Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
31 juillet 2025 4 31 /07 /juillet /2025 08:16
VERTIGO

***

 

« Si je me retourne sur moi,

le vertige me saisit. »

 

« L’extase matérielle »

 

J.M.G. Le Clézio

 

*

 

« Si je me retourne sur moi, le vertige me saisit. »

 

   Sans doute faut-il énoncer ceci, ce vertige du retournement sur Soi qui est vertige du passé, vertige d’avoir été, vertige de n’être plus que ce lieu sans mémoire, ce pouvoir réduit à la portion congrue d’une effectivité qui se cherche mais ne se trouve point. Alors, on s’installe sur la toile d’une chaise-longue, on s’installe en Soi, rien que pour Soi, pensant tirer de cette condensation de qui-l’on-est, bien plus qu’un simple et étique filet d’eau, peut-être une ampleur de Soi jusqu’ici encore non éprouvée. On fait confiance à son imaginaire, on se campe sur le versant de quelque fantaisie, on s’arcboute sur la moindre irisation du souvenir dont on espère que, par un miracle de son propre destin, il ne se métamorphose en un brillant, en un somptueux arc-en-ciel. Par la vertu d’une pensée prodigue on se réjouit d’avance de trouver en chaque couleur la richesse d’un symbole, escomptant en tirer bien plus qu’une connaissance, un accroissement de son être porté au-delà de son site habituel, un déploiement sans fin, suppute-t-on, et l’on accorde déjà son corps à un mouvement anticipateur d’une joie future.

  

Les couleurs ?

 

   On convoque le Rouge, autrement dit la passion, l’amour, l’énergie. Il n’en demeure qu’une sorte de lueur éteinte, à peine Capucine, tout juste l’insistance d’un Nacarat, une usure des sens, une décoloration des sentiments.

   On se confie à l’Orange, en espérant la mesure d’une joie, l’aventure d’une créativité. La Tangerine aux vives teintes est devenue Safran usé, le vif Corail s’est mué en pâle Aurore, si bien que ne se donnent plus qu’une lumière presque éteinte, le reflux d’une inventivité dont le solde est presque imperceptible sous la vive clarté du jour.

   De ces rayonnements qui s’absentent, l’on fait vite le deuil, puis l’on se contente d’appeler le Jaune solaire, on cherche à y débusquer l’optimisme, à s’y vivifier à l’aune de son potentiel d’énergie. Mais l’Or s’est transmué en Topaze sourd, en Soufre discret. On n’en reconnaît plus la palette vide, anonyme.

   On se réfugie dans le Vert rassurant, dans cette touche de Nature à laquelle l’on pense devoir se ressourcer sans délai. La pesanteur réconfortante de Malachite a laissé place à un Tilleul inconsistant dont on désespère qu’il ne puisse nous régénérer, nous disposer à quelque nouvelle ouverture, nous offrir une possible éclaircie.

 

Et ainsi de toutes les couleurs qui s’affadissent, perdent de leur éclat.

  

   Le Bleu est délavé, comme dilué par des tornades de pluie.

   L’Indigo a abandonné la profondeur de la méditation pour n’être plus que songe léger se perdant en d’immatérielles contrées.

   Le Violet royal, mystérieux, magique s’est effondré sous sa propre vanité, une exsangue Glycine s’est substituée à la belle certitude d’Améthyste.

  

   Immergée dans le bain des couleurs, mon énonciation est soudain devenue universelle, le « On » de l’esquive, de la dérobade, de la dissimulation s’est vite offert en lieu et place de ce « Je » qui devrait être la seule mesure de ma propre identité, de ma singulière ipséité. Mais c’est ceci, ce moirage, cette diaprure du vertige qui m’arrachent à moi-même pour me remettre au « confort » anonyme des foules, à leur obscure banalité, à leur fausse certitude, à la supposée assurance des assemblées plurielles en lesquelles je pense pouvoir échapper à la rudesse de ma propre condition, à l’inhospitalité d’un abri qui, bien plutôt que de me protéger, me propulse sans ménagement au sein même de la polémique insistante du Monde. Seul le faire-face est la solution qui convient à ma propre exposition à l’altérité. Tout le reste n’est que fausseté. Mais le faire-face est toujours risque de Soi, danger de Soi, dissolution en une extériorité dont je ne ne peux rien contrôler, disposition de Soi à ce qui, inconnu, opaque, ténébreux, prend vite le visage d’une menace constante. Alors, pris entre le « On » anonyme et le « Je » égoïque, mes certitudes tremblent à la manière d’un vacillant château de cartes.

  

   Alors, pensant pouvoir échapper au trouble, à l’égarement, à l’indéterminé, je me réfugie en quelque site d’un souvenir heureux dont j’espère que le baume me soustraira aux divagations actuelles, effacera quelques rides, fardera de jeunesse des propos qui se perdent dans la platitude du quotidien. Une image vient de loin comme au travers d’une brume, d’un voilage qui ne laisserait à la figure que la possibilité de ses propres contours, nullement la profondeur de son essence. La représentation est floue que mes sens ne parviennent nullement à fixer. Il me faudra donc me contenter de cette approche, de cette approximation. Sur le grisé d’une photographie ancienne, deux visages se détachent, certes familiers puisqu’il s’agit de celui de Maman et du mien, mais leur distance, leur étrangeté me feraient presque douter de la réalité ancienne de cette situation. Nous sommes devant la fenêtre de la pièce à vivre de « La petite maison » à Beaulieu, premier pied à terre dans ce village de mon enfance avant que « La grande maison » ne soit construite.

  

   Sur la photographie, Maman est à droite, tout sourire, visage entouré d’un casque de cheveux fournis, ondulés. Ce visage de la « force de l’âge » (elle a un peu plus que la trentaine), je l’avais oublié, recouvert qu’il était par les strates du temps, revient à moi avec toute sa force tranquille, son auréole rassurante. Je suis à gauche sur l’image, appuyé contre Maman. J’ai aux alentours de quatre ans, visage rond, encore marqué de l’empreinte de la petite enfance. Je suis vêtu d’une barboteuse aux carreaux de Vichy que Maman a confectionnée elle-même. Elle porte un tablier également de fabrication maison. Je ne sais qui a pris la photographie, sans doute mon Père, en tout cas nous offrons au Preneur de vue le bonheur qu’il attend de notre attitude tendre, toute faite d’enlacement réciproque. Rien n’est forcé, tout coule de source. L’amour filial s’alimente à la source maternelle qui, à son tour, vit de cette présence fidèle à ses côtés. Que dire aujourd’hui de ce témoin d’un temps ancien qui paraît avoir pris la valeur de ces illustrations anciennes que l’on trouvait dans les magazines d’antan, si ce n’est que mes sentiments n’ont pas varié, que l’amour est toujours présent, regrettant l’absence de son objet ?

  

   Cette séquence, je la nommerai simplement ma « petite madeleine » au motif qu’elle recompose un passé disparu au travers d’un regard actuel cherchant à s’accroître de ce souvenir. Mais ceci sitôt formulé, je prends immédiatement conscience que ne se présente à moi nulle amplification, nulle majoration de ce qui fut, ces événements anciens qui rejailliraient, par une sorte de miracle, atténuant le maussade, le fade du quotidien. Comme si le simple fait de la remémoration pouvait insuffler, en ma chair présente, une dimension méliorative, un espace d’accomplissement. Nullement. Mon regard lucide sur les choses ne les installe guère dans une manière de prodige qui les dilaterait de l’intérieur, genres de baudruches portant en elles, au terme de leur réactivation, les motifs mêmes de leur expansion, de leur félicité. Il me faut le reconnaître, le pouvoir magique de la réminiscence est usé, perdu en ce labyrinthe temporel dont la mémoire ne parvient nullement à démêler l’écheveau embrouillé. Trop de choses ont eu lieu depuis la petite enfance, trop de confluences, de divergences, de parcours annulés, trop de volte-face, trop de retournements, trop de reniements. Il ne demeure qu’une trame usée, laquelle ourdit les fils lâches d’un âge qui n’espère plus rien des nouveautés, sinon ce vertige infini sur lequel j’essaie, laborieusement, de tresser quelques mots.

  

« Si je me retourne sur moi, le vertige me saisit. »

 

   Antienne qu’il me faut réactualiser à chaque instant afin de ne perdre nullement le fil de ma méditation, lequel n’est que la mise en mot d’un état d’âme sans réelle nervure. Vertige de l’espace, vertige du temps comme s’il y avait conflagration de ces points de repère, confusion de ces amers. L’espace se cristallise, devient une sorte de clepsydre minérale, de concrétion têtue. Le temps s’amenuise au point qu’il paraît devenir une simple portion d’espace privée de contours. Espace/temps à eux-mêmes leur propre confusion. Temps/espace sidérés, l’un effaçant l’autre. C’est ceci, le vertige, ne plus savoir où l’on est, ne plus savoir qui l‘on est. Alors on confie au tain du miroir le blême de son visage, on projette sa face de Pierrot Triste dans un vide sidéral. Nulle Colombine à l’horizon. Nulle présence sauf la sienne propre qui pourrait se comparer à ces filets de fumée grise qui, en automne, montent d’un frais vallon, se perdent dans l’immensité du désert céleste. On n’en peut deviner ni l’origine ni anticiper la fin. Nulle altérité mais aussi, mais surtout, nulle présence à Soi dont la conscience délimiterait la pure et indiscutable réalité. Identique, le Soi, à une boule d’ouate jetée en plein ciel, laquelle ne rencontrerait ni une forme homologue, ni un écran sur lequel faire écho, recevoir l’accusé de réception de sa propre existence. L’errance en tant qu’errance qui pourrait trouver sa gémellité dans l’erreur en tant qu’erreur. Une vie s’élance selon le trajet déterminé de sa flèche mais ce trajet n’a nulle finalité, ce trajet est simple mouvement sans loi ni justification, une perte du sens que tout s’ingénie à confirmer à la hauteur d’un silence qui hurle et s’assourdit lui-même.

  

   Certes, quiconque lira, prendra acte de mon écriture décousue, pareille à une girouette tourmentée, tirée à hue et à dia, une fois selon la volonté du Noroît, une autre fois selon la furie de l’Harmattan, une fois encore selon les morsures des vents Catabatiques, ceux qui érodent les calottes glaciaires élevées de l'Antarctique et du Groenland. Pris dans les remous de cet incroyable vortex, quelle alternative me reste-t-il afin de me recentrer sur moi-même, afin de produire un discours logique qui me placera à nouveau dans les travées rassurantes des occupations mondaines, peut-être même, l’esprit redevenu serein, une marguerite, une naïve pâquerette décideraient-elles d’orner ma bouche, de m’attribuer une légèreté depuis longtemps perdue ?  

  

   Je saisis le dictionnaire qui dort sur la plaine de mon bureau. Je l’ouvre à la page qui mentionne le beau mot de « Vertige » (je pourrais même m’amuser à le métamorphoser d’une manière paronymique en « Verte Tige », ce qui aurait pour effet de réduire mon affliction à ce cher « état de Nature » chanté par ce bon Jean-Jacques !), mais rien n’y fera et, peut-être, sous la poussée d’un simple mais impérieux désir d’Inconscient, je déciderai de demeurer dans cette « Stimmung », cette étrange humeur, cet état émotionnel vivant de sa propre consomption, comme si, de cette indécision, ne pouvait naître rien moins qu’une félicité, sans doute inapparente aux yeux des Curieux et en ceci, douée d’une infinie valeur, celle de la confidence à Soi.  

  

   J’irai directement à l’étymologie, pensant tirer de la source nourricière bien plus qu’une connaissance, peut-être un dévoilement de qui-je-suis, une perspective inaperçue, un nouveau mode d’emploi à partir duquel me réorienter dans l’existence. Donc j’avance dans la forêt des mots, j’explore leurs hautes canopées, je m’abreuve à leurs ruissellements, je goûte leurs douceurs pluviales, je m’enveloppe de leurs lentes mélopées. J’interroge le VERTIGE en sa native venue. Je l’écoute faire ses fins ébruitements, j’essaie d’en surprendre le mystère caché dont je suppute qu’il est la face à peine visible du mien, cette énigme qui bourdonne tout autour, jamais ne se résout. Peut-être est-ce là sa plus grande richesse ?

  

Vertige : « étourdissement passager où l'on croit voir les objets tourner autour de soi ».

  

   Oui, tout tourne, le passé s’enlace au présent, lequel gire de conserve avec le futur. Tout glisse, échappe à même son propre vertige. Oui, car les Choses aussi éprouvent cet « étourdissement », elles qui, tout comme nous les Hommes, sont mortelles, sont de passage et se hâtent de vivre leurs vies de Choses du mieux qu’elles le peuvent. Je regarde à nouveau la photographie ancienne, cette signature de qui était Maman, de qui j’étais en un temps devenu sans attache, une rapide nuée que le ciel a effacée. Je tourne autour de Maman qui tourne tout autour de moi. Nous sommes tous deux pareils à de gros bourdons tachés de pollen qui ne vivent qu’à récolter la provende qui, à la fin, les réduira à n’être qu’une infime trace jaune perdue dans les tourbillons de l’air. C’est bien nous qui sommes les « Objets » supposés tourner en une sorte de gigue dont nul ne peut comprendre la signification. Sorte de Danse de saint Guy à elle-même sa propre obscurité. Mais ce qui me pose problème au plus haut point, c’est la mention fallacieuse de « passager ». En quoi donc l’étourdissement pourrait-il prétendre à ce prédicat, lui l’étourdissement qui est synonyme d’existence ?  Nul parcours existentiel sans ébranlement continu, délire permanent, griserie quotidienne, égarement chronique, évanouissement constant, faiblesse rémanente, syncope pérenne, choc perpétuel, trouble incessant. Est-il né ou bien encore à naître Celui qui, exempt de toutes ces affections, se donnerait comme l’équivalent d’une présence quasi divine ?

  

Poursuivons notre inventaire : « esprit de vertige » : « folie passagère d'inspiration divine »

  

   Ces mots, nous les devons à Bossuet. On ne pouvait guère attendre autre chose de la part d’un Évêque, Prédicateur de talent de surcroît. Ce qu’il faut dire, surtout venant de l’athée que je suis, c’est qu’en matière de création d’un vertige radical, indissoluble, infrangible, l’Homme ne pouvait faire mieux que d’inventer Dieu. Acte de supposée liberté qui se transmue en aliénation définitive. Comment, après ce constat d’un « Dieu unique, éternel, immuable, immatériel, tout-puissant, souverainement juste et bon, infini dans toutes ses perfections », l’Homme pouvait-il encore exister sereinement, envisager son destin autrement que poinçonné d’une dette irrémissible qui le condamnait à n’être qu’un vulgaire « ciron » à l’égard de ce Transcendant qui le contraint et le dépasse de toutes parts à l’aune de sa dimension incommensurable ? Oser se mesurer à Dieu c’est, d’emblée, en être l’Obligé, condamné à végéter, sa vie durant, sous les fourches caudines d’une irréfragable Puissance. Alors être Homme devient la simple synonymie d’être lui-même vertige et rien que ceci.

  

   Mais redescendons à des strates plus terrestres avec Rousseau qui nous dit dans les « Confessions », à propos du vertige : « Impression de chute qu'éprouvent certaines personnes au-dessus du vide ».

   

   Certes, Rousseau, lui qui se définit comme « Seul, étranger, isolé, sans appui, sans famille … » ne pouvait éprouver à l’encontre de ce qu’il considérait comme une véritable cabale sociale que le plus inquiet des sentiments, la plus vive des réprobations. On ne peut énoncer sans révolte « Lʼhomme est né libre, & partout il est dans les fers » sans ressentir en soi, au plus profond, un long et dommageable frisson, une impression de total égarement, un véritable et préoccupant tournis qui confine, parfois, à une authentique  détestation de vivre. Nul plus que Rousseau n’en a éprouvé, au vif de sa chair, l’intime déchirure.

 

   Ce que jusqu’ici nous avons exploré au travers de ces citations célèbres : le Vertige réduit à ce qu’il est par essence, un non-sens absolu qui ne rencontre jamais que son propre vide. On a ôté, de ce vertige, tout ce qui était extérieur à sa nature, petits soucis, vagues inquiétudes, passagères contrariétés, espoirs déçus, si bien qu’il ne reste, à la manière d’un fascinant diamant allumant ses feux maléfiques dans une nuit fermée, incompréhensible, que le Pur Vertige, autrement dit l’angoisse manifeste qui ne connaît nulle hétéronomie, qui gire tout autour d’elle-même avec l’insistance d’un gros frelon animé des plus funestes intentions. L’angoisse en tant qu’angoisse, l’amie fidèle d’un vertige qui ne trouve plus nulle ligne capable d’en définir les contours, d’en préciser l’insondable aporie.

  

   Conclure ce texte guidé par le sentiment étrange d’une existence qui se dérobe à chaque pas, ne pourra avoir lieu qu’à citer, pêle-mêle, dans une manière d’infernal vortex, la liste de ses valeurs lexicales, lesquelles se télescopant à la façon d’un perturbant charivari, nous conduiront à la limite d’un ébranlement de tout l’être, avancée à l’aveugle sur la voie étroite d’un destin de Fildefériste :

  

   « Empr. au lat.vertigo « mouvement de rotation, tournoiement », « vertige, étourdissement, éblouissement » de vertere « tourner », « retourner, renverser », « changer, convertir, transformer ».

  

   Et puisque, à l’initiale de notre méditation, nous avions placé une remarque de J.M.G. Le Clézio, autant clore ce rapide débat par une citation tirée également de « L’extase matérielle », réflexion désabusée, mais ô combien lucide, sur le contenu le plus souvent tragique de la Condition Humaine :

« …tout cela n’est que désert,

nudité, glace, bloc de marbre

qui cerne et ferme !

Comment est-ce possible ?

Que faire ?

Je n’ai même plus un débris,

même plus un mot

sur quoi prendre appui

pour provoquer,

pour tenter de me révolter,

pour briser les murs.

Rien.

Rien. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
26 juillet 2025 6 26 /07 /juillet /2025 09:25
Les Égarés

Crayon : Barbara Kroll

 

*** 

 

    « Si notre corps est la matière à laquelle la conscience s’applique, il est coextensif à notre conscience, il comprend tout ce que nous percevons, il va jusqu’aux étoiles. »

 

Henri Bergson - « Les deux sources de la morale et de la religion »

 

*

 

   [Å l’incipit de cette méditation sur le crayonné de Barbara Kroll, le titre « Les Égarés » orthographie au masculin, doit se lire en tant que notation générique de l’Humain en sa multiple représentation. Å l’évidence, le dessin nous livre deux silhouettes féminines, lesquelles, vous en conviendrez, peuvent se ranger, sans privilégier un sexe par rapport à l’autre, sous la catégorie « Hommes ». Et, en arrière-plan, non seulement l’Humain est appelé à paraître, mais aussi bien l’espèce animale, tant elle est concernée, certes à des degrés différents, par la genèse de la vie en sa contingence la plus étroite.]

 

   La réflexion à laquelle nous invite Bergson est celle-ci même qui fait émerger, chez tout Vivant, singulièrement chez l’Humain, la coprésence de deux corps, dont l’un, le corps-matière est hautement palpable, identifiable, clairement déterminé, alors que l’autre, le corps-cosmique, est projection de notre lieu humain hors de son territoire propre, infigurable. Bien évidemment, corps éthéré, qu’à la rigueur nous pourrions rendre intelligible sous la figure de « l’aura » dont les synonymes « émanation », « ambiance », « halo », « nimbe », « phosphorescence » pourraient rendre compte, certes d’une façon troublante-étonnante, manière d’épiphanie venant en excès de notre être. Débordement que nous pourrions nommer « cosmophanie », toute cette réalité floue, indiscernable que nous ne pouvons guère évoquer que de manière allusive-intuitive, tant son être nous échappe dont, pourtant, nous sentons les effluves subtils sur le bord irisé, la périphérie nébuleuse de notre conscience.

   C’est, pourrait-on dire, ‘’la part surnuméraire’’ qui nous est accordée, celle au titre de laquelle seuls les prédicats de « joie », « d’ineffable », « d’indicible » peuvent être convoqués, tous ces moirages, ces diaprures, ces chatoiements dont la présence effective ne paraît qu’en creux, en tant qu’envers de ce qui est, à savoir sombres conjectures, troublantes péripéties, événements existentiels incompréhensibles, eux qui nous traversent continûment, eux dont nous ne saisissons jamais, qu’à grand peine, les rapides contours, dont nous n’éprouvons que les membranes translucides, dont nous ressentons, au plus profond, l’onction proprement déconcertante de ces vents noroît évanouis dès l’instant même où ils nous ont affectés.

   De manière incisive, Chacun, Chacune aura saisi combien, ici, nous sommes en Territoire Métaphysique, combien l’invisible se donne en lieu et place du visible. Mais c’est ceci, tous ces tremblants mirages, ces illusions douteuses, ces utopies flottantes, ces songes de dentelle, cet imaginaire subtil, qui tressent le coutil de la pure merveille d’être selon qui-nous-sommes, d’absolus hasards disséminés parmi la luxuriance, l’abondance, le foisonnement infinis du Monde. C’est ceci, et rien que ceci qui nous porte au jour, nous offre la clarté, nous fait don de la lumière lorsque le frimas appuie sur nos tempes, que la froidure vêt nos corps d’une gangue de glace, d’une tunique d’hébétude.

   C’est alors qu’il faut puiser à la source métaphysique, ce qu’en elle, elle contient de ressources inépuisables, nous n’en utilisons qu’une infime partie, inféodés que nous sommes à nos possessions matérielles, soudés à nos biens terrestres, aliénés à toute manifestation concrète exténuée de pesanteur. Dans la vaste polémique du Vivre, c’est toujours notre corps minime, notre corps-matière qui prend le pas sur notre corps-cosmique, lequel est si loin, si haut, flottement si hauturier que ses sublimes scintillements se dispersent au hasard des courants fluviaux, océaniques, célestes. Il n’en demeure qu’une faible et inaudible comptine pareille à une universelle et vaste épopée qui aurait usé ses superbes incantations à force d’être chantée par des Aèdes devenus aphones.

   Et maintenant, il nous faut interroger ce corps bergsonien qui « va jusqu’aux étoiles », et ceci, Êtres de chair et de perception, nous ne le pourrons qu’à héler les cinq sens qui nous font êtres voyant, entendant, sentant, goûtant, touchant, tous ces participes présents qui, de manière quasiment homonymique, nous font Présences participant au Monde, retirant de sa manifestation, Chacun, Chacune, selon ses propres affinités, cette part impartageable qui définit notre identité, trace les frontières de notre singularité, désigne notre indéfectible « ipséité ». D’une façon immédiate, nous sentons bien que tous ces canaux perceptifs au gré desquels la réalité s’annonce à nous, ne sont nullement à égalité de traitement, que certains d’entre eux, privilégiés, reconduisent les autres en des zones marginales en lesquelles ils ne peuvent que s’abîmer ou du moins végéter comme des significations subsidiaires.

   Donc il nous faut tenir la thèse selon laquelle une naturelle ligne de partage traverserait notre corps global, affectant au corps minime la récolte perceptive de l’odorat, du goût, du toucher, alors qu’à notre corps cosmique, d’une manière bien plus large, bien plus ouverte, seraient remises les moissons perceptives résultant de l’activité de la vue et de l’ouïe. Comme si, à cette division anatomo-physiologique, se superposait, en une certaine manière, une dualité plus profonde, métaphysique, donnant lieu à deux territoires distincts, celui du corps-matière affecté de simple contingence, celui du corps-cosmique promis aux hautes allées d’une pure transcendance. Bien plutôt que de nous limiter à la description de la première catégorie des effets accidentels, indéterminés du corps-mondain, nous orienterons la visée de notre conscience en direction des événements hors du commun de ce corps-sidéral qui tutoie « les étoiles », pour reprendre la finale de l’assertion bergsonienne.

    Nous dirons que les attributions perceptives résultant de l’activité de l’odorat, du goût, du toucher, liées de près à notre réalité corporelle concrète, s’en détachant à peine (sentir le parfum d’une fleur proche, goûter les saveurs d’une friandise, toucher la rudesse ou bien l’onctuosité d’une glaise), toutes ces préhensions du réel, commises au proximal, demeurent dans la simple approximation de ce qui vient à nous sans, qu’en quelque manière, notre volonté, notre intentionnalité en aient suggéré l’apparition. Ce proche, cet immédiatement accessible, ces présences mitoyennes s’imposent à nous à la manière d’un destin depuis longtemps déterminé sur lequel notre liberté n’aurait eu nulle prise. Autrement dit, ces levées de ceci qui se présente à nous sur le mode du circuit court, sont de la nature du non-événement, ce qui revient à affirmer que le sens de notre vécu n’en est affecté que de manière infinitésimale, qu’aussi bien nous aurions pu substituer à la fleur, l’odeur d’une cendre ; au goût d’une friandise, celui d’une baie sauvage ; à l’onctuosité d’une glaise, la froidure d’un métal. Tout ici est donc interchangeable sans que le sens global que nous avons du Monde n’en soit affaibli ou bien augmenté : une sorte ‘’d’in-signifiance’’ en acte.

   Il en va autrement de l’empan significatif atteint, d’emblée, par la prise en compte de notre environnement au gré de la vue ou de l’ouïe. Que l’on perçoive, au travers de nos yeux, la dimension infinie du Monde, la lisière de la montagne à l’horizon, la courbe du dôme océanique, le flottement sans limite des herbes de la savane et, à plus forte raison, la voûte du ciel criblé d’étoiles, alors nous nous déportons de nous, nous excédons notre propre dimension, nous nous dilatons jusqu’aux confins de l’univers. Nous sommes là où notre conscience nous porte, en des sites d’immense éclaircie, et, bien que notre corps ne s’absente nullement de nous, il devient cette matière touchée d’allégie, cette substance flottante pareille au monde étrange de « L'ukiyo-e », cette  « image du monde flottant ») qui, à  l'époque d'Edo, voulait traduire un peu de ce mystère enveloppant les estampes et peintures japonaises, cette impermanence du Monde, laquelle induit, chez le Voyeur, ce paradoxal sentiment d’être-du-Monde-hors-du-Monde, en une manière de grâce dont l’envers serait l’exil de toutes choses au terme duquel une ambiance étrange se donnerait, située à mi-cheval entre appartenance et non-appartenance à ce qui est soudain devenu un réel inqualifiable.

   Afin de consoner, selon nous, de façon exacte avec la pensée de Bergson, d’un corps qui « va jusqu’aux étoiles », installons-le, ce corps, au centre de la méditation d’Asai Ryōi qui écrit dans une préface, en 1665, les admirables vers suivants, lesquels, bien plus que d’être simple poésie, sont le reflet d’une pure métaphysique :

 

« Vivre uniquement le moment présent,

se livrer tout entier à la contemplation

de la lune, de la neige, de la fleur de cerisier

et de la feuille d'érable... ne pas se laisser abattre

par la pauvreté et ne pas la laisser transparaître

sur son visage, mais dériver comme une calebasse

sur la rivière, c'est ce qui s'appelle ukiyo. »

 

   Certes, à lire rapidement ces quelques mots l’on pourrait leur attribuer la valeur cardinale d’un éloge des sens au nombre desquels figurerait en bonne place l’odorat (la fleur de cerisier), ainsi que le toucher (la feuille d’érable), mais ce serait bien vite oublier « la lune » (la dimension céleste bergsonienne), mettre entre parenthèse la « contemplation » en son essentielle valeur étymologique de « profonde application de l'esprit » (nullement du corps ordinaire, mais du corps-cosmique dont la dimension « spirituelle » n’est rien moins qu’évidente), ce serait aussi exclure toute l’action d’allègement du lexique au gré duquel « neige », « fleur de cerisier », « feuille d’érable », bien plutôt que de se livrer sous leurs vêtures de simples choses contingentes, têtues, opaques, se placent sous la vertu poétique qui désubstantialise les formes, les conduisant à de’’ l’in-formel ‘’, c’est-à-dire à l’esprit même de la poésie dont la nervure la plus apparente est abstraction, lexique excipant du réel, sémantique trouvant en son lieu-même, ce rythme, cette couleur à nulle autre pareils, et dans cette inimitable « petite musique », la source de son être. Ces quelques vers inspirés sont animés d’une pure énergie visuelle, laquelle installée dans le distal-plus-que-distal, est la seule qui puisse accomplir le prodige de la mydriase conscientielle, cette dilatation à l’extrême de l’Être-Homme qui pourrait bien s’approcher des parages de l’Être, sans doute cette Phusys, cette Nature surpuissante d’où proviennent, depuis un fond chaotique indéterminé, tous les événements que nous rencontrons, toutes les structures énigmatiques dont nous cherchons continûment à percer les secrets.

   Si le phénomène de la vision semble bénéficier d’une précellence sur la totalité des autres sens au motif du large empan perceptif dont il est l’opérateur effectif, l’ouïe n’est guère en reste, elle qui ouvre l’espace illimité des sons. Qui donc, écoutant par exemple le prodige d’interprétation d’un Glen Gould dans « Les variations Goldberg » de Bach, n’a éprouvé une sensation proche d’un vertige comme si son corps-mondain-minime, soudain emporté par la puissance immense des formes, harmonies, rythmes et raffinements divers se métamorphosait en autre chose que ce qu’il est, en ce cors-cosmique, précisément, cette indéfinissable émotion allant jusqu’à la passion : passion de la musique, passion de soi, possession de Soi-hors-de-Soi dans un genre d’exaltation que les mots ont bien du mal à circonscrire, limite souvent infranchissable au gré de laquelle ces mots sont sur un versant, le vivre sur un autre, comme l’adret faisant face à l’ubac sans que ces deux réalités ne puissent jamais pouvoir se rejoindre.

   Cette longue digression n’a en réalité pour but, que de préparer le terrain à l’interprétation du dessin de Barbara Kroll, au regard de la thèse suivante que nous donnons en tant que vraisemblable. Une impression, d’emblée nous submerge, à la manière de l’évidence suivante :

 

ces deux figures féminines auxquelles

nous attribuons le prédicat « d’Égarées »,

nous paraissent l’être au motif que,

dans l’exister,

elles paraissent n’avoir recours

qu’à leur corps-mondain-minime,

oubliant de le porter au-delà,

en cette mesure cosmique qui, seule,

autoriserait de les accomplir

totalement en leur être.

 

   Elles vivent, selon nous, sur le mode de la scission, de la dissociation, de la disjonction, une ligne invisible mais de haute efficacité les plaçant de part et d’autre d’une vérité car, ayant occulté ce qui pouvait les arracher à leur propre contingence, elles s’y abîment avec l’image de la douleur qu’aucun baume extérieur ne viendrait amoindrir. Elles sont, dans le cadre de ce graphisme inquiet, de simples excroissances du sol, des sortes de stalagmites cavernicoles, des concrétions de pierre élevant dans l’espace les effigies de gemmes étroites au titre de leur déracinement, de leur caricaturale incomplétude. Afin de les qualifier de manière précise, nous aurons recours, une fois de plus au terme « d’aporie », lequel joue en écho avec « absurde » et « nihilisme ». Bien évidemment ce constat purement affligeant naît spontanément de la radicalité du geste esthétique.

   Voici le moment venu de mettre en scène le thème de ce dessin, au seul moyen dont nous disposons, ces mots qui parfois en disent trop, parfois pas assez.

   Tout surgit d’un vaste champ de neige gris-blanc, couleur s’il en est du néant même de la provenance, de ces Formes, de l’empreinte mélancolique dont elles conservent la mémoire, leur volonté cherchât-elle à en atténuer les ombres portées. Il y a comme une pesante fatalité qui monte de ce graphisme sans doute violemment projeté sur l’aire du papier. Violence du geste coalescente à une autre violence, celle de l’exister dont les jalons, le plus souvent, sont ressentis à raison en tant qu’une restriction du champ de notre liberté.

   Le soleil, cette image traditionnelle symbolique du Souverain Bien platonicien, voici que sa sphère ne se traduit qu’au motif illisible d’un rapide gribouillis noir dont rien ne semble pouvoir sortir qu’un visage de malheur. La ligne d’horizon, qui trace d’une manière visible la séparation de la Terre et du Ciel, autrement dit qui reproduit allégoriquement la césure entre le corps-mondain et le corps-cosmique, la voici si peu assurée d’elle, cette ligne, qu’elle pourrait tout aussi bien indiquer le danger permanent d’une confusion des deux registres dont la conséquence la plus palpable serait l’effacement du spirituel sous les coups de boutoir répétés du matériel, du charnel, du sensible. Le prosaïque phagocytant l’idéal, le morne abrasant le lyrique, l’insipide abaissant le noble et le merveilleux, les assignant à ce que, jamais, ils ne devraient être, à savoir de purs accidents, de simples indéterminations ne trouvant en nul endroit, en nulle temporalité, en nulle raison la justification de leur présence.

   Et, bien évidemment, le caractère d’absentement des formes féminines, leur sensible dénuement, leur versement au compte de quelque désastre ne vient nullement rehausser, parer de quelque éclat satisfaisant l’ensemble du paysage mental qui nous est adressé, peut-être à la manière d’une silencieuse supplique : plutôt que de tutoyer les bas-fonds, de se compromettre dans des actes sans grandeur, combien l’Humain gagnerait à se sentir pleinement Humain, à quitter son sol de désolation, à sortir de Soi, à s’élever pour de plus altières et exaltantes altitudes. C’est peut-être ce message subliminal qui nous est adressé, à nous, Voyeurs indolents, irréfléchis, oublieux de principes plus consistants au gré desquels nous connaîtrions, tout à la fois la perspective d’une possible vérité et, conséquemment, la dimension d’une immersive joie en laquelle donner assise à nos Êtres et les confirmer en leur essence intime.

    Dire de ces deux Silhouettes qu’elles sont « Égarées », c’est encore trop peu dire et, finalement, substituer aux mots l’espace glacé d’une sidération. Oui, ces Personnages sont égarés, perdus qu’ils sont à Eux-mêmes, aux Autres, au Monde. Façons d’emboîtements gigognes de banqueroutes, de cataclysmes qui ne font que chuter de Charybde en Scylla. Les vêtures sont exténuées de blancheur. Le buisson des cheveux est hérissé de peur. Å l’extrémité de l’angle aigu formé par la jonction des avant-bras et des bras, le large battoir des mains occultant le visage en totalité. Épiphanie barrée qui en dit long sur la chute d’une existence qui ne semble commise à nulle rémission. Chute et tant que chute que rien, jamais, ne pourra relever. Figure occluse d’un désespoir à lui-même sa propre finalité. Qui, ici, face à ce néant, ne reconnaîtrait le Visage de l’Absurde, serait ou bien aveugle ou bien inconscient, peut-être même les deux. Souvent avons-nous exprimé, au cours de nos nombreux articles sur les travaux de l’Artiste d’Outre-Rhin, notre profond sentiment de toujours déboucher sur l’étrange lumière en clair-obscur d’un champ totalement Métaphysique. Ici, la Physique est consommée. Il ne demeure que le ‘’Méta’’, curieux préfixe sans contours bien délimités, dont le dictionnaire précise le vague contenu : « le fait d'aller au-delà, à côté de, entre ou avec ».

   Nous demandons alors :

 

« Aller au-delà » : de quoi ?

« Aller à côté » : de quoi, de qui ?

« Aller entre » : quoi et quoi ?

« Aller avec » : qui ou quoi ?

 

   L’image semble nous orienter vers cette considération totalement paradoxale, sans doute incompréhensible, que nous pourrions résumer sous l’étrange formule suivante :

 

« aller au-delà de Soi,

à côté de Soi,

entre Soi ou avec Soi »,

 

   certes, formule aussi alambiquée que contradictoire qui place toujours le Soi au centre du jeu, qu’il soit question d’extériorité avec « aller au-delà de Soi » ou bien d’intériorité avec « à côté de Soi », « entre Soi » ou « avec Soi ».  Quoi qu’il en soit de ce fameux Soi, il semble définitivement cloué au pilori en tant, sans doute, qu’impossibilité à se situer, aussi bien en-Soi qu’hors-de-Soi. C’est en tout cas, nous semble-t-il, l’index que pointe l’Artiste dans son dessin qui ne pose le Soi que pour mieux l’annuler !

  

Pour conclure, afin de faire écho au titre :

 

l’Égarement ?

Flotter en-Soi-hors-de-Soi,

ou Être-à-l’Impossible.

 

Ne rejoint-on jamais son propre Soi ?

Ne nous excède-t-il de toutes parts ?

Pouvons-nous cerner la figure de ce Soi-Infigurable ?

 

   Toujours le Soi nous plonge dans l’embarras au motif que son corps semble flotter en un insituable espace, en un impréhensible temps comme si ce corps d’exotique constitution, jamais ne se décidait entre le corps-matière et le corps-cosmique. Manière d’absence, de disette, de fugue, trois motifs à partir desquels traduire la substance sans substance de la Métaphysique.  Alors, Barbara Kroll, Artiste de l’Égarement ?

 

Ses représentations récurrentes du corps féminin,

soit esquissé, soit violenté de couleurs,

soit lacéré de griffures,

soit enchevêtrement complexe de lignes,

soit représentation perdue

dans l’irisation de son lavis,

 

   tout ceci pose la question verticale, jamais résolue, de la nature réelle du corps (notre identité ou bien seulement une attestation physique, visuelle, de qui-nous-sommes ?), la question de sa relation au Soi, de nos existences fuyantes, apparitions clignotantes dont nul crayon ne saurait exprimer la Forme, autrement dit, tracer les limites de notre Destin.

 

Au terme de cette médiation, sommes-nous plus avancés ?

Oui, si nous avons sondé un peu plus avant le mystère d’être-au-Monde.

Non si nous pensions aboutir à une vérité sans faille, à une certitude.

 

   Bien évidemment, exister, c’est toujours prendre le risque de l’incertitude. En la matière le travail de Barbara Kroll est exemplaire dont une esquisse s’impose à peine, que vient recouvrir aussitôt une pâte consistante, que viennent à nouveau remettre en question une griffure, une lacération, un gribouillis. Oui, nous sommes des Êtres d’un infini vertige, ce que ces œuvres foisonnantes indiquent à leur façon si spontanée qu’elles se donnent comme des fragments de Vérité. Il ne nous reste plus qu’à regarder et à nous interroger !

 

 

 

 

                                                                                                                                                                    

Partager cet article
Repost0
20 juillet 2025 7 20 /07 /juillet /2025 07:11
Uni-Totalité

Anse de Paulilles

 

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   Cette Photographie d’Hervé Baïs, nous l’avons placée sous le signe de l’Uni-Totalité. Autant préciser, d’entrée de jeu, que cette image exemplaire présente tous les signes d’une valeur essentielle quant à sa signification d’Image (vous n’ignorez nullement le sens des Majuscules), et ceci, non seulement n’est nullement rare dans les représentations exactes du réel que nous présente ce Photographe exigeant, nous pouvons même affirmer qu’elles sont une « marque de fabrique », un sceau singulier apposé à l’incipit de l’Image. Ce qui, ici, est tout à fait caractéristique et en ceci admirable, c’est donc cette « Uni-Totalité », le rassemblement entier de la signification à l’intérieur même de ses propres limites. Nul besoin, pour la connaître de l’intérieur, cette belle Photographie, de s’expatrier, de quitter le sol de l’Image pour en trouver un exemple similaire ailleurs, de compléter la vertu figurative au motif d’une métaphore ou d’un augmentatif. Ici, Tout est contenu en Tout. Le centre se suffit à lui-même à titre de justesse de son être, nul besoin de chercher à le découvrir dans l’aire floue d’une vague périphérie.

 

Tout conflue, tout rayonne,

tout se focalise en cette fine pointe

du sens esthétique qui est à elle-même

sa propre et juste confirmation.

 

   Donc place, maintenant, au contenu sémantique de l’image Photographique qui, seule, nous intéresse. Déjà sa sûre inscription dans la figure du carré, bien loin d’être simple fantaisie, nous introduit d’emblée au sein même de sa symbolique : mise en ordre de l’Univers, donc notion de Cosmos, donc Harmonie des Contraires. Et, loin de s’arrêter là, ses vertus sont aussi plurielles qu’indispensables au motif de l’unité, de l’intégralité et du juste équilibre des quatre fonctions psychiques élémentaires : pensée, sensation, intuition, sentiment. Ce qui veut indiquer qu’aucune de ces fonctions ne demeurera dans une ombre native, qu’aucune n’empiètera sur l’autre mais qu’elles joueront à titre complémentaire. Si ma découverte originaire de cette Image se fait d’abord sous la loi prioritaire de la sensation, elle ne saurait s’y limiter, augmentée qu’elle est, aussitôt, de l’intuition d’avoir affaire à une figuration intégralement accomplie, d’en ressentir les effets positifs, aussi bien en termes d’affects valorisés que de concepts clairement déterminés.

 

C’est ceci, l’idée de « Totalité » :

embrasser le réel d’une forme

sous l’ensemble de ses prédicats

à la manière dont un cercle

rassemble en son centre

les éléments épars de sa périphérie

ainsi que ceux disséminés en son aire.

 

   Cette Unité-Totalité de l’Image est la condition de possibilité d’une équivalence, en nous, de ce sentiment d’affinité avec les choses, d’osmose avec ce qui n’est nullement nous.

  

   Si tout, ici, se donne dans l’Uni-Totalité, c’est que le geste du Photographe rejoignant celui de la Nature, n’en diffère nullement, qu’en une certaine manière il crée une façon « d’Harmonie ou Musique des Sphères », laquelle conception nous semble devoir s’appliquer, à la virgule près, à cette composition Photographique qui nous occupe.  Car cette fameuse « Harmonie », loin de se limiter à une histoire de rapports mathématiques ou astronomiques entre des Objets Célestes, cherche à pointer sa haute valeur Métaphysique, à savoir la notion cardinale d’un Tout harmonieux, lequel désigne, dans l’esprit des Anciens Grecs, « les bonnes proportions, la convenance entre parties, d'une part, et entre parties et tout, d'autre part. » (Wikipédia).

  

   Autrement dit, le réel devenu pure Idée à laquelle rien ne pourrait être ajouté ou retranché qui obèrerait son Essence. Ce dont il faut bien convenir, si l’on consent à prendre quelque hauteur, c’est que cette Image présente les qualités correspondant à un ordre supérieur, à un arrangement du divers en une Figure si juste que nulle chose au Monde n’en saurait égaler l’exacte dimension :  souffle purement producteur d’un sentiment d’appartenance et d’immédiate ataraxie  de Celui-qui-regarde.  

  

   Tout ceci, ce Poème du paysage unique est de l’ordre de l’évidence, si bien que devenant le paradigme absolu de toute manifestation « naturelle », il s’ingénie à laisser dans l’ombre tout ce qui n’est nullement lui, il devient l’Unique en comparaison duquel toute formulation représentative ne devient qu’une pâle imitation, une insuffisante mimèsis. Bien évidemment, aux yeux des Sceptiques, cette interprétation leur paraîtra excessive, de l’ordre d’un lyrisme exacerbé.

 

Soit. Lyrisme : oui.

Exacerbé : oui.

 

   Sans doute faut-il concevoir, au moins une fois au cours de sa vie, qu’une soudaine vision du Beau et de son caractère exceptionnel puissent, un temps, nous soustraire aux us et coutumes d’un usage prosaïque du Monde et qu’un genre de « profession de foi » relatif à l’admirable, au suréminent, à l’ineffable puisse nous visiter, manière d’échapper provisoirement à notre geôle existentielle, de placer devant nos yeux éblouis cette soudaine phosphorescence qui troue la nuit de la puissance de son dard lumineux. Une clairière s’ouvre. Un éclair illumine la conscience.

  

   Il ne nous reste plus, maintenant, qu’à décrire, si la possibilité nous en est donnée, dans le genre d’une prose poétique, une partie de ce que cette Image recèle en elle de Beauté.

 

Le ciel est immense qui glisse

d’un horizon à l’autre.

Le ciel est de pure venue en

son immatérielle présence.

Présence si discrète, si silencieuse,

qu’on la croirait issue d’elle-même,

sans intervalle qui puisse en affecter

la fine et souple texture.

Un genre de soie flottant au plus haut,

l’esquisse transparente d’une aile de papillon,

la vibration imperceptible d’un cristal tissant l’air

de son être de verre et d’immédiate solitude.

De l’inespéré émergeant de sa propre et illisible teneur.

De la promesse sortant de son imaginative nature,

se donnant pour un réel en voie d’accomplissement.

 

Ciel sans limite, sans césure,

qui court d’un bord à l’autre du Monde,

 inaperçu ;

les Hommes, sur Terre, sont inclinés

sur le sillon pierreux de leur destin.

Ciel d’infinie courbure,

nul ne sait où il commence,

nul ne sait où il finit.

 

 

Des nuages ?

Ces fins filins de vapeur n’ont de réalité

que leur définitive évanescence.

Quiconque tendrait les mains

pour en accueillir la faveur,

n’en recevrait que le fuyant souvenir,

une illusion, un mirage s’estompant

à même sa rapide évocation.

Un simple grésil s’abîmant

dans l’éther gris, hivernal,

la vue se perd dans les

indiscernables

remous du frimas.

 

Faisant saillie,

mais dans l’harmonie,

dans la continuité,

la masse sombre d’une

Rive coiffée d’arbres.

Elle ne paraît être là qu’à jouer

dans cette économie chromatique

faite de modestes nuances de gris :

douceur d’Argile,

retenue d’Étain,

à peine insistance de Perle.

Et cette masse sombre

n’est nullement solitaire

qui trouve son accord parfait

dans l’étendue noire du sable du rivage,

on dirait un poudroiement de lave,

un pli d’obsidienne,

une pierre de basalte habitée

de la nuit de ses alvéoles.

En quelque manière un noir poncé,

un noir qui se tient en retrait,

un noir qui se dispose à devenir

cette touche blanc-gris qui est

celle de l’eau en ses subtiles variations.

  

Tout, ici, se dit dans le murmure.

Tout ici, s’énonce dans la pudeur.

Tout ici, s’exhale de soi dans le recel.

Donation/privation qui est

la respiration exacte de l’Être,

sa mesure la plus perceptible,

un œil s’ouvre que recouvre

le voile d’une paupière ;

une gorge se porte au jour,

qu’une dentelle dissimule ;

un pollen se lève qu’une

brise reconduit au néant.

 

Et l’eau, que pourrait-on dire

de cette présence terrestre d’infini

dont nul ne peut percer le chiffre ?

Eau native, matricielle,

eau lustrale qui porte

l’être des choses au-devant de nous

dans sa liquide splendeur.

Dans l’eau, le lointain battement amniotique.

Dans l’eau le souvenir d’une larme émue.

Dans l’eau, la mémoire d’une souveraine libation.

L’eau vient de loin, de la racine du Monde,

va loin au gré de son cycle immuable,

pluie, filet de vapeur, mince ruisseau,

large rivière, fleuve étincelant,

océan aux rivages infinis,

puis l’œil ardent du Soleil,

puis l’éternel retour du même

métamorphose l’eau telle

« qu’en elle-même l’éternité la change »,

l’eau semblable, toujours à l’eau,

pure équivalence,

immense tautologie qui est

sa vérité même :

 

EAU = EAU

  

   C’est cette indivisible unité qui assure la belle tenue de cette Image. Elle est l’élément médiateur qui capte l’invisible du Ciel, tresse la résille du Nuage, appelle la ligne d’Horizon, hèle le Rocher planté d’arbres, demande l’ombre du Rivage comme sa supposée limite alors qu’elle n’en a nullement. Les graviers, tout en bas, tout à leur sombre dénuement, sont traversés d’eau comme leur intime ponctuation, leur respiration, le lien qui les réunit, ici, dans ce noir profond qui est la mesure dialogale de toute cette marge de blancheur, un rêve d’écume et de bulles claires.

  

Le large tapis d’eau est au centre,

il est le cœur battant du Monde,

le fondement natif sur lequel il repose,

l’élément premier dont il tire sa substance.

Blanc duveteux,

puis gris moiré aux reflets d’argent,

puis une simple tache blanche

d’où émerge la modestie d’une roche,

puis une irisation métallique,

au loin, où l’œil se perd dans

le mystère de ses propres pleurs.

 

   Pleurs ? Oui, c’est la Beauté qui nous convoque, nous les Pleureurs et les Pleureuses, au sein même de son être-Eau en lequel le nôtre s’abîme car rien ne saurait excéder la pure Beauté, tracer devant elle la barrière du doute, dresser la herse de la suspicion. Voyeurs, nous sommes totalement immergés au cœur de ce qui vient à nous avec l’assurance des choses exactes, avec la maîtrise de ce qui, indépassable, demande qu’on s’incline et demeure dans la méditation longue d’une joie à elle-même son aube et son crépuscule, son initiale et sa finale.

  

   Dans la réalité la plus profonde qui se puisse deviner, jamais l’on ne ressort de cette Photographie. Elle nous capture définitivement, elle nous retient Prisonniers dans sa « geôle de bonheur », comme si, soudain, le paysage d’une Arcadie s’était ouvert devant nous avec ses collines bucoliques, ses verts pâturages, la laine blanche de ses moutons, son ciel de dragée, ses rivières chatoyantes et, de toute cette féérie, nous ne pourrions sortir que fourbus, l’échine basse pareille à celle de l’hyène courant au ras du sol avec des airs de voleuse.

 

Observant cette promesse

d’ouverture,

de dilatation du réel,

c’est son propre Soi

qui s’excède,

devient Ciel,

devient Nuage,

devient Rocher,

devient Eau,

devient Rivage,

Uni-Totalité dont l’empreinte

ineffaçable reviendra,

ici et là,

faisant émergence en des

instants purement inattendus,

y compris au sein de

l’abyssale angoisse,

une étincelle s’y allumera

dont la nuit sera atteinte

 en son fond.

 

La nuit

atteinte

en son fond.

 

Il faut regarder

et être Soi,

plus que Soi !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
13 juillet 2025 7 13 /07 /juillet /2025 07:24
Air, respiration du Monde

Contis-Plage

 

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

     Å l’initiale de cet article, nous donnons cet extrait tiré de : « Les aspects de la relation homme animal », d’André Stanguennec dans le beau livre « Arts et science du romantisme allemand » :

 

   « Schubert affirme que la tension bipolaire s’exprime comme un rapport entre la tendance à l’élévation vers le ciel astral et la tendance opposée, gravitationnelle, vers le centre de gravité terrestre, en d’autres termes entre la lumière et la pesanteur. Hegel usera lui-même de cette métaphore pour distinguer la liberté qui s’élève de tout centre pesant et la pesanteur de la matière terrestre tendant vers le point central inférieur : ‘’de même que la substance de la matière est la pesanteur, nous devons dire que la substance, l’essence de l’esprit, est la liberté…La matière est pesante en tant qu’elle se dirige vers un centre […] L’esprit au contraire a justement en lui-même son centre’’, ‘’et même l’homme ; qui est esprit – ce qui est absolument léger – est encore pesant’’.

 

   Le thème du texte ci-après joue sur les substances alternées des éléments Terre/Eau/Air, afin que de ces différences, de ces présences respectives, puissent être tirées, symboliquement, quelques conditions de l’apparition de l’Être. Ce dernier, inaccessible, tout comme l’Esprit invisible, se laisse simplement deviner au gré d’une réalité élémentale qui postule la possibilité de l’Être au prix d’une singulière allégie. Ce qui veut dire que l’Être consentirait à sa dévoiler davantage à mesure qu’on laisse la pesanteur relative de la Terre et de l’Eau, pour aboutir au principe éthéré, subtil de l’Air avec lequel il pourrait bien se confondre si, d’aventure, son destin était de se rendre visible/préhensible. Il en va du Destin de l’Être comme il en va du destin de l’Esprit dont les essentiels prédicats ne peuvent jamais se décliner qu’à la mesure d’une Lumière, d’une Légèreté, d’un Principe Subtil, d’une Liberté. Proférer au-delà serait pure affabulation, projection fantasmatique puisque, aussi bien, la Rose en sa substance peut s’épanouir et se laisser percevoir, nullement l’essence voilée de son dépliement. Dans le domaine incertain et volatil de l’évocation de l’Être, peut-être ne peut-on guère aller plus loin, sur le plan rhétorique-conceptuel, que ce qui s’énonce, d’une façon assez floue pour être satisfaisante, dans cette énigmatique formule :

 

‘’essence voilée du dépliement’’.

 

   Ici, c’est l’Air qui est en question, l’Air qui nous interroge, l’Air en nous hors de nous, l’Air si l’on veut, en tant que prima materia, elle qui préside au Grand Œuvre alchimique dont le destin est d’accomplir la métamorphose de la matière en un principe subtil dont la Pierre Philosophale est la finalité, le dernier terme. Cette Pierre, bien davantage espace spirituel, cosmos imaginaire, plutôt que substance clairement délimitée. Posons comme fondement à notre recherche que, Tous, Toutes, sommes en quête de cette « Pierre d’Éther » (ici il nous faut faire usage d’un néologisme), que nous pourrions nommer « Ponce », au motif de sa porosité, de sa structure aérienne, elle qui a le curieux pouvoir de flotter sur l’eau. Elle constitue un étrange intermédiaire entre des éléments que tout semble opposer. De la roche réelle elle a l’aspect, on la croirait dense, invulnérable en quelque sorte, elle a l’apparente compacité alors qu’en vérité,

 

A la Terre elle emprunte sa belle robe d’argile

au Feu son pouvoir de trouer,

à l’Eau le principe de son flottement,

à l’Air la mesure presque impalpable de son allégie.

 

   En quelque manière elle est une synthèse des quatre éléments, elle en conserve la longue mémoire, elle en fête les attributs opposés, elle joue sur le paradoxe, elle est, à la fois, qui elle était, qui elle est devenue, qui elle pourrait figurer dans la tête d’un Poète livré à l’écume de ses rêves. Tel le papillon, elle figure le cycle des transformations, depuis l’éclosion de l’œuf jusqu’à la mue imaginale en passant par le stade de la chenille et de la chrysalide. Å elle seule elle contient l’ensemble des significations de la genèse du Monde. Elle est une image condensée de l’histoire de la Terre, de son immémorial et étrange voyage aux confins de l’Univers.

Air, respiration du Monde

Mais si c’est bien son caractère de Totalité qui retient notre attention, il semble entièrement tributaire de ces vides, de ces cavités, de ces alvéoles, de ces minuscules cryptes qui forent la matière et lui octroient le statut irremplaçable de son Essence. Or cette tension immergée dans le résistant, le compact, le dense, c’est bien l’Air en son invisible présence qui en est l’opérateur principal, genre d’intervalles entre les mots qui signifient pour cette raison même, genre de blancs dispersés au hasard de la toile peinte, comme dans la « Montagne Sainte-Victoire » qui ne gagne son Être authentique qu’à être ainsi traversée de ces rapides illuminations, de ces éclats soudains. La force invincible de l’Air se déduit presque entièrement de cette invisibilité qui tisse son Être de bien étonnante manière. Plus il devient ineffable, plus sa puissance croît. Comme le ciel des Idées d’où l’Intelligible rayonne sur le sensible, le féconde, imprime en lui les valeurs qui le situent, ici et maintenant, dans cette forme qui est sienne mais, reliée, infiniment reliée à une Source qui l’excède et le rend manifeste.  

   Volontiers l’on glose sur la nature de l’Être, cet indéfinissable par principe dont on s’accommode au gré de l’usage de métaphores censées en tracer le fuyant portrait. Si, effectivement, l’on ne peut rien dire de l’Être, force est de penser que, d’une façon intuitivement orientée, nous attribuerions aisément ce prédicat d’Être, plus aisément à l’Air, qu’au Feu, qu’à l’Eau, à la Terre, pour la simple raison que son faible coefficient d’attribution ontologique le prédestine, cet Être, à ne pouvoir être évoqué qu’à la mesure de quelque chose qui se dérobe, qui se voile, en tout cas de la nature d’une légèreté native, d’une consistance de duvet. Bien entendu cette façon de l’envisager peut paraître totalement paradoxale puisque, si l’on parle de l’Être-de-la-pierre ou de l’Être-de-la-Montagne, la première pensée qui s’impose à nous est celle de la pesanteur. Certes, sauf que nommant l’Être, nous sommes séparés de la Montagne par l’abîme de la « différence ontologique » et, qu’en voie de conséquence nous savons bien ce qu’est l’adret et l’ubac, ce qu’est un éboulis, un cône de déjection, un mur de moraines mais sommes dans l’incapacité de désigner leur Essence autrement qu’à porter notre index sur ce réel concret, stable, effectif, qui nous rassure en nous plaçant au milieu des choses d’une façon indubitable.

   Donc, si notre approche est juste, dans un souci de rendre réel cet aspect fuyant de l’Essence, nous cheminerons en compagnie de trois photographies d’Hervé Baïs, depuis la Pierre de l’Abbaye de Caunes-Minervois, jusqu’à la touffe végétale d’oyats de Contis-Plage, en passant par l’étendue liquide du  Grau de Mateille, traçant ainsi la voie, du moins le suppute-t-on, d’une réalité manifeste à une autre en laquelle, comme au travers d’une trame, du filigrane d’un billet, se laissera deviner l’ombre heureuse de

 

la « Dissimulation »,

de « l’Esquive »,

du « Voilement »,

autres noms pour l’Être

 

   car, en la matière, nous ne pouvons vivre que d’analogies, de métaphores, de substituts.  Une découverte « par défaut » si l’on peut dire.

   Cependant, il est une manière, sinon de saisir l’Être, du moins d’en approcher l’énigme au travers d’une démarche régressive allant du plus de matière au moins de matière pour, enfin, sentir en nous, au plus secret de notre intuition, cette brise légère, ce vent à peine né, cette façon d’alizé qui nous mettra au plus près de notre recherche.

Air, respiration du Monde

   Notre entrée en matière (c’est le cas de le dire) se fera par l’entremise de l’Abbaye de Caunes-Minervois. Tout, ici, se fait architectonique, motif essentiel de la pierre déclinée selon l’abside carolingienne du VIIIe siècle, le chevet roman du XIe siècle, le portail sculpté avec chapiteaux du XIIIe siècle, tout est dans la puissance du matériau, dans sa visibilité extrême. Rien ne demeure dissimulé, l’ensemble nous est donné avec un luxe de détails. Gloire du concret, aspect solide du marbre qui, certes cachent des symboles religieux, mais ces derniers n’interviennent qu’à la suite, comme une dentelle surgissant ultérieurement de la pierre.  Éclat du minéral des voussures du portail reposant sur des chapiteaux ornés de feuillages ; coloration du minéral entre les colonnes du chevet, un ocre-rouge rehausse la ligne des joints ; solidité des chapiteaux des tours construits en marbre blanc. Il y a peu de respiration au sein de cette architecture massive, nulle lumière qui espacierait les divers éléments de l’édifice : pure massivité en son assise mondaine plus que mondaine. (Bien évidement notre approche évacue ici toute interprétation de symboles religieux quels qu’ils soient). En un premier geste de la vision, même un Visiteur en quête de spiritualité n’apercevrait que la dimension ramassée, compacte, organique de ceci qui vient à l’encontre sans souci aucun de délivrer le secret d’un archétype, de désoperculer le cèlement de quelque mystère, si bien que le corps de chair du Visiteur, trouverait son équivalence, son écho dans le corps de pierre de l’Abbaye. La tonalité grise de l’ensemble, sa simple valeur bi-tonale, le reflet d’un blanc-cendré rehaussent cette impression de clôture sur du bâti, du solide, de l’inaltérable.

   Maintenant, dans un constant souci d’éclaircie d’une substance qui résiste à notre investigation au sujet de l’Être, il nous faut nous arrêter sur cette autre image qui met en scène le paysage du Grau de Mateille.

Air, respiration du Monde

D’emblée, si nous rapprochons les deux images, nous nous apercevons, sans délai, qu’ici est intervenu un changement de registre, que le lexique s’est allégé, que la sémantique s’ouvre sur un genre de clairière lumineuse. L’ancien gris dominant a cédé la place à un blanc modulé en des teintes si proches, Albâtre, Neige, Saturne, enfin des tonalités qui, bien plutôt que de se situer sur un bavard cercle chromatique déterminé, semblent l’annuler ce cercle, lui substituant l’éphémère, la caducité d’un pur esprit, d’un principe à lui-même invisible.

 

C’est cette ambiance de flottement infini,

cette touche de glissement d’écume,

cette translation de subtil poudroiement

qui viennent se substituer

à la solidité, à la dureté

de l’architecture,

comme si la virginité,

l’aérien de l’empreinte

provenaient d’une Essence native

dont la pierre, les moellons,

les colonnes ne seraient que l’une

des possibles valeurs existentielles

subsumées sous l’arche fondatrice

qui les justifie et les fait paraître

sur la scène du Monde.

 

   Si l’on y est attentif, l’on sent bien ici, ce genre de métonymie qui, en une certaine manière, use la pierre, la ponce, la troue afin de dégager de sa nature

 

un élément qui se donne

comme plus éthéré, discret,

plus fin, un élément en marche

vers une parole presque silencieuse,

un genre d’illisible méditation.

 

   Ce que la Pierre en son insoumission n’avait pu révéler, ce que l’Eau en sa plus effective fluidité avait approché, l’Air, que symbolise l’inclinaison de la touffe d’oyats l’accomplit, sinon en totalité (nul Être n’est visible), du moins persuade-t-elle les Sceptiques que nous sommes à abandonner nos doutes les plus patents

 

pour nous ouvrir à cette dimension

sans dimension,

à ce fond

sans fond,

à cette sourde lutte immobile qui agite

la partie immergée de l’iceberg,

à défaut de se rendre visible à ce que nos yeux

rencontrent au-dessus de la

ligne de flottaison des choses.

 

   Et si l’on avance la symbolique de l’iceberg, sa vérité, peut-être est à chercher dans ces bulles transparentes qui en traversent la virginale glace bleue, cette teinte céleste qui paraît n’avoir ni commencement, ni fin.

 

Air, respiration du Monde

   Comme si, sur la portion aérienne de la Plage de Contis, face au large du grand vent venu de l’Océan, se levait, pour nos yeux incrédules, la manifestation de l’Être en son réel le plus effectif : autrement dit

 

une simple allusion,

la passée d’une invisible atmosphère,

la souplesse infinie d’une suggestion,

à peine une onction sur la

face anonyme des choses.

 

   Prenant acte de l’image, nous sentons bien qu’elle nous possède de manière infiniment souple, qu’elle s’invagine en notre intérieur, qu’elle gonfle nos alvéoles, lesquels tentent de reproduire, d’une façon infinitésimale, l’élévation de baudruche que des enfants lâchent dans la mare liquide du ciel et c’est un peu comme si leur jeune âge, leur insouciance, se confondaient avec cette minceur de leur être soudain devenu diaphane.

 

On imagine l’air, l’air subtil,

l’air intimement confondu

avec qui-il-est,

avec sa propre essence,

 

  et c’est soudain une douce suite lexicale qui tutoie notre esprit, se confondant avec sa trame essentielle, s’enroulant tout autour de son centre virtuel, attouchement de soie et de fil de la Vierge, et l’on tend sa peau à l’harmonie venteuse, n’en retenant que les prédicats les plus aériens,

 

Brise,

Alizé,

Zéphyr,

Risée,

 

   éliminant par avance tout ce qui, affecté de trop de puissance, d’impétuosité, Mistral, Tramontane, Autan, Simoun, Sirocco, Aquilon, Blizzard, tout ce qui, donc, viendrait en quelque manière détruire le fragile édifice au terme duquel une possible texture de l’Être se laissait entr’apercevoir. Oui, nous concédons, à tous ceux qui professent un naturel criticisme, que le fait de faire paraître la dimension ontologique sous la figure des vents n’est qu’un habile tour de passe-passe, une simple procédure magique, une astuce de prestidigitateur. Mais comment rendre compte de l’invisible autrement que par le détour à l’analogie, et nous connaissons tous l’incapacité des mots à décrire ce qui les déborde, les excède, les rend muets si l’on peut dire.  

 

Car, parfois, seul le hors-langage,

seuls un instinct de nature animale,

une sorte de préscience indéterminée,

une façon de divination obscure

se présentent comme les seuls paradigmes

d’une possible connaissance de ceci

qui nous demeure éloigné, étranger, opaque.

  

   Parfois, bien plutôt que de s’obstiner à savoir de manière strictement rationnelle, s’agit-il se laisser aller à rencontrer le réel sous la forme d’une simple description, espérant, de cette flânerie au fil des mots, découvrir bien plus que ce que notre vision en peut prélever de sens véritable, de certitude estampillée au motif indubitable de la conscience.

 

   Le jour est un simple friselis à l’horizon, un simple attouchement des choses en sa modestie la plus apparente. Le ciel, ou plutôt son halo, est un genre de mare grise dont les points, distants les uns des autres, paraissent la perdurance même d’un irréel aux limites infiniment floues. Une zone plus claire se laisse apercevoir, là, en laquelle s’enchâsse la partie sommitale d’une touffe d’oyats. Comme si les graminées, agitées par le Vent, créaient alentour, l’espace d’un énigmatique silence.  Union indéfectible d’un Vent-Silence nous ramenant, nous-les-Voyeurs, à notre presqu’invisibilité dans l’illisible pullulation du Monde. Les Autres sont là, oui, mais à la manière de ces étranges touffes d’oyats qui se confondent avec la blonde vêture du sable, son muet poudroiement.

   Perdus dans notre errance imaginaire, nous ne faisons plus la moindre différence entre les contours de notre Être et ceux, nébuleux, équivoques, indistincts, vagues de ces Êtres venus se placer devant notre conscience, dont nous pourrions, d’un seul geste de notre volonté, décrypter l’intime substance.

 

La touffe inclinée de brise,

courbée de l’orient vers l’occident,

est-elle pure manifestation de temps,

est-elle notre propre reflet,

la posture dialogique des Autres,

du Monde en leur plus étrange parution ?

 

   Là, à mi-pente de la dune, car nous y sommes effectivement, « en chair et en os », quelle est donc la couleur de notre Destin, la teinte de nos états d’âme, l’inclinaison de cette « Stimmung », cette irisation de qui-nous-sommes dont l’essence se traduit indifféremment par des mots aux notions aussi floues que celles qui émanent de « sentiment », « climat », « atmosphère », « ambiance » ? Quelle est la nature profonde de toutes ces choses, ne sont-elles présentes qu’à nous interroger, à solliciter notre angoisse, à nous donner des répondants, à nous distraire parmi le fourmillement, la multitude, la pluralité de ce qui vient à nous qui, toujours est énigme au motif que nul ne délivre gratuitement son essence, que cette dernière nous provoque, nous met au défi de la dévoiler, donc de la comprendre.

   Ne serions-nous que des « Stimmungen », c’est-à-dire

 

de vagues impressions,

des sujets d’étonnement éprouvés

par d’autres Sujets que nous ;

des sortes de saisissements passagers

de consciences étrangères ;

des genres de pressentiments fleurissant

sur le terreau d’autres pensées dans une aube

bien incapable de dire son nom,

d’entraîner, à sa suite, une lumière,

d’ouvrir une brèche dans le mur obscur de l’exister ?

  

   Et ces ombres longues des oyats qui se couchent parmi les creux et les bosses du sable, nous indiquent-elles leur perte prochaine, leur extinction dans la profonde ténèbre nocturne, lequel coucher, laquelle chute ne seraient que la nôtre propre en tant que frise terminale de notre Destin ?

 

L’Être, où est l’Être,

lui qui se dissimule à même

la brûlure de notre curiosité ?

 

Où l’ÊTRE ?

 

 

Partager cet article
Repost0
8 juillet 2025 2 08 /07 /juillet /2025 07:21
Romantisme, Sublime, Éclat

« Le Voyageur contemplant

une mer de nuages », 1818

 

Source : Wikipédia

 

***

 

   Cette toile de Caspar David Friedrich a fait l’objet de très nombreuses exégèses savantes. Il ne s’agit nullement ici d’écrire à leur suite en creusant un sillon identique. Bien au contraire aborder cette œuvre se déterminera selon nos propres affinités et subjectivité. Notre fil rouge consistera en une simple description de la scène, prenant soin d’y attacher les significations que nous pensons latentes dans le derme de la peinture dont il faudra tirer quelque enseignement au sujet de cette icône du Romantisme. Les signes de l’œuvre, partout visibles, dissimulent en une manière d’arrière-fond conceptuel, toute la dimension invisible, celle-là même dont Paul Klee disait :

 

« L'art ne reproduit pas le visible, il rend visible. »

 

   Bien évidemment cette « visibilité » est la part autonome, infrangible, non négociable dont chaque Spectateur est porteur, le sachant ou à son insu.

  

   Il faut partir du bas du tableau, de ce dur socle contingent, cette dimension hautement immanente, racinaire, qui nous attache, nous les Hommes, à notre existence la plus concrète, évidente, palpable. Le roc présente la forme d’une tête de lion, cette puissance, cette royauté, comme si rien n’en pouvait entamer la solidité, la mesure antédiluvienne qui l’habite, la mémoire géologique immémoriale qui le traverse comme son identité la plus ferme. Un pied sur la bosse du museau, un autre à la limité de l’œil et de la crinière, un Homme est debout, campé solidement sur l’appui de ses jambes, dont le titre du tableau nous dit qu’il est un « Voyageur ». Étrange posture figée, catatonique pour un Voyageur, étonnante fixité qui se donne en tant que l’oxymore même du nomadisme, de la migration, de la randonnée. La vêture, sévère redingote, pantalons noirs, est sombre, nocturne, elle fait contraste avec le paysage qui fait face au personnage. Bien évidemment, le fait que Friedrich nous présente son modèle de dos n’est nullement pur hasard. Toute relation humaine suppose le face à face : une épiphanie « dé-visage » l’autre, des regards se croisent, des sensations s’échangent. Ici, le phénomène de l’altérité s’est totalement dissous, nous laissant, nous les Voyeurs, dans une marge d’incertitude et de frustration comme si, d’emblée, nous étions évincés de ce colloque singulier dont nous eussions souhaité qu’il s’installât de Lui à Nous dans une simple volonté de connaissance réciproque. Mais, en réalité, bien plus que notre propre déception, c’est la solitude immense du Voyageur qui se dévoile en tant que son inclination la plus perceptible.

  

   Cette « inhumanité », cette morphologie bestiale du rocher, son allure déchiquetée, sa noirceur, ce dos pareil à une falaise ténébreuse, sinon hostile, nous conduisent à un effroi qui, en toute hypothèse, ne peut qu’être l’écho de toute Silhouette Adverse en laquelle il nous semble percevoir l’aporie existentielle dans sa mesure la plus sombre. Alors, malgré nous, peut-être même contre nous, à la façon du surgissement du pur négatif, le titre d’un ouvrage s’impose avec la brusquerie des évidences trop longtemps retenues : « Le Sentiment tragique de la vie » du Métaphysicien Miguel de Unamuno (référence plurielle dans plus d’un de nos textes), sentiment que nous prenons en son expression la plus directe, au premier degré si l’on peut dire, comme ce sentiment de révolte s’élevant contre l’absurde de la vie, sa dimension nihiliste, évacuant en ceci toute connotation religieuse, toute spéculation sur l’existence de Dieu, l’immortalité de l’âme. La vie en tant qu’absurde au motif de notre finitude, de notre illiberté, nous n’avons choisi ni notre naissance, ni notre mort. Tout mot au-delà de ceci est pure nullité !

  

   Ce ressenti quasi pathétique exsude de tous les pores de la partie inférieure de l’image, il ôte, de notre conscience, tout espoir de délivrance, d’éclosion, de déploiement, il nous encloisonne en une geôle existentielle dont nous sentons bien que nul ne pourra exciper, serait-ce au prix d’un sacrifice. Tout, finalement, se résout en cette tache noire telle la suie, nos yeux y perdent leur pouvoir de percer le réel, d’y creuser des lumières, d’y ouvrir des clairières. Cette indistincte tache noire constitue, pour nous, une manière de barrière que nous jugeons indépassable, comme si notre humanité devait demeurer en-deçà, ne nullement chercher à sortir de l’horizon des Vivants, là où vibre, dans une sorte d’étrange feu follet, la brume d’une Métaphysique dont, jamais, nous ne pourrons parvenir à parcourir les sombres corridors en clair-obscur. Car voir au-delà de ce qui est humainement pensable, à la manière des Aveugles, en tâtonnant, ne percevant de formes que fuligineuses, abstruses, insondables, voir au-delà donc supposerait, à tout le moins, un exceptionnel don de la vision, ou bien peut-être, plus simplement un genre d’inconscience au motif que l’invisible, jamais ne peut se rendre visible, qu’il nous faut consentir à nous immerger dans la frontière de peau qui est la nôtre.

  

   Mais la condition qui nous tient en retrait face à ce qui apparaît tel l’inconnu, ne semble pas affecter cet étrange Voyageur dont la fascination paraît évidente. Devant lui, le paysage est aussi étonnant qu’immense et les rochers qui émergent tout juste de la brume, la vague silhouette d’un possible horizon, le tracé délicat d’une montagne, une esquisse bien plutôt qu’une forme, un songe bien plutôt qu’une réalité, tout ceci concourt à faire se lever la scène tout en délicatesse et suggestion d’une des évidentes caractéristiques du Romantisme :

 

le Moi du spectateur y rayonne au plein

d’une sensibilité exacerbée,

l’imaginaire y est hautement sollicité,

la texture du rêve s’y décline à la manière de dentelles,

le sentiment mélancolique est patent,

l’appel de la spiritualité s’y laisse clairement deviner.

 

   Ces états d’âme se donnent ici dans une manière d’évidence plus que suggérée et il faudrait beaucoup de distraction pour n’en pas repérer les signes les plus distincts.

  

   Mais l’activité de description trouve là ses propres limites puisque le concret des rochers, l’assurance massive de la silhouette Humaine, le cèdent à une sorte d’illisible, de simple reflet d’une abstraction. Dès ici, nous ferons l’hypothèse que le Voyageur, confronté au non-Moi, à l’altérité radicale, se verra perdu en son propre motif de chair, séparé de ce dont il aurait voulu, en quelque sorte faire une annexe de qui-il-et, un genre de satellite déployant son orbite tout autour de sa réalité-même, c’est-à-dire accroissant sa propre dimension anthropologique de choses qui, à défaut de lui prêter allégeance, seraient comme un fragment de son propre corps flottant dans un espace proche. Donc une sorte de familiarité s’établissant entre sa manière d’être et celle du Monde.

  

   On se posera aussitôt l’inévitable question de savoir si ce que le Voyageur observe avec tant d’attention, sinon de ferveur religieuse, c’est bien la Nature en son essence la plus propre. Or, ici, la pure évidence s’écroule sur elle-même à mesure que l’on sonde la question plus avant.  D’instinct, il nous semble que cette Nature Majuscule, cette inconcevable Totalité, le Voyageur la perçoit au motif même que la vastitude de l’espace qui se déploie devant son regard ne peut rien laisser dans l’ombre ; que sa vision, soudain devenue panoptique, universelle ne fait rien de moins qu’éclairer l’Étant-en-son-ensemble, que rien ne demeure dissimulé qui pourrait mettre en doute la qualité d’une conscience disposée à recevoir ce don immense du paysage. Mais, feignant d’affirmer ceci, nous sentons bien, nous qui décrivons, notre évidente dépendance à ce que nous pourrions nommer « Principe de Certitude », lequel ne peut que souffrir de quelques insuffisances natives. Nous percevons bien le fragile de notre assertion, nous sentons déjà le délitement de notre belle assurance, nous devenons sensibles à cette fausseté qui se glisse dans ce que nous donnions, naïvement, pour une vérité.

 

   Et si nos certitudes se lézardent, c’est qu’elles jouent en écho avec la belle sentence d’Héraclite :

 

« Nature aime à se cacher »

 

   Ce qu’ici il faut entendre, nous semble-t-il, en lieu et place d’une tendance joueuse de la Nature, laquelle se dissimulerait au compte de son propre plaisir (une histoire sans conséquence donc), c’est une dimension bien plus métaphysique. Disant « Nature aime à se cacher », ce que nous croyons, à l’encontre de l’idée qui supposerait

 

l’arbre caché par la forêt,

les gouttes d’eau dissimulées dans les flots du fleuve,

le disque blanc du soleil s’effaçant à même l’insistance de la lumière,

 

   ce que nous croyons donc c’est que cette Nature Majuscule ne livre à nos yeux autant scrutateurs qu’inquiets, qu’une petite partie de l’Étant-en-Totalité, à savoir la nature minuscule qui se dévoile ici et là, comme pour le Voyageur, ces rochers sortant de la brume, ce vague horizon, la pente de cette montagne. Un usage simplement fragmenté de la Grande Nature dont notre nature humaine, nécessairement partielle, fractionnée, divisée, apparaît en tant qu’écho, navigation de concert. Et ce qu’observe, en toute hypothèse, ce Voyageur, face à la scène qui tisse le fond de sa propre histoire (l’histoire du Voyageur), ce qu’il observe donc c’est

 

l’incomplétude de son Destin

qui anime son incertitude,

laquelle rime avec finitude.

 

   Énonçant ceci, c’est un peu comme si nous posions un point final à notre méditation, laquelle n’ayant plus guère de substance sur laquelle faire porter son intérêt s’épuiserait dans l’inanité de sa propre ressource. C’est sans doute ceci le « sentiment tragique » du Romantisme :

 

découvrir, en tant qu’Homme,

dans le face à face de son Destin

avec celui d’une Nature-Totale

réduite à l’état de nature partielle,

l’essence même de la vacuité des choses.

  

   Si, immédiatement, après ces remarques hautement aporétiques, nous formulons l’hypothèse vraisemblable que le Voyageur est saisi par le Sublime et nullement par une pensée, une sensation qui pourraient être contingentes, frappées au sceau d’une simple vanité mondaine, nous donnerons l’impression au Lecteur, à la Lectrice d’annuler, soudain, nos précédentes assertions au motif que la Hauteur supposée de tout Sublime ne fait que renvoyer aux calendes grecques toute idée de tragédie, toute préoccupation existentielle située bien en aval, dans une sorte de prosaïsme sans intérêt.  Certes, ceci n’est pas totalement faux mais c’est oublier que le Sublime, s’il est d’abord synonyme de Hauteur et de Lumière, il n’en cache pas moins dans ses plis secrets, leur envers, à savoir l’Abîme et l’Ombre.

  

   S’ajoutant au doute quant à la possible chute du Sublime dans la mesure obscure d’un bas-fond, un autre doute surgira peut-être au prétexte que beaucoup, peut-être, ne songeront guère que cette « Mer de nuages », puisse à elle seule, au regard de sa modestie, de sa simplicité, recevoir le prédicat de « Sublime ». Å l’évocation de ce qualificatif, sans doute nombreux seront ceux qui convoqueront, sur la toile de fond de leur imaginaire, les images polychromes des strates oranges et grises des grès du Parc National de Purnululu en Australie ; les impressionnants fûts des araucarias fossilisés de la Forêt Géologique d’Argentine ; les roches multicolores du Désert Peint aux États-Unis ; les paysages lunaires des falaises troglodytes de Cappadoce en Turquie, ces dentelles de pierre que survole l’étrange nuée de montgolfières, sans doute un « sublime à la carte » avec « frissons garantis », autrement dit un « sublime de pacotille » pour employer un vocable à la hauteur de cette très risible commedia Dell’arte céleste qui, bien évidemment, ôte tout intérêt aux sites visités qui deviennent de simples cartes postales, d’incompréhensibles images d’Épinal. Enfin vous aurez compris tout le mal que nous pensons de ce tourisme sans foi ni loi dont, vraisemblablement, la devise doit être celle-là même d’Attila celui qu’au Moyen-Âge l’on surnomma « Le fléau de Dieu ».

  

Hors cette parenthèse polémique, ce que nous souhaitons exprimer (ce souhait se retrouve dans nombre de nos textes),

 

c’est bien l’idée que le Sublime,

c’est du moins pour nous une certitude,

naît bien plus souvent d’une Nature apaisée,

sans doute diaphane, translucide,

d’une composition harmonieuse,

d’une discrétion élégante,

 

   tout ceci s’opposant à ces images caricaturales, hautes en couleurs, prolifération même des signes ôtant leur possibilité de participer en quoi que ce soit à l’apothéose d’une vision certes idéale, prodigieuse, mais qui exige d’être équilibrée, légère, pure, raffinée. Toutes les toiles du Maître Romantique témoignent de cette belle retenue, de cette pudeur constitutive d’une vérité contenue leur en paraître.

  

Ainsi la duveteuse nébulosité du « Moine au bord de la Mer » ;

l’économie de moyens au gré de la teinte bi-tonale

de « L’Abbaye dans une forêt de chênes » ;

l’exacte géométrie dénuée d’artifices de « La Mer de glace » ;

la paisible atmosphère en clair-obscur des « Âges de la vie » ;

la blanche discrétion des « Falaises de craie sur l’île de Rügen ».

 

   En réalité toute une ambiance nordique bien éloignée des excès tropicaux et des bouillonnements équatoriaux.

  

   Ce qu’à partir d’ici nous souhaitons mettre en exergue, c’est la qualité de la lumière, son subtil rayonnement, sa présence quasi magique, ce que le divin Platon désignait sous le beau terme « d’ekphanestaton », manière d’illumination de l’esprit, d’embrasement de l’âme qui, en dehors de toute connotation religieuse, peuvent s’emparer de tout « Voyageur » en quête d’un sens trouant l’entêtante obscurité du Monde, qu’il soit antique,  contemporain ou bien seulement projeté en tant que sa possibilité.   Cette notion ne saurait se limiter à une conception seulement esthétique du regard mais entraîne, de façon nécessaire, l’ouverture d’une dynamique éthique dont la diffusion ontologique fera paraître l’Être sous la clarté d’une pensée juste, d’une pensée dialectique rompue à l’exercice de la Raison.

  

   Parvenus à ce point de nos réflexions, il s’agit maintenant, commentant quelques extraits essentiels à la compréhension de ce mystérieux « ekphanestaton », d’aller plus avant en direction de la Beauté et du Sublime, de cette manière nous resterons au plus près de la signification intime des œuvres de Caspar David Friedrich. Les citations suivantes proviennent d’un bel article de Thomas de Koninck, intitulé « Beauté et simplicité » :

   Å l’incipit de ces réflexions, la formule grecque « Ekphanestaton kai erasmiôtaton » qui se traduit par : « ce qui est le plus lumineux et qui le plus attire l'amour ».

    

   « Beauté et sens ne font en somme qu'un, l'essentiel de leur être étant la lumière, allant jusqu'à la splendeur. »

  

   Ici, la Beauté ne se contente nullement d’être esthétique, c’est-à-dire de se limiter à la pure monstration d’une forme, qu’elle soit naturelle ou abstraite. Excédant cette dimension, elle est, tout entière, signification, cette dernière, loin d’être mondaine, ordinaire, va au plus loin, jusqu’à cette splendeur qui nous envahit, nous « érotise » pour reprendre le sens exprimé précédemment dans l’étonnante formule « et qui le plus attire l’amour. »

  

   « Comment comprendre le fameux ekphanestaton, que Robin traduit : ‘’ce qui se manifeste avec le plus d’éclat’’ ? Pour l'exprimer en deux mots, à la suite d'Iris Murdoch : ‘’la beauté est, comme dit Platon, visiblement transcendante’’. Nous aimons la beauté parce que, présente visiblement, elle nous fait accéder, comme en un éclair, à l'invisible. »

  

   C’est bien ce « plus d’éclat » qui se lève de cette « Mer de nuages », que contemple « Le Voyageur ». Certes, beaucoup n’y verront qu’un éclat assourdi, nébuleux, mais au motif que toujours la Beauté se voile, cet éclat ne peut paraître qu’à se dissimuler, à nous signaler un signe discret mais un signe plein d’adresse dont notre cœur recevra le message, si du moins, il est sensible à ce qui émerge du pur et de l’immédiatement advenu dans une manière d’évidence heureuse. Et cette évidence, sa puissance d’évocation, son magnétisme relèvent de cette pure transcendance qui nous affecte comme ce qui, précieux, ne saurait être longtemps différé. C’est pourquoi l’éclair en est le symbole le plus urgent, le plus manifeste.

 

   Et cette longue remarque pleine de profonde compréhension de Hans Urs von Balthasar :

  

   « Elle est le fond [La Beauté] suprême et mystérieux de l'être qui transparaît à travers toutes les apparitions. D'une manière plus précise, elle est tout d'abord la manifestation immédiate de cet excédent irréductible qu'on découvre en tout ce qui est révélé, de cet éternel surcroît qui habite l'être de tout existant. Ce qui éveille la joie esthétique, ce n'est pas seulement la correspondance entre l'essence et l'apparition, mais la certitude absolument incompréhensible que l'essence apparaît réellement dans l'apparition (qui pourtant n'est pas l'essence), et qu'elle y apparaît comme un être qui est éternellement plus que lui-même. »

 

   Nous avons choisi d’accentuer les mots qui nous paraissent être l’essentiel de cette longue citation :

  

   « l’être » : ce terme si général, si « commode » que chacun peut y mettre l’intention qu’il veut, que pour notre part nous habillerons de la connotation heideggérienne, laquelle implique en sa latence la présence de cette phùsis  (Nature) des Anciens grecs, de cette Totalité-de-l’Étant, ‘’se déployant comme ordre des contrastes à partir d’un fond indistinct (d’un apeiron)’’ (« De l’être » - Joël Balazut), de cet insaisissable, si l’on veut, dont la démesure abyssale paraît être le seul prédicat qui le définisse par une sorte de négativité. Le langage s’épuise vite à en évoquer les contours toujours fuyants, toujours chaotiques. Il relève seulement de l’intuition, sa mesure étant trop vaste pour qu’elle puisse se satisfaire de l’empan nécessairement étroit du regard humain,

 

cet être donc,

ce fond sans fond,

cette large indétermination,

cette ressource inépuisable

qui trouve son essence

à toujours la remodeler,

la remettre en question,

à la présenter selon la pure donation

que suit, sans délai, un confondant retrait,

lequel laisse les Existants-que-nous-sommes

en état de sidération.

  

   Quant à « l’excédent irréductible », à ce « qui est éternellement plus que lui-même », ceux qui éprouvent la foi y verront nécessairement le reflet d’une image de Dieu, quant à nous, nous  y verrons

 

cette pure joie du motif humain

transcendant le réel, le quintessenciant,

lui attribuant cette belle dimension

d’excès, de surcroît dont l’Art,

en particulier, revêt tout ce qu’il touche

à la manière d’un don prodigieux

 

 semblable à l’inspiration sans réserve du Génie dont chacun sait qu’il est la Figure transcendante par excellence du mouvement Romantique. Ce que le Voyageur, perché sur son noir rocher, perçoit, c’est bien

 

ce « dépassement »

de Soi,

des Choses,

du Monde

 

dont le Paysage Sublime est l’opérateur le plus efficient.

 

Le Sublime est

Grandeur,

Dépassement,

Excès.

 

   Ne le serait-il et alors il ne pourrait que se contenter d’une « beauté ordinaire » qu’il faudrait sans doute en ce cas reporter à la dimension des choses jolies, agréables, gracieuses, enfin tous les qualificatifs que l’on voudra qui, bien entendu, ne seront que de rudimentaires euphémismes d’une qualité les outrepassant de beaucoup.

 

    « Ce qui est propre à la beauté est cependant qu'elle est lumière, rayonnement, clarté, apparaître - mais apparaître éclatant de l'insondable, qu'on croyait le plus distant et qui nous surprend, causant dès lors une joie indicible. D’où le mot cher à Platon, exaiphnês, « soudain », comme l'étincelle ; l’évidence soudaine de la présence, en ce que je vois, de la plus inouïe profondeur, laquelle ne passera pas, même si ma vision en est appelée à s’évanouir ; comme si, dans un excès de générosité, transparaissait l'invisibilité même de l'invisible, son inaccessibilité rendue un instant accessible. La beauté est éclat visible et intelligible à la fois : c'est pourquoi elle s'impose comme la vérité. »

 

   Cet extrait est dense, saturé de sens, si bien que même une savante herméneutique n’en viendrait à bout. Le langage est pure merveille qui, par son pouvoir de nomination, d’évocation, porte devant nos yeux la compréhension de cette réalité si complexe. Mais ce pouvoir n’agit qu’à la mesure des substances dont il nous livre le secret, des structures dont il analyse la présence autant que la pertinence. Mais là où l’échec est patent c’est à partir du moment où les mots se disposent à faire paraître la non-substance, la non-structure, c’est-à-dire à s’appuyer sur une réalité trouée, sur une architectonique de dentelle où les vides signifient tout autant sinon plus que les pleins. Il en est ainsi, pour reprendre le lexique essentiel ici repéré : « lumière », « joie indicible », « soudain », « étincelle », « invisibilité » de ce qui se donne pour le constat d’une cruelle limitation dont notre vue serait atteinte, singulièrement d’une myopie ne percevant que le concret immédiat des choses, nullement leurs formes éthérées, abstraites.

   

   Chacun aura saisi combien le sentier devient étroit, combien les certitudes s’obombrent de motifs illisibles, combien notre soif de connaître et de posséder ne saurait s’étancher à cette fontaine imaginaire renaissant constamment de ses cendres afin d’y mieux retourner. En effet, lorsque ce qui prédique le réel devient si léger, si intangible, nous cessons de facto d’avoir affaire à la chair du Monde, comme si cette dernière se retournant, ne nous offrait plus qu’un illisible parchemin semé du secret de troublants hiéroglyphes. Reportées au Voyageur, ces quelques rapides réflexions nous le livrent, ce Nomade, comme un Être en quête d’un désert où les signes s’effacent au fur et à mesure de la marche dans la vibration d’illusions d’optiques nées des mirages qui brillent au loin.

  

   Devant le Voyageur et exclusivement pour lui au motif de son immense solitude, le Sublime ne se donne que dans la Solitude, toute présence Autre serait une puissance adverse qui métamorphoserait le Sublime en ce qu’il n’est nullement, à savoir une des agréables mesures du Monde. Il faut à l’expression du Sublime, à sa réception par le Voyeur, cette intime coalescence, cette osmose, cette harmonie, cette fusion, toutes qualités qui ne peuvent s’éprouver que d’Être à Être, de la Nature à l’Homme sans quelque médiation que ce soit qui se situerait hors ce champ privilégié de la rencontre unique.  Donc, face au Voyageur, la « lumière » est un ruissellement de pure beauté, uniquement tissé des fils diaphanes du jour, la joie ne peut être que « joie indicible », indicible pour la simple raison que

 

le Sublime ne s’énonce nullement en mots,

seulement en Lumière, en Éclat.

 

   (Ici, les Majuscules, bien loin d’être de purs artifices veulent souligner leur infinie qualité d’Essences), et combien cette joie se montre « soudain », car « l’exaiphnês », l’Étincelle platonicienne est bien le seul motif « temporel » (extra-temporel, devrions-nous dire) qui puisse rendre compte de « l’invisibilité » partout diffuse et, paradoxalement qui apparaît comme un excès de visibilité.  Comme si, pour le Nomade soudain doué de pouvoirs quasi médiumniques, s’ouvrait le champ immense de perceptions extra-sensorielles au gré desquelles l’invisible effaçant le visible, l’intelligible se donnerait à ses yeux à la manière d’une sublime offrande. L’on voit ici combien la formulation devient problématique, faisant se côtoyer le registre du normal et du paranormal, manière de frontière diffuse aux repères si flous qu’il devient infiniment problématique d’énoncer quoi que ce soit sans qu’une suspicion de mysticisme ou de prestidigitation n’en vienne assombrir la réalité. Si bien qu’au silence du Voyageur ne pourrait répondre que notre silence, mais un vrai silence dépourvu de mots, libre d’idées, le silence pour le silence et rien d’autre qui pourrait troubler la méditation de ceci même qui n’a ni espace ni temps, une simple buée à l’horizon du Monde.

  

   Pour l’exprimer en termes plus philosophiques, il conviendrait de dire que le Voyageur perçoit la Nature Naturante, en tant qu’Arché, que Principe fondateur de toutes choses (que nous situons volontairement à l’extérieur de toute volonté divine en tant que Nature au sens large de Phùsis), la nature naturée, saturée de visibilité apparaissant comme la simple contingence de l’activité de la Naturante.  

 

   Mais tous ces points de vue sur la Lumière ne pourraient trouver leur expansion qu’à y rajouter ces belles et synthétiques remarques de Philippe Lacoue-Labarthe dans un article intitulé « La vérité du sublime », provenant de l’ouvrage « Du sublime » :

 

   « Cette lumière – l’éclat même de l’ekphanestaton – ne cesse de briller ou de fulgurer dans le texte de Longin.I,4 : ‘’Mais quand le sublime vient à éclater où il faut, c’est comme la foudre : il disperse tout sur son passage’’ ; XXXIV, 4 (il s’agit de Démosthène) : « Il foudroie pour ainsi dire et il éblouit de ses éclairs les orateurs de tous les temps. »

 

    Il n’est guère utile de s’adonner à de longs développements pour cerner, dans les mots du Pseudo-Longin, sous « la foudre », « foudroie », « éblouit », « éclairs », bien plus que le réel du réel si l’on peut dire. et il est d’emblée évident qu’il ne faut attacher à ce lexique qu’une simple valeur métaphorique, symbolique. C’est un peu comme si ces mots de l’Écrivain grec anonyme, dilatés de l’intérieur par le génie même de celui qui les profère, s’accroissaient qualitativement jusqu’à perdre leur sens habituel nécessairement contingent pour se vêtir de la hauteur d’une transcendance.

   Ainsi pourra-t-on estimer que la « foudre » n’est nullement foudre en tant que telle avec sa céleste illumination, que les « éclairs » ne sont nullement ceux qui embrasent le ciel d’orage mais qu’ils sont pure puissance rhétorique, démonstrations passionnées et éloquentes d’un Orateur hors du commun. Qu’ils sont donc de la guise de l’impalpable, de l’indicible, de ce qui, bien plutôt que de se laisser comprendre au terme d’une réflexion, surgit dans le ciel des Idées à la manière d’un autre terme grec (jamais l’on ne peut faire l’économie du grec !) surgit donc comme le ‘’kairos’’, dont Wikipédia nous donne la définition suivante :

 

« Le kairos est le temps du moment opportun.

Il qualifie un intervalle, ou une durée

précise, importante, voire décisive. »

 

   Or il semble bien que l’empreinte du Sublime ne puisse jamais se donner qu’en cet intervalle de temps magique, lequel ne s’est jamais produit avant, lequel ne se reproduira plus après, instant suspendu parmi tous les autres instants, présence du présent en son exceptionnelle survenue. Et il est juste qu’il en soit ainsi de façon à ce que le Sublime soit réellement le Sublime. Nul ne pourrait l’envisager dans la durée. Notre coïncidence avec la Nature en sa profondeur de Phùsis, ne peut avoir lieu que dans cet exaiphnês, dans ce « soudain » de l’apparition où la manifestation du Prodige correspond point par point avec notre propre manifestation,

 

comme si, du Même, le Soi,

à l’Autre, la Nature,

 

   il y avait congruence des affinités et en même temps fusion, ce qui, bien évidemment ne peut que faire signe en direction de ce fameux « sentiment océanique » inventé par Romain Rolland, repris par Freud. Entre les deux hommes s’ensuivra une réflexion approfondie sur l’origine du sentiment religieux. Mais ici, nous ne pouvons passer sous silence une méditation poursuivie par Ariane Nicolas de Philosophie Magazine sur ce phénomène si étrange, si magnétique :

 

   « Lorsque nous sommes confrontés aux éléments surpuissants, à des phénomènes qui nous dépassent, à des paysages sublimes. Cette aptitude - ou ce besoin - nous donne alors l’impression d’entrer en contact avec une transcendance. Non pas avec tel ou tel Dieu précis de telle ou telle religion, mais avec une présence surnaturelle, surplombante, enveloppante, en laquelle nous semblons nous fondre, comme si le Moi devenait lui-même un grand Tout. »

 

Or nous disions, citant Héraclite :

 

« Physis kruptesthai philei »,

« la nature aime à se cacher ».

 

   Nous disons à nouveau que ce sentiment humain vis à vis d’une Nature insaisissable provient moins du rocher se dissimulant dans l’éboulis de la montagne que de notre incapacité foncière, en tant qu’êtres finis d’embrasser l’Infini, que notre sincère et profonde désolation de ne vivre que de fragments épars alors que nous aurions tant aimé, en un seul empan de notre être, saisir cette Totalité de la Nature en sa multiple et inépuisable faveur. Et si, de nouveau, nous évoquons ce « sentiment tragique de la vie », jamais il ne peut se traduire de façon aussi évidente qu’à la hauteur de cette nullité, quant à nous, de capture de ce Tout qui, toujours nous met au défi de le conquérir alors qu’il est simple reflet d’un temps d’Éternité qui se dérobe infiniment à toute tentative de le dévisager et de le connaître.

 

   En guise de lumière il semble évident qu’il faille rechercher sa vérité dans l’essence même de ce qui se manifeste, dans l’orbe immédiat du paraître, le « mystère » demeurant tout entier inclus dans l’étonnant de la monstration des choses, dans le prodige qui s’y accomplit, « qu’il y ait de l’étant et non pas rien », tout donc focalisé sur le surgissement, le déploiement qui vient en droite ligne de cette Phùsis si énigmatique dont la puissance performative est purement sidérante, comme si le langage de la Nature accomplissait ce qu’il dit à mesure de son énonciation. Nullement la lumière en tant que phénomène physique, en tant que cascade de phosphènes, mais bien plutôt la merveille de l’apparitionnel, le prodige de la donation, la prodigalité de cette immense corne d’abondance dont, par nature, nous ne saisissons jamais qu’une infime parcelle alors qu’elle épanouit sa puissance à l’infini dans une manière d’éblouissement qui est bien davantage celui de notre esprit que de nos yeux.

  

   Tout ce que nous venons d’énoncer ci-avant, (ce diffus rocher noir, ces masses sombres émergeant de la brume, cette vague silhouette de la montagne), tout donc se donne en tant qu’expériences toujours fragmentaire du Sublime, lequel Sublime nous oblige à faire l’épreuve de notre propre Soi, toujours relative cette épreuve à la rencontre avec ce qui nous excède et, corrélativement nous interroge au plus intime. Quiconque aura bien suivi les étapes de notre méditation, aura procédé à un saut rétrograde dans le temps, condition d’une compréhension de l’originaire qui couve sous le Sublime. Dès lors il faudra renoncer à investiguer le mystère dont il s’entoure à l’aide de la logique, ou bien à grands renforts de délibérations conceptuelles. Ces dernières échoueront à en décrire les contours.

   Le troublant paradigme présidant à une approche satisfaisante du Prodige, du Merveilleux, se traduira par un retour à l’antéprédicatif, à l’instant même où, encore, les significations ne se sont nullement révélées, où elles sont à l’état de germination seulement avant même qu’un long métabolisme n’en ait révélé les qualités. Le Verbe n’a encore nullement droit de cité, recueilli qu’il est au plein de sa bogue native. Domaine s’il en est de la sensation archaïque, de l’infra-verbal, de la particule élémentaire.

 

Substituer à la notion intellectuelle,

le fait brut ;

à la méditation pensive,

l’immédiateté du frisson ;

à la finesse de l’intuition,

le flux de la palpitation interne ;

à la rigueur de la logique,

la survenue du tremblement ;

aux certitudes de la pensée,

la floculation du désir.

 

Peut-être est-ce ce denier concept de désir

qui est le plus adéquat à décrire notre

impatience manifeste face au Paysage Sublime.

 

Notre inconsciente projection

en qui il est, cet Étrange Vis-à-vis,

autrement dire être Soi et,

en même temps, par une

prodigieuse métamorphose

des présences respectives

et des significations singulières,

être Nature,

façon de panthéisme

à portée de tout un chacun :

alors, avec le Grand Tout,

plus aucune différence,

un jeu de miroir éternel,

un vertige infini mais consenti.

 

Oui, ô combien consenti !

 

Désir,

Vertige,

Infini :

 

les trois notations encore verbales

au motif desquelles nous nous attacherons

en guise d’épilogue provisoire

dans une manière

sans doute désespérée

de nommer le Sublime.

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
7 juillet 2025 1 07 /07 /juillet /2025 17:10
Intérieure beauté.

Walvis Bay - Vol de Pélicans Roses.

Photographie : Martine Fabresse.

 

« Je désire presser dans mes bras la beauté qui n a pas encore paru au monde ». Joyce - Dedalus.

 

Presser dans ses bras cette insaisissable beauté, comme nous le suggère Joyce, qui donc n’en a éprouvé l’irrésistible frisson ? En être parcouru n’est jamais qu’accomplir, par la pensée, ce trajet en direction du Beau transcendant dont nous participons, ce « rejeton du Bien », selon Plotin, qui inscrit en nous la braise de sa nécessité.  Car nous ne pouvons nous passer ni du Beau, ni du Bien, sauf à nous exonérer de notre essence humaine. Mais ceci est propos de métaphysicien et nous voulons demeurer dans l’orbe de la réalité. Ce réel qui toujours nous questionne, imaginons-le, dressons-en la métaphore, dessinons-en l’esthétique.

   C’est un matin, encore dans l’indistinction de l’heure, dans ce pli natif qui sépare d’un invisible trait la densité nocturne de la légèreté diurne. Loin, quelque part en Namibie, sur l’étendue de Walwis Bay, « baie des baleines », étrange territoire qu’habitent hypothétiquement ces animaux mythiques dont la beauté n’égale que  leur inconcevable taille. Le lieu, sa pureté, sa presque invisibilité semblent tracer l’impalpable quadrature de la grâce, de l’éphémère, de l’à-peine perçu, de l’ineffable dont s’entoure toujours la chose qui parle à notre âme le langage du rare, du poétique, du sublime. Être là ne peut s’accomplir que dans une manière de dénuement, de simplicité, de retrait en soi qui est l’empreinte que dépose en nous la majesté du paysage. Il faut regarder avec la pointe de l’âme, l’étincelle de l’esprit, l’effervescence de l’émotion qui fore l’ombilic de son dard inquiet. Oui, « inquiet » car toute Forme Majuscule, toute parution traçant l’esquisse d’une ontologie, d’une présence évidente, énigmatique de l’être, ne peut émerger qu’à l’aune de cette surprise par laquelle l’Existant fait soudain halte, ménageant dans ce suspens spatio-temporel, une place pour le recueil, une source pour la méditation, un sémaphore pour la contemplation. Alors le regard s’ouvre, les yeux se dilatent, la conscience se déploie jusqu’à l’incandescence des archétypes qui tracent en nous les nervures du sens. C’est toujours lorsqu’une chose se donne à voir comme l’exception qu’elle est que provient, jusqu’à nous, l’arche ouverte, brillante des significations. Et c’est en raison du fait qu’elles nous assaillent que nous faisons silence, que nous demeurons immobiles, en attente de l’événement qui, se révélant en sa nature fondatrice, nous portera en un lieu de félicité, celui de notre vie intérieure, cellule intime, creuset de la subjectivité par lequel donner libre cours aux fluences de nos affinités. Ce sont elles, nos affinités, qui nous mettent en rapport avec le monde et tressent en nous les cordes qui nous font tenir debout, assurent notre verticalité, autre nom pour la transcendance humaine se sauvant, au moins provisoirement, de ses chutes, excipant de ses apories.

   L’eau, l’horizon, le ciel sont une unique rhétorique, une sémantique à peine appuyée qui nous disent l’ineffable qualité de l’instant, ce trait modeste, cette mince déflagration de la seconde dont la suivante, harmonique discret, surgit à la façon d’un éternel retour du même, temporalité figée pareille à ces boules de verre dans lesquelles la neige suspendue feint de tomber sur une miniature de Noël avec la lenteur d’un sentiment en train de naître, de découvrir son sensualisme discret, son effleurement de duvet. Ou bien de plume, telles ces rémiges de pélicans, manières d’éventails noirs, denses, disant la présence, le témoignage de la vie, ici, si loin des hommes qui ne les voient pas, progressent en regardant le sol, occupés qu’ils sont de terrestres multitudes. Ces oiseaux jetés en plein ciel, qu’une conscience, une volonté arrêtent, images figées d’une éternité en train de s’actualiser, voici que ceci nous atteint avec l’exactitude d’une vérité.

   Ces pélicans sont là, dans la plus pure réalité qui soit, si près d’une Idée platonicienne, formes immuables s’alimentant à leur propre profération, modèles éternels dont le plus grand des artistes ne pourrait tirer que quelques images approchantes, icônes dans le meilleur des cas, idoles dans un  mimétisme seulement convoqué, effleuré, à défaut d’être jamais atteint. Cette impression de Réel est si forte que, de ces oiseaux, nous ne saurions guère tracer d’esquisse plus juste. Immobilisés dans le geste qui fixe, ce fameux « kairos » des Anciens Grecs, cet « instant décisif » qui, s’il porte bien son nom, et augurons qu’il en soit ainsi, extrait du divers, du multiforme, du polychrome, du toujours fuyant, cette indépassable représentation, comme si rien, désormais, ne pourrait s’approcher d’une proposition intellective de ces habitants des lacs et des marais qui semblent la pure émanation, peut-être la cristallisation des éléments, eau, air, dont ils tirent leur esquisse essentielle.

   Nous ne gagnerions rien à nous distraire de notre immobilité, sauf à interrompre la magie. Car de telles visions en portent l’indélébile trace. Tout comme le visage de l’Aimée trahit la tension qui l’habite et la dépose là où toujours elle a été, au centre d’elle-même, dans ce foyer qui rayonne et appelle. Car cette image nous entraîne où nous habitons avec le vœu d’y toujours demeurer car la beauté est ainsi faite qu’elle nous possède au foyer même de notre citadelle, s’y dissimule et n’attend que de surgir à même le phénomène que nous attendions sans trop y croire. Et le voici dans cette tension qui le fait être et le dépose devant nos yeux comblés. C’est bien l’exact opposé d’une illusion, c’est un rêve arrêté en plein vol, c’est un imaginaire qui, de toutes parts, outrepasse sa capacité à créer et nous plonge dans l’aire ouverte d’une immédiate compréhension. Du monde qui fait face. De nous qui l’interrogeons depuis la crypte secrète de notre désir.

   Les lieux d’évidente beauté, lagunes aux eaux cendrées, altiplano laissant flotter ses aériennes savanes, lacs de sel aux arêtes éblouissantes, colonnes bleues des glaciers, souple mouvance des dunes, tous ces lieux sont inévitablement situés aux limites, sur les lisières, aux confins dont notre regard s’informe comme parvenu à l’extrémité de sa pointe interrogative. La beauté est hors toute question, tout langage, toute sensation. Elle est de l’ordre d’une simple relation, d’un passage, d’une transitivité dont il faut se saisir comme on le ferait d’une feuille d’automne emportée par le vent avant qu’elle ne s’absente pour toujours. Ceci, cette indicible perception, cette épiphanie au bord d’un abîme, il ne dépend que de nous de l’amener au paraître. C’est NOUS qui lui donnons essor, seulement nous avec le tremplin déployé de notre conscience. Il n’y a pas de beauté en soi. C’est NOUS qui esthétisons le monde, lequel en retour, décèle en nous la beauté disponible, seul avoir que nous ayons jamais possédé. Beautés se reflétant en miroir, l’une nourrissant l’autre, s’abreuvant à leur inépuisable source commune. Tout sentiment esthétique est nécessairement spéculaire car la visée de l’objet de notre contemplation nous  renvoie le rayon de notre regard afin que, métamorphosé par la chose belle, il puisse à son tour nous féconder et nous assurer de sa lumineuse présence. Alors nous regardons et regardons jusqu’à l’épuisement du charme, jusqu’à la perte de ces oiseaux dans les mailles solubles du ciel.

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
6 juillet 2025 7 06 /07 /juillet /2025 17:33

 

Le Jour, le lumineux,

 le plus vif que l’argent,

l’éclat du platine,

 tout ceci s’élevait de soi,

gagnait les hautes altitudes,

les couloirs de haute solitude,

les cimes où plus rien ne comptait

que cette diffusion à jamais de la clarté,

cette irradiation des êtres et des joies.

 

Les arbres dressaient

leurs minces flammes blanches

contre la multitude du ciel,

les nuages flottaient

 en de souples bancs d’écume,

les cygnes, en bas,

sur l’ovale du lac,

faisaient leur tache sublime de talc,

les neiges boréales étaient gonflées,

 dilatées à l’extrême

de toute cette lumière

qui les habitait,

les rendait pareilles

 à des ballons dirigeables

 emplis d’un gaz subtil.

 

Rien ne se colorait

sur la face de la Terre,

tout avait la transparence du cristal,

la résonance pure du diapason

répandant ses ondes selon

d’exacts harmoniques,

les sons se fondaient l’un en l’autre,

avec facilité, sans hiatus qui eût pu

en dénaturer le clair projet.

De grands oiseaux blancs

traversaient l’espace de leurs ailes

mouchetées de vent.

Des planeurs initiaient

leur vol à voile

dans un silence de chapelle.

Des papillons aux ailes

de zircon et de topaze

virevoltaient en de gracieuses arabesques.

 

 Le soleil était une grosse boule d’ouate

qui figurait au loin,

œil cyclopéen si doux,

qu’on eût cru avoir affaire

à un ballon que des enfants délicats

auraient posé sur le fil

d’un fragile horizon.

La Lune aussi était présente

dans sa vêture de soie rugueuse,

ses cratères doucement affutés

pour ravir les âmes

des vieux astronomes

aux cheveux teintés

de lis et d’opalin.

Il n’était jusqu’aux songes des dormeurs

qui ne se paraient de perles radieuses

diffusant à l’infini

leur étincellement de comète.

 

Puis ce furent des

Eclairs aveugles

qui se montrèrent,

lacérant la chair du monde,

 la taillant en vifs lambeaux,

en fragments kaléidoscopiques,

en lanières d’effroi,

en sombres cavernes,

en ténébreux abysses

où plus rien ne se donnait

que le corridor labyrinthique

conduisant au domaine d’Érèbe,

ce provenu du Chaos,

cette redoutable figure des Enfers,

époux de Nyx, la Nuit

aux mille charmes,

aux mille dangers.

 

 Il n’y avait plus aucune écharde de clarté,

plus la moindre éclisse sur laquelle

 un rai de lumière se fût arrêté

pour dire, au moins l’espace

d’une brève éternité,

l’irréfragable beauté de l’univers,

son feu à l’infini des yeux.

Partout était la chape

 visqueuse du noir,

l’adhérence du bitumeux,

l’hébétude du refermé,

la herse baissée de la mutité,

la raideur des membres hémiplégiques.

 

Partout était la

splendide stupeur

qui étalait ses marigots

d’eau putride.

De nulle lèvre humaine

ne pouvait sortir

 le joyau de la langue.

Non, une-longue-suite-de-perles-noires,

des mots-encre-de-seiche,

 des phrases-asphalte,

des interrogations-ailes-de-corbeau,

des réponses-veuves-noires,

des exclamations-éclats-de-graphite.

 

Le ciel ?

Il n’y avait plus de ciel,

seulement un immense dais de deuil

courant selon tous les horizons.

La terre ?

Il n‘y avait plus de terre,

 seulement un amoncellement

tragique

de blocs de tourbe.

 Les océans ?

Il n’y avait plus d’océans,

seulement une longue flaque

couleur d’ennui où mouraient

 les yeux des étoiles.

Les hommes ?

Il n’y avait plus d’hommes,

seulement de sibyllins tubercules,

de comiques moignons

qui ne gesticulaient même plus,

genre de clowns tristes,

immobiles,

à demi-enfoncés

dans la chair altérée

de l’humus.

 

 La Nuit, la permanente Nuit

que plus rien ne visitait,

sinon le souffle court

de son propre néant.

La redoutable Mort

entrait dans son domaine,

elle moissonnait toutes les têtes

 et il n’y avait plus

une seule conscience

pour rendre compte de l’Absurde.

Comble du Nihilisme

 en son plus vertical combat !

Le Jour avait ouvert la Nuit

La Nuit avait ruiné le Jour

Il n’y aurait plus

qu’une ombre immense

étendue sur la douleur

des hommes,

qu’une Nuit

au large d’elle-même,

aux rives infinies.

Où allait-elle ?

Le savait-elle au moins ?

Cruel destin

que celui

qui ne se sait point.

 

***

En guise de commentaire

 

« Noir lumineux et blanc obscur »

(David TMX, Le dessinateur)

 

   Peut-être faut-il partir de ce double oxymore, « Noir lumineux et blanc obscur », pour pénétrer toute l’étrangeté de cette belle figure de rhétorique. Rien n’est jamais pur, sauf l’absolu. Le noir pur n’existe pas. Le blanc pur n’existe pas non plus. Jamais la nuit n’est totalement noire. Quelque part le chant des étoiles, la lumière d’une ville, la rumeur d’un amour (ici la métaphore percute l’oxymore). Jamais le jour n’est indemne de tache. Toujours une poussière, le voile d’un nuage, la tristesse d’un deuil. Il n’y aurait que le Ciel des Idées pour garder à l’essence sa souveraine présence indéterminée : un Noir flottant au plus haut de son âme ténébreuse, un Blanc faisant claquer son oriflamme de neige dans l’azur virginal, étincelant.

   Toujours le Noir demande le Blanc, comme la Vertu demande le Péché. Pour la seule raison que, notre vie, à nous les hommes, est totalement relative, que nous nous inscrivons dans le flux du rythme nycthéméral, ce divin balancement qui nous fait connaître, une fois la joie de la lumière, une fois la tristesse de la nuit. Les Amants sont à la confluence de cette réalité-là. Leur amour est pure lumière s’enlevant sur le fond de la nuit. Symboliquement, la chambre d’amour est toujours nocturne, que vient éclairer la pointe acérée du désir : un éclair se lève parmi la touffeur des ténèbres, un éclair jaillit qui sauve les Amants de l’étreinte définitive d’Eros. Paradoxe apparent que celui qui réclame la mesure nocturne pour y faire surgir la clarté d’un amour. Comme si le glaive lumineux du jour devait féconder la nuit en raison même de l’incommensurable distance qui les sépare et les invite à l’intime union au gré de laquelle chacun connaîtra sa vraie naissance, celle d’un imaginaire qui dépasse et transcende le réel. Chaque acte d’amour est un pas de plus vers la mort et, pourtant, qui n’en ressent la force de libération, la puissance d’éclosion à soi ? Vérité oxymorique :

« Je meurs de t’aimer davantage ».

   Comme quoi toute vérité, plutôt que d’être monosémique est naturellement polysémique au motif que, toujours, nous oscillons entre deux pôles opposés, entre deux couples contradictoires : amour/haine ; désir/aversion ; complétude/manque.

   Jamais nous ne pouvons exciper de cette exigence de l’Être qui, tout autant, est Non-Être. Toujours l’Être se donne comme sur le bord du néant, c’est sa néantisation même qui l’autorise à être, ne serait-il néant et alors il serait privé de toute liberté de paraître de telle ou de telle manière. C’est parce que je fais fond sur le néant que je m’en extirpe, que je commence à exister, que je bâtis un projet qui me porte au-delà de ceci qui pourrait m’aliéner si je ne postulais le cadre même de ma liberté. Est libre celui qui fait face au néant. Est esclave celui qui, pensant lui échapper, au contraire lui donne tous les droits. Mon propre ego ne saurait se structurer autour de ce qui existe déjà, pour la simple raison qu’il ne peut y faire sa place. Mon ego se construit autour du néant, tout comme le jour s’extrait de la nuit afin de connaître son propre rayonnement.

    Certes, ces considérations peuvent paraître bien abstraites, mais elles sont le fondement même à partir duquel commencer à se sentir exister. Aucun sentiment ontologique ne peut se lever d’une forme déjà accomplie par d’autres que lui dans l’espace et le temps. C’est du néant dense de la nuit qu’il nous faut extraire les matériaux grâce auxquels édifier notre propre statue. Elle n’existe nullement préalablement à nous, elle est coalescente à notre destinée, elle se modèle en raison de chacune de nos expériences. Or, qu’est-ce qu’une expérience, si ce n’est extraire les phénomènes du néant, leur donner corps et chair afin qu’ils nous apparaissent dans la lumière de leur singularité qui, en même temps, est la nôtre. Cet amour que je découvre lors d’un voyage, il n’existait nullement pour moi avant l’événement décisif de la rencontre, pas plus qu’il n’existait pour l’Aimée. Tous deux, l’Aimée, moi-même, nous extrayons notre amour naissant du néant, nous l’informons, lui donnons sa climatique, ses traits distinctifs, sa couleur propre. Cet amour n’avait nul substrat, nulle histoire, nulle coordonnée spatio-temporelle. Il était pure virtualité suspendue au hasard des heures et des cheminements.

   Cet amour était de nature purement oxymorique, « Je t’aime, moi non plus » pour reprendre la belle formule de Gainsbourg. En effet, le « Je t’aime » est toujours conditionné par le « moi non plus », autrement dit par la charge inévitable de néant qu’il charrie à tout instant. L’amour peut faiblir, s’étioler, devenir simple intérêt, marque d’amitié, c'est-à-dire renoncer à son essence. Or renoncer à son essence est néantiser sa propre ressource, la ramener à l’étiage du non-sens, lui ouvrir les portes de l’absurde. Combien d’amours devenus haines prennent les vêtures de l’inhumain, de la mortification, de la déshérence. Donc nous sommes condamnés à connaître le régime oxymorique existentiel, il est inscrit dans notre condition, de la même façon que nos gènes contiennent la boussole de notre orientation.

   La mission essentielle de l’oxymore est, par le hiatus qu’il crée, entre les deux termes convoqués, de ménager un effet de surprise, sinon d’étonnement ou de saisissement qui renforcent la puissance de l’énoncé. Ainsi quelques oxymores célèbres : « Et dérober au jour une flamme si noire », ou les apories de Phèdre face à sa  passion coupable ; ensuite : « Ma seule étoile est morte, et mon luth constellé / Porte le soleil noir de la Mélancolie » où, pour Nerval, « le soleil noir », c’est celui de la nuit d’Apocalypse aux Tuileries, celui de la folie qui gangrène le cerveau de Gérard Labrunie, il se pendra bientôt Rue de La Vieille-Lanterne ; et encore, à propos de la mort de Gavroche, cette phrase émouvante de Victor Hugo à son endroit : « Cette petite grande âme venait de s'envoler » - On n’en finirait jamais de citer les oxymores, d’en donner les belles interprétations fournies par les exégètes de la littérature.

   Le texte sous forme de poésie qui vous est aujourd’hui proposé a de bien modestes ambitions, celles, simplement, de mettre en position d’oxymore le Jour et la Nuit, le Blanc et le Noir, la Joie et la Tristesse, manière de rapide évocation de l’exister en ses plus réelles façons de se donner : une fois dans la sublime positivité, une fois dans la terrifiante négativité. Tout destin s’inscrit dans cette parenthèse, toute aventure anthropologique fait sens dans cette pulsation. Je crois que tout ceci a une valeur non seulement symbolique, mais bien plus largement cosmologique, comme si la vie humaine était un genre de parcours sinusoïdal, de vague ascendante/descendante, un rythme binaire, une valse à deux temps, pareille à l’expansion/rétention de l’Univers, pareille au lever/coucher du Soleil, pareille au sablier du temps que l’on retourne indéfiniment afin qu’il nous dise notre temps humain, seulement humain, pareille au balancement de l’acte d’amour par lequel se donne la génération, pareille à la naissance qui appelle la mort, qui appelle la naissance, qui appelle la mort, une pomme chute sur le sol, y disperse ses graines dont un autre pommier naîtra. Basculements sans fin, branles toujours recommencés. Montaigne disait : « Le monde n’est qu’une branloire pérenne. Toutes choses y branlent sans cesse… »

   Rythme immémorial sans début ni fin, le seul qui garantisse notre liberté car si le monde n’a jamais été créé, l’on peut faire l’économie de Dieu et des dieux, des religions, de leurs dogmes. Si le monde a toujours existé, du moins est-ce là mon intuition, nous pouvons aisément concevoir l’Infini, donner figure à l’Absolu, donner sens à l’Histoire et à l’Art. Poussière d’étoiles nous sommes, poussière d’étoiles nous demeurerons parmi le pullulement inouï des galaxies et les pluies de comètes. Nous ne sommes que des oxymores entre Ombre et Lumière, entre Lumière et Ombre.

 

‘Exister’ : sortir du Néant avant d’y retourner

Donc : ‘Exister’ : espace et temps

d’une tragique joie.

 

 

[NB : Dans le poème, tous les couples oxymoriques

se donnent à voir

en graphie différenciée, en italique :

 

Soie rugueuse

Doucement affutés

Aux mille charmes/aux mille dangers

Brève éternité

Infini des yeux

Splendide stupeur

Comiques moignons

Clowns tristes

Rives infinies

 

(il s’agit ici d’oxymores mineurs

Qui se déduisent de l’oxymore majeur

Qui conduit l’ensemble du poème)

 

Donc l’oxymore majeur

 

Eclairs aveugles

 

c’est autour de lui

que le Jour bascule en Nuit

la Lumière en Ombre

la Joie en Tristesse

il constitue le point de basculement

le chiasme qui inverse toutes choses

l’articulation entre

le SENS

et le

NON-SENS

il est la porte ouverte du Néant

ce par quoi nous naissons

ca par quoi nous mourons

ce par quoi nous existons,

dans l’intervalle .]

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
4 juillet 2025 5 04 /07 /juillet /2025 17:36

 

En guise d'avertissement au lecteur.

 

 

  Avant d'entrer dans cet écrit  particulier, très particulier, - on voudra bien excuser la redondance - il est fortement conseillé de se reporter, soit à l'article "Alchimie textuelle" parmi les articles du Journal ou bien de lire ce même titre sur la Page d'accueil du Site.

  Il existe parfois des situations tellement confondantes, tellement cernées de tragédie que l'écriture ordinaire ne suffit plus à en rendre compte. Alors il faut inventer une autre langue. Sans doute abstraite, cryptée, pareille à un sabir, difficile à pénétrer et pourtant ce texte dit quelque chose d'une réalité. Mais il le dit dans une manière d'absence à soi de l'écriture, comme si cette dernière avait été contaminée par la constante déréliction du sujet qui l'a inspirée. Parfois faut-il s'exonérer d'une façon quotidienne de dire les événements afin d'en faire ressortir, non seulement la complexité, mais la dimension de limite, tout près d'une ahurissante finitude.

  Dans ce texte, il est parlé de LUI, sans qu'aucune autre identité que celle liée à ce pronom personnel soit convoquée. En effet, certaines existences en forme d'outre vide tutoient constamment cette manière de non-présence, comme si, par avance, un funeste destin s'était attaché à biffer les traces d'une vie ne parvenant pas à trouver son rythme, à s'éployer.

  Alors, il n'y a plus de fiction possible, plus d'histoire qui tienne debout, - la transcendance vers une quelconque liberté étant, par avance, congédiée - et l'écrit se résume à une sorte de "storyboard" désincarné, mécanique, faisant son bruit de rouages et ses frottements ossuaires. L'existence tellement réduite à une peau de chagrin que le langage ne peut témoigner qu'à se perdre lui-même. Mais se perd-il vraiment, ou bien est-il parvenu à la seule issue qui lui reste afin de décrire cet inconcevable qui toujours a lieu alors que nous cherchons simplement à fuir, à nous voiler la face. Il faut seulement lire et se laisser pénétrer par cet étrange cantilène métaphysique. D'ailleurs, le sachant ou à notre insu, que faisons-nous d'autre en marchant parmi les sentiers égarés du monde ?

 

 

 

LE CORPS LE SAIT

 

 le corps

 

Sur un thème "chiriquien".

 

 

 

 

Lui. Sans âge, il est.

A mi-chemin de la vie.

Peut-être plus, peut être moins.

Indéfinissable.

Lui. La cinquantaine. On dirait.

Le teint basané. Criblé de vent.

Des rides barrent le front.

Calvitie bien avancée,

ménageant deux golfes clairsemés

autour d’une presqu’île de cheveux.

Les yeux : vagues, lointains.

Des yeux qui ne vous voient pas.

Qui sont dans l’errance même.

Dans la non-connaissance des choses.

 

Maigre.

Un trench-coat bleu marine. Cintré. Comme autrefois.

Pantalon noir.

Chaussures noires. Usées.

Les talons surtout.

Les pointes aussi.

Les yeux dans le vague.

Toujours. Ne voient personne.

Vous êtes invisible dans le croisement de lui que vous effectuez.

Les choses non plus. Ne les voit pas.

Sauf les voitures parfois. Dans l’approche du détail.

Se penche. Regarde dessous. Curieusement. Les pneus surtout.

Geste un peu obscène. Peu lui importe votre regard.

Ne le voit pas. Le sent peut-être.

Comme un souffle dans les cheveux.

Seuls les pneus sont vus.

Dans leur réalité de caoutchouc. Noirs.

Seules les gravures des roues sont retenues.

 

Se relève.

Le regard dérivé.

Au-delà de l’horizon.

Au-delà de toute forme humaine. Autre qu’humaine, aussi.

Noir, le regard.

Comme le caoutchouc.

Comme l’ombre.

 

Poursuit le bitume.

Ruban noir.

Passe dans l’impasse.

Nul ne le voit.

Il ne voit nullement qui ne le voit pas.

Pas plus que ceux qui le verraient incidemment.

Jours de soleil parfois.

L’ombre marche devant lui.

Marche sur son ombre qui le précède.

Son ombre derrière lui, parfois.

Selon la position du soleil.

 

Passe sur la passerelle. Sur la rivière. L’eau sur les galets.

Croise des ombres qui s’écartent.

Passerelle étroite.

La cascade de l’eau sur les galets.

Ne l’entend pas.

Longe la haie. Palmes brillantes des feuilles.

 

Tourne l’angle de la haie.

Froid venu du nord. Ne le sent pas.

Impression de ses pas dans la poussière.

Qui ne retient pas son empreinte.

 

Evite le refuge à l’angle des deux rues.

 

Voitures.

Cyclomoteurs.

Vélos.

Passants.

Lui, seul.

Au milieu des trajets.

Les Vivants le dépassent.

 

Rue en pente.

Ses jambes le savent.

Ses pieds aussi.

Ne le sait pas, lui, vraiment.

 

Cabine téléphonique.

On téléphone.

On parle fort.

On rit parfois.

Fort, aussi.

Le rire ne l’atteint pas.

Les pleurs non plus.

Parfois des pleurs mêlés de rire. Venus de la cabine de verre.

Ne sait pas l’origine.

Des pleurs.

Du rire.

 

Nuages du nord. Gris. Poussés par le vent.

Des ombres glissent. Sur le visage. Basané. Tuilé.

Peu lui importe.

 

Bâtiment jaune.

Haut.

Désuet.

Cube de ciment.

Escalier de ciment aux arêtes de fer. Qui brillent.

Dans l’atténuation.

Ciel gris sur les arêtes de fer.

Des fenêtres avec des grilles.

Les devine.

Ne les voit pas.

Trois fenêtres. Devinées seulement.

Des fentes dans le mur.

Deux fentes. Horizontales.

Avec des inscriptions.

Peintes en jaune.

Fentes recouvertes de plaques de métal.

De chrome.

Ne le sait pas.

Le métal brille. Plus que le fer des marches.

Seulement la succession, il connaît.

 

Cabine de verre.

Marches aux angles de fer.

Fenêtres avec grilles.

Fentes de chrome.

Porte bleue. Repeinte.

Ne sait pas la nouvelle couche de bleu outremer.

Bloc de ciment jaune.

Plaque de bois bleu. Complémentaire, la couleur.

Ne sait pas la complémentarité.

 

Ne connaît que quelques points de l’espace.

Repères.

Non, ses jambes savent, elles.

La pente du trottoir.

Le quadrillage de ciment du trottoir.

Ses semelles savent.

Cinq quadrillages après l’éclair du métal.

Ne voit pas l’éclair.

Sait seulement les fentes de chrome, avant les encoches du ciment.

 

Porte bleue. Poignée de métal.

Non de chrome. De métal mat.

Appuie dessus.

Grincement.

Ne l’entend pas.

Sait seulement le tapis à terre. Rectangle sombre sur le sol clair.

Sol lisse. Bruit du caoutchouc sur le lisse du sol.

Six pas.

Il le sait.

Non, ne le sait pas.

Les articulations de ses pieds seulement le savent.

Mouvement de bascule des pieds.

Six pas.

 

Une planche. Bois clair.

Cloison de grillage.

Deux trous dans le grillage.

Poche droite du trench-coat.

Rectangle de carton. Dans le creux de la poche.

Il le sait.

Ses doigts plutôt le savent.

Carton foncé. Posé sur la planche.

Bois clair de la planche.

La main s’y pose. Aussi.

 

Fraîcheur du bois. Ne la sent pas.

Ses doigts la savent, la fraîcheur.

Comme pour le carton.

Il est parlé dans le trou du grillage.

Le carton est tendu à ce qui a parlé.

Disparaît dans le trou.

Bruit coulissant d’un tiroir.

Métallique.

Ne l’entend pas.

Feuille blanche. Avec des signes dessus.

Tendue par le trou du grillage, là où il a été parlé.

Tube de plastique noir.

Sur la planche.

Ne le voit pas. Le devine seulement.

 

Il est à nouveau parlé dans le trou du grillage.

Voix creuse. Sans écho.

Une croix noire.

Sur la feuille.

Ne la voit pas.

Sait le crissement de la bille.

Sur la feuille.

Rectangle de papier bleu.

Lui est tendu.

Par le trou dans le grillage.

Bruit sec de froissement.

Bruit métallique, ensuite, sur la planche.

De bois clair.

Deux fois le bruit métallique.

Les deux fois, il les sait.

Le papier bleu aussi.

 

Dans la poche du trench-coat.

Au fond.

Dans le décousu des coutures.

Les deux ronds de métal.

Le papier bleu. Est plié en quatre.

Sait la pliure en quatre au fond de la poche.

Du trench-coat, bleu, lui aussi.

Doigts refermés. Sur la pliure. Sur les ronds de métal.

 

Des bruits autour.

Pas entendus.

Devinés.

Caoutchouc sur le sol lisse.

Six pas.

Il le sait.

Ses pieds le savent.

Rectangle marron.

Porte bleue.

Avant la porte, la poignée.

Grince un peu.

Il le sait. Ses doigts le savent.

 

Marche à l’angle de fer.

Une seule marche.

Il le sait.

Rainures dans le ciment.

 

Des rires.

Des pleurs.

Dans la cabine. Dans le verre de la cabine.

Passe.

Ne sachant rien des pleurs.

Des rires non plus.

 

Grilles des fenêtres.

Escalier aux cinq marches. Aux bordures de fer.

Loin déjà.

Peut être.

Ne la sait pas, la distance de lui aux choses.

 

Le refuge aux dalles de ciment. Inclinées. Avec des encoches.

Ses pieds le savent.

Ses articulations le savent.

Le trottoir de ciment. Le bord arrondi.

Les chaussures savent le creux dans la semelle. Incurvée.

Dans le franchissement du bord.

Le bitume noir. Les nuages gris. Le trottoir taché de feuilles jaunes.

 

Comme le cube de ciment aux trois fenêtres.

Ne les voit pas, les feuilles.

Ses semelles savent le glissement.

Les orteils aussi. Se recroquevillent.

Les feuilles sont dépassées.

Les muscles le savent. Qui se relâchent.

 

A gauche, des façades.

Blanches.

Des jardins.

Verts.

Des arbres.

Avec feuilles.

D’autres sans feuilles.

Ne voit pas les yeux. Ni les feuilles. Ni les arbres. Ni les façades.

Le vent. Le froid. Ne les sent pas.

 

Les mains savent.

La doublure du trench-coat sait.

Les mains au fond de la doublure.

La droite, la main avec la pliure bleue.

Avec les ronds de métal aussi.

Métal blanc. Brillant au fond de la doublure.

Les fils de la doublure le savent. L’appui du métal. Le brillant aussi.

 

Gravillon sur le trottoir.

Le caoutchouc le sait.

Le tronc à gauche. Brun. Rugueux.

Le coude le sait.

Passe au plus près.

 

La rue à gauche. Etroite.

 

La haie verte à gauche.

 

La grande bâtisse jaune à droite.

 

Le garage derrière la bâtisse.

 

Les yeux ne savent pas.

Les genoux le savent. Les articulations.

 

L’air frais de la rivière.

Le froid sur le front.

Les gouttes d’eau le savent.

Le long des rides.

Les joues aussi. Creusées. Dans l’air coupant.

 

Trois tiges de métal. Peintes en vert.

De chaque côté de la rue étroite.

Les passants les savent. Lui ne les sait pas.

Le passage des gens.

Sur la passerelle.

Les épaules le savent. Qui obliquent.

Le bassin aussi. Qui oscille.

Le courant d’air des passants.

Rien d’autre ne passe que les passants qui passent.

Continûment.

Un frôlement.

 

Des bruits.

On tousse.

On éternue.

On parle.

Les bouches le savent.

Lui ne le sait pas.

 

Une bâtisse haute.

De ciment gris.

Ne sait rien d'elle.

Lui ne sait pas la bâtisse proche.

Le tas de détritus.

L’odeur.

Ne la sent pas.

Les passants, oui. Qui s’écartent.

 

Le portique de ciment.

Au milieu, un portail blanc.

En fer peint.

Ne le sait pas.

 

 

Le bitume tourne. A gauche.

Les pieds le savent.

Le bitume tourne.

A droite.

Container vert.

A droite.

Avec des roues noires.

Ne voit pas les roues.

Le caoutchouc. Les gravures dans le caoutchouc.

Les contours du container.

 

L’impasse.

Au nord.

Le froid. Ne le sent pas.

Au milieu de l’impasse.

A droite, trottoir.

A gauche, trottoir.

Ne les voit pas.

 

Voitures. Ne les voit pas.

Klaxon.

Ne l’entend pas.

 

Avenue.

Circulation.

Flot de circulation.

Ne le voit pas.

Le trottoir non plus.

Les pieds le savent. Les orteils, surtout.

La cambrure.

Les articulations.

Le bitume avec des trous.

 

Le croisement. Traversé.

Klaxons.

Ne les entend pas.

Cris.

Ne sait pas les cris.

Des chiens aboient.

Ne sait pas les aboiements.

 

Trottoir. Les pieds le savent.

Les orteils surtout.

Les articulations.

La cambrure.

 

Grande bâtisse grise.

Grande ouverture dans la façade.

Comme déchirée, la façade. Violée.

Les yeux ne savent pas.

Le corps sait l’ouverture. La béance.

L’air à peine plus chaud à l’intérieur.

Dans le cube de ciment. Un tourniquet de métal.

Brillant.

Comme le chrome des fentes.

 

Cliquetis du tourniquet.

Le tourniquet le sait.

A droite des choses claires.

Ne les sait pas.

A gauche des cylindres verts.

Foncés.

Ne les voit pas.

Au fond de la bâtisse. Des angles de métal.

Verts.

Ne les voit pas.

Le corps sait. S’y frotte dans l’avancement.

Les hanches savent. Rotation des hanches.

Du bassin aussi.

Les jambes savent.

Angle de métal à gauche.

Le corps sait, les chevilles savent. 

Les tendons aussi.

Long couloir jaune.

Rives métalliques.

Boîtes jaunes.

Boîtes vertes.

Boîtes bleues.

Les yeux ne savent pas.

A droite. Longue caisse.

Métal blanc.

Du froid.

Beaucoup de froid.

Les mains ne savent pas.

Feuille bleue dans la jointure des doigts.

Pliure au creux de la jointure.

Les doigts savent.

Articulations bleues.

Cercles de métal serrés.

Les mains savent.

Le pouce sait.

L’index sait.

Le majeur sait.

L’annulaire sait.

L’auriculaire sait.

L’auriculaire ne sait pas. Dans son absence.

Les articulations savent.

La pliure du papier bleu. Dans la jointure des doigts.

Les ronds de métal savent. Dans la pliure des articulations.

A droite. Des lignes de métal.

Entre les lignes, des boîtes rondes.

De métal. Rouges. Bleues. Vertes.

Les mains savent.

Les pliures savent.

Les doigts savent.

La langue sait.

La bouche sait.

Les yeux savent.

Les doigts savent.

Le froid de la boîte.

Le lisse de la boîte.

La saisie de la boîte.

La main sait.

Le corps sait.

Le souffle sait. Le cœur aussi.

Les mains savent. Moites.

La pliure bleue sait. Se délie, la pliure.

De la doublure.

Les ronds de métal. Sortis de la doublure.

Exposés. La pliure. Le métal blanc.

A gauche, longue plaque de métal.

Gris, le métal.

Long ruban de caoutchouc. Noir.

Absent d’échancrure. Lisse.

Qui roule entre deux rives de métal. Sombres.

On parle.

Les mains savent.

Les doigts savent.

Le papier bleu est pris.

Entre majeur et annulaire.

Les ronds de métal sont pris.

Entre pouce et index.

Bruit de tiroir. Métallique.

Glissement.

Bruit à nouveau.

Ronds de métal. Sur la plaque de métal gris.

Cuivrés, les ronds.

Entre pouce et index.

 

Dans la doublure du trench-coat.

Les mains savent le froid de la boîte. Verte la boîte.

Les pas savent le franchissement. De l’ouverture.

De l’éclatement de la façade. Sur la rue.

Le corps sait l’autre côté.

De la façade.

Les pieds savent le trottoir. Les aspérités. Les rainures.

Par cœur les savent.

Les articulations savent.

Les orteils savent.

Tous. Sauf les majeurs.

A gauche et à droite. Absents.

La cambrure aussi sait.

 

A gauche, des planches. Vertes.

Des planches verticales.

Horizontales aussi.

Le corps sait.

Sous les planches, des tiges.

Lourdes. De métal gris. Ouvragées. Plantées dans le sol.

Le corps sait. Les planches. La lourdeur des tiges de fer.

Les reins savent.

Le dos aussi.

Les fesses.

Les mollets.

Les planches, les tiges de fer, savent aussi le corps.

Les reins, le dos, les cuisses.

 

La boîte de métal.

Verte, la boîte.

La boîte le sait.

Sur le dessus, l’anneau de métal.

Sur les flancs, des inscriptions.

Les doigts le savent, l’anneau.

L’index le sait. Le détache.

Claquement. La langue le sait.

Les bulles le savent.

Le liquide ambré le sait.

Le sait dans la cascade de la gorge.

La langue le sait.

La glotte le sait. Dans son ouverture.

Les papilles le savent. Le tube salivaire aussi.

La déglutition aussi.

La pomme d’Adam sait l’avalement.

Monte.

Descend.

Monte.

Descend.

Le corps sait le glissement. Du liquide.

Tout le corps parcouru. Secoué le corps.

Spasme de la déglutition.

Le banc le sait. Aussi les planches.

Dans le mouvement. De chute.

Les soubresauts du liquide.

La grande dalle de ciment. Sous les pieds.

 

Une fente. Dans le sol de ciment.

De ciment gris.

Une lézarde.

En zigzag. La fente.

Les chaussures noires savent la faille.

Noire au centre. Dans le sol de ciment..

Le corps déglutit.

En son entier.

Ondulation du corps.

Liquide dans la gangue du corps.

De la tête aux pieds.

Le corps le sait.

Liquide, le corps. Fluide.

La colonne vertébrale aussi.

Vêtements soudés au corps. Mouillés aussi.

Sueur au creux des reins.

Sur les planches vertes.

Les verticales d’abord.

Puis les horizontales.

 

Le corps sait le mouvement descendant.

La liquidité.

Le déclin.

Les cellules savent. La fente de ciment. Liquide aussi.

Pluie.

Ne la sent pas.

Le corps non plus, dans sa liquidité.

Pluie battante.

Les filets d’eau savent la pente du corps.

Savent la fente près des pieds de métal. Lourds. Gris. Ouvragés.

Bulles d’eau. Dans la lézarde.

Ne sait pas le bruit.

Ne sait pas le mouvement.

La perte d’eau dans la fente.

Le ciment gris sait la lézarde.

Les gouttes s’égouttent. Dans la fente d’eau.

Le liquide ambré suit l’inclinaison. Vers le sol.

Le corps la sait, la déclinaison.

Les membres aussi.

Les veines aussi. Le trajet du sang. L’écoulement de la lymphe.

Déluge de pluie.

Qui connaît le chemin. De la chute. Vers la lézarde.

La peau sait sa consistance. Molle. D’outre.

De peau flasque. Son dépouillement aussi.

Les muscles, les nerfs, les os savent.

La liquidité de la peau.

Savent leur inconsistance propre.

Au contact de l’outre de peau. Qui déglutit les muscles, les nerfs, les os.

Ouverture de la lézarde. Qui boit le liquide ambré.

Ses bulles aussi.

Qui boit l’eau de la peau.

Qui boit le corps.

Ses fragments,

de peau,

de muscles,

d’os.

 

Pluie moins forte.

Goutte à goutte.

Bords peu à peu jointifs de la lézarde.

Sur ses rives, des bribes.

De peau.

De cheveux. Mouillés. Epars. Pellicules aussi. Rares.

Lézarde refermée.

Bruits internes de succion.

 

Le corps le sait.

De l’intérieur.

Dans son désordre liquide.

Lui ne sait pas.

Les planches vertes verticales savent le trench-coat.

Comme une peau usée.

Les planches horizontales savent le pantalon.

Noir.

Collé.

Les chaussures aussi.

Molles.

 

Le trottoir sait la boîte.

Verte.

Vide.

Verte.

Vide.

Mangée par le sol gris.

 

Sans âge, il était.

A mi chemin de la vie.

Peut être plus, peut être moins.

A mi chemin de la mort aussi.

Indéfinissable…

 

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
28 juin 2025 6 28 /06 /juin /2025 09:48
Esquisse

« Esquisse »

 

Barbara Kroll

 

***

 

   [En guise d’entrée en matière 

 

   « Ébauche, commencement d'un geste, d'une action », voici ce que le dictionnaire nous dit comme valeur, au figuré, du mot « esquisse » et c’est bien cette valeur de pur commencement, de quelque chose qui va avoir lieu, que nous retiendrons, bien plutôt que sa signification en tant que simple prémisse picturale. De toute manière et en toute rigueur, que le geste soit amical, esthétique, émotionnel, c’est toujours d’un point de départ dont il s’agit. Mais, pour autant, suppose-t-il un point d’arrivée, une conclusion logique ? Ce que nous voudrions montrer ici, c’est, parfois la pure gratuité de ce geste qui ne saurait s’expliquer ni par une cause antécédente, ni par un projet subséquent. Le geste en tant que geste en son pur mouvement. La Forme Humaine est là, dans sa pleine évidence, cependant cette manifestation de l’être, sa prétention à vivre est comme entamée, remise en question au simple motif de l’inaccomplissement de l'Esquisse, donc de la fragmentation, donc de la possible nullité du Soi si peu assuré de lui-même. Qu’en est-il de l’Esquisse en son fond ? Voici un thème à creuser.]

 

*

   La nuit est tendue, immensément tendue d’un bord à l’autre de l’horizon. La nuit est bleue. Bleu d’encre-Marine, bleu d’encre profonde. Rien, en elle ne fait saillie. Rien en elle ne parle ni ne bouge. Les grains de la nuit sont serrés, dans le genre d’un sourd granit, dans le mode d’une obsidienne refermée sur la densité de son secret. Sur la natte d’ombre Quelqu’un, dort ou plutôt veille, flottant entre deux eaux de pur onirisme. La Pièce, la Femme, unies en une seule et unique forme, comme si rien, jamais, ne devait se produire, comme si tout devait demeurer en soi pour la suite des jours à venir. Sous le grand dôme bleu, la couche luit identique à un talc qui aurait enfin trouvé le site de son repos. Les ombres glissent doucement, font leurs mystérieuses volutes, s’enroulent sur elles-mêmes. Les ombres ne se savent guère ombres, seulement des choses en attente d’on ne sait quoi. Peut-être en attente de rien. Celle que nous nommerons « Quidam » est entièrement contenue dans les limites de son propre corps, hormis quelques vagues pensées qui papillotent et ne paraissent s’être levées qu’à être reconduites à la poussière de néant dont elles proviennent.

   Mais, soudain, le grand dôme bleu se fissure, de claires gouttes se détachent de la haute voûte, de somptueux flocons de bruit naissent du silence. Au début, cela fait son feutre de coton froissé, d’étoupe et de fibres serrées, cela murmure plutôt que cela ne profère. Celle qui est allongée sur sa couche se redresse un peu, son buste incliné sous la chute des sons. Certes, en elle, au plus profond, il y a de l’inquiétude et, sous l’inquiétude se laisse deviner la poudre légère d’un espoir. Cela frémit tout en haut du plafond de suie, cela essaie de se dire mais, dans la retenue, mots en arrière de la margelle des lèvres. Bientôt, trois notes qui s’énoncent, nullement dans la clarté, plutôt un rythme léger suggéré, il est pareil à un lointain souvenir qui voudrait se dire sans volonté aucune de flétrir la mémoire, d’entailler la chair souple du souvenir. Ce qui se laisse deviner, dans les plissements de l’air, dans la gorge étroite du doute de vivre, ces trois notes qui, longtemps, résonnent dans le vide à la façon d’une énigme :

 

ES - QUI - SSE

 

   On n’en sait ni la provenance, ni la signification.  Peut-être en est-il ainsi, des Grandes Questions (les Métaphysiques, voulons-nous dire), qu’elles nous mettent au défi de les comprendre sans jamais nous fournir de réponse précise, sinon la relativité de nos propres et rapides intuitions. Si nous revenons à l’image, si nous lui attachons quelque symbolisme hypothétique, nous pourrons énoncer, au premier abord, au vu de l’imprécision de l’image, de la vacance de la Forme Humaine qui s’y abrite que cette forme est Libre, infiniment Libre de Soi. Non encore pourvue de prédicats qui en délimiteraient de façon précise le genre (cette Forme, aussi bien, pourrait être masculine), qui en cerneraient les modalités singulières (telle façon d’être et de se conduire), qui en désigneraient les inclinations personnelles (telle affinité avec ceci ou cela), toutes les conditions paraissent donc réunies pour converger, sinon en une Liberté volontaire, du moins dans une Liberté de choix permanent, fût-il, parfois, justifié de manière illogique et entièrement subjective.

   Mais, au fait, nous sommes bien des Sujets et c’est bien nous qui, dans la syntaxe existentielle, jouons le rôle le plus déterminant. Certes, nous pourrons concéder au Lecteur, à la Lectrice, que cette posture pour le moins nonchalante, languide, du Modèle, nous la livre sur le mode d’un sous-investissement, lequel postulerait des actes de valeur moindre. Mais peu importe ici le jugement moral, c’est l’existence en soi, sa valeur effective et peut-être même, par simple effet de contraste, son apparence, son caractère illusoire, son peu de réalité qui doivent être les seuls motifs de notre intérêt. Car, à regarder « Allongée », nous ne tarderons guère à nous interroger sur sa consistance même, non seulement sur le mode pictural, mais y compris dans sa possible projection dans une vie réelle, une vie « en chair et en os » pour employer la formule canonique.

   Il nous faut reprendre la description de façon à analyser l’image plus en profondeur. La pièce, vraisemblablement une chambre, se donne en une manière de flottement entre Blanc d’Espagne, Albâtre neutre et Meudon plus soutenu, enfin ces teintes imaginaires si proches du Néant. Sur le carré d’un tapis de teinte Savoie, l’arborescence noire des montants d’une chaise, un simple profil plutôt qu’une présence effective.  Sur le mur du fond, le carré d’une toile évoquant une peinture sans doute en voie d’exécution,

 

des couleurs plutôt que des formes,

des impressions plutôt que des objets,

des climatiques plutôt que des choses incarnées

 

   « Esquisse » à l’unisson avec l’esquisse générale du tableau. Au centre de la composition « Elle » (laquelle paraît devoir se limiter à la concision, sinon la sècheresse du pronom personnel), en quelque façon une hallucination, un mirage en lieu et place de cette Figure Humaine dont nous attendons que sa présence effective nous rassure quant à la nôtre.

  

    Corps si peu venu à la chair. Invisible visibilité des yeux. Membres à peine issus de ce que l’on pourrait prendre pour un cocon. Quatre traits parallèles de sanguine comme évocation des jambes, du moins leur amorce. Que quiconque, face à cette toile, ressente un genre de malaise, ceci paraît si évident qu’une glose n’est nullement nécessaire. Qu’en tant que Spectateurs de la scène, nous ne fassions que nous projeter en cette chambre, parmi la désolation de son cadre, que nous nous focalisions sur cette présence-absence « d’Esquissée » rien de plus banal, rien aussi de plus inquiétant. C’est nous qui sommes sur la couche, hagards d’y être, surpris au plus haut degré d’adopter cette posture quasi catatonique, comme si nous étions métamorphosés en statues de sel, telle la Femme de Loth, après avoir regardé Sodome. Pour un peu nous nous confondrions avec cette figure mythologique, simples mythologèmes nous-mêmes, simples fictions, simples narrations échangées entre Curieux.  Inconsistants autrement dit.

  

   Bien évidemment, nous sommes arrivés là à un point de non-retour comme si la supposée Liberté proclamée plus haut, s’était retournée en son envers, une confondante aliénation, comme si l’effectuation ontologique, singulièrement celle de la Femme, avait soudain connu son envers, ce souffle blême du Néant anéantissant tout sur son passage. Comme si le règne du Rien et lui seul pouvait prétendre au réel-irréel se gommant à même son oxymore.

   Mais toutes ces remarques, ces enchevêtrements de perceptions-sensations ne sont vraiment perceptibles qu’à être ramassés, à être regroupés afin que du flou émerge enfin, sans doute une imprécision plus grande encore, que se lève cette atmosphère sibylline au sein de laquelle nous aurons du mal à nous reconnaître nous-mêmes, comme si nous étions de simples girouettes battues par le vent. Collationner le lexique de la pure négativité, voici à quoi se résumera notre troublant Destin mis en relation avec cet autre Destin de la toile, Destin faseyant, pareil à la voile d’un bateau chahutée par la Tramontane. Le lexique donc, prélevé dans les phrases antécédentes :

  

   « Flottement » - « ces teintes imaginaires » - « un simple profil » - « des impressions » - « des climatiques » - « Elle » - « une hallucination, un mirage » - « Invisible visibilité » - « à peine issus » - « leur amorce » - « cette présence-absence » - « simples fictions » - « Inconsistants » - « ce souffle blême du Néant anéantissant tout » - « le règne du Rien » - « réel-irréel »

 

   Un Enfant lui-même, prenant acte de ces énonciations d’abandon et de dépeuplement, de ces prédicats dilatés de pure vacuité, comprendrait, en un seul empan d’une rapide lecture, combien les mots ici employés sont ceux d’une absurdité en acte, comme si le violent maelstrom du nihilisme en avait frappé l’être si fragile, tellement en voie de dissolution, de disparition. Et cet Enfant aurait entièrement raison de sentir, tout autour de lui, se développer ces rayons désertiques que nul ne peut franchir qu’au risque de sa vie.  Oui, il en est bien ainsi : cette représentation est la mise en scène de la mesure totalement paradoxale de l’exister

 

avec ses flottements temporels

(ce qui maintenant fait sens aura

bientôt disparu de mon horizon),

 

avec ses dilutions spatiales

(ce qui fait face, ce paysage, ces Personnes,

 les voilà soudain absents et mon regard vide

ne sondera bientôt que des lieux inconsistants

dont nulle préhension ne pourrait

retenir le fugace passage).

 

   Bien évidemment, l’écriture qui s’applique à cette peinture, use d’un évident mimétisme. Elle va et vient, cherche et se cherche à l’affût de quelque possible sens parmi le peuple des égarements et des distractions qui pullulent. J’ai déjà beaucoup écrit au sujet des œuvres de Barbara Kroll, peut-être sous la contrainte de la redite, de la formulation obsessionnelle d’un même sujet :

 

la Finitude en sa dimension onto-métaphysique :

de l’être se donne tout en se retirant,

ce qui, bien sûr, est conforme à son essence

 

Dessin, sinon dessein

de la fragmentation,

de la manifestation tronquée,

de la visibilité partielle,

du paysage parcellaire troué d’avens,

traversé de fissures karstiques,

creusé de dolines en lesquelles

notre compréhension échoue

à trouver quelque

 signification utilisable,

à titre de simple émotion,

d’hypothétique concept.

 

   Cette Artiste possède l’art subtil de nous placer face à nos propres lapsus, à nos intimes contradictions, à nos insuffisances foncières, à notre esquisse tissée de claires-voies, clarté si peu évidente qu’elle nous enveloppe de ces écharpes d’ombre que nous nommons indifféremment, « ennui », « angoisse », « peurs inexpliquées », « sourdes mélancolies » et toutes ces maladies de l’âme dont nous éprouvons les constants assauts sans bien pouvoir en décrire le mutique contenu. Å contempler le fourmillement sans faille des esquisses, à s’immerger en leur chair sombrement métempirique, manière d’oscillation abstraite entre ce qui a été, ce qui est, ce qui pourrait être, nous prenons bien conscience de l’essence même de notre relativité, nous nous appréhendons tel le morceau de cire de Descartes, en lequel

 

   « ce qui y restait de saveur s'exhale, l'odeur s'évapore, sa couleur se change, sa figure se perd, sa grandeur augmente, il devient liquide, il s'échauffe »,

 

    et il s’en faudrait de peu que, dans le ressenti de cette impermanence, de ces glissements continus, de ces métamorphoses soudaines, il s’en faudrait de peu, donc, que nous ne nous sentions exister que par procuration, comme si une invisible volonté s’appliquait à nous montrer sous le régime de figures si peu assurées de leurs propres contours : une simple congère fondant sous l’ardeur solaire d’un indéfinissable vivre, à peine la consistance d’un frimas. Voici pourquoi, au sens premier, ces œuvres de l’Artiste allemande sont quasiment fascinantes : nous demeurons telle la proie sous le regard sans pitié de son prédateur.

 

Éblouis, subjugués,

entièrement remis à

nos foncières incertitudes

si bien que notre sentiment d’exister

s’en trouve atteint jusqu’en

ses plus profondes assises.

 

Ainsi le but de l’Art

est-il atteint :

nous interroger,

nous bouleverser,

nous ouvrir aux beautés,

mirages et merveilles

du Monde.

 

 

 

 

 

  

Partager cet article
Repost0
27 juin 2025 5 27 /06 /juin /2025 16:20
Regarder, ouvrir le monde

"REGARD 9"

 

Photographie  :  Patrick Geffroy Yorffeg

 

***

 

   Il faut partir du particulier, aller à l’universel, puis revenir au particulier afin que celui-ci, fécondé en son être par l’éloigné et l’essentiel, puisse se connaître en tant que cette singularité qui est le signe le plus patent de la personne humaine. « Regard », déjà le mot est beau en lui-même, selon la frappe distincte et claire de ses deux syllabes. Elles disent bien plus que leur simple phonétique. [Re] et c’est un geste de retour qui est initié. [Gard], et c’est l’acte de garder qui est évoqué. Mon regard est, en quelque sorte, le gardien de ce qui m’échoit comme mon lot unique, celui avec lequel je dois édifier qui-je-suis dans la plus grande des solitudes puisque mon parcours ne ressemble à nul autre, que mon Destin en a déterminé l’infrangible voie. Nous ne sommes libres qu’à nous inscrire dans la trace de nos propres pas !

   Autrement dit, « regarder » est porter sa vue au loin et faire retour au plein de son être, en son intime, de manière à ce que le travail de la conscience, au terme de la dialectique du proche et du lointain, s’empare du monde avec suffisamment de bonheur et y dépose son empreinte qui ne peut jamais être que cette esquisse de Soi et non d’un Autre. Tout signe du regard se dispose, par essence, à une confrontation avec l’altérité. Et l’altérité est le tremplin par lequel j’arrive à ma posture de Sujet. Ce qui se montre à mon regard est la différence même, ce par quoi je me dispose par rapport à ce qui me fait face et m’intime l’ordre de m’y reconnaître avec moi-même. Le regard est ce rayon sensitif qui part de qui-je-suis, mesure l’espace tout autour, y prélève maints indices qui seront les médiateurs d’un sens interne, non partageable, jamais identique aux expériences de vision de mes alter egos. Tout regard ne prend sens qu’à retourner en Soi, au cœur de la citadelle, là où il pourra être décrypté selon l’originalité qu’il est, sinon son étrangeté.

   Chacun s’accordera à reconnaître la prééminence du regard sur tout autre mode de donation de la présence. Ce que chaque sens sépare, analyse, décrypte selon le mode des catégories, la vision le synthétise en une manière de totalité qui, seule, peut satisfaire le large empan dont nous voulons qu’il nous délivre bien plutôt le vase archéologique en son ensemble, nullement les tessons épars qui nous égarent et participent à notre propre éparpillement, à notre fragmentation, elle nous porte sur les rivages insoutenables de la schizophrénie. Le toucher touche chaque chose l’une après l’autre. L’ouïe ne perçoit les sons que dans la succession, non dans la simultanéité, laquelle ne serait, si elle devait jamais s’actualiser, que l’incompréhensible bruit de fond du monde. Le goût procède par division des saveurs. L’odorat établit une hiérarchie des fragrances. Seul le pouvoir de voir est panoptique, polyvalent, polychrome, polyphonique (et toute la kyrielle des « poly » imaginables) et les yeux qui explorent sont portés bien au-delà d’eux-mêmes dans chaque geste de la vision. Cette dernière, la vision, est le mode du connaître par excellence, le mode au gré duquel peut se lever le déploiement du concept, s’élargir notre préhension des choses. Tragédie de l’aveugle : il ne possède ce qui apparaît qu’à la mesure d’une sommation des sens dont le principal, le principe unificateur, lui échappe totalement. S’est-on déjà interrogé sur le paysage que l’aveugle « voit » ? Pour un Voyant, ceci est pur mystère qui frôle l’aporie. Peut-être est-ce ceci le tissu de toute aporie : se pencher sur le monde depuis son immense margelle et n’apercevoir jamais qu’un vaste océan noir parcouru du vent incalculable des abysses.

   Mais il faut laisser là la théorie et aller voir de plus près ce prodige de la vue, en citer quelques déclinaisons humaines. Ainsi nous approcherons-nous de l’âme dont on dit que les yeux sont le miroir. Cependant affirmer ceci est n’encourir aucun risque au simple motif que nul ne sait ce qu’est l’âme et donc proférer dans le vide revient à peu près à ceci, se réfugier sur de hautes cimes que le brouillard occulte aux yeux des Vivants. Je ne sais si l’âme existe, si les yeux en sont la porte d’entrée. Mais, en tout cas, il est une expérience existentielle des plus douloureuses qui soient, elle consiste en une radicale impossibilité : nul ne peut confronter bien longtemps le regard d’un Autre que soi, pas plus que sonder son propre regard dans le miroir n’est un acte sans danger.

   Mais d’où vient donc cette étonnante étrangeté ? Est-on, soudain, en vue directe de l’Être, ce Rien, ce Néant dont la seule évocation est vectrice d’une angoisse sans fond ? Où bien est-ce notre Esprit qui nous toise et nous met en demeure d’être conforme à une éthique ? Ou bien encore notre Conscience dont « l’instinct divin » nous effraie et nous renvoie dans le corridor le plus sombre de qui-nous-sommes ? Oui, les yeux sont un pur mystère. Oui, les yeux, nos propres yeux nous mettent au défi d’exister, hommes en tant qu’hommes. Oui nos yeux s’érigent en juges suprêmes, nous ne pouvons en soutenir bien longtemps la manifestation. Non seulement nos yeux dits « normaux », mais aussi bien les yeux des Autistes, ils sont vides et sondent le froid et lointain cosmos, pareils à ces Moais de l’Île de Pâques que l’Ether semble avoir soustraits à leur pesanteur de pierre. Ils sont là et irrémédiablement ailleurs. Or l’ailleurs n’a ni forme, ni contours, si bien que l’on peut s’y réfugier et longuement disserter à son sujet.

   Yeux des Existants, ils sont les perles translucides où s’illustre, de la plus belle manière, la vérité. Un regard de vérité est droit, non troublé et les paupières ne cillent nullement d’être confrontées à quiconque. Yeux des Existants, ils sont des lacs d’altitude, de claires ondes dans lesquelles se reflètent les nuages, parfois légers, heureux, parfois sombres, ils infusent en eux toute la tristesse du monde. Yeux des Existants, ils sont le prodige de la conscience, le feu de la lucidité, rien ne leur chappe qui fait sens et ouvre la marche de l’univers en son inégalable faveur. Yeux des Existants, ils sont les portes closes/décloses, elles nous disent l’épiphanie de l’Être mais aussi sa réserve, son refuge en des fonds inconnaissables. Yeux des Existants, ils sont le Chiffre Majuscule, celui de la centralité du regard qui efface toute autre présence, le reste du visage s’y abîme dans l’unique d’une simple joie. Yeux des Existants, ils sont l’aimantation suprême, le Dire en sa constante beauté, ils profèrent le langage le plus subtil qui se puisse imaginer. Yeux des Existants, ils sont à la confluence des signes, ils les fécondent, ils leur donnent espace et vie. Yeux des Existants, ils sont les braises vives au motif desquelles l’intelligence vient à affleurer, se révéler sur le mode de la discrétion. Yeux des Existants, ils sont le Tout de l’Être. Qui donc pourrait dire mieux que cette Parole silencieuse, elle est notre supplique la plus patente, celle que nous adressons à l’Aimée, à la fleur, au rivage de la mer, aux collines qui tremblent sous le vent ?

   Yeux de l’Art en sa plus belle cimaise. Yeux apaisés à la belle teinte cuivrée de Marie de Médicis peinte par Agnolo Bronzino. Yeux exorbités, terrifiés du personnage du tableau « Tête de méduse » du Caravage. Yeux vides qui sondent l’innommable de « Tête aux tresses », dite « La Nymphe », dans un grès mésolithique-néolithique de Belgrade. Yeux qui visent l’extérieur mais aussi retournent à l’intérieur du massif de chair chez « Homme et Femme enlacés », pierre et plâtre de l’art suméro-akkadien. Yeux doux, attentifs, altruistes tels que figurés dans « Deux époux de Pompéi », au temps de la Rome Antique.  Yeux clos soumis à une impérative rétroversion, ardente méditation du « Prêtre de Xipe Totec » au Mexique. Yeux de pure intelligence du portrait de Diderot par Charles-André dit Carle Vanloo. Yeux de Vincent Van Gogh où percent, en un seul et même élan, génie et folie, « Autoportrait de 1889 ».

   Nul ne peint mieux la climatique des sentiments internes que les globes des yeux, ils sont une sémantique anatomo-physiologique que redouble le ton fondamental de l’individu, la marque insigne qu’il attribue aux choses qui se posent devant sa conscience. Quiconque a vu le regard bouleversé d’une enfant triste, quiconque a vu le regard passionné d’une amante, quiconque a vu le regard plein de pénétration du savant, quiconque a vu le regard suppliant et vide du condamné à mort, rien de ceci ne saurait être oublié qu’à accepter sa propre perte dans les fosses carolines de l’indifférence, dans les douves sans fond d’une inhumaine condition. On pourrait longuement épiloguer sur les vertus des yeux, s’entraîner à interpréter leur taille, leur couleur, les signes qu’ils profèrent comme on le ferait des hiéroglyphes d’un Test de Rorschach et encore se présenteraient à nous mille détails dont nous n’aurions immédiatement aperçu la richesse.

   A vrai dire, tout regard est insondable en raison même du fait que, jamais, nous ne possèderons la clé qui nous permettrait d’en saisir l’ultime signification. Et il est heureux qu’il en soit ainsi, qu’une part de mystère demeure en ce siècle de technoscience où tout est étalonné à la mesure du calculable, de la précision arithmétique. Toujours, aux objets qui méritent notre plus grande attention, il faut ce halo de secret, ce coefficient d’énigme, cette ombre portée du silence. C’est ceci, cette marge d’incertitude qui fait de l’humain aussi bien sa grandeur que son exception. Devant l’inaccessible et l’abyssal des yeux, demeurons humbles et adoptons la seule attitude possible, celle de l’étonnement, ferment de tout questionnement. Regarder est ouvrir le monde à condition cependant que le regard soit droit et dénué de quelque intention que ce soit. Sans doute le motif des yeux est cela même qui se prête le plus à la marche souple de l’intuition. Ce qui est précieux ne se peut saisir que dans l’effleurement.

   L’image que Patrick-Geffroy Yorffeg a choisi de soumettre à notre entendement sur ce thème de la vision est une image tout à fait significative des nombreux sèmes qui s’y impriment dans la discrétion d’un soupir. La coiffe qui se confond avec le ciel de l’image nous dit, en termes retenus, l’abri nécessaire à apporter au regard. Tout regard, par nature, est fragile. Au simple motif que, confronté à l’extérieur, sous ses modes divers, grâce, amour, violence, haine, générosité, retournant en lui, il est chargé de ces lourds contenus qu’il lui est intimé de métaboliser car, jamais, l’on ne peut amener le réel en-soi, dans la violence ou la finesse de son dire. Constamment, il nous faut réaménager ce que nous saisissons du tangible qui nous fait face pour l’accorder à nos plus exactes affinités. Ce sont bien nos propres affinités, ces miroirs de-qui-nous-sommes qui nous déterminent en propre et nous livrent au monde dans la dimension de notre singularité. Nous sommes un particulier dans l’universel et ce n’est qu’ainsi, de cette manière souple, fluente, que nous pouvons nous inscrire dans le cours des choses : il est le nôtre toujours en partage avec la grande marée des flux du vivant.

   Le front est large, dégagé, lumineux. Il est le site dans lequel le regard s’inscrit. Il est, en quelque manière, prélude à la vision et c’est pour ceci qu’il lui est demandé de venir à nous dans la plus grande pureté, pareil à une neige qui effacerait toutes les imperfections du paysage. Les deux traits des sourcils, semblables à un signal, à un sémaphore, déjà attirent notre regard sur ce qu’il y a à voir : ces yeux homologues qui reflètent nos propres yeux. Deux consciences se rencontrent dans un colloque singulier qui ne peut être qu’émotion, saisie de l’être-présent au foyer même de sa présence. Notre propre présence s’accroît de celle de l’Autre et c’est cette fécondation qui se donne sous le beau nom « d’humanisme ». C’est bien notre caractère humain fondamental que de reconnaître l’Autre, de lui donner assise, de l’exposer comme ce qui, en soi, est le signe le plus haut. Or seul le regard peut ce prodige à la mesure de la lueur transcendante qui en traverse l’aire donatrice de sens. Voir est signifier en sa guise la plus élevée. Pour cette raison et pour nulle autre, il nous est imposé, en tant qu’hommes et femmes, d’apprendre à voir, de doter notre vue des qualités du cristal de diamant. Vue, sous mille facettes, qui déploie le tout de ce qui vient à notre rencontre comme la faveur à nulle autre pareille de l’exister en sa mission la plus essentielle.

   L’arête polie du nez, l’amorce de la plaine des joues, tout ceci apparaît sous ce même jour lisse, tranquille, sous cette lumière diaphane qui est l’émergence de l’âme en son image éphémère. Deux larges cernes gris entourent les yeux. Deux zones de transition entre le blanc immaculé où rien ne se dit et la tache sombre des yeux où tout se dit et se retient cependant sur le bord d’une parole. Car les yeux, au sens strict, n’articulent rien, demeurent dans une sorte de mutité. D’où leur force, leur puissance. Ce n’est nullement le bavard qui retient notre attention, bien plutôt le discret, celui qui, depuis la pupille de ses yeux, dit en mode crypté le souci de son être. C’est à nous, qui faisons face, de lire, d’interpréter au plus près ce langage tranquille, feutré, il est le gage le plus sûr de la personne en sa vérité. Ces yeux de l’image sont si doux, si rêveurs, empreints d’une généreuse sensibilité, aussi, d’emblée, sommes-nous enclins à penser celle qui en est la source à la manière d’une porcelaine rare brillant sur fond d’un rassurant clair-obscur. En tout clair-obscur, par essence, se donne la lumière, se réserve l’ombre. A nous d’avancer à la rencontre. C’est le mode même de notre avancée qui nous mettra en rapport le plus étroit avec la magie incarnée qu’est toute personne humaine.

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : ÉCRITURE & Cie
  • : Littérature - Philosophie - Art - Photographie - Nouvelles - Essais
  • Contact

Rechercher