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17 février 2026 2 17 /02 /février /2026 08:18
Loin, à l’horizon du monde.

Œuvre : Isabelle Mignot.

« Sous les notes qui affluent

Sur le sable que j’effleure

Un seul désir affleure encore

… Toi.

Isabelle Mignot (2015)

*

   C’était comme d’être au fond d’un puits avec, tout en haut, le cercle de la margelle et la lumière de l’air. Ici, tout en bas, les notes étaient blanches et noires avec, parfois, la cendre pareille à un galet. Loin, en arrière, dans les vapeurs du temps, l’eau sourdait avec son glissement de feutre. C’était à peine un murmure, une parole qui n’osait dire son nom. Il y avait danger à ébruiter ce qui, jamais, ne devait se dire qu’à l’aune d’un secret. La mémoire était là, étale, eau d’un lac agitée de moirures illisibles. Comment pouvait-on demeurer en soi dans cet éternel présent qui, sans cesse, se décolorait, retournait à l’invisible néant ? Mais avait-on jamais existé ? Mais avait-on seulement connu quelque chose qui nous accomplît en nous-mêmes au point d’en porter, à jamais, la braise vive, pareille au feu de la passion ? Mais l’amour nous avait-il visité, posant en nous l’irrépressible envie de le connaître à nouveau, de l’installer au centre de notre être, invisible foyer irradiant de la puissance d’un indicible ? Mais étions-nous au moins au monde, racine puisant dans le sol intime les nutriments de son propre métabolisme ? N’étions-nous pas, seulement, une image flottant dans l’espace, la simple fantaisie d’un rêve d’enfant, la pliure amoureuse d’une mère nous révélant avant même de nous avoir conçu ?

   Oui, c’était une vive blessure que de se sentir dans une irrémédiable sustentation, ni en haut dans la fleur dilatée du sentiment, ni en bas dans l’abandon de soi à la gangue primitive. Vertige, flottement, dérive, tels étaient les prédicats qui nous rattachaient au monde avec la discrétion d’un fil d’Ariane. Là, dans la bouche du puits cernée d’ombres profondes était l’immense glaciation de l’âme, la dissolution de l’esprit. Les idées se mouvaient avec des lenteurs de luciole, les pensées se refermaient dans la densité d’une chrysalide à la consistance d’étoupe. C’était un tel effort que de se porter au-devant de soi afin que, vigie à son poste à la proue de la barque, quelque chose consentît à briller de l’ordre d’une présence, se mît à parler dans le cercle rassurant d’une possible raison. Il fallait demeurer et rester coi dans la démesure d’un temps immobile. Pareil à la momie ourlée de ses bandelettes aveugles.

   Mais, soudain, quoi ? Quelle clameur ? Quel feu d’artifice s’allume à la gueule immensément ouverte du puits ? Quelle longue profération nous hissant hors du périmètre d’effroi, nous installant dans l’arc incandescent de la lumière ? Voici ce que je vois, qui illumine ma conscience. Sur l’étrave de mon chiasma, dans l’antre où se croisent les images, voici que jaillit la pure révélation du monde, le poème invisible, l’art en ses manifestations transcendantes. Ô combien la joie est plus douloureuse que la peine. Ô combien la beauté serre la gorge, opprime la poitrine, cercle le bassin dans une ganse de métal ! Il est si douloureux d’apercevoir le rivage et de ressentir l’angoisse du naufragé ! Mais comment atteindre l’autre partie de soi, comment parvenir de l’autre côté du monde, sur l’horizon où brille la présence de l’illimité, l’arche ouverte de l’infini ? Comment ?

   Mais voici que je frotte mes yeux, mais voici que mes paupières se déplissent, mais voici que la vue s’éclaire et qu’apparaissent les images, les merveilles qui nous font tenir debout dans la pure verticalité de notre être. Il y a une plage longue, infiniment étalée sous la caresse du vent. Il y a des pins maritimes que le flux traverse. Il y a des monticules de sable plantés des touffes illisibles des oyats, ces présences si menues qu’elles donnent à la dune la consistance de cheveux flottant entre deux eaux. C’est si reposant, soudain, d’être accueilli, ici, dans l’ouverture du sens, dans la multiplication d’une parole libre. Tout se lève et signifie. Tout ondule jusqu’à la limite extrême de la vision, comme si un mirage habitait l’espace courbe, le fécondant de sa mystérieuse palme.

   Un chant est né du sable, des signes s’y inscrivent, des rumeurs le tissent de l’intérieur. Ce que je vois, ces taches pareilles à l’écoulement de la résine sur l’écaille des grumes, ces surfaces grises si semblables à la couleur de la mélancolie, ces formes si sensuelles qu’elles évoquent le col du cygne en direction de Léda, ces volutes s’échappant, tels des vols de sternes du massif gris des songes, ces baïnes où flottent les eaux du désir, ces graffitis détourant l’amplitude du bassin, enfin tout ce qui ici prend figure, c’est non seulement TOI, mais le visage infiniment ouvert de l’amour, l’épiphanie de ce que tu as à dire en tant qu’existante alors que j’arrive seulement à moi dans la démesure du jour. Demeure donc là, à la pointe du toucher, encore si peu réelle que tu es pareille au nuage que le ciel effleure, que la terre berce de son chant de glaise. Demeure, ainsi nous serons toi et moi jusqu’en notre extrême. Demeure ! Nous serons.

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Published by Blanc Seing - dans Microcosmos
16 février 2026 1 16 /02 /février /2026 09:07

 

Sommes-nous source de l'énigme ?

 

 mm00.JPG

 Crayon sur papier

George Androutsos

 

 

"Et qui interroger sur ce que je suis venu faire en ce monde ?" 

                                                        Milou Margot.

                                                   

 Tout commence toujours par un signe. D'abord, il y a le silence. D'abord il y a le vide. D'abord la page blanche. Et, au-dessus de la falaise sans nom, un regard qui interroge. Un regard qui se regarde dans le miroir de l'étrange. Le crayon est suspendu et la mine dépasse à peine l'hébétude du bois. La craie aussi, livide, à peine assurée d'elle-même, si friable qu'un acide subtil pourrait la réduire à l'espace du non-espace, à une affinité élective proche de quelque élémentaire confusion. Comme si rien de sûr ne pouvait s'inscrire à la face du monde. Comme si le vide absolu était à même de nous dire l'abîme, le sans-fond dans lequel toute chose s'absente. Car rien ne paraît vraiment. Car rien ne respire, ne bouge, ne profère. Rien ne se distrait jamais de soi. L'étendue est immense qui pose sa taie sur l'infinie courbure des choses. Et les battements du ciel se fondent dans les mutités de la terre. Et le murmure de l'eau se plie sous la meute silencieuse du feu. Lutte élémentaire qui voudrait dire la courbure de ce qui vit, l'espacement du monde, l'effraction par laquelle témoigner, fût-ce dans l'éphémère, fût-ce dans les nervures de l'indicible.

  Tout commence toujours par un signe. Et la douleur est grande car elle n'a pas de nom où figurer. Blancs sont les signes de l'inquiétude. Grises les hachures de l'exister. Un essai, du moins. Un à peine exhaussement de la ligne, une fuite horizontale. Une géométrie du doute. Car, a-t-on seulement commencé à parler ? Haleine livide devançant la bouche, son amorce de voix. Blanche. Blanc sur blanc. Comme une fermeture de la parole, une spirale pliée sur son germe initial. Volutes et arcatures de l'impensé. Il n'y a pas d'idée encore et les mots sont de minuscules grains de silice faisant leur écoulement sans bruit contre la toile exiguë du ciel. Tout est tendu. Tout est dans la profondeur native de l'irréel. Tout dans la feuillaison du songe. La blancheur du papier appelle l'incision du graphite, sa ligne maculée de signifiance. Mais tout glisse et se dérobe dans un continuel effacement. Chaque trait est une démesure, une mince faille de la raison, une irisation de la folie. Les bruits sont si bas et les tympans se déchirent à l'aune du silence. Les mailles blanchies du cortex demandent le gris, appellent la médiation. Il faut sortir de l'étroitesse huileuse des cerneaux. Il faut faire sa poix et la déposer sur le bord du monde. Un fanal, un signe, un appel et que la surdité s'étoile en longue polyphonie et que la cécité connaisse enfin sa mydriase, cette longue déchirure de la conscience !

  Tout commence toujours par un signe. La main porte-crayon s'abîme sur la plage de papier et le dire se résout à n'être que galet lisse sous la poussée de la lumière. Tout glisse et dérive infiniment comme pour signifier le bord de l'ultime que jamais on n'atteint. Les bras battent l'air de leur confondante perdition. Mais, jamais ne saisissent. Les yeux sondent l'aire libre du temps sans aspérité où s'accrocher, où glisser le moindre relief qui sauverait, établirait un lieu. Les yeux appellent le miroir, le troublant reflet, l'esquisse, le tremplin duquel on tirerait sa propre ascension. Mais les miroirs mentent, mais les miroirs ne renvoient que leur propre image, illusion en abyme, en abyme, en abyme. Les angles vifs des images spéculaires enfoncent leurs dards aigus dans la moindre surface de chair disponible. La peau devient écorce rugueuse. Les os craquent sous la déflagration. La moelle s'écoule par le trop-plein de l'esprit. L'âme fait ses coulures de plomb et l'on s'étonne de la voir enfin. Nulle, comme en chute d'elle-même. La vue se ramifie en peuples épars, soumise à une étrange diaspora. L'ouïe siffle de ne pas entendre le murmure de l'univers.

 Tout commence toujours par un signe. Le désert blanc qui était seulement habité de vent fait voir ses premiers hiéroglyphes. C'est tellement discret, mystérieux, tout au bord d'un possible évanouissement. Alors les pupilles se durcissent d'obsidienne étroite, têtue, messagères commises à la connaissance. Alors les pupilles forent le réel jusqu'à la folie. Les pupilles veulent savoir. Cela s'éclaire si peu sur la plaine cendrée des choses. Un fusain. Une estompe. Une aquarelle à peine posée sur l'aile songeuse du papier. Et voici que les premiers signes apparaissent. De simples traits d'aube, des effleurements de jour, des incisions dans le cuivre lisse des perceptions. On ne voit pas. On devine, on lit à l'aveuglette. On écarte les pans de sa cécité. Des traits. Des lignes confuses. Des percussions. Des diffusions. Des étoilements. Des ruptures. Des retraits. Des recouvrements. Des irisations. Des glissements. Des écarts. Des arêtes. Puis des regroupements pareils à des confusions de chiffres, à des déflagrations de lettres, à des collisions. Puis des zones ombrées, celles des fosses, des ravines, des goulets dans lesquels se perd la lumière. On croît reconnaître l'effigie humaine, sa probable hypothèse. On accommode, on visse des lentilles au bout de ses yeux de caméléon, on sonde l'espace. Oui, c'est bien cela, c'est l'homme, c'est son hallucinant relief, c'est cette érosion, cette suite de dolines et de dykes anguleux, cette aire géologique en voie de constitution, cette élévation semblable aux motifs aériens des cairns pris de brume parmi les lenteurs de la tourbe. Il y a comme des signes qui appellent, mais depuis d'équivoques marais et alors on en perd la trace, on en perçoit seulement l'écho affaibli, la trame parmi les fils emmêlés d'un étrange métier à tisser. C'est tellement semblable au mythe, cela imite si bien la fable, cela s'inscrit de si troublante manière dans les mailles souples de la légende. Une dernière fois, avant qu'il ne soit trop tard, on s'essaie à déchiffrer ce qui apparaît comme l'inconcevable lui-même. C'est alors que la vue se brouille, que les traits se mêlent, que l'épiphanie dont, un moment, nous avions pu établir l'étonnante figure, se retire sur la pointe des pieds. Comme pour dire l'impossible effraction. On reste là, hagards, étonnés d'être. On demeure en soi. On regagne sa coquille - mais l'avait-on jamais quittée ? -, et, à l'intérieur de la conque close, parmi les touffeurs de la réassurance, une voix résonne à nos oreilles qui nous dit : "Peut-on jamais apercevoir l'homme ?". Cette voix qui résonne de si étrange manière, nous la reconnaissons pour être nôtre. Entend-on jamais une voix différente ?

 

  


 

 

 

 

 

 

 

   

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15 février 2026 7 15 /02 /février /2026 08:55
Romantisme, Sublime, Éclat

« Le Voyageur contemplant

une mer de nuages », 1818

 

Source : Wikipédia

 

***

 

   Cette toile de Caspar David Friedrich a fait l’objet de très nombreuses exégèses savantes. Il ne s’agit nullement ici d’écrire à leur suite en creusant un sillon identique. Bien au contraire aborder cette œuvre se déterminera selon nos propres affinités et subjectivité. Notre fil rouge consistera en une simple description de la scène, prenant soin d’y attacher les significations que nous pensons latentes dans le derme de la peinture dont il faudra tirer quelque enseignement au sujet de cette icône du Romantisme. Les signes de l’œuvre, partout visibles, dissimulent en une manière d’arrière-fond conceptuel, toute la dimension invisible, celle-là même dont Paul Klee disait :

 

« L'art ne reproduit pas le visible, il rend visible. »

 

   Bien évidemment cette « visibilité » est la part autonome, infrangible, non négociable dont chaque Spectateur est porteur, le sachant ou à son insu.

  

   Il faut partir du bas du tableau, de ce dur socle contingent, cette dimension hautement immanente, racinaire, qui nous attache, nous les Hommes, à notre existence la plus concrète, évidente, palpable. Le roc présente la forme d’une tête de lion, cette puissance, cette royauté, comme si rien n’en pouvait entamer la solidité, la mesure antédiluvienne qui l’habite, la mémoire géologique immémoriale qui le traverse comme son identité la plus ferme. Un pied sur la bosse du museau, un autre à la limité de l’œil et de la crinière, un Homme est debout, campé solidement sur l’appui de ses jambes, dont le titre du tableau nous dit qu’il est un « Voyageur ». Étrange posture figée, catatonique pour un Voyageur, étonnante fixité qui se donne en tant que l’oxymore même du nomadisme, de la migration, de la randonnée. La vêture, sévère redingote, pantalons noirs, est sombre, nocturne, elle fait contraste avec le paysage qui fait face au personnage. Bien évidemment, le fait que Friedrich nous présente son modèle de dos n’est nullement pur hasard. Toute relation humaine suppose le face à face : une épiphanie « dé-visage » l’autre, des regards se croisent, des sensations s’échangent. Ici, le phénomène de l’altérité s’est totalement dissous, nous laissant, nous les Voyeurs, dans une marge d’incertitude et de frustration comme si, d’emblée, nous étions évincés de ce colloque singulier dont nous eussions souhaité qu’il s’installât de Lui à Nous dans une simple volonté de connaissance réciproque. Mais, en réalité, bien plus que notre propre déception, c’est la solitude immense du Voyageur qui se dévoile en tant que son inclination la plus perceptible.

  

   Cette « inhumanité », cette morphologie bestiale du rocher, son allure déchiquetée, sa noirceur, ce dos pareil à une falaise ténébreuse, sinon hostile, nous conduisent à un effroi qui, en toute hypothèse, ne peut qu’être l’écho de toute Silhouette Adverse en laquelle il nous semble percevoir l’aporie existentielle dans sa mesure la plus sombre. Alors, malgré nous, peut-être même contre nous, à la façon du surgissement du pur négatif, le titre d’un ouvrage s’impose avec la brusquerie des évidences trop longtemps retenues : « Le Sentiment tragique de la vie » du Métaphysicien Miguel de Unamuno (référence plurielle dans plus d’un de nos textes), sentiment que nous prenons en son expression la plus directe, au premier degré si l’on peut dire, comme ce sentiment de révolte s’élevant contre l’absurde de la vie, sa dimension nihiliste, évacuant en ceci toute connotation religieuse, toute spéculation sur l’existence de Dieu, l’immortalité de l’âme. La vie en tant qu’absurde au motif de notre finitude, de notre illiberté, nous n’avons choisi ni notre naissance, ni notre mort. Tout mot au-delà de ceci est pure nullité !

  

   Ce ressenti quasi pathétique exsude de tous les pores de la partie inférieure de l’image, il ôte, de notre conscience, tout espoir de délivrance, d’éclosion, de déploiement, il nous encloisonne en une geôle existentielle dont nous sentons bien que nul ne pourra exciper, serait-ce au prix d’un sacrifice. Tout, finalement, se résout en cette tache noire telle la suie, nos yeux y perdent leur pouvoir de percer le réel, d’y creuser des lumières, d’y ouvrir des clairières. Cette indistincte tache noire constitue, pour nous, une manière de barrière que nous jugeons indépassable, comme si notre humanité devait demeurer en-deçà, ne nullement chercher à sortir de l’horizon des Vivants, là où vibre, dans une sorte d’étrange feu follet, la brume d’une Métaphysique dont, jamais, nous ne pourrons parvenir à parcourir les sombres corridors en clair-obscur. Car voir au-delà de ce qui est humainement pensable, à la manière des Aveugles, en tâtonnant, ne percevant de formes que fuligineuses, abstruses, insondables, voir au-delà donc supposerait, à tout le moins, un exceptionnel don de la vision, ou bien peut-être, plus simplement un genre d’inconscience au motif que l’invisible, jamais ne peut se rendre visible, qu’il nous faut consentir à nous immerger dans la frontière de peau qui est la nôtre.

  

   Mais la condition qui nous tient en retrait face à ce qui apparaît tel l’inconnu, ne semble pas affecter cet étrange Voyageur dont la fascination paraît évidente. Devant lui, le paysage est aussi étonnant qu’immense et les rochers qui émergent tout juste de la brume, la vague silhouette d’un possible horizon, le tracé délicat d’une montagne, une esquisse bien plutôt qu’une forme, un songe bien plutôt qu’une réalité, tout ceci concourt à faire se lever la scène tout en délicatesse et suggestion d’une des évidentes caractéristiques du Romantisme :

 

le Moi du spectateur y rayonne au plein

d’une sensibilité exacerbée,

l’imaginaire y est hautement sollicité,

la texture du rêve s’y décline à la manière de dentelles,

le sentiment mélancolique est patent,

l’appel de la spiritualité s’y laisse clairement deviner.

 

   Ces états d’âme se donnent ici dans une manière d’évidence plus que suggérée et il faudrait beaucoup de distraction pour n’en pas repérer les signes les plus distincts.

  

   Mais l’activité de description trouve là ses propres limites puisque le concret des rochers, l’assurance massive de la silhouette Humaine, le cèdent à une sorte d’illisible, de simple reflet d’une abstraction. Dès ici, nous ferons l’hypothèse que le Voyageur, confronté au non-Moi, à l’altérité radicale, se verra perdu en son propre motif de chair, séparé de ce dont il aurait voulu, en quelque sorte faire une annexe de qui-il-et, un genre de satellite déployant son orbite tout autour de sa réalité-même, c’est-à-dire accroissant sa propre dimension anthropologique de choses qui, à défaut de lui prêter allégeance, seraient comme un fragment de son propre corps flottant dans un espace proche. Donc une sorte de familiarité s’établissant entre sa manière d’être et celle du Monde.

  

   On se posera aussitôt l’inévitable question de savoir si ce que le Voyageur observe avec tant d’attention, sinon de ferveur religieuse, c’est bien la Nature en son essence la plus propre. Or, ici, la pure évidence s’écroule sur elle-même à mesure que l’on sonde la question plus avant.  D’instinct, il nous semble que cette Nature Majuscule, cette inconcevable Totalité, le Voyageur la perçoit au motif même que la vastitude de l’espace qui se déploie devant son regard ne peut rien laisser dans l’ombre ; que sa vision, soudain devenue panoptique, universelle ne fait rien de moins qu’éclairer l’Étant-en-son-ensemble, que rien ne demeure dissimulé qui pourrait mettre en doute la qualité d’une conscience disposée à recevoir ce don immense du paysage. Mais, feignant d’affirmer ceci, nous sentons bien, nous qui décrivons, notre évidente dépendance à ce que nous pourrions nommer « Principe de Certitude », lequel ne peut que souffrir de quelques insuffisances natives. Nous percevons bien le fragile de notre assertion, nous sentons déjà le délitement de notre belle assurance, nous devenons sensibles à cette fausseté qui se glisse dans ce que nous donnions, naïvement, pour une vérité.

 

   Et si nos certitudes se lézardent, c’est qu’elles jouent en écho avec la belle sentence d’Héraclite :

 

« Nature aime à se cacher »

 

   Ce qu’ici il faut entendre, nous semble-t-il, en lieu et place d’une tendance joueuse de la Nature, laquelle se dissimulerait au compte de son propre plaisir (une histoire sans conséquence donc), c’est une dimension bien plus métaphysique. Disant « Nature aime à se cacher », ce que nous croyons, à l’encontre de l’idée qui supposerait

 

l’arbre caché par la forêt,

les gouttes d’eau dissimulées dans les flots du fleuve,

le disque blanc du soleil s’effaçant à même l’insistance de la lumière,

 

   ce que nous croyons donc c’est que cette Nature Majuscule ne livre à nos yeux autant scrutateurs qu’inquiets, qu’une petite partie de l’Étant-en-Totalité, à savoir la nature minuscule qui se dévoile ici et là, comme pour le Voyageur, ces rochers sortant de la brume, ce vague horizon, la pente de cette montagne. Un usage simplement fragmenté de la Grande Nature dont notre nature humaine, nécessairement partielle, fractionnée, divisée, apparaît en tant qu’écho, navigation de concert. Et ce qu’observe, en toute hypothèse, ce Voyageur, face à la scène qui tisse le fond de sa propre histoire (l’histoire du Voyageur), ce qu’il observe donc c’est

 

l’incomplétude de son Destin

qui anime son incertitude,

laquelle rime avec finitude.

 

   Énonçant ceci, c’est un peu comme si nous posions un point final à notre méditation, laquelle n’ayant plus guère de substance sur laquelle faire porter son intérêt s’épuiserait dans l’inanité de sa propre ressource. C’est sans doute ceci le « sentiment tragique » du Romantisme :

 

découvrir, en tant qu’Homme,

dans le face à face de son Destin

avec celui d’une Nature-Totale

réduite à l’état de nature partielle,

l’essence même de la vacuité des choses.

  

   Si, immédiatement, après ces remarques hautement aporétiques, nous formulons l’hypothèse vraisemblable que le Voyageur est saisi par le Sublime et nullement par une pensée, une sensation qui pourraient être contingentes, frappées au sceau d’une simple vanité mondaine, nous donnerons l’impression au Lecteur, à la Lectrice d’annuler, soudain, nos précédentes assertions au motif que la Hauteur supposée de tout Sublime ne fait que renvoyer aux calendes grecques toute idée de tragédie, toute préoccupation existentielle située bien en aval, dans une sorte de prosaïsme sans intérêt.  Certes, ceci n’est pas totalement faux mais c’est oublier que le Sublime, s’il est d’abord synonyme de Hauteur et de Lumière, il n’en cache pas moins dans ses plis secrets, leur envers, à savoir l’Abîme et l’Ombre.

  

   S’ajoutant au doute quant à la possible chute du Sublime dans la mesure obscure d’un bas-fond, un autre doute surgira peut-être au prétexte que beaucoup, peut-être, ne songeront guère que cette « Mer de nuages », puisse à elle seule, au regard de sa modestie, de sa simplicité, recevoir le prédicat de « Sublime ». Å l’évocation de ce qualificatif, sans doute nombreux seront ceux qui convoqueront, sur la toile de fond de leur imaginaire, les images polychromes des strates oranges et grises des grès du Parc National de Purnululu en Australie ; les impressionnants fûts des araucarias fossilisés de la Forêt Géologique d’Argentine ; les roches multicolores du Désert Peint aux États-Unis ; les paysages lunaires des falaises troglodytes de Cappadoce en Turquie, ces dentelles de pierre que survole l’étrange nuée de montgolfières, sans doute un « sublime à la carte » avec « frissons garantis », autrement dit un « sublime de pacotille » pour employer un vocable à la hauteur de cette très risible commedia Dell’arte céleste qui, bien évidemment, ôte tout intérêt aux sites visités qui deviennent de simples cartes postales, d’incompréhensibles images d’Épinal. Enfin vous aurez compris tout le mal que nous pensons de ce tourisme sans foi ni loi dont, vraisemblablement, la devise doit être celle-là même d’Attila celui qu’au Moyen-Âge l’on surnomma « Le fléau de Dieu ».

  

Hors cette parenthèse polémique, ce que nous souhaitons exprimer (ce souhait se retrouve dans nombre de nos textes),

 

c’est bien l’idée que le Sublime,

c’est du moins pour nous une certitude,

naît bien plus souvent d’une Nature apaisée,

sans doute diaphane, translucide,

d’une composition harmonieuse,

d’une discrétion élégante,

 

   tout ceci s’opposant à ces images caricaturales, hautes en couleurs, prolifération même des signes ôtant leur possibilité de participer en quoi que ce soit à l’apothéose d’une vision certes idéale, prodigieuse, mais qui exige d’être équilibrée, légère, pure, raffinée. Toutes les toiles du Maître Romantique témoignent de cette belle retenue, de cette pudeur constitutive d’une vérité contenue leur en paraître.

  

Ainsi la duveteuse nébulosité du « Moine au bord de la Mer » ;

l’économie de moyens au gré de la teinte bi-tonale

de « L’Abbaye dans une forêt de chênes » ;

l’exacte géométrie dénuée d’artifices de « La Mer de glace » ;

la paisible atmosphère en clair-obscur des « Âges de la vie » ;

la blanche discrétion des « Falaises de craie sur l’île de Rügen ».

 

   En réalité toute une ambiance nordique bien éloignée des excès tropicaux et des bouillonnements équatoriaux.

  

   Ce qu’à partir d’ici nous souhaitons mettre en exergue, c’est la qualité de la lumière, son subtil rayonnement, sa présence quasi magique, ce que le divin Platon désignait sous le beau terme « d’ekphanestaton », manière d’illumination de l’esprit, d’embrasement de l’âme qui, en dehors de toute connotation religieuse, peuvent s’emparer de tout « Voyageur » en quête d’un sens trouant l’entêtante obscurité du Monde, qu’il soit antique,  contemporain ou bien seulement projeté en tant que sa possibilité.   Cette notion ne saurait se limiter à une conception seulement esthétique du regard mais entraîne, de façon nécessaire, l’ouverture d’une dynamique éthique dont la diffusion ontologique fera paraître l’Être sous la clarté d’une pensée juste, d’une pensée dialectique rompue à l’exercice de la Raison.

  

   Parvenus à ce point de nos réflexions, il s’agit maintenant, commentant quelques extraits essentiels à la compréhension de ce mystérieux « ekphanestaton », d’aller plus avant en direction de la Beauté et du Sublime, de cette manière nous resterons au plus près de la signification intime des œuvres de Caspar David Friedrich. Les citations suivantes proviennent d’un bel article de Thomas de Koninck, intitulé « Beauté et simplicité » :

   Å l’incipit de ces réflexions, la formule grecque « Ekphanestaton kai erasmiôtaton » qui se traduit par : « ce qui est le plus lumineux et qui le plus attire l'amour ».

    

   « Beauté et sens ne font en somme qu'un, l'essentiel de leur être étant la lumière, allant jusqu'à la splendeur. »

  

   Ici, la Beauté ne se contente nullement d’être esthétique, c’est-à-dire de se limiter à la pure monstration d’une forme, qu’elle soit naturelle ou abstraite. Excédant cette dimension, elle est, tout entière, signification, cette dernière, loin d’être mondaine, ordinaire, va au plus loin, jusqu’à cette splendeur qui nous envahit, nous « érotise » pour reprendre le sens exprimé précédemment dans l’étonnante formule « et qui le plus attire l’amour. »

  

   « Comment comprendre le fameux ekphanestaton, que Robin traduit : ‘’ce qui se manifeste avec le plus d’éclat’’ ? Pour l'exprimer en deux mots, à la suite d'Iris Murdoch : ‘’la beauté est, comme dit Platon, visiblement transcendante’’. Nous aimons la beauté parce que, présente visiblement, elle nous fait accéder, comme en un éclair, à l'invisible. »

  

   C’est bien ce « plus d’éclat » qui se lève de cette « Mer de nuages », que contemple « Le Voyageur ». Certes, beaucoup n’y verront qu’un éclat assourdi, nébuleux, mais au motif que toujours la Beauté se voile, cet éclat ne peut paraître qu’à se dissimuler, à nous signaler un signe discret mais un signe plein d’adresse dont notre cœur recevra le message, si du moins, il est sensible à ce qui émerge du pur et de l’immédiatement advenu dans une manière d’évidence heureuse. Et cette évidence, sa puissance d’évocation, son magnétisme relèvent de cette pure transcendance qui nous affecte comme ce qui, précieux, ne saurait être longtemps différé. C’est pourquoi l’éclair en est le symbole le plus urgent, le plus manifeste.

 

   Et cette longue remarque pleine de profonde compréhension de Hans Urs von Balthasar :

  

   « Elle est le fond [La Beauté] suprême et mystérieux de l'être qui transparaît à travers toutes les apparitions. D'une manière plus précise, elle est tout d'abord la manifestation immédiate de cet excédent irréductible qu'on découvre en tout ce qui est révélé, de cet éternel surcroît qui habite l'être de tout existant. Ce qui éveille la joie esthétique, ce n'est pas seulement la correspondance entre l'essence et l'apparition, mais la certitude absolument incompréhensible que l'essence apparaît réellement dans l'apparition (qui pourtant n'est pas l'essence), et qu'elle y apparaît comme un être qui est éternellement plus que lui-même. »

 

   Nous avons choisi d’accentuer les mots qui nous paraissent être l’essentiel de cette longue citation :

  

   « l’être » : ce terme si général, si « commode » que chacun peut y mettre l’intention qu’il veut, que pour notre part nous habillerons de la connotation heideggérienne, laquelle implique en sa latence la présence de cette phùsis  (Nature) des Anciens grecs, de cette Totalité-de-l’Étant, ‘’se déployant comme ordre des contrastes à partir d’un fond indistinct (d’un apeiron)’’ (« De l’être » - Joël Balazut), de cet insaisissable, si l’on veut, dont la démesure abyssale paraît être le seul prédicat qui le définisse par une sorte de négativité. Le langage s’épuise vite à en évoquer les contours toujours fuyants, toujours chaotiques. Il relève seulement de l’intuition, sa mesure étant trop vaste pour qu’elle puisse se satisfaire de l’empan nécessairement étroit du regard humain,

 

cet être donc,

ce fond sans fond,

cette large indétermination,

cette ressource inépuisable

qui trouve son essence

à toujours la remodeler,

la remettre en question,

à la présenter selon la pure donation

que suit, sans délai, un confondant retrait,

lequel laisse les Existants-que-nous-sommes

en état de sidération.

  

   Quant à « l’excédent irréductible », à ce « qui est éternellement plus que lui-même », ceux qui éprouvent la foi y verront nécessairement le reflet d’une image de Dieu, quant à nous, nous  y verrons

 

cette pure joie du motif humain

transcendant le réel, le quintessenciant,

lui attribuant cette belle dimension

d’excès, de surcroît dont l’Art,

en particulier, revêt tout ce qu’il touche

à la manière d’un don prodigieux

 

 semblable à l’inspiration sans réserve du Génie dont chacun sait qu’il est la Figure transcendante par excellence du mouvement Romantique. Ce que le Voyageur, perché sur son noir rocher, perçoit, c’est bien

 

ce « dépassement »

de Soi,

des Choses,

du Monde

 

dont le Paysage Sublime est l’opérateur le plus efficient.

 

Le Sublime est

Grandeur,

Dépassement,

Excès.

 

   Ne le serait-il et alors il ne pourrait que se contenter d’une « beauté ordinaire » qu’il faudrait sans doute en ce cas reporter à la dimension des choses jolies, agréables, gracieuses, enfin tous les qualificatifs que l’on voudra qui, bien entendu, ne seront que de rudimentaires euphémismes d’une qualité les outrepassant de beaucoup.

 

    « Ce qui est propre à la beauté est cependant qu'elle est lumière, rayonnement, clarté, apparaître - mais apparaître éclatant de l'insondable, qu'on croyait le plus distant et qui nous surprend, causant dès lors une joie indicible. D’où le mot cher à Platon, exaiphnês, « soudain », comme l'étincelle ; l’évidence soudaine de la présence, en ce que je vois, de la plus inouïe profondeur, laquelle ne passera pas, même si ma vision en est appelée à s’évanouir ; comme si, dans un excès de générosité, transparaissait l'invisibilité même de l'invisible, son inaccessibilité rendue un instant accessible. La beauté est éclat visible et intelligible à la fois : c'est pourquoi elle s'impose comme la vérité. »

 

   Cet extrait est dense, saturé de sens, si bien que même une savante herméneutique n’en viendrait à bout. Le langage est pure merveille qui, par son pouvoir de nomination, d’évocation, porte devant nos yeux la compréhension de cette réalité si complexe. Mais ce pouvoir n’agit qu’à la mesure des substances dont il nous livre le secret, des structures dont il analyse la présence autant que la pertinence. Mais là où l’échec est patent c’est à partir du moment où les mots se disposent à faire paraître la non-substance, la non-structure, c’est-à-dire à s’appuyer sur une réalité trouée, sur une architectonique de dentelle où les vides signifient tout autant sinon plus que les pleins. Il en est ainsi, pour reprendre le lexique essentiel ici repéré : « lumière », « joie indicible », « soudain », « étincelle », « invisibilité » de ce qui se donne pour le constat d’une cruelle limitation dont notre vue serait atteinte, singulièrement d’une myopie ne percevant que le concret immédiat des choses, nullement leurs formes éthérées, abstraites.

   

   Chacun aura saisi combien le sentier devient étroit, combien les certitudes s’obombrent de motifs illisibles, combien notre soif de connaître et de posséder ne saurait s’étancher à cette fontaine imaginaire renaissant constamment de ses cendres afin d’y mieux retourner. En effet, lorsque ce qui prédique le réel devient si léger, si intangible, nous cessons de facto d’avoir affaire à la chair du Monde, comme si cette dernière se retournant, ne nous offrait plus qu’un illisible parchemin semé du secret de troublants hiéroglyphes. Reportées au Voyageur, ces quelques rapides réflexions nous le livrent, ce Nomade, comme un Être en quête d’un désert où les signes s’effacent au fur et à mesure de la marche dans la vibration d’illusions d’optiques nées des mirages qui brillent au loin.

  

   Devant le Voyageur et exclusivement pour lui au motif de son immense solitude, le Sublime ne se donne que dans la Solitude, toute présence Autre serait une puissance adverse qui métamorphoserait le Sublime en ce qu’il n’est nullement, à savoir une des agréables mesures du Monde. Il faut à l’expression du Sublime, à sa réception par le Voyeur, cette intime coalescence, cette osmose, cette harmonie, cette fusion, toutes qualités qui ne peuvent s’éprouver que d’Être à Être, de la Nature à l’Homme sans quelque médiation que ce soit qui se situerait hors ce champ privilégié de la rencontre unique.  Donc, face au Voyageur, la « lumière » est un ruissellement de pure beauté, uniquement tissé des fils diaphanes du jour, la joie ne peut être que « joie indicible », indicible pour la simple raison que

 

le Sublime ne s’énonce nullement en mots,

seulement en Lumière, en Éclat.

 

   (Ici, les Majuscules, bien loin d’être de purs artifices veulent souligner leur infinie qualité d’Essences), et combien cette joie se montre « soudain », car « l’exaiphnês », l’Étincelle platonicienne est bien le seul motif « temporel » (extra-temporel, devrions-nous dire) qui puisse rendre compte de « l’invisibilité » partout diffuse et, paradoxalement qui apparaît comme un excès de visibilité.  Comme si, pour le Nomade soudain doué de pouvoirs quasi médiumniques, s’ouvrait le champ immense de perceptions extra-sensorielles au gré desquelles l’invisible effaçant le visible, l’intelligible se donnerait à ses yeux à la manière d’une sublime offrande. L’on voit ici combien la formulation devient problématique, faisant se côtoyer le registre du normal et du paranormal, manière de frontière diffuse aux repères si flous qu’il devient infiniment problématique d’énoncer quoi que ce soit sans qu’une suspicion de mysticisme ou de prestidigitation n’en vienne assombrir la réalité. Si bien qu’au silence du Voyageur ne pourrait répondre que notre silence, mais un vrai silence dépourvu de mots, libre d’idées, le silence pour le silence et rien d’autre qui pourrait troubler la méditation de ceci même qui n’a ni espace ni temps, une simple buée à l’horizon du Monde.

  

   Pour l’exprimer en termes plus philosophiques, il conviendrait de dire que le Voyageur perçoit la Nature Naturante, en tant qu’Arché, que Principe fondateur de toutes choses (que nous situons volontairement à l’extérieur de toute volonté divine en tant que Nature au sens large de Phùsis), la nature naturée, saturée de visibilité apparaissant comme la simple contingence de l’activité de la Naturante.  

 

   Mais tous ces points de vue sur la Lumière ne pourraient trouver leur expansion qu’à y rajouter ces belles et synthétiques remarques de Philippe Lacoue-Labarthe dans un article intitulé « La vérité du sublime », provenant de l’ouvrage « Du sublime » :

 

   « Cette lumière – l’éclat même de l’ekphanestaton – ne cesse de briller ou de fulgurer dans le texte de Longin.I,4 : ‘’Mais quand le sublime vient à éclater où il faut, c’est comme la foudre : il disperse tout sur son passage’’ ; XXXIV, 4 (il s’agit de Démosthène) : « Il foudroie pour ainsi dire et il éblouit de ses éclairs les orateurs de tous les temps. »

 

    Il n’est guère utile de s’adonner à de longs développements pour cerner, dans les mots du Pseudo-Longin, sous « la foudre », « foudroie », « éblouit », « éclairs », bien plus que le réel du réel si l’on peut dire. et il est d’emblée évident qu’il ne faut attacher à ce lexique qu’une simple valeur métaphorique, symbolique. C’est un peu comme si ces mots de l’Écrivain grec anonyme, dilatés de l’intérieur par le génie même de celui qui les profère, s’accroissaient qualitativement jusqu’à perdre leur sens habituel nécessairement contingent pour se vêtir de la hauteur d’une transcendance.

   Ainsi pourra-t-on estimer que la « foudre » n’est nullement foudre en tant que telle avec sa céleste illumination, que les « éclairs » ne sont nullement ceux qui embrasent le ciel d’orage mais qu’ils sont pure puissance rhétorique, démonstrations passionnées et éloquentes d’un Orateur hors du commun. Qu’ils sont donc de la guise de l’impalpable, de l’indicible, de ce qui, bien plutôt que de se laisser comprendre au terme d’une réflexion, surgit dans le ciel des Idées à la manière d’un autre terme grec (jamais l’on ne peut faire l’économie du grec !) surgit donc comme le ‘’kairos’’, dont Wikipédia nous donne la définition suivante :

 

« Le kairos est le temps du moment opportun.

Il qualifie un intervalle, ou une durée

précise, importante, voire décisive. »

 

   Or il semble bien que l’empreinte du Sublime ne puisse jamais se donner qu’en cet intervalle de temps magique, lequel ne s’est jamais produit avant, lequel ne se reproduira plus après, instant suspendu parmi tous les autres instants, présence du présent en son exceptionnelle survenue. Et il est juste qu’il en soit ainsi de façon à ce que le Sublime soit réellement le Sublime. Nul ne pourrait l’envisager dans la durée. Notre coïncidence avec la Nature en sa profondeur de Phùsis, ne peut avoir lieu que dans cet exaiphnês, dans ce « soudain » de l’apparition où la manifestation du Prodige correspond point par point avec notre propre manifestation,

 

comme si, du Même, le Soi,

à l’Autre, la Nature,

 

   il y avait congruence des affinités et en même temps fusion, ce qui, bien évidemment ne peut que faire signe en direction de ce fameux « sentiment océanique » inventé par Romain Rolland, repris par Freud. Entre les deux hommes s’ensuivra une réflexion approfondie sur l’origine du sentiment religieux. Mais ici, nous ne pouvons passer sous silence une méditation poursuivie par Ariane Nicolas de Philosophie Magazine sur ce phénomène si étrange, si magnétique :

 

   « Lorsque nous sommes confrontés aux éléments surpuissants, à des phénomènes qui nous dépassent, à des paysages sublimes. Cette aptitude - ou ce besoin - nous donne alors l’impression d’entrer en contact avec une transcendance. Non pas avec tel ou tel Dieu précis de telle ou telle religion, mais avec une présence surnaturelle, surplombante, enveloppante, en laquelle nous semblons nous fondre, comme si le Moi devenait lui-même un grand Tout. »

 

Or nous disions, citant Héraclite :

 

« Physis kruptesthai philei »,

« la nature aime à se cacher ».

 

   Nous disons à nouveau que ce sentiment humain vis à vis d’une Nature insaisissable provient moins du rocher se dissimulant dans l’éboulis de la montagne que de notre incapacité foncière, en tant qu’êtres finis d’embrasser l’Infini, que notre sincère et profonde désolation de ne vivre que de fragments épars alors que nous aurions tant aimé, en un seul empan de notre être, saisir cette Totalité de la Nature en sa multiple et inépuisable faveur. Et si, de nouveau, nous évoquons ce « sentiment tragique de la vie », jamais il ne peut se traduire de façon aussi évidente qu’à la hauteur de cette nullité, quant à nous, de capture de ce Tout qui, toujours nous met au défi de le conquérir alors qu’il est simple reflet d’un temps d’Éternité qui se dérobe infiniment à toute tentative de le dévisager et de le connaître.

 

   En guise de lumière il semble évident qu’il faille rechercher sa vérité dans l’essence même de ce qui se manifeste, dans l’orbe immédiat du paraître, le « mystère » demeurant tout entier inclus dans l’étonnant de la monstration des choses, dans le prodige qui s’y accomplit, « qu’il y ait de l’étant et non pas rien », tout donc focalisé sur le surgissement, le déploiement qui vient en droite ligne de cette Phùsis si énigmatique dont la puissance performative est purement sidérante, comme si le langage de la Nature accomplissait ce qu’il dit à mesure de son énonciation. Nullement la lumière en tant que phénomène physique, en tant que cascade de phosphènes, mais bien plutôt la merveille de l’apparitionnel, le prodige de la donation, la prodigalité de cette immense corne d’abondance dont, par nature, nous ne saisissons jamais qu’une infime parcelle alors qu’elle épanouit sa puissance à l’infini dans une manière d’éblouissement qui est bien davantage celui de notre esprit que de nos yeux.

  

   Tout ce que nous venons d’énoncer ci-avant, (ce diffus rocher noir, ces masses sombres émergeant de la brume, cette vague silhouette de la montagne), tout donc se donne en tant qu’expériences toujours fragmentaire du Sublime, lequel Sublime nous oblige à faire l’épreuve de notre propre Soi, toujours relative cette épreuve à la rencontre avec ce qui nous excède et, corrélativement nous interroge au plus intime. Quiconque aura bien suivi les étapes de notre méditation, aura procédé à un saut rétrograde dans le temps, condition d’une compréhension de l’originaire qui couve sous le Sublime. Dès lors il faudra renoncer à investiguer le mystère dont il s’entoure à l’aide de la logique, ou bien à grands renforts de délibérations conceptuelles. Ces dernières échoueront à en décrire les contours.

   Le troublant paradigme présidant à une approche satisfaisante du Prodige, du Merveilleux, se traduira par un retour à l’antéprédicatif, à l’instant même où, encore, les significations ne se sont nullement révélées, où elles sont à l’état de germination seulement avant même qu’un long métabolisme n’en ait révélé les qualités. Le Verbe n’a encore nullement droit de cité, recueilli qu’il est au plein de sa bogue native. Domaine s’il en est de la sensation archaïque, de l’infra-verbal, de la particule élémentaire.

 

Substituer à la notion intellectuelle,

le fait brut ;

à la méditation pensive,

l’immédiateté du frisson ;

à la finesse de l’intuition,

le flux de la palpitation interne ;

à la rigueur de la logique,

la survenue du tremblement ;

aux certitudes de la pensée,

la floculation du désir.

 

Peut-être est-ce ce denier concept de désir

qui est le plus adéquat à décrire notre

impatience manifeste face au Paysage Sublime.

 

Notre inconsciente projection

en qui il est, cet Étrange Vis-à-vis,

autrement dire être Soi et,

en même temps, par une

prodigieuse métamorphose

des présences respectives

et des significations singulières,

être Nature,

façon de panthéisme

à portée de tout un chacun :

alors, avec le Grand Tout,

plus aucune différence,

un jeu de miroir éternel,

un vertige infini mais consenti.

 

Oui, ô combien consenti !

 

Désir,

Vertige,

Infini :

 

les trois notations encore verbales

au motif desquelles nous nous attacherons

en guise d’épilogue provisoire

dans une manière

sans doute désespérée

de nommer le Sublime.

 

 

 

 

 

 

 

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14 février 2026 6 14 /02 /février /2026 09:10

 

Une écriture hyperbolique.

 

 

 uéh

 Source : Planète Gaia.

 

 

 

   L'on peut avoir beaucoup marché et ne pas connaître le chemin. L'on peut avoir beaucoup lu et ne pas connaître le livre. L'on peut avoir beaucoup peint et ne pas connaître la peinture. Et ceci ne sonne nullement comme une condamnation à l'encontre de l'homme. C'est seulement la nature des choses que de toujours se situer dans une approximation, comme si l'on marchait sur l'aire courbe d'une sphère, refusant d'en connaître le centre, la plénitude, l'étonnante densité. Juste une dérive hasardeuse à la périphérie, alors que l'inquiétude même sourd, juste au-dessous de la translation distraite de son objet. Un effleurement, une brise, une approche dans l'indistinction de ce qui voudrait se donner à connaître mais échoue le plus souvent, le Sujet plié en lui-même refusant, par nature, de se soumettre à une exploration de ce qui le constitue et le porte au regard du monde. Car l'inquiétude ci-dessus nommée est inquiétude d'exister, il n'y en a pas d'autre ou, lorsque nous croyons en repérer une forme différente, ce n'est, en réalité, qu'une hypostase de cette Angoisse Majuscule qui habite le Dasein en son entier et maintient sa voilure debout. L'aventure qui nous porte au-delà de nous-mêmes, il la faut décisionnelle, intentionnelle, il faut vouloir avec la force du désir. Faute de cela le chemin se ferme, le livre échoue, la peinture s'écaille.

  L'on peut avoir beaucoup écrit et ne pas être entré dans l'orbe des significations. Écrire n'est jamais simplement tracer des signes sur l'espace de la feuille blanche. Plus que l'encre qui s'y projette, c'est la substance même dont nous sommes tissés qui s'imprime dans le filigrane et fait du texte ce sens à lui-même alloué, d'abord, ensuite faveur et don pour Celui qui écrit, ensuite offrande à Ceux, Celles qui le recevront et le disposeront là où les choses s'éclairent, sur la pointe extrême de la conscience. Il n'y a pas d'autre voie, pour l'écriture, que cette "porte étroite" par laquelle se laisse voir l'essence du réel. Notre monde contemporain dont la modernité n'est pas la moindre fierté a réussi le tour de force ontologique de cliver l'être, de le déposer selon deux perspectives opposées, générant par là même le lieu d'une abrupte dialectique. Comme deux plaques tectoniques dressant, l'une contre l'autre, leurs massifs denses, jusqu'à l'obtention d'une diaclase, ce géologique affrontement dispersant l'unité première du minéral. Mais, dans  la perspective anthropologique, c'est simplement  la séparation du phénomène apparitionnel - qu'il s'agisse de nature, de culture, de personne -, en deux territoires distincts apparemment non miscibles : le Sujet d'un côté, l'Objet de l'autre. Comme si, nous saisissant d'une esquisse du monde, une pomme par exemple, nous avions fait le décret d'en dissocier essence et existence. D'un côté la pomme intelligible seulement atteignable par la vertu intellective; de l'autre la pomme sensible à portée d'une toujours possible et réelle préhension. C'est Platon, ce génie du logosqui, le premier, a secoué l'édifice de l'être en introduisant dans le réel le coin d'une différence, œuvre largement amplifiée par Descartes et son cogito, l'âme devenant indépendante du corps. On ne mélangera plus les genres, à savoir la substance pensante de l'âme et la substance étendue du corps. Désormais les choses se feront face dans une dualité proche de la polémique.

  Donc, cette modernité ayant procédé à un démontage du réel, l'on pourra s'autoriser à dissocier ce qui, originairement ne peut l'être, à savoir l'unité du surgissement ontologique sur la scène de l'exister. Si le discours peut paraître abstrait et éloigné de son objet, à savoir l'écriture, cela ne saurait résulter que d'un effet d'optique, sinon d'une illusion, le langage, parfois, éprouvant quelque difficulté à décrire ce qu'il transcende, le réel comme catégorie aisément saisissable par la main, moins par l'esprit. Ce que nous voulons dire, c'est que sous la férule de cette soi-disant modernité - ce faux concept n'étant qu'un fourre-tout commode -, l'homme s'autorise à dissocier la nature fondatrice des choses, inclinant plus facilement du côté de l'existence que de celui de l'essence. L'essence ne pouvant être qu'intuitionnée, alors que l'existence se laisse saisir dans sa densité matérielle. Ce discours ramené à l'objet qui nous occupe, à savoir l'écriture,  veut seulement dire que commettre un écrit, aujourd'hui, et en faire un livre, par exemple,  devient une tâche purement technique laissant dans l'ombre les présupposés qui l'animent en son fond, ce caractère de l'art dont on ne peut s'exonérer qu'à la condition de renier son essence. Cette longue digression sur les conséquences de la modernité ne se comprendra, relativement au langage à l'œuvre dans le texte du livre, qu'à percevoir le fait selon lequel s'opère une dissociation de l'être et du paraître. Commettre une œuvre écrite, devrait toujours s'illustrer sous les auspices d'une vérité - vérité des personnages, de la fiction elle-même, de l'exactitude du langage, de la qualité d'un style, de l'exigence de faire apparaître un fondement, une essentialité -, or, le plus souvent, cette véritélaisse place à des approximations, à des flottements de l'intrigue, en un mot, à un manque-à-être dont la résultante la plus évidente est celle-ci : ce langage n'a guère servi qu'à porter au jour, insuffisances et objet d'une mode passagère. Aucune des conditions supposées participer à l'édification d'une œuvre authentique, à savoir son caractère esthétique et éthique, n'ayant été réunie, ne fait phénomène qu'une "pseudo-écriture" ayant échoué à faire surgir quoi que ce soit de littérairement pertinent.

  Ainsi nombre de fictions ne voient le jour qu'en raison même de leur impéritie, de leur insuffisance native, de leur allégeance à la première contingence venue. On parle le langage de la rue ou bien celui, convenu, d'une mode passagère. On thématise des amours de pacotille avec son inévitable triangle boulevardier mettant en scène l'amour-l'amant-l'aimée et bien sûr, au centre de la farce le mari dupé. On roucoule des airs dans le vent. On affiche son "American way of life". On affectionne de paraître jeune, d'avoir une silhouette de magazine, on se dévoue corps et âme à cette "Société du spectacle"dont Guy Debord, en son temps, fit la brillante démonstration. Le paraître supplante l'être, l'avoir impose son imperium, le simple s'écroule sous les meutes de la possession. En matière de "création littéraire" - ce n'en a nullement les moyens, s'entend -, cela donne une eau tiède qui coule des robinets indigents, cela met en scène une piètre comédie humaine seulement inquiète de se montrer sous une apparence flatteuse, cela fait un sous artisanat alors que nous attendons de l'art.

  Sans doute trouvera-t-on notre réquisitoire sévère, sans doute nous accusera-t-on d'élitisme. Et alors ? Peu nous chaut. Mieux vaut lire un seul livre digne de ce nom que des kyrielles de fictions insanes qui n'ont de valeur qu'à être superbement ignorées. Lire-écrire ne sont pas des activités superfétatoires qui se rajouteraient à quelque hasard mondain. Lire-écrire, c'est accepter et même vouloir pénétrer l'essence des choses jusqu'en son intime. Lire-écrire nécessite un effort afin que, dépassant l'horizon des distractions ordinaires, nous puissions accéder à cette verticalité qui fait de nous des êtres-debout. C'est non seulement une question d'esthétique, c'est-à-dire d'élévation d'une forme selon telle ou telle inclinaison, mais c'est foncièrement une question d'éthique laquelle nous adresse l'injonction d'être des Pensants qui cherchent à inclure des significations dans l'ordre du monde. Lire-écrire n'est pas un acte de surcroît qui viendrait faire allégeance à la somme des choses présentes. Lire-écrire c'est élever une stèle sur laquelle inscrire le chiffre humain. Lire-écrire c'est dresser un menhir en direction d'une toujours essentielle transcendance. De la même manière que vivre n'est pas seulement faire se produire des processus biologiques, mais plus fondamentalement exister, se projeter vers du possible, de la vérité, de la liberté. C'est de ce souffle dont le langage doit se doter afin qu'il parvienne à rayonner, à se déployer dans l'espace occupé par la belle aventure des Hommes, des Femmes. Lire-écrire n'est jamais de l'ordre d'un loisir quelconque. C'est la profusion d'un événement qui le fait se gonfler de l'intérieur, pareillement à une gemme brillant  de sa propre effusion. L'écriture est puissance du monde.La lecture est configuration d'un site étoilé portant Celui, Celle qui s'y adonnent au cœur de ce que, nous-mêmes, avons à dire des choses, au sein même de ce que les choses ont à nous dire.

  Car les choses parlent. L'arbre parle son langage de chlorophylle et de vent, sa poésie racinaire, l'arbre exulte par la puissance de son tronc, par le balancement de sa voilure qui n'est que l'émergence du temps en lui. L'arbre est fable se revivifiant à la source. L'arbre est émanation de la terre en tant que son fondement. C'est ceci qu'il est urgent de comprendre afin que lisant, écrivant nous ne tombions ni dans le faux-sens, ni dans le contresens, ni a fortiori dans le non-sens. C'est à cela que sert le génie humain : s'emparer des choses denses et en faire des êtres de transparence et de lumière. C'est à cela que nous sommes destinés : tracer sur le sol de poussière, dans la glaise ductile, sur l'écorce du monde la signature de l'âme, c'est ouvrir la voie, afin que d'autres, s'y engageant puissent faire prospérer, livrer à l'efflorescence la chair luxueuse de la connaissance. Signature, avons-nous  dit, oui, inscription dans le cœur des Existants, d'une trace, laquelle, si elle répond à une exigence de vérité, deviendra aussi inaltérable que l'est la persistance de la lumière. Car l'homme est signature, c'est-à-dire porteur d'une marque qui le singularise. Et signature, étymologiquement signifie :  « action d'écrire son nom à la fin d'une lettre, d'un contrat.». Ceci, cette définition somme toute banale nous indique tout de même une direction à suivre qui n'est pas seulement le fait d'une routine. Écrire son nom à la fin d'une lettre ou d'un contrat, c'est s'amener soi-même dans la présence à titre de témoin, c'est contracter une dette dontla signature sera le garant de ce lexique original apposé en bas du document. La signature implique Celui qui en est l'auteur, elle lui crée obligation de se conformer aux préceptes que doit nécessairement décliner toute relation, tout commerce avec Autre-que-soi. Cette dette est un autre nom de l'éthiquedont nous avons déjà fait état. Toute signature, par nature, est détentrice d'un style qui la rend unique, infalsifiable, non reproductible. C'est cela l'essence de l'empreinte, la certitude que celle-ci est unique et que, chaque fois qu'on la rencontrera, ce sera du même Dasein dont il s'agira, de ce même Sujet de chair et de sang comme unique figuration de la condition humaine. Ce ne sera jamais de la nature d'un fac-similé, d'une imitation, d'une parodie de vérité. Et si nous insistons sur cette qualité insigne de la signature, du style c'est afin qu'elle signifie par rapport à l'écriture, à l'Auteur, à l'œuvre. Lorsqu'on a affaire à une œuvre littéraire, vraie, profonde, exigeante, alors s'ordonne un style, alors surgit une trace que l'on reconnaît parmi la multitude des écritures. Montaigne, Rabelais, Rousseau sont inimitables parce que, chacun à leur  manière propre, ils ont tracé leur sillon qui ne doit rien à personne. Bien évidemment ils ne se sont jamais exonérés d'une culture, d'une nature, d'une société qui les modelait à leur insu, mais ils ont su en extraire la forme adéquate à une expression singulière.

  Ceci, cette marque d'un génie particulier n'est pas le prédicat, loin s'en faut, de nombre de productions  contemporaines qui ne vivent qu'à être le théâtre d'une mince quotidienneté dont le nul et non avenu semble être la raison principale qui soutient une architecture bien précaire. Enlevez les thèmes conventionnels récurrents - amours délétères, érotisme de pacotille, sentiments à l'eau de rose, métaphores indigentes, comportements stéréotypés, liberté confondue avec des mœurs décadentes -, et vous obtiendrez ces bluettes qui pour n'être totalement idiotes ne sont que l'envers de l'art, c'est-à-dire de bien piètres échos d'une réalité qui, pour être ourlée de perte et d'indétermination , les dépasse de la tête et des épaules. Mais enfin rien ne sert d'épiloguer sur de l'inexistant, puisqu'aussi bien "exister", au sens étymologique c'est "sortir du néant" et que, parfois, cette nécessité de s'extraire des contingences dont le livre abouti est la nécessaire résultante n'est pas, à l'évidence, le souci majeur dont leurs Auteurs se sont préoccupés. Créer une écriture qui mérite le prédicat "d'œuvre", c'est-à-dire empreintede vérité, suppose, en effet, de montrer du différent, du notable, du remarquable, et ceci ne s'informe jamais qu'à partir de ce qui, par nature, n'indique rien d'autre qu'une présence têtue, dense, dépourvue de nervure signifiante. Écrire est mettre au jour une altérité, non se conformer à une quelconque mode qui n'en est que l'envers.

  L'écriture, afin de paraître dans son registre exact, s'exhausse elle-même du-dedans du langage en direction du monde. C'est ce que  semblent n'avoir pas compris quelques épigones, fussent-ils d'habiles imitateurs de plus grands qu'eux, qui s'obstinent, de livre en livre, à nous asséner des fadaises modeléespar le monde en direction du langage. C'est, bien évidemment, n'avoir rien compris au fonctionnement d'une langue qui, par définition est une essence, et ceci d'autant plus lorsqu'on prétend l'amener sur les fonts baptismaux de l'art. Ce ne sont pas les choses du réel qui façonnent l'œuvre comme un enfant habile le ferait d'une boule de glaise afin de la plier à son propre caprice. C'est l'œuvre qui façonne le réel en lui donnant lieu et place dans ses propres limites. Car le langage pris en ses fondements déborde toujours ce qui est commis à le servir, à savoir la fiction, le roman, la poésie. Le langage est ce par quoi les choses paraissent et brillent de leur éclat tant que ce dernier, le langage, en sous-tend l'expression signifiante. Adoptez un sabir et plus rien ne tient que des sons en perdition d'eux-mêmes. L'être-de-l'homme et l'être-du-langage sont tellement affiliés au même regard sur le monde des contingences que, jamais, ils ne peuvent s'extraire de leur singulière vision pour rejoindre ce dont ils se sont enlevés au prix d'une transcendance qui leur accorde un site de liberté et de vérité, puisque l'une ne saurait être sans l'autre.

  Mais, après avoir essayé de circonscrire l'inanité d'une certaine écriture, venons-en au titre de cet article et à la signification de son prédicat. L'hyperbole est, selon la définition proposée par Wikipédia :"une figure de style consistant à exagérer l'expression d'une idée ou d'une réalité afin de la mettre en relief. C'est la principale figure de l'exagération et le support essentiel de l'ironie et de la caricature. L'hyperbole correspond le plus souvent à une exagération qui tend vers l'impossible. C'est un procédé proche de ceux de l'emphase et de l'amplification."

  Mais nous croyons que la signification dont nous souhaitons la doter, comme par le recours au glissement sémantique de la métonymie, il faut aller en chercher la source dans son étymologie."Hyperbole" vient du grec hyperbolê, de hyper (« au-delà ») et ballein (« jeter »). Si, en effet, nous ne négligeons jamais de recourir à l'hyperbole en tant que simple procédé rhétorique d'amplification du style au titre de "l'emphase" et de "l'amplification", c'est bien sa signification sous-jacente de "jeter au-delà", qui nous semble féconde, à savoir en l'utilisant en tant que tremplin ontologique, lequel prenant essor "au pied de la lettre", déploie cette même lettre du sens bien au-delà d'elle-même. D'abord en direction d'une possible transcendance. Ce dont tout acte de langage est constitué en totalité puisque, dès lors qu'il est proféré, déjà il n'appartient plus à son Locuteur, à son Scripteur mais fait seulement figure d'esquisse dans les mots proférés, se fondant  déjà dans l'histoire de la langue. Revenir au site de l'énonciation, dans  cette perspective, est plus acte d'archéologue que de linguiste, à savoir interrogation d'une mémoire qui a dit et s'est retirée dans la densité de sa profération. Toute parole, tout écrit ont ce destin d'être archivés. N'étant plus prononcés ou tracés par le geste de la main, ils réintègrent le système des signes et des expériences humaines terminées.

  Ensuite, ce tremplin  ontologique étymologique, il convient de l'assurer d'un autre essor. "Jeter au-delà", c'est ne pas demeurer dans un espace et un temps figés. C'est faire des mots des vecteurs de sens mobiles. Nous avons souvent coutume de dire que les mots sont "polyphoniques", "polychromes", souhaitant par là faire advenir leur puissance imaginative, l'empan selon lequel ils se déploient à l'infini, manière d'immense flamboiement dont le style phénoménologique a su s'emparer avec un rare bonheur. Il n'est que de lire, entre autres extraits, les somptueuses pages de Merleau-Ponty consacrées à la "chair du monde".

  Parlant d'autrui, qu'il définit comme "chair de ma chair", voici comment le Philosophe le présente dans une manière, précisément, de "jeter au-delà", geste verbal, certes, mais geste tout de même par lequel il projette hors de lui  pour rejoindre cette chair de l'Autre qui est aussi "chair du monde". Merveilleuse écriture par laquelle nous prenons  conscience de notre exister de la seule manière qui soit, celle d'une infinie ouverture au monde.

  Mais, un instant, réfléchissons avec le Philosophe et empruntons une phénoménologie à la première personne : Me percevant, essayant "de me saisir", c'est d'un même empan de la pensée que je saisis une altérité qui apparaît comme totalité. En moi, l'Autre, en l'Autre le Monde, en toutes choses le Monde qui se configure à partir de ma propre vision, mais également de la vision de Celui qui me fait face. Ainsi, le monde-hors-de-soi se présente-t-il sous les auspices d'une gémellité. Nous sommes indissolublement reliés à Cela qui est notre constant Vis-à-vis, par lequel nous existons en même temps qu'il se révèle à lui-même. Parler ici d'hyperbole, c'est accentuer  la présence au Monde des Autres  en les situant "comme reliefs, écarts, variantes d'une seule Vision". La Vision sensible à laquelle je me rapporte est agrandie par la dimension langagière, à savoir ce style, cette esthétique de l'exister qui s'imprime dans le texte et fait écho pour tout ce qui vient à l'encontre.

 "Prenons les autres à leur apparition dans la chair du monde. Ils ne seraient pas pour moi, dit-on, si je ne les reconnaissais, si je ne déchiffrais sur eux quelque signe de la présence à soi dont je détiens l'unique modèle. Mais si ma pensée n'est que l'envers de mon temps, de mon être passif et sensible, c'est toute l'étoffe du monde sensible qui vient quand j'essaie de me saisir, et les autres qui sont pris en elle. Avant d'être et pour être soumis à mes conditions de possibilité, et reconstruits à mon image, il faut qu'ils soient là comme reliefs, écarts, variantes d'une seule Vision à laquelle je participe aussi. Car ils ne sont pas des fictions dont je peuplerais mon désert, des fils de mon esprit, des possibles à jamais inactuels, mais ils sont mes jumeaux ou la chair de ma chair. Certes je ne vis pas leur vie, ils sont définitivement absents de moi et moi d'eux. Mais cette distance est une étrange proximité dès qu'on retrouve l'être du sensible, puisque le sensible est précisément ce qui, sans bouger de sa place, peut hanter plus d'un corps."

                                          Maurice Merleau-Ponty, Signes (Préface).

 

   Mais parler de langage hyperbolique ne saurait faire l'économie d'un de nos Auteurs majeurs, Le Clézio dont il suffira de citer un fragment éclairant de "Terra Amata", cette œuvre de jeunesse trop peu connue. Pourrait-on parler, dans ces années d'expérimentation romanesque, du "Procès-Verbal" à"Voyages de l'autre côté", d'une "littérature de l'excès" ? Sans doute le qualificatif peut-il paraître péjoratif. Mais c'est exactement du contraire dont il s'agit. Pendant toute cette période, le jeune Écrivain expérimente tout ce qu'il est possible de faire, aussi bien en matière de style, que d'invention, de création toujours renouvelée, dans une manière de vertige sans fin. Langue flamboyante, échappant aussi bien au réel que le métamorphosant. Une seule phrase de "La Fièvre" pourrait s'inscrire à l'incipit de la manière de dire leclézienne d'alors : "Nuage fin (…) gonflé de métamorphoses".  Ici l'oxymore s'instaurant entre "fin" et "gonflé", est le témoin de cette écriture vibrante, tendue, instaurant une tension lexicale permanente, une infinie et radicale dialectique entre Ombre et Lumière. Mais, plutôt que de pérorer sur l'esthétique des œuvres, il suffit de citer quelques phrases significatives repérées par Jean Onimus dans : "Pour lire Le Clézio".

  "On pourrait longuement s'attarder à savourer les images qui fourmillent dans cette singulière écriture dont elles font le charme. Nous terminerons en soulignant d'abord l'influence de Lautréamont et des surréalistes  dans ce que j'appelle le "style excessif". En voici quelques exemples : on parle de"sentiments qui aient la taille des immeubles de vingt-cinq étages" et l'on invite à "penser comme une ville"; on s'effraie de mots "gigantesques qui recouvrent des murs de cent mètres de haut […] avec leurs lettres rouge sang", mots qui rompent la "communication du silence" ; ailleurs "les mots géants sont écrits en lettres hautes de mille pieds" et la "lumière lance à travers l'espace ses grands coups de faux", cette "lumière des Maîtres" qui "serre ses mâchoires sur les nuques, et l'étau de ses dents ne s'ouvre plus". Ou bien cette étonnante vision des lumières de la ville : "sous la ville qui flottait, pareille à un zeppelin éclairé, les gouffres d'encre étaient préparés".

 Bien évidemment, ces fragments de phrases, mis bout à bout, donnent  l'impression d'une écriture tellurique, étincelante, chargée d'emphase, de démesure, de surabondance. Mais ce que Le Clézio veut nous délivrer là, c'est une vision écartelée du monde, sa chair multiple mais aussi lacérée, sanguinolente, tragique. Mais aussi un regard sur ce même monde fait d'émerveillement, face à l'éternel ressourcement d'une corde d'abondance qui paraît inépuisable. Chez cet Auteur, c'est une alternance de jour et de nuit, d'enthousiasme et d'abattement devant les apories de l'exister. Constamment confronté à cette turgescence de l'écriture qui n'est que le versant dynamique d'une hyperesthésie, le lecteur est décontenancé. Emporté, tour à tour dans une spirale transcendante, puis dans une perte contingente, sourde, operculée. Mais ici, je dis : il y a littérature, ce qui veut dire que la fiction s'éclaire du-dedans-du-langage.

 

  Cette littérature de l'hyperbole est précieuse en ce sens qu'elle nous confronte à notre propre Dasein et nous met en demeure de nous y retrouver avec lui. Littérature de la lucidité qui ne s'obtient qu'à forcer le trait, à délaisser le pastel pour se saisir de l'huile, en appliquer les empâtements au couteau, avec violence, car tout subjectile, donc toute présence, donc tout être doit être appelé à rendre compte de sa présence au monde. Les choses ne sont mutiques qu'à l'aune de notre paresse naturelle, laquelle redoute l'affrontement. Mais il n'y a sens que lorsqu'il y a polémique, combat, et mise à jour d'une vérité. Or celle-ci, la vérité, demeure dans sa bogue, abritée derrière ses piquants, sachant l'incurie de l'homme à regarder sa propre image droit dans les yeux. La misère, l'injustice, l'inégalité, mais aussi bien la beauté, la justesse de l'éthique, le sentiment épanoui du paysage, il faut les asséner à coups de boutoir, il faut planter la dague dans le mitan du dos du Minotaure, afin que, terrassé, il veuille bien consentir à libérer son sang carmin. Seulement lorsqu'il touche la poussière, commence à se révéler l'arche immense de cette vérité qui dormait au creux des chairs denses comme la pierre. Ça a le cuir dur, la vérité, ça rechigne à surgir en pleine lumière, cela préfère le confort de l'ombre, cela préfère la dissimulation.

  Le Clézio, ou ses textes - mais est-ce si différent ? - pousse, à sa manière le "Cri" de Munch. C'est du pur expressionnisme pris au pied de la lettre. Cela s'exprime, cela sort, cela fuse, cela montre l'incompréhensible égoïsme des hommes, cela dit l'infini vertige de l'amour, cela dit la beauté partout présente qui fait son ruissellement aussi bien sur les visages de cuivre des Indiens que sur les  traces de verre pilé à la crête  des vagues où  crépitent les étincelles. Ces livres de la première période sont de constantes éjaculations, des orgasmes portés au plein jour, des corridas sous le ciel brûlant ses millions de phosphènes. C'est une cataracte, un convertisseur à la gueule grande ouverte crachant ses scories ignées sur la face des hommes, éblouis ou bien sidérés. Ceci est le même. Ouvrir le "gueuloir" familier à Flaubert, c'est non seulement proférer son texte à haute voix, c'est hurler comme les loups sous la lune blême pour, tout à la fois, dire la beauté, la laideur partout répandues. Car c'est cela le déchirement du Dasein, sa pente vers la déréliction, la configuration simultanée du Bien et du Mal.

  La tension est extrême et c'est comme un vent paroxystique, une tornade qui ne s'éteindra qu'avec la disparition des hommes. Alors rien ne sert de se réfugier dans un patient angélisme, rien ne sert de poncer ses phrases à la lime, de toute façon la Mort est au bout, de toute façon le Rocher de Sisyphe est en marche qu'on n'arrêtera pas. Littérature de l'exaltation qui veut simplement dire la nécessité d'un arrêt, d'un suspens, avant qu'il ne soit trop tard. Il y a tellement de choses à voir, tellement de visages à regarder, de terres à fouler avec le regard portant haut sur la voilure blanche au-dessus du plateau d'étain de la mer. Tant de choses à loger dans sa forteresse de peau, à caresser, tellement de menhirs à dresser vers le ciel pour dire le sublime, la force levée de l'homme. Littérature de la parution, de l'éblouissement, parole arquée des phénomènes sur la courbure de la Terre. Littérature de la trace et de l'abîme; littérature de l'ouverture et du renoncement. C'est entre ces deux pôles s'écartant à la vitesse des comètes qu'oscille le dire de cet Auteur au cours de milliers de pages "éblouissantes comme la lampe à arc". Littérature de la conscience. Littérature de la mydriase qui veut dilater notre pupille organique, mais aussi ouvrir la demeure de notre esprit, l'aire libre de notre âme afin que notre cheminement sur le sol de poussière n'ait été qu'un simple égarement.

  Mais je ne saurais mieux dire, pour situer la force de l'hyperbole, que de livrer cette étonnante pépite, laquelle, à elle-seule a la force d'un cosmos, alors que le chaos est là, tout autour dissimulé dans la lumière banche et que l'assaut ne saurait tarder. Dans "Terra Amata", Mina et Chancelade, les deux protagonistes de l'œuvre disent l'événement de la vie, le sentiment à la fois exaltant et la grande affliction par lesquels le monde se donne à voir. Deux situations en seront livrées.

  Et, d'abord celle mettant en scène cet étonnant passage figurant sous le sous-titre : AIMÉ.

  "En restant trois jours et trois nuits enfermés dans une chambre avec Mina, sans dormir et sans manger. […] Dans la chambre aux rideaux tirés, on sentait qu'il y avait beaucoup de lumière, beaucoup de lumière blanche et dure qui voulait entrer de force dans la pièce. […] On était dans la chambre d'hôtel comme à l'intérieur d'un bateau, à la fois prisonnier et libre, en marche vers un pays inconnu. […] Et il faudrait sortir de la cachette obscure, et affronter la terrible lumière du soleil qui se réverbère sur les particules de mica mêlées à la poussière. […] Le vide bruyant et dangereux était installé dans la chambre, maintenant. On ne pouvait plus le fuir ou le chasser. On ne pouvait que le regarder avancer, se gonfler comme un nuage le long des murs, s'accumuler sur le plafond, étendre ses tentacules transparents entre les pieds de la table, s'asseoir sur les fauteuils, marcher sur les balcons entre les pots de géranium."

Littérature de la déflagration et de la volupté qui maintient l'amour,  les Amants, dans un état de tension proche de la syncope alors que la lumière est cette vague blanche qui va conduire au vertige, à la sortie hors de soi en direction de cet extérieur qui s'informe comme ouverture mais aussi comme menace.

   Ensuite, il faut s'arrêter un instant sur cet étonnant extrait placé sous l'intitulé : "J'ai vécu dans l'immensité de la conscience". Chancelade, comme à son habitude, erre sans but bien précis dans le dédale des rues :

 "Il y a des miroirs partout dans le monde. […] Et par-dessus tout, il y a ce miroir infini, voûté au-dessus de la planète miroitante […] et qui tient dans sa prison indéfectible les clignotements affolés de la vie prise au piège. […] Les vitres étincelaient de lumière, les vitres luisaient férocement. […] On ne pouvait plus se raccrocher à rien. Nulle part il n'y avait d'ouverture. Pas le moindre espace mat, pas la moindre petite surface de pierre ou de goudron où la lumière s'arrête et se repose. […] Partout étaient ces yeux impitoyables qui vous réverbéraient, vous rejetaient, vous détruisaient."

 Littérature de l'aimantation et de l'exclusion, littérature asilaire : le constant rutilement des choses reconduit à décrire la condition humaine sous les espèces de la déclaration de guerre. Partout, des quatre coins de l'horizon, surgissent des hordes de hallebardes qui brillent et menacent à la fois. Mais, ce qu'il est urgent de comprendre, lisant le premier Le Clézio c'est que cette radicale dialectique au cours de laquelle s'affrontent les puissances et les destins contraires, n'est que la mise en musique de ce que la beauté pourrait être si les Hommes consentaient à marquer une pause dans la course effrénée qui les conduit à la mort, à l'irrémédiable disparition. Ces magnifiques miroirs que le texte fait briller d'un singulier éclat, sont, bien évidemment, ceux de la conscience dont la pointe extrême est la lucidité. C'est de cette faculté aussi rare que précieuse dont, lecteurs de cette œuvre exigeante, il nous faut nous saisir afin que nous soyons au cœur de ce que le texte veut dire, à savoir être des Hommes-debout qui n'ont peur ni de l'ombre, ni de la lumière. Il en va de notre aptitude à lire. 

 En matière de littérature hyperbolique, nombreux seraient les textes à approcher et à commenter. Pour conclure ce long article il m'a paru nécessaire de citer des extraits d'Auteurs aussi somptueux que Lautréamont, Artaud et, enfin, le magnifique Rabelais dont l'écriture, pareille à cette "substantifique moelle" dont il fait état est une manière de pur ravissement.

 

*** Lautréamont d'abord et, évidemment, et "Les Chants de Maldoror".

 "Lecteur, c'est peut-être la haine que tu veux que j'invoque dans le commencement de cet ouvrage! Qui te dit que tu n'en renifleras pas, baigné dans d'innombrables voluptés, tant que tu voudras, avec tes narines orgueilleuses, larges et maigres, en te renversant de ventre, pareil à un requin, dans l'air beau et noir, comme si tu comprenais l'importance de cet acte et l'importance non moindre de ton appétit légitime, lentement et majestueusement, les rouges émanations? Je t'assure, elles réjouiront les deux trous informes de ton museau hideux, ô monstre, si toutefois tu t'appliques auparavant à respirer trois mille fois de suite la conscience maudite de l'Éternel ! Tes narines, qui seront démesurément dilatées de contentement ineffable, d'extase immobile, ne demanderont pas quelque chose de meilleur à l'espace, devenu embaumé comme de parfums et d'encens ; car, elles seront rassasiées d'un bonheur complet, comme les anges qui habitent dans la magnificence et la paix des agréables cieux."

 Le projet littéraire d'Isidore Ducasse est tellement démesuré, ambitieux - un génie, par définition, ne saurait s'imposer de limites -, qu'il lui faut convoquer ce style emphatique, déclamatoire, extatique. C'est cette dimension liée à l'exigence d'une création abyssale qu'il convient de voir dans cette très étonnante prose. Y déceler seulement la haine comme composante de l'âme humaine, donc la simple projection d'un pathos me paraît manquer son but. Ici n'est pas le lieu de l'analyse des passions, fussent-elles soumises à une psychanalyse des profondeurs. Ici est le lieu de l'écriture poussée dans ses derniers retranchements. C'est en cela, d'abord, que l'œuvre de Lautréamont est admirable.

 

 *** Antonin Artaud ensuite et son très beau "Pèse-Nerfs" dans lequel toute écriture est présentée comme "de la cochonnerie".

 "Et je vous l'ai dit : pas d'œuvres, pas de langue, pas de parole, pas d'esprit, rien.

Rien, sinon un beau Pèse-Nerfs. […]

Je vous l'ai dit, que je n'ai plus ma langue, ce n'est pas une raison pour que vous persistiez, pour que vous vous obstiniez dans la langue. Allons, je serai compris dans dix ans par les gens qui feront aujourd'hui ce que vous faites.

Alors on connaîtra mes geysers, on verra mes glaces, on aura appris à dénaturer mes poisons, on décèlera mes jeux d'âmes. Alors tous mes cheveux seront coulés dans la chaux, toutes mes veines mentales, alors on percevra mon bestiaire, et ma mystique sera devenue un chapeau. Alors on verra fumer les jointures des pierres, et d'arborescents bouquets d'yeux mentaux se cristalliseront en glossaires, alors on verra choir des aérolithes de pierre, alors on verra des cordes, alors on comprendra la géométrie sans espaces, et on apprendra ce que c'est que la configuration de l'esprit, et on comprendra comment j'ai perdu l'esprit."

 Ce texte est sublime et il n'y aurait rien à dire de plus. Comment dire à propos de la Poésie ? Comment dire à propos de la Folie ? Poésie ; Folie : le Même quand le langage est porté à l'incandescence. Dire le monde avec les mots de la quotidienneté et, d'un seul coup, l'édifice s'effondre : de la poésie, de la folie. Dire selon une poésie fondatrice, originaire, fouillant jusqu'au tréfonds de l'être, ceci n'a jamais lieu qu'à abdiquer la raison. Le glossaire du Poète, le vrai - pensons à la perte dans la démence du "Poète des Poètes", Hölderlin -, est arborescence, aérolithe, cristallisation. Faute d'être cela, les mots, dans l'enceinte de la tête font leurs gonflements obséquieux, leur dilatation bestiale, leur objurgations orgastiques et ce sont de longues failles, d'immenses lézardes qui sinuent dans la densité des cerneaux gris du cortex, et ce sont des plaies à vif, des purulences, des égouttements de gemme acide qui ruissellent au plein jour, et c'est l'âme du Poète, laquelle ne parvient plus à se dire que sous la figure de la perdition. Car, rejoindre le monde des simplement Existants est, pour le Poète, sa propre condamnation à mort. Du-dedans tout signifie avec la puissance du geyser, tout s'étoile et flamboie, tout rutile et dresse ses dents de cristal, immenses glaciers disant la folie du monde, la seule recevable, la sur-réalité, la seule concevable. Du-dehors de l'enceinte autistique - la marque absolue du génie -, plus rien ne demeure que des scories et des meutes de bruits arbustifs. Le Poète est abandonné pour solde de tous comptes. Car, Du-dehors, est seulement perçue une réalité en forme de nadir, toujours en perdition vers la fente dernière de l'horizon.

  Du-dedans est l'accord avec la pure verticalité. Cela flamboie tout en haut et le langage est feu de Bengale, pur événement ivre de lui-même. Mais comment communiquer cette ambroisie aux Mortels, alors que ceci est de l'ordre du transcendant, des dieux aux lèvres olympiennes qui boivent jusqu'à la lie et ensuite sombrent dans l'ivresse ?  Du Ciel, non de la Terre. La Terre est trop soumise à son mouvement de giration pour percevoir l'étoile au ciel du monde qu'est le Poète, cette immense fusion que seul le cosmos et son immensité peuvent accueillir comme geste de donation. La Terre, elle, se contente d'une oblativité humaine, laquelle n'est qu'une offrande en prose. La tension du Ciel, son abîme ouvert, la brûlure de ses feux, là est le domaine du Poète. Là est le recueil de sa Dite, cette parole des origines qui retentit jusqu'aux limites de l'univers. Même au-delà, car tout langage essentiel est métalangage prenant essor à partir de lui-même afin de parvenir à l'amplitude de l'être, à savoir du Sens qui, jamais, ne s'épuise. Constant ressourcement au fondement. Cela, le ressourcement, seuls le peuvent les Poètes aux mains inventives, multiples, ouvertes au déploiement des choses. Les Mortels, leurs mains sont repliées sur les bogues de l'avoir et la possession les englue dans la cécité. C'est pour cela que les paroles du poème leur paraissent hermétiques, sourdes, étranges et, souvent s'abritent-ils derrière leur impéritie afin de ne pas subir les assauts de ce chant qui les blesse et les réduit à la surdité. Ils n'ont pas appris à entendre.

 

 *** Enfin Rabelais, le très génial et drolatique Rabelais, le génie de la langue Française.

 Lisant, écrivant, jamais on ne peut faire l'économie de ce bel Humaniste qui a porté le langage bien au-delà de ses contrées, fussent-elles extraordinaires. Fusion totale, osmose jusqu'à la quintessence de François et de sa verve à nulle autre pareille. Jamais, avant lui, on n'avait écrit comme, lui ; jamais après lui, l'on n'a pu porter l'écriture à une telle démesure. Mais le "rabelaisien", s'il évoque tant ce chaos souvent thématisé à l'époque de la Renaissance, ne saurait flotter dans un genre d'indétermination, laquelle ne serait que le signe d'une vacuité. La prose de Rabelais prend appui sur lui, le chaos apparent,  afin d'en faire un cosmos, une terre littéraire flottant dans le ciel de l'esprit. Lisant Rabelais on est à proprement parler hissé en dehors de ses propres frontières, on est directement placé dans l'athanor rubescent à partir duquel quelque chose comme une lave littéraire assemble son énergie avant d'être expulsée en millions de prodigieuses explosions aux quatre coins de l'espace. On est au milieu de la soupe de quarks, au centre de la révolution des protons. On est dans le mystère atomique de la langue. Constamment déplacés de l'infiniment petit à l'infiniment grand, perpétuellement expulsés du microcosme pour surgir dans l'immensité du macrocosme. Si une expression telle que "Littérature-Univers" pouvait trouver son sens en dehors de la flatterie de la formule, alors Rabelais en serait l'inventeur en même temps que le porte-drapeau. Plongés au sein duTiers-Livre ou du Quart-Livre, on est dans l'atelier du forgeron qui sculpte les mots et les tord selon sa volonté et sa fantaisie, soit en dentelles florales, soit en boulets ronds comme la guigne, soit encore en hallebardes destinées à trancher la tête de ceux qui, encore, seraient rétifs à ce nouvel usage de la langue. Car, si ce bon François nous intime l'ordre de prendre les mots au pied de la lettre, il nous indique le plus souvent le chemin de la liberté.

  S'il est un Écrivain qui a usé et "abusé" de l'hyperbole, c'est bien le célèbre Humaniste tourangeau, lequel, par son excellente "fiction gigantale" installe non seulement des Personnages d'exception, mais trace la voie au langage comme littérature. A partir de la logorrhée et de la verve rabelaisienne les mots deviennent, de leur intérieur même, les moteurs de l'œuvre. L'histoire n'est que secondaire. C'est elle, l'histoire, qui donne prétexte au langage de dérouler ses fastes et de transcender la réalité. Du-dedans de la langue, le dire rayonne afin d'essaimer toutes les beautés, mais aussi toutes les douleurs du monde. Rendre compte du réel, pour Rabelais, c'est se glisser à l'intérieur même des situations et en faire le site à partir duquel une littérature sera possible. Si l'on ne comprend pas cette exigence rabelaisienne, on ne peut lire adéquatement l'Auteur de Gargantua. Le recours aux géants et à leur infinie boulimie devient le véhicule qui dira l'insatiable faim de l'humanisme, sa soif inextinguible de découvertes, de connaissances, de culture, de langage. Et comment mieux dire cela que par le recours à cette magnifique disposition gigantale qui, en terme de banquet, de bonne chère et de généreuse goinfrerie assimile tout ce qui, du monde, devient comestible par la grâce de l'écriture ? De même que l'éclatement de la panse est la condition d'un bonheur immédiat, de même l'ingurgitation de livres volumineux et denses est le moyen d'accéder à la plénitude de l'existence. Dès lors l'incontinence verbale devient non seulement une esthétique - le texte est constamment beau -, mais le texte appelle une éthique : on ne saurait s'affranchir des règles de l'humanisme dont le paradigme essentiel est l'ouverture, la connaissance, la disposition de soi au monde. Car tout doit être "humanités", tout doit être culture. A ce sujet, Rabelais parlera des "lettres humaines" afin de distinguer la connaissance profane de celle, sacrée sur laquelle repose l'exercice de la théologie.

  L'alimentation, la très copieuse chère figureront  donc cet appétit de savoir, lequel, correctement métabolisé, deviendra éducation et apprentissage de la vie. Mangeaille, paillardise seront les thèmes grâce auxquels rendre hautement visible aux Lecteurs submergés par la gouaille rabelaisienne, ce qui devient une règle de vie, à savoir une manducation de toutes les nourritures dont le monde assure l'éternelle profusion. Rabelais aura recours aux longues litanies lexicales, aux énumérations sans fin - identique à la giration d'un mouvement perpétuel, à la circularité d'une vis sans fin -, cet effet cumulatif produisant un effet de vertige, tout comme le foisonnement des arts à cette époque d'intense bouillonnement intellectuel. Dès lors l'acte de nomination, la production lexicale itérative apparaîtront comme la dilatation d'un langage censé coloniser l'homme du-dedans de son corps afin que son esprit, son intellect s'en imprègnent.

  Bien évidemment, ici, l'on ne peut faire l'économie de la rusticité délirante des convives en même temps que se laisse apercevoir un lyrisme comme figure de proue de ce langage dont nous sommes tissés jusqu'en la moindre de nos cellules. Mais le thème de la nourriture et de sa copieuse ingestion ne se limite pas aux arts de la cuisine et de la bonne chère, mais concerne toutes les expériences au cours desquelles un enfant devient adolescent, puis homme -"homme" : même racine que "humanisme". La nourriture en ses excès concerne aussi bien l'usage du sexe. Nulle exception à cette règle, surtout dans une complexion "gigantale". Ainsi de Gargantua qui, dans le chapitre consacré à son adolescence, se livre avec autant de naïveté que d'entrain à la bonne chère dont son corps réclame la satisfaction, à corps et à cris. Voilà donc qu'apparaissent, dans un même élan de la grâce en direction des plaisirs adultes, les plaisirs de la table que ceux du sexe, pour autant, ne feront pas oublier. Tout est bon qui contribue à l'éducation. Bien évidemment ici l'on ne peut faire l'économie de ce morceau de bravoure rabelaisien - mais ils sont nombreux - qui décide des voies par lesquelles le bon Gargantua passera obligatoirement, afin que ses "humanités" soient pleines et entières. Ci-dessous, "De l'adolescence de Gargantua", texte délivré par les bons soins de François Bon :

   Il faut citer quelques extraits de la préface que François Bon réserve à la présentation de ce Gargantua mal taillé, grossier qui précède l'abouti, le terminé. Mais c'est toujours dans les fondations qu'il faut chercher l'œuvre, avant même que la finesse intellectuelle et la bienséance n'aient gommé quelques traits qui définissaient les protagonistes dans leur spontanéité originelle. Chez Rabelais la langue est éjaculatoire. C'est bien cette force qu'il faut conserver en elle afin que nous soyons au plus près du foyer de la création.

 "Une foudre soudain dans la langue. Le Gargantua est le livre le plus lourd de Rabelais, le moins

réussi, et brûlé: le plus chargé de rhétoriques que le travail n'a pas eu le temps de gommer. Machine

un peu brute, à la structure épaissement ternaire.

Mais ça râpe aux angles: les rhétoriques se figent et cassent, renvoyant alors dans une phrase si

étrange diffraction de couleurs que rien d'égal ne s'est vu depuis, même chez Rabelais quand lui l'a

cherché. […] Nous avons choisi de publier l'édition originale et maladroite du Gargantua. […]

On a souligné toujours l'invention, l'audace, la joie: le Gargantua est des quatre livres celui qui

incarne le mieux tous leurs contraires. […] On prend le Gargantua à contrepoil quand on prime ses beautés raisonnables: dans le fond brassé de la satire du tousseux, des phrases mettent le bonhomme tout nu, d'une nostalgie à pleurer. La littérature et notre langue s'inventent ici parce qu'on touche de la peau nue et toute une faiblesse sous les mots. Tréfonds méprisé de notre langue, qui ici fait ciel. Un livre d'émotion, comme s'il fallait aujourd'hui se justifier de l'essentiel même, prendre rire et pleurer avec des pincettes."

 

 De l'adolescence de Gargantua.  Cha. x.

 

"Gargantua depuys les troys iusques à cinq ans feut nourry et institué en toute

discipline convenente par le commandement de son père, et celluy son temps passa

comme les petitz enfans du pais, c'est assavoir à boyre/ manger/ & dormir, à

manger/ dormir/ & boyre, & dormir/ boyre/ & manger. Tousiours se vaultroyt par

les fanges, se mascaroyt le nez, se chaffouroyt le visage. Et aculoyt ses souliers &

baisloit souvent aux mousches & couroyt voulentiers après les parpaillons, desquelz

son père tenoyt l'empire. Il pissoyt sus ses souliers, il chyoit en sa chemise, il

morvoyt dedans sa soupe. Et patrouilloit par tout. Les petitz chiens de son père

mangeoyent en son escuelle. Luy de mesmes mengeoit avecques eulx: Ils luy

leschoyent les badigoinces. Et sabez quey hillotz, que mau de pie vous vyre, ce petit

paillard tousiours tastonnoyt ses gouvernantes cen dessus dessoubz, cen devant

derrière, harry bourriquet: et desià commenczoit exercer sa braguette. Laquelle en

chascun iour ses gouvernantes ornoyent de beaux boucques, de beaux rubans, de

belles fleurs, de beaux flocquars: & passoyent leur temps à la fayre revenir entre

leurs mains, comme la paste dedans la met. Puys s'esclaffoyent de ryre quant elle

levoyt les aureilles, comme si le ieu leur eust pleu. L'une la nommoit ma petite dille,

l'aultre ma pine, l'aultre ma branche de coural, l'aultre mon bondon, mon bouchon,

mon vibrequin, mon possouer, ma terière, ma petite andouille vermeille, ma petite

couille bredouille. Elle est à moy disoyt l'une. C'est la mienne, disoyt l'aultre. Moy,

(disoyt l'aultre) n'y auray ie rien: par ma say ie la couperay doncques. Ha couper,

(disoyt l'aultre) vous luy feriez mal ma dame, coupez vous la choses aux enfans?

Et pour s'esbatre comme les petitz enfans de nostre pays luy feirent un beau virollet

des aesles d'un moulin à vent de Myrebalais."

 

 uéh2

 

 

 

 

 

 

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13 février 2026 5 13 /02 /février /2026 08:06
 Le poème est éternité.

Le cheval "chinois" - Grotte de Lascaux

Source : Arts du Monde

*

(Les premières représentations de la fable humaine)

   

   A l'orée de cette si belle poésie, il ne nous paraissait pas possible de lire et de laisser dans l'ombre ce qui, de soi, brille de l'éclat du silex. Toute œuvre de langage aboutie entraîne aussitôt dans son sillage une manière d'écume qu'il convient de ne pas laisser retomber. Le langage féconde le langage comme les gouttes font avancer la rivière. C'est de la source dont il faut partir, puis cheminer longuement de concert avec ce qui est promesse de beauté. Tout alors flamboie d'une singulière vie intérieure. Bientôt sera l'estuaire, mais rien n'aura été perdu, l'eau aura été fécondée et portée à son accomplissement. C'est de cette manière qu'il convient de cheminer à côté des œuvres, en ouvrant un dialogue avec elles, plutôt que de demeurer dans le silence ou l'accompagnement distrait. Écoutons donc ce que ce poème, entre les lignes, a à nous dire :

 

[NB : le court texte ci-dessous n'est pas à lire comme commentaire du poème,

mais seulement comme fable jouant en écho avec ce qui s'y dévoile et conduit

le lecteur dans une contrée où il n'y a plus de repères logiquement assignables.]

*

'Enfantée d'éternité'

 

"Lorsque je te vois

Attentif

A l’orée de ta forêt,

Tu portes en ta veste de feuilles

Des fragments de rouleaux verts,

Et au poignet

Cette liane de pervenches.

Je ne sais d’où tu surgis

Toi qui désarticules

Les marionnettes de la mémoire.

Je t’entends faire trembler la porte de la chapelle,

Allumer une à une les bougies

Aux yeux étincelants.

Tu prépares un coin de sol,

Un tapis de sable

Et

Ce que tu me tends à boire,

Dans ta paume ouverte,

A la couleur de l’ambre fondue.

Je m’y brûle les lèvres

Dans la fraîcheur de tes yeux de nacre.

Nous parlons

Le langage du silence

Car

Ni ta voix

Ni la mienne

Ne peuvent se trouver.

Et de ces paroles

Qui s’échangent sans syllabes

Naissent

L’or et le pourpre

D’une chorale d’ oiseaux invisibles.

Après

Que nos tempes se soient

Adoucies l’une à l’autre

Que ma main

Redevienne fragile

Je me relève,

Etrangère au monde

Enfantée d’Eternité."

 

Nathalie Bardou

"Enfantée d’Eternité"

*

(Quelques variations sur cela qui s'énonce dans la rareté.)

   

   Voilà ce à quoi nous conduit le poème. Nous nous absentons du monde. De nous-mêmes aussi. Comment dire cette étrangeté qui s'empare de nous et nous dévoile un rayon d'infini ? Car, sur la terre, tout s'évanouit dans un lumineux poudroiement. Car, dans le ciel, tout se déploie et s'élance bien au-delà du vibrant arc-en-ciel. Car l'eau frissonne de milliers d'yeux qui sont comme de rapides comètes. Car le feu inonde les regards et se répand en nappes rubescentes partout où une once d'esprit se dérobe à la curiosité mondaine. Car nous sommes nous-mêmes en même temps que nous ne le sommes plus ou bien ne le sommes encore. Car tout s'étoile et signifie jusqu'aux limites de l'absolu.

   Les mots ne sont plus des mots qu'à retourner l'écran de notre peau de manière à en faire une voile tendue au souffle de la déraison. Notre vue se brouille, notre vue se rétracte, l'étrave de notre chiasma, bombardée de millions de phosphènes, rutile dans le blanc. Nos dendrites dansent dans les gangues de grise myéline, notre aire occipitale ploie sous les meutes d'images polychromes. Et notre cochlée, somptueux limaçon empli de toutes les rumeurs du monde, jongle avec les spirales des sons multiples.

   Nous sommes au creux même de notre ressourcement, nous sommes redevenus ce que nous n'avons cessé d'être, de simples remuements aquatiques abrités sous l'arche polychrome. Notre fontanelle souple, ludique, translucide, tutoie le merveilleux dôme par lequel, bientôt, nous serons au monde, dans le plus complet éblouissement. Cela fuse, cela fait ses paysages oniriques, cela déplie les infinis fragments du kaléidoscope interne. Traits, pointillés, courbes, parenthèses du jour, orbe abritant de la nuit, nuages d'ébène, soie de la peau d'amour, lèvres ourlées du carmin désir, froissements d'eau, enlacements de doigts, pliure du poème en ses tintements d'abeilles, ruche dorée par où s'écoule le miel de la pure donation, vibrance du nectar, élancements du pollen dans toutes les dimensions de l'espace.

   Nous sommes visités, nous voyons l'invisible, le sublime peyotl allume ne nous sa dimension artaudienne, nous volons au-dessus du pays rouge des Tarahumaras, nous entrons dans les cercles labyrinthiques da la pensée, nous nichons au creux de la termitière du langage parmi les grappes d'œufs et les multiples galeries des songes habités. Nous nous saisissons d'une brindille et, sur les murs de bave et de terre, nous dessinons les dessins d'ocre et de sanguine des peuples pariétaux, nous gravons les signes des hordes primitives, les flèches, les pointes, les cercles, les glaives, les vulves, les femmes aux seins pléthoriques, leur laitance est notre essentielle nourriture, nous nous roulons à terre, le corps possédé d'argile rouge, des lianes entourent nos chevilles, nous dressons notre étui pénien vers le dieu-fécondant, le dieu de la pluie, celui qui nous dit en larmes claires la fable de notre présence dans les ornières ouvertes du sens.

   Nous fumons le chanvre, nous buvons le kava, nous enduisons notre tunique de peau de cendre, nous mangeons les braises, nous sommes volcans, nous sommes rivières bondissant sur le bronze poli du basalte; nous sommes vent sifflant sur les cimaises de la canopée, nous sommes ruisseau sous les fuites vertes de la forêt primitive. Nous sommes les primitifs, les vrais hommes. Notre marche est langage. Nos gestes sont langage : ils disent la cueillette du fruit sauvage, la hâte de la manducation, le saut hors de la mort; ils disent l'aurochs à abattre, ils disent le feu à allumer, ils disent le sexe à posséder, le glaive enduit de résine dans la lézarde du néant, car nous ne savons plus qui nous sommes parmi le rut et le jaillissement par lequel nous échappons aux griffes de l'inconnaissance.

   Nos gestes équarrissent le monde, le sculptent à coups de haine, à coups de boutoir. Notre sommeil est lourd comme les nuages qui pèsent sur nous de tout leur poids d'inconséquence. Notre faim est immense dont nous ne savons ni le commencement, ni la fin. Depuis toujours nous voulons posséder ce qui nous fait face : la femme aux hanches en amphores, la vallée et son foisonnement d'arbres, le renne aux bois s dressés, la montagne où se cache l'éclair, la terre et ses vases cuisant dans le feu. Nous voulons tout ce que nos yeux dévoilent, tout ce que nos mains touchent, tout ce que nos oreilles entendent. Nous voulons ce qui n'est pas nous, qui nous résiste, nous oppose sa volonté. Nous voulons l'eau pour étancher notre soif, le feu pour aiguiser nos pieux, le limon pour faire pousser nos graines. Nous voulons tout ce qui n'est pas nous.

   Mais il y a une chose que nous ne pouvons pas vouloir, chose qui, elle, nous veut comme sa possession la plus intime : le langage. Le langage est partout. Dans les zébrures du ciel, dans la marche de la gazelle, dans le bondissement de la source, dans la brume qui plane au-dessus de l'étang. Le langage, nous ne le voulons pas puisqu'il est ce que nous sommes en propre. Le langage et nous : deux gouttes d'eau; deux vibrations qui se font face, deux miroirs reflétant une identique image. Dites "Homme" , et vous avez le langage. Dites "Femme", et vous avez encore le langage. Dites "Langage" et vous avez l'infini poème du monde, la course circulaire des étoiles, la nuit d'obsidienne, le silence des yeux, le dépliement de la crosse de fougère.

   Le langage est totalité qui rassemble tout dans un même creuset. Ôtez le langage et alors, vous n'avez plus ni pensée, ni mots pour dire l'amour, ni mots pour dire la haine. Plus rien qu'une plaine livide parcourue de blizzard. C'est pour cette raison qu'Hommes, Femmes, nous parlons sans arrêt, depuis notre premier souffle jusqu'au dernier. Nous parlons le jour, disant la générosité du ciel éclairé par l'étoile blanche dispensatrice de beauté. Nous parlons la nuit sur l'immense agora de nos rêves. Nous parlons dans le silence les mots de la méditation, de la prière, du recueillement, de la supplique d'amour. Cela parle en nous à notre insu, depuis nos rivières de sang, nos chutes de larmes, nos éclaboussures de rires, nos liqueurs intimes, le crissement de nos aponévroses, la petite musique de nos ligaments, la plainte suppliciée de nos sexes.

   Nous jouissons et nous parlons. Nous souffrons et nous parlons. Nous désirons et nous parlons. Nous ne sommes que cela, des machines parlantes-désirantes qui jetons dans l'espace les longs rhizomes de l'exister. Cependant, parfois, nous peignons, dessinons, faisons de la course à pied, taillons un bout de bois. Mais jamais dans le silence. Toujours un bruit de fond qui coule en sourdine et fait son bruit de crécelle. Comme les lépreux, nous avançons sur terre en faisant tourner notre petit tourniquet bavard afin de signaler notre présence, afin de prouver notre être, de tendre au-devant de nous nos mains en forme de suppliques. Infinie beauté du langage qui n'a besoin rien pour se dire alors que nous, les hommes, avons besoin de lui pour continuer à tracer notre chemin. Il nous reste la voie du poème pour nous retrouver nous-mêmes. Il n'y a guère d'autre vérité à dévoiler que celle-ci. Que ceux, celles qui ne le croiraient pas commencent à renoncer au langage. Ils feront alors l'épreuve de l'immédiate finitude. Sans doute nul ne le souhaite !

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12 février 2026 4 12 /02 /février /2026 08:15
Art et geste de la vision

Source : Otaket

 

***

 

   « Art et geste de la vision », c’est le thème que veut aborder cet article suite à un commentaire d’Emmanuel Szwed, relatif à quelques réflexions que j’avais tentées sur ce difficile sujet.

 

Mes remarques

 

   « Le geste de réception de l’art consiste en son accueil, le dépliement d’une sérénité, l’attente heureuse. Nul effort à fournir, l’Art ne demande nulle peine, seulement un regard attentif soutenu autant de temps que l’œuvre est présente et au-delà, lorsque, absente, elle nous convoque à la belle fête de la réminiscence. C’est toujours dans le germe de soi qu’il faut réactualiser l’émotion première, la prolonger peut-être selon les beaux motifs du concept, en porter au loin l’efflorescence aussi longtemps que dure le désir de s’accomplir selon la loi de son essence humaine, laquelle est de comprendre le monde jusqu’en ses plus infimes donations. Seule la compréhension de ce qui est, est à même de nous combler. Elle seule nous exonère d’une terrible cécité, laquelle ne peut, selon sa nature, que nous conduire à l’abîme.

   Mais, ici, il faut avoir de plus légères pensées. Mais ici, il faut voir et encore voir, inonder son regard de la plus bienfaisante des pluies. Nulle rivière de larmes, cependant, nul sanglot retenu au profond de l’isthme de la gorge. Au contraire, le ruissellement d’une pluie bénéfique, le versement d’une eau lustrale qui nous portera au-devant de nous, au seuil de cette reconnaissance d’une altérité qui assure notre complétude et nous dispose à l’effectif rayonnement de qui-nous-sommes en propre. Des nomades en quête d’un lieu où faire s’abreuver leur troupeau, d’une halte où trouver repos et arrimer son destin à la courbe de la dune, au bourgeonnent vert de l’oasis, loin là-bas, au titre de la distance, mais près au motif de la calme certitude qui enveloppe le simple et obstiné marcheur du Désert lorsque, parvenu au bivouac, toute douleur s’allège et devient gratitude, remerciement. »

 

Le commentaire d’Emmanuel Szwed

 

   « Cependant, cela demande tant d'efforts à certains. Je crois que cela se rapproche de la capacité d'avoir de l'empathie ou non. J'ai comme l'impression que cela est génétique même si je lutte contre cette idée. Regarder et voir, un art, un paysage, n'est-il pas donné tristement ou joyeusement à tout le monde ? »

*

 

 

Mon commentaire sur le commentaire

 

   D’emblée, Emmanuel, je crois qu’il faut aborder frontalement cette idée « génétique » qui progresse à bas bruit, juste au-dessous du niveau de la conscience (ne faites-vous la juste remarque de lutter « contre cette idée » ?), lorsque celle-ci, la conscience, se laisse aller à d’immédiates intuitions encore nullement assez formulées pour recevoir l’assentiment de l’entendement qui aurait posé le problème selon le Principe de Raison. Ici, il ne s’agit nullement d’une remise en question de votre attitude, Tous, Toutes, autant que nous sommes, dans les méandres de l’exister, adoptons des postures le plus souvent irréfléchies qui nous exonèrent de penser plus avant, car méditer est consécutif à l’exercice d’un réel effort. Nous avons une paresse naturelle à aborder l’aridité du concept, ce que Kant, en son temps, avait mis en exergue dans ses écrits doués d’une précision horlogère.

    Mais, cependant, faisons l’hypothèse que le regard porté sur l’art (comme en toute autre chose), serait, chez certains, optimisé au motif que cette vue amplificatrice du réel, ils la tiendraient d’une façon toute naturelle, d’une heureuse généalogie dont ils seraient la résultante dans le temps présent. Si ceci était vrai, tous les musiciens, poètes et autres littérateurs comptant sur la scène contemporaine seraient les héritiers de Jean-Sébastien Bach, de Hölderlin ou de Marcel Proust. Or, je ne connais nul exemple qui conforterait cette thèse. Le Génie est une telle singularité qu’en dehors des dons qu’il présuppose, il ne peut résulter que des strates complexes d’une histoire individuelle mêlant cette aptitude originelle au dépassement de soi que renforcent à l’envi l’exercice d’une volonté sans faille, le déploiement d’une passion entière pour un sujet particulier, l’expansion d’une puissance intérieure qui, telle la lave qui jaillit du volcan et libère dans l’espace ses bombes ignées, ses nuages de solfatares, ses jets de lapillis et ceci d’une manière si continue, si déterminée, qu’au bout du compte, au sommet du geyser, à la manière d’un couronnement, d’une royauté, s’épanouit une œuvre aux mille efflorescences. Songeons à l’invention sans limite d’un Léonard de Vinci. Songeons à la force irrépressible d’un Nietzsche. Songeons à l’immense système édifié par la pensée quasiment cosmologique d’un Hegel.

   Mais laissons ces génies dans leur « linceul de pourpre » pour de plus contingentes considérations. Je reprends mes termes : « Nul effort à fournir, l’Art ne demande nulle peine, seulement un regard attentif ». Certes cet énoncé paraît contradictoire puisqu’il pose, en vis-à-vis, l’absence d’effort et, en quelque manière, l’exigence d’un regard qui ne saurait se suffire d’une rapide pirouette afin d’investir l’objet auquel il accorde quelque crédit. Pour bien comprendre l’enjeu, somme toute simple, de cette énonciation, il faut en percevoir le contenu selon deux époques temporelles différées. La première exposerait la nécessité d’un regard assidu à l’œuvre qui précéderait la seconde, à savoir la nullité de l’effort à fournir au motif qu’une vision entraînée à découvrir les œuvres, à en parcourir les multiples sèmes, devient familière de ce à quoi elle se rapporte : la saisie et la compréhension de ces œuvres qui, maintenant, ne présentent plus guère de différence avec la conscience réceptrice de leur beau contenu.

   Il y a, en quelque sorte, fusion du Sujet-observant et de l’Objet-observé, ce qui, exprimé en termes philosophiques, décrit l’expérience même de l’Idéalisme, cette sublime rencontre d’un Soi avec un autre Soi, lequel, en réalité, n’est plus autre, mais le même. Coïncidence des opposés, qui ne le sont en fait, opposés, que dans les fausses hypothèses que produit une conscience hallucinée par le principe de la division, de la segmentation, du classement selon des catégories. La Nature n’est pas, d’un côté généreuse, donatrice de joie, puis d’un autre côté violente, distillant les ombres du malheur. Non, elle est tout à la fois, sans césure, sans ligne de partage, infinie corne d’abondance et main armée des pires desseins qui se puissent imaginer.

   Ensuite vous évoquez la « capacité d'avoir de l'empathie ou non », que vous rattachez de façon purement logique à l’interrogation suivante : « Regarder et voir, un art, un paysage, n'est-il pas donné tristement ou joyeusement à tout le monde ? » Certes, le recours à l’objectivité nous oblige à reconnaître la présence, chez certaines personnes, de certains « dons » que bien d’autres paraissent ignorer et, remettant sur le métier votre allusion à la « génétique », vous ne faites que placer devant nos yeux le redoutable problème du Déterminisme et de la Liberté dont nul ne saurait résoudre l’immémorial conflit en raison même que sa possible origine se fond dans l’horizon des temps. En se référant au simple bon sens, sans doute sommes-nous en partie déterminés ne serait-ce que dans la relation nécessaire que nous entretenons avec notre corps, libres également dans la relation équivalente que nous entretenons avec notre esprit. Certes, « réponse de Normand », mais qui donc pourrait prétendre démêler les fils de cette pelote embrouillée ? Ce qu’il convient cependant de poser comme condition de notre exister, l’idée selon laquelle nous sommes libres, ce qu’énonce d’une manière claire la célèbre formule de Jean-Paul Sartre : « Nous sommes condamnés à être libres », l’oxymore de la « condamnation » et de la « liberté » venant renforcer la puissance d’expansion de cette dernière, la liberté. Proposition assertive que vient étayer, d’une façon antéchronologique, la belle phrase de Jean-Jacques Rousseau : « L'homme est né libre et partout il est dans les fers », désignant au travers de l’expression aliénante « les fers », l’ensemble des forces de l’oppression sociale, société dont tout homme est partie prenante, comme si, de manière cachée, ambiguë, tout citoyen sapait inconsciemment les bases de sa propre autonomie. Faiblesse humaine, culpabilité humaine dont, sans doute, sa nature profonde est atteinte sans que pour autant il puisse y porter remède. Voilà pour la parenthèse philosophique.

   Et, maintenant, ce qui me paraît plus intéressant, à partir des questions que vous posez avec beaucoup de pertinence, c’est d’explorer le chemin au terme duquel tout regard humain, quel qu’il soit, toute condition sociale abolie, tout degré d’intelligence effacé, tout regard donc peut se constituer en regard esthétique devant lequel toute œuvre d’art, bien plutôt que de demeurer en son énigme, dévoilera à son Observateur quelques unes de ses belles et inouïes perspectives. Pour ce faire, je crois qu’il est indispensable de considérer l’enfant, tout particulièrement dans ses premières années de vie, singulièrement, celles de sa formation précédant l’entrée à l’école primaire, période où sa plasticité comportementale et intellectuelle, aussi bien qu’esthétique ne demandent qu’à se former selon le schéma ouvert d’une positivité. En son temps un livre rayonna au titre de son contenu : « Tout se joue avant six ans » de Fitzhugh Dodson, psychologue américain, spécialiste de l’éducation, qui avait la conviction que les premières années de développement de l’enfant étaient le fondement même de son avenir, les stimulations socio-culturelles de cet âge déterminant en grande partie la structure future du développement du jeune adulte, puis de l’adulte.

   Certes, cette posture « radicale » fut critiquée, singulièrement par Françoise Dolto qui y percevait comme une vision microscopique ne prenant nullement en compte la problématique adolescente, puis les différents événements de l’âge adulte. Quoi qu’il en soit, quiconque a été longuement en contact avec de tout jeunes enfants en retire l’enseignement que cette période du développement est privilégiée, qu’elle constitue le sol même sur lequel s’édifiera l’ensemble de la personnalité. Personnellement, j’adhère totalement à cette thèse qui postule la prééminence des jeunes années, ces intuitions se révélant du plus grand intérêt quant à la formation artistique, à l’éveil des enfants à tout ce qui s’inscrit dans la sphère de la création. Tout enfant observé entre l’âge de deux et cinq ans est un Artiste en puissance, même s’il faut bien admettre des différences interindividuelles.

   Et ce qu’il faut maintenant prendre en considération, le regard selon lequel, tout enfant pourrait s’inscrire dans la sphère de l’art, d’une manière que l’on pourrait dire toute « naturelle ». Il faut, ici, mettre en relation deux périodes du développement de l’enfant et les reporter à la manière de dessiner, donc de voir le Monde. L’on s’apercevra vite que le Monde des moins de six ans est plus spontané, plus libre que celui de ses aînés qui, déjà, ne fonctionne plus que sous le registre des conventions esthétiques : composition, souci des perspectives et des relations des divers éléments entre eux, lien évident avec la réalité, respect d’une certaine harmonie des couleurs, microcosme se référant, déjà, à un macrocosme, symbolisation de l’espace au titre de ce qui peut s’y donner à voir : nuages, lune, soleil, tout indiquant avec une certaine précision les conventions sociales, culturelles qui influencent les individus à partir de cet âge de la symbolisation.

 

Art et geste de la vision

Les hommes têtards

Source : Le Républicain Lorrain

Art et geste de la vision

Dessins d’enfants de CE1/CE2 (7-8 ans)

Source : Artscolaire

 

***

   L’apprentissage de la lecture constitue un genre de « révolution copernicienne », une sorte d’inversion du regard, l’œil se portant alors bien plus sur le monde extérieur que sur le monde intérieur. La lecture, première Loi sous la dictée du Père (apport de la psychanalyse), laquelle vient se substituer à l’aire libre Maternelle, Loi donc qui fixe son cadre, produit ses normes, sécrète ses interdits, balise de manière étroite le parcours du futur Homme et Citoyen. Les créations qui, jusqu’ici, étaient placées sous le signe maternel : inventions sans limites, libre fluence de l’imaginaire, lignes flexueuses, fantaisies des proportions des choses représentées, tout ceci se métamorphose en représentations géométriques, orthogonales (recours à la règle qui est recours à l’instrument mais aussi recours à la Loi, au terme d’une étonnante polysémie du signifiant), Tout ceci s’organise en positions fixes et rationnelles de ce qui s’inscrit dans l’espace délimité de la feuille, chaque chose y trouvant son repos et sa logique, ainsi le ciel sera en haut, la terre en bas et les maisons, arbres et autres constellations stellaires figureront à la manière d’un cosmos strictement orienté. Ce que l’enfant gagne en exactitude, en rigueur, en raison, il le perd dans le domaine de la pure sensibilité, de l’effectuation immédiate, de la spontanéité, l’intuition première cédant la place à un processus intellectif qui s’interpose entre qui il est et les choses qu’il veut porter au-devant de sa conscience.

   Ce qui ne manque de se dessiner au travers de ces constatations pourrait assez facilement se résumer sous les attributs respectifs de Dionysos et d’Apollon. Si l’enfant de plus de six ans est déjà inclus dans la sphère apollinienne, celui de moins de six ans se vit encore dans une manière d’effervescence dionysiaque. Et, ici, je voudrais faire signe en direction de la conception de l’art telle qu’envisagée par Nietzsche dans son regard singulier de l’esthétique. Dans son livret « La vision dionysiaque du monde », Nietzsche évoque l’image de Dionysos après avoir décrit celle d’Apollon :

   « Å l’inverse, l’art dionysiaque repose sur le jeu avec l’ivresse, avec l’extase. Ce sont principalement deux puissances actives qui élèvent l’homme naturel naïf à l’oubli de soi dans l’ivresse : l’instinct printanier, le « allons-y » de la nature, et la boisson narcotique. »

    Mais si le schéma général sous lequel fonctionne le tout jeune enfant se place sous l’insigne de Dionysos, loin s’en faut, cependant, qu’il rejoigne la conception tragique d’un chaos sur lequel repose la conception nietzschéenne et je dirais plutôt volontiers que l’Apprenti existentiel se réfère à une manière de « chaos joyeux », cet oxymore laissant le champ libre à une création sans limites, mais empreinte d’une certaine félicité. Ici, il convient d’établir une distinction nette, un genre de disjonction qui placerait, d’un côté le dionysiaque originel, d’un autre l’apollinien différé dans le temps, même si les choses ne sont pas aussi nettes, des vases communicants s’épanchent l’un en l’autre au titre de l’infinie polysémie du réel. Mais pour la pertinence de notre propos et la clarté de nos idées, nous nous réfèrerons à ces deux catégories en faisant ressortir les prédicats qui s’appliquent à l’une et à l’autre. Voici comment Wikipédia présente excellement les particularités de ces deux figures :

   « Le dionysiaque désigne la cohésion de l'individuel dans le tout de la nature, ou le « Un originel », qui comporte tout ce qui est vaste, erratique, insaisissable, sensitif, inspiré, fougueux, immuable, lié non seulement, selon Nietzsche, à l'origine des civilisations en Asie Centrale et au Moyen-Orient, mais formant également le soubassement de son opposé, l'apollinien, c'est-à-dire ce qui est cadré, stable, ordonné, classique, rationnel, régulé, mesuré, modal, supposé être le propre du « génie » dit occidental. Cette opposition entre Apollon et Dionysos a d'abord été posée par Plutarque (46-126 apr. J.-C.) puis reprise par Michelet dans la Bible de l'humanité (1864). »

   Donc nous retiendrons, par commodité intellectuelle, la physionomie de l’enfant de moins de six ans comme ce qui est « sensitif, inspiré, fougueux » et celle de l’enfant de plus de six ans comme ce qui est « cadré, stable, ordonné », même si cette répartition rationnelle peut présenter la rigidité d’un concept trop vite affirmé. Mais oublions l’enfant déjà conditionné (« formaté » selon l’expression contemporaine) par les lois scolaires et sociales pour nous tourner vers ces enfants totalement disponibles, encore pour un temps, à fonctionner dans un monde singulier qui est le leur, monde de l’imaginaire s’il en est et, corrélativement, monde de la création spontanée, sorte de reflet d’un regard non encore pollué par les contraintes de la socialité.

   Évoquant la création enfantine, il ne nous est guère possible de faire l’impasse sur le modèle novateur mis au point par le Couple Freinet. Les quelques extraits ci-après voudraient mettre en exergue cette conception nouvelle du geste créatif (et, d’une manière corollaire sur la nécessaire modification du regard qu’elle suppose), retenant essentiellement la vitalité du geste, sa libre effusion, cette manière de semence interne, ces spores diffusant dans l’espace de la page leur pure félicité, genre d’hymne à l’enfance toute-puissante lorsque, plutôt que de canaliser son énergie, on la laisse se déployer telle la corolle qui s’ouvre à l’effervescence printanière : éclosion libre de soi, constellation, dans ce qui est altérité, de sa propre originalité, de son essence à la rencontre des autres essences du monde et des hommes.

   Je cite quelques phrases extraites de l’article : « Élise Freinet, une pédagogue de l’art enfantin », d’Henri Louis Go :

   « Un optimisme frondeur et enfantin tient lieu de manifeste et se nourrit sans cesse à une vie souterraine pleine d’exubérance et d’illogisme ».

   « Le dessin, la peinture, la création artistique sous toutes ses formes, sont par excellence des disciplines rééducatrices de la spontanéité. Notre École Freinet a toujours recours à elles. »

    Dans son ouvrage « L’art enfantin », Élise Freinet précisait : « Il n’y a dans cet élan à bien réaliser sa vie aucune prétention au surhomme, aucune ambition de planer parmi les aigles, mais simple désir d’honorer la vie ». « Elle manifestait ainsi sa compréhension de la conception nietzschéenne du “surhomme” comme celui qui devient l’artiste de sa propre vie, et du renversement des valeurs dans le sens où vivre pleinement est la plus belle des vertus. »

   Je reprends ici votre belle phrase : « Regarder et voir, un art, un paysage, n'est-il pas donné tristement ou joyeusement à tout le monde ? » Si, regarder, voir sont, comme vous l’exprimez, donnés « à tout le monde », si ce monde commence par la petite enfance, si des pédagogues créatifs savent toucher en eux leur sensibilité, si les Parents s’investissent dans le projet, si les expériences esthétiques vécues en classe trouvent leur naturel prolongement à l’extérieur, au contact de la Nature, mais aussi de la Culture, musées et autres espaces dédiés à l’art, alors cette collection de « si », réalisera les conditions mêmes, pour les tout jeunes enfants, d’entrer de plain-pied dans ce fabuleux domaine de l’Art, lequel, en plus d’une réelle joie au contact des œuvres, démultiplie la conscience de Celui, Celle qui s’y confient avec la plus belle des générosités qui soient.

   Ce contact avec les grands créateurs est de première importance et, en ceci, j’inscris mes pas dans le sentier tracé par Rousseau, lequel qualifiait les enfants de : « grands imitateurs ». Sans doute, dans la plupart des cas, l’imitation est-elle le convertisseur du désir en ce qu’il souhaite obtenir, à savoir la réalisation d’une œuvre d’art. Certes, beaucoup de « si » jalonnent ce parcours et ceux-ci ne témoignent que d’une manière de cécité, de voile dont les adultes couvrent leurs yeux à défaut de voir, sous l’apparence, l’entièreté du réel, sans deviner l’évidence d’une disposition naturelle à créer chez les Tout Petits.

 

Art et geste de la vision

« Vol d’oiseau au clair de lune »

Source : Pinterest

 

   Je crois qu’ici, il faut faire référence à ces Grands Artistes qui avaient su ménager en eux un espace privilégié où continuait à s’animer leur âme d’enfant. Je pense bien évidemment à Gaston Chaissac, à ses sympathiques bonhommes posés sur des planches colorées, imprimés sur des cailloux, créés à partir de chutes de papier peint ; je pense à Jean Dubuffet, ce génial inventeur de « L’Art Brut », à ses « Matériologies » de terre et de papier froissé, à ses personnages bariolés de « Paris-Circus » ; je pense à Joan Miró, à ce « Vol d’oiseau au clair de lune », un rond orange pour la lune, un fond vert pour le ciel, trois signes noirs et un blanc, pour le mystère, la fantaisie, la pulsion des sens et tout est là, entièrement contenu dans l’évidence artistique d’un Soi sans-distance auprès du Monde.

   C’est très certainement ce qu’il faut viser chez l’enfant encore placé sous l’influence métamorphique de Dionysos : le Sans-Distance et le Monde en vis-à-vis.

 

Tout est question de REGARD !

 

   Merci, Emmanuel, d’avoir permis cette incursion, à nouveau, dans ce monde aussi étrange que beau et multiplicateur de félicités pleines dont l’Art est le subtil organisateur. Pour un temps, exilés du sacro-saint Principe de Raison (qui pour autant est indispensable à notre vision humaine), nous avons pu ouvrir l’espace libre d’une création, laquelle, chacun le sait bien, est, avant tout, création de Soi.

 

 

  

  

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11 février 2026 3 11 /02 /février /2026 09:12
« Tout est rythme »

« Rythmes »

Robert Delaunay

Centre Pompidou 

 

***

 

« Tout est rythme.

Comprendre la beauté,

c’est parvenir à faire coïncider

son propre rythme

avec celui de la nature.

Chaque chose,

chaque être a

une indication particulière.

Il porte en lui son chant. »

 

« L’extase matérielle »

 

J.M.G. Le Clézio

 

*

 

« faire coïncider

son propre rythme

avec celui de la nature »,

 

   c’est bien là, à l’évidence, le mot d’ordre que l’Auteur fixe aux Protagonistes de ses romans, lesquels sont dans un réel et constant souci quant à la Nature :

 

souci du Sahara et de ses vastes étendues sauvages dans « Désert »,

souci du microcosme de cette île- miroir dans « Voyage à Rodrigues »,

souci du visage d’une Afrique mythique dans « Onitsha »,

souci des confins montagneux de la frontière italienne dans « Étoile errante »,

souci et recherche fiévreuse du site où se rassemblaient les baleines dans « Pawana ».

 

   Il y a une vraie constante, chez Le Clézio, de faire coïncider son être, par Personnages interposés, avec cette éthique écologique par rapport au cadre de vie qui, toujours, est considéré comme l’une des essences au gré desquelles les Existants que nous sommes reçoivent le juste accusé de réception de leur présence sur Terre.  Une Terre toujours fragile, mise en demeure de produire toujours plus, placée qu’elle est sous la férule d’une toute-puissance anthropologique qui n’a de cesse d’en saper les fondements les plus essentiels, les plus vitaux. Ce qui pourrait trouver sa confirmation sous la formule suivante :

 

Décoïncider de la Nature :

mort de l’Homme et de la Nature

 

Coïncider avec la Nature :

déploiement de l’Homme en ce qui

l’accueille et l’accomplit

 au plus juste de qui-il-est,

ce Rejeton de bien plus grand que lui,

cet Héritier de ressources natives

qui le dépassent et l’obligent.

 

   L’on sentira ici, combien cette nécessaire et souhaitée immersion dans le sein matriciel de la Nature ne peut avoir lieu que dans la seule dimension pathique d’un sentiment de dette en même temps que d’admiration vis-à-vis de qui, généreusement, nous octroie le bien le plus précieux, à savoir la Vie en sa plus exacte plénitude. Si la considération de la Nature peut s’opérer sous les auspices de la logique et de ses concepts au titre de déductions exactes, Chacun, Chacune comprendra l’essentiel fondement de son rapport au Tout-Autre-Naturel à l’aune d’une réelle compréhension intime, autrement dit dans l’espace totalement intériorisé des sentiments, des affects, des passions justes parce que médiatisées par les exigences de la Raison.

  

   Compte tenu de cette exigence se traduisant selon sympathies, inclinations, affinités, penchants aussi authentiques que généreux et motivés en leur fond, l’on percevra donc le soubassement prioritairement psychologique, affectif, sensible qui reliera tout Être au Milieu dont il est issu, qu’il ne pourrait renier qu’au titre de sa propre négation. C’est au regard de cette perspective pleine de sollicitude que nous aborderons la question du rythme sous l’angle particulièrement fécond de la « Rythmanalyse », concept forgé en 1931 par Dos Santos, dont Wikipédia précise :

 

   « Lúcio Alberto Pinheiro dos Santos, philosophe portugais, invente la rythmanalyse en 1931. Il voit dans la rythmanalyse une méditation sur les temporalités vécues dans le psychisme humain. Gaston Bachelard, qui le cite dans son essai « La Dialectique de la durée » en 1936, affirme l'avoir pratiquée et en être sorti rasséréné. Il précise que le terme est formé de la même façon que « psychanalyse ». Bachelard donne pour but à la rythmanalyse, « en examinant les rythmes de la vie dans leur détail » de « rendre heureuses et légères les ambivalences que les psychanalystes découvrent dans les psychismes troublés ».

 

   Nous pensons que la conception de ces rythmes, par Le Clézio, prenant fond sur une tonalité identique, il sera utile d’interpréter sa pensée selon ce même horizon. En quelque manière, la pratique de cette « rythmanalyse » qu’aussi bien nous pourrions nommer « rythmologie », consiste en l’indication de retrouver en Soi, enfouis au plus profond, ces mouvements et sinuosités aussi amples qu’archaïques, lesquels,

 

immaîtrisés, débouchent sur la névrose et ses infinies variantes,

lesquels maîtrisés donnent lieu à une belle et pleine ataraxie

dont l’équilibre est le parangon le plus immédiat,

comme le plus accessible à Ceux qui s’y entendent

à débusquer, sous l’orage,

le calme qui en a précédé l’apparition.

 

Être en rythme, c’est Être-Soi.

Ne nullement l’être, c’est être-hors-de-Soi

  

   Pour ce faire, passer du Hors-de-Soi à l’Être-Soi en sa plus grande faveur, nous nous rapprocherons, selon la pente d’une interprétation toute personnelle, toute singulière, de ce concept totalement sensible, incarné, de l’architectonique de l’oeuve de Robert Delaunay sise en tant qu’Image-titre de ce texte, cherchant à y débusquer les possibles lignes de cette « ryrhmanalyse », formatrice de Lumière en lieu et place des Ombres qui, nécessairement, habitent les couches abyssales de nos Êtres parfois plongés dans l’absolue obscurité d’une forclusion. Ce que nous proposons ci-après, consiste à mettre en parallèle, d’une manière chronologique, génétique, deux schémas chargés de formaliser deux concepts opposés et cependant complémentaires :

 

* Le Schéma 1 correspondant à une Dysrythmie Originaire

 

* Le Schéma 2 correspondant à l’Eurythmie atteinte après que la Dysrythmie

se sera métamorphosée en son contraire.

« Tout est rythme »

 

Schéma 1 : la Dysrythmie

 

   Toute dimension anthropologique passe nécessairement par ces étapes successives liées au développement même de l’Être. Au début, en cette période qui peut être considérée en tant qu’originaire, fondement sur lequel prend appui tout Vivant, les choses ne sont nullement clairement déterminées. Dans les profondeurs abyssales de l’Inconscient gravite tout un champ de forces lentes et amorphes, indifférenciées, sorte de confus maelstrom, de mangrove chaotique où les reptations dionysiaques, les emmêlements figuraux, les torsions formelles aboutissent à l’aporie d’un non-sens dont rien ne semble pouvoir sortir qu’un bien étrange salmigondis, une parole sans structure babélienne, un genre de mélopée antique-archaïque précédant toute venue claire au Langage de l’Homme, Langage en lequel il affirme et confirme son Essence.

  

   Bien plutôt se présentent les linéaments d’une animalité encore rampant à bas bruit sous la ligne de flottaison des consciences, amas indistinct de boules gélatineuses pareilles au « morceau de cire » cartésien, toute forme y inscrit son chiffre en même temps que ce dernier est repris pour une nouvelle figuration qui le réduit à n’être nullement reconnaissable. Règne d’une instabilité du Sensible dont aucun Intelligible n’a encore pénétré l’étrange matière visqueuse au point de n’être qu’un sombre marigot animé de simples et confondantes négativités.

 

Rien ne sort de soi.

Rien ne trace de ligne claire.

Rien ne se lève de ce tapis tubéro-racinaire,

sauf d’embrouillés rhizomes

dont le lexique, précisément,

est de ne pas en être un,

simple balbutiement

à l’orée d’un Monde possible.

  

   Ce sont ces traces de la passivité originaire qui sont symbolisées, sur ce schéma, par ces lignes noires sinueuses, ces traits charbonneux de pastel affectant la partie immédiatement immergée sous la ligne exacte de la Conscience. Et, ce qui est à considérer ici, dans la perspective de la Rythmanalyse, c’est que ces forces obscures, lorsqu’elles subsistent en l’Être plus que de raison, voici qu’elles constituent le terreau des névroses et autres troubles affectant si gravement la psyché que l’Analysé s’y empêtre comme pris dans d’invasives lianes dont il ne diffère guère, plongé dans une manière de catatonie qui le dépasse et, parfois, le confine à n’être qu’une effusion de ce Néant qu’il redoute, dont il sent la terrible présence à défaut d’en pouvoir connaître les secrets et mystérieux motifs.

  

   Alors qu’en est-il du travail du Couple Analysant-Analysé au sein de cet incompréhensible espace encore ininterprétable, encore semé des scories antédiluviennes de toutes choses émergeant à peine d’un socle en lequel elles végètent et se confondent comme si, par une manière de saut rétrocessif, elles voulaient rejoindre le lieu primitif de leur propre germination. Quelle est donc la valeur singulière du logos thérapeutique, si ce n’est, pour l’Analysé, d’éclairer, par son langage, ces zones interlopes d’ombres fuligineuses, apporter quelque rai de clarté qui débouchera les ténèbres, faisant apparaître, ici et là, quelques flaques lumineuses.  Elles seront autant d’orients sur lesquels l’Analysé, fixant son attention, parviendra à repérer dans le dédale de son psychisme troublé, cette manière de fil d’Ariane qui le guidera vers l’en-dehors du Labyrinthe, tout comme le Prisonnier de la Caverne Platonicienne, guidé par le feu se projetant sur la paroi de la roche, commencera son ascension en direction du Soleil-Intelligible.

   Le logos-Analysant, par son apport discriminant, permettra au trouble natif de l’Analysé de commencer à émettre de claires et rationnelles informations quant à son exister, pouvant le décrire, projeter en direction de qui il est, ces mots qui métamorphosent le celé, l’indéterminé, le confus, en leur envers. Å savoir la « clairière de l’Ouvert », la transparente détermination du réel, à commencer par le sien. Permettre au distinct de se donner en lieu et place de ce qui, jusqu’ici, demeurait dans les sombres corridors d’une incompréhension. Alors, chaque coup de scalpel porté par la dyade Analysant-Analysé en direction du sombre et de l’irrévélé, constituera autant de biffures de ces traits de graphite symboliques qui obombrent la strate immédiatement présente sous la Ligne d’Horizon de la Conscience. Ce processus se développera jusqu’à un point de visibilité suffisante, de manière à ce que l’Analysé, soustrait au clair-obscur de la mangrove primitive, puisse abandonner un funeste nadir existentiel pour découvrir cette belle zone zénithale où brille, non seulement l’éclat d’un paraître anonyme des phénomènes, mais bien plus, l’éclair de l’esquisse Humaine saisie de l’intérieur. Un peu à la manière d’un photophore découvrant, dans l‘instant de sa propre lumière, le précieux d’une essence qui n’avait nullement disparu, puisqu’elle est éternelle, voilée seulement, assombrie, portée au paradoxe de l’improféré.  Alors que l’énonciation et la détermination de ce-qui-est, constituent l’essentiel de sa mission.

 

Être-Homme, c’est parler,

désigner, pratiquer la désocclusion

de ce qui est occlus,

déchiffrer l’indéchiffrable

qui, toujours, se dissimule

sous des couches de non-vérité.

« Tout est rythme »

Schéma 2 : l’Eurythmie

 

*

 

   Et, puisque la sortie de la mangrove correspond à l’illumination du Soi et du Réel qui lui fait face, il faut maintenant se pencher sur l’étonnant passage de la Dysrythmie à l’Eurythmie, comme l’on passerait de l’Obscurité native de l’Humain en sa genèse, à sa pure Luminosité en tant que Conscience ouverte à l’entier mystère du Monde, lequel, certes de façon discrète, commence à livrer ses secrets. Si, dans la phase précédente de confusion originaire, tout équivalait à tout dans une manière d’illogisme constitutif, si les rythmes s’opposaient selon deux parties antinomiques, incommunicables,

   

voici que les rythmes conjugués

du Couple Analysant/Analysé

se mettent à l’unisson

des rythmes de toute Altérité :

 

rythmes de la Nature,

rythme des Autres,

rythmes du  Monde,

 

   si bien que, la biffure de ce qui obscurcissait la partie Inconsciente, porte au visage d’une possible analogie, Inconscient et Conscient dans ce que nous pourrions nommer une « réconciliation ». Car, en réalité, le soi-disant clivage, la supposée scission qui feraient de ces deux domaines des sites adverses, ne saurait guère résister à l’analyse.

 

L’Homme en son essence

ne peut être qu’une Figure Unitaire

où Conscient et Inconscient jouent chacun

les motifs au gré desquels ils sont

déterminés depuis l’origine des choses.

 

Le Conscient vise le Réel,

l’Inconscient vise l’Irréel.

 

Mais, en toute bonne logique,

Conscient aussi bien qu’Inconscient

prétendent à l’exister à égalité de droits.

 

L’un appelle l’autre,

comme l’autre appelle l’un.

  

 

   Ce qui est à examiner ici avec le plus vif intérêt, c’est la totale inversion des valeurs qui s’est opérée dans la transition de la Dysrythmie vers l’Eurythmie. Tout ce qui, dans la Dysrythmie se donnait sous le visage de l’obscur, de l’indéterminé, du chaotique, de l’amorphe, de l’informel, de l’illimité, de l’indécis, du contingent, de l’irrésolu, de l’indéfinissable, de l’indécidé, de l’indiscernable tous ces prédicats négatifs se voient retournés, selon la figure du chiasme, en leur exacts contraire, à savoir,

 

L’obscur devient clair

L’indéterminé cède la place au déterminé

Le chaotique s’inverse en ordonné

L’amorphe se logicise

L’informel migre vers la forme

L’illimité se voit enclos en des limites

L’indécis se comprend doté de pure volonté

Le contingent le cède au nécessaire

L’irrésolu s’effondre sous la poussée de la fermeté

L’indéfinissable s’abrite sous le précis

L’indécidé plie sous la force du manifeste

L’indiscernable s’écroule sous du juste discernement

 

   Et cette substitution des prédicats négatifs en des prédicats positifs ne provient nullement d’une magie, n’est nullement l’effet d’un tour de passe-passe, mais se tient en réserve depuis l’aube des temps dans le Destin Humain. Car rien, du Monde, ne saurait sombrer dans le chaos pour l’éternité.

 

Car il est une loi énonçant

que toute chose porte en soi,

nécessairement,

la loi complémentaire,

sinon adverse de la loi antécédente.

 

   Sorte de rythme ontologique en lequel s’inscrirait notre rythme circadien biologique scandé par l’alternance veille/sommeil. Comme si le Grand Tout Naturel était cet être somatique en lequel la logique biologique découperait des alternances de sens : une Veille-Consciente succédant à un Somme-Inconscient, seule la synthèse des deux comportant la totalité signifiante de ce que l’on pourrait nommer « Disposition », cette Entité-bifide dont nous percevons confusément la Haute Présence, à défaut d’en pouvoir tracer le centre et la périphérie. Cependant il serait naïf d’entretenir une visée idyllique de cette Eurythmie, laquelle, en ses mailles, ne peut que conserver, à titre de réminiscences obscures, quelques points négatifs attachés à son passé.

 

Jamais de pure clarté.

Jamais de pure obscurité.

Toujours un mixte des deux,

un Clair-Obscur qui, tel la Vérité,

s’obombre de quelque tache

qui en pervertit le pur éclat.

 

   Si notre hypothèse du nécessaire passage d’une Dysrythmie à une Eurythmie a quelque chance de se voir confirmer dans le réel, alors il faudra relier ce Concept-Médiateur à l’énoncé de Le Clézio reproduit ci-après :

 

Chaque chose,

chaque être a

une indication particulière.

Il porte en lui son chant. »

 

   Correspondant à l’indéterminé de la Dysrythmie, nous pourrions dire que « chaque chose, chaque, être a, en effet, une indication particulière », négative cependant, de l’ordre du discord, du non-chant que constituerait une longue et irrésolue Plainte, en laquelle retrouver tous ces motifs obscurs venant de la nuit des temps au titre d’une irrépressible phylogenèse imprimant en l’Humanité ces traces de passivité originaire dont, jamais elle ne pourrait se défaire.

   Mais aussi ces mêmes traces ontogénétiques dont chaque être porte en Soi, les motifs les plus troublants en l’espèce des actes manqués, des lapsus à répétition, des projets avortés, des espoirs déçus, des livres non lus, des concepts incompris ou bien ignorés. Ceci, bien évidemment, correspond au Schéma 1 en son visage heurté, inaccompli.

 

   S’égalant au déterminé de l’Eurythmie, alors nous pouvons affirmer avec l’Auteur, de manière positive, sinon enthousiaste :

 

« Chaque être porte en lui son chant. »

 

   Ce qui veut dire que le moment essentiel du rythme comme essence du chant, lequel moment était entravé dans la passivité, se voit ici confirmé par une activité transcendant tous les obstacles, effaçant toutes les contingences, contournant toutes les contrariétés, si bien qu’il faudrait d’abord parler d’un « plein chant », ce qui signifie, prédiqué de plénitude et, par simple glissement paronymique, le qualifier de « plain-chant », ici le « plain » indiquant l’absence « de rupture, d’accident ou d’altération », donc une réelle et authentique effectivité, une autonomie signant le gain d’une pure Liberté.

 

Du non-chant plaintif

au plain-chant hautement proféré

s’installerait la même différence

que celle existant entre

mélopée profane

et hymne sacré,

 

ce qui signifie un changement de registre essentiel,

le passage d’un relatif non-sens

à un sens assumé dans toute la latitude

de son pouvoir configurateur de joie.

 

   Si, au terme de cet article progressant difficilement parmi les écueils de la pensée que sont, toujours, les formes mutantes, polysémiques d’un réel en constant réaménagement (rien n’est totalement indéterminé, rien n’est totalement déterminé), si donc nous plaçons en vis-à-vis les deux schémas précédents, le contraste visuel donne des réponses claires à notre questionnement.

« Tout est rythme »

La mise en regard des deux images-concepts mérite encore quelque éclaircissement quant à la notion de Rythme. Le rythme suppose ce que les contenus synonymiques laissent paraître, à savoir,

 

accord, symétrie,

relation, harmonie,

mesure, proportion,

assonance.

 

   L’on conviendra que la figure de gauche, en sa Dysrythmie, est, à l’évidence, l’exact contraire de ces notions ; que les cercles de la peinture (que nous donnons comme la Figure de l’Être), se trouvent entravés quant à leur clair développement, quant à leur logique formelle, quant à leur devenir ontologique, grevés qu’ils sont par ces lacets de la passivité originaire qui les retiennent prisonniers en quelque endroit de l’espace et du temps qui ne nous sont nullement accessibles.

  

   Par contraste par rapport à ceci, la figure de droite en sa rassurante Eurythmie se manifeste en toute clarté,

 

que rien en ces cercles polychromes

ne demeure celé,

que tout est à portée de regard,

que le sens est ouvert,

la circularité mobile de l’Être

totalement visible, totalement assumée.

 

Et tout ceci nous fait penser à l’un

des rythmes les plus essentiels de l’Univers,

 

le rythme du cœur en son alternance

diastolique/systolique.

 

La contraction systolique affecterait

le Dysharmonique,

alors que la dilatation diastolique

serait le site même de la plénitude

et de l’Harmonie.

 

Rien d’étonnant à tout ceci cependant

pour la simple raison suivante :

 

La contraction systolique/dysharmonique

fait signe en direction de la Finitude,

donc de la Plainte.

 

La dilatation diastolique/Eurythmique

fait signe en direction de l’Infinitude,

donc du Chant.

 

 

 

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11 février 2026 3 11 /02 /février /2026 08:13
De l’ici-présent à l’origine-fondement

‘Nature Morte’

 

Photographie : Marcel Dupertuis

 

***

 

   Incipit - Prenant pour point focal cette belle image, belle sur le plan photographique aussi bien qu’artistique, nous voudrions poser la thèse selon laquelle l’épreuve en Noir et Blanc se dirigeant vers une supposée origine, un fondement, s’approche d’une nécessaire vérité alors que son traitement coloré, du fait de la multiplication de ses sèmes, de l’éparpillement des sens qu’elle suppose, ne ferait apparaître qu’une dilution de cette même vérité. La couleur appellerait au premier chef une esthétique, le Noir et Blanc une éthique. Mais il faut maintenant aller plus avant.

  

   SAISONS

 

   Eté - Profusion. Tout vient du cœur ruisselant des choses, tout se lève de l’indistinct et flamboie au plus haut de sa forme. Tout rutile et fait sens à l’acmé de son être. Regardons ‘L’été’ de Pieter Brueghel l'Ancien. L’image, hautement solaire, expansive, ne laisse nullement de place à l’ombre, au recueil, à la méditation. L’activité bat son plein qui n’attribue aux hommes nul interstice pour quelque repos. L’air est infiniment tendu. Les pensées sont lentes à venir. Tout se fait dans l’immédiateté de l’action. Il faut boire à la jarre pléthorique de la vie. Il faut s’emplir d’un épicurisme au premier degré qui ne s’embarrasse de quelque considération fâcheuse. Eté comme arche tendue du désir. Eté comme présence du présent en sa fulgurante instantanéité. Tout doit être plein, les flux existentiels bourgeonnent, les corolles s’ouvrent, la corne d’abondance diffuse dans l’air saturé de joie imminente les pollens et les nectars de la vie prise à bras le corps. Partout la couleur est à la fête, partout elle dissémine les spores de la croissance, de l’expansion, de la diffusion multiple, bariolée, chamarrée, tel l’habit d’Arlequin.

   A cette aune, l’âme existe-t-elle, l’esprit trouve-t-il aire favorable à son expansion, la dague des soucis et des inquiétudes lacère-t-elle la toile unie du réel ? L’angoisse, cette ambroisie de la Métaphysique, est-elle à même de déployer sa tragique efflorescence ? Non, ici se montre, sous la plus vive des clartés, la généreuse climatique des divertissements estivaux, ici s’actualise la dimension plurielle des phénomènes, la prolifération naturelle, polyphonique, polychrome, poly-sensorielle de ce qui vient à soi pour dire la luxueuse apparence de ceci qui se montre, que nulle contrariété ne saurait entraver, dont nulle tristesse ne pourrait entamer le capital d’illimitée jouissance. Là, dans la multitude riante, épanouie, là dans la grande spirale d’allégresse, ne saurait s’immiscer la mélancolie des penseurs abscons, des faiseurs de morale, des alchimistes de concepts, des dogmatiques religieux, des ascètes en voie pour l’Absolu. Tout spleen, tout chagrin, toute morosité font tache et obscurcissent le ciel d’ombres jugées funestes, invasives, hors de saison et de propos.

    Automne - Ce que l’été avait commencé, l’automne l’accomplit dans la plus somptueuse amplitude. Les couleurs, prises de l’intérieur, s’exhaussent, scintillent. Les érables sont incendiés, les forêts sont chatoyantes, les feuilles expulsent les dernières traces chlorophylliennes, le vert apaisant est banni que remplacent l’éclat du carmin, le rugissement de l’écarlate, l’assaut du vermeil, la vibration de la garance. On est ici, si loin de la photographie placée à l’initiale de cet article, on est à son exact opposé. Elle qui vit dans la modestie de la pénombre, elle qui se vêt de gris soutenu et de noir profond, elle qui se retire au plus intime de son être, voici que la meute automnale, la débauche multicolore, l’arc-en-ciel pléthorique viennent apporter la plus verticale des contradictions.

   Il y a évidente polémique, comme si l’excès des tonalités, leur son cuivré, leur haute symphonie voulaient recouvrir et reconduire à néant ce qui, dans une manière de dolent silence, de parole à la limite d’une mutité, se donnait dans le chuchotement existentiel, autre nom pour une naissance sur le bord du réel, sur la margelle attentive du monde. Car il n’y a vraiment que dans le retrait, dans la modestie de l’apparence, dans l’économie du dire que se décèle l’exactitude des choses, autrement dit le dévoilement de leur vérité. Et le moment est venu de placer la notion de vérité selon le mode grec antique du dévoilement, nommé ‘alètheia’. Ce concept se décline selon deux modes : vérité au sens de dévoilement (l’étant en son apparaître occulte toujours l’être qui est sa vérité), le dévoilement occulte la simple apparence pour donner lieu à l’effectivité du réel.

    [Incise - Dans ce texte, nous souhaiterions faire se révéler, de manière métaphorique, en des guises successives de décoloration et de dénuement (l’expansion estivale-automnale cédant peu à peu la place à la rigueur hivernale), une succession de stades, genre de genèse régressive qui, d’un réel saturé, surabondant (figure de la simple apparence et de l’erreur) remonterait en direction d’une figure originaire affectée de la plus juste simplicité, (seule synonyme de vérité). Un peu comme si un chemin à rebours des stations historiques traversées par les formes esthétiques devait rétrocéder à partir de leurs manifestations les plus exubérantes (fauvisme par exemple, expressionnisme), pour aboutir à l’expression dépouillée, primitive, archaïque (l’art pariétal) en lequel s’annoncerait, sinon une naïveté, du moins une évidence, une justesse, une sincérité que des strates civilisationnelles et culturelles auraient sédimentées, si bien qu’elles ne seraient plus guère perçues, ici et maintenant, qu’à la manière de spectres lointains que la lumière de la temporalité aurait affadis au point de nous les rendre illisibles.]

   Hiver - La nature s’est assagie, est rentrée dans le rang. La sève exubérante a regagné l’âme cachée des arbres, s’est invaginée au profond des racines, dans le secret des tapis de rhizomes. Les couleurs ont été gommées. Ne subsiste plus guère qu’une palette trinitaire Noir/Blanc/Gris. Un mot à peine plus haut qu’un autre. Une syntaxe du dépouillement. Une rhétorique sobre, mesurée, soucieuse de ne dire que l’essentiel, ces présences s’enlevant à peine du sol d’où elles proviennent. Une terre originaire. Une glaise formatrice des premières ébauches, des esquisses primordiales. Une présence silencieuse, à la limite d’un effacement. Comme si les choses du monde, dans leur native effraction, pouvaient, à tout moment, décider de leur être, le propulser en direction de l’étant-visible ou bien le réserver en leur être-invisible. Etonnante disposition alètheiologique, jeu d’un constant voilement/dévoilement qui est la scansion, le rythme immémorial, la pulsation selon lesquelles le se-montrer/se-cacher se donne comme la figure d’Ombre et de Lumière qui, une fois dit

 

Le Noir et le Blanc

le Rien et le Tout,

 la Nuit et le Jour,

l’Opaque et le Diaphane,

la Fin et l’Origine,

le Vide et le Plein,

l’Occultation et l’Emergence

Le Silence et la Parole,

le Mensonge et la Vérité,

le Mal et le Bien

  

   Oui, le Noir et le Blanc, et tout ce qui, symboliquement s’y réfère, dont nous venons de dresser quelques emblèmes contradictoires, dichotomiques.  Ce sont les Intuitions Fondamentales dont nous usons afin que l’emplissement de notre conscience puisse disposer de positions cardinales, d’amers qui seront les pierres vives du sens au gré desquelles cheminer sur cette terre. Quelle sera alors notre position humaine par rapport à ces polarités essentielles ? Eh bien celle d’être des médiateurs, autrement dit de nous situer dans cette valeur intermédiaire du Gris, laquelle tient du Noir sa part de doute, du Blanc sa part de certitude. Médiation ou travail de navette ininterrompu de la Matière-Ombreuse à l’Esprit-Lumière, laquelle médiation constitue le tissage ontologique du Dasein, de l’être-là tel qu’il nous est confié par la mesure du Destin. (On prendra soin de noter que les oppositions binaires figurant ci-dessus le sont dans une perspective axiologique attribuant au Noir la valeur Négative, au Blanc, la valeur Positive ou, pour le dire autrement, le Noir en tant que Mal, le Blanc en tant que Bien, le Noir du côté d’une Fausseté, le Blanc du côté d’une Vérité.)

   Ces distinctions canoniques, ces dialectiques radicales dont on pourrait penser qu’elles sont des simplifications abusives de la réalité, bien loin d’être de simples postures traditionnelles sont les conditions d’une pensée sans doute schématique mais claire des divers ordres auxquels nous confronte notre chemin d’hommes. Elles ne sont nullement des oppositions binaires se limitant à une approbation ou à un rejet des déterminations d’existence. Elles supposent, afin de prendre sens, un troisième terme, l’Existant-que-nous-sommes en sa plus haute possibilité, à savoir de considérer le Noir au même titre de possibilité que le Blanc, opérant toujours une synthèse des points de vue qui, en tant que juste milieu des choses, débouche toujours sur une vision rationnelle dudit réel. Nous sommes, en première instance, des Sujets à équidistance des Objets que nous rencontrons dans notre quotidienneté. Notre regard oscille toujours, tel le fléau de la balance, entre des mesures adverses, antinomiques, le plus souvent tressées des plus vives apories.

   Vivre en pleine conscience est ceci : aiguiser notre lucidité, dégager des différentes formes esthétiques (comportements humains, faits et gestes, postures et conduites, travaux et œuvres, socialités et culture) le ferment nécessaire au dégagement d’une éthique car les formes belles ne sauraient s’exonérer de l’exigence d’une éthique. Il est une tradition de la pensée qui condamne une telle vision dualiste du Monde pour la simple raison qu’on ne saurait situer comme antinomiques l’Esprit et le Corps dont le réel unifie les postures, les ramène à se situer dans un identique creuset. Certes, ce que le réel présente en tant que le même, les catégories linguistiques le posent en tant que différent. Comme si, d’un côté, l’Esprit vivait sa vie autonome et, d’un autre côté, le Corps, identiquement, se situait dans une sorte d’existence parallèle. Bien évidemment cette conception, prise à la lettre, serait tout simplement absurde. Ce qui est à considérer, ceci : le lieu du réel et le lieu symbolique du langage n’occupent pas les mêmes places, ne partent nullement des mêmes perspectives. Afin de décrire le réel, le langage a besoin de cette activité analytique qui pose les différentes esquisses de l’être-d’une- chose selon une successivité temporelle, alors que le flux du réel ne sépare rien, n’isole rien, simple constance de l’être en son devenir. Mais ce que l’activité langagière, de par sa nature, scinde arbitrairement, la faculté intellective le reconstruit dans une synthèse de sens immédiatement compréhensible.

   Cette digression était utile de manière à resituer

Ombre/Lumière

Rien/Tout

Occultation/Emergence

   dans un unique souci existentiel car rien de ce qui vient à nous n’est totalement Vrai ou totalement Faux, toujours un composé des deux, toujours une Plénitude que vient creuser un Vide.

   Dans le développement proposé jusqu’ici, nous n’étions nullement à la périphérie de l’œuvre de Marcel Dupertuis pour la simple raison, qu’en filigrane, elle pose toutes ces questions de l’Ombre et de la Lumière, du Vrai et du Faux, du Silence et de la Parole. Faisant ceci, elle expose l’esthétique dans la clarté d’une éthique. Et ici, ‘éthique’ nous l’entendrons au sens originel, selon la belle inflexion heideggérienne du terme de l’ancien grec ‘éthos’, qui fait signe en direction d’une manière exacte d’habiter la terre, c'est-à-dire de créer la possibilité d’un séjour de l’homme dans la Vérité de l’Être. Ceci est riche de multiples implications qui vont du travail sur soi du Dasein jusqu’à la prise en considération de toute altérité, naturelle, anthropologique au soin desquelles il faut veiller. Il va sans dire que toute œuvre d’art, au motif de sa nature transcendante, doit être le signe de toutes les attentions. Beauté, Vérité = le Même.

 

    Quelques variations phénoménologiques sur ‘Nature Morte’

 

   Cette image est suffisamment admirable pour qu’elle puisse susciter un commentaire qui se voudra aussi exact que possible, lié de près à l’essence même du phénomène, ce surgissement qui ne peut que donner lieu à cet ‘étonnement’ fondateur de la science suprême, la science  par excellence, à savoir la Philosophie. Car ici, ‘Le parti pris des choses’ pour s’exprimer en termes pongiens, se situe bien plus dans la sphère philosophique que dans la sphère esthétique, l’une n’excluant nullement l’autre (cette photographie en témoigne), il s’agit simplement de la perception subjective d’une hiérarchie des ‘apparitions’ ou, pour mieux dire, des épiphanies. Le temps est ici venu de parcourir l’image en ses donations essentielles.

   Le Noir est profond. Le Noir est inquiétant. Le Noir est le fond primordial sur lequel s’enlève le procès de la manifestation. C’est du Noir que tout vient et de lui seul. Le Noir a valeur de générateur ontologique. Le Noir n’est rien. Le Noir est pur néant. C’est de lui et de lui seul que les choses s’extraient pour parvenir à leur être, rencontrer la lumière, ouvrir la clairière de la présence. Le Noir est la Phusis, cette matrice originelle et fondatrice de la pensée matinale grecque. Le Noir est cette indétermination, cette matière chaotique, ce bouillonnement obscur de l’Être en sa confusion initiale, ce foyer des énergies et des puissances telluriques, cette cornue alchimique traversée de toutes les impatiences des oeuvres en gestation, œuvre au noir, au blanc, au rouge.

   Le Noir est ce qui tient en soi toutes les fécondations, toutes les germinations, toutes les effusions, les bourgeonnements, les efflorescences, les déploiements, les possibilités d’effectuation. Le Noir est la haute et totale mesure de l’alètheia. Le Noir est voilement en sa première monstration, mais voilement originaire qui contient en son mystère tous les dévoilements ultérieurs, toutes les paroles transcendantes, mais aussi bien immanentes.

   C’est du Noir que, nous humains, provenons, identiquement à tout ce qui vit et prospère sur le globe infini de la Terre. Le Noir en nous c’est ce qui, parfois, obombre notre silhouette humaine  et nous incline à la faute, au mensonge, à la négation de la vérité. Mais le Noir, c’est aussi l’antonyme au gré duquel survient, par simple mouvement dialectique, le savoir éclairé qui est condition de toute vérité. Si le Noir nous questionne infiniment, ce n’est guère au motif que, symboliquement, il ferait référence à la mort, au deuil, au tragique, mais c’est bien plus le contenu de ses motifs latents constitutifs de l’être-au-monde de tout ce qui est qui nous pose problème, intriqués que nous sommes à son ordre essentiel, nous les Sans-Distance qui redoutons ce qui nous aime et nous a mis au monde dans un pur geste d’oblativité. Dire oui à la vie, c’est dire oui à l’émergence de soi à partir de ce fond d’où tout surgit, où tout retourne qui peut être nommé Nature avec une majuscule à l’initiale. Connaîtrait-on jamais nom plus beau que cette simplicité essentielle, créatrice de tout ce qui est ?  

   Divin étonnement que celui-ci, merveille de l’exister en sa plus pure évidence. Qu’il y ait de l’Être et non pas Rien. Ici, l’Être se dit sur le mode du Blanc. Et, accessoirement du Gris, lequel n’est en réalité que sur le genre de l’emprunt, de la liaison, de l’échange avec ses deux tonalités primaires Noir/Blanc. Mais comment donc du Blanc peut-il se lever du Noir ? Quel événement métamorphique en autorise-t-il la survenue ? Est-il une simple décoloration de l’ombre, une atténuation du coefficient nocturne ? N’est-ce pas nous qui le rêvons afin d’exorciser ces nappes de suie et de bitume qui nous conduisent à notre propre néant ? Mais qui donc pourrait apporter une réponse à ce qui, fondamentalement, est insoluble ? Ici la logique est dépassée. Ici la raison échoue à poser des causes et des conséquences, à initier concepts et arguments.

   Car le sens, bien loin d’être une détermination du principe de Raison, semble naître de lui-même, seulement guidé par des forces aveugles dont, jamais, nous ne pourrons saisir ni l’alpha, ni l’oméga. Surgissement de soi à partir de ce qui demeure occlus, source donatrice de formes, racine productrice d’une sève retirée en soi, germe contenant le secret de sa propre ouverture. Alors il nous est enjoint de demeurer dans le site des énigme irrésolues, de procéder à quelque formule langagière dont la magie opérante, à défaut de nous donner une réponse claire, poserait un baume sur les maux princeps qui affectent la condition humaine : vouloir savoir et ne le pouvoir jamais jusqu’à épuisement du sens. Ceci se nomme ‘demeurer sur sa faim’ et la satiété jamais atteinte, sans doute constitue-t-elle le moteur de notre incessante recherche. 

   Le Blanc est ouverture. Le Blanc est rutilance. Le Blanc est parole du poème, mais aussi de la prose en son apparition contingente. Tout en haut de la photographie, le cœur refermé des tulipes, cette instance d’éclosion située dans la médiation du Gris, constitue le point de passage entre le non-dit et le dire, entre le non-être et l’être. C’est en ceci qu’il nous touche au plus profond de qui nous sommes. Allégoriquement, il pose notre naissance comme identique à toutes choses, naissance de la fleur à elle-même, du jour à sa propre présence, naissance de toute immanence à la révélation de la beauté qui en nervure le destin. Ces verres aussi dans la modestie de leur apparence, dans leur à peine murmure nous disent la fragilité de tout être sortant de sa nuit, arrivant au bord du monde à la manière gracieuse des tout jeunes enfants. Ces derniers portent encore en eux un écho du néant dont ils furent extraits (par quel miracle ?), pour témoigner de qui ils sont et seront sur les chemins du nomadisme existentiel.

   Tout, ici, se dit en vérité. Tout, ici, se donne en mode éthique. Être exactement dans l’habitation de soi, dans l’habitation du monde, voici ce que nous dit cette image tissée d’essentiel. Tout est à sa place, tout repose en son essence sans qu’aucune effraction ne vienne en troubler le repos, en déranger la quiétude. Les fleurs sont en tant que fleurs. Les verres en tant que verres. Canif, fruit, œuf en tant qu’eux-mêmes dans l’orbe de leur être. Les formes sont les formes, sans aucun débord de leur morphologie ontologique. Le canif ne présente nulle fonction ustensilaire qui le déporterait hors de lui. La poire n’est commise à aucune destination de nourrissage. La coupelle reçoit un fragment de coquille mais sans qu’elle devienne objet à destination particulière, son traitement atteste de sa belle neutralité. Le plateau de bois sur lequel reposent les êtres de l’image agit comme un fondement ou, à tout le moins, comme une discrétion qui s’efface à même sa propre parution. C’est ceci, l’exposition de toute vérité :

 

que l’essence demeure,

que la forme demeure,

que l’être demeure.

  

   Simplicité, modestie, marge de silence, invariance des tonalités, permanence du Gris qui fait son bruit atténué de navette, ourdissant la toile du sens, ce mouvement, cette lente oscillation du Noir au Blanc, du Blanc au Noir. Y aurait-il une autre vérité que celle-ci ?

   Voici, nous avons posé les fondements de cette image selon notre propre subjectivité. Or, cette dernière, dans sa royauté égotiste se montre, le plus souvent, en tant que contraire à la vérité. Du moins s’agit-il de la supposition la plus fréquente à son sujet. Certes. Mais toute vérité est toujours pour nous, en nous, immergée en notre propre être. Comment pourrions-nous jamais correspondre à notre singulière essence si nous consentions à accepter comme vérité celle de ce Quidam qui passe, avec laquelle vérité, peut-être, serions-nous en fondamental désaccord ? Ce Quidam, donc, ne jure que par le monde coloré, sa jouissance plénière, son expansion joyeuse. C’est bien en son intime que tout se passe et s’affiche dans la lumière d’une certitude. Oui, les couleurs sont belles.

    « Quand la couleur est à sa richesse, la forme est à sa plénitude », disait le très avisé Paul Cézanne. On ne pourrait s’inscrire en faux contre cette belle assertion. Tout au plus, pourrions-nous, du plus profond de notre être, dire en guise d’écho inversé : « Quand le noir et blanc sont à leur richesse, la forme est à sa plénitude. » Nulle formule, de la cézanienne ou de la nôtre (peu importe le procès en immodestie, c’est le sens qui prime toute chose !), nulle affirmation ne saurait prendre le pas sur l’autre. Simple question de ressenti intérieur, de sensation lovée au plus secret de qui nous sommes, d’intuition que nous ne cherchons qu’à justifier, le plus souvent, au moyen d’un discours rationnel ou bien métaphorique-allégorique. Au fond, l’essentiel au regard de l’oeuvre, de toute œuvre, c’est bien de réaliser l’accord entre elle, l’œuvre, et nous, de tisser des liens qui ne soient nullement des faire-valoir, des apparences, des compromissions, des allégeances, des soucis de coïncider avec une mode passagère.

   Si, nous-mêmes, dans notre faculté de sentir et de juger nous décidons toujours en vérité, alors nous serons vrais nous-mêmes, aussi bien que la peinture, la photographie en qui nous aurons trouvé un souci identique de dire le vrai, rien que le vrai. A défaut de ceci, de cette exigence, nous ne serions que des sophistes usant d’une rutilante rhétorique plutôt que de nous destiner aux exactes réflexions de la dialectique. Toujours avons-nous à coïncider, dans la plus juste des affinités qui soit, avec nous-mêmes, les autres, les choses, le monde. Ainsi se définit un homme de vérité. Pourrions-nous différer de ceci ?

 

 

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10 février 2026 2 10 /02 /février /2026 08:17

 

OMBRE et LUMIERE

 

 

regard-touareg

 Source Útkereső blogja

  Note : Voici un texte fonctionnant essentiellement sous le registre de l’imaginaire, de l’intuition. Nulle allégeance à un quelconque sacro-saint principe de raison, nulle référence à une pensée logico-rationnelle. Ce qui veut se dire ici, de l’ordre de l’ombre, de l’essence de la lumière ne peut transparaître qu’en filigrane, sous une forme particulière. Certes déroutante, certes atypique mais sans doute plus efficace qu’un discours rigoureux. Du reste, certains objets du discours échappent, par leur nature, à tout essai de démonstration. Plutôt se laisser aller à une manière de dérive langagière : entre deux eaux. Plutôt se livrer aux méandres oniriques.


    Le regard.

A l’origine, à peine une lueur dans les lointains du temps, un plissement douloureux du magma, une sphère blanche au milieu.

Tâche circulaire qui veut étendre son emprise, rayonner dans l’espace.

Mais, au début, il n’y a pas de lieu où exister, pas de fuite possible. Etau noir qui resserre ses mâchoires, veut contraindre à la disparition la couleur originelle.

Mais la couleur ne renonce pas, se contracte, diffuse ses dendrites, lance ses rayons. Blancs filaments de myéline semblables aux cheveux des comètes.

Nul dans l’univers ne le sait, mais le REGARD vient de commencer. Il aiguise son trépan, il affûte ses drôles de diamants. Il veut forer l’espace. Il veut ouvrir la bogue de la vérité, faire surgir les dards, percer la peau. La faire éclater : seule issue possible. C’est vraiment cela que veut faire le regard : enfoncer son coin de métal dans l’écorce terrestre, creuser des failles par où se verront les racines.

Ouvrir le monde. Regard-silex entaillant la conscience. Regard aigu comme la pointe des flèches.

    Les yeux - le noir.

Murs de charbon. Ciel hermétique. Etau. Etau.

Autour des yeux sont les signes d’ébène, les signes d’obsidienne. Ils creusent la nuit.

Ils sont canines. Incisives. Ils veulent lacérer la chair, la manduquer.

Pulpe ligneuse. Racines. Les longs rhizomes sombrent les cavités, gluent les abîmes. Grand est le silence dans les orbites vides par où le vent s’engouffre.

Gouffre du ciel noir que n’habite nul horizon. Seuls les grands arbres décharnés sont plantés dans la terre et leurs hiéroglyphes cinglent le ciel. Ciel vide d’éclairs.

Les nuages sont si denses, cotonneux, pressés comme l’étoupe. Noir silence que traversent les cercles étroits des paroles scellées.

Pierres de lave refermées sur leur sourde clarté. Tout est si noir dans l’espace étréci.

Tout si noir. Hachuré. Traits de fusain, coulées de cendre perdues. Goudron. Goudron.

    La tête - Le noir.

Noirceur du sommeil. Blanche noirceur du sommeil sous les fulgurantes étoiles du rêve. L’outre de la conscience s’est étrécie, s’est réduite à la taille de l’ombre. Ombre onirique rapide, sorte de cil vibratile, battement infime de diatomée.

Le noir est répandu partout, à la façon d’une membrane tendue. Aile de chauve-souris. Cris perçants du silence.

La tête est un chaudron de bitume et le chiasma des yeux une étrave ensablée. Etrave serrée dans l’eau lourde, marécageuse, parcourue de filaments de suie. Tête encagée dans les mailles d’acier. Le limaçon des oreilles, envahi de grenaille, tinte dans le gris. Dans la mesure étroite du jour.

Mais où la lumière ? Où le rayon ? Où le chemin ? Tête d’os encadrée de poudre noire. Tête en forme de boulet de canon. Où la mèche ? Où le détonateur qui incisera de feu les nervures, distendra les cerneaux ? Qu’enfin coule la poix nocturne ! Et la matière grise, pourquoi la nommer ainsi ? Pourquoi pas "l’étendue noire" ? ; "le sombre cachot où se terrent les idées" ? ; "les hameçons métaphysiques" ? La nommer métaphoriquement : "cancrelat" ; "étuve immonde" ; "creuset d’où rien ne sort" .

Tout est si noir dans les veines charriant du sang épais, putride. Qui donc a parlé d’idées lumineuses ? Et la lumière où est-elle ? Qu’on m’apporte donc de la lumière ! Un seul photon entier, rond comme une bille, éclatant comme mille soleils ! Un seul photon et du cosmos surgiront mille étoiles de feu.

Mais rien ne sort jamais de la tête noire. Sauf le chaos, le vertige et des billes de coke et des coulées de lave brune et des scories mauvaises. Où donc le remède pour décolorer l’ombre ? Où donc la clé pour habiter la faille oblique des jours ?

    Les yeux - Le soleil.

Depuis toujours les yeux savent cette clarté que diffuse l’étoile solaire. Depuis toujours ils savent ce rayonnement qui jaillit de l’astre blanc, cette parole de l’origine.

Les mots ne sont que cela : des éclats de lumière. Vous le saviez avant même le premier clignotement de votre conscience. Vous le saviez depuis l’antre primitif, la conque où flottaient les eaux primordiales. Les eaux douces, pures, qui bruissaient de mots. Du fond de votre cécité vous les perceviez ces éclats dans la nuit, ces feux de Bengale. Comme une couronne tressée, une comète enveloppante. Vous n’étiez alors qu’une parole celée, une idée fossile. En attente seulement. En attente du dire qui déploie, ouvre, rayonne. Membrane amniotique tendue sous les eaux. Tendue jusqu’à l’effraction qui libère, ouvre la voie à ce qui, depuis toujours, veut surgir à la clarté. Que proférer autrement que par la lumière ? Que dire autrement que par l’étoile blanche dispensatrice du cosmos ? Toutes les choses de lumière nous parlent. Toutes les choses nous parlent de lumière. Depuis la grande couronne qui gravite autour de la sphère brûlante jusqu’au tremblement de la luciole. Tout dans l’étincelle. Tout dans le scintillement. Tout dans les pupilles qui scrutent l’espace. Là est la seule réalité : diamants à la pointe des herbes ; miroirs inclinés des vagues ; clignotement des étoiles dans le ciel tendu comme un schiste.

Là est la seule réalité, avant que les yeux, en forme d’amandes étrécies, ne soudent leur porcelaine. Sclérotique biffée. Dure-mère retournée comme un gant. Lumière occluse. C’est toujours ainsi à la fin. Ombre. Ombre. Ombre.

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9 février 2026 1 09 /02 /février /2026 09:21

 

La Chair du Milieu

ou

les pierres vives du sens.

 

 lpvds

 

 

Source : La Boîte Verte.

Peinture de gemme :
Carly Waito
.

 

 

                                                                         Cet article est dédié à mon Ami JPL.

 

 

 

 

  [Quelques mots sur le choix de l'illustration. Carly, artiste installée à Toronto, réalise de petits tableaux hyper réalistes de gemmes et minéraux avec une telle minutie, un tel art du détail, de la réflexion de la lumière, de la structure géométrique que nous sommes directement exposés à l'essence de la matérialité dans une manière de "ravissement esthétique", notre regard éprouvant quelque difficulté à se séparer de ce qui peut paraître représentation exacte de la réalité, mais surtout, mise en œuvre d'une vérité.

  Tant et si bien que si l'on nous demandait de faire surgir, par la seule force de notre intellect, par la puissance de notre imaginaire, là, devant nous, la configuration symbolique de ce que la perfection, la beauté pourraient donner à voir, eh bien se livrerait à notre vision, dans une manière d'étonnement, en même temps que de délectation, cette sublime gemme aux facettes à proprement parler fascinantes. Nous serions alors si proches d'une beauté éternelle que nos sens alertés se porteraient immédiatement au devant des Idées platoniciennes, parangon plus que parfait de ce que le Beau révélé peut porter en soi de significations latentes mais qui ne demandent jamais qu'à surgir.

   Nous aurions alors une idée assez précise de ce que l'énigmatique formule de "Chair du Milieu" veut nous donner à penser. La gemme est cette pure essence qui, provenant du feu essentiel cosmique, passe par différentes étapes métamorphiques, avant que de nous parvenir sous cette forme épurée, synthétique, merveilleux assemblage de faces signifiantes, nervures hautement visibles du sens, comme une métaphore de ce qui toujours nous parle depuis sa mutité, sa compacité afin que, dotés du regard adéquat, nous nous risquions à pénétrer dans le cœur vif d'un langage originel.]

  La Chair du Milieu, cette mythologie concrète, hautement jouissive, palpable, éployable en milliers de figures, en quantité de fragments polychromes, tous les jours nous en faisons l'expérience avec notre intellect, nos affects, notre sexe, notre physiologie, notre expérience d'être mais nous n'y prenons garde, nous l'ignorons, le sachant ou bien à notre insu. Mais, avant d'en préciser la teneur, il faut, comme toujours, remonter aux fondements, aux premières émergences de ce qui m'apparaît, aujourd'hui, digne de recevoir le prédicat de "concept", tant il y a à connaître à partir de cette Chair. Le "pèlerinage aux sources" sera celui d'un retour sur des terres adolescentes, lesquelles, comme chacun sait, sont les premières efflorescences d'un sens qui, la vie durant, s'édifiera, se sédimentera couche après couche, lentement, souvent d'une manière subliminale et, un jour, de l'intuition première surgira une manière de plénitude existentielle, de système disposé à l'accueil d'une philosophie. Rien de moins que cela : l'ouverture d'une clairière à cela qui veut bien se montrer des phénomènes de la nature, de l'art, de la littérature, du poème.

  Donc il faut se reporter bien en arrière du temps, à une époque où la justesse des choses aussi bien que leur simplicité signaient une qualité de vie totalement disposée à accueillir le rare, le modeste, l'étonnement aussi, cette qualité première de toute pensée s'orientant vers une connaissance en profondeur du réel, mais aussi bien de l'imaginaire, et, bien évidemment du symbolique. Il y avait alors, en dehors de tout penchant légitimé par une inévitable nostalgie, correspondance spontanée des êtres et des choses, plaisir mutuel du partage, inclination à l'aventure immédiatement à portée de la main (le proche suffisait à notre propre éloignement des contingences, à notre voyage en terre d'Utopie), tentation d'expérimenter, dans la mesure ordinaire, toute nouvelle piste dont la finalité était, simplement, d'ouvrir nos yeux sur le monde environnant.

 Mai 68 et ses convulsions n'étaient encore qu'une vague brume à l'horizon. La société, le style de vie, la mode, la façon de penser, de se comporter, pour tout dire nos racines, tout cela s'enlevait sur le fond de la période d'après guerre et les sentiers de notre modernité d'alors avaient pour noms : Sartre; Camus; Jean Gabin; Brel; Brassens; Mouloudji; Ferré; Serge Reggiani; Serge Gainsbourg; Jane Birkin; la Nouvelle Vague pour ne citer que quelques pistes éclairantes. Les villes n'étaient pas encore d'immenses conurbations aux ramifications complexes, les voitures ressemblaient à de vraies automobiles faites amoureusement "à la main", les cinémas avaient des "ouvreuses", les bistrots une âme et Prévert aurait  encore pu déclamer ses poèmes sur les toits de Paris, cigarette au bec, sans que personne ne s'en fût offusqué. Il y avait place pour une liberté, de la chanson, de la parole, de la fantaisie. Les villages étaient des villages, avec leurs mairies, leur écoles Jules Ferry, leurs cafés où, le dimanche, on venait jouer au billard, à la belote, à la manille en sirotant son "Picon-citron".

  Le Café. Une véritable institution, un genre d'âme du village, un lieu de conciliabules dont, du reste, on n'a guère retenu que l'image d'Epinal. C'est dans un tel lieu, le Café Jembès, que nous nous retrouvions, JP et moi, en semaine, afin d'échanger quelques idées. Nous avions pour nous l'espace du Bistrot, en totalité, les occupations quotidiennes retenaient aux champs ou à la ville. C'était un genre de lieu idéal, ouvert aux débats les plus divers. Or, tout le monde sait la propension de l'âge adolescent à s'inventer un monde, à faire fleurir les projets insensés, à tresser les conditions d'une possible liberté. C'est comme cela, c'est l'adolescence qui l'exige, ou bien alors c'est l'arrivée subite dans l'âge adulte sans même s'apercevoir qu'il existait, juste avant, cette merveilleuse antichambre où les pensées les plus fécondes, mais aussi les plus irréalistes, faisaient leurs gigues et leurs pas de deux pour le plus grand bonheur de ceux qui les agitaient. Certes, le décor était indigent, - la prairie verte d'un billard fané, ses quatre pieds en boules; les table de faux marbre où couraient les lézardes; les sièges de skaï noir aux ressorts pléthoriques; le bar à l'ancienne, mais ceci nous importait peu. Nous sirotions nos "Pelforth brunes" agrémentées d'une rasade de grenadine, la mousse aérienne et ambrée est là, tout près encore, avec sa note sucrée.

  Ce qui comptait alors, c'était d'agiter des idées, n'importe lesquelles, dans un désordre qui n'était même pas savant - le fatalisme dont JP  s'était entiché à la lecture de Diderot; l'existentialisme de Sartre et "Les séquestrés d'Altona" au théâtre de la ville voisine; "Les confessions" de Rousseau que je lisais alors assidûment, ainsi que "De la nature des choses" de Lucrèce; bien évidemment "La nausée"; "La peste"; mais aussi un cocktail de pensées prélevées à la hâte dans des études sur Marx et Engels, surtout cette belle formule de "matérialisme dialectique" dont nous faisions nos délices, n'en comprenant que l'enveloppe externe, à défaut d'en saisir la portée philosophique, sociale et politique (ceci serait pour bien plus tard), mais tout ceci était secondaire, il nous fallait cette ambroisie des mots gonflés de suc, débordant de significations (nous en sentions l'urgence de les connaître de l'intérieur, d'en faire les sentinelles qui éclaireraient nos idées, occuperaient nos impatiences), il nous fallait alimenter cette manière de feu alchimique. Ceci s'appelait "exister". A défaut, nous nous serions résolus à vivre. Cependant jamais adolescents n'auraient consenti à cette vie végétative, en veilleuse, identiquement à l'éteignoir avec lequel le bedeau mouchait les flammes des cierges dans l'église paroissiale.

  Et, au centre du dispositif (que je me résoudrai, provisoirement, à appeler "intellectuel", tant l'échafaudage en était branlant, approximatif, sans doute enthousiaste), brillant de tous ses feux sourds, pareillement à une gemme précieuse dans les veines de glaise : "LA CHAIR DU MILIEU". Autres métaphores qui pourraient être éclairantes : l'étoile au ciel du monde; l'agitation du sémaphore; l'arche de lumière au bout du tunnel. Si l'on fait l'hypothèse que l'adolescence, passage obligé entre deux séquences claires, celle de l'enfance, celle de l'âge adulte, s'illustrait seulement à titre d'ombre, alors cette Chair venait l'illuminer de sa mystérieuse présence.

  Quant à dire d'où je tirais cette subite et profonde intuition - pour moi, dès l'énonciation de la formule, j'étais persuadé de sa pertinence -, éducation, lecture, influence religieuse, philosophique, association libre lexicale, jeu de langage, présence corporelle particulière, expérience existentielle s'étant inscrite à bas bruit, "illumination" poétique, allégeance à une croyance, prière secrète en direction d'une idole, érection d'une icône purement abstraite, attachement à un  principe souverain, transcendant le réel; présence imaginaire; attrait avant l'heure pour ces espaces intermédiaires du type de la chôra platonicienne, pour le territoire de l'imaginal tel qu'évoqué par Henri Corbin, lieu célestiel de l'âme chanté par les néo-platoniciens de Perse; appel de l'herméneutique des textes et  essai d'interprétation de ce qui était, à proprement parler, indicible; inclination naturelle à accueillir les formules éclairantes, peut-être magiques, peu importe, ceci fonctionnait, du moins en ce qui me concernait, à titre de repère idéel, de braise rougeoyant sa belle signification dans les traversées nocturnes, d'aimantation vers un Nord lumineux, à moins que ce ne fût vers un Orient à partir duquel installer toute origine, en attente de son déclin sur l'aire dormante des lueurs occidentales.

  Peut-être y avait-il, déjà, en filigrane, l'attrait d'une culture nipponne (cérémonie du thé; calligraphie, estampes de la belle période de l'ukiyo-e; spiritualité zen avec ses jardins de pierres sèches, ses aires ratissées, ses ponts et ses érables en feu; ses élégantes geishas en kimonos de soie; ses rizières en terrasses; ses cerisiers en fleurs à contre-jour du Mont Fuji), peut-être ? Mais à quoi bon chercher des justifications, de possibles soubassements, quelque hypothèse éclairante puisqu'en définitive il ne s'agit que de rationalisations après coup. Et quand bien même la raison éclairerait, est-on à même de déceler toutes les motivations inconscientes, de décrypter tous les archétypes à l'œuvre, toutes les soudaines intuitions aussi volatiles que l'encens, aussi éphémères que l'éclat du lampyre dans les herbes d'été ?

  Tout cela aura été qui, maintenant, ressurgit avec la clarté des évidences, avec un genre d'apodicticité, de vérité aisément démontrable. Tout cela provient d'une compréhension qui, alors, n'était arrivée qu'aux prolégomènes du sens. C'est ainsi, le temps est un opérateur subtil qui, lorsqu'il se retourne vers le passé, participe simplement à une mue hautement réversible. La peau, dont on ne voyait que les écailles brillantes, sourdes, compactes se retourne soudain et, alors, apparaissent les nervures, les coutures internes, les viscères que l'on ne pouvait deviner, les humeurs, les liquides, les aponévroses, les tendons, autrement dit toutes les structures du sens à l'œuvre du-dedans des choses. Parvenu à "l'âge d'homme", ("avancé", diraient certains) me voici enfin pourvu des instruments du taxidermiste, des pinces et des scalpels qui me permettent de percer à jour les secrets de l'exuvie, cette lente et inapparente métamorphose qui nous travaille de l'intérieur, dont, la plupart du temps, nous ne percevons que les signes extérieurs, métabolisme à l'œuvre au-dessous de nos perceptions nécessairement distraites. Nous sommes trop occupés à évaluer notre propre mue sans bien en pressentir les fondements internes. C'est cela qu'il faudrait faire - métaphoriquement, symboliquement, s'entend -, inciser la tunique de notre peau, la retourner afin de lui faire rendre son jus. Car nous sommes cette immense réserve de sucs divers, de liqueurs complexes, d'ambroisies subtiles.

  Nous devrions être condamnés à faire notre inventaire; à procéder sans retard  à notre propre taxonomie; à étiqueter, patiemment, tout ce qui parle et chuchote, les myriades de sensations, les clignotements infinis de nos perceptions tactiles, kinesthésiques, sensorielles; les lignes mouvantes des affects, les architectures orthogonales de nos raisonnements, les courbes fluides de nos pensées, nos fourmillements esthétiques, nos glaciations éthiques, nos connotations morales, nos déflagrations passionnelles, nos pulsions étoilées, nos confluences verbales, nos magnétismes altruistes, les couperets de nos décisions, les coups de fouet de notre radicalité, les armatures de nos défenses, le treillis serré de notre égoïsme, la perte vive de nos illusions, les résurgences de l'espoir, les dolines de nos sentiments amoureux, les failles de notre déraison, les éruptions de nos envies, les bombes ignées de nos coups de foudre.

  C'est cela qu'il faudrait faire, lorsque l'âge avance, que nos besoins d'évasion de nous-mêmes deviennent moins impérieux, que les pulsions s'étiolent, que le physique le cède à la réflexion, que l'urgence devient repos, que la fébrilité régresse pour s'invaginer dans le cocon douillet des dernières certitudes. Autrement dit : témoigner quand il en est encore temps. Tout témoignage a son importance, fût-il discret, modeste, inapparent. Mettre à jour, en quelque sorte, une phénoménologie du simple, du discret, de l'inaperçu. Car toute existence peut trouver sa légitimité à dire ce qu'elle a été. Ce en quoi elle a été singulière. Ainsi, combien de documents anthropologiques trouveraient leur chemin dont les autres hommes pourraient s'inspirer, combien d'existences passionnantes pourraient éclore, faire leurs mille voltes et fonder le sol d'une généreuse communauté existentielle.  

  Notre  époque actuelle, entièrement vouée à l'expansion de l'ego, à son incroyable imperium, à son étalement sur toutes les contrées du monde, cette époque donc devrait faire halte, ouvrir une parenthèse afin que, de ce repos salutaire, de ce merveilleux suspens, puisse s'élever une autre dimension de l'humain, faite d'ouverture, de paix, d'attention, de libre disposition à tout ce qui puise son fondement dans des valeurs transcendant les frontières de l'individu. Cette époque devrait se doter de cette fameuse Chair du Milieu dont il est temps, maintenant, d'essayer de réaliser une approche satisfaisante. 

  Sans doute la formulation peut-elle paraître étonnante, ambiguë, faisant directement sens, dans une première saisie, vers cette somptueuse chair féminine dont, adolescents, nous découvrions avec ravissement, les premiers linéaments troublants, les manifestations éblouissantes. En effet, comment ne pas être ravi à soi-même lorsque, au détour d'une rue, sur le colimaçon d'un escalier ou bien dans l'encadrement frais et puéril d'une fenêtre, se dévoilent de longues jambes gainées de soie, que pigeonne une gorge frémissante, que s'ouvrent des lèvres pulpeuses et carminées sur la barrière de nacre des dents ? Comment ? Mais il faudrait être amputés de l'âme, racornis de l'esprit, paralytiques de corps pour ne pas se livrer à une manière de danse intérieure aussi bien dionysiaque - volcan intérieur -, qu'à une juste mesure apollinienne - beauté parlant à la raison son subtil langage -, alors que la vie est une sève, un bourgeonnement, une turgescence contenue à grand peine. Je ne sais si en ce temps lointain nous formulions cette question avec autant de recul, mais je présume que nos impatiences devaient prendre le pas sur des considérations d'ordre esthétique.

  Je crois volontiers que, parmi tout ce maelstrom en définitive bien naturel, s'élevait un nécessaire attrait pour une effervescence intellectuelle, attisée par nos lectures respectives et notre curiosité en direction des sphères sociales et politiques, lesquelles se déclinaient, la plupart du temps, sur le mode utopiste. Cette période devait me conduire, pour ma part,  à un vif intérêt pour les utopies les plus diverses : Saint-Simon, Fourier et leurs phalanstères prônant une société socialiste, égalitaire à visée essentiellement philanthropique. Une possible thèse du monde qu'un idéalisme sans doute "constitutionnel" devait enraciner dans mes habitudes de pensée et mes manières d'être et dont, aujourd'hui, bien des arêtes et perspectives demeurent apparentes. JP, quant à lui, s'affranchissait en quelque sorte des préceptes utopistes et des projets irréalistes en adhérant aux propositions d'un socialisme dont les préceptes, à cette époque, venaient en droite ligne des apparatchiks du Kremlin.

  Eh bien voilà pour le contexte général dont, aujourd'hui, nous ne pourrions plus rien tirer, si ce n'est une vibrante nostalgie ou bien quelque anecdote savoureuse. D'autres écrits se chargeront d'en faire le récit. Je ne sais, à l'heure actuelle, comment cette notion en somme assez floue joue pour mon ami JP. Peut-être les éclaircissements suivants éclaireront-ils sa lanterne, identiquement à celle que Diogène agitait devant lui, parcourant les rues de la ville en s'exclamant : "Je cherche un homme … Ôte-toi de mon Soleil" et j'imagine JP subitement illuminé de l'intérieur, portant la bonne parole sur toutes les agoras du monde, distillant à qui voudrait bien les recueillir les précieuses gemmes de sa pensée, manière de Zarathoustra revenant parmi ses semblables après un exil de dix ans au terme duquel une vérité devait inévitablement surgir.

  Donc, voilà pour la "mythologie" et c'est à partir d'ici que les choses seront examinées du point de vue du présent, ici et maintenant, m'essayant à retourner cette fameuse peau du réel, revenant dans le passé, cherchant à le revisiter à l'aune des expériences concrètes qui ont émaillé le cours de ma vie. Je procèderais donc à une description phénoménologique en première personne, citant des épisodes que je considère fondateurs quant à l'élaboration de cette énigmatique Chair du milieu, cette chair dont nous souhaiterions qu'elle fût une manière "d'idée directrice" existentielle, aussi bien esthétique, qu'éthique. Le Lecteur aura donc conscience, lisant les articles que je commets régulièrement, qu'au-dessous de la surface des mots, s'agite en permanence, selon pleins et déliés, cette "Chair du Milieu" qui en est comme la racine fondatrice, les nervures permanentes, le déploiement continu selon lequel toute chose apparaît en sa forme écrite. Quant à la notion d'affinité qui sera développée ailleurs, elle est indissociable de cette "Chair" dont, métaphoriquement, elle constitue la peau, donc la structure sensible en contact avec les choses, les Autres, le monde.

 

 

 

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