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20 janvier 2026 2 20 /01 /janvier /2026 09:08
Ça marche, vers quoi ? Vers où ?

Coucher de soleil sur le Causse

 

***

 

« Vers six heures, six heures trente du soir,

quand le soleil est un peu retombé,

tout autour de moi, et moi-même,

jubile.

Il n’y a pas d’autre mot pour

traduire cette impression :

 

JUBILE

 

Alors je marche (…), face à l’ouest,

et je suis pris moi aussi. »

 

« L’extase matérielle » - J.M.G. Le Clézio

 

***

 

   « L’extase matérielle », quel beau titre pour un livre somme toute amplement autobiographique ! Quel beau titre pour la tonalité d’une existence laquelle, parfois, connaît le positif excès de l’extase, mais se meut, le plus souvent à bas bruit dans les ténébreux corridors de l’enstase. « L’enstase », ce mot rare dont la définition est oscillante, peu assurée de soi, un genre de lexique qui se jette à l’eau sans trop savoir nager.

   « Enstase » : « un mouvement de descente en soi-même, une rencontre entre la conscience de soi et de la transcendance. »

 

   De cette définition, ce qu’il faut à mon sens retenir, la « descente » bien plutôt que la « conscience » ou la « transcendance ». Une manière de flottement incapable de se prononcer sur son propre chiffre. Mais explorons cette inclination jubilatoire dont nous parle l’Auteur.

   Les définitions du dictionnaire : « Jubiler : Éprouver une grande joie, une satisfaction profonde que l'on laisse ou non s'extérioriser. Jubiler intérieurement, silencieusement, de gratitude. »

   Et complétons cette définition par l’emploi métaphorique de ce mot tel qu’employé par Céline dans « Mort à crédit » :« Il envoie tout dans le plafond... ça pleut les papelards, les dossiers (...). Une fois... deux fois... il recommence ! Toujours poussant des hurlements ! des joyeux !... Il est jubileur ! »

  

   La mise en relation de ces deux définitions de « jubiler » nous place dans la lumière crue de l’humaine condition. Si « jubiler » se veut synonyme « d’une grande joie », ce sentiment peut également consoner avec son contraire, ce qu’exprime avec une vigueur certaine la prose violente d’un Céline qui parle de « hurlements ». Et l’Auteur du « Voyage au bout de la nuit » a beau rajouter « des joyeux », rien ne sera atténué de ce cri (tel celui, célèbre d’Edvard Munch), purement tragique car, avec Céline, bien plutôt que de déboucher en plein ciel, « le voyage » se plaît et se complaît à demeurer dans son dénuement nocturne, à en épuiser les ressources jusqu’au paroxysme d’une jubilation en forme d’aporie. La formule placée en épigraphe de son œuvre-phare traduit avec beaucoup d’intensité ce signe de désespérance posé au front de l’Humanité comme son signe de mort :

 

« Notre vie est un voyage

Dans l'Hiver et dans la Nuit

Nous cherchons notre passage

Dans le Ciel où rien ne luit »

 

   Certes, l’annonce de Le Clézio ne se fait nullement sous des signes si désespérés, mais pour qui cherche à lire avec attention la suite du récit, la suite de cette marche somme toute hallucinée dans les rues de la ville, un geste de rebours de la lecture s’accomplit qui obscurcit le ciel jubilatoire énoncé quelques phrases plus haut. Témoins ces quelques mots qui peignent de suie la réalité du quotidien :

 

   « Les vapeurs d’essence, les gaz des voitures, les odeurs pourries des égouts qui coulent sur les plages, et la sueur humaine nourrissent mon sang. »

 

  Si, tout autour de l’humain, se construit un rayonnement lumineux qui diffuse sa joie, son ouverte « jubilation », en contrepoint ce rayonnement s’obscurcit d’odeurs délétères, de remugles de sueur. Le Principe de Réalité rattrape toujours le Principe de Plaisir, lui fait courber l’échine en un signe d’implacable soumission.  

   

   Reprenant les mots de l’Écrivain, les faisant miens, je vais tâcher de bâtir un possible cadre de vie, c’est-à-dire une fiction, puisque les phrases que je vais produire ne seront que verbalement performatives, sans effet sur le réel, si ce n’est celui de l’écriture. Je vais donc festonner quelques humeurs focalisées sur ce « JUBILE », avec sa face d’ombre, avec sa face de lumière, n’oubliant nullement la possible joie d’une marche « vers six heures, six heures trente du soir », cette randonnée crépusculaire signant aussi bien la fin d’un parcours humain et, à tout le moins faisant paraître le déclin attaché à une telle déambulation.  « L’ouest » en sa qualité hespérique faisant signe en direction de l’épuisement de toutes choses après que le Levant a été abandonné, qui brille encore d’un feu assoupi sur les rives floues du passé, qui s’épuise à être et pourrait bien sombrer, tirant derrière lui le Grand Rideau de la Scène Mondaine, jeu dont, conséquemment, nous pourrions être soustraits avec la violence soudaine de l’éclair.

  

   Et que veut bien signifier cette expression « et je suis pris moi aussi », si ce n’est l’épilogue d’un trajet qui se réduit au tragique de quelque geôle à nous promise depuis l’aube des temps. Sans doute ma propre flânerie sera-telle moins tragique (et encore !), davantage teintée de mélancolie à l’approche de cette nuit qui, si elle peut ressembler en bien des points à une matrice accueillante, n’en est pas moins la métaphore des choses s’abîmant dans des abysses sans fond.

 

*

 

« Vers six heures, six heures trente du soir,

(…) je marche (…), face à l’ouest… »

 

*

    

   NUIT

 

    La nuit a été longue, zébrée d’éclaircies, puis parsemée de grandes zones d’incertitude, de grandes banlieues vides cernées de remous d’ombre que trouent, parfois, de soudaines illuminations. La plaine du lit est lisse, monotone, semée de lourdes congères où le corps meurtri essaie de trouver un peu de repos. Les articulations craquent, prises qu’elles sont dans de complexes nœuds d’irrésolution. Oui, « irrésolution » car le corps pense à sa manière en de multiples et efficientes somatisations.

   

   Un frisson et c’est la passée d’un rapide bonheur s’invaginant au plus profond.

    Une tension et c’est une appréhension qui naît et se poursuivra tout le temps de l’arc-bouté des muscles et des tendons.

   Le rayonnement d’une chaleur et c’est la promesse d’un bonheur, là, à portée de la main.

  

   La nuit a été longue comme si, jamais, elle ne devait trouver son terme, déboucher en ce-qui-n’est-nullement-elle mais l’accomplit en son entier comme la-nuit-qu’elle-est : ce Mystère ! Longue la nuit, tout comme l’itération qui papillonne autour d’elle, hésitant à la nommer, à la définir, elle toujours en fuite de-qui-l’on-est. C’est au moment où on croit la saisir, à la décrue d’un rêve, qu’elle fuit loin, au-devant de-qui-elle-est, s’assurant de sa naturelle légitimité à n’être que l’Inconnue aux « sandales de vent », tel le divin Hermès chaussé de ces magiques talaria qui le transportent de lieu en lieu, lesté des messages dont il est l’unique détenteur.

  

   Oui, la Nuit est la Messagère du Vide et du Rien auquel s’entrelacent les lianes invasives du Néant. Au sortir de la Nuit que retient-on d’elle : sa noirceur, sa densité, son illisibilité ? Tous, termes de négation qui sonnent comme le glas de toute positivité, comme l’effacement de toute signifiance. Rôle unique et, paradoxalement bienfaisant de la Nuit : installer une césure entre les Jours, briser le cycle éternel, infini de la Conscience, y introduire le coin métaphysique de l’Inconscient sans lequel le Conscient ne serait qu’une coquille vide, une conque où ne résonnerait nulle altérité, une paroi sans écho, du Rien sur du Rien. Nécessaire dialectique du rythme nycthéméral où le cliquetis de l’Ombre et de la Lumière découpe dans le réel des lanières de signification temporelle. Faute de ceci : nul Temps, nul Être, rien que de l’Absurde succédant à l’Absurde.

  

   Qu’en est-il de notre perception intime du temps (clin d’œil à Husserl), elle n’est que le reflet de-qui-nous-sommes en notre réification la plus radicale :

   Temps du cardia en son effectuation diastolique-systolique.

   Temps de notre circulation sanguine : sang rouge artériel que notre réseau veineux peint en bleu : chromatisme de la temporalité.

   Temps de notre respiration : l’inspir dit la Vie, que l’expir reprend en sa réserve.

   Temps de notre sexualité : mouvement de donation-retrait qui est le Temps même de l’exister, sa scansion interne, son ultime sens.

  

Notre perception intime du temps :

 

qu’en est-il de la longueur du Jour au regard de celle de la Nuit ?

Le jour est-il la pure grâce d’une possible éternité

dont la nuit serait dépossédée ?

Y a-t-il des Jours longs et des Nuits courtes ?

Long jour d’ennui, courte nuit de la pure jouissance.

 

  Mais l’on comprend, d’emblée, que la réponse à toutes ces questions ne peut qu’être en référence aux motifs qui sillonnent le Jour, aux fulgurations du songe qui brasillent tout au long de la Nuit.

  

   Donc la nuit a été longue. Un pied dans le réel, si peu ! Un pied dans l’irréel, tellement ! Une position d’Équilibriste, un ressenti de Funambule. Venant du plus profond des ténèbres, des percussions d’images, des emboîtements de signes, une manière de joyeux, aussi bien qu’emmêlé caravansérail dont rien ne sort qu’une énigme à elle-même sa propre stupeur. Des architectures parfois, des architectures de vent et de matière, chacune empruntant à l’autre sa consistance ou bien sa pure évanescence.

  

   Mais que sont donc ces spectres qui me visitent, qui tapissent les murs de ma chambre de tremblantes irisations, qui impriment en ma tête de curieux hiéroglyphes que mon inconscient peine à déchiffrer ?

 

Que sont ces bribes de Réel-Irréel

en leur singulière étrangeté ?

   

   Parfois, arc-bouté sur la toile de ma couche, mains crochetées aux bords, tendu à la façon d’un arc, j’essaie, en vain, de saisir une bribe de sens, de la rapprocher d’une autre bribe de sens afin de faire se lever une architectonique vraisemblable qui donne à mon rêve des points d’appui, qui me confirme en cet Orient dont je cherche désespérément à capter la lumière levante, la destinant à l’outre de ma peau afin que, dilatée, elle puisse se reconnaitre en tant que ma peau et nullement en ce pitoyable drapeau de prière flottant aux quatre vents de quelque mystérieux Karakorum, ce Pic de Spiritualité dont chaque Homme cherche en lui la fabuleuse saillance, alors que la plupart du temps, ce n’est que le souffle d’un vent mauvais qui est rencontré.

  

   Donc la nuit a été longue, infiniment longue, sans doute dépourvue de limites, comme si elle cherchait à déborder sur le clair, à le balafrer de coulures de noir, à faire en sorte que l’Inconnu s’impose au Connu, que l’obscurité grandisse au point que ne serait plus perceptible que de l’imperceptible, autrement dit du Néant compact dont ne se lèverait nulle sémantique. Alors, tâchant d’y voir plus clair, m’exténuant dans la difficile œuvre de créer un possible cercle herméneutique sur fond d’Absence, devant mes yeux dilatés ne se montre plus que la plaine livide d’une page blanche, certes obscurcie par endroits, mais ses rares et violentes fulgurations de blancheur effacent de mes pupilles toute chose qui pourrait s’y imprimer et il ne demeure qu’une vaste incompréhension en guise de teneur existentielle. Mais qu’en est-il de la substance du rêve lorsque des visages humains en surimpression se mêlent dans un curieux maelstrom. Je crois reconnaître quelque figure connue alors qu’une autre figure vient la recouvrir du dais de sa confondante étrangeté. Qu’en est-il du songe alors que je marche sur la ligne de crête de la montagne, pieds solidement amarrés aux rochers, à la poussière, à la tectonique des plaques et, soudain, me voici en plein ciel, perdu à la Terre, perdu en-qui-je-suis, livré aux affres de la dévastation étoilée, mince luciole bue par l’intense et sidérante Musique des Sphères ?

  

   La Nuit, le Rêve, le Phantasme, le Vertige Imaginaire ont-ils encore quelque valeur ? Sont-ils totalement irréels, ce qui voudrait dire que ma conscience les animant, cette dernière serait aussi irréelle que ses vaines créations ? Comme si un Malin Génie, prenant lieu et place de-qui-je-suis, me réduisait à la portion congrue d’un Personnage totalement halluciné, une manière d’ectoplasme, de spectre hantant l’esprit de quelque Artaud sous l’emprise du peyotl, sous la camisole de force, sous l’orage opiacé du laudanum de Sydenham, corps écartelé, membres disjoints, esprit éparpillé selon des milliers de miettes dont on désespère de pouvoir, un jour, faire la synthèse.  

  

   Là au centre du tourbillon fou où plus rien ne dit rien de rien, ou le Rien est la mesure ultime de toutes choses, plongé dans l’œil du cyclone nocturne, je me prends à balbutier d’incompréhensibles mots pour qui n’est nullement familier des états psychotiques induits par la prise répétée des drogues. Là, au centre de ce qui n’est plus centre que par défaut, bien plutôt une décentration du Soi au cours duquel ce Soi ne coïncide plus avec qui il est, là au milieu des flammes banches du nocturne, je balbutie quelques phrases de la lettre écrite, le 12 octobre 1923 par Antonin Artaud à Génica Athanasiou, l’Actrice et Amie de cœur du génial Écrivain :        

 

   « … je me mets à marcher, je me couche, je me lève, je suis excité, je ne suis plus excité, je veille, je dors, je crains le repos, je crains la fatigue, je crains le bruit, je crains le silence, mes membres s’en vont, mes membres reviennent, je demeure ainsi dans une instabilité effroyable, dépouillé de moi-même, dépouillé de la vie, désespérant d’en sortir, et je continue à me soigner. »

    

   Oui, je sais, et vous aurez raison, j’exagère, je me place facilement dans la peau d’Artaud à ne pas être Artaud, je suis un Pompier qui n’éteint nul feu, un Sauveteur qui ne sauve personne, sauf lui-même, un Acteur qui endosse le rôle d’Hamlet sans être Hamlet le moins du monde : un jeu de faire-semblant. Et ce que je dis ici, Chacun, Chacune pourrait le reprendre à son compte. Savez-vous ce qu’est une foule humaine ? Un ramassis d’Inconscients qui pensent que la somme totale de leurs êtres tient lieu de Conscience, que Chacun s’absout d’être en présence de l’Autre, que l’irresponsabilité individuelle se métamorphose en responsabilité par simple phénomène de fusion, d’inclusion, de porosité. Ainsi mille postures timorées se résoudraient en pure audace, en généreux courage au motif de se fondre dans l’anonymat de la masse.

  

   Certes il est facile de dissimuler ce terrible « JE » dans l’inconsistance rassurante du « ON », dans le tiède et balsamique cocon du « NOUS », cette dispersion du Soi, cette dilution à même ce-qui-n’est-nullement-Soi. Mais ceci dit, le jeu de la socialité, la force des identifications est bien de nous faire sortir de-qui-nous-sommes, au moins théoriquement, laissant sauf, pour un instant, le motif de notre libre-arbitre, la charge qui nous incombe de le placer face au réel en sa Vérité la plus crue. Si nous sommes tels que nous sommes, il ne nous déplaît nullement parfois d’endosser l'idéal chevaleresque du chevalier errant Don Quichotte, avec la mission de parcourir l’Espagne pour combattre le mal et protéger les Opprimés. Certes à ceci il faut une part d’inconscience, une dose de rêve, une pincée de magie, tout ceci laissant dans l’ombre ce que le « chevaleresque » exige de courage, de dénuement, de générosité vraie.

Pensant, par exemple, aux Grandes Figures des Temps modernes, il nous convient davantage de revêtir les habits de gloire de ceux qui nous fascinent, donc devenir de purs Génies par la grâce de notre puissance imageante, nous plaçant dans la lumière rayonnante des Hölderlin, des Nietzsche, des Lautréamont, habits de lumière en lieu et place des vêtures d’ombre qui en constituent le revers.

  

   Nous voudrions être Hölderlin lui-même, le brillant Auteur « d’Hypérion », de « La Mort d'Empédocle », sans pour autant endosser la folie du Poète des Poètes, devenant le Pensionnaire du menuisier Ernst Zimmer à Tübingen, au bord du Neckar, génie girant en lui à la manière d’un toton fou, faisant le pitre pour distraire les enfants de son Hôte.  

   Nous voudrions être Nietzsche lui-même, le lumineux Auteur « d’Ainsi parlait Zarathoustra », évitant cependant de suivre ce Génial Personnage jusqu’à l’épilogue de sa vie lorsque, la folie s’emparant de lui, le livre aux postures les plus abracadabrantes, ce 3 janvier 1889, jour funeste où il s’effondre à la vue d’un cocher fouettant son cheval, éclatant en sanglots devant la sombre détresse de l’animal.

   Nous voudrions être Lautréamont lui-même, trempant sa plume révolutionnaire-surréaliste dans l’encrier au bout duquel surgiront « Les chants de Maldoror », cette scintillante comète traversant le ciel de la littérature, refusant cependant de suivre son tragique destin ce 24 novembre 1870 qui signe, tout à la fois et dans une mesure totalement symbolique, aussi bien l’effondrement du Second Empire que celui du Poète dont André Gide disait :

  

   « J'estime que le plus beau titre de gloire du groupe qu'ont formé Breton, Aragon et Soupault, est d'avoir reconnu et proclamé l'importance littéraire et ultra-littéraire de l'admirable Lautréamont. »

  

   Cette longue et apparente digression, loin de nous égarer quant à notre propos sur l’essence de la nuit, nous place au centre même de-qui-elle-est. En elle s’abritent ces Génies tutélaires, ces divins archétypes sous l’autorité desquels nous nous plaçons, visant en leurs magnifiques œuvres la manifestation claire et entière du Principe de Plaisir que l’obscur de leur destin accule au plus funeste d’un inévitable Principe de Réalité. Des fins d’exister qui sonnent à la façon d’un dramatique hallali, humains aux abois, remis comme tout un chacun, y compris parmi les plus Modestes, à l’irrépressible loi de la finitude. Jusqu’ici une lumière brillait trouant la pénombre, maintenant c’est lui, l’assombrissement, qui envahit la totalité de l’horizon, le rend invisible. 

  

   Donc ma nuit a été longue à errer parmi ces Hautes Figures du temps jadis, emmêlé à même leur aura, conduit, à mon corps consentant, à une mimétique à la limite d’une fusion, faisant de mon anatomie, sur la plaine livide du lit, un genre de donation à la pure beauté, au scintillement de ces Génies pareil au crépitement des étoiles dans l’encre nocturne, une manière de geste sacrificiel devant tant de splendeur en un même point réunie. Ceci a duré un temps dont je ne pouvais nullement estimer la durée. Une éternité si l’on veut dont, bientôt, cependant je devais être expulsé au prix du tarissement de mes songes, au prix du reflux d’un généreux imaginaire, lequel exposait au plein jour l’Habit de Lumière dont j’hallucinais les précieuses pierreries, repoussant dans l’ombre son revers, cette ombre purement taurine l’exécutant d’un coup décisif à l’aune de la double faucille des cornes, ce dur trait d’ivoire qui remet les choses brusquement à leur place : la violence sauvage l’emporte sur l’esthétique du geste, sur la légèreté chorégraphique des ballerines, sur l’illusoire puissance d’une muleta que l’incarnat ne protège nullement du malheur de disparaître.

 

   AUBE

 

Ce que fut mon réveil, rituel mille et mille fois renouvelé,

je ne saurais le dire. Sauf à user de quelque métaphore :

 

la déchirure d’un drap avec son bruissement caractéristique,

une manière de longue plainte issue du centre même du corps,

une schize ouverte au milieu du raphé médian,

un écartèlement, si vous préférez,

la perte d’une unité douloureusement acquise

en de multiples confluences, au sein-de-Soi,

de tout ce qui pourrait concourir à

en assembler les fragments épars.

La brisure d’un blanc biscuit

qu’un Potier distrait aurait

négligemment posé tout au bord

d’une étagère en forme de vide et de néant.

Le crépitement des éclairs dans un ciel d’orage

avant-courrier de bien mortelles crues.

 

   Voyez-vous, sortir de son lit, dès le petit matin, au moment où la reprise du sommeil vous entoure d’un généreux et tiède cocon de soie, voici l’une des épreuves les plus redoutables qui soit : comme de perdre l’Amante promise sur la lame tendue du désir, là, juste au bord de la pulpe des doigts, là tout juste à la lisière de la pure jouissance et savoir, en un éclair de lucidité, que plus jamais elle ne fera présence, déjà évanouie dans les brumes d’un lointain passé dont la plus habile des réminiscences ne parviendrait nullement à l’extraire au motif de quelque possible retour.

 

Le dénuement

en lieu et place

de la plénitude.

 

 

   C’est presque une peine que de parler de cette heure frappée d’Orient de manière si négative. Mais pourrait-il en être autrement alors, qu’encore, venues de la profonde nuit, des guirlandes de miasmes, des myriades d’exhalaisons mélancoliques viennent m’enserrer dans l’étau d’une angoisse dont je pense ne jamais m’exonérer qu’à la mesure d’une infinitude aussi redoutée que souhaitée. Oui, vous savez, ce mythe d’une absoluité enfin atteinte après que la dernière lumière vous a visitée, que les dernières paroles vous ont été adressées, que les dernières caresses ont effleuré votre épiderme avec un avant-goût d’outre-vie dont, parfois, en rêve, vous apercevez les rivages que vous pensez être ceux d’une admirable et joyeuse Arcadie. Mais vous vous doutez que votre imaginaire vous abuse et, à peine levé, à peine sorti de la tiédeur des draps, il s’en faudrait de peu que vous n’y retourniez sans délai avec le souhait de vous évanouir dans leurs vagues blanches, écumeuses, pareilles à ces ailes d’ange qui illustraient les feuilles jaunies de votre catéchisme en ce temps lointain où, encore, votre croyance en cet énigmatique Paradis teintait de rose printanier chaque instant de votre marche vers demain. Ne vous étonnez point cependant de cette évocation de lieux paradigmatiques d’un possible bonheur : « Arcadie », « Paradis », ils ne font que surgir par contraste, ils s’enlèvent du fond nocturne dont vous aurez compris qu’il avait l’allure, sinon d’une tragédie, du moins d’une longue épreuve, une manière de sentiment de claustration en une geôle badigeonnée de bitume, comme si le jour prochain n’était qu’une brève hallucination de l’esprit, la dentelle d’un fantasme se détricotant, maille après maille, pour mourir sur la rive d’une mer asséchée, simple langue de sel burinée par les ardeurs solaires.

  

   Énonçant ceci, les pieds toutefois ancrés dans le réel, n’allez nullement penser que le Causse qui m’entoure ait disparu. Nullement. Il est même présent-plus-que-présent au motif que, perdu en cette dernière énigmatique nuit, il ne fait réapparition qu’avec cette « multiple splendeur » dont l’Écrivain Émile Verhaeren fit le titre de l’un de ses beaux livres de poésies. Alors, comment ce Causse qui est mon double, vient-il à moi ? Le ciel est bleu, un bleu léger, intermédiaire entre Turquoise et Aigue Marine, une manière de dragée douce au palais, de plume aérienne fine à l’œil, de flocon céleste, d’onction balsamique pour la peau. Une symphonie si éthérée, si arachnéenne, qu’on la penserait être à elle-même son centre et sa périphérie, une harmonie sans débord, un geste de Soi à Soi. Par-dessus, à la façon d’un susurrement, un glacis de nuages à la teinte un peu plus soutenue, un Horizon, un Barbeau qui paraissent glisser dans un tel silence, une telle immobilité qu’on les croirait purement naissant de-qui-ils-sont, là, dans la facilité d’un suspens céleste.

  

   Å l’horizon, ce pli d’habitude soucieux se partageant entre l’inquiétude nocturne, l’éveil auroral, le voici totalement présent comme en une évidence première. Fin liseré de Corail au ras des nuages avec, pour fondement, la lourdeur sombre de la terre, son puissant coefficient d’énigme. Puis la boule Vermeil du Soleil. Ou, bien plutôt, la demi-sphère, une partie encore immergée dans le flux nuiteux, une partie hautement visible mais encore discrète, pareille à un Marcheur qui, depuis le site où il se trouve, découvrirait la lumière de l’astre sécrétée à la façon d’un lent bourgeonnement. Le végétal est là, en attente de sa prochaine éclosion. Bourdonnement ténébreux de taillis dont on ne pourrait encore dire le nom, une simple évocation à l’orée du jour. Un arbre est planté, là, dans sa solitaire phosphorescence, sans doute étonné d’être, frappé des premiers rayons de clarté. Puis, en avant de tout ceci, de lents plis de terrain, de grises lèvres de calcaire sur lesquelles ondulent en silence les herbes jaunes de la savane. Oui, la « savane » du Causse, ce luxueux motif d’herbe qui capte la lumière, la métabolise puis la redistribue généreusement à l’ensemble du paysage. Gris poudreux du calcaire, beige atténué des pelouses végétales : essence du Causse en sa plus belle monstration. Un genre de luxe qui se retient, une façon d’être sur-le-bord-des-choses comme l’on est sur le bord de l’Amour, touché par ses fragrances irisées, vol de papillon aux ailes de soie dans le jour   qui vient.

 

   JOUR

 

   « Jour » et plus même « Jour-qui-vient » prononcé ainsi, en un seul souffle du cœur. Oui, c’est bien d’une « cordialité » dont il s’agit, à savoir d’un mouvement du cœur en ce qui le déborde et le comble, lui donne des motifs de battements encore affirmés, le « jamais plus » refluant en des distances d’inconcevables pensées. Le « Jour-en-Soi-pour-Soi », ainsi, sans faille, sans rupture, une seule ligne continue depuis la naissance et, en lieu et place de l’affreuse mort, une autre naissance, une « re-naissance » portant en soi toutes les promesses les plus folles ayant germé, la vie durant, dans le massif ombreux de la tête. Le jour avance avec une manière d’obstination, j’avance dans le jour sans savoir si nos rythmes temporels sont concomitants, sans doute un décalage de mon temps singulier au regard du temps universel. Le temps qui est mien est microcosme, le Temps qui est le Temps en son essence est inaccessible macrocosme. Peut-être toutes les « misères » humaines, le sentiment de ne nullement coïncider avec-ce-qui-est, viennent certainement de ce décalage, de ce hiatus, de ce coin nerveux enfoncé telle une écharde dans le derme humain. Nous sentons la douleur, mais diffuse, au point que nous ne savons où en est la source, quelle raison secrète en motive la manifestation. Alors nous avançons, hagards, perdus, dans l’exister, illisible motif ne pouvant s’assurer de son être qu’à la hauteur de vagues illusions, dans la perspective d’une nébulosité dont nous occupons le centre, bien incapables que nous sommes d’en tracer les limites, d’en décrire le champ toujours distrait de nos yeux affectés de lourdes intumescences.  Notre vision, le plus souvent, meurt dès le premier battement palpébral. Mais à quoi donc servent toutes ces jérémiades, ces lamentations et doléances creuses, si ce n’est à gratter perversement le bouton afin d’avoir une raison de s’auto-flageller, donc de pleurer sur ce Soi dont nous trouvons, à chaque instant, qu’il n’est jamais rétribué à la hauteur de son propre mérite ?  

  

   Comme par miracle, la main généreuse du jour efface bien des effluves, bien des exhalaisons nocturnes. Cependant dans les intervalles entre les doigts, plus d’une fragrance nuiteuse trace son ténébreux chemin jusqu’au bord du jour, là où je me tiens, silencieux dans la vision du surgissement des formes aurorales. Dans l’infinie mare du ciel, quelques nuages se dispersent, laissant traîner, derrière eux, quelques filaments, quelques fibres effilochées qui se donnent en lieu et place des inquiétudes d’avant-le-réveil, témoins symboliques, s’il en est, de toute cette agitation crépusculaire dont, encore, quelques aspérités viennent jusqu’à moi sur le mode de la possible déchirure. L’horizon s’est éclairci sur lequel se détache le dessin torturé d’un de ces chênes du Causse qui en est l’âme, cette contrariété du végétal poussant laborieusement sa croissance parmi les tas de « cayroux », parmi les éboulis calcaires, parmi cette belle et lourde minéralité sans qui le paysage ne serait que cette nullité infinie, un étique poudroiement des choses se perdant à même la vastitude partout présente.

  

   Les taillis, eux aussi, émergent de ce flux de suie qui, maintenant s’est converti en ce gris médiateur qui assemble, tout autour de lui, les choses éparses de la terre. Quant à elle, la savane d’herbes jaunes est devenue lumineuse, éclairée de l’intérieur, intensité si rare qu’elle connaît soudain cette blancheur, cette touche virginale qui sont le signe des lieux touchés de pure grâce. La regarder avec attention, cela veut dire utiliser sa pure nitescence à des fins d’usure, d’effacement de ces nuées tristes qui, il y a peu, ont cerné ma nuit d’ombres maléfiques. Alors, sachant ceci du fond même du puits de ma conscience un instant mise en sommeil, léthargique en quelque sorte, je perçois, dans le vague mais le réel tout de même, ces étranges persistances d’une angoisse constitutive de l’Existant-que-je-suis, lequel s’essaie à se tromper, à se berner, juste quelques secondes mais le trouble persiste, le trouble paraît de nouveau car il est la colonne vertébrale autour de laquelle la chair de ma vie s’est construite, laquelle vie, jamais, n’en pourra oublier l’obsédante teneur.

  

   Ce matin, dans l’intimité de mon cabinet de toilette, lorsque la lumière collait aux carreaux, genre de brouillard diffus annonçant la perdurance du jour, ma propre face, face à celle du miroir, en une fusion de quasi intimité, savonnant ma barbe au blaireau, m’inondant de cette mousse écumeuse, tout comme on le ferait au seuil d’un bain initiatique, d’un rituel régénérateur, agitant donc en tous sens ce qui me paraissait être un « bain de jouvence », assuré d’être celui-que-je-suis sans partage, traçant à la lame des chemins sinueux et clairs, les estimant doués de bonnes intentions au point de me distraire de moi, pure absolution des mauvaises pensées m’ayant nuitamment affecté, sur le point de me croire, tel Moïse « sauvé des eaux », voici, qu’en sourdine, quelques frissons agitent mon dos, cette partie subalterne de moi-même, cette sorte de « terra incognita » dont je ne percevrai l’irréalité qu’à l’aune de son reflet dans la psyché, voici donc que mon dos semblait s’orner d’étranges arabesques dont je supputais la présence à défaut d’en pouvoir surprendre l’évidente concrétude, cependant ces énigmatiques volutes, ces flexueuses sinuosités, ces broderies épidermiques, je les sentais s’animer dans une situation identique à celle vécue par l’Infortuné Gregor Samsa se réveillant en un « monstrueux insecte », sorte de cancrelat totalement antonyme du Genre Humain, rebut à mettre au compte des « profits et pertes », bien entendu dans la colonne ferme et définitive des « pertes », violent souhait de clore un chapitre à ne jamais réouvrir. Vous vous rendrez compte, lisant ceci, cette chute dans l’étique reptation du cancrelat, combien, chez moi, le tragique de vivre est puissamment installé, tressant, fibre à fibre, la tunique de mon friable corps. Mais, en réalité, vous êtes-vous suffisamment posé la question gracieusement métaphysique de savoir, d’abord, si vous existez, et, dans l’affirmative, si votre marche en avant, n’est celle d’un Funambule qu’un précipice menace de reprendre en son sein au premier moindre faux pas ? Et si vous êtes persuadés que cette interrogation ne s’est jamais posée d’une façon « claire et distincte », n’avez-vous jamais éprouvé cette manière de fourmillement sourd de votre peau, laquelle n’est nulle affection dermatologique, seulement cet inévitable « prurit existentiel » qui est la marque, en l’humain, du sombre couperet de la finitude ?

  

   Dans ce jour qui vient, dans cette heure qui grandit, dans l’accroissement pur de Soi, l’on s’arc-boute aux dernières saillances négatives nocturnes, l’on colle la plante de ses pieds sur chaque boule de la corde à nœuds, espérant de chaque station nodale qu’une sorte de miracle intervînt, qu’une soudaine allégie se présentât, nous exonérant à jamais des troubles et des marécages de l’heure de Minuit et des suivantes. Sur le nœud des 9 heures l’on se prend à espérer. Sur le nœud des 10 heures, un doute nous envahit. Sur le nœud des 11 heures commence à fleurir le bouton d’une angoisse. Sur le nœud sommital du Grand Midi, dont nous pensions naïvement qu’il allait nous sauver des terreurs antécédentes, nous projeter en plein ciel avec ses nuages de liberté, ses vents de soie, voici que le nocturne en son retournement, en son chiasme sournois surgit au mitan de notre tête avec des vrombissements assourdissants de rhombe. Les pieds sur le dernier nœud, à proprement parler « cloués », comme ceux du Christ sur la croix, nous connaissons à notre tour les affres de-qui-ne-se-connaît-plus qu’en tant qu’allusive présence totalement désincarnée, à tel point que rien ne nous étonnerait qu’un vol hauturier s’emparant de nous, nous ne devinssions, devant l’Infini, ce point infinitésimal, cet animalcule sans importance, comme cet anonyme individu cité à l’épilogue de « La nausée » par Sartre. Alors que, situés dans la distance du massif ténébreux de notre dernière nuit, nous pensions n’avoir nulle dette envers elle, voici que par un simple effet de contraste, nos peurs redoublent, nos faibles croyances s’effilochent, nos espoirs deviennent pareils à ces nuées de sable rouge que le vent Harmattan disperse parmi les croissants des barkhanes sur l’immense plaine du désert. Nous désespérions de la Nuit, nous supputions une délivrance du Jour, il ne nous reste plus qu’à teinter les lueurs crépusculaires de bien plus enviables perspectives. En attente du Crépuscule veut dire en attente d’un hypothétique bonheur et, faute de ceci, d’un substantiel repos.

 

   CRÉPUSCULE

 

   L’après-midi, la suite du Grand Midi, … et je pense avec un pur respect teinté d’appréhension, aux mots de Nietzsche :

 

"Et ce sera le grand midi,

quand l’homme sera au milieu de sa route

entre la bête et le Surhomme,

quand il fêtera,

comme sa plus haute espérance,

son chemin qui mène à un nouveau matin."

 

   Et, en toute bonne logique, situé à mi-distance de l’Aube, à mi-distance du Crépuscule,  l’Aube est-il ce « nouveau matin » prophétique que nous promet l’Auteur du « Gai savoir », cet accès à l’étonnante dimension de cette mystérieuse « Surhumanité » ? -, à mi-distance donc, ma compréhension des choses qui m’entourent ne peut qu’être paradoxale, contradictoire, frôlant l’absurde-en-personne. Et qu’en est-il de ce Surhumain, de cet « Übermensch », de cette Figure Idéale dont la « nature égale au divin » ?  Celui par qui l’existence sera transfigurée, par qui s’effectuera la « transvaluation » de toutes les valeurs, cette sublime exaltation de la Vie sans laquelle être présent ne l’est qu’en termes de pure négativité. Et, par simple nécessité logique, ce Crépuscule est-il celui de la Bête, le retour à l’animalité, la plongée, tête la première, dans cet archaïsme qui nous ferait bien plus végétal, minéral, qu’humain, genre dont nous aurions perdu le chiffre sans doute au motif d’une incurable bêtise, d’une massive inconscience ?  

  

   Et, ici, je reprends le fil interrompu de mon récit …, l’après-midi n’a été qu’une longue et éprouvante léthargie, située en entier dans la crainte du retour des angoisses nocturnes, mais aussi, dans l’espoir que le Midi en effacerait les reliefs les plus saillants, les adoucirait, poncerait ces aspérités pareilles aux piquants des oursins qui enflamment la peau dès qu’ils sont touchés. Donc un genre de flottement, de sentiment d’ubiquité, un pied dans la mare nocturne, un pied dans l’océan du jour. Alors que me restait-il à espérer, sinon que le passage du temps, à la façon d’un généreux onguent, ne vienne apaiser en moi ces urticants frissons, imprimant à mon épiderme enfin disponible, la douce effluence de ce-qui-vient-à-Soi dans le naturel, la grâce d’une régénération, la surprise d’une nouveauté pleine de faveurs jusqu’ici inaperçues ?

   

   L’Aube bleue s’est effacée, les tornades blanches de Midi ont regagné leur antre mystérieux, le Jour a baissé, la Lumière a rétrocédé ne laissant plus apercevoir d’elle que cette mince floculation d’étain au ras du sol. Corrélativement, devant cette longue patience du sol, mes habituelles angoisses ont cédé la place à une salutaire accalmie. Le paysage du Causse, si familier, ces larges étendues sauvages ébouriffées des touffes des genévriers, toutes aiguilles rentrées, le paysage donc semble avoir retrouvé une sagesse que les ardeurs du jour avaient usée jusqu’à son étiage. De bleu qu’il était, le ciel est devenu cuivré. Les nuages se sont dissipés, il n’en demeure que quelques vagues effilochures ici et là, simples témoins de leur passé. Le soleil n’est plus qu’une vague effervescence rouge soulignant la ligne de l’horizon.  Les taillis ont viré à l’Améthyste foncé, à la limite de Minéral, genre de préambule coloré, signe avant-coureur des ombres à venir. Le grand chêne s’est immobilisé, si bien que ses feuilles ont l’aspect d’un métal sombre. Seules les herbes de la savane luisent encore d’une dernière fulgurance, d’un halo interne, toutes qualités qui disent la précieuse essence des choses en sa simplicité même.

  

   Je suis posté tout au fond de mon être, ma conscience n’émergeant que dans l’invisibilité de la meurtrière de mes yeux. En cette heure poudrée d’heureux présages, en cette heure de pur repos, il y a homologie entre la lumière de mon regard et celle, extérieure (mais l’est-elle vraiment ?), qui glisse sur le vaste plateau du Causse, pareille à l’ondoiement des eaux dans les mares des lagunes avant qu’elles ne rejoignent la mer. Maintenant, dans la présence-du-présent, le temps s’est assagi, anticipant son proche sommeil, la clarté a baissé, tout comme on baisse l’intensité de sa lampe sur le vierge du papier où s’écrivent les mots de la méditation-contemplation. Oui, cette heure-ci, la Crépusculaire, est peut-être la plus belle qui soit, longuement mûrie, parvenue à la grande sagesse de l’âge, retirée en elle comme l’animal marin en sa conque, comme les tentacules repliés de l’anémone, sourde aux incantations du jour. Le pli-en-Soi-plus-que-Soi, l’intime pour ce qu’il est, ce sans-distance de l’être-à-qui-il-est, cet ultime rayon faisant pure ellipse sur-lui-même, cette existence indivise qui vit de sa propre respiration, qui ne parle qu’en silence, qui ne voit que sa propre efflorescence. Là, sur la pente déclive de l’heure, au seuil de la nuit, j’IMAGINE, peut-être la plus belle faculté de l’Homme. J’imagine la Huppe faciée dans son nid de plumes et d’herbes mêlées, assoupie, rêvant peut-être, poussant ses minuscules « Tou…Tou…Tout », cet infime pupulement qui énonce la vie en sa manifestation la plus discrète, la plus humble. J’imagine la lilliputienne coccinelle, sa tunique rouge en laquelle se fondent ses sept points, amorce de la nuit sur fin de crépitement solaire. J’imagine la Brebis du Quercy avec sa drôle de tête allongée, le double cercle noir de ses lunettes, ce noir tapissant sa vue d’une plus insistante façon à l’heure du repos nocturne.

 

   J’imagine la douceur cendrée des Cazelles, ces cabanes de pierres à l’usage des Bergers, elles doivent resserrer l’intervalle entre leurs moellons sous la fraîcheur qui monte des combes avec leur charge de brouillard.  

   J’imagine le regroupement des murs de pierre sèche sous l’aimable insistance de la Lune.  

   J’imagine les grappes roses et blanches des orchidées agglutinées tout autour de leur tige pour une communion au large du regard des Hommes.

   J’imagine la ronde des chênes pubescents en quelque clairière baignée de lactescence, la mesure étroite de leurs glands au vert si tendre, leur écorce rugueuse bientôt lissée de nuit.

   J’imagine les trois lobes rouges des feuilles des érables, leur peuple minuscule doucement agité sous la première haleine nocturne.

   J’imagine tout ceci, dans le recueil, tout comme je m’imagine, Spectateur muet, ébloui de toute cette lente métamorphose du réel, me questionnant sur-qui-je-suis, peut-être un simple prolongement de la pierre, du végétal, peut-être une simple instance d’un retour en direction de l’élémental originaire et je prête l’oreille, une nouvelle fois, aux mots si juste de l’Écrivain car, oui, vivre à certaines heures au-plein-de-qui-l’on-est est PURE JUBILATION :

 

« Vers six heures, six heures trente du soir,

quand le soleil est un peu retombé,

tout autour de moi, et moi-même,

jubile.

Il n’y a pas d’autre mot pour

traduire cette impression :

 

JUBILE

 

Alors je marche (…), face à l’ouest,

et je suis pris moi aussi. »

 

et je rajouterai :

 

« Pris moi aussi »

Au Jeu du Monde

Qui est Jeu du Temps.

Suivons la sentence d’Héraclite

« Le temps est un enfant qui joue »

Qui joue à disposer ses pions

Sur le Grand Echiquier de la Vie,

se perdant ici dans le ténébreux Chaos,

se retrouvant, là, dans le lumineux Cosmos

une fois Désespéré,

une fois Jubilant,

c’est le Jubilatoire

qu’il nous faut voir

n’annulant cependant

le dépressif

sur lequel

il a prospéré.

 

Pas de Jour

Sans Nuit

Pas de Lumière

Sans Ombre

Pas de Présence

Sans Absence.

 

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19 janvier 2026 1 19 /01 /janvier /2026 18:22
Signe seulement

                                                         "Tête", fil de fer peint, Bieuzy 2019

                                                               Œuvre : Marcel Dupertuis

 

***

 

[Ce texte sur l’une des dernières œuvres de Marcel Dupertuis part d’un présupposé, à savoir qu’il s’agit dans son art (mais ceci est le lot de toute modernité), d’un affrontement du mot et du signe. Le mot serait l’équivalent linguistique du corps. Le signe serait, en quelque sorte, l’effacement ou le silence, la toujours possible disparition. En réalité, l’art, au cours des âges, serait passé d’une rhétorique du mot à celle du signe. Ainsi la Renaissance témoignait-elle, par sa peinture généreuse, ses personnages idéalisés, le plein de ses figurations, de la richesse du mot, de son rayonnement, de cette manière de chose indivisible, entière, non sécable, si ce n’est à l’aune de l’imaginaire. Pourrait-on jamais croire à l’existence d’un mot dont on pourrait atteindre l’intégrité depuis l’extérieur ? Le mot, ce genre de monade fermée sur elle-même, enclose en sa citadelle, comment sa liberté pourrait-elle être atteinte ? Nous, les hommes, qui utilisons les mots avec l’aisance qui sied aux choses bien acquises, naturelles en un certain sens, jamais nous ne voudrions croire à leur possible érosion, à leur hypothétique disparition. Et, pourtant, parfois, les événements historiques tragiques fracturent les mots, les scindent et introduisent en leur sein une irréparable césure.

   Parlant de césure, nous voulons signifier celle, bouleversante entre toutes, qui a pour nom « Auschwitz », l’innommable précisément, qui initie toute idée de modernité et son nécessaire dépassement dont seule une éthique exigeante est à même de réaliser l’avènement. Ce qui, symboliquement, paraît avoir atteint en son fond le Mot de l’Histoire, c’est une faille qui s’est ouverte, libérant des signes que nul n’avait aperçus, qui ne sont que les fragments des mots, qui les attaquent, les dissolvent de l’intérieur. Ce qu’aurait pour mission l’art contemporain, lui qui survit après les Camps de la Mort, ce serait de travailler sur ces cendres fumantes de l’Histoire, d’en exhumer les possibilités artistiques.

   Ainsi un art du signe succèderait-il à un art du mot, tout comme le moderne succède au renaissant. La mission de l’art serait donc de travailler de l’intérieur du signe afin de reconstituer le Mot scindé de l’Histoire. Or, cet art du signe serait celui de la fragmentation, de l’obsolescence, de la perte, de la dégradation, souvenir fiché au cœur de la conscience du plus grand drame qu’ait eu connaître la condition humaine. Ainsi émergent des créations telles celle de Marcel Dupertuis dont le travail sur la matière du corps le déconstruit peu à peu pour aboutir à cette résille, à cette fragilité qui n’est plus que la mémoire de son ancienne présence, lorsque le corps était corps de beauté et de jouissance. Qu’en demeure-t-il aujourd’hui ?  

    Il se montre seulement tel cet espace vacant, cette solitude, cet intervalle blanc, ce silence qui n’attendent que de retrouver la totalité dont il était pourvu autrefois, qui le maintenait debout. L’Homme-menhir, devenu Homme-dolmen cherche à se reconstruire patiemment. L’artiste agissant en démiurge le prend par la main et lui dit en une manière de parabole christique : « Lève-toi et marche ». Une telle injonction puisse-t-elle être suivie d’effet ! Sans doute la voie de l’art en ce III° millénaire, perclus de doute et naviguant à l’estime !]

 

***

 

   « Tête », le titre de cette œuvre. « Tête », comme l’on dirait « chut », du bout des lèvres, dans la retenue de soi. « Tête », ce mot si simple qui ne s’ouvre que pour se refermer. Articulez donc ce mot devant un miroir et vous comprendrez, instantanément, cette désocclusion-occlusion qui ne saurait simplement être une fonction physiologique, mais l’aube d’un SENS à déchiffrer. Car tout signifie dans l’univers, depuis le lointain grésillement de l’étoile jusqu’au souffle inaperçu des choses, ce ver luisant dans l’herbe, cette « tête » d’épingle qui brille au soleil, ce baiser que quelqu’un vous adresse, que vous recevez tel le don qu’il est. Le plus souvent, occupés que nous sommes aux tâches harassantes du quotidien, frotter un parquet, conduire la voiture au garage, laver ses vitres, le temps glisse au-dessus de nos têtes sans que nous n’ayons jamais le loisir d’en extraire le rare et d’en saisir la sémantique. L’heure est déjà loin de vous que la métaphore habituelle de « l’eau qui court » traduit bien mieux que ne le ferait un habile concept. L’heure est déjà effacée que le passé a reprise, dont il ne restera rien qu’une vague impression, qu’un sentiment diffus.

   « Tête » donc, nomination de la chose si économique, si ramassée, que ses deux syllabes s’effacent à mesure de leur émission. Mais, bien évidemment, voulant donner lieu au site du visage, comment nommer autrement que par ce simple vocable qui en cerne le contour et en définit l’assise ? Mais, ici, il ne s’agit nullement de linguistique, il s’agit d’art en son expression. Aussi convient-il de prendre un peu de recul et d’analyser ce qui s’énonce comme une vérité puisque nous savons bien que toute œuvre est vérité, précisément, sinon chute dans l’aporie d’une chose qui serait innommée, donc vouée au néant. Mais, de façon à ne demeurer dans l’abstraction, il nous faut donner quelque réalité à cette tête et la placer dans une perspective qui en éclairera les infinies facettes.

 

Signe seulement

« Trois enfants avec une voiture tirée par un bouc ».

Franz Hals (vers 1620)

Source : La Quotidienne.fr

  

   Regardons cette belle œuvre de la peinture renaissante « Trois enfants » de Franz Hals. Combien les têtes de ces bambins sont généreuses, ouvertes, comblées d’épanouissement, portées par une étonnante plénitude. Ici la beauté se dit dans une manière d’extase, de saut en avant de soi, de profusion à même le monde. Les têtes sont comme dilatées de l’intérieur, projetées en direction du regard de l’autre, c’est la couleur même d’une joie de vivre communicative qui vient jusqu’à nous et nous rassure, comme s’il s’agissait de notre propre portrait.

 

Peinture de l’excédent.

Peinture de l’extériorité.

Peinture du surgissement.

 

   Tout est tourné vers le dehors et il s’en faudrait de peu que ces visages ne se donnent sous la forme d’une sculpture, tellement la poussée du dedans se manifeste en tant que dépliement et gain de l’espace. Tout ceci se lit comme la réaction et l’antinomie des sombres et ascétiques visages médiévaux, anges, figures christiques et autres saints dont la représentation se dissolvait à même les ors et les sépias d’une lumière mystique.  Le visage n’avait nullement à s’affirmer, il n’était accordé qu’à la divine clarté dont il était un reflet à tout jamais, autrement dit une manière d’absence, d’effacement face au mystérieux Transcendant.

   Ce rapide détour par le paradigme expansif de la peinture renaissante a seulement pour but, dans une visée dialectique, de faire se montrer les différences, sinon les verticales oppositions entre une figuration de l’excès et une figuration du retrait. On aura bien compris, en une première visée, combien cette œuvre de Marcel Dupertuis s’inscrit aux antipodes du concept  initié par les maîtres de la Renaissance, dont on peut voir une résurgence au beau milieu de l’impressionnisme, dans « Portrait d’enfant », par exemple, d’un Renoir. Identique effusion de la chair, luxe lumineux de la couleur, exaltation de la forme qui se propose aux yeux des spectateurs telle la manifestation d’un irrépressible bonheur.

 

La vie est bourgeonnement.

La vie est fulguration dionysiaque.

La vie est effervescence.

  

   L’on se rendra aisément compte du saut immense accompli par ce que, faute de mieux, il convient de nommer « représentation ». Si les œuvres antiques, notamment la statuaire grecque, les figurations de l’art romain, se nourrissaient de la notion de mimêsis, à savoir le souci de la ressemblance de l’œuvre avec son modèle - le beau corps, le beau visage -, ce qui se traduisait par une imitation ; avec l’œuvre ici considérée, nous assistons à un renversement copernicien dont l’art contemporain use comme de l’un de ses motifs majeurs. Du réalisme à l’abstraction, de la figuration fidèle à l’interprétation « outrancière » du corps, l’écart est plutôt cet abîme qui creuse jusqu’à la folie, parfois. Voyez les œuvres hallucinées de Francis Bacon, l’effigie humaine ramenée à une essentielle monstruosité, comme si, en l’homme, les ressources chtoniennes résonnaient avec bien plus de force que les fragiles dentelles ouraniennes, abîme donc qui n’est que le statut du Da-sein penché au-dessus de sa propre déréliction. La chute est inévitable qui grimace à l’horizon et enjoint les Existants à se recourber sur leur destin en forme de finitude.

   S’il fallait donner, à l’art actuel, un mot par lequel en définir l’essence, alors l’un des premiers vocables se présentant à l’esprit serait bien celui d’« absurde » que redouble la notion de nihilisme.  La fuite irrémissible du SENS est confirmée chaque jour qui passe, dans la tragédie humaine dont Auschwitz ne constitue nullement l’épilogue mais se présente comme l’une des flétrissures les plus insupportables qui se puisse concevoir, l’Histoire reproduisant à l’identique, au fur et à mesure de l’égrènement de ses civilisations, les mêmes funestes erreurs. On se plaint constamment des misères qui frappent le cours des choses mais aucune véritable éthique ne vient en endiguer l’inquiétante parution. Le constat est atterrant et les pratiques invisibles qui viendraient en  atténuer les plus néfastes accomplissements. Chaque seconde est le théâtre d’un drame que l’homme regarde médusé sans qu’il n’intervienne en quoi que ce soit pour que la texture du monde soit sauve. Si le concept de « modernité » peut trouver un répondant à la mesure de ses attentes, c’est bien dans les productions de l’art, tout d’abord, qu’il cherchera le lieu de sa possible effectuation.

 

Or que veut dire « Tête »

en son étrange dépouillement ?

En  cette architecture de lignes monochromes ?

En cet entrelacs dressé contre le silence du monde ?

En la muette supplication de sa résille questionnante ?

 

   Mais il faudrait être atteint de cécité pour ne nullement voir que cette sculpture de fil de fer est UN CRI. Oui, UN CRI, une exhortation à s’éveiller du songe creux dans lequel l’humanité se complet, ne levant cependant le moindre petit doigt pour enrayer le désastre. Et ceci n’est nullement l’injonction de quelque penseur tragique qui aurait décrété la mort de l’homme. L’homme était mortel bien avant que cette œuvre n’ait vu le jour. Et c’est non seulement l’homme qui est mort mais Dieu lui-même, depuis que le décret nietzschéen en a promulgué l’obscure vérité.

 

Ce que la TÊTE dit,

dans le vrillement de son être,

dans la douleur patente qui la traverse,

dans ces lignes révulsées

qui attendent le couperet de leur propre destin,

ce qu’elles disent, ces lignes,

le désespoir auquel se confronte

tout cheminement terrestre,

toute avancée qui ne procède jamais

qu’à sa propre extinction.

  

   L’art a à être ceci : un trépan qui fore jusqu’à l’âme et la requiert comme ce diamant qui incise le réel, le désopercule, le saigne à blanc puisque, aussi bien, nulle chair ne parle mieux que depuis le lieu de sa scarification : là s’ouvre le SENS - unique mission de la belle et irremplaçable phénoménologie, tremplin de la sublime herméneutique -, là seulement la Parole peut se lever qui dira à l’homme le lieu unique de son être, cette Poésie qui appelle la Pensée, qui appelle la Conscience. Alors l’art nous fera entonner ceci face à la splendeur de la Lumière, ceci comme dans le poème « Mnémosyne » de Hölderlin.

 

« Un signe, tels nous sommes, et de sens nul »

 

   Oui, un « signe ». Oui « de sens nul ». Ce qui veut dire que nous tutoyons constamment le néant, que nous l’appelons à la manière de cette voix vide qui est l’écho même de l’infinitude. Toujours nous avançons dans notre connaissance du monde et, toujours, le monde recule, nous reléguant dans cet infiniment petit, cette taille du ciron perdu dans l’indéchiffrable univers. Et c’est bien pour cette essentielle raison d’une présence microscopique, effacée, qu’il nous est intimé l’ordre, depuis l’écrin de notre conscience, de débusquer la moindre faille où pourrait s’inscrire un SENS :

 

Dans cette rencontre fortuite de l’Autre,

dans ce minuscule incident du paysage,

dans ce grain de sable qui s’allume

sur la crête de la dune,

dans ce mêlement d’une chose

 infiniment simple,

en apparence du moins,

qu’est cette œuvre disant

une réalité qui nous interroge.

 

   Car, à l’observer, à la prendre en compte, à l’inclure en notre expérience tout devient possible, sauf à la laisser dans son coefficient de mutité originelle. Car les choses nous parlent. Et pas seulement un langage réifié, métallique, abstrus dont nous ne pourrions rien faire. Les choses nous parlent, certes en langage crypté, non immédiat, non évident, mais c’est bien cette surdi-mutité qui vient à nous, que nous avons l’obligation, l’urgence, de déchiffrer. Faute de ceci, tout n’apparaîtrait qu’à l’aune d’une abstraction, d’une confusion native qui ne ferait qu’accroître la nôtre et nous désespérer davantage.

 

Cette sculpture  en son efficience la plus réelle est :

 

Art de l’apparition-disparition,

art du voilement-dévoilement,

de l’affrontement de l’être et du non-être,

clignotement d’une présence-absence,

lieu de polémique du vide et du plein,

art de la trace, de l’empreinte, du signe

et non seulement du mot clairement énoncé.

 

   Ce qui, sans doute, est le plus patent en elle, qui la porte au-devant de nous en sa singularité, c’est son rôle de signe dont la face inversée serait celle du mot dans son naturel rayonnement, dans sa signification immédiate. Si je dis « tête », tout le monde comprend instantanément ce que je dis, chacun imagine sans peine telle ou telle tête à l’horizon de son propre être. Si je dis la même chose, mais en langage plastique, mais en une vrille verte posée là-devant en son apparaître, il ne s’agit plus d’un mot ordinaire, il s’agit d’un signe qui, précisément, « fait signe » depuis l’ambivalence, l’ambiguïté de son statut. Quiconque observe « Tête » de Marcel Dupertuis, demeure sur son quant-à-soi,  se questionne du-dedans, cherche une issue au gré de laquelle quelque chose pourrait s’éclairer, « faire SENS ».

   Mais, du signe, il faut parler plus avant, entrer de plain-pied dans ce qu’il a à nous dire, puis le confronter au mot, à sa configuration plénière, à l’emblème qu’il nous tend, chaque fois que nous émettons une parole signifiante. Abordé de façon étymologique (le vrai est toujours la source, non l’estuaire grossi de mille ruissellements inconnus), « signe » se donne tel un « miracle ». Etonnant, tout de même. Et puisque l’interprétation se déroule toujours sous la figure d’un cercle infiniment réitéré, venons-en à « miracle », dont la valeur native est la suivante : « fait ne s'expliquant pas par des causes naturelles et qu'on attribue à une intervention divine ». Donc si nous ramassons, en une formule succincte, la valeur de « signe », voici que nous apercevons la main divine, donc « l’invisibilité manifeste » si nous osons ce subversif oxymore. Le signe, en soi, serait le lieu d’une invisibilité. Mais comment donc tout ceci est-il possible ?

   Prenons le mot « tête ». Il s’agit bien d’un mot, avec sa propre morphologie, sa naturelle polysémie. Il s’agit d’un corps. L’on dit bien « le corps des mots ». Il s’agit d’une matière totale, indivisible, insécable. Insécable ? En principe, oui. En fait, non. Une totalité peut toujours être divisée en ses éléments constitutifs. Ainsi notre mot pourra-t-il se décomposer en signes typographiques que sépareront les blancs. Eh bien, nous y voici, le mot recèle en lui du visible, ses lettres, de l’invisible, ses espacements. Or, afin que ce démontage du mot en ses signes ne soit pure gratuité,  il nous est demandé d’en reporter les conclusions à cette œuvre-ci, « Tête » donc, qui est en attente de son propre savoir.

 

Signe seulement

   Posons l’image telle l’énigme dont, par essence, elle s’investit, pour la simple raison que ses significations s’abreuvent à deux sources différentes : l’une qui délivre son apparence, donc son immédiate signification, alors que d’autres sèmes circulent ici et là, à bas bruit, sans que rien de distinct, de visible, ne nous alerte. La structure métallique de « Tête », ses enroulements de fil de fer constituent la typographie au gré de laquelle l’œuvre (le mot) se rend observable. A rebours de ceci, de cette manifesteté objective, le vide qui se creuse en son sein, l’espace vacant entre ses mailles, la libre circulation de ses énergies, toute cette activité présentielle muette se donne tels les signes mystérieux, à proprement parler « divins », telles que le suggèrent les valeurs étymologiques repérées plus haut. Donc la totalité du sens de « Tête » est assurée par une morphologie réelle que sous-tendent des tensions invisibles mais non moins actives, des espacements, des distances, des remous d’un invisible qui, tous ensemble, concourent à l’édification de l’œuvre, à sa tenue, à l’espérance qu’elle nourrit d’être comprise en ses fondements mêmes.

   Alors, maintenant, s’il s’agit de rapporter ces notions de « mot » et de « signe » aux exemples convoqués récemment, « Trois enfants » de Franz Hals, « Portrait d’enfant » de Renoir, nous pouvons soutenir la thèse suivante :

   « Trois enfants », « Portrait », fonctionnent uniquement tels des mots et, pourrait-on dire, comme des mots pleins et entiers qui occultent l’espace surgissant entre leurs signes. Une manière de plénitude sans faille, un gonflement de leur être n’autorisant quelque regard indiscret qui s’immiscerait dans leur propre intériorité.

   « Tête », bien au contraire, même si cette œuvre peut bien évidemment s’affirmer comme mot, « Tête » donc, s’efface presque totalement pour ne laisser paraître que les filigranes de ses signes, qu’effacent presque en son entièreté, la présence  rayonnante des blancs, diffusive, dispersive ; le silence oblitérant, biffant autant que se peut  la matière pour ne laisser vacante que la fulguration inaudible de l’être. Ici, l’on assiste à une étonnante et moderne (au sens de « modernité ») avancée d’une néantisation en acte qui ne serait jamais que la survenue de l’essence des choses en leur incomparable multitude. L’art qui pointe en ce minimalisme apparitionnel, nous pourrions le nommer :

 

Art de la touche et du retrait

Art du stigmate et de l’effleurement

Art du cri et de la douce persuasion

Art de la fugue et de l’omission

Art de la ligne et du pointillé

Art de la cible et de la flèche

Art du diapason et de la vibration

Art de l’anche et du souffle

Art de l’inspir-expir

Art du Tout et Rien

Art de la Présence et de la Finitude

 

   Car c’est bien de ceci dont il est question. De passage. De dialogue. Mais d’un dialogue feutré, inaudible, tapi à même la touffeur du signe. Art diastolique-systolique qui dit une fois la vie en son expansion, une fois en sa récession, qui dit le flamboiement de l’Amour, le froid baiser de la Mort. Ici, comme à Auschwitz, comme partout sur la Terre où sévit la tragédie humaine, il ne s’agit vraiment que de cela , de Vivre ou de Mourir et d’en signifier l’absoluité en entaillant l’écorce des arbres, en déposant sa propre trace sur les chemins de poussière, en faisant l’amour, en rencontrant l’autre au creux même de son désarroi, ces mots troués de signes qui parfois palpitent, qui parfois s’éteignent sous les feux des jours, sous les coups de la sourde contingence. Ce que l’art nous dit, c’est que nous ne sommes nés du hasard qu’à apprendre à en déchiffrer les sinueux dessins.

 

L’œuvre de Marcel Dupertuis est :

une œuvre du corps et de l’âme.

Corps comme mot.

Âme comme signe.

 

   Pour cette raison, ses propositions plastiques sont constamment traversées de zones d’ombre et de lumière. Si, dans le parcours de cet artiste situé au plein d’une vérité, le corps est toujours le lieu d’effectuation d’une peinture, d’une sculpture, apparaît la nécessité, de plus en plus affirmée, d’un dépouillement, au fur et à mesure de l’inscription des toiles et des matières dans le temps. 

 

Le corps, ce mot qui se délite peu à peu

au gré de sa destinale corruption, apparaissait :

 

évincé en son centre dans « Figura Javelot » ;

plié sur un sol de bronze consécutivement

aux ébats de l’amour dans « Amor à tardé » ;

branches de fer ossuaires ayant rejoint

le sol de leur propre perdition

dans « Olocausto ».

 

(Pourrait-on mieux évoquer

les sinistres figurations d’Auschwitz ?).

 

   Donc une conscience torturée par l’Histoire et la production de ses monstres, donc une  conscience affligée d’amours évanouies, une conscience lucide d’une impossibilité ontologique de séquences à venir, cependant la vacuité, l’exténuation de la présence humaine ne s’y sont jamais faites autant sentir que dans « Tête » qui semble signer, à la fois, les limites de la matière à signifier l’esprit, les limites de l’art à dire ce qui, par nature, est humainement inconcevable, énoncer l’indicible, dire le mot à l’inaltérable essence, appeler le signe depuis son invisible horizon à témoigner pour l’homme d’une possible éternité. Ainsi se disent les choses essentielles :

 

« Ce sont les mots les plus silencieux

qui amènent la tempête.

Des pensées qui viennent

sur des pattes de colombes

mènent le monde ».

 

Nietzsche - « Ainsi parlait Zarathoustra ».

 

   Nietzcshe, le grand prophète du nihilisme, donc du non-sens, nous dit que l’essentiel est toujours cerné de silence, tel le signe qui ne fait guère plus de bruit que le blé qui pousse au creux de son sillon. Tel le mot unique qui abrite le signe et en connaît les subtils arcanes.

  

« Tête », viens donc

« sur des pattes de colombe »,

le monde n’attend que toi.

Mais, peut-être ne le sait-il pas !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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23 décembre 2025 2 23 /12 /décembre /2025 08:58
Être Soi en tant que Soi

« Masque en main, visage absent :

ce que nous appelons intériorité

est-il un mythe ou une nécessité vitale ? »

 

France Culture

 

***

 

   « Ne peut-on me laisser être moi-même, ne peut-on me laisser souffrir, vivre, manger, dormir, vibrer dans la joie ou dans l’angoisse ? Je ne veux pas de cette paix. Je ne veux pas de cette accalmie. J’ai trop mal après, quand je me rattache à la réalité. »

 

                                                   « L’extase matérielle » - J.M.G. Le Clézio 

 

*

   « être moi-même », la grande obsession de Le Clézio en laquelle, nous les Humains, Tous les Humains nous confondons car le souci de vivre, avant toutes choses, consiste à se connaître d’abord, ensuite à coïncider avec qui-nous-sommes en notre essence, ce fragment singulier, impartageable, cette ipséité absolue dont, sans doute, nous pourrions retrouver les traces dans l’horizon inchoatif de notre prime enfance si, au titre d’une infaillible mémoire, les premiers instants de notre vie, nous pouvions en dessiner les formes, au calame et à l’encre de Chine, sur un document vierge qui serait l’attestation de notre Être-même. Vieux rêve de l’Humanité poursuivi depuis l’aube des temps, lequel songe ne connaîtra jamais son terme au prétexte que ce territoire intime que nous brûlons de sonder demeure celé à notre curiosité, se repliant, au fur et à mesure que nous tentons de l’investiguer en des plis qui, pour nous, sont ceux de « l’in-connaissance », ce dernier mot scindé de manière à faire apparaître, en relief, le « in »privatif, spoliation ferme et définitive d’un savoir qui, en réalité, ne nous est nullement accessible. Et c’est bien cette perspective de fermeture, d’insolubilité qui fouette notre conscience au vif, la rend impatiente et frustrée, manière de vibrato incessant qui s’agite en nous comme si nous étions placés sous la férule d’un diapason qui nous imposerait une unique valeur tonale, la sienne, à l’exclusion de la nôtre.

  

   Si, ici, nous reprenons les attentes plus que légitimes de l’Écrivain, « vivre, manger, dormir, vibrer dans la joie ou dans l’angoisse », nous ne serons guère longtemps privés de nous apercevoir que ces revendications, si elles peuvent paraître « primaires » dans l’optique des besoins élémentaires humains, n’en sont pas moins d’évidentes fondations de nos êtres, lesquels sont d’abord, des corps, des fonctions, des sensations. Choses vivantes, inscrites au plus profond de notre soma, de notre psyché, intimes remuements dont nous sentons bien les sourdes reptations à défaut de pouvoir les porter à la lumière du jour et, partant, de la raison.

  

   Et ce sentiment de ce que nous pourrions nommer « ipséité ombilicale », comme si notre ombilic était le centre même d’irradiation de notre être, nombre d’autres Écrivains et Poètes en ont manifesté l’existence de chair au point que cette préoccupation en éclipserait bien d’autres. Philippe Sollers, dans « Désir », ne traduit-il cette impatience d’être-en-Soi sans partage, sans que rien n’en vienne troubler l’impérieuse manifestation :

  

   « Je me suis senti de tout temps un si grand penchant pour la voie intime et secrète que la voie extérieure ne m’a pas autrement séduit, même dans ma plus grande jeunesse. Mon œuvre tourne tout entier du côté de l’interne. »

 

   Et, encore, de ce brillant sondeur d’âmes, à commencer par la sienne, qu’était Sollers, ces quelques notes sur le « Ton fondamental » dans « Un vrai roman – Mémoires », sous le thème "Façon inconsciente de corporer" :

  

   « C’est votre façon inconsciente de corporer qui est en jeu, votre présence jusqu’en vos absences. Votre manière de celluler, de sanguer, de chromosomer, de respirer, de digérer, de résonner, d’écouter, de dormir, de rire, de reculer, d’avancer, de hocher, de regarder, de parler, d’écrire, de remuer, de ne pas bouger, de rêver. […] Bref, c’est votre ton fondamental qui les irrite [les autres] au plus haut point, mais ce ton est là avant vous, il vient de plus loin que vous, il passe à travers vous, il vous crée, vous enfante, vous donne un sujet, des objets, une vie, une mort, un monde. »

  

   L’itération de la forme verbale « corporer », « celluler », « sanguer », en lieu et place de la substantive (corps, cellule, sang), indique, s’il en était besoin, cette fondation intimement dynamique qui vous détermine, Vous qui me lisez, moi qui écris, cette forme originaire donc qui nous « crée », nous « enfante », (les termes sont forts, gravés à même la profondeur de notre derme), cette forme donc nous marque au fer rouge, en quelque façon, éliminant d’emblée les sottes prétentions d’un libre-arbitre, bien plus théorique que réel, nous sommes des libertés en geôle, geôle dont nous n’avons décidé ni de la forme, ni du moment où elle ouvrira ses portes, si jamais elle les ouvre. Ces mots de Sollers sont précieux en ceci même, qu’en eux, est enclose la nature même du destin humain.

 

   Et, maintenant, sondons plus avant cette « intériorité », ce champ continuellement parcouru, jamais totalement déchiffré, jamais complètement défriché, cette intériorité revendiquée qui paraît constituer un des moteurs essentiels en lequel la motivation de l’écriture trouve son fondement le plus évident. Toute écriture, en son fond est « Journal Intime », « autobiographie », et cette exigence d’une réelle et inévitable introversion n’est nullement exclusive du motif de l’écriture, elle en déborde de toutes parts le sublime halo, l’étendant aux limites extrêmes de la tâche de vivre.  C’est dire l’intériorité en tant que socle indispensable sur lequel reposer, à défaut de quoi l’exister ne serait qu’un cheminement amorphe dépourvu de sens.   

  

   « Ne peut-on me laisser être moi-même ? », la formulation est forte, manière de geste désespéré, de message d’imploration envoyé en direction de toute Altérité nécessairement captatrice de ce Soi que Chacun, Chacune veut abriter des actes de Ceux et Celles qui, en leur conscience, veulent le plus Grand Bien de leurs Commensaux, les réduisant cependant à « la portion congrue », tellement la socialité est réductrice de la liberté de l’Être. Liberté du « souffrir », de « l’angoisse » nous dit l’Auteur de « Désert ». Désert, oui, la solitude y est immense, ne pouvant faire surgir, chez l’Ermite réfugié en ses sables, que l’extrême du pathos humain dont « souffrance » et « angoisse » constituent les deux pôles à la limite, en lesquels se réverbère, à la manière d’une onction salvatrice, la pure joie d’Être en un lieu d’intégrale Vérité. Car, ici, au milieu de « nulle part », l’on n’a rien ni Personne derrière qui se dissimuler en un jeu de faire-semblant qui atténuerait en quelque façon, soit sa propre ascension au zénith, soit sa chute en quelque nadir de totale obscurité. La vraie solitude est à ce point exigeante qu’elle n’admet guère, autour d’elle, quelque jeu que ce soit qui en atténuerait la nécessaire rigueur. On l’aura évidemment compris,

 

« l’être-Soi-même » est corrélatif

de « l’être-en-sa-solitude »

  

   Plongé au milieu de la foule, assistant en chœur au Grand Spectacle du Monde, l’on ne saurait « être-Soi-même » que sur le mode mineur, à savoir n’être que cet infime rouage d’une immense commedia dell’arte, manière d’Acteur vibrant à l’unisson des Autres Présences, sorte de risible copeau d’une pièce de bois bien près de se réduire, bientôt, en simple nuage de sciure. Et ceci n’est nulle affirmation gratuite. Si nous nous constituons de façon certaine au contact de l’Autre - ce non-être que nous ne sommes pas -, si donc notre possibilité d’être est liée à autre-que-Soi, de manière symétrique cet Autre peut réduire la prétention du Soi à exister, peur le laminer, le biffer du visage du Monde. Témoins : les luttes fratricides, les polémiques sans fin, les guerres, les exterminations diverses en lesquelles l’Homme est expert, si bien que l’on pourrait penser que, chez lui, les forces du Mal sont de puissance bien supérieure à celles du Bien.

  

   Å partir d’ici, nous essaierons de trouver les traces irréfutables de « l’être-Soi-même » coïncidant avec  « l’être-en-sa-solitude » dans quelques fragments « de l’âge d’or de la poésie classique chinoise », discipline s’il en est d’un infini sondage de l’âme humaine au travers du Taoïsme qui « chante la communion totale avec la nature et les êtres », du Confucianisme qui « exprime le destin douloureux de l’homme, mais aussi sa grandeur », mais aussi des méditations spirituelles du Bouddhisme, voies telles que décrites par François Cheng dans « Entre source et nuage ».

 

Buvant seul sous la lune

 

« Pichet de vin au milieu des fleurs.

Seul à boire, sans un compagnon.

Levant ma coupe, je salue la lune :

Avec mon ombre, nous sommes trois. »

 

   Pourrait-on mieux dire l’extrême solitude intérieure de l’Être qu’au travers de cette libation adressée à la lune, cette pure abstraction cosmologique flottant sans attache en un éther sans limite, si flou à « en-visager », que l’on échouerait à lui attribuer quelque épiphanie vraisemblable, si loin, hors de portée des yeux et du cœur ?  

  

Extrême dérision de ce « nous sommes trois »,

comme si ce « trois »

désignait en réalité trois absences :

 

une Lune inaccessible,

une Ombre intouchable,

un Moi sans contours précis.

 

La nature humaine face

à la Grande Nature,

l’innommable,

elle est trop plurielle,

elle est trop foisonnante,

elle est trop irréelle.

 

***

 

Chiang et Han

 

« Sur le Chiang et la Han, le voyageur rêve du retour

  • Lettré démuni errant entre ciel et terre.
  • Minces nuages : toujours plus loin, dans l’espace.
  • Longue nuit : plus solitaire avec la lune. »

 

   Comme un écho du poème précédent.  « Le voyageur », n’est-il, simplement, « Conquérant de l’inutile » ?  Le « retour », n’est-il la simple réitération d’un retour en soi, seul territoire habitable, seul accueil, seul refuge face à l’immensité du Monde, face à cette longue « errance entre ciel et terre » que prononce ce « démuni du Lettré » ?  Ce chercheur d’abîme, celui qui ne vit que de mots, d’images, de métaphores, de rythmes, de pensées solitaires, ces « minces nuages » sans consistance, ces nuées de l’espace tissées de rien. Et la « Longue nuit » que ne ponctue, pour le « Solitaire », que l’énigme d’un paysage sans lumière, une manière d’invisible Néant, ce « comble » de la solitude portée à même la dimension de son exténuation.

 

***

Mon refuge au pied

Du mont Chung-nan

 

« Au milieu de l’âge, épris de la Voie.

Sous le Chung-nan, j’ai choisi mon logis.

Quand le désir me prend, seul je m’y rends :

Seul aussi à jouir d’ineffables vues… »

 

   Combien ici, la voix est mélancolique, comme si elle résonnait dans le vide dont aucune falaise présente ne renverrait l’écho à son Émetteur. La voix qui rime avec cette « Voie » du Tao, cette marche solitaire en direction de l’invisible. Isolement choisi, exil volontaire au simple motif que Celui du « milieu de l’âge », celui qui a beaucoup vu et expérimenté sait que ne s’offrent à ses yeux « d’ineffables vues » qu’à la hauteur de ce Soi réfugié au plus haut, au plus profond de-qui-il-est.   

 

***

 

Improvisé durant mon séjour

En montagne

 

« Calme solitude derrière la porte de bois close.

Face aux lueurs du couchant dans l’immense paysage.

Sur les hauts pins partout nichent les grues ;

Rares sont ceux qui fréquentent les logis rustiques. »

 

   Ce poème est, sémantiquement, d’une richesse infinie. Extrême solitude renforcée par « la porte de bois close », indice s’il en est d’un enfermement volontaire du Lettré à des fins de connaissance intime. Ce Lettré qui, dans la culture chinoise, investit de manière essentielle le « Jardin-Paysage », lui conférant la valeur d’un monde idéal au gré duquel asseoir sa quête de spiritualité sur une matérialité transcendée, aérienne, symbole, bien plus que réalité terrestre. Cette idée d’élévation, de pure transcendance se retrouve dans « les hauts pins » où « nichent les grues », ces grues indiquant l’ascension de l’esprit en direction des espaces célestes délestés de toute pesanteur. Quant aux « Rares » investissant « les logis rustiques », comment ne pas y voir la projection du Lettré-même en cette rusticité, équivalent du dénuement, de la pauvreté, du silence, de la noble intériorité, tous ingrédients indispensables à tracer le chemin en direction de la Voie, cette « mère du monde », celle qui est au fondement de tout ce qui fait présence, énergie sans pareille qui coule tout le long de la plurielle beauté de l’Univers.

 

   Si, jusqu’ici, les extraits des poèmes précédents se sont focalisés sur la Solitude, sur celui qui suit, nous porterons notre attention sur cet inévitable caractère d’ipséité qui se lève immanquablement de la recherche d’intériorité.

 

Envoi à Wang Wei

Lors de ma randonnée au Wang-ch’uan

 

« Jamais lassé de la marche dans la montagne

Ainsi j’avance au gré de mes seuls plaisirs,

M’égarant volontiers dans de verts sentiers,

Ma pensée tendue vers la cime auréolée.

Une cigogne me guide pour traverser l’eau ;

Un singe m’appelle du fond du bois.

Je lave mon habit dans la source limpide

Et chaque pas m’apporte une nouvelle fraîcheur.

Noble ami, où est-il en cet instant ?

Hors des nuages, coqs et chiens se font entendre.

M’arrêtant, je cueille une tige de chanvre ;

La lune veillera à notre rencontre !

 

    Ce que nous souhaiterions faire apparaître ici, le jeu radical, insubstituable, d’une mienneté à l’œuvre chez l’Émetteur du Poème, d’une mienneté entière qui n’admettrait nulle aura, nul nimbe, nulle diffraction en direction de quelque Altérité que ce soit, à la lumière de la seule exigence suivante :

 

c’est le Soi-en-tant-que-Soi

et nulle instance qui lui serait extérieure

qui est en voie vers une intime

possession de ce Soi,

 

   condition de possibilité de toute atteinte d’une spiritualité pleine et entière. Toute effraction hors-de-Soi serait synonyme de renoncement du motif immanent de sa quête. Car c’est bien à l’intérieur de ses propres limites que le Chercheur d’Absolu prétend pouvoir en trouver la trace, nullement dans un extérieur problématique qui ne ferait que l’éloigner du foyer de sa quête.

 

Tout comme l’Ermite se cloître en sa grotte,

l’Écrivain en sa citadelle de mots,

le Peintre en son subjectile de toile.

 

   Le texte que nous examinons est truffé de ces notations qui, non seulement annoncent le Soi, mais le portent à une sorte d’état d’incandescence où une fusion du Soi avec Soi devient possible, où une pure coïncidence

 

de Celui-qui-pense et

de Celui-qui-est,

 

   crée les conditions même d’une Uni-Totalité absolument impartageable. Les quelques commentaires suivants tâcheront de mettre en lumière

 

ce concept d’un rayonnent du Soi

comme fondation de la réception

sans reste du Poète en tant,

à la fois, que centre de la signification de ses mots,

centre de la signification de qui-il-est :

 

   « j’avance » : en direction de cette intime faveur où scintillent « mes seuls plaisirs », lesquels ne peuvent qu’être miens « une façon de corporer, de chrosomer », selon la belle expression de Sollers.

    « M’égarant volontiers » : seul je peux décider de mon propre égarement, de ma propre fantaisie de suivre tels « verts sentiers », plutôt que tels autres.

   « Ma pensée tendue » : visant cette « cime auréolée », à la manière d’une gloire, c’est MA pensée et nulle autre qui pourrait décider de la sublimité de l’instant qui ME touche et ME métamorphose en Moi-plus-que-Moi : mienneté augmentée, dilatée aux confins mêmes de l’Univers.

   Dans la traversée de l’eau en tant que MON épreuve, « une cigogne ME guide », car c’est MOI et uniquement MOI qui suis en question dans cette « traversée » et nous pensons, inévitablement à cette « Traversée des apparences » de Virginia Woolf, laquelle est uniquement pour Chacun et nullement pour Quiconque dont la propre « traversée » est nécessairement séparée, différente.

   « Du fond du bois », c’est à -dire depuis la confusion mondaine, du chaos dont je suis un survivant, « Un singe m’appelle », me désigne en tant que Celui situé comme Seul face à l’indéterminé, afin qu’une détermination naisse de Ma propre nécessité.

   Quant à la « nouvelle fraîcheur », c’est MON pas qui me l’apportera car personne ne marchera à MA place sur le chemin de la vie.

   Pour ce qui est du geste du cueillir, ce rassemblement de l’épars et du divers, seules MES mains en feront l’expérience, MA cueillette n’étant nullement celle d’un Autre.

 

Question de ressentis uniques,

d’affinités électives,

d’inclinations particulières.

 

C’est le JE qui s’arrête

et lui seul

car cueillir est être responsable

du rassemblement

du multiple en l’unique.

  

   La dimension de l’altérité n’est convoquée que deux fois, sur un mode que l’on pourrait dire minimal, sinon ascétique. Le « noble ami », comme si le « noble » tenait l’ami à distance. Quant à la « rencontre » elle n’a lieu que sous le sceau d’une lune bien distante, bien distraite.

 

   En tant qu’épilogue de ces quelques réflexions, il nous faut reprendre à nouveaux frais la question posée par France-Culture :

 

« Masque en main, visage absent :

ce que nous appelons intériorité

est-il un mythe ou une nécessité vitale ? »

 

Commençons par citer un extrait d’article intitulé

« Dialogue du moi et de l'inconscient »,

tiré de « L’Universalis » :

 

   « D'une façon très générale, la persona est le masque que tout individu porte pour répondre aux exigences de la vie en société. La persona donne à tout sujet social une triple possibilité de jeu : « apparaître sous tel ou tel jour », « se cacher derrière tel ou tel masque », « se construire un visage et un comportement pour s'en faire un rempart. » 

 

   Pourquoi le masque, symbolique bien plutôt que réel, est-il indispensable pour la personne ?  Mais, bien évidemment, pour la protéger des atteintes de l’extérieur, pour lui offrir, en son intime monade, les lois selon lesquelles son existence sera déterminée de l’intérieur même de-qui-elle-est, nullement par un sombre décret venu de cet extérieur toujours menaçant qui pourrait l’envahir, réduire son identité à néant. L’expression « masque en main, visage absent » est, à sa façon, une sorte de formule obligée, au motif que le masque, en toute hypothèse, suppose toujours la dissimulation du visage, il est son paravent, son abri, son refuge. Nul masque ne saurait être ôté, sauf à mettre l’intériorité à nu, ce qui serait une mesure contre-nature, nature Humaine s’entend.

   

   L’une des métaphores dont j’use parfois afin de mettre en perspective intériorité et extériorité, est celle du poulpe dont on retourne la calotte, seulement on ne la retourne nullement pour lui donner vie, uniquement pour la lui ôter à des fins de dégustation. Ce qui revient à dire que retourner son intériorité, mettre ses viscères à nu, vider son encre consiste à le néantiser purement et simplement. Et ce qui est vrai du poulpe l’est autant de la personne humaine. Retournerait-on notre calotte (symboliquement s’entend) que nous serions, nous aussi, soumis au rythme fou de la dévastation.

  

Å l’exister, comme à Janus,

il faut deux faces,

l’intérieure,

l’extérieure,

comme à la montagne

il faut le lumineux adret,

le sombre ubac.

  

   Ces deux réalités ne sont nullement miscibles. Selon chaque tempérament, ce fameux « Ton fondamental » magistralement décrit par Sollers, selon chaque affinité avec le dedans ou le dehors, ainsi se divisent les comportements du site anthropologique en deux paysages bien distincts,

 

posant d’un côté les Introvertis,

de l’autre les Extravertis.

 

   Cependant personne ne pourrait vivre totalement en introversion, ignorant l’extraversion et inversement.  Nous sommes foncièrement, nous les Hommes, des Êtres bifides, des Réalités paradoxales qui oscillons constamment autour d’un axe ivre, lequel, le plus souvent, nous désaxe, nous déporte de nous, nous fait douter de la qualité de nos choix et, partant, de nos existences mêmes. Avançant sur le chemin de la vie avec une marche peu assurée d’elle-même, « dubitative » pourrions-nous dire, si tant est que notre locomotion ait les moyens de douter.

 

De l’Intérieur selon nos Cœurs,

à l’extérieur selon notre Raison,

la distance est grande mais

nullement infranchissable.

 

   Certes, ce qui paraît tel un « Grand Écart », semble nous situer dans une position schizophrénique indépassable. Certes, nous vivons sur le tranchant de l’exister, et si, par le plus grand des hasards, tel que l’annonce Hölderlin,

 

« l'homme habite naturellement la terre en poète »,

 

alors il nous faut entendre la parole de

Pierre Reverdy dans « Le Gant de crin » :

 

« Le poète est, dans une position difficile

et souvent périlleuse,

à l’intersection de deux plans

au tranchant cruellement acéré,

celui du rêve et

celui de la réalité. »

 

Si l’on a bien suivi notre cheminement pensif,

l’on ne s’étonnera guère de l’affirmation suivante :

 

l’Introverti est celui qui, par nature,

est penché sur ce monde intérieur du rêve,

dans la dimension du Cœur ;

alors que l’Extraverti est celui qui, par nature,

est en prise directe avec la réalité,

dans la dimension de la Raison.

 

    Le mixte des deux est, bien évidemment, la situation la plus courante. Ces intimes ou bien ouvertes déterminations ne sont nullement du ressort de notre volonté, sans doute même nous précèdent-elles au titre d’une provenance originaire entièrement teintée de passivité, totalement immergée dans cet inconscient sur lequel nous flottons tels de risibles coques de noix parmi les chaotiques et impétueux flots de destins ne nous confiant jamais la gouverne qu’à titre provisoire.

 

Intériorité du cœur,

extériorité de la raison.

 

Mais qui donc pourrait

nous dire notre position exacte ?

 

« Le cœur a ses raisons

que la raison ne connaît point »,

 

nous ne pouvons guère que nous en remettre

à ce bel aphorisme de Blaise Pascal,

lequel en son mystère, maintient

pour nous la question ouverte.

 

La question de l’exister.

 

La question de-qui-nous-sommes.

 

 

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17 décembre 2025 3 17 /12 /décembre /2025 08:46
Aux confins du désêtre

« Archive »

 

Barbara Kroll

 

***

 

   « Archive » nous dit le titre. Le dictionnaire, guère disert en la matière, ne nous est pratiquement d’aucun secours :

 

« Recueillir, déposer, classer dans une collection d'archives ».

 

   Cependant, si l’on ramène à Soi, à sa propre genèse, cette définition, voici qu’elle s’éclaire d’une singulière lumière, laquelle mettant en exergue « le recueillir », « le déposer », « le classer », commence à projeter, en notre esprit, les ombres du Passé. Oui, du « Passé » car l’archive a ceci de particulier que son actuelle vision, que la recherche de quelque document, sentent le vieux papier, la feuille parcheminée ensevelie parmi les feuillets sans mémoire d’un livre qui, aussi bien, pourrait n’être constitué que de l’éclat sourd de pages vierges. Le Blanc en tant que Blanc selon une formule récurrente tout au long de mes écrits. L’archive est sans mémoire et c’est à nous de lui en attribuer une, de donner sens à chaque strate qui se dévoile à mesure que nous avançons dans la collecte d’informations. Le registre de notre exister est si vaste, le fourmillement factuel si dense, que nous ne percevons, la plupart du temps, qu’un confus galimatias qui, en première approximation, nous laisse sur notre faim.

  

   De manière à combler notre curiosité, à satisfaire notre vital besoin de satiété, il n’est nullement rare que nous ne bouchions les lacunes de l’information en ayant recours à la fonction balsamique de la fiction. Autrement dit

 

le Présent nous désespère

dont le Passé ne comble

quelque lacune que ce soit,

dont le Futur n’annonce rien en son

éternelle forme d’énigme.

 

   Nous voyons bien ici, qu’au centre de notre méditation sur l’archive, c’est bien le problème central de toute position d’existence qui se pose, à savoir celui de cette temporalité qui nous enlace, tel le chèvrefeuille la branche du coudrier dans le lai du même nom, où ni Tristan, ni Iseult ne peuvent vivre l’un sans l’autre, sauf à chuter dans l’abîme sans fond du non-sens.

  

   Et si nous nous disons Tristan, ne découvrant rien en l’archive qui évoque Iseult, sans motif donc sur lequel faire fond, sans écho, sans retour, notre propre parole s’épuisera vite, tel le mince filet d’eau bu par le sable du Désert. Cette allégorie veut dire

 

la nécessité d’installer

entre deux Signifiants :

Nous et notre Passé,

une immédiate et

significative passerelle,

le Signifié,

 

faute de quoi notre capacité existentielle

se réduira à son ombre.

L’archive n’aura « accouché que d’une souris ».

 

 

   Mais ces considérations très générales, nous allons les appliquer à Celle qu’en l’occurrence, nous nommerons « Iseult », une Iseult provisoirement dépeuplée au motif que Tristan, sans voix, ni corps, ni présence, se donne telle la vision d’un indescriptible Néant. Sur cette condition d’une Iseult sans repères, il faudrait inventer le néologisme de « néantitude », celui-ci indiquant une irremplaçable nécessité d’essence de Celle-qui-désertée-d’Amour, ne peut que végéter dans des marais d’illisible irrésolution.

  

   Si nous fixons, suffisamment de temps, notre regard sur cette œuvre ancienne de Barbara Kroll, un sens se fait vite jour : « Iseult », dans sa pose énigmatiquement dubitative, nous questionne au plus profond, sur la lisière métaphysique de notre être, et du sien, bien évidemment. Nous pourrions, condensant la pensée que nous avons d’elle, affirmer

 

« qu’elle est sans

être réellement. »

 

   Mais que veut donc signifier cette existence biffée à même sa représentation ? Il n’y a guère que son inventaire qui nous livrera les motifs selon lesquels nous procéderons à l’annulation de-qui-elle-est, la décrétant, en quelque façon, « nulle et non avenue ». Oui, c’est bien ce retrait, cet effacement, cette claustration à l’angle de l’image qui paraissent le mieux faire signe en direction de ce conflit, de ce combat qui se livrent en elle. Si le titre annonçait « aux confins du désêtre », cet étrange « désêtre », il nous faut le cerner de plus près. Ce sont les caractères formels de cette œuvre, son esthétique « contrariée » qui l’installèrent, Elle, Iseult, en cette possible présence qui, en réalité, n’est qu’une non-présence, un évident absentement à Soi. Il faut commencer par Elle dans notre tâche de recensement d’une ontologie se dessinant, mais ne perdurant guère au-delà de ces quelques coups de pinceau : des griffures, des assombrissements, des giclures de sanguine dont nous parlerons bientôt.

   

   La forêt des cheveux est un inquiétant emmêlement de nocturnes futaies. Dans l’intervalle de ces dernières, du clair apparaît que remet aussitôt en question la tonalité tragique de la peinture.

   Le visage en son entier, quant à lui, est un plâtre blanc, une impénétrable façade de Blanc d’Espagne, d’Albâtre, de Lunaire, de Céruse, de Saturne, toutes ces variations infinies d’un unique Néant qui semble n’avoir pour dessein que de boulotter Celle-qui-prétend-à-l’exister sans guère avoir les moyens d’y parvenir. En réalité, une tentative pathétique d’épiphanie que vient constamment contrarier la neige d’une palette éteinte, morne, excluant toute possibilité de recours à la richesse des couleurs, cette effusion de la vie en son bel éploiement.

   Les yeux, cet éclat de la conscience au plein du jour, les yeux, ce fondement de la mydriase-lucidité, les voici condamnés à être vitreux, à ne nullement permettre à la lumière d’éclairer le continent intérieur, de le déterminer en ce qu’il a de plus précieux, lui, au contact de-ce-qui-n’est-nullement-lui.

   Le double bourrelet des lèvres est fermé, en signe d’éternel silence.

   Le menton repose lourdement sur la fourche des mains. Nullement des mains qui caresseraient, rassureraient, mais des mains inaptes à sculpter la chair du Monde, à commencer par celle d’Iseult.

  

   La partie gauche de l’image, parcourue dans la douleur, dans le possible deuil affectant Iseult en sa solitude essentielle, ne le cède à la partie droite, qu’en un fond d’identique nature, un vide s’y lève que vient obturer, mais dans une souffrance supplémentaire, un noir profond, quelques empreintes de sanguine. Ce noir de Suie enserre le visage, lui affectant la place étroite d’une geôle, donc d’une privation de liberté. Visage acculé à n’être que la figure d’une absence à toute altérité, qu’il s’agisse du Monde, de l’Autre et, par un simple effet de retournement, de réflexivité, fugue de Soi comme si avait été proférée, à l’origine de cet être, l’imprécation d’un destin défavorable ne trouvant nulle possibilité d’accueil, de diffusion en cet espace de rémission, de pure perte. Sur le fond gris de congère, comme la projection nocturne d’un cruel déficit, l’ombre spoliatrice d’une possibilité minimale d’être-à-Soi, rien-que-pour-Soi. Et ce n’est nullement la suite de notre exploration de ce paysage figuratif qui nous rassurera. Les graffitis de sanguine, bien plutôt que de constituer un art mural doué de quelque positivité, se donnent comme une lèpre, un ensauvagement du représenté, le conduisant hors-visage, c’est-à-dire hors-signification-humaine.

  

   Sans doute notre parcours sur le chemin du drame, se fera de plus en plus subjectif, privilégiant la noirceur à la clarté, lorsque nous désignerons les quatre lignes du motif rouge en tant qu’illustration des jambes du Modèle, des jambes inversées comme chez les Personnages peints par Georg Baselitz, cet Artiste néo-expressionniste souhaitant, par ce subterfuge, créer un sentiment de malaise et d’angoisse chez les Spectateurs. Or, dans le cadre de notre méditation totalement ténébreuse-métaphysique, cette inversion du type Humain signifierait rien de moins que la fonte du motif anthropologique et, à terme, la nullité complète, l’impossibilité de faire présence, d’agiter ses bras, inutile et pathétique sémaphore à l’illisible, incompréhensible gesticulation privée de quelque arrière-plan que ce soit.  

  

   Iseult, privée du regard d’une conscience lucide, libre de ses mouvements, ne parvient jamais à coïncider avec l’Être-Soi dont elle diffère toujours, comme le soleil diffère de l’ombre qu’il projette sur la terre. Son Être-Soi ne possède nul fondement stable.

 

Son Passé lui échappe au titre

d’une mémoire trouée,

insuffisante à réorganiser les événements

qui ont eu lieu jadis,

dont il ne demeure guère de trace signifiante.

Son Présent en lequel elle eût voulu

inscrire sa propre présence se limite

à un point extrêmement étroit,

sans amarre possible ni dans l’Hier évanoui,

ni dans le Demain pas encore né.

Le Futur ne saurait prendre profil satisfaisant,

ne pouvant prendre appui

sur un Passé amorphe, pâteux,

ni sur un Présent qui se dérobe

constamment sous ses pieds.

 

   Iseult n’est Iseult que par défaut, eu égard à ce cruel absentement de Tristan, sa ligne de mire, laquelle n’est plus qu’illusion, un genre de brasillement se perdant dans la rumeur solaire, comme si son Amant n’avait été

 

qu’un simple jouet,

la fumée d’une hallucination,

le brouillard d’un songe.

 

Iseult telle qu’en elle-même

nul temps ne la portera

à-qui-elle-est.

Ou plutôt à-qui-elle-n’est-pas

car, pour être,

il faut au Signifiant-Iseult,

l’autre Signifiant-Tristan,

la relation des deux créant

la seule chose possible, espérée,

ce précieux Signifié sans quoi

le zénith lumineux rejoint

le nadir ténébreux.

 

Alors Être = Désêtre.

 

   

 

 

 

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14 décembre 2025 7 14 /12 /décembre /2025 10:37
L’à peine venue sur  la lisière du Monde

Photographie et suivante : Léa Ciari

 

***

 

Il en est ainsi du destin de la Nuit,

de demeurer dans l’ombre,

de ne faire fond que sur de

l’invisible-impréhensible,

de se dissimuler au sein de qui elle est

 en une manière d’autarcie monadique

qui la soustrait aux rudes épreuves du Jour.

 

Il en est ainsi du destin de la Nuit,

 d’être Nuit et nulle autre chose qui pourrait

en pervertir l’essence,

en dégrader l’intime nature,

 cette réserve de soi dans

 les marges du venir-à-l’être.

 

    Car l’on n’est Nuit qu’à se refuser aux Hommes, à leur regard en forme de lame de couteau. Les Hommes sont curieux qui veulent forer le réel jusqu’en ses plus abyssaux fragments, désir de domination de toute altérité, désir du Soi qui veut régner sur la totalité du visible, mais aussi sur son envers invisible. Or, lorsque l’invisibilité vous habite, elle devient le bien le plus précieux au motif que tout égalant tout,

 

le Noir valant le Noir,

le Gris valant le Gris,

le Blanc valant le Blanc,

 

  rien ne servirait d’en franchir les limites, d’opérer un tremblement, une infinie variation de ces notes fondamentales pour en faire des visibilités, autrement dit des objets mondains dont tout un chacun pourrait se rendre maître, profiter à l’excès. Et tout alors, ce dissimulé-en-so,i perdrait sa vérité, se trouverait propulsé hors de-qui-il-est, devenant

 

cette banalité-ci,

cette contingence-là,

cette aporie en voie de constitution

qui s’effondrerait à même

son immense et irrémissible vacuité.

 

  Mais alors, comment sortir de l’ornière de l’improféré si, Tout égalant Tout, Rien ne ferait Sens au titre d’une différence de ce-qui-est, fût-ce de manière microscopique ?  

 

Demeurer au sein de la Nuit

dans l’ouate de suie,

s’y lover et rien

ne se dira des choses

sauf leur infinie occlusion.

 

Demeurer dans l’éclat du Jour,

dans son rayonnement blanc

et le risque sera grand

d’une cécité qui

biffera tout horizon,

le réduisant à néant.

 

Ici l’on voit bien que, de la Nuit,

en son essence la plus repliée,

l’on ne tirera rien qu’une

infinie et troublante mutité.

 

Ici l’on voit bien que du Jour

en son essence plénière,

l’on ne tirera rien qu’une

haute parole mutilante de Soi.

 

Quel autre recours nous reste-t-il que de nous situer

 

sur cette fragile ligne de crête

entre l’Adret rutilant,

l’Ubac obscur,

de cheminer sur ces fins tropismes,

de nous immerger dans cet océan

des qualia innommables,

non symbolisables,

 

ces feux-follets, ces rayons-X,

ces rayons-gamma, ces rayonnements

de la conscience phénoménale,

ces ineffables, ces irisations d’une ontologie

qui peine à dire son nom

tellement ces discrètes nutations,

chair invisible de la lucidité,

grésillent telles de transparentes phalènes

à contre-jour du lumineux Esprit.

 

   Pris dans les remous d’une méditation purement conscientielle, sans fondements stables, de quelle autre alternative disposons-nous que de nous en remettre à ce réel - s’il existe, s’il n’est pure affabulation de notre esprit, manigance de quelque « malin génie » ? -, à ce réel donc qui nous provoque comme notre naturel et indispensable vis-à-vis,

 

certes sur les franges indistinctes,

certes sur les liserés flous,

les lanières vaporeuses,

les seuils indécis,

 

   comme si nous flottions longuement entre deux signifiants, dans l’intervalle entre deux mots, pour en mieux saisir le signifié, cette fuite à jamais dont nous ne faisons que grappiller, ici et là, quelques valeurs, baumes immédiats nous sauvant, au moins temporairement, d’une toujours possible et active désespérance.  Donc le réel, nullement en sa pâte compacte, nullement en cette glaise qui enserre la Noire Racine, dans le jardin de Bouville, sous le banc amorphe où est assis Roquentin, cette noueuse racine existentielle de laquelle naît l’idée d’une irrémédiable contingence, de laquelle naît « La Nausée » en sa plus effective performativité.

    

Non, le réel qui folâtre,

le réel qui s’ébroue,

le réel qui flâne et papillonne

tout le temps qu’il n’a pas encore

pris conscience,

au-dedans de-qui-il-est,

de cette irrémédiable faille,

de cette cassure,

de cette déchirure

 

   qui métamorphosent tout destin en son envers, à savoir ce retour en direction du Néant qui est le chemin qui lui a été octroyé, à ce destin, ce « fatum », cette fatalité, bien avant même que notre naissance ne s’annonce sur la lisière du Monde. En conséquence de quoi, les descriptions des belles photographies qui suivent,  se dérouleront sur arrière-fond de tragique, cette nécessité humaine, le laissant, ce tragique, momentanément en repos, ne prélevant que les bourgeons de surface, les lianes aériennes, les hautes ramures de la canopée, à défaut d’apercevoir cet horizon grouillant d’une indéchiffrable mangrove, tout en bas, dans la fange en laquelle l’être se débat dans le but de connaître de plus consistantes et heureuses séquences  du risque de vivre, mais de vivre au-dessus de ce marigot dont nous voulons oublier jusqu’à la moindre parcelle d’existence.

Donc ce réel-ci en sa transposition iconique

 

   Noir le ciel en son énigme la plus résolue. Noir plus que Noir comme s’il voulait, le ciel, demeurer ce territoire inconnu lourdement arrimé à nos pensées les plus abyssales. Noir de Rien et de Tout qui profère sans proférer, qui prospère sans prospérer. Un pur mystère lesté au-dessus des quatre horizons du Monde. Un refuge en soi comme si l’Empyrée, définitivement nous demeurait celé, lourdement invisible, questionnement dont nulle réponse ne pourrait jaillir.

   Plus bas, se rapprochant du territoire où sommeille la pesante condition des Hommes et des Femmes, une amorce de clarté, un fin liseré de cendre comme pour nous annoncer, à Nous-les-Distraits, une inaccessible dimension dont nos têtes trop étroites ne pourraient contenir la belle et unique émergence. Fermée est la Porte des Secrets. Bâillonnée est la parole qui vient de loin, part loin, n’ayant cure de nous délivrer un message que, de toute façon, nous ne comprendrions pas. Le Langage des dieux est crypté et seuls quelques rares Mages pourraient y avoir accès au terme du déchiffrage de longs et laborieux hiéroglyphes.

   Noire aussi la Montagne qui gagne le Ciel, s’adosse à sa confiance. Son contenu, identiquement au Céleste, est inaccessible. Nul ne pourrait deviner ce qui se trame dans la clandestinité, dans le dédale minéral de son essence.

   Puis, à mi-distance du Ciel et de la Terre, l’on devine la silhouette d’un village, les cubes gris de ses maisons drossées les unes contre les autres. On y suppose des corps alanguis pliés sur des nattes strictement métaphysiques : un bout de conscience tutoyant le Réel, un autre bout s’immergeant dans l’Irréel, arcanes de l’Inconscient, là où végètent mille formes souveraines, mille halos, mille nimbes, mille auras dont les Dormeurs font leur lit, comme le torrent le fait de sa meute de cailloux, dans l’aveuglement le plus complet, placés qu’ils sont sous la haute juridiction des Archétypes, ils volent trop haut, les Archétypes, à la vitesse des Comètes. Cependant, sortie à peine de la torpeur ambiante, une Maison est là qui ouvre sa forme aux exigences du Réel, mais dans l’approximation, l’approche seulement :

 

s’agit-il de la mystérieuse « Maison de l’Être » ?

Et si oui, l’Être, qui est-il ?

de la « Maison de Charbonnier », Maître chez lui ?

Mais est-on jamais Maître de quoi que ce soit ?

de la « Maison du Père », céleste, éternelle ?

Et le Père, où est-il, existe-t-il au moins ?

de la « Maison de Prière » ? Et nous serions exaucés

et nous gagnerions notre part de Paradis ?

de la « Maison-Foyer », maternelle,

giron absolu, douce et voluptueuse matrice

dont jamais nous ne nous détachons vraiment ?

 

Serait-ce simplement la « Maison en tant que Maison »,

Le recueil en soi de toutes les significations du monde

A commencer par la nôtre ?

 

      Certes, en position centrale cette Habitation fait figure d’Orient et elle nous fait inévitablement penser aux paroles extatiques du Poète Hölderlin dans la poésie « En bleu adorable » :  

 

« Telle est la mesure de l’homme.

Riche en mérites, mais poétiquement toujours,

Sur terre habite l’homme »

 

   « Extatique », oui car Poète accompli, peut-être le plus Haut des Poètes, Hölderlin vivait en un état d’extase quasi permanent, si bien qu’en lieu et place de la lourde factualité humaine, il pouvait lui substituer cette diaphane transcendance qui lui faisait soupeser la dignité de ses Commensaux au trébuchet d’une poétique habitation. Il la leur attribuait, au terme d’une Idéalité inaccessible aux Distraits qu’ils étaient, ces Hommes, eux qui visaient bien plutôt la pesante Terre, les reliefs contingents, alors qu’ils auraient dû, à la pure grâce d’une allégie, flotter indéfiniment en direction de cet Éther porteur des plus effectives et méritantes joies.

  

   Cette image, que nous pourrions volontiers interpréter en tant qu’allégorie, pourrait nous dire la très visible absence de l’Homme réfugié en son abri, sourd et muet aux mouvements syncopés et aux impératifs légitimes du Monde. Plié en son cocon, à la façon de la chrysalide qui ne connaît encore nullement la force de la lumière, son haut coefficient de révélation d’une Vérité inscrite partout où l’on veut bien la voir. Or, en lieu et place de la dimension anthropologique c’est le végétal, cette touffe de quenouilles claires, ces herbes folles de savane qui endossent la symbolisation d’une éclaircie, d’une clairière en lesquelles trouver un peu de l’exactitude du Monde, de son évidence, à l’endroit même où les essences affleurent pour nous dévoiler la justesse des choses, la nécessité qu’il y a à les reconnaître urgemment. Cette soudaine luminescence du sol de la photographie est belle au double titre,

 

de son symbole,

de son esthétique

 

   Nécessairement, les regards des Voyeurs se focaliseront sur l’émergence de cette singulière manifestation-signification, ici tout faisant présence sous le régime d’une compréhension interne de ce-qui-vient-à-nous sur le mode, certes du questionnement, mais déjà le voile obscur commence à se lever au gré duquel la noirceur archaïque originaire fend son armure pour exposer, en ce clair-obscur, un peu de son être-vrai.

  

   Or, en nos contemporaines latitudes nous manquons dramatiquement de cet « être-vrai », lequel se terre au profit d’opinions aussi vite nées qu’elles sont frappées d’une lourde inanité. Notre époque indigente se complaît à faire fleurir le mensonge en des lieux qui, pourtant, exigeraient la rigueur, la netteté d’une conscience éclairée. « Les Lumières » sont loin qui brasillent depuis ces invisibles siècles, le dix-septième, le dix-huitième, on penserait qu’ils n’ont jamais existé.

 

Où sont les Descartes, Spinoza, Locke, Bayle ?

 

   Ce siècle, le nôtre, est si obscur, si entaché d’erreurs, de constants fourvoiements qu’on le penserait à l’agonie. Le cri du Poète Paul Valéry, alors, résonne si fort sur la scène mondiale : 

 

« Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles »,

 

  dans le livre bien nommé « La crise de l’esprit ». Où est-il l’esprit, dans cet immense capharnaüm, dans cette immense commedia dell’arte, peuplée de bouffons, de Zannis incultes, de Polichinelles masqués, d’Arlequins superficiels, de Mezzetins habiles en fourberies, de Pantalons lubriques, de Capitaines matamores ? Où est-il l’esprit ? Ne vaudrait-il pas mieux parler d’affligeant prosaïsme, de consternante naïveté. Certes, de Beaux Esprits existent encore qui nous font croire en l’Homme, mais leur voix est si faible, à la limite de l’extinction !

    Mais ici, dans le souci du titre, « L’à peine venue sur la lisière du Monde », nous faut-il convoquer une autre belle image de Léa Ciari.

L’à peine venue sur  la lisière du Monde

   Certes, sauf à ne nullement vouloir voir le sens du réel, « l’à-peine venue », loin d’être une lointaine brume, l’effet d’une simple métonymie, surgit paradoxalement comme s’il s’agissait d’une haute déclamation. Comme quoi le mystère phénoménal contient en lui, au motif de sa toujours fuyante silhouette,

 

une fois sa positivité,

une fois sa négativité.

 

   Autrement dit « l’à-peine-venue » se donne sous les espèces d’une Pleine Venue dont nous ne pourrions soustraire quoi que ce fût qu’au prix d’une conscience aveuglée.

 

C’est bien là le Destin de toute Vérité

en son Voilement-Dévoilement

 

d’enfiler les vêtures du paradoxe,

de se dissimuler aux yeux des Distraits

tout le temps qu’ils n’auront reconnu,

 

sous la pluie le Nuage,

sous le rocher la Montagne,

sous la Source la pluralité

bienveillante de l’Eau.

 

Alors, comment dire cette image sans en trahir le sens interne ?

 

Avancer sur le mode léger du tropisme,

de son étrange clignotement,

un Noir, une faible lueur, un Gris,

une encore faible lueur, un Blanc

 

et ainsi de suite jusqu’à ce que

la Parole devenue Silence

puisse proférer bien plus haut

que n’importe quelle voix,

fût-elle douée d’une infinie puissance.

 

   C’est Gris dans le Ciel, mais un Gris hauturier qui renonce presque à être pour être une simple nuance pareille au flottement du sentiment.

 

Puis Gris se décolore, s’éclaircit en sa touche d’aube

et nous pensons à la belle inclination mélancolique hugolienne,

cette irisation romantique cueillie

 du bout des lèvres,

encensée du bout du cœur :

 

« Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,

Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.

J’irai par la forêt, j’irai par la montagne… »

 

Ici, nous avons la pâleur de l’aube.

Ici, nous avons l’heure blanchie du doute.

Doute de Soi.

Doute du Monde.

Ici, nous avons le mouvement du partir,

mais du partir sédentaire,

cette belle immersion au plein

de sa conscience intime, indévoilée.

Ici, nous avons la Forêt

en la guise de ces deux arbres

à la limite d’une parution.

 

Le « partir » est plus un songe qu’une réalité.

 

Ici, nous avons la Montagne,

cette élévation noire qui part

de l’Hespérie déclinante

pour gagner l’Orient acquiesçant,

celui qui consent à s’ouvrir,

à dire « OUI » à la Vie,

à dire « OUI » à l’Exister sous

ses formes les plus réelles,

incarnées, matérielles.

 

Eh bien, oui, singulièrement

« l’à-peine-venue »,

 

cet infime tressaillement,

cette indiscernable palpitation,

ce long et invisible frisson,

« l’à-peine-venue » donc

a gagné en amplitude,

s’est étoffée au contact

du Paysage Sublime,

s’est accrue du signe vacant des choses

dont le monde est habité à profusion.

 

   Car le Réel est un Tout indissociable en lequel nous rangeons, comme en des boîtes, cette Maison, ces Quenouilles, ces Arbres, ce Ciel, cette Terre, les Autres et Soi, alors qu’en vérité toute ce bavardage du Multiple, c’est Nous qui lui donnons acte et consistance au motif que, Vivants sur Terre, nous devons donner voix à nos entours.

   Seulement de cette manière nous rendons le Monde visible, y compris ce Soi que nous jetons en avant de nous sans bien savoir quel sera son destin ! La gémellité iconique ci-dessous voudrait, de manière simplement formelle,

 

donner Sens à cette insécable Unité,

 

contraire à cet éparpillement continu

en lequel nous jette la tâche de la temporalité.

 

Ici-nous-sommes-indubitablement.

 

Ce qui veut signifier

que notre présence,

la conscience que nous en avons

sont une Nécessité,

un Absolu.

L’à peine venue sur  la lisière du Monde
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10 décembre 2025 3 10 /12 /décembre /2025 08:57
Penser, telle est la question

« Le Penseur »

 

Auguste Rodin

 

***

 

« To be, or not to be,

that is the question »

 

William Shakespeare, Hamlet

 

*

 

   [Remarque préliminaire – Dès l’instant où l’on évoque aussi bien le Langage que la Pensée, c’est l’événement total résumé sous l’intitulé Homme-Conscience-Langage-Pensée qui vient à nous sur le mode unitaire, indivisible. Que ces essences, Homme, Conscience, Langage, Pensée  se présentent à nous en une manière de fragmentation, de parcellisation, ceci résulte de notre vision strictement humaine et mondaine pour qui le temps se présente à la façon d’un éternel et long clignotement. Ainsi, dans cette « optique », ces essences s’invitent-elles dans la successivité, l’Homme précédent la Conscience, celle-ci le Langage, celui-ci la Pensée. Et ceci n’est nullement faux, compte tenu de notre position existentielle que nous parcourons pas à pas, au prétexte de nombreuses haltes.

  Il en va tout autrement si, abandonnant cette visée strictement anthropologique, nous la situons maintenant en une large vision cosmique totalisatrice de tous les espaces-temps. Telle l’explosion de matière surgissant une seconde après le Big-Bang, il y a comme une déflagration du motif Homme-Conscience-Langage-Pensée, cette simultanéité effaçant toute succession temporelle quant au temps de leur survenue. Ce que je souhaite exprimer par cette métaphore cosmique, c’est la nécessité d’essence de l’indivise présence de ces événements ontologiques qui impliquent, à chaque fois qu’ils sont « envisagés » (qu’ils prennent visage) l’indispensable gémellité de tous les autres. Ne le seraient-ils, qu’une scissure interviendrait au sein de leur unité et que ce serait l’essence même de l’Humaine Condition qui, non seulement serait remise en question, mais se dissoudrait à l’horizon d’un visible et confondant non-sens.

   C’est pourquoi les quelques méditations ci-après, si elles prennent en compte la dimension ontogénétique des destins singuliers des Hommes, elles ne le réalisent que sur fond phylogénétique de l’évolution de l’espèce, d’où le recours aux strates évolutives de la dimension Homo (Australopithèque, Habilis, Erectus, Sapiens, Sapiens sapiens), seules capables de rendre visible, au moins d’une façon théorique s’entend, l’événement fondateur de l’Aventure Humaine dont seule la Monade Homme-Conscience-Langage-Pensée, en sa signification d’Unité Primordiale, Originaire, peut rendre compte de manière satisfaisante. C’est de l’intérieur même de cette Monade que nous devons éprouver la pure validité de ces essences, y incluant nécessairement la nôtre, enfants que nous sommes, de la Conscience, du Langage, de la Pensée.]

 

Les remarques de Joël Moutel :

 

 

   « comment ça pense la pensée à quoi tu penses  qu'elle te demande et tu réponds à rien c'est normal que veut dire penser à quelqu'un ou à quelque chose  tu dis ou t'écris en me promenant j'ai vu un arbre magnifique et  t'essaies de dire de trouver les mots pour décrire cet arbre et préciser ce qu'il avait de magnifique mais quand tu l'as vu cet arbre tu ne t'es pas parlé à toi-même t'as pas réfléchi avec des mots des phrases tu t'es pas dit  réellement dit dans ta tête oh cet arbre est magnifique il est impressionnant etc non t'as pas parlé dans ta tête et pour en parler t'as pas cherché dans ta pensée parce que la  pensée cherche pas  donne pas les mots ce sont les mots qui cherchent dans la pensée qui la fouillent la traquent t'es pas du tout écrivain et pas du tout poète mais tu sais t'es sûr de ça tu cherches pas tes mots tu les trouves pas dans la pensée tu ne parles pas tu n'écris pas avec ta pensée mais avec les mots qui te viennent mais d'où viennent-ils tu sais pas mais t'es sûr que la pensée n'est pas un réservoir de mots la pensée pense pas avec des mots alors comment elle pense la pensée  c'est pas elle qui dit qui te souffle qui te dicte les mots que t'écris en ce moment c'est compliqué tout ça trop pour toi mais tant pis t'en as marre de te taire peur de dire ou d'écrire des conneries et pourquoi ce seraient toujours les autres qu'auraient raison tu sais pas comment ça pense la pensée y en a qui savent mais c'est pas sûr ça y est tu divagues encore oui et tu écris avec des mots mais y a au moins deux façons d'écrire tu peux écrire ou dire ce que tu vois un arbre un crayon l'eau l'oiseau etc tu mets un signifiant sur un référent tu nommes comme fait dieu dans la genèse et ce faisant tu prends possession du réel tes mots font exister les choses les êtres en les nommant tes mots  font exister les choses et les êtres  et dans le même temps les font disparaître et  tu peux donc aussi écrire sans référent juste avec les signifiants et leurs signifiés  c'est la littérature bon maintenant te voilà bien avancé tout ça te dit pas comment pense la pensée ça te dit pas d'où viennent les mots qu'écrit le poète et surtout d'où viennent les mots que tu prononces quand tu parles ou que t'écris où ils sont les mots qu'est-ce qu'ils sont les mots avant que tu les prononces avant de passer la frontière de tes lèvres pas dans la pensée dans la mémoire peut-être avec tes souvenirs des visages des paysages des objets  divers oh là là quel bordel .» (C’est moi qui souligne)

 

fragment (suite)

 

J'M

 

***

 

Mes commentaires à partir de quelques mots

de Joël Moutel mis en relief, lesquels posent

la vertigineuse question de la relation

du Langage et de la Pensée.

 

*

 

   Un peu comme si cette question hautement métaphysique rejoignait le fameux « To be, or not to be » du monologue d’Hamlet. Car, vis-à-vis du langage, aussi bien que de la pensée, pour ces deux motifs foncièrement humains qui nous déterminent en propre, il ne s’agit de rien de moins que « d’être ou de n’être pas » puisque, sans langage ni pensée, nous n’existerions simplement pas. Interrogation ontologique liminaire dont découlent toutes les autres, qu’il s’agisse d’art, de littérature, mais aussi bien du déroulement de la vie quotidienne. Tous ces domaines, fussent-ils transcendants, fussent-ils contingents, ne peuvent que s’abreuver à la source commune des mots et des idées. Mais sonder l’origine de ces deux essences me semble devoir se confondre avec la naissance et la genèse de l’humanité, depuis ses premiers balbutiements jusqu’aux concepts finement déployés (en principe), chez les Sapiens que nous sommes. Bien évidemment, nous nous situons, dans cette recherche, sur le rail flou de simples hypothèses mais comment pourrait-il en être autrement ?

   Tracer, à grands traits, le parcours de l’humain en direction de ce qui l’accomplit en son entier, voici, me semble-t-il, la tâche nécessaire à poursuivre.

   Au tout début, à l’origine du cosmos, le son est celui attribué à la « Musique des sphères », conception harmonique et musicale de l’Univers aperçu depuis les théories pythagoriciennes. Son entièrement matériel ne portant encore nulle trace de message en direction des Humains qui viendront plus tard.

   Puis lui succèdera le son articulé, la parole, recueil en l’humain des premières rumeurs, des premiers borborygmes encore aliénés, encore fondés sur une pure objectalité.

   Puis viendra le premier nom prononcé en secret, parce que sacré, proféré par quelques rares « élus ». Émettre le premier nom, c’est déjà avoir rapport à l’être, lui donner contour et forme, autrement dit privilégier l’émergence, sur le mode économique, de ce qui, ultérieurement, deviendra le sens, ce sublime médiateur entre mot et idée.

   Puis l’association des mots aboutira au langage, un langage encore très proche de ses fondements racinaires, matériels. Mais tout de même, Langage en tant que verbe, soudaine allégie, logos portant en lui l’insigne capacité à nommer le réel, à se distancier de lui, donc premier et important signe de la symbolisation. Dès ici le verbe s’autonomise, crée son propre espace en lequel viennent faire efflorescence les linéaments essentiels de la pensée. Certes, il faudra la lignée complète des Sapiens pour que ce couple Langage-Pensée parvienne à son statut le plus élevé, le plus digne d’être regardé comme la plus haute conquête de la longue et éprouvante geste humaine.

   Dans les remarques qui suivent, je voudrais montrer de quelle manière, au cours de la Préhistoire, le Langage-Pensée peut être interprété comme une lente et progressive libération de la Matière afin de gagner les hautes sphères de l’Esprit.  Au début, langage et pensée sont uniment agglutinés, inertes blocs de matière versant dans une manière d’in-signifiance absolue, indifférenciation radicale que le cycle continu de l’évolution portera à une fusion de l’un, le Langage en l’autre, la Pensée et réciproquement. Fusion ne veut pas dire perte de l’un au profit de l’autre, mais constant rapport dialectique dont chacun s’accroîtra d’un commerce ourlé des plus hautes valeurs. Si, en tant qu’essence, le Langage conserve encore quelque lien avec le réel, du moins en apparence, la Pensée, elle, sera identifiée au titre de la substance la plus libre, la plus éloignée des contraintes mondaines.  Donc si l’on considère la perspective humaine préhistorique, puis historique, l’on percevra facilement le passage d’un destin que je qualifierai de « pierreux », confusion primitive des sons et de ce qui pourrait constituer les prémisses d’une pensée, à un destin essentialisé au motif d’une libération de la pierre pour se consacrer au poudroiement de ce qui fait signe en direction d’une élaboration théorique de ce qui, jusqu’ici, végétait dans les ornières d’une pesante matérialité.

  

Les strates successives de l’apparition du Langage-Pensée

 

  

Première étape d’acquisition du sens selon l’axe génétique

 

 

   L’Australopithèque ou « singe du sud », se confond entièrement avec ses déplacements uniquement motivés par la recherche de nourriture, une posture instinctive, un intérêt primaire qui le font proche d’une aliénation quasi animale.

   Puis l’Homo habilis qui se socialise, vit en groupe mais ne sait pas encore parler. Il commence à fabriquer des outils et cette activité créatrice est, pourrait-on dire son premier « langage » qui l’éloigne de la matière, agissant sur elle par l’intermédiaire de l’artifice qu’il a inventé. « Premier langage » qui est aussi, au motif de l’invention, ébauche d’une pensée certes archaïque, mais ce geste est décisif.

   Puis l’Homo erectus accomplit un évident saut qualitatif, s’étant redressé, inventant le feu, commençant à parler, sans doute de façon élémentaire.

   Puis survient l’Homo sapiens ou « homme sage » qui domestique son environnement immédiat, y découpant des outils en pierre et en os. Le progrès de la fonction artisanale laisse deviner, sous le prosaïsme des réalisations, la naissance d’un brandon intellectuel qui couve sous la cendre.

   Et, tout au bout du processus, l’Homo sapiens sapiens (l’homme doublement sage), celui qui peint les signes élémentaires de la culture sur les parois des grottes, invente les premières formes d’art. Si l’on focalise son attention sur l’évolution générale des techniques et habiletés, l’on ne tardera guère à découvrir

 

qu’il y a une évidente homologie signifiante

entre les étapes du façonnage des pierres

(galet aménagé, nucléus, bifaces, pierre polie),

celles du langage

(sons, onomatopées, parole)

et celles de la pensée sous sa forme manuelle

(artisanat brut, techniques plus fines, formes élémentaires de l’art).

 

Toute signification est toujours relation,

relation d’une chose à une autre,

relation d’une forme à une autre,

relation d’un concept à un autre.

 

   C’est la raison pour laquelle, se mettre en quête de cette signification-relation, c’est, avant tout, la situer dans un rapport, une situation, une distance, une convergence, une différence de ce qui n’est nullement elle, mais en détermine la singulière position. Position historique, géographique, position au regard d’un système, d’une constellation de signes et de règles. Å cette fin, je procèderai à sa situation selon les deux axes classiques définis par tout énoncé langagier : l’axe paradigmatique et l’axe syntagmatique, le premier visant la chronologie du langage, le second son ordre par rapport à tout élément contextuel dans le cadre de la contemporanéité.

 

C’est cette double empreinte

de la signification conceptuelo-langagière,

qui nous orientera dans notre recherche de sens.

 

   Et, ici, faut-il partir de l’exemple que vous donnez, Joël, afin d’en tirer quelques enseignements :

 

« j'ai vu un arbre magnifique »

Seconde étape d’acquisition du sens selon l’axe paradigmatique

 

   « arbre », cette simple énonciation, au premier abord, nous n’en retenons guère que sa stricte forme phonétique, pur assemblage de sons, matérialité de sa forme externe. Mais, bien évidemment, en arrière-plan, commencent à se dessiner, dans une manière d’estompe, aussi bien le référent, l’arbre en sa matérialité ; aussi bien le signifié, l’arbre en tant que concept. Mais l’acquisition du sens ne s’opère nullement immédiatement, seulement médiatisée par des strates antérieures essentiellement reliées à la position de ce mot « arbre » par rapport à certains préliminaires.

    « arbre » s’inscrit dans la longue lignée, d’abord proximale, et apparaissent ainsi, comme par un phénomène d’écho, d’autres formes qui lui sont langagièrement et sémantiquement reliées : « chêne », « bouleau » ; « olivier », « aulne », etc…

   Puis vient à lui, l’arbre, une dimension distale, plus éloignée, une manière de modulation du sens dans laquelle font présence, aussi bien « ramure », « mousse », « résine », « sous-bois », « futaies », « forêts », « clairières, « lisières », « canopée » et, le champ lexical étant infini, nous pourrions rajouter « plaines », « collines, « vallons », « nature », étendant ainsi, par cercles concentriques successifs, la dimension herméneutique aussi loin que l’imaginaire peut la concevoir. Et, dans un nouvel élargissement, une extension signifiante du mot, nous découvririons aussi bien des valeurs métaphoriques, telles « Les arbres cachent la forêt » ; « C'est au fruit qu'on connaît l'arbre ». Mais déjà, ici, l’on sort du cadre strictement paradigmatique et annonçons, en une manière de transition, l’aube du syntagmatique.

 

Troisième étape d’acquisition du sens selon l’axe syntagmatique

 

    Mais cette indication topologique s’inscrivant dans le chronologique historique ne suffit pas à remplir la totalité du sens, il est nécessaire d’aller le chercher, ce sens, dans son contexte d’énonciation présent, contemporanéité oblige, en sa dimension horizontale, géographique si l’on peut dire.

 

Si le paradigmatique,

en sa représentation métaphorique,

se donnait pour une investigation verticale,

depuis les racines jusqu’à son étage sommital ;

la dimension syntagmatique travaille selon l’axe horizontal,

parcourant le vaste champ des ramures qui essaiment, au loin,

les significations internes de l’arbre.

 

Pour ce faire, nous passons du lexique simple, du mot isolé, à sa forme synthétique que seule la phase peut contenir. Nous reprenons votre formulation, Joël :

 

« j'ai vu un arbre magnifique »

 

   Nous sentons ici, de façon immédiate, l’évident accroissement du sens s’actualisant sous la forme qualitative, à la fois d’un Sujet, d’un Actant se positionnant comme orient, comme signe premier constituant de la signification, que le prédicat « magnifique » vient porter à son acmé.

 

Si l’arbre paradigmatique réclamait,

afin d’être situé dans l’énonciation,

et partant dans le réel,

d’autres présences adjacentes telles que

« bouleau », « clairière », « vallon », « nature »,

l’arbre syntagmatique, quant à lui,

reçoit son contenu de cet acte de totalisation

dont la phrase constitue le processus actif.

 

   Le « j'ai vu un arbre magnifique » n’a besoin de rien d’autre que ces six mots pour signifier l’expérience de l’arbre en son définitif accomplissement. Autonomie de l’acte d’annonce du réel en sa pure complétude. Liberté totale de ce qui est proféré qui ne nécessite nulle intervention externe, nul appel à quelque entité située hors d’elle. Bien évidemment, dans le souci de tracer un possible horizon à cette signification, nous envisagerions d’autres périphéries signifiantes, telles « on a admiré un arbre séculaire », mais alors ce serait simplement déborder, excéder la forme initiale, la projeter en un contenu n’ayant plus rien à voir avec son intention de signifier originaire.

  

Le paradigmatique, en son essence,

s’inscrit dans la dimension temporelle

qui suppose que le présent de l’énonciation

ne puisse avoir lieu

qu’à l’aune du passé,

qu’à la mesure d’une genèse langagière,

donc d’une hétéronomie,

d’une dépendance de ce qui n’est nullement lui.

 

A contrario, le syntagmatique

totalement contenu

dans l’instant de son énonciation,

dans la pure présence de son présent,

ne nécessite quelque déport que ce soit

qui le porterait à sa réalité même.

« j'ai vu un arbre magnifique » constitue

une énonciation unitaire

ourlée de sa propre évidence,

donc de sa vérité.

 

« Arbre »,

en son originel dénuement,

appelle des formes proximales

afin que, convenablement étayé,

il puisse se doter des motifs indispensables

à la compréhension dont un Auditeur attend

qu’elle se manifeste de manière suffisamment claire.

 

   Donc, le sens adéquatement envisagé me semble devoir s’abreuver à ces multiples sources que constituent, tout à la fois,

 

l’histoire de sa genèse aussi bien préhistorique qu’historique,

mais aussi sa dimension paradigmatique temporelle,

elle aussi, regroupement de toute une constellation lexicale,

mais aussi sa valeur topologique inscrite

en un point singulier de l’énonciation d’un Locuteur,

vous en l’occurrence, Joël,

 

   pour qui la vérité de l’arbre rencontré focalisait la totalité de son essence dans ce « magnifique » qui était, face à vous, la seule parole que l’arbre pouvait vous adresser, en ce lieu, en ce temps de la rencontre.

 

Donc, ce qu’il faudrait préciser au terme de ce court « essai »,

 

lorsque l’on dit « Langage »,

l’on dit aussi « Pensée »,

 

qu’il y a foncièrement coalescence de ces deux réalités qui,

au final, se résument à une seule et même chose.

 

Jamais de pensée sans langage

au motif que c’est bien le langage

qui fournit les briques élémentaires du concept.

 

Jamais de langage sans pensée

car si ce n’était le cas,

le langage tournerait à vide,

n’émettant que d’incompréhensibles

salmigondis dépourvus de sens.

 

  Mais la métaphore de « briques élémentaires », laquelle ferait penser à la précellence et à l’antériorité du langage sur la pensée, est simplement indicative. Dès l’émission du premier son (de la première éructation, motif plus organique que langagier), il ne s’agit pas encore de langage mais bien plutôt de l’une des formes de somatisation qui en précède la venue.

 

C’est seulement dès l’instant

où le processus expressif entre

dans le cycle de la symbolisation,

 

  dès que le cri exprime, en dehors de sa pulsion élémentaire et sous la visée d’une claire conscience, exprime donc le sentiment onéreux d’une souffrance, l’impatience d’une joie, la surprise d’un ravissement, que la signification s’installe au centre même de l’expression devient son principal opérateur. Il en va de même lorsque l’Homo sapiens sapiens découvre, dans les signes, leurs valeurs symboliques. Les grottes sont pleines de ces bourgeonnements significatifs qui sont, non seulement les prémisses de la symbolisation, les origines du langage, l’aurore de la pensée, mais aussi, et de manière bien plus décisive, la révélation à soi de la conscience humaine, autrement dit sa pure transcendance, son pur détachement de tout ce qui grouille et végète dans les strates complexes du processus de l’hominisation. Pour preuve de cet accès à « l’Homme-plus-qu’Homme », autrement dit « L’Homme-Symbolisant-Parlant-Écrivant », je citerai les propos très éclairants de Myriam Philibert, Archéologue, dans « La naissance du symbole » :

 

   « Le trait peut être prolongé par deux traits obliques en forme de flèche. Comme la flèche n’est pas encore inventée au début du paléolithique supérieur, il faut lui attribuer une valeur uniquement symbolique. Il a, comme le simple trait, un sens masculin avec une connotation de pénétration. C’est l’organe créateur qui ouvre pour féconder. Mais c’est aussi l’éclair de l’intuition. Il peut devenir un axe du monde, le moyen de l’ascension du chaman. C’est l’un des sens du bâton-oiseau de la scène du puits à Lascaux. Enfin, il a une relation avec le feu : il est la tige mâle que l’on frotte dans le bois tendre pour obtenir le feu par friction, qui est la reproduction de l’acte sexuel. »

 

   Cette brillante démonstration puise aussi loin que possible les motifs de son inspiration, en réalité dans l’immémorial des ressources de l’Humanité. Là, devient évidente la coalescence Langage/Pensée (que seule dissocie en deux domaines étrangers notre goût pour les catégories, pour les scissions, les partages, les divisions).  

 

Là, le symbolisme, mettant en relation

une Flèche en tant que Signifiant

et l’Acte Sexuel Fécondant en tant que Signifié,

le symbolisme donc,

cette fonction qui dote l’Homme

de pouvoirs aussi étranges que performatifs,

accomplit l’exploit de métamorphoser

une simple matière inerte,

à la limite de l’invisibilité,

en cette déflagration,

cet éclair de l’Esprit,

cette Sublime Intuition

caractérisant la transcendance du « JE »,

son immense pouvoir de saisir le réel,

mais aussi le symbolique,

mais aussi l’imaginaire

et de leur donner sens,

ce que confirme l’assertion suivante :

 

« En phénoménologie, l'intuition nomme les actes remplissant le sens : « en effet l'intuition donne l'objet lui-même, elle ne se contente pas de le viser elle l'atteint. »

  

   « Atteindre l’objet », c’est simplement le couronner de sens, l’amener au pur rayonnement de son être. Que la représentation d’une simple Flèche, au milieu du fourmillement des motifs rupestres, fasse signe en direction de la « scène primitive » (pour employer les termes de la psychanalyse), mais aussi de l’éclair intuitif en tant qu’horizon du concept, mais aussi de l’ascension du chaman vers le Sacré, cette inouïe démultiplication du champ signifiant spatio-temporel, orient primitif de l’Homme, tout ceci est aussi confondant qu’admirable.  Si la conscience humaine pouvait être métaphorisée (symbolisée) par la forme de la Jarre Antique, nous pourrions dire que les éléments qui étaient épars sur le sol, objets divers, bouts de tessons, fragments de parchemin semés dans l’in-signifiant, le nul et non avenu, hors-champ si l’on veut, ces divers éparpillements se mettent à traverser la paroi, soudain éclairés par la lumière de la conscience.  Celle-ci en fait des Signifiés dotés d’un sens jusqu’ici inaperçu et inapercevable par essence. Seule la force constituante de la conscience est capable d’un tel prodige. Å l’intérieur de la Jarre Humaine, tout devient transparent, diaphane, la simple pierre muette devient cristal vibrant à l’unisson de tous les autres objets transcendés en paroles fécondantes, en voix plurielles qui sont autant d’indications de chemins possibles pour qui veut s’extraire de la contingence et faire de l’unité Langage/Pensée, le mode selon lequel remplir sa propre condition humaine de reliefs exhaussant les paysages quotidiennement traversés à défaut d’être rencontrés.

   Ce qui est à percevoir, c’est que le couple binaire formé par Langage-Pensée doit tenir compte, à titre d’unité, d’un « tiers inclus » vaguement apparu au cours de mes remarques précédentes, à savoir ce Référent toujours présent au titre du visible-préhensible-audible, cet Arbre qui, loin d’être un universel abstrait, se décline en une infinité d’arbres singuliers, chênes, oliviers, érables, indéracinable réel qui sert de fondement à la plupart, sinon à toutes nos interrogations.

 

Prononçant, écrivant,

lisant le mot « arbre »,

c’est le Signifiant qui m’apparaît,

mais aussi bien et sans ordre prédéterminé,

le Signifié, le Référent « arbre » en « chair et en os »

 

   pour employer un lexique cher à Husserl, cet infatigable chercheur du fondement, de l’originaire, jusqu’en ses plus ultimes ressources, c’est-à-dire le sens des choses pour nous. Aussi longtemps que l’osmose Signifiant/Signifié/Référent ne sera pas réalisée, ceci indiquera que la genèse du sens n'en est encore qu’à ses strates préliminaires, que le rassemblement, la fusion seront pour plus tard, que la compréhension totale d’une chose, d’un système, d’un principe n’arriveront à échéance que lorsque la tripartition interrompra sa scission sous la forme de l’Unité.  Assertion véritative indépassable, certitude que le clair, le manifeste, sont posés là, devant nous, dans la pure épiphanie de l’arbre avec toute la profondeur de ses échos et réverbérations sémantiques.

  

   C’est, en quelque manière, la saisie strictement intuitive de l’essence « arbre » dont nous interrogeons le mystère, qui surgit et s’éploie dans toutes les directions du temps et de l’espace. Comme quoi dans le domaine des interrogations fondamentales, autrement dit métaphysiques, nous en revenons toujours au même point, au foyer strictement déterminé de la chose en tant que chose, de l’arbre en tant qu’arbre : évidence tautologique que « l’arbre pluriel » porte en lui, laquelle évidence le livre sans reste, l’arbre, aux yeux des infatigables chercheurs de trésors de Ceux, Celles qui méditent et contemplent. Or, Joël, je vous sais de cette race-ci, celle qui, sans relâche, remet sans cesse l’ouvrage sur le métier. Or, ici, comment ne pas conclure sur ces mots d’anthologie de « L’art poétique » de Boileau, lequel, je présume, fait partie de vos Classiques :

 

« Avant donc que d’écrire, apprenez à penser.

 

Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement,

Et les mots pour le dire arrivent aisément.

 

Hâtez-vous lentement, et sans perdre courage,

Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage,

Polissez-le sans cesse, et le repolissez,

Ajoutez quelquefois, et souvent effacez. »

 

« Écrire », « penser »,

Langage, Pensée,

une seule et même tension de l’esprit

en direction de ce qui le fonde :

se signifier en signifiant le Monde.

 

Plus de face à face,

plus d’affrontement du Sujet et de l’Objet,

une seule manifestation qui coule de source.

L’interrogation muée en affirmation.

Pour un temps, au moins.

 

« Hâtez-vous lentement ».

 

 

 

 

 

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4 décembre 2025 4 04 /12 /décembre /2025 09:30
La chair veut sa part

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

[L’on donnera sens et espace aux réflexions

concernant cette peinture de Barbara Kroll

en faisant l’hypothèse que cette œuvre

met en opposition les contraires suivants :

Physique/Métaphysique – Chair/Esprit.]

 

*

 

   Barbara Kroll nous a habitués, de longue date, à multiplier esquisses et œuvres terminées à un rythme qui force l’admiration. Ces œuvres ont fait l’objet, de notre part, de très nombreuses publications. Depuis toujours, nous leur avons accolé le prédicat de « métaphysiques », ces peintures concernant, à notre avis, bien plus l’invisible que le visible.  Ces décisives projections sur la toile, le plus souvent, fortement expressionnistes, nous exposant à la question existentielle en sa plus grande profondeur. Nous sommes littéralement secoués, extraits de notre naturelle torpeur, cherchant, sous les strates successives de couleur, quelque sujet philosophique (problème de la Liberté, de la Vérité) dont nous pourrions faire la cible de notre méditation. Et il semble bien, qu’en ce domaine des ressources pour la pensée, les motifs soient quasiment inépuisables. Ce que nous souhaiterions mettre en lumière, aujourd’hui, le surgissement, sous la pellicule Métaphysique,

 

de la densité Physique,

visiblement

et voluptueusement

charnelle,

 

   rugissement de la matière corporelle en quelque sorte, revendication à paraître sous la lourde chape spéculative qui, d’habitude, en constitue le sens essentiel. Comme le plus souvent, nous nous bornerons à une pure description phénoménologique, laquelle, en son fond, ne pourra que déboucher sur des concepts dont nous pensons qu’ils sont inclus en l’œuvre à titre de fondements, mais de fondements cryptés. En faire l’économie reviendrait, simplement, à biffer le contenu du projet artistique, le réduire à une simple gestuelle gratuite, laquelle, serait, dans ce cas, dénuée de tout intérêt.

  

   Une préalable indication de lecture consistera à montrer, en l’œuvre, deux faces opposées, lesquelles se déclineront de la manière suivante (que nous argumenterons chemin faisant),

 

Visage totalement inclus en sa

puissance « physique », matérielle ;

tout le reste de l’image (chevelure, vêture, main)

ressortissant d’une saisie purement « métaphysique ».

 

   La chevelure, premier pli métaphysique, son long écoulement de suie, dessine selon une façon tragique, le territoire des ombres, celui où grouillent tout un peuple racinaire, tout un fouillis de fins rhizomes, toute une horde de radicelles sibyllines, toute une meute brumeuse, indéterminable, nous faisant penser à l’exotique faune des mangroves (métaphore récurrente dans nos écrits), étranges crabes à barbe pinces haut levées, mollusques et crustacés se différenciant à peine les uns des autres, curieux périophtalmes, poissons hissés tout au bout de leurs nageoires en une épileptique progression parmi la vase et autres entremêlements ligneux. Bien évidemment, comment ne pas penser, ici, au bizarre bestiaire traversant les coursives de l’inconscient humain ? Cette zone interlope que nous n’atteignons jamais réellement, mais qui pour autant n’est nullement muette, nous en percevons le constant bruit de fond, la ritournelle, si l’on veut, jamais le contenu précis des paroles.

  

La chair veut sa part

   La vêture, second pli métaphysique, non seulement ne prête à nos corps (par phénomène de simple mimétisme) quelque artifice pour le recouvrir, mais, bien au contraire, le dévêt, le met à nu, le cloue au pilori car sa projection en nous, est projection d’une abstraction dont nous ne pourrons rien tirer, si ce n’est la longue désespérance de qui attend de l’exister quelque signe positif, des armatures selon lesquelles conduire son chemin, des esquisses, des amers, des orients sur qui faire fond de manière à ce qu’un sens pût s’inscrire en nous, nous devançant en quelque sorte, allumant une lumière au bout du tunnel en lequel nous sommes engagés.

 

Le Blanc ne dit rien, si ce n’est

l’ample mesure du vide.

Le Jaune ne dit rien, si ce n’est

décrire la teinte blafarde d’une Lune gibbeuse.

Le Noir ne dit rien, si ce n’est

ouvrir la dimension d’un vertigineux gouffre.

 

Donc la vêture est bien plus

dépouillement

que développement, accroissement, décuplement.

Découvrement en lieu et place du recouvrement.

  

La chair veut sa part

   La main, troisième pli métaphysique. La main, cette naturelle disposition à saisir, flatter, caresser, la main en son artisanale mesure, la main habile virevoltant en tous lieux de l’espace, la voici reconduite à la portion congrue, genre de sculpture marmoréenne rigide, froideur minérale, dimension étique sépulcrale faisant davantage signe en direction d’une décisive finitude plutôt que d’ouvrir un horizon, d’y inscrire une perspective polychrome, multi-sémantique, plurielle activité commise à être l’éclaireur de pointe du génie humain.

  

   Donc, considérées de façon synthétique, chevelure, vêture, main, non seulement ne se donnent nullement, mais se retirent en une manière de zone originaire où ne peuvent régner que la confusion massive, l’emmêlement primitif, la lourde passivité dont nul effort humain ne pourrait arriver à bout, le chaos étant son ordre, le mutisme sa parole, l’immobile sa loi. Assurément, ici, nous sommes bien dans l’étrange domaine du « métaphysique », du « méta » excédant toute venue à l’être en sa dimension « physique ». Et si l’on pouvait oser, afin de décrire la situation de ces trois absences, le mot de « réalité », nous pourrions dire que cette dernière est raclée jusqu’à l’os, que plus aucune adhérence du genre de l’anatomie ne s’y laisse dévoiler, que la blancheur ne peut qu’être éclatante en termes de signification, ce qui veut dire que l’on atteint ce mystérieux « après », ce non moins énigmatique « au-delà », domaine des objets totalement abstraits situés hors de toute expérience.  

   Et nous pensons, de façon spontanée

 

à l’Être, à l’Essence,

à la Substance, à l’Âme,

à Dieu-l’inévitable

 

   et nous pensons à plein de « choses » dont la nature même est d’être angélique, chaste, idéaliste, immatérielle, platonique spirituelle, surnaturelle, tous les synonymes que l’on veut dont nous retiendrons essentiellement le prédicat de « désincarnée », puisque l’objet de notre méditation tourne, avant tout, autour de la chair.

 

De la chair en sa négation : la Métaphysique.

De la chair en sa présence : la Physique.

 

    Et maintenant, après cette digression nécessaire de façon à faire apparaître les deux régions irréconciliables de l’exister tout juste citées, nous pourrons affirmer que la peinture de l’Artiste allemande est d’inclination « métaphysique », nous donnant « à ne pas voir » (comment pourrait-il en être autrement ? donc « à ne pas voir » cet invisible qui nous taraude, à ne pas repérer cette absence qui nous déstabilise, à ne pas toucher cet insaisissable qui nous déconcerte. Certes, tout se conjugue sur le mode du « ne pas », mais avec une forte intention dialectique, laquelle nous offre, en lieu et place du non-être, l’infinie plénitude de qui-se-sent-exister depuis la racine de ses nerfs jusqu’à la plaine immense de sa peau, cet écho de la lumière, ce diapason des sons, ce réceptacle de la caresse et de l’effleurement amoureux.

  

   Or, nous prétendons qu’ici et là, parfois à la façon d’un éclair dans le sombre du ciel, à la manière d’une exclamation se levant de la foule, dans le genre d’un frisson soudain picotant la surface de la peau, une pincée matérielle vient s’immiscer dans la trame du tissu immatériel, ouvrant un horizon insoupçonné dont la moelle intime n’est rien moins que charnelle, voluptueuse, promise au luxe de la jouissance, à l’élégance d’un épiderme touché de la marée heureuse d’un pur désir. Ici, dans l’œuvre envisagée, c’est la surprenante et totalement  

La chair veut sa part

surgissante épiphanie du visage qui vient s’incruster au plein d’un désert métaphysique dont nous désespérions, un jour, de ne pouvoir trouer la têtue compacité. Oui, ce visage surgit, se révèle à la façon d’un coup de fouet, s’impose au plein de la vie avec une belle assurance qui est, de prime abord, sa revendication singulière à foncièrement exister et, en seconde instance, renforce et accomplit notre propre venue au Monde, au motif précieux, pour la connaissance intime de notre destin,

 

que ce qui, pour l’Autre,

Celle-de-l’image,

se donne comme possible

nous affecte en propre

de manière identique.

 

Prodige ontologique de la Rencontre :

Je m’accomplis en Moi

grâce à Toi qui me donnes acte

et raison d’espérer.

 

 Et, bien évidemment, la réciproque serait également vraie si, au lieu d’être image, Celle-qui-est-là, s’incarnait comme mon naturel Vis-à-vis, présence gémellaire si l’on préfère.

 

Chair contre chair

 

   Cette peinture conceptuelle, qui fait la part belle à l’esprit, alors que la chair meurt de n’avoir que sa part congrue, force lui est imposée de devenir, par endroits, sous la forme du clignotement sémantique, ce subtil sémaphore dont les bras mobiles ne s’agitent que pour Ceux et Celles qui,

 

sous l’activité de la chair,

perçoivent, à l’œuvre,

la vitale et infinie pulsation de l’Être.

  

   Sous la lourde armature de la noire chevelure, sous son poids « métaphysique », lequel nous désoriente, comme il dérange, interloque, déboussole Celle-sur-qui-nous-dissertons, donc sous la pesante chape nocturne, à la jonction aliénante du col de la vêture identique à une camisole de cuir blanc, Celle-que-nous-visons cherche à s’extraire des mors métaphoriques de cet irréel qui toujours dérape, toujours échappe,

 

se disposant à accueillir une liberté

strictement matérielle,

 

   concrète, facilement identifiable, que n’annulerait nulle ombre fomentant de ténébreux desseins, puissance intentionnelle du Sujet s’affirmant sous les traits infiniment visibles, infiniment présents, infiniment pigmentés, d’une unique et performatrice couleur : le Rose.

 

Ce rose à peine insistant,

pareil au rose éclatant et licencieux

des joues de la Courtisane,

ce rose-signe-de-Vie,

signe-de-Bonheur,

signe-d’Amour.

 

Ce rose aux subtiles gradations qui,

du rose-Dragée léger,

se mue en rose-Saumon plus soutenu,

se métamorphose en rose-Pompadour

plus affirmé, plus épicé,

se diapre de ce rose-Incarnat,

qui, son nom l’indique,

est l’inimitable teinte de Ceux et Celles

qui s’adonnent, sans arrière-pensée,

à l’existence immédiate

aux jouissances multiples,

manière d’arc-en-ciel irisé

diffusant la pure Joie,

la Félicité d’être présents ici,

en ce temps, sur ce coin de Terre.

 

Surgissante présence à Soi

qui constitue l’exact contretype

des ruminations, ressassements

et retranchements métaphysiques.

 

Cette dernière partie de notre exposé fait la part belle

 

au Physique sublimement incarné,

 

   comme si la Chair avait précellence, dans toutes les situations, sur cet invisible « Méta », cet « Après », cet « Au-delà » qui font le champ mystérieux et plein d’attraits de la métaphysique. Cependant, déduire cette supposée précellence, serait aller trop vite en besogne. Si, dans l’œuvre de Barbara Kroll quelque chose vient à nous sous les auspices d’une Vérité, c’est bien au motif du saisissement, de la tension interne de l’œuvre que l’on pourrait dire « écartelée », mais dans un sens positif, entre ses deux pôles opposés. Tout comme l’existence qui est la nôtre ne prend sens qu’à être reliée à l’Infini de notre origine, à la Finitude de notre crépuscule.

 

C’est ainsi, tout sens ne se donne

pour ce qu’il est

 

qu’à mettre en vive opposition les contraires

que sont Joie et Peine,

Heur et Malheur,

Retrait et Ouverture.

 

   Nous souhaiterions conclure cet article en publiant une autre image de cette Artiste allant dans un sens identique, à savoir d’une revendication de l’exister face au non-exister qui est toujours son risque, sa possibilité d’annulation.

 

La chair veut sa part

   Les attendus sont les mêmes, certes sous des traits différents, du moins en apparence. La « Métaphysique » s’y illustre dans cette zone nocturne partout répandue qui nous plonge en pleine énigme. Le « Physique » quant à lui est revendiqué par ce visage certes blafard, laiteux, anonyme en quelque sorte, lunaire, aspect que vient « sauver », en dernier ressort, cette balafre sanguine du bourrelet des lèvres.

 

Si la Chair, indéniablement, est signe de vie,

le Sang en son invisible trajet physiologique

en constitue l’évident fondement.

 

Chair-Sang faisant fond

sur du pur Nocturne,

 

voici ce qu’il fallait que la brosse

s’enquît de saisir au plus vif

de ses applications.

Et, à l’évidence, ceci est saisi

avec la plus inflexible autorité.

On ne pourrait guère être plus affirmatif

dans le geste esthétique,

sauf à aller

« après »,

« au-delà » !

 

 

 

 

 

 

 

 

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30 novembre 2025 7 30 /11 /novembre /2025 08:26
Elle, face à Soi, face au Rien

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

   Certes, nous pouvons prendre le parti de décrire cette image selon la pente d’une évidence qui en serait le naturel fondement. Tout en haut, la découpe claire, un bleu délavé, de deux panneaux vitrés anonymes qui ne nous renseignent guère sur le lieu de leur manifestation. Panneaux que prolonge dans une teinte Ivoire, un pan de mur de faible intérêt. Faisant saillie sur ce fond neutre, une Femme est assise sur une chaise aux montants noirs. On n’y prête guère attention pour la simple raison que son attitude, strictement banale, monotonement quotidienne, n’énonce rien en nous qui pourrait faire florès. Ample vêture blanche. Visage posé sur la fourche des doigts en une inclinaison songeuse. Devant elle, une table recouverte d’une nappe rouge Sang, ses rabats pliés en direction d’un invisible sol. Nous avons pris soin de décrire au plus près de l’image, de n’y introduire nul motif subjectif qui aurait pu en pervertir le sens. Pour autant, sommes-nous satisfaits de ce qui se montre sous la terne épiphanie d’un fragment mondain sans relief ni couture, un simple constant de ce-qui-vient-à-l’encontre ? Et, si nous avons pris soin de relier les derniers mots à l’aune de tirets, loin d’être pure gratuité, ce geste graphique veut indiquer la compacité de ce réel, sa face obstinée, sa volonté de tenir en réserve, sans doute, quelque signification cachée.

   Car, de ce fameux réel il en est comme de l’iceberg : le visible est de peu d’intérêt, c’est dans l’invisible, sous le miroir de l’eau, que sommeille ce qui a à être vu et, étant vu, mobilise, de facto, la nécessité d’une interprétation. Que cette dernière soit toute personnelle, subjective, fondée en irraison, voici la perspective qu’il faut lui destiner à la manière d’une nécessité interne, une nécessité d’essence.  Le but : faire coïncider sa propre essence, avec celle, somme toute hypothétique (mais peu importe) de l’apparition qui-vient-à-nous avec toute la puissance de son crypté tellurisme. Oui, c’est bien une secousse qu’il faut imprimer à la représentation muette, afin que, de cette succussion, de cet ébranlement, quelque chose de vraisemblable, au moins pour nous-qui-regardons, puisse se dire, ensemencer notre esprit de la levure au gré de laquelle l’amorphe se métamorphosera en énergique, l’inactuel en actuel, l’irréel en réel.

   Ce qui importe, en cette mince herméneutique de l’image, mettre en exergue l’excès qui, toujours, s’y dissimule, faire paraître ce débordement auquel elle aspire, favoriser ce rayonnement de ce qui croît en silence et mérite d’être dévoilé, tout comme la Vérité surgissant, soudain, de ses voiles d’ombre. Donc, présentement, nous est-il demandé de nous focaliser sur certaines zones de la représentation, visage, table, d’en extraire quelque suc possible, d’émettre des hypothèses qui, à l’évidence, ne seront reconnues et validées que par nous qui écrivons et, écrivant, prenons le « parti des choses » de telle manière qu’un Autre porterait au jour, sous des couleurs inévitablement différentes, peut-être totalement opposées. Il est au pouvoir de notre conscience, en son horizon de pure constitution d’un monde-pour-nous, de décréter un nombre infini d’esquisses qui, en toute objectivité, n’auraient de valeur que leur singulière désocclusion de ce-qui-fait-face et nous intime l’ordre d’en forer, autant que faire se peut, le derme compact, incompréhensible au premier abord. Il en est toujours ainsi, de toute nouvelle vérité se montrant en sa pure ingénuité, qu’elle ne nous propose qu’un visage de naturelle innocence, parfois même de simple puérilité avec lequel, cependant, il nous faut composer, tâchant de trouver du sens là où, pour nous, il s’atteste en cette façon dont nous ne saurions contrarier la venue.

    Dès l’instant de l’agrandissement de l’image, cette belle et inattendue surrection du visage, nous prenons conscience d’une dimension qui nous avait échappé. C’est bien l’énigme du visage qui nous interpelle et nous met en demeure d’en happer, comme au vol, quelque bribe nous informant, aussi bien sur l’étrangeté de toute Altérité et, partant de la nôtre. De la nôtre puisque, de façon corrélative, toujours sommes-nous un Autre pour Celui, Celle qui nous rencontrent, dans l’étonnement, bien évidemment au motif que

 

toute jonction de deux Êtres,

ne saurait être que déflagration,

onde se propageant à l’infini

avec ses intimes modulations,

ses inouïes réverbérations,

ses phénomènes d’échos

purement imprévisibles.

 

Être, entre autre considération,

c’est rencontrer :

rencontrer l’Autre ;

se rencontrer Soi

 

   puisque, si nous sommes attentifs aux fins tropismes de notre exister, parfois, sinon toujours, sommes-nous un Autre-pour-nous,

 

tellement de zones dissimulées en nous,

tellement de districts inconnus en nous,

tellement de projets en nous,

disparus de notre horizon.

 

Nous sommes, indéniablement

des Explorateurs de l’Infini !

 

Elle, face à Soi, face au Rien

Mais il devient urgent, pour nous, que nous donnions sens à ce visage dont, il y a encore un instant, nous ignorions la trace, simple possibilité d’être au large de qui-nous-sommes, simple ris de vent parmi les incessants et complexes tourbillons du Noroit et autres Tramontanes. Un détail, somme toute, qui ne nous aurait nullement inquiétés, fixés que nous sommes sur notre intime trajet existentiel.

 

Ce visage, c’est la loi de tout visage,

me saisit au plus vif,

me surprend,

me place en porte-à-faux,

 

lui qui n’est réductible à rien de connu,

lui qui est toute-puissance de l’altérité,

son signe le plus évident, le plus marquant.

 

   Le visage, en lui sinue une empreinte de l’Infini, donc instille en nous cette sublime déchirure dont les bords ne seront jamais suturés. L’Autre ne peut être que l’Autre en son essence, motif pour lequel, toujours il nous échappe, excès d’un sens qui nous devient purement illisible.

 

Nous devrions dire,

si nous n’avions peur de

la force de toute négation : non-sens,

nous devrions dire : néant,

nous devrions dire : sans-fond.

 

L’on voit bien ici combien ce qui,

par rapport à nous est non-Être,

nous installe dans la plus tragique

des incertitudes puisque,

en un évident motif de retournement

de la question, pour tout Autre,

sommes-nous, nous-mêmes, un Néant.

  

   « Elle », que nous avons volontairement nommée dans le vague d’un pur pronom, dans l’anonymat le plus complet, comment tracer une esquisse de qui-elle-est sans dessiner une esthétique du vide qui ne profère plus rien de compréhensible ? Il faut tâcher, car se refuser à nommer, reviendrait à créer une manière d’ontologie négative dont, nous-mêmes, nous ne pourrions nous relever. Sur fond blanc Livide, sur fond blanc Ivoire, se précise, mais dans l’indistinction, mais dans le tremblement, une forme possiblement humaine, possiblement féminine. Nous pourrions facilement l’énoncer sous les pointillés d’un morse, sous les étrangetés de quelque hiéroglyphe, sous les signes baroques de langues très anciennes, dont ne viendraient plus jusqu’à nous que quelques bizarres résonances, quelques échos affaiblis, quelque mutique parole au destin contrarié.

 

Les cheveux, mais s’agit-il vraiment de cheveux,

cette boule laineuse noire à l’approximative venue ?

Le front, les joues, le nez, mais s’agit-il de ceci,

en cet aspect de pâte plâtreuse,

on dirait une terre ancienne patinée

par la longue patience du temps ?

Les yeux, mais est-ce des yeux,

ces deux franges noires pareilles

à des abdomens d’insectes ?

La main, est-ce une main

cette griffe recourbée sur laquelle,

comme pour un ultime sacrifice,

le visage est posé en attente de succomber ?

 

    Certes un détail a été mis de côté, confié au sourd bitume de la chevelure, est-ce une fleur, mais alors une fleur de sang qui ne parviendrait à nulle éclosion ? Voyez-vous, ici, tout sombre dans les fosses du drame sans possibilité aucune de retour à un réel supportable.

  

Elle, face à Soi, face au Rien

Et puisque le sentiment qui nous étreint au terme de ce parcours labyrinthique n’est rien moins qu’attristé ; puisque, par simple association d’idées, la possible fleur rouge se donne en direction de cet autre rouge sombre de la nappe, n’y aurait-il possibilité d’oser une interprétation, certes n’allant nullement de soi,

 

une simple vision symbolique

de cette nappe en tant

que figure du destin d’Elle ?

 

   Un destin visiblement contrarié, un destin ne charriant que des « nappes » de sang, un sang obscur ayant parcouru la totalité du territoire « d’Elle » sans y trouver quelque repos, terrible stagnation, devant qui-elle-est, ou plutôt qui-elle-n’est-pas. Comme si ce rouge touché de nuit, ce rouge Falun, ce Bordeaux, ces teintes virant à Grenat, si ces rouges donc signaient la pure perte « d’Elle », lui ôtant jusqu’à son étique Prénom-Pronom. Ne pourrait-on lire ceci dans cet événement sur le point de se conclure ? Ou bien est-ce nous que le non-sens affecte au prix de notre possible disparition ? Tout semble sur un tel point de bascule, comme au bord d’un vertigineux précipice.

 

Interprétant ainsi,

avec cette visible inclination

au tragique,

ne sommes-nous pas,

nous-mêmes,

sur la dernière lèvre

avant l’abîme ?

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27 novembre 2025 4 27 /11 /novembre /2025 09:28
Du dispersé à l’Uniment rassemblé

Rochelongue

« La plage aux coquillages »

 

Photographie et suivantes : Hervé Baïs

 

***

 

   Nous commencerons sur le mode ludique, lequel, nous l’espérons, ne manquera d’être, aussi, méditatif. « Effeuiller la marguerite » sera notre point de départ sous la visée d’une légère modification de sa ritournelle. Parlant de l’Aimée, comme nous parlerions d’une œuvre d’art, de littérature, de philosophie, d’une image photographique, nous fredonnerons l’air bien connu :

 

« je l'aime, un peu, beaucoup,

passionnément, à la folie,

plus que tout, pas du tout »,

 

   chaque pétale de la marguerite correspondant à une stance de la vérité nécessairement relative au motif que cette vérité ne se donne qu’en tant qu’infiniment variable selon la saison, la lumière du jour, le temps qu’il fait et qui passe, l’inclination de notre âme, l’humeur de l’instant et le hasard des rencontres. On aura compris le généreux empan d’indécision manifeste que constitue le jugement quant à une œuvre visée nécessairement subjectivement, laquelle oeuvre, en l’aura diffuse qu’elle émet, se montre sous quantité d’esquisses fluctuantes, déployant tantôt telle faible lueur, tantôt ce vif éclat s’enfonçant au plus vif de nos yeux, partant, de nos intimes sentiments.

 

       Si, dès ici, nous mettons en relation ces deux belles photographies en noir et blanc aujourd’hui proposées par Hervé Baïs, nul ne manquera de saisir, en arrière-fond de son regard, et surtout au travers du motif de son audition, cette petite musique murmurant, en une manière de facétie, les grains de cette litanie lexicale passant, par degrés successifs, du « peu » à la « folie », s’abandonnant un instant au feu de « la passion ».

 

Du dispersé à l’Uniment rassemblé

 

L’image de gauche est sous-titrée « Rochelongue - La plage aux coquillages » ;

celle de droite « Rochelongue - Fleur de sel…entre mer et ciel… »

 

   En réalité, des « coquillages » à « Fleur de sel », toute la gamme des émotions esthétiques, toute la complexité de la saisie du réel lorsqu’il se manifeste avec une si évidente générosité. L’itinéraire interprétatif que nous proposons ici, dont tout le monde s’attend qu’il soit entièrement esthétique (une position par rapport à la beauté), nous l’infléchirons davantage dans le sens d’une présence à Soi de ces deux paysages qui, à notre sens, présentent des valeurs différentes quant à leur essence. Présence à soi du paysage en lequel s’enchâsse, d’une manière intimement co-existentielle, notre Soi, cette pure nécessité d’être face aux choses du monde en leurs plurielles manifestations. Le titre de l’article « Du dispersé à l’Uniment rassemblé » laisse déjà nettement transparaître l’intention fondatrice de ce texte qui mettra

 

en une sorte d’opposition formelle,

le Multiple

et l’Unique.

 

    Quiconque aura suivi nos méditations sur les photographies d’Hervé Baïs ne sera nullement étonné, ce thème est redondant avec une belle insistance tout au long de nos commentaires.

  

   Mais il faut voir en quoi Multiple et Unité nous rencontrent selon des manières divergentes, lesquelles, à l’évidence, ne peuvent que s’imprimer avec de notables distinctions en ce qui concerne notre propre ressenti, notre vécu intérieur, notre singulière sensibilité.

 

 

Du dispersé à l’Uniment rassemblé

Commençons par l’évocation de « Rochelongue - La plage aux coquillages »

 

   Au premier plan, le sol est complexe, constitué de possibles graviers noirs et blancs sur lesquels s’enlève le bel éventail d’une coquille Saint-Jacques (mise en scène du Photographe ou bien simple résultat d’un flux joueur ?), de graviers donc mêlés aux brisures multiples des pectens et autres bivalves. Impression simplement chaotique comme si, encore, la Nature cherchait le chiffre de son organisation. Puis, dans le prolongement de cette originelle confusion, le vaste tapis blanc écumeux d’une eau pareille à la consistance de légers cumulus. Cette plaine neigeuse est parsemée d’une jonchée de tufs gris, pierres ponces volcaniques tout droit venues du Mont Saint-Loup tout proche. Ce rythme noir joue avec les gris atténués, le blanc cendré, à peine la touche d’une fugue sur la ligne incertaine du jour.

   Puis, vers l’horizon, une lanière de lumière blanche, peut-être l’effet de quelque natif rayon de soleil ? Au-dessus, le ciel est une zone anthracite indistincte où se perdent, on l’imagine, les fines voilures blanches des goélands et des mouettes. Ce paysage est saisissant, fascinant comme le serait un paysage lunaire, nullement en sa face visible, mais plutôt sur son revers, cette face que nul ne peut apercevoir depuis notre lointaine Terre. Pour terminer, il nous viendrait la tentation de dissocier le beau nom de « Rochelongue », de le scinder en deux parties « Roches », « Longues » afin de demeurer fidèle à l’esprit protéiforme qui émerge du constat photographique : un réel morcelé, fragmenté en voie d’accomplissement, infini si l’on peut dire.

  

Et maintenant, « Rochelongue - Fleur de sel…entre mer et ciel… »

 

Du dispersé à l’Uniment rassemblé

    Quiconque aura lu jusqu’ici s’apercevra immédiatement que cette image est de l’ordre du pur contraste par rapport à la précédente, laquelle était touchée d’éparpillement et de nuit, alors que celle que nous observons ici en est la forme antonyme : pur luxe d’un jour uni parvenu à l’acmé, au zénith de son être. Ce qui, d’abord vient à nous, cette manière de doux renflement gris que constitue le rivage. Puis, d’une façon évidente, à la manière d’une soie tissée par un habile Artisan, le dépliement sans heurt d’un drapé qui paraît touché de l’intérieur par la grâce de quelque baume producteur d’une intime joie.

   Certes, il y a, dans le développement de l’onde, des glissements d’une zone à une autre, mais d’infimes variations,

 

lumière d’aube,

puis lumière aurorale,

puis lumière native,

 

   à peine levées, on dirait l’émergence à la vie d’une insouciance d’enfant, pur émerveillement face à ce-qui-paraît sur le mode assemblé de ce qui est sûr de soi, de ce qui ouvre son chemin dans l’heureuse certitude que la voie est bonne, que la voie est la seule qui, du Soi révélé conduise à cet autre Soi, le Soi-du-Monde, deux Soi en partage ou, plutôt en alliance, en affinité, en intime liaison.  

   

   Que l’on soit Photographe ou bien simple Observateur de l’image, en Soi cela diffuse, cela rayonne, cela se donne à la façon du chant des étoiles sur la lisière attentive du jour qui bourgeonne et rêve de s’éployer dans la douceur et le silence. Nous n’avons encore rien dit du Ciel et, pourtant, nous avons tout dit au motif que l’unitif est sa parole essentielle comme l’est celle de l’onde, cette efflorescence qui est plus « essence » que « fleur » en sa corolle  entièrement et définitivement déterminée. Ce qui est beau, ceci : ce signe avant-coureur des Choses qui est leur liberté même. Tout, ici, est encore possible : le retour à la matière méditative du rêve, le flottement infini dans le médium souple de l’imaginaire, l’à-peine venue sur la lèvre ourlée, disponible du Monde.  

   Et ce qui se place au foyer de l’image, lui donne sens et direction, cette sorte de cétacé libre de lui, on pense irrésistiblement aux bonds joyeux, facétieux d’un dauphin se confondant avec l’élément même dont il est issu, sa « Haute Note Grise » (pour paraphraser l’obsession unique de Van Gogh avec sa « Haute Note Jaune »), cette façon de ne plus faire qu’un avec ce qui accueille, d’effacer la division, de gommer les différences, de faire de l’Objet et du Sujet, (ces farouches et traditionnelles

Du dispersé à l’Uniment rassemblé

   oppositions), cette subtile alliance, cette passion commune, cette jonction insécable, toutes conditions réunies afin que l’Idée deviennent forme accomplie, ici, au milieu de l’onde propice, sous ce ciel infiniment généreux, sous l’horizon aimable d’un bord à l’autre de la Terre, d’un bord à l’autre de l’âme en son effusive félicité.

  

   Si, dans le motif précédent, « Plage aux coquillages », nous proposions de ramener le titre aux deux mots séparés de « Roches », et de « Longues », marquant en ceci l’action séparatrice du divers, cette infinie distance entre les choses, nous sentons bien ici, sous  la diffusion unitaire de la clarté, sous son empreinte diaphane, que le mot « Rochelongue », non seulement ne saurait être dissocié, mais qu’il est nécessaire de l’envisager s’enlevant de la face des choses avec un seul et même geste, une manière de chorégraphie sans heurts, un genre de giration de Derviche Tourneur dans l’éblouissement blanc de sa vaste et lumineuse corolle. Par opposition à l’infini de « Roches », « Longues », « Rochelongue » connaîtrait les limites exactes de son être, cette sublime centration de ce-qui-est en son point le plus exact, le plus décisif. 

  

   Avons-nous seulement fait le tour de la question, interrogé « Rochelongue » selon les mille façons qu’il conviendrait de mettre en œuvre dans le but d’épuiser l’infinie perspective de sa nature ? Bien évidemment, non, le réel est un abîme en lequel nous ne percevons guère que la croûte de surface, la totalité de son histoire est sédimentée dans les strates d’une fiction qui ne peut que remonter à l’origine des temps. Et maintenant, Ceux, Celles qui parcourent mes méditations, n’auront guère à hésiter sur la couleur du choix qui aura été le mien quant à ces deux images, plaçant en une manière de mesure hauturière « Rochelongue-Fleur-de-Sel », attendu que cette dernière porte en soi, à la manière d’une sublime donation,

 

ce sentiment unitaire beau entre tous :

en lui de l’Intelligible,

en lui du Transcendant.

 

   Certes leur intuition n’aura commis nulle erreur. Cependant, leur point de vue, tout comme le mien, points de vue assurément fondés en raison, suffisent-ils à cerner la notion toujours diffuse de « beauté », à délimiter l’entente singulière que nous entretenons avec telle ou telle œuvre, peinture, sculpture, photographie ?  Nous pensons qu’ici, le temps est venu d’apporter quelque modération aux évidences trop facilement surgies d’une connaissance du réel et des attitudes que nous entretenons à son égard. La question est la suivante : ici, une image est-elle « supérieure » à l’autre, ici, une image s’enlève-t-elle du fond contingent qui serait attribué à « Rochelongue - plage aux coquillages », pour s’exhausser en gloire à la hauteur sublime de « Rochelongue - Fleur de sel » ? Penserions-nous ainsi et nous opposerions d’une façon somme toute gratuite, une sorte d’absolu face à un relatif.

 

Absolu de « Fleur de sel » ;

relatif de « Coquillages ».

 

   Ce point de vue boîte, n’avance que de guingois, touché qu’il est d’une vérité subjective, comme toujours, sujette à caution. La Beauté, l’Un l’attribuera à telle image selon son inclination, que l’Autre destinera à l’image opposée. Une fois encore Pascal vient à notre secours

 

« Plaisante justice qu’une rivière borne !

Vérité au‑deçà des Pyrénées, erreur au‑delà. »

 

   Et cette « rivière », entendue sous sa forme métaphorique, c’est bien le jugement que notre propre nature porte sur les choses. Or, chaque nature humaine étant différente en soi, truisme si facile à énoncer, comment ne pas percevoir l’immense marge d’erreur qui obère nos singulières prises de position, prédications et autres discernements ? Ces derniers que nous tenons pour fermes et assurés, cartésiens que nous sommes, répétant après le Philosophe à propos des opinions qui sont les nôtres « comme très vraies et très certaines », alors que, la plupart du temps, elles ne reposent que sur du sable mouvant.

  

   Finalement tout est question de regard, de situation à partir de laquelle nous affirmons telle ou telle chose. Choisir entre deux beautés est la projection sur le divers du sensible d’un évident non-sens. Viendrait-il à l’esprit de quelqu’un

 

de préférer le Ciel à la Terre,

un Cézanne à un Monet,

une cantate de Bach à

 une sonate de Mozart ?

 

   Nous voyons bien que ramenées à l’essentiel, nos intimes projections conceptuelles s’épuiseraient à fournir des justifications vraisemblables, seulement quelque chancelante certitude visant l’objet aimé. « Aimé », oui, car, toujours, il s’agit d’Amour

 

dans le regard visant l’Amante,

visant l’œuvre,

visant la Beauté.

 

   « Viser juste », voici le point névralgique. Et « viser juste » n’est-il pas « viser selon Soi » ? Voyez-vous, le mouvement de la pensée est toujours circulaire, lorsqu’on le juge éloigné, le plus souvent, il n’est que retour à son point de départ. Il y a peu, nous souhaitions une vision universelle portée aux Choses, qu’une subite inversion du regard semble vouloir attribuer, maintenant, au seul Ego en sa solipsiste tournure.

 

Qui, le Juge Suprême :

 

le Soi,

 

le Non-Soi ?

   

   En tant qu’épilogue nous dirons que de « Rochelongue - plage aux coquillages » à « Rochelongue - Fleur de sel », il n’y a nul intervalle. Que s’il y a intervalle, c’est nous-mêmes qui sommes la mesure intervallaire, les émetteurs de la césure, les producteurs du hiatus. Il y a nécessairement égalité d’une image à l’autre, d’une « image l’autre » devrions-nous dire afin d’ôter cette préposition qui crée de l’écart, de la différence. Le réel, lui, qu’il soit Paysage, qu’il soit Photographie n’installe nulle coupure, nulle déchirure en qui-il-est. En-qui-il-est, il est totalisation, il est unité, tout comme nous-les-Hommes, qui en sommes les vivants miroirs. C’est bien notre naturelle complexion narcissique qui nous fait voir, en l’onde qui nous fait face, cette apparence, ce mirage, cette illusion, alors que réellement incarnés nous ne pouvons douter du fait que nous existons, il est vrai, au risque de l’erreur.  « Rochelongue », ramené à son ultime point de chute : une géologie à la mémoire diluvienne dont le sens se confond et se perd à même son énonciation. De même, lorsque nous sommes-nous-mêmes nommés selon tel ou tel prénom qui nous détermine pour la vie, nous en percevons la nécessité alors que l’origine en demeure mystérieuse.

 

Et la Beauté est ce Mystère.

 

Et la Beauté est cet Inaccessible.

 

 

 

 

 

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23 novembre 2025 7 23 /11 /novembre /2025 08:53
ONIRIA

Photographie : Léa Ciari

 

***

 

   « Oniria », parfois un genre d’étonnement naît d’un titre, d’un mot qui semblent contenir en eux la vibration d’une énigme. Nul dictionnaire ne comportera une entrée vous conduisant à ce nom inventé de toutes pièces. Par simple souci de paronymie, vous trouverez « onirisme » en tant « qu’activité mentale automatique faite de visions et de scènes animées » ; « onirologie » ou étude des rêves ; « oniromancie » ou art divinatoire. Quant à la proxémie de cette forme, vous surprendrez ses affinités avec des notions telles que « fable », « invention », « mensonge », « mythe », « imagination », et pour élargir notre recherche, concluons par cette citation de Bachelard extraite de « Poétique de l’espace » :

  

   « Baudelaire, cette fois tout entier à l'onirisme de la musique, connaît, dit-il, « une de ces impressions heureuses que presque tous les hommes imaginatifs ont connues, par le rêve, dans le sommeil (...) »     (C’est nous qui soulignons)

  

   De l’assertion bachelardienne nous retiendrons les trois mots suivants « imaginatif », « rêve », « sommeil » dont nous souhaiterions, comme par magie, ou en raison d’une stricte nécessité, qu’ils puissent s’accorder avec l’essence même d’un regard porté sur une œuvre d’art. Il résulte de tout ceci que, par simple hypothèse,

 

l’art serait identique

aux manifestations de l’imaginaire,

aux productions du rêve,

aux glissements éthérés

et inconscients du sommeil

 

   Donc, celle que nous nommons « ONIRIA», ce superbe autoportrait inversé de Léa Ciari, situé dans une manière de brume native, serait la douce et progressive effervescence

 

d’une phantasia,

la dentelle ouvragée d’un songe,

la lente léthargie montant d’une

hibernation nocturne au long cours

 

   « ONIRIA» n’aurait donc de possible équivalence que dans des morphologies distendues du réel, des genres d’anamorphoses dont l’art constituerait la synthèse. Et ceci selon deux modifications essentielles du-Monde-pour-nous,

 

se donnant alors

 

sous le mode du supra-réel (hyperbole du réel)

ou de l’infra-réel (façon de litote qui en dirait peu

 afin d’en apercevoir beaucoup).

 

   L’Artiste Léa Ciari a, de longue date, choisi (est-ce un choix, est-ce une détermination qui outrepasseraient les limites de la volonté ?), de donner lieu et temps à cette dimension de l’infra-réel visible tout au long de son œuvre. Cet infra-réel, en tant que mode de description de ce-qui-se-présente, suppose qu’une hyperesthésie soit abandonnée au profit d’une hypoesthésie, laquelle chercherait les motifs de son inspiration sous la ligne du visible, de l’immédiatement préhensible.

  

   De cette inclination qui est entièrement contenue dans la singularité d’un mouvement pathique, d’un « tropisme » de l’âme (voir Nathalie Sarraute), de cette vision médiatrice du réel émerge, comme à la surface nébuleuse d’un étang,  

 

ce sentiment

d’incertitude,

de flottement,

d’oscillation,

de vacillation,

 

  toutes manifestations  égales à ces ambiances d’automne participant, tout à la fois, d’un été finissant (le passé), d’un hiver naissant (le futur) dont un point fixe (le présent) serait l’évanescente figure car jamais lui, le présent, ne fait halte, lui dont l’être est toujours repris par son intime métamorphose. Nous pourrions simplement condenser le geste artistique de Léa sous

 

la formule synthétique

de « vertige »,

 

    comme si ses Personnages, à commencer par qui-Elle-est, se situaient dans l’œil d’un cyclone cependant bienveillant, dont l’essentiel procès consisterait à placer le réel à distance, ce qui aurait pour naturel effet de le recentrer, de le ressentir ce réel, en Soi, à la manière d’une source fondatrice de ces « impressions heureuses » dont parle Bachelard à propos de Baudelaire.

  

ONIRIA

    Nous ne voulons pour preuve que cette image de la Personne de l’Artiste démultipliée en de multiples sosies chorégraphiques, comme si ce genre de dissociation, de fragmentation, d’éparpillement, devaient participer à cette impression de tournis, d’enivrement en lesquels nous pourrions facilement projeter la figure des Derviches Tourneurs. Eux qui, au sein de la giration de leurs corolles blanches, jettent au loin de qui-ils-sont, toute mesure exotérique du Monde en tant qu’étranger,

 

fondant ésotériquement ce monde intérieur

 

   comme objet du culte soufi. « Samā‘ », mystique danse rituelle, tournoiement de toupie, mouvement de déréalisation de la matière, transfiguration en une spiritualité se confondant avec l’ellipse même de la danse, cette manifestation négative de ce qui tombe sous le sens, de ce qui, de leur point de vue, n’est que le Théâtre infini des Illusions. Il y a une grande beauté à énoncer ceci, ce trouble intérieur, cette irisation spéculaire sous la forme toujours recommencée du cercle qui n’est nullement sans nous faire penser au cercle herméneutique des Linguistes et autres Philosophes qui, sans cesse, girent autour de l’objet de leur quête, une signification appelant une autre signification, appelant une autre signification… L’Illimité en tant qu’Illimité, l’Illimité en son essence la plus pure.

 

   Poursuivons notre investigation « vertigineuse » sur une autre œuvre de ténébreuse facture.

ONIRIA

   Ici, le réel, encagé, grillagé, est ramené à la figure spectrale d’un Être quasi « inexistentiel », d’un Être ayant franchi les limites de notre compréhension, ombre, simulacre, farfadet faisant ses étranges circonvolutions au large de qui-nous-sommes, tout comme les œuvres d’art, parfois nous surprennent, nous arrachent à notre Être pour nous jeter dans des manières d’hallucinations dont, toujours, il est bien difficile de revenir. Le « Sujet », de vague appellation, paraît à la façon d’une Repentante, d’une Pénitente placée derrière le quadrillage d’un confessionnal, soumettant son âme à une étonnante radiographie d’un Directeur de conscience invisible et, de ce fait, craint, redouté. Ici, nous vient, par une étrange association d’idées, le titre « Vertigo » :

 

« mouvement de rotation,

tournoiement ;

vertige,

étourdissement »

 

   Nous n'en saurons pas plus, ni du Sujet lui-même pris dans les mailles complexes d’une inextricable situation, ni du Vis-à-vis à l’origine de son trouble. En quelque façon, Léa Ciari, tel Hitchcock dans « Sueurs froides » (traduction de « Vertigo »), est passée maître dans l’art d’installer une énigme labyrinthique que nul ne pourrait rencontrer qu’au risque de se perdre.

 

Prolongements et échos picturaux de la manière Léa Ciari

 

   Turner - « Lever de soleil avec monstres marins »

 

   Ce qu’il est d’ordinaire convenu de nommer « Marine » en peinture, reçoit ici un traitement radical, si bien que, ni le Soleil ne paraît, ni les Monstres ne nous présentent leur hideuse anatomie. Le sujet de cette peinture, bien plutôt que d’être une simple et fidèle annotation du réel en est une pure défiguration. Le sujet, à proprement parler, c’est l’écho, c’est la

 

ONIRIA

Lever de soleil avec monstres marins

 

réverbération, c’est le poudroiement de la lumière sous les coups de boutoir desquelles le médium artistique s’efface, ne laissant place à nulle abstraction (ce serait une erreur de le croire), seulement à cette étonnante vision infra-réelle dont nous sommes les inconditionnels Chercheurs.

 

    Claude Monet - « Les Nymphéas » - 1903

ONIRIA

   Identique souci chez Monet de substituer à l’exactitude de la vue, ce fourmillement des choses si près d’un reniement du concret. N’oublions pas que Monet, à cette période, est affecté d’une cataracte invalidante, son œil droit étant devenu quasiment aveugle. Aussi pouvons-nous dire de ces « Nymphéas » qu’ils sont une projection, sur la toile, d’une dimension aveuglante du réel.  L’eau n’est eau qu’à être hallucinée tel cet élément vibratile toujours en avant ou en arrière de qui-il-est, cette infinie mouvementation dont l’onde est la figuration la plus instable qui soit. Quant au végétal, quant aux célèbres nymphéas (leur beau nom est déjà énigme, est déjà invite à la souplesse imaginative), les nymphéas donc ne se disent nullement sous la forme d’un énoncé clair et limpide, ils font plutôt parution sur le mode du ruissellement, de l’égouttement, de la brume native présidant au surgissement de tous les matins du Monde, ces manières de floculations encore chargées des fragrances nocturnes. Tout, ici, concourt savamment à égarer les dispositions optiques des Regardeurs, et le paysage aquatique, loin d’être la reproduction exacte et photographique des choses n’en est qu’une vague pastellisation, une suite de touches aquarellées (évidemment !), un lavis (évidence derechef), une source à elle-même sa propre profération, comme si les Hommes étaient portés au plus loin de ceci même qui, ici, fait figure, seule condition d’une auto-donation des fleurs en leur être même. Cette peinture est tout de même suffisamment admirable pour qu’elle n’ait nul besoin d’un plus long commentaire.

 

   Marc Rothko - « Number 12 »

 

   « Number 12 », titre évoquant la présence presqu’inaperçue dans la liste d’une infinie numération, d’une œuvre pouvant, en toute tranquillité se fondre dans l’ensemble de ses co-figurations, sans faire tache, sans émettre de bruit, un réel amené dans la plus grande des humilités qui se puisse imaginer.

 

ONIRIA

 

Number 12

 

 

  C’est peut-être avec l’œuvre de Marc Rothko « Number 12 », que l’infra-réel atteint sa plus grande dimension expressive. Comme dans le pur événement spectral de l’Image-titre de Léa, comme dans la circularité estompée de sa Chorégraphie, comme dans l’épiphanie biffée de la « Pénitente », tout ici se fond et se confond dans un genre de camaïeu diapré, iridescent, opalin, cette diaprure installant une perception si floue, que nul sémantème ne semble pouvoir y être identifié. Régime confusionnel où ne se donne plus nul objet, seulement surgissement du pathos humain universel, lequel ne peut faire face, en dernier ressort,

 

qu’à ce frisson,

à ce tournis,

à cet enivrement

qui sont consubstantiels

à la « dette » de vivre

 

   Progressivement, au cours de sa carrière de Peintre, Rothko est passé maître dans l’art de l’évocation, qu’aussi bien nous pourrions nommer de la « dissimulation ». Chaque couleur, selon la technique du glacis, recouvre la couleur précédente, ne l’annulant nullement cependant, laissant tout juste paraître le flou calculé d’une nuance, travail méticuleux d’Archéologue laissant percevoir, au travers des strates successives de son travail, la genèse à l’œuvre dans chaque geste, une extrême minutie, une radicale attention à déconstruire ce qui aurait pu l’être, ce réel en sa trop visible incarnation dont il faut à tout prix réduire la prétention à paraître. Juste un effleurement, juste une caresse afin que le subjectile lissé telle la peau de l’Amante se revête des frissons sans lesquels, ni l’Amour, ni l’Art ne peuvent avoir lieu.

 

Prolongements et écho poétique de la manière Léa Ciari

 

   Si le motif de la peinture en ses esquisses les plus remarquables, Turner, Monet, Rothko, semble être un passage obligé, rien ne serait totalement réalisé qui ferait l’économie du geste poétique, geste lui aussi infra-réel, notamment dans l’œuvre poétique d’André du Bouchet. Nous citons ci-dessous un extrait tiré de l’ouvrage de Michel Collot, « André du Bouchet : une écriture en marche » :

 

   « L’une des modalités de cette adhésion toute physique au dehors est une certaine façon de regarder le monde. Il ne s’agit pas d’une distinction claire et distincte ; mais de se ‘’servir des yeux des choses’’, afin de voir ‘’hors de l’homme’’. La vision poétique rejoint le niveau élémentaire de la sensation, qui ne livre du monde qu’une présence indifférenciée (« un grand objet où je sors ») ; vision « myope », qui s’apparente au toucher, à la limite de l’aveuglement : ‘’paume aveugle, je copie la terre, la sensation’’. »

                                                                                    

                                                                                                (C’est nous qui soulignons)

 

   Commentaire - Ce superbe écrit pourrait se donner en tant que synthèse des travaux des Grands Peintres cités plus haut, s’appliquer aussi à la tâche de représentation singulière poursuivie par Léa Ciari. Le « clair et distinct » cartésien est délaissé au profit de cette vision « myope », si proche d’un aveuglement du corps, si près d’une illumination de l’esprit, d’une phosphorescence de l’âme. Car voir le réel et tâcher de le peindre (le réel est toujours en question, y compris dans les toiles les plus abstraites au motif qu’il est adhérent à l’Humaine Condition comme son signe le plus élémentaire), le peindre donc, ce réel, ne veut nullement dire s’en remettre à une simple tâche mimétique dont la ressemblance avec le modèle serait le parangon à convoquer en toute circonstance.

   Bien loin de ceci, plus la distance est grande vis-à-vis de cette adhérence au motif matériel, plus artistique se définit l’œuvre qui n’en définit les contours qu’au titre d’une « infidélité » manifeste. Car dire la terre de l’œuvre, c’est dans la pure manifestation de la sensation, cet antéprédicatif qui précède toute venue à la visibilité, qui anticipe toute hypothèse noétique, toute aventure de la pensée, c’est dans cet antéprédicatif nécessairement infra-réel que réside l’attitude la plus performatrice de ce qui est à montrer, destin apophantique de tout ce qui fait figure et vient à nous dans la belle grâce d’être.

  

Paradoxe de l’art

dont la monstration s’affilie

à la condition étrange

 

de l’aveuglement,

du trouble de la vision,

du tremblement ontologique,

de l’irisation métaphysique.

 

   C’est dans ce genre de vertige d’astigmate que se construisent les plus grandes et les plus belles œuvres, les exemples cités plus haut en témoignent avec éloquence.  

 

    Alors, comment ne pas donner le dernier mot au Poète dont le destin est d’être Visionnaire, songeons aux mots pleins de lumière (« Les Illuminations »), dans la Lettre de Rimbaud à Paul Demeny :

 

« Le Poète se fait voyant par un long,

immense et raisonné

dérèglement de tous les sens. […]

Il épuise en lui tous les poisons

pour n’en garder que les quintessences. »

 

(C’est nous qui soulignons)

 

Donc voyons André du Bouchet dans « Dehors »

 

 

« Trop de simplicité fait peur. Quand les mots collent

                                  de trop près à la réalité, ils font peur.

 

Je voudrais que les mots fassent peur

                         qu’ils deviennent un

                                             gouffre. »

 

 

  C’est cet ultime mot « gouffre » qui signera l’épilogue de cet article. « Gouffre » cet autre mot pour l’infra-réel, l’antéprédicatif au-delà de toute tentative d’annexion, il est trop loin, il est trop flou, il se perd dans les brumes du temps. « Gouffre » nous convoque immédiatement auprès d’Henri Michaux dans « Connaissance par les gouffres » dont la quatrième de couverture nous dit :

  

   « Zones obscures qui étaient claires. Zones légères qui étaient lourdes. Ce n'est plus à vous que vous aboutissez, et la réalité, les objets mêmes, perdant leur masse et leur raideur, cessent d'opposer une résistance sérieuse à l'omniprésente mobilité transformatrice. »

 

  Lisant ceci, nous nous abîmons (au sens propre de se « jeter dans l’abîme ») dans cet étrange réel privé de sa « masse », de sa « raideur », nous en touchons le fond, tutoyons cet infra-réel qui serait comme son premier mot, espérant de ceci,

 

l’action de la mescaline,

la clarté de l’œuvre,

la fulgurance du Poème,

 

   atteindre ce supra-réel, cette « quintessence » dont nous parle l’Auteur du « Bateau ivre », cette « mobilité transformatrice », tout juste citée, comme si, de l’ivresse des grands fonds, une possibilité nous était ouverte de connaître l’exhaussement d’une transcendance, ce « hors-de-nous » que nous voudrions « en-nous », s’en défendît-on avec une rare énergie.

  

Notre existence nécessairement agitée,

sollicitée de Charybde en Scylla, n’a de cesse

 

d’ouvrir et de combler des gouffres,

de créer du sens sur du non-sens.

 

Passivité, léthargie,

amorphe du non-sens,

illisibilité de l’infra-verbal

 

que vient effacer, parfois,

 

l’amorce d’un sens,

activité, création,

 peinture, poème,

lisibilité d’un supra-réel

dont nous sentons la présence,

dont nous espérons

qu’il métamorphosera

notre ténébreuse Nuit

 en un Jour radieux.

 

Mais qui donc pourrait s’inscrire

en faux contre ceci ?

 

Un grand merci à Léa Ciari

de placer tout au bout de ses brosses

de si insistantes et passionnantes

questions !

 

 

 

 

 

 

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