Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
29 juin 2026 1 29 /06 /juin /2026 07:39
Fragile en sa demeure

    Photographie : Blanc-Seing

 

***

 

 

Fragile en sa demeure

 

Les choses sont là devant

Dans l’énigmatique pliure

De leur être

Comment en saisir

La troublante nature

Tout est en fuite

De soi

Tout en chute vers l’abîme

Tout si éphémère

Qui ne dit son nom

 

***

 

Comment être à soi

Comment s’accorder

À sa propre vision

Il y a tellement d’incertitudes

D’approximations

Dans notre hésitante

Marche vers l’avant

Toujours nous titubons

Toujours nous hésitons

À coïncider

Avec ce que nous sommes

En propre

Une illusion parmi

Le fin brouillard du monde

 

Plus d’un m’avait dit

 

Mais regardez donc

Le fil de la Vierge

Sa ténuité sa résonance

Dans l’air empli des remugles du jour

La brise sentait la touffe ébrieuse du thym

La délicieuse harmonie d’autrefois

L’insistance têtue du présent

La texture invisible de l’avenir

 

***

 

Plus d’un m’avait dit

 

Vous n’existez pas vraiment

Vous n’êtes qu’une image

Puisée à la source du songe

Qu’une flamme agitée par le vent

Un gribouillis d’enfant

Sur les pages d’un cahier

 

***

 

Fragile en sa demeure

 

Voici ce que je pensais du monde

Une fleur me visitait

Qui l’instant d’après

Avait perdu ses pétales

Elle jonchait d’écume

Dans un simple désarroi

La croûte grise du sol

 

Mignonne allons voir si la rose

Disais-je souvent aux Inconnues

Qui croisaient ma route

Certaines venaient

Certaines partaient

Toutes étaient en fuite

D’elles-mêmes

Et nulle ne voulait voir la rose

En son dénuement dernier

 

Déjà la flétrissure les atteignait

Elles les passantes distraites

Déjà la soie de leur peau peluchait

Déjà le parchemin signait

Les premières traces

D’une affliction

 

***

 

Fragile en sa demeure

 

Qui donc

Vous qui passez

Moi qui demeure

Tout dans la perte de l’être

Jour aux encoignures bleues

Nuit aux angles d’ombre

Midi criblé d’étincelles

Voici la complainte du temps

Voilà la mesure de l’homme

De la colline sous le ciel

De la Terre usée

De tourner sur son axe

Des Tropiques

Que la chaleur éteint

Des Pôles

Que la glace ennuie

 

***

 

Et un matin dans le frais de l’heure

J’avais rapporté de ma promenade

Une errance plutôt

Une distraction

De ma propre figure

Cette mince toile

Ornée de mille soleils

Que je pensais être l’orbe de la joie

On me persuada bien vite de m’écarter

Du vertige de ma vision

Ces globes de lumière n’étaient nullement

L’assurance d’une félicité

Plutôt les signes avant-coureurs

D’une étrange combustion de l’âme

 

Même la Prestigieuse entre toutes

Possédait en son sein

Les motifs de sa destruction

Un flacon de ciguë

Au plein de la grâce

Et tel l’infortuné Socrate

D’avoir cru à l’imparable Vérité

Elle aurait payé le lourd tribut

 

***

 

Les Sophistes plus nombreux

Une foule dense et vipérine veillait

À ce que rien ne fasse sens

Dans l’horizon des êtres

Pas plus ces risibles fils de la Vierge

Que tout Vivant sur cette Terre

Il fallait des hommes bien fats

Pour un instant

Croire en leur immortalité

Le Temps était là

Avec ses mors de diamant

Ses trépans de platine

Mort devait s’ensuivre

Jusqu’à la fin des temps

 

***

 

Avaient-ils jamais commencé

Vraiment les hommes

Le tissage était si lâche

La navette si usée

La toile si mince

Un rien

Sur l’envers d’une peau

Oui

Un Rien

 

*

 

Partager cet article
Repost0
28 juin 2026 7 28 /06 /juin /2026 07:12
Si près de la nature des choses

« Esquisse »

 

***

 

   [Les très Rares qui sont mes Lecteurs habituels ne s’étonneront pas du fait que le thème traité, celui de « L’Origine », soit, une fois de plus, remis sur le métier, témoin d’une quête obsessionnelle de trouver, au motif inquiet du Présent, de possibles racines ou, du moins, de hasardeuses hypothèses. Inutile de me demander ce qui signifie exactement « L’Origine », ce concept, compte tenu de sa nature nécessairement indéterminée, ne peut que demeurer dans l’orbe d’un éternel questionnement. Questionnement pour le questionnement qui, pour le coup, désigne bien cette « Origine » de la Philosophie se perdant dans la nuit des temps, aussi bien que dans l’irrésolution de son motif.

   « Philosophie » : « Sagesse profonde consistant dans l'amour de la vérité et la pratique de la vertu », telle est sa définition selon l’étymologie et l’on comprendra aisément, en regard de ses recherches on ne peut plus générales, qu’on ne puisse guère en délimiter les objectifs, en circonscrire l’aire d’influence. La notion « d’Origine » s’inscrit dans ce flou, dans ce voilement, ce qui, du reste, en fait tout l’intérêt. En effet, toute question résolue s’épuise à même sa clôture, tout comme l’Amour, par trop expérimenté, meurt d’avoir été trop connu. Donc il ne reste plus qu’à se mettre en quête de cette « irréelle réalité », en quoi consiste notre compréhension des choses, dont chacun sait l’aporie en tant que ce cercle herméneutique girant incessamment à la recherche de cet improbable « Point-Source ».  Le cercle, par définition, n’ayant ni fin, ni commencement. Ce qui, précisément, ne peut que nous mettre en mouvement !]

 

***

 

   L’image-titre de cet article, une fois encore, explore la palette de Barbara Kroll, l’Artiste allemande étant, elle aussi, une nouvelle fois convoquée à des fins d’analyse d’une seule et même œuvre selon deux moments successifs de sa genèse :

 

le premier moment, nous le nommons « Esquisse »,

le second moment, nous le nommons « Devenue »,

 

   le naturel décalage de nomination correspondant, chez le même Être, à deux stances de sa temporalisation. Un premier temps exploratoire de recherche, qu’un second temps accomplit et termine selon une œuvre possédant, en soi, la totalité de sa signification.

 

Si près de la nature des choses

Il faut commencer par « Esquisse », la situer en une manière de nuit, d’obscurité originaires dont elle n’émergerait qu’à grand peine. Notons, d’emblée, que sa représentation inversée : tête en bas, corps en haut, pourrait faire penser au geste de la parturition au cours duquel le corps-nouveau est expulsé de sa matrice primitive pour connaître le début d’une position ontologique qui sera suivie du rythme continu du vivre en la succession de ses mouvements intégrés dans la narration d’une existence singulière. Maintenant, m’adressant directement à « Esquisse », voici en quoi consiste ma perception de qui-elle-est :

  

   Esquisse, toi qui viens au jour, toi encore enrobée de nuit, comment te connaître sinon à projeter en qui-tu-es, nullement les linéaments de ta propre nature, bien plutôt les sensations que tu implantes au cœur de nos consciences, nous-les-Regardeurs, nous qui, en quelque manière, te créons à l’aune des mots que nous t’adressons. Que tu sois entourée de mystère, plus même, que tu sois Mystère toi-même, qui donc pourrait en douter puisque ce que tu livres de toi c’est bien une énigme dont nous ferons le tour, à défaut d’en pouvoir percer l’immuable enceinte.

   Ton pagne de Pourpre léger n’indique-t-il cette origine animale telle que vénérée par les Peuples Antiques, Phéniciens et Égéens, lequel Pourpre imprégnait leur culture, signe d’honneur et de pouvoir que l’Église d’aujourd’hui destine à ses éminents Cardinaux ? Oui, cette couleur, plus spirituelle que matérielle semble venir de loin, indiquer le Haut Lieu de ta provenance. Elle est un genre de fascination dont l’œil inquiet du Visiteur a bien du mal à se détacher. Elle constitue une sorte d’appel à remonter en direction de la source pleine d’étrangeté de toute vie, puissance de la nativité, y compris des plus Simples, des plus Modestes d’entre nous.

   Et cette blancheur de ton corps avec laquelle elle contraste, sorte de jeu d’une virginité l’autre : dignité de la Pourpre que fête le retrait, le silence de la pure Blancheur. Ton corps de porcelaine, de Saturne à Albâtre, cette vibration silencieuse est ta Note Fondamentale, celle qui profère à bas bruit la pure distinction, l’invincible décence qui tresse en toi l’invisible de ses lianes. Muette supplication de l’Être encore soudé à la rudesse native de son roc. Force et fragilité mêlées qui font la beauté de ce qui prétend à l’exister sans prétention ni arrogance. Certes, un bon Observateur notera le passage de quelques ombres légères sur cette plaine neigeuse, mais ceci n’entamera en rien le mérite de ta position première.

  

   Tu portes encore en toi des échardes de sorgue, de sombres éclisses et ce sont elles qui te rattachent le plus sûrement aux forces occultes de la Nuit fécondatrice d’une future présence.  Toute présence, en effet, ne se détache jamais que sur fond d’absence. La lumière de la Raison ne se donne qu’à s’extraire de la tunique nocturne des incompréhensions et des discernements trop courts. C’est dans cette persistance ténébreuse au milieu de l’effervescence de ton anatomie que peut se lire, avec le plus de certitude,

 

ta relation à l’Originaire,

ton adhérence à l’Invisible,

ta sourde profération contre

le rideau d’un éternel silence.

  

   Nul n’existe de Soi sans être Dialecticien. Je suis-qui-je-suis confronté à la confondante massivité du non-être. Le bandeau qui ceinture tes seins est noir, tissé de gris, le buisson de ta chevelure est noir-plus-que-noir et tout ceci se donne selon une belle harmonie : jeu des Opposés, jeu des Contrastes qui disent, selon un unique mouvement,

 

l’irréel et le réel,

le songe et le quotidien,

l’éclaircie et l’obscurcissement,

la poésie et la prose,

l’amour et le désamour.

 

Ce noir d’Ébène, de Jais,

cette Nuit se perdant

en son propre labyrinthe,

ce sont tous ces signes

indistincts qui te relient

 

à ton motif premier,

à ton premier souffle,

à ta première vision.

  

Seul le Blanc ne pourrait rien.

Seul le Noir serait orphelin.

C’est l’acte d’amour,

la copulation du Noir et du Blanc

qui donnent le coup d’envoi

de la manifestation :

 

une Aube se lève d’un noir Linceul,

une Vie s’arrache à la Mort,

un Soleil fait signe depuis

la pure noirceur de l’éclipse.

Oui, ce que j’affirme, selon

la volonté de tes attributs,

 

la Pourpre de ton pagne,

l’Albâtre de ton corps,

le Jais de ta chevelure,

ce que j’affirme,

 

ta venue à l’Être en tant

que pure Origine.

  

Tu es l’antéprédicatif dont

découleront plus tard,

toutes les prédications imaginables.

Tu es le Natif, la Source vive

à laquelle s’alimenteront

les milliers d’affluents de l’Être.

Tu es la Figure de l’Inchoatif,

de ce qui débute,

de ce qui commence et s’éblouit

de ce commencement.

 

Tu nous rives, nous-les-Regardeurs,

à ton Esquisse-Effigie qui est le pur orient

selon lequel nous sera donné le don

de voir au-delà de qui-nous-sommes

en notre glaise de chair,

 

ce qui brille, s’élève,

germine, éclot s’éploie,

signifie avec force bien au-delà

de nos yeux semés de cataracte,

de nos oreilles obturées de cire,

de nos doigts gourds,

de nos sexes infertiles.

 

Tu es l’Origine,

nous sommes ceux-qui-suivons avec docilité

la voie que tu traces devant nos pas hésitants.

Tu es la Voix que nous écoutons

avec crainte et respect.

Tu es le Guide dont nous

emboîtons le pas agile.

Demeure en-qui-tu-es :

tu es le Possible

en sa pure position

d’effectuations infinies.

Si près de la nature des choses

   Nous avons beaucoup dit à propos d’Esquisse-Naissante, la considérant la première lettre d’un prometteur alphabet existentiel. Aussi, présentement, nous faut-il l’adosser à cette figure nommée « Devenue », telle qu’en elle-même la postérité la change. Et il nous faut procéder au jeu des analogies et des différences.

  

   Le pagne, de Pourpre qu’il était en son rayonnement plein de dignité, de grandeur manifeste, le voici devenu cette teinte hésitant entre Violet Minéral et Zinzolin soutenu et nous voyons bien ici que cette chute de la couleur

 

dessine le contour même

de la mélancolie,

s’ombre de tristesse,

se désole de solitude.

 

   Comme un repli en Soi, un renoncement à hisser, devant Soi, la bannière étincelante de la joie. Quant au corps, il est devenu ce large territoire de Blanc de Talc, ayant perdu ses nuances ombrées,

 

ce Blanc livide,

ce Blanc-plus-que-Blanc

auquel nul prédicat ne semble

pouvoir convenir.

 

   Si le Blanc « d’Esquisse » pouvait laisser transparaitre quelque clarté, évoquer pureté et lumière (certes voilée), le Blanc de « Devenue » résonne à la manière

 

d’un vide sans nul relief,

d’une diaphanéité sans motifs,

d’un silence ne pouvant

accueillir nulle parole.

  

   Ce corps fait signe dans une sorte de recueillement froid, comme s’il était Désert semé de roses des sables cristallisées pour l’éternité. Ce corps est comme transi de porter en soi cet absolu silence, parole givrée émettrice de mots incompréhensibles. Seul l’étroit bandeau qui ceint la poitrine a conservé mémoire de la nuit originaire, la seule qui ait du sens au titre des immenses réserves d’actualisations dont elle est la seule et unique donatrice.  

  

   Les métamorphoses les plus visibles, par rapport à la perspective initiale : l’éventail des doigts s’est ouvert en même temps qu’il s’est éclairé d’un Rose Framboise, alors que le casque de cheveux est passé du Brun au Blond. Mais nous n’abuserons plus avant de la symbolique des couleurs, laquelle risquerait de devenir simple compendium facile d’une interprétation toujours à portée de main.

Si près de la nature des choses

   Ce que l’on doit méditer, à la suite de ces quelques réflexions, les valeurs respectives de l’Originaire et du Devenu dans la constitution archéologique de l’Être. Ce que nous souhaiterions exprimer, sans doute à défaut d’en faire comprendre la profondeur : le surcroît de sens de l’Originaire par rapport à ce qui en est la filiation directe, à savoir l’inscription de la narration humaine en son devenir. Tout se résume à une nuance, cependant d’importance, l’Originaire contient en lui toutes les ressources qui, plus tard, s’actualiseront de telle ou de telle manière, dans le trajet singulier et nullement rejouable de l’Être-Devenu, forcément cloué à son Destin, doté de prédicats propres, spécifiques, en une certaine manière d’assises immuables dont jamais il ne pourra exciper, sauf au signal ferme et définitif d’une Mort qui ne peut qu’être la sienne, pleine et entière.

  

   Si l’on prend la peine de pénétrer plus avant ces simples méditations, une synthèse en découlera, laquelle sera aussi bien logique (enchaînement d’inductions, de déductions, d’hypothèses) qu’ontologique (manière dont l’Être prend forme au cours de sa temporalisation). Tout ceci peut se résumer en termes de Liberté et de Non-Liberté. « Qu’Esquisse » soit libre résulte de sa posture dans l’indétermination et l’antéprédicatif : rien de ses qualités, caractères, actes futurs n’est encore parvenu à l’instant de son éclosion. Tout est en réserve. Tout est en pure virtualité. Le possible est un éventail largement ouvert dont chaque pli de feuille contient l’infini des actualisations imaginables. Le temps humain est suspendu, si bien que les aiguilles de l’horloge du quotidien, les grains du sablier des actes, les gouttes de la clepsydre des décisions ont toute licence formelle, tout loisir d’invention de soi sous la lumière qui leur convient.

    

   Liberté en tant que Liberté ou Essence de la Liberté, ceci sonnant, à l’évidence, à la manière d’un Absolu. Bien évidemment, plus d’un dira la pure théorie, sinon la vertu sans limite de l’imagination. Eh bien soit, peut-être l’imaginaire est-il la première pierre angulaire sur laquelle faire reposer la totalité du fragile édifice humain. Å moins qu’il ne s’agisse de la merveilleuse activité noétique en charge de débusquer, dans l’Intelligible, ce qui viendra au Sensible en tant que son explication la plus plausible.

 

Car c’est bien du rien-d’être,

que l’Être s’annoncera.

Car c’est bien du Silence

que la Parole naîtra.

Car c’est bien de l’Invisible

que du Visible paraîtra.

Car c’est bien du Non-préhensible

qu’un Toucher affirmera sa puissance.

  

   Bien évidemment, le fait de poser les deux Silhouettes en vis-à-vis n’est producteur que d’un sens infime et hautement subjectif. Cependant, le retiré, l’intime, le discret en disent bien souvent beaucoup plus que le hautement affirmé, le déclamé à claire voix, le proféré dans l’assurance la plus ferme. De l’Être-Originaire à l’Être-devenu, le glissement est presque inaperçu au motif que tout acte de genèse prend appui sur celui qui le précède et annonce celui qui lui succédera. De minces « tropismes » dans le langage nuancé de Nathalie Sarraute, la fine Inquisitrice de l’âme humaine.

  

   Alors, que peuvent bien signifier, la métamorphose du pagne, celle de la couleur de l’anatomie, l’ouverture et la coloration des doigts, la teinte neuve de la chevelure ? Rien de moins qu’une des facettes de l’entrée de l’Être en ses possibles et infinies postures. Ceci est de cette manière mais aurait pu être autrement : empreinte singulière du Destin en qui en reçoit les signes, indépassable contingence en laquelle quiconque se précipite contre son gré, fût-ce, parfois, avec entrain. Que « Devenue » soit prédiquée de telle manière et non de telle autre est, bien évidemment, pur mystère et la décision de sa conscience, sa possibilité effectrice d’actes n’y pourront rien changer, quel que soit le trajet de son existence. Ceci veut signifier, et de manière singulièrement tragique, l’on en conviendra, que « Devenue » en son cheminement existentiel n’est nullement libre, que tous ces prédicats en sont l’emblème le plus apparent. Ainsi, c’est de l’ici et maintenant de sa présence qu’il faut partir et, par un acte d’imagination, régresser jusqu’à cet état défini tel « qu’originaire », primitif, archaïque, au compte duquel il faut verser une totale liberté.

 

Ne serait-il libre, qu’il ne serait nullement originaire.

Est libre l’inchoatif, ceci qui débute,

chargé de toute la puissance de ses virtualités.

  

   « Esquisse » est libre au motif de son infinie disponibilité à se manifester selon la forme, le degré, l’agencement qui lui conviendront. Elle n’est encore nullement affectée par le cours des événements, elle est identique à la Vigie qui, du haut de son mât, observe avec un certain amusement, le sombre déversement des flots au-dessous d’elle, le bouillonnement blanc de l’écume, le flottement de mille écueils dont aucun, jamais, ne pourra l’atteindre. N’étant nullement engagée en l’Être, elle occupe la position favorable du Pré-Être (ce que les Philosophes allemands nomment « Vorsein »), manière de Point-Source entièrement objectif, sorte de vision juste et exacte des choses ; toute vision adverse n’en constituant que l’affligeant revers. Étant entièrement qui-elle-est, au moins de façon théorique-contemplative, elle n’a cure de ce qu’elle-aurait-à-être si elle avait abandonné l’inchoatif pour rejoindre le réalisé, l’engagé dans l’action, l’obligé par nature du cycle temporel. Bien que l‘image de la peinture nous la représente bien réelle et, d’une certaine façon déjà incarnée, nous avons à produire un effort afin de la rendre diaphane, muette, immobile, manière de Cariatide symbolique attendant de soutenir corniche des saisons, architrave de l’heure, balcon de l’instant, tous éléments déjà introduits en l’Être, aliénés en cette existence qui leur échoit à la manière dont un Schizophrène, autrefois, endossait, contre sa volonté, la camisole de force censée le mettre dans « le droit chemin ».

  

   Il est temps de reprendre la métaphore de la Vigie et de lui donner quelques appuis. Vigie en son inatteignable hauteur veut dire pure Transcendance et ceux qui sont sensibles au large horizon ouvert par le génie husserlien, n’auront nul mal à reconnaître « Esquisse » en tant que cet Ego Transcendantal, origine constituante de toutes les autres transcendances par opposition à « Devenue », simple ego empirique aux prises avec son inextricable aventure existentielle. De manière évidente cette interprétation ne repose que sur des hypothèses posant

 

« Esquisse » en tant que nullement

encore venue à l’Être,

 

alors que « Devenue », quant à elle,

est sans doute trop avancée

dans ce même Être.

 

En résumé, la Liberté « d’Esquisse »

contre l’aliénation de « Devenue ».

 

   Tout ce travail de recherche sera bien sûr ressenti comme simple exercice conceptuel et c’est ce qu’il est en réalité. Du reste, comment pourrait-il en être autrement dès l’instant où l’on s’engage sur la difficile voie de l’Être et du Non-Être, de l’Ego Transcendantal en regard de l’ego empirique ? Si « exister », c’est poser des questions, loin s’en faut que sa finalité en soit la résolution des problèmes. Cette méditation-contemplation (ce que sont la plupart de mes textes) ne prend sens qu’à postuler, selon moi, la seule posture qui soit un peu « salvatrice », crédible et auto-réalisatrice de quelque satisfaction :

 

faire s’élever dans la large

perspective de son propre Être,

le rayonnement sans pareil d’un IDÉAL

 

    ce dernier ne consistât-il qu’en une pure hallucination du Monde, des Autres, de Soi en définitive. Et comment mieux dire, au crépuscule de cet article, que de se référer à la valeur étymologique (originaire) de ce merveilleux mot ?

 

« Idéal » 

 

« qui participe à la nature des idées,

et n'existe ou ne peut exister que

dans l'intelligence ou dans l'imagination »

 

« qui réunit toutes les perfections

que l'esprit peut concevoir,

indépendamment de la réalité »

Selon moi, toujours faut-il partir de « l’intelligence »,

de « l’imagination », porter nos sensations-perceptions

à la hauteur de quelque « perfection »,

autrement dit faire s’exercer

notre Ego Transcendantal,

seule dimension possible afin d’essayer

de connaître notre ego empirique

avec lequel, nécessairement,

nous sommes toujours en conflit.

 

Seul l’acte Transcendant

désobscurcit les ombres,

y ouvre une Lumière.

 

Seul lui, est en mesure

de nous rendre libres

et ouverts

à ce-qui-est,

cette troublante énigme !

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
28 juin 2026 7 28 /06 /juin /2026 06:44
La mondo estas freneza

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

   « La mondo estas freneza » propose le titre sur le mode du Langage Universel qu’est l’Espéranto. L’Espéranto, cette langue véhiculaire supposée combler l’abîme langagier entre les Peuples, cette Langue de l’Espérance, rêvée, sinon utopique, qu’en reste-t-il aujourd’hui à part de vagues traces qui s’évanouissent dans les fumées et vapeurs babéliennes ? Ici, nous n’en retiendrons guère que l’allure générale, l’étrangeté et, surtout, cette « freneza » sous laquelle chacun reconnaître notre vocable français « frénétique », nous focalisant essentiellement sur ses différentes valeurs étymologiques :

 

« atteint de délire furieux » ;

« animé d'une passion excessive » ;

« violent, hardi »,

 

   la « violence » des définitions nimbant « la mondo » d’une auréole pour le moins fort peu glorieuse, pour le plus d’une manière de flèche de curare visant en plein cœur Ceux, Celles qui en éprouvent la dureté de fer et l’inflexible volonté de détruire tout ce qui vient à l’encontre.

  

   Alors, à défaut de pouvoir toujours demeurer dans les ténèbres profondes de la cécité, il nous est existentiellement demandé de porter notre regard sur « la mondo » et de chercher à y déceler parmi ses touffeurs de mangrove, son désordre de savane, sa nudité de steppes courues de vent, quelque indice qui nous incline en direction de cette « freneza », laquelle, pléthorique, ne se soustraira nullement au scalpel de notre lucidité. C’est, encore une fois et toujours, sur le mode métaphorique que cette jungle luxuriante sera abordée, Explorateurs, Exploratrices d’une réalité si emmêlée, si labyrinthique, si hiéroglyphique que le travail de nos neurones n’en sera guère facilité, que la tâche du concept s’en trouvera confuse, que les motifs de notre perception se dissoudront à la manière des superpositions colorées des kaléidoscopes.

  

   « La mondo » ne se laisse saisir que sur fond rouge, rouge de braise, rouge d’hémoglobine, rouge ardent de la passion. Nul repos dans cette déflagration écarlate, nul blanc, nul intervalle qui viendraient (comme dans les touches cézaniennes de la Sainte-Victoire) apporter quelque respiration, disposer une halte, ménager un espace de méditation. L’Incarnat jouxte la chair plus soutenue du Nacarat ; le Nacarat, dans les fonds, connaît le sombre, l’oppression de l’Amarante ; l’Amarante ne s’espacie que dans un Corail natif à peine sorti des limbes et prêt, semble-t-il à y retourner. Mais quel est donc le motif de ce retour, le paysage Humain est-il si terrible à affronter, son lexique si complexe que nul n’en percevrait le confus discours ? Cependant « la mondo » tourne et sa giration est une ivresse, un tourbillon de feu et de sang, une permanente explosion, un craquement de ses jointures, un déchirement de ses plus belles passementeries. Cependant « la mondo », dans sa rubescente effectuation, moissonne des millions de têtes, creuse dans le derme affligé de la terre ses mille sillons où pourrissent les chairs de Ceux qui se sont risqués à vivre, de Celles qui, voulant honorer la Nature, ont mis au monde de fragiles et innocentes vies, certaines condamnées avant même d’avoir pu exister. Partout sont les rivières d’humeurs pourpres, les lacs de lymphe, les cathédrales ossuaires, les nœuds livides de ligaments, les tissus entrecroisés d’aponévroses qui battent dans le vide, tels d’inutiles drapeaux de prière.  

 

    Et ce qui, ici, devant nos yeux enduits de cataracte, se donne pour une chevelure, avec ses boucles, ses plis, ses dépressions, ses anfractuosités, ne serait-ce l’image de ces grottes primitives, antédiluviennes dont les Hommes et les Femmes d’aujourd’hui ne seraient encore sortis, leurs ombilics soudés à la germination primitive de « la mondo », leurs oreilles emplies de la rumeur des rhombes, os, métal, cordelette, qui vrombissent dans l’air tendu, torturé, rouet de Magicien chargé de la séduire, « la mondo », puis de la violenter, de la posséder dans la suprême exultation des corps ? Un corps dominant l’autre et le plaçant sous la férule d’une implacable servitude. Partout des remous de glaise jaune Soufre, des sentiers au bord des ravins, d’étranges Silhouettes décharnées, font mouliner au-dessus de la broussaille de leurs têtes les lames étincelantes des shurikens, nul ne doit échapper à leur soif de vengeance héréditaire, à leur appétit de violence atavique, à leur volonté de puissance congénitale. Ces Caricatures humaines n’ont de présence qu’à tuer l’Autre, d’autre justification qu’à détruire (« Détruire, dit-elle »), qu’à réduire à néant les prodiges que d’habiles civilisations ont mis des siècles à construire.

   

   Partout on abat des « Murs de Jéricho », partout on lacère des toiles de Maître, partout on descelle les pierres monumentales du Peuple Inca, partout on scalpe les tribus des Navajos et des Comanches, partout on incendie la forêt, on abat les colonnes millénaires des Menaras, ces arbres géants de plus de cent mètres de haut. Partout on creuse de larges entailles dans la terre pour y capturer ces précieuses gemmes qui brillent, fascinent et tuent, aussi bien Ceux qui les cherchent que Ceux qui les possèdent. Partout, comme dans la chevelure bigarrée, chamarrée du Modèle de l’image, sont les convulsions de l’hubris, les soubresauts de l’envie, les ébranlements de l’orgueil, lesquels se donnent comme le Mal incarné.

 

Å se demander si le Bien existe de soi,

d’une manière naturelle.

 Si, bien au contraire,

chaque parcelle de Bien

n’est la résultante d’une usure,

d’une abolition, d’une érosion

d’un Mal incurable dont « la mondo »

serait atteint de toute éternité,

traînant derrière lui,

tel un boulet de Sisyphe,

l’exténuante et irrémissible charge.

 

  Oui, métaphoriquement, ces hautes vagues spasmodiques, ces flux mouvementés, ces lames affectées de multiples distorsions sont la syntaxe distendue de « la mondo », en laquelle s’illustrent les afflictions existentielles, les tourments humains, le poids des calamités dont Chacun, Chacune ressent les violets effets à défaut d’en pouvoir maîtriser les terribles et mortifères mouvementations. Au plus profond des forêts pluviales, on creuse de noires galeries dans l’espoir d’y découvrir ce métal jaune qui rend fou, ces pépites qui sont comme les concrétions de la démence la plus paroxystique. Au plus haut des montagnes, sur la lisière revendiquée de telle ou de telle frontière par des pays antagonistes, on entend le claquement des balles suivis de cris, suivis de rivières d’hémoglobine, suivis d’une tristesse, d’une souffrance sans fin. Dans les ténébreux coupe-gorges des cités tentaculaires, des corps sont saisis sans ménagement, placés dans de mortelles encoignures, écartelés par des sexes furieux de n’être point aimés et l’holocauste a lieu loin des regards, et des existences partent en lambeaux, ventres mutilés en des gestes abortifs qui ne connaissent même plus le lieu et la raison de leur violence.

 

Violence à l’état pur,

violence pour la violence.

  

   Sous la terre, tels des rats que l’on chasserait, on gaze des peuples entiers, cohortes de cloportes ; on écrase tout ce qui vit, on mutile tout ce qui, encore entier, se donne comme menace, les bras sont armés de vengeance, les yeux sont des braises ignées, les mains des crochets venimeux tels les queues courbes des scorpions. Oui, c’est un peu ceci que suscite en nous la vision de ces boucles jaune Mimosa auxquelles se mêlent d’autres boucles brunes de Cannelle, comme une clarté, une pureté que viendraient souiller de sombres désirs de crime, une Humanité ne se levant qu’à s’euthanasier, à détruire la partie opposée, ce qui n’est nullement soi.

 

Principe de Mort excédant

le Principe de Vie.

 

   Partout des charniers, des lambeaux de chair, des fosses communes où, telles les flèches de la désolation, de l’ultime souffrance, du supplice gratuit, les intelligences sont réduites à zéro, les consciences élimées, les sentiments vendangés par des hordes sauvages.

   Cependant, à la surface de la Terre, sur de lisses rubans de bitume roulent de longues limousines chargées de la mégalomanie humaine, de la paranoïa la plus indécente. Ici, les volutes, les tourbillons, les vortex sont ceux de luxueux « Havane » répandant leur fragrance musquée sur des sièges de cuir rare, tout contre les vitres fumées derrière lesquelles s’abrite l’incroyable morgue existentielle. Une haute invisibilité synonyme de pouvoir, de puissance, de volonté, d’actes perpétrés au motif d’une polémique sanglante trouvant son explication dans le simple fait que « l’homme est un loup pour l’homme ». L’irrationnel, partout, en tous lieux, en tous temps, agitant, tel un furieux sémaphore, la vindicte de ses bras aveugles.

    

   Jusqu’ici, seule l’image de la chevelure nous a occupés. Mais, focalisant notre vision, combien cette représentation de la main, blême, livide (on dirait celle d’un cadavre), nous interroge et nous inquiète jusqu’en notre tréfonds, à l’endroit où grouillent encore des figures monstrueuses inexpliquées venant sans doute de notre haute généalogie, lorsque nos ancêtres n’étaient que de vagues moignons, de simples excroissances d’humus en attente de devenir des Sapiens, ils n’étaient alors que des genres de bêtes gorgées de frénésie, envahies du suc acide de la  véhémence, ils n’étaient que de vagues matières serties en des plis de frénésie, seulement occupées de profanations, commis à de violentes destructions.

  

   Geste de la main perçu, par nous, Hommes et Femmes à demi-civilisés, selon une agressive automutilation dont la valeur symbolique, à n’en pas douter, pose l’hypothèse que l’Homme n’a de cesse de se détruire, de semer les spores de la Mort partout où fleurit l’espoir d’une Vie. La joue de la Figure est lacérée, qu’indique une large trace de sang.

 

Main mortelle, la blanche, greffée

sur une main assassine, la rouge.

 

   Le visage en est biffé, son épiphanie totalement abolie, si bien que l’Esquisse est plongée dans une irréversible cécité. On le voit clairement, le Mal a terrassé le Bien et cette vision manichéenne que d’aucun pourraient juger simpliste, archaïque en quelque manière, éclate à la façon d’une vérité s’imposant à nous sur le mode d’une gifle, d’un camouflet, d’une flagellation.

  

Vue insupportable du vice de forme de notre Condition : sous l’apparence joyeuse, édénique, sous la peau douce et lisse, sous la soie épidermique, ce ne sont que tumultes de sang, réseaux de nerfs exacerbés, lames de canif prêtes à entailler.

 

C’est l’Enfer qui attaque à l’acide

le paysage fleuri du Paradis.

 

   Les lions affables, les licornes bienveillantes, les girafes aimables, les éléphants courtois, les tigres affectueux, les renards pleins d’attention, les singes serviables, les corbeaux pris d’amitié pour leurs ennemis héréditaires, tout ce petit monde lustré de beaux sentiments, toute cette joyeuse confrérie fêtant la félicité de la convivialité, eh bien cette noble assemblée retourne un jour sa face mondaine, ne laissant plus paraître que griffes et crocs, sabots affutés, trompes vengeresses, becs crochus tels les nez des Sorcières. Oui, c’est ainsi et c’est navrant au plus haut point, la Grande Galerie de l’Espèce Humaine est habitée d’étranges spécimens qui, sous des traits apparemment stables, immobiles, confiés aux lois éternelles du Temps, sembleraient sédimentés, reclus en un destin momifié, alors que le feu couve sous la cendre, toujours prêt à resurgir, à semer, sur la surface de la Terre, les pires cyclones et tempêtes qui soient, à répandre la famine, à assécher la gorge des puits, à diffuser la vermine à l’ensemble des territoires, à assurer la pullulation des virus, à faire de la peste et du choléra les deux seules figures possibles pour l’Homme pour la Femme.

  

   Bien entendu, ici nous arrivons à l’exténuation du sens métaphorique de la peinture, nous la désignons comme la représentation de nos pires cauchemars, nous l’envisageons sous les traits des rêves les plus délirants, nous l’abordons telle la danse de saint Guy affectant les pauvres diables atteints de cette terrible chorée de Sydenham qui, aux yeux des Quidams, des Étourdis, des Inattentifs passe pour le degré le plus haut de la folie. Certes l’état de décomposition avancée du Monde actuel est pour beaucoup dans la tonalité particulière de notre interprétation mais, pouvons-nous échapper en quelque manière que ce soit, à ce violent sabbat qui s’abat sur l’ensemble des continents et les installe au sein d’un remous dont, encore, nul ne peut voir, ni les terribles conséquences à long terme, ni apercevoir le miracle qui fera se métamorphoser le Mal actuel en Bien futur. Si quelqu’un parmi vous a la réponse, tel Zarathoustra, qu’il sorte sur le seuil de sa caverne et annonce au Peuple rassemblé, la Bonne Nouvelle. Oui, la Bonne Nouvelle !  

 

 

Au lieu de « La mondo estas freneza »

 

Bien plutôt et avant tout

 

« La mondo estas savita »

 

« Le Monde est sauvé »

 

« La mondo estas bela »

 

« Le Monde est beau »

 

« La mondo estas malavara »

 

« Le Monde est généreux »

 

Partager cet article
Repost0
27 juin 2026 6 27 /06 /juin /2026 06:37
« Détruire », dit-elle

Photographie : Blanc-Seing

 

***

 

                                                                            Le 12 Février 2020

 

                 Chère présence du Nord,

 

       

   « Détruire, dit-elle », c’est ce titre d’un roman de Marguerite Duras avec lequel commencera ma lettre. De ce livre, Laure Adler dit qu’il « célèbre le culte du néant ». Chacun, à notre manière, célébrons ce culte étrange, en aimant, en nous précipitant dans la passion, en ayant recours aux narcotiques, en lisant ces auteurs tragiques qui semblent vouloir annuler le temps, le remplacer par une manière d’inconsistance qui n’aurait ni lieu, ni heure où apparaître. Mais je n’épiloguerai davantage et je vais te dire, en quelques mots, le site d’une bien pathétique destruction. Il y a quelques jours, dans une manière de passage à gué entre deux écritures, n’ayant quiconque à rencontrer, nulle tâche urgente à entreprendre, au hasard de quelque pensée venue de je ne sais où, je décidai de me rendre à Saulieu, paisible village du Causse qui fut, en son temps, motif de nombreuses promenades solitaires - tu me diras « d’errances », je le sais -, ces paysages austères ayant inscrit en moi, de tout temps, un genre d’hiéroglyphe ineffaçable.

   La photographie que je joins à ma lettre résumera à elle seule ce que mes mots seraient bien incapables de traduire avec justesse. Oui, je reconnais, cette image est à mille lieues d’une esthétisation du réel, elle en est bien plutôt la marque la plus authentique qui se puisse concevoir. Certes, on pourra la juger inconsistante, sans contenu remarquable, sorte de carte postale ancienne d’où rien ne se détache que d’ordinaire. Mais, vois-tu, et je te sais attentive à ceci, je connais ton naturel attachement à la simplicité, alors comment connaître mieux les choses qu’à l’aune d’un regard qui les dépouille de leurs artefacts, de leurs halos de mensonges parfois, de l’irisation dont beaucoup les entourent pensant, en ceci, accroître la dimension de leur être ? Tu le sais comme moi, la sophistication de ce qui vient à nous, non seulement ne nous apporte rien, mais ôte à notre conscience la possibilité d’une connaissance directe, immédiate, la seule qui vaille eu égard à la juste mesure des choses.

   Je me doute que, pour toi, la Nordique, ce mot de « Causse » doit sonner de bien étrange manière, un peu à la façon dont un caillou jeté au fond d’un puits fait son mystérieux tintement, nous ne savons d’où il vient, où il va. Pour moi, à l’évidence, ce simple mot est le « sésame ouvre-toi » qui me donne accès à un sentiment d’intime possession de qui je suis, en même temps qu’il me dévoile la beauté d’un paysage, sa faculté à me rencontrer sans détour, au plein d’une jouissance sans fin, ouverture d’un horizon illimité, comme si le tout du Monde s’était rassemblé en ce genre de microcosme. C’est un détour que j’accomplis présentement, occupé à dire ce qu’une nature intacte dépose en nous, les hommes, de précieux réconfort. Saulieu dont je t’ai déjà parlé, ce sera pour plus tard, sorte d’antithèse de ce qui ici se montre, qui m’emplit d’une joie unique.

   Mon « pays », jamais tu ne le verras, toi la Lointaine, alors laisse-moi t’y accueillir avec ces quelques mots qui se veulent modestes, aussi près que possible de la réalité. Par la pensée tu es avec moi, alors cheminons ensemble. Ce Février est doux, lumineux, et le ciel est un vaste dôme qui semble inaccessible aux yeux, disponible pour l’imaginaire seulement. Nous avons dépassé Saulieu, nous descendons maintenant dans la combe ombreuse creusée entre deux collines du Causse. Il est très tôt en ce début d’après-midi et rien ne bouge qui dirait l’activité en quelque endroit du monde, un délicieux retrait des choses, une longue vacance dont nous sommes une manière d’écho. Il n’y a guère mieux pour tisser les liens indéfectibles de l’affinité. Je te sens si proche et ce paradoxe, tu es si loin, non seulement n’atténue mon sentiment de jouissance mais il en décuple le rare, il en renforce le constant désir.

   Nous prenons sur la gauche, un long chemin semé de graviers blancs, saupoudré d’une fine castine. Tu t’étonnes de tout : d’un rameau qui bouge, d’un oiseau qui s’envole, des taillis avec leurs drôles de tiges rouges, du ruisseau qui court parmi le vert d’un pré, du mince pont qui l’enjambe sur lequel nous demeurons un instant comme des enfants éblouis de découvrir leur reflet dans l’onde. Tu ne parles guère, sinon par monosyllabes, parfois par un babil joyeux qui dit le rayonnement de ton être. Au travers du rideau des ramures, des branches encore dépouillées, nous apercevons la colline de l’autre côté de la combe, sa végétation rare, quelques étiques genévriers, de touchants chênes-bonsaïs à la silhouette torturée.

   Oui, tout ceci te plaît, toi la Simple, l’Heureuse de vivre au gré de tes sensations si exactes, dénuées d’intentions, dont tout calcul s’absente. Tu écoutes le murmure minéral du Causse : bonheur ! Tu sens sur le lisse de ta joue le baume d’un vent : bonheur ! Tu regardes le nuage, là-haut, son menu bourgeonnement : bonheur ! Oui, assurément tu aurais pu être une fille de la garrigue, cet autre nom du Causse, tu aurais pu vivre d’une vie de bergère gardant son troupeau de moutons, t’enivrant du suint de leur laine, la cardant pour faire du fil, t’abritant dans ces refuges de pierres sèches que l’on nomme ici « cazelles », un nom si doux qu’il fait rêver.

    Nous sommes arrivés sur la crête. Nous nous arrêtons un long moment face au paysage qui s’ouvre devant nous en une manière de larges gradins. Des murets de pierres courent sur le flanc des collines, des chênes ponctuent de leurs minces troncs la densité minérale. Je le sais, cette sauvage beauté te pénètre jusqu’au tréfonds de l’âme, je crois même que ta chair est saupoudrée de cette vision, qu’elle brille de l’intérieur, j’en vois la manifestation dans ce demi-sourire, cette ébauche de grâce qui se répand sur la plaine de ton visage. Nous n’avons besoin de rien dire, les pierres, les arbustes, les haies, les touffes de lichen, les mousses profuses, tout parle pour nous et profère en silence ce que nous n’osons dire, qui ne trouve ses mots, rampe à bas bruit dans un lieu que nous ne pourrions définir mais qui est bien réel, comme est réelle cette pureté partout présente.

   L’horizon est un long moutonnement de collines, un damier en noir et blanc, un dialogue de calcaire qui, parfois, se confond avec le talc du ciel, semble s’y fondre en une étonnante osmose. Nous marchons entre deux murets de pierre qui semblent avoir existé de toute éternité. Nous nous étonnons du long et patient travail des hommes, de leur témoignage dont ces élévations sont la mémoire. Notre surprise, c’est elle qui nous fait avancer, c’est elle qui nous fait tenir debout, curieux que nous sommes de découvrir après ce ressac de roches un autre ressac, une déclivité, la pente abrupte d’une ravine, peut-être un animal en maraude, un renard à la toison de feu détalant parmi le labyrinthe des fourrés.

   Souvent il m’est arrivé, à l’aube ou au crépuscule - ces heures qui n’en sont pas, ces instants suspendus - de marcher sur quelque sentier égaré parmi la multitude du Causse, d’avancer sans faire le moindre bruit, de découvrir au travers du grillage des ramures, près d’une minuscule mare, son œil brillant tel le mercure, de découvrir un chevreuil s’abreuvant, oreilles attentives, certes aux aguets, mais rassuré par la lenteur de la lumière, la densité du silence. Oui, Sol, ces moments-là sont prodigieux, ils valent cent fois les erratiques processions humaines sur les rivages exténués des villes, dans l’insoutenable clameur des foules qui cherchent leur âme à défaut de la trouver. Connais-tu un événement qui serait supérieur à celui de la rencontre d’un animal qui ne se sait nullement observé, qui vit en l’entièreté d’une grâce naturelle, qui ne triche ni ne s’inquiète de paraître au monde autrement qu’il est ? Ceci se nomme « authenticité ». Ceci est remarquable en notre siècle d’affèteries et d’apparences trompeuses qui, en réalité, ne mystifient que ceux qui semblent s’en divertir.

   Voici, ma chère Passagère, il nous faut rejoindre la voiture, quitter à regret ce lieu de ressourcement, consentir à éprouver cette inévitable aliénation qui nous guette au premier virage, aux premières maisons qui dressent leurs silhouettes aux abords du village. Nous voici donc à Saulieu, cette petite bourgade qui, en un temps jadis, fut prétexte à quelque rêve si elle ne fut le creuset de récurrentes utopies. Autrefois donc, dans un passé qui se montre si illusoire aujourd’hui, une église romane en pierres dorées, quelques maisons avec leurs galeries et leurs pigeonniers, une école du temps de Jules Ferry, une place semée de tilleuls et, par-dessus ceci, la palme rassurante d’un souverain silence.

   Oui, je vois, tu as du mal à croire mon récit, tu penses peut-être à une histoire inventée, à une simple anecdote. Ô Sol, combien j’aimerais qu’il en fût ainsi, que mon esprit soudain abusé se fût fourvoyé en quelque ornière originale, risible, si l’on veut. Eh bien, non, ceci, cette meute à l’infini de maisons modernes, cet essaim qui n’en finit pas de poser ici et là ses milliers de ruches, c’est bien le visage du Saulieu d’aujourd’hui, du village qui a renié son passé, qui a tiré un trait définitif sur ce qu’il était, qui s’est fondu dans un étrange et sourd anonymat. Un village comme tant d’autres qui courent, grimpent sur les collines, envahissent les combes, plantent leurs poteaux électriques, leurs conteneurs verts, leurs peuples de fils, sémaphores d’une stupéfiante « modernité » qui ne sait plus ni le lieu, ni le temps de son être.

   Oui, Sol, la Nature a capitulé devant l’insatiable appétit des hommes, leur volonté foncière d’inscrire leur marque là où demeure disponible la moindre once de terrain, le plus minuscule lopin de terre. Cupidité, folle volonté de puissance, gloire vite acquise au gré de ces « pavillons » - étrange mot -, qui ne flottent en haut de leurs mâts qu’à la mesure de leur cécité. Restera-t-il, un jour du futur, un coin de forêt, un arbre sur un rivage, une blanche colline semée de genêts, un clair ruisseau faisant entendre son joyeux chant sous la voûte protectrice des frondaisons ? Je te le demande et je connais par avance ta réponse, toi l’Avisée, toi la Lucide. L’exister montre parfois ses plus belles vertus, comme il déploie tous ses vices jusqu’aux plus destructeurs. « Détruire », dit-elle.

   Combien ce voyage à deux dans cette Nature disponible et généreuse était un bien précieux ! Il ne tient qu’à nous d’en reconduire l’événement. Certes, tu es loin, si loin, mais un invisible fil d’Ariane me relie à celle que tu es, toi l’Ineffaçable. Souvent je lui demande de réaliser le prodige de ta présence. Toujours il a acquiescé à ma demande. Puisse-t-il encore m’accompagner jusqu’en ton pays parcouru d’immenses forêts, semé d’innombrables lacs ! Il y a encore à espérer. A croire en un avenir radieux.

 

À Toi - Le Tisseur de questions.

   

 

Partager cet article
Repost0
26 juin 2026 5 26 /06 /juin /2026 06:45
De quel songe êtes-vous l’inquiétude ?

 

« Portrait de la Baronne Gourgaud »

Henri Matisse

 

Source : MimMario Art & Poesie

 

***

 

« Mais elle, sa vie était froide comme un grenier

dont la lucarne est au nord, et l’ennui,

araignée silencieuse filait sa toile

dans l’ombre à tous les coins de son cœur. »

 

« Madame Bovary »

 

Gustave Flaubert

 

*

 

   Voyez-vous, Madame, je vous connais si peu, je ne fais que vous approcher au travers de cette Œuvre de Matisse, « Portrait de la Baronne Gourgaud », dont il me plaît de réécrire entièrement l’histoire, cédant en ceci à ma naturelle inclination, saisir du réel, d’une image, d’une peinture, quelques traits qui me paraissent saillants et, surtout, fouettent mon imaginaire dont le libre cours ne cessera de s’épancher en moi, et bientôt hors de moi, comme si rien ne devait demeurer de ce qui, au hasard des chemins, est venu me rendre visite. Vous apercevant dans le cadre étroit de la peinture dans laquelle vous figurez, aussitôt cette phrase de Flaubert, citée en amont de mon texte, a surgi tel le portrait le plus accompli de cette vérité qui est vôtre, si singulière, nul ne pourra vous en dérober l’intime substance.

   Ainsi la froideur de votre vie, sa cruelle monotonie se peignent sous les espèces de deux métaphores dont il faut bien reconnaître l’efficacité et du reste, elles ne sont métaphores qu’à cette aune-ci. Si, souvent, le « grenier » est le refuge d’adultes mélancoliques, fouillant dans de vieux coffres afin d’en exhumer bien plus ce qu’ils ont été jadis, que ce qu’ils sont devenus, alors ce geste d’archéologie personnelle est teinté des plus sombres lueurs qui soient. Que dire de « la lucarne au nord », laquelle ne saurait jamais recevoir qu’une ombre substituée à la lumière, qu’une tristesse en lieu et place d’une joie ? Et « l’araignée de l’ennui », n’est-elle l’illustration de cette étrange « Veuve noire » dont il me plaît, qu’un instant au moins, elle coïncide avec qui vous êtes au point de vous réduire à la vie étriquée de cet arachnide dont nul ne pourrait confronter le péril de son puissant venin qu’à l’aune de sa propre mort.

   Bien sûr, ici, j’anticipe votre suicide à l’arsenic, vous dont le sort n’échappera nullement à celui d’Emma Bovary, comme si vous en étiez la simple projection. Car, sous le fard de la « Baronne Gourgaud », c’est bien Emma qui perce, c’est bien Emma qui fige vos traits, teinte votre visage de ce plâtre blanc d’une Colombine affligée qui semble exilée de soi, ne pouvant en rien rejoindre qui elle a été, se glaçant en un passé ne reflétant plus que les images floues d’une joie qui s’est éteinte. Face à vous, appliquée à la lecture d’un texte qui vous est visiblement destiné dont, cependant, nulle phrase ne parait vous atteindre, une Femme, Amie, Confidente - que sais-je ? -, s’applique à faire vivre un récit, peut-être quelque épisode de « Paul et Virginie », ces pages d’un romantisme mélancolique qui bercèrent vos soirées de jeunesse dans une manière de crépuscule triste. Ceci me revient en mémoire, qui semble déterminer votre actuel état d’âme :

 

" On la voyait tout à coup gaie sans joie, et triste sans chagrin. "

 

   Une gaieté frelatée en quelque sorte. Une tristesse sans assise réelle. Une joie véritable eût été préférable. Un chagrin profond se fût donné dans la guise d’une vérité. Rien de plus pernicieux que ces sentiments en demi teintes qui ne sont que des sentiments par défaut, des illusions trompeuses. Une tromperie de Soi, la plus funeste qui puisse se présenter. Savez-vous combien, parfois, nos lectures nous marquent à l’encre rouge, cette encre qui jamais ne s’effacera, cette encre qui sera notre secret tatouage, se montrant, ici et là, dans l’abandon d’un sourire triste, d’une remarque désabusée, d’une intonation de la voix à la limite d’une perte. Si je persiste à vouloir vous décrire (cette tâche quasi impossible !), tout confirme mes intuitions les plus noires, vous n’êtes qu’un être en sursis, peut-être quelqu’un qui, déjà, n’est plus Soi qu’au recours à une lointaine réminiscence.

   Certes le tableau est coloré. Certes les couleurs sont vives, souvenir des joies fauves d’un Matisse touché par la grâce, l’exubérance des dominantes méditerranéennes. Certes, cette séquence de vie est vivante et nous pourrions même penser à l’œuvre du Maître, intitulée « Luxe, calme et volupté », mais ici, autant ces trois qualités pourraient s’appliquer au confort du salon bourgeois (une sorte de boudoir où réfugier le précieux de quelque pensée), autant cette empreinte vous mettrait à l’écart, comme si, l’égarement de vos yeux, la sourde présence de votre châle fleuri, la chute de vos mains sur le cercle de la table, signaient, par contraste, cette perte de vous au-delà même de qui vous êtes, dans un genre d’assourdissement lagunaire dont il n’y aurait rien à espérer.

   Que je dresse de vous ce portrait dont nul espoir ne viendrait rehausser les teintes, ceci ne saurait vous étonner. On est toujours au clair avec soi, parfois même au-delà de toute raison. Nul, plus que soi, ne saurait percer, précisément, jusqu’aux fondements mêmes où gît le lieu inaliénable de notre personne. Car, il faut bien le reconnaître, il y a un germe irréductible dont on ne pourrait tracer une extériorité qu’au prix d’une abolition de l’essence qui nous fait être ce que nous sommes et nullement un écho qui en serait la tragique métamorphose. Nous ne pouvons pas être à deux endroits différents en même temps et, quelque part, un immuable nous habite qui nous assigne à résidence. Mais ce qu’il faut dire maintenant, ce qu’il faut faire apparaître, c’est l’inconciliable en nous, de la mesure et du hors-mesure. L’impossibilité foncière de nous situer à cette intenable ligne de clivage qui partage l’exister selon deux versants antithétiques.

   La mesure, tout ce qui vient à nous dans la clarté. Tout ce qui peut être déterminé dans l’évidence, toute raison avec ses causes et ses conséquences, toute cette logique s’appuyant sur des prémisses irréfutables. Tous ces sentiments limpidement énoncés qui placent en pleine lumière, cette confiance, cette assurance, cette plénitude, cette surabondance d’un sens immédiatement lisible. Nul effort à soutenir pour comprendre et rencontrer le réel, il vient à nous identique à ce cristal qui vibre en nous, à ce diamant noir qui brille de tous ses feux en notre centre même, là où cela comprend, là où cela se déplie, là où cela se dit en mode poétique, là où cela s’énonce avec la netteté d’une maxime, avec la précision horlogère d’un concept entièrement parvenu à l’expression de sa justesse. La mesure est ce par quoi un horizon se donne, ce par quoi une lumière brille au loin, ce par quoi l’Art devient le réel plus que réel, ce par quoi l’Amour n’a plus besoin de preuves, de démonstrations, ce par quoi le mouvement de l’Histoire apparaît tel le juste équilibre entre un passé qui s’enfuit, un futur qui tarde à venir, mais un présent assuré de soi dans l’immédiateté même de sa présence.

    Ainsi, par simple effet dialectique, le hors-mesure se donne selon une antithèse évidente. Le hors-mesure, cet Intime que nous n’arrivons nullement à cerner, il est trop flou, il est trop dissimulé. Il n’accepte que le retrait, il ne fait sens qu’à s’immoler dans un éternel silence. Plus on le cherche, plus il se retire et se voile sous le dôme infini des questions. Le hors-mesure, ce que nous aurions voulu en tant que pure jouissance : la possession entière, sans reste, de l’Aimée, mais aussi, mais surtout la possession de Soi ; le hors-mesure, la donation sans délai de l’œuvre d’Art ; la quête spirituelle promptement exaucée ; l’esquisse toujours fuyante de l’Être qui dirait le mot grâce auquel le rendre tangible, préhensible, nullement objet mais sujet immanent au sujet que nous sommes ; le hors-mesure, l’inclusion dans la Nature, être Soi et l’arbre ; être Soi et le rocher : être Soi et le nuage qui glisse sous l’aile d’écume du ciel ; le hors-mesure, le geste transcendant désoperculant tout ce qui résiste, le réel en sa consistance  de silex, le vers poétique en son énigme, la rotondité de la Terre et notre extériorité par rapport à son mystère ; le hors-mesure, le déchiffrement du processus alchimique ; la maîtrise d’une herméneutique des textes fondateurs de la genèse humaine ; l’immersion compréhensive de l’étonnante, de la fascinante structure babélienne du Monde.

   Toute cette dentelle théorique déployée autour de l’aporie du hors-mesure n’a eu pour but que d’approcher ce même hors-mesure qui fait vaciller Celle que nous avons décidé de remettre au destin implacable d’Emma Bovary. Elle qui, comme nous dans la projection de nos fantasmes, de nos désirs les plus urgents, en appelons aux ressources de la Magie ou bien des Rêves Éveillés afin que, transgressant les interdits du réel, nous en affranchissant, nous puissions nous connaître comme possesseurs d’un don qui nous comblerait à hauteur d’hommes, peut-être même nous rendrait quasi divins, êtres de pure transparence se confondant avec cette diaphanéité même, autrement dit débouchant à même le site d’une immense liberté.

   Mais pensant ceci, nous nous savons doux rêveurs, simples possesseurs d’une brume onirique que la grille de nos doigts ne saurait retenir en soi. Emma Bovary ou son double le sait aussi bien que nous. Pour elle, du moins est-ce l’hypothèse que nous formulons, le hors-mesure a eu bien des points communs avec le nôtre, mais dans le cadre d’un romantisme inquiet, d’un spleen baudelairien qui a exténué jusqu’à son existence même. Hors-mesure d’un intime qui ne pouvait que lui échapper compte tenu de son mal être foncier. Hors-mesure d’une jouissance qui s’éteignait à même son essai de profusion. En réalité le hors-mesure de cette Emma était si vertigineux qu’il ne pouvait se solder que par le hors-mesure de la mort, cet arsenic, véritable ciguë socratique, cette boisson amère dont il fallait faire le geste ultime au-delà duquel seul un dialogue avec le Néant pouvait avoir lieu. 

   Toutes les tentatives d’Emma d’échapper au hors-mesure se soldent en définitive par le recours à des mesures qui sont pires que le mal qui la ronge. Ni Rodolphe Boulanger, premier amant d'Emma, riche propriétaire du château de la Huchette à l’intelligence affirmée ; ni Léon Dupuis, Clerc du notaire Guillaumin, pensionnaire du Lion d'Or, second amant, décrit comme « jeune homme aux bonnes manières, séduisant, idéaliste et très romantique », ne parviendront à la faire sortir de ce tourment qui la mine de l’intérieur et n’aura de cesse de la détruire.  En elle, comme en tout Homme, en toute Femme, était inscrite cette « dé-mesure » existentielle dont elle devait être la victime. Sans doute est-ce cette profondeur ou plutôt même ce sans-fond, tissu même de l’absurde, qui rend le roman de Gustave Flaubert si attachant au titre d’une vérité qui s’en dégage, tel un abîme dont, tout un chacun, nous longeons les lèvres avec assiduité sans toujours bien en apercevoir le danger. Mais vivre, est-ce peut-être ceci, tutoyer le danger et y échapper provisoirement. Nous sommes des Emma en puissance.

 

 

Partager cet article
Repost0
25 juin 2026 4 25 /06 /juin /2026 07:25

 

     L’ami ôté.

 

       ami 

 

Vous ne me voyez pas,

vous marchez avec hâte,

vers vos bureaux,

vos automates.

 

Vous ne me voyez pas,

vos pensées sont trop hautes,

elles n’aiment pas la terre

et son peuple-cloporte.

 

Vous ne me voyez pas

et pourtant vous connaissez

mon existence

qui occupe un recoin

de votre conscience.

Tout petit,

il est vrai.

 

Je suis l’homme-boîte

du caniveau trente-huit,

Rue de l’Amirauté.

Le domicile m’y a élu,

sans doute pour la vie,

pour la mort aussi,

qui, souvent, me défie.

 

Normal, me direz-vous,

la boîte qui m’abrite

est un avant-goût

du bois de sapin

qui habille les morts.

 

Ajustée à mon corps

elle en a la forme,

elle est l’évidence

du néant qui rôde

aux moments de silence.

 

Les jours de gelée blanche,

quand la place est déserte,

des voyageurs égarés

s’assoient sur le banc esseulé

en face de chez moi.

 

De ma lucarne

je les observe,

c’est mon spectacle,

mon loisir à moi.

Ils déplient une carte,

allument une cigarette

transie de froid.

Ils se réchauffent

à la fumée bleue.

 

Ils font craquer leurs doigts,

leurs jointures engourdies

font comme une mélodie

aux matins de noroît.

 

Ils voient, en face,

le café au rideau de perles.

Ils iront, tout à l’heure,

boire un moka

qui leur dira

qu’ils sont encore vivants,

qu’ils ont des amis de fortune,

des solidarités opportunes,

que la solitude,

ça n’existe pas.

 

Ils se réchauffent

à l’idée

de l’amitié

qui gravite à leur front.

Il suffit d’un café

et la vie

a des couleurs de fête.

 

Je vois, dans leurs yeux gris,

passer les flammes de l’espoir,

il y a de la buée

sur les vitres du troquet,

sans doute

des "je-t’aime"

sur des banquettes usées,

des mots qui flirtent

entre deux tasses de café.

 

Je vois tout cela

qui s’inscrit dans votre tête,

ça fait, autour de vos cheveux,

des bannières d’amour,

des guirlandes de feu.

 

Du fond de ma boîte noire

je ne suis pas jaloux,

votre bonheur

me fait du bien,

vous avez l’air

d’un Type sage

qui a quitté les siens

l’espace d’un voyage.

 

vous voir, comme ça,

sur votre banc,

J’ai pour vous

l’estime d’un amant.

Oh, non, ne croyez pas,

j’ai pas d’idées tordues,

je vous aime seulement

pour la lumière

qui brille

à vos pupilles.

 

Et puis, je vais vous dire,

j’aimerais pas être

à votre place

car alors

je n’aurais plus l’audace

de vous imaginer,

de sentir vos pensées,

de voir votre bonheur.

C’est un sentiment si rare

d’être l’observateur

des tropismes du cœur.

 

Oh, non, pas encore,

ne partez pas,

laissez-moi

faire le plein

de cette joie

qui, aujourd’hui, m’échoit.

 

Vous ne le savez pas

mais vous avez

ensoleillé

mon rectangle de bois

qui est mon chez-moi

comme vous avez

un chez-vous

où, j’en suis sûr,

il fait très doux.

 

Vous avez décroisé vos jambes,

regardé votre montre,

vous allez partir,

laisser votre place vide.

D’une pichenette

votre cigarette

fait, dans l’air,

une pirouette.

 

Vous avez

bien visé,

ayant aperçu,

avant de vous lever,

cette étrange boîte

au bord du caniveau.

 

Vous avez bien visé,

le mégot est entré

par la cheminée,

est tombé

entre mes pieds,

m’a un peu brûlé.

Je n’ai pas bougé

car, alors,

vous auriez deviné

une vie paumée,

une mélopée

de raté

dans ce nid

d’infortune.

 

Je ne sais pourquoi,

mais je vous prête

un grand cœur.

Vous m'auriez proposé

d’échanger

nos places

et vous seriez entré

dans mon palace

sans l’ombre d’un regret.

 

Alors, pour moi,

le monde aurait basculé,

je l’aurais

vu de haut,

habité

de gens normaux.

 

Je serais, moi aussi,

devenu

un homme pressé

qui ne prend plus

le temps de regarder

à ses pieds

battre le sang

des opprimés.

Je n’aurais eu,

pour horizon,

que l’espace

de mes ambitions.

Je serais devenu

trace infime

parmi le peuple anonyme,

privé d’identité,

foule

parmi la foule.

 

La porte du café

s’est refermée.

La vie,

un instant oubliée,

vous a repris

au cœur de la cité.

 

Le mégot est éteint.

J’en garde

la brûlure,

blessure

hagarde

en souvenir

de vous.

 

Jamais

vous ne le saurez,

mais, Rue de l’Amirauté,

au caniveau trente-huit,

dans sa boîte de bois,

un ami vous attend,

revenez

sur le banc

le faire rêver,

faute de quoi

la rue perdra

sa lettre quatrième

pour l’éternité.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
24 juin 2026 3 24 /06 /juin /2026 08:16
Filer la métaphore

« Le Démon des filets … m’a repris »

 Photographie : François Jorge

 

 

***

 

   Tu vois, il faudrait dire le tout du monde en quelques mots. Le tout. Autrement dit toi, moi, les autres, les paysages, les rides de  terre, le miroir de l’eau, la face de platine qui regarde le ciel, l’émotion, là, au creux du ventre. Il faudrait dire le rare de l’aube, l’immobile ligne du silence, les maisons blanches au loin, leurs yeux fermés - des hommes et des femmes y dorment, pliés sur la graine de leur sommeil -, le vent qui habite quelque creux, peut-être le corps d’une carpe enfouie sous le dais immensément liquide. Tu vois, il faudrait être ici au bord de l’étang où vibre la lumière, plus bas sur la côte, peut-être dans une anse marine. Il y aurait une grande bâtisse blanche nommée « La Amistad », des barques de pêche, des filets étendus sur des plages de galets, de vieux messieurs vêtus de noir sous les bouquets des arbres. Il faudrait encore poursuivre sa course folle, quelque part vers les pôles ou sous l’horizon de l’équateur. Puis revenir ici, ne pas bouger, surtout ne rien dire et attendre que les images viennent, corolles qui déplieraient lentement leur douceur dans l’immuable du temps.

   Vois-tu, la quiétude c’est ceci : l’attente d’un dépliement dans le jour qui s’annonce et rien ne compte plus que cet instant suspendu qui reconduit tous les autres à une nullité essentielle. Mais il faut dire le présent, ce point perdu dans l’immensité qui ne se reproduira, n’a nul équivalent, se grave dans la cire de la mémoire. Bien longtemps après, peut-être dans les années à venir, peut-être les siècles, il sera cette goutte suspendue dans le ciel libre de l’esprit, resplendissant du prestige de l’unique. Quel est-il le jour qui vient et profère ses premiers mots ? Il y a tant de discrétion à se soustraire aux rives de la nuit, à s’éployer jusqu’aux confins du monde. Toute venue furtive dans le sensible est cet événement qui vit de sa propre substance. Tout, en lui, est contenu. Tout fait écho, ricoche sur les parois du paraître et revient au seul lieu qui soit le sien, le lieu de la beauté. Alors une métamorphose s’opère qui dissout tout ce qui n’est pas elle. Les rues des villes s’effondrent. Les places se referment sur leur cocon. La mer devient un lac asséché. Les plaines immenses se couchent sous les vagues d’herbe. Les grands pics majestueux s’entourent d’une brume dense qui les ravit aux yeux des curieux. Les forêts aux essences multiples deviennent de simples taillis. Les marécages s’épuisent, absorbés par les tapis de sphaignes.

   Sais-tu ceci, mon compagnon méditatif ?, l’espace de beauté condamne tous les autres à l’exil. C’est comme d’être amoureux : l’on  ne voit plus que l’Aimée, l’auréole de sa chevelure, le rayonnement de ses yeux, l’arc doucement tendu de ses lèvres, sa taille si fine, ses longues jambes, on dirait une fugue sans attache ou presque avec le réel. Et ce qui est le plus étonnant, ce n’est plus la femme de chair qui hante nos rêves, mais l’image de la beauté parvenue au plein de son essence. La matière s’est faite esprit et croyant aimer Cécile ou bien Angèle, c’est en réalité leur ombre que nous fêtons, cette manière de vol du lointain qui devient si éphémère, juste un souffle d’air à la lisière des choses, une aura qui vibre et ne dit mot de son mystère.

   Calme est le jour, ici, sous la palme lisse de clarté. L’eau est pure réflexion d’elle-même. Comme si son principe nitescent provenait de son centre, irradiait et se montrait comme moment initiatique de sa propre genèse. Là est le miracle de toute manifestation. Pure présence que rien ne justifie, sauf le regard du Voyeur, celui qui, par sa vision de la scène, en accomplit l’exacte nature, lui donne acte et l’installe dans le lexique du monde. Alors il y a face à face du paysage qui se donne à voir et de la conscience qui en vise l’être singulier. Au large des yeux une frise brune que délimite une touche de couleur à peine affirmée, un genre de corail assourdi. Puis, immensément fascinante - on s’y perdrait volontiers tel Narcisse découvrant sa propre image -, la belle et insécable plaque d’eau, ruissellement qui n’est pas seulement de lumière - ce serait déjà un prodige -, mais effusion du lumineux dont on pourrait penser qu’il précède de peu le surgissement du numineux, ce caractère du sacré lorsqu’il envahit et déborde la conscience du mystique livré à l’épiphanie de son idole.

   Puis des ombres cendrées qui voilent la surface, lui apportant un « complément d’âme », une touche de nostalgie. Parfois faut-il que la clarté se dissimule pour que nous cessions d’en ignorer le caractère à proprement parler fabuleux. Le réel est une énigme de tous les instants. Formulé en termes leibnizien : « Pourquoi donc y a-t-il l'étant et non pas plutôt rien ? ». Question aussi belle  qu’inquiétante puisque ne débouchant que sur le vide et le néant. Sur la question questionnant la question. Ceci n’existerait-il et le monde nous apparaîtrait tel un être sans aspérité ayant divulgué, avant même son interrogation, le chiffre de ses secrets. Oui, le secret est ce qui fait avancer l’homme, pousse ses recherches, trouble le bel ordonnancement de ses nuits.

   Quel secret, ici, repose dans ce mince pieu de bois où s’attache le flottement de quelques bouchons de liège rouge ? Dans ce faisceau de filets, ces cercles de métal, la résille des cordes qui en tisse la trame ? Sans doute une existence de Pêcheur s’y trouve-t-elle inscrite en filigrane dont nous ne voyons que l’émergence, à défaut d’en connaître l’origine, d’en décrypter la fiction. Oui, la beauté est aussi ceci, apercevoir un objet doué de multiples virtualités, y déposer la semence de l’imaginaire, attendre que les épis lèvent, puis moissonner, autrement dit,  filer la métaphore (la métaphore des filets ?), et, de proche en proche, bâtir une sphère existentielle qui nous paraisse vraisemblable, aussi bien la nôtre que celle de l’Inconnu qui nous fait signe depuis la modestie de ce bâton, de ces filets qu’on croirait endormis pour l’éternité. Mais les choses ne dorment qu’à en ignorer la figure signifiante. Car tout est sujet à signifier aussi bien en soi qu’au-delà de sa propre enceinte. Bientôt la nuit viendra qui effacera tous les repères dont nous faisons les points obligés de notre connaissance. On n’en verra plus les indices formels mais ceux-ci continueront de nous habiter en silence. Oui, en silence. En ceci nous rejoindrons la belle remarque de Milan Kundera dans « Le livre du rire et de l’oubli » : « … la beauté, pour être perceptible, a besoin d’un degré minimal de silence ». Jamais « le bruit et la fureur » ne sont compatibles avec son émergence. Jamais.

Partager cet article
Repost0
23 juin 2026 2 23 /06 /juin /2026 16:53
 L’abstraction peut-elle être lyrique ?

 

« Lyrique »

 

***

 

Afin d’introduire le thème de cet article, nous citons un extrait du texte de Wassily Kandinsky, « Du spirituel dans l’art et dans la peinture en particulier » :

 

   « Chaque artiste, comme serviteur de l’art, doit exprimer ce qui, en général, est propre à l’art. (Élément d’art pur et éternel qu’on retrouve chez tous les êtres humains (…) et n’obéit, en tant qu’élément essentiel de l’art, à aucune loi d’espace ni de temps. »)

 

   Nous souhaitons en accentuer quelques mots directeurs et les commenter brièvement de manière à saisir l’essentiel de la pensée de son Auteur.

 

   « ce qui, en général » : s’exonérer du particulier, s’écarter du sensible.

   « est propre à l’art », à savoir son essence.

   « élément d’art pur et éternel » : manière d’absolu en lequel l’art trouverait le lieu de sa manifestation.

   « chez tous les êtres humains » : caractère universel.

   « aucune loi d’espace ni de temps » : statut quasi métaphysique de ce qui échappe aux catégories ordinaires de l’entendement.

 

   Et si nous synthétisons encore, ne retenant que ce qui ne saurait être réduit, à savoir

 

« essence – absolu – universel – métaphysique »

 

   nous ne faisons que mettre en exergue les qualités du suprasensible, dessiner les contours mêmes de l’Idée dont l’Art est l’une des mises en image les plus parfaites dès l’instant où, s’écartant du réel, il devient cette pure abstraction que seul l’Intellect est en mesure d’intuitionner.  Ce que nous voudrions montrer, par rapport à la saisie de l’Art, le travail prioritaire du concept au détriment d’un abord strictement affectif et émotionnel que doit produire le Spectateur de l’œuvre, s’il souhaite en approcher le contenu d’une manière suffisamment convaincante. Liée à cette intention d’une considération essentiellement noétique de la peinture, nous ne ferions qu’en abaisser la prétention « lyrique », sinon en supprimer les effets,

 

substituant au titre « d’abstraction lyrique »

l’expression bien plus exacte, à notre sens,

« d’abstraction conceptuelle ».

  

   L’aspect « lyrique » proposé par Kandinsky, nous le reporterions à cette définition du dictionnaire quant au trait psychologique qu’il suppose :

 

   « qui porte à l'exaltation, à l'effusion de sentiments dans l'expression ou l'expérience artistique »,

 

   souhaitant démontrer que la peinture du « Cavalier », loin de mobiliser « l’effusion de sentiments », nécessite, bien au contraire, une rigoureuse économie psychologique au terme de laquelle c’est bien plutôt le fonctionnement de la Raison qui est sollicité avec son cortège habituel de déductions logiques et d’interprétations abstraites que seule une pensée organisée peut conduire.

 

   Nous définirons le « lyrisme » en le reportant, par l’imagination, à l’incandescente poésie de Jean-Paul Richter dans « La plus haute pensée humaine », texte que nous considérons en tant qu’archétype de cet enthousiasme romantique qui, depuis, n’a eu d’égal, seulement de bien pâles imitations. Écoutons les mots du Poète destinés à Julius à qui il vante cette mystérieuse « Immensité », sans nul doute d’origine religieuse, mais ici, ce n’est nullement la religion qui nous intéresse, seulement la confrontation de l’Homme à ce qui le dépasse, le ravit et le terrorise, à savoir ce Sublime à qui il se confronte :

 

« Nous sommes à genoux ici,

sur cette petite terre, devant l'Immensité,

devant le monde incommensurable

 qui est au-dessus de nous,

devant le cercle lumineux de l'Espace.

 

Élève ton esprit, et pense ce que je vois.

 

[…]

 

Puis regarde, tout autour de toi,

la voûte sphérique, parcourue d'éclairs,

lointaine, faite de soleils cristallisés,

à travers les fentes de laquelle la nuit infinie regarde,

et dans la nuit est suspendue la voûte étincelante.

 

[…]

 

Tu fermes les yeux, et te lances en pensée par- delà l'abîme

et par-delà tout ce qui est visible

 

Et, lorsque tu les rouvres, de nouveaux torrents,

dont les vagues lumineuses sont des soleils,

dont les gouttes sombres sont des terres,

t'environnent, montent et descendent,

et de nouvelles séries de soleils

sont face à face, à l'orient et à l'occident,

et la roue de feu d'une nouvelle Voie Lactée

tourne dans le fleuve du Temps. »

 

  

   Si cette haute injonction laisse percer, de façon évidente, une mystique lyrique, elle semblerait rejoindre le souci reflété par une vision identique de l’Initiateur de l’Art Abstrait, à ceci près que son expression, chez ce dernier, se fait bien moins ardente, bien moins visible, si bien que parfois, le mystico-lyrique reflue à tel point qu’il en devient une simple buée, une imperceptible traînée. C’est du moins ce qui paraît se dégager au contact de ce « Cavalier », plus « cartésien » que « spirituel ».

  

De manière à donner du corps à notre critique, nous opposerons, terme à terme,

 

les métaphores lyriques de Jean-Paul et

les représentations de Kandinsky,

 

   somme toute « réalistes », mais d’un « réalisme abstrait ou conceptuel » ainsi que nous l’avons nommé plus haut. Et, selon notre habitude, telle la méthode déjà utilisée antérieurement, nous extrairons les expressions les plus signifiantes de la rhétorique paulienne de façon à la mettre en perspective avec les images kandinskyennes. Nous mettrons en lumière

 

« devant l'Immensité »,

la voûte sphérique, parcourue d'éclairs »,

te lances en pensée par- delà l'abîme »,

«de nouvelles séries de soleils »,

«dans le fleuve du Temps. »

 

Å cette convocation de l’Immensité,

« Cavalier » oppose le cadre étroit

d’une topologie strictement terrestre,

sentiment renforcé par les limites

de l’enceinte sportive.

 

Å l’ample évocation cosmologique

d’une voûte super lumineuse,

« Cavalier » se contente d’offrir

le spectacle, somme toute contingent,

d’un simple événement du quotidien.

 

Å l’élancement par-delà l’abîme,

« Cavalier » se satisfait bien plutôt

d’un roturier saut d’obstacle,

mérite d’entraînements

successifs et laborieux.

 

Å l’espoir suscité par l’avènement

de nouveaux soleils,

Cavalier nous propose

la reconduction des girations

infinies d’une même Planète.

 

Å l’infinie fluence de la temporalité,

« Cavalier » adosse la réitération

mille fois recommencée d’un geste rituel.

 

   En définitive, à l’ample cosmo-poétique déployée devant nous à des fins de ravissement par le Génie paulien, se substitue, en une manière de rétrécissement sémantique, le marquage d’un sol étroit, sinon purement ascétique, lequel, dans notre esprit, ne consiste ni en une dévalorisation de l’œuvre peinte, ni en la démonétisation des travaux de Kandinsky. Bien plutôt qu’un jugement de valeur, ceci est l’énoncé de vérités formelles dont il nous semble difficile de remettre en question les évidences qui s’y manifestent. Å proprement parler, et abstraction faite de la cinétique inscrite dans la toile, le mystico-lyrique, à notre avis, s’y trouve privé d’un réel élan, toutes choses clouant cette image au réel dont elle est certes, l’évocation abstrait e, mais encore insuffisamment détachée du motif qu’elle souhaite faire paraître.

 

   Å considérer aussi bien « Cavalier » que sa monture, aussi bien les taches colorées se donnant en tant que possibles éléments d’un paysage, rien de ceci ne dispose à quelque manifestation psycho-lyrique que ce soit et force est de constater que le contenu de l’image, loin de faire référence à une situation émotionnelle, pourrait davantage se traduire en termes purement géométriques, en relations de formes entre elles, en jeu spatial des couleurs. Excluant, à notre avis, tout ressenti affectif et sentimental, nous pouvons, à la rigueur, trouver du symbole, des positions sémantiques, autrement dit des traits relatifs à notre entendement.  En tant qu’acte fondateur de la toile, c’est l’intellect qui tient la bride et conduit la chevauchée artistique.

   Loin d’être un Cavalier fringant, incarné, pour lequel quiconque ressentirait de l’attirance, peut-être du désir, mais aussi bien de l’indifférence, ce qui nous est proposé est un simple arrangement de lignes évocatrices : un demi-cercle jaune pour la bombe, un arc de cercle noir en lequel s’insère une touche vert-d’eau pour le dos.

  

   Loin d’être un Cheval dont nous pourrions définir la race, décrire les attributs corporels, les qualités innées, la Monture se réduit à un exercice graphique des plus dépouillés : quelque traits noirs et jaunes pour l’encolure, deux lignes obliques pour les pattes, une vague courbe pour le ventre. Avouez qu’ici, il y a peu de place

 

pour les emportements de la passion,

pour la manifestation de l’enthousiasme,

pour les évocations romantiques de

quelque réminiscence faisant surface.

 

   Tout est donc réduit aux strictes dimensions de l’esquisse, de la notation minimale, tout comme l’intuition intellectuelle est la première marche donnant accès aux pures lois d’une organisation mentale. Tout est tracé au scalpel, tout est décharné, tout est dévitalisé si bien que nous n’avons, nous les Observateurs, comme recours à des fins de compréhension, que la mise en place des motifs d’une pensée trouvant en ces matériaux sommaires, les éléments d’une future architectonique. Et, disant « architectonique », en arrière-plan nous pensons aux habiletés du Géomètre, à la règle et au cordeau, à l’équerre et au fil à plomb, outils peu inclinés aux subtilités d’une rêverie sentimentale. Cette représentation du « Cavalier » est si peu lyrique, si peu poétique, qu’en une certaine façon, elle nous laisse sans voix, privés que nous sommes d’enclencher un carrousel d’images oniriques, telle qu’une œuvre romantique, en exigerait la nécessité : mouvements du cœur, pulsions imaginaires, débordements de l’exaltation, rayonnement de la couleur. Nous sommes laissés en pleine nature avec, pour seul viatique, de porter ce « Cavalier » devant le « tribunal de la Raison », et de le sommer de nous dévoiler d’inaccessibles secrets celés, y compris face à notre empathie, à notre disposition aux affects pluriels et aux sensations les plus vives.  

 

    En résumé, nous pourrions donner l’expression « abstraction lyrique » pour un gentil oxymore,

 

le « lyrique » détruisant « l’abstraction »,

« l’abstraction » excluant le « lyrique ».

 

   Il y a incompatibilité à réaliser cette fusion des contraires, à apparier deux vecteurs clairement antinomiques. Si le lyrisme est d’abord et surtout « exaltation, effusion de sentiments », donc déploiement de Soi du Spectateur au contact du dynamisme de l’œuvre, de son naturel pouvoir d’irradiation, de nitescence, il semble bien que « Cavalier » en définisse l’exact contretype.  Son côté esquissé renvoyant, de facto, à une sorte d’étrécissement de la conscience, de cristallisation de la psyché qui n’aura d’autre ressource, à des fins d’entente, que de recourir aux motifs d’un infini questionnement quant à la « raison » de la représentation, à ses attendus, jeu subtil de déductions et d’hypothèses, ce jeu étant en soi sa propre finalité. Bien des œuvres dites « abstraites » placent les Voyeurs des œuvres dans cet état de perplexité croissante où plus rien ne subsiste que le questionnement du questionnement.

 

Pris en son fond le plus abyssal,

l’Art Abstrait n’est que ceci :

un cercle herméneutique sans fin.

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
22 juin 2026 1 22 /06 /juin /2026 07:29

Avant-propos - Cette histoire se passait il y a bien longtemps, à une époque où la mémoire des hommes peine à remonter. Ci-dessous sont relatées les aventures de Jan Norway, un jeune mousse âgé de tout juste vingt ans qui, à la suite du naufrage du brick ‘Magellan’, se retrouve sur l’île Jan Mayen, terre minuscule située entre la Mer de Norvège et celle du Groenland. C’est sur un carnet de bord usé que ce mousse notait ses impressions jour après jour, à la manière de Robinson à Speranza. Le carnet a été retrouvé sur une grève de sable noir au cours d’une expédition dont la mission était de retracer l’évolution de la faune et de la flore de ce territoire de bout du monde.

*

      CARNET de JAN NORWAY

   « Mon Oncle Andreas, qui était un grand capitaine de marine, m’avait fait engager comme mousse sur le ‘Magellan’, bâtiment de commerce qui transportait tonneaux de vin, câbles et cordages, longues grumes de bois, pièces de fonderie à destination de l’Amérique du nord. A terre, avant de m’embarquer, j’avais déjà assimilé un apprentissage des premiers rudiments de la navigation. Le sextant n’avait plus de secret pour moi, je m’orientais correctement grâce à la boussole, et je savais lire le temps qu’il ferait à seulement observer le niveau de mercure dans le tube de verre du baromètre. Cependant, ce qui me plaisait le plus n’était ni de déterminer ma position à l’aide du sextant, ni de lire d’une manière infaillible le Nord sur la boussole, pas plus que de connaître le temps qu’il ferait demain ou après-demain. Non, ce qui m’enchantait, c’était de grimper dans les gréments du mât avant, de m’installer dans le nid-de-corbeau et de découvrir le vaste océan depuis mon poste de vigie. Le Capitaine du brick, Per Kristiansen, un homme de grande taille à la barbe rousse, me confiait, de temps en temps, la surveillance de la mer. Je prenais mon demi-quart de dix heures à midi car, étant encore novice, il me fallait occuper mon poste en plein jour, sur une durée plutôt courte, de manière à bien distinguer les dangers qui pouvaient surgir à tout moment, un autre navire, une baleine croisant dans les parages, des écueils qui parfois étaient nombreux et que, souvent, les vagues cachaient dans leurs creux. »

   Journal - Mardi 2 juin 1840

   Huit heures trente

  « Je viens de prendre mon demi-quart. Le Capitaine Kristiansen m’a confié le poste de vigie plus tôt que d’habitude (de huit heures à dix heures) car le baromètre commence à chuter. Sans doute une tempête se lève-t-elle du côté de la Mer du Groenland et elle pourrait bien atteindre le brick en début d’après-midi ou dans la soirée. Le ciel est haut, gris, presque vide. Vers l’horizon il est plus foncé, pareil à de l’ardoise, avec des traits plus sombres. Je m’abrite dans un grand paletot de toile cirée. Le vent a forci, il fait des remous qui font trembler les cordages. Le brick tangue sur la houle et parfois j’entends son chargement qui cogne dans la cale contre les flancs du navire. Cela fait des déflagrations qui se noient dans le bruit du vent.

   Je n’ai pas peur. Je sens couler dans mes veines le sang des Norway, je sens mon cœur battre au rythme de celui d’Andreas. Je sais que mon Oncle me protège. Il est à la retraite. Il habite sur la côte, dans la profondeur d’un fjord. Tous les jours il va voir les bateaux qui partent pour la pêche ou pour le commerce. Il aime entendre le Noroît claquer dans les voiles, heurter la misaine ou la brigantine. Il regarde la mer au large et je sens sa vue qui traverse le ciel, se mouille dans les vagues, s’enroule aux tresses d’écume. Je sens sa protection frôler ma peau, traverser ma chair et cela fait un long frisson qui court de la tête jusqu’au bout des pieds.

   Depuis le pont, le Capitaine m’a demandé si tout allait bien, si je ne voyais pas arriver de gros nuages, si je voulais être relevé avant la fin de mon quart. Je lui ai dit que je voulais rester jusqu’à dix heures, que je souhaitais encore surveiller, voir les murs d’eau qui bondissaient sur la proue, faisaient comme des lacs, des ruisselets qui s’écoulaient sur les planches du gaillard. J’avais un peu peur qu’ils ne s’introduisent dans la cale en s’infiltrant par les écoutilles.  C’était un beau spectacle. Pour rien au monde je n’aurais voulu m’en distraire. Je pensais que c’était le destin de tout marin de connaître son élément par beau temps, avec un beau soleil, mais aussi l’hiver, dans la brume, mais aussi lors des équinoxes parmi les mugissements de la tempête.

   Neuf heures quarante cinq

   Il ne me reste plus qu’un quart d’heure avant de rejoindre le plancher du gaillard, prendre une collation, puis retrouver ma cabine pour un somme. Le vent s’est renforcé. Il fait claquer les cordages contre les mâts. Le ciel s’est chargé. Il est comme une nuit qui viendrait de loin pour recouvrir le jour. Non, je ne demanderai pas à être relevé de mon quart. Ce ne serait pas digne d’un mousse qui veut faire sa carrière dans la marine. Ce ne serait pas digne aux yeux du Capitaine Norway, mon Oncle, qui a traversé toutes les mers du monde et, toujours, est revenu, sain et sauf, à son port d’attache. Maintenant les rafales sont violentes et même si le Capitaine Kristiansen voulait me donner des ordres, je ne pourrais les entendre. Il me faut être courageux. Dans à peine dix minutes je cèderai mon poste à une homme plus expérimenté.

   La mer est très agitée. Elle a pris la couleur d’une fonte on d’une marmite tachée de suie. Il y a de longs sillons d’écume éclatante qui la traversent. L’eau est savonneuse, gonflée de bulles qui frappent la poupe et c’est pareil à un coup de fouet qui cinglerait l’air, le déchirerait. Le Noroît hurle et il me fait penser aux hennissements des chevaux pris de peur qui galopent en tous sens, effrayés de ne pas trouver l’écurie, son refuge, ses bottes de foin à l’odeur de miel et de terre. Maintenant, de grands éclairs partagent le ciel. Ils projettent leurs flammes jusqu’au fond du nid-de-corbeau auquel je me suis amarré de toute la force de mes mains afin de ne pas être emporté par la furie du vent.

   J’ai tout de même la force de crier ‘Ohé, du bateau, Capitaine, envoyez donc un homme, une tempête s’annonce…’ Mes mots meurent là-dessus. Comment le Capitaine pourrait-il entendre ma voix au milieu de tout ce vacarme ? La mer, je ne la reconnais plus, elle est pareille à un immense glacier aux reflets bleus et mauves qui aurait juré notre perte, qui ne rêverait que de nous anéantir, le ‘Magellan’ et toute son équipée. Déjà, dans ma tête s’allument des images du naufrage, des poutres énormes sont ballottées par la puissance des vagues, des tonneaux vidés de leur contenu flottent dans une mare étrange, couleur du ciel au crépuscule. Dans le brasier de ma tête, mes compagnons sont à la dérive. Ils crient, gesticulent mais leurs voix s’éteignent aussitôt, prises par la violence des flots.

   Un éclair embrase le ciel, suivi du grondement sourd du tonnerre, on dirait l’explosion d’un volcan, la chute d’arbres géants dans une forêt profonde. Le nid-de-corbeau oscille dangereusement, le mât fouette l’air comme le fait la queue immense d’une baleine qui surgit du fond des océans, des gerbes de gouttes n’en finissent de retomber. Les voiles, une à une, cèdent sous la force de l’air. J’entends des mâts se briser. Je prie Dieu de mettre à l’abri celui qui supporte la hune, de le déposer quelque part sur une terre calme, douce telle une mère. Soudain, c’est un coup de canon qui arrive à mes oreilles, pendant que le mât se brise, que le nid-de-corbeau se met à voler parmi les éclats de l’ouragan.  Je n’entends plus rien, ne vois plus rien. Est-ce que je viens d’entrer au royaume des morts ? … »

   Mercredi 3 juin

   « Je me réveille lentement comme si je sortais d’un rêve profond, lourd. J’ai de la peine à ouvrir les yeux. Tout juste une étroite fente comme chez les félins. Dans cette mince meurtrière j’aperçois, juste dans le prolongement de mes yeux, une grève de cailloux gris. Ils semblent avoir été brûlés par un incendie. Je cherche des yeux le bâtiment du brick, les voiles et les mâts, le nid-de-corbeau, les compagnons de traversée, je cherche la main secourable du Capitaine Kristiansen. Mais mes doigts ne trouvent qu’une poignée de sable qui coule dans un silence livide, il est presque un cri. Je me redresse, m’assois sur mes talons. Je suis si fatigué, j’ai de la peine à tenir l’équilibre dans cette position. En réalité je suis sur une grève inconnue, quelque part, sans doute, sur une île également inconnue. Sur le sol, quelques objets épars, des bouts de planche, de vieux chiffons maculés, un baromètre sans ses tubes de verre, le petit carnet bleu sur lequel je note tout ce qui arrive, les plus petits événements, un lever de lune sur la mer, la réflexion de l’un des marins, les conditions de la navigation, parfois j’y dessine de gros nuages ou le vol d’un oiseau dans le sillage du ‘Magellan’.

   Oui, la terrible réalité est là. Je ne peux plus douter que je suis un naufragé, et le pire de tout, solitaire. Bien sûr je pense à Robinson dont j’ai lu l’histoire plusieurs fois. Bien sûr, je pense à Vendredi, le compagnon de solitude qui est un monde à lui tout seul. Bien sûr je pense à la mort qui viendra me chercher si je demeure là à me poser des questions qui n’ont pas de sens, qui contribuent seulement à me rendre un peu plus triste, un peu plus désespéré. »

   Jeudi 10 septembre

   « Je peux noter la date grâce aux encoches que, chaque jour, je trace sur une planche à l’aide d’un caillou pointu. Mon carnet m’est d’un grand secours. J’y note tout ce qui me vient à l’esprit afin d’occuper le temps et de ne pas perdre espoir. Cela fait trois longs mois que je suis sur l’île dont je pense qu’il s’agit de celle nommée ‘Jan Mayen’. Nous étions dans ses parages avant que la tempête n’ait eu raison du brick. Aucune nouvelle de mes compagnons qui doivent avoir péri corps et bien. Sans doute habitent-ils au fond de la mer avec les poissons des profondeurs qui veillent sur leurs âmes.

   Je me nourris de fruits de mer, de coquilles, de feuilles de criste marine, de poissons que je fais cuire sur un feu de bois. J’ai appris à enflammer des brindilles à la façon des hommes de la préhistoire en faisant tourner rapidement la pointe d’un bâton dans le trou d’un caillou. Je me suis bâti un abri de branches, de mousses, de feuilles et de bois flottés dans l’anse que dessine le rivage. Parfois, je fais des signaux de fumée dans l’espoir qu’une goélette les aperçoive et que je puisse rejoindre la terre ferme, celle qui m’a vu naître, dont j’aimerais bien à nouveau fouler le sol.  Mais rien n’arrive et, parfois, il me faut serrer fort mes paupières pour y retenir une bordée de larmes. »

  Samedi 12 juin 1841

   « Une longue année a passé depuis que le ‘Magellan’ a sombré. L’hiver, sous ces latitudes, est glacial. Le plus clair de mes journées : me poster devant un feu de branches que j’attise à l’aide d’une vieille planche. Parfois je remplis les pages de dessins. Heureusement mon plumier m’a rejoint, il était plein de crayons à la pointe finement taillée. Aujourd’hui le ciel est clair, tout dans des nuances de gris. De perle au zénith, souris en s’éloignant vers l’horizon. De hauts rochers, couleur de pain brûlé, encadrent la baie. Ce sont de magnifiques sentinelles qui, le plus souvent, me protègent des vents dominants qui cinglent le visage et projettent sur le corps des grains de sable piquants comme des têtes d’épingles. La vue est sans limite et, peut-être, pourrais-je apercevoir d’autres terres si je possédais la longue-vue avec laquelle le Capitaine Kristansen scrutait le paysage, pensant y découvrir une merveille, peut-être une des princesses qui peuplaient les ‘Mille et Une Nuits’. Qu’est-il devenu le Capitaine ? A-t-il confié son corps à la mer ? C’est bien là le destin d’un Marin, ce me semble !

    La mer est calme, apaisée comme après une tempête. Quelques minces radeaux d’écume viennent du grand large, font leurs clapotis et meurent sur le rivage en se mêlant aux pierres noires qui semblent les attendre. Pas de bruit sauf, à intervalles réguliers, les cris aigus des sternes. De temps à autre, des guillemots à miroir se laissent apercevoir tout au bout de la grève avec leurs pattes couleur de corail, leurs plumes noires qu’éclaire une tache blanche au centre des ailes. Tout ceci serait un Paradis si je n’étais un naufragé, si j’avais un compagnon ou une compagne avec lesquels je ferais le tour de l’île à la recherche du moindre indice de vie humaine. Il faut dire, depuis mon arrivée sur Jan Mayen, je me suis limité à l’exploration aux alentours immédiats du lieu où la mer m’a déposé. Le rivage de cailloux couleur de bitume, la parenthèse de rochers plus clairs qui entourent l’anse, le plateau désert qui domine la mer. Parfois, au loin, j’aperçois le cône fumant des volcans, des nuées de cendre grise s’en échappent que le vent disperse vers les hautes altitudes. »

   Vendredi 2 Juillet

   « Afin de fêter ma première année de séjour sur l’île, j’ai confectionné un radeau fait de vieilles planches, de bouts de bois, que j’ai assemblés avec des cordages trouvés sur la grève. J’ai élevé un mât, y ai attaché un genre de voile, faite de toiles qui gisaient parmi les rochers. J’ai traversé l’île au niveau de sa partie la plus étroite, un isthme de galets noirs qui abrite l’eau plombée d’une lagune. Ici, le paysage est ouvert, grandiose. Je pense à mon Oncle, combien il aimerait être avec moi et contempler la mer, son domaine en quelque sorte, la compagne qu’il n’a jamais eue, lui le vieux loup des mers qui ne rentrait jamais au port que pour en mieux repartir.

    Identique à la partie sud sur laquelle je vis, le lieu est semé de roches sombres. Deux rochers jumeaux se détachent près de l’anse, un autre rocher, bien plus haut, se perd dans une couronne de nuages. J’ai posé mon radeau sur l’eau. Il se comporte plutôt bien même s’il n’est pas très équilibré. La toile prend le vent correctement, faseye un moment, puis gonfle et se tend. Je manœuvre ce qui me sert de gouvernail avec précaution de façon à éviter un chavirement. L’eau est une plaine immense qui se perd au loin, à la limite de l’horizon. Le soleil est un gros œil blanc, laiteux qui peine à percer le voile de brume. Contre la proue du radeau, viennent battre des écailles d’eau grise, on dirait le plumage d’un oiseau lissé de lumière. Des courants filent ici et là vers des destinations inconnues. Ils ont de beaux reflets, parfois vert émeraude, parfois bleu-marine et ressemblent à ces tableaux que les peintres du dimanche réalisent du haut des falaises, là où la vue est immense qui paraît n’avoir aucune limite. Il n’y a pas de bruit, si bien que je crois, par moments, être seul au monde. Parfois, un fulmar boréal aux ailes largement éployées, traverse le ciel en faisant son cri aigu pareil à celui d’une râpe qui entaillerait le bois. La mer est docile, ce matin, ce que communément l’on appelle une ‘mer d’huile’. Alors je crois entendre le rire moqueur d’Oncle Norway et perçois sa remarque avec amusement : ‘Alors, moussaillon, il te faut une mer d’huile pour naviguer ? Autant voguer sur ton bol de soupe !’

   Maintenant le brouillard se dissipe, le ciel s’éclaire, prend la couleur d’une porcelaine. L’eau reflète le ciel, s’anime de fins clapotis en raison d’une brise qui s’est levée. De courtes vagues courent sur le plancher du radeau, lèchent mes orteils, y déposent une mince couche de sel. Quelques touffes de goémon flottent ici et là, semblables à de minuscules esquifs. Je suis seul mais entouré de vie et ceci parvient à me rasséréner, à me donner confiance en l’avenir, à me porter à croire qu’un jour je retrouverai la terre des hommes et pourrai vivre en leur compagnie. Très loin, au bout du plancher de la mer, de vagues formes gris-bleu d’où semble s’échapper une fumée presque imperceptible. Peut-être des baleines bleues chassant le krill avec leurs baleineaux ?  En quelque sorte, toutes ces présences sont mon Vendredi, une sorte d’amitié que la mer m’adresserait du plus profond de ses abysses. Parfois j’imagine ce que doit être ce plancher de la mer, ses immenses poissons aux yeux éteints, ses myriades d’algues flottant entre deux eaux, les flagelles des anémones de mer qui dansent parmi les courants multiples, tachés de nuit, phosphorescents par endroits, animés de lueurs boréales comme si les aurores, descendues au fond de l’eau, se ressourçaient avant de reparaître à l’air libre.

   Jeudi 14 Octobre

   Le froid est déjà là qui roule sur la grève à la manière de lourdes congères. Mes journées sont certes monotones mais rythmées par l’écriture sur mon carnet. Les crayons ne sont pas encore usés et dureront le temps qu’il me faudra pour écrire ce journal du bout du monde. Depuis ce matin de gros nuages gris-noir parcourent le ciel à destination du Nord. Ceci ne me dit rien qui vaille car les rafales sont parfois violentes qui risqueraient de mettre à bas ma cabane. Je l’ai arrimée au sol à l’aide de volumineuses pierres mais la nature est si puissante en cet endroit de désolation ! Si je veux faire cuire quelques poissons, je devrai envisager d’utiliser le four que j’ai construit dans un abri de rochers. Je ne pourrai guère sortir de mon refuge avant plusieurs heures et mon instinct de mousse semble vouloir me prévenir de l’imminence d’une tempête. La mer est très agitée, son dos est parcouru de grosses cordes d’eau qui s’abattent sur la grève avec un bruit semblable à de sourdes explosions.

    Une pluie dense commence à tomber, renforcée par les rafales de vent. J’ai ménagé une fente étroite entre deux planches afin de jouir du spectacle. Je crains qu’un nouveau naufrage ne se prépare dont je pourrais bien ne pas réchapper. Mais je crois à la mansuétude du ciel, je crois à la force des éléments mais aussi à leur bonté une fois la fureur passée. De violents éclairs balaient le ciel sur toute sa longueur. Le tonnerre gronde.  Le vent pousse devant lui des mitrailles de cailloux qui viennent heurter les parois de ma hutte. Je prie pour que cette dernière demeure debout et me sauve du terrible qui pourrait survenir. Je vais poser mon crayon à l’instant car je ne pourrai continuer à écrire avec ces trombes d’eau qui s’abattent sur le toit de planches, s’infiltrent partout, ruissellent sur le sol détrempé. Je crois encore être dans mon nid-de-corbeau, tout en haut du Magellan et subir les premiers assauts des vagues. C’est incroyable la force d’une tempête, c’est inimaginable, c’est bien plus grand que tous les hommes réunis, que tous les hommes… »

   Epilogue - Le carnet du Mousse Jan Norway s’arrête brusquement ici, sur cette phrase si humainement émouvante. Le journal a été retrouvé par les membres d’une expédition que pilotait son oncle le Capitaine qui, pour la cause, avait repris du service. Sur la grève de Jan Mayen, là où vivait le naufragé, ne survivaient plus à l’ouragan que quelques branchages, des bris de planche, sans doute la voile déchirée du radeau et, surtout, coincé entre deux pierres plates, le précieux carnet sur lequel l’abandonné notait sa vie quotidienne faite de mille riens. Nul n’a su ce qui était advenu de lui. S’il était mort dans la tempête, si son corps avait sombré dans l’anonymat étrange de la vaste mer. Bien évidemment Oncle Andréas a été vivement affecté par la disparition de son Neveu, seule consolation, que sa vie de Mousse ait rejoint le lieu de sa passion, de sa destinée.

   On n’est nullement Mousse, Matelot, Capitaine à rejoindre la terre ferme, à y confier son corps. La mer, la mer seulement !  Quant au ‘Magellan’ et à son équipage, il n’a été possible de rien bâtir de sérieux. Que de vagues conjectures qui ressemblaient plus à des intuitions de l’imagination qu’à un compte-rendu du réel en sa vérité. Quelques instruments épars sur la côte Nord de l’île, compas, reste de boussole, carcasse d’un baromètre semblaient pouvoir témoigner du naufrage. Mais ces indices ne pouvaient tenir lieu de preuve. Toujours la mer reprend ce qui lui est dû. Elle est éternelle alors que les hommes sont mortels, hautement mortels ! Oui, de toute cette aventure il fallait faire son deuil et, maintenant, voguer à l’estime sur les flots agités du rêve !

 

 

 

 

 

  

  

 

Partager cet article
Repost0
21 juin 2026 7 21 /06 /juin /2026 06:59
L’étude comme jeu du monde

  Photographie : Blanc-Seing

 

 

***

 

   On peut avancer dans la vie sans presque savoir quoi que ce soit des choses. Mais, ici, combien se dévoile le lieu d’une incomplétude. On est comme aveuglé par une flamme d’indifférence et on longe l’abîme dont on ne perçoit nullement sa grandeur, son irrésistible attrait, son pouvoir de nuisance aussi. Marcher à tâtons, mains tendues dans le brouillard de l’impéritie, personne n’ira dire que ce soit répréhensible. Bien au contraire il y a pure jouissance à flotter dans une nappe d’inconnaissance, à tutoyer le dénuement, à risquer, à tout moment, de sombrer dans le nul et non avenu. C’est jouer avec soi au risque du feu. Nombreux seront ceux qui privilégieront cette progression qui n’émet aucune hypothèse préalable, ne projette nulle intention en direction de quelque rassurante comète. Avancer pour avancer au bénéfice d’une illusion : il doit bien y avoir, quelque part, une issue à trouver. Nier ceci ne peut être le  fait que d’une pusillanimité ou bien d’une affectation de pédant.

   Cette feuille qui fait ses voltes et ses courbures, ces nervures qui courent à même le limbe, ces formes qui disent la beauté en même temps que la complexité du monde, combien il est heureux d’en prendre acte. Regarder son immobile chorégraphie, supputer les mouvements qui pourraient suivre, anticiper le sourd trajet de la sève, partir avec elle, la sève, à la découverte de ce qui la propulse depuis la surdité du sol jusqu’à l’aire immensément ouverte du ciel, voici le chemin d’un pur étonnement, autrement dit l’appel de la fabuleuse philosophie. La philosophie n’est nullement une activité archéologique pour savants à barbe blanche ou un vertige de derviche tourneur. Non, cette mère des Sciences est, tout simplement, introduction à une connaissance de soi et, partant, de l’Autre en sa Majuscule posture, également du monde qui rougeoie toujours au bout du tunnel de la connaissance.

   Quel éclat soudain que de découvrir le luxe des frondaisons, cette image de la pensée qui moissonne tout ce qui vient à sa portée. Quelle formidable surprise que de dévoiler la voilure des branches, de surprendre leurs fascinantes rencontres, leurs nœuds complexes, on dirait les voies multiples du mental, ses hautes architectures, ses étoilements en direction d’un sens toujours à conquérir. Quel pur bonheur de glisser tout au long de la rugueuse écorce, cette subtile métaphore d’un âge du savoir qui ne se révèle qu’à la mesure du temps long, de la même façon que l’ample période d’une phrase des Mémoires d’outre-tombe dévoile l’être du texte dans la patience. Quelle fulgurante découverte surgit dans l’acte d’enfouissement des blanches racines que dissimule l’humus, ce noir dense qui appelle l’éclair du jaillissement. Oui, car la racine, c’est son mode apparitionnel, ne fouille le sol qui la reçoit qu’à en deviner la ténébreuse aventure, à en décrypter la richesse inouïe. Quelle joie enfin de suivre le tapis de rhizome entrecroisé avec tous les nutriments, les métaux de la terre, ils sont les sucs au travers desquels se laisse voir le travail souterrain de tout entendement.

   Toute étude est jeu du monde, à commencer par le sien qui s’organise en cosmos dès l’instant où le souci d’une appréhension de l’intelligible se manifeste comme la direction majeure de tout sujet libre et soucieux de l’être. Rien ne fait signification sauf à être exposé à la flamme du jour qu’est tout acte de discernement ouvrant le divers, désoperculant le mutique, donnant voix au silence qui règne toujours dans le marais du non-savoir. Oui, nous voulons nous affranchir des œillères qui coiffent nos yeux. Et n’allez nullement croire que ceci passe par la lecture approfondie de Spinoza ou bien par la méditation des aphorismes subtils d’un Cioran. Sculpter un bout de bois dans le repos d’une clairière, c’est déjà interroger l’intérieur des choses. Toujours l’extérieur, la complétude, se montreront dans la poursuite de l’acte. Connaître est affaire de temps. De temps quintessencié. Non de volonté. Le jeu est là infiniment ouvert qui nous attend.

  

 

 

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : fugues & contrepoints
  • : Littérature - Philosophie - Art - Photographie - Nouvelles - Essais
  • Contact

Rechercher