conflit permanent des intérêts entre  ce-qui-paraît et ce qui, non-paraissant, est tout aussi réel que son contraire.

   Combien la vie est présente dans l’apparente mort végétative de l’humus (étonnamment, « humus » : même racine que « homme »), là où la graine sommeille en attente de son réveil.

   Combien la mort est présente dans l’apparente vie de l’arbre, dans la touffeur de ses ramures, dans la profusion de ses feuilles (bientôt mortes). Partout, dans les célestes ramures, dans la compacité de l’écorce, dans la souveraine reptation des racines, l’entropie est à l’œuvre qui poursuit son inlassable travail de sape.

   Quant à nous, Hommes et Femmes, Fils et Filles de la Phusis, nous sommes également versés dans l’effritement continu, le désordre de la substance, sa mûre et lente dégradation, lutte immémoriale de l’Esprit et de la Matière avec, toujours pour point d’orgue, la victoire du visible sur l’invisible. Ainsi, à bas bruit, depuis la douce comptine de notre naissance, au sein même de cet ombilic à partir duquel nous nous sommes déployés,

 

quelque part, dans l’indéfini,

cela dort en nous,

cela se retire en nous,

cela se perd en nous.

 

   Apodicticité contre laquelle nulle argumentation sensée ne pourra élever sa prétention à croître, à figurer sur la scène mondaine au-delà du raisonnable.

      S’il paraît contradictoire et illogique de dire l’Être est le Néant, a contrario cette assertion reçoit sa pleine confirmation ontologiquement.

 

L’Être partant du Néant pour y revenir,

l’Être donc participe au et du Néant.

 

   L’Être porte en lui son propre Néant, comme le fruit porte en lui, les germes de sa future et d’ailleurs toujours présente corruption. Ce propos envisagé dans l’horizon existentiel s’éclaire des motifs symboliques de toute expérience humaine.

 

Les Blancs entre les mots : du Non-Être.

Les silences dans la parole : du Non-Être.

 

   Existant entre deux finitudes, nous sommes par essence des Êtres troués et cette verticale incomplétude peut aussi bien se nommer : émergence du Néant à même l’exister. C’est aussi pour cette même raison que toute Vérité ne peut qu’être partielle, affectée de ce même degré d’incomplétude : à peine proférée que, déjà, le Néant en sa tâche de pure néantisation du tout de l’exister en a entamé le degré de crédibilité. Cette sorte d’immortalité assertive dont je pensais être le Détenteur, voici qu’elle est déjà ruinée en raison du fait que je ne pourrai en soutenir éternellement la positivité. Toujours le négatif creuse de l’intérieur ce positif que nous tenons pour la seule assurance qui puisse être attribuée aux effectuations spatio-temporelles auxquelles nous nous agrippons comme des Naufragés à l’écueil qui, bientôt, connaîtra l’abîme de son inévitable n’Être-Pas. 

  

   C’est notre socle incompressible d’orgueil, la démesure immodérée des prétentions de notre Ego qui font de nous des Quêteurs de toujours plus d’Être, nous opposant ainsi frontalement et résolument à cette hypothèse du Non-Être qui est notre contrariété, l’antagoniste de notre Volonté de Puissance.

  

   Et puisque la galaxie nietzschéenne vient d’être évoquée, sans doute convient-il, chère Image, d’exprimer notre sentiment quant à la pure violence de la « philosophie au marteau ». Le vibrant appel au tempétueux, à l’orageux du Dionysiaque, de l’Auteur du « Gai savoir », est hautement pathétique. Cri lancé du Génie en direction de cette Folie qui le mine déjà de l’intérieur. Il ne saurait y avoir nulle place pour un supposé « Surhomme ». « L’Übermensch » est une pure utopie de l’esprit, l’accentuation à son acmé de cette hubris humaine qui, déjà, a fait tant de mal dans l’Histoire. Que l’Apollinien, soit, de fait, limité dans ses talents, que son charme soit réduit, que sa beauté soit modeste, que son triomphe des forces involutives soit humble, tout ceci est bien préférable à cette morgue d’un Dionysos uniquement occupé de vagabonder, de cultiver le vin, d’enduire son corps de pampres, de séduire de Jeunes Grâces, de s’énivrer lors des dionysies, de ne prospérer que sur le déchaînement des instincts les plus vils.  Nulle place pour un « Surhomme », place seulement pour un Homme-Rien-qu’humain, et c’est bien, en cette formule, le Rien, autrement dit le Néant qui nous ronge jusqu’à l’os et suce cette moelle dont l’extinction programmée se déroule sous les auspices d’un impitoyable destin.

  

   Ici, le temps est venu de faire une incise méditative symbolique, appelant les renforts, à des fins de démonstration logique, de quelques métaphores inscrites, par nature, dans la genèse des humains que nous sommes. Ce que nous voudrions exprimer :

 

cette alternance constante de Vie et de Mort,

cette navigation de conserve du Yin féminin, du Yang masculin ;

cette coalescence des opposés, Nuit/Jour, Clarté/Obscurité,

 

   comme autant d’éléments trouvant leur exacte homologie dans les mouvements physiologiques qui nous affectent en propre, comme si le rythme immémorial du Monde trouvait, en nos corps mondains et mortels, l’écho de son ample cadence cosmique. En réalité, à notre insu, tous nos battements intimes, nos clignotements de luciole, nos progressions et nos retraits, nos enthousiasmes et nos désespoirs seraient ceux-là même de l’Univers dont nous ne constituons que d’infimes mimétismes. En ce domaine, l’explication est aussi hardie que possiblement étayée en toute logique. Le comprendre est toujours un risque à assumer. Donc ce que nous synthétiserons du rapport du microcosme (notre corps) au macrocosme (corps du Monde), s’énoncera de la façon suivante :

  

   Nos inspirs/expirs ne seraient que les images de l’air qui parcourt la Planète.

   Nos pulsations cardiaques ne seraient que le calque des phases saisonnières, haute et basse.

   Les scansions pulsatives de notre sexualité ne seraient que les répétitions des flux et reflux qui animent le Globe.

  

   Ce qui revient à dire qu’inspirs, systoles, excitations sont le reflet, en nous, de l’Être.

   Ce qui revient à dire, a contrario, qu’expirs, diastoles, résolutions sont le reflet, en nous, du reflux de l’Être en direction du Non-Être.

  

   Bien évidemment, nous comprenons aisément que la thèse de Parménide ne soit noyée dans un océan de mots qui la rendra peu visible, complexe qu’elle est déjà en sa formulation et redoutable en son interprétation. Mais ceci constitue l’incompressible marge d’incompréhension entre des Subjectivités qui, par nature, non seulement ne sont nullement miscibles l’une en l’autre mais qui, parfois s’opposent, comme la Nuit se distingue radicalement du Jour.

  

   Dès ici et pour en finir, au moins temporairement, avec les postures du Penseur Présocratique, nous ajouterons quelques précisions qui pour être tardives n’en sont pas moins importantes quant à la notion générale d’Être et de Non-Être, celle de transcendance étant nécessairement liée à ces deux postures fondamentales du Paraître et du Non-Paraître, de la Manifestation et de son contraire, la Dissimulation. Sans doute n’est-il pas indifférent que les deux Philosophes à partir desquels l’existentialisme se développe, à savoir Martin Heidegger et Jean-Paul Sartre aient cogité, chacun à leur manière, sur ce thème paradigmatique de toute la Métaphysique. Edmund Husserl interviendra en complément, de manière originale.

 

Heidegger d’abord

 

    Jean-Michel Salanskis précise :

  

   « Heidegger en tire la conclusion que le néant appartient, à la substance de l'être. »

 

   Dans son ouvrage « La notion de transcendance. Son sens, son évolution », Michel Piclin pointe le fait suivant, si important pour notre compréhension du rapport Être/Non-Être :

    

   « Cependant, dans des notes ultimes, Heidegger a précisé que, ce qu’il appelait néant, c’était sans doute cet être qui n’est aucun des étants. » 

 

   Note de Encyclopédie de Philosophie Larousse :

  

   « De l'essence du fondement reprend la question de la transcendance comme mouvement de dépassement de l'ontique vers l'ontologique, qui fait du Dasein non une essence subsistante, close sur elle-même, mais un abîme de liberté :

  

   « Mais en transcendant l'existant par son projet du monde, le Dasein doit se transcender lui-même pour pouvoir, de cet exhaussement, se comprendre soi-même avant tout comme un abîme. »  

 

   Il y a donc, chez Heidegger, selon nous, création d’une chaîne sémantico-logique établissant un lien de parenté, sinon une similitude entre être, néant, abîme, liberté, ce qui, paradoxalement, aboutit à confirmer que le Non-être appartient à l’Être comme son essence la plus propre. L’on sait combien, chez Heidegger, les thèmes de la finitude, de la résolution devançante quant au problème de la Mort sont soulignés avec insistance. La totalité de l’existence n’est accomplie qu’avec la survenue, dans la vie, de la Mort elle-même.

 

Le Non-être rencontre l’Être et s’y abîme.

 

Sartre ensuite

 

     Note de Encyclopédie de Philosophie Larousse :

  

   « Ainsi, ‘’L'Être et le Néant’’ explicitera en quoi la conscience est un néant qui dévoile l'être. »

                                             

  Nous n’épiloguerons pas davantage, le rapport de l’Être et du Néant étant évident dans cette assertion. Par contre, nous demeurerons dubitatifs quant à la Conscience comme Néant, elle par qui le Tout du Monde devient visible-audible-préhensible.

 

Husserl enfin

     

   Encyclopédie de Philosophie Larousse :

  

   « L'objectivité pourra dès lors être construite par le travail de la constitution. Le problème du transcendantal n'est donc plus, malgré la reprise du vocabulaire kantien, d'indiquer les règles d'un dépassement de l'expérience, mais celles d'un dépassement de l'attitude naturelle. »

 

   Tant que l’Ego, le Vôtre en Peinture, le Mien en chair, tant que l’Ego donc adoptait l’attitude naturelle, n’étant nullement séparé du Monde, cette énigme mondaine pouvait être ressentie à la manière d’un pur Non-Être, d’une manifestation nullement explicitée. A contrario, après le travail de réduction, c’est l’Être même du Monde qu’entreprend de dévoiler la conscience. Ceci est parfaitement synthétisé par Claude Romano dans son important volume « Au coeur de la raison, la phénoménologie » :

  

   « Que l’ego soit ‘’transcendantal’’ signifie qu’il est au fondement de toutes les transcendances, qu’il en est l’origine. Phénoménologie transcendantale signifie donc phénoménologie constitutive. La réduction peut dès lors se définir comme la reconduction d’un concept étroit (cartésien) d’immanence à son concept vaste (l’immanence intentionnelle) en vertu de laquelle toute transcendance réelle apparaît comme le corrélat transcendantal d’une opération de constitution. »

 

   Bien évidemment ces divers concepts, ceux de Husserl singulièrement, sont difficiles d’accès et c’est toujours le danger d’une simplification du contenu d’une riche pensée que d’en dévoiler  une infime partie. Un immense travail de recherche a été réalisé en amont, dont on ne retient qu’un mince reflux. L’essentiel, ici, même si la perception n’est que conclusive, percevoir l’Ego dans sa signification la plus opérative quant au positionnement par rapport au concept parménidien d’Être et de Non-Être.

   Si, originairement le Monde, vis-à-vis du Sujet qui le vise, ne se donne que dans l’opacité, donc dans un certain Non-Sens,

   ce qui se manifeste après que le Monde a été réduit à son « plus petit dénominateur commun » (qui, en réalité est sa pure essence), c’est bien un Monde Possible, un Monde révélé, un Monde Sensé et ceci est précieux afin de disposer d’une boussole à des fins d’orientation. Cette boussole husserlienne se détermine selon la direction de trois aiguilles essentielles, que l’on pourrait dire quasiment « magnétiques », tellement leur puissance de vérité, de désocclusion de ce qui jusqu’ici nous demeurait inaccessible, devient soudain clair et immédiatement compréhensible.

Ces nervures d’interprétation se donnent, en un seul et unique mouvement génétique

 

en tant que Fondement ou Origine,

en Intentionnalité,

en Pouvoir de Constitution.

 

   C’est bien parce que l’Ego, seul entre tous parmi le vivant, exerce sa conscience intentionnelle à titre de fondement et, partant, de constitution de toutes les transcendances qui viennent à lui, que quelque chose comme « l’Ouvert », « la Clairière »  (en lexique heideggérien) peuvent paraître et signifier, porter l’Être à l’acmé de son rayonnement, faire, par voie de conséquence, refluer le Non-Être jusqu’à ne plus être visible, simplement un péril qui s’évanouit et annonce la réelle Liberté  d’un Ego ayant surmonté son initial chaos.  

    

   Loin de pouvoir trancher quoi que ce soit au terme de cette méditation métaphysique dont les rivages s’éloignent à mesure que l’on pense s’en approcher, une conclusion provisoire s’énoncera de la façon suivante :

 

La nécessité du Non-Être est une nécessité fondationnelle

de l’ordre du sol ou fondement primordial

à partir duquel seulement

quelque chose comme un Être peut transcender

en direction de ce qu’il a à devenir :

une manifestation de l’étant dans la dimension du réel.

 

   Processus dialectique en vertu duquel chaque chose présente s’oppose son négatif, rencontre son absence et, par effet de simple contraste, trouve le lieu de son effectuation.

 

Disant « Être », en même temps et d’un seul élan

nous sous-entendons « Non-Être »,

tout comme nommant le « Jour »,

c’est la « Nuit » qui vient en sa plus effective dérobade.

 

   Parménide ne fait que mettre en musique, dans son Poème, le jeu de cette relation duelle, visage janusien à deux faces, dont l’une suppose et attend toujours l’autre,

 

confirmation de l’Être

dans sa confrontation

au N’Être-Pas.

 

   Paradoxe certes apparent, mais seulement superficiellement, cependant essentiel dans la profondeur abyssale de la présence du Monde. C’est ceci, cette nécessaire polarité double des choses que dévoile le concept heideggérien de « Différence ontologique »,

 

lequel place en un vis-à-vis immémorial,

l’étant (la présence)

et l’Être (l’absence, la néantisation).

 

   Cette vive polémique, loin d’être facultative, se donne comme condition de possibilité de ceci qui vient nous rencontrer quotidiennement.

 

L’Être n’est

qu’à biffer,

au moins temporairement,

le N’Être-Pas.

 

    Peut-être ne sommes-nous que les Médiateurs, les Observateurs à distance de ce balancement ontologique qui, par essence, est infini ! Comment savoir ?

  

   Alors, Vous l’Être-de-la-peinture, au moins à la force d’irréalisation de mon imaginaire, êtes vous réelle-plus-que-réelle au motif qu’ayant envahi la totalité de mon champ de conscience, vous y avez versé le flux d’une irrémissible Vie ? Ce faisant, nulle place pour la fuite, la dérobade, la disparition ultime en un mortel horizon. Voyez-vous, l’Énigmatique Figure, dans l’instant même de mon énonciation pensante, à la seule force de ma liberté de postulation, je vous ai fait le don de l’Être en même temps que je me confirmais en le mien.

 

« Car la même chose

sont pensée et être »,

 

   disait aussi le méditatif Éléate. Nous n’investiguerons guère plus avant car toute pensée n’est jamais plus crédible qu’à l’instant de se clore. En guise de « rideau de fin », je vous fais présent d’une sentence d’Héraclite-L’Obscur en laquelle l’Être est aussi et toujours en question (peut-être ne s’agit-il que de ceci tout au long des méditations humaines),

 

« L’Être aime son propre retrait »,

 

en graphie grecque

(cette si belle Forme de la Pensée !)

 

« Φύσις κρύπτεσθαι φιλεῖ »

 

 

Toujours l’Être rencontre le motif de sa propre dissimulation

 

Et encore, au plus secret de cette abyssale pensée originaire

 

ἀλήθεια

 

l’Essence de la Vérité de l’Être

 

« ce qui apparaît a laissé derrière lui l'occultation » 

 

« Apparaît : « Être »

 

« Occultation » : « Non-Être »

 

Tous ces mots essentiels,

en tant que fondement de la pensée,

n’ont été collationnés qu’à

des fins d’éclaircissement

afin de faire suite au motif parménidien

tel que proposé par Christine Raison.

Qu’elle en soit, ici, vivement remerciée.

 

Tous, Toutes, nous avons à Être

au plus vif de qui-nous-sommes.

Pour l’instant de votre lecture

Pour l’instant de mon écriture

Nous sommes en dérobade du Non-Être

Nous sommes visibles-audibles

Notre Parole est Jeu du Monde.

 

Partager cet article
Repost0
24 mai 2026 7 24 /05 /mai /2026 07:22
La Terre n’était plus la Terre

"Voici des fruits des fleurs..."

Œuvre : André Maynet

 

***

 

 

   La Terre n’était plus la Terre

 

   Partout où portait le regard, ce n’était que désolation. Ceci, cette physionomie dont on désespérait, on savait depuis longtemps, qu’un jour, elle ferait signe à la manière d’un chant dernier. Du cygne, précisément. L’inconscience avait été reine qui avait essaimé au grand jour les spores de la tristesse. Les arbres pleuraient, mais pleuraient vraiment. Les grands pins n’étaient que larmes de résine qui emplissaient le creux des vallons. Les hauts eucalyptus laissaient choir leurs feuilles à la manière d’étiques flocons qui ne connaissaient la raison de leur soudain dénuement. Le sommet des montagnes, poncé par le vent, faisait penser à la solitude du Mont Chauve. Les cônes des volcans crachaient leur soufre tels d’impétueux dragons. Les océans gonflaient leurs dos, on aurait dit d’immenses cachalots flottant, immobiles, à la surface liquide. Les forêts avaient étréci sous les coups de boutoir des flammes et il n’en demeurait, le plus souvent, que des troncs calcinés qui fumaient dans les rougeurs du crépuscule. Des caravanes de nuages fuligineux couraient d’un ciel à l’autre, obscurcissant tout, noyant le jour dans une sombre étole. Les rivières n’étaient plus que de minces filets d’eau cherchant le lieu de leur fuite parmi les meutes de boue sèche et les racines pareilles à des membres tors. Les clairières s’étaient agrandies à la taille d’immenses cirques dont la rare végétation ornait le cercle à la manière d’une couronne d’épines.

 

   Les Hommes n’étaient plus les Hommes

 

   Pris dans les remous de la Terre qu’ils avaient eux-mêmes provoqués, dont ils avaient été les insouciants pourvoyeurs, les hommes erraient comme des âmes en peine à l’ombre de rues qui avaient l’allure de décors de cinéma, chancelantes façades que retenaient de tomber une forêt d’étais et de poutres enchevêtrées. Le langage n’avait plus guère cours, sinon de minces grognements qui faisaient penser aux premières vocalisations des hominidés. On marchait le long des chemins, dos voûté, tête basse et lourde, sans bien savoir où l’on allait car le sens du monde avait déserté ses amers et de longues processions hagardes peuplaient les places labourées par le vent de la folie. Entre les vivants, il n’y avait plus aucun indice de politesse au bien de reconnaissance mutuelle. Chacun empruntait son sillon au mépris des autres car l’égoïsme avait hissé haut le pavillon de sa domination et plus rien n’importait que l’ego qu’il fallait faire briller à tout prix avant que l’extinction de l’espèce ne lui règle son compte de manière définitive. Que l’humain, en ces temps d’incompréhension, ressemblât à un archaïque tubercule, ceci était amplement confirmé par toutes ces silhouettes arbustives qui hantaient le creux des caniveaux, la nuit venue.

 

   Les choses n’étaient plus les choses

 

   Les choses, en ce temps d’impérieuse décadence, on les avait trop portées à l’insigne valeur d’une essence, ce qui avait eu, pour corollaire, une atténuation corrélative du caractère humain. Autrement dit, à force d’être sous le registre d’une fascination à leur égard, les existants étaient devenus choses eux-mêmes, à tel point que les dernières inventions de la technique étaient devenues leur naturel prolongement. Untel, au bout des doigts, avait vu bourgeonner une étrange boîte où s’allumaient de rapides images, où sortaient des sons comme pris de démence. Chez tel autre, un bizarre bouton métallique s’était greffé dans le pavillon de l’oreille, si bien que son hôte ne s’entendait plus lui-même, seulement  d’étranges mélopées scandées par des voix dont on ne pouvait connaître la provenance. D’autres encore, sous la tyrannie d’utopiques machines, couraient d’un bout à l’autre de la terre sans que cette course effrénée ne pût recevoir la moindre justification. Pour dire les choses simplement, il y avait eu comme une lente et insidieuse métamorphose qui avait inversé l’ordre des relations et les significations s’étaient évaporées, diluées dans le sombre lac des approximations et plongées dans l’obscur des forêts de l’impéritie.

 

   Uniment assemblée

 

   Dans tout ce concert dissonant, en quelque coin mystérieux qui, par miracle, avait échappé à la danse de saint Guy mondaine, autrement dénommée « chorée de Sydenham », se trouvait pour le plaisir des yeux et les convenances de la raison, une toute jeune femme aussi virginale que dénuée de quelque prétention que ce fût à étendre son empire sur la terre, les hommes ou encore les choses. Uniment-Assemblée, tel était son étrange nom, il faut en convenir, reposait sur une couche tissée de bonheur immédiat et d’évidence à être dans la plus belle esthétique qui se pût concevoir. Combien le regard du voyeur trouvait à se ressourcer au contact de cette manière de nymphe qui semblait posséder une nature si irréelle qu’on eût pu supputer qu’elle était pure production de l’imaginaire. Cependant son effectivité était bien réelle, il suffisait de lui adresser un indice discret de la main pour qu’elle manifestât sa joie d’être là, au monde, d’une façon si naturelle que les questions s’effaçaient sitôt sur les lèvres des curieux. Du reste il n’y avait nullement à interroger. Se questionne-t-on sur la présence du papillon dans l’air qui chante, du perce-neige dans son écrin d’herbe verte, du sourire primesautier de l’enfant encore dans l’innocence de l’âge ?

   C’était pur bonheur que d’en parcourir, par la pensée, la singulière présence ! Le fourré de ses cheveux, bien plutôt que d’être désordonné, était savante mise en scène de la beauté. L’ovale blanc du visage laissait venir au jour, telle l’esquisse délicate d’un fusain, les deux prunelles noires des yeux - des baies sauvages -, la courbe évanescente du nez et le pli de la bouche se fondaient dans l’écrin des lèvres qu’un léger appui des doigts portait à la vision pour mieux en suggérer le rare, l’accompli. Le buste était pareil à une plaine vaguement neigeuse que trouaient les deux éminences de larges aréoles, le grain du nombril émergeait à peine dans la lumière si discrète du corps, le dôme du ventre s’inclinait avec précaution pour donner sa place ineffable au mont de Vénus qu’ourlait avec délicatesse une toison claire alors que la fente du sexe glissait, presque par effraction, dans le triangle des cuisses. Là était le miroir d’une beauté qui se disait sur la pointe des pieds, qui susurrait pareille à l’eau d’une fontaine. Tout ceci était si rassurant, si gracieusement humain que l’on ne se serait lassé d’en admirer la figure parfaite. Avec Verlaine nous aurions pu lui dédicacer la quatrain suivant :

 

« Sur votre jeune sein laissez rouler ma tête

Toute sonore encor de vos derniers baisers

Laissez-la s'apaiser de la bonne tempête

Et que je dorme un peu puisque vous reposez »

 

   …là encore nous aurions été sur le bord d’une confidence, dans le premier geste de notre pensée. Nous aurions eu nombre de choses à lui dire de la plus grande profondeur, à savoir que terre, hommes, choses, devraient, sur elle, prendre exemple. Il y a encore place pour la sagesse et lieu pour la raison. Merci, Uniment-Assemblée, de nous montrer ainsi le chemin vers nous-mêmes, nous en avons si grand besoin !

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
23 mai 2026 6 23 /05 /mai /2026 06:47
Mirage, été, attente.

« L’été »

Photographie : Patricia Weibel

*

   L’été. Depuis l’angle vif du frimas, depuis le gel faisant ses dentelles aux cimaises des toits, on n’avait été que cela : attente de l’été. L’été passé, l’été prochain. Entre les deux, abîme et vacuité, perdition du corps pris dans sa gangue de toile lourde. L’été, comme une antienne, comme une eau de source claire au milieu de la steppe, la promesse d’un don, l’éclat du jour au sommet d’une montagne. L’été surgissait-il et l’on oubliait les autres saisons. L’éclosion du printemps et ses belles efflorescences. La chute de l’heure dans les teintes chatoyantes de l’automne. L’hiver et son exactitude bleue, ses arêtes vives, l’air cristallin se détachant de la terre comme une brume. On oubliait tout, on faisait allégeance au solstice, on fêtait la Saint-Jean, allumant sur toutes les collines du monde les feux de la joie. On se disposait à exister dans la multitude, on ouvrait ses fenêtres, on dénudait son corps, on plongeait avec délice dans l’eau verte des atolls. On retournait sa peau de vivant, on l’exposait aux clameurs solaires, aux chutes de phosphènes dans l’espace infini. Dans le ciel étaient les grandes tornades blanches, les girations d’étoiles qui, la nuit, prolongeaient le tumulte du jour. Comme si rien ne devait jamais finir. Ivresse chevillée au plus près d’un facile bonheur. Extase offerte aux officiants des plages. Plénitude faisant couler son miel aux mains tendues qui voulaient bien la saisir. Luxe sans frontière habillant les yeux révulsés de beauté immédiate.

   Mais regardons l’image. Mais soyons lucide afin que quelque chose s’éclaire à l’intérieur du corps en direction de ce qui est à comprendre. Quelque part, dans l’ombre dense de la fin de la nuit, est une bâtisse pareille à une grange, avec sa frise de tuiles romanes, ses lourds piliers de pierre, sa courte savane lustrée d’une lune gibbeuse, la résille de la clôture si fragile qu’elle semblerait ne pas exister. Partout, alentour, dans les termitières de ciment dorment les hommes au sommeil de plomb. Partout, dans les villes piquetées de lumière, trouées de lampadaires, se joue la décroissance du désir, se résout la tension du jour écrasée d’hébétude. L’été est là avec ses excès, ses débordements, ses flux solaires qui usent la rétine, ourlent les anatomies de sueur profuse. La hampe des sexes est dardée, turgescente dans sa volonté dionysiaque de presser les grains, d’en extraire jusqu’au vertige le suc fécondant. Les sexes sont ouverts prêts à accueillir l’ambroisie, à la faire rayonner, à en multiplier l’audace, à la dispenser à tout ce qui croît et porte au-devant de soi la gloire d’exister. Corps chavirés dans l’alambic de la nuit. Corps mutilés par l’ardente possession, floculation du plaisir, gemmes se terrant au cœur du souci alors que le jour approche. Car l’ombre est à sa fin qu’effacera, bientôt, la première eau matinale. L’heure est fixe, l’heure est dense qui dit le chavirement des âmes, la dissolution de l’esprit dans la fournaise de la mort différée, mise à distance, terrassée sous les coups de boutoir de la puissance de vivre.

   Dans l’enceinte violentée des têtes que cernent les pesanteurs du rêve, rien n’apparaît encore de très sûr, sauf un flottement, les coups de gong comateux frappant aux paupières, les paroles laineuses de l’inconscient. Cette heure est rare, cette heure est précieuse car elle est la dernière liberté, l’ultime rempart avant que le jour ne déplie ses rémiges, que ne s’envolent les dernières illusions, que ne meurent à la fontaine des heures les dentelles oniriques, les fils de cristal de l’utopie. Car l’été, plus que toute autre saison, en raison de sa démesure même, reconduit les Existants à tracer les contours de leur être au seul compas de l’imaginaire. Illusoire liberté qui, l’espace d’une exubérance tropicale, n’aura offert qu’une diversion, un tremblement au bord de quelque lagon paradisiaque, des amours clandestines, des amants de passage, des réalités de pacotille alors qu’en notre fond, nous les Vivants, ne demandons que l’ouverture d’une vérité par laquelle nous serions au monde dans la plus grande exactitude qui soit. Celle de coïncider avec la pure beauté de l’aube, de goûter l’ambroisie du poème, de regarder l’œuvre d’art dans la pure contemplation.

   L’été. A peine commencé que, déjà, il se retire sur la pointe des pieds. L’été que nous désirons depuis la froidure de nos corps transis de solitude. L’été, nous le voulons et déjà il n’est plus qu’une lointaine brume à l’horizon du doute. L’été existe-t-il vraiment ? N’est-il pas seulement une hallucination, la braise de notre désir, le feu de la création dont nous voudrions être atteints ? L’été.

Partager cet article
Repost0
Published by Blanc Seing - dans Mydriase

Présentation

  • : fugues & contrepoints
  • : Littérature - Philosophie - Art - Photographie - Nouvelles - Essais
  • Contact

Rechercher