Coucher de soleil sur le Causse
***
« Vers six heures, six heures trente du soir,
quand le soleil est un peu retombé,
tout autour de moi, et moi-même,
jubile.
Il n’y a pas d’autre mot pour
traduire cette impression :
JUBILE
Alors je marche (…), face à l’ouest,
et je suis pris moi aussi. »
« L’extase matérielle » - J.M.G. Le Clézio
***
« L’extase matérielle », quel beau titre pour un livre somme toute amplement autobiographique ! Quel beau titre pour la tonalité d’une existence laquelle, parfois, connaît le positif excès de l’extase, mais se meut, le plus souvent à bas bruit dans les ténébreux corridors de l’enstase. « L’enstase », ce mot rare dont la définition est oscillante, peu assurée de soi, un genre de lexique qui se jette à l’eau sans trop savoir nager.
« Enstase » : « un mouvement de descente en soi-même, une rencontre entre la conscience de soi et de la transcendance. »
De cette définition, ce qu’il faut à mon sens retenir, la « descente » bien plutôt que la « conscience » ou la « transcendance ». Une manière de flottement incapable de se prononcer sur son propre chiffre. Mais explorons cette inclination jubilatoire dont nous parle l’Auteur.
Les définitions du dictionnaire : « Jubiler : Éprouver une grande joie, une satisfaction profonde que l'on laisse ou non s'extérioriser. Jubiler intérieurement, silencieusement, de gratitude. »
Et complétons cette définition par l’emploi métaphorique de ce mot tel qu’employé par Céline dans « Mort à crédit » :« Il envoie tout dans le plafond... ça pleut les papelards, les dossiers (...). Une fois... deux fois... il recommence ! Toujours poussant des hurlements ! des joyeux !... Il est jubileur ! »
La mise en relation de ces deux définitions de « jubiler » nous place dans la lumière crue de l’humaine condition. Si « jubiler » se veut synonyme « d’une grande joie », ce sentiment peut également consoner avec son contraire, ce qu’exprime avec une vigueur certaine la prose violente d’un Céline qui parle de « hurlements ». Et l’Auteur du « Voyage au bout de la nuit » a beau rajouter « des joyeux », rien ne sera atténué de ce cri (tel celui, célèbre d’Edvard Munch), purement tragique car, avec Céline, bien plutôt que de déboucher en plein ciel, « le voyage » se plaît et se complaît à demeurer dans son dénuement nocturne, à en épuiser les ressources jusqu’au paroxysme d’une jubilation en forme d’aporie. La formule placée en épigraphe de son œuvre-phare traduit avec beaucoup d’intensité ce signe de désespérance posé au front de l’Humanité comme son signe de mort :
« Notre vie est un voyage
Dans l'Hiver et dans la Nuit
Nous cherchons notre passage
Dans le Ciel où rien ne luit »
Certes, l’annonce de Le Clézio ne se fait nullement sous des signes si désespérés, mais pour qui cherche à lire avec attention la suite du récit, la suite de cette marche somme toute hallucinée dans les rues de la ville, un geste de rebours de la lecture s’accomplit qui obscurcit le ciel jubilatoire énoncé quelques phrases plus haut. Témoins ces quelques mots qui peignent de suie la réalité du quotidien :
« Les vapeurs d’essence, les gaz des voitures, les odeurs pourries des égouts qui coulent sur les plages, et la sueur humaine nourrissent mon sang. »
Si, tout autour de l’humain, se construit un rayonnement lumineux qui diffuse sa joie, son ouverte « jubilation », en contrepoint ce rayonnement s’obscurcit d’odeurs délétères, de remugles de sueur. Le Principe de Réalité rattrape toujours le Principe de Plaisir, lui fait courber l’échine en un signe d’implacable soumission.
Reprenant les mots de l’Écrivain, les faisant miens, je vais tâcher de bâtir un possible cadre de vie, c’est-à-dire une fiction, puisque les phrases que je vais produire ne seront que verbalement performatives, sans effet sur le réel, si ce n’est celui de l’écriture. Je vais donc festonner quelques humeurs focalisées sur ce « JUBILE », avec sa face d’ombre, avec sa face de lumière, n’oubliant nullement la possible joie d’une marche « vers six heures, six heures trente du soir », cette randonnée crépusculaire signant aussi bien la fin d’un parcours humain et, à tout le moins faisant paraître le déclin attaché à une telle déambulation. « L’ouest » en sa qualité hespérique faisant signe en direction de l’épuisement de toutes choses après que le Levant a été abandonné, qui brille encore d’un feu assoupi sur les rives floues du passé, qui s’épuise à être et pourrait bien sombrer, tirant derrière lui le Grand Rideau de la Scène Mondaine, jeu dont, conséquemment, nous pourrions être soustraits avec la violence soudaine de l’éclair.
Et que veut bien signifier cette expression « et je suis pris moi aussi », si ce n’est l’épilogue d’un trajet qui se réduit au tragique de quelque geôle à nous promise depuis l’aube des temps. Sans doute ma propre flânerie sera-telle moins tragique (et encore !), davantage teintée de mélancolie à l’approche de cette nuit qui, si elle peut ressembler en bien des points à une matrice accueillante, n’en est pas moins la métaphore des choses s’abîmant dans des abysses sans fond.
*
« Vers six heures, six heures trente du soir,
(…) je marche (…), face à l’ouest… »
*
NUIT
La nuit a été longue, zébrée d’éclaircies, puis parsemée de grandes zones d’incertitude, de grandes banlieues vides cernées de remous d’ombre que trouent, parfois, de soudaines illuminations. La plaine du lit est lisse, monotone, semée de lourdes congères où le corps meurtri essaie de trouver un peu de repos. Les articulations craquent, prises qu’elles sont dans de complexes nœuds d’irrésolution. Oui, « irrésolution » car le corps pense à sa manière en de multiples et efficientes somatisations.
Un frisson et c’est la passée d’un rapide bonheur s’invaginant au plus profond.
Une tension et c’est une appréhension qui naît et se poursuivra tout le temps de l’arc-bouté des muscles et des tendons.
Le rayonnement d’une chaleur et c’est la promesse d’un bonheur, là, à portée de la main.
La nuit a été longue comme si, jamais, elle ne devait trouver son terme, déboucher en ce-qui-n’est-nullement-elle mais l’accomplit en son entier comme la-nuit-qu’elle-est : ce Mystère ! Longue la nuit, tout comme l’itération qui papillonne autour d’elle, hésitant à la nommer, à la définir, elle toujours en fuite de-qui-l’on-est. C’est au moment où on croit la saisir, à la décrue d’un rêve, qu’elle fuit loin, au-devant de-qui-elle-est, s’assurant de sa naturelle légitimité à n’être que l’Inconnue aux « sandales de vent », tel le divin Hermès chaussé de ces magiques talaria qui le transportent de lieu en lieu, lesté des messages dont il est l’unique détenteur.
Oui, la Nuit est la Messagère du Vide et du Rien auquel s’entrelacent les lianes invasives du Néant. Au sortir de la Nuit que retient-on d’elle : sa noirceur, sa densité, son illisibilité ? Tous, termes de négation qui sonnent comme le glas de toute positivité, comme l’effacement de toute signifiance. Rôle unique et, paradoxalement bienfaisant de la Nuit : installer une césure entre les Jours, briser le cycle éternel, infini de la Conscience, y introduire le coin métaphysique de l’Inconscient sans lequel le Conscient ne serait qu’une coquille vide, une conque où ne résonnerait nulle altérité, une paroi sans écho, du Rien sur du Rien. Nécessaire dialectique du rythme nycthéméral où le cliquetis de l’Ombre et de la Lumière découpe dans le réel des lanières de signification temporelle. Faute de ceci : nul Temps, nul Être, rien que de l’Absurde succédant à l’Absurde.
Qu’en est-il de notre perception intime du temps (clin d’œil à Husserl), elle n’est que le reflet de-qui-nous-sommes en notre réification la plus radicale :
Temps du cardia en son effectuation diastolique-systolique.
Temps de notre circulation sanguine : sang rouge artériel que notre réseau veineux peint en bleu : chromatisme de la temporalité.
Temps de notre respiration : l’inspir dit la Vie, que l’expir reprend en sa réserve.
Temps de notre sexualité : mouvement de donation-retrait qui est le Temps même de l’exister, sa scansion interne, son ultime sens.
Notre perception intime du temps :
qu’en est-il de la longueur du Jour au regard de celle de la Nuit ?
Le jour est-il la pure grâce d’une possible éternité
dont la nuit serait dépossédée ?
Y a-t-il des Jours longs et des Nuits courtes ?
Long jour d’ennui, courte nuit de la pure jouissance.
Mais l’on comprend, d’emblée, que la réponse à toutes ces questions ne peut qu’être en référence aux motifs qui sillonnent le Jour, aux fulgurations du songe qui brasillent tout au long de la Nuit.
Donc la nuit a été longue. Un pied dans le réel, si peu ! Un pied dans l’irréel, tellement ! Une position d’Équilibriste, un ressenti de Funambule. Venant du plus profond des ténèbres, des percussions d’images, des emboîtements de signes, une manière de joyeux, aussi bien qu’emmêlé caravansérail dont rien ne sort qu’une énigme à elle-même sa propre stupeur. Des architectures parfois, des architectures de vent et de matière, chacune empruntant à l’autre sa consistance ou bien sa pure évanescence.
Mais que sont donc ces spectres qui me visitent, qui tapissent les murs de ma chambre de tremblantes irisations, qui impriment en ma tête de curieux hiéroglyphes que mon inconscient peine à déchiffrer ?
Que sont ces bribes de Réel-Irréel
en leur singulière étrangeté ?
Parfois, arc-bouté sur la toile de ma couche, mains crochetées aux bords, tendu à la façon d’un arc, j’essaie, en vain, de saisir une bribe de sens, de la rapprocher d’une autre bribe de sens afin de faire se lever une architectonique vraisemblable qui donne à mon rêve des points d’appui, qui me confirme en cet Orient dont je cherche désespérément à capter la lumière levante, la destinant à l’outre de ma peau afin que, dilatée, elle puisse se reconnaitre en tant que ma peau et nullement en ce pitoyable drapeau de prière flottant aux quatre vents de quelque mystérieux Karakorum, ce Pic de Spiritualité dont chaque Homme cherche en lui la fabuleuse saillance, alors que la plupart du temps, ce n’est que le souffle d’un vent mauvais qui est rencontré.
Donc la nuit a été longue, infiniment longue, sans doute dépourvue de limites, comme si elle cherchait à déborder sur le clair, à le balafrer de coulures de noir, à faire en sorte que l’Inconnu s’impose au Connu, que l’obscurité grandisse au point que ne serait plus perceptible que de l’imperceptible, autrement dit du Néant compact dont ne se lèverait nulle sémantique. Alors, tâchant d’y voir plus clair, m’exténuant dans la difficile œuvre de créer un possible cercle herméneutique sur fond d’Absence, devant mes yeux dilatés ne se montre plus que la plaine livide d’une page blanche, certes obscurcie par endroits, mais ses rares et violentes fulgurations de blancheur effacent de mes pupilles toute chose qui pourrait s’y imprimer et il ne demeure qu’une vaste incompréhension en guise de teneur existentielle. Mais qu’en est-il de la substance du rêve lorsque des visages humains en surimpression se mêlent dans un curieux maelstrom. Je crois reconnaître quelque figure connue alors qu’une autre figure vient la recouvrir du dais de sa confondante étrangeté. Qu’en est-il du songe alors que je marche sur la ligne de crête de la montagne, pieds solidement amarrés aux rochers, à la poussière, à la tectonique des plaques et, soudain, me voici en plein ciel, perdu à la Terre, perdu en-qui-je-suis, livré aux affres de la dévastation étoilée, mince luciole bue par l’intense et sidérante Musique des Sphères ?
La Nuit, le Rêve, le Phantasme, le Vertige Imaginaire ont-ils encore quelque valeur ? Sont-ils totalement irréels, ce qui voudrait dire que ma conscience les animant, cette dernière serait aussi irréelle que ses vaines créations ? Comme si un Malin Génie, prenant lieu et place de-qui-je-suis, me réduisait à la portion congrue d’un Personnage totalement halluciné, une manière d’ectoplasme, de spectre hantant l’esprit de quelque Artaud sous l’emprise du peyotl, sous la camisole de force, sous l’orage opiacé du laudanum de Sydenham, corps écartelé, membres disjoints, esprit éparpillé selon des milliers de miettes dont on désespère de pouvoir, un jour, faire la synthèse.
Là au centre du tourbillon fou où plus rien ne dit rien de rien, ou le Rien est la mesure ultime de toutes choses, plongé dans l’œil du cyclone nocturne, je me prends à balbutier d’incompréhensibles mots pour qui n’est nullement familier des états psychotiques induits par la prise répétée des drogues. Là, au centre de ce qui n’est plus centre que par défaut, bien plutôt une décentration du Soi au cours duquel ce Soi ne coïncide plus avec qui il est, là au milieu des flammes banches du nocturne, je balbutie quelques phrases de la lettre écrite, le 12 octobre 1923 par Antonin Artaud à Génica Athanasiou, l’Actrice et Amie de cœur du génial Écrivain :
« … je me mets à marcher, je me couche, je me lève, je suis excité, je ne suis plus excité, je veille, je dors, je crains le repos, je crains la fatigue, je crains le bruit, je crains le silence, mes membres s’en vont, mes membres reviennent, je demeure ainsi dans une instabilité effroyable, dépouillé de moi-même, dépouillé de la vie, désespérant d’en sortir, et je continue à me soigner. »
Oui, je sais, et vous aurez raison, j’exagère, je me place facilement dans la peau d’Artaud à ne pas être Artaud, je suis un Pompier qui n’éteint nul feu, un Sauveteur qui ne sauve personne, sauf lui-même, un Acteur qui endosse le rôle d’Hamlet sans être Hamlet le moins du monde : un jeu de faire-semblant. Et ce que je dis ici, Chacun, Chacune pourrait le reprendre à son compte. Savez-vous ce qu’est une foule humaine ? Un ramassis d’Inconscients qui pensent que la somme totale de leurs êtres tient lieu de Conscience, que Chacun s’absout d’être en présence de l’Autre, que l’irresponsabilité individuelle se métamorphose en responsabilité par simple phénomène de fusion, d’inclusion, de porosité. Ainsi mille postures timorées se résoudraient en pure audace, en généreux courage au motif de se fondre dans l’anonymat de la masse.
Certes il est facile de dissimuler ce terrible « JE » dans l’inconsistance rassurante du « ON », dans le tiède et balsamique cocon du « NOUS », cette dispersion du Soi, cette dilution à même ce-qui-n’est-nullement-Soi. Mais ceci dit, le jeu de la socialité, la force des identifications est bien de nous faire sortir de-qui-nous-sommes, au moins théoriquement, laissant sauf, pour un instant, le motif de notre libre-arbitre, la charge qui nous incombe de le placer face au réel en sa Vérité la plus crue. Si nous sommes tels que nous sommes, il ne nous déplaît nullement parfois d’endosser l'idéal chevaleresque du chevalier errant Don Quichotte, avec la mission de parcourir l’Espagne pour combattre le mal et protéger les Opprimés. Certes à ceci il faut une part d’inconscience, une dose de rêve, une pincée de magie, tout ceci laissant dans l’ombre ce que le « chevaleresque » exige de courage, de dénuement, de générosité vraie.
Pensant, par exemple, aux Grandes Figures des Temps modernes, il nous convient davantage de revêtir les habits de gloire de ceux qui nous fascinent, donc devenir de purs Génies par la grâce de notre puissance imageante, nous plaçant dans la lumière rayonnante des Hölderlin, des Nietzsche, des Lautréamont, habits de lumière en lieu et place des vêtures d’ombre qui en constituent le revers.
Nous voudrions être Hölderlin lui-même, le brillant Auteur « d’Hypérion », de « La Mort d'Empédocle », sans pour autant endosser la folie du Poète des Poètes, devenant le Pensionnaire du menuisier Ernst Zimmer à Tübingen, au bord du Neckar, génie girant en lui à la manière d’un toton fou, faisant le pitre pour distraire les enfants de son Hôte.
Nous voudrions être Nietzsche lui-même, le lumineux Auteur « d’Ainsi parlait Zarathoustra », évitant cependant de suivre ce Génial Personnage jusqu’à l’épilogue de sa vie lorsque, la folie s’emparant de lui, le livre aux postures les plus abracadabrantes, ce 3 janvier 1889, jour funeste où il s’effondre à la vue d’un cocher fouettant son cheval, éclatant en sanglots devant la sombre détresse de l’animal.
Nous voudrions être Lautréamont lui-même, trempant sa plume révolutionnaire-surréaliste dans l’encrier au bout duquel surgiront « Les chants de Maldoror », cette scintillante comète traversant le ciel de la littérature, refusant cependant de suivre son tragique destin ce 24 novembre 1870 qui signe, tout à la fois et dans une mesure totalement symbolique, aussi bien l’effondrement du Second Empire que celui du Poète dont André Gide disait :
« J'estime que le plus beau titre de gloire du groupe qu'ont formé Breton, Aragon et Soupault, est d'avoir reconnu et proclamé l'importance littéraire et ultra-littéraire de l'admirable Lautréamont. »
Cette longue et apparente digression, loin de nous égarer quant à notre propos sur l’essence de la nuit, nous place au centre même de-qui-elle-est. En elle s’abritent ces Génies tutélaires, ces divins archétypes sous l’autorité desquels nous nous plaçons, visant en leurs magnifiques œuvres la manifestation claire et entière du Principe de Plaisir que l’obscur de leur destin accule au plus funeste d’un inévitable Principe de Réalité. Des fins d’exister qui sonnent à la façon d’un dramatique hallali, humains aux abois, remis comme tout un chacun, y compris parmi les plus Modestes, à l’irrépressible loi de la finitude. Jusqu’ici une lumière brillait trouant la pénombre, maintenant c’est lui, l’assombrissement, qui envahit la totalité de l’horizon, le rend invisible.
Donc ma nuit a été longue à errer parmi ces Hautes Figures du temps jadis, emmêlé à même leur aura, conduit, à mon corps consentant, à une mimétique à la limite d’une fusion, faisant de mon anatomie, sur la plaine livide du lit, un genre de donation à la pure beauté, au scintillement de ces Génies pareil au crépitement des étoiles dans l’encre nocturne, une manière de geste sacrificiel devant tant de splendeur en un même point réunie. Ceci a duré un temps dont je ne pouvais nullement estimer la durée. Une éternité si l’on veut dont, bientôt, cependant je devais être expulsé au prix du tarissement de mes songes, au prix du reflux d’un généreux imaginaire, lequel exposait au plein jour l’Habit de Lumière dont j’hallucinais les précieuses pierreries, repoussant dans l’ombre son revers, cette ombre purement taurine l’exécutant d’un coup décisif à l’aune de la double faucille des cornes, ce dur trait d’ivoire qui remet les choses brusquement à leur place : la violence sauvage l’emporte sur l’esthétique du geste, sur la légèreté chorégraphique des ballerines, sur l’illusoire puissance d’une muleta que l’incarnat ne protège nullement du malheur de disparaître.
AUBE
Ce que fut mon réveil, rituel mille et mille fois renouvelé,
je ne saurais le dire. Sauf à user de quelque métaphore :
la déchirure d’un drap avec son bruissement caractéristique,
une manière de longue plainte issue du centre même du corps,
une schize ouverte au milieu du raphé médian,
un écartèlement, si vous préférez,
la perte d’une unité douloureusement acquise
en de multiples confluences, au sein-de-Soi,
de tout ce qui pourrait concourir à
en assembler les fragments épars.
La brisure d’un blanc biscuit
qu’un Potier distrait aurait
négligemment posé tout au bord
d’une étagère en forme de vide et de néant.
Le crépitement des éclairs dans un ciel d’orage
avant-courrier de bien mortelles crues.
Voyez-vous, sortir de son lit, dès le petit matin, au moment où la reprise du sommeil vous entoure d’un généreux et tiède cocon de soie, voici l’une des épreuves les plus redoutables qui soit : comme de perdre l’Amante promise sur la lame tendue du désir, là, juste au bord de la pulpe des doigts, là tout juste à la lisière de la pure jouissance et savoir, en un éclair de lucidité, que plus jamais elle ne fera présence, déjà évanouie dans les brumes d’un lointain passé dont la plus habile des réminiscences ne parviendrait nullement à l’extraire au motif de quelque possible retour.
Le dénuement
en lieu et place
de la plénitude.
C’est presque une peine que de parler de cette heure frappée d’Orient de manière si négative. Mais pourrait-il en être autrement alors, qu’encore, venues de la profonde nuit, des guirlandes de miasmes, des myriades d’exhalaisons mélancoliques viennent m’enserrer dans l’étau d’une angoisse dont je pense ne jamais m’exonérer qu’à la mesure d’une infinitude aussi redoutée que souhaitée. Oui, vous savez, ce mythe d’une absoluité enfin atteinte après que la dernière lumière vous a visitée, que les dernières paroles vous ont été adressées, que les dernières caresses ont effleuré votre épiderme avec un avant-goût d’outre-vie dont, parfois, en rêve, vous apercevez les rivages que vous pensez être ceux d’une admirable et joyeuse Arcadie. Mais vous vous doutez que votre imaginaire vous abuse et, à peine levé, à peine sorti de la tiédeur des draps, il s’en faudrait de peu que vous n’y retourniez sans délai avec le souhait de vous évanouir dans leurs vagues blanches, écumeuses, pareilles à ces ailes d’ange qui illustraient les feuilles jaunies de votre catéchisme en ce temps lointain où, encore, votre croyance en cet énigmatique Paradis teintait de rose printanier chaque instant de votre marche vers demain. Ne vous étonnez point cependant de cette évocation de lieux paradigmatiques d’un possible bonheur : « Arcadie », « Paradis », ils ne font que surgir par contraste, ils s’enlèvent du fond nocturne dont vous aurez compris qu’il avait l’allure, sinon d’une tragédie, du moins d’une longue épreuve, une manière de sentiment de claustration en une geôle badigeonnée de bitume, comme si le jour prochain n’était qu’une brève hallucination de l’esprit, la dentelle d’un fantasme se détricotant, maille après maille, pour mourir sur la rive d’une mer asséchée, simple langue de sel burinée par les ardeurs solaires.
Énonçant ceci, les pieds toutefois ancrés dans le réel, n’allez nullement penser que le Causse qui m’entoure ait disparu. Nullement. Il est même présent-plus-que-présent au motif que, perdu en cette dernière énigmatique nuit, il ne fait réapparition qu’avec cette « multiple splendeur » dont l’Écrivain Émile Verhaeren fit le titre de l’un de ses beaux livres de poésies. Alors, comment ce Causse qui est mon double, vient-il à moi ? Le ciel est bleu, un bleu léger, intermédiaire entre Turquoise et Aigue Marine, une manière de dragée douce au palais, de plume aérienne fine à l’œil, de flocon céleste, d’onction balsamique pour la peau. Une symphonie si éthérée, si arachnéenne, qu’on la penserait être à elle-même son centre et sa périphérie, une harmonie sans débord, un geste de Soi à Soi. Par-dessus, à la façon d’un susurrement, un glacis de nuages à la teinte un peu plus soutenue, un Horizon, un Barbeau qui paraissent glisser dans un tel silence, une telle immobilité qu’on les croirait purement naissant de-qui-ils-sont, là, dans la facilité d’un suspens céleste.
Å l’horizon, ce pli d’habitude soucieux se partageant entre l’inquiétude nocturne, l’éveil auroral, le voici totalement présent comme en une évidence première. Fin liseré de Corail au ras des nuages avec, pour fondement, la lourdeur sombre de la terre, son puissant coefficient d’énigme. Puis la boule Vermeil du Soleil. Ou, bien plutôt, la demi-sphère, une partie encore immergée dans le flux nuiteux, une partie hautement visible mais encore discrète, pareille à un Marcheur qui, depuis le site où il se trouve, découvrirait la lumière de l’astre sécrétée à la façon d’un lent bourgeonnement. Le végétal est là, en attente de sa prochaine éclosion. Bourdonnement ténébreux de taillis dont on ne pourrait encore dire le nom, une simple évocation à l’orée du jour. Un arbre est planté, là, dans sa solitaire phosphorescence, sans doute étonné d’être, frappé des premiers rayons de clarté. Puis, en avant de tout ceci, de lents plis de terrain, de grises lèvres de calcaire sur lesquelles ondulent en silence les herbes jaunes de la savane. Oui, la « savane » du Causse, ce luxueux motif d’herbe qui capte la lumière, la métabolise puis la redistribue généreusement à l’ensemble du paysage. Gris poudreux du calcaire, beige atténué des pelouses végétales : essence du Causse en sa plus belle monstration. Un genre de luxe qui se retient, une façon d’être sur-le-bord-des-choses comme l’on est sur le bord de l’Amour, touché par ses fragrances irisées, vol de papillon aux ailes de soie dans le jour qui vient.
JOUR
« Jour » et plus même « Jour-qui-vient » prononcé ainsi, en un seul souffle du cœur. Oui, c’est bien d’une « cordialité » dont il s’agit, à savoir d’un mouvement du cœur en ce qui le déborde et le comble, lui donne des motifs de battements encore affirmés, le « jamais plus » refluant en des distances d’inconcevables pensées. Le « Jour-en-Soi-pour-Soi », ainsi, sans faille, sans rupture, une seule ligne continue depuis la naissance et, en lieu et place de l’affreuse mort, une autre naissance, une « re-naissance » portant en soi toutes les promesses les plus folles ayant germé, la vie durant, dans le massif ombreux de la tête. Le jour avance avec une manière d’obstination, j’avance dans le jour sans savoir si nos rythmes temporels sont concomitants, sans doute un décalage de mon temps singulier au regard du temps universel. Le temps qui est mien est microcosme, le Temps qui est le Temps en son essence est inaccessible macrocosme. Peut-être toutes les « misères » humaines, le sentiment de ne nullement coïncider avec-ce-qui-est, viennent certainement de ce décalage, de ce hiatus, de ce coin nerveux enfoncé telle une écharde dans le derme humain. Nous sentons la douleur, mais diffuse, au point que nous ne savons où en est la source, quelle raison secrète en motive la manifestation. Alors nous avançons, hagards, perdus, dans l’exister, illisible motif ne pouvant s’assurer de son être qu’à la hauteur de vagues illusions, dans la perspective d’une nébulosité dont nous occupons le centre, bien incapables que nous sommes d’en tracer les limites, d’en décrire le champ toujours distrait de nos yeux affectés de lourdes intumescences. Notre vision, le plus souvent, meurt dès le premier battement palpébral. Mais à quoi donc servent toutes ces jérémiades, ces lamentations et doléances creuses, si ce n’est à gratter perversement le bouton afin d’avoir une raison de s’auto-flageller, donc de pleurer sur ce Soi dont nous trouvons, à chaque instant, qu’il n’est jamais rétribué à la hauteur de son propre mérite ?
Comme par miracle, la main généreuse du jour efface bien des effluves, bien des exhalaisons nocturnes. Cependant dans les intervalles entre les doigts, plus d’une fragrance nuiteuse trace son ténébreux chemin jusqu’au bord du jour, là où je me tiens, silencieux dans la vision du surgissement des formes aurorales. Dans l’infinie mare du ciel, quelques nuages se dispersent, laissant traîner, derrière eux, quelques filaments, quelques fibres effilochées qui se donnent en lieu et place des inquiétudes d’avant-le-réveil, témoins symboliques, s’il en est, de toute cette agitation crépusculaire dont, encore, quelques aspérités viennent jusqu’à moi sur le mode de la possible déchirure. L’horizon s’est éclairci sur lequel se détache le dessin torturé d’un de ces chênes du Causse qui en est l’âme, cette contrariété du végétal poussant laborieusement sa croissance parmi les tas de « cayroux », parmi les éboulis calcaires, parmi cette belle et lourde minéralité sans qui le paysage ne serait que cette nullité infinie, un étique poudroiement des choses se perdant à même la vastitude partout présente.
Les taillis, eux aussi, émergent de ce flux de suie qui, maintenant s’est converti en ce gris médiateur qui assemble, tout autour de lui, les choses éparses de la terre. Quant à elle, la savane d’herbes jaunes est devenue lumineuse, éclairée de l’intérieur, intensité si rare qu’elle connaît soudain cette blancheur, cette touche virginale qui sont le signe des lieux touchés de pure grâce. La regarder avec attention, cela veut dire utiliser sa pure nitescence à des fins d’usure, d’effacement de ces nuées tristes qui, il y a peu, ont cerné ma nuit d’ombres maléfiques. Alors, sachant ceci du fond même du puits de ma conscience un instant mise en sommeil, léthargique en quelque sorte, je perçois, dans le vague mais le réel tout de même, ces étranges persistances d’une angoisse constitutive de l’Existant-que-je-suis, lequel s’essaie à se tromper, à se berner, juste quelques secondes mais le trouble persiste, le trouble paraît de nouveau car il est la colonne vertébrale autour de laquelle la chair de ma vie s’est construite, laquelle vie, jamais, n’en pourra oublier l’obsédante teneur.
Ce matin, dans l’intimité de mon cabinet de toilette, lorsque la lumière collait aux carreaux, genre de brouillard diffus annonçant la perdurance du jour, ma propre face, face à celle du miroir, en une fusion de quasi intimité, savonnant ma barbe au blaireau, m’inondant de cette mousse écumeuse, tout comme on le ferait au seuil d’un bain initiatique, d’un rituel régénérateur, agitant donc en tous sens ce qui me paraissait être un « bain de jouvence », assuré d’être celui-que-je-suis sans partage, traçant à la lame des chemins sinueux et clairs, les estimant doués de bonnes intentions au point de me distraire de moi, pure absolution des mauvaises pensées m’ayant nuitamment affecté, sur le point de me croire, tel Moïse « sauvé des eaux », voici, qu’en sourdine, quelques frissons agitent mon dos, cette partie subalterne de moi-même, cette sorte de « terra incognita » dont je ne percevrai l’irréalité qu’à l’aune de son reflet dans la psyché, voici donc que mon dos semblait s’orner d’étranges arabesques dont je supputais la présence à défaut d’en pouvoir surprendre l’évidente concrétude, cependant ces énigmatiques volutes, ces flexueuses sinuosités, ces broderies épidermiques, je les sentais s’animer dans une situation identique à celle vécue par l’Infortuné Gregor Samsa se réveillant en un « monstrueux insecte », sorte de cancrelat totalement antonyme du Genre Humain, rebut à mettre au compte des « profits et pertes », bien entendu dans la colonne ferme et définitive des « pertes », violent souhait de clore un chapitre à ne jamais réouvrir. Vous vous rendrez compte, lisant ceci, cette chute dans l’étique reptation du cancrelat, combien, chez moi, le tragique de vivre est puissamment installé, tressant, fibre à fibre, la tunique de mon friable corps. Mais, en réalité, vous êtes-vous suffisamment posé la question gracieusement métaphysique de savoir, d’abord, si vous existez, et, dans l’affirmative, si votre marche en avant, n’est celle d’un Funambule qu’un précipice menace de reprendre en son sein au premier moindre faux pas ? Et si vous êtes persuadés que cette interrogation ne s’est jamais posée d’une façon « claire et distincte », n’avez-vous jamais éprouvé cette manière de fourmillement sourd de votre peau, laquelle n’est nulle affection dermatologique, seulement cet inévitable « prurit existentiel » qui est la marque, en l’humain, du sombre couperet de la finitude ?
Dans ce jour qui vient, dans cette heure qui grandit, dans l’accroissement pur de Soi, l’on s’arc-boute aux dernières saillances négatives nocturnes, l’on colle la plante de ses pieds sur chaque boule de la corde à nœuds, espérant de chaque station nodale qu’une sorte de miracle intervînt, qu’une soudaine allégie se présentât, nous exonérant à jamais des troubles et des marécages de l’heure de Minuit et des suivantes. Sur le nœud des 9 heures l’on se prend à espérer. Sur le nœud des 10 heures, un doute nous envahit. Sur le nœud des 11 heures commence à fleurir le bouton d’une angoisse. Sur le nœud sommital du Grand Midi, dont nous pensions naïvement qu’il allait nous sauver des terreurs antécédentes, nous projeter en plein ciel avec ses nuages de liberté, ses vents de soie, voici que le nocturne en son retournement, en son chiasme sournois surgit au mitan de notre tête avec des vrombissements assourdissants de rhombe. Les pieds sur le dernier nœud, à proprement parler « cloués », comme ceux du Christ sur la croix, nous connaissons à notre tour les affres de-qui-ne-se-connaît-plus qu’en tant qu’allusive présence totalement désincarnée, à tel point que rien ne nous étonnerait qu’un vol hauturier s’emparant de nous, nous ne devinssions, devant l’Infini, ce point infinitésimal, cet animalcule sans importance, comme cet anonyme individu cité à l’épilogue de « La nausée » par Sartre. Alors que, situés dans la distance du massif ténébreux de notre dernière nuit, nous pensions n’avoir nulle dette envers elle, voici que par un simple effet de contraste, nos peurs redoublent, nos faibles croyances s’effilochent, nos espoirs deviennent pareils à ces nuées de sable rouge que le vent Harmattan disperse parmi les croissants des barkhanes sur l’immense plaine du désert. Nous désespérions de la Nuit, nous supputions une délivrance du Jour, il ne nous reste plus qu’à teinter les lueurs crépusculaires de bien plus enviables perspectives. En attente du Crépuscule veut dire en attente d’un hypothétique bonheur et, faute de ceci, d’un substantiel repos.
CRÉPUSCULE
L’après-midi, la suite du Grand Midi, … et je pense avec un pur respect teinté d’appréhension, aux mots de Nietzsche :
"Et ce sera le grand midi,
quand l’homme sera au milieu de sa route
entre la bête et le Surhomme,
quand il fêtera,
comme sa plus haute espérance,
son chemin qui mène à un nouveau matin."
Et, en toute bonne logique, situé à mi-distance de l’Aube, à mi-distance du Crépuscule, l’Aube est-il ce « nouveau matin » prophétique que nous promet l’Auteur du « Gai savoir », cet accès à l’étonnante dimension de cette mystérieuse « Surhumanité » ? -, à mi-distance donc, ma compréhension des choses qui m’entourent ne peut qu’être paradoxale, contradictoire, frôlant l’absurde-en-personne. Et qu’en est-il de ce Surhumain, de cet « Übermensch », de cette Figure Idéale dont la « nature égale au divin » ? Celui par qui l’existence sera transfigurée, par qui s’effectuera la « transvaluation » de toutes les valeurs, cette sublime exaltation de la Vie sans laquelle être présent ne l’est qu’en termes de pure négativité. Et, par simple nécessité logique, ce Crépuscule est-il celui de la Bête, le retour à l’animalité, la plongée, tête la première, dans cet archaïsme qui nous ferait bien plus végétal, minéral, qu’humain, genre dont nous aurions perdu le chiffre sans doute au motif d’une incurable bêtise, d’une massive inconscience ?
Et, ici, je reprends le fil interrompu de mon récit …, l’après-midi n’a été qu’une longue et éprouvante léthargie, située en entier dans la crainte du retour des angoisses nocturnes, mais aussi, dans l’espoir que le Midi en effacerait les reliefs les plus saillants, les adoucirait, poncerait ces aspérités pareilles aux piquants des oursins qui enflamment la peau dès qu’ils sont touchés. Donc un genre de flottement, de sentiment d’ubiquité, un pied dans la mare nocturne, un pied dans l’océan du jour. Alors que me restait-il à espérer, sinon que le passage du temps, à la façon d’un généreux onguent, ne vienne apaiser en moi ces urticants frissons, imprimant à mon épiderme enfin disponible, la douce effluence de ce-qui-vient-à-Soi dans le naturel, la grâce d’une régénération, la surprise d’une nouveauté pleine de faveurs jusqu’ici inaperçues ?
L’Aube bleue s’est effacée, les tornades blanches de Midi ont regagné leur antre mystérieux, le Jour a baissé, la Lumière a rétrocédé ne laissant plus apercevoir d’elle que cette mince floculation d’étain au ras du sol. Corrélativement, devant cette longue patience du sol, mes habituelles angoisses ont cédé la place à une salutaire accalmie. Le paysage du Causse, si familier, ces larges étendues sauvages ébouriffées des touffes des genévriers, toutes aiguilles rentrées, le paysage donc semble avoir retrouvé une sagesse que les ardeurs du jour avaient usée jusqu’à son étiage. De bleu qu’il était, le ciel est devenu cuivré. Les nuages se sont dissipés, il n’en demeure que quelques vagues effilochures ici et là, simples témoins de leur passé. Le soleil n’est plus qu’une vague effervescence rouge soulignant la ligne de l’horizon. Les taillis ont viré à l’Améthyste foncé, à la limite de Minéral, genre de préambule coloré, signe avant-coureur des ombres à venir. Le grand chêne s’est immobilisé, si bien que ses feuilles ont l’aspect d’un métal sombre. Seules les herbes de la savane luisent encore d’une dernière fulgurance, d’un halo interne, toutes qualités qui disent la précieuse essence des choses en sa simplicité même.
Je suis posté tout au fond de mon être, ma conscience n’émergeant que dans l’invisibilité de la meurtrière de mes yeux. En cette heure poudrée d’heureux présages, en cette heure de pur repos, il y a homologie entre la lumière de mon regard et celle, extérieure (mais l’est-elle vraiment ?), qui glisse sur le vaste plateau du Causse, pareille à l’ondoiement des eaux dans les mares des lagunes avant qu’elles ne rejoignent la mer. Maintenant, dans la présence-du-présent, le temps s’est assagi, anticipant son proche sommeil, la clarté a baissé, tout comme on baisse l’intensité de sa lampe sur le vierge du papier où s’écrivent les mots de la méditation-contemplation. Oui, cette heure-ci, la Crépusculaire, est peut-être la plus belle qui soit, longuement mûrie, parvenue à la grande sagesse de l’âge, retirée en elle comme l’animal marin en sa conque, comme les tentacules repliés de l’anémone, sourde aux incantations du jour. Le pli-en-Soi-plus-que-Soi, l’intime pour ce qu’il est, ce sans-distance de l’être-à-qui-il-est, cet ultime rayon faisant pure ellipse sur-lui-même, cette existence indivise qui vit de sa propre respiration, qui ne parle qu’en silence, qui ne voit que sa propre efflorescence. Là, sur la pente déclive de l’heure, au seuil de la nuit, j’IMAGINE, peut-être la plus belle faculté de l’Homme. J’imagine la Huppe faciée dans son nid de plumes et d’herbes mêlées, assoupie, rêvant peut-être, poussant ses minuscules « Tou…Tou…Tout », cet infime pupulement qui énonce la vie en sa manifestation la plus discrète, la plus humble. J’imagine la lilliputienne coccinelle, sa tunique rouge en laquelle se fondent ses sept points, amorce de la nuit sur fin de crépitement solaire. J’imagine la Brebis du Quercy avec sa drôle de tête allongée, le double cercle noir de ses lunettes, ce noir tapissant sa vue d’une plus insistante façon à l’heure du repos nocturne.
J’imagine la douceur cendrée des Cazelles, ces cabanes de pierres à l’usage des Bergers, elles doivent resserrer l’intervalle entre leurs moellons sous la fraîcheur qui monte des combes avec leur charge de brouillard.
J’imagine le regroupement des murs de pierre sèche sous l’aimable insistance de la Lune.
J’imagine les grappes roses et blanches des orchidées agglutinées tout autour de leur tige pour une communion au large du regard des Hommes.
J’imagine la ronde des chênes pubescents en quelque clairière baignée de lactescence, la mesure étroite de leurs glands au vert si tendre, leur écorce rugueuse bientôt lissée de nuit.
J’imagine les trois lobes rouges des feuilles des érables, leur peuple minuscule doucement agité sous la première haleine nocturne.
J’imagine tout ceci, dans le recueil, tout comme je m’imagine, Spectateur muet, ébloui de toute cette lente métamorphose du réel, me questionnant sur-qui-je-suis, peut-être un simple prolongement de la pierre, du végétal, peut-être une simple instance d’un retour en direction de l’élémental originaire et je prête l’oreille, une nouvelle fois, aux mots si juste de l’Écrivain car, oui, vivre à certaines heures au-plein-de-qui-l’on-est est PURE JUBILATION :
« Vers six heures, six heures trente du soir,
quand le soleil est un peu retombé,
tout autour de moi, et moi-même,
jubile.
Il n’y a pas d’autre mot pour
traduire cette impression :
JUBILE
Alors je marche (…), face à l’ouest,
et je suis pris moi aussi. »
et je rajouterai :
« Pris moi aussi »
Au Jeu du Monde
Qui est Jeu du Temps.
Suivons la sentence d’Héraclite
« Le temps est un enfant qui joue »
Qui joue à disposer ses pions
Sur le Grand Echiquier de la Vie,
se perdant ici dans le ténébreux Chaos,
se retrouvant, là, dans le lumineux Cosmos
une fois Désespéré,
une fois Jubilant,
c’est le Jubilatoire
qu’il nous faut voir
n’annulant cependant
le dépressif
sur lequel
il a prospéré.
Pas de Jour
Sans Nuit
Pas de Lumière
Sans Ombre
Pas de Présence
Sans Absence.
/image%2F0994967%2F20260120%2Fob_ba7504_capture-d-ecran-2026-01-20-091109.jpg)
/image%2F0994967%2F20251223%2Fob_4f323f_1-copier.jpg)
/image%2F0994967%2F20251217%2Fob_4f18f2_1-copier.jpg)
/image%2F0994967%2F20251214%2Fob_817354_1-copier.jpg)
/image%2F0994967%2F20251214%2Fob_b1474e_2-copier.jpg)
/image%2F0994967%2F20251214%2Fob_880d71_3-copier.jpg)
/image%2F0994967%2F20251210%2Fob_90af1d_1-copier.jpg)
/image%2F0994967%2F20251204%2Fob_77fa37_1-copier.jpg)
/image%2F0994967%2F20251204%2Fob_adfbd3_2-copier.jpg)
/image%2F0994967%2F20251204%2Fob_454f54_3-copier.jpg)
/image%2F0994967%2F20251204%2Fob_956f39_4-copier.jpg)
/image%2F0994967%2F20251204%2Fob_5f44b0_5-copier.jpg)
/image%2F0994967%2F20251130%2Fob_23953e_1-copier.jpg)
/image%2F0994967%2F20251130%2Fob_76255a_2-copier.jpg)
/image%2F0994967%2F20251130%2Fob_5d3d59_3-copier.jpg)
/image%2F0994967%2F20251127%2Fob_3c91d2_aaa-copier.jpg)
/image%2F0994967%2F20251127%2Fob_f88089_bbb-copier.jpg)
/image%2F0994967%2F20251127%2Fob_eff532_ccc-copier.jpg)
/image%2F0994967%2F20251127%2Fob_513694_ddd-copier.jpg)
/image%2F0994967%2F20251127%2Fob_fa0077_eee-copier.jpg)
/image%2F0994967%2F20251123%2Fob_307bcc_aaa-copier.jpg)
/image%2F0994967%2F20251123%2Fob_9ff163_bbb-copier.jpg)
/image%2F0994967%2F20251123%2Fob_25142b_ccc-copier.jpg)
/image%2F0994967%2F20251123%2Fob_4d3c54_ddd-copier.jpg)
/image%2F0994967%2F20251123%2Fob_1d2a63_eee-copier.jpg)
/image%2F0994967%2F20251123%2Fob_12b9a4_fff-copier.jpg)