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20 juin 2026 6 20 /06 /juin /2026 06:55
Au creux de la présence

 

   Aquaticum -14-

 Lac De Buzerens À Bram

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

 

   Vois-tu, Sól, j’ai, pour un temps, quitté ma retraite, là-bas sur les hauts plateaux où ne souffle que le vent, où ne poussent que les pierres. Certes je ne suis pas si loin mais, ici, tout me dépayse, tout me rend à moi-même dans une manière d’étrangeté qui me satisfait plus qu’elle ne me désole. Il est parfois si utile de rompre avec ses habitudes, d’introduire une césure dans le dôme uni des jours. C’est, soudain, comme une bouffée d’air frais, la survenue d’une lumière au ras des choses, la chute d’une ondée sur le sable d’une dune. Tout se montre dans l’insouciance, tout s’ouvre à la gaieté et les sentiers escarpés de la mélancolie consentent à devenir de simples métaphores d’une facilité de vivre. Le vent est une caresse. La pluie une eau lustrale. Le soleil (Ô combien Sólveig, toi dont le prénom signifie « chemin de soleil », tu es présente alors avec la force de ton éclatant sourire !), le soleil donc est pure joie. La brume devient la compagne des songes. Rien ne distrait de soi, rien ne déporte au-delà de sa propre silhouette, rien ne fait signe que dans l’accueil du simple et du présent.

   Ceci, qu’il faut bien appeler une « communion » avec le monde (oui, j’en conviens, la formule est aussi prétentieuse qu’impropre à combler le vide éprouvé en regard de toute altérité), un genre d’osmose qui ne s’impose nullement mais « coule de source », tout ceci devient si naturel que nous n’en percevons même plus l’insigne faveur. Imagine, Sól, je suis assis à ma table de travail, là sur le bord de ce lac (tu rirais de sa faible dimension, toi la Fille du Nord, de ses véritables mers intérieures), couvrant de minuscules signes d’encre la blancheur de la page. Toujours aussi graphomane, les lettres me traversent identiques à ces vols d’étourneaux, à ces nuées de brindilles qui envahissent le ciel, y dessinent la spirale d’un nuage, se fondent dans le paysage et nous pensons avoir été victimes d’une hallucination. C’est tout de même un constant étonnement que cette apparition-disparition en un seul et même mouvement dont nous pourrions penser que notre esprit en a été le seul ordonnateur. Mais voici que je m’égare, toujours cette tendance à la digression, à la broderie. On n’abandonne pas si facilement le métier d’écrire pour devenir observateur du réel, y décrypter des images, y déceler des sons, fussent-ils harmonieux. Cela travaille au-dessous de la ligne de flottaison du corps, cela fourmille de mots, cela demande à surgir du pli d’anciennes paroles. La réalité est-elle autre chose que la mesure babélienne de ce qui s’annonce à l’horizon de l’être ?

   Mais que je te dise plutôt le charme de cette petite bourgade languedocienne. Un village de maisons basses aux toits d’argile claire, une architecture circulaire autour d’une modeste église, le canal à proximité avec sa double rangée de platanes centenaires. Je ne me rends guère au village que pour y acheter du tabac, un journal, y flâner au hasard des rues, mais bien vite mon obsession me reprend, m’installe jusqu’à l’heure du couchant derrière ce pupitre de bois qui devient, tout à la fois, ma liberté et ma constante aliénation. Que fais-tu, toi, la Promeneuse du Grand Nord ? Toujours tes échappées en forêt, ta fascination pour le tremblement blanc des bouleaux, tes croquis sur tes carnets aux spirales de métal ? Je n’ai aucun mérite à t’imaginer, assise sur une souche, traçant à grands traits la poésie des lieux. Sans doute es-tu un elfe venu du plus profond de ce mystère sylvestre que ta nature réclame comme son aliment le plus essentiel ?

   Aujourd’hui je médite sur une image qui ne manque de m’interroger. Elle est si simple pourtant et son inventaire sera tôt fait : des cannes de roseaux que le crépuscule teinte de son aura dorée, une large échancrure qui dévoile une flaque d’eau aux reflets de platine, un arbre y projette son reflet inversé. Rien que d’ordinaire. Rien que de simple et posé  là devant à la façon d’une évidence. Et, du reste, serions-nous quittes de cette photographie à seulement archiver dans l’étrave de notre vision cette scène à la séduction pleinement bucolique ? Ne serions-nous pas en demande d’autre chose que sa figuration ne nous montrerait pas, comme si, toujours, le plein des choses différait de notre elliptique regard ? Nous sentons combien notre saisie est insuffisante, encombrée des pesanteurs de la routine, diffractée par de fausses perceptions, sous le boisseau d’une mémoire qui s’altère à mesure que le temps fuit en direction de la flèche de l’avenir. C’est de choses de ce genre dont nous nous entretenions dans la brume du Septentrion, la fumée conjuguée de nos cigarettes y tressait des cordes d’ennui. Comment en aurait-il été autrement ? C’est toujours un travail difficile que de questionner. Des meutes sombres s’y allument tels des oiseaux de mauvais augure noircissant le ciel de leur vol pléthorique.

   Tu sais combien il me plaît de m’abriter derrière mes réflexions, d’être en décalage avec le temps qu’il fait, l’événement qui se produit, de dissoudre la durée dans une manière de rêve creux, orné de mille fantaisies. Cette touffe de roseaux, cette innocente rumeur végétale, voici qu’elle devient la scène de l’exister, sans délai, avec la certitude de me trouver face à la seule hypothèse vraisemblable qui puisse être émise à son sujet. La haie de cannes, sa densité, sa verticalité, comment pourrais-je les considérer sous un autre angle que celui du destin qui nous échoit comme notre part irrémissible, non soumise au partage, un fardeau disent certains, une faveur objectent d’autres ? Pour ma part je ne saurais choisir d’une manière si radicale, tracer la ligne de partage entre les joies et les peines, les rencontres heureuses, les drames qui agitent la nappe souvent ténue du quotidien. Une véritable épreuve à laquelle seule notre subjectivité pourrait répondre, une altération de la vérité dût-elle y apparaître en filigrane. Car toute subjectivité est nécessairement entachée d’erreur. Mais qu’interroger sinon notre conscience ?

    Au travers de la croisée, parfois, j’aperçois le vol d’un canard, la tache noire d’un cormoran, la trace d’un avion dans le haut du ciel. Cependant ceci ne suffit pas à entamer le cours de ma rêverie. Les passants sont rares, ici, des pêcheurs vêtus de leurs cirés, des photographes en maraude, des amoureux échangeant une rapide étreinte. Maintenant, dans le calme de l’heure, les roseaux sont immobiles et nul bruit ne vient troubler la sérénité de ce lieu à l’écart de toute agitation. Un large cercle découpe la haie végétale (sans doute un braconnier y a-t-il tracé à la faucille le trou par lequel prélever quelque carpe ?), et voici qu’il me fait penser irrésistiblement à ces effractions qu’on pratique dans le réel afin d’y trouver les prémisses d’une vérité. Sans doute trop rares les coupures, sans doute incomplètes mais qui ont le mérité d’exister. Imagine donc une zone de lumière chaude, couleur de paille et d’or, sur le fond de laquelle se détachent les ramures d’un arbre. Eloigné mais rendu tangiblement présent en raison de l’éclaircie dont il procède. Identiquement à une brusque illumination de l’esprit au moment où se dévoile en son sein la révélation qu’il attendait, une réelle possibilité d’être, la résolution d’un problème, la parution au grand jour d’un souhait enfin réalisé. Ce qui était virtuel s’habille de chair, ce qui était illusion se met à rayonner avec la même insistance que l’abeille met à butiner la fleur, à en prélever le nectar.

   Alors, me diras-tu, cet arbre-vérité n’est-il pas le simple effet d’un reflet, une icône tremblante que la nuit reprendra bientôt en son sein ? Sans doute as-tu raison. Avant longtemps la chute de la brume, l’arrivée d’écharpes de nuit, tout noyé dans une indistinction native se soldant par une étrange équation mettant dans un rapport d’égalité la forme vraie et son ombre, le dessin accompli et sa trompeuse esquisse. Il est si délicat de démêler le vrai du faux, de reconnaître le véritable ami de l’opportuniste, de « séparer le bon grain de l’ivraie ». Oui, cette parole biblique est salvatrice (toujours nous sommes du côté du bon grain, ne crois-tu pas ?),  et son contenu largement commenté nous exonère de bien des explications, mais elle ne nous autorise nullement à sortir de notre lucidité pour nous livrer à quelque activité incantatoire qui nous réconcilierait avec l’être des choses et la certitude serait là, d’avoir pensé avec la sagesse requise tout ce qui fait sens dans l’horizon qui est le nôtre. L’expérience de la vérité est chose si rare que, le plus souvent, nous nous demandons si nous l’avons déjà rencontrée, si elle n’est, seulement, un vertige abusant nos perceptions, un coin enfoncé dans le derme délicat de nos sensations. Toujours un doute qui, plutôt que d’être réducteur, devient salvateur. En premier, c’est de nous-mêmes dont nous devons douter comme si notre propre existence ne nous appartenait pas. Et, du reste, comment pourrions-nous nous en rendre maîtres et possesseurs, dans l’incapacité que nous sommes de lui assurer la possibilité d’un chemin droit, exempt d’aléas ? Toujours un imprévu, une maladie, une faiblesse, une démission qui nous déportent de nous et nous privent d’amers, navigation sans boussole et l’esquif avance à vue au milieu des récifs.

   Et, Sól, pendant que je dévidais l’immense bobine de fil dont je prétendais qu’elle me donnerait (nous donnerait) accès à quelque certitude, voici que l’ombre a gagné, que sont partout les zones d’inconnaissance, les coins dissimulés, les failles vacantes par où la raison même pourrait perdre sa substance. La nuit est habitée de folie. Qu’est-ce qui donc pourrait surgir, ici, du dôme translucide de la lampe, là, du gris des ténèbres, plus loin des pages du livre que biffent des milliers de signes illisibles, chacun doué d’un étrange pouvoir de fascination, peut-être d’une puissance de destruction ? Que deviennent les choses du réel lorsque nous dormons ? Sont-elles aussi inertes et inoffensives qu’elles donnent à croire au plein des heures claires ? Ou bien fomentent-elles de ténébreux projets dès l’instant où notre regard les livre à leur condition qui n’est peut-être que de comploter ? Ne serait-ce pas ceci, Sól, ce terrible inconscient que nous croyons créé de toutes pièces pour des raisons purement conceptuelles, alors qu’il serait la face agissante, vraiment efficiente de notre réalité. Notre vie consciente n’en serait que l’envers, nous qui le pensions le seul instigateur du jeu, l’unique puissance dont tout le reste dépendait ?

   Le milieu de la nuit a sonné et je suis encore là à t’entretenir de mes balivernes, à t’informer de ce qui, sans doute, ne sera pour toi, Ange du Nord, qu’un bavardage de plus dans l’incohérence des foisonnements terrestres, un cri de plus dans la hurlante polyphonie, une agitation supplémentaire dans l’hallucinant spectacle en ombres et lumière de nos chancelantes biographies. Il y a bien longtemps, Sól, lors de nos premières rencontres sous la clarté boréale, avais-je déjà cette terrible inclination à ne voir l’existence qu’au travers de symboles, de schémas explicatifs, de codes à interpréter, d’intelligible à faire surgir de chaque chose, de caractères sourds à porter à la lisibilité ? C’est comme une malédiction sise au sein de la matière grise, une constante effervescence, une progression sans repos vers quelque cime inaccessible. Mon expédition vers le Grand Nord, en ces temps révolus, était-ce une tâche du même ordre, toujours aller plus loin à la recherche de ce point mystérieux, de ce pôle magnétique qui, peut-être, n’est qu’un habile stratagème afin de différer de soi ? Dis-moi, Sól, dis-moi vite. Sans cela, jamais je n’arriverai à trouver le sommeil. Or, Sól, il faut bien dormir, n’est-ce pas ? Pour s’oublier ? Comment dit-on cela dans le Nord, dans ce pays de légende où les filles ont les yeux si clairs, luxe d’une vérité brillant telle une gemme ? Comment dit-on ? Ceci est si essentiel à la vie. Si essentiel !

  

  

 

 

  

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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19 juin 2026 5 19 /06 /juin /2026 06:59
Seul le vent parfois.

Septembre 2014© Nadège Costa

Tous droits réservés

"Seul le vent parfois"

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Gagnant Port-Blanc par la route, seulement distrait par le vol erratique des mouettes, je pensais aux images de l’existence, à l’étrange phénomène de la persistance rétinienne. Les paysages, les choses, les visages s’imprimaient-ils à demeure dans quelque coin du lobe occipital, en repos, n’attendant que de resurgir ? Etaient-ils de simples hallucinations du présent, sortes de réaménagement du passé ? Et la mémoire, là-dedans, quel rôle jouait-elle ? Ne magnifiait-elle pas ce qu’elle recelait depuis des temps immémoriaux à la manière d’une délicieuse « petite madeleine » proustienne ? C’était si étrange d’avancer sur le chemin de la vie, insouciant de ce qu’avait été son histoire ancienne puis, soudain, de se trouver submergé de visions qui envahissaient tout, jusqu’à faire disparaître l’horizon du réel.

On était installé dans le confort d’un cercle de lumière, frappant les touches de sa vieille Remington, un cliquetis bourdonnant tout autour de la tête, et voici que surgissait quelque chose que l’on n’attendait pas. Le livre au vieux maroquin teinté de fauve dans le silence d’une bibliothèque, le chrome d’une voiture glissant le long des quais à la manière d’un trait d’argent, la silhouette d’une actrice de théâtre ou bien, dans l’évidence d’une absence, ce visage inconnu qu’aucun nom n’habitait pas plus qu’une mince fiction qui aurait pu le circonscrire, le situer en un lieu, le poser en un temps déterminé. Un pur évanouissement, la perte d’une clarté sur une porcelaine blanche, le lustre du jour sur la rivière de l’aube. Cela girait infiniment autour de soi avec l’aimable insistance d’une comptine pour enfant, avec le ronronnement d’une berceuse. Et voilà que l’image que l’on pensait de miel et de nacre plantait son écharde au profond de la conscience et c’était comme un acide qui aurait décidé de dissoudre les chairs, de les réduire à l’apparence de simples nervures. Le limbe avait été dissous, ne demeuraient que de bien étroits harmoniques, de bien persistantes rumeurs.

Seul le vent parfois.

C’était hier, c’est aujourd’hui, ce sera demain et le temps comme une outre aux flancs dilatés n’offrant plus que son immense vacuité. Comment vivre avec la percussion constante des images, leur rythme de grêle soutenue, leur urticante effusion sur le lisse de la peau et ne pas devenir cet esquif ballotté par les vagues océaniques de l’imaginaire, comment ne pas sentir souffler, tout contre l’étrave des yeux, le vent acide de la folie ? Comment ? C’était cela, cette gerbe continue de questions faisant ses continuels feux de Bengale qui s’étoilaient en arrière du front, ouvraient l’aire immense d’une inconnaissance des choses. Car la perdition croissait avec la profusion des formes et des lignes, le croisement incessant des métaphores. Tout se diluait dans un éternel brouillard, tout se noyait dans une sorte d’indistinction originelle. C’était comme un commencement du monde, avant même que la lumière n’ait fait paraître son règne. Une confusion ivre d’elle-même. Ceci aurait pu durer ce que durent les illusions, à savoir toute une vie, si ne s’était installée, au centre du dispositif, cette manière d’icône qui, insensiblement, effaçait tout le reste, balayait d’un revers de main ce qui ne paraissait plus qu’à l’aune de simples contingences.

Seul le vent parfois.

L’image était belle qui disait la pure essence de l’exister en mode naturel, une présence si inapparente qu’elle avait la couleur du songe. Les autres visions étaient loin derrière dans l’œil d’un puits avec des reflets d’outre-vie. Pas même la buée sur la rive d’un lac, pas même le hululement dans le rhizome de la nuit. Oui, vous étiez là, au bord de mes doigts hagards, au bout de ma vue brouillée, sur la braise vive de mes yeux. Là, comme la brûlure de la vérité. Beauté infrangible que rien, jamais, n’effacerait. On n’estompe pas la grâce, on ne peut faire disparaître la lumière. Ses rayons sont un chant infini du temps, un long poème de l’espace. Et, en filigrane de tout cela, le sentiment tragique que je ne vous connaissais pas, que, peut-être, vous n’existiez pas. Simple feu allumé à l’orée de ma conscience. Je longeais la Baie de Goermel, ses rives semées d’arbres, ses rochers rouges plantés dans l’eau de cristal, l’essaim de ses ilots dans la brume solaire. Vous étiez l’un d’entre eux, si mystérieux, inaccessible derrière la barrière de ses vagues, ses lagons de flots verts. Parfois la beauté est telle qu’elle devient irréelle et l’esprit s’épuise à vouloir en cerner les formes, à en réaliser l’exigeante quadrature. Pareil à l’enfant derrière la vitrine et les merveilleux jouets qui scintillent parmi le lacis des guirlandes, le frimas des étoiles. Alors la tentation est grande de renoncer à soi, d’inverser le rouage des heures, de regagner en pensée la graine primitive, l’ombilic qui nous abritait encore du monde.

Seul le vent parfois.

Je jouais à vous créer un cadre, à vous inventer une vie, à vous poser au plus haut d’une branche afin que nul ne pût vous atteindre. Je jouais à vous modeler, comme le petit homme le fait de sa boule de glaise, en toute innocence, attendant que le prodige se produisît. Je voyais rouler, sous mes doigts ravis, l’ovale nacré de votre visage avec, au milieu, le cratère presque éteint de vos lèvres. Les mots, les merveilleux mots étaient là, sur le point d’éclore, de révéler le poème du monde, peut-être celui de l’amour, cet absolu dont jamais on ne revient. Puis le ruissellement de jais de vos cheveux, cette infinie douceur coulant de vous comme l’eau claire du ciel. Puis le golfe d’ombre disant le mystère de votre cou. Puis cette épaule aussi lisse que le galet dans la lumière du rivage. Puis ce bras, cette levée de marbre souple avec la main en conque afin de recueillir votre épiphanie à nulle autre pareille. Puis cette gorge naissante, de talc et de brume, cette écume si virginale, cette indolence, cette haute parution si semblable au glissement du cygne sur le miroir d’un lac. C’était cela, être dans la mesure du jour, au bord du rivage océanique, empli de la certitude que plus rien d’important ne serait jamais dévoilé. C’était une attente, une stupeur, la joie s’immolant dans l’abîme de la gorge. Le silence serait éternel qui riverait mes yeux à cette vision. Car, à cet instant de moi-même, dans ce lieu tellement teinté d’immatériel, je savais que vous n’étiez que l’ombre de mon espérance, la fuite du temps, ce poème proféré à l’aune de son propre écho. Bientôt le jour baisserait dans des teintes de cendre et les sternes glisseraient dans l’air, partageant le ciel en deux parties égales. Le haut pour les rêves, le bas pour la réalité. C’était ainsi, il n’y avait rien d’autre à faire qu’à attendre la prochaine vision.

Seul le vent parfois.

Seul le vent parfois qui portait avec lui, dans le secret de ses plis, dans ses volutes libres, dans l’effeuillement de ses membranes de telles images créatrices de rêve, il n’y avait rien à chercher nulle part, que soi dans la dérive des choses. Rien à chercher, tout à trouver. L’eau se teintait de nappes sombres, le ciel faisait sa petite musique de nuit, la terre se disposait à un long sommeil. Demain serait le jour dont on attendrait qu’il nous délivrât du doute. Existions-nous alors que VOUS, étiez si irréelle dans l’ombre de vous ?

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18 juin 2026 4 18 /06 /juin /2026 07:06
L’éclat ? : Vous qui venez à moi

 

Œuvre : Barbara Kroll

 

***

 

      Voyez-vous, la Pensive (je vous nommai ainsi d’emblée, instinctivement), je crois que si je ne vous avais aperçue au travers d’une fenêtre (certes une apparition bien fugitive), mon séjour à Vienne aurait eu la couleur de l’automne, cette teinte de rouille traversée d’une lueur de plomb. J’étais arrivé la veille, avais pris quelques points de repère afin de pouvoir bâtir mon article sur votre si belle ville dédiée à la culture, à la musique, au théâtre, à l’opéra, tout ceci occupant l’avant-scène européenne pour ce qui est à voir, à entendre dans l’éblouissant domaine de l’art. J’avais longuement longé les quais du Danube puis avais gagné le très contemporain ‘Mumok’ dédié à l’art moderne. Y figuraient, entre autres, des œuvres de Picasso, Klee, Mondrian. Mais une toile avait tout particulièrement retenu mon attention. Il s’agissait d’une huile de moyen format, intitulée : ‘ Famille Schonberg’. Elle datait de 1908 et était dûe au talent de Richard Gerstl, un des maîtres de l’expressionnisme autrichien. Dans un fouillis de pleines pâtes aux couleurs primaires qu’atténuaient quelques touches pastel, quatre personnages, sans doute les parents avec leurs deux enfants, semblaient fixer le Peintre de leurs yeux éteints. Le violent expressionnisme en avait gommé pupilles et iris et il ne demeurait guère que des orbites vides qu’une seule pointe de bleu-marine renforçait.

  

   Dans l’attitude de ces personnages si étranges (on les aurait crus tout droit venus d’un monde en formation non encore arrivé au terme de sa genèse), rien ne semblait faire sens qu’un genre de stupéfaction, de pétrification se donnant immédiatement dans la glaise des jours. Je ne sais pourquoi, en cet instant de ma contemplation, un mot me revint en mémoire d’une récente lecture, ‘magnificence’. C’était dans ‘Les Natchez’, une remarque de Chateaubriand ayant trait à la beauté : « Sur les côtés du lac, la nature se montre dans toute sa magnificence sauvage. » Était-ce ce tableau que j’avais devant les yeux, qui avait agi en contrepoint, dans son exact contraire, le terme de ‘magnificence’ si connoté de significations diverses dont celle de ‘splendeur’, ‘d’éclat’, de ‘somptueux’ ? Or la ‘ Famille Schonberg’, c’était un genre de truisme que de le formuler, surgissait de la toile avec une sorte ‘d’effrayante beauté’. Nul n’aurait pu énoncer que cette œuvre était raffinée, luxueuse ou bien élégante. Elle paraissait même une insulte au bon goût, une provocation esthétique, la mise en exergue d’un nihilisme dont les teintes tapageuses, violentes, ne pouvaient qu’inquiéter les Visiteurs du Musée. Tout ceci reposait l’éternelle question du bon goût (cette ‘bouteille à l’encre’), du beau (cette notion si subjective qu’elle se déclinait différemment selon chaque individu) et personne, pas même le plus avisé des esthéticiens n’eût pu fournir une réponse qui réconfortât l’esprit. C’était une manière de quadrature du cercle et si l’on m’avait, dans l’instant, demandé de produire un article sur cette perspective expressionniste, je dois avouer que grand aurait été mon embarras !

  

   ‘Magnificence’, ce simple mot résonnait encore dans ma tête bien après que j’avais quitté le ‘Mumok’. Cependant, sans doute, poursuivait-il sa rengaine en sourdine et tout ce que je voyais dans la ville, une jeune femme, une voiture, une vitrine, un bibelot, tout ce réel devait faire l’objet d’un regard proprement orienté par le sens de cette ‘magnificence’ qui se faisait si discrète dans les ternes allées du quotidien. Après ma longue déambulation parmi le dédale des rues, j’éprouvais le besoin de découvrir un peu de nature. Le hasard de mes pas me porta à proximité du Vieux Danube, près de ce bras d’eau de ‘l'Obere Mühlwasser’, paradis des pêcheurs à la ligne, des oiseaux, sans doute des amoureux et des artistes dont je pus déduire bientôt que vous faisiez partie de ces derniers personnages qui ne s’abreuvent qu’aux rivages de l’Art.

  

   Je m’étais engagé dans une rue étroite bordée d’arbres d’agrément. De basses clôtures séparaient les maisons les unes des autres. La maison, la vôtre, était une modeste demeure crépie d’une enduit rose-thé, volets et fenêtres rehaussées de tons gris entre l’ardoise et le fer. Il y avait une réelle harmonie et de tout ceci émanait un air de tranquillité et de confiance heureuses. Face à votre maison était installé un banc de bois qui donnait sur un petit square attenant. Je m’y assis pour consigner quelques notes pour mon futur article. Les choses s’annonçaient plutôt bien et il suffirait encore de quelques flâneries dans Vienne, du côté de ces beaux passages ‘Art Déco’ dont on m’avait dit le rare, près de ces reproductions des antiques fiacres, carrosseries noires, roues cerclées de rouge que deux chevaux blancs tiraient, puis terminer par le splendide panorama se laissant voir depuis le pré ‘Am Himmel’.

  

   Tout occupé à mes projets, je n’avais nullement aperçu, au travers de feuillages clairsemés, cette troublante silhouette que, bientôt, je ne reconnus pas pour la vôtre mais qui était votre simple reflet dans un miroir. Vous teniez dans la main droite une brosse enduite de couleur que vous posiez par touches successives rapides sur une toile dont je percevais clairement l’image. Cette vision était excitante au plus haut point au motif que je ne pouvais vous découvrir qu’au travers de ce double mystère : un simulacre sur le poli de la glace, quelques formes colorées dont je pouvais saisir qu’il s’agissait de votre autoportrait. Alors, comme une source jaillit du sol aux yeux du sourcier étonné, le magique mot de ‘magnificence’ refit son apparition (en réalité il s’était dissimulé mais n’avait point disparu), et, dès lors, ne me quitta plus d’un pouce. Ce que je voyais là, posé sur la toile, associé à la silhouette se levant du miroir était bien ce que je cherchais depuis au moins une éternité, la mise en forme du lexique qui me questionnait depuis que j’avais quitté les murs du ‘Mumok’. Oui, cette double mise en scène, de la toile, du miroir, que vous complétiez dans un sublime effacement, cette scène donc était le visage accompli de cette ‘magnificence’ qui, toujours, se nichait dans un endroit où on ne l’attendait pas.  La ‘Famille Schonberg’ faisait grise mine, loin là-bas entre ses murs de béton. Combien votre beauté, certes si abstraite, lui était infiniment supérieure ! Je pensais que la splendeur des choses vient bien plutôt de la lumière que l’on projette sur elles que de leur nature propre. Comment dire ? J’étais en amour de vous, de votre reflet, de votre esquisse. J’étais situé au point focal de leur rencontre, j’étais, en quelque sorte, leur émanation. Oui, c’était dans la simple et immédiate donation des événements que quelque chose comme un éclat pouvait se montrer, faire son bel étoilement, scintiller à la manière des constellations dans la limpidité d’une nuit d’hiver. Il y avait tant de joie, pour moi, à me glisser dans votre ombre portée, à vous connaître depuis mon cône de silence, sur ce banc qui devenait un reposoir pour mon esprit. J’étais apaisé, en accord avec moi-même et ce miracle je vous le devais et vous n’en saviez rien. Confluence de deux êtres que tout sépare. J’étais heureux de cette situation paradoxale. Il y a une heure encore, je ne vous connaissais pas, vous n’étiez qu’une possibilité au large de mon être, une tremblante hypothèse que nul hasard ne viendrait m’apporter de façon à combler ma solitude

  

   Oui, ma solitude, car mon souci de la ‘magnificence’ m’avait laissé en rase campagne et mon esprit bien trop romantique pour se ressaisir seulement à la vue d’un carrosse, d’un canal, du Danube ou bien des hôtels luxueux logeant les avenues, languissait de ne plus jamais pouvoir trouver son envol. Selon la formule convenue, j’errais comme ‘une âme en peine’, désespérant de ne jamais pouvoir retrouver entrain et goût de vivre. C’était seulement vous qui m’aviez replacé sur le chemin d’une lumineuse trajectoire. C’était bien ceci, maintenant j’en étais entièrement persuadé, le caractère ‘magnifique’ des choses tenait au curieux phénomène de la rencontre, non à un quelque don inné dont serait atteint un être qu’un heureux destin aurait favorisé. Ainsi, la ‘magnificence’ n’émanait ni de vous, ni de moi, ni du tableau que vous étiez en train de peindre, ni de l’image reflétée par le miroir, pas plus que des rues et belles maisons de Vienne, bien plutôt elle se situait à ce carrefour des choses qu’une liaison fortuite avait assemblés en un point particulier, en une heure singulière du monde. ‘Magnificence’ était relation, jeu de miroirs où tout mon séjour en Autriche se reflétait, auquel vous preniez part au seul fait de votre présence.

  

   Et je crois que le moment est venu d’éclairer le Lecteur, la Lectrice des motifs picturaux qui traversent votre toile, vous en l’occurrence puisque vous êtes projection sur le linge blanc qui vous accueille et vous révèle telle que vous êtes en votre mutation. ‘Pensive’ donc en votre heure venue. Avant même que la forme ne vous saisisse en ses limites et vous fixe dans un destin trop étroit. La forêt de vos cheveux est noire, pareille à une pierre de tourmaline. Une mèche descend, qui tutoie votre sourcil. Votre visage a la douce consistance d’une poudre de riz, un genre de masque à la Colombine qui vous sied parfaitement. Sur le lisse de votre joue, l’ombre est verte, un vert d’eau qui se tient comme en réserve. Vos lèvres sont un étrange ruban noir que nulle parole ne vient franchir. Oui, vous êtes dans la méditation, peut-être un geste d’introspection qui vous hèle au sein de votre propre abîme. Car, vous, comme moi, sommes bien des abîmes puisque le jour viendra où plus rien de nous ne paraîtra qu’un souvenir vite halluciné au chapitre de la conscience des Existants. Un ‘aura été’ placé en fin de registre, après il n’y a plus que le souffle violet du Néant. Mais je reviens à vous dans votre rapide gloire, mais je reviens à moi afin que, de vous, subsiste plus qu’un songe, une réalité que j’emporterai avec moi, que je regarderai les jours d’infinie tristesse. Votre corps est semblable à la feuille tombée sur la pellicule d’eau, une fuite que nulle mémoire ne fixera. Cette robe, mais est-elle vraiment une robe ?, papillonne dans le vide avec des airs d’insecte ivre. Une mousse. Une soie. Une écume qui vient, sans doute, dire votre fragilité, la vacuité du temps qui passe, les remous de l’heure, la mouvance souple de l’espace. Tout en bas, dans une approche discrète, vos deux jambes sagement croisées, l’élégance d’un oiseau sur la branche, un mince effleurement du jour.

   Et, voyez-vous, au point où je suis parvenu de ma compréhension de qui vous êtes, c’est un autre mot qui vient jouer avec ‘magnificence’, une rime approximativement riche, une désinence qui, aussi bien pourrait ressembler à ‘présence’, mais qui joue avec le temps en mode de souvenance. Je veux dire ‘réminiscence’. Je crois, qu’en une période plus lointaine, lorsque ayant regagné Paris, j’observerai la lente progression des péniches depuis mon balcon du ‘Quai aux Fleurs’, je reviendrai jusqu’à vous, au gré de ma fantaisie, de mon imaginaire. Je vous retrouverai, je le sais, une intuition. Alors ‘réminiscence’, ‘magnificence’ seront assemblées d’une manière indissoluble.  Ne croyez-vous pas ? Bien sûr, vous ne pouvez me répondre, cependant vous savez mon souci pour vous. Je n’aurais pu vivre un moment si intense pour qu’il n’en restât rien ! Je reviendrai dans ce beau quartier semé d’eau de ‘l'Obere Mühlwasser’. Vous apercevrai-je au moins ? Aurez-vous mis une dernière main à votre toile ou bien serez-vous toujours dans cette souveraine indécision de votre être ? Le flottement vous va si bien !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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17 juin 2026 3 17 /06 /juin /2026 06:52
Île du bout du monde

A l'écoute...

 Réserve naturelle nationale du Mas Larrieu »

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

 

      Nazario avait longtemps parcouru les rues infinies de la Ville, longtemps il s’était frayé un chemin parmi la foule de La Rambla, cette voie bordée d’arbres séculaires, cette artère pulsionnelle qui charriait ses milliers de têtes hagardes, ses milliers de jambes percutant le sol du poinçon de ses talons. Cela faisait son cliquetis obsédant, cela cinglait la peau, cela criblait les cheveux d’une grêle de pluie. Descendre La Rambla était comme un vertige. La foule était dense, compacte, étrange hydre aux innombrables yeux, agitations de poulpes avec leurs longs flagelles qui battaient l’air. On était immergé totalement. On ne s’appartenait plus. Votre tête, aussi bien, votre commensal urbain s’en emparait comme il l’aurait fait d’un simple masque. Et vos bras, dont le balancement rythmé n’était plus vraiment le vôtre, mais ceux de vos partenaires anonymes, étaient-ils au moins dans le district de votre corps ? Ne vous avait-on pas, déjà, privé du sens du toucher, du prendre, de l’estimation digitale ?

   Là, au milieu de l’immense maelstrom vous n’aviez plus de mains, seulement deux étiques membranes qui s’égouttaient piteusement tout au bout de ce qui, encore, demeurait votre isthme dernier qu’une marée aurait tôt fait d’emporter. Les jambes de Nazario-Pierre-Javier-Adriana-Carmen - car il n’y avait nulle différence dans la grégarité -, avançaient tels les rouages bien huilés d’une étrange machine. Nul  n’en avait conscience mais  le cortège revêtait l’allure d’une nuée de mannequins d’osier à la De Chirico. En guise de regard, l’aberration de simples trous. Nulle bouche, nul langage conséquemment. Bras moignons-haltères. Coque de la poitrine à la sourde résonance de plâtre. Triangles et flèches partout en lieu et place des organes internes qui se donnaient à voir sous les espèces de la géométrie. Culottes de bois tenues par des fils. Jambes de pierre, sans doute de travertin poli. Rien que d’inaccoutumé. Rien que de métaphysique. On avait déjà traversé la paroi de cristal du monde. On n’existait plus qu’à titre de maquette ou bien de biscuits antiques reconstitués derrière quelque vitrine hallucinée d’un Musée Grévin. Singulière présence archéologique, simple témoignage de civilisations échouées au rivage de l’Histoire.

   C’est non sans mal, non sans avoir lutté vaillamment que Nazario parvint à s’extraire de la pâte visqueuse de ces erratiques figures. En lui, sur sa laborieuse anatomie, demeuraient encore des lambeaux de présence, des vrilles d’aliénation, des copeaux de servitude. Un long moment il hésita sur la direction à emprunter, franchit des confluences de ruelles et se retrouva finalement devant la Gare, cette belle construction de pierres claires que surmontait une immense verrière assemblée par un réseau de poutres de métal. Sans réfléchir le moins du monde il se précipita dans le premier train. Bientôt il n’aperçut plus, au-dessus du puzzle des toits, que les étranges campaniles de la Sagrada Familia chapeautés de leurs bulbes extravagants. Il fit quelques sommes entrecoupés de visions hallucinées. Des compagnies de crabes, pinces levées, gueules écartelées le poursuivaient dans la complexité végétale d’une mangrove. Encore ensommeillé il descendit dans une gare inconnue, dans une contrée sans nom. Il lui restait à redevenir homme, à se dépouiller des images fascinatoires dont son rêve l’avait généreusement gratifié.

   Il sortit de la gare anonyme. Un seul banc s’y trouvait, dépourvu d’assise. La marquise de bois n’était plus qu’une dentelle armoriée se découpant sur le lisse du ciel. Une allée de peupliers décharnés montait la garde de part et d’autre d’un chemin de castine aux multiples ornières. Il n’y avait personne dans cette contrée désertique. D’anciens poteaux téléphoniques faisaient leurs signes d’épouvante, fils arrachés qui battaient l’air de leur résille d’ennui. Il faisait chaud sur La Rambla. Ici, l’air était tendu, traversé d’éclairs de froid. Nazario remonta son col de veste, enfonça ses mains dans ses poches, se mit à siffler pour se donner une contenance. Certes, personne ne pouvait le voir, mais il tenait à demeurer en harmonie avec lui-même, seule compagnie désormais disponible en cette terre dénuée d’avenir. Il marcha de longues heures, franchit des talus et des ravines, contourna des haies, traversa des bosquets. Bientôt une rivière étroite, aux basses eaux couleur d’argile qu’il traversa, retournant ses pantalons. Une barrière de roseaux en longeait le cours. Elle paraissait infranchissable tellement la végétation était drue, véritable réseau entremêlé de cannes. Ici et là des peupliers noirs et blancs en renforçaient la défense.

   L’Homme des Ramblas avait beau chercher, nul passage ne se montrait dans cette inextricable jungle. Il huma l’air, devina la mer tout droit devant lui et se jura qu’il trouverait bien un passage. Rien n’est plus irritant qu’un désir mourant sur le bord de sa réalisation. Il progressa lentement, à la manière dont les renards se faufilent dans une steppe d’herbes sans que le peuple des graminées ne s’en aperçoive. Bientôt, sur sa droite, un trou dans la végétation, sans doute un chemin emprunté par des animaux nocturnes. Nazario se baissa, rampa, s’aida d’une reptation des coudes et des genoux.  Le tunnel était long, en clair-obscur avec, en maints endroits, des ocelles de soleil qui dansaient devant ses yeux. La sueur perlait le long de ses arcades et ses longs cheveux bouclés se nappaient de poussière. Parfois les lames des roseaux entaillaient la paume de la main, éraflaient l’arête du nez. Mais il aurait fallu de bien plus graves dangers pour freiner sa progression. Son sang de Catalan déterminé n’aurait fait qu’un tour si quoi que ce fût l’avait mis en demeure d’abandonner son projet. Il ne savait pourquoi, mais il pressentait que, de l’autre côté du rideau végétal, quelque chose de surprenant se présenterait à lui. Oui, il en était sûr. Jamais son intuition ne l’avait trompé.

      Voici, soudain, l’explosion de lumière, l’ouverture du vaste paysage, le sens enfin retrouvé de la présence. Tout un lacis de pistes blanches serpentant parmi les minces forêts d’érables couleur de feu. Des camaïeux de lueurs fauves, des écus d’or, des glaçures vermeil, des ocres pulvérulents, des sanguines avec leur belle teinte de brique cuite. Puis des bouquets d’aulnes aux feuilles luisantes, dentelées, aux écorces crevassées où logent quantité d’insectes. Une belle odeur de nature, une senteur de liberté. C’est surprenant combien l’air s’est subitement radouci, est devenu cette légère brise marine avec juste ce qu’il faut d’embruns pour rafraîchir la toile de la peau.

   La clarté danse partout, rebondit sur les feuilles, lance dans l’air ses aiguilles translucides. Elle est une fête. Elle est une communion de soi avec le monde. D’un seul jet, d’un seul, on est cet homme, là, sur ce bout de terre innomée et on est l’espace ouvert, le temps alangui en son exacte précision. Plus de différence qui abraserait le corps, ligoterait l’esprit. Une alliance commune, une participation avec tout ce qui vit, féconde, pullule sous le ciel aux mille chatoiements. Ça murmure à l’intérieur de la cage d’os, ça fait son rhizome de contentement dans le canal des veines, ça ondule et vrille dans la joie d’un ombilic atteint de plénitude. Ça fait ses flux de sérénité dans l’eau des cellules, ça grésille dans les boules des genoux, ça habite la plante des pieds et c’est un train continu de fourmis qui en caresse la plante éblouie.  

   Face à l’irréel en personne, Nazario est lavé de toute inquiétude, débarrassé du moindre doute. Certainement encore, en quelque endroit de l’âme, la pliure d’un souci, la coquille d’un remords ancien, la lézarde d’un chagrin. Mais c’est si atténué : vol de libellule, égouttement d’une eau de fontaine dans la rigole de pierre. Comment dire en mots ce qui ne se dit qu’en ondes de silence, en orbes de quiétude, en palmes qui s’agitent avec grâce dans le ciel nettoyé de ses larmes ? Plutôt demeurer en soi et devenir repère pour ce qui est, ici, alentour, dans l’évidence, la profusion. Avancer dans ce Pays du Non-Lieu, c’est remettre à neuf sa vision, poncer ses anciennes pensées à blanc, balayer d’un revers de main les signes illisibles d’anciens palimpsestes. Tout s’annonce de soi sans qu’il devienne utile d’expliquer, de démontrer, d’argumenter. Plus de concept, plus d’intellect, mais la libre sensation qui croît et démultiplie le sentiment d’exister.

   Il est si facile, ici, de s’adonner simplement à son être. Dans la frugalité, la survenue de l’immédiat, l’adhésion aux choses de la nature. Nazario avance lentement parmi les plaques de terre humide, les croûtes blanches du sel, les tapis de saladelles mauves, les cierges vert-clair des salicornes, les touffes d’iris jaunes, les étoiles blanches des renoncules d’eau. Parfois il cueille une branche de criste marine, en mâche lentement les tiges charnues  au goût de sel et d’iode. Et c’est une nouvelle saveur pour le palais, un nouvel émerveillement sur cet ilot du bout du monde, un refuge pour Robinson Crusoé.  

   Puis une dune de faible hauteur parsemée de quelques touffes de végétation clairsemée : boules étoilées des oursins bleus, surtout ; raisins de mer avec leurs feuilles plates et arrondies, telles des pièces de monnaie. Depuis l’éminence de sable se laisse apercevoir l’immense dalle bleu-vert de la mer. Claire par endroits, virant au bleu marine à d’autres, striée par les courants de surface, travaillée en son fond par l’immense flux liquide. C’est bien, alors pour Nazario, de faire face à ce mystère, d’emplir ses poumons d’iode, de sentir sur le tissu de la peau les milliers de grains de sable que le vent soulève, métamorphose en fin brouillard. Le sentiment de solitude est rivé au corps, semblable à la patelle amarrée à son rocher. Et, ici, nul désespoir, nul abandonnisme qui résulteraient d’une sortie du territoire des hommes. Bien au contraire, un faisceau de possibilités, un rayonnement de plaisir, la réelle disposition de soi au paysage, à la modeste aventure, à l’expérience nouvelle. Parfois le blanc trajet des mouettes raie le ciel puis tout retombe dans un calme souverain. Comme si le monde commençait, s’étirait, avant que de prendre conscience du prodige d’être.

   Maintenant, par un sentier poudré de blanc, Rozario vient de rejoindre la rivière. Des nuées de libellules tachées de noir et jaune s’envolent à son arrivée. L’eau est basse, couleur de terre avec, au milieu du cours, des amoncellements de cailloux, des touffes de joncs. Le silence est complet, sauf le bruit de ruissellement des gouttes sur les nappes de gravier, parfois la rumeur d’une vague mourant sur le rivage proche. Sur l’autre rive, posé sur une pierre, un lézard ocellé, robe bleu métallique,  monte la garde. Son goitre palpite doucement, griffes amarrées sur le minéral pour défendre le territoire. Dans l’escarpement au-dessus de l’eau, au milieu d’une paroi faite de gravats assemblés, quelques trous de guêpiers rythment la surface. Le Passager de l’indicible est ravi de pouvoir se fondre dans ce paysage si proche d’un état de nature. Rien ne trouble, rien ne distrait. Tout conflue en une heureuse harmonie. On pourrait bien vivre ici, à la rencontre de la rivière et de la mer, faire de ce modeste estuaire le lieu de son exister. On élèverait un abri de roseaux, on se laverait dans la rivière, on pêcherait poissons et crustacés que l’on ferait griller sur un lit de brindilles.

   C’est ceci qu’on ferait et on oublierait les allées et venues des hommes et des femmes sur la Rambla, les cris, les mouvements de la foule. On n’aurait plus à se frayer de passage au milieu des véhicules, à jouer des coudes pour obtenir sa place au spectacle, faire la queue à l’heure du déjeuner derrière la vitre d’un restaurant, s’impatienter des longues caravanes lors de la transhumance estivale. C’est en lettres de cristal et de feu que le mot divin de LIBERTE s’inscrirait sur la falaise du front et cette lumière gagnerait la nappe du corps avec la joie d’une marée d’équinoxe. A cette heure d’immense fraternité avec les éléments, quelle importance avait donc sa fonction de commis aux écritures dans un bureau aux hautes fenêtres grillagées donnant sur le tombeau d’une cour intérieure ? C’était un tel luxe que de pouvoir enlever ses espadrilles, se dévêtir, plonger dans l’eau bleu des délices. Le Paradis avait-il un autre aspect que ce qui se dévoilait devant ses yeux ?

   Maintenant il était à la confluence de la rivière et de la mer, en sa pointe extrême, cette digue naturelle de cailloux blancs. Quelques nuages légers dérivaient dans le ciel. Au loin la surface de la mer faisait un triangle sombre. Le voile léger d’une branche de tamaris bougeait lentement devant ses yeux. La ligne de rencontre des eaux se frangeait d’une écume claire. Oui, assurément, cette terre était une origine, un fragment du monde non encore parvenu à son éclosion. Ce refuge, il fallait le laisser demeurer en soi, n’être nullement touché par la curiosité des hommes. N’être offensé par les allées et venues des curieux. Trop d’endroits de la planète avaient été sacrifiés qui portaient les ineffaçables stigmates de la boulimie humaine. Mettre l’humanité à la diète, voici ce qui se signalait comme l’une des tâches les plus urgentes.

   Des territoires devaient demeurer vierges, à l’abri de tout regard, enclos en leur insondable mystère. Pareils à ces majestueuses forêts pluviales qu’aucun regard autre que celui d’une faune sauvage ne rencontrerait. Cela devenait une si brûlante évidence pour Nazario, qu’il se sentait un peu mal à l’aise d’être le témoin oculaire de toute cette neuve beauté. Avait-il au moins le droit de demeurer ici avec le puits de ses pupilles empli de ce secret ? Il ne savait trop. Partagé entre le désir de demeurer au bord de cette félicité et l’envie de s’en détacher. C’était comme une déchirure, une faille qui se creusait entre son corps et celui de la rivière, de la mer, de cette levée de pierres comme prête pour un envol.

   Nazario resta un temps qui lui parut une éternité à fixer le pur prodige. Ses yeux brûlaient d’avoir trop scruté, sondé l’impossible partage. Jamais on n’était maître et possesseur de quoi que ce soit, autre être, fragment de nature, objet, fût-il de prédilection. S’appartenait-on soi-même ? Rien n’était moins sûr car tout était continuellement en fuite, en perte, en disparition. Alors il fallait savoir se contenter de frôler les choses, de cueillir le calice d’une fleur ici, de humer l’odeur d’une épice là, de caresser le duvet d’une peau ailleurs. Avoir trop de lucidité entaillait l’âme, en accélérait la combustion. Souvent, il fallait renoncer à explorer le réel, à connaître l’ami autrement qu’à l’aune de son image, de la représentation qu’il donnait de lui. Bien des choses étaient pure monstration, occasion de spectacle, exhibition sur la scène du monde. Avions-nous au moins déjà aperçu en quelque endroit l’once d’une vérité, le fragment irréfragable d’une authenticité à l’œuvre ? Ceci était si rare donc digne du plus vif intérêt. Il ne s’agissait nullement de s’avouer vaincu, de déserter l’espace de sa propre vie. Seulement prendre acte de l’impermanence des choses qui, partout, parcourait l’épiderme des Existants  de ses mortelles vergetures. Oui le monde était cabossé. Oui le monde était sillonné de chausse-trappes. Oui le monde ne se donnait à nous que sous les auspices de l’affèterie, de la caricature, du faux-semblant. Toujours face à nous les portes en trompe-l’œil, les décors en carton-pâte, les masques dissimulant les nervures de la présence.

   Bientôt le soir arriverait, le crépuscule teinterait tout d’une couleur de cuivre. Bientôt les oiseaux rejoindraient leurs trous dans la falaise de sable, les lézards se retireraient sous leurs abris de roches. Bientôt le tamaris replierait sa dentelle, le jour ses membranes. Alors Nazario sut qu’il lui fallait partir, quitter le paradis, traverser les chicanes du purgatoire, enfin se retrouver en enfer et marcher à nouveau sur les braises. A l’aide d’un bout de bois, dans le derme fragile de la plage, il inscrivit en lettres bâtons les indices de son rapide passage :

 

NAZARIO

 

   Un instant il s’abîma dans la contemplation de son nom, cette empreinte singulière de qui il était sur cette Terre. Puis, du plat de la main, il effaça consciencieusement les traces de sa présence, les stigmates de l’homme sur ce rien qui était en même temps un tout, un cercle si parfait que nul n’aurait pu en imiter la parfaite courbe. Bientôt la nuit arriverait. Nazario fit demi-tour sans porter un dernier regard à ce qui s’était révélé à lui dans une manière d’éblouissement. Il gravit la dune, parcourut rapidement le chemin de blancheur, traversa la haie de roseaux, fut sur la route, fut près du banc sans assise, fut devant la gare à la marquise ajourée. Un train s’arrêta dans lequel il monta. Sans doute un train fantôme qui le conduirait aux portes d’airain qui ouvraient le sourd brasier de La Rambla. Déjà il en entendait les sombres rumeurs, déjà il en devinait les terribles ondulations. La chaleur était intense, se dépliait en lames cotonneuses. Ayant franchi le seuil du terrible Tartare il savait que jamais plu il ne connaîtrait la paix. Jamais plus ! Là était la seule vérité dont les hommes possédaient l’indicible secret.

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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16 juin 2026 2 16 /06 /juin /2026 06:40

(Libre méditation sur le livre d’Emmanuel Ruben

« Dans les ruines de la carte ».)

De l’usage des signes.

« Maggiolo - Portolankarte - 1541 » par Vesconte Maggiolo

Source : Wikimedia Commons -

« Un signe nous sommes, privé de sens … »

Hölderlin – Mnémosyne.

Du signe comme entente de soi et du monde.

Parler des signes ne peut avoir lieu sans la référence à Hölderlin, ce poète des poètes qui a porté à son acmé l’essence du langage. Donc l’homme en tant que signe, donc l’homme comme alphabet du texte que le monde lui adresse et qu’il lui renvoie en écho. Le langage, surtout dès l’instant où il est quintessencié, est le lieu à partir duquel le sens se manifeste. Donc nous avons à être ce signe qui, en réalité, n’accède jamais à sa propre signification, un signe confronté au hasard, balloté parmi les accidents de tous ordres, un signe livré à lui-même en raison des vicissitudes d’une modernité qui l’a laissé les mains vides. Cherchant notre être, ses contours, son hypothétique épaisseur, la voix qu’il pourrait nous adresser si nous consentions à tendre correctement l’oreille, à regarder avec l’amplitude de la vision requise à cette tâche, mais alors nous connaîtrions la brûlure. Parce que toute mise à nu de l’être est une coruscation, une brusque illumination et nous clignons de l’œil tout comme Zarathoustra dans le célèbre prologue du livre éponyme. Clignement qui est une euphémisation du regard abyssal du Surhomme. Mais, évoquons-nous au hasard la destinée de Nietzsche ? Certes non. Si sa philosophie a traversé le temps pour venir nous interroger, c’est bien parce qu’elle constitue la pointe extrême de la métaphysique et annonce prophétiquement l’essence nihiliste des temps modernes. Nommant le philosophe du « Gai savoir », nous entraînons inévitablement à sa suite toutes ces consciences éclairées qui, chacune à leur manière ont taillé le cristal de la postmodernité, façonné la constellation d’une pensée et d’une doxa contemporaines. Celles-ci se déclinent tour à tour selon l’angoisse foncière d’un Kierkegaard, le « sentiment tragique de la vie » d’un Miguel de Unamuno, l’aporie constitutive du Dasein d’un Heidegger, la facticité d’un Sartre. Bel héritage conceptuel qui, au lieu de nous libérer, semble nous river à notre condition, manière d’enchaînement prométhéen dont nous ne sortirons jamais qu’à la mesure d’une esthétique jouant en écho avec une éthique. S’extraire des contingences suppose le recours à une transcendance, à savoir l’appel à la forme des formes, à l’Idée princeps de l’art qui sublime la matière mondaine pour aboutir à cette belle pierre philosophale sans laquelle il n’est pas d’élévation, d’exhaussement de soi. Ici, méditation, contemplation sont les véhicules au terme desquels brille la lumière d’un savoir. Or ce savoir, Emmanuel Ruben nous en livre d’étonnantes facettes dans son bel ouvrage « Dans les ruines de la carte » qui fait figure de gemme brillant dans la touffeur de l’inconnaissance, cette manière de non-dit permanent qui nous reconduit, faute d’être éclairés, dans les rets étroits d’une troublante cécité. Si cet essai nous touche et nous invite à un sursaut salutaire c’est bien à l’aune de la lucidité, cette pointe avancée de l’intelligence, cette déchirure pratiquée dans le tissu opaque de l’existentiel. Nous voilà prévenus, il nous faudra consentir à la dilatation pupillaire afin que quelque chose de l’ordre d’un paradigme de notre connaissance intime parvienne à l’éclosion. La grande force de ce livre est de considérer le réel depuis l’en-dedans qui en constitue l’essence, à savoir le langage pour la littérature, la touche pour la peinture, la ligne pour le dessin, le contour pour la carte.

Nulle autre voie que celle de considérer ce qui vient à notre encontre sous le régime de l’authenticité, de la vérité. Oui, car nous les hommes, nous accoutumons volontiers d’approximations, de marches en biais à la façon des crabes, de décors en trompe-l’œil, de rapides et éblouissants entrechats pareils à ces vêtures bigarrées de la commedia dell’arte, Polichinelle ou bien Brighella qui ne brillent l’espace d’un spectacle que pour mieux nous égarer. Volontiers nous nous contentons de fard en lieu et place des rides, de la croûte terrestre à défaut d’en saisir le vivant tellurisme, des ramures largement éployées dans l’éther alors que la source de leur présence est entièrement contenue dans leurs inapparentes racines. C’est ainsi tout fruit ne délivre ses graines et pépins qu’à être sondé jusqu’en son centre, là où s’origine sons sens premier. Mais, à vouloir connaître le point focal des choses, à tâcher de percer l’écorce têtue du réel nous prenons le risque de nous égarer. Si, entendant les paroles de Hölderlin, nous avons à frayer notre voie vers le sens, notre démarche doit se faire selon les multiples connotations de ce mot, à savoir aiguiser nos propres perceptions, nous disposer à une compréhension, enfin trouver la direction à emprunter, la « méthode » (méthodos) auraient dit les anciens Grecs, montrant par-là la nécessité de nous doter de sémaphores, d’amers, de balises afin que notre progression n’aboutisse à un « chemin qui ne mène nulle part ». On aura compris que l’énumération de ces points de repère nous amène à cheminer en direction de la carte, cette dernière constituant le canevas privilégié de notre quadrature existentielle.

Les signes du monde - La carte.

Tout part de la carte, tout revient à la carte. Etrange fascination que ni le temps ni l’expérience de l’espace n’effaceront. Là, dans la carte, dorment déjà les signes de ce qui, plus tard, deviendra écriture, se métamorphosera en essais artistiques. On est enfant, on est allongé sur ce fragment d’univers et l’on rêve longuement et l’on dessine au crayon, au feutre, l’espace de ses rêves. Ainsi naît un mystérieux archipel qui sera au fondement d’une esthétique intime : le trait, la ligne, le sinueux, le pointillé, le tiret deviendront les médias privilégié par lesquels connaître, inventorier le monde en même temps que l’on s’approprie de soi parmi la complexité des choses présentes. A l’aurore de la vie s’inscrivent les prémices d’une compréhension de ce qui constitue le geste créateur : sa propre projection sur le rocher, l’arbre, la Terre dont la vivante image s’imprime au plus secret de l’être. Déjà une prémonition de ce que la notion d’archipel, plus tard portée à la dignité de concept, pourra produire de l’ordre de l’illimité, de l’imaginaire, de la fécondité ouverte de l’intuition. Ainsi se façonneront les utopies, ainsi prendront corps les fantasmes : dans le jet sur le papier de l’encre, de la couleur aquarellée qui sait si bien représenter cet indicible qui toujours recule à mesure que l’on avance. Fluidité, souplesse de la couleur, subtiles efflorescences posées à même l’écorce du bouleau, belle métaphore de l’illusion septentrionale, de son frémissement, sa déclinaison en teintes minimales du destin des âmes sous ces latitudes où le lieu s’enracine dans le corps avec l’irisation de la mélancolie, la force d’un lyrisme tout intérieur. Les auteurs Russes en seront les aèdes et les lecteurs les auditeurs éblouis. Il y a un magnétisme du Grand Nord, une étrange attirance de la steppe, une aura de la toundra visitée par les parhélies, les aurores boréales, l’étrangeté d’une Ultima Thulé dont nos rêves sont les plus tangibles représentations. Être envahi du souffle de la taïga c’est déjà être conquis par la littérature, en porter au-dedans de soi les stigmates vifs, les mouvances plurielles, en entendre le chant polyphonique.

Rien ne s’efface de soi lorsque les signes ont pénétré la conscience telles des braises vives, des jets de lapillis, des jaillissements de lave. Oui car nous sommes des êtres profondément marqués au sceau de la géologie, des entités constituées de strates, des aventures que la mémoire a sédimentées, de vivants tellurismes, des argiles ductiles, des gisements fossiles que les bactéries du temps ont métamorphosés mais dont nous avons oublié l’origine. C’est pourquoi les cartes nous parlent avec autant de pertinence, pourquoi nous les écoutons raconter la grande fable du monde. Entre le monde et nous, nulle séparation si ce n’est celle de la théorie, cette contemplation. Car rien n’existe qui n’ait été métabolisé par l’esprit, ouvert par l’âme, passé au crible des perceptions, révélé au feu des passions. Si les cartes nous émeuvent - et certes elles le font -, elles ne le doivent qu’à rapporter les lignes qu’elles déploient à l’aune de notre propre présence au monde. Chair de la géographie contre cette « chair du milieu » qui nous habite de l’intérieur et nous dispose à faire phénomène dans la plénitude d’une expérience unique. Ce haut plateau de l’Altiplano parcouru du vent léger de l’espace où flotte la laine aérienne des vigognes ne nous parle qu’en raison de l’écho qu’il suscite en nous, une pure joie d’exister parmi la beauté partout répandue. Il en est de même pour tout lieu investi d’affects, le désert, les paysages désolés, érodés, usés jusqu’à l’os, les paysages habités d’un souffle. On y voit des colonnes de grès forer le ciel, des geysers faire leur colonne d’eau vive, le surgissement jaune des solfatares, les larges tables de basalte noir, les pierres trouées, poncées où est encore présente, en filigrane, la déflagration cosmique, l’expansion de la matière primitive. Oui, cette matière du-dehors est la même que la matière du-dedans, la nôtre, cette étincelle venue du plus loin de l’espace alors que le temps commençait à se dilater, à faire tourner ses infinis rouages. Oui, les signes habitent la falaise de notre front, la faille de nos lèvres, la doline de notre gorge, la dépression de notre ombilic, l’éperon ou l’abîme de notre sexe, la plaine de nos pieds étalés largement sur le sol de poussière. Oui, nous ne sommes qu’un signe dont le chiffre brille comme le seul hiéroglyphe à interpréter, à comprendre car si nous possédons l’accès à notre propre mystère alors nous sommes doués d’un pouvoir omniscient, celui d’embrasser la totalité de ce qui nous traverse et nous fait hommes-debout, effigies ontologiques, devenirs levés dans l’éther. Se posséder soi c’est en même temps avoir affaire d’un seul et même empan à l’exactitude du monde, à sa vérité, à l’accomplissement qu’il est au regard de la conscience, cette nécessité, cet « instinct divin » qui est la structure même de l’être. Seule, la pierre, seul l’arbre ne peuvent réaliser le tremplin de leur transcendance. C’est nous les hommes qui en sommes les conditions de possibilité. Quelle est donc l’existence de l’immense noyer de la canopée brésilienne lorsqu’il s’abat à l’abri des regards, nul jugement ne pouvant en témoigner ?

Les signes de l’homme.

Les glyphes.

Partout où l’homme passe, il dépose son empreinte. Sur les parois de la grotte, sur l’os du morse, sur l’écorce des arbres, dans les excavations de la mine, dans tous les glyphes qui habitent la Terre comme ceux, étranges, qui courent sur le dos des montagnes des Tarahumaras au Mexique, glyphes dont Artaud témoignait en parlant d' « effigies naturelles » dans lesquelles il croyait reconnaître une magie à l’œuvre. Mais qu’il me soit permis, ici, de citer deux extraits d’un texte que j’avais consacré au créateur du « Théâtre et son double » sur le Site Exigence-Littérature : « … Puis la Syrie d’Héliogabale, le pays des pierres, du bétyle noir du temple d’Ephèse. Ici la lave s’est solidifiée, s’est érigée en signes porteurs de sens. La géologie est encore palpable mais des lignes de force s’en dégagent, comme les premiers mots d’un poème débutent une aventure langagière, symbolique, transcendante. "Car on sent que sous le désert le sol bouge, que les feuillets successifs de lave montrent en clair pour qui sait les voir le travail géologique et premier de la terre avec ses vagues refroidies, qui s’entassent l’une sur l’autre en lames, révélatrices comme les lames du Tarot." - ("Héliogabale ou l’anarchiste couronné"). (…) « Le voyage au Mexique prolonge l’incursion imaginaire en Syrie. Plus qu’une suite logique, il s’agit d’une nécessité existentielle, métaphysique. Si la Syrie pouvait encore porter les traces d’un remuement géologique et édifier les premiers signes, le Mexique les féconde, les multiplie, les porte à leur incandescence. "Cette Sierra habitée et qui souffle une pensée métaphysique dans ses rochers, les Tarahumaras l’ont semée de signes, de signes parfaitement conscients, intelligents et concertés."

La terre n’est plus passive, seulement parcourue de forces internes, la terre s’ouvre en monde, en conscience, en intelligence. De l’ésotérisme du Tarot, l’on est passé à la spiritualité, à la riche cosmogonie Maya, donc à la mesure de la seule transcendance.

"Un pays où bouent à nu les forces vives du sous-sol, où l’air crevant d’oiseaux vibre sur un timbre plus haut qu’ailleurs." ("D’un voyage au pays des Tarahumaras").

Le corps armorié.

Mais l’homme ne saurait se contenter de disperser ses signes à la face du monde. Il lui faut, en une certaine manière, les incorporer, en faire des possessions du corps, ce territoire qui lui appartient en propre, cette île bien délimitée, cette Thulé où repose l’être qu’il est dans le cerne de sa peau. Face au cosmos qui lui propose un ordre du monde, l’homme travaillant son corps, y gravant des inscriptions, y élevant des saillies, y creusant des sillons, le peignant, le dessinant le conformant, en un mot, à l’image qu’il veut lui imposer, l’homme donc procède à la mise en place de son propre cosmos, cosmétique par laquelle il fera savoir au autres, sur un mode silencieux mais non moins esthétiquement parlant et accompli la forme dont il veut être porteur, cette image qui expatrie son anatomie et l’expose aux regards comme une œuvre à contempler. Pratiques ancestrales se perdant dans la nuit des temps paléolithiques, elles avaient essentiellement pour motivation de procéder à la mise en place de processus initiatiques. Reprises de nos jours sous la forme d’une mode, d’une façon d’être, elles se déclinent sous les traits des dentelles de henné, dans les paysages complexes des tatouages, les perforations du piercing et envahissent le domaine de l’art dont la manifestation sous la figure du body art ne surprend plus quiconque fréquente les musées. Ce sont comme les écussons, les armoiries, les blasons, en somme toute l’héraldique somatique dont certains de nos contemporains aiment à s’entourer, genres de métamorphoses dont il serait bien difficile de dire la provenance et de décrypter la sémiotique.

De l’usage des signes.

Chef Maori (v. 1769) arborant un Tā moko.

Source : Wikipédia commons.

Les signes idéels - Les utopies.

Mais l’homme, dans sa naturelle complexité, ne saurait se contenter de ces signes apparents, préhensibles, concrets. Il lui faut le symbole, l’imaginaire, le rêve, l’insaisissable utopie dont il sait qu’elle est un non-lieu, une chimère, une brume à l’horizon de ses envies. Et c’est bien la raison pour laquelle il la poursuit. L’immédiatement disponible s’affadit dès l’instant même où l’on s’en approprie. L’à portée de la main n’ouvre jamais l’aire d’une possible tentation. Enfant, déjà, crayonnant sur ses cahiers d’écoliers d’improbables îles, d’insondables territoires, élevant des barricades autour de ses châteaux de cartes, il ne fait qu’expérimenter le jeu subtil du manque et du désir, ce fil d’Ariane dont, sa vie durant, il ne tissera que le voile éphémère, il n’ourdira que des complots de carton-pâte. Tracer une infinité de traits, une multitude de lignes afin de sortir de soi, de créer, de permettre l’effusion de ce qui tournoie et menace de girer infiniment. Mais sortir de soi pour mieux se retrouver, c’est confronter ses démons et assumer quelques pertes, consentir à quelques sacrifices. Déjà dans l’âge neuf et insouciant, mais encore plus lorsque la maturité a porté à l’incandescence ce monde interne bouillonnant comme un volcan. Alors il faut détruire ses idoles, casser les masques de ses habituelles icônes. Renoncer à une religion qui aliène plutôt qu’elle ne libère. Ne plus écouter les prophéties ni les dogmes qui ne sont que l’exploitation de ses propres faiblesses. Ne plus considérer l’Histoire comme le seul repère de sa propre généalogie mais s’en remettre plutôt à une temporalisation subjective, soudée à ses viscères, incluse dans la singularité de ses expériences. Ne plus considérer les cartes en tant que certitudes de sa position en un lieu de la Terre mais se référer aux seules quadratures existentielles que constituent les points géodésiques des rencontres, les amers des découvertes, les signaux des explorations qui assurent l’unicité.

Ce que dessine le peintre, ce qu’écrit le romancier, ce sont des projections du monde interne, des silences qui s’organisent en mots, des lieux utopiques qui surgissent en plein ciel, des draperies oniriques qui faseyent au vent de la nécessité et demeurent au ciel du monde comme un des langages de la Babel qui frissonne, partout, en tous temps, en tous lieux du miracle de la parole, ce par quoi l’homme existe et définit ses propres contours apparitionnels. Oui, la présence humaine est cette stèle dressée entre ciel et terre, ce menhir qui éructe des sons, cette dalle qui renonce à être dolmen pour élever cette verticalité qui le fait être. Le langage, pour être fidèle à sa mission la plus digne de considération est mise en œuvre de la vérité, tout comme l’œuvre d’art qui en est l’essentielle quintessence. Assez des mensonges qui rabaissent tout au seul événementiel et oublient les nervures mêmes qui tissent les choses de l’intérieur. Ce à quoi nous invite le propos d’Emmanuel Ruben c’est de renoncer à toutes les utopies qui nous habitent et voilent notre vue. L’utopie du corps, qu’il soit encensé, glorifié, exposé à la lumière ou bien soumis à la flagellation de la drogue, à la souffrance des poètes maudits. Le lieu du corps n’est ni sa glorieuse exhibition ni son renoncement à être, simplement sa mise en harmonie avec ce qui signifie et s’étoile dans le poème, allume ses comètes dans la fiction, brille au sein de la belle image, fait ses feux irréfragables au bout du pinceau de Cézanne dans ses Sainte-Victoire, ces idées faites vibrations, faites tellurisme comme dans les peintures organiques, géologiques, magmatiques d’un Kirkeby. Le corps avant d’être ce lieu de plaisir ou bien de souffrance est le corps des mots, celui des alexandrins, des touches colorées de la toile, des arabesques de la chorégraphie, les belles tessitures d’une voix qui se donne à être comme le sentiment d’un aboutissement, le registre confidentiel d’une plénitude. Renoncer aussi à l’utopie de la vie auxquels les écrits autobiographiques veulent donner un site et construire une assise, n’étant le plus souvent que le reflet d’une auto-fascination et une complaisance faisant de l’ego de son créateur l’alpha et l’oméga d’une compréhension des choses. Se défaire de l’idée que le réel est ce que nous voyons et touchons, ce préhensible qui est « vrai » au prétexte qu’il apparaît. Mais le réel auquel nous croyons participer est toujours en fuite, il s’écoule et glisse entre nos doigts, identique au fleuve héraclitéen qui est, tout à la fois, source, étalement lacustre, delta et pour finir océan que la prochaine évaporation dispersera en une myriade infinie de gouttelettes invisibles. Le réel, c’est bien évidemment du réel, mais aussi du symbolique, du langage, mais aussi de l’imaginaire, ce continent du rêve nervalien qui nous traverse de part en part, dont nous n’appréhendons rien, si ce n’est une confusion des idées dans l’heure aurorale. Utopie du monde enfin, lequel n’est ni une colline, ni un pays, ni un continent, ni l’ensemble du cosmos mais ce par quoi l’homme donne site à ce qu’il est. Ecrivant, l’auteur ouvre un monde, le sien propre - jamais il n’en aura d’autre -, peignant, dessinant, tournant l’argile sur le tour, buvant le thé cérémoniel entre les murs de papier, l’homme, tout homme élève ce que ni les cartes ni les atlas jamais ne pourront faire, sa propre esquisse signifiante dans le tissu complexe de l’exister. Or exister authentiquement, c’est s’exhausser de sa propre condition en direction d’une esthétique qui est aussi une éthique, qui est aussi une ontologie. « Penser, c’est être à la recherche d’un promontoire » disait l’excellent Montaigne. Et penser est le tremplin originaire de l’exister humain. Ni la pierre ni l’animal ne pensent. Penser est être bien plus que paraître. Nos civilisations consuméristes ont volontairement inversé l’ordre des propositions : moins l’homme pense, plus il est aliéné, plus il est attiré par ces avoirs qui le fascinent et ne le placent qu’à l’intérieur d’une manière de « forteresse vide », de monade leibnizienne sans portes ni fenêtres. Et bien des comportements actuels sont des variantes d’une schizophrénie à l’œuvre au cours de laquelle la conscience parcellisée en des milliers de fragments ne parvient plus à reconstituer l’unité perdue. Or à mesure que l’homme confie la propre forme qu’il est à une dispersion, il ne parvient plus à se reconnaître, à assurer sa propre synthèse, à demeurer une constellation vibrant au rythme des autres constellations. En son temps, Camus appelait ce sentiment de dispersion « peur de l’absurde », ce qu’une révolte métaphysique était censé remettre en marche, sauf que la fin de la métaphysique a sonné et que la philosophie se meurt de n’être pas reconnue.

Les signes esthétiques - L’art.

Bien que l’étude de l’art chez l’auteur commence bien en amont du XX° siècle, je ne ferai de commentaires qu’à partir de trois œuvres caractéristiques qui me paraissent entretenir des liens étroits avec géographie, dessin, littérature.

Kirkeby.

De l’usage des signes.

Per Kirkeby

« Brett Felsen »

Source : Tate

La peinture de Kirkeby ne pouvait laisser le géographe indifférent. Il y est question de géologie, d’énergies primordiales, de grand maelstrom, de chaos avant que la matière informe ne s’organise en cosmos. Il y est question de la Terre en tant que paysage, mais surtout c’est la fusion de la carte dans le territoire qui s’opère. Ici dans des couleurs proches d’une origine du monde, ces rouges-feu portant encore en eux la trace de la déflagration primitive, ces bleus de granit ramenant au socle de l’univers, ces lignes sanguine structurant la roche en devenir, ce sont déjà les signes de la représentation de l’univers physique qui se font jour : courbes de niveau, points géodésiques, géométrisation de l’espace qui fait inévitablement penser aux premiers essais de la cartographie moderne tels que décrits en 1784 par le Comte de Cassini : « La topographie offre la description détaillée et scrupuleuse non seulement des objets mais même de la conformation du terrain, de l'élévation et du contour exact des vallées, des montagnes, des coteaux, des rivières, prés, bois, etc. ». Et l’on ne s’étonnera pas que la peinture fasse incursion dans ce domaine si éminemment visuel, coloré, doué d’infinies perspectives, de formes à l’infini. Comme le précise avec tant de pertinence Emmanuel Ruben, « ce tableau est une méditation sur les notions d’espace et de temps » et, plus loin, c’est d’une dramaturgie dont il fait l’annonce comme si la peinture par sa force, sa dynamique interne nous plaçait devant quelque apocalypse « ses œuvres donnent l’image d’un atlas brouillé, abîmé, saccagé, dévasté qui répertorie les caprices et les désastres de la nature, image

d’une terre déchiquetée

d’un monde morcelé

d’une planète rapetissée

de sorte que Kirkeby est un des rares peintres parmi les contemporains, qui ait donné par les seuls moyens de la peinture une idée de l’être déraciné, dilaté, démesuré, déboussolé

de ses tableaux toute figure humaine reconnaissable a disparu : l’homme en tant que figure a été ressuyé de cette peinture à la fois sauvage et savante, qui nous donne à voir le grand vide que laissera la mort de l’homme … »

On remarquera la sémantique des blancs ménagés dans le texte comme l’un des outils supplémentaire, graphique, spatial, signaux qui nous sont adressés afin de rendre visible la supplique muette de la Terre. Si cette peinture s’illustre comme une mise en forme de l’espace-temps elle fait signe en même temps vers une sorte d’esthétique métaphysique en quoi elle rejoint la matière de la philosophie et de la littérature. Après que la mort de Dieu a été constatée, voici qu’apparaît une vision eschatologique où l’homme lui-même est atteint en son être jusqu’à consommer ses derniers instants dans la stupeur d’un abîme.

Alechinsky.

Bien que l’auteur « d’ Icecolor » ne le cite qu’une fois au titre des rares artistes qui ont eu pour souci de faire se rejoindre la carte et le paysage il me paraît indispensable de réserver une place singulière aux tentatives de Pierre Alechinsky, lui dont la peinture graphique est sans doute l’une des meilleures illustrations de la thèse du géographe. Avec Alechinsky la géographie physique d’un Kirkeby se double d’une géographie humaine dont le propos est si proche de la littérature qu’il semble en figurer la constante légende, le vivant commentaire.

De l’usage des signes.

Pierre Alechinsky

« Central Park » Source : Espace Trévisse

Mais écoutons l’artiste parler du déclic dont Central Park fut l’événement comme si cette toile, au sein de son parcours, s’installait comme le nouveau paradigme de son aventure picturale. De cette œuvre on peut dire qu’elle est la révélation d’une manière de peindre, d’une façon d’être, (dont Cobra constitua les prémices) de sentir le réel en tant que support d’un imaginaire habité d’archétypes, préoccupé de faire apparaître un bestiaire tératologique, une manière d’art de la totalité dont les fragments, ces fameuses prédelles sont de courts récits s’enchâssant dans le grand texte du monde. Le microcosme humain en abyme dans le macrocosme universel. Le fragment s’inscrivant dans une vision holographique de ce qui fait phénomène et toujours nous interroge. Voici donc des propos recueillis dans un Télérama hors série de 1998 :

« En observant, au printemps, les méandres des chemins, les rochers et les pelouses de Central Park, du haut de l’atelier new-yorkais de Walasse Ting, situé au 35° étage, j’ai cru entrevoir une gueule débonnaire de monstre.

J’ai repris cette forme, venue de la topographie du parc, à l’acrylique, sur un rectangle de papier posé au sol.

L’été suivant, j’ai punaisé cette image sur le mur de l’ancienne école d’un village de l’Oise, où j’avais un atelier.

Et pendant plusieurs soirées, en regardant cette image, je me suis mis à dessiner au pinceau et à l’encre de Chine sur des bandes de papier Japon, comme ça, pour le plaisir, mais tout en pensant aux mythologies citadines que ce parc « ventral » de new York suscitait.

Puis, pour voir ce que cela donnerait, je les ai fixées à la périphérie du rectangle très coloré peint à N.Y.

Cela a fonctionné étrangement, les remarques marginales (terme emprunté à l’estampe) en noir et blanc entourant la zone colorée du centre retenant les yeux de celui qui passe devant le tableau. »

« Méandres, chemins, rochers, pelouses, Central Park, topographie du parc, sur le mur de l’ancienne école », toute une terminologie géographique comme si un enfant fasciné par l’école buissonnière parcourait par l’imaginaire les contrées qui, au-delà des murs de la classe, conduisent à la royauté imaginale, à l’aire libre du songe, à la marelle de la fiction avec ses cases qui, de la Terre s’élèvent jusqu’au Ciel. Jeu en écho avec ce que l’auteur a vécu, enfant, lorsqu’il apparaissait comme « rêvant de péninsules démarrées et d’archipels sidéraux ». On ne saurait décrire meilleurs prolégomènes traçant leurs sillons vers une écriture future. Et, pour terminer avec Alechinsky, mentionnons seulement que beaucoup ont interprété ses remarques marginales comme des vignettes de bandes dessinées. Ici, bien entendu, on est à la limite de la représentation géographique, le dessin à l’orée de l’écriture où la fiction s’inscrit en filigrane.

Michaux.

   On ne saurait conclure ce tour d’horizon sans évoquer Henri Michaux dont les tracés mescaliniens (qu’on pense seulement au peyotl de l’auteur de « L’Ombilic des limbes », à l’absinthe de Baudelaire, à « La Noire Idole » de Laurent Tailhade), tracés hautement telluriques, vibrations de sismographe, mais aussi tremblement du geste poétique « lorsqu’il veut se faire voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens » (Rimbaud). Il faut dépasser les limites du corps ; faire surgir ce « point phosphoreux » ce « point de magique utilisation des choses », voguer au milieu des « aérolithes mentaux », faire surgir « des cosmogonies individuelles » (Artaud - Le Pèse-nerfs - 1925).    Là, en quelques mots du poète, l’usage de la Terre ordinaire est porté à sa dimension cosmique, la fontanelle imaginaire se déchire, catapultée en plein ciel, dans l’œil de la tornade surréaliste, là où bouillonne le majestueux phosphore, où les images se dédoublent, où la fusion est magmatique, où l’esprit est un geyser incandescent. Irruption dans la puissance géologique, au sein des forces primordiales, immense creuset d’où tout part où tout revient comme en une merveilleuse Odyssée fondatrice de l’épopée humaine, de l’étonnement qui nous fait être l’instant d’une vie.

   Tout ceci est admirable qui convoque les grands esprits de ce temps, les catapulte en un non-lieu, une dimension utopique, dans le silence et la blancheur à partir desquels faire s’élever une parole, apparaître un dessin, extraire du chaos l’ordonnancement d’une carte. Michaux, dans ses tracés pris de fièvre, tourmentés, soumis à des convulsions épileptiques est rien moins qu’à la recherche d’un monde, le sien en premier, la « phrase intérieure », l’« espace du dedans » mais aussi celui qui l’a porté au jour, ce monde si difficile à saisir dont le trait de plume, le dessin, l’écriture s’essaient à deviner les contours, les limites, à esquisser les lignes selon lesquelles il pourrait se révéler.

De l’usage des signes.

« Dessin mescalinien »

Michaux Henri (1899-1984)

Paris, Centre Pompidou

C’est à une exploration de terres inconnues que se livre le peintre-poète, c’est à la connaissance de cette géographie intime que nous invitent les titres de ses ouvrages, « L’Infini turbulent » ; « Connaissance par les gouffres », mais aussi au désir de sortir de soi, de gagner les hautes mesas où souffle le vent de l’esprit, où s’ouvre l’œil de l’âme, comme si un destin cosmique se dissimulait derrière le visage rassurant et apaisé des choses ordinaires. Dans le catalogue du Centre Pompidou : « Henri Michaux - Dessin mescalinien », Anne Lemonnier nous invite à pénétrer l’essence du geste michaudien : « Par la lézarde blanche qui court dans certains dessins, ils révèlent la « fissure », d’une aveuglante blancheur, dont Michaux se sent traversé, violenté : « sillon » venu « du bout du monde » avant de « repartir à l’autre bout du monde. » (« Moi-même j’étais torrent, j’étais noyé, j’étais navigation », Misérable miracle, 1956). Les expériences ultérieures apportent un apaisement : peu à peu, le flux destructeur se meut en « arbre de vie », en source originelle, qui parcourt l’humain. Michaux parvient alors à la réalisation du projet défini dans « Vitesse et tempo » : « Je voulais dessiner la conscience d’exister et l’écoulement du temps. Comme on se tâte le pouls. »

Le lexique est révélateur qui tient de la géologie, de la géographie, de la poésie, cette si belle jonction qui pourrait figurer la mise en œuvre d’une cosmopoétique embrassant la totalité des choses vues, senties, éprouvées, quintessenciées, à la limite d’une quête propitiatoire comme s’il s’agissait par l’écriture, le tracé, l’usage de la drogue, d’obtenir les faveurs ou la clémence de la divinité afin que l’ordre des signes s’auréole d’un sens infini.

Les signes de la langue – La littérature.

Etonnants voyageurs

Il faut dire, d’emblée, que le manifeste qui ouvre la présence d’une hypothétique littérature-monde est bien vite mis à mal dans l’ouvrage d’Emmanuel Ruben. Cette tentative ne serait qu’une manière d’imposture polluant l’ordre naturel de la création littéraire. Si la littérature peut prendre appui sur le voyage comme sur l’un de ses possibles pivots, c’est-à-dire l’utiliser en tant qu’outil, qu’instrument, jamais elle ne peut en faire le fondement d’une écriture. C’est la littérature qui fonde le voyage, et non l’inverse. L’écrivain est un être de solitude que les quatre murs d’une chambre inspirent bien plus que tous les Orients supposés être le levain de la pâte artistique. Xavier de Maistre écrit « Voyage autour de ma chambre » pendant ses quarante-deux jours d’arrêt dans la citadelle de Turin. Sade construit son œuvre depuis le fond de sa prison. Tommaso Campanella compose « La Cité du Soleil » alors qu’il subit une détention durant vingt-sept années. La leçon à tirer de ces exemples est celle de l’idée somme toute assez simple que le réel ne se change jamais en art mais que, bien au contraire, c’est l’art qui donne ouverture et dignité au réel. Le réel n’est pas ce que je touche avec les mains mais avec mon esprit. Là est une vérité qui devrait s’énoncer avec la force des évidences. Le Nouveau Monde de Chateaubriand dans « Le Génie du christianisme », ses belles et lyriques descriptions des Chutes du Niagara ne résonnent pas dans la solitude des espaces glacés des nuits américaines, seulement dans l’épaisseur imaginaire de l’œuvre, dans l’ombre dont tout poète a besoin pour faire naître « ces nues », « ces bancs d’une ouate éblouissante » que sont les textes portés au sublime. Jamais nul voyage n’écrira une nuit au désert.

Julien Gracq

D’entrée de jeu, avec l’auteur, il nous faut nous laisser fasciner par la beauté des mots. Avant de le définir plus avant, le livre de Gracq est un pur objet esthétique qui ne se laisse découvrir qu’à la mesure de la magie dont il tient son pouvoir d’aimantation, ensuite à cet amour de la langue sans laquelle il ne saurait y avoir d’écrivain. Sans doute la métaphore la plus pertinente pour faire apercevoir le travail de création serait-elle celle d’une araignée, une épeire diadème par exemple (pour lui donner un nom), laquelle sécréterait au fur et à mesure du temps ce fil cristallin dont elle tisse, dans un même mouvement, son corps et celui de l’œuvre qui rayonne au travers de la dentelle infinie de la toile. Il n’y a pas de séparation réelle entre un auteur et son œuvre. Apparaîtrait-elle, alors on n’aurait plus qu’un hiatus dans lequel sombreraient, indistinctement, aussi bien le producteur de formes que la forme mise à jour. Il en est ainsi de la littérature, sécrétion intime qui vient au monde dans une manière de scintillement, d’illumination. Ceci s’appelle parfois le talent, parfois le génie et il ne reste rien à dire au-delà qu’à méditer sur le mystère de l’art. Mais ici il convient de laisser la place à la très belle prose de l’auteur qui, en une énumération et un commentaire qui menaceraient vite de confiner au vertige, nous dévoile tout ce que la langue du « Rivage » convoque de puissance imaginative, de force suggestive : « Car si les Syrtes existent, Rhages existe ou du moins a existé ; il en va de même pour Sagra qui rappelle fortement la ville de Sagres au Portugal, où Henri le Navigateur avait établi jadis l’école de navigation portugaise. Quant à Maremma, elle dissimule à peine son emprunt à la Maremme toscane ; loin d’être un défaut de l’imagination, il faut voir dans le référent géographique un dérèglement systématique et raisonné de tous les sens, de tous les points cardinaux, de toutes les cartes ». Perdre ses orients, voilà bien le motif par lequel le surréalisme s’arrache à la croûte dense des soucis et des contingences terrestres pour gagner l’aire libre du rêve éveillé. En ceci Gracq est l’un des exécutants habile du « second Manifeste du surréalisme ». Un adepte de Breton. Ici, plus de lien avec le schéma romanesque traditionnel, avec le naturalisme ou bien le romantisme, mais le pur surgissement dans la dimension libre du songe aérien, s’exonérant de toute contrainte. Si les Syrtes, le Farghestan, Orsenna nous arrachent à nous-mêmes, nous soustraient à notre expérience du monde, réalisant en quelque manière l’épochè phénoménologique chère à Husserl, c’est bien parce que cette fiction est hors-sol, cousue de flou et d’inachèvement, cernée d’éternelles brumes, en proie au doute, ce climat à proprement surréel tissé d’attente et pavé d’incertitudes. Portés à la plus haute pointe de l’immanence d’un événement dévastateur qui nous tient en suspens, les conditions sont remplies qui font du lecteur une proie consentante et fascinée. Et puisque le centre de cet article gravite autour de la constellation des signes, comment, ici, au milieu de ce territoire inconnu et fabuleux, de cette géographie stellaire, de cette onomastique si étrange qu’elle communique au langage la vertu d’un philtre, comment ne pas s’apercevoir que le seul voyage est celui de la langue, le seul réel celui que l’art féconde et porte à la cimaise d’une connaissance intime du monde ? Telle l’apodicticité du philosophe cette constatation devrait résonner en nous au seuil de toute lecture de cette nature. Rivage des Syrtes, Farghestan dessinent une géographie de l’indicible dont il est bien difficile de s’affranchir. Longtemps après la lecture nous serons parcourus de fourmillements, animés de vibrations, éblouis par des incandescences. Sans doute aurons-nous oublié le lieu de leur provenance. Le livre, lui, n’aura rien oublié.

W.G. Sebald

Cet auteur a la singularité d’opérer une jonction entre la carte imagée - « on trouve des reproductions de gravures ou de peintures, des fac-similés de manuscrits, des fragments d’archives historiques (…) des plans de villes des cartes d’état-major » (Dans les ruines), et le territoire d’une littérature renouvelée qui s’abreuve à la source vive de ce siècle iconique, de cette époque habile à mettre en lumière « la société du spectacle » dont Guy Debord avait pressenti l’importance depuis déjà de nombreuses années. Car semble se dessiner à l’horizon d’une nouvelle saisie du monde la nécessité d’en appeler à un flux d’images afin que la conscience contemporaine avide de monstration puisse se saisir des pièces d’un puzzle ou bien d’un kaléidoscope dont elle pense synthétiser les fragments en vue de percevoir ce qui toujours lui échappe et laisse dans une manière d’incomplétude. Mais il en est des images comme des textes, leur empan est trop vaste pour le regard humain qui devra s’accommoder de quelques bribes, de quelques silhouettes s’agitant sur le grand praticable de la vie. Cependant, malgré le sentiment de vacuité découlant de cette parcellisation, heureuse nous paraît l’initiative de faire se juxtaposer dans la même perspective signifiante aussi bien le croquis que la légende, aussi bien l’illustration que le texte qui la justifie et joue avec elle la même partition. Si, jusqu’à présent, le livre s’est imposé comme le médium privilégié auquel on accordait une priorité quant à la mise en exergue des signes, force est de tenir compte d’une métamorphose des comportements, la vision s’entourant de plus en plus des sèmes pluriels qui sont les siens et se déclinent sous les traits du document photographique, du film dont la télévision et internet sont les véhicules quotidiens. Cette prégnance de l’image Sebald l’avait pressentie comme un moyen d’amplifier les messages dont il se voulait l’un des porteurs. Cette idée rejoint celle d’un spectacle total mêlant indistinctement les coulisses du théâtre, les écrans de cinéma, le mime, la chorégraphie, les arts de la rue, cet immense creuset étant censé dire en stimulations visuelles confluentes la sémantique polychrome de l’exister. Or faire appel à l’image revient à convoquer le symbole qui en est la chair vive. Voyons à quelles représentations l’auteur a accordé sa préférence de manière à dégager quelques nervures de sens.

L’arbre

Symbole princeps l’arbre signifie essentiellement en tant qu’idée d’un cosmos vivant en perpétuelle régénérescence. Or bien loin d’être ceci, dans l’œuvre de Sebald son ombrage est celui de la mort, ses racines la mise à nu de l’individu qui en est dépourvu, dessinant ainsi au travers de l’arborescence littéraire l’image d’êtres dépossédés, exilés, sans territoire propre. Ce à quoi l’arbre renvoie, ce qu’il rend perceptible c’est cette mémoire toujours en fuite -« oublieuse mémoire » - dont l’homme manifeste la fragilité dès l’instant où celle-ci recueille des souvenirs douloureux, des souffrances, des apories telles les guerres, leurs charniers, leurs déportations, leurs exactions. En réalité l’arbre sebaldien sert aussi comme métaphore d’une dissolution de la pensée, d’une extinction de la civilisation européenne.

Le labyrinthe.

Originellement, le labyrinthe se rattache au mythe du palais de Minos où était enfermé le Minotaure, d’où Thésée ne put sortir qu’en raison du fil salvateur tendu par Ariane. Mais si la fuite, la sortie du dédale constituent l’épilogue de la fable mythologique, le labyrinthe imaginé par l’écrivain en est la face inversée, le prologue : on ne sort pas du labyrinthe, on y erre indéfiniment, on s’y perd, on s’y dispose à rencontrer la mort. En réalité cette figure de la complexité linéaire est pareille à une inextricable pelote dans laquelle se débat l’individu contemporain, tout comme il s’empêtre dans la touffeur des villes anonymes n’ayant même plus le souvenir de leur passé. Le héros de « Vertiges » est frappé d’amnésie à la façon des personnages de Modiano qui errent sans cesse dans des lieux improbables à la recherche d’eux-mêmes, obsédés d’un passé qui ne resurgira pas mais dont ils n’arrivent pas à faire le deuil. Sebald, Modiano : une manière de quête de l’impossible, moucherons pris au piège de la toile d’araignée qu’ils ont tissée à la force de leur obstination, à la puissance de leur refus de voir l’implacable logique d’un destin frappé de finitude.

Le cristal

Tiré du Dictionnaire des symboles, cette belle évocation du cristal qui permettra de saisir pourquoi il exerce sur l’homme une telle fascination : « Sa transparence est un des plus beaux exemples d’union des contraires : le cristal bien qu’il soit matériel, permet de voir à travers lui, comme s’il n’était pas matériel. Il représente le plan intermédiaire entre le visible et l’invisible. Il est le symbole de la divination, de la sagesse et des pouvoirs mystérieux accordés à l’homme. Ce sont des palais de cristal que les héros de l’Orient ou de l’Occident rencontrent au sortir des sombres forêts dans leur quête d’un talisman royal ». Le cristal donc qui serait promesse d’un accès, au-delà de soi, à la pure joie, à la félicité. Mais une fois encore Sebald prend le contrepied sémantique de ce symbole auquel il affecte une valeur négative. Non seulement le cristal ne sauve de rien mais ses facettes ne sont que le reflet « de cette mélancolie de l’artiste, de l’écrivain ». (Dans les ruines). Le cristal ne conduit qu’aux désolations du Grand Nord, aux arêtes de glace qui emprisonnent les soubresauts, les convulsions, les drames aussi bien de la grande Histoire que de la petite, celle individuelle dont l’homme est le réceptacle aux mains décidément vides, passages de brumes infinies qui ne disent jamais leur nom, qui sont de mystérieux hiéroglyphes illisibles. La référence à Sebald, à son monde finalement concentrationnaire, sans espoir réel, Emmanuel Ruben en signe l’épilogue avec la métaphore de la nouvelle BNF, ce palais de glace qui pourrait bien figurer le lieu où trouver le « talisman royal ». Mais d’où vient donc ce sentiment de malaise qui assaille le voyeur de cette architecture, quatre grands livres ouverts sur le ciel, quatre orients où se rassemblent l’infinité des signes du monde ? Serait-ce dans l’impossibilité même d’en pouvoir embrasser la confondante prolifération, dans le dénuement face à cette immense Babel dont nous n’apercevrons jamais qu’un fragment dissimulant la totalité à laquelle nous rêvons ? Certes il y a de cela, mais aussi le fait que ce palais de verre est en même temps un immense labyrinthe, « aboutissement de cette architecture carcérale de l’ère capitaliste (…) elle serait le microcosme concentrant tous les stigmates de l’univers urbain dans lequel nous vivons en Occident ». Littérature désabusée, littérature du vertige qui, procédant de l’histoire proche, quotidienne, immédiate de l’individu le propulse dans les ramifications complexes d’une pensée rhizomatique. De proche en proche, de proximal en proximal, de microcosme en microcosme, de signe en signe c’est le macrocosme qui se présente avec son incroyable fourmillement, sa densité, son opacité, sa question permanente à laquelle la littérature est une des réponses possibles. De manière à rendre compte de cette complexité du réel, Sebald, comme en écho aux thèmes qui traversent ses livres, adopte une écriture qui reprend les figures de l’arbre au travers du style de « la ramification, de la bifurcation » ; du labyrinthe dans le recours à « la digression (…) la phrase qui fait des plis, des volutes, des spirales », du cristal dans l’utilisation de l’image. (Dans les ruines).

Une écriture du songe

Si Paul Ricoeur évoquait le symbole comme ce qui « donne à penser », Emmanuel Ruben en appelle à ce qui donne à songer, à savoir une littérature qui fasse surgir le monde intérieur, cristallise les productions de l’esprit, débusque la matière des rêves, libère les fictions dont tout écrivain est habité. Un roman qui « songe avec des mots, avec des agencements de mots, (qui) pense en phrases, à coups de phrases ». L’écriture n’est que langage, totalement langage et ceci donne tout naturellement à songer à la belle et vraie assertion de Françoise Dolto : « Tout est langage », si belle devise qu’elle se devrait de figurer au fronton des temples hantés par la silencieuse présence de l’écrivain. Oui, tout est langage. Comment pourrait-il en être autrement ? Nous pensons avec des mots, nous éprouvons avec des mots, nous aimons avec des mots. Les mots sont notre substance intime, ce qui tient l’homme debout et l’écarte définitivement du minéral, du végétal, de l’animal. Oui, l’essence de l’homme est l’affaire de la littérature, l’affaire de l’art puisqu’aussi bien l’une se reflète dans l’autre. Au terme de ce long article c’est ceci que je voudrais mettre en relief, tout comme la courbe de niveau, le point géodésique marquent les orients de notre habiter sur Terre, les limites de l’écoumène avec lequel nous sommes liés tout comme autrefois nous baignions dans le premier océan, le fleuve amniotique qui fut notre originel cosmos et nous porta au-devant de nous en direction du monde. S’il existe un cogito à la pleine efficience c’est bien celui qui énoncerait « Je parle donc je suis ». Et ceci, cette affirmation de l’être nous ne pouvons lui donner site qu’à l’aune de ces mots qui nous traversent à la vitesse des comètes, que nous destinons aux forces invisibles qui les recueillent, le vent, la blancheur, le silence, la conscience d’une altérité, le lointain de la montagne qui fait son liseré bleu sur le dôme translucide du ciel. Et, comme ultime réflexion à ce brillant essai d’Emmanuel Ruben, je donnerai simplement quelques unes de ses phrases prospectives, lesquelles pourraient apparaître comme les fondements d’un nouveau manifeste de la littérature mais qui, en réalité, signent une rencontre avec l’essentiel, à savoir une ontologie qui porte et transcende tout ce qui vient à l’encontre dont la création artistique est la géographie la plus visible. Laissons la parole à l’écrivain :

* « J’appelle en archipel une écriture qui explore le labyrinthe de l’esprit et traverse le miroir du corps. »

* « J’appelle en archipel une écriture qui sait le réel improbable. »

* « J’appelle en archipel une écriture ouverte au plus près du dessin, de l’ébauche, de l’esquisse. »

* « J’appelle en archipel une écriture inquiète et vive, haute en couleurs. »

* « J’appelle en archipel une écriture qui pense sans être raisonnée ni raisonneuse – une écriture qui pense de manière intuitive. »

* « J’appelle en archipel une écriture qui suit les lézardes du temps et s’engouffre dans les fissures de l’espace. »

* « J’appelle en archipel une écriture qui perce les brèches de la mémoire. »

* « J’appelle en archipel une écriture de l’interstice et de l’intervalle. »

* « J’appelle en archipel une écriture à l’orée de la prose et du vers, à la lisière du roman et de l’essai ……………… »

Puissent ces anaphores trouver dans une prochaine réalisation romanesque le lieu de leur destination. Les autres propositions d’Emmanuel Ruben sont à découvrir dans son livre : « Dans les ruines de la carte » - Le Vampire Actif éditeur.

De l’usage des signes.

« Confluence imaginaire » Œuvre d’Emmanuel Ruben.

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15 juin 2026 1 15 /06 /juin /2026 07:28
Bonheur du simple

Photographie : JPV

 

***

 

   [DEFI - Faire rêver avec de petits moments subtils de bonheur tirés de la vie quotidienne. Que ce soit un instant de plaisir des sens, ou d'intensité des sentiments, notre vie est jalonnée de ces joyaux, ces instants précieux de bonheur, qu'il suffit juste de remarquer.]

 

*

 

   Le hameau est encore plié dans la douceur d’avant le jour. Nul bruit qui viendrait déranger. Nulle agitation qui troublerait et inclinerait à se distraire de soi. Il y a tant de bonheur discret à être assemblé dans cette douce venue de l’heure. Ici, les maisons sont groupées, bâtisses basses de schiste couvertes de lourdes lauzes. Tout dans le gris. Tout dans une manière d’indistinction que l’aube nimbe d’une lumière bleue. Septembre et déjà les premiers frissons et déjà les premières feuilles qui jaunissent. Quelques écus gisent au sol dans leur émouvante parure. Je me suis vêtu chaudement. Le vent parcourt le plateau, monte vers les sommets, s’élance vers le ciel pareil à un oiseau ivre. Rien ne bouge et les bergers sont encore allongés sur leurs couches, dans leurs abris que cernent de hautes clôtures. Parfois le bêlement d’un agneau, le grincement d’une porte, le choc d’une écuelle contre un mur.

   On grandit de ce silence. On avance sur le premier chemin avec la sûreté du pas qui sait, du pas qui fait naître, à chaque avancée, le plaisir immense de la découverte. Ici l’arche d’une haie qui découpe une sphère de clarté parme, là un buisson piqué de baies rouges, là, plus loin, une procession de cailloux blancs qui indiquent le chemin à suivre. Les pieds savent le destin immémorial des sentes et des layons. Les pieds se posent à l’endroit exact où ils sont appelés. Manière d’archaïque allégeance à une voie à suivre, à un mince événement à accomplir. Chaque pas est un livre dont on feuillette les pages, une beauté à chaque ligne, un poème lové dans chaque mot. Nul besoin, ici, des affèteries et des complexités de la ville qui ne font que cerner l’esprit et ruiner l’âme des erratiques Figures. Non, ici, tout va de soi et la garrigue est belle dans son immense dénuement. Du reste, elle n’est garrigue qu’à l’aune de ce modeste mérite, de ce parfum aérien diffusé par ses plantes, de la libre venue des lés sculptés par les sabots étroits des chèvres. Des sillons d’air qui la parcourent en tous sens.

   Maintenant le bourg est loin, tout en bas, sur son promontoire que tutoie le vide. Quelques mouvements s’y animent. Sans doute ceux des bergers qui préparent le troupeau à la transhumance. Aboiements des chiens, portes que l’on referme, serrures qui grincent. Mince symphonie d’une vie immédiate, spontanée, d’une vie qui avance sans se poser d’autre question que celle de son propre bourgeonnement, de sa naturelle effervescence. On est pareil à l’air qu’on respire, au filet d’eau qui serpente entre les pierres, aux troncs mal équarris qui servent de linteaux aux portes basses des masures. On ne diffère nullement du paysage, vaste, austère, immensément beau à la fois. On est environné de beauté. Les oiseaux, dans le haut azur, décrivent de grandes courbes puis plongent, soudain, à la façon de moellons qui se seraient détachés de la margelle du ciel. Le vent dessine, dans la dune de l’espace, d’invisibles arabesques, y creuse d’immobiles galeries traversées, sans doute, de l’étrange musique des sphères.

   Je suis sorti du couvert des haies. J’arrive sur un vaste plateau semé d’herbe courte. Quelques touffes de graminées y agitent leurs têtes grâcieuses, émouvantes à force de fragilité. Comment ne pas vivre au rythme de ces simples, comment ne pas évoquer, à leur sujet, la fable du ‘Chêne et du roseau’ ? Toujours leurs hampes se couchent sous les coups de boutoir du Marin ou de la Tramontane, toujours elles se redressent et font se lever la métaphore de l’endurance, du désir de vivre parmi les éclats de lumière, le fouet de la pluie, la rigueur du gel. Deux arbres plantés au revers d’une colline se détachent sur les lames d’air limpide, on dirait qu’une pierre d’opale leur sert de reposoir. Le soleil est levé, dans la discrétion. Il est comme une hésitation au bord des yeux, le poudroiement d’un phalène traversé de pliures de soie.  Il fait un simple filet rouge, une vibration tantôt Capucine, tantôt Nacarat, il est une ode vermeil dans la venue souple des choses. Il ne demande rien, n’attend rien que le déploiement de son être, cette sorte de prière, de communion qui va droit au cœur des hommes, leur dit le rare d’une vie qui n’a nul semblant, nul écho. Une singularité s’alimentant à sa propre flamme.

   Arriver tout au bout d’un sentier, connaître le rivage de sa destination, voici l’une des plus belles récompenses qui soit. Soudain, on s’allège du poids de l’existence, on fait son vol de montgolfière quelques coudées au-dessus de la terre des hommes. On s’étonne de tout. On se contente de l’un de ces petits riens qui font les grandes heures. On chante à mi-voix dans la grotte de son corps, on se glisse dans le clair-obscur de l’âme, des clignotements s’y allument, des feux de Saint-Elme y brillent de mille joies contenues, des photophores scintillent sous leur cloche de verre. On regarde partout où la vue peut se porter, dans un genre d’impatience bien légitime. Réprimande-t-on jamais ceux qui regardent, de toute la force unie de leur sens interne, l’admirable spectacle du monde ? Réprimande-t-on les enfants au motif de leur curiosité ? Tâter la pochette-surprise, y deviner le jouet dissimulé est déjà fécondation du plaisir, dépliement, ouverture pour ce qui, toujours, est plus grand que soi, cette joie qui déborde et touche aux confins de l’espace, aux arcatures mêmes du ciel.

   Fascination que d’aiguiser ses pupilles, d’affuter ses perceptions, de laisser place vacante à ces sensations qui font leur sublime flottement, leurs étonnants pas de deux, leur lente et méticuleuse chorégraphie. Ça glisse le long de l’étrave du front. Ça rutile au fond du lac moiré de l’iris. Ça dilate les cerneaux gris de la pensée. Ça fait ses lueurs de phosphore sur le linge immaculé de la conscience. Ça glace en douceur le parchemin de la peau. Ça murmure dans le golfe des hanches. Ça fait ses sourdes marées autour de la graine de l’ombilic. Ça attache des ailes aux nervures des pieds. Ça pullule tout autour de l’aura du corps. Ça relie l’en-soi et le hors-de-soi dans la plus constante harmonie qui soit. Ça métamorphose le réel en surréel. La matière devient idée. La contrainte, songe. L’aliénation, liberté au plus haut, là où plus rien ne fait sens que l’évidence d’une advenue à soi de ce qui marche, espère et croit à la seule fin de se connaître, de se multiplier, de se déployer dans la dimension immensément dilatée du Grand Tout. Oui, c’est une manière d’infini qui se présente à nous, avec ses galeries immenses, ses anonymes trompe-l’œil, la coursive de ses rêveries, une toison d’écume qui file loin, bien au-delà du pouvoir des yeux, dans un univers qui, en abyme, en reflète un autre, puis un autre, ainsi, sans cesse depuis toujours et pour toujours. Etalon d’une éternité qui se ressource à même son inconcevable profondeur. Une source jaillit du sol, telle une eau fossile qui n’aurait même plus la mémoire de son origine, surgirait en plein ciel avec l’ivresse de sa démesure.

   Et les yeux, perdus dans cette nacre légère, que voient-ils, que discernent-ils qu’ils ne connaissaient pas et qui va les sublimer pour le reste des jours à venir ?  Sur la colline teintée de beige, loin où vivent les lièvres, les chevreuils agiles, un long sillage blanc qui ondule sous les traits obliques du soleil. C’est le fleuve de la transhumance qui, bientôt, se dispersera en un large delta, les sentes sont plurielles qui tapissent le plateau à la façon d’une toile d’araignée. Parfois, dans l’intervalle entre deux émotions, le tintement cuivré des sonnailles, il résonne jusque dans la rivière pourpre du sang en longues stases qui sont la rhétorique des vaisseaux, cette rivière rouge qui palpite et compte nos pulsations, les hautes et les basses, les heureuses et les tristes. Au fond d’une vallée brille le miroir d’un lac entouré des hautes griffes des buissons. Sur les terres semées de vent, des barres de rochers plus sombres rythment l’immobilité d’un temps qui paraît sans attaches. D’un temps qui ne serait durée que dans une manière de jeu avec lui-même, sans souci aucun des hommes livrés aux rudes travaux et aux jours d’ordinaire destinée.

   Bientôt, la fraîcheur se répandant, la lumière baissant, il ne restera plus qu’à se mettre en quête de cette terre des Bergers, de rejoindre ce troupeau des hommes, de faire présence dans le cercle agrandi des consciences, parmi les mains ouvertes et accueillantes. Sous un toit de lourdes lauzes exténuées de la chaleur diurne, l’on boira le verre de vin de l’amitié en présence de Ceux d’en bas, ces Modestes qui se confondent avec la laine de leurs bêtes, avec le souffle du vent, avec la brume d’automne lorsque, le soir venu, elle n’est plus qu’un crépitement assidu faisant son givre parmi le concert des vieilles pierres. Oui, la journée aura été bonne avec le chemin exact de la solitude, la croisée multiples des layons, la dalle largement ouverte de l’horizon, les bruits montés des combes et des gorges profondes semées d’ombre, des hauts piliers de lumière soutenant la coupole du ciel, la longue perspective débouchant sur la plaque étincelante de la mer, surgie comme dans l’échancrure d’un rêve. Oui, la journée aura été féconde, apportant avec elle l’immense, le sans-mesure, ce qui, ayant tous les prix n’en a aucun. Aucun ! Nulle mesure pour la pure beauté. Elle est elle jusqu’au bout illisible du temps. Puisse ce dernier être circulaire et revenir jusqu’à nous agrandi des signes magiques rencontrés ! Toujours nous sommes en attente et nos mains sont ouvertes qui attendent l’offrande !

 

  

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14 juin 2026 7 14 /06 /juin /2026 06:47
L'éclipse des jours.

Photographie : Blanc-Seing

 

   Le jour est gris, brumeux, avec quelques filaments bleuâtres traînant au ras du sol. Fin de l'été. Avant-goût de l'automne. Il fait déjà si frais et les jours se suivent comme exténués. L'hiver sera rigoureux. En témoigne le criaillement incessant des freux rayant le ciel de leurs faucilles noires. C'est du moins ce qui se dit, ici, sur les terres de Bérieux-le-Haut, parmi les touffes sauvages de la garrigue et les monticules de pierre. On parle peu dans cette contrée aride que parcourent les sillons du vent. On courbe l'échine, on se vêt de canadiennes calamistrées, on se faufile, silhouettes usées, au milieu des toisons sales des moutons, dans les creux d'argile des collines. Quelques mots, parfois, lâchés entre deux rafales de tramontane, deux coups de blizzard venus du lointain de la mer. Quelques grognements pour dire la Folle qui demeure ici et cloue des crapauds et des ailes de chauve-souris sur les portes des étables, celles aussi des demeures émergeant à peine du sol. Le matin, dans le rond de la lampe de carbure, les hommes sortent avec précaution, évitant de marcher sur une dépouille, une membrane encore prise des remous de la nuit. Avec le brin d'une fourche on se saisit de la peur, on la porte à la manière d'un mortel sortilège, on la précipite dans le bouillonnement des eaux, on veut l'oublier. Si terrible la folie quand, dans les plis nocturnes, dans les meutes de nuages noirs, elle ricoche infiniment entre terre et ciel, portant aux hommes la plaie avec laquelle ils doivent vivre, dont, jamais, ils ne sortent.

Le chemin monte à l'assaut de la colline en une longue traînée blanche qui, au loin, se perd dans le moutonnement plus sombre des chênes-verts. J'ai remonté le col de mon blouson, entouré mon cou d'une écharpe. Une humidité couleur de zinc monte du ruisseau longé d'un liseré d'arbres. Sur ma droite, dans un fouillis de ronces et de mûres sèches, un genre de cirque abrite une étique fontaine. Un gargouillis s'en échappe, venu des profondeurs de la roche. Une bâtisse proche, aux ouvertures étroites, aux volets disjoints battant contre les murs, une lampe nue y diffuse une lumière avare, comme si, ici, rien ne devait jamais sortir d'un immémorial mutisme. Une silhouette à l'intérieur, celle d'un berger se sustentant avant d'aller rejoindre son troupeau. Quelques chèvres sur une butte. Puis les traces de l'homme s'effacent pour laisser place au règne du minéral, du végétal. Bientôt, sous le couvert des arbres, comme au bout d'un long tunnel, je n'aperçois plus de Bérieux que le chaos de maisons grises, le foisonnement des platanes noyés dans une flaque jaune, le rythme des clôtures de bois. Partout, dans le massif forestier, des sentiers ouverts par la fougue des sangliers, les traces des sabots des chevreuils, des poils accrochés aux buissons. Là, au contact de ce pays si austère, si empreint de mystère, les phrases des bergers résonnent dans ma tête, galets faisant leur bruit d'osselets tout contre la digue de la tête.

Je les entends dire la Folle - elle ne porte d'autre nom que ce prédicat qui la cloue irrémédiablement à son destin -, son errance sans fin de colline en rocher, de ru à sec en falaise de craie, de glaises rouges en mares boueuses, n'ayant plus pour demeure que le vide de la nature, le dôme infini du ciel, la quadrature des sols de pierres et de lichen. Je les entends dire la folie pure, pareille au cristal, la flamme intérieure qui dévore, les obsessions qui mugissent dans l'antre de la tête, mutilant la conque d'os, triturant les plis de la mémoire, brisant la pensée, écartelant l'esprit selon une infinité de fragments. J'entends la Folle dire sa douleur, sa perte, le sang de sa vie partout répandu, le souffle abrasant le vide intérieur après qu'elle a été "aimée", non pour elle, non pour ce qu'elle est, seulement son corps, son sexe écartelé, son ventre taché de lourde semence; elle, laissée sur le bord de la falaise, comme en suspens, victime sacrificielle de l'aporie humaine. Elle, simple jouet, simple colifichet dont on joue puis qu'on remise dans le coffre de l'oubli avec mépris, la peur au ventre qu'elle demande à être nommée, reconnue, portée sur des fonts baptismaux, inscrite dans le registre de l'exister. J'entends le récit des bergers, leur excitation à raconter la scène par laquelle la Folle est devenue ce qu'elle est, une perdition parmi les lentes convulsions du monde. J'entends leur respiration haletante comme celle des chiens, je devine leur trouble, leur érection qu'ils ont de la peine à contenir, leur jugement à la hache qui taille et condamne la Salope car, oui, à les croire, c'en était une pour avoir attiré cet Etranger, sans doute par envie, vice, désir qui forgeait à blanc l'enclume de ses cuisses, la disposait ouverte pareille à l'abîme, aux portes qu'empruntait le galop des moutons, aux failles des montagnes où le vent s'engouffrait en hurlant. Oui, ses cris à elle, on les avait entendus et on avait bouché ses oreilles de la cire de l'ennui, de la glu de l'incompréhension, de la pâte de la rémission à être. Ici, sous le ciel abrasé, au coin des pierres angulaires, dans la pierre ponce du vent, au plein de la laine des troupeaux, l'esprit s'était enduit d'une couche grasse de suint, l'âme avait déserté ces corps livrés au désordre dionysiaque, à l'orgie primitive qui confondait en une seule et même boule compacte l'intelligence étroite du monde. Une pente fatale à se percevoir identique au genévrier torturé, aux stries rouges de l'érosion, aux murs de pierres sèches cloisonnant les pâtures, aux futaies décharnés par l'acide du vent. Il y avait si peu de répit en ce pays condamné à vivre sous des fourches caudines, à se plier sous le joug des nécessités, à marcher dans l'inapparence de soi jusqu'à la dissolution. Il n'y avait plus de libre arbitre, de jugement possible, d'intellection à élever. Tout était gelé dans une même congère, tout était égal à tout jusqu'à l'absurde.

Maintenant, je suis sorti du couvert des arbres, parmi les touffes d'herbe rase et un semis d'étroites clairières. Un lourd voile de nuage glisse contre le verre du ciel, troué parfois, par une bande plus claire, pareille à du corail et le soleil s'éclipse derrière un disque brun, laissant paraître sur sa périphérie une couronne plus claire, brillante, disant la justesse des choses lorsque le regard n'est pas voilé par les insuffisances de l'entendement. Comme une métaphore éthique venue dire aux hommes la nécessité d'un juste éclairement. La grande croix que l'on aperçoit du hameau en contrebas, la voilà qui se découpe à contre-jour du ciel avec une étrange présence. Ma vue s'est brouillée, sans doute à cause des larmes qui perlent dans les yeux sous les poussées violentes du vent. La croix paraît suspendue dans l'air, dans un genre d'élan qui paraîtrait vouloir la soustraire au peuple des hommes. L'image est si fortement biblique qu'elle semble être issue du Golgotha, là où étaient crucifiés les condamnés. En avant, en direction de l'espace libre qui donne sur la perspective d'un cercle de collines, la Folle, dans une posture légèrement inclinée, comme si elle venait de descendre de la croix dans un geste symbolique de libération. Mais, se libère-ton jamais des anathèmes, des condamnations hâtives, des pogroms dans lesquels les autres, parfois, vous exilent afin que votre absence les lave des doutes d'une conscience si peu éclairée. En bas, tout en bas, dans les carrés de pierre, j'aperçois les bergers, les moutons, quelques ânes, des vaches à la robe couleur de plomb. Les bergers dont la taille paraît celle de simples soldats de plomb ou bien de marionnettes. De marionnettes à fil, pensé-je malgré moi, l'idée du Destin tirant ces fils replaçant les choses dans l'aire d''une simple compréhension. Non d'une justification. L'homme est toujours libre de ses actes, même s'il n'a pas décidé de sa naissance. Mais, une fois dans le monde, homme-debout, il lui faut assumer cette belle verticalité qui l'assure de son essence et le distingue du végétal lent, du minéral amorphe. Dans ce pays tissé de primitivité et de violence inhérente aux sols ingrats, tout semble se confondre dans un même registre d'indistinction, les logis, les hommes, les femmes, les sentiments, les événements de l'amour. C'est cela à quoi je pensais, gravissant le dernière pente escarpée qui me conduisait au pied du calvaire. Soudain il y a eu une éclipse totale noyant tout dans la ténèbre la plus dense qui soit. Durée illimitée du temps privé de ses habituels repères. Puis le retour de la lumière, son surgissement dans l'aire du ciel, son crépitement sur la porcelaine des yeux. Je mets mes mains en visière au-dessus de mon front. J'accommode. Plus rien n'est là pour m'assurer de ma propre présence. La Folle a disparu, la croix a replié ses poutres de bois, les collines sont des brumes à l'horizon.

J'entends des voix me dire l'éclipse des jours, j'entends une brume blanche glisser le long des cloisons de ma tête, j'entends les carillons de la cloche de Bérieux, les sonnailles des troupeaux, le sifflement du vent dans la caverne de mon corps, mes os s'entrechoquer au milieu des chairs lourdes, j'entends les battements de mon sang, je sens la stalagmite érigée de mon sexe, je sens les bouillonnements d'un ventre qui n'est pas le mien, l'angle ouvert de jambes écartelées, j'entends le vent du désir faire son bruit de rabot, sa rutilance de varlope, j'entends le cri sous le rocher de ma chair, les souffles oppressés des bergers, les hurlements des chiens, les assauts furieux du vent, j'entends le balancement de la terre, le rythme lourd de l'océan, les freux crier et déchirer l'air de leurs signes noirs, j'entends craquer les ramures lourdes des chênes, je sens mon poids de rocher, ma gluance d'argile, mon rut de ru usant son parcours sur les billes des galets, je sens, au-dedans de moi, la toison épaisse des moutons, la vigueur des chiens de troupeaux, les théories de pierres des hameaux, les hululements des dames blanches la nuit; je suis aile de chauve-souris, membrane aux parois translucides, peau grumeleuse de crapaud, goitre gonflé poussant son coassement parmi les rumeurs du monde. Je suis celui que je ne suis plus, peut-être le berger enduit de suint, l'étranger et son outre gonflée de désir, je suis la Folle descendue de la croix qui expie son péché. Au secours, aidez-moi, c'est si difficile d'y voir clair, parmi les nuages de suie, la perte du soleil et l'éclipse de l'esprit. Aidez-moi, sinon, vous aussi, serez en danger !

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12 juin 2026 5 12 /06 /juin /2026 06:49
Art : du chaos au cosmos

« Sculpture en eaux vives »

« CAIRN éphémère »

Source : « Paju » - RTS

 

***

 

   Nous, les hommes, sommes traversés de contradictions, placés sous le joug de continuelles contrariétés, soumis aux puissances des orages internes, gouvernés par nos instincts primaires, cloués au pilori de nos désirs, happés ici par nos soudains appétits, crucifiés là à une sexualité qui nous déborde et nous fait connaître la condition erratique des hordes sauvages. Certes nous avons des milliers d’années de civilisation qui ont poncé notre corps de pierre granuleux, le métamorphosant en cette gemme lisse sur laquelle glisse la belle lumière. Certes nous avons ce vernis, cet émail aux mille couleurs, il atténue en nous le primitif, il efface l’archaïque, il inscrit en nous le passage ustensilaire de l’homo faber à la sapience de l’homo sapiens. Mais le réel est-il si simple qu’il voudrait nous le faire croire ? Ne demeure-t-il en nous quelque empreinte d’une lointaine origine, notre chair ne porte-t-elle en elle, au plein de son secret, ces flux et ces reflux indomptés, ces reptations reptiliennes, ces effusions limbiques dormant sous la ligne d’horizon de notre néocortex ? Jamais nous ne pouvons être assurés de notre être de manière à ce qu’il ne présente qu’un aspect de repos et de calme alors qu’en notre fond nous sentons bien que les choses s’animent d’inquiétants mouvements, de glissements ophidiens, de sombres clapotis qui nous font penser au monde étrange de la mangrove avec son limon visqueux, avec les pinces des crabes prêtes à saisir la proie, à la manduquer sans délai. C’est ainsi, malgré le visage rassurant de notre épiphanie, c’est d’un masque dont nous sommes vêtus, c’est d’une pellicule si mince qu’un simple coup d’ongle fendrait l’armure et ne se dévoileraient alors que des abîmes et de sombres destins portant comme noms : Charybde, Scylla, Sisyphe, autrement dit le lexique de l’absurde en sa plus incontournable réalité

   C’est un matin de douce lumière, Julian s’est équipé d’un chaud blouson, a vêtu le bas de son corps de cuissardes. Il marche dans une sorte de gorge étroite. La clarté est vert-émeraude, semblable à celle qui règne au fond des aquariums et des abysses. Ce genre de clair-obscur porte en lui, à la fois la brillance du jour, la netteté de ses formes, à la fois recèle l’ombre nocturne. Comme une métaphore de la raison se détachant sur fond d’irrationnel, de fruste, de brut, d’initial, de venu à soi sur le mode de l’inaccompli, de ce qui ne s’ordonnera que plus tard, lorsqu’un long métabolisme aura eu raison des conflits internes de la matière, la portant au paraître dans la mesure de l’apaisement. Julian, avançant vers le but qu’il s’est fixé, progresse au-dessus de ce genre de forêt pluviale aux mouvements complexes, il en pressant l’existence sans doute cachée dans le mystère de sa chair, il en éprouve parfois le frisson auquel il ne donne pas de nom, la zone de l’inconscient est une zone de confort dont nul ne peut s’affranchir qu’au risque d’une perte de soi. Aussi convient-il de se tenir deux coudées au-dessus des marécages et des lagunes où grouille la vie inaperçue du peuple mystérieux du plancton, des vers, des mollusques, des crustacés. On sait qu’ils existent, on ne les voit pas, c’est comme de passer près d’un slum et d’obturer ses yeux sur la misère du monde. Il faut, à toute existence, la part d’oubli de l’invisible, sinon elle devient une quasi-impossibilité, une aporie au fond vertigineux.

    Julian s’est arrêté au bord d’une vasque d’eau bleue. De gros rochers en délimitent les contours. De hautes parois s’élèvent en direction du ciel, une chute d’eau y a creusé un canal étroit. Tout autour de la vasque, des blocs de schiste gris anthracite, des quartzites vert-de-gris, des marbres blancs. Julian choisit méticuleusement ses pierres d’un œil d’esthète mais aussi en raison du visage définitif qu’il veut donner à sa sculpture éphémère. L’essentiel, pour lui, édifier un cairn qui, en quelque manière, sera l’empreinte légère qu’il aura déposée sur terre, en ce lieu, en ce temps qui n’ont nul retour, qui ne se donnent que dans l’éclair de l’instant. Longue patience de l’homme confronté à ses possibles, c’est-à-dire à sa propre liberté. Faire face à l’inconnu, le modeler, le réaliser selon telle ou telle forme, voici comment donner sens au monde, l’ordonner selon les images que l’on porte en soi depuis la nuit des temps, qui ne demandent qu’à s’actualiser.

   Cette sculpture qui va venir, cet empilement subtil de pierres, Julian en connaissait la nécessité intérieure, attendait le moment de l’éclosion, l’heure juste où son être pourrait coïncider avec celui de la pierre, autrement dit l’irruption du « kairos », ce moment décisif qui transcende le temps ordinaire, cette merveille des conjonctions dès que deux lexiques séparés par nature, l’humaine, la matérielle, s’assemblent en une rhétorique spontanée, fût-elle brève. Ce n’est pas l’édification en elle-même, ce pur miracle d’équilibre qui compte. Ce qui, par-dessus tout, signifie : la beauté du geste qui fait la matière docile, souple, malléable, surrection d’une configuration mentale prenant la consistance du réel. Le prodige est bien celui-ci : rien n’existait qu’oniriquement envisagé, qu’imaginairement projeté et, soudain, l’invisible est devenu visible, l’art a surgi d’on ne sait où, curieuse alchimie de l’homme qui demande, de l’œuvre qui donne. Pur jaillissement du phénomène en sa texture préhensible. Les pierres patiemment assemblées une à une, « soudées » entre elles dans leurs parties minimales, étroites, défiant le principe de raison, mais aussi de réalité, se montrent à nous dans l’évidence la plus exacte qui soit. Ce qui paraissait hors de portée, totalement inexécutable est posé là devant nous, non par un acte de foi, une croyance mais au simple défi des lois élémentaires de la physique.        Julian sait que le motif durera peu, que sa frêle architecture pourra à chaque instant rejoindre sa forme primitive, ce tas de pierres au bord de l’eau que nul n’apercevra, sinon en tant que l’œuvre de la nature, son fouillis, son tumulte constitutifs.

   C’est par la médiation de la photographie que l’Artiste donnera à son travail une assise durable. Elle sera la mémoire de ce qui aura été. Elle sera le souvenir de cette pointe extrême où un homme se sera atteint dans sa plus évidente plénitude qui n’est que la projection de sa propre vérité. On ne triche pas avec les pierres, on ne peut se soustraire aux lois éternelles de la pesanteur, on ne biaise nullement avec la condition si étroite de l’équilibre, on ne s’absente pas de soi au cours de son ouvrage. On est tout entier, en un seul mouvement de l’âme, près de l’âme de la pierre car elle, la pierre, est sublimée par l’esprit qui a insufflé en sa matière dense la légèreté d’un motif esthétique, en même temps que la rigueur d’une tenue hors des choses ordinaires. La pierre ainsi levée ne demeure pas en sa mutité de gemme, elle s’accroît d’une dimension qui la dépasse et la désigne en tant qu’œuvre, une exception parmi les contingences et les facticités de tous ordres. Irait-on jusqu’à dire que « La Colonne sans fin » de Brancusi est un simple assemblage de pièces de fonte ? Bien évidemment non, dire ceci conduirait à une réification du geste artistique qui ne consisterait qu’à en annuler le rayonnement, l’irradiation.

   L’art est un des rares motifs d’élévation en notre siècle matérialiste et consumériste, alors laissons-le poursuive sa tâche qui peut sauver le genre humain de bien des déconvenues. Contemplant son œuvre, Julian fait ce que font tous les artistes, il apprécie la distance qui le sépare de ceci même qu’il a édifié, dont il a tracé la forme dans l’invisible venue du temps. Ses mains posées sur les blocs, sa conscience attentive à être au plus près de ce qu’il veut atteindre, son exigence d’authenticité, tout ceci l’a maintenu hors des choses communes, à la périphérie de tout souci, de toute inquiétude. Evidente joie que d’avoir porté la nature à sa mesure pleine et entière, à savoir d’être œuvre d’art et de le demeurer pour l’éternité des années à venir. Bien sûr, avant longtemps, le cairn s’écroulera sous le poids irrémissible de sa propre fatalité. Pour autant il n’aura nullement disparu du sens dont il a été porteur, son miraculeux équilibre se sera inscrit dans l’ordre des choses possibles, sa forme aura eu lieu et temps dont témoignera son passage temporel. L’œuvre, dût-elle se montrer au seul artiste, demeurera gravée dans sa mémoire et toute mémoire humaine s’inscrivant dans celle, universelle, de l’humanité en son essence, se dotera d’un avenir que nul ne viendra interrompre. Certes, les choses visibles perdurent, mais aussi les invisibles qui, parfois ont pour nom souvenir, espérance, projet, joie intime d’être.

  

   Digressions adventices sur la venue à soi de l’art

 

   Mais reprenons le titre « Art : du chaos au cosmos » et prenons-le en tant que fil rouge de notre méditation. Ce que ce texte voudrait approcher, le fond inconditionné, abyssal, toujours en gestation de la nature et le mettre en rapport avec le geste artistique qui, à notre avis, n’est que la mise en ordre du monde, à savoir l’émergence d’un cosmos. L’art établit la coupure, la scission entre le sauvage, l’indompté, le farouche, le fougueux et l’ordonné, le civilisé, le raffiné, le poli. Le sauvage en son « état de nature », se manifeste sous la forme débridée, pléthorique, insoumise d’une activité dionysiaque illimitée alors que l’œuvre peinte, les pierres assemblées, le bois sculpté se donnent dans la juste mesure apollinienne dont l’artiste, par son travail, les a dotés. En une certaine façon, une dialectique ordre/désordre qui n’est que la réplique de la genèse du vivant. Les manifestations telluriques du sol, les borborygmes des laves, les tellurismes de tous ordres, les déluges, les débordements peu à peu se canalisent pour aboutir enfin à ces paysages apaisés que traversent parfois, à la manière de la réplique d’une histoire immémoriale, les jets de vapeur des geysers, les éruptions des volcans, les séismes.

   Alors il nous faut remonter loin dans le temps afin de comprendre le sens profond du geste de Julian, « jongleur de pierres ». Les premiers hommes préhistoriques trouvaient abri dans les grottes qui, déjà, constituaient à leurs yeux, une mise en ordre de la nature, un refuge où s’assurer de sa propre existence. Et il n’est guère étonnant que l’ébauche du geste artistique se soit manifestée au sein des grottes. Toutes leurs créations animales, aurochs, bisons, bouquetins, mammouths, si elles conservent bien leur figuration réelle, n’en ont pas moins perdu leur agressivité, leur pouvoir de nuisance. Le symbolisme qu’est tout art en son essence au motif qu’il est représentation, place à distance le danger, le métamorphose en réassurance narcissique. L’homo sapiens avait bien conscience que, mimant sur les parois des scènes de chasse, les cornes des aurochs étaient inoffensives, que leurs flèches ne tuaient pas, mais qu’un acte rituel d’exorcisme était ainsi constitué qui les mettait à l’écart du danger. Identiquement, Julian, assemblant ses cairns pierre à pierre, a bien conscience qu’il ne rétablit nullement l’ordre du monde, témoigne simplement, à son niveau, de ce besoin fondamental que possède l’homme de se sentir en sécurité, de posséder un habitat, image d’un cosmos familier.

   C’est une constante humaine que de vouloir se positionner par rapport à la nature, la canalisant, la domptant en quelque sorte. Ce que les Anciens Grecs nommaient « phusis », ce « tourbillon d’atomes » cher à Démocrite, cette profusion de matière indéterminée, animée de pulsions internes, sourdes, aveugles, cette dimension retirée, informe, toujours dérobée, inquiétante, innommable par essence, qui est le sort commun du chaos, c’est contre ceci que s’élève la raison humaine, c’est ceci que les hommes cherchent à réduire, les artistes à capter, à canaliser, à mettre en forme. Parfois, la dimension « monstrueuse » de la terre en son fond insaisissable, les hommes l’ont-ils représentée sous une forme quasiment surfaite, exaltée, au point même que la représentation à la Renaissance, par exemple, du « Géant Apennin », à la villa Médicis, assemblage grossier de pierres, de brique, de lave, de ciment, paraît si invraisemblable que son caractère inquiétant disparaît à même son exubérance et, si le terme n’était anachronique, nous pourrions dire qu’il s’agit d’une œuvre purement « ludique » chargée d’exorciser la plupart de nos démons qui proviennent en toute vraisemblance, de la présence en nous, du chtonien, de la terre en sa confusionnelle primitivité.

   Tels des arbres, nous les humains demeurons attachés à notre sol natif par nos propres racines qui, certes inconscientes, n’en constituent que des acteurs cachés d’une redoutable efficacité. Il va sans dire que « Le Géant Apennin », à la fois végétal, minéral est le parfait antonyme de l’élévation réalisée par Julian. Ce que « Le Géant » revendique d’appartenance au socle tellurique, « Cairn » l’annule en quelque manière au motif de sa projection céleste, de son audace existentielle. Les autres exemples qui viendraient illustrer par la négative, l’opposition frontale à la démarche du Suisse, ce sont les portraits végétaux créés par Giuseppe Arcimboldo, leur aspect racinaire, tuberculeux, leur volontaire fouillis de rhizomes emmêlés, ceci s’inscrit bien évidemment en faux contre toute tentative de porter un cosmos à jour, de le faire briller dans la pureté de son être.

   L’art, tout art se donne donc comme mise à distance du sujet dont il traite.  Une peinture, fût-elle réaliste, fondée sur une mimésis de la nature, d’un objet, d’une figure humaine, s’en éloigne cependant toujours au motif que le paradigme qu’elle met en œuvre pour parvenir à son aboutissement est médiatisé par la fonction symbolique. La représentation d’une pomme n’est jamais la pomme elle-même, mais sa transfiguration, sa métamorphose, simplement. Certaines œuvres et non des moindres laissent transparaître ce conflit, cette polémique entre la démesure du chaos, la juste mesure du cosmos. « La Nuit étoilée » de Van Gogh est bien le lieu d’un combat entre des forces mystérieuses, d’intenses girations célestes, de nature cosmique, et des vagues terrestres pareilles au déchaînement du Déluge. Mais ici, la force du trait, la violence de la pâte picturale, la maîtrise du geste arrachent l’œuvre au drame qu’elle est supposée représenter, en réalité la folie de Vincent qui perce. L’œuvre s’érige en cosmos à la hauteur du geste artistique qui transcende toutes les catégories, la place en un univers de pure grâce, cette toile est, à proprement parler, hors-sol. Une identique confusion nous saisit face à une peinture de Soutine « Le Bœuf écorché ». Oui, un réel malaise nous envahit et nous prend à la gorge. Quoi de plus chaotique, en effet, que cette dépouille qui nous livre ses chairs sanguinolentes, l’indécence de ses tissus mutilés ?

 

   (INCISE - Et ici, il devient nécessaire de faire une pause : Julian, nous les hommes, tous les hommes, portons en nous cette insoutenable dualité du chaos et du cosmos. Notre visage est immédiatement lisible à la manière des pages d’un livre. Notre peau est lisse, ouverte au soleil, bien délimitée, un genre d’outre à peu près parfaite. Elle est notre enveloppe, l’image que nous tendons au monde, l’épiphanie la plus visible qui nous détermine en notre être. Rien que du parfait en première approximation. A être considérés selon notre face extérieure, tout paraît en ordre, cohérent abouti. Mais nous avons un envers et cet envers est nécessairement chaotique, à témoin les plis et remous de nos chairs internes, les flux de nos rivières de sang, les lacs délétères de nos humeurs, la confusion, l’imbroglio de nos viscères, les pelotes embrouillées de nos nerfs, l’architecture branlante de nos os, les tissus flasques de nos aponévroses. En réalité nous sommes, tel « Le Bœuf » de Soutine, des écorchés vifs, à la seule différence que nous avons encore, pour quelques instants, notre tunique de peau, elle nous abrite de bien des déconvenues. Regardez les clichés de l’imagerie médicale tirés à partir des organes de votre corps : un sentiment d’inquiétude vous saisira pour la simple raison qu’elle vous révèlera mortel, infiniment mortel sous la vitre rassurante des apparences. Ce que je veux dire ici, par ce détour anatomique, ce démontage pièce à pièce, c’est que Julian, assemblant une à une ses pierres, ne fait que reconfigurer son corps éclaté, ce chaos, afin de lui donner site en un cosmos qui lui soit agréable. C’est un peu comme un écorché qui retournerait sa peau afin d’en faire un miroir reflétant l’immense beauté du monde.)

  

   Mais revenons aux artistes, à la nature de leur travail. Donc faire du chaos un cosmos. Le sculpteur attaquant de son ciseau le bloc de schiste, le peintre appliquant ses huiles sur la toile, le tourneur sur bois évidant de ses gouges et bédanes le bloc de chêne, le potier creusant l’argile, tous concourent à un unique but : ôter les éclats de pierre de manière à libérer la sculpture, éliminer les excès de pâte afin que le sujet de la toile se rende visible, éjecter les copeaux pour donner vie à la coupe, retirer le surplus de terre et dévoiler le pot. Eclats de pierre, excès de pâte, copeaux, chutes de glaise ne sont que les signes du chaos initial.  Sculpture, toile peinte, coupe de bois, pot de terre, autrement dit les œuvres portées à leur finalité, témoignent d’une mise en ordre, d’un cosmos qui s’est substitué à l’informel du départ, forme accomplie seule digne de sens. C’est ainsi que tout acte de création, tirant de l’illisible du lisible, de l’informulé du formulé, de l’indistinct du distinct peut être considéré, en son fond, en tant que lutte contre une angoisse primordiale qui trouve son fondement dans les replis archaïques de la terre dont à l’évidence nous provenons, auxquels nous retournerons, délaissant le cosmos pour rejoindre le chaos. Toute vie en ses conditions d’existence suit la même courbe, décrit un cercle identique comme s’il y avait une logique élémentaire partant de l’ombre, surgissant dans la lumière pour s’y abîmer enfin en des contrées purement abyssales.

   Julian, en son œuvre singulière, trace devant nos yeux éblouis les conditions mêmes d’une sortie du néant. Ses concrétions de pierre, fragiles en leur élévation, se laissent percevoir telle une allégorie souhaitant nous dire le précieux de toute beauté surtout lorsque celle-ci est passagère, fugace. Un instant seulement, l’équilibre se donne comme la possibilité de vaincre la puissance sourde du destin. Un instant seulement. Cette temporalité pareille à la vie de l’éphémère, cet insecte aux ailes de tulle, ne fait que renforcer notre amour de ceci qu’il nous donne à voir avec tant de sagesse et de générosité.

 

 

 

 

 

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11 juin 2026 4 11 /06 /juin /2026 07:40

   Afaw, il s’appelle Afaw. Son nom veut dire ‘Le Lumineux’. C’est bien de se nommer ainsi. On a le soleil sur la peau, les étoiles dans les yeux, la clarté de l’amitié inscrite au plein du cœur. On se nomme Afaw et l’on est bien, logé au creux de son âge. Quel âge a-t-on, ici, sous le ciel libre du Haut-Atlas, sous la meute des vents chauds d’été, de ceux glacés d’hiver ? On ne sait plus très bien. La vie ne se compte nullement en années mais plutôt au nombre de ses transhumances avec le troupeau de moutons et de brebis de race sardi, ces ovins à la laine épaisse, blanche et beige, aux cornes torsadées. Transhumances ?  Une bonne quarantaine, depuis l’âge de dix ans lorsqu’Afaw était capable de tenir un bâton, de siffler avec ses doigts glissés contre sa langue, de commander aux chiens, de connaître les pâtures où amener les bêtes.    

   Ce qui est sûr, en tout cas, c’est que le Berger est dans la maturité de l’âge, au zénith, là où il peut se pencher sur son enfance, la voir briller telle une émouvante et fragile braise, là où il peut se projeter en direction de sa vieillesse, un long repos après une existence totalement consacrée au labeur. Ce qu’il pense, secrètement, en lui, c’est qu’il possède la force calme du crépuscule, celle qui flamboie une dernière fois avant qu’elle ne s’éteigne. Il a de nombreuses années encore devant lui, mais les transhumances se feront plus rares et il devra désigner celui qui poursuivra sa tâche, celui qui deviendra le Guide du troupeau.

   Il est tôt le matin en ce début de printemps. Le soleil est encore un gros disque rouge qui émerge à peine des collines à l’horizon. Il ne chauffe pas encore, il se repose de la nuit et se prépare à lancer ses rayons dans l’air qui, bientôt, sera tendu telle la corde d’un arc. Afaw aime bien cette heure immobile, cette heure qui ne semble avoir pris aucune décision. Le Berger est dans sa maison de pisé et de graviers rouges. Il se restaure de peu, quelques dattes au goût de miel, une galette de pain cuite au feu de bois, un thé à la menthe qu’il verse dans un verre cerclé de métal ajouré. Il boit par petites lapées, comme le fait un chat, évitant que le liquide bouillant ne lui brûle la langue. Une mousse abondante s’irise de la couleur des murs, elle ferait penser à la teinte de la groseille. C’est une onde bienfaisante qui parcourt son corps, le fait frissonner, le dispose à la venue du jour. Ce sentiment qu’il éprouve de menu bonheur, il ne le ressent que depuis son âge adulte, enfant ou même adolescent, il était trop pressé de vivre, d’expérimenter tout ce qui se présentait à lui dans l’immédiateté, il ne faisait nullement attention à ses propres sensations, en une certaine manière elles glissaient sous la toile de la peau sans que rien ne paraisse de ce flux à la fois si lénifiant, si tonique, un éveil joyeux au monde, une inaltérable présence à soi.

   Dans la bergerie le troupeau s’impatiente. Il a senti le dépliement des strates d’air sous la poussée du soleil, il a senti l’odeur de la menthe, il a entendu résonner les grosses chaussures du Berger sur les carrelages de terre qui courent sous l’auvent, juste devant les trois fenêtres en ogive ouvertes sur l’infinie beauté de l’Atlas. Ouvrir ses yeux, fixer de toute son âme le paysage ami, voilà bien un sentiment qu’Afaw éprouve, qui a mûri au fil des ans. Jadis, il ne prenait même pas la peine d’apercevoir le moutonnement des montagnes violettes, le lac dans son écrin bleu, les rangées de peupliers telles des flammes vertes montant dans l’azur, les taches d’herbe ponctuant le sol de cailloux de leur empreinte légère.

   Maintenant, Afaw a ôté la barrière de planches, a libéré les moutons et les brebis qui font entendre leurs voix chevrotantes, le martèlement de leurs sabots sur le sol de terre battue et de cailloux. Cela fait un rythme pareil au murmure d’une fête. Les bêtes sont impatientes d’entamer leur prochaine transhumance, leur cœur porte l’empreinte nomade, non celle de la fixité, de la sédentarité. C’est inscrit au centre même de leurs gènes, cela sinue dans l’épaisseur de leur laine, cela s’enroule autour des volutes arborescentes de leurs cornes. C’est ceci, l’instinct animal, une onde qui glisse à bas bruit dans le réseau de nerfs, s’étoile dans les fibres de chair, pulse dans les cavités ombreuses, gronde dans la corne des sabots, fuse dans l’air des naseaux. Il faut être un Berger accompli pour percevoir ces signaux subliminaux, un Apprenti Berger ne saurait en décrypter la force, en deviner, parfois, le brusque débordement. Cela s’apprend, la fougue animale, cela se canalise, cela s’éduque mais il faut des années de longue patience pour en maîtriser le flot souvent impétueux.

   Il y a, ici, mille sentiers qui sillonnent l’Atlas, mille choix dont un seul est le bon car, même en cette terre de souveraine liberté, existe une logique du parcours. Il faut connaître le chemin qui serpente au milieu des épines des genévriers, des bouquets d’aubépines, des massifs de lauriers-roses. Il faut connaître les éboulis de pierres, les chaos de rochers, les éviter afin que le troupeau ne se blesse pas, que sa progression soit harmonieuse, sûre. Il faut connaître les puits où faire s’abreuver les bêtes, choisir l’endroit de leur repos nocturne, une aire accueillante protégée du vent, propice à la halte, où installer le campement du Berger. Tout ceci est affaire d’une longue habitude, le Novice, le plus souvent, n’en perçoit que les indices les plus visibles, laissant dans l’ombre ce qui, peut-être, aurait affirmé la qualité d’une transhumance imaginée, chaque détail participant à l’équilibre du tout. 

  Le repas de midi est pris à l’ombre d’une haute dalle de roches, ces étendues ombreuses, poncées par la lumière, usées par le soleil, lissées de vent, sont la seule ressource pour faire halte. La végétation est rare et il serait impossible de se réfugier sous les raquettes hérissées de piquants des figuiers de Barbarie, ce serait comme demeurer en plein soleil. Il ne faut pas traîner car il s’agira, bientôt, de reprendre la marche en direction du puits où les bêtes pourront étancher leur soif. Ce rythme à trouver ne se décrète ni dans un mode d’emploi, ni sur une carte sur laquelle seraient inscrites les bornes d’un rafraîchissement. C’est en soi que tout ceci infuse depuis de longues années, c’est un atavisme logé au centre du corps, une lente alchimie qui doit traverser des épreuves, connaître le noir, sa recherche à tâtons ; le blanc et ses illuminations ; le jaune avec ses ors fascinants, ses promesses d’avenir ; enfin le rouge où la passion flamboie sous le signe ascendant du Soleil.

    Longue maturation, patiente métamorphose, laborieux métabolisme au terme desquels se livrent les secrets de la vie pastorale. Dans chaque ride de son front, dans les cals de ses mains, dans les ligaments de ses articulations, tout ceci est gravé, cette quête incessante de ce qui doit advenir afin de posséder la pratique, de savoir lire la moindre éminence de terrain, la plus mince faille où trouver un filet d’eau bordé d’une herbe maigre, mais d’une herbe tout de même. Savoir donner des ordres à ses chiens, savoir pousser ces gris de gorge, ces ‘arrgh’, ‘ouirggh’, d’un son guttural qui touche les animaux au plus près de leur état primitif, de leur nature qui est encore si proche de la touffe d’épineux, de la lézarde du sol, de la pluie lorsqu’elle fouette les museaux et mouille les manteaux de laine. Pour conduire des moutons, il faut être un peu mouton soi-même, être fait de la même chair, pouvoir dormir en boule au pied d’une roche, sur un lit couleur de sanguine. Mais ceci ne saurait s’improviser, il faut une attention de quelques décades pour que le métier se colle à vous, pénètre votre peau comme le ferait un tatouage. S’y incruste à demeure, en tapisse jusqu’à la plus étroite cellule.

   Arrivé au puits, le troupeau se précipite pour boire. Leur mufle écarte la feuille d’eau, y projette un essaim de bulles, certains se fraient un chemin en poussant la laine de leurs compagnons de route. Les flancs des moutons se gonflent tels des ballons de baudruche. Ils quittent l’aire du puits en titubant, comme s’ils étaient ivres d’avoir trop bu. Au bout d’un moment, Afaw sait qu’ils ont eu leur ration, que la nuit sera fraîche, qu’ils auront fait provision jusqu’à la prochaine halte, demain, aux environs du crépuscule. C’est le soir, le soleil décline lentement, il est un gros disque vermeil qui glisse derrière les montagnes soudain gagnées d’étranges brumes. On ne sait plus si ce sont les dernières vagues de chaleur ou bien les premiers remous de fraîcheur nocturne.

   Afaw a conduit son troupeau sur un large plateau semé d’une herbe rare mais riche en vertus apéritives. Les ovins en broutent consciencieusement le tapis, on les entend ruminer et cela fait penser à un bruit de râpe. Le Berger allume un feu de brindilles, fait cuire sur une grille, quelques légumes, qu’il mangera sans assaisonnement, puis un bout de fromage, une galette de pain cuite la veille, des fruits, un thé bouillant qui fume dans la première fraîcheur. Le Berbère a choisi la place de son repos, une anfractuosité dans un bloc de rocher. Il sera à l’abri du vent, protégé du froid par une épaisse couverture en laine de mouton. Quelques animaux mangent encore au loin, puis se rapprochent, leur instinct grégaire les rassemblant à l’orée de la nuit. Des brebis viennent se blottir contre les pieds du Berger. Les chiens montent la garde pour éloigner ls rôdeurs. Afaw, parfois, les guide de la voix. Ils y répondent par de courts aboiements et l’Homme comprend ce langage, l’interprète et sait alors la position de ses gardiens et, au ton de leurs cris, apprécie un éventuel danger, la présence de quelque chose de caché qui pourrait être inquiétant.

   Au-dessus du peuple de la transhumance, les constellations piquent le ciel de leurs pointes de métal. Ce qu’Afaw voit depuis la science qui est la sienne, depuis son âge crépusculaire, ceci : le losange tracé par Vierge, le long lacet d’Hydre, le chariot de Grande Ourse, le point brillant de Régulus, mais ce qu’il voit surtout, c’est l’immense fourmillement du monde parmi lequel il a choisi la route singulière, unique de son destin. Qui se poursuivra encore quelques années puis il passera sans doute le témoin à son fils le plus âgé, Mouloud. Souvent ce dernier l’a accompagné lors de précédentes transhumances. Ce qu’Afaw a appris à Mouloud : à tailler un bâton de marche, à façonner son pain, à le faire cuire, à faire chauffer le thé dans la théière cabossée qui a parcouru tous les chemins ; ce qu’il lui a appris, à panser la blessure d’un mouton, à reconnaître son cri de détresse, à s’orienter vers la bouche d’ombre d’un puits, à trouver l’aire d’une pâture, à débusquer le refuge pour un sommeil qui atténuera les plaies trop vives de la lumière.

   Ce qu’il lui a communiqué, surtout, l’amour de l’Atlas, ce pays de haute stature, ce pays de soleil et de vent, ce pays de roches brûlées, de lacs bleus où se reflètent les écus jaunes des peupliers en automne. Ce qu’il lui a appris, à devenir homme parmi les hommes, à devenir jeune Berger succédant à celui âgé qui, bientôt, se retirera dans sa maison de boue rouge. Ce qu’il lui a appris, à connaître un destin de l’Aube qui se substituera à celui du Crépuscule, ainsi va la vie qui institue le cycle immémorial des âges, remplace le savoir par une autre quête de savoir. Ainsi il n’y a nulle rupture, ainsi transhume le temps dans ses vêtures multiples. Ainsi se donne le sens des choses, pareil à la chute du sable dans la gorge étroite du sablier.

 

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10 juin 2026 3 10 /06 /juin /2026 07:52
Toi dont les yeux noirs

Esquisse

Barbara Kroll

 

***

 

[NB : Ce texte en forme de poétiser

Doit être lu à la manière d’un signe

dénonçant la guerre

et toute barbarie

dont l’homme

se rend coupable

le sachant ou à son insu.]

 

*

 

Toi dont les yeux noirs

reflètent l’ombre du Néant.

Qui es-tu donc pour être

si absente à toi-même ?

Nul ne pourrait percer

le feu de ton regard

qu’à se perdre lui-même

 en des continents innommés,

en des sites d’effroi.

Que vois-tu du vaste monde

sinon la mesure

 de ton propre tragique ?

As-tu au moins traversé

ton vertigineux abîme

pour surgir au lieu qui,

de toute éternité, t’attend ?

Je crois que tu vis

en arrière de toi,

au plein même

de ton esquisse,

cette dure chrysalide,

cette tunique fibreuse

qui te retient bien

en-deçà du réel,

dans d’innombrables coursives.

Elles sont la stricte mesure

de la Mort,

le territoire avant-coureur

de ta terrible naissance.

As-tu conclu un pacte

avec le Diable ?

Es-tu la forme prisonnière

de quelque Artiste fou ?

Sais-tu la dague

que ton étrangeté projette

au-devant des Existants ?

Je ne peux guère fixer

le puits de tes yeux

plus longtemps,

il me réduirait à sa merci.

Il bifferait ma présence.

Il détruirait le limbe

de mes mots.

 

Toi dont le visage

est ovale,

ciré de blanc.

Quel crime as-tu commis

pour porter ce spectre de mime,

cette lunaire empreinte

de Pierrot triste ?

N’est-ce pas toi

que tu as condamné à demeurer

 dans un linge d’invisibilité,

dans l’épreuve d’une froidure définitive ?

Je sais, tu ne prononceras nulle parole.

Jamais les fantômes ne parlent,

agitent simplement le grelot

de leur linge livide,

pareil au pestiféré

 qui sème devant lui

les germes de la peur.

Certes, je trace de toi

un portrait

en creux,

en abysse,

en déraison.

Mais me donnes-tu le choix

de me distraire de toi,

de fixer le soleil

 et de chanter

 l’Hymne de la Joie ?

 

Quelqu’un a-t-il déjà

porté la main sur toi ?

Quelqu’un a-t-il

frissonné d’angoisse

à la seule idée

de t’approcher ?

Non, tu le sais,

ta levée n’aura lieu

qu’à appeler ta chute,

ta tentative d’exister

qu’à gésir dans la nasse

de ta vacuité,

ton désir de paraître

qu’à s’ourler de finitude.

Tu es un être sans être,

même pas l’intervalle

entre deux mots,

même pas le souffle

qui animerait ta poitrine,

plutôt un sanglot pas plus haut

qu’un simple dénuement.

 

Toi dont la bouche

est un fruit éteint.

 Mais qui donc consentirait

à approcher ses lèvres

des tiennes ?

Elles sont le signe

d’un retrait de toute chose,

elles ne sont gardiennes

de nul secret,

 c’est précieux un secret,

elles sont la geôle de l’in-dit,

du non manifesté,

de l’effacé en soi

qui jamais ne franchit

l’orbe de sa native flétrissure.

T’accablé-je d’être ainsi

si peux disposé à la mansuétude ?

Mais peut-on témoigner

de quelque sentiment

envers ce qui se donne

pour le corridor même

d’une nulle abstraction,

 pour le piège dans lequel

se garder de tomber ?

Car, si tu n'es le Mal

en sa plus effective parution,

tu en es, sans doute,

le plus empressé vassal,

l’image qui nous crucifie,

prenant acte

de ton étrange présence.

 J’aurais dû dire « effrayante »,

mais il me faut mettre

quelques prédicats en réserve.

 

Toi dont le corps

est pure hallucination.

Es-tu seulement une chair ?

Du sang coule-t-il

en tes veines ?

Ton souffle n’est-il cerné

du froid de mortelles scories ?

Que dissimule

ton gilet bleu délavé ?

 Une étique poitrine

que nul allaitement

ne viendra visiter ?

 Des humeurs perverses ?

Ton cœur n’est-il limité

à ce linge blanc

 que tes mains osseuses

emprisonnent à l’envi ?

Et que vient faire

ce maigre bouquet

 de fleurs fanées,

dissimuler le vide

autour duquel

ton affliction s’est bâtie ?

Ou bien cette fin de tige

qui se dirige vers ton sexe

n’est-elle condamnation

de tout désir,

refus d’enfanter,

de donner à l’autre

le plaisir qu’il requiert ?

 

Ne serais-tu, par hasard,

la représentation

de la misère humaine,

l’allégorie pointant

en direction

des conflits,

des guerres,

des génocides,

de l’extermination

de l’homme par l’homme ?

 

 Il y a tant de malheurs,

d’afflictions,

de chagrins

qui ceignent la terre,

 l’enserrent

dans un étui mortel

dont nous doutons

qu’un jour enfin,

il puisse relâcher

son étreinte

et porter dans les yeux

des Vivants

la flamme d’un espoir !

Il y a tant à faire

qui tarde à venir.

Tant de malheur

 partout semé

et parfois,

d’être hommes,

nous sommes honteux.

 

Oui, honteux.

 

 

 

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