Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
14 mars 2026 6 14 /03 /mars /2026 08:47
De Vous, sinon Rien ?

« Sans titre »

Barbara Kroll

Source : SINGULART

 

***

 

Que connaitrais-je de vous, sinon Rien ?

 

   Le temps est à la brume ce matin. Les automobiles glissent sur la route avec un bruit de feutre. Parfois, venu du lacis des branches, un faible pépiement et tout retourne au silence. Il n’y aurait guère que le vol des oiseaux pour rayer le ciel, l’égayer, mais ils sont encore au nid, logés dans leurs boules de plumes. M’éveillant ce matin de bonne heure, me rasant devant le miroir, l’esprit encore envahi de la nébulosité du songe, c’est votre image qui s’est levée du tain d’argent sans que ma volonté puisse, en quoi que ce soit, en différer la venue, l’atténuer. Vous, la Chorégraphe (c’est ainsi que vous m’apparaissez dans le premier empan de mon regard), avez surgi d’un Rien qui confine au Néant et j’aurais presque maudit mon imaginaire de vous donner telle une fuyante esquisse dont je supputais qu’elle pouvait se retirer sitôt qu’entrevue. Mais, voyez-vous, c’est une manière de grâce qui m’a été allouée, qui tient à votre étrange persistance. Continûment, votre effigie clignotait entre deux attouchements de blaireau, entre deux vagues de mousse posées sur ma peau. Certes je n’aurais su m’en plaindre. Est-on contrarié d’admirer un beau paysage, de contempler une œuvre d’art dans la pièce claire d’un Musée ?

   Maintenant, me voici livré à une tâche qui ne manquera de vous étonner, puisque je vais vous décrire et vous désigner telle la Destinataire de mes mots. Ainsi ce sera à votre tour de vous découvrir dans le miroir que je vous tends. Que connaitrais-je de vous, sinon Rien ? Ne soyez nullement étonnée de la complainte qui fait son bruit de source et coule à la manière d’une eau claire de Vous à moi, un genre de fil d’Ariane, si vous voulez. Ou de fil de la Vierge. D’Ariane ou bien de Vierge, c’est sa ténuité que vous retiendrez, sa fragilité, ceci en fait tout son prix. La minceur est toujours affectée du privilège de la beauté. Sans doute en avez-vous déjà éprouvé la touche de talc en l’intime de votre corps ? Il y a des choses illisibles, indicibles, cela frôle les yeux, cela poudre la chair, cela fait son doux bruit de flûte tout contre le pli de l’âme et l’on ne ressort de tout ceci qu’avec une manière de vertige qui dure longtemps, nous égare parfois, nous porte à la limite de notre être.

   Chorégraphe vous êtes en votre essence la plus accomplie. Vous n’êtes qu’une forme fragmentaire, ce dont je ne saurais me plaindre. Ce qui m’est ôté, je le reconstruirai à la force de mon invention. Sans doute ne serez-vous, au sein de ma fiction, qu’une sorte de revers de-qui-vous-êtes. Mais si, à l’évidence, nous manifestons un endroit, en toute logique notre envers doit bien pouvoir être rejoint en quelque lieu.

Dans celui de l’imaginaire ?

Dans celui d’une fable ?

Dans la conque d’une douce volupté ?

Ou bien au centre igné d’un irrépressible désir ?

   Nous sommes des êtres si complexes que le portrait que nous pouvons tracer de nous n’est jamais qu’une suite d’intervalles, de pointillés, de rythmes qui paraissent pour s’évanouir bientôt.

   La salle dans laquelle vous faites le geste de la danse est silencieuse, claire. A votre expression il faut cet écrin où rien ne bouge, où vous êtes la seule à pouvoir proférer du sein même de votre corps. Cependant vous n’êtes nullement une Ballerine professionnelle, votre vêture en témoigne qui est de ville, non de scène. Si bien que je pourrais me poser la question de cette esquisse, le motif qui vous porte à la danse :

 

Joie éphémère ou bien durable ?

Quelque fête à souhaiter ?

Une soudaine félicité dont vous ne

Connaissez le lieu de sa venue ?

  

Lorsque le plaisir rosit vos joues, quelle est la figure qui signe le mieux votre climatique interne :

La rapidité d’un entrechat ?

La souplesse d’un fondu ?

La légèreté d’un glissé ?

  

   Vous apercevez-vous au moins que je vous ménage, que je déplie votre corolle avec le plus grand soin, que je ne saurais brusquer la délicatesse de votre apparition. Vous êtes identique à un mot posé sur une feuille : tel convient dont tel autre détruirait l’éphémère équilibre.

   Que connaitrais-je de vous, sinon Rien ? J’ai quitté le miroir de ma salle de toilette. J’ai pris un petit déjeuner frugal. Je marche sur le chemin blanc du Causse avec votre Silhouette qui m’escorte. Toujours je vous vois. Je vous vois de dos, la masse gris-bleue de vos cheveux est pareille à la fuite du nuage dans le ciel. Vos bras sont levés en arceaux, ils dessinent la forme régulière d’une jarre antique. Votre corps est doucement incliné vers la droite, il me fait penser au flottement d’une algue dans une eau alanguie. « Luxe, calme et volupté », si vous préférez. Je crois que ces trois mots vous définissent bien mieux que ne le ferait une longue histoire. C’est étonnant, la force de radiation du langage lorsque le lexique juste est trouvé, lorsque la pure vérité exsude de son irremplaçable présence. Certes, « luxe » pourrait faire signe en direction de « luxure » mais il y a, ici, une telle sagesse, une telle exactitude du mouvement que rien de fâcheux ne pourrait s’y imprimer. « Calme » énonce lui-même l’atmosphère de repos, de sérénité. Quant à « volupté », ce mot chargé de sensualité charnelle, il n’est synonyme que d’une plénitude qui vous visite avec la même pudeur que met l’Argus à butiner les pétales de soie de la fleur.

   Votre robe, elle suit les belles lignes de votre corps, votre robe est une eau semée de feuilles que, peut-être, un saule pleureur a laissé chuter du haut de ses frêles ramures. C’est à peine si le motif y paraît dans la qualité de la lumière, elle me fait penser aux glaces du Grand Nord, aux flancs d’une banquise flottant à mi-eau. Les lames du parquet qui accueillent vos pieds (je les suppose nus), est d’une belle couleur jaune avec des touches de vert, juste un effleurement, une à peine insistance. Et le plus troublant, je crois, cette silhouette fugitive, en partance pour quelque contrée mystérieuse, Un gris Souris se diluant dans le ciel du miroir, comme si votre image reflétée était la simple et insoutenable allégorie d’une disparition. Je dois vous avouer que cette parution à la limite d’un spectre a longuement hanté ma conscience. J’en éprouvais l’inconsistance existentielle, j’en apercevais le tissage éthéré, comme si votre figure me parvenait depuis les rives étranges de quelque outre-monde, de quelque pays utopique qui m’ôteraient tout espoir de pouvoir vous rejoindre un jour, fût-il lointain, fût-il hypothétique. Vous savez, Chorégraphe, combien l’espoir est une force vive qui sert à progresser dans la vie, à tracer le sillon de son chemin.

   Le chemin du reste, le voici parcouru pour la millième fois, conduit à la frontière d’une possible usure. Tout le long vous y avez été présente : l’air que je respirais, l’eau qui mouillait mes yeux, les mots qui hantaient mon esprit. Un soleil pâle commence à trouer la brume. Quelques corneilles criaillent autours des touffes épineuses des genévriers. Dans quelques minutes je serai assis à ma table de travail, devant la neige de mes feuilles. Elles attendront ces petits signes noirs que j’y dépose le jour durant. Sans doute serez-vous l’un d’entre eux, disséminé au gré des pages. Sans doute y danserez-vous un ballet dont il me reviendra de traduire le sens.  

 

Que connaitrais-je de vous, sinon Rien ?

 

Juste une suite de phrases

Dans le blanc des pages.

Dans le blanc.

 

 

 

  

Partager cet article
Repost0
13 mars 2026 5 13 /03 /mars /2026 08:10
Aux sources de la Liberté

  Source de la Loue

      Source : Voyageuse Comtoise

 

***

 

 

   « Liberté », combien ce nom est doux à prononcer. Oui, mais aussi combien redoutable lorsqu’en son fond se laisse deviner, parfois, une part d’asservissement, de possible restriction. La liberté est un tel concept, si précieux, si essentiel que, jamais, nous ne sommes disposés à l’entendre selon une atténuation de sa valeur. Car il ne saurait y avoir de liberté tronquée qu’en raison même de la perte de son essence. Souvent il nous plaît de rêver à elle, d’en tracer les subtils contours sur la toile de nos nuits. Elle est alors telle une fiancée, une promise qui nous destinerait toutes ses faveurs et, de simplement la connaître, nous vivrions nos plus belles heures. Le luxueux, le rare sont toujours ces formes mouvantes, ces sortes de linéaments se fondant dans le bleu du ciel que nos mains ne peuvent étreindre. La liberté est de cette nature, fière, sauvage, parfois si indomptable que nous renoncerions à l’appeler, craignant, à tout instant, que sa fuite ne soit sa seule réponse à notre turbulent désir. Alors, désemparés, nous sommes près de penser qu’elle n’est qu’une invention, une buée s’élevant de notre imaginaire et nous continuons à vaquer à nos tâches, tête basse et la nuque raidie d’angoisse.

   Liberté au plus haut de son ciel. Libre de soi, c’est une tautologie mais bien des tautologies posent les premières pierres d’une vérité. Liberté, nous la voulons idéelle, sans lien avec une cause terrestre, sans attache matérielle qui en entraverait la course. Devrions-nous lui affecter un référent symbolique, ce serait sans doute celui d’une LICORNE, cette créature légendaire libre d’avoir corps de cheval, barbiche de bouc, sabots fendus, corne spiralée au milieu du front et, surtout, libre de posséder une étonnante et singulière beauté. Libre comme une légende qui n’a rien à faire du principe de raison ni du questionnement des curieux et des apothicaires. Car apparaît comme libre ce qui s’investit de fantaisie et ne rend compte à personne de ses propres choix. Licorne libre d’être telle qu’elle est tout comme la rose d’Angelus Silesisus est « sans pourquoi », autrement dit belle parce qu’elle est belle. Toute justification au-delà ne serait que pur bavardage.

   Mais si la Licorne, d’essence essentiellement spirituelle, peut flotter dans nos têtes sans autre forme de procès, il n’en saurait aller de même pour nous, « frères humains » qui devons arrimer à la pesanteur de la terre nos actes les plus simples jusqu’aux plus compliqués. C'est-à-dire leur donner des assises concrètes. Aussi bien continuer à deviser de la liberté ne pourra avoir lieu qu’à l’aune des expériences existentielles qui constituent notre propre alphabet. Donc nous allons l’habiller des vêtures de l’humain et continuer à nous interroger à son sujet. C’est essentiellement dans les activités de nos semblables que se donne à voir la relation plus ou moins grande avec cette licence ontologique dont ils pensent user alors que parfois ils n’en sont que les usufruitiers par défaut ou les jouisseurs occasionnels. Ne s’abreuvent à la source des plus grandes latitudes que de rares élus.

   En prélude aux quelques remarques qui vont suivre, posons comme la dimension la plus exacte, l’assertion suivante : ‘Le maître qui se sent esclave est moins libre que l’esclave qui se sent maître ‘ et affectons-lui, provisoirement, la signification suivante : Être libre est s’éprouver libre, accentuant le « s’éprouver » qui fait de la liberté le lieu d’une perception-sensation, autrement dit la pose, cette liberté, comme perçue par cette irremplaçable subjectivité douée de jugement dont le foyer irradie toute chose venant à nous. La liberté est celle que je fais mienne, laquelle m’inonde de sa puissance au seul motif que je la reconnais comme l’une de mes plus singulières propriétés, que je la situe au fondement de mon être. Ici se fait jour, bien évidemment, la notion de libre-arbitre et l’action de la volonté qui en sous-tend l’armature.

 

    Quelques situations où quelque chose comme une liberté peut éclore.

 

   * Des enfants, autrefois, dans une cour d’école. Il est midi et l’heure de la cantine a sonné. Assis sur des bancs de bois, des écoliers s’apprêtent à prendre leur collation. L’un d’entre eux a oublié d’emporter son repas. Il regarde les autres avec quelque gêne et un peu d’envie. Un garçon, nommé Pierre, sentant le désarroi de son camarade, partage son en-cas et en offre la moitié au petit étourdi dont le dénuement cesse enfin à la seule grâce de ce geste.    

 

   Pierre est libre selon le Bien.

 

   * Un laboureur dans ses champs en automne. Il trace ses sillons bien droits. Les mottes luisent au revers du soc. A chaque extrémité il s’arrête, boit l’eau exacte et pure de la source. Il flatte de la main l’échine de ses bêtes. Il leur donne le contenu d’un seau afin de les désaltérer. Il fait corps avec sa terre, il halète au rythme de ses entailles dans le sol gras, lourd, qui le nourrit. Il remercie. Offrande du jour dont l’homme puisera sa quantité de suffisant bonheur.

  

   Le Laboureur est libre selon le Vrai.

 

   * Un luthier dans le clair-obscur de son atelier. Son instrument est terminé. Il en lustre le bois à la chaude teinte d’épicéa, il en caresse la volute amoureusement, en effleure le chevalet. Il serre doucement les chevilles, met les cordes en tension, en éprouve, du gras du pouce, la sonorité. Il saisit l’archet. Les premières notes, les premiers vibratos pareils à la voix de l’aimée. Puis le  tout début du concerto des « Quatre saisons » de Vivaldi. La musique est pleine, entière qui se répand dans l’atelier. Luthier, instrument, une seule et même harmonie dans le jour qui commence.

 

   Le Luthier est libre selon le Beau.

 

      C’est le sentiment interne de leur liberté qui infuse et se répand en eux à la manière d’une chose distante de tout calcul, de toute mesure, ceci qui en atténuerait la valeur. Geste pour le geste, pourrait-on dire.

Le geste du don pour Pierre.

Le geste de l’exact pour le Laboureur.

Le geste du beau pour le Luthier.

 

   Ces gestes, et uniquement eux sont configurateurs de cette liberté qui les accomplit en tant qu’appelés par l’essence humaine. A témoigner. D’eux d’abord. De ce qui grandit l’homme ensuite. Beau, Bien, Vrai, ces transcendantaux ne peuvent s’exclure d’un acte de liberté. Bien au contraire ils sont les conditions de sa possibilité. Ils en fondent l’exécution et le rayonnement. La liberté est liberté pour soi. Liberté est gratuité. Libre est celui qui se reconnaît en tant que tel et s’octroie cet état tout le temps que dure l’épreuve qu’il en fait, dont il ne pourrait sortir que par la contrainte ou la puissance d’une volonté extérieure qui proférerait les ordres de son aliénation. Ces existants qui demeurent dans le sillon de leur propre nature sans en altérer le juste tracé  sont hors de danger car ils s’assurent de la seule forme qu’il leur soit demandé de tenir : celle de la flèche qui vise sa cible et, jamais, ne s’en détourne. Tous nous sommes assoiffés de cette source fondatrice mais ne savons pas toujours quel chemin emprunter pour en trouver la limpide donation. Assurément nous voulons boire et étancher notre soif. Pas de plus grand danger que d’être privés d’eau. Pas de plus grand danger !

  

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
12 mars 2026 4 12 /03 /mars /2026 08:24
Voir : le regard juste

« La Joconde « 

Source : Regard sur l’Art

 

***

 

« Le vrai voyage de découverte ne consiste pas

à chercher de nouveaux paysages

mais à avoir de nouveaux yeux. "

 

Marcel Proust

 

*

 

   [Quelques mots avant-coureurs – En nos contemporaines saisons où l’image envahit nos yeux au point de les saturer et de les conduire à une possible cécité, cet article voudrait se donner à la manière d’une réhabilitation de la Langue. Notre époque soi-disant « postmoderne » croule sous la charge iconique que Guy Debord sut si bien décrire sous son titre de « Société du spectacle » dont nos modernes selfies sont l’affligeant point d’orgue, que vient bêtement concurrencer une « intelligence artificielle » qui n’a d’intelligence que le nom et d’artificiel la totalité de son « art ». Le temps n’est guère éloigné où l’homme cybernétique sera l’obligé de la Machine. Ceci est si navrant que le bel humanisme de la Renaissance et les prodiges de la Raison du Siècle des Lumières menacent de s’effondrer à tout instant, entraînent dans leur chute le peu d’essence de l’Homme qui demeure visible.

    Le sujet qui suit se veut la promotion du fait littéraire au détriment de l’éparpillement et du fourmillement incessant des images qui, en quelque manière, en sonnent le glas. De nos jours l’orthographe est maltraitée au point que même les plus brillants agrégés de nos Universités se fourvoient dans des formes langagières qui seraient risibles si elles ne manifestaient une mécompréhension du langage qui devient extrêmement préoccupante. Nous ne pouvons accepter, au nom d’un supposé « progrès », que la littérature, la poésie, les mots en leur ensemble ne deviennent la banlieue de pratiques « néo-culturelles » où le tag se substitue à la métaphore, où le graph urbain, le plus souvent hideux, vient empiéter sur l’Art en sa plus profonde vérité, où la déferlante des mangas orientaux grimaçants ne vienne menacer les belles rives de la conscience esthétique.

   Notre siècle épris de vitesse et de nouveauté s’engouffre dans un maelstrom à tout point dommageable pour l’intellect qui n’est plus stimulé par de hautes idées mais par une galerie de portraits subalternes dont les Réseaux Sociaux se font l’écho avec la tristesse que l’on connaît et la constante désinformation qui constitue son pain quotidien. C’est à une prise de conscience doublée d’une volonté de se ressourcer à des valeurs plus essentielles que l’humain devrait employer la totalité de son énergie. Certes, mes vues paraîtront à beaucoup « élitistes » mais entre l’élitisme et la fuite en avant dans la première naïveté venue, celui-là sera bien préférable à celles-ci. Que vive la Littérature, que l’image lui soit seconde, sauf celle de l’Art, bien entendu. Que les mots, les mots sacrés soient notre breuvage !]

 

***

 

   Vous êtes dans votre forme primitive, dans l’inchoatif, le natif qui ne vous ont encore nullement façonné. Vous êtes chrysalide en attente de Soi. Vous êtes en voie de, sur le chemin d’une métamorphose qui point mais n’énonce encore son nom. Une vague tache au large des yeux. Des bruits nappés de silence. Des touchers à la douce effusion de soie. Des goûts qui n’ont de sapidité qu’à la mesure de vos timides papilles. Tout volète autour de vous avec des irisations de colibri. Tout apparaît dans des dessins souples de lianes. Tout se donne dans le mystère non encore éclos du jour. Vous êtes dans une sorte d’innocence, vous dupliquez, malgré vous,  l’évanescence des  séraphiques figures, votre peau se moire d’opalescence, votre chair végète dans un marais indolent, baigne dans une eau grise de lagune. Vous pourriez demeurer ainsi une éternité, comme la diatomée incluse dans sa mince pellicule d’eau. Mais vous êtes Homme et étant Ceci, vous sentez en vous, au plus profond de vos propres abysses, d’étranges remuements, d’insistantes impatiences, un désir de mouvement, l’élan d’un dépassement qui pourrait survenir sous la simple impulsion de votre volonté. Vous sentez, bandé tel l’arc du valeureux Ulysse, ce ressort qui ne vit que de se détendre, de coloniser l’espace, de s’affirmer comme transcendance, autrement dit fomentant le dessein de s’arracher au Néant avec la ferme intention de n’y jamais retourner.

   Cette urticante vivacité, ce bouillonnement interne, cette impétuosité de geyser ne vous singularisent point, ne vous isolent point. Ils sont tout simplement coalescents à votre humanité, ils soutiennent tous vos actes, ils nervurent votre conduite, ils s’irradient dans le somptueux acte d’amour. Né, vous ne l’êtes jamais qu’à surgir de qui-vous-êtes pour faire effraction dans le vaste Monde : ici auprès de la ville aux mille rumeurs, là tout contre l’épaule amie qui vous requiert, plus loin encore dans le tumultueux maelstrom de l’exister qui est, métaphoriquement, cet insatiable Pas de Deux, cette Grande Roue, ce Tremplin sur lequel vous prendrez essor, tout comme le jeune enfant édifie sa propre effigie à l’aune de ces châteaux de sable qu’il crée et recrée incessamment, manière d’autoconstitution de Soi face au Vide essentiel d’un univers nécessairement chaotique.

   Et maintenant, imaginez qui-vous-êtes, identique à une Outre vide que la vie emplira de ses mille fascinations. En quelque manière, vous êtes un être creux et il vous faudra vous construire autour de cette vacuité. Un peu comme si votre centre était occupé par un mât de Cocagne auquel vous accrocheriez divers objets, diverses surprises, diverses breloques, tout ce divers vous façonnant jusqu’à votre entière complétude, telle du moins que vous la concevez en votre for intérieur. C’est bien de votre indétermination dont il s’agit que vous devrez constamment abreuver afin que votre soif étanchée, vous puissiez vous considérer Homme parmi l’entière communauté des Hommes. Or, puisqu’en votre fond, vous êtes Homme de Parole, c’est d’abord aux mots que vous avez confié le soin de vous tirer de l’anonymat ambiant. Ce qui se passe : les mots s’assemblent un à un patiemment, ils font leurs petites boules émouvantes, ils s’assemblent en grappes, ils se multiplient en essaims, ils se soudent et font s’élever en-qui-vous-êtes de touchantes architectures, elles vous font penser à ces admirables termitières avec leurs galeries à l’infini, leurs piliers d’argile, leurs loges et leurs chambres, leur large atrium à la base de l’édifice. Certes vous êtes admiratif face à cette complexité des mots, à leurs subtils arrangements, aux dentelles sémantiques qu’ils élaborent à la façon d’un délicat miellat. Mais ce qui vous gêne, c’est cette LENTE alchimie, ce métabolisme si inapparent que vous n’en sentez guère le cheminement, cependant il tisse votre genèse goutte à goutte, à un rythme infinitésimal qui est le seul qui conviendrait afin que l’assemblage tînt, que la patient puzzle ne se lézardât pas.

   Face au Langage, face à la durée de sa germination, que vous jugez infinie, vos impatiences fondatrices se rebellent. Ça fourmille en vous. Ça fait ses mille voltes. Ça burine tout contre les murs de terre de la termitière. Ça fait ses écroulements, ça réduit en poussière et, bientôt, la chute se produira qui sera inévitable, et bientôt, vous serez pareil à ces cerfs-volants qui faseyent dans le Noroît, privés d’amers qui pourraient les reconduire à quelque réalité et il ne demeurera, dans le vaste ciel, que l’empreinte vide de leur passage. Mais, au-delà de cette aimable métaphore, c’est le sens profond du langage lui-même qui se posera et ne cessera d’interroger quiconque aura aperçu que les Mots sont l’essence de l’Homme, non une décoration, un artifice, uns simple fleur à fixer à sa boutonnière. Mais bien peu, parmi les Humains, se sentiront concernés par cette inquiétude métaphysique. La plupart vaqueront à leurs tâches, bien plus préoccupés de l’heure de la sortie du bureau et du salaire en fin de mois que de s’interroger sur le destin des phrases qui, somme toute, est bien naturel. Mais je reviens à ce Vous générique, dont je fais évidemment partie, qui nous occupe en cet instant. Certes les mots ne sont nullement inutiles, ils ont servi à définir votre patronyme, à fixer la topologie de votre habitation sur terre, à adresser à l’Amante vos plus belles inspirations dans le mystérieux et toujours renouvelé domaine de l’Amour. Seulement, au fur et à mesure du temps, le langage devenant si familier qu’il disparaissait sous le premier beau paysage, sous la dernière invention de notre société consumériste, vous lui avez accordé moins d’attention, vous l’avez, il faut bien l’avouer, négligé, oublié, remisé en de bien étranges oubliettes.

   Certes, le cinématographe est antédiluvien et les Frères Lumière sont morts depuis belle lurette. Successivement, évoquant le Septième Art, vous vous êtes exprimé de la sorte : « On va regarder un film au cinéma », puis votre hâte aidant : « On va au ciné », puis dans une étonnante variation « On va se faire un p’tit ciné ». C’est étonnant, tout de même, cette plasticité humaine qui s’empare du réel et lui fait subir moultes distorsions sans même qu’elle en perçoive la portée. Il est vrai, de nos jours, dans la perspective d’un langage sans doute « postmoderne », « On s’fait beaucoup de choses » : « On s’fait un resto » ; « On s’fait une balade », « On s’fait une expo », et voici le faire, cette condition de possibilité d’action des Existants, conjuguée à toutes les sauces imaginables où le musée prend rang de balade, de ciné, de resto et de bien d’autres choses encore, la créativité est sans limites en cette contrée.

   Mais après cette diversion récréative, reprenons le fil de notre méditation. Dans l’usage quotidien du langage, vous disposiez les mots à la queue leu-leu, et cela faisait ses longs rubans, ces sortes de brindilles pareilles aux colonnes infinies de fourmis. Mais une chose vous gênait dans cette entreprise d’énonciation : son caractère infini, toujours renouvelé, la disparition des mots à même leur profération. Å peine un mot sortait-il de votre bouche qu’il se mélangeait à l’air ambiant, comme absorbé par les volutes d’air, il n’en résultait qu’un long silence. Å peine aviez-vous griffonné quelques mots sur le blanc de la feuille qu’il n’en restait jamais que les derniers signes bientôt effacés dès le cahier refermé. Le Langage, que certains prétendaient « divin », vous paraissait affecté d’une incurable maladie liée à sa courte durée de vie, à son extinction soudaine. Pour autant, ceci ne vous tracassait nullement, ces vétilles n’étaient que la préoccupation de savants linguistes à la barbe blanche, penchés, la journée durant, sur leurs illisibles grimoires.

   Et, maintenant, ce qu’il faut énoncer en termes un peu plus consistants, ceci : le langage est constamment menacé de disparition et ce fait tient à sa nature même. Le langage est cruellement atteint d’une absence de durée. Il est flamme de l’instant. Il est étincelle que reprend en soi la longue nuit du Monde. Il brille d’un vif éclat le temps de son effectuation et retourne au Néant dont il provient. Je prononce une courte phrase qui, déjà, n’existe plus après que la chute de mon intonation en a fixé l’ultime limite. J’écris une courte phrase qui, déjà, n’existe plus après que j’ai posé mon stylo sur la table. Le langage témoigne d’un vice natif de sa propre temporalité. Et ce vice est si prononcé que nous en arriverions même à mettre en doute son existence. Qu’il s’agisse de la mise au jour d’un mot oral ou écrit, son destin est nécessairement entaché de l’absence qui en constitue le fondement. Par exemple, je prononce ou j’écris le mot « Pomme ». Et je me pose aussitôt la question de savoir quelle aura été sa réalité effective. Dans le présent de l’énonciation ou de l’écriture, chaque phonème prononcé, chaque graphème tracé, se substituent au précédent, l’effacent, puis c’est le vide qui en est la seule conclusion. « Pomme » aura existé l’espace d’un mouvement de mes lèvres, l’espace de mon geste sur la feuille.

   Quant aux autres stances temporelles, qu’en est-il ? Le mot « Pomme » ne pourra prétendre à aucun futur puisque, consommé, il est reconduit dans les limbes pour l’éternité. Le mot « Pomme » témoigne-t-il d’un passé ? Certainement puisque, ayant un instant été extrait du Néant, il a fait son étrange feu de Bengale dont, cependant, notre mémoire a gardé le souvenir. Sans doute faut-il en conclure, au moins provisoirement, que tout langage n’est retrouvé qu’au prix d’un patient travail d’archéologie. Tout comme le Savant questionne longuement ses chères Langues Mortes, se retournant sur le passé, nous ne donnons véritablement acte à notre propre langage que par un retour amont. C’est ce que nous avons proféré, ce que nous avons écrit qui, seulement, témoignent de l’Être de Langage que nous sommes. C’est un peu comme si nous recherchions nos traces inscrites sur ces belles et mystérieuses plaques d’argile mésopotamiennes où gît l’Histoire d’un peuple, d’une civilisation, d’une culture. Afin que notre langage prenne de la consistance, se dote d’une certaine épaisseur, vive dans l’opaque et ne demeure simple transparence, il nous faut adopter le paradigme proustien de la réminiscence. Ce que nous sommes, ici et maintenant, un empilement de « Petites Madeleines », une suite de mots prononcés quelque jour ancien à Combray ou ailleurs, devant une tasse de thé ou de chocolat, auprès d’une Tante Léonie, d’un Père, d’une Mère, d’une Amante, toutes ces menues paroles qui sont notre architecture, les racines et rhizomes sur lesquels nous avons prospéré, notre alpha, notre oméga, notre boussole existentielle, les amers auxquels notre vie s’est amarrée afin que, douée de quelque sens, elle devînt vraisemblable. Oui, avant tout nous sommes tissés de mots. Supprimez ces derniers et que demeurera-t-il de nous, de vous, que cette meute de chair privée de clarté, que cette peau battant au vent mauvais de l’absurde ?

   Le langage, notre langage se résume à un lent travail de sédimentation, à des superpositions de couches signifiantes, à des théories de strates à l’inventaire duquel, vous, comme moi renonçons le plus souvent au motif d’une paresse constitutionnelle. Nous, les Hommes, sommes entièrement inclinés vers le Principe de Plaisir, celui au gré duquel les choses sont vite acquises, au gré duquel nous phagocytons avec avidité tout ce qui passe à notre portée : un livre, un fruit, une Aimée, et, de plus en plus, ces objets du désir consumériste qui ne font que nous aliéner alors que nous croyons à la valeur salvatrice de leur être. Oui, au Principe de Réalité auquel s’affilie la quête mémorielle d’un passé enfoui, lequel recèle des trésors de langage et d’émotions, nous préférons, le plus souvent, l’actuelle griserie proliférante des Images qui est la marque de fabrique la plus apparente de nos sociétés soi-disant « avancées ». Mais avancées en quoi ? Dans la connaissance, la culture, le souci de l’Autre, la simplicité ou bien ce qui est le revers de tout ceci, la quête égoïque et narcissique de l’Individu au comble de son paraître, de sa semblance, de sa parution selon quelque gloire sur la Scène du Monde ?

   Ici surgit un point décisif dont cet article voudrait être le lieu : celui du conflit essentiel naissant de la rencontre de la Parole et de l’Image. Relativement à l’Image, à sa portée, à sa puissance, bien des conduites humaines se contentent de la première explication venue, de la première justification qui brille comme les flocons de neige dans leur boule de verre, c’est-à-dire l’effet d’une simple confusion d’une Vérité et de son contraire, la fausseté, l’apparence, le paiement « en monnaie de singe ». Notre société se nourrit d’images à satiété si bien que le registre iconique menace de subvertir le registre langagier. Et en ceci, il y a bien évidemment « péril en la demeure ». Quelque peu lassé par l’usage quotidien du langage, par ses tournures rituelles, par l’habitude dans laquelle, inévitablement, il s’enferme, vous lui avez substitué, consciemment ou non, le Peuple des Images et ses infinies proliférations. Ce que le langage mettait une éternité à élaborer et à révéler (la longue narration du Monde en lequel  vous êtes bien évidemment inclus), l’image vous le révélait à l’aune d’un seul regard. Å l’analytique du langage, vous préfériez le synthétique de l’image. C’est un peu comme si la réalité était une goutte d’eau dont vous auriez sondé l’anatomie au microscope. Elle vous aurait révélé, dans l’instant, tout l’insondable mystère de ses vibrions, de ses spirilles, de ses bacilles, de ses infusoires, autrement dit le minuscule microcosme que vous rencontriez chaque jour se serait métamorphosé en ce vaste macrocosme, image d’un Tout mis à disposition, d’une globalité enfin domestiquée.  Car votre insatiable curiosité n’était en quête que de ceci : que le divers, que le pluriel, que le polyphonique, le polymorphe soient votre domaine, soient votre possession à jamais. Incontestablement, il y a dans l’inclination humaine, la fascination de l’immense, de l’illimité avec sa nécessaire corrélation psychologique teintée de paranoïa et de mégalomanie.

   Seulement, dans votre vision de la plénitude offerte par l’image, dans sa supposée donation infinie du monde,  il y a un comme un vice du raisonnement, un gauchissement du concept. Et ici, afin de ne nullement demeurer dans l’abstrait, il faut avoir recours à une image. Prenons, par exemple, celle d’une œuvre d’art, en l’occurrence « Le Pauvre Pêcheur » de Pierre Puvis de Chavannes et laissons venir à nous quantité de significations qui y sont d’une manière que nous croyons liée de près au simple statut de la représentation. Une rapide description phénoménologique fera vite apparaître un certain nombre de thèmes latents, comme autant de puissances iconiques que notre regard dévoile à l’instant même où il se pose ici et là, balayant à loisir les sèmes de l’image, tout comme un moissonneur récolterait les épis au simple mouvement de sa faucille.

Voir : le regard juste

Source / Wikiart

     

   Ce qui se dévoile alors : la teinte quasiment « mystique » ou bien « biblique » que le Peintre a utilisée, laquelle, dorée à souhait, nous fait penser à la belle luminosité des icônes byzantines ou à l’irisation de la mandorle qui entoure la tête des Saints, mais aussi bien à la couche de paille sublimée sur laquelle repose le corps de Jésus en son étable de Bethléem. Une manière d’atmosphère sacrée, propice au recueillement.  Ainsi l’eau sur laquelle est posée la barque du Pêcheur évoquera-t-elle l’eau lustrale, baptismale, l’eau purificatrice dont les hommes doivent supporter l’épreuve, afin que, lavés de tous péchés, ils puissent eux aussi prétendre à quelque sainteté ou à tout le moins mériter de recevoir les dons du Ciel. Toutes les postures sont empreintes d’un profond hiératisme : nudité et inclinaison du torse du Pêcheur, fragilité native de la Figure de l’Enfant, pure oblativité de Soi de la Mère qui ne veut étreindre sa descendance qu’à la protéger des malédictions de la Terre. Cette scène, dans son dépouillement, dans son dénuement appelle une autre scène, celle du « Paradis perdu » dont, ici, il ne demeure qu’une persistante clarté, une frémissante joie mais nullement à portée des Existants, bien plutôt une Essence sous laquelle l’Humain doit nécessairement s’hypostasier car, lui-même, l’humain, n’est qu’existence contingente et entière mortalité simplement différée.

   Et l’on pourrait ainsi, à l’envi, multiplier les perspectives selon lesquelles placer cette image, souligner l’analogie des teintes avec celles, tout en finesse et élégance des natures mortes de Giorgio Morandi, évoquer aussi bien une misère identique à celle qui se lit dans les romans naturalistes de Zola, Dans « Germinal », « La Bête humaine », « La Terre », « Le ventre de Paris », « L’Assommoir » et l’on pourrait citer encore « Les Damnés de laTterre » de Franz Fanon, citer le tableau de Paul Gauguin intitulé « Misère humaine ». Toute image, par nature, appelle un ruissellement infini, un peu à la manière d’un kaléidoscope dévoilant de toujours nouveaux fragments à mesure que l’on incline et fait girer son support. Cependant, il serait naïf de croire que la totalité de ces significations se donne à la façon dont le soufre s’échappe du cratère du volcan ou bien l’eau surgit des lèvres de la terre.

 

Non, il y a, à l’origine,

 la médiation essentielle du langage.

L’image ne parle et ne signifie

que traversée de mots, irriguée

du travail de la phrase, fécondée

de la maturation d’un texte initial.

  

   Tous les orients dont il a été question, l’eau lustrale, l’oblativité de la Mère, l’image du Paradis perdu, les extensions significatives en direction de Zola, de Fanon, de Gauguin, ne sont nullement des fruits pendus dans un arbre iconique, fruits que nous pourrions cueillir du seul geste de notre regard. Ces fruits sont le résultat d’une lente et longue maturation du langage. Si nous pouvons penser certaines choses du genre de la lustration de l’eau, de l’oblativité de la Mère c’est seulement parce que les concepts afférents nous en ont été fournis par notre activité langagière. Toutes ces nuances, toute cette richesse d’une contextualisation plus large que le cadre de l’image lui-même (la misère dans « Germinal » ou dans le tableau de Gauguin), s’énoncent en nous selon des phrases et des textes qui sont notre propre narration des événements qui viennent à notre encontre.

   Imaginez vous un instant, privé de langage, de compréhension, d’expression, imaginez vous tel ce continent désert, cette mutité aphasique qui font face au Monde dans la plus grande détresse qui soit. L’image que vous apercevriez, celle du « Pauvre pêcheur », votre propre image en écho, qu’en résulterait-il, ? Eh bien vous seriez tels deux chiens de faïence s’observant dans la nuit d’une totale inconnaissance. Rien ne naîtrait de cette rencontre qu’un éternel silence qui confinerait à l’absurde.

 

Car l’image ne fait signe

qu’architecturée par le langage,

métamorphosée par le langage,

multipliée par le langage.

 

   L’image seule est inertie, impuissance, dénuement tel celui du « Pêcheur » de Puvis de Chavannes. L’image seule, bien plutôt que d’être valeur sémantique serait, dès lors, simple assemblage lexical, juxtaposition de mots privés de connexion, postures isolées que rien ne viendrait synthétiser, porter à la signification. Une manière de mots par défaut, de mots encore soudés dans une gangue matérielle dont ils ne parviendraient nullement à s’extraire.

   Le sens qui nous éclaire et ouvre le chemin de notre compréhension n’est nullement une simple donnée optique, une disposition physiologique, fût-elle celle de la mydriase, cette belle dilatation pupillaire qui n’aurait pour seule ressource qu’un total éblouissement, une définitive cécité. Tout regard qui est orienté vers une saisie existentielle ne peut l’être qu’à la mesure de l’édifice babélien qui s’est patiemment construit depuis le premier babil. La position exploratrice de nos ancêtres de la préhistoire reflète en creux notre propre évolution historique. L’Australopithèque, l’Habilis, l’Erectus, le Faber ne voient du monde que des images fixes, muettes, sans nuances, sans signification. Ils sont pierreux, racinaires, rhizomatiques par rapport à leur environnement. Ils se confondent avec l’arbre, le chemin, l’ours, la terre, le ciel, la grotte. Ils sont les sans-distance pour la simple raison que leur posture optique est de telle nature qu’elle crée des analogies signifiantes entre l’Homme et son Milieu. Il faut l’apparition du Sapiens et la révolution copernicienne que constitue le passage du limbique-reptilien au néo-cortical, c’est-à-dire du pur anatomique au symbolique, au langage, pour que le Pierreux, le Racinaire se métamorphosent en pensée de la pierre, de la racine, en subtiles allégories qui vont faire de l’Homme un être capable d’intelliger en mots la Nature qui l’accueille en son sein. Parler, lire, écrire, c’est affirmer son autonomie, c’est abandonner les mamelles de la louve, c’est être Rémus et Romulus capables d’administrer la diversité de la cité romaine, nullement de s’y aliéner dans une confiance absolue vis-à-vis d’une Génétrice, fût-elle comblée des vertus les plus remarquables.

   L’image possède, d’une manière interne qui constitue sa profonde nature, une force d’aimantation qui nous phagocyte et nous ôte toute liberté. Nous fixons une image et nous sommes fascinés, nous sommes immédiatement en elle, autrement dit notre être et le sien ne font plus qu’un. Seul le langage permet le recul, la médiation, crée l’espace humain nécessaire à la compréhension de qui-nous-sommes et de notre milieu.

 

L’Homme n’est pas Image.

L’Homme est Langage.

 

   Et, à ce point de la méditation, il faut citer la belle phrase de Proust située à l’initiale de ce texte :

 

« Le vrai voyage de découverte ne consiste pas

à chercher de nouveaux paysages

mais à avoir de nouveaux yeux. »

 

   La « découverte », dans le cadre proustien est découverte de Soi. Les « nouveaux paysages » sont ceux qui viennent du passé et sont fécondés, exaltés, multipliés à l’aune de la sublime réminiscence. Les « nouveaux yeux » sont ceux par lesquels la littérature vient à elle dans une manière d’entière complétude, d’absolu, d’art indépassable. Paradoxalement pour la raison mais essentiellement pour l’âme, les « nouveaux yeux » ne sont que les anciens que l’exercice quotidien de la méditation ont agrandis à la dimension d’une exceptionnelle contemplation. Mais contempler ne veut nullement ici privilégier le regard, en faire le seul canal par où le sens se produira. Disant ceci, nous ne disons pas que l’intellect de l’Auteur de « La Recherche » était dépourvu d’images lorsque son esprit flottait prodigieusement du côté de chez Swann ou du côté de Guermantes. Sans doute même son « musée imaginaire » alimentait-il sa conscience imageante de milliers de formes liées à un sens esthétique hors du commun. Ceci est indéniable. Ce que nous voulons simplement affirmer c’est que le contenu de ces images, bien plutôt que d’être strictement lié à une sensorialité optique, devait s’alimenter à cette inépuisable source narrative tissée d’une infinité de mots, source qui était la chair même proustienne, le paradigme selon lequel il s’appropriait le Monde, ou plutôt créait son propre Monde. Dès lors l’image constituait l’humus à partir duquel la floraison langagière trouvait à s’épanouir. L’image n’est contingente, étroitement liée à sa condition formelle que chez ceux qui ne voient de l’exister que sa trame matérielle, nullement le flux transcendant qui en traverse l’étoffe. « La Recherche » est une suite continue de morceaux d’anthologie qui sont la marque d’un génie de la langue. Certes, nombreux sont les passages que l’on pourrait prendre pour de simples descriptions visuelles et déjà la qualité du regard semblerait se suffire à elle-même.

    Ci-dessous un extrait qui fait apparaître le Narrateur à Balbec, admirant depuis sa chambre du Grand Hôtel, le vaste paysage de la mer :

   « Et si, sous ma fenêtre, le vol inlassable et doux des martinets et des hirondelles n’avait pas monté comme un jet d’eau, comme un feu d’artifice de vie, unissant l’intervalle de ses hautes fusées par la filée immobile et blanche de longs sillages horizontaux, sans le miracle charmant de ce phénomène naturel et local qui rattachait à la réalité les paysages que j’avais devant les yeux, j’aurais pu croire qu’ils n’étaient qu’un choix, chaque jour renouvelé, de peintures qu’on montrait arbitrairement dans l’endroit où je me trouvais et sans qu’elles eussent de rapport nécessaire avec lui. Une fois c’était une exposition d’estampes japonaises : à côté de la mince découpure de soleil rouge et rond comme la lune, un nuage jaune paraissait un lac contre lequel des glaives noirs se profilaient ainsi que les arbres de sa rive, une barre d’un rose tendre que je n’avais jamais revu depuis ma première boîte de couleurs s’enflait comme un fleuve sur les deux rives duquel des bateaux semblaient attendre à sec qu’on vînt les tirer pour les mettre à flot. Et avec le regard dédaigneux, ennuyé et frivole d’un amateur ou d’une femme parcourant, entre deux visites mondaines, une galerie, je me disais : « C’est curieux ce coucher de soleil, c’est différent, mais enfin j’en ai déjà vu d’aussi délicats, d’aussi étonnants que celui-ci. »                             

                                          (C’est moi qui souligne les images et métaphores).

  

   Ici, à l’évidence, les soi-disant images sont débordées de toute part en raison d’une prodigieuse fécondité intellectuelle qui est tout sauf une simple observation du réel, une mimèsis. La qualité de toute perception est de rendre compte fidèlement de ce qui s’inscrit dans l’horizon des yeux. Or, cette évocation (bien plutôt que description) sort du cadre, entrelace au paysage toutes sortes de considérations esthétiques à l’aune de prouesses langagières toujours renouvelées. Les métaphores y prolifèrent depuis le « jet d’eau », le « feu d’artifice » ; la relation à la peinture, aux « estampes japonaises » installe une constante distanciation par rapport à ce qui fait face ; l’allusion à des couchers de soleil anciens déjà aperçus met en jeu un processus de mémoire. Tout ceci doit nous alerter qu’ici, nous sommes au plein du langage, de son étonnante alchimie, que la « description » est au service de ce dernier, le langage, et non l’inverse. Tout, chez Proust, part d’un examen de la vie ordinaire et mondaine afin de transformer leur prose en poésie, autrement dit tout y est orienté vers le plaisir des mots et d’eux seuls. Lire « La Recherche » en n’y percevant que du descriptif réaliste à la Zola, serait évidemment erroné.  Si cette œuvre majeure, singulière, veut se donner tout à la fois comme exploration des consciences, porte ouverte sur l’art, il lui faut nécessairement se soustraire à la fascination de l’image, à sa naturelle étroitesse (les interprétations en direction de Gauguin ou de Fanon à partir du « Pauvre pêcheur » de Puvis de Chavannes, sont de surcroît, nullement inscrites nécessairement en tant que prolongements sémantiques), il lui faut créer de toutes pièces une esthétique narrative de plus grande ampleur. Å la lecture de l’œuvre maîtresse de Proust, on ressent parfois, le souffle prodigieux, la période ample d’un Chateaubriand, cet autre Écrivain qui portait les images au plus haut des possibilités du Langage.

   Et, ici, je ne saurais faire l’économie de la page célèbre de l’Auteur du « Génie du Christianisme » qui figurait, dans le manuel scolaire de l’école primaire, le Souché, sous le titre « Une nuit au désert ». Ce texte traverse mille fois mes écrits relatifs au romantisme, à son effervescence lyrique. Ce passage est constellé d’images plus belles et étonnantes les unes que les autres. L’enfant que j’étais alors y découvrait certes ces « images » du Nouveau Monde, mais encore et d’une façon plus décisive ces brillantes métaphores qui sont des figures de rhétorique, autrement dit un procédé de la langue, bien plus que de simples facsimilés d’une réalité qui pourrait trouver sa chute dans le cadre d’une simple photographie. Certes mon imaginaire se meublait de la « savane », « des bouleaux agités », du « gémissement de la hulotte », mais d’une façon encore plus féconde de « cette mer immobile de lumière » qui constituait, pour ma jeune conscience, les fondements de ma passion future (et actuelle) pour la littérature, ce lieu unique que les métaphores, dont le sens étymologique est celui de « transport », nous offrent tel le présent le plus précieux. Ce transport dans la langue que « L’Enchanteur » savait faire naître comme par magie du fleuve ininterrompu de ses mots, une manière de Chute du Niagara éblouissante avec ses gerbes d’écume, ses « zones diaphanes de satin blanc ». Nulle image, fût-elle accomplie en son fond ne pourra jamais égaler ces mots d’anthologie. Ils nous transportent au plus haut, oui, au plus haut ! Mais lisons donc. Certes notre vision sera comblée mais, bien davantage, notre aptitude, notre bonheur à nous immerger dans les flots fabuleux, féeriques d’une littérature qui, aujourd’hui, ne sait plus trouver, ni le rythme, ni la cadence de ce « point phosphoreux » pour user de la belle métaphore poétique de cet autre génie qu’était Antonin Artaud. Or si ce « point » est l’autre nom de « l’inspiration », il est avant tout un signe, une marque insigne du langage que la quintessence du phosphore (entendons la quasi-magie du génie saura porter à sa sublime incandescence), Chateaubriand-Artaud : même combat à des siècles de distance, mais dans la belle proximité pensante :

  

   « La scène sur la terre n’était pas moins ravissante : le jour bleuâtre et velouté de la lune descendait dans les intervalles des arbres, et poussait des gerbes de lumière jusque dans l’épaisseur des plus profondes ténèbres. La rivière qui coulait à mes pieds tour à tour se perdait dans le bois, tour à tour reparaissait brillante des constellations de la nuit, qu’elle répétait dans son sein. Dans une savane, de l’autre côté de la rivière, la clarté de la lune dormait sans mouvement sur les gazons ; des bouleaux agités par les brises et dispersés çà et là formaient des îles d’ombres flottantes sur cette mer immobile de lumière. Auprès tout aurait été silence et repos sans la chute de quelques feuilles, le passage d’un vent subit, le gémissement de la hulotte ; au loin, par intervalles, on entendait les sourds mugissements de la cataracte du Niagara, qui, dans le calme de la nuit, se prolongeaient de désert en désert et expiraient à travers les forêts solitaires. »

 

   Miracle de la vision qui se reflète, comme en un halo, dans la lumière immatérielle, irréelle, féerique de la littérature.

  

 

 

 

Partager cet article
Repost0
11 mars 2026 3 11 /03 /mars /2026 08:03
« Et ton pas rapide… »

Georges Braque.

Source : Panorama de l’art.

Un bref commentaire

Sur une poésie de

Nathalie Bardou.

   *

« Et ton pas rapide

Dans la foule,

Cette foule comme oiseaux à terre,

Ton pas

Et

Cette main de silence

Déchirant

Le langage.

Sur ce contre nous

La parole du ciel

Le mot sans contour

Lente glissade

Alors qu’alentour

Bruissaient les transparences.

Ce temps

Dévoilé

Ce temps-éclair

Dont je sais l’empreinte

Aux ravines d’un regard.

Ce temps qui dit

Qu’il n’est d’autre recours

Qu’un aller vers

Ce qui n’a pas de murs

Ni d’expression

Vers

Qui n’existe

Que dans ta voix

Posée sur mon visage. »

Nathalie BARDOU 29 avril 2015.

***

Voici une poésie infiniment précieuse. Entendez « à laquelle nous sommes attachés », non à une quelconque « préciosité » qui en affadirait le sens. Les métaphores y sont belles, empreintes d’une étonnante sensibilité. Nous lisons et, soudain, nous sommes ailleurs. Comme « oiseaux à terre » médusés d’y être, en même temps que ravis. Maîtriser ciel et terre. Même les dieux ne peuvent y prétendre qui vivent dans le seul empyrée. Et, à cette subtile maîtrise, la poétesse s’entend avec un rare bonheur. Bonheur du verbe qui porte en lui une pluralité de sèmes ouverts et nos yeux se décillent et nous voyons au loin. Nous sommes alors « aux ravines du regard », tout au bord de l’abîme, tout près du rien par lequel s’ouvre toute poésie. Car celle-ci ne saurait naître que du silence, cette « main de silence » qui nous modèle au rythme de la parole, de « la parole du ciel ». Y aurait-il plus belle image pour dire l’arche immensément déployées du langage, l’appel à la transcendance qu’est tout dire essentiel ?

Il faut reprendre : « Et cette main de silence déchirant le langage ». Combien l’expression est heureuse pour nous arracher à nous-mêmes, êtres de langage qui, habituellement, déchirons les mots à l’aune de perditions mondaines. Alors qu’ici, c’est de l’exact opposé dont il s’agit. Nous sommes conviés à ôter le voile, à le déchirer afin que la vérité de la poésie soit atteinte, le seul lieu où elle puisse résider. C’est lorsqu’il est débarrassé des compromissions et des faux-semblants, que le langage peut faire son bruissement et nous livrer ses « transparences », car le mot du poète ne peut être que cela, pur cristal qui vibre à l’unisson de l’âme. Faute de cette sublime oscillation, il tombe dans la prose et bientôt le bavardage. Et, alors même que le poème avance vers son royaume, ces gemmes qui illuminent l’esprit et le portent à l’incandescence, voici que se dévoile « ce temps-éclair » tout entier pénétré du feu de la révélation et le dire est l’égal de Zeus, le dieu du ciel. « L’œil de Zeus voit tout, connaît tout », disait Hésiode. Omniscience de Zeus, omniscience du langage par lequel l’homme connaît et assure son destin parmi les créatures terrestres. Il est le seul à posséder le langage. Il doit être celui qui chante le poème en direction du ciel.

Non, nous n’avons pas quitté le poème, ce poème, nous l’avons installé dans les seules assises dont il peut être doté, à savoir de magnifier les mots aussi bien que les idées afin de les amener à parution dans le dire exact qui dit l’être et seulement l’être. La poésie est le lieu de l’être, mais ce lieu est sans lieu, sinon il tomberait dans l’existence et ne serait que chose parmi les choses. C’est pour cette raison essentielle « qu’il n’est d’autre recours qu’un aller vers ce qui n’a pas de murs », à savoir ce « là qui n’existe que dans ta voix ». Cette voix n’est sûrement pas « humaine trop humaine » encore qu’un existant puisse porter la voix, cette marque insigne de l’homme, la faire briller à son acmé. Cependant, il nous plaît de penser que ce « là » est le lieu d’une infinie présence : celle de l’être qui nous porte au-devant de nous, nous disposant au-devant de lui. La Poésie avec une Majuscule est ceci même qui nous ôte à nous-mêmes et nous remet au monde dans la plus belle justesse qui soit. Cette poésie disant l’essentiel dans une langue quasiment originaire - silence, langage, parole, ciel, transparence, dévoilé, temps-éclair, regard, aller vers, ta voix, mon visage -, cette poésie, donc, porte en elle l’empreinte d’un vide, d’un souffle, d’un rythme qui la met au diapason de l’univers. A nous de boire l’ambroisie tant que nos langues peuvent s’y abreuver. Ainsi naît toute joie !

Partager cet article
Repost0
Published by Blanc Seing - dans Microcosmos
10 mars 2026 2 10 /03 /mars /2026 08:15
Aube.

Heure matinale

Appelle

Heure sans nom

Personne encore

Sur bords monde

Hommes sont gîte

Femmes dorment pliées

Grands voiles blancs

Bruits font sourdine

Quelque part

Dans ventre terre

Près fleuves magma

Où bouillonne vie

Sourde densité

 

Personne longe

Bleu glacial

Fente boréale

Par laquelle dit

Unique beauté choses

Tremblement divin

Feu sacré

Emblème lequel

Annonce parution jour

 

Ombres noires

Bitumeuses

Gagnées intérieur

Longue mutité

Reflets seulement

Brillances seulement

Rutilances seulement

Comme incantation

Triplement proférée

Chant outre-tombe

Lueur outre-vie

Fugue inaperçue

Fuite temps

Fil éternité déroule

Insu consciences

 

Quelqu’un né

Offrande heure

Sur point s’ouvrir

Quelqu’un respire

Quelqu’un avance

Quelqu’un parle

Immobile

Se met mouvoir

Voix lance volutes

Corps tumultes chair

Yeux sont phares

Balaient espace

Feux questionnants

 

 

Plus rien repos

Foules envahiront agoras

Rires éclateront fente lèvres

Rides déplieront cimaises fronts

Pieds martèleront  sol assiduité

Partout seront clameurs

Partout seront gestes

Partout seront décisions

Entamant pellicule heure

 

Plus rien lieu maintenant

Girations

Pullulations

Gravitations

Monde né lui-même

Douleur parturition

Infinis seront mots promesses

Décisions enfanteront

Marche harassée humains

 

Entend plus

Susurrement aube

Venue saturée millions voix

Etranges Babel

Milliers confluences

Etranges estuaires

Centaines babils

Etranges éploiements

Nécessité mondaine

Oui Mondaine

Attend Soi

A venir Présence

Oui Présence

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
9 mars 2026 1 09 /03 /mars /2026 09:35
Flaque de lumière

                                                  Photographie ; Gilles Jucla

 

 

 

 

                                                                                          Le 20 Février 2018

 

 

 

                  Sol,

 

 

   Sans doute t’es-tu aperçue de ceci, bien des correspondances passent par le rituel du temps qu’il fait. Tu en conviendras, cela évite de parler de l’autre, le temps qui nous affecte chaque jour qui passe, nous ajoute une ride, nous fait blanchir les cheveux. Mais rien ne sert d’épiloguer tant nous sommes démunis face à la course de notre destin. Donc, ici, de lourds nuages sous lesquels glisse un vent inconséquent. Il semble ne guère savoir pourquoi il souffle. Je ne t’interroge pas sur le climat de chez toi, je présume que le froid est encore arrimé à la terre et qu’il ne fait pas bon s’aventurer près des lacs ou en forêt. Un feu de cheminée doit présenter bien plus d’attraits.

   Mais que mon préambule ne te fasse attendre nul développement sur la contrariété du climat, ni sur les aléas de l’âge. Bien que parfois … Il faudrait plus que l’espace d’une simple lettre pour en évoquer les subtiles facettes.  Je viens de découvrir une photographie en noir et blanc qui, je crois, pourrait bien te parler. Je sais ton intérêt pour la nature, la proximité de l’eau, cette surface aux valeurs opposées qui, somme toute, pourrait bien ressembler à ton tempérament : ici une lumière, là une ombre et, entre les deux, la blanche apparition d’un sourire. Tu es bien une Fille du Nord à la si belle spontanéité. Je me souviens encore - bien du temps a passé -, de cette fossette qui creusait ton menton lorsque, te voulant sérieuse, tu n’étais qu’espiègle. J’en espère encore la présence. On n’efface pas si facilement les traces qui vous déterminent.

   La photographie, donc. Sans doute sera-t-elle le prétexte à une immersion dans le passé. Tu sais combien j’aime cette manière de réminiscence proustienne. Je crois que, pour moi, le goût d’une petite madeleine n’a jamais connu autant de saveur. C’est un thème devenu si obsessionnel qu’on le retrouve en maints endroits de mes écrits, tu sais, comme une eau fossile qui fait ses résurgences en un sol où on ne l’attendait pas. Sans doute te souviendras-tu de ce voyage que nous avions fait en direction du nord lors d’une de mes visites. Tu m’avais parlé depuis si longtemps de ces mystérieux lacs - ces mers intérieures, disais-tu -, que j’en avais l’intime représentation logée au fond des yeux alors même que ne s’y était encore inscrite la moindre trace d’une eau septentrionale.

   Voici ce que nous découvrîmes au terme d’un long périple. Nous étions arrivés à Örebro un soir assez tard alors que le crépuscule commençait à voiler la ville de ses lueurs sombres, presque polaires. A l’ombre se mêlait une étrange lumière qu’on eût dite réverbérée par une plaque d’eau. Tu m’avais expliqué la raison de cette clarté. Ici elle flottait entre ciel et lac, comme prise au piège, se propageant à la façon d’un écho indéfiniment répété. Tu avais tenu à me montrer l’imposant château de granit grège, flanqué de ses robustes rotondes, coiffées de dômes d’ardoise que surmontait un lanterneau à la teinte de cuivre oxydé. Nous étions arrivés aux jardins de Karlslund alors que les lampadaires commençaient à s’allumer, jouant avec le vert phosphorescent de l’herbe, les façades enduites de ce rouge scandinave si particulier. Entre les arbres s’allumait l’ovale d’une petite mare, genre d’œil magique reflétant les premiers éclats de la Lune. Eh bien, vois-tu, cette image pour banale qu’elle était est demeurée gravée en ma mémoire à la manière d’un talisman.

   Oui, je sais, mon romantisme latent du temps de ma jeunesse, non seulement ne m’a nullement quitté, je crois même qu’il s’est accru au fil de l’âge d’une douce nostalgie qui lui donne encore plus de résonance. Mais, sans doute, étais-je amoureux et ceci expliquait cette singulière amplification de la vision. Aujourd’hui, m’arrêtant sur le propos du photographe, voici que les deux pôles du temps se rejoignent comme le font les arceaux d’une roseraie et tout s’épanouit désormais en une belle confluence de sens. C’est curieux ces significations enjambant espace et temps pour nous dire l’unicité des choses, parfois. Nous y sommes rarement attentifs, sauf les rêveurs, les imaginatifs, les écrivains en mal de leur enfance, les peintres impressionnistes qui ne faisaient vibrer la lumière qu’à faire naître en eux le feu vivace d’une sensation dont leurs œuvres portaient témoignage. Ainsi sommes-nous constitués, pareils à ces icebergs qui ne dévoilent leurs pics de glace qu’à en dissimuler l’immense réseau plongeant dans la profondeur des eaux.

   Sans doute, maintenant, veux-tu savoir ce qu’a d’étonnant cette photographie qui a retenu mon attention. Eh bien la décrire sera la meilleure façon d’en restituer la belle ambiance. Imagine un ruisseau qui coule lentement entre deux rives, un ruisseau modeste, sans histoire, un peu comme les aimait Jean-Jacques, le « promeneur solitaire » herborisant, se baissant ici pour cueillir un simple, se relevant là pour noter la fragilité d’un rameau, en éprouver la gracieuse poésie. Tu vois, rien que de l’ordinaire, de l’accessible, nous dirions presque de « l’ascétique », tant le sujet est indemne de tout artifice qui lui ôterait son caractère de rusticité. C’est ceci qu’il faut au véritable amateur de nature : le don juste des choses, leur dépouillement, leur présence sans fioriture. Seuls les hommes peuvent tricher, faire semblant, simuler une joie ou bien une douleur. As-tu déjà aperçu l’affliction d’une plante, entendu sa plainte ? Non, évidement. C’est nous qui projetons en elles - ces innocences - nos manies strictement humaines. Sans doute un végétal peut-il souffrir de la sécheresse, jamais en porter visiblement témoignage autrement qu’à l’inclinaison d’une corolle qui attend l’eau, j’allais dire « patiemment », vois-tu combien il est difficile de s’exonérer de ses jugements !

   La rive située à droite de l’image est encore dans l’ombre, le jour vient de ce côté qui n’a pas encore gagné l’ensemble du paysage. Sur la rive opposée, celle qui doit faire face au levant - si cette vue est bien matinale -, une ligne claire de mottes luisantes, de cailloux, suit le cours de l’eau jusqu’à une passerelle de bois qui relie les berges. Les arbres sont atteints par les premiers rayons de soleil, leurs frondaisons brillent à la manière d’un métal poncé. Grappes suspendues dans l’espace qui ne semblent plus guère avoir d’attaches avec le réel qui les supporte. Comme si leur être était pure apparition sans fondements. Puis, tout là-haut, le ciel de cendre qui blanchit jusqu’à être simple transparence, tulle léger, inconsistant, tel le songe d’un enfant au rivage du jour. Vraiment il n’y aurait rien à dire de plus, demeurer en silence et prier que l’instant devienne éternité. Mais l’homme a un langage. Mais les paroles se pressent pour dire l’indicible alors même qu’une telle entreprise est, d’avance, vouée à l’échec. Mais comment, Solveig, te communiquer un peu de cette beauté sans en dire le premier mot ? Donc tu endureras encore ce bavardage. Peut-être te rappellera-t-il nos échanges, loin, là-bas, dans les jardins de Karlslund, où tous les deux sommes inévitablement présents, puisque, aussi bien, être et avoir été sont l’avers et le revers d’une même pièce. Tu ne peux pas avoir oublié pour la simple raison que, toujours, nos étonnements d’avant sont nos souvenirs d’aujourd’hui et à moins que la mémoire ne t’ait désertée … or, je n’en crois rien tes lettres sont le témoignage de minces événements semblables à celui-ci.

   Mais je n’ai pas encore évoqué ce sentier qui court dans le gris de l’herbe, avec parfois quelques ocelles posées ici ou là, avec surtout cette sinueuse flaque de lumière, ce reflet de pur argent où les arbres déposent le dessin de leurs membrures. Sais-tu, c’est comme l’architecture d’un rêve, le surgissement d’un passé que l’on croyait enseveli au large du temps. C’est comme une image naissant d’un album photos avec ses taches jaunies, ses liserés ovales, ses encoches pour loger les vignettes d’antan. Combien d’émotion, toujours, à voir surgir à nouveau, là tout contre les doigts qui tremblent, le paysage presque oublié, le visage aimé, l’événement qui, un jour, tissa notre émotion, y déposa l’empreinte indélébile de ce qui fût. Emotion de l’âge que ne peuvent connaître les jeunes générations. Le temps ne leur est nullement compté. Il fait ses voltes, ses pirouettes, ses cascades et semble de ne plus vouloir jamais finir de batifoler. C’est beau, tout de même, cette grâce de l’âge qui coule en même temps que le flux qui en sollicite l’harmonieuse avancée.

   Pour nous, qui avons beaucoup expérimenté, engrangé de sensations, vu de paysages, il en est tout autrement. Nous avons fixé des amers, arrêté des points de vue, posé sur la topologie du sol des points géodésiques. Ils sont nos orients et nous n’avons de cesse d’amarrer nos regards à leurs tremblantes certitudes. Ils nous retiennent encore, ici, tant que l’ubac n’est pas devenu nuit, que l’adret, tout là-haut, brille de feux qui disent la vallée au-delà, le sommet de la montagne, puis la ravine, puis l’étendue immense, le lac sombre des forêts de résineux, les vastes plaines liquides des « mers intérieures », ces « spécialités » scandinaves  jouant avec le buisson châtain de tes cheveux, ce front hâlé où court la lumière, ce regard si profond, cette belle énigme qui n’en finit pas de résonner, ici, au bord de l’image en clair-obscur, là-bas à Örebro, la ville boréale où tu es encore, Sol, ne t’éloigne pas,  je sens le satiné de ta peau, il est si précieux. Si subtil. Si vital. Dis-moi, tu te souviens d’ Örebro, n’est-ce pas ? Tu te souviens ?

 

 

  

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
8 mars 2026 7 08 /03 /mars /2026 08:10
Traces de mémoire

Photographie : Blanc-Seing

 

 

***

 

 

                                                                                    Le 2 novembre 2018

 

 

 

          Chère Solveig

 

 

   En ce jour de « Fête des Morts », comment ne pas penser à ceux, celles, qui nous furent chers, dont il ne nous reste plus que quelques objets, des photographies jaunies et, surtout, une trace dans la mémoire ? Quelque part, s’ils sont encore vivants, c’est à la simple mesure du souvenir. Si, nostalgiques, nous prenons la peine de les évoquer, nous nous trouvons face à quelques images qui nous disent le chemin d’une vie. Par exemple, sur la scène de notre imaginaire, surgit soudain un personnage à la face rieuse, aux rides déjà profondes, aux moustaches lissées de gomina, une cigarette roulée entre ses doigts tors, un pantalon de velours aux larges côtes, des sabots de bois d’où dépasse un tapis de paille. Certes, c’est bien ceci qui vient à ma rencontre, faisant à nouveau paraître l’un de mes aïeux. Mais alors, tout cela ne serait-il pas simplement une reproduction d’Epinal, un portrait que nous aurions enchâssé derrière la vitre floue d’un chromo de jadis ? Le réel d’un temps perdu est si évanescent qu’il semble flotter, au loin, sur une improbable scène, au point que, parfois, nous nous demandons s’il ne s’agirait d’un rêve ou bien d’un spectacle que nous aurions vu sur une scène dont nous ne connaîtrions plus l’étrange nature. Il s’ensuit toujours un trouble de l’âme qui ne fait que flotter entre deux horizons identiquement inaccessibles, celui du passé, celui du présent dont les contours, peut-être, ne sont guère plus lisibles que ceux des jours d’autrefois. Nous reposons sur un doute consubstantiel à notre condition humaine qui nous interroge sur l’effectivité de notre propre présence au monde. Serions-nous de simples illusions flottant au-dessus de la brume d’un marais ?

   Toutes ces pensées me sont venues à la suite d’une promenade au bord d’un lac, photographiant ici un reflet sur l’eau, là une racine mouvementée ou bien une souche usée, comme incisée de rides, traversée de vergetures, ne laissant plus apparaître qu’un genre de squelette. En quelque sorte le dernier état d’un bois allant vers sa mort, peut-être même l’ayant dépassée. Et, vois-tu, cette apparence n’est nullement triste malgré le degré de métaphore mortelle qui, inévitablement, en atteint le dénuement. Bien au contraire il y a une sorte de jouissance esthétique à observer le lent et assidu travail du temps, la morsure des heures, l’empreinte de la fatalité qui se donne comme une irréversible fin. C’est uniquement en raison de notre mortalité que nous ressentons la beauté des choses. Non eu égard à une identification à la feuille trouée ou à la terre ravinée par les pluies. Nous ne sommes ni feuilles, ni terre. Face à cette souche nous sommes parvenus au plein de notre être, c'est-à-dire que nous avons soudain renoncé aux mille subterfuges par lesquels nous nous grimions afin de nous rendre immortels. Une nudité face à une autre nudité. Ainsi seulement se dévoile la beauté. Ainsi seulement une vérité nous visite - j’ai failli dire nous « assaille » -, et nous conduit dans la lumière de la lucidité.

   Cette mort de l’arbre n’est nullement effrayante car elle s’est dépouillée des prédicats existentiels qui en traçaient la forme, les branches, les feuilles, l’écorce. Tous attributs qui disaient la vie. Tous attributs qui disaient le pouvoir mourir. Ici, le passage a eu lieu, le temps a terminé son entreprise d’altération et c’est pourquoi cette réduction à une simple esquisse a une figure d’éternité. Désormais, il n’y a plus rien à y ajouter, plus rien à y retrancher. Elle a acquis la grande sagesse des choses hors du temps. Seul le temps nous aliène et nous tend le miroir de notre propre chair soumise à la corruption. Si, ne serait-ce que par la pensée, nous nous exonérons du temps, alors un calme nous est donné, alors une sérénité nous est acquise. Certes il faut une grande abnégation pour parvenir à cette partielle négation de soi au terme de laquelle, seulement, une quiétude nous sera dévolue, qui nous attribuera un supplément d’être au détriment d’une abondance de l’avoir.

   Mais cette lourde atmosphère métaphysique, il nous faut la dépasser et retrouver quelques signes qui furent les cheminements du passé. Il nous faut nous interroger sur la mémoire, sa capacité de restitution, la valeur qu’elle représente pour nous et ceux qui furent associés à notre aventure. Toi, moi, cela fait si longtemps ! A tel point que, parfois, je pense n’écrire qu’à une ombre qui aurait fait sa tache au milieu des épicéas et des bouleaux de chez toi, ces immenses silences qui habitent le Septentrion.  La Suède est si loin que, jamais, je ne la reverrai. Il n’y a guère de temps, j’ai cherché à reconstituer, sur mon écran, les étapes du voyage qui me conduisit, naguère, vers ce que j’identifiais en tant que  sources de la joie. Et, si mes souvenirs sont exacts, il en fut ainsi en de maintes rencontres, des paysages, des hommes, de l’amour en son éclosion. J’étais si jeune, tu l’étais aussi. La vie nous était ouverture et promesse sans fin. Comment aurions-nous pu ne pas accepter ses offrandes, mains tout ouvertes et les yeux éblouis ? Comment ?

   A mon grand désarroi, je dois avouer que je n’ai rien reconnu de cette belle ville du Nord. Rien. Ni les immeubles du centre avec leurs parements de brique claire, ni les parcs, ni les maisonnettes anciennes - ces maisons de poupée - avec leurs façades de bois où grimpent les rosiers. Pas plus que les rives du Lac Roxen, ses grappes de chalets peints en rouge. Seulement quelques impressions fugitives, le vert de gris des clochetons de cuivre, l’atmosphère pluvieuse de l’air, les caravanes de nuages, des routes fuyant vers l’horizon de cendre avec leurs bas-côtés semés d’herbe jaunie. Tu vois, plutôt un état d’âme que des repères précis. La vague sensation d’un connu qui se dilue dans les arcanes du passé. Peut-être est-ce cela la mémoire, ne garder que l’écume des choses, archiver leur être, dire la fragrance unique de l’essence, renoncer à la densité du réel, trier parmi l’ivresse de l’existence les instants rares, en faire de pures gemmes qui éblouiront la facticité des événements.

   Mais, désormais, et afin de ne demeurer dans le flou d’une théorie, il me faut revenir à l’aïeul dont j’ai tracé un bref portrait au début de ma lettre. Sans doute est-il vivant en quelque coin de mon territoire de chair, autrement dit « incarné », rendu concret, visible, au moins à l’œil de l’âme. Mais l’évoquer, est-ce d’abord le restituer tel qu’il fut avec ses habitudes vestimentaires, les péripéties de ses occupations, le tabac qu’il roulait méticuleusement dans une feuille de papier, le briquet dont il faisait tourner la molette de ses doigts gourds de paysan, la flamme, la fumée sortant de sa bouche comme elle s’élevait dans la cheminée auprès de laquelle il s’asseyait lors des longues nuits d’hiver ? Incontestablement, retracer est, en quelque sorte, se livrer à cette manière de lente et obstinée archéologie, y deviner une présence, y dessiner le labeur d’une vie, y faire se lever les joies et les peines. Je montrais la fumée s’élevant dans l’air bleu de la grande pièce, la pièce à vivre d’autrefois qui était la conscience de la maison.

   Oui, la fumée. C’est bien cela, cette sorte de futilité, d’empreinte du néant sur la trame obscure des jours. Nous croyons saisir, par  le recours à la photographie ou à quelque document ancien, un peu de ce qu’une personne fut et nous feuilletons fiévreusement les pages d’un vieil album. Inconsciemment, nous pensons que nous y découvrirons, au détour d’un feuillet, non l’homme en chair et en os, mais tout de même, un peu de sa substance, un brin de sa réalité fût-elle infime. Peut-être même une lettre porte-t-elle la trace de ses doigts, son index  y est si lisible ! Mais nous ne brassons que de l’air et le vent de l’heure, toujours, emporte avec lui ce qu’il promettait de nous donner. Car, bien évidemment le problème est bien celui de la temporalité. Nous ne reconstituons jamais que cette sorte de nuage blanc qui sortait des lèvres de l’aïeul et ne promettait qu’un vide consécutif à son émission. Bientôt il n’en demeurerait qu’une étrange vibration, quelque braise crépitant dans l’âtre et une odeur de feu qui, bientôt, s’éteindrait.

   Oui, Sol, c’est bien sous le signe indépassable de l’extinction que la mémoire se donne comme ce vol de l’oiseau cinglant le ciel qui lui a donné lieu et forme. Il se dissout dans l’espace, ne laissant, derrière lui, qu’une ligne grise qui s’estompe à mesure des secondes qui s’écoulent. Alors, doit-on s’attrister de ce si peu de réalité de la mémoire ? Doit-on s’en affliger ? Prier qu’un jour de miracle les choses et les personnes nous soient restituées telles qu’en leur passé ? Cette espérance est si inopportune qu’elle semblerait s’alimenter à une foi religieuse en la réincarnation. Nulle métempsychose ne nous sauvera jamais de notre angoisse au regard de l’effacement. Il nous faut nous contenter de la fumée. De ton beau pays que persiste-t-il après de si nombreuses années à part quelque cliché délivrant eaux immobiles, forêts, crépuscules rapides, nuits froides sous la percée des étoiles polaires ?

   Et, de toi, qu’est-ce donc qui, encore, peut venir à ma rencontre ? Sans doute tes cheveux châtain ont-ils commencé à grisonner, tes tempes s’ornent-elles de quelques rides, tes lèvres peut-être d’un léger frémissement. Alors, sais-tu, ce qui se perpétue et ne meurt jamais, l’amour. De toi, de ce bel écrin de la Suède, de cette ville de Linköping qui en vit l’éclosion alors que, déjà, il fallait partir. Oui, il le fallait. Jamais on ne peut forcer la main du destin. Toujours il s’accomplit bien au-delà des hommes. Peut-être un jour de lumineux printemps, ce renouveau, frapperas-tu à ma porte ? Oui, Amour, je te reconnaîtrai !

 

A quand ta visite en dehors de ma négligente mémoire ? A quand ?

 

 

Partager cet article
Repost0
7 mars 2026 6 07 /03 /mars /2026 08:59
Être sorti de l’Ombre

***

 

« Telle est la puissance phénoménale de la vie,

la puissance inextinguible

d’avoir été vivant un jour,

et d’avoir été dans l’action.

Rien que cela valait la peine

d’être sorti de l’ombre,

d’être arraché dans la douleur

au ventre de la mère. »

 

« L’extase matérielle »

 

J.M.G. Le Clézio

 

*

 

   Quand on a parcouru beaucoup de chemin, quand on a connu un nombre infini d’aubes, rencontré une kyrielle de crépuscules, quand on a longuement éprouvé, au centre même de son corps, les lents frissons de la nuit.  Quand on se retourne sur son passé afin de s’y apercevoir comme le Vivant que l’on a été, une impression de flou, une sensation de douloureux vertige s’emparent de vous, dont cependant, pour rien au monde, vous ne voudriez différer, au motif que, constitutif de l’Être-que-vous-êtes, elles s’enroulent tout autour de vous, ces sensations-impressions comme le lierre au tronc du vieux chêne.

 

Être Vivant, c’est fondamentalement être relié.

 

A Soi, d’abord dans la pure évidence,

aux Autres, ces Étranges Figures qui, en réalité,

ne sont que vos propres réverbérations,

aux Choses matérielles, contingentes

et pourtant si essentielles,

au Monde en son éternelle et étourdissante

polyphonie-polychromie.

 

   Certes, vous regardez en arrière de Qui-vous-êtes avec une inquiétude identique à celle de l’Astronome qui cherche, par-delà la courbure du Bigbang, à découvrir l’insondable mystère de l’Univers.

 

Autrement dit à se découvrir, Soi,

en tant que Celui qui détermine l’obscurité,

tâche d’y faire percer quelque lumière

afin de ne nullement désespérer

au centre de ce corps-microcosme bien étroit,

il demande des reflets,

il demande un retour,

il demande une confirmation.

 

   Donc, depuis le promontoire qui est votre propre émergence parmi les confusions de tous ordres, frottant délicatement vos paupières à des fins de déplissement, aiguisant la noire pupille de vos yeux, tant bien que mal, vous visez rétroactivement cet horizon qui a été votre présent, métamorphosé qu’il est en votre inamovible passé, en ces simples signes imprimés à la face d’un bien curieux palimpseste, ces pleins et ces déliés qui témoignent, à leur singulière façon, de Qui-vous-avez-été. Oh, bien sûr, tout comme sur la lentille de l’appareil photographique, il vous faut faire une mise au point (métaphore, sans doute de cette Réalité-Vérité un brin émoussée !), délimiter la profondeur de champ, isoler des parties du paysage, vous focaliser sur tel ou tel événement précis car, de votre ancienne lucidité, il ne demeure que quelque faculté d’analyse bien circonscrite à défaut de pouvoir lui associer le prodige d’une vue immédiatement synthétique.

  

   Alors, dans le lointain brouillard d’un songe, comme si vous regardiez dans cette étrange boîte binoculaire dans laquelle on glissait autrefois des plaques de verre portant des clichés sépia, une image de brousse avec quelque Africaine en surimpression, la varangue d'une case réunionnaise au Tampon, des solfatares montant du sol d’Islande, toutes déclinaisons plurielles de l’expérience humaine, aussi bien l’universelle que la vôtre, vous percevez une manière de décor lunaire avec ses falaises et ses baies, ses cratères et ses vastes océans, ses cirques et ses hauts remparts, ses lacs, ses mers, ses continents. Autrement dit, vous apercevez une réalité fourmillante, poudreuse, talquée du fard d’une « oublieuse mémoire », avec ses gouffres et ses avens, avec ses profondes dolines, ses fissures, ses larges diaclases, ses blanches fumeroles, ses grises nuées, comme si, venant tout droit de l’ardoise magique d’un enfant, il ne restait, sur la face cendrée, que quelques traits énigmatiques, quelque griffure, quelque  lapsus qu’une main hésitante y aurait abandonnés à un sort placé sous la coupe d’un irrémissible destin.

 

   Il nous faut en convenir, cette vision d’une généalogie personnelle est teintée de mélancolie, grisée d’une perception inadéquate, abaissée au titre d’une conscience laissant dans l’ombre nombre de points saillants qui, jadis furent lumineux, qu’il convient de ranimer de la même façon que, soufflant sur des braises, l’on ravive une flamme qui ne demandait qu’à s’élever, à imprimer sur la toile nocturne, les signes ardents de sa signification interne. Car, toute signification, à l’origine, est interne, qu’il nous faut porter à son propre dévoilement, avant même qu’elle ne retourne à son naturel mutisme. Toute chose est mutique en soi que la lumière de la conscience illumine afin de la rendre visible, préhensible pour tout Autre que Soi.

  

   Mais plutôt que de demeurer dans l’imprécision d’un impalpable « On », d’un fuyant « Vous », baptisons « Chemineau » celui qui, parvenu au nadir de sa vie, fait soudain volte-face et fixe son intérêt, son unique passion, sur cette étrange aventure en quoi ont consisté ses longues errances d’une rive à l’autre des jours, d’un sentier à l’autre de ses essais d’exister au plus près de ce que veut dire ceci : avancer, « courber l’échine », « faire le dos rond », « passer entre les gouttes », autant de clichés faciles et usés qui, pour autant, se revêtent de la clarté des choses évidentes, ici et maintenant, sous cette lumière grise, en ce ciel transparent de fin d’hiver, en ce millénaire qui ballotte incessamment de Charybde en Scylla. « Chemineau » donc, en ce patronyme qui pourrait prêter à sourire à l’aune d’une première estimation mais qui, en sondant plus avant se présente avec toute la sympathie, dont un Chemineau égaré parmi la vastitude du Monde, se doit d’être le destinataire en droit. « Chemineau » que, d’emblée nous pourrions nommer de manière synonyme « Chemine-Haut », nullement de façon à faire apparaître un vaniteux prédicat qui voudrait le situer hors du commun. Non, « Chemineau-Chemine-haut » est quelqu’un de bien ordinaire, pareil à ces milliers d’Individus que l’on croise au hasard des routes, sur lesquels nulle interrogation particulière ne porte, simples Silhouettes que reprend bientôt l’affairement têtu du jour à avancer plus loin que soi.

 

   « Chemine-haut » veut simplement signifier que ce Quidam, heureux parmi la foultitude des autres Quidams, lorsqu’il avait le choix de ses itinéraires : l’un dans les méandres d’une vallée ombreuse, l’autre sur des crêtes de plateaux poudrés de soleil, eh bien, vous l’aurez deviné, sa naturelle inclination le portait à ces sommets, à ces pointes, à ces apex qui lui souriaient de la plus belle manière.

 

Toujours le « Haut » l’emportait sur le « Bas ».

Toujours le « Lumineux » sur le « Ténébreux »,

toujours la généreuse « Évidence » sur la

« Complexité » labyrinthique des choses

mystérieuses, hypothétiques.

 

   Et votre intuition (cette pure merveille !) ne vous aura nullement trompés si, d’aventure, pensant à « Chemine-Haut », d’emblée vous lui aurez attribué un vif intérêt quant à la Nature, à la Littérature, à l’Art, à la Philosophie. C’est en effet sur ces hauts chemins que nous allons nous engager à la suite de Chemineau afin que « la puissance phénoménale de la vie », que « la puissance inextinguible d’avoir été vivant un jour », telles qu’évoquées par Le Clézion puissent recevoir un début de réponse. Donc « la peine d’être sorti de l’ombre » nous lui donnerons, successivement, les belles perspectives

 

de la Nature,

de la Littérature,

de l’Art,

de la Philosophie,

 

   programme énoncé il y a peu, comme simple allusion, « du bout des lèvres », hypothèses dont il convient, maintenant de confirmer la teneur sous la forme de thèses indubitables quant à la façon d’habiter le Monde  de cette manière « d’Extra-Terrestre » faisant avancer son chemin parmi les touffeurs étroites d’un Monde si peu soucieux de se confronter aux Pensées, leur préférant la « monnaie trébuchante et sonnante » de la satisfaction des désirs immédiats, ces brandons ignés au contact desquels l’âme se brûle les ailes sans qu’il soit question de quelque possible rémission.

 

Nature-Paysage en tant que premier degré vers le Haut

Être sorti de l’Ombre

   Chemineau n’a guère hésité à élire cette belle région de Toscane comme début d’une quête que l’on pourrait, à l’évidence, qualifier « d’initiatique », tellement le but visé, ressemble au processus d’une initiation tel que décrit par le dictionnaire :

 

« Admission à la connaissance de certaines choses secrètes. »

 

   Oui, marcher, respirer, aimer, vivre, en quelque façon est « chose secrète » dont, chaque jour, il nous faut percer le mystère. Il n’y a guère que les Inconscients qui marchent, respirent, aiment sans s’interroger, tellement toutes ces fonctions ont, pour leur naïveté, l’étoffe d’un pur don.

  

   Chemineau a longuement marché, chaque pas prononcé sur le sol dur constituant, pour lui, une « découverte » au sens strict, consistant à ôter un voile qui dissimulait, jusqu’ici, ce réel qui s’offre et se met à proférer quelque simple discours lequel, depuis l’origine du Monde, attendait que l’on y accordât toute l’attention, toute la disposition nécessaires. Car Chemineau n’avance nullement au hasard. Chaque pas accompli, identiquement à chaque mot posé sur le blanc du papier, porte en lui son lot de surprises, son coefficient de connaissances simples et directes. Car il y a une sémantique de la marche comme il y a une sémantique du texte. Avançant, dépliant les feuillets successifs de l’espace, ouvrant des perspectives inédites, c’est la conscience elle-même qui porte sa vision plus avant et, ce faisant, se dote de nouvelles intuitions intellectuelles au gré desquelles, chaque centimètre nouvellement conquis est élargissement, ouverture, saisie de Soi en tant que Sujet jusqu’au bord d’un emplissement qui serait pur vertige s’il était rencontre de la Totalité. Mais elle, la Totalité de l’Être, n’est jamais atteignable au motif de l’incomplétude native de tout Existant. Mais ce n’est pas le But qui compte, seulement le Chemin. Ceci, Chemineau le sait avec sa tête et le sait, surtout, de toute l’étendue libre de son corps. Il sait bien que l’immensité qui s’étend devant lui, il n’en pourra parcourir qu’un modeste fragment, que cette colline à l’horizon dissimule une autre colline à l’horizon et ainsi en abyme jusqu’à la folie si l’on voulait en percer l’irréfragable énigme.

  

   Certes la question l’habite à la manière de sa propre respiration. Mais Chemineau, au cours de ses longues randonnées, a appris à méditer, à créer de la distance par rapport aux choses et aux Êtres, à demeurer sur ce quant-à-Soi qui est pure merveille lorsqu’il est pratiqué avec le recul nécessaire qu’exige toute situation nouvelle. Toute nouveauté ne peut s’accroître de sens qu’à avoir été longuement médiatisée par une patience originaire dont bien des Vivants aujourd’hui font une singulière économie. Le recul de Soi par rapport à Soi est installation d’une zone neutre intermédiaire, espace de nécessaire liberté avant même de porter jugement, d’estimer un acte, de délimiter une esthétique, de donner cours à la tonalité d’une éthique. En quelque façon l’art du Bushido ou code moral que les Samouraïs guerriers étaient supposés adopter en toutes circonstances, singulièrement dans les situations d’affrontement et de polémique. Certes, Chemineau est un Samouraï bien modeste, inapparent si l’on peut dire, qui pratique bien plus l’art du retrait, de l’effacement que de la posture belliqueuse ou combattante, lui qui est lissé, naturellement, d’une non-violence radicale.

  

    Et puisque la Toscane a été citée, découvrons-là en compagnie de « Chemineau ». Le paysage est vaste, ouvert, libre de soi, libre sous le ciel, libre sur la terre, libre de son horizon qu’appelle un autre horizon. Ce que le Voyageur aime par-dessus tout, cet infini vallonnement d’ici, cette succession de douces collines qui semblent jouer à saute-moutons, laine sur laine, boucle sur boucle, douceur sur douceur. Sans doute, Lecteur, Lectrice, pensez-vous à « la douceur angevine » dont la plume de Joachim Du Bellay traçait sur le parchemin, les belles et infinies arabesques :

 

« Et plus que l'air marin la douceur angevine ».

 

   Et, bien sûr, il serait candide de croire que cette prétendue « douceur » se rapportait au seul climat. Å l’initiale de son poème, Du Bellay cite Ulysse, roi d’Ithaque, ingénieux, rusé, mais aussi, mais surtout, infiniment nostalgique, pressé de retourner chez lui, auprès des siens, de son peuple, de la fidèle Pénélope qui l’attend depuis si longtemps. Et il est évident que cette nostalgie, ce manque inscrits au plein de la chair de l’Homme-Ulysse, consone avec ce beau quatrain :

 

« Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village

Fumer la cheminée, et en quelle saison

Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,

Qui m’est une province, et beaucoup davantage ? »

 

    Bien plus que de climat météorologique, c’est bien de climatique humaine dont il faut parler ici et de l’essence hestiologique du chez-Soi. « Hestiologique », mot dérivé de la Déesse Hestia qui, dans la religion grecque antique, était en charge du foyer, de l’entretien du feu sacré. « Feu sacré », combien, en ces deux modestes mots, repose la plénitude d’un sens dont vous aurez compris, Lecteurs, Lectrices, que Chemineau en poursuit la trace tout au long de l’infinie déambulation qu’est son parcours sur cette Terre en qui se donnent tant de surprises pour qui sait les attendre, les deviner, enfin les voir à la manière d’une confirmation de l’Être-propre qui est le sien.

 

De réelle et tangible confirmation,

il n’y a que le Soi qui puisse être en mesure de l’éprouver.

 

Toute province extérieure n’est qu’annexe et dérivée.

 

Le Soi en tant que Soi, voici l’Ultime Vérité,

 

   le seul rivage auquel nous puissions aborder, le seul Absolu auquel nous puissions prétendre. Ces singulières et foncières évidences, ces fulgurations apodictiques, ces certitudes inamovibles, Voyageur-de-l’Infini (autre patronyme de Chemineau), les éprouve, tous ces lumineux sémaphores, à la façon dont un vent glissant sur sa peau dirait, en même temps que sa passée, que sa risée, l’essence en laquelle il repose. Cette essence dont nul ne pourrait saisir le contenu qu’à être lui-même, en quelque manière, pur vent tutoyant cette autre peau, cette écorce des choses qu’une juste intuition rend disponible, immédiatement signifiante, hissée de ce fond clair-obscur avec lequel elle se confondait, vague griffure incisant l’étrange grimoire de l’exister.

 

   C’est ceci, parcourir l’espace : inventorier mille richesses qui broderont, dans le Soi, ces milliers de fils d’or tissant l’inimitable tunique du comprendre. Certes, qui pensera ici, à l’évocation de cette métaphore dorée, à « l’Habit de Lumière » du Toréador, sera sur la bonne voie. Un genre de « Voyageur-Toréador » en réalité, luttant contre la furie noire, taurine, de tout ce qui se dissimule et se vêt d’obscurité dans l’unique but de terrasser ce « Chercheur d’or », ce Curieux en quête d’une connaissance quasi divine, celle dont les dieux de l’Olympe font commerce du haut de leur Empyrée. Mais les hauteurs sont difficiles à parcourir et nul n’a d’ailes pour en tutoyer l’éthérée substance. Alors, dans un jeu constant de renvois, il faut osciller du Haut vers le Bas et consentir à rejoindre ce sol qui est notre naturel habitat.

  

   C’est ce qu’accomplit le regard de Chemineau qui, maintenant, s’affronte au réel directement perceptible afin d’en prélever un possible nectar.  Le très loin est un site diffus vibrant dans une manière de bizarre lueur, un genre d’inatteignable à partir de l’ici et maintenant. Le regard doit rétrocéder en direction d’un plan plus accessible. L’horizon est une ligne flexueuse qui paraît jouir de la souplesse, de la liberté de ses formes. La crête est un trait de lumière contre lequel vient s’abîmer le versant éclairé des collines, mais aussi leur partie encore semée d’ombres claires. Ici et là, de minces arbres groupés en boqueteaux comme si, pourvus d’un étonnant instinct grégaire, ils jouissaient de la réassurance du multiple, du regroupé, du resserré en soi face au toujours possible danger. De grandes plaines dorées, couleur de miel, coulent paisiblement au centre du paysage, manière de configurateur des espaces contigus.

  

    Mais bientôt la vision est entièrement saisie par un motif qui, sans doute, est celui qui donne sens à l’ensemble. Au-dessus des sillons réguliers d’un verger, sur un mince promontoire, une large bâtisse carrée que l’on penserait fortifiée. Des massifs d’arbres tout autour. Et, le signe le plus distinctif de ce lieu de vie, les chandelles noires des cyprès paraissent monter la garde, genres de génies tutélaires en charge du lieu.  Étonnant paradoxe, pense Chemineau, que ces cyprès, arbres des cimetières, symbole du deuil dans le monde méditerranéen, puissent ici se donner comme ces protections des Vivants, comme les derniers remparts qui pourraient les protéger de l’invasion de quelque horde sauvage moissonnant les espoirs du Peuple Toscan.

 

Littérature en tant que second degré vers le Haut

 

   Certes la Nature-Paysage est une grande chose sise en la pluralité d’une matière qui façonne le corps de Celui-qui-regarde, instille en son esprit même cette mesure terrestre qui est, en réalité, la seule dimension qui puisse être, sans délai, convoquée. Mais devant le beau Paysage, l’on ne demeure muet et notre sens interne fait naître déjà, en lui, quelque poème, forge un concept, lequel, au contact de cette bien énigmatique Phusis, s’enlève du sol contingent, amorphe, pour de plus amples mouvements, pour de plus donatrices faveurs. Par simple nécessité, tout Paysage est Poème ; tout Paysage est Littérature ; tout Paysage est le lieu de naissance même du Langage qui le manifeste et le porte à la dignité d’une pensée. Donc, voyons, encore une fois, mais dans son versant de Parole, ce Paysage tel que décrit, vécu, transcendé par la plume infiniment volubile-lyrique de Senancour dans son magnifique « Obermann ». Voici ce qu’en dit, brièvement, la quatrième de couverture de l’Éditeur :

 

   « Sainte-Beuve ne se trompait pas en prévoyant la destinée d'Oberman, ce chef-d'œuvre du pré-romantisme, certes longue et envoûtante confidence du désenchantement, mais aussi, par un juste retour de l'art, livre nécessaire et rassurant, comme, pour celui que surprend l'obscurité de la forêt, la fenêtre allumée d'une maison dans la clairière. »

 

   Ce chef-d’œuvre presque passé inaperçu. Sans doute livre « du désenchantement », d’une longue méditation intérieure tissée d’une sourde mélancolie. Mais aussi, et peut-être même davantage, ouvrage destiné à réenchanter un Monde qui paraissait déjà, en ce début du XIX° siècle, promis à chuter dans la plus lourde des apories.  Circonstances troubles, événements altérés dont cette époque ne maîtriserait plus le cours. La chute de l’Empire de Napoléon se profile à l’horizon avec, en ligne de mire, le début de la Première Guerre Mondiale.

  

   Mais avant de citer quelques extraits de la Lettre VII, quelques précisions introductives seront essentielles. Elles proviennent d’un article intitulé « L’image des Alpes suisses dans Obermann de Senancour : la composition d’un espace mythique », par Bernard Demont :

   

   « S’être ainsi fixé au pied de ce qu’il imagine être l’un des plus hauts sommets de l’Europe se mue très vite en un défi qu’il relève en se lançant dans l’escalade de la ‘’Dent du Midi’’. Et c’est la première étape initiatique qui conduit Obermann, gravissant ce symbole de l’éternité qui mène droit vers le ciel et l’éther, à devenir vraiment, pour la première fois, l’Obermann, surhomme et homme des altitudes, activant tous ses fantasmes de pureté et d’autonomie. »

  

   Les symboles, ici, sont assez clairs de la recherche fiévreuse d’une transcendance, pour qu’il soit inutile d’en faire un long commentaire. La démarche d’Obermann est en tous points semblable à celle de René Daumal lorsqu’il campe l’audacieuse ascension par son Héros, Pierre Sogol, de ce mystérieux « Mont Analogue » dont on nous dit :

  

   « L'auteur fait le pari que les mythologies disent vrai. Il existerait un centre originel du monde, un mont sacré qui ouvrirait une possibilité de communication avec l'au-delà.

   Réunissant une expédition pour découvrir ce Mont Analogue resté jusqu'alors inaccessible au commun des mortels, René Daumal fait le récit vertigineux de cette escalade en forme de quête. »

 

   Et maintenant, deux extraits de la Lettre VII qui nous paraissent les plus révélateurs quant à cette ascension alpine qui, au vrai, n’est qu’ascension de Soi en direction même de son propre dépassement, donc une façon d’auto-transcendance :

 

  « Mais là, sur ces monts déserts, où le ciel est immense, où l’air est plus fixe, et les temps moins rapides, et la vie plus permanente ; là, la nature entière exprime éloquemment un ordre plus grand, une harmonie plus visible, un ensemble éternel. Là, l’homme retrouve sa forme altérable, mais indestructible ; il respire l’air sauvage loin des émanations sociales ; son être est à lui comme à l’univers : il vit d’une vie réelle dans l’unité sublime. »

 

   Cette belle inclination au pur romantisme (combien elle prêterait à sourire aujourd’hui en ce siècle utilitaire, matérialiste, en constante réification de soi !), cette inclination donc à la sensibilité, cette disposition à l’imaginaire, cette immédiate plongée au cœur même de l’émotion, Senancour sait en trouver l’éternelle et irréductible source dans cette surprenante exaltation au plein de la Nature qu’il convient d’orthographier avec une Majuscule, pour la simple justification que son Essence, sa profondeur se dévoilent bien mieux aux yeux des Attentifs, que son existence somme toute factuelle, livrée aux caprices du temps et d’un regard humain constamment variable. Å l’amplitude de la rêverie, à la quête de l’évasion, à l’épreuve intime d’une soudaine liberté, il faut les « monts déserts », il faut « l’immense » du ciel. Le monde bruyant et agité des villes disperse trop l’attention et, en premier lieu, l’attention à Soi, essentielle condition de possibilité de la saisie des choses en leur réalité la plus précieuse, la plus féconde.  Quant au ciel, sauf à le considérer en tant qu’élémental, en tant que substance concrète, seule sa vastitude appelle la subtile transcendance, l’accomplit comme la merveille qu’elle est. Tout, dans cet extrait se vit sous la mesure de l’accroissement, de la dilatation, de l’expansion : « le plus grand », le « plus visible », « l’éternel ».

  

   C’est un peu comme si l’Homme, semblable à ces outres de peau antiques, se laissait pénétrer par le souffle d’Éole, réalisant en ce subit gonflement un voyage en direction des dieux. Et ce qui est tout à fait remarquable, dans l’épreuve ontologique Obermannienne, cette façon de retour à un état sauvage, archaïque, dionysiaque, cependant teinté d’apollinisme, la convocation d’un état originaire, d’un sol neutre et dépouillé à partir duquel, à la fois regrouper son propre Soi dans une unité perdue depuis longtemps, à la fois s’ouvrir au sentiment du Sublime, ce « qui est placé très haut, qui est au premier rang », selon sa définition canonique. Cependant cette extension du Soi ne se conquiert que de haute lutte liée à une longue et parfois épuisante marche, ceci ne se mérite qu’à la hauteur d’une ascèse, autrement dit d’un renoncement aux facilités et gratifications immédiatement mondaines.

 

    Et encore ce pur fragment d’anthologie :

 

   « La journée était ardente, l’horizon fumeux et les vallées vaporeuses. L’éclat des glaces remplissait l’atmosphère inférieure de leurs reflets lumineux ; mais une pureté inconnue semblait essentielle à l’air que je respirais. À cette hauteur, nulle exhalaison des lieux bas, nul accident de lumière ne troublait, ne divisait la vague et sombre profondeur des cieux. Leur couleur apparente n’était plus ce bleu pâle et éclairé, doux revêtement des plaines, agréable et délicat mélange qui forme à la terre habitée une enceinte visible où l’œil se repose et s’arrête. Là l’éther indiscernable laissait la vue se perdre dans l’immensité sans bornes ; au milieu de l’éclat du soleil et des glaciers, chercher d’autres mondes et d’autres soleils comme sous le vaste ciel des nuits ; et par-dessus l’atmosphère embrasée des feux du jour, pénétrer un univers nocturne. »

 

   Bien évidemment, nul n’aura été insensible à cette atmosphère quasi sacrée qui se lève de la prose enchantée de Senancour. Tout ici se place sous le sceau de l’agrandissement, de la distension, de l’ampliation, de l’expansion, de la tumescence (et la liste des prédicats augmentatifs pourrait être sans limite !), toutes qualités consonant avec la propre prolifération, le tumulte intérieur, la symphonie intime, le prodige du Soi dilatés à leur acmé, comme si, par un mystérieux phénomène d’allégie, il pouvait se confondre, ce Soi,  avec le diaphane, se fondre dans le transparent, autrement dit convertir son corps de chair en pur esprit et voguer sur des hauteurs semblables à l’Infini, identiques à cet Absolu dont toujours l’on parle sans jamais en pouvoir capter la forme.

  

   Le lexique de Senancour fête et porte au-devant de lui cette sorte de palme aérienne qui tutoie à peine les choses, les rend bien plutôt irréelles, les disposant à la limite même de leur visibilité : les vallées ne peuvent qu’être « vaporeuses », l’air ne se donne que sous le signe de la « pureté », l’éther forcément impalpable ne peut qu’être « indiscernable », la vue ne peut plus percevoir que « l’immensité ». Et si l’emportement du Soi, pour bien plus éployé qu’il ne l’est ordinairement, se manifeste à même la chair, il y a évidente correspondance sémantique de cette dernière, la chair, avec cet Univers qui se décline sous les modes de l’ardeur, de « l’éclat des glaces », « du soleil et des glaciers », sous la puissance des « reflets lumineux », sous le flux igné d’une « atmosphère embrasée ».

  

   Certes ce style est, dans la perspective contemporaine, forcément « daté », relatif à une époque bien déterminée qui visait les choses avec un œil différent du nôtre. Cependant, la couleur du Romantisme ne pouvait se décrire qu’à l’aune de ce luxueux flamboiement et, si cette prose était jadis lisible, elle n’en demeure pas moins abordable aujourd’hui au motif que son style parfaitement accompli ne peut que l’installer dans la Vérité qui est le sceau originel de l’œuvre d’Art.

 

Art en tant que troisième degré vers le Haut

 

    « Être sorti de l’ombre », nous dit Le Clézio et, disant ceci, se détache en creux, mais dans une entière visibilité conceptuelle, le paradigmatique « Mythe de la Caverne » platonicienne et, corrélativement, l’entièreté du geste métaphysique, la totalité du contenu de la Philosophie occidentale. Tout repose en effet sur le « chorismos », la ligne de partage décidant de tracer les positions respectives, sans mélange, du Sensible et de l’Intelligible. Le Sensible en tant que cette Ombre partout projetée, partout présente. L’Intelligible en tant que cette Lumière si haute que, la plupart des Humains que nous sommes, ne parviennent nullement à en saisir l’éclat. Et, pourtant, ce serait une tâche de premier ordre que d’exercer nos yeux à la vertu fécondante de la mydriase : dilater nos pupilles mentales afin que la Clarté y siégeant, nous pussions y rencontrer le ferment d’une connaissance, la beauté d’une esthétique, la vertu d’un accomplissement éthique. « La puissance inextinguible d’avoir été vivant un jour », selon la belle formule de l’Écrivain ne peut guère se lever que de ce soudain surgissement étincelant des Choses Vraies, de leur venue au jour de qui elles sont, à l’incroyable mesure de leur éclair, de leur « exaiphnès », pour employer le lexique du Maître de l’Académie. Ce terme un peu mystérieux que Jean-François Mattéi commente de cette manière dans « L’instant et l’éternité chez Platon » :

  

   « Cette révélation instantanée intervient chez Platon aux tournants majeurs des dialogues, lorsque l’âme découvre brusquement, comme une déchirure soudaine dans un ciel serein, l’arrêt de son destin. »

  

   Et encore, ce beau commentaire « éclairant » :

  

   « mouvement brutal de torsion », « arrachement » : le prisonnier de la caverne est brusquement forcé de se lever ; puis il est d’un coup ébloui en passant de l’ombre de la caverne au soleil. » 

  

   C’est ce passage, ce mouvement profondément dialectique que les Chemineaux que nous sommes devront accomplir, mouvement analogue à celui des Prisonniers de la Caverne qui, au travers de paliers successifs, s’extrairont de l’Ombre et de sa fausseté, pour connaître de plus amples et plus justes manifestations du sens exact de l’exister.  Cette progression en direction du Lumineux, de l’Ouvert, du rayonnement auroral de la Clairière se réalisera à l’aune d’une pure nécessité.  Depuis l’abîme le plus bas, le plus ténébreux de leur condition, ils s’élèveront, ces Aliénés, vers ce qu’ils auront à être, des Diaphanes, des Transparents laissant derrière eux les guenilles originaires et archaïques d’une posture simplement matérielle afin de gagner la spirituelle. Tout d’abord, ils consentiront à renoncer aux emblèmes mythiques de l’allégorie, aux ombres des choses contrefaites, à ignorer les rayons émanant d’un feu artificiel, mettant entre parenthèses les ombres des choses naturelles, leur substituant les choses réelles, enfin débouchant dans l’aire libre solaire, là où leur seule volonté les conduira,  vers l’être du Vrai et du Bien, dans cette pure contemplation des sublimes Idées, lesquelles transcendent la Totalité du Réel, transcendent les possibilités conscientes de tout Homme.

  

   C’est bien cette valeur hautement signifiante d’une transition de l’immanent au transcendant que nous voudrions évoquer au travers des commentaires portant sur l’œuvre d’Albrecht Dürer, « Vue de Segonzano dans la vallée du Cembra », quelques symboles clairs aideront à nous repérer parmi la manifestation d’une Nature qui ne peut être, selon nous, que le travail de l’Esprit animant sourdement la matière, la fécondant de manière à ne nullement la laisser s’abîmer dans une native inertie.

 

Être sorti de l’Ombre

Si nous mettons en relation les deux propositions paysagères, celle de la Nature Toscane, et celle, alpine, du Trentin-Haut-Adige, telle que représentée par le célèbre Graveur, nous voyons combien les différences sont patentes.

   En effet, si la vue de la Toscane se manifestait en tant que réelle, incarnée, simple surrection d’un terroir de glaise et d’argile, donc un pur matériau ;

   Trentin-Haut-Adige, par simple contraste, pourrait en figurer la forme inversée. Ici, tout est doucement suggéré, légèrement gouaché-aquarellé, bien plus une suggestion formelle qu’une concrétude élémentale. Le diaphane l’emporte sur l’opaque, le refermé. « L’être sorti de l’ombre » Le Clézien trouve, dans cette touche à peine affirmée, sa belle et entière confirmation. Certes, l’ombre est encore présente mais bien plus à titre de réminiscence que dans une façon de manifeste insistance. Du reste, sa décoloration, sa pastellisation viennent dire, s’il en était besoin, le travail d’atténuation qui en sape la trop évidente affirmation. Reflux des tons cendrés vers un possible effacement.

 

Sous l’affirmation du végétal sombre de la colline,

sous l’accumulation de quelques flaques

témoignant d’un halo grisé,

 

c’est bien l’impatience, l’urgence de la lumière

à se manifester qui devient patente,

sinon immédiatement évidente.

 

   En tant que ces Chemineaux en quête d’aube, de blancheur et de pureté, nous ne pouvons que nous laisser bouleverser par tout ce tapis de neige symbolique dont nous souhaitons, secrètement, non qu’il devienne notre linceul, fût-il pure lactescence, plutôt accueil en nous, au plus profond, du limpide, du cristallin, de la nitescence, toutes qualités au gré desquelles, nous exonérant des ténèbres cavernicoles, nous serons en attente

 

d’un firmament flamboyant,

d’un cosmos plein de fulgurations,

de soudaines comètes traçant dans le ciel

leurs sillages de pure présence.

  

   C’est ceci que nous voulons et rien d’autre, le précieux motif de notre conscience intentionnelle constituant le seul et essentiel tremplin pouvant nous distraire du lexique refermé du sol et nous remettre face à ceci même que nous attendons :

 

la pure illumination de notre esprit

 par cette vacante Beauté

qui est la mesure de tout art connaissant

la réverbération de son ultime zénith.

 

Le Haut, seulement le Haut

est la dimension selon laquelle

porter son propre Soi

à la révélation de qui-il-est,

cette étincelle hissée de l’obscur

dont nous souhaitons,

à défaut de pouvoir

connaître l’éternité,

qu’au moins

la braise de l’instant

nous soit donnée

comme notre Bien

le plus précieux.

 

 

 

 

 

 

Philosophie en tant que quatrième degré vers le Haut

Être sorti de l’Ombre

Le Cervin

 

 

      Nous sommes partis des plateaux de moyenne altitude de la Toscane pour gagner de plus conséquentes hauteurs avec le Segonzano dans la vallée du Cembra, nous terminerons notre commune ascension avec le Cervin, cette « Montagne des Montagnes » si l’on peut employer cette image autoproductrice de sens. Le Cervin en tant que lieu sommital d’un parcours d’errance dont Chemineau a été notre Guide. Suivra un extrait de quelques lignes d’Henri Maldiney, ce Montagnard-Alpiniste-Philosophe, qui a tant écrit sur la beauté des roches, sur les signes partout disséminés sur les pentes de la Montagne Sainte-Victoire, toutes choses acquises dans un unique but :

 

dire l’Ouvert,

dire la Manifestation,

dire l’Être.

 

Dans son bel ouvrage « Ouvrir le rien, l’art nu » :

  

   « Apprendre, s’apprendre ‘’ce n’est pas - pour employer les mots de Jean Bazaine évoquant l’instance esthétique - prendre brusquement contact avec le sol ; c’est au contraire perdre pied ; c’est hausser brusquement sa vision au niveau d’une rencontre bouleversante’’, bouleversante de réalité, que l’art rend visible. Qu’est-ce que l’apparition du Cervin, elle aussi, rend visible qui n’a de répondant dans aucune autre objectivité, empirique ou idéale ? Ce qui s’ouvre en elle c’est le hors d’attente, ‘’l’insurveillé, qu’on sait infiniment et qu’on ne désire pas’’ Ouvert à la surprise de soi. »

 

   Le sol, en effet, la dure et incontournable réalité, loin qu’il faille ancrer les pieds de Chemineau, les nôtres identiquement, en cette aveugle et sourde matière, bien plutôt convient-il, comme mous y invite Henri Maldiney, à s’en détacher, à « perdre pied » au sens premier, à procéder à notre propre allégie, laquelle nous disposerait

 

à percevoir l’inaperçu,

à toucher l’intouchable,

à voir l’invisible.

 

   « Voir l’invisible », combien cette formule est troublante, à la limite d’une magie quasi mystique. Comme si, devenus purs esprits, pures substances de la consistance éthérée de l’âme, ayant dépassé la dimension de notre humanité, nous fussions à même de devenir « l’Obermann, surhomme et homme des altitudes » dont nous parlait Bernard Demont dans son « espace mythique », tel que cité plus haut. Les paroles, ici, du Philosophe, sont entièrement déterminantes, si bien qu’il nous faut en pénétrer le motif secret, sous peine de ne rien comprendre à cette « rencontre bouleversante » en quoi consiste « l’apparition du Cervin ». Å l’aune de tout regard mondain, que serait donc le contenu de ce regard et le ressenti interne du Regardeur, sinon la surprise de découvrir, dans l’horizon de ses yeux, cet étonnant « Matterhorn » quasi parfait, ce « sublime tas de cailloux » tel qu’énoncé par Rebuffat, d’admirer la pureté de  ses arêtes, du « Lion », « L’Italienne », de saisir l’architecture de sa géomorphologie, « brun pour les sédiments marins, vert pour les laves océaniques, gris-vert pour les gneiss continentaux d'origine africaine, aujourd'hui sculptés en forme de pyramide. » Mais alors, du Cervin, nous n’aurions appréhendé que son apparence extérieure, changeante selon les saisons et les moments de la journée, son essence serait demeurée voilée, dissimulée sous la lourde couche sédimentaire, elle aussi, d’une visée qui aurait pris « pour argent comptant », la première illusion venue.

  

   Mais il nous faut souligner ce terme « d’apparition » employé par Maldiney, et lui attribuer sa signification originaire : « 1190 aparicion « fait de se rendre visible (d'un être surnaturel ou invisible) » Aujourd’hui encore l’évocation de ce vocable ne fait guère l’économie de cette valeur quasi religieuse ou, à tout le moins, évoque pour la plupart des Auditeurs, une atmosphère sacrée nimbée de pur mystère. C’est dans cette perspective d’une sur-ontologie qu’il nous faut interpréter les termes de l’Auteur. Dès lors, que veut signifier :

 

« Ce qui s’ouvre en elle c’est le hors d’attente, ‘’l’insurveillé’’ ?

  

  Qu’en est-il de ce mystérieux « insurveillé », de ce « surveillé » du réel que le « in » privatif soustrait à notre attention ? Ce qui lui échappe, de toute évidence, c’est l’Être, sur lequel l’on a toujours beaucoup disserté, glosé sans fin, sans possibilité aucune de le rejoindre. Il est si ténu, si évanescent, cet Être, manière de fumée tirée de notre imaginaire, sa perte est prononcée à même son énonciation. L’hypothèse qu’il faut poser ici, c’est que « l’insurveillé » est la pointe la plus aiguë, la plus fine, l’apex du Soi en tant que Soi, la venue en présence de-ce-qui-est, le seul lieu où l’Être-même s’enracine et se laisse deviner à force de patience, de persévérance, de lucidité. Un simple problème de vision chez l’Observateur, d’intuition purement intellectuelle-idéelle, autrement dit la manifestation d’une étincelle telle que déjà abordée plus haut sous le concept platonicien « d’exaiphnès ». La soudaineté de la prise en compte de ce qui vient à nous sous le mode de l’interrogation.

  

   Nous disions le Soi comme le seul motif en lequel le surgissement d’être peut se réaliser. Oui car si notre corps relève de l’exister, ce ceci, ce cela ; notre Soi, lui, en tant que pure essence, absolue ontologie, se trouve pouvoir coïncider avec le mouvement même de l’apparaître en quoi consiste la motivation essentielle des choses qui nous rencontrent. Le Cervin dans sa pure apparition, loin d’être empilement de roches,

 

est surgissement du soi-de-la-Montagne

à même le Soi-qui-est-mien,

 

   manière de subtil écho, de réverbération, de correspondance. Genre de Vérité apodictique qui me saisit du-dedans de qui-je-suis, mesure inaliénable de mon vécu intime, de mon ressenti singulier. Ce que je vois du Cervin, son étrange parution, le mystère de son-être-là, qui n’est que le reflet du mystère de mon propre-être-là, le Dasein que je suis en sa plus effective densité-réalité exposé à cet autre « Sein » nullement humain, mais investi cependant d’humanité au titre du regard que je porte vers lui, lequel l’extrait de son somme antédiluvien et sourdement minéralogique, pour le disposer en ce en quoi je l’attends, à savoir un accusé de réception de mon être.

  

  Or un tel accusé de réception ne saurait avoir lieu dans le maquis des indistinctes et sombres concrétudes. Ces dernières ne sont que les strates primaires mutiques sur lesquelles prennent appui des strates de significations de plus en plus accomplies jusqu’à déboucher dans le champ lumineux de la Conscience où elles trouveront le cirque naturel de leur épanouissement, de leur subtil rayonnement. Le sens, elles le portaient primitivement en elles, mais n’avaient nul outil afin d’en assurer la désocclusion. Or voici que les êtres aliénés de l’origine (aussi bien celui, minéral de la montagne, que celui anthropologique du Dasein), libérés de leurs chaînes, tels les Prisonniers de la Caverne platonicienne, débouchent au plein jour de leurs essences respectives :

 

une Lumière vise une autre Lumière

et ainsi à l’infini de regards métamorphosés

en purs Éclaireurs de Pointe.

 

   Oui, l’Éclair ne peut qu’être à la Pointe. Tout Chercheur de Sens est pénétré de cette profonde vérité en l’abîme même de son Inconscient, acharné travail de Spéléologue qui remonte à la clarté les insignifiants tessons de poterie (les pré-êtres des choses et des Existants) afin qu’assemblés en une unité signifiante, leur être véritable puisse trouver à déployer ses  intimes Paroles, seuls mérites qui lui reviennent en propre.  

 

Mais reprenons, sous la forme de la synthèse les termes d’Henri Maldiney :

 

 « Apprendre, s’apprendre (…) c’est au contraire perdre pied ; c’est hausser brusquement sa vision au niveau d’une rencontre bouleversante’’ (…) que l’art rend visible. Qu’est-ce que l’apparition du Cervin, (…) rend visible (…) ? Ce qui s’ouvre en elle c’est le hors d’attente, ‘’l’insurveillé, qu’on sait infiniment et qu’on ne désire pas’’ Ouvert à la surprise de soi. »

 

Condensation ultime : « S’apprendre : ouvert à la surprise de soi. »

 

   Oui, l’étonnant « s’apprendre », « apprendre » qu’à l’accoutumée nous réservons à la connaissance du hors-de-Soi, voici qu’il se vêt d’une forme pronominale réflexive qui nous situe uniquement en notre propre subjectivité, cependant nullement monadique puisqu’un vis-à-vis nous fait face en tant qu’apparition, à savoir cette mystérieuse pyramide du Cervin portant en elle toute la sagesse minérale antédiluvienne imaginable, toute la massivité de la Phusis en son caractère de puissante éternité telle que décrite par Joël Balazut dans son ouvrage « De l’être – Essai d’ontologie » :

   « Cette matière informe, éternelle, recelant l’inépuisable et finalement immuable par-delà ses métamorphoses permanentes dans le jeu de la phusis, n’est rien d’autre que l’être - immobile et immuable - dont parle le poème de Parménide, qui, en effet comme nous l’avions suggéré, s’intitule lui aussi, à l’instar des autres textes présocratiques, Peri phuseos. »

 

« Peri phuseos » : « Sur la nature »

 

   Comment ne pas comprendre, dès lors, que notre propre nature incluse dans la Grande Nature n’en est qu’un troublant, vibrant et toujours inquiet écho ?  Le plus souvent, bien plutôt que de nous inscrire en cette naturelle genèse, nous cherchons, hors d’elle, toute une théorie de fuites et de dérobades.  Plaçant notre être sous l’autorité de quelque énigmatique « deus absconditus », « Dieu caché » que nous prétendons, évidemment « inconnaissable ».  Pourtant tout nous est infiniment destiné à la manière d’un miroir en lequel, non seulement nous pourrions lire l’image du Monde mais aussi, mais surtout, la nôtre, cette immédiate possession de qui-nous-sommes en notre racinaire appartenance au sol-fondement dont nous provenons et auquel nous ne pouvons échapper en tant que simples Destinataires.

 

« Être sorti de l’ombre »

veut dire être sorti du sol,

briller un instant comme

l’étoile au firmament

puis retourner à cette ombre génitrice,

matrice en laquelle se clôt

la perdurance de notre questionnement.

Partager cet article
Repost0
7 mars 2026 6 07 /03 /mars /2026 08:48
Effusion de soi sur la toile du monde.

"Sans titre", acrylique sur papier

Bieuzy 2015

Œuvre : Marcel Dupertuis

***

 Lire une forme

   C’est toujours être confronté à une énigme que de vouloir traverser la membrane d’une forme, de se déployer à même la complexité de ses significations. Car, ou bien nous n’y devinons que notre propre silhouette ou bien celle de l’Autre puisque l’humain est toujours ce qu’il y a de plus prégnant pour un autre humain. Alors on dira ce corps noir, donc cette négritude affleurant à même le projet graphique. On se livrera à une manière d’exégèse, inventoriant tout ce qui mérite de l’être. On dira l’ovale de la tête que surmonte l’élévation d’un chignon. On dira l’amplitude de la poitrine comme promesse de destin maternel. On dira la courbe d’un bras, la chute de l’autre en direction de la hanche. On devinera les deux collines des fesses, la vaste plaine du bassin, une jambe remontée qui délivre la toison du sexe, la faille où sombrer sans retour possible. Car jamais l’on ne peut se hisser de cela même d’où l’on provient, qui appelle, qui entonne le chant d’un espace magique. On proférera l’impossibilité d’être au monde autrement qu’à l’aune de quelque fantasme. On décrira avec un bonheur teinté d’envie l’onde claire qui ceint le corps à la manière dont la mandorle détoure la tête du Saint Homme. Alors on sera si près de l’arche du sacré que les yeux se napperont de larmes, que le cœur se dilatera à la mesure du mystère, que l’âme entamera son éternel voyage en direction des étoiles.

Peintre en son atelier

  Le jour est à peine une traînée blanche sur les lèvres du monde. Un murmure, le bruit léger d’une fontaine fuyant dans l’interstice des pavés. Une marche sur la pointe des pieds. Une progression à bas bruit qui s’habille de la vêture de l’inaperçu. Mais cette silhouette à contre-jour du désir qui fait ses étonnantes confluences, quelle est-elle ? Est-elle pure émanation de la toile blanche qui s’impatiente d’être maculée, c'est-à-dire de naître au monde ? Est-elle autre chose qu’une souple volonté attendant l’heure de sa propre révélation ? Est-elle au moins une réalité saisissable autrement que par un procès de la raison ? Est-elle pur concept, abstraction dans le filigrane du jour ? Idée haute que nous ne pourrions percevoir qu’à la mesure d’une longue contemplation ?

Kairos ou le moment décisif

 Soudain le spalter. Soudain sa brosse de poils souples. Soudain la déflagration d’une pensée toute artisanale. Le geste comme fin en soi. Le geste modulateur de formes. Le geste comme syntaxe du monde. Le geste en tant que projection, turgescence, acte sexuel qui éclabousse la toile à la lumière de sa puissance. Une forme noire jaillit. Ecumeuse, pareille aux naseaux fumants du taureau dans l’arène inondée de clarté. Image-minotaure d’un Picasso se ruant sur celle qui sera possédée par une pure décision esthétique. Mais écoutons Jean Cocteau esquisser Picasso :

  Jeudi 25 Septembre 1958 : Picasso, aspergeant la toile avec un sperme de couleurs. Il en va de même s'il sculpte. Chacune de ses œuvres dénonce une sorte de masturbation furieuse ou tendre. Il est rare qu'il se livre à cette débauche en public, car il n'est pas exhibitionniste.

  Et cette masturbation n’était pas seulement conceptuelle, théorique, mais le Maître éprouvait souvent le besoin d’en réaliser une mise en scène physiquement éjaculatoire, sans doute signature génétique renforçant la symbolique. Effusion du soi-spermatique comme condition de possibilité d’une paternité artistique. Ou la collision de la volonté et de l’émulsion corporelle. Génie débordant telle la lave du volcan dont la métaphore concernant l’Inventeur du Cubisme est sans doute la plus performative qui soit, en même temps que l’expression de l’ego-picassien : « J’expulse ma lave donc je crée ! ».

Effusion de soi sur la toile du monde.

Minotaure caressant du mufle

la main d'une dormeuse, Pablo Picasso (1933)

Source : Côtes-du-Rhone News

***

   Celle qui est possédée : l’œuvre en son accomplissement artistique. Etrange alchimie par laquelle se confondent le corps de l’Artiste et le corps du dessin, de la peinture, de la forme portés à leur révélation. Transsubstantiation du corps du Créateur (du démiurge si l’on veut) en ce pur esprit dont naissent les images que les Voyeurs regarderont en tant que témoins étonnés. L’anatomie de l’Artiste se liquéfie, se métamorphose en sang, en encre, en coulures noires ou grises qui sont les traces tangibles d’une vie sacrificielle. L’Artiste fait don de lui-même, se mutile, se fragmente, se dépose sur la toile, s’incorpore au papier dans un geste rageur de toute-puissance. Rien ne lui échappera désormais du processus qui amènera la peinture, le dessin à être ce qu’ils sont en eux-mêmes : une révolte en acte.

  Créer : happer sa chair

  Créer n’est que cela, happer sa chair et la porter au paraître afin que se dise un monde intérieur qui n’est jamais que le reflet, l’écho de ce monde extérieur qui nous façonne en notre fond. Il n’existe nulle séparation. Projeter sur le subjectile la tache, disséminer une ombre, faire apparaître une lunule de clarté, initier un retrait ou bien pousser une ligne vers son destin, c’est rien moins que s’actualiser soi-même et surgir au monde comme il sourd au sein de notre présence. Etonnante dialectique qui mêle en une seule compréhension le même et le différent. Assénant ses coups, dardant sa chevelure hirsute, la brosse n’est que le bras armé d’un Proférateur de sens, exutoire de ce qui bouillonne, faseye au grand vent de l’inspiration et meurt de ne pouvoir voir le jour, de n’être reçu en tant que ce don manifeste, cette oblativité qui rougeoie et mourrait de ne pouvoir faire efflorescence.

   Tout comme le désir dresse sa hampe en direction de la jarre qui se dispose à l’accueillir afin que la quintessence ait lieu qui, de deux solitudes, tirera une dimension unique, pareille à l’oriflamme dans la dalle obscure de la nuit. Une braise est là qui jaillit, illumine, fait girer son phare jusqu’au rivage où s’amassent les Curieux et les Chercheurs d’amphores emplies de messages secrets. Créer est forer la densité du réel, y faire apparaître cette ouverture, cette lumière au gré desquelles quelque chose comme une espérance se fera jour, un tremplin se dépliera apportant dans la croûte têtue de l’existence le ferment matriciel qui essaimera les spores de la beauté. Si le geste originel est éjaculatoire (et gageons qu’il l’est), il lui faut l’espace d’un recueil, d’une fécondation utérine, d’une disposition à recevoir la semence existentielle à la faire prospérer, à la révéler telle l’exception qu’elle est. Comme une vérité qui se dirait à la seule force du désir. Comme la fougère déploie sa crosse pour fertiliser et se porter en avant, au seuil de l’être.

  La forme en son fond ?

  La forme n’a pas d’existence autarcique. Elle ne vient pas de nulle part. Elle n’est pas le signe de la main invisible de Dieu qui l’aurait portée à sa manifestation. La forme vient toujours du geste qui l’a « informée ». La forme est artisane. C’est pour cette unique raison que nous n’avons de cesse d’y trouver un fragment de réalité. Ici une silhouette humaine, là une esquisse animale, là encore la trace d’un végétal ou d’un minéral. Mais sa rutilante présence ne nous éblouirait-elle pas ? Ne sommes-nous uniquement assignés à admirer ses courbes, ses pleins et ses déliés, ses arabesques ? En un mot sa plastique ? Si c’était ainsi, alors nous demeurerions sur le seuil du temple à défaut d’y trouver le dieu qui se dissimule dans le pli d’ombre. C’est souvent ainsi, nos yeux glissent, dérapent sur le pavage lisse du réel se satisfaisant de la première vision venue. Pourtant nous sommes alertés. Quelque chose nous dit la rivière souterraine sous la couche d’argile. Quelque chose nous dit la lumière qui traverse la nappe d’eau. Nous dit le rare, l’appréciable, l’essentiel qui, toujours, apparaît tel un simulacre dont il faut lever le voile.

  Toute forme, support d’un humanisme.

  Doit-on se contenter de lire la forme en sa forme (une tautologie ?) ou bien doit-on la considérer en son fond, c'est-à-dire la laisser paraître en ce qu’elle est, qui constitue son essence : porter au monde le message de l’homme ? La tâche artistique, tout comme l’existentialisme, est un humanisme. Elle est une esthétique que double une éthique car il ne saurait y avoir d’art sans morale. Ici il devient nécessaire de reprendre l’un des leitmotive de la conférence de Sartre : « L'homme est condamné à être libre ». Cette belle assertion bâtie sur un subtil oxymore fait de la liberté de l’homme une condamnation. Une obligation : nous sommes responsables devant notre conscience, devant l’Histoire de notre façon de nous assumer en tant que condition humaine. Nous avons à correspondre à notre essence, laquelle, pour l’Auteur de La Nausée vient après l’existence. Peu importe l’ordre des termes, peu importe que l’être suive ou précède le sentiment d’être au monde. Nulle priorité sauf celle de sa propre intuition. La forme précède-t-elle le fond ? Le fond est-il fondateur de la forme ? Admirant une œuvre belle, notre conscience s’ouvre à tous les possibles en une sublime synthèse unifiante, forme et fond s’engendrant mutuellement dans une indescriptible joie. Oui, c’est à cet être de plénitude que nous voulons souscrire. En toute bonne foi.

Partager cet article
Repost0
6 mars 2026 5 06 /03 /mars /2026 08:07
L’œuvre : effusion de l’Artiste hors de Soi

Peinture mixte Autoportrait

Lea Ciari

 

***

 

      Au début, il faut partir de deux réalités convergentes, comme si, de l’Artiste à l’Oeuvre, il y avait homologie, coexistence en une unique valeur, coïncidence de la forme et du fond. En quelque manière, et ceci vaudra aussi pour la pâte colorée posée sur la palette, le corps de l’Artiste est opaque, pareil à une glaise lourde, à une substance de lointaine venue, peut-être de quelque magma originel, de quelque limon aux contours flous, au contenu indéterminé. Une sorte de chaos initial, de vocabulaire informulé, de sémantique encore dans les limbes. Ceci qui affecte en son entier la chair de l’Artiste, nul n’aura de mal à le transposer, par la médiation de son imaginaire, à ces petits cônes de Blanc de Titane, de Terre de Sienne, de Bleu Aigue-Marine. Toujours la réalité est aisément comprise qui vise la matière en sa position la plus inerte.

   Par opposition, la réification pleine et entière d’un corps humain est toujours un souci, une lourde mise à l’épreuve. Car chacun a bien conscience que la Personne Humaine, en sa plénière condition, transgresse naturellement ces limites étroites pour déboucher dans le site rayonnant de l’Esprit, dans le domaine immense de l’Âme. Certes il en est bien ainsi mais, pour les besoins de la démonstration, injonction nous est adressée de partir d’un isomorphisme de Celle-qui-œuvre et de ce-qui-est-œuvré afin que nul hiatus n’entravant le travail de notre pensée, un genre d’évidence puisse surgir de la confrontation de ces deux entités.

    Donc deux formes vaguement informulées en vis-à-vis. Nul dialogue qui se pourrait évoquer selon le rythme et l’intonation d’une Parole, selon la majesté d’un Verbe, la pure dimension d’un Logos. Non, affrontement seulement de deux factualités sourdes et aveugles, motifs que n’anime nulle arabesque, figures sans visage, épiphanies gommées en attente de leur être propre. Les premières touches posées sur la plaine blanche et silencieuses de la toile sont comme deux clameurs, deux déchirures de l’anatomie de l’Artiste, peut-être des projections de lymphe, des ruissellements de larmes, des coagulations de sang. Rien que de l’anatomo-physiologique, rien que du nerf et de l’os, rien que de l’aponévrose et du ligament. Nécessairement, la source est ceci qui fait signe, douloureusement, en direction de l’Écorché des salles d’anatomie. Une mise à nu qui est aussi mise à mort, dépouillement, éviscération jusqu’à ne plus être qu’un souffle rauque, une respiration à la peine, un battement de cardia, une oscillation neuronale. Car, si l’Artiste, tout comme nous qui lisons-écrivons, est d’abord, en son essence la plus profonde, cette matière brute, cette gemme non encore arrivée au diamant, ce tellurisme interne qui ne sait encore l’origine de son tremblement, ceci n’obère point la dimension d’altérité qu’il porte en lui, en elle, la capacité de métamorphose dont il ou elle est le fondement.

   Pour surgir dans le mouvement même de la peinture, le Créateur, la Créatrice ont à se fondre en l’objet même sur lequel porte leur fascination. Coalescence des conditions qui est la condition de possibilité de leur future efflorescence. N’y aurait-il cette correspondance de l’Artisan et de la matière à œuvrer, tout ceci se solderait par l’impossibilité même de porter au jour quoi que ce soit de visible, de compréhensible. Il faut une entente minimale, une esquisse commune, un canevas identique à partager, à faire fructifier. Que cette hypothèse conceptuelle en déroute beaucoup, ceci est simple truisme. Mais ce qui est immédiatement à saisir ici, c’est que le symbole outrepasse le réel afin que ce dernier, dilaté, transcendé, libère ce qu’il porte en lui de virtualités et de puissances irrévélées. La chair de l’Artiste en sa confondante épaisseur est ce calice qui n’attend que de s’ouvrir, cette fleur de lotus qui ne rêve que de déplier la pure grâce de sa corolle. Il n’empêche que son pied repose dans cette pesante vase qui est promesse de devenir.

   Mais, bien évidemment, nous n’en resterons nullement à ces a priori théoriques, assurant, au motif de la description de cette toile pleine de contenu, quelque essor qui lui serait promis depuis la nuit des temps, depuis la nuit des corps. Il n’est nullement indifférent que le sujet de cette toile soit un « Autoportrait ». Tout le commentaire portant sur la liaison Artiste-Œuvre en découle. Tout est harmonisé en des teintes douces depuis des Beiges légers jusqu’à des Terres de Sienne plus soutenues qu’un Bleu Pastel vient heureusement médiatiser. Afin d’étayer notre propos, la Silhouette située à gauche dans le tableau, que nous interprétons comme un écho, une projection de la figure de l’Artiste, devra être considérée en tant que totalité de l’expression picturale, notre vision se focalisant uniquement sur ce lien Créatrice-Œuvre dont, déjà, nous avons posé quelques jalons explicatifs.

   Incluse dans la cadre d’une porte que double le cadre du tableau, le visage « d’Autoportrait » est doucement incliné, dans un geste que nous estimons être pur don de Soi (toute œuvre d’art suppose ceci, ce geste sans retenue en direction de ce qui devra faire phénomène au terme de la tâche), un peu comme ces visages de Saintes dont le relief reflète les stigmates de leur dévotion, de leur adoration d’un Être qui, les dépassant, les accomplit en qui-elles-sont.

 

Donc cette effusion de Soi,

ce jet de Soi hors de Soi,

cet exil, cet arrachement,

s’ils prennent momentanément

figure de sacrifice, ne sont que

la face visible de cet Invisible

dont tout Artiste est en quête

qu’il soit musicien, sculpteur,

peintre ou faiseur de miracles.

Du désordre il convient

de tirer de l’ordre.

Du Chaos confusionnel

 faire surgir la pure

beauté d’un Cosmos.

  

   Ce qui, sans nul doute, questionnera au plus haut point tout Voyeur de cette œuvre, c’est la présence de cette étrange paroi bleue, de cette fissure s’ouvrant à même la plaine du visage, de cette schize qui, tel un vibrant tellurisme, semblerait détruite ce qui, jusqu’ici, a été porté à la dignité du visible. Là, en ce lieu précis, là en ce qui pourrait apparaître telle une division, une fracture, une faille, là donc le geste pictural est porté à son comble, là se rassemblent les sèmes par lesquels il peut trouver son point d’équilibre, en même temps qu’il nous assure du nôtre. Ce qu’il faut considérer maintenant, c’est tout le travail que l’Artiste a accompli en-deçà, au-delà de notre vision, dont nous ne percevons que la forme finale. Au cours de la lente élaboration des teintes et des formes, le corps même de l’Artiste a connu une transformation, chaque coup de pinceau, sous la poussée de la conscience, sous le guide d’une douce volonté, s’est donné tel un processus de métabolisation qui a eu, pour effet principal, de l’alléger, de le rendre quasiment transparent, de le porter à la limite d’une diaphanéité.

   Dès lors, ce corps modelé par l’allégie, est devenu comme pur éther, substance sans épaisseur, flottement infini au large de Soi, appel de ceci même qui, de l’autre côté de la Ligne Bleue, est pur reflet, pure effusion, réceptacle, manière de jarre disponible en laquelle s’écoule, à la façon d’une inépuisable source, l’action douce et persuasive d’un Esprit seulement occupé de produire de la Beauté. Beauté du cops de l’Artiste qui trouve son répondant, sa figure gémellaire, son sosie, dans cette Forme évanescente qui, médiatisée par l’action de peindre, devient cet autre territoire de recueil qui se confond avec son propre Soi, en est la subtile et troublante réverbération.

   Ici, sous nos yeux, au travers de cette mince Pellicule Bleue (elle nous fait penser aux merveilleux papiers huilés des Maisons de Thé), à la façon dont un baume traverse les couches de l’épiderme, phénomène auquel nous attribuerons le prédicat de « transeffusivité », cette qualité à nulle autre pareille qui fait communiquer des positions primitivement adverses, les résout en une osmose, un échange des essences, en liens affinitaires, ici donc, se réalise cette étonnante transitivité au plein de laquelle l’Artiste devient son Œuvre, l’œuvre, quant à elle, réintègre le domaine le plus secret, mais aussi le plus efficient du geste créateur.

 

Se fondre en sa création,

se diluer à même ce par

quoi on se détermine,

disparaître en quelque sorte

 à son propre Soi,

effacer son ego pour ne laisser

 transparaître que l’Art

 en sa plus évidente venue,

 voici de quoi réjouir et faire rêver

le peuple des Esthètes

 et des « chercheurs d’or ».

 

   Dès lors, c’est bien l’Artiste qui, ayant insufflé en son Œuvre l’esprit qui lui manquait a, au sens premier, spiritualisé la Matière, Elle qui, en une première visée s’était portée au degré le plus bas de son Être afin que « chose parmi les choses » quelque possibilité se lève d’une rencontre. Au terme de ce processus, la projection de l’Artiste en un Profil qui, sortant de son initial silence, autorise un colloque singulier s’instaurant

 

d’Elle l’Artiste,

à Lui, le Profil,

 

   voici l’aboutissement et la rétribution de toutes les hésitations, reprises, annulations, doutes qui tissent la toile même de la création, tension permanente entre ce qui n’est nullement et ce qui advient par le jet du corps de l’Artiste à même son projet pictural.

   Afin de mieux pénétrer la nature de ce geste de génération, de mieux saisir la finesse du passage d’une réalité à une autre réalité, de l’Artiste à ce qui n’est nullement elle mais qui, par la grâce du geste se donnera en tant que semblable, non séparé, appartenance unitaire à un même dessein, qu’il nous soit permis de convoquer la belle Philosophie Plotinienne au terme de laquelle le Principe de l’Un, cet Absolu, cette pure Transcendance, communique aux Hypostases qui en dépendent, l’Intellect, l’Âme, ce qu’il contient en soi de précieux et d’absolument Simple. C’est en raison de la surabondance, de la suressentialité du Principe, par simple phénomène d’émanation, d’écoulement de la Source en direction de ses dérivés, que ces mêmes dérivés en reçoivent la sublime empreinte et se connaissent en tant qu’existants réels au motif de ces essentielles vertus qui leur ont conféré plénitude et rayonnement de leur être singulier.

   Cette métaphore de l’écoulement, du débordement, de l’excès en direction de ce qui se constitue en tant que privation et manque, nous paraît être la façon la plus imagée de rendre compte de la « sureffusion » de l’Artiste donnant à cette matière informe, inachevée, inaboutie, ces infimes et démunis petits tas de pigments posés sur la toile,  la totalité des prédicats qui, les déterminant, les fait être ce qu’ils sont : des parcelles de l’Esprit, de la Conscience, de la Volonté d’une inépuisable matrice, d’une Corne d’Abondance fructifiant et essaimant à la mesure de sa constante prodigalité. Bien entendu nous voulons parler du pouvoir singulièrement démiurgique de l’Artiste.

 

Tout Artiste parvenu au

rayonnement de ses créations

 possède en lui, en elle,

cette efficience démiurgique

qui métamorphose son

propre corps en son Autre,

cette Œuvre qui, parcelle

 de lui-même, d’elle-même,

est comme son aura,

 la trace inaltérable qu’il dépose

sur le visage du Monde.

 

 

 

   

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : fugues & contrepoints
  • : Littérature - Philosophie - Art - Photographie - Nouvelles - Essais
  • Contact

Rechercher