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30 août 2026 7 30 /08 /août /2026 06:41
Née de rien

     « Märchenland »

    Œuvre : Barbara Kroll

 

 

***

 

 

   Un marbre patiné

 

   C’est pareil à une flamme sortie d’un rêve. On l’aperçoit dans la brume nocturne, On en devine les contours. On demeure dans la grise partie de soi, dans l’incertitude, dans l’informulé qui fait sa sourde vibration. On voudrait être rassuré, toucher le réel de la pulpe de ses doigts, tracer la forme d’un être dont on n’aurait plus qu’à dessiner, sur la trame de sa conscience, l’inaltérable esquisse. Mais tout se donne dans la manière d’un sortilège. On en sent le trouble dans le vif de la chair. Voyez-vous, belle Inconnue, vous ne m’apparaissez qu’à vous ramener au jeu subtil des métaphores. Vous êtes tel un marbre patiné qu’on aurait oublié dans la remise en demi-teinte d’un monde antiquaire. Vous êtes un feu, un cerne de sanguine qui dit l’épreuve, peut-être, d’un événement qui vous dépasse et vous déporte de vous. Hors votre citadelle, quel destin s’offre-t-il donc à vous ? Je vous verrais volontiers sous les traits d’une Promise que son Amant a délaissée pour une autre aventure, une autre terre.

  

   Corps infini

 

   Votre corps est un infini, un long étirement, un cri lancé à cet autre qui vous déchire et vous remet au forceps, à la braise, à la rouge incantation au centre de laquelle brûle votre sacrifice. Peut-être êtes-vous une offrande faite aux dieux, à la nature, à l’étrangeté qui, s’emparant de vous, vous isole dans la camisole de force de la folie ? Mais comment devient-on fou ? Par la privation d’un don dont on se croyait l’unique possesseur ?  Par la détresse d’un amour à qui on a ôté l’exercice de sa passion ? Par la solitude qui vous étreint et vous confine à ne vivre que dans  un univers aux comètes vides, aux étoiles éteintes ?

 

   Qu’une onde de vent

 

    Mais bougez donc ! Mais parlez donc ! Que ce langage se lève de vos lèvres, qu’il fasse ses ramures dans l’air attentif. A défaut, qu’il surgisse de votre sexe, tel le jet d’eau qui murmure son rythme de cristal. Que votre poitrine menue, ces deux boutons de rose, crépitent du feu de la joie. Ce monde bleu qui tapisse votre pièce est tellement semblable à une plainte océane auprès de laquelle vous cherchiez refuge. Seriez-vous un genre d’Ophélie attendant des flots une réparation éternelle ? Ou bien êtes-vous « cette enfant de douze ans si seule qui passait en sabots d'un pas sûr dans la rue liquide, comme si elle marchait sur la terre ferme ? Comment se faisait-il... ? ». Cette enfant dont parle Jules Supervielle dans « L’enfant de la haute mer », cette perdition au large d’elle dont la silhouette même se dissout dans la brume du fantastique ? Un songe seulement ayant abrasé toute matérialité. Il ne demeure dans l’esprit qu’une onde de vent qui, longtemps, fait ses lointains tourbillons, si bien qu’on ne sait s’ils ne sont les fictions que nous avons inventées dans le dais de nos têtes perdues.

  

   A la pliure des choses

 

   Du secret où vous êtes, toutes ces pensées aussi étranges qu’immotivées dont je reçois la révélation, ne sonnent-elles à la façon d’un tocsin qui annoncerait sa propre mort ? Toujours, nous les vivants, lançons des grappins en direction d’un trépas qui vibrionne au loin, fait son feu falot, signe avant-coureur d’un futur qui nous échappe. Une lumière qui décroît, quelques crépitements et une braise éteinte au bord de quelque Léthé enchanteur. Oui, enchanteur, car, savez-vous, nous ne rêvons que de nous absenter définitivement de nous, la seule voie d’une liberté dont nous peinons à entrevoir la claire image. Mais qui nous effraie tant elle est de nature inconcevable, puisque jamais éprouvée. Plein et vide. Attrait et répulsion. Fini et infini. Nous sommes à la pliure des choses, sur ce fil si étroit qu’il requiert de nous une attention de tous les instants, qu’il exige une marche à l’estime sur la marge étroite de quelque précipice.

  

   Ce qui résiste et se tait

 

    Mais voici que je m’éloigne de vous, vous éclipse derrière les lieux communs de la généralité. Peut-être, d’ailleurs, n’êtes-vous qu’un être du Néant ? De l’Absolu ? Peut-on trouver notions plus abstraites qui se fondent dans le ciel éthéré des concepts ? A vous observer ainsi, moi tapi dans la pénombre, vous dans la pleine lumière, je ne prends aucun risque, sinon celui d’échafauder de fallacieuses hypothèses. Que penseriez-vous de moi si vous aperceviez les deux boules scrutatrices de mes yeux ? Voyeur ? Sondeur d’âmes ? Enquêteur ontologique voulant mettre à nu ce qui ne peut se dévoiler, l’être en sa polyphonique splendeur ? Penserez-vous que je déraisonne, que je ne fais que broder les fils mêmes de ma propre inconséquence ? Et puis, au juste, suis-je autorisé à entrer dans cette confidence qui est vôtre, à tenter de décrypter ce qui résiste et se tait ?

  

   Distanciation ? Dérision ?

 

   Je relis, en ce moment, « Le livre du rire et de l’oubli » de Milan Kundera. Un vrai régal intellectuel, une finesse d’analyse, une capacité d’introspection sans faille. Mais retenons le titre seulement. Vous ayant placée sur la planche de l’entomologiste, voici que je me suis livré à une sorte d’inventaire, disséquant ici une pièce, là une autre, avec la curiosité de celui qui aborde un secret. Mais croyez-vous que quelqu’un ne découvre jamais plus que ce qu’il porte en lui ? Nous cherchons des justifications, des confirmations. Nous posons une thèse sur les choses dont nous attendons qu’elle se révèle vraie, incontournable, comme s’il s’agissait de ratifier les bases de notre propre architecture. Mais revenons à Kundera. Oui, j’aurais dû prendre plus de recul, pratiquer l’art de la distanciation, celui, sans doute, de la dérision. J’aurais pu rire de vous, de cette attitude si profondément académique qu’elle aurait suggéré un Modèle posant pour des étudiants des Beaux-arts. Ou bien d’une courtisane s’essayant à livrer d’elle son esthétique la plus flatteuse. Ou bien encore d’une fille de joie se délassant après une étreinte. Ou bien j’aurais pu décider, sur-le-champ, de vous oublier, de vous congédier de la mansarde fantaisiste de ma tête. Mais ma torture sera grande de ne point être amnésique, de ne pouvoir effacer votre trace comme on le faisait autrefois des dessins sur les ardoises magiques. Rire, oubli, deux stratégies pour une peine identique : vous perdre et n’avoir plus d’horizon que celui de la tristesse. C’est déconcertant, malgré tout, cette infinité d’esquisses mentales à la seule vue d’un être, ces infinies projections dont nous habillons choses et circonstances, personnages connus ou bien quidams surgissant devant nos yeux !

  

   Partage des chairs

 

   L’essentiel m’apparaît, en définitive,  de vous laisser libre de vous. A vous seule appartient votre mode de donation. Et puis, que faisons-nous d’autre que de jouer une infinité de rôles successifs, d’endosser tous ces habits chamarrés qui nous trouvent un jour savant aux cheveux fous, un autre collectionneur d’estampes ou colporteur déambulant sous le poids de sa charge ? Le problème, le seul, c’est que nous manquons d’une unité qui nous définirait de telle ou de telle manière. Alors nous pourrions être connus, investis de prédicats qui cerneraient le domaine de notre essence, contribueraient, d’une manière décisive, à tracer notre indéfectible profil. Toujours nous sommes dans le principe indépassable d’une appartenance commune, d’une visibilité réciproque. « Je ne suis moi que parce que tu es toi ». C’est comme un partage des chairs, une habile synthèse qui ne me fait être qu’à la hauteur de la conscience que vous avez de moi. Belle Inconnue je vous laisse à la trace singulière de votre destin. Le mien m’appelle qui me convoque à être. Oui, à ÊTRE ! Que faire de plus qui ne ressemble qu’à une aimable parodie ? Je serai moi pour toute l’éternité qui me sera accordée. Vous serez vous pareillement. Au moins, à ceci, serons-nous en confluence. Peut-être la seule qui soit !

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29 août 2026 6 29 /08 /août /2026 07:30
Fils de la Vierge

    Photographie : JP Blanc-Seing

***

 

   En ces moments de fin d’été où, déjà, perce l’automne, combien la texture des jours devient limpide, c’est à peine si les sens en retiennent le fin mouvement, le passage ineffable. Serait-ce la nostalgie qui viendrait à pas de velours avant que nous ne sombrions dans l’hivernal cocon ? Ou bien alors y aurait-il, dans toute vision, l’empreinte crépusculaire qui atténuerait les choses, les portant dans une sorte de refuge coloré qui serait leur horizon le plus propre ? Tout rentre dans l’ordre et s’assagit dès que l’astre au plus haut du ciel décline d’instant en instant, pour ne devenir qu’une note claire et blanche si peu assurée de son être. C’est un peu comme si la nuit gagnait le jour, étendait partout son royaume, à tel point que nous ne connaîtrions, désormais, que l’ombre, sa densité de suie, ses illisibles ornières.

   Sais-tu l’attrait, en mon jeune âge, qu’exerçait sur moi cette fabuleuse saison ? Je passais de longues heures à longer le flanc des collines où l’herbe rase prenait la teinte du couchant, à observer le boqueteau virant à la rouille, à fixer l’eau de la rivière que garnissait le tapis de feuilles pareil à une riche étole, à un linceul joyeux qui aurait apprivoisé l’onde, peut-être même eût-elle été fascinée ? C’est heureux cette symphonie qui incline à l’unité, ces coups de cymbales qui s’atténuent, ces cuivres dont la tonalité s’inquiète de douceur et de juste mesure. Tout est étale et l’on croirait à un repos du temps devenu éternel, presque inaccessible, éloigné dans une brume si vaporeuse qu’on la penserait d’un hypothétique au-delà des choses. Que devient la tâche d’exister sinon une évidence qui flotte devant les yeux, sans peine, sans fatigue nécessaire. Il suffit d’étendre les mains devant soi et la récolte d’une joie est immédiatement assurée.

   Une activité d’autrefois, qui me prenait totalement, m’hypnotisait parfois, la contemplation d’une peinture. Je me souviens de ces « Toits rouges. Coin de village. Effet d’hiver » de Camille Pissarro. Plus qu’une toile, plus qu’une œuvre, cette belle image se donnait à ma jeune conscience tel l’être enfin saisissable d’un automne auquel je vouais une sorte de culte intérieur,  intime. J’en parcourais le lumineux portrait : ce ciel indéfini qui flottait haut, qui oscillait de Maya à Givré, en passant par cette teinte plus soutenue, Sarcelle au nom si évocateur, l’oiseau délicat y était présent dans son cocon de plumes à seulement évoquer son nom. Puis la palette polychrome des terres labourées, ce vivant damier marqueté d’Amarante, de Brun soutenu. Le village paisible avec ses toits de Sanguine, de Vermillon contrastant avec le Blanc ocre ou pur des façades. Les arbres enfin, dépouillés de leurs feuilles, pareils à d’immobiles torches qui auraient voulu griffer l’espace, y graver leur empreinte. Je le concède, cette représentation de fin de saison était aussi proche de l’hiver mais la persistance d’une belle lumière, sa diffusion précieuse sur l’ensemble du paysage tirait tout, encore, vers le déclin de l’été, plutôt qu’il n’appelait gel et frimas. Le croiras-tu, jeune inconscient, pensant que peindre avec un modèle était chose facile, mes « Toits rouges » en étaient restés à cette vision confuse qui n’était impressionniste que par défaut. Aujourd’hui, mes pinceaux sagement rangés dans un tiroir observent une longue abstinence. Sans doute est-ce mieux ainsi. En cet instant de mon écriture je sais que l’art est tout sauf imitation !

   Mais il faut en venir à ces fils de la Vierge qui sont la voix menue au gré de laquelle s’annonce, le plus souvent, l’aube automnale. Parfois l’air est frais, tendu de givre et la vue ne porte guère plus loin que cette maison proche, que cet arbre dont la frondaison laisse s’égoutter un imperceptible brouillard. Il est si réjouissant, attendant que le soleil ne vienne dissiper un reste de nuit, de se poster face à l’une de ces toiles d’araignées tendues entre les tiges des graminées et d’observer seulement le temps qui cristallise. Chaque seconde qui passe est comme un léger coup de diapason qui résonne dans l’air cristallin. C’est ténu. C’est sous la ligne de flottaison des préoccupations mondaines, c’est simple comme un sourire d’enfant, c’est pourquoi c’est si exquis. Cela se déploie sans effort, cela s’irise tel l’arc-en-ciel arqué d’un horizon à l’autre. Cela grésille, jamais une note plus haute que l’autre. Cela fait, dans la tête, sa gerbe de modeste lumière. On est là, au centre de la toile, seulement occupé de coïncider avec cette subtile harmonie. On ne se pose même plus la question de savoir comment ceci, cette dentelle arachnéenne est possible, de quel tissage elle est le nom, en vertu de quoi elle s’étend dans l’espace libre, figure d’une gratuité sans pareil, toile pour la toile, art pour l’art. C’est cette manière de réassurance de soi qui est réassurance du monde qui nous touche, nous le Regardeur d’inconcevable, le Voyeur d’infini, le Chercheur d’absolu.

   Combien les choses simples sont prolixes lorsqu’une vision adéquate sait s’y appliquer avec attention et, si possible, avec ferveur. Alors ce n’est plus la Toile qui apparaît, plus les Fils qui se dévoilent, c’est la BEAUTE en sa plus efficiente monstration. C’est le menu, l’impalpable, les liens invisibles qui se tressent entre les « hommes de bonne volonté », c’est l’amitié lorsqu’elle scintille de Montaigne à La Boétie, c’est la lumière spirituelle qui effleure les toiles de Puvis de Chavannes, c’est l’éclat solaire des Tournesols de Van Gogh, ce sont les clartés de la Raison, c’est la magnificence des corps de la statuaire grecque à l’âge classique.

   C’est tout cela que nous donnent les fils de la Vierge en leur dénuement, en leur épiphanie qui pourrait être celle du Sacré lui-même puisque la Vierge en personne y est évoquée, ce genre de Mère Universelle renforcée par son mystérieux coefficient d’invisibilité, celle dont nous tous pourrions être les fils symboliques : les Fils de la Vierge. Heureuse conjonction des homophonies : tissage végétal rejoignant le tissage humain. Fils et fils de la Vierge en une unité assemblés.

 

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28 août 2026 5 28 /08 /août /2026 06:59
Tectonique des plaques

             « Entre mer et désert ... Bardenas Reales »

                        Photographie : Hervé Baïs

 

***

  

   Il faut avoir vécu de longues plaines monotones, avoir parcouru les chaumes immenses de la Beauce, avoir confié son corps aux surfaces océanes où rien ne se donne que l’illimité et l’invisible horizon, avoir été dépossédé de soi dans les erres sans signification d’un « plat pays », avoir marché longtemps dans les immenses étendues ukrainiennes couchées sous la houle jaune des épis. Alors, pour donner le change à ce sentiment de dépossession, pour se retrouver en quelque sorte et disposer de repères solides et stables, il faut visiter quelque domaine où la géologie a semé ses fortes empreintes, prenant figure tel ce singulier paysage des Bardenas Reales qui, dans le vaste monde, ne saurait trouver d’équivalent. Ainsi sur terre existe-t-il des lieux au caractère bien affirmé, à la personnalité bien trempée. Les découvrir est toujours étonnement et joie logée au plus intime de soi, genre de vertige qui est parole de toute beauté lorsqu’elle vient à notre rencontre et nous enjoint de l’entendre

    Alors il faut consentir à sortir de soi, déplier ses antennes tel le prudent limaçon, hisser tout au bout de sa conscience les boules curieuses de ses yeux et s’emplir de ce qui vient à nous dans l’étrange et la douce onction, tout à la fois. Curieuse expérience que de se confronter à ce tout autre que soi, à cette verticale altérité qui nous aimante, nous fascine et nous place si près, soudain, de ce bouillonnement tectonique, de ces remous de lave, de ces collisions de moraines, de ces pliures d’argile au gré desquels l’antique et très mythologique Gaïa se manifesta comme le terrain de jeu qu’elle nous offrait dans cette glaise demeurée en son essence originelle. Si quelque chose se dit, ici, de l’exception de la Nature, c’est bien cette primarité esthétique, ce premier essai d’apparaître au monde, cette décision de demeurer là, en sa plus effective et tangible configuration. Avant eût été trop tôt, un genre de brouillon cosmique inachevé, illisible, confus. Après eût été le dépassement de soi de la roche, de la terre, du limon en une forme trop polie, poncée, perdant par là-même les prédicats de sa nature si rare, si élégante.

   Car, voyez-vous, c’est toujours dans une forme de passage, entre l’ébauche, l’esquisse et le produit fini, lisse, sans accrocs que se donne le sens en sa plus positive détermination. Les paysages de haute figure, les déserts, les hauts plateaux, les mangroves, les landes, les canyons, les falaises, les défilés, les étendues volcaniques avec leurs soufrières et leurs geysers, tout ceci est comme arrêté en plein vol, en pleine effusion, comme un oiseau de haute mer qui planerait infiniment dans sa voilure blanche, pétrifié en quelque manière, portant en lui l’ineffable trace de sa naissance, les stigmates de sa future mort et, figé dans son éternel présent, ne témoignerait de son être qu’à la hauteur de son invincible immobilité.

   Oui, c’est ainsi, les paysages de haute lutte portent en eux cette fixité temporelle si étonnante qu’on les penserait éternels. Et, en quelque sorte, ils le sont, tout comme la beauté témoigne, elle aussi, de ce temps condensé, de cette focalisation des jours en un point qui est le rassemblement des significations multiples éparpillées dans l’univers illimité. Ici, tout conflue qui dit l’esthétique authentique en son inaltérable profusion : le vent, la pluie ont buriné le sol, y ont imprimé des ravines qui sont le souci de la terre. La rudesse du climat a entaillé la marne, faisant surgir de curieux et tourmentés monolithes, faisant s’élever des orgues qui, peut-être, la nuit, lorsque personne n’est présent, chantent les immémoriales odes qui ont présidé à leur naissance. Des terrasses travaillées par une lente érosion se couchent sous le ciel gonflé de lourds nuages.

   Le sentiment d’étrangeté est renforcé par les toponymes locaux : « La Pisquerra », « El Rallon », « El Plano » et surtout, peut-être, « La Negra », « La Blanca ». « La Noire », « La Blanche », comme si ces scènes si proches de l’essentiel ne pouvaient avoir de traduction que cette dialectique si tranchée dont le gris constituerait la valeur médiane, le lien qui ferait tenir en équilibre cet édifice aussi curieux que les constructions de boue et de salive des termitières. C’est ceci le dépaysement, « action de s'en aller dans un autre pays », nous dit l’étymologie. Oui, assurément nous allons dans un autre pays, sans doute un pays de chimères et de merveilles dont nous pourrions penser qu’il est le fruit de notre imagination lorsque nous lui lâchons la bride et qu’elle s’enfuit au galop pour bien plus loin que nous n’avions pu le penser jusqu’alors.

   Un tel lieu ne peut être qu’un lieu d’immense solitude. Soi avec l’être-du-paysage sans qu’il puisse y avoir d’intermédiaires, de témoins, de commentateurs bavards et pléthoriques. C’est de cette manière que la sensation, transitant de la conscience de la Nature (fût-elle menue, discrète, effacée), à la nôtre propre, sinue en nous avec les plus belles chances d’essaimer ses spores de croissance, d’assurer la germination de ce qui a été porté à notre regard, entendu, éprouvé jusqu’en la résille disponible de notre peau. C’est un genre de métamorphose de qui on est à la mesure des affinités que l’on entretient avec le proche et le délicat, le distingué.

    Oui, car sous des auspices abrupts, des rugosités, des lacérations, des entailles, des ravines, ce qui se montre est du plus pur raffinement qui soit. C’est bien là la vertu d’un regard synthétique que de tirer du divers souvent confus et emmêlé, une manière d’harmonie, de juste mesure dont nous ne pourrions faire l’économie qu’à croire notre hauteur d’hommes bien supérieure aux travaux de la Nature. Si la beauté artistique est, à l’évidence, le résultat d’une action humaine, la beauté de la Nature ne saurait lui être inférieure, différente seulement, et ô combien parfaite lorsqu’elle s’ingénie ici, dans les « Bardenas », à nous enchanter de toutes ces formes que seul un génie transcendant les habituelles contingences aurait pu porter au jour. 

    Que nous reste-t-il à faire que demeurer en silence et dévider, à l’intérieur de nos têtes, l’écheveau des sensations ? Dire le ciel arrêté en sa course, la complexité des nuages, leur lourdeur de plomb. Dire la clarté, ses golfes qui se découpent dans la chape céleste. Dire la cheminée de fée, son cône tronqué que prolonge une crête semée de neige blanche. Dire les falaises de terre aux lourds plis, ils font penser à ces rideaux de scène qui dissimulent le jeu des acteurs encore en attente de paraître. Dire ces pesantes plaques de roches semées de taches, elles font signe vers cette tectonique invisible qui porta jusqu’à nous, en des millions d’années en des milliers d’heures serrées, inaudibles, ce secret de la terre enfin devenu visible, enfin devenu palpable. Dire cette belle et envoûtante bichromie qui est le langage du sol, les noirs profèrent, alors que les blancs sont la césure entre les mots, leur souple respiration, ce qui nervure notre entendement et ouvre les portes de la raison qu’architecturent les irremplaçables piliers du concept. Mais peut-être en disons-nous trop et le cours des mots est-il dans l’indigence de dire ce que le regard décrypte en ses deux notes essentielles : un noir, un blanc, un noir, un blanc et le tintement d’un gris qui accomplit le sens.

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27 août 2026 4 27 /08 /août /2026 07:07
Delaunay : du Cubisme à l’Orphisme

 

***

 

    « Robert n’aurait pas dû casser la tour Eiffel » … Ce sont les dernières paroles que le Douanier Rousseau aurait prononcées, le 2 septembre, avant de mourir de la gangrène à l’hôpital Necker.

   « La Tour », comme l’appelle son admirateur Robert Delaunay, est, en effet, au centre de la série à laquelle il travaille en ce moment (…) Å 25 ans, il vient de la désarticuler pour la restituer à son élément aérien, de la tronquer et de l’incliner pour lui donner ses trois cents mètres de vertige. Aucune formule d’art connue jusqu’à ce jour ne pouvait résoudre le cas de la tour Eiffel. Le réalisme la rapetissait ; les vieilles lois de la perspective l’amincissaient. C’est pourquoi Delaunay a fini par adopter dix points de vue, quinze profondeurs de champ, telle partie étant vue d’en haut, telle autre d’en bas, alors que les maisons qui l’entourent sont prises de droite, de gauche, à vol d’oiseau … »

 

(L’Aventure de l’art au XX° siècle)

 

    Commentaires

 

   « son élément aérien » : serait-ce une tendance de fond de l’art (qui ne serait que l’écho du désir humain) que de s’éloigner d’une vue terrestre, chtonienne des choses, de porter l’œuvre en une cimaise éthérée, là où rien de commun, d’identique ne peut l’atteindre, cette vue quasiment zénithale faisant l’économie de trop de myopies, de trop de courants astigmatismes. Ceci, bien entendu, signifie qu’une part d’Idéal habite toujours l’inconscient esthétique, le dirige vers ces inatteignables hauteurs qui, l’espace d’un instant, deviennent réelles plus que réelles.

   « la tronquer et l’incliner » : Certes l’Artiste est ce vivant Démiurge seul autorisé à forger le réel selon sa volonté. Ne nullement considérer les choses telles qu’elles sont (ceci est la vertu des Gens du Commun), mais les métamorphoser, les transcender, si bien que la chose représentée n’entretient plus que de très vagues liens avec l’objet qui en a motivé l’examen, atteignant bientôt cette quintessence à laquelle elle était promise par nature. Considérer « La Tour » en ses assises métalliques, c’est un travail d’Ingénieur, de Géomètre. La considérer en ce qu’elle pourrait être au regard d’une vue fécondante, au regard de mains douées de prestige, c’est la tâche irréelle mais, ô combien exaltante, d’un Magicien, d’un Thaumaturge, attitudes qui ne sauraient se satisfaire de la platitude du quotidien, de ses manigances mercantilo-matérielles.    « Tronquer », « incliner » sont les motifs fondamentaux selon lesquels passer de la sourde évidence contingente à la révélation extatique de ce qui pourrait être, de ce qui est, si l’on accorde aux créations d’exception l’attention qu’elles méritent. Il s’agit de se confronter avec confiance et, certes, un peu de crainte, à ce « vertige » hauturier que seul le Sublime est en mesure de présenter aux yeux des Éveillés, de Ceux et Celles qui n’ont nul repos qu’ils n’aient atteint un état hors du commun :

 

l’extase étoilée à portée de Soi,

le Soi comme ce qui se dilate et

gagne le site nouveau de

relations spatio-temporelles inconnues

pour autant qu’on n’en ait jamais

découvert la « multiple splendeur ».

  

 

« Le réalisme », « la perspective » :

 

   le réalisme, considéré selon sa désespérance quotidienne, selon le nécessaire enchaînement d’événements bien trop prévisibles, le réalisme donc, manière de bégaiement sans fin des mêmes formules usées ne nous apporte guère qu’une basse lassitude alors que nous aurions espéré

 

la large ouverture de l’éventail des perceptions-sensations,

la multitude cosmique d’un intellect livré

aux plus belles méditations qui se puissent concevoir.

 

   Quant à la « perspective », laquelle nous fait évidemment penser à la « renaissante », combien elle nous désespère au motif que ses illusions, ses faux-semblants, son imagerie précieuse nous conduisent à évoquer des décors en trompe-l’œil à la dimension par trop esthétisante. 

   « dix points de vue, quinze profondeurs de champ » : voici que se révèle, soudain, ce large horizon dont nous attendions, depuis toujours, que l’Art l’ouvrît pour nous les Affamés de sensations nouvelles, polychromes, polyphoniques. Que la tour Eiffel, désertant sa métallique géométrie faite d’assemblages de boulons, du peuple de rivets sourds, de poutrelles quasiment mathématiques, que la tour donc, se revête de mille nouveaux atours, qu’elle fasse peau neuve, qu’elle se grime d’un costume de fête, sinon de carnaval, voici ce dont nous étions en quête que le pinceau de Delaunay nous révèle dans une sorte de vue kaléidoscopique, chaque fragment s’emboîtant en un autre, chaque fragment en appelant mille, en une correspondance que seule la dynamique d’un songe pourrait féconder au large de notre vision.

 

   Après ces rapides et généraux commentaires, le temps est venu de mettre en perspective, selon la genèse propre du « Peintre du rythme et de la lumière », deux états successifs de représentation de la Tour :

 

un premier état dit « Cubiste » (entre 1909 et 1912)

et un état dit « simultanéiste / orphique » des années 1920.

 

L’avantage de cette mise en relation consiste en l’immense avantage de placer, côte à côte, deux paliers du paradigme peint selon lesquels envisager l’objet de la représentation en fonction de deux points de vue éloignés, sinon opposés.

  

   D’abord la toile « cubiste » de 1910. Une interprétation conventionnelle place cette œuvre dans la lumière historique de l’évolution des arts et techniques, la considérant en tant que parangon des évolutions de la société industrielle du début du XX° siècle. Certes ce point de vue, pour n’être nullement inexact, souffre d’une posture bien trop parcellaire, laquelle réduit la peinture à un simple produit manufacturé parmi la foule des autres produits inventés par l’Homme.

   Il faut, à notre regard, plus d’incision, plus de profondeur, apercevant en quoi cette œuvre est totalement novatrice dans le cadre de son temps. N’oublions pas que, parmi les tentatives abstraites audacieuses d’un Kandinsky, d’un Kupka, d’un Picasso, d’un Braque, le classicisme d’un mouvement artistique demeure, profondément enfoui, aussi bien dans l’inconscient du Créateur que du Voyeur, raison pour laquelle « Le Rêve » du Douanier Rousseau, s’il est évidemment de nature « onirique », donc imaginative, subsiste en lui une touche d’évident réalisme. Raison identique quant à « La Danse » de Matisse, projection d’une harmonie esthétique de corps dansants, cependant envisagés encore de façon académique.

Delaunay : du Cubisme à l’Orphisme

    Chacun, chacune s’apercevra du bond esthétique prodigieux en lequel consiste « La Tour » de 1910 que l’on dirait tout droit venue d’un monde étrange à la limite de l’imaginaire, sinon de nature totalement irréelle, comme si elle surgissait de l’esprit d’un Démiurge pris de folie. Ici, le réel, la quotidienneté, l’ordinaire paraissent crucifiés, métamorphosés qu’ils sont en cette forme « in-forme », en cette « re-présentation » qui n’en est nullement une au sens strict, puisqu’elle est présentation totalement avant-gardiste, révolutionnaire (au sens de révolution du regard), manière de geste initiatique ramassé sur son propre mystère.  

   Que la « Tour de 1910 » nous fascine, qu’elle creuse en nous les abysses du mystère et du nouveau-venu parmi le morne des choses et des usages toujours reproduits sans invention aucune, ceci saute aux yeux avec la force d’une rare évidence. Le descriptif de « La Tour » nous aidera à préciser ce qui, en nous, se manifeste avec la force de quelque invisible aimantation.     

   Les nuages ne sont plus « pommelés », selon la formule météorologique courante, ils sont devenus ces cercles blancs, manières de somptueuses boules de neige abondant dans les boréales latitudes, ils s’étrangent d’être si peu conventionnels, ils se singularisent à la seule force de leur étonnant surgissement, ils tonnent en nous à la façon du « Tonnant »  tel qu’évoqué dans la merveilleuse poésie de Friedrich Hölderlin, ce Tonnant désignant Zeus, sa puissance de foudroiement, laquelle, toujours, menace le Poète qui pourrait succomber à la soudaine désertion du Verbe et alors, il ne serait plus qu’un vague bégaiement au large d’une Terre devenue étrangère à qui-il-est, Lui-l’Inspiré dont le nerf créationnel aurait été usé jusqu’à la corde. Donc ces cumulonimbus, ayant outrepassé la forme de leur être, nous déportent de qui-nous-sommes et nous invitent au féerique voyage onirique sans lequel toute présence se dissout à même son improfération, sans lequel tout ce que notre regard vise se décompose à l’endroit de son abortif et pathétique dénuement. Ôter ces formes purement idéelles par un effort de l’esprit reviendrait à condamner cette belle œuvre à demeurer dans les coursives d’un illisible destin.

  

   Ce sont peut-être ces boules énigmatiques qui rythment l’ensemble de l’œuvre, en constituent une manière de colonne vertébrale. C’est peut-être à partir d’elles que tout le reste se déduit et prend sens, au motif que leur singulière abstraction conditionne notre regard, l’oriente en direction d’une fable quasi fantastique. Alors, combien le réel est loin, peut-être même n’a-t-il jamais existé, sinon dans les marges floues de notre inconscient.  

   Les immeubles et autres logis pour l’Homme sont si déstructurés, si frappés d’irréalité qu’ils ne paraissent s’illustrer qu’à titre de « remarques marginales », sortes d’adjuvants concourant incidemment à l’architectonique de l’ensemble.  Ils sont des points d’appui comme le sont, sur les chantiers de construction, ces étais métalliques que l’on retire dès que la structure, suffisamment assurée de ses assises, peut tenir debout. Imagine-ton seulement que des Hommes y habitent, y vivent une vie ordinaire ? Dans l’affirmative, ceci voudrait dire, qu’ici, l’on a affaire à un logement du réel, nullement à une proposition picturale.

  

   Non, de la même façon que les bilboquets des nuages ont pour fonction de nous égarer, de nous faire différer de nos postures originelles, les briques de Lego des immeubles nous hèlent à la fête de l’aérien, du chimérique, du fabuleux. Et « La Tour », me direz-vous, que ne l’avez-vous déjà évoquée, elle qui tient le « haut du pavé », qui trône au centre de l’image avec son fort pouvoir d’irradiation ? Mais, distrait Voyeur, jusqu’ici, nous n’avons fait que ceci, parler d’elle un ton au-dessus du bavardage. C’est à pleine voix, au contraire, que « La Tour » a proclamé la nécessité impérieuse de sa présence. Peut-être ne l’avez-vous perçue qu’à pas feutrés, genre de filet d’eau cristallin que dissimulait le bruit des cataractes en aval ? C’est égal, « La Tour », déjà, était en vous comme la respiration gonfle les ballons de vos alvéoles pulmonaires sans que nous n’y preniez garde.

  

    En réalité (nous devrions dire « en irréalité ») « La Tour » est vôtre, à jamais fécondée par l’exigence d’originalité du génie de Delaunay. Vous êtes pris, vous êtes captif. « La Tour » est violente surrection au plein de votre conscience à la façon d’un brandon ardent qui en consumerait subrepticement la volatile matière. C’est exactement l’incandescence que « La Tour » sème en vous, que vous preniez garde de vous en défendre ou non. Elle possède un tel pouvoir d’irradiation que nul ne pourrait l’ignorer qu’à métamorphoser sa propre vérité en son contraire, à savoir le tranchant d’une pure absurdité. Quoique vous vous en défendiez, vous êtes dans la geôle, dans la cellule monastique, Vous cloué sur le banc de bois de l’Officiant, « La Tour » vous toisant du haut de son évidente Transcendance. Vous êtes l’immanence de cette Transcendance, vous êtes le Vassal, elle est le Suzerain. Mais loin que cette vassalité soit tristesse, elle sonne en tant que pur accomplissement de ce qui fait face et se fond en nous à la manière d’une certitude.

  

   Votre destin est ainsi fait qu’il se place entièrement sous l’autorité de cette Œuvre dispensatrice de joie et de pure manifestation d’un invisible à « l’œuvre », ce nom d’ART qui s’écrit en lettres de feu à la cimaise de votre inquiétude métaphysique. Une fois « La Tour » aperçue, elle invalidera définitivement toutes les autres images de « La Tour », soit la réelle, soit la représentée, toutes formes qui habitent les couloirs fuligineux de votre mémoire. Ce qui se donne comme pur miracle, c’est que « La Tour » est là sans y être vraiment et ceci est le privilège des formes qui ont déserté leur immense lassitude pour s’imposer aux regards des Vivants avec la certitude qu’elle, « La Tour », la vraie, la consistante, c’est bien cette peinture à l’optique bouleversée, comme si l’on avait placé devant vos yeux, une lunette astronomique à l’étonnante focale déstructurant la totalité du réel, le déportant au loin, isolant, au foyer de la vision, ce subtil étonnement d’une œuvre parvenue à maturité, se déployant largement du plein de son essence en toutes directions, vous frappant, non seulement en plein cœur (ce serait une comptine, une bluette) mais en plein intellect, là où ça bourgeonne, où ça pense, où ça s’agite selon mille perspectives plus riches, plus étoffées les unes que les autres.

  

   Et, fait remarquable entre tous, fait révélateur de l’énergie sans limite de l’image, signe de sa prépotence universelle, de la large auréole de sa souveraineté à nulle autre pareille, Vous-qui-regardez, moi-qui-écris, tous nous avons été, l’espace d’un instant, soustraits à notre mesure strictement humaine, avons perdu nos repères spatio-temporels, avons été privés de ces habituelles sensations qui nous rattachent au roc immémorial de l’exister, nous avons été, à proprement parler, « La Tour » elle-même, nullement en ses rivets, nullement en ses dentelles métalliques, mais bien cette vaste démesure au gré de laquelle les choses du commun, allégées de leur propre pesanteur, signifient avec force en raison de cet indicible qui monte, lentement et sûrement, d’un Objet immergeant la totalité de notre conscience. Entre « La Tour » et nous, nulle distance, nul secret, nulle faille à combler, tout d’elle se dit dans le diaphane le plus pur qui se puisse concevoir. En réalité, nous avons beaucoup dit de « La Tour » et n’avons rien dit au motif que tout ce qui vient d’elle n’a guère besoin de mots pour s’exprimer :

 

l’impalpable est son domaine,

l’invisible sa contrée,

l’inaudible la force de sa parole.

 

L’œuvre est parvenue à une telle autonomie

qu’elle possède son propre lexique,

que la relation entre ses termes

se fait à bas bruit,

que sa profondeur sémantique

se révèle à même sa propre présence,

sans effort, sans drame,

avec la naturelle autorité des choses simples.

    

   Et maintenant il est grand temps d’aborder le second état de « La Tour » selon la perspective déjà annoncée plus haut de la période « simultanéiste / orphique », telle que figurée lors de l’année 1920. Dix années séparent ces toiles mais bien moins que la chronologie et sa durée, c’est de bouleversement pictural dont il faut parler. Comme si « La Tour » métamorphosée ne s’inscrivait nullement en une naturelle genèse à partir de son motif antécédent. La peinture que nous allons examiner date de 1926.

 

Delaunay : du Cubisme à l’Orphisme

   Chacun, chacune conviendra du fait que, s’il s’agit bien de la reconduction d’un même thème, la facture selon laquelle ce dernier est traité est radicalement différente de l’exercice initial. Ce qui, dès lors, reste à effectuer : le rapprochement, côte à côte de ces deux œuvres dans une manière de processus dialectique (cette quête nous est familière), dont le mérite sera davantage de montrer les différences bien plutôt que les convergences.  Le travail d’interprétation se fera essentiellement en partant de « La Tour de 1910 », en tant que grille de lecture, afin de l’appliquer à « La Tour de 1926 ». 

 

   La première impression, s’agissant du même thème, c’est le parti-pris totalement radical de cette œuvre seconde relativement à la première. Si le motif central de « La Tour » apparaît avec netteté, cependant l’approche picturale de 1926 se situe aux antipodes de celle de 1910. Voici ce qu’en dit l’IA à titre de synthèse :

  

   « il développe (Robert Delannay) le simultanéisme (ou orphisme), un style fondé sur la loi du contraste simultané des couleurs. La Tour Eiffel est alors représentée avec des formes géométriques épurées et des disques de couleurs vives, célébrant la lumière et le mouvement pur. »

  

   On ne saurait dissocier cette représentation de « La Tour », du travail approfondi de son épouse, Sonia Delaunay, laquelle situait ses investigations dans les travées nouvelles et inventives des « Vibrations visuelles », du « Dynamisme géométrique », de « l’Illusion de mouvement », toutes choses qui rompent, de manière définitive, avec les infinies et novatrices trouvailles du Cubisme. Dans ce qui suit, sans qu’il soit en notre intention de procéder à une hiérarchisation des époques et des styles, nous dirons en quoi, pour nous, et de manière totalement subjective, nous sommes davantage attiré par la perspective Cubiste au détriment de l’Orphique. Il va sans dire qu’aux yeux de Delaunay, ces deux toiles situées sous l’éclairage d’une commune vérité, aucune ne l’emportait sur l’autre, au titre d’un soi-disant mérite artistique prévalent, mais qu’elles possédaient, en soi, une identique valeur, chacune jouant selon le registre qui lui était propre.

   Nous mettrons donc en contraste chaque partie du tableau de 1926 et la partie correspondante de 1910, espérant, de ce rapprochement pictural, faire apparaître quelque dissemblance manifeste, chaque figure, cependant, trouvant en son intériorité, les motifs propres de sa manière esthétique.

  

   Les nuages de 1910, ces cercles blancs dont nous disions précédemment qu’ils paraissaient être les moteurs de l’œuvre, ils ont disparu au profit de simples arcs et formes géométriques, faisant de l’abstraction le principe même selon lequel est assuré le fonctionnement de la toile.

   Les maisons et immeubles, certes déstructurés de 1910, cependant clairement visibles, ont cédé la place, ici, à des zones colorées de moyenne intensité, sorte d’anonymat évacuant, d’emblée, l’idée même d’une possible habitation humaine.

  Quant au motif central de « La Tour », 1926 lui accorde la faveur d’une vue totalement réaliste, chaque étage bien identifié, motifs et autres dentelles mécaniques clairement soulignées. Autrement dit « La Tour » en tant que « La Tour » sans que quelque détail hors cadre n’en vienne atténuer la présence tangible et la surrection exactement concrète.

   Il semblerait donc, qu’au terme de la confrontation, ce qui déterminerait le mieux le contraste, ce qui soulignerait le mieux la discordance entre les deux motifs,  ce serait l’irréductible affrontement de postures opposées relativement à la représentation du réel :

 

1910 s’en éloignerait au gré d’une facture

plus imaginative que mimétique,

alors que 1926 prendrait le parti

d’une vision réaliste des choses,

 

   quitte à faire se détacher « La Tour » sur un fond coloré, sorte de rideau de scène neutre s’effaçant, en quelque mesure, afin que « La Tour » vienne à nous avec le mérite d’une réalité-vérité inentamable.

  

   Ce que nous pourrions dire en guise de synthèse (nous rappelons encore une fois que chaque œuvre égale l’autre, qu’il s’agit d’un simple point de vue subjectif), ceci : ces deux œuvres posent l’antique question de la « mimèsis », dont nous donnons ici la définition canonique : ce qui « désigne la capacité de l'art, de la littérature ou du théâtre à imiter, reproduire ou représenter la nature et les actions humaines. » Si donc le problème de « l’imitation » est prévalent et guide notre lecture, nous dirons,

 

de la toile de 1926, qu’elle est plus imitation du réel

que la toile de 1910, qui s’en éloigne sensiblement

dans une manière de figure de l’éclatement

et de la dispersion

 

   où les motifs censés être représentés ont subi de si nombreuses altérations morphologiques qu’ils en deviennent à peine reconnaissables, sauf à mobiliser une tâche conceptuelle qui paraît infinie, alors que la toile de 1926 nous livre sans mystère l’entière nature de son être seulement à la  hauteur d’une investigation perceptivo-sensuelle : c’est la sensation qui prime en ce cas et nullement la mise en jeu d’une percée intellectuelle. Ces constatations différentielles, chacun l’aura perçu, se fondent sur le regard des Voyeurs des œuvres, bien plus que sur celui de l’Artiste qui les a créées.  Problème de réception en lieu et place de la méditation du Créateur procédant à la mise en place de ses a priori esthétiques.

 

Delaunay : du Cubisme à l’Orphisme

   Donc, si à nouveau nous remettons sur le métier l’ouvrage de 1910, prenant conscience de la perspective plurielle que le pinceau de Delaunay imprime à la vision de « La Tour », une évidence ne manque de s’imposer à nous. Le lexique hautement polyphonique et la sémantique infinie qui en résultent, nous obligent à reconnaître en ce parti pris figuratif, la projection directe du concept husserlien quant à la perception par esquisses. Lui, en tant que Peintre, nous en tant que Voyeurs, tournons tout autour de la figure centrale, découvrant à mesure de notre progression, de nouvelles faces dont, jusqu’ici, nous ne pensions pas qu’elles pussent seulement exister. Un peu à la façon dont des Explorateurs découvrent une terre vierge à chacun de leurs pas. Cette étrange vision du Monde n’est nullement sans conséquence, loin s’en faut. Nous découvrons, à nouveaux frais, ce réel que nous pensions connaître, alors qu’en ses plis il recélait une kyrielle d’impressions visuelles (partant, de considérations conceptuelles), impressions latentes qui, soudain, deviennent productrices d’un nouveau sens à faire nôtre.

  

   Après ces quelques considérations phénoménologiques (la phénoménologie, cette infinie richesse herméneutique !), si nous pensons que l’Art a partie liée avec l’imaginaire (et nous en confirmons l’hypothèse), combien cette représentation constituée d’un assemblage de milliers de fragments (puzzle dont, jamais, l’on ne parvient à inventorier les pièces), dépose en nous, non seulement une inouïe richesse perceptive, mais nous dote d’une immense liberté vis-à-vis de ce réel toujours en fuite.

 

Le Réel devient l’Irréel, l’inépuisable,

l’abondant, le fertile,

tous prédicats au gré desquels

notre horizon s’ouvre

de manière exponentielle,

chaque parcelle figurale recélant en elle

une infinité d’autres parcelles figurales

et ainsi, en abyme jusqu’au vertige des sens

et au pur ravissement de l’intellect.

 

« La Tour », de l’unique posture qu’elle occupait

(comme dans la toile de 1926),

la voici démultipliée ; métamorphosée,

 

tantôt œuf simple en sa native ovalité,

ou bien larve dans le premier stade de son développement,

ou bien nymphe déjà structurée,

enfin imago, forme accomplie de la mutation,

finalité du processus imaginal.

 

L’Art, en cet instant précis de notre méditation,

nous le voulons totalement mue imaginale

parvenue au terme de sa propre révélation.

  

Selon cette visée,

 

l’œuvre de 1926 serait l’image de la chrysalide,

l’œuvre de 1910, l’imago en sa pluralité achevée.

 

   Ceci n’infirme nullement, en aucune façon, la dimension de leur valeur respective. Il s’agit seulement de positionnel, de situation par rapport à une genèse qui, par définition, est infinie. Si l’on souhaitait pousser ce raisonnement au bout, nous dirions que, sur le plan imaginal, 1926 précède 1910. Ceci serait une absurdité du point de vue de la temporalisation mais, une évidence irréfutable du point de vue génétique. Å chaque œuvre le mérite qui lui revient selon son emplacement sur la ligne qui conduit de l’origine à la destination finale.

  

   Si l’on s’attarde à considérer « La Tour » de 1910, nous dirons que toute latitude est laissée, aux Voyeurs que nous sommes, de reconfigurer ce cadre de Monde en lequel notre conscience s’exerce à l’illimité pouvoir de la liberté :

 

tantôt La Tour » sera ce déhanchement Pourpre,

tantôt cet assemblage baroque de formes en équilibre instable,

tantôt cet étonnant parti pris d’une spatialisation bousculée,

tantôt enfin, « La Tour » sera cet objet doué d’extra-territorialité

dont les limites, par définition jamais atteintes,

feront de nos regards, ces regards d’enfants

émerveillés de découvrir un Monde

doué des virtualités les plus fantasques,

excentriques, exubérantes, fantasmagoriques

qui se puissent imaginer,

 

oui, pour peu que nous soyons disposés

à en saisir ce suc interne, cette pulpe généreuse,

cette chair onctueuse qui est aussi la nôtre

 

car vivre Éveillés,

car vivre les yeux ouverts

jusqu’à la mydriase c’est consentir

à voir l’invisible,

à ouïr l’inaudible,

à toucher l’intouchable.

 

L’Art ne serait-il ce suprême prodige,

alors il ne pourrait que rétrocéder

en des formes usuelles,

sinon usées qui font, parfois,

de la quotidienneté,

un horizon privé d’horizon.

 

 

 

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27 août 2026 4 27 /08 /août /2026 06:39

   Ce matin, je me suis réveillé avec une impression bizarre. Tout semblait flotter autour de moi. La couche sur laquelle j’étais étendu avait la consistance d’une brume. Je ne reconnaissais plus le lieu familier de ma chambre avec sa croisée aux rideaux couleur de feuilles mortes, avec mes dessins punaisés au mur, avec mon fauteuil encombré de livres et de papiers. Je me suis levé, ai marché d’un pas hésitant comme si j’avais été l’un des protagonistes de la retraite de Russie. Quelques vers confus, tirés des ‘Châtiments’ de Victor Hugo, traversaient la banquise de ma tête :

 

‘Il neigeait. L’âpre hiver fondait en avalanche,

Après la plaine blanche une autre plaine blanche’

 

   En lieu et place de mon habituel parquet de chêne, de grandes et froides dalles de pierre sur lesquelles mes pieds nus parfois glissaient, parfois hésitaient à trouver leur chemin tellement leur surface était irrégulière. Dire que j’étais décontenancé eut été pur euphémisme. En réalité je ne comprenais rien à ce qui m’arrivait et je pensais à l’expérience déroutante que font les cérébrolésés à leur réveil après qu’une zone de leur cerveau a été atteinte par une maladie sournoise. Une clarté diffuse venait d’étroites ouvertures situées haut dans des parois entièrement blanches. Nul meuble n’occupait la pièce. Nul bibelot qui aurait pu m’indiquer le lieu de mon égarement. Seul, au centre de cette désolation, un rectangle de papier portant l’étrange inscription :

 

"Vous avez été banni de l'existence"

 

   Ceci était tracé dans une bizarre calligraphie, à la main, sans doute avec un calame trempé dans une encre forte en pigments. En quelque sorte c’était de la belle ouvrage, quelque chose qui aurait pu être accompli par un scribe ou bien un moine. Mais, en cette bizarre posture existentielle, il ne m’était guère loisible de philosopher plus avant. Sur-le-champ, il me fallait connaître ceci qui m’arrivait et me mettait aux cent coups. Je m’approchai d’une paroi, profitai de quelques interstices afin d’assujettir mes pieds et mes mains. Au travers d’une fenêtre de petite taille, j’aperçus, dans un genre de brouillard diaphane, de hauts rochers surmontés de bâtisses blanches aux toits de tuiles rouges. Je ne tardai guère à identifier des météores identiques à ceux que j’avais vus, autrefois, en Thessalie. Par conséquent, compte tenu de la position élevée que j’occupais, j’étais moi-même à l’intérieur d’un monastère perché sur ces bizarres amas de poudingue. Si cette déduction du lieu était facile, ce qui se donnait avec bien plus de complexité, c’était le motif qui expliquait ma présence ici et maintenant dans une situation qui eut simplement paru ubuesque si elle ne m’avait étreint de l’intérieur et obligé à considérer les instants que je vivais peut-être comme les derniers. A peine avais-je fini de gamberger et d’envisager toutes les hypothèses de mon évasion qu’une clé se fit entendre, libérant le mécanisme complexe d’une lourde serrure.

   Un homme entra dans la pièce, vêtu d’un ample chiton à plis multiples, pétase sur la tête, tenant un caducée et une bourse d’argent, chaussé de sandales ailées. Je n’eus guère de mal à reconnaître Hermès en personne, l’éternel messager des dieux. J’avais apprécié sa forme parfaite au travers d’une copie romaine conservée au ‘Musée national’ à Rome. Je me doutais, qu’en tant qu’émissaire, il devait porter avec lui le contenu qui, sans doute, mettrait fin au mystère. Dans un français impeccable, sans accent, je l’entendis énoncer la phrase suivante qui, bien plus que d’apaiser mes doutes, les renforçait :

   « Ô, toi, noble habitant du météore, Zeus et quelques uns de ses locataires de l’Olympe souhaiteraient t’interroger sur ton existence. Suis-moi donc et sois accommodant, il en va de ton avenir ! »

   Sur ce, Hermès fit demi-tour sur ses sandales ailées et je lui emboîtai le pas sans grande conviction, ma curiosité tout de même fouettée. De tous temps j’avais été un fervent adepte de la mythologie. Nous entrâmes dans une grande salle. De lourdes poutres couraient au plafond. Une cheminée monumentale trônait au fond de la pièce. Des torchères en fer forgé portaient des flambeaux de cire dont la flamme crépitait, projetant parfois une bordée d’étincelles. Une immense table centrale en noyer luisant était le centre géométrique de la scène. Au milieu de cet imposant mobilier se tenait Zeus, le dieu du Ciel, drapé dans sa majesté. De son visage émanait une force tranquille qui, cependant, n’était sans dissimuler les puissances telluriques qu’il pouvait déchaîner à chaque instant. Son abondante chevelure, sa barbe comme sculptée dans le marbre lui conféraient une étonnante vigueur en même temps qu’une assurance qui paraissait sans limites. Autour de lui, des personnages de haute lignée dont il m’était difficile d’apprécier la qualité. Une demi-clarté régnait qui nimbait les visages, les nappait d’une certaine douceur indéfinissable. Je croyais assister à la Cène originelle, le Christ entouré de ses apôtres. A cette image venait se superposer la belle toile éponyme de Léonard de Vinci et je m’attendais, d’un instant à l’autre, à ce que le Christ me tendît un ciboire d’or empli d’un vin délicieux, ajoutant la célèbre formule : « ceci est mon sang ». Alors nous nous serions réunis le temps précieux d’une libation et il serait resté sur mon corps ébloui les stigmates ineffaçables de la joie.

   Mais, soudain, un rayon de soleil surgi de nulle part inonda la noble assemblée et à apercevoir les mines maussades de mes vis-à-vis, abandonnant l’idée du Christ, ce fut la vision d’un Tribunal avec ses Juges et ses Assesseurs qui s’imposa à mon esprit. Je craignis alors que cette cohorte n’en vînt à prononcer ma condamnation dans les plus brefs délais et, sans doute, devais-je me faire à l’idée de terminer ma vie, ici, tout en haut de ce météore entre quatre murs traités à la chaux, sans mobilier et je priais en silence pour au moins qu’un vulgaire brouet me fût servi en guise de viatique, sinon tous les jours, du moins avant que je ne meure d’inanition. Autour de la table en noyer, il y avait bien treize personnes, à savoir Zeus, entouré de douze zélateurs tout comme le Christ dans la Cène. Il m’était difficile de les identifier tous mais ma vue s’habituant à la lueur des candélabres, il me devenait possible de cerner quelques détails. En réalité il s’agissait bien d’une Cène, mais Mythologique, les convives grapillaient au hasard quelque nourriture terrestre disposée dans des coupes placées devant eux. Il y avait aussi des aiguières d’argent et des bouteilles emplies d’une ambroisie couleur d’opale. Je me doutais qu’il s’agissait d’un vin grec antique, peut-être le célèbre ‘retsina’, ce mets délicat pour le corps, cette subtile essence pour l’âme. Face à la table, en son milieu, un tabouret rustique en bois dont je compris vite qu’il m’était destiné. Et il l’était en effet.

   La voix tonnante de Zeus se fit entendre, qui ricocha sur la falaise des murs :

   « Ô, Mortel, sais-tu pourquoi tu es ici devant le cercle très précieux des Olympiens ? »

   « Non, à vrai dire, je ne sais même pas pourquoi je suis ici, sur ce foutu météore avec lequel je n’ai rien, mais vraiment rien à voir ! », répondis-je sur un ton qui, apparemment, eut le don de courroucer le dieu des dieux :

   « Je te trouve bien insolent, toi le Terrestre qui devrais baisser les yeux lorsque tu t’adresses à Celui qui préside aux destinées du vaste Ciel ! Mais je ne m’abaisserai point à polémiquer davantage et je suis, aujourd’hui, d’humeur disposée à la mansuétude. Tu m’en sauras gré, cela n’arrive pas tous les jours. Mes Assesseurs, quelques autres dieux de l’Olympe et non des moindres ont des questions précises à te poser. Montre-toi conciliant, tu as tout à y gagner. »

   Trouvant Zeus en de bonnes dispositions, je me hasardai à lui poser la question qui, depuis mon lever, me brûlait les lèvres :

    « Mais, très honorable Zeus, pourquoi cette missive sur les dalles de ma geôle : ‘Vous avez été banni de l’existence’, pourquoi ? Ai-je donc tellement démérité ? Ai-je commis des fautes irréparables ? Ai-je été l’hôte consentant de tous les péchés capitaux ? »

   « Ne te tourments donc pas, nous allons essayer de tirer l’affaire au clair. Prépare-toi, en ton âme et conscience à répondre aux questions qui te seront posées et, surtout, n’élude rien, tu ne ferais qu’aggraver ta peine ! »

   Ce fut Eos, déesse de l’aurore qui ouvrit le bal des questions. « C’est logique, pensais-je en mon for intérieur, que l’aurore ouvre le bal ! »

   EOS : « Marc (tiens comment connaissait-elle mon prénom ?), pourquoi m’as-tu le plus souvent négligée, ignorant la douceur des aurores, leurs belles teintes vermeil, le silence qui les habille d’un voile de quiétude ? Pourquoi ? Eh bien, oui, tu préférais le crépuscule et après, le pli de la nuit dans lequel tu t’évanouissais à la poursuite de tes Conquêtes. Mais qu’avaient-elles donc qui te fascinait tant ? Aucune ne pouvait m’égaler. Je suis tissée d’invisible, mes doigts ouvragent des dentelles dont le jour naît. Connaîtrais-tu des pouvoirs aussi merveilleux chez tes Compagnes d’une nuit ? Tu les butines et elles prennent leur envol avant même que tu n’aies pu apercevoir la couleur de leurs yeux. »

   MOI : « Oui, je reconnais, j’ai un cœur d’artichaut, une feuille pour chacune et le cœur pour la plus belle. Mais c’est un travers bien humain, ce n’est qu’un péché véniel. »

   ZEUS : « Tes arguments, Mortel, sont un peu spécieux, mais nul ne les commentera. A la fin de l’interrogatoire nous te dirons quelle sera notre sentence. A toi, Chloris, fais donc fleurir ton verbe, il nous rend la vie si belle à nous, Ceux du Ciel ! »

   CHLORIS : « Mon cher Marc, le plus souvent as-tu préféré le faux-semblant au réel incarné dans quelque beauté à portée de la main. Les fleurs, dont je suis la déesse, tu passais devant sans même les regarder, sans même prendre le temps d’en humer les belles fragrances. C’est dire combien, dans ton existence, tu as toujours préféré les apparences à la vérité. Cette dernière te gênait-elle à tel point que tu ne pouvais en supporter l’éclatante lumière, ou bien, simplement, étais-tu aveugle ? »

   Je voulus répliquer qu’il s’agissait d’une simple inattention, que j’aimais bien les roses, les jacinthes, les géraniums et que sais-je encore et déjà mon interlocutrice laissait la place à sa suivante.

   GAÏA : « J’ai entendu les arguments de mes compagnes. Ils ne sont guère en ta faveur et prépare-toi à trembler car, s’il s’agissait, avec elles, de péchés véniels, avec moi c’est de péchés mortels dont il retourne. Moi qui préside aux destinées de la Terre, tu m’as foulée aux pieds au propre comme au figuré. Tu as labouré mon ventre sans aucun égard pour moi, à l’aide de coutres qui me blessaient, à la seule fin de récolter de beaux épis, d’en tirer du froment dont tu faisais des pains dorés, odorants, ceci afin de combler ta naturelle gourmandise. Tu n’as eu de cesse, comme tes semblables, de me diviser en parcelles, en fragments qui portaient atteinte à mon unité de façon à t’enrichir grâce à tes spéculations outrancières. Du fond de ma chair tu as extrait des gemmes pour habiller les cous de tes Belles. Tu as pompé sans précaution aucune cet or noir qui te fascinait, et pour cause, tu devenais ainsi l’un des hommes les plus riches du monde. Tu as assassiné les forêts pour bâtir tes palais, faire des flambées royales dans tes cheminées à la taille démesurée… »

   MOI : « Chère Gaïa, chère protectrice de la Terre, je reconnais mes erreurs. Je pensais les richesses de la Nature inépuisables, aussi ai-je puisé en elles d’une manière inconsidérée… »

   Ce que je souhaitais être un dialogue portant une justification n’était en réalité qu’un soliloque, Gaïa croquant délicatement du bout de ses lèvres carminées des grains de raisin et n’écoutant nullement mon homélie. Je commençais à désespérer de la Justice Olympienne, me pensant condamné par avance. Il me restait à écouter et au pire à me réfugier dans mon imaginaire. Ainsi se succédèrent les émissaires de l’Olympe, chacun, chacune apportant à mon moulin une eau que je considérais bien plus dévastatrice que lustrale.

   APHRODITE me reprocha d’avoir transformé l’amour en une pure sensualité sans autre but que mon propre plaisir.

   APOLLON m’indiqua son juste courroux au regard de mes piètres goûts musicaux, de simples refrains à la mode plutôt que de grandes et belles symphonies.

   ATHENA trouvait mon comportement trop léger, trop mondain, nullement orienté vers les matières nobles qui m’eussent transporté sur les rives apaisées de la sagesse.

   CRONOS jugea mon emploi du Temps superficiel, accordé au seul instant, à une satisfaction immédiate alors qu’il eût souhaité me voir fêter les promesses d’un temps long, m’abreuver aux sources illimitées de l’éternité.

   MORPHEE avait analysé mes rêves comme peut le faire un psychanalyste. Il n’y avait guère trouvé que des noirceurs de bitume, des matières lourdes telles du plomb, des roueries de fantasmes, des pirouettes de saltimbanques.

   OURANOS n’était guère satisfait de mon attitude avec le Ciel qu’il eût souhaitée plus conciliante, plus respectueuse. Le Ciel, je l’avais noirci des fumées de mes déplacements automobiles, je l’avais maculé des traces d’avion qui le zébraient en tous sens.

   POSEIDON considérait que ma relation aux Océans n’avait été tissée que d’opportunisme. Les Mers, je les traversais sur de luxueux ferries sans même les regarder, ces inégalables mers, en apprécier la sauvage beauté, me rendre compte de leur capacité nourricière, de la valeur infinie dont elles étaient les dépositaires éternelles.

   PAN était plus que mécontent de celui que j’avais été au regard de la Nature. Je provenais de cette dernière et mes seuls remerciements consistaient à l’ignorer, lui préférant les artifices d’un monde soi-disant ‘moderne’.

   EROS fustigeait en moi l’amant que j’avais été pour des conquêtes faciles. Il m’aurait préféré serviteur de sentiments profonds en direction d’une Aimée unique avec laquelle j’aurais pu fonder un foyer, élever des enfants, fruits d’amour du couple. Mais j’avais préféré ma ‘liberté’, courant après le premier jupon qui passait.  Elle lui paraissait, cette liberté, de bien piètre valeur.

   Nous étions arrivés au bout de cette plaidoirie dont j’attendais la sentence avec des craintes sans doute justifiées. La plupart des dieux et déesses jouaient à se taquiner entre eux. Je soupçonnais même quelque jeu franchement polisson. « Oui, pensais-je, eux sont des dieux et des déesses, ils ont le droit d’imiter des humains, ceci s’accomplît-il dans la perversité ou le vice. Au contraire, l’homme que j’ai été a parfois voulu imiter les dieux, se doter de leur toute-puissance. Je présume que se prendre pour un dieu est un crime de lèse-majesté. Mon compte est bon. Je peux dire adieu à l’existence. Je souhaite seulement que ma mort soit la plus douce possible et qu’elle serve au moins à quelque chose, racheter le genre humain par exemple, de ses naturelles inconséquences. »

   A peine ces pensées mortelles me quittaient-elles que Zeus, sortant d’un profond sommeil (les plaidoiries de ses Assesseurs l’avaient profondément ennuyé), s’étirant, passant sa main droite dans les boucles abondantes de ses cheveux, sa main gauche dans la toison de sa barbe, après deux ou trois bâillements sonores, s’exprima en ces termes :

   « Mortel, voici donc venue l’heure de la sentence. Si je m’en tenais aux propos proférés par mes alter ego, tu irais tout droit en Enfer. Mais rappelle-toi, je t’ai dit au début de mon intervention que j’étais bien disposé et ceci est d’autant plus remarquable que ceci se produit rarement. La sentence est donc la suivante :

 

"Tu es confirmé dans ton existence"

Et

«Fay ce que vouldras !»

 

   Vous vous doutez de mon soulagement. Mais mon étonnement résultait moins de ceci, de ce soudain retour à l’existence, que du fait que je ne comprenais nullement comment Zeus, depuis sa lointaine Antiquité, pouvait connaître les paroles distantes dans le temps du très précieux Rabelais. Remarquez, il y avait une logique dans tout cela, une manière de cohésion magique, d’osmose, de rencontre entre le Monastère de Thessalie et l’Abbaye de Thélème. Il y a des choses bien curieuses, ne trouvez-vous pas ?

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26 août 2026 3 26 /08 /août /2026 06:34
« Au creux de la tendresse ».

« Au creux de la tendresse »

Avril 2013 - Nadège Costa

Tous droits réservés

***

 C’était une à peine respiration dans la lumière levante, la translation d’un nuage contre le linge du ciel, l’envol du héron sur la rive du lac. Cela se produisait, pourtant, et le doute était là qui faisait ses confluences. Aussi bien vous auriez pu ne pas exister, être l’effleurement d’un songe, l’image reflétée par un miroir dont le tain aurait été lustré par le caprice de l’imaginaire. J’étais sujet, il est vrai, à me construire châteaux de sable et hallucinations comme si quelque peyotl eût troublé mon habituel breuvage. Le monde que je regardais était cette étonnante disparition des formes, leur troublant métabolisme qui les écartait d’elles, de leur propre réalité et les versait dans les remous de cristal d’un constant onirisme. Plus que d’un spleen baudelairien ou bien d’une blancheur mallarméenne butant contre le vide de la page, j’étais atteint d’une manière de transparence comme si choses et gens se fussent ingéniés à passer outre mon corps sans qu’ils en fussent alertés. A parler vrai, j’étais dans les limites d’une invisibilité qui ne dialoguait qu’avec elle-même et l’inaperçu dont j’étais une simple nervure ne m’affectait guère plus que la chute du temps dans la gorge du sablier.

 Comment, dans le clair-obscur de cet hôtel de la Côte d’Opale, dans la brève lueur grise des galets, eussé-je seulement pu imaginer votre présence ? En tracer les contours ? En décrire la palme ouverte, ses battements infinis - diastole, systole - jusqu’à une manière d’affolement ou bien de vertige et alors, du monde, rien ne tenait plus que cette vibration indistincte. Alors l’en-dehors n’était plus que l’altération de mes sens brouillés et une brume native noyait la courbure de mes yeux jusqu’à la perte de la vision, sinon totale, amputée de l’entièreté des choses à paraître. Racines de l’arbre et ramures se perdant dans l’effeuillement du jour. Socle brun du rocher et bulles de gaz qui le trouèrent en un temps immémorial. Proue d’une barque bleue que le ressac fait clignoter au sommet de la vague. Vous étiez pareille à cette image tremblante oscillant sur la toile blanche du cinéma d’antan, brèves apparitions parmi les zébrures du film et brusques sauts à la limite de l’écran, autrement dit d’une possible disparition. Jamais l’on ne s’attache plus fort à une silhouette qu’à son illusoire et brève présence. Un passage de l’ombre à la lumière puis la fermeture du rideau rouge et la salle plongée dans un silence cotonneux. Voici, de vous, de votre éclair dans ce matin de brume, ce qui est resté et demeure comme une braise forant de l’intérieur une conscience que j’anticipe, bientôt, dans sa plus grande altération. « Ombilic des songes » et le spectre d’Antonin, livide et dépouillé de soi fait son mime sur quelque scène de théâtre vide. Mais a-t-il seulement joué pour autre que lui ? A-t-il existé en dehors de sa propre douleur, à l’extérieur de la camisole de son génie ?

 Voici : le gonflement des lèvres au bord de la profération du poème ; l’ubac du menton que l’ombre du désir dissimule dans sa perte prochaine ; le glissement blanc d’une joue ; le pendentif et ses perles de corail disant la beauté de la parure, son élégance ; l’incroyable surgissement du cercle de l’épaule pareil à la plénitude après le reflux d’un chagrin ; la parenthèse de la vêture qui voile à peine ; la naissance de la gorge, son sublime renflement afin que, de l’amour, soit connu le vertige. Et, surtout, abrité par la corde étroite de la clavicule, ce « creux de la tendresse », creux à nul autre pareil. Ici s’origine tout ce qui chante et appelle, tout ce qui attire et s’éploie jusqu’à la limite de soi et annonce refuge et retour au sentiment primitif d’exister. Oui, ceci est la conque où trouver abri et ressourcement. Oui, ceci est la doline dont toute femme sur terre nous fait l’offrande à condition que nous sachions en déchiffrer le mystère. Voici, vous apercevant dans la fuite verte de la lumière, ce que j’avais compris : j’étais en deuil de cette pure forme d’amour qu’un jour enfant, je connus au contact de celle qui me confia au projet d’exister. Vous en étiez, ici, la troublante résurrection, le rythme alangui au seuil du jour alors même que je naissais à moi-même dans la complétude d’une révélation. Depuis, combien de Côtes d’Opale ont dérivé dans l’éparpillement infini des secondes, combien de dolines accueillantes bordées de la lueur éteinte des galets, de la brume de la Mer du Nord, du cri des oiseaux blancs se perdant dans la grande dérive hauturière, Combien ? Vous reverrais-je jamais, vous qui avez rendu la lumière à mon regard ? Vous reverrais-je, au moins en rêve ?

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Published by Blanc Seing - dans Microcosmos
25 août 2026 2 25 /08 /août /2026 06:37

Kath Holton

 

***

 

   Toujours en voie de Soi. On est là, quelque part au centre ou sur le bord du Monde, on est là, dans l’étonnante pliure de Soi, on y arrime tout ce qu’on peut y arrimer : un cumulus qui passe très haut dans le ciel, une fleur dont on fera un bouquet, une graine qu’on associera à une autre graine pour en tirer un froment, réaliser un pain, combler partiellement sa naturelle satiété. Car jamais la satisfaction n’est complète, car jamais la réplétion ne parvient à l’emplissement de ce dont elle est en quête, en réalité une illisible forme aux confins de son propre univers. On est Enfant au plein de son ravissement, on assemble l’une après l’autre les boules sur son boulier, les perles sur son collier et l’on croit posséder l’intégralité de ce qui est à l’aune de sa récurrente occupation. Mais la conscience du manque n’est pas encore parvenue à son terme et le jeu est pris en tant que ce qu’il est : une activité qui se ressource à même son propre mouvement.

   On est collectionneur, de timbres par exemple, et l’on assemble patiemment, dans de grands classeurs ces touchantes petites vignettes, toujours en attente de l’autre dont on n’attend rien moins que la résolution de sa propre incomplétude. On est voyageur, on traverse méridiens et équateur, on sillonne vallées et montagnes, on connaît chaque pays par son nom, ses valeurs, sa singularité, mais on rêve de terres inaccessibles, d’archipels extrêmes, d’Île Jackson perdue au milieu de nulle part, qui porte le nom étrange d’Oblast d'Arkhangelsk avec ses neiges éternelles ses eaux profondes bleues comme l’acier. Puis, un jour, sa vue on l’emplit de Jackson mais l’empan est toujours trop étroit pour y loger, dans un unique souci, la Mer Blanche, les terres arctiques de François-Joseph et de Nouvelle-Zemble. On est Nomade aux yeux étroits, aux mains percées, la fluence du Monde coule entre nos doigts sans que nous n’en puissions retenir la belle et inaccessible Totalité.

 

Toujours en voie de Soi,

jamais au bout du chemin.

  

   Chaque pas que nous faisons vers l’avant se dépouille de ce que le pas précédent avait assemblé avec tant de patience et de douce résolution. On est Homme terrassé au motif de sa propre finitude, on est assis à la terrasse d’un café parmi la multitude urbaine, on boit distraitement quelque boisson glacée, on dévisage les Passants, on aperçoit, parfois, dans une manière d’hébétude, la concrétisation de ses fantasmes, telle Fille perchée sur de hauts escarpins, jambes infinies, vêture courte, fière poitrine à la proue, cheveux coiffés à la garçonne, yeux verts telle une émeraude,

 

on voit l’Impossible,

on voit le Mystère et déjà,

 

   le coin de la rue est tourné qui ne laisse qu’une empreinte vide, un espace de totale nudité, un vortex qui fore son trou au mitan du crâne avec son bruit de forge.

   Alors, ON EST SEUL au plein de sa propre tragédie, alors on est Homme parmi les Hommes, Chiffre usé sur le vaste et inquiétant palimpseste d’une infinie dévastation. Toute existence est d’essence tragique au prix de cette fuite constante des Choses, tel qui croyait saisir ne happe plus guère que son étrange dénuement. Un vent passait qui portait son joli nom, Mistral, Ponant, Libeccio, Sirocco, autrement dit des significations et voici que n’en demeure qu’on « Vent mauvais », saturnien, tel celui chanté par Verlaine, simple feuille à la ténébreuse destinée. C’est bien là, dans cette Silhouette tremblante, dans cette féerie à portée de la main qui s’évanouit, c’est bien là la pointe la plus avancée d’un cruel Nihilisme, la flèche au curare de l’Absurde qui se plante dans la forêt révulsée de notre chair.

   Mais d’où vient donc, en ce printemps lumineux, cette inclination si funeste, elle fait penser à quelque deuil douloureux qui serait la métaphore accomplie du non-sens ? D’où vient ceci qui place notre tête sous les fourches caudines d’une verticale incompréhension comme si, tout entendement aboli, l’on n’était plus que cette diversion inaperçue parmi la sauvagerie du Monde, sa rapidité effrayante qui laisse de nombreux Quidams sur le bord de la route et nul véhicule ne passe qui, déjà, pourrait être signe de réconfort. D’où cela vient-il ? Simplement de la force sémantique de cette image au titre pourtant poudré d’une singulière joie :

 

« Bleu sur bleu.

La Méditerranée »

 

   Ce Bleu, symbole de sagesse et de sérénité. Cette si belle Méditerranée siège des Civilisations les plus éminentes, ses mers secondaires aux noms si féeriques l’Ionnienne, l’Égée, l’Adriatique, la Thyrénienne avec, au centre de son immense bassin, la Grèce, la Grèce mythique avec son Olympe, ses dieux, son art majestueux, son creuset de la Philosophie, son berceau de la Tragédie, si belles inventions qu’elles se donnent pour les créations les plus étincelantes, les plus éblouissantes dont l’Homme est capable lorsqu’il cherche la Beauté et ne se fourvoie dans les douves étroites et désastreuses de la barbarie. Comment être triste face à tant de merveille ? Comment désespérer de l’Homme dont le visage ici en filigrane laisse transparaître son génie ? Comment sombrer dans la mélancolie lorsque la grande Étoile blanche, du haut de l’empyrée verse à foison les nutriments qui façonnent et portent notre vie vers l’avant ? Comment ?

    Il suffit de regarder l’image plus avant, de s’y immerger en quelque sorte, d’en vivre la complexité du sein même de qui elle est. Il faut la lire tel l’oxymore qu’elle propose à notre sagacité, dont la formule pourrait se résumer en ces quelques mots :

 

« Cruelle Beauté »

 

   Oui, il y a une évidente Beauté qui tutoie un abîme dont la présence se rend visible eu égard à cette fragmentation qui joue en mode dialectique avec la Totalité dont toujours nous sommes en recherche afin qu’une possible Unité nous atteigne et nous dise le lieu imprescriptible de notre Être. Ici, bien plus qu’esthétique, le niveau de lecture qui est requis est ontologique. Nous voulons nous approcher de-ce-qui-est avec un coefficient de certitude qui apaise nos doutes et colmate les brèches vives ouvertes par l’angoisse qui, toujours, nous étreint.

   Devant cette mer bleue infinie que surmonte un ciel bleu infini, devant ce garde-corps blanc qui nous assure de sa protection, devant cette assise vacante qui attend notre repos, devant cette table propice à la joie de possibles agapes, devant toute cette profusion, comment demeurer en Soi, au centre de sa propre amande, graine avant même sa germination, vie non encore prise en charge par la vitalité de son métabolisme, existence celée identique à celle de la momie pliée dans les secrets de ses bandelettes de toile ? Comment, devant tout ceci, ne nullement exulter, comment retenir sa joie en Soi, comment se cloîtrer dans sa réserve apollinienne, comment ne pas sortir de soi, décorer sa tête de pampres, enduire son corps du jus de la vigne, comment ne pas courir après tout ce qui bouge, toute cette sève du délire propre à ce qui est sans frein, propre au geste délié de toute entrave ? En un mot, devenir Dionysos lui-même, ce dieu de la fête et du vin, ce dieu de l’intense liberté portée aux rivages mêmes de la folie, ce dieu qui fait du sauvage le mode d’être qui convient, le seul à même de nous ôter aux griffes du Néant.

   Mais il faut reprendre la sévère architecture de l’image, mer, garde-corps, assise, table, en déborder la signification immédiate qui ne nous conduirait, en toute logique, qu’à une manière de déconvenue. Mais ceci, la déconvenue, ne serait que moindre mal, un mal issu, en quelque manière, d’une incompréhension. Il y a bien plus que ceci. Il y a totale dépossession du réel qui vient à nous et, corrélativement, privation, spoliation de ceux que nous avons à être selon les lignes directrices de nos destins respectifs. Sans délai, il faut se livrer à une sorte d’herméneutique de l’image, extraire d’elle les sèmes qui la traversent en filigrane. Certes ils sont cryptés, certes ils sont hiéroglyphiques mais c’est bien en ceci qu’ils doivent fouetter notre curiosité, susciter notre étonnement.

   Le haut ciel est déserté de nuages et d’oiseaux. L’étendue bleue de la mer ne porte nulle voile, ne soutient nulle embarcation. Le garde-corps ne fait que se garder lui-même dans une étrange réification, minéralisation du Monde. L’assise jaune, pourtant solaire, n’est l’appui de nul Méditant qui en occuperait le lieu. La table est inoccupée, motif d’une étonnante Cène que n’anime ni la présence du Christ, ni celle des Apôtres et l’on chercherait en vain les signes de l’Eucharistie, ni miettes de pain consacré, ni trace de vin faisant signe vers l’absence du corps Sacré. La confrontation à cette image n’est rien moins que le surgissement du vertige. Histoire sans histoire. Scène d’un non-lieu, autrement dit inconsistance native de l’utopie. Et l’Homme, là-dedans, la Silhouette assurée, infrangible, qu’il imprime sur les objets du Monde, la mesure démiurgique de ses actes, le sceau de sa volonté tendue tel un arc, où tout ceci, où ce qui pourrait nous confirmer dans nos êtres ? Le haut signe anthropologique, celui nous faisant Hommes plus qu’Hommes, que ne se montre-t-il à nous à la façon du seul viatique qui nous justifierait, nous porterait en avant de nous, assurerait notre présence d’un possible futur ? Mais cette manifestation de l’Humain ne se dessine qu’en creux, au plein d’une cruelle absence si bien que le doute nous étreint quant à la possibilité de faire phénomène, de se vêtir des attributs de la présence.

   Et c’est bien en ceci que cette image est forte, qu’elle nous fait trembler, nous les Hommes, sur nos fondations d’argile. Elle fait apparaître, en toute son ampleur, ce qu’il faut bien nommer une « ontologie du vide », autrement dit l’être de l’image se contredit en permanence dans le non-être dont elle trace ce que nous pourrions qualifier de « doute exquis » (toujours nous sommes dans l’ambivalence, le curieux paradoxe de nous inscrire aussi bien, avec une félicité identique, soit dans l’être, soit dans le non-être car nous ne nous rendons bien visibles qu’à l’aune de cette constante dialectique), et de cette vision du manque nous tirons cependant quelque jouissance cachée, l’appelant telle notre « part manquante », celle, équivoque, qui toujours appelle la présence à partir d’une absence qui lui est coalescente.

 

Roméo n’est vraiment Roméo

qu’à attendre Juliette.

Juliette n’est vraiment Juliette

qu’à attendre Roméo.

 

   Le manque est le signe universel qui relie ces Amants maudits. Le manque, en son fondement le plus absolu, est ceci même qui tresse la trame de notre Destin, en soutient le continuel tissage. Ôtez le Manque et il ne demeurera qu’une étrange lassitude sise sur la margelle étroite mais irrépressible de la finitude.

   Observant cette image nous ne sombrons nullement dans le silence, ne nous abîmons nullement dans une éternelle mutité. C’est l’exact contraire qui se produit. Cela parle en nous, cela questionne en nous, cela s’agite en nous. D’une manière consciente ou inconsciente, nous cherchons à doter ce rébus d’une solution, nous nous mettons en demeure d’inscrire un sens à même sa complexité, à même son non-sens apparent. Une manière de gageure qui nous assaille et fait notre siège tout le temps que nous n’aurons fourni de réponse à la question. Face à cette mer énigmatique, à cette chaise désertée, à cette table ouverte à la vacuité, nous sommes pareils à des Voyeurs d’une œuvre abstraite, laquelle ne décèle, ni ne donne les prémices qui nous permettraient de dévoiler son chiffre interne. Nous sommes « perdus » en quelque sorte, orphelins d’une parole qui pourrait nous rassurer.

   Face à « Bleu sur bleu, La Méditerranée » nous sommes dans uns posture identique à celle que nous adopterions face à « Route de l’Estaque » de Braque (1908) ou face à « Maisonnette dans un jardin » de Picasso (1908), qui se souviendront tous les deux des leçons de Cézanne dans la vue de « Gardanne » 1883-86) ou des toiles de la « Montagne Sainte-Victoire vue de la carrière Bibemus » (1897), Braque comme Picasso passionnément épris du jeu des formes géométriques, de la plastique des structures rationnelles telles que développées dans le Cubisme, sous filiation cézanienne.

   Ce que nous souhaitons exprimer ici par le recours au Cubisme et à son fondement historique, c’est que l’ensemble des significations d’une œuvre ne sont nullement inscrites dans le cadre étroit d’un tableau, mais en débordent l’étroite figure, l’excèdent de toutes parts en se référant à sa singulière genèse. Comprendre « Route à l’Estaque », c’est en même temps comprendre « Gardanne » et « La Sainte-Victoire », associer Braque et Cézanne dans un même mouvement de la pensée. En quelque façon, partir de la présence du présent de la toile, une sorte de manque que viendra combler la dimension historique de l’Art et de ses œuvres. Rien n’est suffisant en soi, tout fragment (tableau image) est redevable de quelque chose qui lui est extérieur, une forme, une couleur, un style, une théorie qui en définissent les contours. La Terre, notre Planète ne fait sens qu’à figurer parmi la chorégraphie cosmique des étoiles. Les étoiles ne font sens qu’à accueillir la Terre.

 

Rien ne signifie hors contexte.

Tout ne signifie qu’à être contextualisé.

 

   Ainsi, la signification dans le Monde Grec Antique est un perpétuel jeu de renvois, un jeu de miroir sans fin. C’est ceci que nous dit Marcel Detienne dans « Apollon le couteau à la main » :

   « savoir qu'en régime polythéiste un dieu, quel qu'il soit, est toujours au pluriel, c'est-à-dire articulé à d'autres puissances, pris dans des assemblages, dans des groupements de dieux, dans des configurations d'objets et de situations sans lesquelles il n'est rien, ou si peu. »

   Ce qui veut dire que nul monothéisme clos dans son étroite monade n’eût pu correspondre à la belle tonalité grecque, laquelle exige échanges et rencontres, multiplicité, polyphonie et polychromie.

 

Tout ne signifie qu’à être contextualisé.

 

   Un pays par rapport à un autre, une frontière par rapport à une autre, un Homme par rapport à un autre. Mais les rapports ne sont pas toujours de positivité, telle chose appelle telle chose. Non, ceci serait trop simple. Parfois les rapports de l’exister sont-ils contradictoires, ourlés d’une native incompréhension, une positivité s’opposant à une négativité, une Présence faisant fond sur un Vide, une Absence. C’est cette manière de violente dialectique qui s’inscrit dans le site abstrait de « Bleu sur bleu. La Méditerranée ». Certes l’image est ici directement lisible, dans le repos, l’image appelle la raison, l’esthétique réfléchie mais c’est dans ses marges et, sans doute à l’extérieur de son cadre qu’elle incite au débordement, à l’excès, à ce qui métamorphose l’ordinaire en extraordinaire. Car demeurer à la surface de l’image avec pour seul horizon le ciel vide, la mer étale, les objets statiques, ceci ne nous entraînerait jamais que dans la douce léthargie de « l’in-signifiant, » dans ce qui, par essence, ne proférerait rien en soi. Å toute image convient-il de donner la parole. L’image est langage ou n’est rien. Mais les référents qui y sont présents nous laissent sans voix au motif de leur étrangeté. Le Réel qui est là, le Réel têtu, il faut l’extraire de sa gangue opaque, nous le rendre transparent, limpide, faute de quoi l’opacité nous gagnerait, nous rendant semblables à la pierre dissimulée au plus profond de sa veine de terre sourde.

   Le ciel, il nous faut en faire cette magnifique terre Olympienne où les dieux observent les Hommes et déterminent leur destin. La Mer, il nous faut la métamorphoser en ce mystérieux site fécondé par l’admirable Poséidon dont le trident déchaîne tempêtes et tremblements, on n’est nullement un dieu à se contenter d’une simple figuration. Le garde-corps, il faut lui donner cops, précisément, lui attribuer le prédicat de la limite selon laquelle l’Homme est Homme et non la Nature, un dieu ou une plante. Chacun à sa place selon le rang qu’il mérite. L’assise, il faut la considérer en tant que le lieu mortel dont l’Homme est le gardien, cette Finitude qui, tout en le terrassant, signe sa grandeur humaine rien qu’humaine. La table, il faut en faire le lieu de confluence de toutes les Altérités, des rencontres, des affinités, de la convivialité, de la fraternité, le siège de l’amitié, tout ceci dont l’Homme a grand besoin en ce Monde semé de déserts et de zones arides où le vivant reçoit les plus vives morsures qui se puissent imaginer.

    Habiller de prédicats tout ce qui vient à nous dans la présence, habiller adéquatement, ainsi se définit le rôle éthique des Voyageurs de la Terre. Ce qu’il est urgent de réaliser, de comprendre le monde où nous vivons, qui nous accueille avec la plus grande générosité.

 

Comprendre dans la perspective juste,

c’est réenchanter le Monde.

 

Comprendre juste,

c’est lui conférer l’assise

transcendantale qu’il mérite.

Comprendre juste,

 c’est le soustraire

 au poids infini des contingences

et le mettre à l’abri des lieux communs.

Comprendre, vivre éthiquement,

sont une seule et même chose.

Comprendre juste cette belle image,

c’est l’amener à son accomplissement,

en même temps que nous habiterons

correctement la Terre,

cette « Materia Prima »

qui est, tout à la fois,

essor de notre naissance

et pli de notre linceul !

 

 

 

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24 août 2026 1 24 /08 /août /2026 07:34
Architectonique du Verbe.

 

"Je ne sais quelle langue je parle, ni de quoi est fait ce texte que je deviens et auquel je ne tiens que d'un doigt.

S'en foutre. Evidemment faux. Parade."

 

4° de couverture :

"Regardez mes mains ! Elles passent et repassent sur vos verbes. J'effacerai tout. Tout de ton nom gavé d'éternité."

Réinvestir son nom, "tuer" ce qui nous est imposé, afin de trouver sa propre langue. Comme un rêve qui mènerait ces pages, A vous tous, je rends la couronne est tout autant une histoire de libération qu'une quête d'absolu.

Essai de réécriture-interprétation :

"On n'aura dit longtemps que la première syllabe de mon prénom, le garçon, le fils, Il."

   Ilya, mon prénom, Ilya comme il y a incertitude à se connaître de l'intérieur, à se posséder, à surgir parmi la multitude mondaine. Ilya, seules ces trois syllabes résonnent dans l'enceinte de ma tête, cognent contre la porcelaine des yeux et demeurent là, dans la forteresse désertée, sur la plaine livide de la conscience. Ilya, Ilya, Ilya, tout contenu dans l'écho réverbéré de mon nom. Ce nom qui n'en est pas un et retourne son gant vers l'antre vide de l'exister. Exister ! Comment exister avec ce prénom vide, cette coquille sèche rugueuse, cette guenille qui n'a même pas connu l'imposition des eaux lustrales ? Car, s'appeler Ilya, c'est ne pas être né à soi, c'est n'avoir jamais connu les fonts baptismaux par lesquels s'ouvre le monde et se dispose l'accueil de l'être.

   Ilya, comme une eau morte, un frémissement de lagune sous la lumière sourde, plombée de l'incompréhension. Ne même pas accéder à son propre nom. Ilya … Il y a vacuité, il y a souffle d'un vent acide qui dissout le nom à peine prononcé. Car exister, c'est avoir un nom, car exister c'est porter au-devant de soi l'oriflamme disant la singularité de ce que nous sommes dans "la claire nuit de l'angoisse." Seulement, ce nom, il faut pouvoir le proférer, ne pas le garder en soi, ne pas l'immerger dans le pli étouffé de l'ombilic. L'ombilic, voilà, je sais, ma condition est entièrement contenue dans ces trois syllabes, dans cette forme scellée sur sa propre germination. Mais rien ne s'ouvre, mais rien ne se déplie, mais tout demeure dans le balbutiement premier, avant même la floraison de la parole. Mutisme, mutisme, mutisme trois fois proféré comme pour dire l'effraction impossible, la bouche cousue de cailloux, la langue clouée au palais. Au palais palatal, non à celui d'une royauté. "A vous tous, je rends la couronne." A tous les bonimenteurs, les saltimbanques, les camelots qui usez d'elle, la langue, comme on use d'une défroque pour dissimuler son corps indigent.

   La langue, mais savez-vous, vous, les fesse-mathieux, les tordus de l'âme, les pisse-vinaigre combien c'est précieux la langue, combien cela s'enracine au profond du corps, là où la lave du sens est une effusion qui voudrait se dire, voudrait jaillir dans l'espace ouvert d'une liberté, d'une vérité. C'est un feu, une coruscation, une éjaculation qui n'attend que d'être projetée à la face du monde, qu'un calame qui gratte la feuille de son impatience native. C'est une immense torsion, une hélice urticante faisant ses mortelles girations. Car ne pas parler est demeurer en-deçà de l'essence de l'homme. Car parler est déjà dans l'au-delà de la courbure anthropologique, un pied immergé dans la finitude. Ilya, cet entre-deux, d'un début de la langue, d'une fin et l'intervalle pour dire, dans l'urgence, la rareté de l'être. Ilya, Ilya, Ilya, mais répétez donc à satiété ces sons, manduquez-les, enrobez-les de salive et sentez combien ils sont liquides, ils fondent contre la palais, ils inondent les papilles. Ilya, Ilya, comme on suce une bêtise de Cambrai et, déjà, l'on n'est plus que cette déglutition prenant acte d'elle-même. Ilya, une simple succession de sons liquides. Ilya, il ya rapport avec l'eau, uniquement avec l'eau.

   Avec l'eau. Né au monde, baptisé, pourvu d'un nom qui, à l'origine, n'en était pas un, simplement un ébruitement, puis le retour dans la conque primitive, dans la grotte amniotique. Dans la Mère-Mer qui ne s'occupe que de reflux, de remontée à la source. Mon nom : histoire d'eau, source tarie dès que proférée. Et le nom du Père, la métaphore océanique qui vous fait gagner le grand large, absente on ne sait guère pourquoi. Et ma nomination, et la nomination de mon Père confondues dans une même illusion "in-signifiante". Ilya, le nom du Père. Ilya, le nom du Fils, le mien donc qui se replie dans l'aire fermée de sa propre généalogie. Comment connaître la Loi structurante qui vous libère des eaux primordiales, alors que les paroles fondatrices demeurent celées en leur propre énigme ? Celle de la Mère qui abrite, celle du Père qui n'ouvre pas. Et tout demeure clos et parler est une douleur et écrire est une nécessité. Mais qui déchire, mais qui fait saigner l'âme et broie le corps qui ne sait faire que cela : signifier le manque par la souffrance. Ilya, Ilya, double forclusion du nom du Père. Et, se nommant Ilya, l'on demeure innommé, exilé, sans demeure où habiter le langage.

   Parler, lire, écrire, c'est habiter la demeure du langage et en sortir afin de porter au-dehors ce qui, au-dedans, a commencé à faire son effervescence. Le langage est toujours destiné, par nature, à ce dehors qui en prend acte et lui donne sens. Le sens n'est jamais que ce passage d'un intérieur qui cherche à se comprendre, vers un extérieur qui l'accomplit et le réalise en totalité. Alors, moi, Ilya, quand je prends conscience du vide et de l'impossibilité de faire se tenir debout l'architecture du langage, je grimpe au beffroi de la ville, là où habite la meute de pigeons bavards. Le beffroi est ma tour de Babel, le lieu d'où mon nom balbutié, liquide, à défaut de pouvoir prendre essor, regardera le monde, cet étrange galimatias, cet infini "caquetage" qui, le plus souvent, se perd dans les mailles lâches de l'inconséquence. Mais comment moi, l'enfant-Ilya parvenu à "l'âge d'homme" puis témoigner de ce que je suis - l'écriture n'est jamais que cela, témoignage de soi, menhir dressé contre l'immensité du ciel afin qu'une visibilité soit enfin rendue possible - comment témoigner de ce qui, en réalité, est l'arche tendue de ma douleur ?

   Alors, que reste-il à faire, esquif balloté entre les eaux amniotiques maternelles et les dérives océaniques paternelles, sinon, au retour du cimetière, dresser son corps comme une voile disposée au grand large ? Des cendres, celles du Père, viennent s'y imprimer comme sur un bien étrange palimpseste. Que seront ces cendres ossuaires, sinon les stigmates de la finitude ? Le phénix renait-il jamais de ses cendres ? Le fils orphelin peut-il à son tour, enfin naître à soi, c'est-à-dire inscrire sur la courbe agrandie du destin son propre chiffre, cette écriture qui bouillonne et fait ses résurgences intérieures alors qu'au dehors, le vide appelle afin d'être comblé ? Pourra-t-on jamais s'appeler Ilya et attacher à ce nom la bannière infinie de l'exister ? Dit de manière plus essentielle : peut-on jamais être écrivain et vivre sa vie parmi les confluences de tous ordres alors que sa propre effigie, à l'initiale de laquelle se dresse un Y en forme d'estuaire attend toujours d'être fécondé par les deux cours conjugués des eaux maternelles et des paternelles ? Écrire est-il seulement possible ?

   En guise de brève synthèse :

   Dans une écriture serrée, étonnante par sa force d'inscription à même la lame de notre conscience, Catherine Ysmal délivre là, sous la forme d'une parabole essentielle, quelques idées clé, quelques lignes de force nous mettant en demeure de comprendre ce qui, dans l'écriture, le langage, est destiné à nous saisir afin que nous en percevions la dimension ontologique et pas seulement le bavardage auquel, le plus souvent, il est commis. C'est de l'intérieur même du langage qu'il faut saisir ce qui s'énonce avec une rare force communicative. Il faut être Ilya soi-même et sentir, dans le creux de ses viscères bouger ce "serpent qui me revient et qui me mord désormais quand je ne le noie pas de vin ou d'alcool."

  Notules éclairantes :

"et si écrire était seulement ma révolte aux mots enlevés de ma bouche…"

"Il m'aura fallu attendre longtemps sur le seuil du nom afin de me soustraire d'une langue imprononçable."

"…j'ai toujours voulu dire ma langue, cette chose âpre et sèche qui réclame toujours un peu plus de liquide…"

"Mon nom, une embouchure vers l'océan ?"

"Le beffroi tient place d'altitude, de montagne, de ciel sans limite. Une tour imprenable qui me permet de prendre de la hauteur face aux caquetages qui m'ont valu d'être Rien, réponse à la question formulée dont l'implicite, jadis, outrepassait ma compréhension et faisait rire mes semblables : Qu'y a-t-il ? Ilya, qu'y a-t-il ? Rien…"

"…comment ouvrir l'épaule - écrire - virer mon blouson, mon pull, ce t-shirt éculé et puant que je porte, et dénudé - écrire."

"Malgré mon nom à jamais étranger à ma propre langue, il y a ce qui se manifeste à ma présence et que je peux forger."

"Cette langue que je voudrais unique, je la pourfends parce que justement j'aime mon père."

"Toujours il y aura cette embouchure qui verse des mots à ma naissance."

   Anthologie :

   "il y a un delta, ces trois points qui me forment. Triangle. Étoile. Bientôt cercle s'enroulant sur lui-même, il ne tient pas à la beauté mais au roulis d'un tambour. Mon corps trouvant une direction. Enroulé, déroulé. Et maintenant, mes jambes inséparables, résultat d'une équation dont je ne suis plus l'incriminé. Mon nom de trois syllabes. Et quatre avec ce qui m'articule.

   Je monte dans l'infini blanc jusqu'à l'effacement pour y voir un rouge absolu sous une couche de lumière qui se reflète plus pâle à l'horizon violet. Les trois lignes qui composent le delta seront celles à partir desquelles j'écrirai un mouvement, préambule à l'ascension et, des touches tirées vers l'infini, il y aura cet abîme que je joindrai pour ne pas m'écarteler. Ou bien, si cela n'est pas possible, à l'image d'une pupille assujettie à la lumière, je boirai la ferveur d'un monde contre sa mélancolie."

   Chute : 

   Ici, dans ce court recueil de 26 pages, Catherine Ysmal nous livre, avec un rare brio, le contenu d'une pensée dense entièrement tournée vers l'astre littérature. C'est éblouissant, cela fait cligner les yeux, cela ramène bien loin de soi, vers l'aube première amniotique, laquelle fut notre initiale rencontre avec le monde. Cela nous arrache à nous et nous confronte à la brûlure de l'archétype paternel, non celui de puissance et de gloire, non celui d'une lumière solaire, mais celui, immense, de la Loi qui nous intime l'ordre de nous soumettre à la royauté du langage. Et nous, les princes nouveau-nés, il nous faut nous plier à cette injonction qui, nous détachant de l'arche abritante de la mère, nous propulse en pleine lumière afin que nous puissions connaître notre essence, cette faveur à nulle autre pareille par laquelle notre humanité se révèle à nous, en même temps que l'être que nous sommes s'accomplit. A défaut de nous soumettre à cette Loi, à demeurer dans l'enceinte close de nos têtes, tout contre la mer amniotique, c'est la psychose qui nous guette depuis la geôle de sa "forteresse vide". Alors, nous serons des rois sans couronnes. Autrement dit, nous n'aurons plus de territoire sur lequel projeter notre ombre. Nous serons : RIEN !

   Lisons Catherine Ysmal et méditons. Ceci est une supplique en direction de la littérature. La littérature est cette brûlure, sinon elle n'est qu'une vaine palinodie.

Or, cela, nous ne saurions l'accepter !

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23 août 2026 7 23 /08 /août /2026 06:53

 

Du chemin vers le Poème

ou

la ressource selon Soi.

 

dcvlp.JPG 

A la découverte de nouveaux mondes.

Gravure datant de 1888.

Source : Wikipédia.

 

 

  Petite incise pour autant non superfétatoire concernant l'ensemble de mes articles.  Les poèmes ou textes que je décide de commenter, je ne les choisis pour nulle autre raison que LITTÉRAIRE, cherchant à en décrypter la beauté et le sens. Ma visée est toujours celle du LANGAGE, cette essence par laquelle l'homme fait figure dans le monde. Jamais d'arrière-pensée, "religieuse" par exemple. Ma "métaphysique" fait toujours signe vers l'homme et vers cet invisible que constitue toujours ce qui nous porte au-delà de nous-mêmes, le SUBLIME auquel, cependant, je ne saurais donner la valeur d'un quelconque Absolu. Jamais d'inclination au fait religieux, puisque m'en absentant par nature. Toujours la recherche d'une signification langagière et nulle autre perspective qui ferait signe vers un hypothétique arrière-monde.

  C'est du-dedans du langage, ce "mystère" - car comment pourrions-nous le nommer autrement ? -, que tout rayonne vers l'exister. S'il y a "être", c'est bien grâce à la langue qui s'affirme comme liberté et donc comme transcendance. Citant "l'être", je ne fais référence qu'à sa forme verbale : ce qu'être veut dire et non à sa forme substantivée, "L'Être" Majuscule qui indiquerait la présence d'une Divinité. Nous avons assez à chercher du côté du Dasein (cette inépuisable "condition humaine") et à sa profondeur en abîme sans nous égarer dans des actes de "foi" qui, pour être infiniment respectables, peuvent trouver d'autres moyens d'expression que la langue pour s'accomplir, dans le recueillement et la prière, par exemple. Si, parfois, je fais allusion au "Sacré", c'est pour dire en termes simples cette élévation de l'intellect, des affects, des percepts lorsque la "grâce" d'une belle métaphore s'empare de nous.

  C'est toujours de l'exister dont il s'agit sans que l'empreinte d'une croyance se projette en une quelconque manière dans  l'image accueillante,  fondatrice, révélatrice d'un cosmos-pour-nous. C'est cet entrelacement de l'immanent et du transcendant (comprenons : la transgression de l'étant en direction de l'être) qui toujours se déploie dans l'œuvre d'art. Et c'est bien cet ART qui m'intéresse en premier lieu, comme le site à partir duquel se saisir du sens de ce qui paraît et nous transporte dans le déploiement, le ravissement. Nous sommes ravis au monde, aussi bien qu'à nous-mêmes. Paradoxalement, nous sommes dépossédés en même temps que nous atteignons un état de plénitude. Bien évidemment, il ne saurait s'agir ici de "béatitude", ceci n'appartenant qu'au Saint ou bien au Mystique. Cependant les frontières sont floues qui marquent la limite entre le ressenti simplement païen et le début d'une spiritualité.

  Le beau paysage est un exemple parfait de cet enlèvement de soi hors des contingences communes. Le Croyant l'attribuera à l'infinie prodigalité de Dieu, l'Incroyant à la réserve sans fin de la Nature dans un élan panthéiste. Et c'est bien cela qui est passionnant : cette irrésolution du monde à apparaître selon telle ou telle vérité. "Vérité en-deçà des Pyrénées, erreur au-delà", disait le génial Pascal dont, pourtant, on ne saurait remettre en question l'inclination à une foi véritable, exigeante. Notre liberté, celle de l'Autre, notre athéisme, la religiosité de celui qui l'a choisie, tout ceci doit vivre en bonne harmonie et sans doute dans les inclinations humaines à la tolérance (dont Voltaire écrivait la Lettre). La tolérance, l'une des vertus les plus rares qui soit.

  Le Poème, convenablement interprété, est ce chant par lequel "le monde se fait monde", c'est-à-dire entre en résonance avec ce que nous sommes en tant qu'hommes, ceci en dépit des différences et peut-être même grâce à ces différences qui sont le socle des fondements de l'humain. Le Poème est un "passage", une forme de subtile relation entre ce que nous sommes et ce que nous aspirons à être, à savoir une essentialité, une œuvre aboutie. Quant au fait de savoir si nous sommes créés ou bien incréés, libres ou sous la présence d'un Destin, ceci est bien évidemment insoluble. Ceci constitue d'ailleurs le naturel étonnement philosophique, lequel nous fait nous poser la question fondamentale de Leibniz : "Pourquoi y a-t-il de l'étant plutôt que rien ? " Question aporétique par excellence. Question nous renvoyant à notre propre finitude. D'elle, comme de notre naissance, nous sommes seulement assurés. Comme deux points fixes, indépassables au centre duquel nous tâchons de trouver notre quadrature existentielle.

   Mais avant de postuler quelque Idée Intelligible - clin d'œil au magnifique concept platonicien -,  ou bien de tracer les contours d'un lieu supra-céleste, nous existons d'abord à nous en remettre à quelques certitudes qui, toujours, nous font nous dresser en tant que concrétions humaines et qui reçoivent leur "prétention à être" depuis toute éternité. Nous sommes des êtres éminemment "incarnés", mais notre effigie ne tient debout qu'à recevoir "l'onction"  d'une trilogie hautement signifiante : celle d'une esthétique faisant appel à une éthique, laquelle n'est que la mise en œuvre de la Vérité. De cela nous sommes sûrs depuis les débuts pensants de l'humanité, jusqu'à épuisement du sens. "Nous autres, civilisations, savons maintenant que nous sommes mortelles", affirmait le Poète Paul Valéry. Laissons le dernier mot au Poète qui, avec le Penseur "vivent proches sur des monts éloignés" pour emprunter la belle métaphore heideggérienne. La cause de ces deux éminentes Figures étant de faire surgir ce que l'être a à nous dire du monde, lequel est toujours le nôtre, que toujours nous cherchons. C'est pourquoi nous sommes en chemin, de telle ou telle manière ! 

 

  

 

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22 août 2026 6 22 /08 /août /2026 07:23

 

Le feu félin l’affole.

 

 

lffl-a.JPG 

Photo © Arno Rafael Minkkinen

 

 

 Libre méditation sur un texte de

© Pascal Sauvaire.

 

 

« Elle dort enfin, elle dort enfant.
Elle dort en fa, elle dort en faon
Elle dort en fille, elle dort en fesses.
Elle dort en fente
Jambes à l’aiguille
Sonnant aux heures fidèles.

Je l’épie chatte fendue,
Venus en eaux,
Ma bien lunée,
Sa main chérit et berce
La source jamais tarie.

C’est sa beauté, sa faiblesse, sa féline
Son feu. »

  

 

 

    Comment dire, autrement qu’en feulements, en phonèmes filés, en fricatives sifflantes et autres allitérations, le chuintement, le chatoiement, la féline offerte comme un feu, la folie-folle à portée des fous, de Nous,  d’Elle, des Autres, les Offertes du monde que jamais nous ne verrons, comment dire la fenaison possible, la toison étoilée, la fente permissive, les vendanges dionysiaques, la lave en fusion, le sexe large comme un estuaire, la montée des eaux, le ressourcement, l’immersion dans la conque fondatrice, la plongée dans l’amont du songe, la grande vague onirique, comment dire l’enfant-la-fille-la-fente l’immense idolâtrie universelle et ne pas mourir de désir, là, au lieu où s’origine le monde, là au confluent des mains tendues, là dans le prolongement du bras qui tient en l’air la vanité d’être, comment dire la tension de la langue avant qu’elle ne devienne poème, comment dire la turgescence du glaive fécondant, la fusion demandée, de l’Un dans l’Autre, immense confusion des genres, immense abrasion de l’exister, comment dire alors que nous ne disons pas, nous mourons seulement, de la petite mort, d’abord, de la grande ensuite, de l’éternité pour finir, comment dire la vague et l’oiseau, la voilure et la blancheur, le mot et la phrase, le texte et le monde, nous sommes là sur le bord des choses et la fente-abîme appelle et la bogue-urticante déplie ses tentacules et l’anémone lance ses assauts et nous sommes pris dans la grande nasse de la vie et nous nous débattons infiniment rabattus sur l’ombilic, sur la pliure, dans la densité première, nous ne sommes pas encore nés, nous flottons dans l’immense marée verte des fougères, elles n’ont pas déplié leur crosse, elles attendent notre premier vagissement, le cri par lequel nous commettrons la voix, comme pour ordonner le monde, le disposer en cosmos, au début fut le Verbe, puis les mots fusant leurs gerbes polychromes, puis les discours ricochant sur  les peaux-palimpsestes, c’est toujours sur les autres que nous écrivons, comme on tatoue, comme on marque les taureaux au fer rouge, comment dire le dépliement de la muleta, le sang pourpre jaillissant de la plaie, comment dire l’enfantement du jour alors que la nuit s’alourdit d’encre, que les ombres sont grosses de n’être habitées que de haine et de vengeance, ce que nous voulons regardant la femme en sustentation devant la falaise au-dessus de la mer près des villes où dorment les hommes dans la confusion des heures c’est nous reconnaître nous-mêmes, nous saisir comme promis à la délivrance de l’aube, dans le gris, au creux de l’événement diagonal, celui qui fait la paix entre les hommes, qui instille au creux du ventre de l’Endormie la liqueur apaisante et douce, la mauve abrasant le doute, le simple dissolvant l’effroi, le complexe dissimulant le commerce illusoire des Existants, comment dire Celle-qui-dort-enfant, Celle-qui-veille-en-fille, Celle-qui-va-par-le-monde à peine le sachant et nous, les Déshérités, nous pleurons des gemmes de résine, de spermatiques engeances qui, fécondant la Terre font pousser les mandragores aux rémiges éployés alors que les Belles endormies en leurs lunaires eaux n’attendent que d’être enlevées vers d’autres feux que les dérisoires étincelles dont nos yeux sont porteurs qui jamais ne s’éteignent, il faut ouvrir le monde !  Il n’y a pas d’autre vérité ! 

 

 

 

 

 

 

 

 

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